La MRC Brome-Missisquoi face à une crise du logement fatidique

La MRC Brome-Missisquoi face à une crise du logement fatidique

La crise du logement à Montréal fait les manchettes depuis plusieurs années déjà. Or, le phénomène ne se circonscrit pas à la dimension de la métropole. La région de Sutton, dans les Cantons-de-l’Est, connait depuis un certain temps une pénurie de logements abordables, mais également des bouleversements dans la composition démographique et sociale de l’agglomération. Propulsées par la démocratisation récente de la location à (très) courte durée, ces tendances se sont accentuées ces dernières années, et encore davantage depuis le début de la pandémie. Elles inquiètent les expert·e·s et une partie de la population locale, qui voit son cadre de vie s’embourgeoiser au point de ne plus le reconnaître et de craindre pour sa subsistance.

Les régions aussi victimes d’une fièvre immobilière

Un exemple flagrant de cette dynamique est le cas de la MRC Brome-Missisquoi. Cette contrée réputée splendide fait le pont entre les centres urbains de Montréal et de Sherbrooke. Les touristes s’y pressent en nombre et à longueur d’année pour profiter de la nature et d’activités variées, entre monts, vignobles et lacs. Situés à peine à une cinquantaine de kilomètres l’un de l’autre, les domaines skiables de Sutton et Bromont sont parmi les plus fréquentés de toute la province.

Habitante de cette région, Myriam Simard, professeure retraitée de l’Institut national de la recherche scientifique (INRS), s’intéresse aux thèmes de ruralité et d’immigration en milieu rural. Comme beaucoup, elle est stupéfaite devant la hausse en flèche des prix des propriétés sur le marché immobilier. Une tendance qu’elle observe dans d’autres régions les plus touristiques et bucoliques du Québec, et qui n’est pas sans conséquence.

« Je lisais des articles sur ce qui se passait à Montréal, et je croyais que les villages étaient à l’abri de ça, confie-t-elle. Les prix ont tellement augmenté avec la surenchère que la population locale voit ses jeunes s’en aller plus loin, dans des villages qui sont moins chers, mais c’est difficile de trouver ces villages, car ça a augmenté partout. ».

Véritable catalyseur de cette hausse, l’exode urbain s’est accentué ces dernières années, et encore davantage depuis le début de la crise sanitaire, à la suite de l’avènement du télétravail. Ce mouvement d’individus provenant de la grande région de Montréal vers les milieux ruraux a également modifié le visage de ceux-ci, au désespoir de nombreux·ses citoyen·ne·s qui ne se reconnaissent plus dans les mutations que connait leur milieu de vie. 

« Il n’y a pas de logements abordables pour les familles. »

L’arrivée de cette population généralement plus fortunée que la moyenne dans la MRC Brome-Missisquoi, et particulièrement dans la région de Sutton, a des répercussions certaines sur le marché immobilier local qui, comme celui de la région montréalaise, est en proie au phénomène de surenchère immobilière. À Sutton, les solutions sont toutefois moins nombreuses pour les familles comme celle de Stéphanie, une jeune mère au foyer de deux fillettes de deux et quatre ans, et ce, même lorsqu’elles étendent le rayon de leurs recherches. « Il n’y a pas de logements abordables pour les familles », tonne-t-elle.

Dans la région depuis 2015, Stéphanie a dû quitter le bas de duplex dans lequel sa famille vivait, à Cowansville, et pour lequel elle déboursait 690 $ par mois. En cause, le rachat de l’immeuble par une nouvelle personne retraitée qui l’a ensuite réquisitionné pour son usage personnel et celui de son fils. « Ce duplex aurait pu loger deux familles de trois enfants. Au lieu de ça, il est habité par une personne retraitée et une personne dans la cinquantaine qui est célibataire », déplore-t-elle.

Après ce départ forcé, Stéphanie et son conjoint, qui travaille à Dunham, ont eu toutes les difficultés du monde à trouver un logement dans les environs. Frustrée par l’abondance de résidences secondaires — vides la plupart du temps — et par l’essor de la location à court terme, la jeune mère s’est également plainte du manque d’habitations destinées aux jeunes familles parmi les projets immobiliers récents. Plus généralement, elle dénonce la réticence des propriétaires à louer leurs appartements à cette clientèle. 

« Les familles ne sont pas les bienvenues du tout. On s’est déjà fait dire clairement que l’appartement qu’on visitait ne convenait pas aux enfants : c’est de la discrimination! […] Trouver un logement avec des enfants, c’est rendu aussi difficile que si on avait des chiens », ironise-t-elle. 

Après plus de deux mois passés chez le père du conjoint de Stéphanie, la jeune famille a finalement trouvé une solution. « On n’a pas eu le luxe de choisir. Le premier propriétaire qui nous a dit oui, on a signé. » Le couple s’estime chanceux d’avoir trouvé ce petit appartement, pourtant, il ne crie pas victoire, car avec la venue d’un troisième enfant attendu pour le mois de décembre, il faudra bientôt trouver plus grand. 

« Je pourrais trouver à Montréal quelque chose de mieux que ce que j’ai ici, avec le même budget. »

Frédérique a quitté Montréal pour s’installer dans les Cantons-de-l’Est il y a cinq ans. Peu après son arrivée, elle a mis sur pied un centre d’escalade qui emploie 15 personnes à Bromont. « Pour être honnête, c’est vrai que je participe un peu à la gentrification, au sens où je débarque avec mes concepts hipster montréalais », concède-t-elle d’entrée de jeu lors d’une entrevue téléphonique avec L’Esprit libre

Cependant, depuis son arrivée, son statut de néo-rurale ne l’a pas empêchée d’éprouver des difficultés semblables à celles que Stéphanie a vécues. Selon elle, le manque de logement dans la région est une occasion pour les propriétaires de louer des logements, parfois accessoires et non réglementaires, à des prix très élevés. « On est un peu à leur merci, car il y a si peu d’options pour se loger […] Je pense qu’en ce moment, je pourrais trouver à Montréal quelque chose de mieux que ce que j’ai ici, avec le même budget », confie la jeune entrepreneure. 

Elle évoque notamment son expérience dans une « cabane » dans laquelle elle a vécu à Brigham, un village situé à 20 minutes de voiture à l’est de Bromont. Dans ce village qu’elle qualifie comme n’étant « pas le plus glorieux », elle payait tout de même 700 $ de loyer par mois pour un logis mal isolé, sans eau potable et où elle a dû installer elle-même l’eau chaude et internet. 

Elle souligne également le fait que dans la plupart des cas, les personnes qui quittent Montréal pour la vie rurale sont réticentes à s’installer dans les blocs-appartements situés dans des « banlieues-dortoirs » comme Cowansville. Comme nombre de ces personnes-là, Frédérique affirme s’être souvent retrouvée à louer des logements sans contrat, où les locataires sont « à la merci » des locateurs et locatrices. « Les propriétaires ne veulent pas signer des baux parce qu’ils ont plus ou moins le droit d’avoir un appartement à cet endroit-là […] Dès que tu veux quelque chose plus proche du “trip d’être en région”, généralement, il n’y a pas de bail ou bien ce sont des ententes qui peuvent changer sur un une cenne, et tu n’as aucun recours. » 

Elle pointe aussi du doigt l’essor de la location à court terme, à laquelle de plus en plus de propriétaires ont recours, car elle est très rentable dans les régions touristiques : de l’huile sur le feu dans un contexte de crise du logement à Montréal, New York, Barcelone, comme à Sutton. L’ex-Montréalaise croit qu’une réglementation plus mordante aux niveaux provincial et municipal est nécessaire pour contrôler ce qu’elle considère comme un « business en soi » pour beaucoup de propriétaires qui achètent des propriétés et les louent exclusivement aux touristes, à des prix très élevés. En cinq ans, Frédérique a été plusieurs fois victime des conséquences de ce phénomène, qui rend encore plus difficile l’accès au logement pour les habitant·e·s de la région.

«À Bromont, je voulais habiter dans une petite cabane que le propriétaire voulait me louer 775 $ par mois, rien d’inclus. Comme il n’y avait pas de bail, il a attendu le jour où je suis arrivée avec toutes mes affaires pour me dire qu’il voulait aussi louer la cabane en Airbnb une fin de semaine sur deux, et que je devais partir ces jours-là, sous peine de voir monter mon loyer à 1200 $ par mois. Je ne pouvais pas payer ça, donc je suis repartie avec mes affaires », relate Frédérique, qui précise que dans des cas de figure comme celui-ci, l’option Airbnb est à la fois plus légale et plus rentable pour les propriétaires, qui n’ont généralement pas le droit de créer des logements secondaires sur leur terrain. 

Déséquilibre démographique et modèle de développement déficient 

Cette difficulté à trouver du logement abordable pour les jeunes vient aggraver une autre problématique, adressée depuis longtemps dans les régions : le vieillissement de la population. « Les régions rurales connaissent un plus fort vieillissement de la population, surtout celles de villégiature, parce que les retraités urbains y transforment leur maison secondaire en maison permanente. Ces gens-là demandent des services, mais ceux qui les fournissent ne trouvent plus de logement à cause de l’embourgeoisement et la flambée des prix », explique Myriam Simard, professeure retraitée de l’INRS, qui s’inquiète pour l’équilibre démographique, économique et social de la région.

Cette situation alarme également Anne-Marie Courtemanche, qui a vécu huit ans à Sutton, où elle s’est considérablement engagée pour un meilleur accès au logement abordable. Désillusionnée, elle a finalement décidé de partir s’installer en Gaspésie. « Je n’aime pas du tout ce que Sutton devient, je ne m’y vois pas vieillir », confesse-t-elle, lors d’un entretien téléphonique avec L’Esprit libre. Elle dénonce un modèle de développement qui priorise l’arrivée de personnes fortunées au détriment de travailleur·euse·s que l’on qualifierait pourtant aujourd’hui d’essentiel·le·s. 

« Il n’y a aucun modèle de communauté viable qui se base uniquement sur la richesse et le tourisme. Dans n’importe quelle microsociété, pour que ça fonctionne, ça prend des électricien[·ne·]s, des charpentier[·ère·]s, des caissier[·ère·]s, etc. Que va-t-on faire? Importer ces employé[·e·]s par autobus et les reconduire dans un autre milieu parce qu’ils [et elles] ne méritent pas de vivre à Sutton? C’est assez indécent comme proposition », s’indigne-t-elle. 

Avant même d’arriver à Sutton, Mme Courtemanche s’est impliquée dans le groupe fondateur d’un projet gouvernemental de logement abordable sur la rue principale. Une véritable traversée du désert de plus de huit ans qui a participé à nourrir son désarroi. Après avoir fait des pieds et des mains pour faire valider le projet, le groupe a finalement réussi à obtenir gain de cause et un feu vert à la construction d’un lot de 18 unités pour des jeunes familles et des individus aux moyens réduits. « Dix-huit logements, on s’entend que c’est loin de régler le problème », relativise Anne-Marie Courtemanche. 

Pour sortir de cette impasse, il faudrait, selon elle, redéfinir le cadre réglementaire municipal et notamment modifier les règlements de zonage et d’urbanisme pour permettre l’éclosion de projets à la fois écologiques et économiques. Parmi eux, des jumelages entre jeunes familles et personnes âgées isolées dans de grandes maisons, la redivision de ces grandes propriétés en multilogements, ou encore la construction de mini-maisons, etc. 

Mais ces projets se heurtent aux intérêts des grands propriétaires. « Les gens qui ont des moyens et qui disposent de propriétés qui valent cher sont très réticent·e·s à voir de tels assouplissements des règlements, car pour eux, cela rime avec une baisse de valeur des propriétés environnantes », explique Anne-Marie Courtemanche, qui affirme que la volonté et les compétences politiques, qu’elle juge actuellement insuffisantes chez les décideur·euse·s, sont indispensables pour sortir du bourbier.

CRÉDIT PHOTO: Patrick Cormier/FLICKR

Dans les engrenages du monde, le vide au travail? Réflexions sur un phénomène social tabou

Dans les engrenages du monde, le vide au travail? Réflexions sur un phénomène social tabou

« Je suis tellement occupé·e! » Aujourd’hui, cette phrase est devenue un lieu commun. En effet, dans un monde du travail où des concepts tels que la vélocité, la polyvalence et l’agilité sont devenus des mots à la mode, tout le monde travaille plus que jamais. Mais à quoi sommes-nous tous et toutes si occupé·e·s? Est-il possible que nous débordions tous de travail? De plus en plus d’études et d’écrits sont en train de défier le château de cartes du stress omniprésent. Leur hypothèse principale : beaucoup d’emplois, souvent très bien payés, sont remplis de tâches inutiles, peu exigeantes ou encore, inexistantes. Bullshit jobs ou pseudowork : voilà, pour ne citer que ceux-là, deux concepts qui essaient d’expliquer le phénomène dont nous ne parlons pas. Péjoratifs, ces termes suscitent des échos très forts parmi la population travaillante, qui bouillonne sous la surface. Basé sur un échange avec une Québécoise qui a vécu le vide au travail, cet article s’aventure dans les coulisses d’un phénomène social tabou.

« Jouissante paresse c’est dur de décoller… Moins on en fait, moins on en fait », chantait le groupe français Tryo en 2000. Lorsque Valentine (le nom a été changé pour préserver l’anonymat de mon interlocutrice) écoute la chanson à l’époque, elle n’est que dans sa vingtaine, mais elle comprend déjà très bien le sens de ces paroles. Le sentiment d’inutilité et le manque de force pour décoller, elle l’avait déjà vécu. Après quelques années dans un emploi bien payé et avec des conditions luxueuses pour une jeune diplômée de l’université, elle décide de mettre fin à une période de sa vie qui était, en réalité, marquée par un grand vide au travail.

Environ cinq ans plus tôt, Valentine sortait de l’université, enthousiaste et fière. Elle avait réussi à trouver un stage comme chargée de projets, puis un emploi à temps plein dans la même compagnie. Mieux encore : après un an dans un poste de remplacement de congé de maternité, l’entreprise crée un poste spécifiquement pour elle, l’une des plus jeunes employé·e·s de toute l’organisation. « Pour moi, c’était une job sur un plateau d’argent! » me raconte-t-elle. Valentine se lance dans le travail, conçoit plusieurs grands projets. Malgré leur potentiel, ils ne sont pas approuvés par les comités internes. « Je n’avais pas beaucoup de retours », admet-elle. Valentine continue, peaufine les projets, attend. L’approbation se fera bientôt, lui assure l’entreprise. Il ne se passe rien. Valentine se souvient : « Ce que je faisais, ce n’était jamais la priorité pour l’organisation. » La période d’attente se prolonge. Elle essaie de combler les heures au travail en offrant son aide à ses collègues et en faisant des recherches sur de nouvelles propositions de projets. Elle ne profite jamais de son « temps libre » pour régler des affaires privées ou pour regarder son fil de nouvelles sur Facebook. Mais au bout de quelques années, lorsqu’elle se retrouve à être principalement « la petite main » de ses collègues, Valentine perd l’intérêt pour son travail et sa motivation, puis l’espoir. Le stress, la frustration et l’incertitude l’envahissent. Elle développe un sentiment d’anxiété très prononcé, fait plusieurs crises de panique en allant au travail, des crises d’une telle intensité qu’elle doit se stationner sur le côté de la route pour s’en remettre. Cette anxiété l’accompagne jusqu’au bureau. « Vers la fin, je n’étais même plus capable de prendre le téléphone pour appeler des gens », me confie-t-elle. Lorsqu’elle n’est plus en mesure de gérer cette anxiété généralisée, un arrêt maladie, une dépression et une thérapie s’ensuivent. Le diagnostic noir sur blanc : trouble d’adaptation. Le diagnostic que la psychologue lui souffle derrière des portes fermées : bore-out, ou épuisement professionnel par l’ennui.

Sa première expérience sur le marché de travail, Valentine la décrit comme une « prison de verre ». Mentalement vidée et émotionnellement saignée à blanc, elle était condamnée à être physiquement présente, jour après jour, pour faire un travail qui n’existait pas. « C’est insidieux, raconte-t-elle, mais à un moment donné, tu ne sais plus quoi faire et tu tournes les pouces. » Plus tard, elle souffre d’angoisse. « Le matin, j’arrivais dans mon auto et j’angoissais à l’idée de ne pas savoir quoi faire, de comment j’allais m’occuper dans la journée. »

Le phénomène du vide au travail commence à attirer l’attention des médias, de la recherche et de la littérature grand public. Sous la surface, cette préoccupation grandit dans l’esprit des gens, bien qu’ils n’en parlent pas. L’observation qui guide cette réflexion, c’est qu’il y a des personnes qui font semblant d’être occupées au travail alors qu’elles s’ennuient une grande partie de leur journée. Ceci nous donne l’impression que notre société est entièrement composée de petites abeilles occupées, travailleuses et surmenées. Pourtant, les études montrent une image différente : par exemple, la plupart des sites Web semblent enregistrer leur pic de trafic le lundi de 9 h à 16 h, avec une baisse considérable les soirs et les fins de semaine[i]. Quoiqu’amusant, le message principal que convoient ces statistiques soulève une question fondamentale : comment est-ce possible? Dans un contexte économique et social où la pénurie de main-d’œuvre est un sujet dont on s’entretient sans cesse, pourquoi notre société est-elle en même temps remplie d’emplois inutiles? Et surtout, pourquoi acceptons-nous cet état des choses?

Une souffrance subtile dans les « engrenages du monde »

C’est notamment l’anthropologue américain David Graeber, avec sa « théorie » sur les bullshit jobs[ii] (« emplois à la con ») exposée dans un livre paru en 2018, et rapidement devenu un best-seller, qui donne un nom peu charmant au phénomène social qu’a vécu Valentine. Graeber avance l’idée qu’un « féodalisme managérial » et une financiarisation croissante sont les vecteurs principaux d’un système rempli d’emplois dont les employé·e·s ne voient ni le sens ni l’utilité. S’ajoute à cela l’aspect presque pervers que les bullshit jobs ne sont pas seulement sans valeur pour celles et ceux qui les occupent, mais qu’ils consistent à ne rien faire dès le départ. Une critique classique, voire usée, du capitalisme, pourrait-on dire. Pourtant, la nature subjective de cette analyse se situe au cœur des emplois à la con — Graeber le souligne à maintes reprises dans son ouvrage. Ainsi, le personnel concerné est convaincu que rien ne se passerait si l’on éliminait leur poste, et ce, malgré le fait qu’il s’agit le plus souvent d’emplois très bien payés et haut placés. À titre d’exemple, Graeber nomme les emplois en relations publiques et en marketing qui servent uniquement à créer une image favorable de l’organisation (convaincre des client·e·s d’acheter des produits dont elles et ils n’ont pas besoin, rédiger des rapports professionnels superficiels et propices, etc.) ; des emplois qui existent à cause d’une persistance de dysfonctionnements organisationnels (corriger et réparer des bogues techniques récurrents, transférer des appels ou des courriels, etc.) ; ou, de manière plus classique, les emplois qui consistent à accomplir des tâches bureaucratiques superflues nécessitant beaucoup de temps sans résultat productif (remplir des formulaires, classer des documents administratifs, etc.). Tous ces types d’emploi peuvent être occupés par des consultant·e·s, des cadres intermédiaires, des jeunes diplômé·e·s d’université, des informaticien·ne·s, des fonctionnaires — autrement dit, par des personnes occupant une position sociale bien réputée et rémunérée. Valentine trouve des mots très directs. « J’avais la job la mieux payée parmi tous mes ami·e·s, mais j’étais la moins satisfaite. » Bien que certain·e·s reprochent à Graeber de ne pas avoir de preuves scientifiques ou empiriques pour établir l’existence d’un problème social d’une ampleur aussi considérable[iii], l’écho public et les multiples témoignages qu’a déclenchés son livre indiquent qu’une partie non négligeable de la population se retrouve dans cette situation, et que Valentine ne fait probablement pas figure d’exception au Québec.

Depuis la révolution industrielle, la relation entre l’être humain et le travail — du moins dans les pays occidentaux — semble avoir été composée d’une interaction ambivalente et tendue, s’étant tranquillement déplacée de l’usine vers le bureau. Au XIXe siècle, alors que les ouvriers et ouvrières à l’usine faisaient face à des conditions de travail hostiles et inhumaines, la souffrance au travail de nos jours, notamment parmi la population croissante de « cols blancs », est plus subtile. Comme un animal timide, elle devient à peine visible sous des termes accrocheurs tels que bore-out. Au Québec, le nom officiel de ce trouble psychologique est « syndrome d’épuisement professionnel par l’ennui ». Cependant, au quotidien, dans « les engrenages du monde » dont nous faisons partie, de tels grains de sable sont à éliminer à tout prix. Nous nous taisons, ou comme le philosophe Harry G. Frankfurt l’a exprimé crûment : « Même les questions les plus fondamentales et les plus préliminaires sur le bullshit restent, après tout, non seulement sans réponse, mais aussi sans question »[iv].

Le danger de ce silence, c’est qu’il peut déboucher sur le refus de percevoir ce problème et d’accepter son existence, et ultimement sur un manque de compréhension vis-à-vis des personnes concernées. C’est à cette incompréhension que Valentine était confrontée elle aussi. « Quand je disais que j’avais fait un bore-out, le monde me trouvait weird. Premièrement, les gens ne savent pas de quoi il s’agit, et ils sont comme : mais si tu t’emmerdes dans ta job, fais juste changer. Les gens ne comprennent pas le phénomène. »

Ce qui est peut-être encore plus inquiétant, c’est que ce n’était pas l’entourage proche de Valentine qui ignorait le plus ses problèmes, mais son entreprise. « J’étais jusqu’au RH, me dit Valentine, pour savoir si la compagnie ne me trouvait pas assez bonne pour le poste. » Tandis qu’elle s’ennuyait, les postes de ses collègues étaient « bien circonscrits ». La réponse du département était que la situation était « circonstancielle » et qu’ils étaient satisfaits de son travail. « Il n’y avait jamais de solution concrète. Ils me disaient tout le temps : “Il faut que tu sois patiente, ça va finir par débloquer”. Ils ne voulaient pas que je les quitte. » Valentine essaie alors de faire appel au programme interne d’aide aux employé·e·s. Après des démarches très compliquées, les premières expériences furent décevantes : une psychologue conseille Valentine « d’amener son tricot » et d’arroser les fleurs. Pendant son arrêt maladie de trois ou quatre mois, l’entreprise prolongeait son mutisme. « Personne ne m’a contacté ou quoi que ce soit », se souvient Valentine. Après son retour progressif au travail, ses supérieur·e·s ont établi un plan de match avec des objectifs professionnels concrets, sans qu’il y ait eu plus de travail. « Ce n’était pas la panacée. »

Cette sorte de comportement, l’incapacité dans les organisations de se questionner sur leurs façons de faire, a été nommée « stupidité fonctionnelle » par le chercheur suédois Mats Alvesson[v]. Essentiellement, cette stupidité contribue, elle aussi, à faire tourner la grande machine. David Graeber y ajoute une autre nuance. Selon lui, le refoulement de la perversion de certains aspects de notre vie professionnelle, comme l’hyperoccupation prétendument simulée, découle du fait que notre rapport avec le travail comporte un élément sadomasochiste, symptôme d’une société en abondance : pour pouvoir profiter de notre vie luxueuse, il faut d’abord souffrir, comme si les deux états se neutralisaient mutuellement. Au bout du compte, il s’agit donc d’un jeu à somme nulle. Mais s’il est vrai que la souffrance est inconditionnellement associée au travail, pourquoi ne sommes-nous pas capables d’enfreindre cette loi?

En proie à des fausses rationalités

Pseudowork (« pseudotravail »). Dans un ouvrage éponyme[vi], tel est le nom que Dennis Nørmark et Anders Fogh Jensen ont donné au phénomène tabou auquel nous faisons face. Selon ces chercheurs danois, la raison ultime pour laquelle nous maintenons l’illusion d’une vie professionnelle très occupée, c’est que notre conception du travail est basée sur de fausses rationalités.

L’une de ces fausses rationalités est étroitement associée à l’idée que le travail est uniquement quantifiable en termes de temps : plus l’on travaille, plus l’on est productif. Selon cette logique, une personne qui passe beaucoup d’heures au travail doit forcément être efficace et assidue. Pourtant, dans un emploi dit de « col blanc », la corrélation positive entre le niveau de productivité et les heures travaillées disparaît[vii]. Pour celles et ceux qui n’ont pas assez de tâches stimulantes pour remplir leur journée, c’est souvent l’effet inverse qui se produit : chaque tâche à faire est étalée tout au long de la journée. Baptisé la loi de Parkinson, ce phénomène consiste en un «  travail [qui] s’étale de façon à occuper le temps disponible pour son achèvement »[viii].

L’idée que le vide au travail doit avoir de la valeur — car quelqu’un est prêt à nous payer pour que nous ne fassions rien — appartient à ces raisonnements erronés. À cela s’ajoute la croyance selon laquelle le temps passé au travail ne nous appartient pas et que nous ne pouvons donc admettre que nous passons ce temps à nous ennuyer[ix]. Les heures de travail deviennent alors synonymes de surveillance et de contrôle, comme le témoigne Valentine :

J’avais un collègue qui voyait que je ne faisais pas grand-chose. C’est comme si j’étais démasquée. J’avais l’impression que tout le monde savait que je ne faisais presque rien. Mais j’étais payée super cher pour ne pas faire grand-chose, puis là, tu ne te sens pas valorisée. Ce n’est pas ta faute que tu n’aies presque rien à faire, mais en même temps, tout le monde est comme : « Coudonc, elle ne crisse rien ».

Finalement, la conviction que le travail porte le sens de la vie, que Hervé Laroche qualifie d’« envahissante grandiloquence »[x], contribue également à nourrir ce problème. C’est ainsi que nous associons notre valeur en tant qu’être humain à notre capacité à nous rendre indispensable sur le plan professionnel. Le pseudotravail a toujours besoin d’un public[xi] : le dévouement simulé se traduit par une hausse de la réputation sociale.

La paresse et l’ennui : des jumeaux?

Toutes les fausses rationalités qui font partie de l’image qu’on se fait du monde de travail amènent à une grande confusion morale[xii] et à un sentiment de honte. Les personnes qui se retrouvent dans une telle situation sont tiraillées entre l’impulsion qu’elles ont d’admettre leur souffrance réelle et le désir d’adhérer à des mécanismes socialement établis. Valentine connaît bien ce sentiment qui l’a déboussolée moralement. Elle raconte :

Dans ma tête, c’était une cassette qui tournait tout le temps. C’était tout le temps les mêmes questionnements. Je me demandais : qu’est-ce que les gens vont penser de moi? Même moi, mon propre jugement par rapport à moi, je me demandais pourquoi je ne bougeais pas… Je me jugeais de rester dans cet état-là. On dirait que j’étais comme paralysée […] alors que la situation n’était pas compliquée : tu bouges. Aujourd’hui, je dis : « bouge, trouve-toi autre chose ». C’était comme si je savais quoi faire, mais que je ne le faisais pas. Alors je m’autojugeais aussi par rapport à ça.

Ce dilemme a accompagné Valentine pendant des années. Il montre que le pseudotravail a une incidence sur l’image que l’on projette de soi-même et le sentiment d’intégrité qu’on nourrit dans notre vie, tant sociale que professionnelle[xiii]. En effet, les fausses rationalités ne sont pas seulement inquiétantes en termes de coûts économiques, la logique voulant que des salarié·e·s soient rémunéré·e·s en dépit du temps considérable qu’ils et elles passent à ne rien faire ne paraît que possible dans des économies où la prospérité a atteint un niveau excessif. Comme le montre le cas de Valentine, le bore-out affecte également la santé mentale, selon le « degré de prostitution »[xiv] que l’on est prêt·e à supporter au travail. Terme provocateur, le degré de prostitution fait allusion à la caractéristique du pseudotravail selon laquelle l’employé·e se retrouve dans un état de souffrance silencieuse et d’épuisement paradoxal. Valentine finissait par atteindre un point où « l’ennui tue toute envie »[xv].

Je n’étais pas triste, juste vide. Il n’y avait plus rien qui m’allumait. J’avais quasiment l’impression d’être morte à l’intérieur. Je me sentais vraiment physiquement fatiguée, tout me paraissait comme une méga montagne. Chez nous, j’avais juste le goût de dormir tout le temps.

Les symptômes les plus fréquents d’un bore-out sont très similaires à ceux d’un burnout : anxiété, dépression, fatigue chronique. Il y a donc un grain de vérité dans la métaphore employée dans une baladodiffusion allemande qui décrit l’ennui comme « la plus petite sœur de la mort »[xvi]. Pour être précis, il faudrait distinguer l’ennui volontaire (procrastination) de l’ennui imposé (temps mort)[xvii]. Mais dans un environnement où l’ennui est omniprésent, les frontières entre les deux deviennent facilement floues. Valentine peut en témoigner. « Quand il arrive que tu aies quelque chose à faire, tu finis par procrastiner à le faire. Moins tu en fais, moins tu en fais, et moins tu as le goût d’en faire. Ça t’amène à devenir un peu paresseux puis à être confortable dans ton inconfort. »

La procrastination ou la paresse ne sont donc pas des synonymes d’ennui, mais plutôt la conséquence inévitable de celui-ci. Si le vide au travail est tabou, c’est sans doute parce qu’il est associé à la paresse, et la paresse est socialement proscrite. Valentine le confirme : « J’avais peur que les gens pensent que je n’étais pas bonne, que je ne faisais pas mon travail correctement ou que j’étais une paresseuse. » C’est ce qui explique l’idée étrange voulant que, pour préserver son prestige social, il vaille mieux chercher à camoufler l’ennui que l’on ressent au travail, plutôt que de se faire reprocher que l’on est trop paresseuse ou paresseux pour travailler. Comme distraction, on préfère reprocher aux autres de s’ennuyer et d’être paresseuses et paresseux, en proie à une sorte de mécanisme de « défense morale »[xviii].

Sortir du vide avec des cicatrices

Ces dilemmes aident certainement à comprendre pourquoi Valentine et tant d’autres personnes supportent d’être enfermées dans cette prison de verre pendant plusieurs années, jusqu’à ce que le tourbillon du vide les avale. En plus des fausses rationalités et de la confusion morale qui résultent du bore-out, l’incertitude qui entoure les initiatives visant à changer d’emploi fait hésiter des personnes telles que Valentine à amener des changements dans leur situation de vie :

J’avais un super bon salaire […], de la sécurité financière. Tu es jeune aussi, et ce sont toutes de premières expériences. Je savais qu’en me cherchant une autre job, je n’allais pas trouver les mêmes conditions et ça me faisait peur. En plus, j’avais mon estime de moi qui était complètement à plat. Alors le fait d’envisager de chercher une autre job, pour moi, c’était comme une montagne.

Après cinq ans passés dans les abîmes du vide, Valentine a finalement trouvé une porte de sortie. Elle a saisi l’occasion de quitter l’entreprise en joignant l’équipe d’une personne qui avait reconnu sa souffrance comme étant valide. La décision fut libératrice, et elle regrette de ne pas l’avoir prise plus tôt. Mais la prise de conscience était « un processus », dit-elle aujourd’hui. « Ça a pris du temps à me rendre compte que ma job n’avait pas vraiment d’utilité. » Ironie du sort : une semaine après sa démission, son projet le plus important a été approuvé.

Qu’est-ce que Valentine a appris de son expérience de vide au travail? « Ça m’a montré à quel point j’étais capable de me faire souffrir pour quelque chose qui n’était pas vraiment important. Je pense que cette expérience-là m’a apporté une forme de sensibilité, puis une conception de ce que ça devrait être, le travail. » Dans son poste actuel, elle peut enfin libérer l’énergie qu’elle a toujours voulu investir dans son emploi. Cependant, elle souligne qu’elle doit désormais vivre avec le stigmate d’avoir été en proie à un trouble d’adaptation. Sous la surface, le bore-out demeure un phénomène social tabou et il resterait encore un grand nombre de questions à soulever pour mieux comprendre pourquoi autant de gens acceptent de se laisser souffrir sans rien dire. Mais pour cela, il faut tout d’abord faire émerger ces questions. On pourrait composer une chanson sur ce thème, comme l’a fait Tryo. Autrement, il suffirait de prendre la parole, comme l’a fait Valentine, pour briser les tabous.  


CRÉDIT PHOTO: tangi bertin/flickr

[i] Dennis Nørmark et Anders Fogh Jensen, Pseudowork : How we ended up being busy doing nothing, Copenhague : Gyldendal Business, 2021.

[ii] David Graeber, Bullshit Jobs : A Theory, Londres : Allen Lane, 2018.

[iii] Magdalena Soffia, Alex J. Wood, Brendan Burchell, « Alienation Is Not ‘Bullshit’: An Empirical Critique of Graeber’s Theory of BS Jobs », Work, Employment and Society, 2021 : 1-15. doi.org/10.1177/09500170211015067.

[iv] Harry G. Frankfurt, On Bullshit, New Jersey : Princeton University Press, 2005.

[v] Mats Alvesson, André Spicer, « A Stupidity-Based Theory on Organizations », Journal of Management Studies, vol. 49, no 7, 2012 : 1194-1120. doi: 10.1111/j.1467-6486.2012.01072.x.

[vi] Dennis Nørmark et Anders Fogh Jensen, Pseudowork : How we ended up being busy doing nothing, Copenhague : Gyldendal Business, 2021.

[vii] ibid.

[viii] Fabrice Mazoir, « Loi de Parkinson : quand le travail s’étire à l’infini », 9 juillet 2014, www.helloworkplace.fr/loi-parkinson/.

[ix] David Graeber, Bullshit Jobs : A Theory, Londres : Allen Lane, 2018.

[x] Hervé Laroche, « Jobs à la con : l’ennui, le sens et la grandiloquence », 2 mai 2016, theconversation.com/jobs-a-la-con-lennui-le-sens-et-la-grandiloquence-58382.

[xi] Dennis Nørmark et Anders Fogh Jensen, Pseudowork : How we ended up being busy doing nothing, Copenhague : Gyldendal Business, 2021.

[xii] David Graeber, Bullshit Jobs : A Theory, Londres : Allen Lane, 2018.

[xiii] Dennis Nørmark et Anders Fogh Jensen, Pseudowork : How we ended up being busy doing nothing, Copenhague : Gyldendal Business, 2021.

[xiv] Mats Alvesson, propos recueillis dans Dennis Nørmark et Anders Fogh Jensen, Pseudowork : How we ended up being busy doing nothing, Copenhague : Gyldendal Business, 2021.

[xv] David Desjardins, « Pourquoi travailler? », LActualité, 8 mai 2019. lactualite.com/societe/pourquoi-travailler/.

[xvi] Julius Stucke, « Die kleinste Schwester des Todes », diffusé par Deutschlandfunk, le 2 juillet 2019. www.deutschlandfunkkultur.de/langeweile-die-kleinste-schwester-des-todes….

[xvii] Michael Blanding, « American Idle: Workers Spend Too Much Time Waiting for Something to Do », Harvard Business School: Working Knowledge, 31 janvier 2018. hbswk.hbs.edu/item/american-idle-employees-are-wasting-way-too-much-time.

[xviii] Adam Philips, « The Joy of Boredom », The New York Times, 18 décembre 1994. www.nytimes.com/1994/12/18/books/the-joy-of-boredom.html.

Vers un syndicalisme de mouvement social dans le milieu communautaire? Le cas du STTIC-CSN (2/2)

Vers un syndicalisme de mouvement social dans le milieu communautaire? Le cas du STTIC-CSN (2/2)

Pour lire la première partie de l’article: L’ouverture des salles d’injection supervisée à Montréal au cœur de nouvelles luttes syndicales dans le milieu communautaire (1/2)

Souvent ignoré et peu discuté, le syndicalisme communautaire est en période d’expansion significative à Montréal ces dernières années, particulièrement dans les organismes en intervention communautaire à travers, notamment, le Syndicat des travailleuses et travailleurs en intervention communautaire (STTIC-CSN), qui représente depuis peu les employé∙e∙s d’une dizaine d’organismes montréalais en itinérance, usages de drogues, travail du sexe et prévention des infections transmissibles par le sexe et par le sang (ITSS). Dans cette deuxième partie, nous réfléchissons aux enjeux auxquels répond cette récente diffusion syndicale dans ce milieu et au renouvellement des formes de mobilisation y ayant cours.

1. Le STTIC-CSN comme syndicalisme de mouvement social

Parfois considérés comme contradictoires ou en opposition, « syndicalisme » et « organisme communautaire » ne seraient pas des termes à associer. Peu étudiée et discutée au Québec, la syndicalisation d’employé∙e∙s du communautaire paraît parfois inexistante, voire en totale contradiction avec « l’esprit du communautaire » qui serait basé sur un travail de la vocation et l’idée d’un sacrifice nécessaire et d’un don de soi des personnes y travaillant. Or, en faisant le choix de la syndicalisation, c’est pourtant une vision différente qu’ont eu ces dernières années des centaines d’employée∙s du communautaire.

En 2007, alors que les travailleur∙euse∙s de CACTUS Montréal, syndiqué∙e∙s depuis décembre 2003, négocient une de leurs premières conventions collectives, la direction de l’organisme décrivait alors ce mouvement comme un individualisme, voire un égoïsme, de ses équipes : « Depuis qu’i[e]ls sont syndiqué[∙e∙]s, les employé[∙e∙]s sont plus tourné[∙e∙]s vers eux[∙elles]-mêmes. I[e]ls se soucient moins de la clientèle […]. On trouve qu’i[e]ls sont moins intéressé[∙e∙]s à améliorer leurs interventions auprès des usager[∙ère∙]s »[1]. Depuis, pourtant, les organismes Macadam Sud (2015), l’Accueil Bonneau (2016), Plein Milieu (2016), Dans la rue (2017), RÉZO (2017), le Réseau d’aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal (2020), Diogène (2020), le Centre de santé des femmes de Montréal (2021) et plusieurs autres groupes de travailleur∙euse∙s ont fait le choix de la syndicalisation. D’autres équipes de différents organismes ont également tenté leur chance, mais durent faire face à l’opposition de leurs employeur∙euse∙s. En effet, en 2020, quatre intervenant∙e∙s furent mis∙e∙s à pied par l’organisme Résilience Montréal afin d’assurer la continuité économique d’activités rendue difficile pendant la pandémie de COVID-19 selon les directions. Pour les syndicats, ces mises à pied ont au contraire suivi les tentatives de syndicalisation au sein de l’organisme[2].

Le STTIC-CSN est fondé au début des années 2000 avec la syndicalisation des organismes CACTUS Montréal et Spectre de rue, devenant alors les premiers à se syndiquer dans le domaine de la réduction des méfaits à Montréal. Les deux organismes se sont syndicalisés à la suite de mouvements amorcés par des employé∙e∙s travaillant dans les deux organismes en même temps. Pour les directions de l’époque, ce mouvement représentait donc une surprise, voire une forme de trahison envers « l’âme du communautaire »[3].

À l’origine, ce syndicalisme cherchait surtout à assurer des conditions d’emploi et de travail déjà acquises à travers les négociations de conventions collectives, mais aussi à répondre aux enjeux de santé et de sécurité au travail propres aux interventions en réduction des méfaits aux usages de drogues. Il a depuis évolué, tant dans son nombre de membres que dans ses pratiques militantes, par le renouvellement des pratiques de mobilisations de sa base, la promotion de l’action directe[4] et la participation et l’organisation d’un nombre important d’événements politiques intersyndicaux (manifestations, actions directes, rassemblements, etc.)[5]. Le STTIC-CSN s’est ainsi rapproché, ces dernières années, d’un « syndicalisme de mouvement social », c’est-à-dire « un syndicalisme qui adhère au militantisme, à la solidarité intersyndicale et à la solidarité avec d’autres organisations qui se consacrent à la justice sociale »[6]. Pour ce type de syndicalisme, la démocratie est au cœur de ses décisions, car elle vise à augmenter le pouvoir des travailleur∙euse∙s. Les membres doivent gérer le syndicat et donc être actif∙ve∙s dans les décisions et actions syndicales.

De manière générale, le STTIC-CSN semble s’être démarqué comme syndicat local par sa couleur particulière qui a pavé la voie à des transformations importantes au sein de son fonctionnement. En effet, au début, tant pour des raisons économiques que par l’importance accordée par les représentant∙e∙s au travail de terrain, les officier∙ère∙s syndicaux∙ales n’y sont pas libéré∙e∙s à temps complet pour effectuer leurs tâches syndicales. L’engagement dans le syndicat y est ainsi principalement militant et bénévole, et permet l’adoption de positions indépendantes qui vont parfois à l’encontre de leur centrale, la CSN. Par exemple, ce fut le cas en 2015 lorsque les membres du STTIC-CSN se sont positionné∙e∙s pour les droits des travailleur∙euse∙s du sexe et contre l’abolitionnisme, position alors contraire à celle de la CSN. Ou encore au printemps 2019 lorsque la CSN a cessé son financement à la Fédération des femmes du Québec (FFQ), qui avait modifié sa position sur la question du travail du sexe en reconnaissant « la capacité d’agir des femmes dans la prostitution/industrie du sexe »[7]. En opposition avec leur centrale, les membres du STTIC-CSN se sont affirmé∙e∙s en adhérant à la FFQ et en élisant une représentante pour participer à leurs activités. Autre spécificité : la mise en place en 2015 d’un fonds d’urgence pour prévenir la précarité des travailleur∙euse∙s syndiqué∙e∙s. Un∙e employé∙e se trouvant dans une position précaire ou difficile pouvait alors réclamer, sans intérêt, une aide financière ponctuelle.

Enfin, si nous avons déjà abordé le rôle de catalyseur qu’a pu jouer la mise en place des SIS à Montréal dans la première partie de cet article, ce récent tournant vers un syndicalisme de mouvement social, plus combatif, s’explique également par le rôle important qu’y ont joué les travailleur∙euse∙s communautaires parallèlement militant∙e∙s du Industrial Workers of the World (IWW). La prise de contrôle par la base du syndicat, promue et défendue par plusieurs membres de l’IWW, aussi syndiqué∙e∙s au STTIC-CSN, s’est ainsi exprimée dans plusieurs mobilisations. Favorisant la démocratie directe comme mode de prise de décision et l’action directe comme pratique militante et contestataire, l’IWW se rapproche du syndicalisme de mouvement social, au sens où elle privilégie la participation actives des membres dans les différentes instances du syndicat tout en étant solidaire de causes sociales qui touchent des populations marginalisées et délaissées tant par l’État que les grands syndicats. Entre 2019 et 2020, des membres de cette organisation ont occupé plusieurs postes exécutifs au sein du STTIC ou ont tout simplement donné beaucoup de leur temps à l’action syndicale. Ces militante∙s ont contribué à la mise en place d’assemblées générales régulières aux deux mois et d’un comité de mobilisation invitant les membres de toutes les sections à organiser des actions politiques sur des enjeux sociaux dépassant la négociation de la convention collective. Un exemple notoire de cette mobilisation est l’organisation d’un rassemblement à la prison de Bordeaux pour revendiquer la vaccination des détenus en mars 2021.

2. Le syndicalisme de mouvement social est-il la nouvelle culture syndicale dans le communautaire?

Au final, il semble y avoir à la fois des avantages internes et externes au syndicalisme de mouvement social pour les travailleur∙euse∙s communautaires. D’un côté, les organismes bénéficient d’un avantage interne puisque ce syndicalisme permet d’y réintroduire un certain partage du pouvoir et une certaine force quant aux décisions à prendre au sein des organisations. Dans le cas des SIS, le désir de voir les travailleur∙euse∙s communautaires obtenir des meilleures conditions de travail s’exprime, par exemple, à l’intérieur même des organismes où des employé∙e∙s militent pour que les pair∙e∙s-aidant∙e∙s, engagé·e∙s à partir de leurs savoirs expérientiels, puissent toucher le même salaire que les intervenant∙e∙s. Ce syndicalisme de mouvement social favorise alors, de l’intérieur des organismes, les discours et pratiques critiques contre la logique comptable imposée par les bailleur∙euse∙s de fonds et adoptée par les directions.

Aussi, ce type de syndicalisme revêt un avantage externe aux organismes parce que cet essor syndical participe à déplacer la lutte, non seulement entre directions et intervenant∙e∙s et entre intervenant∙e∙s et « patron[∙ne∙]s du communautaire », mais aussi plus largement en portant la critique au niveau des bailleur∙euse∙s de fonds et des décideur∙euse∙s public∙que∙s[8]. Il faut ainsi souligner que les mobilisations syndicales des dernières années ont été les seules à porter la question de l’homogénéisation des conditions d’emploi entre les différents SIS opérants sur l’île de Montréal, et ce, malgré le caractère régional des SIS et la définition identique des tâches du personnel d’un site à l’autre. Pourtant, aucune proposition en dehors de celle du syndicat n’a véhiculé l’idée d’une harmonisation de ces questions. De ce fait, ce syndicalisme de mouvement social interroge directement les rapports entre les organismes communautaires et l’État et ses administrations, et en pointe les manquements, un rôle historiquement rempli, justement, par les organismes communautaires se voulant interlocuteurs critiques de l’État et du déploiement au niveau local de son action[9][10][11].

Cependant, et une fois passés les récents cycles de mobilisation et de syndicalisation, les formes de protection et de mobilisation syndicales à privilégier pour les prochaines années restent au cœur de nombreux débats dans ces milieux : quelle route emprunter dorénavant, entre celle d’un syndicalisme corporatiste privilégiant la négociation et la défense de conventions collectives majoritairement portées par les conseiller∙ère∙s syndicaux∙ales de la centrale syndicale, et celle du syndicalisme de mouvement social privilégiant la démocratie directe et la lutte dans l’immédiat pour améliorer les conditions de travail des travailleur∙euse∙s? Selon nous, ce débat de la route du syndicalisme communautaire ne concerne pas seulement les intérêts de leurs membres : il s’inscrit plus largement au cœur de l’évolution même de la place réelle que le communautaire réserve à ses communautés dans leur organisation. Par conséquent, nous appuyons que ce mouvement syndical doit garder son recours à l’action directe et à la mobilisation collective de ses membres. En effet, nous pensons que le syndicalisme, s’il garde ses capacités de mobilisation et d’implication de ses membres, est l’une des principales avenues permettant de réinjecter une réelle démocratie, au sens large, dans le communautaire, en plus d’améliorer les conditions de travail de ses travailleur∙euse∙s et, par extension, les services offerts aux personnes fréquentant les organismes. Plus que jamais, l’association des termes « syndicalisme » et « organisme communautaire » est nécessaire pour que le communautaire conserve sa portée de transformation et de critique sociale, à la condition que ce syndicalisme en soit un de mouvement social.


CRÉDIT PHOTO: Philippe Gillotte / flickr

[1]Myles, B. (2007, 22 décembre). Société – Travailleurs de rue et pourtant syndiqués. Le Devoir.

https://www.ledevoir.com/economie/169648/societe-travailleurs-de-rue-et-pourtant-syndiques

[2] Goudreault, Z. (2020, 16 octobre). Mises à pied : des employés de Résilience Montréal portent plainte. Métro.

https://journalmetro.com/actualites/montreal/2536317/mises-a-pied-des-employes-de-resilience-montreal-portent-plainte/

[3] Paumier, R. (2021 [à paraître]). Le travail des politiques publiques. Développement et reproduction des organismes communautaires en réduction des méfaits aux usages de drogues à Montréal [thèse de doctorat inédite]. Université du Québec à Montréal.

[4] Syndicat des travailleuses et travailleurs en intervention communautaire (STTIC-CSN). (2020, 28 avril). COVID-19 : travailleuses et travailleurs du communautaire ignoré.e.s – Des syndicalistes tapissent d’affiches l’entrée principale de la Direction régionale de santé publique de Montréal (STTIC-CSN). Presse-toi à gauche.

https://www.pressegauche.org/COVID-19-travailleuses-et-travailleurs-du-communautaire-ignore-e-s-Des

[5] CNS. (2020, 12 juin). Les travailleuses et travailleurs du communautaire manifestent à Montréal.

https://www.csn.qc.ca/actualites/les-travailleuses-et-travailleurs-du-communautaire-manifestent-a-montreal/

[6] Camfield, D. (2014). La crise du syndicalisme au Canada et au Québec : réinventer le mouvement ouvrier (p. 89-90). M Éditeur.

[7] Fédération des femmes du Québec (FFQ). (2018, 31 octobre). La Fédération des femmes du Québec prend position sur le travail du sexe. Centre de documentation sur l’éducation des adultes et la condition féminine (CDÉACF).

http://cdeacf.ca/actualite/2018/10/31/federation-femmes-quebec-prend-position-travail-sexe

[8] Voir la première partie de cet article : « L’ouverture des salles d’injection supervisée à Montréal au cœur de nouvelles luttes syndicales dans le milieu communautaire (1/2) ».

[9] Dufour et L. Guay (2019). Qui sommes-nous pour être découragées? Conversation militante avec Lorraine Guay. Écosociété.

[10] Jetté, C. (2008). Les organismes communautaires et la transformation de l’État-providence : Trois décennies de coconstruction des politiques publiques dans le domaine de la santé et des services sociaux. Presses de l’Université du Québec.

[11] Jetté, C. (2017). Action communautaire, militantisme et lutte pour la reconnaissance : une réalité historique, politique et sociologique. Reflets, 23(1), 28–56. https://doi.org/10.7202/1040748ar

L’ouverture des salles d’injection supervisée à Montréal au cœur de nouvelles luttes syndicales dans le milieu communautaire (1/2)

L’ouverture des salles d’injection supervisée à Montréal au cœur de nouvelles luttes syndicales dans le milieu communautaire (1/2)

Pour lire la deuxième partie de l’article: Vers un syndicalisme de mouvement social dans le milieu communautaire? Le cas du STTIC-CSN (2/2)

Souvent ignoré et peu discuté, le syndicalisme communautaire est en période d’expansion significative à Montréal ces dernières années, particulièrement dans les organismes en intervention communautaire à travers, notamment, le Syndicat des travailleuses et travailleurs en intervention communautaire (STTIC-CSN), qui représente depuis peu les employée∙s d’une dizaine d’organismes montréalais en itinérance, usages de drogues, travail du sexe et prévention des infections transmissibles par le sexe et par le sang (ITSS). Dans cette première partie, nous nous intéressons aux rôles et aux effets des différentes formes de syndicalisme dans le communautaire et des conditions de travail dans ces milieux. Pour cela, nous prenons l’exemple des salles d’injection supervisée (SIS) à Montréal, ouvertes au printemps 2017.

1. L’ouverture des SIS et le renouvellement des pratiques syndicales dans le communautaire

Après plus d’une dizaine d’années de construction du projet et de tractations politiques visant à rassembler les soutiens des administrations provinciales et fédérales, Montréal accueille au printemps 2017 un nouveau type de politiques visant la réduction des méfaits aux usages de drogues : les SIS[1][2][3]. Ce nouveau type de service exige aux organismes communautaires et à leurs équipes de changer de locaux, ou d’en rénover d’anciens, tout en transformant profondément le contexte et la nature de leur travail : le travail en SIS est soumis à des protocoles stricts et les équipes perdent de l’autonomie tant dans leurs pratiques que dans la prise de décision concernant la manière d’organiser les services.

Dans les premiers mois de ce nouveau service, très attendu dans le milieu de la réduction des méfaits, les équipes d’intervenant∙e∙s communautaires prennent conscience des modifications majeures de leurs tâches de travail, en comparaison des sites d’échanges de seringues existant jusqu’alors[4]. Pour plusieurs membres rencontré∙e∙s, les SIS ont significativement changé leur quotidien professionnel : « ce n’est pas la même chose quand les gens consomment sur place », « pour avoir travaillé [au site fixe sans SIS], je sens vraiment la différence »[5]. Les situations difficiles paraissent plus régulières et plus intenses : hallucinations, menaces, situations de violence, ou même l’injection compulsive chez certaines personnes faisant en sorte que les employé∙e∙s sont confronté∙e∙s à des images pouvant être traumatisantes. Le nettoyage de substances biologiques, comme le vomi ou le sang, est également quotidien, sans pour autant que le matériel de ramassage et de désinfection ne soit systématiquement disponible[6]. En parallèle, les situations de surdose placent le personnel communautaire dans des positions où il leur est nécessaire de prendre une part très active aux soins, en soutien direct du personnel infirmier : massages cardiaques, administration d’oxygène, ventilation, notes des temps de l’administration de naloxone et de monitorage des signes vitaux.

Mais, ces modifications des conditions d’emploi et des tâches demandées ne sont, pour la plupart, pas prises en compte dans les premiers protocoles des SIS, ni ne sont reconnues par les directions communautaires et par les bailleurs de fonds des SIS (le CIUSSS et la Direction régionale de santé publique). La minimisation de l’évolution des conditions de travail, qui exposent la vision accrue de la misère sociale par une visibilité de corps en souffrance, et parfois, en crise, couplée aux transformations des tâches des équipes vont directement participer au développement d’un renouveau syndical.

Pourtant, plusieurs remontées d’informations et demandes explicites étaient formulées par les équipes du plus grand SIS de Montréal, par des moyens de communication formels, comme les comités de relations du travail et le comité de santé et de sécurité du travail, rassemblant tous deux directions, coordinations des programmes, et représentant∙e∙s syndicaux∙ales. Or, et à la suite des refus de considérer directement les besoins des employé∙e∙s, les membres de l’équipe d’intervenant∙e∙s ont insisté pour discuter de leurs conditions de travail dans diverses rencontres d’équipe réunissant l’ensemble du personnel et des cadres. Par exemple, à l’hiver 2019, après presque deux ans de vaines tentatives de se faire entendre par les voies officielles, les travailleur∙euse∙s d’une équipe de SIS se sont présenté∙e∙s à une rencontre importante réunissant travailleur∙euse∙s, cadres et membres du conseil d’administration. L’équipe y a alors pris la parole afin de faire la lecture d’une lettre écrite par un employé occasionnel ayant vécu une situation traumatisante la semaine précédente. Dans cet extrait de la lettre de cet intervenant d’une SIS à sa direction, il y est mentionné, notamment, la distance grandissante entre les directions communautaires et leurs équipes :

Je me questionne sérieusement sur le fait que je n’ai jamais été rencontré en 8 mois, soit par le coordinateur ou tout autre supérieur immédiat. […] Comme vous le savez, nous avons vécu une overdose [dernièrement]. […] Suite à l’évènement[,] je me suis interrogé au sujet de ma position d’intervenant sur appel au sein de [l’organisme]. […] Imaginons un scénario dans lequel l’utilisateur du SIS décède suite à son overdose. Si un cas pareil survenait, je serais bien sûr confronté à des impacts psychologiques plus importants. Face à ces impacts, est-ce que je serais confronté au même silence? J’ai une inquiétude majeure au sujet de ce silence. J’ai le sentiment, qui se justifie à la lumière de mes derniers mois, que peu importe les situations[,] je serai toujours laissé à moi-même, sans filet et vulnérable. Comment une structure axée sur la réduction de méfaits peut-elle rester silencieuse face à la détresse potentielle de ses employé[∙e∙]s[?] Comment interprétez-vous, membres de la direction, les risques associés aux événements difficiles du SIS?

Ce témoignage, pris ici comme illustration, concorde avec un ensemble d’autres auxquels nous avons pu assister. Il résume bien la précarité dans laquelle les équipes de ce SIS se trouvaient et leurs difficiles conditions de travail. Surtout, les effets de l’ouverture des SIS sur les conditions de travail et d’emploi des équipes communautaires illustrent plus largement les tendances qui pèsent sur les rapports entre les équipes communautaires, les organismes, les bailleur∙euse∙s de fonds et les administrations publiques.

2. Les SIS comme reflet des modes d’organisation en santé et services sociaux au Québec

Le cas des SIS s’inscrit en effet plus largement dans les profondes transformations de l’organisation du système de santé et des services sociaux au Québec depuis la fin des années 1980. Dans les dernières décennies, de nombreux travaux scientifiques soulignent le recours grandissant aux organismes communautaires pour mettre en œuvre une multitude d’actions et de programmes dans le champ de la santé et des services sociaux. Plusieurs auteur∙rice∙s, depuis la fin des années 1990 jusqu’à ce jour, parlent de « nouvelle gouvernance sociosanitaire »[7], « d’externalisation de l’État Providence »[8], ou encore « d’instrumentalisation de l’économie sociale par les pouvoirs publics, sous forme de sous-traitance pour la dispensation de services publics »[9].

En effet, ces modes de financement modifient le rapport qu’entretiennent les gestionnaires communautaires avec leurs employé∙e∙s. En 2013, des intervenant∙e∙s notaient déjà, notamment, « l’introduction d’une logique propre au secteur privé et la bureaucratisation de leur milieu »[10]. Ce renouveau dans le communautaire semble donc contribuer à creuser un fossé entre les cadres et les équipes sur le terrain. De plus, ces changements déplacent le pouvoir au sein des organisations, pour le mettre principalement aux mains de coordinations s’éloignant alors de leurs équipes sous le poids de la masse des dossiers d’appels à projets, des redditions de comptes et des nombreuses formes de représentation politique qu’elles doivent mettre en œuvre pour se rendre légitimes auprès des bailleur∙euse∙s de fonds et des décideur∙euse∙s public∙que∙s. Pour les équipes comme les publics des organismes, la part de participation réelle aux orientations des organismes devient très limitée, même si, d’un côté, la plupart des conventions collectives précisent la nécessité d’une gestion participative et, de l’autre, de nombreux organismes et programmes communautaires se réclament « par et pour » leurs communautés.

Aujourd’hui financés principalement par un morcellement d’enveloppes et de bailleur∙euse∙s de fonds différent∙e∙s aux demandes, contraintes, normes et durées dissemblables, les organismes communautaires se transforment. Ces modes de financement morcelés soulèvent un autre ensemble de problèmes[11] : ils rendent difficiles pour les directions communautaires « tenues par des ententes »[12] de faire significativement évoluer les conditions de travail et d’emploi de leurs équipes. Une large part des ententes de financement ne reconnaissent ainsi pas les grilles salariales internes aux organismes et n’intègrent pas, ou ponctuellement, l’indexation des salaires au coût de la vie. Lors des demandes de financement ou des renouvellements de financement existant, les équipes dirigeantes des organismes sont alors confrontées à un arbitrage comptable, devant choisir entre le financement de leurs frais administratifs et de fonctionnement, l’évolution des conditions salariales et l’extension et l’amélioration de leurs activités (incluant les frais d’intervention et d’activités). La portée critique des organismes communautaires s’en trouve ainsi réduite; l’expression de leurs revendications au sein de comités et d’espaces de concertation limitée; et leur volonté politique encadrée par la production d’argumentaires ou de données probantes.

3. Se syndiquer pour dépasser le complexe du martyr

À Montréal, la mise en place des SIS semble avoir joué un rôle décisif dans la direction combative qu’a pris par la suite le syndicalisme dans ce milieu, en rendant visible un ensemble de paroles et de vécus ignorés par des directions communautaires et en tentant d’y répondre en transformant les pratiques de mobilisations et de représentations syndicales. L’action syndicale a ainsi été marquée par un renouvellement politique de son action et par un renforcement des modes d’engagement du rapport de force avec les directions. Ce phénomène s’est déployé par un élargissement significatif du répertoire d’action collective[13] : l’équipe d’un des SIS a, à plusieurs reprises, décidé de la fermeture de services, a refusé puis engagé une négociation en dehors des périodes de négociation officielle pour la reconnaissance et la rémunération de la responsabilité du téléphone d’urgence, et a rédigé une pétition au conseil d’administration. Le syndicat a d’ailleurs déposé des plaintes à la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité au travail (CNESST) et saisi l’inspection du travail pour manquement à la Loi sur la santé et la sécurité au travail (LSST) de la direction.

L’ouverture des SIS a directement participé à un renouveau des pratiques syndicales qui se poursuit depuis, en cherchant à dépasser « le complexe du martyr »[14]. Formulées ainsi, ces nouvelles revendications renversent la vision, récurrente parfois chez certaines directions et membres des équipes, où chaque amélioration des conditions de travail et d’emploi appauvrirait mécaniquement la qualité et la quantité des ressources mises à disposition des publics. Sous cet angle, ce dépassement promeut la dynamique inverse : améliorer la qualité de vie des employé[∙e∙]s, pour améliorer la qualité de services.

Ainsi, en plein cœur de la négociation de la convention collective et s’appuyant sur un comité de mobilisation nouvellement créé et ouvert à l’ensemble des équipes, plusieurs actions directes d’envergure contre l’employeur∙euse seront organisées à l’automne et au début de l’hiver 2019. Sous le thème « brulé-es en tabarnak »[15], les militant∙e∙s les plus actif∙ve∙s, aidée∙s par d’autres syndicats sectoriels et externes, ont alors organisé un placardage des vitrines de l’organisme et un rassemblement réunissant plus d’une centaine de personnes devant le bâtiment.

Par ailleurs, le syndicat a opéré des actions coups de poing à un degré beaucoup plus large que l’expérience des SIS. En pleine première vague de la pandémie, des membres du syndicat ont tapissé les murs de la Direction régionale de santé publique afin de revendiquer de meilleures conditions de travail. Des manifestations dénonçant que « les Anges Gardiens du communautaire ne sont pas du cheap labor »[16] au plus fort de la crise liée à la COVID-19 et le renvoi de dossiers permanents entre les directions communautaires et la santé publique sur leurs conditions d’emploi et de travail ont aussi été organisés. Ce faisant, le renouveau syndical montre ici un élargissement de l’étendue de son discours critique, y incluant désormais une critique envers la principale bailleuse de fonds de la réduction des méfaits, la Direction régionale de santé publique de Montréal.

L’exemple des SIS et des mobilisations suivantes éclaire, selon nous, les ressorts d’un renouvellement plus large de l’action syndicale dans le milieu communautaire, que nous aborderons dans la deuxième partie de cet article : la nécessité, décriée par une partie des directions, car considérée en dehors des canaux de communication dédiés, de dépasser le seul investissement des comités des relations du travail et de santé et de sécurité du travail et de rompre avec des cycles de mobilisations syndicales uniquement calqués sur les périodes de renouvellement de conventions collectives.

Pour lire la deuxième partie de l’article: Vers un syndicalisme de mouvement social dans le milieu communautaire? Le cas du STTIC-CSN (2/2)


CRÉDIT PHOTO: Luca Sartoni/flickr

[1] Pilon-Larose, H. (2013, 11 décembre). Injection supervisée : vers l’ouverture de quatre centres à Montréal. La Presse.

https://www.lapresse.ca/actualites/montreal/201312/10/01-4719758-injection-supervisee-vers-louverture-de-quatre-centres-a-montreal.php

[2] Lévesque, L. (2014, 4 décembre). Important appui du maire Denis Coderre. La Presse. https://www.ledevoir.com/politique/montreal/425659/les-sites-d-injection-supervisee-recoivent-l-appui-de-denis-coderre

[3] Lévesque, L. (2015, 4 juin). Sites d’injection supervisée : peut-être à l’automne. Métro. https://journalmetro.com/actualites/montreal/788192/sites-dinjection-superviseepeut-etre-a-lautomne/

[4] Couramment appelés « sites fixes », ces sites d’échanges de seringues existent au Québec depuis 1989. CACTUS Montréal est le premier organisme à avoir offert ce service en Amérique du Nord.

[5] Paumier, R. (2021 [à paraître]). Le travail des politiques publiques. Développement et reproduction des organismes communautaires en réduction des méfaits aux usages de drogues à Montréal [thèse de doctorat inédite]Université du Québec à Montréal.

[6] Loc. cit.

[7] Savard, S. et Chiasson, G. (2001). La gouvernance des services sociaux dans le secteur de la jeunesse et de la famille : quelle participation pour les organismes communautaires? Politique et Sociétés, 20(2‑3), 141‑158. https://doi.org/10.7202/040278ar

[8] Leclercq, J.-B., Ballester, M. et Llobet, M. (2017). Impacts des transformations de l’État social sur les pratiques d’organisation communautaire (Québec) et de travail communautaire (Catalogne). Dans B. Baldelli et K. Belhadj-Ziane (dir.), Transformations sociales et transformations de l’intervention sociale (p. 46-76). L’Harmattan.

[9] D’Amours, M. (2007). L’économie sociale au Québec : cadre théorique, histoire, réalités et défis (p. 124). Éditions Saint-Martin.

[10] Depelteau, J., Fortier, F., Hébert, G. et Fortier, F. (2013). Les organismes communautaires au Québec – Financement et évolution des pratiques. Institut de recherche et d’informations socio-économiques. http://bv.cdeacf.ca/documents/PDF/horscollection/163615.pdf

[11] Watts, S. (2020, juin 22). Organismes communautaires : il est temps de dépoussiérer le financement. La Presse. https://www.lapresse.ca/debats/opinions/2020-06-22/organismes-communautaires-il-est-temps-de-depoussierer-le-financement

[12] Paumier, R. Op. cit.

[13] Au sens d’une « série limitée de routines qui sont apprises, partagées et exécutées à travers un processus de choix relativement délibéré » de groupes ou d’organisations (Tilly, C. (1995). Contentious Repertoires in Great Britain, 1758-1834. Dans M. Traugott (dir.), Repertoires and Cycles of Collective Action (p. 15-42). Duke University Press.)

[14] Milton, J. (2020, 16 mars). IWW members are transforming Montréal’s community sector. Briarpatch Magazine. https://briarpatchmagazine.com/articles/view/iww-members-are-transforming-montreals-community-sector

[15] FSSS-CSN. (2020, 17 janvier). Entente de principe adoptée à l’unanimité chez Cactus Montréalhttp://fsss.qc.ca/entente-principe-adoptee-cactus-montreal/

[16] CNS. (2020, 12 juin). Les travailleuses et travailleurs du communautaire manifestent à Montréalhttps://www.csn.qc.ca/actualites/les-travailleuses-et-travailleurs-du-communautaire-manifestent-a-montreal/

Pourquoi les théories du complot sont amusantes. Entretien avec Charles Blattberg

Pourquoi les théories du complot sont amusantes. Entretien avec Charles Blattberg

Ce texte est extrait du troisième numéro du magazine de sociologie Siggi. Pour vous abonner, visitez notre boutique en ligne!

À chaque parution, un·e professeur·e nous donne une brève leçon dans son domaine de spécialisation. Pour le présent numéro, nous avons rencontré Charles Blattberg, professeur de philosophie politique au Département de science politique de l’Université de Montréal. Il nous expose ici les liens entre esthétique et théories du complot.

Siggi : Depuis quelques années, vous vous intéressez à l’antisémitisme et aux théories du complot qui y sont souvent associées. Dans un article paru récemment[1], vous affirmez que les théories du complot sont amusantes. Pouvez-vous expliquer votre point de vue à nos lectrices et lecteurs?

Charles Blattberg (CB) : Oui, avec plaisir. Il me semble utile d’aborder les théories du complot en parlant de jeux. Il est assez évident que, lorsque nous jouons, nous devons respecter certaines règles. Si nous nous demandons pourquoi nous les respectons, la réponse est toujours : « Juste comme ça. » Il n’y a pas d’autres raisons qui le justifient, mis à part que c’est comme ça qu’on joue. C’est parce qu’un jeu est comme un monde fermé sur soi dans lequel les règles sont suivies pour elles-mêmes.

C’est ici que je fais le parallèle avec les théories du complot. Même s’il existe souvent des fins extérieures à celles-ci — on peut penser à des stratégies psychologiques ou des objectifs politiques —, je dirais que, d’emblée, les personnes qui les inventent ou qui y adhèrent sont là pour les mêmes raisons que les joueurs ou les joueuses : d’abord et avant tout pour s’amuser. Voilà ce qui me semble peu reconnu : qu’il est très amusant de formuler ou d’adhérer à une théorie du complot, de la même manière qu’inventer ou jouer à un jeu de casse-tête.

Siggi : Dans vos recherches, vous proposez une compréhension fondamentale des théories du complot à partir de leur métaphysique.

CB : Mon approche de l’étude des théories du complot met avant tout l’accent sur l’ontologie, une branche de la métaphysique qui s’intéresse à ce qui est. Avant d’aller plus loin, il est important de distinguer trois dimensions de l’ontologie, qui nous seront utiles pour comprendre la suite. Il y a d’abord l’esthétique, qui est le domaine dans lequel se situent — comme c’est le cas avec le jeu — les fins intrinsèques qui sont agréables à réaliser. Ensuite, le naturel : il regroupe les entités qui existent en soi, y compris la part instinctive des êtres vivants qui vise la survie. Enfin, il y a le pratique, qui se rapporte à nos intérêts pour pouvoir bien vivre. Si, dans les dimensions du naturel et du pratique, nous retrouvons souvent des fins de type fonctionnaliste, l’esthétique renvoie plutôt à des motivations désintéressées. C’est donc dans cette sphère que je situe les théories du complot.

Siggi : Comment pouvons-nous définir les théories du complot du point de vue de la métaphysique?

CB : On peut concevoir les phénomènes esthétiques comme à la fois atomistes et monistes — et c’est justement le cas, je crois, avec les théories du complot. Je m’explique. On peut imaginer la dimension esthétique comme une sphère fermée, dont le tout est indépendant et détaché du reste de l’existence : on dira donc qu’il s’agit d’un tout atomiste. Il y a aussi, à l’intérieur, une grande cohésion entre toutes ses parties. C’est la raison pour laquelle la plupart des phénomènes esthétiques peuvent être considérés comme monistes, le monisme étant défini comme un système dont les éléments peuvent être réduits à une seule chose, une unité.

Il s’agit de différences très importantes par rapport au pratique et au naturel. Contrairement à la sphère fermée de l’esthétique, ces deux domaines n’ont pas de frontières nettes avec le reste de l’existence : si on voulait tracer une ligne de démarcation autour d’eux, elle serait pointillée ou floue. Le pratique et le naturel sont aussi davantage marqués par la fragmentation que l’unicité.

Siggi : Ce qui veut dire qu’on peut définir une théorie du complot comme fermée sur elle-même, et à l’intérieur de laquelle tout est connecté?

CB : Tout à fait. Beaucoup de chercheuses et de chercheurs parlent du fait que ces théories sont auto-obturantes (self-sealing), donc « étanches », ce qui explique pourquoi il est souvent très difficile, voire impossible, de démontrer aux adeptes qu’elles sont fausses. La théorie « fonctionne » toujours parce qu’il est impossible de la remettre en cause en invoquant des données extérieures; l’auteur ou l’autrice se retrouve donc bien « protégé∙e » à l’intérieur. Ces gens aiment montrer comment tout ce qui les intéresse est connecté, comment il n’existe pas de fissures dans leur théorie, donc comment toutes ces choses sont liées les unes aux autres d’une façon systématique.

Siggi : On comprend que l’adhésion aux théories du complot n’est pas qu’une affaire de manque d’éducation ou d’intelligence. Vous mentionnez d’ailleurs dans votre article que beaucoup d’intellectuel∙le∙s ont participé à la production de la propagande antisémite en Allemagne nazie. Qui est plus susceptible d’y adhérer?

CB : Disons que les personnes qui sont attirées par la complexité, qui aiment trouver des solutions aux casse-têtes, sont aussi souvent attirées par les théories du complot. Malheureusement, nous aussi, les intellectuel∙le∙s, en faisons trop souvent partie. On dirait qu’il s’agit d’un risque professionnel; c’est une tendance, une tentation. C’est peut-être aussi la raison pour laquelle, en philosophie, l’élaboration des théories est à la base de la tradition dominante. En revanche, les philosophes qui suivent une tradition plus pratique — en visant la compréhension par l’interprétation plutôt que la théorie — ont peut-être plus d’humilité intellectuelle. Elles et ils reconnaissent que, la plupart du temps, ce qui est devant nous n’est pas un casse-tête à résoudre, mais plutôt un phénomène difficile à saisir. C’est toujours un défi en soi, puisqu’il n’y a pas de solution parfaite.

Siggi : On sait que les théories du complot sous-tendent une vision paranoïaque du monde. Cela n’entrerait pas un peu en contradiction avec l’affirmation selon laquelle elles sont amusantes?

CB : Voilà une excellente question. J’avoue que vous mettez le doigt sur une possible faiblesse dans mon approche. J’ai encore beaucoup de questions à résoudre en ce qui a trait à la fantaisie et à l’épistémologie. Cela dit, je peux proposer cette piste : il existe des émotions comme la peur qui ne sont normalement pas très agréables, n’est-ce pas? On pourrait toutefois parler d’une esthétisation de ces émotions, qui les rend plus amusantes et attrayantes. Par exemple, lorsqu’on regarde un film d’horreur, on est là, assis sur la chaise dans le cinéma, très confortable; il n’y a pas de véritable danger, bien que ce qui se déroule sur l’écran soit évidemment effrayant. Ce qu’on ressent n’est donc pas la peur au sens sérieux ou pratique, mais une version esthétisée de cette émotion. De cette façon, la « peur » et sa cousine, la paranoïa, peuvent devenir attrayantes, esthétiquement parlant. Elles sont agréables.

Bien sûr, il faut pourtant reconnaître que nous avons parfois de bonnes raisons d’être paranoïaques, tout comme il existe de vrais complots dans la réalité. Cela dit, les théories du complot sont le plus souvent des produits de la fantaisie, et je dirais que dans un tel cas la paranoïa sera ressentie comme une forme de jouissance. Dans mon article, je donne l’exemple de certains nazis qui avaient du plaisir à ce que leurs victimes les trouvent effrayants. Ce n’est donc pas seulement leur émotion qui est rendue esthétique, mais également la peur qu’ils inspirent aux autres. C’est pour cette raison que je suis en désaccord avec l’énoncé de Hannah Arendt, dans son fameux texte Eichmann à Jérusalem (1963), selon lequel le mal peut prendre une forme banale. Au contraire, il me semble que quelqu’un qui s’amuse, qui profite de la peur qu’il inspire aux autres, n’est pas un banal fonctionnaire, mais un vrai méchant, un monstre même.

Siggi : Si les théories du complot relèvent essentiellement de l’esthétique, comme un jeu ou une fantaisie, comment expliquer leurs conséquences, leurs effets réels?

CB : Je crois que les gens qui suivent ou qui inventent des théories du complot sont des esthètes. Ils vivent leur vie, de façon consciente ou non, selon l’esthétisme : une conception qui réduit toute la réalité à la dimension esthétique. On retrouve même cette approche chez certains philosophes, comme Nietzsche ou Heidegger (même si ce dernier rejetterait complètement cette étiquette). Évidemment, probablement comme vous aussi, je rejette l’esthétisme parce que je fais la distinction entre l’esthétique, le naturel et le pratique.

Pour revenir à votre question, les esthètes ne feront pas la distinction entre le plaisir que procure le jeu, par exemple, et toutes les autres activités pratiques et naturelles de la vie. Et c’est justement parce que ces gens veulent juste s’amuser qu’ils sont si dangereux. S’ils croient que la vie est comme un jeu, ou une pièce de théâtre — pour citer Shakespeare : All the world’s a stage, and all the men and women merely players (tout le monde est un théâtre et tous les hommes et les femmes ne sont que des joueurs) —, alors il leur sera difficile de prendre le monde au sérieux, ou même d’être sensibles à la souffrance des autres.

Siggi : Pourtant, lorsqu’on observe les gens qui adhèrent à des théories du complot, on remarque tout de suite qu’ils veulent être pris au sérieux, qu’on reconnaisse leurs convictions. Certains parlent même d’une quête de vérité. Ne seraient-ils pas en désaccord avec la comparaison de leurs théories à des jeux?

CB : Veulent-ils être pris au sérieux? Je dirais oui et non. Comme je l’ai suggéré, les esthètes ne sont pas du genre à être sensibles à la distinction entre le sérieux (ce qui est pratique ou naturel) et le non sérieux. Je crois qu’ils et elles veulent surtout être reconnu·e·s pour un autre mode de l’esthétique : celui du spectacle. Après tout, ils et elles veulent être acclamés pour avoir trouvé la solution à un puzzle important. Un scientifique sérieux ou une scientifique sérieuse, au contraire, est quelqu’un dont le travail est motivé par des fins pratiques — même si ce n’est qu’indirectement —, donc qui peut potentiellement contribuer au bien-être général. C’est ça, prendre au sérieux ses idées. Oui, les personnes qui inventent des théories du complot veulent qu’on soit d’accord avec elles, qu’on reconnaisse qu’elles ont trouvé la solution à un problème complexe, mais je ne dirais pas que ce sont des gens sérieux au sens strict.

Siggi : Vous apportez une nuance intéressante dans votre article : vous dites que ces gens ne croient pas à leurs théories, mais y « croient », entre guillemets. Qu’entendez-vous par là?

CB : Encore une fois vous mettez le doigt sur un aspect de la question qu’il me reste à approfondir. Cet aspect est plus épistémologique qu’ontologique : quelle est la signification de ces guillemets? Je pense qu’ils représentent justement une façon d’indiquer que l’on parle de quelque chose qui est esthétique, et non pas naturel ou pratique. D’ailleurs, il est fascinant d’observer comment les enfants reconnaissent facilement cette distinction. Je me souviens de la première fois, lorsque mon fils de quatre ans a dit : « Non, papa, je ne veux pas dire ça, je veux dire « ça ». » (Geste des doigts pour signifier les guillemets.) Je me suis même demandé comment il avait appris à faire ça, sans être au courant de toute la philosophie derrière! (Rires.) Mais sérieusement, j’ai beaucoup appris sur l’esthétique en échangeant avec mes enfants, puisque les enfants sont — Dieu les bénisse — des esthètes. Quand ils ne dorment pas, ils suivent presque toujours les principaux modes de l’esthétique : jouer pour s’amuser, s’adonner à la fantaisie, faire des spectacles et savourer la beauté.

Pour revenir à notre propos : dans le cas de l’antisémitisme, par exemple, il n’est donc pas question des Juifs, mais plutôt des « Juifs », c’est-à-dire de l’image ou de la figure du Juif qui, souvent, n’existe que dans l’imagination de l’antisémite. Ce n’est pas par hasard si l’antisémitisme se répand souvent dans des pays où il n’y a pas de population juive considérable. Je dirais aussi que saisir ce que l’on entend par les guillemets est aussi la meilleure façon de comprendre comment les théoriciens et théoriciennes du complot « croient » à leur théorie. Ils et elles n’y croient pas dans le sens d’une philosophie pratique, pour mieux interpréter une réalité, ou comme une ou un scientifique qui veut étudier un phénomène naturel. Non, ils et elles y « croient » puisque ça « fonctionne » pour leurs fins esthétiques qui, finalement, renvoient à la jouissance.

Siggi : En fin de compte, un ou une esthète ne serait donc pas capable de faire la différence entre croire et « croire »?

CB : Tout à fait, c’est un très bon résumé de ce que je voulais dire.

Siggi : Pour conclure, diriez-vous qu’il faut se méfier d’une théorie amusante, ou d’une belle théorie?

CB : Au moins au début, oui. Parce que c’est peut-être un signe qu’on simplifie la réalité. Cela dit, je dois préciser que je parle ici de phénomènes que l’on retrouve dans la dimension pratique, qui est normalement plus fragmentée que le naturel. Évidemment, pour une physicienne ou un autre scientifique de la nature, c’est leur travail de formuler des théories qui fonctionnent, et elles fonctionnent parfois très bien. Par contre, lorsqu’il s’agit de la dimension pratique — de la philosophie, des sciences sociales, de la psychologie, etc. —, dès que l’on croit avoir réussi à formuler une théorie qui est très belle, et même amusante, je dirais que c’est un signe que l’on est probablement à côté de la plaque!

La sociologie en terrain inconnu. Entretien avec Muriel Darmon

La sociologie en terrain inconnu. Entretien avec Muriel Darmon

Ce texte est extrait du troisième numéro du magazine de sociologie Siggi. Pour vous abonner, visitez notre boutique en ligne!

Siggi s’intéresse au parcours biographique des sociologues et s’interroge sur la place que celui-ci occupe dans leurs recherches. Pour ce troisième numéro, nous avons rencontré Muriel Darmon, présidente de l’Association française de sociologie. S’intéressant notamment au champ médical, elle a acquis une notoriété grâce à son étude sociologique de l’anorexie. Elle publie cette année son nouveau livre sur les récupérations post-AVC.

Siggi : Ça vous dérange si on enregistre la discussion?

Muriel Darmon (MD) : Quand on est sociologue, avec le nombre d’entretiens qu’on mène, c’est difficile de dire : « Non, il n’y aura pas d’enregistrement. Allez vous faire cuire un œuf. Vous prendrez des notes à la main! » (Rires.)

Siggi : Super! On pourrait commencer par votre premier livre, Devenir anorexique[1], qui est tiré de votre thèse de doctorat. Pourquoi avoir choisi ce sujet?

MD : Je ne l’ai pas choisi pour des raisons biographiques. Je n’ai pas été anorexique ou boulimique et je n’en ai pas connu. En fait, à l’époque, c’était le sujet de l’heure. Au début des années 1990, il y avait une visibilité forte de l’anorexie. On disait que c’était la « maladie du siècle » ou la « maladie des campus américains ». Il y avait beaucoup d’articles sur ce sujet dans des magazines féminins. En les lisant, j’étais consternée. On n’évoquait que le lien avec la mère pour expliquer ce phénomène et à peine la société d’aujourd’hui et le corps des femmes. Il me semblait pourtant évident que les pratiques alimentaires ne sont pas neutres socialement, mais ça, personne ne le disait. J’avais donc une volonté d’aller observer de plus près l’anorexie et de mettre à l’épreuve cette impression que j’avais, soit celle que ma discipline pouvait nous permettre de voir ce qu’on ne voyait pas à l’époque.

Siggi : Qu’est-ce que vous avez réussi à faire voir?

MD : Je pense être parvenue à montrer que l’on n’est pas anorexique. Ce n’est pas un état. Il y a une « carrière » : c’est en fait un cheminement, un parcours avec des personnes marquantes, des phases et une progression. C’est une progression qui est de plus en plus extrême. Et puis, ce parcours n’est pas neutre en matière de propriétés sociales, ça n’arrive pas à tout le monde. Les anorexiques sont surtout de jeunes femmes des classes moyennes et supérieures. Ces propriétés — le genre, l’âge, l’origine sociale — sont ce qui rend possible la « carrière » d’anorexique.

Siggi : Comment les psychologues et les psychiatres ont reçu votre enquête?

MD : À l’époque, j’étais terrorisée à l’idée de leur présenter les résultats de ma recherche, mais j’ai tout de même envoyé le livre dans les services hospitaliers dans lesquels j’ai mené ma recherche. Ils ont été bien reçus finalement. Ce qui est intéressant, c’est qu’il y a eu des réceptions différentes selon l’approche des spécialistes à qui je présentais mon travail. Les psychiatres comportementaux et biologistes, qui sont contre la psychanalyse, ont apprécié la « carrière » anorexique. C’était une description des symptômes plus précise que celle qu’elles et ils avaient. Les psychologues comportementaux adhèrent aisément aux analyses interactionnistes de mon enquête, celles qui rendent compte des conduites des gens et des représentations qui les poussent à persister dans des pratiques anorexiques. Ces mêmes spécialistes étaient beaucoup plus critiques de la seconde partie du livre, qui se penche sur la culture familiale. C’est parce qu’elles et ils s’opposent à l’approche psychanalytique, qui s’intéresse non pas aux symptômes, mais au passé et aux relations avec les parents.

Comme vous vous en doutez, c’était l’inverse pour les psychiatres psychanalytiques. Elles et ils me disaient que j’étais aveuglée par les symptômes, que je ne voyais que ce que les patientes voulaient bien me laisser voir. En revanche, la partie sur l’inconscient social, qui en est un de genre et de classe, ça leur permettait de critiquer leurs collègues comportementaux.

Siggi : C’est fascinant de constater comment les spécialistes de l’anorexie ne prennent que ce qui confirme leur approche.

MD : Je ne peux pas leur reprocher. Même nous, les sociologues, nous le faisons! (Rires.)

Siggi : Votre livre a par la suite été traduit en anglais. Comment a-t-on réagi, dans le monde anglo-saxon, à cette étude?

MD : Quand je me suis lancée dans cette recherche, mes profs en France m’ont dit : « Tu es complètement folle! Qu’est-ce que c’est que cette idée? L’anorexie, c’est une question psychologique. D’accord, il y a Le suicide de Durkheim, mais ton enquête ne porte pas sur le suicide et tu n’es pas Durkheim. » La réaction à mon sujet de thèse aux États-Unis, c’était plutôt : « Ah oui? Encore l’anorexie! Mais qu’est-ce que tu vas pouvoir dire qu’on n’a pas déjà dit? » Il y avait plein de bouquins qui avaient été publiés sur le sujet, mais ils portaient uniquement sur le genre, pas sur la classe sociale. Il y a donc eu un intérêt pour Devenir anorexique.

Siggi : Vous êtes par la suite devenue chercheuse au Centre national de la recherche scientifique avant d’être élue à deux reprises comme présidente de l’Association française de sociologie.

MD : Oui, c’est une grande fierté de pouvoir représenter la discipline. Pour me faire élire, mon slogan était : « Il faut prendre la sociologie davantage au sérieux et se prendre soi-même moins au sérieux. » Ce n’est pas l’ensemble de mes collègues qui ont apprécié, mais personne ne se présentait contre moi! (Rires.)

Siggi : Qu’est-ce que vous vouliez dire avec ce slogan?

MD : Quand je suis arrivée dans le monde professionnel des sociologues dans les années 2000, on avait encore les grands pontes de la génération précédente, des hommes surtout, qui occupaient l’espace avec exactement la combinaison contraire. Ils se prenaient très au sérieux; en plus on est en France, ça fait partie de l’habitus national masculin de se prendre au sérieux. (Rires.) En même temps, ils avaient une sorte de désinvolture par rapport à la discipline. C’étaient par exemple les professeurs qui m’avaient déconseillé d’étudier l’anorexie parce que c’est un sujet qui appartient soi-disant à la psychologie. C’est un peu ce genre d’expériences que j’avais en tête au moment de formuler ce slogan. J’avais rencontré des sociologues qui ne croyaient pas beaucoup à la sociologie, mais qui, en même temps, se prenaient au sérieux et se mettaient eux-mêmes de l’avant. Je me disais donc qu’avec l’arrivée de ma génération, on pourrait peut-être parvenir à inverser cette tendance.

Siggi : C’est un slogan qui va résonner avec la mission de Siggi! C’est un peu le même esprit qui anime notre magazine : faire une sociologie qui prend au sérieux la vie quotidienne et en même temps qui descend les sociologues de leur piédestal en les forçant à abandonner leur langage hermétique.

MD : Oui, c’est ce qui m’importe : faire descendre les sociologues de leur piédestal sans pour autant renoncer scientifiquement à la qualité de la discipline. Je prône une sociologie sérieuse, rigoureuse, mais qui vise le développement de notre discipline plutôt que la promotion de soi-même.

Siggi : En quoi consiste votre travail de présidente de l’Association française de sociologie?

MD : En France, la sociologie est discutée dans les médias et par les ministres, le plus souvent pour en dire du mal. Ça fait des mois qu’on entend que les sociologues sont des « islamo-gauchistes », que les intersectionnalistes sont en train de faire mourir la civilisation française et que nous sommes perverti·e·s par l’Amérique. Il y a aussi eu un premier ministre qui a dit que « la sociologie, c’est la culture de l’excuse » parce qu’elle donne des prétextes aux gens pour être des délinquant·e·s ou des terroristes. La sociologie ferait le lit du terrorisme parce qu’elle cherche à comprendre la déviance. Le ministre de l’Éducation a même affirmé que « la sociologie, c’est l’apprentissage du fatalisme ». À force de dire qu’il y a des inégalités à l’école, les sociologues allaient persuader les élèves qu’il y en a. Ce serait donc notre faute s’il y a des inégalités.

Avec mes collègues, on a donc eu à écrire un certain nombre de lettres d’opinion. On a par exemple expliqué que la sociologie, c’est l’inverse du fatalisme puisque l’on donne des armes pour contrer les inégalités. Bref, une grosse partie du travail de présidente, c’est d’écrire ce genre de textes, de défendre publiquement la discipline quand elle est attaquée. C’est un peu désespérant parfois. Heureusement, c’est un travail collectif, qui ne se fait pas seule.

Siggi : Vous venez tout juste de faire paraître Réparer les cerveaux[2], le résultat d’une étude sur la rééducation après les accidents vasculaires cérébraux (AVC). La première chose que nous nous sommes dite quand nous avons vu le thème, c’est : « Elle récidive et s’attaque à un autre objet de recherche qui appartient à la médecine. »

MD : Conquérir un objet d’étude inhabituel pour la sociologie, un objet qu’on penserait impossible à étudier du point de vue de notre discipline, c’est ce qui me motive. Il ne s’agit cependant pas de dire que je vais construire la théorie du cerveau qui va remplacer toutes les autres. Simplement, j’essaie de passer avec ma débroussailleuse et de faire mon chemin, qui n’est pas celui des autres, afin de montrer quelque chose que les gens dans le monde hospitalier ne voient pas, parce que ça ne les intéresse pas ou qu’ils n’ont pas les outils pour les penser. Quand je lis les neurologues sur la plasticité du cerveau, je me dis que ces cerveaux n’existent tout de même pas dans un vide social. Ce ne sont pas que des paquets d’influx nerveux dans une cuve au milieu de nulle part.

Siggi : Dans les premières pages de ce livre, vous abordez le thème de « l’interdisciplinarité ». C’est un concept à la mode, enveloppé de vertus. Pour obtenir une subvention, il est presque obligatoire de l’insérer dans sa demande. Vous émettez cependant un doute à son sujet. Quel peut être le problème avec l’interdisciplinarité?

MD : En soi, il n’y a pas de problème. Cependant, au moins dans le domaine des neurosciences, lorsque l’on invite des sociologues dans les recherches, on ne veut pas qu’elles et ils travaillent sur le même objet d’étude. On m’a déjà invitée à participer à une recherche en me disant : « On a besoin d’une dimension « science sociale » dans notre projet pour obtenir des subventions. » On voulait que je dise que l’étude est importante pour « la société » et que j’évalue la qualité des relations sociales dans le service hospitalier. Les patients et patientes, par contre, ce n’étaient pas mes affaires. Je leur ai dit que si je me joignais à ce projet, c’était en fait pour faire de la vraie interdisciplinarité, celle où l’on travaille de manière autonome sur le même objet.

Dans Réparer les cerveaux, c’est ce que j’ai fait. Je me suis intéressée directement aux tests cognitifs, par exemple. Là où des neuropsychologues voient un usage des fonctions exécutives diminué par l’AVC, je vois une situation où les évaluations hospitalières ont une forme scolaire. Cette forme va complètement empêcher un patient ou une patiente issu·e d’un milieu populaire de bien réussir le test et d’en profiter pour sa rééducation. À l’inverse, les personnes très diplômées ont un rapport au savoir plus congruent à la manière dont les tests et l’hôpital fonctionnent. Là, j’étudie exactement le même objet que les professionnel·le·s de la santé. Je ne conteste pas leurs connaissances, mais j’amène quelque chose de différent. Quand on me donne une telle autonomie, que l’on ne me force pas à renoncer à mon point de vue, on peut avoir un véritable dialogue interdisciplinaire. Il y a un problème avec l’interdisciplinarité quand la discipline dominante dicte quoi faire à la discipline dominée.

Siggi : Est-ce que cette étude vous a demandé d’apprendre une quantité importante de connaissances médicales?

MD : En partie seulement. Les ethnographes ne sont pas toutes et tous d’accord, mais je suis d’avis qu’il ne faut pas trop en savoir au sujet de son terrain d’enquête afin de pouvoir être surprise et ne pas tout trouver normal. C’est une chance de ne pas tout comprendre : on pose alors des questions et on se fait expliquer.

Il y a un moment de mon enquête où je suis avec un stagiaire et une médecin qui discutent. Il et elle ne savent pas si une incompétence visuelle d’un patient est liée à son AVC ou à une autre pathologie qu’il a. Je ne suis pas certaine de bien suivre la discussion. Je demande alors à la médecin : « Est-ce que vous pensez que le patient ne voit pas bien, mais qu’il cherche à vous tromper en affirmant bien voir, ou est-ce l’inverse? » La médecin me répond alors : « On ne sait pas ce qui se passe dans la tête du patient. » Elle dit ça en plein milieu du bureau infirmier, entourée de cinquante imageries médicales du cerveau de ce même patient! Cette question que je pose parce que je ne comprends pas un mot de ce qu’il et elle sont en train de raconter me permet de comprendre une chose très importante : ces spécialistes de l’AVC, qui ont une compréhension poussée des mécanismes neurologiques, n’ont pas vraiment d’outils pour interpréter ce qui se passe dans la tête des patientes et des patients. Ce que les spécialistes font alors, c’est du jugement social. Si on a tendance à croire un patient pour des raisons interactionnelles, on dit qu’il est crédible et qu’il va bien lorsqu’il affirme que c’est le cas. Si on prend un autre patient, qui est un peu macho, viriliste et expansif, on le juge différemment. Les médecins femmes, qui ont à souffrir de cette imposition de masculinité hégémonique, mettent en doute ce qu’il dit. Je les entends parler : « Il dit qu’il va très bien, mais en fait c’est une désinhibition et un déni des troubles liés à l’AVC. » C’est effectivement une des conséquences possibles d’un AVC, mais on a beau avoir cinquante IRM (imagerie par résonance magnétique), on ne sait pas si c’est le cas ou non. Pour trancher, les spécialistes ont recours à des jugements sociaux. Je ne pense pas que je m’en serais rendu compte si je n’avais pas posé autant de questions en toute innocence.

Il faut m’arrêter : je suis en train de tout spoiler mon livre! D’ailleurs, vous n’avez pas un mot français au Québec pour spoiler?

Siggi : Oui, « divulgâcher », mais je vous déconseille de l’utiliser à l’oral, on se moquera de vous!

MD : Dommage, j’aime bien ce mot. En tout cas, il reste encore des surprises dans ce livre pour celles et ceux que le sujet intéresse.


CRÉDIT PHOTO: The Future of Radiology and Artificial IntelligenceThe Medical Futurist (2017-06-29). (Creative commons)

1] Muriel Darmon, Devenir anorexique, une approche sociologique, Paris, La Découverte, 2003.

[2] Muriel Darmon, Réparer les cerveaux, sociologie des pertes et des récupérations post-AVC, Paris, La Découverte, 2021.