Le tigre de Sibérie et l’homo sapiens de ville. Entretien avec Julien Voyer

Le tigre de Sibérie et l’homo sapiens de ville. Entretien avec Julien Voyer

Ce texte est extrait du cinquième numéro du magazine de sociologie Siggi. Pour vous abonner, visitez notre boutique en ligne!

Nous avons rencontré Julien Voyer lors d’un après-midi d’automne sur l’avenue Shamrock à Montréal, récemment réaménagée avec de larges trottoirs, de nombreuses tables, un îlot de cuisine et des plantes. Julien est sociologue et chargé de projet au Centre d’écologie urbaine de Montréal (CEUM).

***

Siggi : Merci d’avoir accepté notre invitation, Julien. Première question : qu’est-ce qu’un sociologue peut bien faire dans un centre d’écologie urbaine?

Julien Voyer (JV) : Quand on sort de la sociologie académique, on se demande si ce que l’on a appris va nous être utile, si ce sera valorisé à l’extérieur des murs de l’université. J’ai eu une très belle surprise quand on m’a offert un premier stage au Centre d’écologie urbaine de Montréal. Il y avait des personnes avec des compétences en urbanisme ou en graphisme qui avaient soumis leur candidature. Pour ma part, je n’avais aucune expérience dans le monde de l’aménagement, mais le Centre voulait quelqu’un avec des connaissances sur les inégalités sociales et, surtout, une capacité à mener des enquêtes.

Siggi : Pourrais-tu nous parler un peu du Centre d’écologie urbaine?

JV : Dans les années 1970, des militantes et des militants ont pris part au « mouvement de Milton Parc » à Montréal contre la destruction de maisons patrimoniales par un promoteur immobilier. Le mouvement a été une réussite : on a obtenu la création d’un immense réseau de coopératives d’habitation, un réseau qui est toujours le plus grand au Canada. Ces mêmes personnes se sont impliquées dans d’autres causes, écologistes notamment, et ont contesté une vision de l’urbanisme où l’on planifie tout sans les citoyens et citoyennes. Elles ont créé le Centre d’écologie urbaine dans les années 1990 afin d’aider les membres des coopératives d’habitation à prendre le tournant écologique, par exemple en créant des toits verts ou en aménageant des potagers collectifs.

Le Centre puise ses racines dans ce qu’on a appelé la « nouvelle gauche canadienne ». Dès son origine, le Centre était un organisme militant qui revendiquait la participation citoyenne, pensée à l’aune des dynamiques d’inégalités qui structurent la ville. Ses membres ont tenté d’enclencher la transition écologique – il y a déjà 25 ans! – et ont eu foi en l’action collective. Ce n’est sûrement pas un hasard qu’un tel organisme ait été intéressé par un profil comme le mien, avec des compétences en recherche sur les inégalités sociales.

Siggi : Quel est ton rôle dans cet organisme?

JV : Je suis « chargé de projet et développement ». C’est un peu jargonneux… En gros, ça veut dire que j’élabore un projet de A à Z. Il faut d’abord penser à un projet en phase avec nos valeurs d’urbanisme participatif, puis faire des demandes de subventions et, enfin, le mettre sur pied, ce qui implique une logistique et une stratégie de communication. Parfois, on est sollicités par des municipalités qui ont besoin d’être accompagnées lors d’un exercice d’urbanisme participatif; la plupart du temps, c’est nous qui élaborons des projets et sollicitons les communautés. Par exemple, un des grands chantiers sur lequel mes collègues travaillent actuellement est celui du dépavage. On a reçu une subvention du gouvernement provincial pour soutenir des acteurs et actrices qui désirent dépaver de l’asphalte et créer des espaces verts.

Siggi : Pour t’occuper de quel projet as-tu été initialement embauché?

JV : À la base, j’ai intégré le Centre dans le cadre d’un stage sur « l’urbanisme tactique ». Il y avait alors un grand projet qui s’appelait « Transforme ta ville ». C’était un appel à projets citoyens. Plein d’organismes, d’un peu partout à Montréal, soumettaient leur candidature. Ils disaient « nous, on veut créer un potager urbain » ou « nous, on aimerait créer de l’art dans des stations d’autobus ». L’urbanisme tactique, c’est agir à petite échelle avec la conviction que les citoyens et les citoyennes peuvent mettre en place des solutions pratiques à leurs problèmes. C’est une sorte « d’acupuncture urbaine ». Une multiplicité de projets ont été réalisés, plus de 60, toujours soutenus par de petites sommes d’environ 500 dollars. Avec des petites interventions, on peut mener à de grands changements. Quand je suis arrivé, tout avait déjà eu lieu et le CEUM voulait que j’aille interviewer des personnes qui avaient réalisé ces installations. Le but était de réfléchir avec elles à l’impact de leur projet sur les inégalités sociales. Par exemple, il y avait des membres de la Maison des jeunes de Côte-des-Neiges qui avaient fait un projet en partenariat avec des jeunes d’une communauté autochtone et qui me racontaient comment, à travers l’art urbain, ils avaient créé des liens entre leurs communautés.

Siggi : Y a-t-il un lien direct entre la participation citoyenne à ces projets d’aménagement et la réduction des inégalités sociales?

JV : C’est une question difficile. D’un côté, quand on crée des projets participatifs, on parvient à faire émerger une diversité de points de vue et de besoins. Donc déjà, d’une certaine manière, on réussit à renverser un peu le paradigme dominant dans lequel seules certaines personnes en position d’influence aménagent l’espace urbain. D’un autre côté, il est certain que cette approche a ses limites. Qui vient aux séances de participation citoyenne? Qui vient aménager l’espace urbain dans ses temps libres? Souvent, ce sont des gens assez privilégiés. On en a tout à fait conscience. On déploie beaucoup d’effort pour essayer de créer des démarches qui soient le plus inclusives possible. Par exemple, on sélectionne des plages horaires en dehors du temps de travail ou bien on mène des processus en ciblant des organismes communautaires qui offrent des services à des populations précises, de manière à les inclure dans les projets. On réfléchit constamment à ces types de leviers afin de rendre les processus participatifs plus inclusifs.

Siggi : Pourquoi nous as-tu donné rendez-vous sur l’avenue Shamrock, dans la Petite Italie?

JV : Le CEUM a reçu plusieurs mandats de la Ville de Montréal dans le cadre d’un programme d’implantation de « rues piétonnes et partagées ». Depuis l’adoption d’une Charte du piéton en 2006, il y a toute une réflexion sur l’espace accordé aux automobiles qui est sous-utilisé. Il y a parfois un grand écart entre l’usage réel d’une rue, majoritairement empruntée par des piétons, et l’espace alloué, majoritairement aux voitures. La Ville de Montréal veut donc développer des « rues piétonnes et partagées », c’est-à-dire des rues où l’espace est divisé de manière plus équitable.

C’est délicat de transformer une rue… Si on prend une artère comme celle sur laquelle on se trouve et que, du jour au lendemain, on y installe de larges trottoirs, on retire des espaces de stationnement et on réduit la circulation automobile, il va y avoir une levée de boucliers.

Siggi : On ne se trouve pas sur une rue conventionnelle. Est-ce dire que le projet de transformation a réussi?

JV : Dans une des premières phases du projet, une partie de la circulation a été fermée pour faire place à des installations temporaires, comme un jeu de pétanque et un carrousel. Il y a eu une forte opposition. Des résident·e·s ne voulaient vraiment pas de ces aménagements-là. C’est alors que la Ville a fait appel au CEUM. On a créé un comité de résident·e·s et on a établi un dialogue, afin d’entendre les besoins et souhaits de tout le monde concernant l’espace public en question. L’année suivante, ce sont d’autres types d’aménagements qui ont été testés, comme des tables à pique-nique. Les gens qui s’opposaient au projet en sont tout d’un coup devenus les défenseur·e·s! Je m’explique : ils n’étaient pas nécessairement contre l’idée d’une rue partagée, ils étaient contre certains types d’aménagements. Une fois qu’on les écoutait, qu’on prenait le temps de discuter lors d’un processus citoyen, ils devenaient très attachés au projet. On voit bien comment l’urbanisme participatif permet de créer un engouement et d’inclure les gens dans un mouvement d’aménagement.

Siggi : C’est intéressant ce que tu dis : on entend rarement parler de « l’usage réel des rues ». Si l’on en croit les critiques des transformations urbanistiques des dernières années, c’est comme si tout était pensé pour les piétons et les cyclistes. Mais ce que tu es en train de dire, c’est qu’il s’agit plutôt de rééquilibrer les rues où l’espace accordé aux voitures est plus grand que son utilisation réelle.

JV : Chaque rue est un contexte différent et on a besoin d’études pour comprendre ce contexte-là. Il y a une phrase d’Enrique Peñalosa, ancien maire de Bogota, qu’on aime bien au Centre : « On en connaît beaucoup sur les bons habitats pour les tigres de Sibérie, mais très peu à propos de ce qu’est un bon habitat urbain pour l’homo sapiens. » Ce qu’il veut nous dire par là, c’est qu’on mène très peu d’études sur l’utilisation des espaces publics dans les villes. Pour être en mesure de lutter contre le pouvoir de l’anecdote, contre le pouvoir des médias sociaux où l’on met de l’avant des discours voulant que l’on soit envahi·e·s par les installations piétonnières, on a besoin de données. On a besoin de montrer que telle intervention a par exemple permis à plus de gens d’emprunter une rue à pied en toute sécurité. Je pense par exemple à la rue Jean-Brillant, près de l’Université de Montréal (UdeM) : avant d’implanter une rue partagée, le gouvernement municipal a réalisé des graphiques en pointes de tarte à partir de nos données afin de montrer l’écart entre le partage de l’espace et le débit réel de piétons. Plus de 90 % des usager·ère·s sont des piéton·ne·s alors que moins de 30 % de l’espace permet de circuler à pied. Ça leur a permis de justifier un réaménagement, de dire « voyez, il y avait un déséquilibre, le partage de la rue n’est pas équitable ».

Le CEUM souligne qu’on a besoin de ces données-là. Je pense que c’est là un esprit sociologique, bien qu’un peu positiviste : se dire « on va aller dans les rues voir ce qui se passe réellement » puis amener son petit calepin, son chronomètre et faire des décomptes. On est alors capables de montrer que des réaménagements ont des impacts directs sur l’utilisation de l’espace.

Siggi : Quand tu étudiais la sociologie, est-ce que tu t’imaginais faire ce genre de travail?

JV : Je n’avais pas nécessairement pensé travailler en aménagement pour un organisme à but non lucratif. Par contre, étudiant, j’étais assez impliqué politiquement. J’ai participé à fonder le mouvement de désinvestissement des énergies fossiles à l’UdeM. J’ai aussi été impliqué dans un syndicat. Mes études ont toujours été liées à la création d’actions collectives. En ce sens, il y a assurément une continuité entre mon métier et mes études.

Siggi : Jeune Julien ne serait pas si surpris alors!

JV: Exact! (Rires.)


CRÉDIT PHOTO: Alexandre Legault 

Mon enfantôme

Mon enfantôme

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Notice biographique : Sabrina est sociologue. Après l’expérience dont elle témoigne dans ce texte, elle a décidé de changer de sujet de recherche et d’explorer la question de la (non) reconnaissance sociale du deuil périnatal.

Fin avril 2010. Je prends un bain. Les paroles de Céline Dion emplissent la pièce :

On ne change pas
On met juste les costumes d’autres sur soi
On ne change pas
Une veste ne cache qu’un peu de ce qu’on voit

On ne grandit pas
On pousse un peu, tout juste
Le temps d’un rêve, d’un songe
Et les toucher du doigt
Mais on n’oublie pas
L’enfant qui reste presque nu
Les instants d’innocence
Quand on ne savait pas

Le volume est presque au maximum. Comme si, en occupant le plus d’espace possible, la musique pouvait faire rétrécir ma douleur. Une douleur sublimée (celle de Céline) contre une douleur crue (la mienne); une douleur en rimes contre une douleur sans mots; une douleur sculptée, réfléchie, domptée contre une douleur brouillonne, bancale, indisciplinée. Mais dans le dialogue de ces deux douleurs, je trouve l’espace qu’il me faut pour vivre ce moment qui, je le pressens, marquera le début d’une nouvelle ère pour moi. Je pose mes mains sur mon ventre et je chuchote : « hang in there little fella », en espérant qu’en lui demandant de coopérer, il pourra m’aider à conjurer le pronostic du médecin. « Tu es encore avec moi, je t’ai vu et entendu lors de la dernière échographie. Tu es là, quelque part. Je sens ta présence. Un spectre encore, sans doute… le voyage est long avant que tu te joignes à nous, mais la promesse est là. Ne fais pas marche arrière, ne retourne pas dans l’autre monde, reste avec moi… reste avec nous. »

Mes prières ne seront pas exaucées.

Une semaine plus tard, le verdict du radiologue est sans appel. Et comme ça, la vie qui venait à peine d’éclore en moi s’est éteinte, dans l’indifférence générale. L’issue était inéluctable, alors il n’y avait pas lieu d’essayer de l’infléchir. L’événement était courant, alors il n’y avait pas lieu de s’y appesantir. Je n’aurai pas de réponse à mes questions : je ne saurais jamais pourquoi un tel drame est arrivé (pourquoi faire? me faisait-on sentir), je ne saurais jamais si cela risquait d’arriver encore, si j’étais condamnée à vivre des déchirements à répétition. D’ailleurs, était-ce un drame aux yeux des autres? Était-ce un déchirement? Sa vie n’avait ému personne, sa mort non plus. Rien, il ne restait plus rien, pas même le souvenir de ce qui avait été pendant près de douze semaines. Comme je le lirais plus tard, sous la plume de Marie-Josée Soubieux[1], ce non-avènement s’est transformé en non-événement.

Je suis rentrée chez moi, le ventre vide, le cœur en mille morceaux. Mes larmes n’ont pas réussi à métamorphoser cette douleur en souvenir, ni cette existence, aussi courte fût-elle, en fantôme dont j’honore la mémoire. Il ne suffit pas de pleurer ses morts pour leur octroyer le statut de fantômes. Encore faut-il qu’on vous autorise à les pleurer, qu’on les pleure avec vous, qu’on leur fasse une place dans le royaume des fantômes. Mais il n’était qu’un spectre, il n’avait pas fait son entrée parmi nous, n’avait aucune existence sociale et tout l’amour que je pouvais lui porter et toute la souffrance que je pouvais ressentir à son départ ne suffiraient jamais à lui tailler une place parmi les fantômes. En dehors de moi, il n’était rien. Ma douleur n’avait pas de nom. Ne sachant que faire de ce trou béant que personne ne semblait voir, j’ai ravalé mes larmes et décidé d’avancer de la seule façon qui m’était offerte : ne plus penser à ce drame et surtout ne pas en parler.

Le souvenir de Little Fella et celui du drame se sont entremêlés, au point de ne plus former qu’une seule entité indivisible. Sans exutoire possible, ma souffrance avait donné naissance à un monstre. Mes stratégies d’évitement se sont affûtées. Avec les années, j’ai appris à mieux anticiper les situations « à risque », à détourner certaines conversations, à changer de chaîne à la moindre scène de femme enceinte. Mais mon monde se rétrécissait et donnait lieu à ce que David Foenkinos appelle « une géographie abîmée des libertés[2] ». Plus je fuyais ce monstre, plus il prenait d’ampleur. Et il ne manquait pas de se rappeler à mon souvenir à la moindre occasion. Sa morsure instillait alors un poison que je peinais ensuite à expurger.

La morsure la plus douloureuse fut celle infligée à la naissance de mon fils. Je pensais naïvement que le souvenir du drame s’apaiserait une fois que la vie m’aurait gratifiée d’un enfant. Il n’en fut rien. En prenant mon fils dans mes bras, en sentant sa peau, sa petite main qui se referme sur mon index, j’ai pris conscience de l’ampleur de la perte. C’est ce que Little Fella aurait dû être si la mort ne l’avait pas fauché prématurément. Je n’ai jamais autant pleuré son départ qu’à la naissance de mon fils. Ce n’était plus un spectre, c’était la promesse d’un enfant. Le monstre avait planté ses griffes dans mon cœur. Désormais, il me suivrait d’encore plus près. Cette danse funeste entre le monstre et moi allait durer cinq ans.

***

Septembre 2015. Je travaille depuis plus d’un an au Centre d’études et de recherche en intervention familiale (CERIF) comme professionnelle de recherche. En postulant, je savais que l’un des axes de recherche du centre était le deuil périnatal et que s’y tenaient des groupes de soutien au deuil périnatal. Je n’avais nullement l’intention de m’impliquer dans cette thématique. Personne ne savait ce que j’avais vécu, le tabou étant toujours de mise. Au bout d’un an, on me demande de contribuer à l’élaboration, ensuite à la coordination d’un projet de recherche sur le deuil périnatal en contexte migratoire. Le moment de la collecte de données approchant, la perspective d’être confrontée à mes anciens démons me terrorise. Pour me préparer à cette épreuve, je demande à assister au groupe de soutien au deuil périnatal en tant qu’« observatrice ». Ma requête est acceptée.

Le jour J arrive. Je prends une grande respiration avant de sortir de chez moi pour me rendre au groupe de soutien. Les 20 minutes du trajet à pied me paraissent s’égrener à la fois trop vite et trop lentement. Mes jambes me portent difficilement. Mon souffle se raccourcit à mesure que j’avance. J’ai passé cinq ans à fuir le monstre; aujourd’hui, je vais à sa rencontre. Cette démarche me paraît contre-intuitive; pourtant, je sens au fond de moi qu’elle est nécessaire. Une fois devant la porte, je vois les deux animatrices du groupe, plusieurs couples et quelques femmes venues seules. Ces silhouettes me paraissent d’abord menaçantes. Leur malheur sera-t-il contagieux? Vont-elles m’aspirer avec elles dans le trou noir que je m’évertue à fuir? Je n’ose pas croiser leur regard, de peur qu’elles me reconnaissent comme l’une des leurs, que mon secret « honteux » soit démasqué. Vais-je pouvoir retenir mes larmes? Les digues vont-elles céder?

La séance commence. Les unes et les autres se présentent et expliquent plus ou moins longuement les circonstances qui les amènent au groupe de soutien. Les récits se succèdent, les larmes aussi. Tout le monde s’écoute religieusement. On distribue des mouchoirs, des regards pleins de compassion, des mots d’encouragement. Ils évoquent la colère, la tristesse, la culpabilité, la peur. Moi, j’écoute, sans rien dire. Je suis à la fois désarçonnée et enivrée par cette parole décomplexée. J’essuie mes larmes discrètement en espérant, si quelqu’un les aperçoit malgré tout, qu’il ou elle les attribue aux récits poignants des autres et non à une expérience personnelle. À la fin de la séance, nous partageons ce avec quoi nous repartons. Mon tour arrive, et portée par une force insoupçonnable, j’évoque pour la première fois ma fausse couche. Je tremble en prononçant ces mots. Je brise le silence auquel les autres (et moi-même) m’ont condamnée et j’ai l’impression, en faisant cela, de braver le plus grand des interdits. L’inconfort de cette prise de risque est immense, mais si salutaire.

Ces personnes me permettent, à travers leur parole, de me libérer des liens du monstre. C’est ainsi qu’au fil des séances du groupe de soutien, sans parler de moi, simplement en m’abreuvant des mots des autres, j’arrive à retisser le fil de mon histoire avec Little Fella, à le désencastrer du souvenir de la souffrance, à le soustraire de l’ombre que faisait planer sur lui le monstre. Dans cet espace de parole unique, je découvre un monde où nos fantômes sont reconnus, accueillis et honorés. J’apprends désormais à apprivoiser ma peur, ma douleur et à laisser le fantôme de Little Fella prendre forme petit à petit. Je le porterai à présent en moi, je ne m’en détournerai plus. Nous sommes à jamais lié·e·s.

Je lui dédie ces mots. Je les écris pour honorer sa mémoire. La mémoire d’un fantôme dont on m’a d’abord privée, que j’ai ensuite fui, mais que j’ai fini par retrouver. Mon enfantôme.

[1] Marie-Josée Soubieux, Le berceau vide : deuil périnatal et travail du psychanalyste, Toulouse, Erès, 2013.

[2] David Foenkinos, Numéro deux, Paris, Gallimard, 2022.

La victoire de la gauche en Colombie : un fait historique

La victoire de la gauche en Colombie : un fait historique

Article rédigé par Shanned Morales

Le 19 juin dernier, la gauche a remporté la victoire en Colombie, ceci étant du jamais vu, car la droite a été au pouvoir depuis la proclamation d’indépendance en 1810. La Colombie a dû faire face à plusieurs épreuves pendant les 212 derniers ans[i], notamment la guerre des Mille Jours, le Bogotazo, la période Escobar et la victoire de la gauche. Est-ce que cette dernière fera un virage à 180 degrés en Colombie?

En ce jour de juin, les Colombien·ne·s attendaient avec impatience les résultats d’une élection qui, selon plusieurs experts, avait de bonnes chances d’entrer dans l’histoire du pays. Après des semaines, voire des mois, d’une campagne électorale riche en émotions, les seules choses qui unissaient un bon nombre de citoyen·ne·s étaient la tension et le vague pressentiment d’un changement politique à l’horizon. Lors de ce second tour de l’élection présidentielle, la polarisation de la société colombienne était plus tangible que jamais. Certain·e·s songeaient à la défaite de la droite, tandis que d’autres craignaient la victoire de Gustavo Petro, candidat de gauche et représentant du Pacte historique.  Les reproches des deux côtés, multipliés par le mandat d’Ivan Duque, président colombien des quatre dernières années, n’ont pas cessé cette journée-là. Les partisans de la droite accusaient ceux de la gauche d’être des communistes endoctrinés par Petro, leur leader  guérillero . La gauche accusait la droite d’avoir accru la tension sociale lors des grèves politiques en avril 2021 et d’avoir brisé les accords de paix. Enfin, les résultats sont annoncés, et le soupçon d’un changement se confirme : la gauche célèbre la victoire et la droite, stupéfaite, se tait. Bien que le nouveau président doive d’abord démontrer sa volonté de réforme ainsi que sa capacité à conduire son pays vers la paix, une lueur d’espoir règne en cette journée d’été.

Le 19 juin 2022, une journée historique : pourquoi la population colombienne a-t-elle voté pour la gauche?

Les dimensions politiques du résultat du scrutin sont immenses[ii] : c’est la première fois dans l’histoire de la Colombie que la gauche est au pouvoir législatif, 11 277 407 Colombien·ne·s ont voté gauche, les autres 10 562 894 ont voté pour la droite. De plus, le nombre de votant·e·s a été plus élevé en 2022[iii] qu’en 2018. C’est 39 002 239 Colombien·ne·s qui ont participé à la journée des élections, ce qui représente plus de la moitié de la population, tandis qu’en 2018, le nombre total de votant·e·s a été de 18 millions. Comment peut-on expliquer ce comportement surprenant et inhabituel de l’électorat? Le 3 août 2022, Christophe Ventura, directeur de recherche de l’institut des relations internationales et stratégiques (IRIS), a écrit une note de conjoncture[iv] en expliquant  les raisons possibles qui ont poussé les Colombien·ne·s à se décider pour la gauche :

« Comme dans d’autres pays latino-américains, c’est sur ce fond de crise économique et de défiance politique radicalisée, orientée contre un gouvernement sortant sévèrement sanctionné et, au-delà, contre les forces politiques traditionnelles, que s’est dénouée la séquence électorale colombienne. »

Le nouveau président lui-même a également fait un rappel de la situation économique du pays en disant que le peuple colombien était soumis à l’esclavage de la part des milliardaires, notamment les entrepreneurs qui vendent des immeubles à des prix très élevés aux gens pauvres. Enfin, il est possible que les paroles du discours de Petro dans la journée du 1er tour[v] aient convaincu les citoyen·ne·s de voter alors qu’il déclara :

« C’est le moment de la vie, pas le moment de faire un saut dans le vide, le changement est pour la vie, car on vise à classer la Colombie comme une puissance économique mondiale de la vie, il nous reste un million de votes pour remporter la victoire. »

La victoire de son parti alimente le discours héroïque encore plus. En effet, les premières paroles proclamées de Gustavo Petro en tant que président fraîchement élu ont été : « Aujourd’hui, étant un véritable jour historique, nous écrivons l’histoire, ce qui arrive est un vrai changement, un changement fondamental. [vi] En plus, afin de démontrer de l’unité et de l’harmonie, la gauche mise sur l’inclusion de tous les Colombien·ne·s, notamment la communauté afro-colombienne. « Après 214 ans, nous avons un gouvernement du peuple, le gouvernement des sans-noms de la Colombie. », a déclaré Francia Marquez, vice-présidente, lors de son discours le 19 juin dernier. Avant les résultats des élections, Mme Marquez tentait de convaincre les Colombien·ne·s de voter gauche pour vivre pleinement (vivir sabroso). Mais est-ce possible dans l’actuel contexte social et politique de la Colombie? Est-ce que la gauche sera capable de traduire ses paroles en actions concrètes et ainsi tenir ses grandes promesses auxquelles ses électeurs s’accrochent avec tant d’ardeur?

Des défis immenses et des attentes élevées envers Petro

Malgré la situation conflictuelle en Colombie, certains experts en politique sont optimistes sur l’entrée en mandat de Petro. Notamment, Yann Basset, professeur en sciences politiques de l’Universidad Del Rosario[vii] qui affirme : « Petro a une bonne volonté de changement, il a une envie d’aller très vite, il y aura une espèce de lune de miel, mais il devra démontrer sa capacité de gérer le pays.   Quant à Edwin Moreno[viii], diplômé en sciences politiques de l’Université de Sherbrooke et Colombien de souche, il donne son appui au président élu en déclarant : « Le nouveau président de la Colombie représente une gauche démocratique, modérée et progressiste, pareil à Justin Trudeau, premier ministre de gauche du Canada.» Basset et Moreno soulignent qu’afin de pouvoir accomplir les promesses que Petro a faites, il devra mettre en place une réforme fiscale et une réforme politique. Selon Basset, étant donné la situation économique et sociale de la Colombie, il faudra trouver des ressources pour résoudre les problèmes économiques du pays. Moreno signale que les partis d’opposition critiquent l’adoption d’une nouvelle réforme fiscale de 50 millions, mais cette fois-ci est différente, car Petro vise à supprimer les privilèges aux grandes entreprises, et ainsi récupérer 25 millions de pesos, même montant que Duque a déboursé aux dirigeants de ces entreprises lors de son entrée en mandat.

De leur côté, Yann Basset et Christophe Ventura, membres de l’IRIS déclarent que les Colombien·e·s espèrent que Petro puisse accomplir tout ce qu’il a promis pendant sa campagne électorale. « Il doit répondre à la crise économique et sociale postpandémie, il devra mettre en place une politique de protection sociale et avoir des perspectives d’emploi pour les minorités. » De surcroît, Basset et Ventura abordent le sujet du pouvoir des groupes criminels, notamment le Clan du Golfe, un groupe criminel de trafic de drogue, qui a déclenché une grève armée en mai dernier. « Le Clan du Golfe domine les Caraïbes et a paralysé la vie sociale et économique pendant une semaine pour démontrer son pouvoir. », ont-ils ajouté. Selon le journal El Espectador,[ix] cette grève armée a touché 5 régions, 11 départements et 119 municipalités en Colombie, et selon un rapport de la Juridiction spéciale de la Paix (JEP), 150 faits ont touché la population entre le 5 et le 6 mai 2022 dont 12 homicides et la destruction de 80 immeubles.

À une semaine de son entrée en fonction le 7 août 2022, l’ordre social de la Colombie est encore perturbé. Selon la revue Semana [x]en date du 25 juillet, on a dénombré 34 policiers assassinés et 68 autres blessés. Les départements les plus touchés par la tuerie policière sont Antioquia, Cauca, Narino, Cordoba, Sucre, Arauca, Caqueta, Santander et Norte de Santander. Selon les déclarations de Diego Molano, ministre de la Défense nationale[xi], le Clan du Golfe vise à mettre la force publique au pied du mur et à entamer des négociations, ce qui peut se traduire par le déclenchement d’une possible grève armée au fil des prochains jours. « La Colombie ne peut pas accepter qu’on mette un prix sur la vie d’un héros, notamment un policier, ou un soldat, et que cela reste dans l’impunité. », a déclaré Molano lors d’une réunion de sécurité à Sucre, au nord-ouest de la Colombie. De plus, le ministre a présenté les instructions de l’ancien président Ivan Duque, qui consistent à amorcer l’offensive contre les groupes criminels comme le Clan du Golfe. Mais du côté de Petro, il fait appel au pacifisme en demandant au Clan du Golfe : « Arrêtez les tueries, la voie du changement est la vie. » Lors de ses déclarations au Sommet du Pacte historique à Santa Marta, M. Petro a souligné que le Clan du Golfe a la possibilité d’avoir un démantèlement pacifique, mais il affirme que le groupe préfère se venger des dirigeants en tuant des membres du corps policier qui n’ont pas d’implication dans les problèmes du gouvernement.  Entretemps, le ministère de la Défense nationale de la Colombie offre une récompense de 500 millions de pesos colombiens (140,170CAD) pour attraper les responsables. De son côté[xii], Petro propose une solution : « Il faut aborder une politique de pacification, c’est difficile, mais il faut l’aborder, car cela entre en relation avec une nouvelle façon de comprendre le sujet du narcotrafic et de surmonter cette problématique. 

Alors que les partis d’opposition de l’extrême droite tentent de jeter le blâme sur Petro en ce qui concerne la situation conflictuelle du pays, des mouvements de solidarité sont à la défense des droits de la personne, notamment le Projet Accompagnement Solidarité Colombie, un collectif canadien établi au Québec[xiii] qui accompagne les communautés menacées et dénonce la violation de droits fondamentaux. Selon cet organisme, de nombreuses arrestations se sont produites quelques jours avant le second tour de l’élection présidentielle. Il est d’ailleurs écrit dans un article sur leur site Web que « ce type d’arrestation a pour effet de générer la peur et vise à briser la mobilisation sociale, enfreignant un droit fondamental des populations à s’organiser ».

L’accord de paix : un enjeu persistant en Colombie

 Rappelons que le 24 novembre 2016, Juan Manuel Santos, président de l’époque, a signé un accord de paix avec les Forces armées révolutionnaires de la Colombie (FARC), qui visait à proposer la paix entre le gouvernement colombien et les FARC. Le but premier était d’inviter la guérilla à déposer les armes et à cesser les attaques contre la population.  Selon Nelson Arturo Ovalle Diaz[xiv], professeur de criminologie à l’Université d’Ottawa, l’accord de paix comprend des éléments liés à la démocratie, à l’économie et à la justice transitionnelle. Cet accord était d’ailleurs davantage centré sur ce dernier élément :

« La justice transitionnelle prévoit aussi les mécanismes de dédommagement aux victimes du conflit armé, de recherche de la vérité historique, des garanties de non-répétition, ainsi que les instruments de réconciliation entre les divers membres et groupes de la société. » (p. 9).

Malgré que la signature de cette entente envisageât de mettre fin au conflit armé en Colombie, les Colombien·ne·s luttent encore contre la violence. À l’heure actuelle, l’insécurité règne partout en Colombie. Selon Maria Clara Calle Aguirre,[xv] journaliste pour la chaîne de télévision France 24, les accords de paix sont présentement en péril à cause de la réticence du président Duque : « À mi-mandat, le gouvernement d’Ivan Duque est accusé par l’opposition d’entraver la bonne marche des accords. Son parti, Centre démocratique, s’était opposé au référendum sur l’accord de paix d’octobre 2016. », a-t-elle affirmé. L’opposition du Centre démocratique, le Pacte historique qui est le parti politique de Gustavo Petro, président élu, est parti du bon pied en envisageant l’unité du congrès dont quatre des huit partis ont accepté d’y adhérer. Selon des données du journal El Tiempo, le Pacte historique possède 41 sièges au congrès ce qui représente un quart du total de sièges. Selon Ventura et Basset[xvi], le fait que Petro ait contacté Alvaro Uribe Velez, ancien président de la Colombie et chef de la droite, pourrait faciliter davantage les choses, car si les deux parties s’entendent bien, un accord national serait possible et les Colombien·ne·s pourraient enfin retrouver un peu la paix et « vivre au-delà des différences. »

Une victime du conflit armé prend la parole

Lorsqu’on parle de paix, il faut aussi parler de la guerre, du conflit armé qui a tué des milliers de Colombien·ne·s pendant plus de 60 ans.  En Colombie, plusieurs mouvements révolutionnaires notamment les FARC, l’Armée de libération nationale (ELN) et le paramilitarisme ont été créés dans le but de défendre les intérêts de la population et de la protéger de la « guérilla». Néanmoins, le paramilitarisme dont l’objectif était de « protéger » les citoyen·ne·s, est devenu un mouvement clandestin et dangereux :

« Même si l’État soutient ne pas avoir eu de politique officielle d’incitative à la constitution de groupes paramilitaires, il en a la responsabilité par l’interprétation faite de la loi qui les protègent et de ne pas avoir mis en œuvre les mesures nécessaires pour prohiber, prévenir et punir leurs activités. », est-il écrit dans un article[xvii] du site Web Projet Accompagnement Solidarité Colombie.

Selon Gina Carrasquilla, victime du conflit armé[xviii], l’entrée en mandat de l’ancien président Alvaro Uribe Velez, en fonction de 2002 à 2010, a marqué le début d’une période violente dans son village et aux alentours. Lors d’une entrevue avec L’Esprit libre, Mme Carrasquilla a partagé son témoignage des faits de corruption et de violence armée dont elle a été victime dans son village natal :

« Quelques jours avant les élections présidentielles, un chef d’un groupe paramilitaire a convoqué tous les leaders politiques, moi-incluse, pour une réunion dans un gallodrome de mon village, c’est pour cela que je dis qu’Uribe Velez avait un lien avec les paramilitaires. Le chef nous a obligés à voter pour Uribe, mais les gens ne voulaient pas voter pour lui, car tout le monde était partisan du parti libéral, mais monsieur le chef a dit : cela dit, 90 % des votes doivent être en faveur d’Uribe et le restant pour l’autre candidat. », a-t-elle raconté.

Selon elle, depuis l’arrivée des paramilitaires au village, l’enfer a commencé, des centaines de paysans ont été retirés de leur terrain, des centaines de personnes ont disparu ou ont été tuées par le groupe paramilitaire. On lui a posé la question sur le virage à gauche en Colombie, elle semble un peu sceptique, mais elle garde l’espoir que tout change pour le bien. « Je pense qu’il va falloir attendre plusieurs années que tout cela change, mais entretemps, beaucoup de gens vont perdre leur vie. », a-t-elle affirmé. Mais, malgré tout, elle croit qu’il y a une lueur d’espoir. « Avant de mourir, je souhaite que la Colombie puisse enfin retrouver la paix et la justice sociale, j’espère que la sagesse de Petro l’aide à résoudre cette problématique.  J’espère pouvoir retourner en Colombie un jour. », a-t-elle conclu.

De tels témoignages font preuve des grandes attentes du peuple colombien qui pèsent sur Gustavo Petro. Avec sa victoire historique, il n’a franchi que le premier pas vers une nouvelle ère de la politique colombienne. Même si une partie de la population se méfie de la bonne volonté de changement proposé par Petro, davantage de personnes commencent à lui faire confiance.  Depuis son entrée en mandat, le nouveau président est parti du bon pied, notamment avec la restauration des accords de paix.  Selon un tweet de Presidencia Colombia, publié le 21 août 2022, Petro vise à rétablir les accords de paix avec l’ELN en suspendant les arrestations et les extraditions des membres de la table de négociation pour pouvoir discuter des enjeux de l’entente de paix. Mais, au fils des prochains mois, le nouveau président de la Colombie devra proposer une solution à la problématique du narcotrafic et au démantèlement des groupes criminels.  

CRÉDIT PHOTO :  Shutterstock/ Yhaira Rincon  

[i] Wego Planet The Travelers’s guide, «Histoire de la Colombie : de l’ère précolombienne à nos jours », 2 aôut 2022, https://wego-planet.com/fr/histoire-de-colombie/

[ii] Redaccion El tiempo, «Resultados elecciones 2022: Gustavo Petro, nuevo president de Colombia», 19 juin 2022, https://www.eltiempo.com/elecciones-2022/presidencia/resultados-elecciones-en-colombia-2022-en-vivo-boletines-registraduria-681350

[iii] El Tiempo, « Resultados elecciones 2022 : Gustavo Petro, nuevo presidente de Colombia», 19 juin 2022, https://www.eltiempo.com/elecciones-2022/presidencia/resultados-elecciones-en-colombia-2022-en-vivo-boletines-registraduria-681350

[iv] Christophe Ventura, « Colombie : le défis d’une présidence inédite », 03 août 2022, https://www.iris-france.org/wp-content/uploads/2022/07/Note_AFD_Colombie_07-2022.pdf

[v] El Pais, «EN DIRECTO: Gustavo Petro da un discurso en la primera vuelta, elecciones colombianas 2022, El Pais, 19 juin 2022. https://www.youtube.com/watch?v=dtYZZGO9mQA

[vi] France 24,  «Pour la première fois, La Colombie élit un président de gauche, Gustavo Petro. France 24 », 20 juin 2022. https://www.youtube.com/watch?v=IQoVJD2DrqQ

[vii] Yann Basset, propos recueillis par Shanned Morales le 29 juillet 2022.

[viii] Edwin Moreno, propos recueillis par Shanned Morales le 27 juillet 2022.

[ix]  Redaccion Judicial, « Paro Armado: en dos dias hubo 150 afectaciones y 11 departamentos estan en zozobra », https://www.elespectador.com/judicial/paro-armado-segun-la-uia-de-la-jep-en-dos-dias-se-han-registrado-150-afectaciones/

[x] Semana, « La policia esta amenazada por los criminales : bajo el plan pistola los estan masacrando hasta en su casa y en dias de descanso », 27 juillet 2022, https://www.semana.com/nacion/articulo/la-escalada-violenta-contra-la-policia-ya-deja-32-muertos-historias-de-dolor-y-barbarie-contra-los-uniformados/202200/

[xi] MinDefensa Colombia, «Reunion de Seguridad en Corozal, Sucre », juillet 28 2022. https://www.youtube.com/watch?v=pNxy9As1ioE

[xii]  El Tiempo, «Llamado de Petro para que el ‘clan del Golfo’ frene ‘plan pistola’, el Tiempo », 29 juillet 2022. https://www.youtube.com/watch?v=94OQ4Cha7bo

[xiii]  Projet Accompagnement Solidarité Colombie, « Persécutions, stigmatisations et montages judiciaires comme stratégie de répression de la protestation dans le contexte électoral », 15 juin 2022, https://pasc.ca/fr/action/persecutions-stigmatisation-et-montages-judiciaires-comme-strategie-de-repression-de-la

[xiv] Ovalle Diaz, Nelson Arturo, « L’accord de paix en Colombie à la lumière du droit international interaméricain », , Revue générale de droit,  vol.49  Special Issue 2019 : https://doi.org/10.7202/1055488ar

[xv]  Maria Clara Calle Aguirre, « Quatre ans après les accords de paix, la Colombie toujours en proie à la violence »,26 septembre 2020, https://www.france24.com/fr/20200926-quatre-ans-apr%C3%A8s-les-accords-de-paix-la-colombie-toujours-en-proie-%C3%A0-la-violence

[xvi]  Christophe Ventura, Yann Basset, «Quelques perspectives après l’élection du Gustavo Petro », 11 juillet 2022, https://www.youtube.com/watch?v=W8-50a5Dd0Q

[xvii] Projet Accompagnement Solidarité Colombie, «Histoire  et analyse  du paramilitarisme  en Colombie, 30 septembre 2006, https://pasc.ca/fr/article/histoire-et-analyse-du-paramilitarisme-en-colombie

[xviii]  Victime anonyme, propos recueillis par Shanned Morales le 4 août 2022.

Les yeux d’ouragans : Cuba au-delà des enclaves de vacanciers

Les yeux d’ouragans : Cuba au-delà des enclaves de vacanciers

Remarque préliminaire : Le texte qui suit est le résultat d’entretiens informels dans un pays auquel l’accès est difficile pour les journalistes. D’une part, les noms et certains éléments qui permettraient d’identifier les personnes mentionnées dans ce texte ont été modifiés. D’autre part, il est possible que certains des faits mentionnés ne soient pas tout à fait exacts. Le but de ce récit est de dresser un portrait général et de raconter des expériences vécues par les Cubain·ne·s que nous ne souhaitions pas alourdir par des recherches documentaires. Merci d’en tenir compte lors de votre lecture.

L’œil d’un ouragan est cette zone d’accalmie en plein cœur de la tempête. Or, les complexes hôteliers tout inclus qui pullulent sur l’archipel marxiste-léniniste des Caraïbes sont des yeux d’ouragans à travers lesquels il est difficile de se rendre compte de la tourmente qui frappe l’écrasante majorité de la population de Cuba. Récemment, j’ai eu l’occasion de participer à une conférence à Varadero, organisée par la Fédération internationale des traducteurs (FIT) et l’Association cubaine des traducteurs et des interprètes (ACTI). Bien sûr, la conférence se déroulait dans un de ces hôtels tout inclus, le Melia international, sous les climatiseurs, avec un buffet abondant. Cela dit, je ne souhaitais pas y loger, et de toute façon, je n’en avais pas les moyens. Je m’étais trouvé une chambre dans un village avoisinant, Santa Marta, qui faisait énormément contraste. Les gens s’y promenaient à cheval, pas pour plaire aux touristes, mais par simple nécessité, faute de carburant. Les travailleur·euse·s s’entassaient donc dans des charrettes pour se rendre au travail. Il y avait quelques voitures, pas les gros bus chinois climatisés, mais des voitures de fabrication soviétique, dont les plus récentes dataient des années 1980 (Moscovita et Lada), et des voitures étatsuniennes rafistolées datant des années 1950 et 1940, voire des années 1930. J’ai eu l’occasion, grâce à la générosité de mes hôtes, de monter clandestinement dans une Moscovita (sans licence de taxi de touristes). Si l’on parle d’une décroissance possible au Canada (1), ici, elle existe, mais contrainte par la nécessité. On ne jette rien. Tout est recyclé.

Même si le but de ma visite à Cuba était de participer à une conférence, je n’ai pu m’empêcher de constater à quel point la précarisation qui érode nos modes de vie aux quatre coins de la planète est d’autant plus grave à Cuba. En fait, l’étendue de la misère qui s’y est approfondie depuis la pandémie est incomparable. Lors de la conférence, j’ai tout de même abordé l’anthropophagie en traduction, cette pratique culturelle tirant ses origines du Brésil et cherchant à cannibaliser la culture dominante pour riposter aux riches qui cannibalisent les pauvres (2). C’est un sujet on ne plus approprié dans un pays où l’on se demande si ce ne sont pas les Cubain·ne·s qui sont offerts, rôtis à la broche dans les buffets des hôtels tout inclus. La conférence m’a quand même permis de faire la connaissance d’auteur·e·s et de traducteur·trice·s cubain·e·s et latinoaméricain·e·s, dont Mateo Cardona (traducteur colombien de Gérard de Nerval et de Mikhaïl Bakhtine, entre autres), et Rodolfo Alpizar, traducteur cubain de Paulo Freire (La pédagogie des opprimés). On lui doit également l’introduction en Amérique latine de nombreux auteur·trice·s africain·e·s d’expression portugaise. Il me racontait comment son père avait introduit le poète nadaïste (3) Gonzalo Arango, surréaliste et contestataire, une véritable légende de la contre-culture des années 1960, natif de Medellín, à la population de Bogotá. Pour ce faire, ils avaient grimpé une tour servant au contrôle du trafic, en pleine rue, et avaient commencé à se déshabiller. Une grande foule s’était rassemblée et Arango avait commencé à lire un poème écrit sur dix billets d’un peso, le poème des dix pesos. 

« Parlamentos: burdeles políticos,

Bacanales de bla bla bla »

« Parlements : bordels politiques,

Bacchanales de bla-bla-bla » 

« Revolución no es tomar el poder

Con el pum pum para después

Defenderlo con el pum pum y así pasar

Todo el tiempo de pum pum en pum pum

Hasta la muerte » (4) 

« La révolution ce n’est pas prendre le pouvoir

Avec le pow pow pour ensuite

Le défendre avec le pow pow et ensuite 

Passer son temps de pow pow en pow pow

Jusqu’à la mort »

Après la conférence, je me suis rendu à La Havane pour connaître davantage le pays, un entre-deux situé à l’articulation d’un imaginaire utopique et d’une réalité de fange et de sueur, dont les représentations trahissent souvent sa réalité : un goulag des tropiques pour certains, une Mecque révolutionnaire pour d’autres. La plupart des mouvements de gauche des années 1970, y compris ceux du Québec, envoyaient certains de leurs membres couper de la canne à sucre, pour faire acte de solidarité envers la révolution cubaine, comme le racontait l’historien Donald Cuccioletta. Sur la terre ferme, en 2022, les choses sont plus nuancées.

En dehors des enclaves balnéaires, la réalité crue d’un désastre économique

L’embargo imposé par les États-Unis contre Cuba a été mis en œuvre à la suite de la nationalisation des entreprises étatsuniennes par Fidel Castro et dure tout au long des années 1960. De nos jours, Cuba est une destination prisée des Québécois·e·s, et ce, depuis les années 1990, lorsque le pays a ouvert ses frontières à la recherche de devises étrangères après la guerre froide et la perte du soutien de l’Union soviétique. Selon Don Carlos, économiste cubain à la retraite chez qui je logeais, avant ce tournant historique, Cuba ne manquait de rien. Je me souviens qu’il y a 20 ans, en vacances à Cuba avec mon père, on sortait à peine de ces installations balnéaires, qui constituaient des isoloirs par rapport au reste de l’île, pour ne pas avoir à subir les pénuries de viande, de lait, d’œufs, etc., sévissant au jour le jour, jusqu’à l’approvisionnement en denrées alimentaires.

À l’extérieur de ces enclaves, les temps ont été difficiles à partir des années 1990 ou de la « Période spéciale » : pas de carburant, pas d’huile de cuisson. Les transports se sont immobilisés du jour en lendemain. On utilisait du beurre de noix de coco pour cuisiner, et des plantes aux propriétés nettoyantes pour se laver ou laver les vêtements. Dans les deux dernières années, la pandémie et l’adoption d’une monnaie unique en 2021 (5) — le peso cubain — ont fait en sorte que les choses soient aujourd’hui encore extrêmement difficiles. Quelqu’un qui travaille pour le gouvernement gagne 300 pesos par mois. Le dollar canadien vaut 20 pesos dans les bureaux de change officiels, mais facilement quatre ou cinq fois plus sur le marché, plus près de la valeur réelle, qui change tout de même de jour en jour. Un appartement coûte 5 000 pesos par mois à La Havane. Le gouvernement fournit un carnet qui permet aux Cubain.e·s d’obtenir mensuellement des produits de base pour 400 pesos : sept livres de riz, un peu de haricots, de farine, d’huile, une livre de viande ou de poulet, un savon pour le corps et un autre pour la lessive. Tout le reste doit être obtenu comme faire se peut, à des prix généralement exorbitants, dans la mesure où les produits sont disponibles. Il n’y a pas de lait frais. Le lait en poudre coûte 1 000 pesos par sac. Les œufs coûtent entre 150 et 700 pesos la trentaine, selon l’endroit. Pour faire leurs achats, les Cubain·e·s utilisent également une monnaie virtuelle, sur une carte, qui doit être remplie au moyen de devises étrangères, soit achetées avec des pesos cubains, soit obtenues par d’autres moyens, dont le tourisme. Une paire de chaussures coûte 5 000 pesos; le reste des pièces de vêtement se vendent à des prix similaires. Ainsi, il n’est pas rare de voir les Cubains·e·s porter les mêmes vêtements tous les jours ou presque. Mes trois ou quatre ensembles de voyage semblaient un luxe en comparaison. Étant donné la situation, je vivais d’un régime de noix que j’avais apportées dans mes bagages et je buvais du café, pour ne pas faire exploser mon modeste budget. 

Par les temps qui courent, même lorsqu’on est étranger·ère, la vie peut coûter cher. Je logeais chez l’habitant pour environ 20 $ par jour à La Havane, mais, à sortir dans les rues, j’avais de la peine à trouver de quoi manger à des prix abordables. Bien des restaurants sont fermés, faute de produits à vendre ou faute d’électricité. Ceux qui sont ouverts ont des étals presque vides, les produits changent d’un jour à l’autre et sont parfois couverts de mouches ou de guêpes, ce qui n’inspire pas confiance. Tout le monde essaye de vendre pour survivre, et l’on peut souvent acheter des produits aux fenêtres des maisons. J’ai vu, par exemple, des pizzas avec du ketchup comme sauce tomate et un peu de fromage qui me semblait moisi. Oubliez le pepperoni ou les légumes, hors de prix. Les rues ont aussi des nids de poule à faire envier Montréal.

Évidemment, ce sont ces mêmes vendeur·euse·s de rue qui occupent la place la plus importante de l’économie de La Havane. Dépendant du produit recherché, on nous envoie cogner à la porte de telle ou telle maison. On vend, on revend et on revend encore. La prostitution est aussi répandue et donne lieu à un certain tourisme charnel dont nous avons vu les manifestations çà et là. Comme les livres ne se mangent pas, j’ai été en mesure d’acheter des premières éditions de livres des années 1960 et 1970, de la poésie révolutionnaire aux ouvrages de Fernando Ortiz, célèbre anthropologue cubain. Celui-ci a étudié entre autres les cultures africaines, dont la présence à Cuba est très importante, en raison de l’importation d’esclaves à l’époque de la colonisation espagnole. Par ailleurs, je me trouvais dans un quartier ou était répandue la pratique de la santeria, mélange de spiritualité africaine et de christianisme, amenée principalement par les esclaves yorubas du Bénin et du Nigeria actuels, et semblable au vaudou haïtien ou à la macumba (ou au candomblé) du Brésil, quoique distincte. Les livres coûtaient entre 200 et 1 000 pesos. En me rendant dans ces librairies aux livres poussiéreux empilés pêle-mêle, j’ai entrevu une vieille dame d’origine africaine, avec son attirail de santeria, une bruja, qui a offert de me lire le tarot. J’ai refusé poliment, mais arrivé à la librairie, je me sentais fondre, presque perdre conscience, comme si j’avais été victime d’un sort…

Les Cubain.e.s, un peuple solidaire et résilient 

De manière générale, il faut souligner la solidarité du peuple, dans une situation où les Canadiens·ne·s s’entretueraient probablement pour survivre. Non, La Havane, en dépit d’un manque d’à peu près tout, reste très sécuritaire. Les Cubain·e·s font preuve d’une résilience extraordinaire. J’ai rencontré des étranger·ère·s qui s’offusquaient d’une telle pauvreté, blâmant le régime et l’endoctrinement marxiste. Or, il ne faut pas oublier les conséquences de l’embargo, en grande partie la cause de cette situation, même si, aux dires de Don Carlos, Cuba n’a pas su profiter de sa prospérité pendant la guerre froide. Le pays se trouvait alors dans une situation de dépendance qui a préparé la catastrophe de la « Période spéciale ». 

Malgré ces conditions moins qu’idéales, l’éducation reste gratuite, et ce, jusqu’au doctorat. Au Canada, les frais de scolarité augmentent, sous prétexte d’inflation, sans que les salaires suivent. À Cuba, si certaines personnes hésitent à parler de la situation, d’autres, surtout les jeunes, s’en donnent à cœur joie. Même si l’on décrit souvent Cuba comme étant le théâtre de répressions violentes, Don Pedro m’expliquait que certaines des images vues sur les chaînes de télévision, montrant des policiers qui tiraient sur les gens, provenaient en fait de Turquie. Bien qu’on ne puisse vérifier cette assertion, il est clair, dans tous les cas, que les gens peuvent s’exprimer en pleine rue, contrairement aux gens d’autres pays que j’ai pu visiter, comme la Colombie (6), pays sur lequel j’ai récemment écrit un article, ou encore l’Algérie (7), pays sur lequel j’ai également écrit.

En me baladant dans les rues, j’ai parlé à Don Luis, un homme âgé qui vendait du kérosène dans des bouteilles de plastique. Il me disait : « Nous, à Cuba, on est maudits » (« somos jodidos »). Pas seulement en raison de l’embargo, car l’État a aussi sa part de responsabilité. « Les jeunes veulent voyager, vont au Nicaragua pour essayer de se rendre aux États-Unis. Il y a aussi des mouvements subversifs. Moi, je suis trop vieux et j’aime Cuba… Il faut continuer de lutter. »

Dans le parc central, de retour des boutiques de livres usagers, j’ai rencontré deux jeunes de Guantanamo, Alberto et Pedro, venus à La Havane pour chercher du travail, tâche rendue impossible par la nécessité d’obtenir toutes sortes de paperasse du parti. Alberto survit en faisant de petits boulots ici et là. « Aujourd’hui, je ne mange pas. J’espère manger demain. » Quand je lui ai dit que je travaillais sur ma thèse de doctorat, il m’a dit que je devrais faire une thèse sur la situation qui accable les Cubains·e·s.

En revenant vers mon logement, je passe devant un magasin d’État ou les Cubains·ne·s peuvent obtenir les denrées garanties par leur fameux carnet. Emilio, un homme maigre avec une croix sur le front et quelques larmes tatouées sous l’œil gauche, m’aborde : « J’ai passé 20 ans dans un hôpital psychiatrique et un an à la rue. » Il exprime son désespoir et termine en disant : « C’est ton devoir de retourner dans ton pays et de raconter ce que nous vivons ici à Cuba. » 

La relation entre le Canada et Cuba : aide importante ou pratique d’ignorance? 

C’est au problème de ne pas savoir et de se limiter à la fréquentation d’hôtels étrangers masquant la réalité cubaine que s’en prend cette modeste contribution. Si le Canada a apporté une aide prétendument importante, en fournissant des emplois et des devises, et en exploitant, par la même occasion, les plages cubaines, cette aide ne contribue en rien à l’indépendance de Cuba, et la majorité des gens en voient très peu les retombées. En fait, ce n’est qu’une autre manifestation de la pensée développementaliste, qui maintient un rapport de dépendance économique.

Don Carlos me disait que le Canada avait fourni une aide pour la reprise d’une mine d’exploitation de nickel, qui recevait auparavant une aide de technicien·ne·s de l’ancien bloc de l’Est, de la République démocratique d’Allemagne, de la Hongrie, de la Roumanie, de la Tchécoslovaquie et du Kazakhstan. Par contre, à une certaine époque, le Canada interdisait à certain.e.s des employé·e·s de la fonction publique de voyager à Cuba, notamment celles et ceux qui travaillaient au sein des services de renseignements, même si Cuba elle-même ne faisait pas nécessairement entièrement confiance à son grand-frère russe. Don Carlos devait par ailleurs, à un moment donné, aller en Union soviétique pour défendre et protéger les intérêts de Cuba. Si le Canada est un ami de l’État marxiste-léniniste, il n’éprouve aucun remords à laisser les Cubain·e·s affamé·e·s. Pas de paramilitaires comme en Colombie, même si les conditions de travail restent plutôt précaires. Pire encore, un hôtel récemment construit emploie des travailleurs.euses importés directement de l’Inde.

Paradoxalement, le moyen le plus efficace d’affaiblir le régime cubain, voire de le faire tomber, serait de lever l’embargo, l’économie de marché comme machine aliénante pouvant s’infiltrer presque partout et affaiblir les États qui se limitent à effectuer une capture des flux de capitaux. Il semblerait que les États-Unis aient simplement besoin d’un.e ennemi.e et de faire souffrir pour pouvoir déployer les efforts que leur commande la doctrine de la « Destinée manifeste ». En effet, les États-Unis s’imposent comme police du monde et s’arrogent le droit moral de faire souffrir ceux et celles qui ne sont pas d’accord avec eux, et le Canada suit de très près son voisin du Sud. Ce qui menace ladite sécurité nationale, ou le pouvoir d’un État, c’est la libéralisation des marchés, et pas les musulman.e.s, les anarchistes, ou les voyages à l’étranger, le fait de connaître d’autres réalités. Enfin, on dirait que les États-Unis et le Canada s’entêtent à faire la promotion de l’adage on ne peut plus faux selon lequel l’ignorance fait le bonheur.

Écrit d’un balcon de La Havane, dans une rue dont les édifices s’écroulent (il n’y a pas de ciment pour les réparer), les 5-6 juin 2022.

(1)  Pour en savoir, vous pouvez lire : https://www.ababord.org/Pourquoi-la-decroissance

(2) 

Pour en savoir davantage, veuillez consulter les ouvrages suivants :

Campos, Haroldo de, et María Tai Wolff. 1986. « The Rule of Anthropophagy: Europe under the Sign of Devoration ». Latin American Literary Review 14 (27) : 42‑60.

Cheyfitz, Eric. 1991. The Poetics of Imperialism. Translation and colonization from The Tempest to Tarzan. Oxford : Oxford University press.

Cisneros, Odile. 2012. « From Isomorphism to Cannibalism: The Evolution of Haroldo de Campos’s Translation Concepts ». TTR, 15‑44.

Vieira, Else Ribeiro Pires. 1998. Liberating Calibans:Readings of Antropofagia and Haroldo de Campos’ poetics of transcreation. London, US : Taylor and Francis.

(3) De « nada » en espagnol, qui veut dire « rien ». 

(4)  Il ne nous a pas été possible de retrouver le poème des dix pesos original. Nous avons donc décidé d’utiliser des extraits de poèmes représentatifs de l’œuvre d’Arango.

Source : Arango, Gonzalo. 1991. Todo es mío en el sentido en que nada me pertenece. Bogota : Plaza & Janes, p. 88 et 103

(5) Deux monnaies existaient à Cuba depuis 1994, l’une pour la population locale, et l’autre destinée aux touristes.

(6) Voir https://revuelespritlibre.org/en-colombie-plus-ca-change-plus-pareil-les-plus-recentes-peripeties-dun-etat-policier.

(7) Voir https://revuelespritlibre.org/sous-les-palmiers-dalger-une-question-de-poil.

CRÉDIT PHOTO: Alexandre Dubé-Belzile 

La victoire du hérisson ou la course de notre vie contemporaine

La victoire du hérisson ou la course de notre vie contemporaine

Le lièvre dit : « Une, deux, trois ! » et partit comme un tourbillon, arpentant le terrain. Le hérisson fit trois pas à peu près, puis se tapit dans le sillon et y demeura coi.

Quand le lièvre fut arrivé à grandes enjambées au bout de la pièce de terre, la femme du hérisson lui cria : « Me voilà ! » Le lièvre fut tout étonné et s’émerveilla fort. Il croyait bien entendre le hérisson lui-même, car la femme ressemblait parfaitement à son mari.

Le lièvre dit : « Le diable est là pour quelque chose. » Il cria : « Recommençons ; encore une course. » Et il courut encore, partant ainsi qu’un tourbillon, si bien que ses oreilles volaient au vent [i].

Le lièvre et le hérisson sont les personnages principaux d’un des nombreux contes des frères Grimm. Un pari fatal, une course manipulée, gagnée par le hérisson qui trompe le lièvre en plaçant sa femme près de la ligne d’arrivée. Après soixante-quatorze rondes dans lesquelles le lièvre essaie désespérément de rattraper le hérisson, il tombe à terre, mort.

À bout de souffle et pourtant loin du but, nous connaissons toutes et tous cette sensation. « Toujours trop de choses à faire, jamais assez de temps » pourrait devenir la devise de notre vie contemporaine. Le hérisson qui nous fait courir à en mourir nous est très familier. On sent sa présence partout : au travail, à l’école, à l’université, même dans les loisirs. Un monstre cynique qui nous regarde toujours, à tout moment. Nous ne pouvons pas le nommer, il nous glisse entre les mains. Pourtant, il est là, tout le temps.

Il est présent dans les petits gestes quotidiens : le regard fréquent sur la montre, les clics monotones sur les innombrables courriels non lus, les doigts rapides qui font défiler les nouvelles et les stories Instagram sur le téléphone. Il se montre également dans les statistiques d’épuisement professionnel et de dépression, dans les cliniques et cabinets remplis de gens vidés d’énergie, prisonniers et prisonnières d’un régime de temps toujours plus étroit. Avec un air moqueur, le hérisson est toujours déjà dans le sillon lorsque nous y arrivons. Même si nous courons comme un tourbillon – ce que nous faisons en effet – nous ne pourrons jamais gagner la course. Gris·e·s et amaigri·e·s, fatigué·e·s et épuisé·e·s, nous continuons à courir, inconscient  que nous avons déjà perdu. Comme le lièvre, nous courrons sans arrêt, avec toute notre force, sur la piste de course éternelle du hérisson.

Toutes les créatures étaient en joie, et le hérisson aussi.

Malléable et flexible, le hérisson peut prendre plusieurs formes, apparaissant dans une panoplie de sphères de nos vies. Ces derniers temps, il s’est présenté à moi à trois occasions.

Première apparition

La première occasion a été la lecture du livre News at Work du chercheur Pablo J. Boczkowski de 2010[ii]. Professeur en communication à l’université Northwestern aux États-Unis, Boczkowski s’intéresse depuis une vingtaine d’années aux changements de pratiques dans les salles de rédaction. Qu’a-t-il à voir avec le hérisson, allez-vous demander ? La réponse est aussi simple qu’inquiétante. La découverte troublante soulignée dans son livre est que, malgré que les journalistes publient de plus en plus d’articles, la diversité du contenu d’information est en déclin. À sa place, une pratique de surveillance et d’imitation des concurrents s’est développée, laissant le travail essentiel de journaliste – parler à des sources et faire des recherches – souvent réduit au strict minimum nécessaire.

Boczkowski n’est ni la première, ni la seule personne à conclure que le travail journalistique subit une métamorphose profonde. Toutefois, son livre décrit avec une intensité qui fait frémir comment les médias ont atteint un niveau de vitesse si extraordinaire que la richesse de perspectives sur notre monde s’effondre de plus en plus. Invisible mais confiant, le hérisson est confortablement assis dans les salles de rédaction. Il y a introduit une culture guidée par la devise « faire plus avec moins » (« doing more with less »)[iii]. En effet, les journalistes du Canada confirment qu’elles et ils ont moins de temps pour la recherche tandis que leurs heures de travail ont augmenté[iv]. Dans la même veine, une étude internationale réalisée dans 32 pays révèle que la raison principale en faveur de l’usage de l’intelligence artificielle dans les salles de rédaction est de « rendre le travail de journaliste plus efficace »[v]. Si le hérisson est capable de faire croire aux journalistes que leur but est l’efficience, sa présence permanente est plutôt préoccupante. Cet état des choses pose la question de la santé du journalisme, notamment comment il peut satisfaire à sa mission sociale et démocratique si le temps pour vérifier soigneusement les informations s’amenuise. Le hérisson ne s’inquiète pas; il regarde par-dessus l’épaule des journalistes, montre du doigt les métriques les plus récentes, les gazouillis fraîchement publiés, les nouvelles apparaissant sur les sites des autres médias. Mais quelle que soit la vitesse à laquelle elles et ils travaillent, les journalistes ne pourront satisfaire aux exigences du hérisson.

Quand le lièvre arriva à l’autre bout du champ, le hérisson lui cria : « Me voilà ! » Le lièvre, tout hors de lui, dit : « Recommençons, courons encore. »

Deuxième apparition

La deuxième occasion est survenue un après-midi pluvieux du mois de mai à Montréal. « Slow Scholarship » était le titre d’un atelier réflexif organisé cette journée-là par deux étudiantes au doctorat en management à HEC Montréal. Face aux pressions de plus en plus élevées sur les chercheur·e·s, le but de l’activité consistait à réfléchir ensemble à une science « lente » ou « ralentie », une sorte de contre-projet à la managérialisation de l’université. L’idée principale du projet tenait au fait que les lois capitalistes influencent de manière croissante la recherche, forçant les scientifiques à « produire » des connaissances le plus vite et efficacement possible. Inspiré·e·s par cette idée, une trentaine de professeur·e·s et étudiant·e·s du programme conjoint de doctorat en administration des quatre universités de Montréal ont échangé pendant trois heures sur leurs expériences et leurs idées pour un monde universitaire plus sain – pour les chercheur·e·s et les étudiant·e·s, mais aussi pour les fruits de leurs travail et leur contribution à la société.

Plusieurs participant·e·s se sont mis·e·s d’accord sur l’existence actuelle d’un double discours : d’un côté, on fait valoir qu’un changement des pratiques académiques serait une idée rafraîchissante (ce que l’intérêt pour une suite à l’atelier semble confirmer); de l’autre côté, on continue à suivre le moule de l’efficience, le même vieux sillon. « Le sentiment de ne jamais être assez », dit une professeure, montre à quel point on a « internalisé une culture toxique », notamment la tendance plutôt destructrice de quantifier la science. Une autre personne ajoute que le nombre d’articles publiés, les montants de financement reçu, le nombre de projets en cours et le nombre d’étudiant·e·s supervisé·e·s sont souvent les indicateurs clés pour mesurer le succès en recherche. En parallèle, les participant·e·s font part de leurs expériences et affirment que de moins en moins de temps est consacré aux conversations spontanées, au soutien mutuel, aux arrêts mentaux pour se poser des questions sur ses pratiques. Dans ce contexte, l’expression « faire plus avec moins » est de nouveau évoquée. Le désir du groupe présent lors de l’atelier est clair : promouvoir une culture universitaire qui encourage des approches novatrices, des projets de recherche audacieux et des points de vue critiques nouveaux. Soulagé·e·s de partager les mêmes inquiétudes, mais tout de même un peu désemparé·e·s par l’évolution du monde dans lequel nous naviguons, nous rentrons à la maison, sous la pluie montréalaise.

Je ne dis pas non, répondit le hérisson ; je suis prêt à continuer tant qu’il te plaira.

Ce ne sont là que deux exemples de milieux où l’on rencontre le hérisson; en fin de compte, il a déjà conquis la plupart de nos espaces de vie. Mais c’est notamment sa troisième apparition qui m’a permis de le saisir dans son entièreté.  

Troisième apparition

Sans pour autant prendre la forme d’un hérisson, le phénomène figure comme objet principal du livre Aliénation et accélération de Hartmut Rosa[vi], sociologue allemand et maître à penser d’une théorie critique nouvelle, paru pour la première fois en 2010. Si nous n’arrivons pas à donner un nom au phénomène qui accompagne – voire façonne – notre vie, Hartmut Rosa le fait pour nous : il l’appelle « accélération sociale ». Selon Rosa, le hérisson incarne ainsi la quintessence de la « modernité tardive ». Il serait ainsi né du cadre tripartite de l’accélération technique (nouveaux moyens de communication, de transport et de production), de l’accélération du changement social (transformation de la société à des intervalles plus courts) et de l’accélération de la vitesse de la vie. Basé sur ces trois développements parallèles, le sociologue définit l’accélération sociale comme l’« augmentation des taux d’obsolescence de la fiabilité des expériences et des attentes »[vii]. Il nomme deux moteurs pour ce développement : le moteur social, représentant l’esprit compétitif de l’économie capitaliste que l’on trouve presque partout – de la politique à la science et aux arts – ainsi que le moteur culturel, représentant la « promesse de l’éternité » qui nous incite à exploiter la vie terrestre au maximum. Ces phénomènes ne sont pas entièrement nouveaux; notre hérisson n’est pas aussi jeune qu’on pourrait le penser. Rosa explique qu’il accompagne nos sociétés depuis longtemps, mais qu’il est devenu plus gros et plus possessif au cours des dernières décennies.

Une nouvelle dynamique s’y est ajoutée sous la forme d’un paradoxe. Selon le chercheur, les nouvelles techniques qui sont censées nous aider à gagner du temps débouchent sur une « explosion des options du monde »[viii]. Ce qui semble être la réalisation d’un vieux rêve de l’humanité (toutes les options à portée de main!) devient cependant une chimère, un cul-de-sac qui conduit l’humain-lièvre à la course éternelle. Rosa cite une idée clé du philosophe Hans Blumenberg pour expliquer ce dilemme : il y a un énorme écart entre le temps universel perçu et le temps de vie individuel. Le temps universel, c’est le hérisson ; le temps de vie, c’est le lièvre. Le temps universel nous trompe constamment; il y a toujours plus d’options que ce que l’on peut en vivre dans une seule vie, mais nous avons du mal à l’accepter. Au contraire, l’accélération du temps apparaît comme une solution miracle à ce dilemme : nous essayons de vivre plus vite afin de multiplier la somme de nos expériences. Comme les deux exemples cités plus haut l’illustrent, nous compressons nos tâches à accomplir à l’intérieur de périodes temporelles de plus en plus courtes, avec de moins en moins de temps libre entre elles, dans le but ultime de rendre tout encore plus efficient. Voilà le cœur du problème : la recherche de l’efficience totale ne peut multiplier ni notre bonheur de vie, ni notre valeur en tant que membre de la société. Cette prise de conscience (ou le refoulement de celle-ci) plonge de nombreuses personnes dans la dépression ou l’épuisement totale. Comme le lièvre, nous courons le risque d’ajouter continuellement un tour de course après l’autre, jusqu’à à en mourir. Voulons-nous nous rendre jusqu’à la soixante-quatorzième ronde ?

Se débarrasser de son costume de lièvre

Les trois apparitions du hérisson peuvent être vues à la fois comme une révélation et une source de frustration, précisément parce qu’elles montrent que nous semblons nous accommoder de notre costume de lièvre en sachant indirectement qu’il s’agit plutôt d’une camisole de force. Sentez-vous la présence du hérisson lors de la lecture de sa mini-biographie ? Quelle est la solution si nous ne pouvons pas gagner la course contre lui ? Y en a-t-il une ? Que pouvons-nous faire pour nous débarrasser de notre costume de lièvre ?

Pour étancher notre soif du temps – ou plutôt notre soif de vaincre le temps –, il ne sera pas suffisant de demander au hérisson de nous en fournir davantage[ix] ou de lire des guides sur la « gestion du temps » qui, ironiquement, nous proposent même d’augmenter encore plus notre rendement par unité de temps, comme l’écrivait Hartmut Rosa en 2010[x]. Que devons-nous « gérer » en fait ? Le hérisson craindra plutôt un mouvement collectif ou une transformation à l’échelle politique et institutionnelle. Aller au-delà du niveau individuel était l’une des conclusions de l’atelier sur la science lente, qui résonne avec le point de vue de Rosa lorsqu’il affirme que le phénomène de l’accélération est profondément ancré dans nos structures sociétales[xi]. On peut déjà voir émerger les premiers indices de réflexions qui naissent, de contre-tendances qui se consolident, de théories qui se forment. Un véritable changement sociétal et culturel semble pourtant loin, car pour cela nous devrions toutes et tous d’abord admettre l’existence du hérisson. Plus encore, selon le sociologue, il faudra admettre que notre rôle de lièvre et les normes temporelles sous-jacentes ne sont pas des phénomènes donnés, mais « socialement construits et politiquement négociables »[xii]. Cette prise de conscience nécessite une conversation publique ouverte et honnête afin de donner un nom, une forme, une couleur, un ton et une âme au phénomène épineux de la modernité tardive et de la vie contemporaine qui est la nôtre.

[1] Wikisource, « Contes choisis des frères Grimm/Le lièvre et le hérisson », 25 mai 2022. https://fr.wikisource.org/wiki/Contes_choisis_des_fr%C3%A8res_Grimm/Le_li%C3%A8vre_et_le_h%C3%A9risson

[2] Pablo J. Boczkowski, News at Work. Imitation in an Age of Information Abundance. The University of Chicago Press, 2010.

[3] Will Mari, Newsrooms and the Disruption of the Internet. A Short History of Disruptive Technologies, 1990-2010. Routledge Focus, 2022.

[4] Heather Rollwagen, Ivor Shapiro, Lindsay Fitzgerald, Geneviève Bonin et Lauriane Tremblay, « Country Report. Journalists in Canada », Worlds of Journalism Study, 18 octobre 2016. epub.ub.uni-muenchen.de/29701/1/Rollwagen_Journalists_in_Canada.pdf

[5] Charlie Beckett, « New powers, new responsibilities. A global survey of journalism and artificial intelligence », London School of Economics, 18 novembre 2019. blogs.lse.ac.uk/polis/2019/11/18/new-powers-new-responsibilities/

[6] Hartmut Rosa, Beschleunigung und Entfremdung. Entwurf einer Kritischen Theorie spätmoderner Zeitlichkeit. Suhrkamp, 2013.

[7] Ibid., p. 23 (traduit de l’allemand par l’autrice)

[8] Ibid., p. 41 (traduit de l’allemand par l’autrice)

[9] Maggie Berg et Barbara K. Seeber, The Slow Professor: Challenging the Culture of Speed in the Academy. University of Toronto Press, 2016.

[10] Hartmut Rosa, Beschleunigung und Entfremdung. Entwurf einer Kritischen Theorie spätmoderner Zeitlichkeit. Suhrkamp, 2013, p. 50 (traduit de l’allemand par l’autrice)

[11] SWR1 Leute, « So kann man freie Zeit genießen | Soziologe Hartmut Rosa », 20 février 2022. www.youtube.com/watch?v=k82ULq0cpA4

[12] Hartmut Rosa, Beschleunigung und Entfremdung. Entwurf einer Kritischen Theorie spätmoderner Zeitlichkeit. Suhrkamp, 2013, p. 83 (traduit de l’allemand par l’autrice)

CRÉDIT PHOTO: ROSANNE SCHROPP

Chili: la révolution intersectionnelle

Chili: la révolution intersectionnelle

Cet article est d’abord paru dans le numéro 92 de nos partenaires, la revue À bâbord!

Un texte de Ricardo Peñafiel 

Le 11 mars 2022, Gabriel Boric est assermenté comme Président de la République du Chili avec un agenda politique modéré mais néanmoins féministe, plurinational, écologiste et de défense des droits humains et sociaux. Sans appuis suffisants au Congrès, son gouvernement devra compter sur la Convention constituante et, paradoxalement, sur la pression populaire pour mener à bien les réformes nécessaires à la « dénéolibéralisation » du pays. Entre la rue et les urnes, la révolution chilienne avance à pas lents mais fermes.

Parler de révolution pour référer aux changements politiques qui ont lieu au Chili depuis le soulèvement populaire du 18 octobre 2019 (18-O) peut paraître exagéré. Malgré un processus constitutionnel qui mettra sans doute un terme à la Constitution dictatoriale et néolibérale de 1980 et l’élection d’un président issu du Printemps chilien (2011)[i] et d’une gauche parlementaire relativement radicale, peut-on réellement parler d’une révolution en cours au Chili ? Oui, si l’on prend en considération les principales actrices et acteurs de cette révolution, soit les mouvements sociaux – appuyés par une mobilisation massive de plus de 50% de la population dans des manifestations en tout genre – qui ont réussi à promouvoir des changements politiques et culturels beaucoup plus profonds que tout ce que pourra faire le nouveau gouvernement ou l’Assemblée constituante.

« Le néolibéralisme naît et meurt au Chili »

La consigne issue du soulèvement a beau prétendre que « le néolibéralisme naît et meurt au Chili », le gouvernement Boric n’a pas une majorité suffisante au Congrès (des deux chambres législatives) pour faire adopter les réformes nécessaires à un tel démantèlement du néolibéralisme enchâssé dans la Constitution de 1980. En attendant la fin de travaux de la Convention constitutionnelle en juillet, puis leur ratification par plébiscite le 4 septembre 2022, le gouvernement aura beaucoup de difficulté à faire approuver des réformes substantielles. Il continuera à faire face aux attaques incessantes de la droite et du centre ainsi que des médias traditionnels qui, craignant la perte de leurs privilèges, critiquent systématiquement toute initiative du gouvernement autant que de la Constituante.

Néanmoins, après seulement un mois au pouvoir, le gouvernement a déjà abandonné les 139 accusations portées au nom la Loi de sécurité de l’État et a accéléré le processus d’une Loi d’amnistie pour l’ensemble des détenu·es politiques du soulèvement, en plus d’ouvrir une table de discussion pour la réparation des victimes de la répression. Il a également mis un terme à l’état d’exception dans le WallMapu (le territoire du peuple autochtone mapuche) ; a signé l’Accord international environnemental d’Escazú ; a signé la nouvelle loi des eaux, accordant la priorité à la consommation humaine (au-dessus de l’agriculture ou des mines) ; a présenté un projet de loi pour éliminer la dette étudiante et réformer le système de crédit étudiant ; a ouvert les discussions pour une augmentation du salaire minimum et une diminution de la semaine de travail (de 45h à 40h!) ; etc.

La Convention constitutionnelle

Pièce maîtresse de la dénéolibéralisation du Chili, la Convention constitutionnelle est également un acquis direct du soulèvement du 18-O. Le 25 novembre 2019, pour sauver sa peau après un mois de manifestations nationales massives et quotidiennes demandant sa destitution, le gouvernement Piñera signe l’Accord pour la Paix sociale et la Nouvelle Constitution avec la plupart des partis d’opposition. Les manifestations se sont poursuivies avec autant sinon plus d’intensité, méfiantes d’un « accord » signé « entre quatre murs », « dos au peuple », par « les mêmes qui nous ont trahis pendant plus de 30 ans », comme le disent les manifestant·es interviewé·es en décembre 2019 et janvier 2020. Toutefois, Piñera est parvenu à terminer son mandat grâce à l’appui des partis politiques qui ont fini par perdre pratiquement toute légitimité, avec des taux de confiance de 2% en décembre 2019, selon une étude du Centre d’études publiques (CEP)[ii].

La pandémie a finalement contraint le mouvement de contestation à se réarticuler, notamment dans des initiatives pour pallier la faim due au confinement, sans aide étatique, avec des soupes populaires autogérées, regroupées sous la devise « seul le peuple aide le peuple » et autour desquelles s’organisaient des Cabildos Abiertos (Assemblées populaires) délibérant autour de la nouvelle Constitution. La grande majorité (44%) des 155 délégué·es à la Convention constituante viennent d’ailleurs de mouvements sociaux et se regroupent sous des bannières qui évoquent le mouvement de protestation comme Assemblée populaire pour la dignitéLa liste du peuple ou Approbation-Dignité[iii].

Lors du référendum sur le processus constitutionnel du 25 octobre 2020, 80% des suffrages ont approuvé la mise sur pied d’une Convention constituante sans participation des partis politiques. Une majorité presque aussi grande de délégué·es de gauche et d’indépendant·es s’est dessinée lors des élections des délégué·es à la Convention constitutionnelle, les 15 et 16 mai 2021. Cette Assemblée constituante se distingue, entre autres, par sa parité parfaite hommes/femmes, par des places réservées aux Premières Nations et par des mécanismes participatifs qui ont permis à près de deux millions de citoyen·nes de promouvoir des projets d’articles constitutionnels. Très tôt, la Convention a affiché ses couleurs en élisant à sa présidence la professeure de linguistique et militante mapuche pour les droits linguistiques des Premières Nations Elisa Loncón, puis la chercheure en santé environnementale, féministe et déléguée de la liste Assemblée populaire pour la dignité Maria Elisa Quinteros.

Parmi les premiers articles déjà approuvés, on remarque la fin de « l’État subsidiaire » (néolibéral), subordonné à la « liberté » du marché, qui se voit remplacé par un « État social et démocratique […] plurinational, interculturel et écologique […] solidaire [et] paritaire [reconnaissant] comme valeurs intrinsèques et inaliénables la dignité, la liberté, l’égalité substantive des êtres humains et sa relation indissoluble avec la nature. La protection et garantie des droits humains, individuels et collectifs sont le fondement de l’État et orientent toute son activité ». Parmi ces droits fondamentaux, on remarque également l’apparition de nouveaux droits, sexuels et reproductifs, le droit à l’identité de genre et les droits de la nature, reconnue comme « sujet de droits », engageant entre autres l’État dans une lutte contre les changements climatiques et la dégradation environnementale.

Sur le plan de la structure de l’État, la nouvelle constitution abolirait le Sénat pour le remplacer par une Chambre territoriale chargée d’assurer une représentation territoriale décentralisée (État régional). Les travaux se poursuivent quant aux détails des droits socio-économiques comme l’éducation, la santé, le travail, le logement, la sécurité sociale ou l’eau, qui sont actuellement subordonnés aux « droits » des entreprises privées. De même, pour les droits humains, on parle de la création d’un Bureau de la défense du peuple (Defensoría del Pueblo), de la pleine intégration des engagements internationaux dans la constitution et de la réforme en profondeur de la police (carabiniers), responsable d’une violation systématique des droits humains[iv] notamment durant la répression du soulèvement du 18-O.

« La révolution sera féministe ou ne sera pas »

Ces changements constitutionnels ne seront que de nobles intentions s’ils ne se traduisent pas en lois et politiques concrètes. Devant faire face à la réaction des anciens pouvoirs et cherchant à gouverner de manière « pragmatique », le gouvernement Boric ne pourra pas et ne cherchera pas à faire une révolution. Comme le disait Boric dans son discours de victoire du 19 décembre 2021, « …nous allons avancer à petits pas, mais de pied ferme ». Toutefois, la révolution a déjà eu lieu. Elle a été fomentée par toutes les luttes qui ont précédé le 18 octobre 2019 et par toutes les actions et nouvelles luttes qui l’ont suivi.

D’abord il y a eu les luttes pour les droits humains qui n’ont jamais cessé de se battre pour la justice et contre l’impunité que la postdictature chilienne a voulu imposer comme gage d’une « démocratie stable ». Ensuite, les luttes étudiantes qui, en 2011, sont parvenues à engendrer le plus grand mouvement de contestation globale depuis la fin de la dictature. Les luttes des Mapuches, également, contre l’occupation de leurs terres par des compagnies extractivistes et un état colonial et dont le drapeau est devenu l’un des symboles de la révolte, comme on peut le voir dans l’image ci-contre. Et ainsi de suite, les luttes écoterritoriales se sont jointes à celles pour le logement, en faveur des droits des migrants, pour la diversité, contre les pensions privées (No+ AFP), et à un ras-le-bol généralisé qui ne se battait plus pour une cause particulière, mais contre le système autoritaire, classiste, raciste, machiste, colonial, extractiviste et néolibéral.

On pourrait dire, à la suite de cette consigne de la révolte, que « la révolution sera féministe ou ne sera pas ». Cette révolution est non seulement féministe, mais surtout intersectionnelle. Elle s’inscrit dans la nouvelle vague féministe latino-américaine qui, tout en luttant pour le droit à l’avortement (avec le foulard vert comme symbole) dénonce toutes les violences (Ni una más [Pas une de plus]) et toutes les formes de domination. Après le « Pañuelazo » (grand coup de foulard [vert]) de février 2018, il y a eu le Mai féministe, une longue grève étudiante féministe entre avril et juin 2018, puis la journée de Grève féministe du 8 mars 2019 qui a regroupé plus de 200 000 personnes à Santiago, comme un prélude du soulèvement. La Grève féministe du 8 mars 2020, en pleine révolte, a regroupé deux millions de personnes à Santiago seulement, marquant la reprise du soulèvement après une trêve d’été.

On se souviendra aussi de la chorégraphie féministe « Un violeur sur ton chemin » qui a fait le tour du monde après avoir été créée dans des manifestations féministes de la révolte chilienne. Les féministes chiliennes, organisées notamment autour du Collectif 8 mars, ont déjà réussi à imposer des changements sociaux d’une ampleur révolutionnaire. Le postulat d’égalité à l’origine de leurs luttes et réflexions s’articule à l’ensemble des autres luttes dans un féminisme intersectionnel, éco-territorial, décolonial, queer, pour la défense des droits de toustes, etc.

Le discours féministe, plurinational, écologiste et de défense des droits humains du gouvernement et les symboles comme la parité et la représentation autochtone à la Constituante ne sont que le reflet de cette révolution intersectionnelle qui continuera à s’étendre dans l’espace politique en reconstruction autant que dans le social.

CRÉDIT PHOTO: Flickr/Mediabanco Agencia

[i] Voir à ce sujet le texte du même auteur dans À bâbord!: « Le printemps en hiver », no 43, 2012. En ligne : https://www.ababord.org/Le-printemps-en-hiver

[ii] Centro de Estudios Públicos (CEP), Estudio Nacional de Opinión Pública, n° 84, décembre 2019 [En ligne] [https://www.cepchile.cl/cep/site/docs/20200116/20200116081636/encuestacep_diciembre2019.pdf]

[iii] La dignité est l’un des principaux symboles du soulèvement dont le principal lieu de rassemblement a été renommé « Place Dignité » (Plaza Dignidad).

[iv] Selon le rapport de la Mission québécoise et canadienne d’observation des droits humains au Chili ayant eu lieu du 18 au 27 janvier 2020 et à laquelle l’auteur a participé. Crise sociale et politique au Chili 2019-2020 Des atteintes systématiques et généralisées aux droits humains, Montréal, Centre international de solidarité ouvrière (CISO), 2020. https://www.ciso.qc.ca/wordpress/wp-content/uploads/Rapport-FR-Mission-DDHHFINAL.pd