par Félix Beauchemin | Oct 15, 2021 | Analyses, Québec, Societé
Le Québec est l’endroit en Amérique du Nord où le plus de travailleur‧euse‧s sont couvert‧e‧s par un syndicat, une réalité méconnue, mais toutefois impressionnante. Dans ce cas, qu’est-ce qui rend la culture syndicale du Québec si unique? Bien que l’enjeu semble occuper peu de place dans les médias, il a un impact concret sur la vie de tous les Québécois‧es. Analyse d’un milieu robuste qui repose sur des bases fragiles.
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Comprenant maintenant que le régime syndical québécois se base en partie sur une histoire unique en Amérique du Nord, il est important de comprendre en quoi cette particularité est également présente dans la structure syndicale actuelle. La question « qu’est-ce qu’y rend la culture syndicale du Québec si unique? » est loin de laisser indifférent les intervenant‧e‧s contactés pour cet article. Faisons le tour de leurs réponses.
Des lois propres au Québec
En 2009, le président étatsunien de l’époque, Barack Obama, cherchait une façon d’encourager le syndicalisme à plus large échelle dans ce pays, qui faisait état d’un taux de syndicalisation de seulement 12%. Or, pour mettre en branle ce projet, qui deviendra ultimement le Employee Free Choice Act, celui-ci aurait demandé à avoir accès à une copie anglophone du Code du travail du Québec[i]. Il voyait donc en la législation québécoise un exemple positif qui permettait d’encourager la syndicalisation.
Concrètement, la disposition qui intéressait le plus Barack Obama concernait la méthode d’accréditation des syndicats québécois.
Ici, la formation d’un syndicat n’est pas sorcier : les salarié‧e‧s qui désirent joindre un nouveau syndicat doivent signer une carte d’accréditation et payer un montant symbolique d’au moins 2$; à partir du moment où 50%+1 de ses employé‧e‧s ont signé leur carte, la demande de formation d’un syndicat est envoyée et ultimement approuvée au Tribunal administratif du travail (TAT); une fois ces deux étapes passées, l’existence du syndicat se voit officialisée[ii].
Cependant, aux États-Unis, et dans plusieurs provinces canadiennes, le processus est légèrement différent. Comme l’officialisation d’un syndicat ne se fait pas par une instance gouvernementale comme le TAT, mais par l’employeur‧euse lui‧elle-même, ce dernier a le droit de demander un vote secret parmi toutes les employées pour s’assurer de la volonté de tout un chacun à mettre en place un syndicat. Ceci mène, majoritairement dans le secteur privé, à des intimidations patronales pour éviter l’instauration d’un syndicat. Selon une étude étatsunienne, ce serait près de 75% des employeur‧euse‧s qui utiliseraient des attaques antisyndicales nécessitant l’aide de firmes d’avocat‧e‧s[iii]. Entre autres, l’entreprise Google a été critiquée pour ses liens avec la firme IRI Consultants, reconnue pour ses activités antisyndicales[iv]. Ainsi, dans la mise en place du Employee Free Choice Act, officialisé en 2016, Barack Obama cherchait à simplifier l’accréditation du syndicat en évitant le vote secret mandaté par l’employeur‧euse.
Pourtant, pour comprendre les lois syndicales propres au Québec, il faut expliciter les influences britanniques du système nord-américain. À ce niveau, avec l’arrivée au Québec des syndicats internationaux au début du siècle, est apparue une structure propre à la Trade Union Congress (TUC) de la Grande-Bretagne[v]. Celle-ci se base sur un « syndicalisme d’entreprise », ce qui signifie globalement que le syndicat est reconnu au niveau d’une entreprise pour négocier directement avec l’employeur‧euse, plutôt que par un‧e salarié‧e directement[vi]. Les grandes lignes de ce système sont d’ailleurs toujours en place aujourd’hui.
Pour ne donner qu’un exemple, la succursale de la Fromagerie Bergeron, située à Saint-Antoine-de-Tilley au Québec, a émis sa demande d’accréditation syndicale le 2 août dernier[vii]. Dans le cas où cette demande sera approuvée par le Tribunal administratif du travail, 100% des salarié‧e‧s admissibles à cet établissement deviendront membres du syndicat, couvert‧e‧s par une convention collective, et devront payer des cotisations syndicales à même leur salaire, et ce, même si seulement 51% des employé‧e‧s de la fromagerie ont signé une carte d’accréditation. Cette méthode est plus communément reconnue comme la formule « Rand ».
« Le Québec dispose d’un régime particulier avec la généralisation de la formule Rand. Cette formule est très logique puisqu’elle lie la nécessité de cotiser au fait que toutes les personnes employées bénéficient des avantages de la convention collective », explique Francis Lagacé, ancien syndicaliste et militant.
En Europe, cette méthode d’accréditation est très différente. Alors qu’au Québec, le taux des travailleur‧euse‧s couvert‧e‧s par un syndicat correspond globalement au taux de travailleur‧euse‧s syndiqué‧e‧s par convention collective d’entreprise, ce n’est pas le cas en France. Ce pays fait état d’un taux de syndicalisation de 11%[viii], alors que plus de 93% de la population est couverte par des accords syndicaux. Cela est dû au fait que l’accréditation syndicale française se fait par branche, comme c’est le cas dans le milieu métallurgique par exemple[ix]. Les employé‧e‧s du secteur métallurgique bénéficient donc de toutes les avantages sociaux négociés (salaires, heures de travail, etc.), et ce, même si leur entreprise n’est pas membre d’un syndicat. En raison de l’omniprésence des syndicats en France, leur pouvoir social est donc bien plus grand qu’au Québec, et ce, malgré un taux de syndicalisation individuel beaucoup plus faible. Leurs assises se voient donc renforcées.
Des grands acteurs sociopolitiques
Concrètement, des études tendent à démontrer que plus le taux de couverture syndicale d’un État est élevé, plus la redistribution sociale de la richesse sera optimale[x]. Notamment, une étude de l’Organisation internationale du travail (OIT), qui démontre que « les pays dans lesquels l’inégalité des revenus est en moyenne plus faible au cours de la période 1989-2005, tendent à être ceux dans lesquels une plus grande proportion de travailleur‧euse‧s est affiliée à des syndicats »[xi]. Conséquemment, le Québec, qui a un taux de syndicalisation plus élevé que le reste des provinces canadiennes, a également des taux d’inégalités parmi les plus faibles au pays. Ceci mène notamment à la réflexion qui consiste à comprendre si les contestations sociales des syndicats québécois visant à instaurer un filet social fort ont mené à la présence de ce taux d’iniquité plus faible[xii].
Le rôle social du syndicat québécois a d’ailleurs été officialisé par la création du « deuxième front », tel que je l’ai expliqué dans la première partie de mon article « Un colosse aux pieds d’argile » – là où des luttes féministes, d’accès au logement ou d’aide sociale furent portées par ses organisations. Aujourd’hui, les syndicats jouent encore ce rôle sociopolitique très important.
Depuis 2020, le Fondaction de la Confédération des syndicats nationaux (CSN) a mis sur pied « Cultivons pour donner du sens à l’avenir », une initiative qui permet à des jeunes d’écoles primaires défavorisés de cultiver un jardin communautaire à même l’école[xiii]. À la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ), le « Fonds immobilier de solidarité FTQ », mis en branle par leur Fonds de solidarité FTQ, investit près de 151 millions $ dans la construction et la rénovation de divers logements sociaux[xiv]. Ces initiatives, éloignées du secteur du travail, prouvent la présence importante des syndicats comme acteur de changement sociopolitique dans la société.
« Il y a cette idée qui est répandue dans la société que le syndicalisme n’a rien à faire en politique », explique Thomas Collombat, professeur de science politique au département de sciences sociales à l’UQO. « On dit qu’il faut qu’ils se concentrent sur les relations de travail ». Les opposants à ce rôle plus politique et social des syndicats se font entendre, notamment puisque « le syndicalisme en tant que phénomène vient particulièrement perturber cette idée de séparation entre l’économie et le politique. Il est, par essence, un mouvement qui est impliqué dans les deux sphères ».
Toutefois, pour Thomas Collombat, « tu défends dans les deux cas ce qu’on appelle la classe ouvrière, la classe des travailleurs et travailleuses, d’une façon formelle ou informelle. Mais, quant à moi, tu contribues au même objectif ».
La question nationale : une particularité à prendre en compte?
Pour Mona-Josée Gagnon, sociologue syndicale à la retraite, la spécificité syndicale québécoise est ancrée dans « le fait qu’on est très nationalistes, qu’on veut se distinguer des autres ». Thomas Collombat abonde dans le même sens : « la dimension qu’on ne peut pas exclure, c’est la question nationale. Cette idée que le Québec faisait société […] et donc cherchait à mettre en place un certain nombre d’infrastructures et d’institutions. Il sentait qu’il était en train de bâtir un État autonome et les syndicats concouraient à ça aussi. On les percevait comme des alliés à cet égard. »
Depuis leur création, les centrales syndicales ont toujours démontré leur soutien envers une forme de nationalisme canadien-français. Dans son livre « L’expérience syndicale au Québec », l’historien Jacques Rouillard trace la ligne du temps de cet appui au nationalisme : à la CSN, il y a eu l’appui d’une autodétermination canadienne face à la Grande-Bretagne, puis éventuellement un appui direct à la souveraineté québécoise des années 1980 et 1990. Du côté de la FTQ et des syndicats internationaux, il y a eu deux paradigmes opposants : premièrement, l’opposition au nationalisme canadien-français, qui était lié au clergé au début du XXe siècle, et puis par la suite, un appui aux valeurs nationalistes et indépendantistes québécoises à partir des années 1970.
Ainsi, comme l’évoque Thomas Collombat, « pour se développer sur le plan économique et politique, pour sortir de ce lien colonial avec une certaine bourgeoisie anglophone, il fallait se doter de structures sociales et politiques solides, dont l’organisation syndicale ».
Les syndicats, généralement en faveur d’un plus grand nationalisme québécois, étaient donc prêts structurellement à devenir des acteurs sociaux importants dans un Québec plus autonome ou souverain.
Le Québec comme société de compromis
Dans une lettre d’opinion publiée à La Presse en mai 2015, l’historien George Bouchard fait une remarque sur la société québécoise, où il mentionne qu’« une constante se dégage du passé québécois : le radicalisme n’arrive pas à s’imposer. Ce qu’on observe, c’est une succession de compromis[xv] ». Le Québec comme société aurait toujours eu de la difficulté avec les conflits. Pour Thomas Collombat, cette idée vient du fait que « si on veut se développer comme société, il faudrait mettre de côté certains conflits pour construire ensemble un certain nombre de compromis. Cette image du Québec comme une société de compromis vient vraiment de la racine socio-historique qui sous-tend l’idée de construire un État, de construire une nation ».
Dans ce cas, pourquoi le syndicalisme – qui est généralement associé à une notion de conflits ou de revendications – est implanté de manière aussi importante dans cette « société de compromis »? Pour Thomas Collombat, ce serait dû au fait que « les syndicats québécois, à bien des égards, sont le reflet de la société québécoise. Ils sont très conflictuels quand la société est très en conflit, ils sont prêts à faire des compromis quand la société est dans cette logique-là. Et des fois, ils ne sont pas complètement en phase ».
Or, ces valeurs communes ont aussi un lien avec une grande culture du dialogue et de concertations. Karl Blackburn, président et chef de la direction du Conseil du Patronat du Québec (CPQ), abonde dans ce sens : « Le dialogue social, ça permet d’apporter des points de vue qui peuvent être différents. Étant donné que nous avons cette capacité, cette possibilité, et surtout cette qualité qui consiste à utiliser davantage ce dialogue social, ça permet de faire des avancées dans le domaine des relations de travail. » Le dialogue social, selon ce dernier, constitue « une particularité qui est propre au Québec, qu’on ne retrouve pas nécessairement dans le reste du Canada ». Certains experts du milieu syndical, dont Stéphane Paquin, auteur du livre Social-démocratie 2.1, s’entendent d’ailleurs pour confirmer le caractère dialogale des relations entre groupes d’intérêts – syndicats, État et patronat[xvi]. « Autant du côté syndical que patronal, ces acteurs font preuve d’une grande présence dans l’élaboration des politiques publiques que dans le reste de l’Amérique du Nord », lit-on dans ce livre[xvii].
Cette culture de la concertation est d’ailleurs visible par la présence syndicale et patronale au sein de nombreuses tables de discussions, sommets économiques et conseils d’administration[xviii]. Entre autres, la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST) est dirigée par un conseil d’administration composé de 7 membres du milieu syndical et 7 provenant du milieu patronal[xix]. Pour Mona-Josée Gagnon, cette relation donne un rôle important au syndicat sur le paysage québécois, et empêche son effritement rapide, comme ce fut le cas dans certains autres pays qui se basent sur ce même syndicalisme dit « d’entreprise ».
Un monde de défis à venir
« Une ligne de piquetage, par définition, ça bloque quelque chose. On ne va pas faire des lignes de piquetage individuelles devant nos portes de condo », explique en riant Thomas Collombat. La pandémie de COVID-19 a chamboulé la façon de travailler, amenant plus de gens à travailler directement de la maison, une tendance à l’atomisation du travail qui s’enclenche depuis les années 1980[xx]. En entrevue au journal Le Monde, la philosophe Fanny Lederlin disait que « les doctrines managériales n’ont eu de cesse que de « casser » les collectifs en individualisant les relations de travail, à commencer par les négociations salariales. Résultat ? Nous n’avons pas eu de difficulté à travailler sans les autres et à réaliser docilement nos tâches, seuls dans nos domiciles[xxi]».
Le télétravail devient donc un réel défi non seulement pour le monde syndical au Québec, mais aussi ailleurs dans le monde. Pourtant, pour Karl Blackburn du Conseil du patronat du Québec, le télétravail n’est qu’un avancement dans le monde du travail que les syndicats se doivent de suivre :
« Je pense que le syndicat, comme les entreprises, doivent revoir leur modèle d’affaires. Leur situation a évolué, elle est différente de ce qu’elle était, ce qui devrait nécessiter que les centrales syndicales revoient leur modèle d’affaires. »
Celui-ci note également que la transformation actuelle du marché du travail change le rôle que devrait exercer le syndicat dans ce milieu, notamment puisque « ce qu’on constate, c’est que la transformation de notre économie, qui tend davantage vers une économie tertiaire, vers des travailleur‧euse‧s autonomes, demande moins de syndicalisation que par exemple dans le secteur industriel ». Cette idée s’appuie notamment sur la forme du syndicalisme nord-américain qui se base sur des « conventions [collectives] en petite « shoppes » comme c’était le cas à la fin du +
XIXe siècle », tel l’illustre Thomas Collombat. Ainsi, comme la syndicalisation se fait par établissement et non par branche ou par entreprise, les syndicats des secteurs tertiaires plus décentralisés, comme les travailleurs autonomes ou semi-autonomes (pensons au milieu du jeu vidéo), perdent de leur utilité en sol québécois.
De l’autre côté de la médaille, certain‧e‧s voient une menace dans la fonction même de l’employeur‧euse, un peu comme l’expliquait Fanny Lederlin à Le Monde. À ce niveau, certaines personnes s’inquiètent de la multiplication de certaines attaques patronales, au Québec comme ailleurs[xxii]. Entre autres, il y a la question des dépanneurs Couche-Tard. La CSN avait alors émis des plaintes à la suite de la fermeture de certains dépanneurs Couche-tard qui étaient en voie d’être syndiqués, ou qui venaient d’obtenir leur accréditation syndicale[xxiii]. Pour Thomas Collombat, ces conflits entre patrons et syndicats témoignent pourtant d’un problème bien plus grand : « Le syndicat, quand il entre en conflit, révèle en fin de compte les contradictions et les tensions crées par le système capitaliste. »
Parmi les gens que j’ai contactés dans le cadre de cet article, un défi semblait pourtant émerger du lot : se mettre à jour en ce qui concerne les mœurs et les réalités des travailleur‧euse‧s actuel‧e‧s. Pour Karl Blackburn, « si malheureusement, on se bloque dans les dogmes du passé, sans nécessairement faire face à la réalité d’aujourd’hui, ça ne peut pas nécessairement opérer de façon positive ». Quant à lui, Thomas Collombat espère que les syndicats réussiront à être le portrait de leurs membres : « Il faut ressembler aux travailleurs et travailleuses sur le plan individuel, mais aussi leur faire prendre conscience des liens de solidarité à créer avec les autres. » Le fait de s’adapter aux nouvelles réalités passe également par l’adaptation à la prochaine cuvée de travailleur‧euse‧s, celle qui représente les jeunes. Cette tranche d’âge se voudrait davantage désintéressée par les organisations syndicales, d’où la nécessité pour les organisations de se transformer[xxiv]. Parmi certaines solutions mises en place, il y a le recrutement et l’éducation directement sur le campus, par l’entremise des stages collégiaux et universitaires, la modification de la forme des assemblées générales pour les rendre plus dynamiques et finalement, la création de comités jeunesse au sein des syndicats, qui servent de moyen aux jeunes de créer un sentiment d’appartenance aux activités militantes de leur organisation[xxv].
***
Alors, est-ce que le Québec possède une culture syndicale unique en Amérique du Nord?
La réponse : Oui, mais avec un bémol. « Oui, le Québec se distingue, mais ce n’est pas une autre planète par rapport au reste de l’Amérique du Nord », mentionne Thomas Collombat.
La culture syndicale québécoise s’est développée de manière particulière, tant par l’apparition de syndicats catholiques, que par la Révolution tranquille, deux évènements qui se veulent propres au Québec. Aujourd’hui, des lois considérées comme un modèle en Amérique du Nord, ainsi que le développement d’un sentiment nationaliste, permettent au Québec de se vanter d’une certaine unicité. Pourtant, le système québécois est fortement aligné avec le système dit britannique et étatsunien. De grandes tendances se dessinent, autant au Québec qu’en Amérique du Nord : un taux de syndicalisation qui repose lourdement sur le secteur public, ainsi qu’une tendance générale à la baisse de la présence syndicale (quoique moins prononcée au Québec qu’aux États-Unis et dans certaines provinces)[xxvi].
L’idée du Québec comme « société de compromis » semble avoir des répercussions importantes sur la présence encore importante des syndicats. Bien que devant être prises avec des pincettes, les relations récentes entre acteurs du milieu syndical, parfois houleuses et difficiles, ont toutefois été globalement harmonieuses. En regardant de l’autre côté de la frontière, on a pu constater que les assises du syndicalisme « à la britannique » pouvaient être fragiles. Quelques coups de la part d’un gouvernement antisyndical et la structure s’effondre. Au Québec, ce colosse est encore en place, mais son intégrité structurale réside dans une volonté de tous les acteurs concernés : gouvernements, syndicats, patrons et salarié‧e‧s.
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CRÉDIT PHOTO: Flickr/ Herman.Click
[i] La Presse Canadienne, « Accès à la syndicalisation – Le Code du Québec aurait inspiré Obama », Le Devoir, 15 juin 2009. https://www.ledevoir.com/politique/quebec/255176/acces-a-la-syndicalisation-le-code-du-quebec-aurait-inspire-obama
[ii] Tribunal administratif du travail, « Accréditation syndicale », 2017, https://www.tat.gouv.qc.ca/relations-du-travail/droits-dassociation-et-de-negociation/accreditation-syndicale
[iii] John Logan, « The labor-busting law firms and consultants that keep Google, Amazon and other workplaces union-free », The Conversation, 24 août 2020. https://theconversation.com/the-labor-busting-law-firms-and-consultants-that-keep-google-amazon-and-other-workplaces-union-free-144254
[iv] Noam Scheiber et Daisuke Wakabayashi, « Google Hires Firm Known for Anti-Union Efforts », The New York Times, 20 novembre 2019. https://www.nytimes.com/2019/11/20/technology/Google-union-consultant.html
[v] https://archipel.uqam.ca/8686/1/M14238.pdf
[vi] Jean-François Amadieu, « Vers un syndicalisme d’entreprise. D’une définition de l’entreprise à celle du syndicalisme », Sociologie du travail, vol. 28, no 3, 1986 : 237 – 250. doi.org/10.3406/sotra.1986.2046.
[vii] Tribunal administratif du travail du Québec, Requête en accréditation, dossier 1239434, Québec : Tribunal administratif du travail, 2021, https://www.tat.gouv.qc.ca/uploads/tat_registres/Fromagerie_-_Requete.pdf.
[viii] Statista, Proportion de salariés faisant partie d’une organisation syndicale en France métropolitaine de 1949 à 2016 (consulté le 16 août, 2021). https://fr.statista.com/themes/6947/les-syndicats-en-france/#:~:text=Malgr%C3%A9%20ce%20paysage%20diversifi%C3%A9%2C%20le,des%20ann%C3%A9es%201960%20et%201970.
[ix] Les Éditions Législatives, [Infographie] L’audience des syndicats dans les 50 premières branches professionnelles (consulté le 16 août, 2021). https://www.editions-legislatives.fr/actualite/[infographie]-laudience-des-syndicats-dans-les-50-premieres-branches-professionnelles
[x] Michael Lynk, « Labour Law and the New Inequality », Just Labour: A Canadian Journal of Work and Society, vol. 15, nov. 2009: 125-139. http://www.justlabour.yorku.ca/volume15/pdfs/11_lynk_press.pdf.
[xi] Raymond Torres et al, World of Work Report 2008, Organisation Internationale du Travail, 2008.
[xii] Martine Letarte, « Les syndicats se sont battus et continueront de le faire », Le Devoir, 25 avril 2015. https://www.ledevoir.com/economie/438063/filet-social-au-quebec-les-syndicats-se-sont-battus-et-continueront-de-le-faire.
[xiii] Fondaction, « Cultivons pour donner du sens à l’avenir », 2021, https://www.fondaction.com/cause-sociale/.
[xiv] Fonds de solidarité FTQ, « Logement abordable au Québec », 2021, https://www.fondsftq.com/fr-ca/entreprise/logement-social.
[xv] Gérard Bouchard, « La culture du compromis », La Presse, 4 mai 2015. https://www.lapresse.ca/debats/nos-collaborateurs/gerard-bouchard/201505/01/01-4866089-la-culture-du-compromis.php
[xvi] Stéphane Paquin, Social-démocratie 2.1: Le Québec comparé aux pays scandinaves, Montréal : Les Presses de l’Université de Montréal, 2016.
[xvii] Ibid.
[xviii] Benoit Rigaud, « La politique économique québécoise entre libéralisme et coordination », L’État Québécois en Perspective, printemps 2008. https://cerberus.enap.ca/Observatoire/docs/Etat_quebecois/a-pp-economie.pdf.
[xix] Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail, « Membres du conseil d’administration », 2021, https://www.cnesst.gouv.qc.ca/fr/organisation/cnesst/structure-dorganisation/conseil-dadministration/membres-conseil-dadministration.
[xx] Marjorie Cessac et Fanny Lederlin, « Coronavirus : « L’un des risques majeurs du télétravail réside dans l’accélération de l’atomisation des travailleurs » », Le Monde, 13 septembre 2020. https://www.lemonde.fr/economie/article/2020/09/13/coronavirus-l-un-des-risques-majeurs-du-teletravail-reside-dans-l-acceleration-de-l-atomisation-des-travailleurs_6052017_3234.html
[xxi] Ibid.
[xxii] Mélanie Laroche et Marie-Ève Bernier, « Employeurs et anti-syndicalisme au Canada », Travail et Emploi, vol. 146, avril-juin 1986 : 51-74. https://doi-org.proxy.bibliotheques.uqam.ca/10.4000/travailemploi.6998.
[xxiii] Radio-Canada, « Couche-Tard : l’entreprise justifie sa décision de fermer un dépanneur », Radio-Canada.ca, 7 avril 2011. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/510879/couche-tard-depanneur.
[xxiv] Marc-Antoine Durand-Allard, « Jeunes et syndicalisme : une intégration réussie? Analyse comparative de deux organisations syndicales du Québec », Thèse de doctorat, Université de Montréal – École de relations industrielles, 2014. https://irec.quebec/ressources/repertoire/memoires-theses/MarcAntoine_DurandAllard.pdf.
[xxv] Ibid.
[xxvi] Radio-Canada, « Légère baisse de la présence syndicale au Québec », Radio-Canada.ca, 1 mai 2019. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/510879/couche-tard-depanneur.
par Félix Beauchemin | Oct 12, 2021 | Analyses, Québec, Societé
Le Québec est l’endroit en Amérique du Nord où le plus de travailleur‧euse‧s sont couvert‧e‧s par un syndicat, une réalité méconnue, mais toutefois impressionnante. Dans ce cas, qu’est-ce qui rend la culture syndicale du Québec si unique? Bien que l’enjeu semble occuper peu de place dans les médias, il a un impact concret sur la vie de tous les Québécois‧es. Analyse d’un milieu robuste qui repose sur des bases fragiles.
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« Ça a mis dans les médias une action spectaculaire! Il y avait 400 grévistes qui avaient occupé le ministère [du Travail] pendant une journée, qui avaient forcé le ministre à venir les rencontrer. C’était Jean Cournoyer du parti libéral à l’époque. Ça avançait l’idée que c’était insoutenable d’avoir des scabs dans presque tous les conflits de travail. » André Leclerc, ancien syndicaliste à la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ) et maintenant président du Centre d’histoire et d’archives du travail (CHAT), raconte avec passion l’occupation du ministère du Travail en 1973, évènement auquel il a lui-même participé. « Dès qu’un conflit commençait, les employeur‧euse‧s faisaient entrer des syndiqué‧e‧s qui ne voulaient pas faire la grève, embauchaient également de la main-d’œuvre extérieure; ça générait beaucoup de violence, alors ça a été dénoncé depuis longtemps par les syndicats », explique ce dernier.
Cet évènement[i], qui cherchait à faire pression pour instaurer un nouveau Code du travail qui interdirait les briseur‧euse‧s de grève, plus couramment appelés « scabs », n’est qu’une petite partie de l’histoire syndicale. C’est toutefois l’ensemble d’actions telles que celles-ci qui a mené à l’amélioration de conditions des travailleurs et travailleuses partout au Québec. Pour Jacques Leclerc, « c’est l’aboutissement de plusieurs luttes », comme celle de l’occupation du ministère du Travail, qui a finalement mené à cette réforme du Code du travail en 1977. À ce jour, seulement deux provinces canadiennes – le Québec et la Colombie-Britannique – possèdent des lois anti-scabs, une situation que tente de changer le syndicat canadien Unifor depuis plusieurs mois[ii].
En réponse à la question « qu’est-ce qui rend la culture syndicale du Québec si unique? », les différentes personnes contactées dans le cadre de cet article se sont vu octroyer la lourde tâche de résumer un sujet qui fait l’objet de livres et thèses de doctorat. Or, deux axes de réponses sont ressortis de cette question : une à saveur historique, et l’autre à saveur plutôt contemporaine.
Plongeons alors dans cette première piste de réflexion – dans une histoire de luttes, de justice sociale, de sang et de misère, de conflits, et au bout du compte, de victoires. Ultimement, cela servira à comprendre en quoi l’histoire ouvrière québécoise a rendu la culture syndicale d’aujourd’hui si unique.
Confessionnalisation des syndicats
Un peu comme dans le reste de l’Amérique du Nord, le syndicalisme industriel s’est implanté au Québec au début du XXe siècle, amenant avec lui de grands syndicats étatsuniens[iii]. À ce moment-là, concentrées dans la région de Montréal, ces grandes centrales syndicales dites « internationales », liées à la American Federation of Labor, qui fonctionnaient principalement en anglais[iv], favorisèrent l’expansion du syndicalisme dans la Belle Province. De 1900 à 1940, le nombre de syndiqué‧e‧s au Québec serait alors passé d’environ 10 000 à près de 150 000[v]. Toutefois, peu à peu, « on va se retrouver avec un paysage syndical qui va être assez différent de ce qu’on peut voir au Canada ou aux États-Unis. Des syndicats catholiques vont prendre de plus en plus de place », comme l’explique Benoit Marsan, historien et chargé de cours au département des relations industrielles de l’UQO.
« À l’origine, les syndicats catholiques sont fondés dans une perspective de nationalisme canadien-français, avec toute la question des élites conservatrices [anglophones]. Ils sont donc vus comme un moyen de s’opposer au protestantisme et au socialisme », mentionne M. Marsan.
Regroupés sous la bannière de la Confédération des travailleurs catholiques du Canada (CTCC), ces syndicats catholiques, quoiqu’encore minoritaires, vont changer les relations syndicales québécoises. Pour Andrée Leclerc, du Centre d’histoire et archives du travail (CHAT), « cet amalgame de syndicats catholiques, nord-américains, syndicats indépendants, ça n’existait nulle part en Amérique de Nord » sauf au Québec.
Selon Benoit Marsan, la CTCC, alors un syndicat axé sur la collaboration plutôt que la combattivité, va se transformer tranquillement dans la seconde moitié des années quarante : « Après la Deuxième Guerre mondiale, la CTCC va subir un début de transformation, et va devenir notamment une force d’opposition à Duplessis », ce dernier étant généralement porté à respecter les décisions du clergé. « Ils vont avoir une vision plus libérale, plus humaniste ». Comme de nombreuses institutions dans les années de la Révolution tranquille, les syndicats vont alors se déconfessionnaliser : « Au début des années 60, [la CTCC] va devenir ce qu’on connait maintenant comme la Confédération des syndicats nationaux (CSN), qui va avoir un caractère assez progressiste. »
Aujourd’hui, la présence de la CSN, organisation nouvellement centenaire, qui couvre près de 20 % des travailleurs et travailleuses du Québec, contribue à la pluralité syndicale unique au Québec : « On se retrouve au Québec avec un pluralisme syndical qui est beaucoup plus important que dans le reste de l’Amérique du Nord. Au Canada anglais, ou aux États-Unis, vous avez essentiellement une centrale syndicale », mentionne Thomas Collombat, professeur de science politique au département de sciences sociales à l’UQO, « la AFL–CIO aux États-Unis ou le CTC au Canada ». Le Québec a, quant à lui, quatre grandes centrales syndicales, la FTQ et le CSN tel que susmentionné, en plus de la Centrale des syndicats du Québec (CSQ) et de la Centrale des syndicats démocratiques (CSD)[vi].
« Moi, j’émets toujours l’hypothèse que cette pluralité-là, elle aide à l’implantation syndicale », avance M. Collombat, « quand un groupe est insatisfait de son organisation syndicale, plutôt que de se « désyndiquer », il peut aller voir dans une autre [organisation] et cette autre-là va être très différente. »
La création d’un « deuxième front »
Francis Lagacé, syndicaliste à la retraite, a longtemps milité pour de meilleures conditions de travail, mais également pour améliorer les conditions sociales sur un plan plus large. « Le monde du syndicalisme et le monde du militantisme sont intimement liés. Le syndicat est un regroupement de travailleuses et de travailleurs dont l’objectif est de faire respecter leurs droits, d’obtenir de bonnes conditions de travail, non seulement pour eux-mêmes ou elles-mêmes, mais aussi pour l’ensemble de la classe laborieuse », explique-t-il.
« L’amélioration des conditions de vie d’un groupe est indissociable de l’amélioration des conditions de vie de l’ensemble de la société. C’est ce qu’a concrétisé la création du « deuxième front » à la CSN. »
C’est Marcel Pépin, célèbre syndicaliste, qui joua un rôle important dans l’histoire syndicale, menant notamment à la publication du document « Le deuxième front » de 1968. Dans ce discours, Pépin déclare : « Quant à moi, je suis fortement d’avis que le peuple tout entier des travailleur‧euse‧s attend du mouvement syndical défense et protection contre tous ceux qui l’exploitent à la faveur d’un régime économique et social qui le permet et qui, bien plus, encourage [cette exploitation][vii]. » On y voit donc un changement de cap vers une plus grande combattivité sur le plan social et politique, mais également dans la création d’un discours anticapitaliste.
Pour Pierre-Marc Johnson, ministre du Travail de 1977 à 1980 et premier ministre du Québec en 1985, il y avait bel et bien un double discours dans le monde syndical. « Quand on regarde comment le monde syndical de l’époque analyse ce qu’il a apporté, ça se traduisait par de meilleures conditions de travail, des meilleurs salaires, l’avancement de l’égalité [entre les hommes et les femmes], et la santé et sécurité au travail, mais le discours, c’était un discours de renversement du système capitaliste », explique ce dernier.
Il va toutefois sans dire que le deuxième rôle à caractère plus social des syndicats a mené à l’amélioration de nombreuses conditions de vie, encore visibles aujourd’hui. Benoit Marsan se permet de nommer quelques exemples de ces changements sociaux influencés par les actions des syndicats, dont « les luttes pour le logement, les luttes pour l’aide sociale » en plus de différentes luttes à caractère féministe : « Il va avoir de plus en plus de femmes qui vont avoir accès à l’éducation, qui vont donc pouvoir participer au marché du travail. Bien évidemment, les syndicats vont donc être influencés par les différents mouvements féministes de l’époque. »
Pour André Leclerc du CHAT, ses luttes historiques sociales peuvent également être considérées comme une spécificité du régime syndical québécois. « Comme les syndicats ont toujours été très très impliqués dans les luttes sociales, en plus de faire des luttes en milieu de travail, ça aussi ça a donné un caractère plus particulier au syndicalisme québécois », explique-t-il.
Une révolution (pas si) tranquille
L’avènement de ses diverses luttes sociales est également coordonné avec la période de la Révolution tranquille au Québec, période où se sont vu instaurer de nombreuses réformes sociales, dont la création d’un réseau scolaire interprovincial, d’une assurance-maladie, ou encore de la nationalisation de l’hydroélectricité[viii].
« Beaucoup de lois se [sont vus instaurées], des législations à caractère plus social. C’était revendiqué par des syndicats depuis des dizaines d’années. Ce qu’on appelle aujourd’hui la Révolution tranquille, qui a été un grand bond au niveau de la modernisation sociopolitique du Québec, la plupart des grandes revendications avaient été formulées par les syndicats depuis la fin du 19e siècle, explique André Leclerc. Ils réclamaient l’assurance chômage, ils réclamaient des systèmes de santé et sécurité, ils réclamaient un système de santé publique. »
Pourtant, M. Leclerc ne voit pas la Révolution tranquille, entamée en 1960 à la suite de l’élection de Jean Lesage, comme une transformation instantanée : « Il faut savoir que ces évènements-là ne sont pas tombés du ciel, c’est une suite, de travailleur‧euse‧s qui s’inspiraient des générations précédentes. »
La Révolution tranquille fut également une période de développement de la fonction publique, une branche du travail que Pierre-Marc Johnson considère comme « une locomotive des conditions de travail au Québec ». Concrètement, le taux de syndicalisation au Québec d’environ 40 % est fortement influencé par le syndicalisme dans le secteur public, qui quant à lui gravite aux alentours de 84 %[ix]. Cela dit, la syndicalisation en secteur public n’était pas un acquis avec l’arrivée de Jean Lesage. « Lesage voulait empêcher que les employé‧e‧s du secteur public aient accès à la syndicalisation », explique André Leclerc. Lesage prétextait alors que « la reine ne négoci[ait] pas avec ses sujets », phrase désormais rendue célèbre. Pourtant, « 4 ans plus tard, [Lesage] autorise les fonctionnaires à se syndiquer. Ce n’est pas qu’il a eu une révélation du jour au lendemain, c’est que les syndicats se sont massivement mobilisés pour lui montrer qu’il fallait aller dans ce sens-là », mentionne Thomas Collombat de l’UQO.
Pierre-Marc Johnson, ministre du Travail sous René Lévesque de 1977 à 1980, a vécu de très près les relations parfois tendues entre le gouvernement et les syndicats. Les décennies qui ont précédé son règne à ce titre ont été houleuses, et ce, malgré les années de la Révolution tranquille. Entre autres, la grève de la United Aircraft de 1974 et 1975, là où des briseur‧euse‧s de grève ont subi de la violence de la part des grévistes, ou encore l’occupation du ministère du Travail en 1973[x]. Le Parti Québécois, ayant une grande influence de la part des syndicats à l’interne, arrivait donc au pouvoir avec la promesse de changer les choses. « Au Parti Québécois, il y avait une très forte proportion des membres du Conseil national du parti », explique Pierre-Marc Johnson, « au moins 30 % étaient des militant‧e‧s syndicaux. Ils étaient très présents dans l’activité politique du PQ ». C’est ainsi que se sont mis sur pied des chantiers afin de réformer le Code du travail :
« Il y avait une présence très forte [des syndicats] à la fois dans le parti politique aussi bien qu’au niveau de l’agenda qu’avaient les syndicats. Donc, une réforme du Code du travail facilitait la syndicalisation. »
Les réformes de Johnson ont, selon lui, « absolument » eu un impact sur le paysage de travail actuel, notamment par la création de la Loi sur la santé et sécurité au travail, des lois anti-scabs, mais aussi les lois « closed shop », qui obligent, encore aujourd’hui, les employeur‧euse‧s d’une entreprise syndiquée à engager uniquement des employé‧e‧s syndiqués.
Pour Thomas Collombat, la Révolution tranquille a donc joué un grand rôle dans la création d’un syndicalisme unique au Québec : « Ces structures-là, elles ont fait en sorte que l’encadrement juridique des relations de travail est devenu encore plus favorable au Québec. »
Le renforcement des lois du travail
« Au Québec, le régime de négociation [collective] va être renforcé, alors qu’aux États-Unis, il va être démantelé peu à peu. [Je pense] notamment, à la loi Taft–Hartley dans le contexte de la guerre froide et de la lutte au communisme », mentionne Benoit Marsan. Ainsi, parmi les différences notables que l’on peut noter entre le système syndical québécois et celui du reste de l’Amérique du Nord, il y a la présence d’un renforcement des normes syndicales et du travail, qu’on ne retrouve pas aux États-Unis, entre autres.
À ce niveau, Benoit Marsan y voit une incongruité : « Il y a un paradoxe parce qu’à l’époque, le régime de négociation collective [québécois] était en retard d’environ une vingtaine d’années par rapport à ce qui va être adopté aux États-Unis, quand on pense à la Wagner Act de 1935 dans le contexte du New Deal. » Cette loi, la Wagner Act, encadrait le droit aux salarié‧e‧s étatsuniens de constituer un syndicat, de créer une convention collective et ultimement, de faire la grève[xi]. La loi a eu un impact instantané, faisant notamment passer le nombre de syndiqué‧e‧s aux États-Unis de 3 millions à environ 8 millions entre 1933 et 1939[xii]. Au Québec, la première loi de ce calibre à voir le jour est la Loi sur les relations ouvrières de 1944, instaurée sous le gouvernement d’Adélard Godbout[xiii]. « À partir de l’adoption de la Loi [sur les relations ouvrières], [les relations de travail] tombent davantage dans le régime public et vont s’intégrer dans une logique étatique », explique Benoit Marsan. Les coutumes ouvrières deviennent alors des normes et des lois codifiées.
Tout de même, cette fragilité vécue par le syndicalisme étatsunien est un phénomène qui se perçoit plus largement à l’échelle de l’Amérique du Nord et de la Grande-Bretagne[xiv]. Ce syndicalisme dit « d’entreprise » a des assises plus fragiles que le syndicalisme dans le reste de l’Europe, notamment dans certains pays scandinaves, là où environ 70 % de la population est syndiquée[xv]. Un exemple concret de cette fragilité vient des offensives antisyndicales de Margaret Thatcher au Royaume-Uni dans les années 1980, qui ont notamment fait passer le taux de syndicalisme britannique de 52 % en 1980 à près de 30 % en 1998[xvi]. Il en va de même pour la fameuse loi Taft–Hartley de 1947 aux États-Unis, qui a accéléré la régression du syndicalisme étatsunien, par l’instauration d’obstacles à la tenue de grèves légales[xvii]. Pourtant, au Québec, le taux de syndicalisation est quant à lui resté plutôt stable depuis les années 1970, oscillant entre 35 % et 40 %[xviii]. Ce contraste est principalement dû à une meilleure reconnaissance des droits syndicaux par l’État au Québec comparativement à ailleurs : la Révolution tranquille, les nombreuses contestations syndicales des années 1960 et 1970, en plus de gouvernements du Parti Québécois ayant une grande influence syndicale à l’interne[xix].
Le taux de syndicalisation à 40 % est donc un « colosse ». Il reste plus ou moins inchangé depuis des années. Pourtant, le pouvoir d’un syndicat ne réside pas uniquement dans son pourcentage de couverture, mais également dans son influence sociale et sa protection institutionnelle par l’État. Ces deux facteurs se voient alors placés sur des assises « d’argile » pour les années à venir.
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CRÉDIT PHOTO : flickr: / Gustave Deghilage
[i] Vous savez ça M. le Ministre?, réalisé par Robert Favreau, 1973, Canada, 2021, en ligne.
[ii] Le Syndicat Unifor, « Unifor lance une campagne nationale pour une loi anti-briseurs de grève », 13 mai 2021, https://www.newswire.ca/fr/news-releases/unifor-lance-une-campagne-nationale-pour-une-loi-anti-briseurs-de-greve-889777376.html.
[iii] Jacques Rouillard, Le Syndicalisme Québécois : Deux siècles d’histoire, Montréal : Boréal, 2009.
[iv] Ibid.
[v] Ibid.
[vi] « Les quatre centrales syndicales s’unissent pour freiner les reculs en santé et sécurité », 10 avril 2021, https://www.csn.qc.ca/actualites/les-quatre-centrales-syndicales-sunissent-pour-freiner-les-reculs-en-sante-et-securite/.
[vii] Marcel Pépin, « Le deuxième front », Procès-verbal, 43ème congrès, Québec, 13-19 octobre 1968.
[viii] Jacques Rouillard, « Aux sources de la Révolution tranquille : le congrès
d’orientation du Parti libéral du Québec du 10 et 11 juin 1938 », Bulletin d’histoire politique, vol. 21, no 3, 2015 : 125-158. 10.7202/1033397ar
[ix] Alexis Labrosse, La présence syndicale au Québec et au Canada en 2019, Ministère du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale, 2020. https://www.travail.gouv.qc.ca/fileadmin/fichiers/Documents/presence_syndicale/2019.pdf
[x] « Les relations du travail au Québec : des témoins tracent la ligne du temps », École des relations industrielles de l’Université de Montréal, https://lignedutemps.org/#.
[xi] Jacques Rouillard, Le Syndicalisme Québécois : Deux siècles d’histoire, Montréal : Boréal, 2009.
[xii] Colin Gordon, New Deals: Business, Labor, and Politics in America, 1920–1935, Cambridge: Cambridge University Press, 1994.
[xiii] Jacques Rouillard, Le Syndicalisme Québécois : Deux siècles d’histoire, Montréal : Boréal, 2009.
[xiv] Carla Lipsig-Mummé, « La crise du syndicalisme nord-américain : éléments d’interprétation », Relations Industrielles / Industrial Relations, vol. 39, no. 2, 1984 : 275-284. https://www.jstor.org/stable/23072235.
[xv] Statista, « Proportion de salariés membres d’un syndicat dans les pays de l’OCDE en 2018 », 11 août 2021, https://fr.statista.com/statistiques/1148080/taux-syndicalisation-monde-ocde/.
[xvi] Andrew Mark Charlwood, « The Anatomy of Union Membership Decline in Great Britain 1980-1998», Thèse de doctorat, London School of Economics and Political Science, 2013.
[xvii] Urwana Colquaud, Marc-Antonin Hennebert et Lucie Morissette, Relations de travail, Montréal : Chenelière Éducation, 2016.
[xviii] Jacques Rouillard, Le Syndicalisme Québécois : Deux siècles d’histoire, Montréal : Boréal, 2009.
[xix] Urwana Colquaud, Marc-Antonin Hennebert et Lucie Morissette, op. cit.
par Daniela López, Simon Lafontaine | Oct 11, 2021 | Feuilletons, Societé
Ce texte est extrait du troisième numéro du magazine de sociologie Siggi. Pour vous abonner, visitez notre boutique en ligne!
Un texte de Daniela López (Traduit de l’espagnol par Simon Lafontaine) et une illustration de Laurence Thibault
Les médias le racontent ainsi : le 5 août, autour de 19 heures, Lautaro, 22 ans, portait un vêtement de sport et se déplaçait dans le train Roca depuis Longchamps, dans la province de Buenos Aires, pour se rendre au travail. À hauteur de la gare d’Adrogué, une femme accompagnée d’une fillette d’environ 10 ans monte dans le train. La fillette occupe le siège vide à côté de Lautaro, sans percevoir l’inconfort de sa mère. Celle-ci, prenant la fillette par la main, la tire vers elle en lui reprochant au même moment : « Comment vas-tu t’asseoir à côté d’un villero? »
Pour ceux qui n’habitent pas ces latitudes, une clarification sera certainement utile. Villero est un terme péjoratif, un stéréotype stigmatisant qu’il est fréquent d’utiliser dans certaines parties de l’Argentine pour se référer aux personnes qui habitent les villes ou les quartiers précaires de Buenos Aires. Il s’agit d’une typification sociale homogénéisante utilisée dans les interactions quotidiennes. Sous cette étiquette sont regroupées beaucoup de significations exclusives : le villero, c’est le pauvre, l’immigrant, le marginal, le délinquant, le paresseux, le junkie, l’immoral et j’en passe. Toutes les connotations négatives se rencontrent dans ce mot, dans ce type social. Habiter l’espace de la ville, c’est vivre jour après jour des situations de discrimination.
Mais avançons un peu plus dans le récit. Lautaro est infirmier, fils d’une femme au foyer et d’un ouvrier métallurgiste, et il est la première génération à avoir fait des études supérieures dans sa famille. Le jour où il a vécu cet épisode de discrimination, il se rendait à son travail dans un établissement médical d’Avellaneda. Je ne sais pas comment il s’est senti à ce moment, mais en arrivant à son travail, il s’est photographié, vêtu d’une tenue de sport, comme il était dans le train, puis il a pris une autre photo en portant son uniforme, à titre de comparaison. Il a publié les deux photos sur Facebook avec la légende suivante : « Les gens passent leur vie à juger par les apparences, voici le “VILLERO” avec qui je ne m’assois pas dans le train. Monsieur/Madame, en espérant que vous n’aurez jamais besoin de moi. » Son témoignage est devenu viral.
Cet épisode m’a rappelé le récit du passager dans le train que mentionne Alfred Schütz dans ses textes pour parler des contemporain·e·s, de ces personnes « anonymes » que nous croisons à chaque étape de nos vies dans le monde social[1]. Ces gens, dit Schütz, je ne peux les connaître qu’indirectement. En montant dans le train, j’oriente mes comportements en anticipant que certaines personnes entreprendront certaines actions. En l’absence d’une connaissance directe, intime, je leur mets des étiquettes, je leur attribue des « typifications » pour pouvoir comprendre leurs actions, pour pouvoir interpréter leurs actes. Là-bas un « chef de train », plus près de moi un « gardien », sur le siège à côté de moi un autre « passager ». J’attends de chacun de ces « types sociaux » certaines actions. Par exemple, de l’« employé des chemins de fer », j’attends qu’il veille à ce que des personnes comme moi, autrement dit des voyageuses et des voyageurs, arrivent à destination. Rares sont les fois où nous prenons conscience des manières par lesquelles nous étiquetons ou typifions les gens inconnus. Nous prêtons rarement attention à la forme par laquelle nous interprétons les autres, car nous vivons dans l’attitude naturelle et de telles questions ne nous intéressent pas. Toutefois, nous transitons dans le monde social, nous passons nos vies à typifier, évaluer, catégoriser des personnes, à porter des jugements et à nous positionner par rapport à elles.
Mais que se passe-t-il quand les types idéaux attribués à d’autres personnes ne sont pas acceptés par les individus subsumés sous de telles catégories sociales? Qu’arrive-t-il lorsque l’étiquette que j’assigne à l’autre est un stéréotype qui stigmatise et exclut? À quel moment le « passager anonyme » dans le train devient-il un « ennemi », quelqu’un dont il faut s’éloigner?
Dans le phénomène de discrimination se manifestent deux situations. Celui qui discrimine impose une typification qui rompt l’intégrité de l’autre, car il identifie toute la personnalité de cet individu (ou plusieurs strates de sa personnalité) par le biais d’un trait ou d’une caractéristique particulière. D’autre part, du point de vue de la personne discriminée, de son point de vue subjectif, elle éprouve un sentiment de dégradation, à être identifiée avec ces caractéristiques imposées. Non seulement l’autre est villero, mais par ce même acte d’énonciation est également tracée une frontière qui le définit et le place dans un groupe social. Cette délimitation est un acte de distanciation, « le villero est ce que je ne suis pas », il appartient à un groupe distinct du mien. Cette distance sociale qui se produit entre les « gens » s’accompagne souvent d’actes de distanciation physique. Non seulement cette personne appartient à un groupe auquel je n’appartiens pas, mais en plus je dois m’en éloigner physiquement. Dans les phénomènes urbains, on voit clairement comment la distance sociale coïncide avec la distance physique. Pierre Bourdieu a réfléchi à cette coïncidence en faisant remarquer que les gens qui se sentent proches et qui se perçoivent comme appartenant à un groupe social tendent aussi à être proches dans l’espace géographique[2]. Dans la scène du train également, la distance sociale a été renforcée avec une action de distanciation physique, ce qui a ajouté de l’intensité à ce processus de différenciation. Pourtant, bien que nous voyions ce type de scène jour après jour dans la vie quotidienne, nous continuons à classer, évaluer les gens et discriminer.
Parfois, j’aime m’imaginer des fins alternatives : que se serait-il passé si nous avions raconté l’histoire en ayant la possibilité de choisir et de décider d’un dénouement différent? Vous vous rappelez les livres du style « choisis ta propre aventure » que nous lisions quand nous étions enfants? La femme monte dans le train avec sa fille, Lautaro est un voisin de son quartier, infirmier, le fils de Sandra et Raoul. L’échange aurait certainement été différent : « Salut Lautaro, comment vas-tu? » « Salut Ema, ça va. » « Quelle sale journée! » « Tant de monde! » « Comment va Sandra ? » Une conversation banale. Mais non, Lautaro et la femme sont étrangers l’un de l’autre, totalement anonymes, un champ de significations ouvert à compléter, un vide significatif à remplir d’interprétations, de sens et, pourquoi pas, de préjugés.
Un des premiers thèmes que j’enseigne dans les cours d’introduction à la sociologie est la dénaturalisation le monde social. Nous sommes des produits sociaux, nous sommes le résultat de la culture, de la société, de la classe et du moment historique dans lequel nous avons vécu. Et au-delà du fait que nous vivons cela comme quelque chose de familier, de naturel, il est important de reconnaître qu’on nous a appris à interpréter, que nous avons appris à « voir les autres ». Nous avons hérité de façons de voir le monde social, ses objets et les personnes qui l’habitent. On nous a appris à définir des groupes, à tracer des frontières, à valoriser, à classifier, à catégoriser nos congénères, les gens, le passager du train. Cependant, ces étiquettes n’ont rien de naturel. Ce sont des constructions qui, dans de nombreux cas, excluent, et dans tant d’autres cas, coïncident avec des processus de discrimination plus larges qui touchent l’ensemble de la structure sociale. Ici, j’aimerais dire, avec Vicent Marquès : « Un peu de recul par rapport à ce qui nous entoure ne ferait pas de mal au lecteur et à la lectrice[3]. » Dénaturaliser nos manières de voir les autres est une façon de prendre distance de nos pratiques routinières et une opportunité de réécrire les trames du sens de notre vie dans le monde social.
ILLUSTRATION: Laurence Thibault
[1] Alfred Schütz, « The Dimensions of the Social World », Collected Papers II. Studies in Social Theory, La Haie, Martinus Nijhoff, 1964, p. 20–63.
[2] Pierre Bourdieu, « Espace social et pouvoir symbolique », Choses dites, Paris : Minuit, 1987, p. 149–168.
[3] Josep Vicent Marqués, « Capítulo Uno : Casi todo podría ser de otra manera », No es natural. Para una sociología de la vida cotidiana, Barcelone, Editorial Anagrama, 1982, p. 13–18.
par Any-Pier Dionne, Rédaction | Oct 3, 2021 | Analyses, International, Societé
Par Hermann-Habib Kibangou
En Éthiopie, sur une superficie totale de 1 172 127 km² pour une population d’environ 113 millions d’habitant·e·s,le Tigré n’occupe que 50 000 km², pour 6 millions d’habitant·e·s. Malgré sa petite taille, cette région du Nord – sur un total de dix provinces – partage sa frontière avec l’Érythrée (indépendante en 1993) et le Soudan du Sud (indépendant en 2011).
Les relations entre le Tigré et l’Érythrée sont marquées tantôt par des coalitions d’intérêt[i], par exemple lorsqu’il fallait chasser militairement Mengistu Hailé Mariam[ii], tantôt par une « politique de l’inimitié » – pour reprendre le titre d’un livre d’Achille Mbembe[iii] –, comme lorsque l’armée érythréenne est venue à la rescousse du gouvernement fédéral éthiopien pour combattre les forces tigréennes avec cette crise qui dure depuis neuf mois.
Au début du conflit, l’envoi des roquettes par les combattants tigréens vers le territoire érythréen justifiait alors la présence érythréenne aux côtés du gouvernement fédéral éthiopien. Si, dans un premier temps, le gouvernement éthiopien rejetait ces accusations, il finira par reconnaître la présence de l’armée érythréenne sur le sol tigréen en conséquence des pressions de la communauté internationale et des preuves apportées par les troupes tigréennes. Il ne faut pas non plus oublier la présence sur le sol tigréen d’un millier de réfugié·e·s érythréen·ne·s. Les relations entre le Tigré et le Soudan du Sud sont aussi marquées par une forme de solidarité. Au début de la guerre, on a vu des réfugié·e·s tigréen·ne·s fuir les affrontements et se diriger vers le voisin sud-soudanais, alors que l’armée tigréenne, appuyée par l’armée érythréenne, défendait son territoire contre les troupes fédérales. Militairement aguerrie, l’armée tigréenne va tenir tête à ses adversaires grâce à son expérience acquise durant des années à la commande de l’armée fédérale. En effet, le Tigré a joué un rôle non négligeable dans l’histoire du pays, notamment à travers le Front de libération du peuple du Tigré (FLPT) qui a régné pendant 27 ans (1991-2018). On peut affirmer, sans exagérer, que l’histoire contemporaine éthiopienne se confond en partie avec le FLPT, parti jadis dirigé par Meles Zenawi (1955-2012).
Meles : un leader charismatique?
Ancien premier ministre (1995-2012), considéré comme « le leader africain le plus original et le plus intelligent de ces cinquante dernières années »[iv], Meles Zenawi est vu par certains comme un leader charismatique. Cet éloge est lié à son refus de tout « autoritarisme pur et dur » pour diriger un pays comme l’Éthiopie.[v] La mise en place d’un système « garantissant à tou[te]s – « nations, nationalités et peuples » – un haut degré d’autonomie interne, allant jusqu’au droit à l’autodétermination, et à l’indépendance »[vi] explique sans doute le refus de ce dirigisme. Avec la guerre du Tigré, sa région natale, Meles risque de se retourner dans sa tombe. En effet, tout porte à croire qu’il a emporté avec lui le secret d’une Éthiopie pacifique et unie. Meles savait en effet gérer les crises internes.[vii] Ainsi, on peut penser qu’il avait tellement mis la barre haute que ses successeurs immédiats n’ont pas été à la hauteur de la tâche! La question reste posée. Son décès en 2012 n’a pas ravagé l’Éthiopie grâce, notamment, à un transfert de pouvoir pacifique ayant abouti à la nomination de Hailémariam Desalegn[viii], moins charismatique que Meles, qui va diriger le pays du 20 août 2012 au 2 avril 2018. Au bout de six années de pouvoir, Desalegn est contraint à la démission à la suite de mouvements de protestation qui vont embraser l’Éthiopie et qui seront durement réprimés[ix] par les forces de l’ordre, causant au passage environ un millier de victimes.
Après la disparition de Meles, il faut le souligner, le FLPT, garante de la sécurité nationale pendant près de trois décennies[x], perd peu à peu de son influence sur toute l’étendue du territoire éthiopien[xi]. Cette perte de prestige sera presque totale avec les rapports tendus entre le nouveau premier ministre Abiy Ahmed (entré en fonction le 1er décembre 2019, après la démission de son prédécesseur Desalegn) et certains leaders tigréens[xii]. Pour ces derniers, Abiy Ahmed n’était encore qu’un premier ministre de transition (ce qui, au fond, n’était pas faux) qui devait être confirmé à son poste par des élections démocratiques.
Abiy Ahmed : un leader ambitieux?
Désireux de conquérir le cœur de ses concitoyen·ne·s, le nouveau premier ministre voulait partir sur de nouvelles bases, notamment avec la création d’un grand parti de coalition, d’où la dissolution du Front démocratique révolutionnaire du peuple éthiopien (FDRPE) – dirigée d’abord par Meles jusqu’à sa mort, puis par Desalegn ensuite – et la création du Parti de la Prospérité. Alors que la coalition dirigée par Meles réunissait quatre partis[xiii] (le Mouvement national démocratique Amhara, le Front de libération du peuple du Tigré, le Mouvement démocratique des peuples du sud de l’Éthiopie et l’Organisation démocratique des peuples Oromo), la nouvelle coalition en compte huit : le Mouvement national démocratique Amhara (MNDA), le Parti démocratique national Afar (PDNA), le Front unité démocratique du peuple de Benishangul-Gumuz (FUDPBG), le Parti démocratique populaire de Somali (PDPS), le Mouvement démocratique populaire Gambela (MDPG), la Ligue nationale Hareri (HNL), le Mouvement démocratique des peuples du sud de l’Éthiopie (MDPSE) et l’Organisation démocratique des peuples Oromo (ODPO). Toutefois, si le FLPT était présent dans la coalition de quatre, il a refusé de faire partie de la coalition de huit. Ce refus témoigne de la discorde entre Abiy Ahmed et les leaders du Tigré qui va prendre une tournure grave lorsque les autorités fédérales vont – officiellement à cause de la pandémie – repousser à trois reprises la date des élections contre le gré des autorités régionales tigréennes. Puis, celles-ci vont décider d’organiser, contre la volonté du gouvernement fédéral éthiopien, les élections auxquelles vont participer deux millions de votant·e·s. Cette décision tigréenne d’organiser des élections de façon unilatérale est à la base de la guerre du Tigré.
Dans le but de punir les autorités tigréennes et de rétablir l’ordre, les forces armées éthiopiennes lancent une attaque contre les forces tigréennes le 4 novembre 2020. Cette guerre, qui devait durer deux semaines, en est à son neuvième mois et a déjà fait des milliers de victimes[xiv], rendant fragile la paix dans la sous-région. Ainsi, Abiy Ahmed, qui a remporté un Nobel le 11 octobre 2019, ne fait pas honneur à ce prix prestigieux, et mérite encore moins de recevoir un prix Nobel de la paix. Si l’ambition de la nouvelle coalition d’Abiy Ahmed était de mettre fin à une organisation ethnolinguistique des partis politiques, rien ne prouve qu’il va y arriver. De « père oromo et de mère amhara »[xv], il est difficile de penser qu’il n’aura pas le soutien de ces deux groupes ethniques, si tant est que les hommes politiques s’appuient souvent sur leur base ethnique (ethnicisation) pour gagner des élections en Afrique en général. En Éthiopie, pays de plus de 80 groupes ethniques, les Oromos (population en majorité musulmane) et les Amharas (population en majorité chrétienne) représentent respectivement 40 % et 27 % de la population, pour un total de 67 %. Vue sous cet angle, l’Éthiopie ne fait certainement pas exception. Toutefois, un point qui rapproche l’actuel premier ministre et ses adversaires tigréens est la religion : Abiy Ahmed est né de mère amhara de religion chrétienne orthodoxe, comme l’ensemble du Tigré, et de père oromo musulman. Mais, ce qui l’oppose au peuple tigréen n’est pas la croyance religieuse, mais plutôt la politique ou, plus précisément, une manière de faire de la politique. Ainsi, vu sous cet autre angle « le conflit actuel a de profondes racines ».[xvi] En effet, Debretsion Gebremichael, leader tigréen, aspirait déjà à devenir premier ministre du gouvernement fédéral. Malheureusement pour lui, le choix était porté sur le premier ministre actuel. En outre, les dirigeants tigréens reprochaient au premier ministre de ne pas leur avoir accordé la place qui leur revenait de droit,[xvii] ce qui va renforcer l’animosité entre les autorités tigréennes et le premier ministre du gouvernement fédéral. Cette animosité ne prendra pas fin avec la tenue des élections et la victoire de l’actuel premier ministre.
Élections en temps de guerre et reprise de Mekele
Après plusieurs reports dus à la pandémie et aux difficultés logistiques[xviii], à savoir la finalisation de l’enregistrement des électeur·rice·s, la formation du personnel électoral et l’impression et distribution de bulletins de vote[xix], le gouvernement éthiopien va tout de même organiser des élections en temps de pandémie, comme l’ont fait plusieurs autres pays sur le continent. D’abord fixées en mai 2020, ensuite au 29 août 2020, puis sine die, avant d’être confirmées pour le 5 juin 2021, celles-ci ont pu se tenir dans la plupart des régions du territoire le 21 juin 2021 – excepté certaines régions comme le Tigré et l’Oromia à cause des problèmes de sécurité – soit au total dans 78 sur 547 circonscriptions[xx]. Dans un cinquième des circonscriptions qui n’ont pas pu voter, les élections sont reportées du 6 au 30 septembre 2021. Entre-temps, le Parti de la prospérité d’Abiy Ahmed pouvait se réjouir d’avoir remporté 410 des 436 sièges dans les circonscriptions ayant voté. Malheureusement, la joie de la victoire va être écourtée par la reprise de Mekele (capitale du Tigré) par les combattants du FLPT, occasionnant l’arrestation des milliers de combattants de l’armée fédérale : une vraie humiliation pour le prix Nobel de la paix. Chose curieuse, les autorités fédérales vont décider de façon unilatérale la cessation des hostilités, décision que les autorités provinciales tigréennes vont rejeter.
Refus de dialoguer
Face aux appels au dialogue de la part de la communauté internationale, Abiy Ahmed oppose une fin de non-recevoir. La liste des victimes de cette crise, qu’on aurait pu éviter, ne fait que s’allonger, alors que le pouvoir fédéral incite les jeunes éthiopien·ne·s à rejoindre les rangs de l’armée pour mettre à genoux les combattants tigréens plus aguerris et davantage expérimentés. Allons-nous assister à une guerre qui menace l’intégrité de l’Éthiopie? La question se pose de plus en plus. C’est le cas de cet appel d’une dizaine d’intellectuel·le·s africain·e·s[xxi] dont Souleymane Bachir Diagne, Mamadou Diouf, Elleni Centime Zeleke, Godwin Murunga, Boubacar Boris Diop, Achille Mbembe, Jimi O. Adesina, Ato Sekyi-Otu, Felwine Sarr, Anne-Marie Bryan et Imraan Coovadia, pour ne citer que ceux·elles-là. Aussi, écrivent-il·elle·s en substance : « Nous sommes profondément bouleversé[e]s par la guerre civile en cours en Éthiopie – que certains qualifient de conflit interne régionalisé, étant donné le rôle joué par l’[É]rythrée dans ce conflit. Nous constatons avec consternation que les protagonistes du conflit ne sont plus seulement les [F]orces de défense du Tigré [FDT] et les [F]orces de défense nationale éthiopiennes [FDNE], ainsi que les forces spéciales d’Amhara, mais aussi l’[A]rmée de libération oromo d’un côté et, de l’autre, les forces spéciales de plusieurs autres régions, ainsi que de conscrits ».[xxii] Ces intellectuel·le·s s’inquiètent donc de la multiplication des protagonistes dans ce conflit qui risque de dévaster le pays entier, si ce n’est toute la région de l’Afrique de l’Est. De surcroît, il·elle·s déplorent le rôle de l’Union africaine à cause de son manque d’engagement dans cette guerre qui prend de plus en plus des proportions inquiétantes. Conscient·e·s donc de la gravité de cette crise, la réponse que propose cette dizaine d’intellectuel·le·s est avant tout une solution politique plutôt que militaire.
L’appel de ces intellectuel·le·s est louable, même s’il tombe neuf mois après le début du conflit. Mais, comme on le dit si bien : Mieux vaut tard que jamais! Cet appel devrait aussi placer les Éthiopien·ne·s de toutes conditions devant leurs responsabilités. En même temps, il ne devrait pas nous faire perdre de vue l’histoire de ce pays, marquée par des problèmes ethniques et d’intégration.
Problèmes ethniques et échec de l’intégration : et si l’histoire se répétait?
« Faute d’une politique imaginative de construction nationale et d’intégration, les dirigeants de l’Éthiopie impériale, comme ceux de l’Éthiopie révolutionnaire, décidèrent alors le maintien de l’unité par la force, ce qui provoqua une dissidence des nationalismes et des résistances armées. »[xxiii] Cette remarque judicieuse d’Abbas Haji est encore d’actualité, comme si l’histoire encore une fois se répétait. En effet, un regard sur l’histoire récente de ce pays indique que chaque régime a eu à gérer toute forme de tension, de rébellion, voire de dissidence. Donc, les années 1970 sont marquées par la famine dans le Wollo, par l’instabilité politique ayant conduit à la mise à l’écart du roi Hailé Sélassié en 1974, à l’enlèvement de ce dernier au palais du « Vieux Guébi » le 12 septembre 1974[xxiv], puis à son assassinat par étouffement le 27 août 1975 par un régime militaire brutal et violent, le Derg (nom issu de la langue ecclésiastique ge’ez et qui signifie « comité »), à la tête duquel se trouvait Mengistu Hailé Mariam[xxv]. Début 1976, le Derg mettra fin à la monarchie avant de procéder à une purge qui fera de nombreuses victimes, notamment son président, Teferi Bante, liquidé par Mariam pour divergence de points de vue et rivalité interne. De plus, cette instabilité au sommet de l’État va être compliquée par l’invasion de la province de l’Ogaden par le président somalien Syad Barré. À la demande de Mariam, cette attaque sera neutralisée par l’Éthiopie avec l’intervention de l’Union soviétique. Cette large victoire éthiopienne va marquer le passage du pays au communisme avec une gestion malheureusement désastreuse[xxvi]. Une rébellion en partie tigréenne (FLPT) et érythréenne va mettre fin au régime militaire en 1991. « C’est de cette situation dont hérite alors le Front révolutionnaire et démocratique des peuples d’Éthiopie »[xxvii], au pouvoir de 1991 à 2018, avec un intermède non négligeable : la fin d’une période de transition (août 1995) qui correspond à l’avènement de la République fédérale démocratique d’Éthiopie sur la base de la Constitution de 1994. Cette constitution reconnaît une large autonomie aux États et octroie des pouvoirs aux différents groupes ethniques avec un système presque parlementaire où le premier ministre a les pleins pouvoirs[xxviii]. « Mais dans les faits, cette promesse d’autonomie a tourné court, et l’opposition a été mise au pas, voire tout simplement démantelée »[xxix]. Seraient-ce ces mêmes pleins pouvoirs qui auraient amené le prix Nobel de la paix à déclarer la guerre au Tigré? Cette question mérite d’être approfondie. Selon certain·e·s spécialistes, les différents régimes ne s’y sont pas souvent pris de la meilleure des manières. Selon Abbas Haji, « Les tentatives d’intégration à l’Empire de sociétés extrêmement hétérogènes au regard des valeurs et de la culture de la classe dirigeante, se sont soldées par un échec; elles restent à l’origine des conflits politiques actuels. »[xxx]
Conclusion
La situation au Tigré laisse tout de même perplexe quant à sa gravité et à l’ampleur des conséquences, sans oublier ses zones d’ombre. Quid des intellectuel·le·s et autres forces vives de la fédération éthiopienne? Voilà autant d’interrogations qui peuvent aider à appréhender de manière générale la situation sociopolitique en Éthiopie et, en particulier, au Tigré. À tous points de vue, cette guerre aux accents multiples reste une guerre des idées, une guerre armée, ethnique et peut-être aussi idéologique. Elle révèle en partie le problème d’un pays en mal d’intégration et de construction nationale.
La construction d’un État national et la politique d’intégration doivent permettre à tou·te·s les Éthiopien·ne·s – toutes ethnies confondues – de s’enrichir mutuellement en puisant dans leurs différentes traditions.
La guerre du Tigré a montré que l’Éthiopie n’a pas fait honneur à son hymne national « Wedefit Gesgeshi Woude Enat Ytyopa », traduit en français par « Marche vers l’avant, chère Mère Éthiopie ». Bien au contraire, elle a fait plusieurs pas en arrière. Mais, va-t-elle vite rebondir? Nous osons l’espérer…
crédit photo : flickr:/Martha de Jong Lantink
[i] Duteuil, M. (s. d.). Pouvoir militaire et tradition impériale. Autrement Monde, nº 2, p. 90.
[ii] Chef d’État éthiopien de 1977 à 1991.
[iii] Mbembe, A. (2016). Politique de l’inimitié. La Découverte.
[iv] Clapham, C. (2015, 25 septembre). 40 ans après la mort d’Hailé Sélassié, le décollage de l’Éthiopie. The Conversation. https://theconversation.com/40-ans-apres-la-mort-dhaile-seliasse-le-decollage-de-lethiopie-46757
[v] Loc. cit.
[vi] Loc. cit.
[vii] Machulka, D. (2002, 24 mai). Les voies étroites d’un pays à l’équilibre fragile. Marchés tropicaux, p. 1083.
[viii] Clapham, C. op. cit.
[ix] Jeune Afrique. (2018, 15 février). Éthiopie : le Premier ministre Hailemariam Desalegn démissionne. https://www.jeuneafrique.com/531208/politique/ethiopie-le-premier-ministre-hailemariam-desalegn-demissionne
[x] De la chute de Mengistu Hailé Mariam en 1991 jusqu’au sixième anniversaire de mort de Meles en 2018.
[xi] Lafargue, F. (2020, 30 juin). L’Éthiopie survivra-t-elle en 2025? The Conversation. https://theconversation.com/lethiopie-survivra-t-elle-en-2025-141183
[xii] Kinfe Dagnew, directeur de Metals and Engineering Corporation, a été arrêté pour corruption, alors que le chef d’état-major Samora Yunis s’est vu écarté de son poste.
[xiii] Lafargue, F. L’Éthiopie survivra-t-elle en 2025? op. cit.
[xiv] DW News. (2021, 14 août). Escalating Tigray conflict poses threat to whole East African region | DW News [vidéo]. https://youtu.be/a_a7d1qgQ6I
[xv] Lafargue, F. L’Éthiopie survivra-t-elle en 2025? op. cit.
[xvi] Lafargue, F. (2020, 2 décembre). Tigré : tombeau de l’Éthiopie? The Conversation https://theconversation.com/tigre-tombeau-de-lethiopie-151082
[xvii] Lafargue, F. L’Éthiopie survivra-t-elle en 2025? op. cit.
[xviii] AFP. (2021, 24 août). Élections en Éthiopie : nouveau report du scrutin dans plusieurs régions. VOA. https://www.voaafrique.com/amp/elections-en-ethiopie-nouveau-report-du-scrutin-dans-plusieurs-r%C3%A9gions-/6013813.html
[xix] France 24. (2021, 15 mai). En Éthiopie, les législatives reportées sine die pour raisons logistiques. https://amp.france24.com/fr/afrique/20210515-en-%C3%A9thiopie-les-l%C3%A9gislatives-report%C3%A9es-sine-die-pour-raisons-logistiques
[xx] BBC. (2021, 18 juin). Élections 2021 en Éthiopie : ce qu’il faut savoir. https://www.bbc.com/afrique/region-57483273.amp
[xxi] https://www.jeuneafrique.com/1222855/politique/appel-des-intellectuels-africains-pour-une-action-urgente-en-ethiopie/
[xxii] Loc. cit.
[xxiii] Abbas Haji, L’État et les crises d’intégration nationale en Éthiopie contemporaine. Travaux et documents n° 37. Programme Afrique australe de la maison des sciences de l’Homme d’Aquitaine. Talence : Centre d’étude d’Afrique noire/Institut d’études politiques de Bordeaux, 1993, résumé.
[xxiv] Duteuil, M. op. cit. p. 86.
[xxv] Machulka, D. op. cit.
[xxvi] Loc. cit.
[xxvii] Ibid., p. 1084.
[xxviii] Loc. cit.
[xxix] Clapham, C. op. cit.
[xxx] Abbas Haji, L’État et les crises d’intégration nationale en Éthiopie contemporaine. Travaux et documents n° 37. Programme Afrique australe de la maison des sciences de l’Homme d’Aquitaine. Talence : Centre d’étude d’Afrique noire/Institut d’études politiques de Bordeaux, 1993, p. 3.
par Rédaction | Sep 26, 2021 | Analyses, International, Societé
Par Arthur Calone
Secteur en croissance effrénée depuis plusieurs années déjà, l’industrie de la sécurité privée assume aujourd’hui – et plus que jamais depuis le début de la crise sanitaire – un nombre croissant de responsabilités dans un monde de plus en plus privatisé, dérèglementé, et où la remise en cause du paradigme sécuritaire semble inexorable.
Il est de nos jours quasi-impossible de se déplacer dans un environnement urbain tel que le centre-ville de Montréal sans constater la présence d’agent·e·s de sécurité privée déployé·e·s par des entreprises comme GardaWorld, Securitas, ou encore G4S. Assurant principalement des missions de surveillance dans des lieux tels que des universités, des centres commerciaux, des banques ou encore des tours à bureaux, ces employé·e·s font partie d’une industrie-mère gigantesque, impliquée dans un nombre incalculable de secteurs tant privés que publics.
Les pouvoirs publics dépendants
« Depuis le début des années 80, l’industrie de la sécurité privée est en progression importante et constante en terme quantitatif [d’effectifs], mais devient aussi qualitativement de plus en plus diversifiée et sa présence est de plus en plus visible dans l’espace public », assure Massimiliano Mulone, professeur à l’École de criminologie à l’Université de Montréal, en entrevue téléphonique avec L’Esprit libre. « L’industrie a deux clients principaux : les grandes entreprises et l’État », ajoute-t-il.
Depuis le début de la crise sanitaire, ces firmes ont largement été mises à contribution par l’État pour superviser les hôpitaux, les cliniques de dépistage et de vaccination, etc. Ces dépenses culminent, rien que dans le secteur de la santé, à 336,3 M$[i] pour l’année 2020-2021. Une hausse de 257 % en comparaison à l’année précédente, qui se justifie par l’explosion de la demande dans un contexte sanitaire inédit, mais également par la valeur des contrats, négociés à la hausse par les firmes de sécurité privée, à qui la pandémie a indubitablement profité.
Une enquête menée par Le Journal de Montréal révélait à la fin août que parmi ces 336,3 M$ de fonds publics dépensés, près d’un tiers (100 M$) auraient été octroyés sans concurrence et principalement à la société GardaWorld. Celle-ci aurait raflé à elle-seule 11 contrats et empoché 49 M$ en bénéficiant de l’utilisation du décret d’urgence sanitaire utilisé maintes fois par Québec « pour obtenir sans appel d’offres des services d’agent[·e·]s de sécurité »[ii]. L’enquête indique également que malgré l’augmentation significative des tarifs appliqués par les entreprises de sécurité privée, la plupart des agent·e·s sur le terrain, considérablement exposé·e·s au virus, n’ont pas vu leur salaire augmenter.
De son côté, le gouvernement fédéral a lui aussi sollicité cette industrie en mandatant la firme GardaWorld, dont les recettes ne cessent d’augmenter depuis le début de la crise sanitaire, pour faire respecter l’application de la Loi sur la quarantaine. À partir du 29 janvier 2021, l’entreprise a pris le relai de la Sûreté du Québec (SQ) dans ses missions d’inspections aux résidences des personnes revenant de voyages non essentiels. Un changement de garde qui a eu des résultats parfois douteux, comme l’évoque un article de Radio-Canada datant du 12 février[iii]. Plusieurs personnes ayant reçu la visite d’employé·e·s de GardaWorld y confient leurs doutes quant à la pertinence et la qualité de ces contrôles, visiblement mal effectués et sans protocole clair.
Un paradigme sécuritaire en mutation
Cette tendance à la sous-traitance de missions effectuées en temps normal par les services publics au secteur privé est appelée à s’intensifier dans les prochaines années, avant tout pour des raisons économiques. « Les États reconnaissent globalement que le modèle budgétaire des polices publiques n’est pas tenable, poursuit Massimiliano Mulone. Il y a une demande pour moins de police, tant du côté de la gauche sociale [notamment avec le mouvement Defund the Police] que de la droite économique, car ce n’est pas logique dans un monde néolibéral d’avoir une police qui coûte toujours plus cher ».
Reddition de comptes, critères de performance… le chercheur explique que les services de police, sommés d’intégrer des logiques de plus en plus entrepreneuriales, subissent des pressions budgétaires inédites. Pressions auxquelles ils résistent cependant plutôt bien, notamment grâce à des syndicats coriaces, qui permettent aux policiers et aux policières de conserver d’excellents salaires et avantages sociaux, en comparaison au reste de la fonction publique.
Le phénomène de la privatisation des services de police est mondialisé, mais touche particulièrement les pays qui disposent de systèmes de police décentralisés, notamment les États-Unis, où les attentats du 11 septembre 2001 ont propulsé la sécurité nationale au sommet des préoccupations politiques. Si, à l’exception du Royaume-Uni, la tendance est moindre en Europe continentale parce que les services y sont centralisés, celle-ci demeure tout de même importante[iv].
Paradoxalement, l’inverse de la sous-traitance existe aussi : il s’agit de la commercialisation policière, soit l’embauche de membres des forces de l’ordre par des entreprises privées, pour par exemple assurer des escortes motorisées ou modifier la circulation routière dans le cadre d’un tournage de film ou de série[v]. Il s’agit là d’une pratique commune à Montréal et dans « plusieurs grandes villes canadiennes et américaines », comme on peut lire sur le site du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM). Il s’agit cependant d’une solution très dispendieuse : près de 100 $ de l’heure par agent·e doivent être déboursés pour s’attacher ce type de service.
Pour Massimiliano Mulone, il est clair que l’on assiste depuis les années 1990 à une « fragilisation de la frontière entre le privé et le public » en ce sens. Un phénomène accentué par « la multiplication des acteurs [et actrices] de la sécurité », mais également par la « fragmentation de l’espace public ». « Notre vie se passe de plus en plus dans des espaces privés […] qu’on croit souvent publics, on est presque toujours chez quelqu’un », indique-t-il, en citant l’exemple des centres commerciaux, mais aussi d’Internet, souvent considéré à tort comme un bien public.
Aujourd’hui, l’industrie de la sécurité privée détient une dimension largement supérieure, en termes d’effectifs et de champs d’action, à celle des pouvoirs publics. Dans la plupart des pays du monde, il y a plus de deux fois plus d’agent·e·s de sécurité que de policier·ère·s (Prenzler, 2013 : 9)[vi] « C’est une force dont il faut tenir compte. D’autant plus que sur certaines formes de criminalité, comme la cybercriminalité, on peut considérer que l’industrie de la sécurité privée a un avantage sur la police. Par exemple, la police n’a pas les stratégies pour détecter et contrer la fraude aux casinos de Las Vegas », explique Massimiliano Mulone.
Une sécurité à rabais
Junior* (le prénom a été changé) est employé chez GardaWorld depuis plusieurs années, et a eu le temps de travailler sur des missions relativement différentes les unes des autres. Pour lui, une très grande partie du travail des policiers et policières, ne nécessitant pas le pouvoir d’arrestation ou l’usage de la force, pourrait être assumée par des agent·e·s de sécurité comme lui. « On ne fait pas de répression, mais vis-à-vis de la population, on fait quasiment le même travail. On demande aux gens de suivre les règles », explique-t-il, lors d’un entretien téléphonique avec L’Esprit libre.
Si celui-ci comprend l’écart entre son salaire et celui des agent·e·s de police, il considère que sa profession, qui ne lui procure aucune couverture ou avantage social, demeure sous-payée, au regard des risques qu’elle implique : « Parfois, tu arrives sur le terrain, tu ne sais pas ce que tu dois faire, et tu es le seul agent sur place parce que le client dit qu’il ne veut payer que pour un agent. Ça m’est arrivé plusieurs fois alors qu’il faisait nuit. Je me disais : et s’il m’arrive quelque chose, qui me viendra en aide? […] Ça peut être très dangereux et il y a un manque de considération [pour l’intégrité des agent·e·s] ».
Pourtant, entre se démener dans une usine au salaire minimum et devenir agent de sécurité, un emploi moins fatiguant physiquement et qui paie quelques dollars de plus, le choix était vite fait pour Junior : « Trois dollars de plus c’est minuscule, mais ça fait une différence et il n’y a pas beaucoup de prérequis ». Selon lui, la sécurité privée est une bonne porte d’entrée sur le marché du travail pour les immigrant·e·s fraichement arrivé·e·s, qui sont souvent éduqué·e·s et même diplomé·e·s dans leur pays d’origine, mais qui n’ont pas réussi à faire reconnaître leurs compétences au Québec.
Généralement payé entre 15 $ et 18 $ de l’heure lors de ses contrats, Junior a envisagé un temps de devenir convoyeur de fonds pour GardaWorld, un poste qui rapporte quelques dollars de plus par heure, mais qui demande une formation spéciale, et implique le port d’une arme de service : « J’y ai réfléchi et je me suis dit que ça ne valait pas la peine : tu portes une arme, tu transportes des fonds et tu risques ta vie pour 19 $ de l’heure. »
Des freins à cette révolution
Malgré le potentiel économique évident que représente la sous-traitance du maintien de l’ordre, il demeure trop tôt pour parler d’un « remplacement » de la police par la sécurité privée à grande échelle, selon Massimiliano Mulone. « La sécurité privée ne remplacera pas la police tant que ses agents [et agentes] n’auront pas le pouvoir d’arrestation et la légitimité de celle-ci. On n’a pas appris à leur obéir, mais peut-être que plus la population sera habituée à voir des agent[·e·s] de sécurité dans l’espace public, plus elle les trouvera légitime. »
Il est également important de rappeler la nature de ces deux entités, qui disposent de logiques d’intervention diamétralement opposées. La légitimité et l’autorité dont jouit le corps policier auprès de la population est due au fait que la police prétend agir au service du bien commun, protéger et servir les citoyen·ne·s à tout prix. Les agent·e·s de sécurité privée, obéissant à l’unique volonté de leur employeur, ne sont pas soumis·e·s à ce serment, et ne sont pas en voie de le devenir. Une telle intégration du secteur privé dans l’espace public sera simplement pour des raisons éthiques, ce qui sera très difficile : en effet, comment développer de la confiance envers une force qui ne prétend même pas agir dans notre intérêt?
Des inquiétudes quant à la sécurisation des données personnelles des voyageur·euse·s, controlé·e·s par les agent·e·s de GardaWorld à leur retour au Canada, ont également émergé dans l’article de Radio-Canada et rappelle un défi crucial dans les partenariats entre les pouvoirs publics et les sociétés privées aux yeux de Massimiliano Mulone. « Un des enjeux fondamentaux, c’est le partage de l’information. Car il est régi par plein de lois qui font qu’on ne peut pas partager n’importe quoi. Par exemple, une institution bancaire ne peut pas transmettre toutes les informations dont elle dispose à la police simplement parce que celle-ci lui demande », explique-t-il.
Il existe d’autres obstacles à la sous-traitance absolue. Effectivement, quelques fâcheuses expériences ont terni la crédibilité du secteur privé, comme le fiasco des Jeux olympiques de Londres en 2012[vii], pour lesquels la société britannique G4S, employant 660 000 salarié·e·s dans le monde, avait obtenu la gestion de la sécurité. L’entreprise avait alors été incapable de rassembler les 10 400 gardien·ne·s qu’elle s’était engagée à fournir, ce qui avait forcé le gouvernement britannique à mobiliser l’armée en catastrophe, quelques jours à peine avant l’événement.
Que faut-il penser de ce phénomène? Il est certain que les pratiques actuelles en matière de sécurité publiques gagneraient à être analysées à l’aune de ces considérations, qui mettent en lumière certains des paradoxes les plus criants de nos sociétés de plus en plus surveillées. Il n’est jamais trop tôt pour s’interroger sur les risques liés à la sous-traitance et à l’effritement de cette frontière nécessaire entre le domaine public et le domaine privé, surtout lorsqu’il s’agit de défendre le droit d’accéder sans crainte à des espaces publics.
crédit photo : flickr:/futureatlas.com
[i] Pierre-Paul Biron, « Secteur de la santé: le recours au privé explose avec la pandémie », Le Journal de Montréal, 5 août 2021, https://www.journaldemontreal.com/2021/08/05/le-prive-plus-present-que-jamais
[ii] Nicolas Lachance et Charles Mathieu, « Des millions de dollars à Garda sans appel d’offres », Le Journal de Montréal, 21 août 2021, https://www.journaldemontreal.com/2021/08/21/des-millions–a-garda-sans-appel-doffres
[iii] Sarah Molkou, « GardaWorld mandatée par le fédéral pour faire respecter la quarantaine des voyageurs », Radio-Canada, 12 Février 2021, https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1770226/quarantaine-voyageurs-gardaworld-sq-federal-canada-amendes
[iv] Rawlins Pace William, Kwon Sung-Wook, « Vers la privatisation des services de police : efficacité, imputabilité et décisions des tribunaux », Revue Internationale des Sciences Administratives, 2016/3 (Vol. 82), p. 613-631. DOI : 10.3917/risa.823.0613. URL : https://www.cairn.info/revue-internationale-des-sciences-administratives-2016-3-page-613.htm
[v]Site du Service de police de la Ville de Montréal, https://spvm.qc.ca/fr/Pages/Decouvrir-le-SPVM/Qui-fait-quoi/Module-Services-affaires
[vi] Gouvernement du Canada, Le recours aux services de sécurité privés pour assurer le maintien de l’ordre,
[vii] Béatrice Debut, « Fiasco de la sécurité: le patron de G4S se répand en excuses », Agence France-Presse, dans La Presse, 17 juillet 2012, https://www.lapresse.ca/sports/londres-2012/201207/17/01-4556457-fiasco-de-la-securite-le-patron-de-g4s-se-repand-en-excuses.php
par Fabrice Samedy | Sep 15, 2021 | Analyses, Québec, Societé
Ce ne sont pas toutes les villes qui offrent la possibilité d’avoir une université située à proximité du centre-ville, ou dans sa région. Cependant, lorsqu’une ville en dehors des grandes métropoles se dote d’un établissement d’éducation supérieure, il semblerait que ce coin de pays subira un impact important.
D’un point de vue économique, l’implantation d’une université dans une ville éloignée des grands centres, comme Montréal ou Québec, peut rapporter un montant non négligeable de revenus dans les coffres de la ville et des entreprises locales. Si l’on se fie aux données de la Chambre de commerce et d’industrie de Sherbrooke, les retombées locales engendrées par l’université et les dépenses de ses étudiant.e.s seraient estimées à 855,3 millions de dollars en 2019.
De ce chiffre, 704,5 millions de dollars provenaient des activités économiques de l’université elle-même, mais ce montant est complété par les 150,8 millions de dollars dépensés par les étudiant.e.s.[i]
De plus, le fait d’avoir une institution qui forme la génération de demain dans plusieurs domaines représente un atout important pour les entreprises de la région. À Sherbrooke, ce sont en effet plusieurs dizaines de milliers d’étudiant·e·s qui fréquentent les huit facultés de l’université, ce qui représente autant de candidat·e·s potentiels pour les compagnies locales qui chercheraient à recruter dans les prochaines années.
Il y a maintenant cinq ans, l’UdeS a fondé le groupe de partenariat d’affaire, qui a pour but d’aider les entreprises à trouver le chercheur idéal ou la chercheuse idéale, afin d’obtenir le financement nécessaire pour relever les défis en innovation. Depuis la création de ce programme jusqu’en 2019, ce sont 850 entreprises qui ont eu recours à l’expertise de l’université.[ii]
Jusqu’à présent, l’exemple de l’université de Sherbrooke a permis de démontrer que le fait d’avoir une université dans sa ville engendre un impact considérable sur l’économie de la ville, mais celui-ci ne se limite pas uniquement à des avantages économiques. Les universités en région ont aussi un très grand impact sur l’innovation, alors qu’elles favorisent l’épanouissement de projets.
Une créatrice d’innovation
Frédéric Laurin, professeur d’économie à l’École de gestion de l’Université du Québec à Trois-Rivières, affirme qu’une université comme l’UQTR a aussi un impact au niveau du développement régional et de l’innovation, en plus de produire un impact sur l’économie d’une région située en dehors des grands centres. Par exemple, il se souvient avec joie du moment ou un de ses collègues a aidé une étudiante à trouver une façon de réutiliser le sable qui est répandu sur le sol pendant les mois de gel. Dans des cas comme celui-là, les impacts positifs se font ressentir parmi tous les joueurs impliqués : « Pour la ville, ça ne coûte [presque] rien, c’est le travail d’étude d’un étudiant qui est crédité ; pour le professeur, ça permet de mieux comprendre son domaine de recherche et pour la ville, c’est une belle contribution », dit-il en entrevue avec l’Esprit libre.[iii]
La recherche dans les universités peut avoir un impact sur la vie quotidienne d’une région ou d’une localité, mais aussi sur la province dans son ensemble. Des inventions comme une batterie au lithium solide capable de fonctionner à température ambiante, ont été développé à l’université de Sherbrooke et ont le potentiel de faciliter la vie d’une grande quantité [KK1] de personnes en-dehors des murs d’une institution consacrée à l’enseignement supérieur.[iv]
Diffusion du savoir
Si la vocation première d’une université est d’éduquer et de former les générations futures dans leur domaine, ces établissements ont aussi des impacts sur l’accès à de l’information de qualité de la part de la population. Les études des chaires de recherche associées avec des universités comme la Chaire Claire-Bonenfant et l’Université Laval sont fréquemment citées dans les médias. Avec la diffusion de ces rapports ou de ces études dans les médias, la diffusion du savoir s’effectue à grande échelle et l’absence du travail universitaire constituerait un obstacle important dans la quête du savoir.
Cependant, dans certains cas, le choix de poursuivre ses études dans une autre région représente une expérience plus que positive, qui peut même s’avérer nécessaire pour parfaire son parcours académique.
Ce fut le cas de William Subranni, qui a décidé de joindre les rangs de l’Université Bishop.
Le pouvoir de la communauté
William est un ancien étudiant en comptabilité et un joueur de football qui a décidé de suivre un programme à l’Université Bishop de janvier 2017 à mai 2021. L’ancien joueur des Gaiters de Bishop a décidé de s’inscrire dans cet établissement d’études supérieures, car il voulait avoir l’opportunité de continuer sa carrière d’athlète en même temps qu’il complèterait le programme qu’il avait à cœur de suivre.
Cet athlète récemment diplômé a trouvé son passage à l’Université Bishop fantastique : « La communauté était très serrée, je rencontrais des gens que je connaissais lorsque j’allais à l’épicerie ou lorsque j’allais m’entraîner, ce qui rendait le tout agréable puisque je ne connaissais personne quand je suis arrivé » révèle-t-il dans un entretien pour l’Esprit libre.
Comme à la maison
M. William Subranni ne s’est pas senti déstabilisé pendant la transition qui l’a amené à quitter son domicile familial pour suivre des études à l’université. Dans son cas, ce passage s’est fait plus facilement que s’il avait dû quitter sa région natale à la faveur d’une grande métropole. Il a effectivement trouvé plusieurs bienfaits à la vie dans une plus petite ville, comme le fait de ne pas avoir à se soucier du trafic routier, ni de la difficulté à laquelle il se serait heurté à trouver du stationnement dans une ville comme Montréal.
L’athlète a aussi beaucoup apprécié la proximité qu’il avait avec d’autres étudiant·e·s, car c’est ainsi qu’il a trouvé de la motivation nécessaire pour accomplir ses tâches :
« Le fait d’habiter près [de tout le monde] et de partager les mêmes buts que les personnes que je côtoyais rendait [le] tout plus intense, puisque nous nous motivions toujours à dépasser nos limites personnelles, autant comme athlète que comme étudiant » – William Subranni
Le fait de vivre dans un coin de pays plus reculé a aussi eu des effets sur les activités de William en dehors de l’école, car la proximité dont il bénéficiait avec les autres étudiant.e.s rendait ses fins de semaine plus agréables, parce que des activités et des fêtes avaient souvent lieu un peu partout sur le campus.
Finalement, l’éducation a été différente à l’Université Bishop qu’elle ne l’aurait été dans une université plus grande, car les cohortes d’étudiant·e·s étaient plus restreintes. Selon son expérience, les classes de William comptaient environ une trentaine d’étudiant·e·s, ce qui rendait l’expérience d’enseignement plus personnelle. Les professeur·e·s connaissaient les noms de tous leurs étudiant·e·s, et ils ou elles étaient toujours accessibles pour discuter.[v]
Au final, les universités régionales ont des impacts économiques considérables, car elles permettent une circulation importante de capitaux au sein des communautés locales. Il y a ensuite la chance de puiser dans l’expertise de la communauté universitaire à prendre en considération. Dans le même ordre d’idées, la communauté universitaire permet de favoriser l’innovation en faisant venir des chercheur·euse·s compétent·e·s dans la ville qui héberge l’établissement d’études supérieures qui a embauché ces travailleur·euse·s qualifié·e·s, en plus de faire circuler le savoir académique à l’extérieur des murs de l’institution avec la publication régulière d’études auxquelles le grand public a accès à travers les médias.
Ces retombées positives se font aussi ressentir au sein de la communauté étudiante, comme cela a été avec le cas de William, si l’on tient compte du plaisir qu’il a ressenti pendant ses études, où il a eu la possibilité de consolider ses deux passions au sein d’un même environnement, dans une ambiance bon enfant qui lui a rappelé son chez-soi.
crédit photo : flickr/Camille Stromboni
[i] Chambre de commerce et industrie de Sherbrooke, Impact économique de l’Université de Sherbrooke (consulté le 21 aout 2021).
[ii] Louise Bourgault, propos recueillis par Fabrice Samedy le 20 aout 2021.
[iii] Frédéric Laurin, propos recueillis par Fabrice Samedy le 20 aout 2021
[iv] Radio-Canada, « Une batterie au lithium solide développée à l’Université de Sherbrooke », Radio-Canada,18 aout 2021. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1817442/pile-voitures-electriques-recherche-universitaire
[v] William Subranni, propos recueillis par Fabrice Samedy le 22 aout 2021.
[KK1]Suggestion : « d’un grand nombre de personnes »