par Bobby Lacroix | Juin 26, 2022 | Feuilletons, Societé
Ce texte est extrait du quatrième numéro du magazine de sociologie Siggi. Pour vous abonner, visitez notre boutique en ligne!
Barbara est sociologue. À la recherche de nouvelles expériences, elle a décidé d’apprendre le métier de coiffeuse. Dans la cette rubrique, elle rapporte ses observations.
Dans mon cours d’introduction à la sociologie, nous avons récemment traité du sociologue Norbert Elias et du procès de civilisation, notamment à partir de l’exemple de la fourchette. À la recherche des causes qui ont présidé à son usage, j’ai insisté sur le fait qu’il importait de se méfier des explications trop « pratiques » pour rendre compte d’un tel phénomène, et cela même si ces dernières ne cessent d’être invoquées. Pour appuyer mon propos, j’ai fait part d’une observation tirée du domaine de la coiffure – les femmes tendent à raccourcir leurs cheveux avec l’âge –, en remettant en question les motifs pratiques invoqués : les cheveux courts, c’est plus simple, surtout quand la chevelure est clairsemée.
Après le cours, j’ai reçu de nombreux témoignages. Une étudiante dont une frange et de grandes boucles d’oreilles dorées dépassaient d’une petite tuque orange est venue me confier qu’à 36 ans, elle avait senti que le temps était venu de raccourcir ses cheveux. « Ça fait plus jeune », m’a-t-elle dit.
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Pour rendre compte de la généralisation de l’usage de la fourchette, Elias parle d’une norme sociale, de la « chose à faire ». On utiliserait la fourchette non pas pour des motifs hygiéniques, mais pour s’épargner, à soi et aux autres, un malaise, un sentiment pénible. Elle renverrait à une norme, ancrée dans un procès de civilisation, à une « modification de notre économie pulsionnelle et affective[1] ». On peut aussi voir une telle norme à l’œuvre dans la coiffure : à partir d’un certain âge, se couper les cheveux semble la chose appropriée, autant aux yeux des femmes qu’à ceux des coiffeuses et coiffeurs.
« Comment les cheveux raccourcissent-ils? », m’a demandé un étudiant. Tout se passe, ai-je avancé, dans un accord silencieux entre les clientes et les spécialistes de la coiffure, et ce que ces dernières et derniers jugent convenable. Pas besoin d’y réfléchir ou de se concerter : à chaque rendez-vous, clip, clip, un peu plus court, presque à leur insu.
Une norme se perçoit à ses écarts. Voici quelques exemples glanés dans mon entourage : la coiffeuse de Dali (24 ans) trouve dommage de couper ses cheveux longs; Susanne (59 ans), qui ne colore pas ses cheveux blancs, juge que ceux de son amie Andrea (58 ans) sont trop longs, et par ailleurs teints trop foncés pour son âge. Ce qui m’amène à un autre moyen par lequel se manifeste une norme : on peut la saisir à l’aune de sa propre échelle de valeurs, à ce qui éveille notre envie de « bitcher ». Je trouvais qu’Alexia (46 ans) portait ses cheveux beaucoup trop longs pour son âge, qu’il fallait faire quelque chose. Elle le savait : interrogée, elle a dit que c’était sa dernière chance et que bientôt, elle ne pourrait plus se le permettre. Alexia portait à mon avis ses cheveux trop longs, mais je jugeais que Dali pouvait les porter longs ou courts (je les lui ai d’ailleurs coupés). Dans un moment de faiblesse (nous tentons certes de ne pas parler comme ça, mais ça nous échappe quand même parfois), Alexia et moi avons dit d’une collègue, une belle femme qui n’est d’ailleurs qu’à peine plus âgée que nous : « Tu as vu? Elle a coupé ses cheveux. J’aime pas trop. Ça lui donne un air madame, non? »
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Raccourcir ses cheveux marque l’âge moyen. L’acte semble dire : « Je ne suis plus jeune, même si je ne suis pas encore vieille. »
La norme à laquelle nous avons ici affaire a évolué dans le temps. Ma grand-mère, qui aurait aujourd’hui 105 ans, a coupé ses cheveux au menton à 38 ans. Ma mère (76 ans) l’a fait à 55 ans. Brigitte se trouve entre les deux : elle a 90 ans. Elle estime l’âge de « césure » capillaire à 45 ans; c’est elle – historienne de formation – qui emploie ce mot pour faire référence à un avant et un après.
Si les femmes et leurs coiffeur·se·s se soumettent à la norme au-delà des modes, il convient de souligner que l’âge moyen est élastique et peut s’étirer. Il relève d’une temporalité, mais aussi d’un lieu : en Allemagne, Kathrin (48 ans) porte les cheveux au menton et est plus claire qu’elle ne l’était lors de notre dernière rencontre (elle se montre pragmatique et invoque son teint « malade » et l’hiver qui arrive); à 49 ans, Jana vient de couper ses cheveux, au menton; Marianne et Ulrike cultivent quant à elles l’ambiguïté : elles ont adopté une coupe asymétrique, un côté court et un côté long. Quand je vois sur Facebook qu’Olha (34 ans) et sa sœur d’un an plus âgée portent dorénavant les cheveux sous le menton, je ne suis pas étonnée : en Ukraine, on atteint probablement déjà l’âge moyen à la mi-trentaine.
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Dans un livre à paraître sur les idéaux de beauté féminine[2], mon amie et collègue Chiara montre que les femmes sont soumises à ce qu’elle appelle des injonctions paradoxales, dont notamment le désir de combattre l’âge et de l’accepter. Au lieu de lire dans le raccourcissement des cheveux une ambivalence négociée au jour le jour, on pourrait y voir la possibilité de faire les deux choses en même temps : assumer l’âge moyen, sans toutefois se laisser aller ou renoncer au style.
On pourrait remarquer d’autres changements. Par exemple : le passage d’une coupe mi-longue, au menton, à une coupe carrément courte, avec une nuque bien définie, ou encore celui des teintures aux cheveux blancs. Il y a fort à parier que ces changements marquent une autre étape de la vie, celle qui met fin à l’âge moyen.
Si le changement de coiffure – ou l’achat de lunettes colorées ou surdimensionnées – s’opère trop tôt, on risquera de l’interpréter comme le signe d’une rupture amoureuse ou d’un nouvel emploi. Des coiffeuses et coiffeurs consciencieux·ses porteront attention à ce genre de situations et recommanderont la prudence.
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L’étudiante à la petite tuque orange dans le cours d’introduction à la sociologie est en fait bien trop jeune pour avoir coupé ses cheveux. En y pensant, je me suis rappelé qu’en justifiant son choix, elle avait fait un signe de la tête en direction de ses camarades, celles et ceux qui devaient en moyenne avoir 19 ans. Si je croyais avoir compris pourquoi elle avait coupé ses cheveux, j’ai été surprise la semaine suivante. L’étudiante est revenue me voir, cette fois avec la tête complètement rasée. Il est fort possible qu’elle ait eu une idée, celle de défier la norme qu’elle avait entretemps perçue.
CRÉDIT PHOTO: Flickr / Marco Verch Professional Photographer
[1] Norbert Elias, La civilisation des mœurs, Paris, Calmann-Lévy, 2001 [1939], p. 180.
[2] Chiara Piazzesi, Walking the Tightrope: Women and the Paradoxes of Beauty, à paraître.
par Rédaction | Avr 26, 2022 | Feuilletons, Societé
Ce texte est extrait du quatrième numéro du magazine de sociologie Siggi. Pour vous abonner, visitez notre boutique en ligne!
Notice biographique : Artiste reconnu tant au Québec qu’à l’international, Julien est un ami de longue date de Siggi. Il a illustré les essais longs des deux premiers numéros, ainsi que la couverture de la parution sur l’attente. Pour ce dossier sur le style, il fait le saut du côté des auteur·rice·s et nous offre un point de vue de l’intérieur sur cette thématique.
Maîtriser un style est mon métier. Je cultive un assemblage particulier de couleurs, de formes et d’idées qui, à force de les répéter, véhiculent une impression de singularité reconnaissable, une entité visible qui m’est a priori toute personnelle. Cet assemblage visuel est aussi de grande valeur, car dans une économie de l’attention, une belle image attire le regard comme l’asclépiade attire les abeilles. Le paradoxe d’entretenir une relation intime avec une marchandise est gravé dans un de mes titres, je suis un « artiste commercial », un oxymore lié par le trait d’union invisible du style. En d’autres termes, moins connotés, je suis un illustrateur.
Être illustrateur ou illustratrice, c’est entretenir un rapport étroit avec le concept. Nous apprenons très tôt à nous poser anxieusement la question : « Comment trouver mon style? » Une quête importante, car le romantisme nous a appris que le style est une expression de l’intériorité d’un·e artiste, donc trouver son style, c’est un peu se trouver soi-même. Mais du romantisme cette quête a surtout l’amertume et l’agitation, car échouer à trouver son style, c’est donc échouer à se trouver soi-même. Le style est presque toujours un but à atteindre, un trésor à trouver, bref, un objet désirable.
Des années avant de devoir me poser ces questions, alors étudiant aux « Beaux-Arts » en France, j’ai été socialisé pour être artiste sans être commercial. Alors que je mentionnais le style d’une artiste que j’admire à un professeur, il m’a corrigé : « Les artistes n’ont pas de style, ils ont une démarche. » Je me suis rendu compte que « style » est un terme qu’on utilisait entre étudiant·e·s, mais rarement avec le corps professoral pour qui prétendre que ce mot n’existe pas était sans doute une stratégie pédagogique. À l’époque, je comprenais seulement que les idées priment sur la forme, que le style n’est qu’un enrobage superficiel. Mais ceci n’était qu’une partie du casse-tête et je suis resté avec le sentiment qu’il y avait dans cette correction terminologique une rectification idéologique qui m’échappait.
Ce n’est que des années plus tard, alors que cette fois j’étudiais en anthropologie à l’Université de Montréal, que l’anthropologue Lily Chumley m’a offert la pièce manquante dans son livre sur les écoles d’art chinoises : « Le style est un moyen de savoir que nous sommes dans un système capitaliste[1]. » Dans sa plus récente formule, le capitalisme propose en effet aux individus de façonner leur identité à travers la consommation de biens stylisés qui, ensemble, constituent la preuve tangible de leurs goûts, de leurs choix, de leur singularité. En tant qu’artiste commercial, je produis la matière première de cette économie, le style. Je me suis alors rendu compte que si mon professeur aux Beaux-Arts était si prompt à repousser le style loin de l’artiste, c’est parce que l’histoire de la discipline a soigneusement repoussé l’économie loin de l’art. Dans le système capitaliste, mon style, à peine « trouvé », n’est alors déjà plus le mien – il ne l’a peut-être jamais été – d’autres ont pris le soin de le définir, de le délimiter, de le réguler.
La directrice artistique d’un magazine m’a un jour contacté pour illustrer un article et a joint à son courriel quelques images issues de mon compte Instagram pour exemplifier les éléments de mon travail qu’elle aimait. Les images en question incarnaient tout ce que je désire ne plus faire, une version de mon travail ou peut-être de moi-même qui ne me ressemble plus. Pris au piège du style, j’ai accepté à reculons. L’art commercial est une drôle de bête, jamais totalement art, jamais totalement marchandise, mais toujours un peu des deux. L’originalité n’a de valeur que face aux autres à un moment donné. À travers le temps, l’originalité est à éviter à tout prix et doit être remplacée par une constance sans faille, sans surprise. C’est cette tension entre originalité dans l’espace et similarité dans le temps qui permet de tirer profit du style en le rendant prévisible. Travailler comme illustrateur ou illustratrice, c’est un peu comme jouer à « un, deux, trois, soleil ». On avance, on expérimente, on prend des risques jusqu’à ce que quelqu’un se retourne et regarde notre travail. Il faut alors s’arrêter, prétendre avoir un style, être immobile.
Si l’idée du style semblait être une sorte de libération alors que je le recherchais, la pratique du style, elle, est tout sauf émancipatrice. À l’intersection du soi et des autres, de l’Art et du marché, du romantisme et du néolibéralisme, mon style est un objet hybride dont je n’arrive plus très bien à cerner les contours. Je me demande souvent à quoi ressemblerait mon métier si nos idées de ce que sont l’art, le travail, l’économie, l’authenticité étaient différentes. De quoi l’industrie culturelle aurait-elle l’air si elle proposait de découvrir des « démarches » plutôt que de consommer des « styles »? Est-ce que Giotto ou Piero Della Francesca pensaient à leur style? Se demandaient-ils quel assemblage de couleurs, de formes et d’idées leur permettraient d’avoir le plus de contrats? Est-ce que le style aurait sa place en art au-delà de son utilité économique? Ma relation intime avec un style n’est-elle qu’une façade pour mieux vendre? Est-ce que finalement, mon métier, c’est servir plutôt que maîtriser, un style?
CRÉDIT PHOTO: Alice Paré-Mouillot
[1] Lily Chumley, Creativity Class, Princeton, Princeton University Press, 2016.
par Rédaction | Avr 26, 2022 | Idées, Societé
PAR MIEKO TARRIUS
Animée d’une insatiable curiosité, je nourris depuis mes jeunes années une passion pour les voyages. Enfant, j’adorais prendre le train et ne craignais pas de monter dans un avion. Adolescente, j’ai développé une affection toute particulière pour les gares et aéroports, ces espaces de transit où le monde entier se croise, se rencontre, se retrouve, s’enlace, se quitte. Je rêvais déjà de visiter toutes les villes qui apparaissaient sur les panneaux d’affichage des départs. Je m’imaginais aux quatre coins du globe à arpenter tous les chemins, goûter toutes les cuisines, parler toutes les langues. Contrairement à d’autres jeunes de mon âge, je n’aspirais pas à voyager avec ma famille ou ma bande de copines. Ce qui me faisait rêver, c’était de partir seule à l’aventure comme l’avait fait mon père et dont les récits que j’écoutais avec délectation, forçaient mon admiration. Inspirée par des emblèmes de la culture pop des années 1990 – notamment l’hypersexualisée et souvent décriée héroïne de Tomb Raider, Lara Croft –, la figure de la voyageuse solitaire me fascinait ; une représentation de la féminité d’autant plus captivante qu’elle conteste la mainmise des hommes sur le voyage. L’histoire occidentale du voyage est en effet saturée d’hommes (cisgenres, valides et blancs) et de chroniques qui participent à la glorification de l’hypermasculinité, de la conquête, de la violence. Symbole par excellence de l’autonomie et de l’indépendance, la mobilité est une prérogative historiquement réservée aux hommes.
En prenant la route, les voyageuses contestent – matériellement et symboliquement – l’association des femmes à la domesticité et la stabilité sociale ; association qui trouve son expression dans les rôles de mère, de compagne ou de pourvoyeuse de soins que leur assigne le système hétéropatriarcal. Moment à la fois dans les structures sociales et en dehors de celles-ci, le voyage s’inscrit dans un double processus de formation et d’affirmation identitaires. Il constitue une stratégie de résistance au patriarcat ; l’occasion de négocier les termes de nos identités, de revendiquer notre agentivité, de « faire » genre différemment. Partir seule offre l’opportunité de (re)définir notre subjectivité, d’expérimenter de nouvelles manières d’être par et dans le monde.
Depuis l’enfance, nos proches, l’école ou encore les médias nous soutiennent que « la rue » est dangereuse : en sortant (seules) de chez elles, les femmes – auxquelles la société prête volontiers une forme innée de vulnérabilité – courraient le risque d’être (sexuellement/physiquement) agressées. Dans un mouvement pervers d’une rare efficacité, ce discours de la peur permet de tenir les femmes victimes d’agressions responsables des sévices qu’elles ont subi (« si elle avait fait attention… si elle était restée chez elle… si elle n’était pas sortie tard le soir… rien de tout cela ne lui serait arrivée ») tout en normalisant une vision romantisée, quasi chevaleresque, de la nécessaire « protection » masculine de toutes les femmes (qui ne seraient en sécurité qu’aux côtés d’un homme). La récurrente question « mais n’as-tu pas peur de voyager seule ? » s’inscrit précisément dans cette rhétorique du danger. Or on peut s’interroger : courrons-nous réellement plus de risques en voyageant qu’en restant à la maison ? Les actes de violences domestiques, qui ont explosé lors du premier confinement en 2020, nous poussent à en douter.
Comme mon expérience et mes échanges avec d’autres femmes l’ont souvent mis en lumière, les stratégies que nous déployons chacune pour négocier notre présence et assurer notre sécurité dans l’espace public partagent de fortes similitudes, et ce, indépendamment de notre localisation géographique : « Je ne pense pas prendre plus de risques en sortant tard le soir à Paris qu’en voyageant solo… Il faut être prudente partout sans pour autant devenir parano » m’expliquait une backpackeuse expérimentée rencontrée au Mexique. Mobilisées quotidiennement depuis nos jeunes années, ces tactiques défensives sont tellement ancrées dans notre corporalité et notre (sub)conscience (individuelle et collective) qu’elles deviennent naturelles, instinctives, automatiques. Sans minimiser la prudence que nécessite une telle entreprise, voyager seule permet alors de déconstruire les perceptions raciste et classiste du monde dont on nous abreuve et qui maintiennent les femmes « à leur place » – dans l’enceinte supposément sécurisée du foyer – tout en invisibilisant les violences conjugales (pourtant majoritaires) dont elles sont victimes. En effet, s’il m’est arrivée de faire l’objet de fétichisations et de curiosités parfois malsaines de la part d’inconnus malintentionnés, mes voyages ont surtout été l’occasion de rencontres bouleversantes avec des hommes et des femmes, de discussions passionnantes, d’élans d’entraide, de compassion et de générosité.
La mobilité féminine est une histoire de luttes, de rapports de force et de privilèges, y compris entre femmes. Avant de conclure il me paraît donc important de me situer dans les relations de pouvoir en tant que femme blanche, cisgenre, valide et issue de la classe moyenne. Une posture à la croisée de systèmes de domination – de mon affiliation (auto)perçue à la blanchité à ma cisidentité – qui m’a garantie une certaine (bien qu’imparfaite) liberté de mouvements, particulièrement face à la police aux frontières (coutumière des contrôles au fasciés et actes d’intimidation). Une mobilité et un rapport à la spatialité privilégiés dont les femmes racisées, en situation de handicap ou les personnes transgenres sont encore régulièrement et injustement privées.
Les femmes ont toujours voyagé et continuent de le faire de manière croissante, en témoigne la récente explosion de groupes Facebook et autres blogs dédiés aux vagabondes et autres backpackeuses solitaires (le groupe Facebook « We are backpackeuses ! » comptabilise aujourd’hui plus de 140 000 membres). Partir seule ne signifie pourtant pas être seule. Le voyage est une expérience dynamique, émancipatrice, en constante tension entre l’exploration de soi et la découverte de l’autre. S’il n’existe malheureusement pas en dehors des systèmes d’oppression (le patriarcat comme le racisme ou le validisme ne connaissent pas de frontière), le voyage offre la possibilité de faire sens de notre corporalité dans le monde. Au-delà de sa stricte matérialité, le voyage s’apparente à une pratique subversive de réappropriation de l’espace, une « géographie des possibles » qui nous offre l’opportunité d’innover, de nous réinventer, de (re)prendre le contrôle.
Mieko Tarrius
Doctorat en géographie, études urbaines et environnementales
Université Concordia
par Shanned Morales | Avr 19, 2022 | Analyses, Societé
La pénurie de main-d’œuvre s’accentue dans le secteur de la santé, le manque de personnel entraîne des répercussions graves sur le milieu hospitalier et la surcharge de travail affecte la santé physique et mentale des employé·e·s. En même temps, on essaie de combler ce manque en recrutant des travailleur·e·s immigrant·e·s, mais les délais nécessaires pour entreprendre de telles démarches découragent certain·e·s candidat·e·s étranger·e·s qui finissent par abandonner.
La COVID-19 fait un retour prématuré
C’est l’été et la plupart des gens veulent profiter du soleil et faire des barbecues sur le balcon avec leur famille. Toutefois, à cause de l’arrivée de la 7e vague de COVID-19, les travailleur·euse·s de la santé ne peuvent pas se le permettre. Le nombre de cas ne cesse d’augmenter, l’arc-en-ciel disparaît, la surcharge de travail et l’épuisement professionnel arrivent en force. Jusqu’à présent, le nombre d’éclosions chutait en été et le virus faisait son retour en automne. Toutefois, cette année, cela n’a pas été le cas. Pour cette dernière vague seulement, on dénombre 2027 cas en Estrie (1), ce qui fait augmenter la pression sur les travailleur·euse·s, qui effectuent déjà de longues heures sans avoir le temps de bien se reposer. Tout cela est difficile à accepter pour les travailleur·euse·s en milieu hospitalier, qui éprouvent une fatigue accumulée et montrent une insatisfaction face à la gestion des dirigeant·e·s du CIUSSS de l’Estrie.
La Fédération de la santé et des services sociaux fait le point
L’Esprit libre a communiqué avec monsieur Régin Leclair, porte-parole de la Fédération de la santé et des services sociaux (2) pour lui demander son avis sur les conditions de travail en milieu hospitalier. Il souligne que ces dernières sont difficiles : « C’est une situation périlleuse. Il faut protéger les employé·e·s », déclare-t-il. De plus, M. Leclair affirme qu’il faut donner le droit aux employé·e·s d’être consulté·e·s sur les décisions prises dans leur milieu de travail, « il faut que le[ou la] travailleur[·euse] ait son mot à dire », ajoute-t-il. Les travailleur·euse·s de la santé veulent travailler dans un milieu où ielles sont en mesure de concilier la vie au travail et la vie en famille. Selon les affirmations du porte-parole, les employé·e·s cherchent à améliorer leur horaire, leur salaire et leur milieu de travail. Dans un monde idéal, en recrutant plus de personnel, on pourrait bien s’occuper des patient·e·s et passer plus de temps en famille. Nous avons posé à M. Leclair la question de savoir quel serait le milieu de travail idéal pour les employés du secteur hospitalier. Il a répondu que, afin de soigner les patient·e·s humainement, de prévenir la fatigue et les blessures au travail, il faudrait un·e employé·e pour 10 patient·e·s.
Par ailleurs, la Fédération de la santé de services sociaux continue de déployer des efforts pour améliorer les conditions de travail du milieu de la santé. Un article sur le site Web de la Fédération nous informe que les délégué·e·s de la Fédération se sont rassemblé·e·s en mai et en juin pour discuter des revendications des travailleur·euse·s du secteur public. Le syndicat cherche à négocier de meilleures conditions de travail, un meilleur salaire et défendre les droits des employé·e·s.
Le guide « Qualité de vie au travail » une solution proposée
En mai dernier, le ministre du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale, Jean Boulet, a proposé un nouveau programme de conciliation entre la vie personnelle et le travail (3), qui a pour but de générer un climat de travail plus agréable. Ce guide s’adresse aux entreprises québécoises et vise à les conscientiser aux bienfaits d’une bonne qualité de vie au travail. Le programme de qualité de vie au travail consiste à créer des incitatifs pour le personnel de travail pour réduire le présentéisme et l’absentéisme dans les secteurs plus ciblés par la pénurie de travailleur·euse·s. Selon le guide, les entreprises devraient installer des distributrices de collations santé et mettre en place des programmes pour inviter à des bonnes habitudes de vie et leurs répercussions sur la vie du personnel soignant. Toutefois, selon les affirmations du porte-parole de la Fédération de la santé et des services sociaux, le plan d’action proposé dans le guide semble irréaliste, puisque la cause principale de mauvaises conditions dans le milieu hospitalier est la surcharge de travail et non l’absence de salles d’entraînement ou d’un menu santé.
Plan « conciliation vie personnelle-vie professionnelle » du CIUSSS
De son côté, Marc-Antoine Rouillard, directeur adjoint des ressources humaines, communications et affaires juridiques du CIUSSS de l’Estrie (4), affirme que la direction a adopté un plan de conciliation entre la vie personnelle et la vie professionnelle pour améliorer la satisfaction des employé·e·s au travail. Entre autres, le programme d’aide aux employés (PAE) (5) offre du soutien aux membres du personnel qui éprouvent de l’anxiété en raison de la pandémie et deux programmes d’activités de santé physique et psychologique annuels, gratuites et qui se déroulent chaque année à midi et en fin de journée et pendant lesquelles les employé·e·s peuvent s’entraîner en plein air, faire du yoga ou danser la Zumba.
M. Rouillard souligne aussi que, selon un sondage récent, le niveau de satisfaction du personnel a augmenté de 30 %. De plus, le CIUSSS a recruté 160 adjoint·e·s administratifs de plus pour soutenir le personnel soignant. Il existe également un sondage sur l’expérience des employé·e·s qui permet à la direction de connaître les motifs de départ des employé·e·s et, selon le directeur adjoint de ressources humaines, les employé·e·s quittent le milieu parce qu’ielles se sentent épuisé·e·s et parce qu’ielles ne s’entendent pas bien avec leurs collègues de travail.
Les conséquences de la difficulté de concilier vie familiale et travail
Le fait de travailler des heures supplémentaires peut avoir des incidences négatives sur la vie physique et mentale des travailleur·euse·s. Selon un document publié le 3 juin 2022 par Statistique Canada (6), le manque de conciliation entre la vie familiale et le travail peuvent avoir des répercussions sur la santé : « ressentir davantage de stress au travail (86,5 %), avoir une charge de travail plus lourde (74,6 %) ainsi que devoir accomplir des tâches différentes de celles qu’ils font en temps normal (55,5 %) ». Les données citées dans ce paragraphe expliqueraient les motifs de départs des travailleur·euse·s de la santé du CIUSSS de l’Estrie, qui doivent travailler un surplus d’heures pour combler le manque de personnel. Par rapport aux relations avec leurs collègues, on peut dire que le personnel soignant croit que leurs dirigeants ne gèrent pas bien la distribution de tâches et que cela peut accroître les tensions au sein du milieu de travail. Par conséquent, la pénurie de travailleur·euse·s s’accentue et il faut avoir recours aux professionnel·le·s de l’étranger, qui seraient censé·e·s prêter main-forte en milieu hospitalier.
Recrutement des travailleur·euse·s immigrant·e·s pour pallier la pénurie de main-d’œuvre
La pénurie de main-d’œuvre n’est pas un enjeu social récent. On commençait déjà à en parler dans les années 2000, quand les chef·fe·s d’entreprises ont commencé à constater le vieillissement de la population active. Le gouvernement du Québec a alors proposé l’immigration comme solution à la pénurie de main-d’œuvre au Québec. Le ministère de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration est responsable de la sélection des travailleur·euses immigrant·e·s qui viennent s’installer au Québec. Selon l’étude intitulée Travailleurs immigrants et SST au Québec (7), le système de sélection des immigrant·e·s se fait par un système de pointage qui tient en compte de leur profession, de leur niveau de scolarité, de leur expérience professionnelle et de leur niveau de français. Des données d’Immigration Québec montrent que, en 2021, entre 19 400 et 22 400 immigrants·e·s de la catégorie des travailleur·euse·s qualifié·e·s ont été admis·e·s au Canada. Alors, force est de se demander où sont tous ces travailleur·euses en pleine pénurie de main-d’œuvre? Si on accepte des candidat· e·s potentiel·e·s pour travailler au Canada, pourquoi continue-t-on de manquer de personnel? La réponse est simple : le secteur public veut embaucher des candidat·e·s ayant obtenu leurs diplômes d’études professionnelles au Québec. Si un·e postulant·e n’a pas fait ses études secondaires et supérieures au Québec, ielle doit soumettre une demande d’évaluation comparative des études effectuées au Québec. Cela dit, même les postulant·e·s qui reçoivent le document qui atteste l’équivalence ne sont pas au bout de leur peine. Afin d’effectuer un travail qui relève d’un ordre professionnel, ielles doivent obtenir un permis. Par exemple, un·e infirmier·ère qui a obtenu son diplôme hors du Québec doit, en premier lieu, envoyer une demande d’équivalence et, par la suite, se procurer un permis d’exercice auprès de l’Ordre des infirmières et infirmières du Québec. Le fait de devoir entreprendre une telle démarche si chronophage pour faire reconnaître ses études font en sorte que plusieurs candidat·e·s se découragent et abandonnent avant de pouvoir mener à bien les démarches nécessaires, et ce, dans le secteur de la santé, l’un des plus touchés par la pénurie de main-d’œuvre.
Par ailleurs, le 17 juillet dernier, le Centre des travailleurs et travailleuses immigrants a organisé une marche pacifique contre le racisme systémique envers les immigrants, qui travaillent ou non et qui ont un statut irrégulier au Canada. Selon un article intitulé « Un statut pour tous et toutes… EN FIN » (8), publié sur le site Web de l’organisme, les travailleur·euse·s immigrant·e·s devraient obtenir un statut légal, car ielles ont, pour la plupart, prêté main-forte aux premières lignes d’intervention pendant la pandémie. Néanmoins, plusieurs ont été expulsé·e·s du Canada sans justification. En posant tant d’obstacles aux travailleur·euses, la bureaucratie laisse le réseau de la santé se précariser petit à petit.
La bureaucratie et le recrutement du personnel
Même si les ordres professionnel·e·s ont le devoir de remettre des permis d’exercice aux travailleur·e·s québécois·e·s et aux travailleur·euse·s étrangèr·er·s, les délais de traitement des demandes de permis d’exercice sont beaucoup plus longs pour les candidat·e·s immigrant·e·s qui ont fait leurs études à l’extérieur du Canada. Selon une étude menée par Hélène Dubois, sociologue à l’Université Laval, les travailleur·euse·s immigrant·e·s qualifié·e·s éprouvent des difficultés à accéder au marché de travail québécois. Dans son article « Les enjeux de la reconnaissance professionnelle au Québec », elle énumère les obstacles rencontrés lors de la demande d’un permis auprès d’ordre professionnel : 1) la réticence de l’ordre à reconnaître les études de l’aspirant·e; 2) l’examen de français que les aspirant·e·s doivent réussir afin d’obtenir le permis; 3) le délai de traitement trop long. Madame Dubois explique également ce qui entraîne d’abandon de certains candidat·e·s. « L’accueil de travailleur·e·s qualifié·e·s s’inscrit en fait dans un continuum de démarches auprès de divers ministères, organismes et acteurs du marché de l’emploi », souligne-t-elle. En effet, les travailleur·e·s immigrant·e·s doivent faire preuve de patience pour communiquer avec les institutions concernées pour avoir « plus de chances » d’améliorer leur niveau de français et de trouver un bon emploi. En réalité, la plupart des demandeur·euse·s n’obtiennent pas le permis d’exercice régulier, mais un permis restrictif ou temporaire.
De surcroît, madame Dubois fait le bilan de la proportion de candidat·e·s qui passe au travers des démarches. « Pour l’ensemble des ordres, on estime qu’environ 50 % des candidat·e·s soumis à une prescription d’un ordre abandonnent la démarche d’admission, ce qui représente près de 1300 personnes par année », estime-t-elle. C’est là évidemment une cause de la pénurie de main-d’œuvre. Récemment, le ministre Jean Boulet a fait part son intention de recruter 1000 infirmier·ères de l’étranger. Combien de ces personnes vont persévérer jusqu’à l’obtention des équivalences et de leurs permis? Assouplir les restrictions pour l’obtention de permis auprès des divers pourrait donc être une solution pour pallier le manque de main-d’œuvre.
Enfin, l’inefficacité de la bureaucratie affecte les délais de traitement et on manque de plus en plus de travailleur·euse·s dans le secteur de la santé. Ces travailleur·euse·s sont donc victimes du système au même titre que les citoyen·ne·s qui ne reçoivent les soins auxquels ielles ont droit. Si on veut remédier à la pénurie de main-d’œuvre, il faudrait d’abord lutter contre le racisme systémique envers les immigrants·e·s, promouvoir l’équité et l’égalité au travail, sans quoi, le nombre de départs risque de continuer de grimper au fils des prochaines années.
CRÉDIT PHOTO: Nenad Stojkovic – FLICKR
1. Institut national de santé publique du Québec INSPQ, « Données COVID-19 au Québec, » 13 juillet 2022, https://www.inspq.qc.ca/covid-19/donnees
2. Fédération de la santé et des services sociaux, propos recueillis par Shanned Morales le 13 juillet 2022
3. Ministère du Travail de l’Emploi et de la Solidarité sociale, Favoriser le mieux-être, Guide d’implantation d’un programme de qualité de vie au travail, Québec : ministère du Travail de l’Emploi et de la Solidarité sociale, gouvernement du Québec, 2022,
4. CIUSSS de l’Estrie, propos recueillis par Shanned Morales le 14 juillet 2022
5. CIUSSS de l’Estrie, programme d’accueil organisationnel, Guide de référence pour les nouveaux employés, https://www.santeestrie.qc.ca/clients/SanteEstrie/Carrieres/Nouveaux-emp…
6. Statistique Canada, Les expériences vécues par les travailleurs de la santé pendant la pandémie de COVID-19, septembre à novembre 2021, Ottawa : statistique Canada, 3 juin 2022, https://www150.statcan.gc.ca/n1/daily-quotidien/220603/dq220603a-fra.htm
7. Pascale Prud’homme, Marc-Antoine Busque, Patrice Duguay, Daniel Côté, Travailleurs immigrants SST au Québec, État de connaissances statistiques et recension de sources de données,https://www.irsst.qc.ca/publications-et-outils/publication/i/100841/n/tr…
8. WC-CTI Centre de travailleurs et travailleuses immigrants, « Un statut pour tous et toutes… EN FIN », communiqué, 8 juillet 2022. https://iwc-cti.ca/fr/nouvelles/communiques-de-presse/
9. Dubois, Hélène, « Les enjeux de la reconnaissance professionnelle au Québec », Recherches sociographiques, vol. 60, no 2, 2019 : https://doi.org/10.7202/1070972ar
10.
par Jules Pector-Lallemand | Avr 11, 2022 | Feuilletons, Québec, Societé
Notice biographique : L’auteur travaillait auparavant dans les bars et les restaurants. Il n’a jamais vraiment quitté ce milieu, car il a passé les deux dernières années à l’étudier d’un point de vue sociologique. Accompagné de son collègue et ami photographe, il est allé faire un tour dans le bar qui l’employait jadis.
Ce texte est extrait du quatrième numéro du magazine de sociologie Siggi. Pour vous abonner, visitez notre boutique en ligne!
Lorsque je fais de nouvelles rencontres, mon enquête sur la restauration est généralement un sujet de prédilection pour délier les langues et alimenter la conversation[1]. Nombreuses sont les personnes qui ont travaillé dans le domaine et qui en ont conservé quelques anecdotes mémorables. Ces séances de small talk se terminent systématiquement par une remarque soulignant l’exceptionnalité de ce milieu de travail : « C’est un monde à part », conclut-on.
C’est précisément cette impression, vague mais généralisée, que j’ai tenté de saisir en m’entretenant avec une quinzaine de serveurs et serveuses des restaurants et bars branchés du grand Montréal. Au fil de l’enquête, j’en suis venu à considérer la restauration comme un univers culturel qui marque durablement les individus qui y entrent. Voici quelques éléments de cette « culture ».
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La transformation des goûts
Les personnes que j’ai rencontrées identifient clairement leur premier emploi dans le milieu comme une étape marquante : c’est à partir de ce moment qu’elles ont commencé à s’engager dans un travail permanent d’élargissement de leur culture gastronomique. Au début, on s’intéresse aux vins, aux aliments rares et aux cocktails pour être un bon serveur ou une bonne serveuse. On cherche à se donner les moyens de décrire adéquatement le menu à la clientèle, de bien faire son travail. Peu à peu, cet intérêt professionnel devient une passion personnelle. On développe alors un amour profond et sincère pour les vins nature, les produits du terroir, les nouvelles cartes de la métropole ou la dégustation de bières de microbrasserie. Cette passion trouve sa forme concrète dans les nombreuses sorties au restaurant, généralement avec ses collègues lors des journées de congé. On prend ainsi plaisir à découvrir de « bons produits » entre comparses qui savent en « apprécier la qualité ».
La bière staff
En restauration, la coutume veut que le patron ou la patronne offre une consommation d’alcool à ses employé·e·s une fois le quart de travail terminé. On s’installe généralement au bar afin de siroter sa « bière staff » tout en discutant avec les collègues. Ce moment de sociabilité est considéré comme quelque chose de précieux. En effet, le labeur en restauration est intense et appelle à un moment de détente. L’essentiel du travail se déroule sous pression durant les périodes de rush. Les collègues doivent être particulièrement bien coordonné·e·s afin de parvenir à servir une clientèle nombreuse. Il n’est pas rare que les nerfs des employé·e·s soient mis à rude épreuve : de petites erreurs peuvent générer de sérieuses frustrations et mener les collègues à se rudoyer. C’est pourquoi la bière staff est si importante : elle permet de relaxer, de rigoler et de s’excuser si nécessaire.
Puisqu’un des effets de l’alcool est de donner envie de boire plus d’alcool, cette bière est souvent la première d’une longue série. S’ensuivent logiquement des soirées bien arrosées. Les personnes avec qui je me suis entretenu n’ont pas manqué de souligner que cette sociabilité après le quart de travail est « quasiment obligatoire ». Celles et ceux qui n’y participent pas sont vu·e·s d’un mauvais œil, on les considère comme des outsiders qui ne prennent pas à cœur l’esprit d’équipe.
La tournée de shooters
Lorsqu’on travaille dans un restaurant ou un bar et que l’on veut montrer son appréciation d’un·e comparse, l’offrande par excellence est le shooter d’alcool fort. Que ce soit après le quart de travail ou durant celui-ci, on ne le boit jamais seul·e (on risquerait alors d’être étiqueté·e comme alcoolique). On le commande plutôt en tournée et l’on partage les petits contenants. Il ne s’agit pas d’une simple consommation d’alcool, mais d’un véritable rituel ayant pour effet de lier les participant·e·s. En entrechoquant les minuscules verres avant d’avaler le doux poison qu’ils contiennent, puis en les cognant à répétition contre le comptoir une fois vidés, on souligne sa solidarité et son appartenance à un monde commun.
Si la plupart des personnes que j’ai interrogées durant mon enquête apprécient le rituel, quelques-un·e·s m’ont confié trouver l’exercice épuisant à la longue. C’est parce que l’on peut difficilement s’y soustraire. Comme n’importe quel cadeau, il est mal vu de refuser une tournée de shooters. Celui ou celle qui ne paie jamais de tournées risque pour sa part d’être rapidement identifié·e comme « radin·e » ou « cheap ». Symbole d’appréciation mutuelle, la tournée de shooters n’en reste pas moins une obligation sociale, c’est-à-dire implicite et diffuse.
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La culture des employé·e·s de la restauration ne se limite évidemment pas à ces trois éléments, mais ceux-ci me semblent particulièrement importants, car ils ont un point commun : ils participent à un brouillage des frontières entre le professionnel et le privé, le sérieux et le plaisir. Le travail prend aisément des airs de fête tandis que les temps libres sont marqués par les habitudes et les rituels issus de l’univers de la restauration. Si celui-ci se présente comme un « monde à part », c’est probablement parce qu’il offre plus qu’un mode de subsistance; il attire les personnes qui y travaillent dans un style de vie. Ce style de vie est caractérisé par de nombreuses sorties gourmandes et une sociabilité alcoolisée entre pairs.
On se délecte du style de vie de la restauration dans la vingtaine, mais lorsqu’on avance dans la trentaine ou la quarantaine, celui-ci devient de plus en plus incompatible avec ses autres engagements, familiaux notamment. Les personnes les plus vieilles que j’ai rencontrées semblaient souffrir d’un dilemme. Elles exprimaient un désir de « moins sortir », voire de quitter la restauration, mais faisaient état d’une incapacité à y parvenir. En réalité, c’est qu’elles sont rattachées à la restauration par des fils invisibles : leur communauté et leur identité sociale résident dans ce style de vie, y renoncer reviendrait à renoncer à une partie de soi.
J’ai employé le verbe « souffrir » plus haut, mais en y pensant bien, je ne crois pas que ce soit le mot approprié. Il est trop fort, il renvoie à quelque chose de pathétique. Ici, il n’y a rien de misérable, simplement un tiraillement intérieur, une difficulté d’être, une ambivalence existentielle qui relève davantage du soupir que des larmes.
[1] Celle-ci a abouti à la publication d’un livre qui vient tout juste de paraître : Pourboire : une sociologie de la restauration, Montréal, Les éditions XYZ, 2022.
CRÉDIT PHOTO : Alexandre Legault
par Missila Izza | Fév 28, 2022 | Opinions, Québec, Societé
L’adage veut que la nature ait horreur du vide. Ce n’est pas le cas d’un gouvernement conservateur et néolibéral. Au contraire, la suspension des mécanismes habituels permet à l’exécutif de prendre des décisions sans les obstacles d’un système démocratique. Cela fait bientôt deux ans que nous vivons dans ce vide politique caractérisé par la réalisation du rêve de François Legault : devenir Maurice Duplessis.
Depuis le 13 mars 2020, le gouvernement renouvelle tous les 10 jours l’état d’urgence sanitaire lui permettant de gouverner par décret sans consulter l’Assemblée nationale. À ce jour, les décrets et arrêtés sont à l’absurde nombre de 331. Cela implique qu’une décision qui nécessite des circonstances extraordinaires et qui requiert une immense gravité est devenue aussi banale pour la CAQ que l’est devenu le port du masque pour la population. La raison pour laquelle il y a une limite de 10 jours dans les dispositions de l’état d’urgence est qu’il s’agit d’une suspension du fonctionnement démocratique de gouvernement. Le problème est qu’une urgence ne l’est que dans un temps limité. Après près de deux ans, il ne s’agit plus d’une urgence, mais bien du nouvel état normal des choses. Il est donc absolument inacceptable que François Legault se permette de surfer encore et toujours sur la peur des gens parce qu’il a lui-même peur de l’opposition.
François Duplessis
Après avoir sacrifié à l’autel du blâme Dr Horacio Arruda, François Legault continue de multiplier les conférences de presse, s’arrogeant un temps de parole sans précédent. On le voit, en septembre dernier, mener une défense insolite de Maurice Duplessis dans le Salon bleu : « Il avait beaucoup de défauts, mais il défendait sa nation. Il n’était pas un woke comme le chef de Québec solidaire. » Outre l’usage exaspérant d’un néologisme qui ne veut plus dire grand-chose, le premier ministre pêche avant tout par une lecture très libre de l’histoire en réduisant des crimes à « beaucoup de défauts ». On rappelle que les historien·ne·s nomment la période au pouvoir de Duplessis la Grande Noirceur, rien de moins. C’est pourtant cette figure sombre avide de censure et de lois spéciales ayant traumatisé toute une génération (les orphelins de Duplessis les premiers) qui semble être le modèle de François Legault[1]. Il n’est donc pas surprenant de le voir s’épanouir dans un cadre lui permettant d’assouvir ses passions autoritaires.
Il y a lieu de remettre en question la bonne foi du premier ministre en ce qui a trait à sa gestion légale et médiatique de la crise sanitaire. Là où le fonctionnement démocratique de l’État souffre d’un état d’urgence perpétuel, ce même état d’urgence bénéficie au premier ministre en termes de pouvoir et de visibilité. Ainsi, il lui est possible de gérer l’agenda médiatique et de faire campagne pour la prochaine élection provinciale à un niveau monopolistique. À titre d’exemple, la gestion illogique du temps des Fêtes lui a permis de « sauver Noël », puis de rendre illégales les festivités du 31 décembre qui n’ont pas la même importance pour son électorat que la naissance du Christ. Le variant Omicron existait pourtant bel et bien avant le 24 décembre.
Ce qui remporte la palme de la décision la plus douteuse est sans doute la réinstauration d’un couvre-feu qui, cette fois, n’a pas eu le même destin que celui qui s’est étendu de janvier à mai 2021 : il s’est terminé en moins de trois semaines. Reste que cette mesure n’aurait jamais dû être reprise. Lors de tous ces mois de 2021, le ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec (MSSS) n’a pas mené une seule étude sur l’efficacité de la mesure, ce qui est étrange lorsqu’une politique inhabituelle est testée sur le terrain. Cela n’a pas empêché le gouvernement Legault de décréter le retour du couvre-feu en décembre dernier. Face à l’incompréhension générale, le MSSS cite des études menées ailleurs pour justifier le couvre-feu. Au grand dam du gouvernement, ces études ont été vérifiées par des chercheurs et chercheuses qui ont fini par remettre en question leur validité. Ce qui est révélateur ici n’est pas l’incompétence du MSSS. Au contraire, les personnes qui y travaillent sont amplement aptes à faire la distinction entre des études crédibles et invalides. Ce qu’il faut retenir, plutôt, c’est que l’instauration du couvre-feu, du premier au deuxième, n’était en aucun cas basée sur la science et que le gouvernement ne souhaitait pas vraiment connaître son niveau d’efficacité. Le MSSS a sans doute été chargé de trouver rapidement des sources à utiliser pour justifier une décision déjà prise. Face à cela, on ne peut que conclure qu’il s’agit de la manifestation de l’hubris autoritaire du gouvernement Legault.
Les crises avant la crise
Les conséquences d’un état d’urgence sans cesse renouvelé ne sont pas limitées aux libertés individuelles. Pendant que le gouvernement essaie d’éteindre un incendie en lui donnant des ordres, on ne parle pas de solutions concrètes aux problèmes que la COVID-19 a exacerbés. Ce qu’il faut souligner est que la raison principale pour laquelle les hospitalisations sont aussi inquiétantes pour l’État n’est pas la santé des individus qui les composent. La raison principale est plutôt que notre système de santé est dans un état si catastrophique qu’il n’est plus en mesure d’absorber davantage de chocs et de pressions. C’est précisément là que le vide politique se fait sentir le plus intensément : dans l’absence de débat contradictoire sur le système de santé québécois.
Les politiques néolibérales ont éventré les services publics à un tel point que le personnel de la santé se fait supprimer ses vacances, que les parents sont appelés à jouer les enseignants et que le temps d’attente pour voir un psychologue est devenu interminable. Non seulement cela est dû à la soif de pouvoir toujours grandissante de François Legault et son parti, mais c’est aussi parce que leur idéologie les rend incapables de comprendre que c’est leur vision du monde qui a généré une telle situation. Ce sont les politiques néolibérales d’austérité venant tout droit du management qui sont responsables d’une quantité plus grande de morts et de souffrance que ce que le virus aurait pu accomplir seul. Pendant que Legault se prend pour Duplessis, on ne parle pas de réforme radicale des services publics et du mode de dépense de l’État. On ne parle pas plus du rôle du Collège des Médecins dans le blocage de la reconnaissance des diplômes de médecine de l’étranger[2], ainsi que dans la limitation du rôle des infirmières dont les capacités dépassent leurs autorisations. On ne parle pas non plus de la formation des psychologues qui devrait peut-être augmenter en nombre. Pendant que le néolibéralisme conservateur se déchaîne, il y a du vide là où il devrait y avoir du politique.
Pour toutes ces raisons, et bien davantage, nous exigeons l’arrêt de l’état d’urgence sanitaire au Québec.
[1] On rappelle aussi que François Legault considère son parti, la CAQ, comme l’héritier de l’Union Nationale, parti de Duplessis. https://www.policymagazine.ca/francois-legaults-doctrine-of-wwdd-what-wo…
[2] Le Collège des Médecins est allé jusqu’à refuser l’offre de médecins étrangers de participer à l’effort collectif lors de la situation d’horreur des CHSLD au courant de la première vague. https://www.ledevoir.com/politique/quebec/577474/quebec-repousse-l-offre…
Signataires
Missila Izza, candidate au doctorat, département de science politique de l’Université de Montréal
Andréanne Brunet-Bélanger, candidate au doctorat, département de science politique de l’Université de Montréal
Garance Robert, candidate au doctorat, département de science politique de l’Université de Montréal
Martine El Ouardi, étudiante à la maîtrise, département de science politique de l’Université de Montréal
Dimitri M’Bama, candidat au doctorat, département de science politique de l’Université de Montréal
Jean-Philippe Chauny, étudiant à la maîtrise, département de science politique de l’Université de Montréal
Farah Jemel, candidate au doctorat, département d’histoire de l’art de l’Université du Québec à Montréal
Alexia Renard, candidate au doctorat, département de science politique de l’Université de Montréal
Milan Bernard, candidat au doctorat, département de science politique de l’Université de Montréal
Vicky Laprade, diplômée de la maîtrise en histoire de l’Université du Québec à Montréal
Mylène Thériault, diplômée de la maîtrise en science politique à l’Université du Québec à Montréal
Audrai Dubreuil, étudiante au baccalauréat, école de travail social de l’Université de Sherbrooke
Anne Morais, étudiante à la maîtrise en sociologie à l’Université du Québec à Montréal
Héloïse Michaud, candidate au doctorat, département de science politique de l’Université du Québec à Montréal
Sophie-Anne Morency, candidate au doctorat, département de sociologie de l’Université du Québec à Montréal
Lara Maillet, PhD, professeure à l’École nationale d’administration publique (ENAP) en santé et services sociaux
Maxime Carignan, étudiant à la maîtrise en science politique, département de science politique de l’Université de Montréal
Naomi Bovi, étudiante au doctorat, département de sociologie de l’Université de Montréal
Claudia Léger, étudiante au doctorat, département de sociologie de l’Université du Québec à Montréal
Francis Desbiens Prud’homme, diplômé d’un DEC en technologies de la production horticole et de l’environnement de l’Institut de Technologie agroalimentaire, campus La Pocatière
(Crédit image : Flickr/abdallahh)