G20 de Toronto : histoire et mémoire d’une répression policière

G20 de Toronto : histoire et mémoire d’une répression policière

Plus d’une décennie après les évènements du G20 de Toronto, quelque 1100 arrêté·e·s s’apprêtent à tourner la page. Le 19 octobre 2020, la Cour supérieure de l’Ontario a approuvé l’entente à l’amiable conclue en août entre les représentant·e·s des arrêté·e·s et la Commission des services policiers de Torontoi. Les membres du recours collectif avaient jusqu’au 16 février pour réclamer leur part du dédommagement financier de 16,5 millions de dollars prévu par l’ententeii. À cela s’ajoutent les excuses formelles de la police, une premièreiii

Les 26 et 27 juin 2010, le centre-ville de Toronto accueille le sommet du G20. Au rendez-vous, les chefs d’État et représentant·e·s des grandes puissances mondiales, mais aussi 21 000 policier·ère·s et agent·e·s de sécurité, déployé·e·s dans les rues de la métropoleiv.  

Sur les milliers de manifestant·e·s rassemblé·e·s au courant de la fin de semaine, environ 1100 sont arrêté·e·s et détenu·e·s dans des conditions portant atteinte aux droits fondamentaux. Dix ans plus tard, elles et ils recevront entre 5000 et 24 700 dollars par personne. L’entente stipule également que le Service de police de Toronto s’engage à modifier certaines de ses pratiques, en plus de présenter des excuses publiques pour la première fois de l’histoire des forces de l’ordre canadiennes. Cette compensation est-elle jugée suffisante par les personnes arrêtées sans motif valable, victimes de ce qui a été qualifié de « plus massive compromission des libertés civiles de l’histoire du Canadav »? 

Abus de pouvoir 

À bord de l’autobus qui devait l’emmener de Montréal à Toronto, Sonia Palato est informée par un groupe de militant·e·s des mesures de sécurité et des recours légaux en cas d’arrestation. « Mais je ne me sentais vraiment pas concernée, parce que de toute façon, j’allais juste participer à des manifestations légales, comme en touriste », se souvient l’étudiante, qui avait à l’époque 21 ans.  

Sur place, elle est témoin de peu de grabuge, et n’aperçoit que de loin les affrontements entre les forces de l’ordre et les manifestant·e·s. Comme une centaine d’autres Québécois·es, qui ont fait la route pour participer aux manifestations dans le cadre du G20, elle passe la nuit dans le gymnase de l’Université de Toronto. Aux alentours de sept heures du matin, elle est réveillée, un fusil pointé sur la tête. Encore endormie, Mme Palato ne comprend pas ce qui lui arrive : elle croit d’abord que l’opération policière en cours a pour but d’arrêter quelques manifestant·e·s ciblé·e·s durant le rassemblement de la veille par les forces de l’ordre. Rien ne lui laisse à penser qu’elle est en train d’assister à sa propre arrestation.  

Ce n’est que trois ou quatre heures plus tard que toutes les personnes présentes dans le gymnase se font escorter par les policier·ère·s dans un centre de détention provisoire, emménagé pour l’occasion dans les locaux d’un ancien studio de cinéma. Les arrêté·e·s y passeront entre 24 et 70 heures, pour certain·e·s, sans pouvoir parler à un·e avocat·e ou appeler un·e prochevi.  

Des cellules surpeuplées, climatisées alors que de nombreux·ses détenu·e·s ne portent que des vêtements légers, des infiltrations d’eau sur le sol, qu’elles et ils doivent arpenter sans chaussures… Les humiliations décrites par les arrêté·e·s contacté·e·s par L’Esprit libre, sont nombreuses : fouilles à nu, toilettes sans portes les contraignant à faire leurs besoins devant policier·ère·s et codétenu·e·s, commentaires sexualisants, racistes, dénigrants. Certaines personnes sont privées de leurs médicaments contre le diabète ou encore la schizophrénie.  

« De l’abus de pouvoir », juge Mme Palato, qui est libérée le deuxième soir de son arrestation avec quatre autres personnes, laissées à elles-mêmes en périphérie de Toronto. Les accusations tenues contre elle ont été abandonnées l’année suivante. Plusieurs arrêté·e·s ont été accusé·e·s de complot pour commettre un acte criminel, un délit passible d’emprisonnement.  

L’engagement de caution d’un détenu, obtenu par L’Esprit libre, stipule entre autres que la ou le prévenu·e ne doit « pas participer à des manifestations, à moins qu’il ne s’agisse de manifestations paisibles et légitimes, ou être présent[·e] sur les lieux, et que si cette manifestation devient illégale ou non paisible, [il ou elle doit] quitter les lieux immédiatement ».  

Le risque de judiciarisation derrière elle, Mme Palato dit avoir eu pour réflexe le détachement. « Ce n’est que des années plus tard que je me suis rendu compte que ça a créé un traumatisme », affirme-t-elle. Au téléphone, elle raconte s’être réveillée en panique plusieurs nuits, alors que le sommet de Toronto célébrait à l’été 2020 son dixième anniversaire : « chaque nuit, je pensais qu’il y aurait quelqu’un qui m’attendrait avec un gun ».  

Les symptômes post-traumatiques ne sont pas non plus étrangers à Guim Moro, qui a passé 27 heures au centre de détention provisoire avant d’être libéré, lui aussi sans accusions. Le musicien affirme avoir passé les trois quarts de son temps d’enfermement menotté. Lorsqu’il performe dans des festivals, où les bracelets en plastique sont souvent substitués aux billets d’entrée, il ressent encore le poids de ses menottes d’antan.  

Des avis partagés 

« J’ai vu comment ce type d’événements là peut casser des gens », affirme Guim Moro, tout en insinuant que le mouvement, lui, n’a pas été freiné par la répression policière.   

D’où la nécessité d’un recours collectif qui « n’a pas été fait dans une optique d’avoir de l’argent, mais dans une optique d’avoir un précédent (judiciaire) » qui n’a, selon lui, été établi qu’à moitié. Si l’affaire s’était résolue par la voie d’un procès, le jugement aurait fait jurisprudence. Les conclusions d’une entente à l’amiable n’ont pas valeur juridique, ce que déplorent certain·e·s arrêté·e·svii.  

« Moi ça ne m’aurait pas dérangé de faire un autre dix ans, que ça rentre en cours et que finalement il y ait un réel précédent, que le gouvernement et la police soient [reconnus] coupables et ne puissent pas refaire ce genre de trucs là », affirme Guim Moro. Il se dit déçu et attristé d’une entente « régressive » qui, survenue en parallèle du mouvement Black Lives Matter, aurait d’après lui pu mener à considérer un désinvestissement dans les services policiers.  

« C’est beaucoup d’insatisfaction que les gens peuvent vivre, c’est clair. Si on était allé·e·s jusqu’au bout et qu’on était allé·e·s en procès, on aurait gagné, on aurait eu une reconnaissance écrite et complète de la violation de nos droits. Pour plusieurs personnes, ça aurait été vraiment significatif », renchérit Jacinthe Poisson, membre de la Ligue des droits et libertés, juriste et militante. Aussi arrêtée durant le G20 de Toronto, elle se dit pourtant satisfaite de l’entente. « Je ne sentais plus brûler en moi la souffrance et l’injustice que j’ai vécues il y a dix ans », explique-t-elle, ajoutant également qu’un long processus judiciaire aurait pu réactiver les traumatismes. 

Impunité policière  

« C’est normal qu’il y ait un article dans notre Code criminel qui dit que c’est interdit de comploter […], soutient Mme Poisson. Ce n’est pas l’existence de cet article-là qui est un problème, dit-elle, mais comment la police l’a appliqué. » Avec brutalité et sans discernement, à en croire différents témoignages.  

Mme Poisson souligne néanmoins l’impunité des corps policiers, à l’issue de l’entente à l’amiable : « On le savait tous qu’à travers le recours collectif nous n’allions jamais obtenir de punition pour les policiers [et policières] ou des chefs politiques qui sont derrière les décisions qui ont été prises. » Peu de policier·ère·s ont été sanctionné·e·s sur une base individuelle, et seulement un haut gradé s’est vu retirer 60 jours de vacances payéesviii. Le policier qui a donné l’ordre d’arrêter les Québécois·es dans le gymnase a pris une retraite préventive et s’est soustrait à tout processus disciplinaire, selon Mme Poisson.  

Bill Blair, chef du Service de police de Toronto au moment du G20, a quant à lui été nommé ministre fédéral de la Sécurité publique et de la Protection civile en 2019.  

« Ça a été une vraie guerre d’usure », commente la juriste, qui se dit maintenant prête à tourner la page. Pour Guim Moro, l’héritage des évènements de 2010 et de la bataille du recours collectif qui a suivi, lui, n’est pas près de disparaître. Un évènement charnière, selon lui, qui a permis d’introduire sur la place publique des questionnements sur le rôle de la police, la répression des personnes racisées ou encore des peuples autochtones.  

« Regardez, au Canada aussi ça arrive des choses comme ça. Historiquement, c’est arrivé, même si on n’en parle pas trop qu’il y a eu des répressions depuis le début de la colonisation », dit le musicien. Interrogé sur l’impact de la médiatisation de la répression policière, il souligne que la représentation médiatique du G20 a effectivement été plus importante que celle d’autres mouvements, ce qu’il explique par le fait que les personnes arrêtées à Toronto étaient majoritairement blanches.  

Même s’il estime qu’il n’y a pas de réelle volonté de repenser et de réformer les services policiers, Guim Moro croit que le G20 a permis d’entamer un processus de prise de conscience collective, toujours en cours. 

« G20 de Toronto : règlement de 16,5 millions dans un recours collectif contre la police »,Radio-Canada, 17 août 2020. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1727120/g20-recours-collectif-police-toronto-reglement.  

ii Ibid.  

iii Jacinthe Poisson, « G20 de Toronto : l’impunité policière persiste et signe », Ligue des droits et libertés, 29 octobre 2020. https://liguedesdroits.ca/carnet-g20-toronto-impunite-police/.  

iv Ibid.  

v Wendy Gillis, « “We regret thet mistakes were made” : Toronto police acknoledge “unacceptable” mass arrests at 2010 G20 protests », Toronto Star, 19 octobre 2020. https://www.thestar.com/news/gta/2020/10/19/we-regret-that-mistakes-were-made-toronto-police-acknowledge-unacceptable-mass-arrests-at-2010-g20-protests.html

vi Jacinthe Poisson, op.cit.  

vii Ibid.  

viii Ibid.  

Premières Nations et médias : tendre la main vers une réconciliation

Premières Nations et médias : tendre la main vers une réconciliation

Réconciliation. Depuis les dernières années, ce mot est sur toutes les lèvres lorsqu’il est question des relations avec les Premières Nations. Les journalistes, souvent pointé·e·s du doigt pour leur maladresse avec les communautés autochtones ou accusé·e·s de faire circuler des informations négatives ou stéréotypées à leur endroit, n’y échappent pas. Se réconcilier, certes, mais encore faut-il trouver l’équilibre entre l’ignorance et les maladresses passées et la complaisance risquée. Encore faut-il distinguer ce qu’est la complaisance de ce qu’elle n’est pas.

« Du point de vue de plusieurs expert[·e·]s, les médias ont d’ailleurs un rôle important à jouer [pour informer le public]. Plus qu’un rôle, c’est une responsabilité qui leur incombe. » — Le commissaire Jacques Viens, lors de la publication du rapport de la Commission d’enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services publics.

Mon ami et collègue, le cinéaste Serge Bordeleau, se fait surnommer « Nadagam » par les Algonquin[·e·]s. C’est la signification de son nom de famille, « bord de l’eau ». Il m’a déjà dit : « J’ai décidé d’assumer que j’étais un créateur qui pouvait s’intéresser [aux Autochtones] et avoir un point de vue sur ces peuples, avoir envie de dire des messages qui s’adressent aux Autochtones, et vouloir collaborer avec [elles et] eux. Je ne suis pas un Montréalais qui débarque du jour au lendemain à Val-d’Or. J’ai un historique avec [elles et] eux, j’ai des ami[·e·]s, j’ai parcouru le territoire, j’ai une sensibilité envers ce qu’ils [et elles] vivent ». Il ne pouvait pas mieux exprimer mon état d’esprit.

Pour ma part, je n’ai pas de surnom algonquin. Par contre, ça ne m’empêche pas, en tant qu’allochtone et journaliste fascinée par les êtres humains en général, d’avoir moi aussi envie de raconter les histoires de mes voisin·e·s algonquin·e·s ou cri·e·s. Au fil des années – parfois avec erreurs, mais toujours avec respect – j’ai écrit sur leurs drames, leurs crises, leurs défis, certes, mais aussi sur leurs histoires inspirantes et leurs succès. Pourtant, en tant que Valdorienne depuis presque toujours, j’ai grandi en me faisant parler « d’eux autres », « d’Indiens saouls », de « Kawish »1, de réserves sales et de « Cris pleins de cash ». Pour tout ce chemin parcouru, et pour tous ces gens que j’ai consultés sur la question, j’ai envie de partager mes réflexions sur la couverture journalistique des enjeux autochtones et son rôle dans cette quête de « réconciliation ».

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« Je trouve qu’il y a beaucoup, beaucoup de travail à faire. Les médias nous donnent un portrait assez négatif de nos enjeux et tout ce qui nous concerne. Pourtant, on a tellement de belles histoires, comme des histoires de succès qui mériteraient d’être partagées. » — Sharon Hunter, directrice des relations intergouvernementales de la Première Nation de Long Point à Winneway

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Les étapes traversées

Ignorance

Lors de nos dernières vacances d’été, ma fille de six ans et moi nous sommes arrêtées pour une baignade au lac Roland, dans la réserve faunique La Vérendrye. Déjà sur place, trois fillettes algonquines de Kitcisakik s’amusaient dans l’eau sous l’œil veillant de leur Kokom (grand-mère en algonquin). En à peine cinq minutes, les quatre fillettes et moi jouions naturellement ensemble. Pas parce que j’ai passé de longues conversations avec ma fille à lui enseigner qu’elle se devait d’être ouverte d’esprit et de se lier d’amitié avec les Anishnabe qui cohabitent avec nous. Non, non! Juste parce que c’est venu naturellement.

Je peine à m’imaginer un tel scénario dans ma jeunesse. Les premières « petites Indiennes » (comme ma mère les appelait) que j’ai côtoyées étaient deux fillettes de Kitcisakik qui étaient hébergées chez un ami chaque année scolaire, car il n’y avait pas d’école là d’où elles venaient. Je ne savais même pas qu’elles venaient de Kitcisakik à l’époque. En fait, je ne savais même pas que Kitcisakik existait. Ce que je savais par contre, c’était que les deux « Indiennes » étaient bien baraquées et qu’elles étaient capables de foutre une raclée à mon ami Samuel, qui s’amusait quand même bien avec ses presque sœurs adoptives. Autour de 11 ans, j’avais aussi été marquée par une remarque du grand frère de mon ami, lorsque l’une d’entre elles avait accidentellement échappé le papier d’une collation par terre. « Hey, ramasse ça, on n’est pas dans une réserve icitte! », lui avait-il dit. Dès lors, je croyais savoir que les réserves, là d’où proviennent les Indien·ne·s, étaient ni plus ni moins que des dépotoirs à ciel ouvert.

En dehors de ça, mes connaissances s’arrêtaient à ce que j’entendais autour de la table lors des soupers d’adultes ou au quotidien. « Je ne suis pas allée au guichet, il y avait un Indien saoul devant la porte. » « Bon, on ne va pas aller en ville en fin de semaine, il y a un tournoi d’Indiens! » « Au moins, ça fait rouler l’économie! » J’ai donc surfé sur cette ignorance pendant de nombreuses années, jusqu’au milieu de ma vingtaine.

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« Depuis un certain temps, moi, je trouve qu’il y a du monde qui ont démontré plus d’intérêt. Comparativement à avant. Au lieu d’aller chercher de l’information auprès d’autres communautés, les journalistes viennent plus en personne, dans la communauté, pour prendre l’information. Il y a encore du travail à faire, c’est toujours en évolution, il faut apprendre aussi des deux côtés. » — Ronald Brazeau, membre de la communauté algonquine de Lac-Simon et directeur des Ressources naturelles

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Éveil

Il a fallu attendre mes études de deuxième cycle pour que je réalise l’état d’ignorance dans lequel je me trouvais. Candidate à la maîtrise en études internationales, j’avais développé un intérêt pour la vague de gauche qui avait gagné l’Amérique latine au début des années 2000. En Bolivie, le mouvement politique était alors marqué par la mobilisation des peuples indigènes et la prise de pouvoir de l’un des leurs, Évo Morales2.

À la même époque, voilà que je tombe, en lisant un quotidien, sur un texte qui traite des conditions du tiers-monde qui perdurent à Kitcisakik, cette communauté algonquine située dans la réserve faunique La Vérendrye. Je n’en revenais tout simplement pas. C’était comme une douche froide. C’était la première fois que je voyais le mot « Kitcisakik ». Je réalisais que c’était juste à côté d’où j’ai grandi, et moi, je me fendais en quatre à comprendre le mouvement indigène d’un pays où je n’avais jamais mis les pieds!

Une dizaine d’années plus tard, alors que les scandales, commissions d’enquête et reportages de toutes sortes font la une au Québec, il va sans dire que la période d’éveil par douche froide prend d’assaut plusieurs citoyen·ne·s et inévitablement son lot de journalistes au Québec. Une fois éveillé·e, difficile de passer à côté. En veux-tu des reportages? En v’la!

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« On a développé une certaine méfiance. Souvent, les articles sont trop négatifs et après ça, on se fait mettre tou[·te·]s dans le même panier. Il n’y a pas juste des mauvaises choses chez nous! On travaille fort pour la jeunesse! Mais en même temps, les médias, ils peuvent nous aider aussi pour nos revendications. » — Pamela Papatie, vice-chef de la communauté algonquine de Lac-Simon

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La lune de miel

Une fois l’éveil venu, s’en est suivi une période de lune de miel : une effervescence qui s’apparente au moment où l’on se met à faire de l’exercice le 3 janvier, une fois le temps des fêtes passé. Je l’ai observée dans mon parcours et l’ai décelée chez d’autres journalistes. On enchaîne les reportages les uns après les autres, ce qui n’est pas mauvais en soi, au contraire! Par contre, on tombe souvent dans le panneau de ces reportages qui confinent les Autochtones à leur folklore : les tambours, les plumes, les pow-wow, les tipis, les cérémonies… En fait, on agit exactement comme ces journalistes français qui parlent du Québec dans leurs journaux : nos vastes forêts, notre charmant accent, le Carnaval de Québec, la poutine…

Mise en garde : les plumes et les tambours à profusion peuvent causer une indigestion! Pourquoi? Parce que justement, il y a plus que ça. Certes, il y a tous ces enjeux des communautés autochtones que l’on connaît et qui sont pour le moins importants : réappropriation de l’identité culturelle, isolement géographique, précarité financière, violence, abus sexuels, consommation d’alcool et de drogue, manque de logements… Mais il y a aussi toutes ces belles ou moins belles histoires très contemporaines qui se vivent comme dans toutes les villes et villages québécois : équipes sportives, initiatives jeunesse, emplois, main-d’œuvre, économie, etc. Et le danger d’une indigestion, c’est que nous risquons de ne plus toucher à ce qui nous l’a fait faire. Dans le cas qui nous concerne, ce serait de repartir de la case départ, soit revenir à l’absence ou la rareté de couverture – sauf en période de crise – en renforçant ainsi l’ignorance de la profession journalistique et celle du public sur les peuples autochtones.

C’est aussi dans cette période d’engouement qu’on se heurte parfois à des refus des demandes d’entrevues ou qu’on se trouve déconcerté·e·s simplement de ne pas se faire répondre par les intervenant·e·s des communautés. Seule une meilleure compréhension de la réalité de ces communautés ralentira nos ardeurs et nous fera comprendre la nécessité d’être patient·e·s, afin de créer un lien de confiance qui a sûrement été brisé dans le passé.

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« Je pense qu’il devrait y avoir plus souvent des reportages sur nos communautés. En anglais, on dit « information is power ». C’est par les communications qu’on peut transmettre l’information et je crois que les médias ont un gros rôle à jouer pour faire circuler la bonne information. Il faut que les médias se déplacent dans nos communautés, qu’ils viennent nous rencontrer, qu’ils s’instruisent un peu sur la réalité de nos communautés et qu’ils puissent partager les richesses et les valeurs que l’on a. Je crois que ça va favoriser la coexistence entre les Anishnabe et la population régionale. » — Steeve Mathias, chef de la Première nation de Long Point, communauté de Winneway

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« Il est extrêmement malheureux que dans la culture populaire, en éducation dans les écoles et même dans le langage courant au Canada on ne reconnaisse pas les nations par leur nom. On parle d’ »Autochtones ». On parle même de « Premières Nations ». En anglais, « First Nation », ça remplace « Indian reserve ». On va dire « Waswanipi First Nation ». Mais Waswanipi n’est pas une « First Nation ». Waswanipi, c’est une communauté. Les nations, c’est fondé sur une langue, une culture, une histoire commune, un territoire ancestral. La cartographie de la diversité culturelle originale de l’Amérique mériterait d’être mise de l’avant dans nos écoles […] pour que finalement, un jour, on en arrive, dans les années qui viennent, à arrêter de parler d’ »Autochtones » au Canada, mais [qu’on en vienne à] parler des Innus, parler des Eeyou, parler des Anishinabe […], [qu’on utilise] leurs noms. Les Nations ont un nom, et ont une histoire. » — Serge Bouchard lors de son témoignage devant la Commission d’enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services publics (CERP)3

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La recherche d’un menu équilibré

C’est donc après avoir été ignorante, éveillée, un peu trop emballée et saturée que je me suis mise à pousser ma réflexion sur la couverture journalistique des enjeux AUTOCHTONES, n’en déplaise à Serge Bouchard. Voyant que plusieurs collègues en éveil de ma région et d’ailleurs au Québec m’approchaient pour obtenir des conseils sur comment s’y prendre, je me suis mise à m’intéresser en profondeur au sujet. La démarche me permettait de confirmer si, oui ou non, mon approche allait dans la bonne direction, mais aussi de savoir si je pouvais contribuer à améliorer cet aspect de la profession. Je souhaitais aussi porter une réflexion sur la frontière à dresser entre l’ignorance, l’hostilité et la complaisance dans la couverture journalistique sur les Premières Nations.

Je me suis mise à en parler avec des leaders algonquins de ma région, d’autres journalistes – autochtones et allochtones – des professeur·e·s et des étudiant·e·s universitaires en journalisme et gens du public. C’est dans cette démarche que je suis entrée en contact avec le journaliste et animateur de CBC, Duncan McCue. Il est lui-même Algonquin de la communauté des Chippewas de l’île Georgina, en Ontario. En 2010, il a élaboré un guide pour outiller les journalistes à la couverture dans les communautés autochtones dans le cadre d’une bourse qu’il a obtenue de l’Université Stanford. Reporting in Indigenous Communities4 est devenu une référence pour des journalistes partout dans le monde.

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ÉRB : Comment êtes-vous devenu journaliste? Y’a-t-il un lien entre qui vous êtes et le désir de devenir journaliste?

Duncan McCue : Rapporter des histoires sur ma communauté et donner une voix aux communautés autochtones dans les discussions canadiennes me passionnait. Le journalisme était un outil puissant pour le faire et il y avait très peu d’Autochtones, à ce moment, au début des années 1990, qui travaillaient dans les grands médias. Il y avait un besoin là.

ÉRB : Comment et pourquoi avez-vous créé le guide Reporting in Indigenous communities?

Duncan McCue : La création du guide est venue d’une discussion que nous avions à CBC entre des membres du personnel issu·e·s de communautés autochtones et les réalisateurs et réalisatrices. Nous nous demandions comment améliorer la couverture journalistique sur les Autochtones. Nous avions constaté, à cette époque, que plusieurs journalistes allochtones manquaient soit de compétences, d’expérience ou de connaissances générales à propos des communautés qu’ils et elles devaient couvrir. On a donc réalisé qu’il serait pertinent pour nos journalistes de connaître un peu mieux les Premières Nations, considérant le nombre important d’enjeux à couvrir dans les nouvelles.

Le problème, c’est qu’il n’y avait aucune ressource pour transmettre ces connaissances. La seule façon d’apprendre était par essais et erreurs! Donc, grâce à une bourse de l’Université Stanford, j’ai été mandaté, pendant un an, de mettre en place un projet et de rédiger ce guide qui est conçu à partir de ma propre expérience de couverture dans les communautés autochtones, mais aussi de celles vécues par d’autres journalistes du Canada, des États-Unis, de l’Australie et de la Norvège.

C’est un outil vers lequel les journalistes peuvent rapidement se tourner et avoir quelques idées sur comment améliorer leurs relations avec les communautés autochtones. Beaucoup d’enseignant·e·s, partout au Canada, aux États-Unis et en Australie, utilisent aussi le guide dans leurs cours de journalisme chaque année.

ÉRB : Quand j’ai lu votre guide pour la première fois, et que vous parliez des « quatre D »  dead, drunk, dancing, drumming  qui décrivent les circonstances dans lesquelles on retrouve les Autochtones dans les médias, ça m’a beaucoup marquée. En effet, lorsque je parle à d’autres journalistes ou à des étudiant·e·s en journalisme de la question, je leur dis souvent que je remarque que du moment où l’on commence à s’intéresser davantage aux Premières Nations en tant que journaliste, on tombe souvent dans une couverture très folklorique et complaisante. Je suis moi aussi tombée dans ce panneau. Je l’appelle l’étape « Lune de miel ». Qu’en pensez-vous?

Duncan McCue : Absolument. La représentation des Premières Nations dans les médias doit être corrigée, parce que ça a été basé sur des stéréotypes que les journalistes eux-mêmes et elles-mêmes ne se rendent pas compte de reproduire. Ce sont des biais inconscients basés sur leur jeunesse ou les histoires qu’on leur a racontées sur les Autochtones.

Ça ne veut pas dire qu’on doit laisser [de côté] notre regard journalistique lorsque l’on fait une entrevue avec un Autochtone! Il faut toujours poser des questions difficiles et il faut toujours rendre les gens redevables. Ce sont les aspects essentiels de notre métier. Dans le guide, je ne dis surtout pas qu’on doit oublier tous ces principes, mais ce que je propose, c’est qu’on agisse avec respect. Malheureusement, trop de journalistes, parce qu’ils et elles ne comprennent pas comment travailler avec les Autochtones, traitent les gens d’une façon irrespectueuse. Et ça, ce n’est pas très difficile à corriger, je crois.

ÉRB : Ça me semble difficile de trouver ce juste milieu.

Duncan McCue : Une partie de la solution est qu’on doit améliorer nos relations avec les Autochtones en couvrant une panoplie d’aspects intéressants de leurs communautés, que ce soit en éducation, en sport ou en culture. Une fois qu’on démontre et qu’on prouve aux communautés avec lesquelles on travaille qu’on n’est pas seulement intéressé·e·s aux tragédies ou aux conflits, on a plus de chances d’avoir des réponses même quand les histoires malheureuses se produisent.

ÉRB : Vous ne croyez pas que le rapprochement peut aussi se faire des deux côtés? Oui, des erreurs ont été faites dans le passé, mais pourquoi les membres des communautés n’approchent pas davantage les journalistes ou ne leur répondent pas? Et certains leaders autochtones aussi ne parlent que lorsqu’il est question d’enjeux chauds qui divisent…non?.

Duncan McCue : Ça ne devrait pas être la responsabilité des communautés autochtones de faire les premiers pas vers nous. Elles ne vont pas proposer des idées, à moins qu’elles soient plus que convaincues qu’on soit intéressé·e·s à ce genre de sujet.

Dire « ils ne nous appellent jamais », c’est parce qu’on ne démontre pas d’intérêt. NOUS devons faire la recherche. NOUS devons faire des suivis auprès des contacts que nous avons réussi à obtenir pour comprendre davantage ce qui se passe dans leurs communautés. C’est de cette façon qu’on peut dire « on ne se présentera pas seulement quand il y aura un feu, mais aussi quand il y a un camp musical, une remise de diplômes, etc. ».

Quand on va démontrer de l’intérêt pour d’autres aspects de la vie des Premiers Peuples, après, on pourra commencer à bâtir une relation avec eux. Là, ils vont apporter de l’eau au moulin en nous invitant. C’est vraiment une responsabilité de nos salles de presse de prendre le temps de bâtir ces relations.

ÉRB : Certain·e·s collègues, moins familiers et familières avec les Autochtones, ont envie de bâtir des liens, mais disent « je suis gêné·e, je suis mal à l’aise, j’ai peur de faire une gaffe ou de ne pas utiliser le bon vocabulaire… »

Duncan McCue : Malheureusement, dans le passé, des gens ont utilisé un langage dépassé et paternaliste à l’égard des Autochtones, mais c’est en train de changer. Par contre, on ne peut surtout pas laisser cette peur nous arrêter de couvrir un sujet dans une communauté et l’utiliser comme une excuse en disant : « j’ai peur de faire une erreur, donc je ne vais pas m’intéresser à ce sujet. » C’est beaucoup plus pertinent d’admettre aux gens que l’on rencontre qu’on ne connaît pas tout, qu’on est là pour apprendre, et qu’il est possible qu’on fasse des erreurs.

Un des conseils que j’ai écrit dans le guide, c’est que l’humour aide beaucoup. Si on ne se prend pas au sérieux et qu’on est capable de rire de nos erreurs et du peu qu’on connaît, c’est toujours une bonne façon de créer des ponts. Quand on est craintif ou craintive et nerveux ou nerveuse, peu importe la communauté d’ailleurs, les gens vont en profiter, et c’est une mauvaise façon d’entamer une relation. Avouer ne pas tout connaître et dire qu’on va poser des questions « niaiseuses » mais qu’on serait reconnaissant·e d’être éduqué·e est une meilleure façon de faire.

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Wewenda : faisons-le comme il le faut

Le 2 juin 2018, une vingtaine de journalistes – dont je faisais partie – et agentes de communication de l’Abitibi étaient réunies en cercle sous un tipi à Kinawit, le site culturel du Centre d’amitié autochtone de Val-d’Or. La section régionale de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) et l’organisme culturel anicinabe « Minwashin5 » nous avaient convié·e·s à une journée de réflexion sur le rapport entre les journalistes, les communicateurs et communicatrices et les Premiers Peuples de la région. L’aîné algonquin Richard Kistabish, le directeur de la radio innue Ntetemuk, de Pessamit, sur la Côte-Nord, et le directeur des ressources naturelles de la communauté de Lac-Simon, Ronald Brazeau, animaient les échanges. Quelques mois plus tard, l’initiative était d’ailleurs le sujet d’un panel au congrès annuel de la FPJQ.

Tout le monde était en mode « écoute ». Tout le monde souhaitait de meilleures relations. Mais une seule journée ne pouvait pas tout régler. Ayant toujours de sages paroles, Richard Kistabish nous conseillait d’avoir au moins « un·e ami·e » dans une communauté : quelqu’un avec qui on peut maintenir un lien, à qui demander ce qu’il se passe dans sa communauté une fois de temps en temps, même si le coup de fil ne se solde pas en un reportage.

Pour certaines journalistes, simplement lâcher un coup de fil dans la communauté relevait d’un grand pas. De l’autre côté, certain·e·s de nos interlocuteurs et interlocutrices autochtones nous ont proposé de valider avec des membres du conseil de bande avant de rencontrer des gens de la communauté – une requête qui a évidemment été refusée en expliquant en quoi les normes et pratiques journalistiques ne permettaient pas une telle contrainte. Dans les deux cas, le consensus, c’est qu’une meilleure connaissance de la réalité de l’autre est inévitable.

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« Nous avons du retard à rattraper. Ce n’est pas de la complaisance de remettre les pendules à l’heure! On ne peut pas nier le fait que le Canada s’est mal comporté. On a bafoué les droits de la personne et, ça, ce sont des faits. On ne peut pas mettre sur le même pied l’oppresseur et l’oppressé. » — Guy Bois, journaliste à Radio-Canada depuis 40 ans et chef de pupitre d’Espaces autochtones

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Place aux régions et aux milléniaux!

Au cours des dernières décennies, on ne peut pas le nier, le traitement médiatique a contribué à véhiculer de mauvais stéréotypes sur les Autochtones auprès des Québécois·es. Tant sous le tipi avec Richard Kistabish qu’à la Commission provinciale sur les relations entre les Autochtones et certains services publics (CERP), la crise d’OKA a été nommée comme un événement traumatisant dans cette relation.

Mais maintenant, on fait quoi? Dans son mémoire déposé à la CERP6, l’anthropologue Pierre Trudel proposait que « davantage d’études sur la représentation de l’Autre dans les médias devraient être menées au Québec […] La diffusion de leurs résultats contribuerait grandement, à mon avis, à un plus grand respect des règles éthiques en journalisme », a-t-il écrit. Pour en arriver à cette conclusion, Pierre Trudel s’inspire principalement d’études et d’analyses reliées à la crise d’Oka en 1990.

Non pas que nous n’avons plus de leçons à tirer de ces événements, mais, trente ans plus tard, la cohorte de journalistes a bien changé. Force est de constater que l’ignorance n’est pas disparue, mais règne de moins en moins. Plusieurs de ces journalistes se sont éveillé·e·s et doivent maintenant peaufiner leurs connaissances historiques, juridiques et culturelles liées aux Premières Nations, tout en gardant bien en mémoire les normes et pratiques journalistiques.

Également, pour redorer les relations avec les communautés autochtones de partout au Québec, les médias nationaux ont une belle occasion de laisser plus de place à leurs journalistes locaux et régionaux. Ceux-ci, grâce à leur proximité géographique avec les communautés, ont souvent développé des relations de confiance avec elles. Voir débarquer « Montréal » avec ses caméras dans sa petite communauté n’est jamais très réjouissant ni réconfortant. Les journalistes locaux sont aussi à même de repérer quelques « trappes » à journalistes montréalais·es : ces politicien·ne·s ou ces leaders d’opinion qui aiment prendre la parole devant les caméras et en maîtrisent bien l’art et sont si faciles d’accès pour les journalistes, mais qui ne font pas l’unanimité dans leur communauté. Comme quoi la diversité des voix, principe journalistique de base, n’est pas négligeable.

Les journalistes ne sont pas des doctorant·e·s

Donc réconciliation, oui, mais l’acquisition d’une plus grande connaissance est inévitable. Les jeunes journalistes, particulièrement ceux et celles des régions, peuvent certainement jouer un rôle de première ligne dans cette réconciliation. Souvent, la bonne volonté ne suffit pas. Chacun·e passera inévitablement par des essais et des erreurs. À cet effet, je tiens à m’adresser à tou·te·s les doctorant·e·s et militant·e·s de ce monde. Sachez que les journalistes, à moins d’en faire une spécialité, n’en viendront peut-être jamais à en connaître autant que vous. Une journée, on parle des Premières Nations, le lendemain, on est au palais de justice et le surlendemain, on interroge le premier ministre… On n’écrit pas un texte en quelques jours, mais en quelques heures à peine. On le fait sans être docteur·e en droit ou en politique et c’est probablement ce qui fait à la fois notre force et notre faiblesse. Et rappelons que sans journalistes, la Commission d’enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services n’aurait pas existé et que sans journalistes, les 142 recommandations du commissaire ne pourraient pas se concrétiser.

Crédit photo : Michael Czyz, Unsplash, https://unsplash.com/photos/ALM7RNZuDH8

1 Terme injurieux à connotation raciste utilisé par certain·e·s Blanc·he·s pour décrire un·e Autochtone.

2 L’équipe de Perspective Monde, « Élection d’Évo Morales à la présidence de la Bolivie », Perspective Monde, École de politique appliquée, Université de Sherbrooke, 18 décembre 2005. perspective.usherbrooke.ca/bilan/servlet/BMEve?codeEve=483.

3 Témoignage de Serge Bouchard, « Enregistrement du 2017-09-25 », Commission d’enquête Écoute, réconciliation et progrès, Gouvernement du Québec, 25 septembre 2017. www.cerp.gouv.qc.ca/index.php?id=57&L=998&tx_cspqaudiences_audiences%5Ba….

4 Duncan McCue, « About », Reporting in Indigenous Communities, mis en ligne en 2010. riic.ca/about/.

5 Peut être traduit par « c’est beau » en langue Anicinabe.

6 Pierre Trudel, « Médias et autochtones : pour une information dépourvue de préjugés », mémoire remis à la commission d’enquête Écoute, réconciliation et progrès, P-229, 2017. www.cerp.gouv.qc.ca/fileadmin/Fichiers_clients/Documents_deposes_a_la_Co….

Perspective et débat sur l’utilisation du « mot en n ». Du signifié à l’in-signifiant

Perspective et débat sur l’utilisation du « mot en n ». Du signifié à l’in-signifiant

Le 23 septembre dernier, lors d’un cours à l’Université d’Ottawa portant sur la représentation des identités sexuelles dans le domaine artistique, une professeure prononce le « mot en n ». La professeure en question, Verushka Lieutenant-Duval, était loin de se douter qu’en utilisant ce mot dans un contexte académique, et ce, à titre d’exemple, elle allait provoquer une tempête s’étendant bien au-delà des murs de l’institution universitaire. 

Après la séance en question, des étudiant·e·s lui signifient par courriel leur inconfort. Madame Lieutenant-Duval leur présente donc des excuses et propose de consacrer une partie de la séance subséquente pour aborder cet enjeu. Les évènements déboulent rapidement, des étudiant·e·s portent plainte et accusent la professeure de racisme, elle est rapidement suspendue par l’administration de l’Université d’Ottawa et une enquête est ouverte. L’administration offre au groupe de compléter la session avec une nouvelle enseignante1. Madame Lieutenant-Duval est ensuite victime d’une campagne de cyberintimidation. Une étudiante publie un échange privé ayant eu lieu avec la professeure, en prenant soin de divulguer le numéro de téléphone et l’adresse de celle-ci2.

Une trentaine de ses collègues de l’Université d’Ottawa font paraitre une lettre ouverte le 16 octobre pour dénoncer le traitement réservé à la professeure et faire un plaidoyer en faveur de la liberté académique3. À la suite de la publication de cette lettre ouverte, la situation s’envenime au point où ils et elles reçoivent des menaces, et des appels à leur renvoi sont partagés sur les réseaux sociaux.

Ce qui aurait pu être une situation cloisonnée entre les murs de l’Université d’Ottawa s’est sans conteste transformé en débat de société sur l’utilisation du « mot en n », et accessoirement sur le clientélisme universitaire et le racisme. Maintenant que la poussière est quelque peu retombée, nous proposons d’étudier en quoi cet épisode s’est avéré une occasion ratée d’avoir un débat de fond sur le racisme dans une société où l’on arrive encore mal à l’aborder de manière systémique.  

Discursivité, langage autorisé et identité

Le concept designe linguistique, développé par Ferdinand de Saussure, permet d’introduire la facette discursive de l’enjeu de l’utilisation du « mot en n ». Cette notion discursive prescrit une distinction entre le signifié et le signifiant. Le signifié est la représentation mentale d’une idée ou d’un concept, ce à quoi il fait référence. Le signifiant est le signe – qui peut être auditif, visuel, écrit, etc. – faisant référence au signifié4.

Par exemple, les signifiants « goéland » en français et « seagull » en anglais font référence au même signifié, c’est-à-dire au même oiseau. Évidemment, les théories sur le langage tiennent maintenant compte des éléments socioculturels et individuels, le signifié prenant une forme variable d’un milieu à l’autre.

En ce qui concerne le cadrage du débat sur le « mot en n », il s’est posé par rapport au droit ou non de le prononcer. Autrement dit, l’accent s’est étonnamment porté sur l’accès à la verbalisation du signifiant, plutôt que sur le sens du signifié. Le « mot en n » joue ici le rôle de signifiant qui parait interdit, comparativement à l’explication de son signifié qui peut être faite sans problème. Pourquoi le signifiant semble-t-il barré, tandis que le signifié peut être verbalisé? Pourquoi certain·e·s peuvent-elles et peuvent-ils le formuler légitimement – par exemple dans des œuvres artistiques –, alors qu’on juge d’autres illégitimes de le faire? 

Contrairement à Saussure, Bourdieu met de l’avant une théorie du langage autorisé visant à expliquer le pouvoir latent soutenant implicitement l’usage du langage : 

Dès que l’on traite le langage comme un objet autonome, acceptant la séparation radicale que faisait Saussure entre la linguistique interne et la linguistique externe […] on se condamne à chercher le pouvoir des mots dans les mots, c’est-à-dire là où il n’est pas5

Pour Bourdieu, l’efficacité et la légitimité du langage ne s’inscrivent pas dans les mots en eux-mêmes, mais bien dans le pouvoir d’autorité conféré – institutionnellement ou culturellement. Le sociologue français donne en exemple le discours religieux catholique pour expliquer sa théorie. Le pouvoir de prononcer une messe n’est pas en soi dans les mots prononcés – il se retrouve plutôt dans le pouvoir délégué par l’institution qu’est l’Église. Une messe légitime est prononcée par un prêtre – à titre de porte-parole autorisé – reconnu par le Vatican et dans un lieu spécifique à ce rituel : l’église. Sans que ces conditions soient réunies, une messe n’est pas une messe en bonne et due forme, mais seulement une série de mots sans pouvoir. 

Dans le cas de l’utilisation du « mot en n », le pouvoir d’autorité et de légitimité de son utilisation s’inscrit sous la forme de l’identité en tant qu’expérience vécue, plutôt que par une institution sous sa forme stricte : « Cette reconnaissance […] n’est accordée que sous certaines conditions, celles qui définissent l’usage légitime : il doit être prononcé par la personne légitimée à le prononcer.6 » Il s’agit donc d’une forme de légitimité hybride socio-identitaire – dans ce cas, être noir·e – avec comme toile de fond des siècles de reproduction sociale du racisme et du colonialisme justifiant le droit d’utiliser le « mot en n ». 

Cela est patent quand on se penche sur l’angle de l’argumentation émise par une étudiante inscrite au cours de madame Lieutenant-Duval pour expliquer la non-légitimité de celle-ci de prononcer le « mot en n » : « une Blanche ne devrait jamais prononcer ce mot, point.7 » Un court éditorial du Fulcrum, le journal étudiant anglophone de l’Université d’Ottawa, abonde dans le même sens : « Stop saying the n-word […] if you’re not Black, you don’t have the right.8 » Dans ce cas, le droit n’est pas relatif à l’institution judiciaire ou à une quelconque institution formelle, la légitimité de prononcer le « mot en n » – l’autorisation d’accès au signifiant – est barrée par l’identité relative à des éléments ethniques et à une importante charge historique.  

Un rendez-vous manqué

La liberté académique est une pièce maitresse de l’institution universitaire. Elle permet de traiter de sujets difficiles, en protégeant le corps enseignant sans empêcher les débats d’avoir lieu. Évidemment, aborder des questions et des évènements délicats peut impliquer une série d’émotions, dont il est nécessaire de tenir compte en instaurant préalablement un climat et une dynamique appropriés en classe. Bien que la liberté académique fait de l’université un lieu privilégié pour aborder des sujets sensibles, cela n’est pas nécessairement le cas de façon universelle. Le bagage historiquement raciste des universités canadiennes envers l’identité noire est un élément analytique dont on doit tenir compte pour comprendre cette situation complexe, comme l’explique l’article Race, racialization and Indigeneity in Canadian universities :

Quatre décennies de politiques d’équité n’ont pas réussi à transformer considérablement le monde universitaire pour le rendre plus diversifié et plus représentatif de la société en général et du corps étudiant. Cela est en partie dû aux barrières structurelles et aux pratiques discriminatoires dont l’objectif est l’exclusion, en plus d’enrayer les transformations institutionnelles9.

L’émeute étudiante de l’Université Sir George Williams – aujourd’hui Concordia – ayant eu lieu en 1969 est un exemple dont les suites ont permis de mettre en lumière un phénomène de racisme systémique dans la province. Alors que des étudiants occupent et saccagent le neuvième étage du pavillon Henry F. Hall pour dénoncer les agissements racistes d’un professeur et l’inaction de l’université, un incendie s’y déclenche. De la rue, on peut entendre le signifiant interdit, mais cette fois-ci en tant qu’insulte extrêmement violente, « let the n***** burn », en réaction à l’intervention des pompiers pour venir en aide aux manifestants et manifestantes10.

Les tensions raciales étaient alors très explicites. À l’époque, il y avait moins d’une dizaine d’étudiants à l’Université Sir George Williams étant noirs et canadiens. Une enquête menée par leQuebec Board of Black Educators, justement fondé en 1969, a permis d’exposer la discrimination académique envers la communauté noire, et ce, dès le primaire :

À McGill, les Noirs avaient énormément de difficulté à entrer en médecine. Il y en avait peut-être un par année, aucun ou peut-être deux. À l’époque, le nombre maximum de gens des Caraïbes qui ont été acceptés en médecine était de trois […] On a réalisé que neuf Noirs sur dix quittaient l’école, parfois même avant d’entrer au secondaire. Et on a découvert qu’ils se faisaient dire : pourquoi tu vas à l’école? De toute façon, tu n’auras pas de travail11.

Il est aisé de qualifier les luttes passées de légitimes – par exemple les luttes pour le droit de vote des femmes – elles le paraissent davantage quand on les observe avec notre regard d’aujourd’hui. Or, le racisme systémique fait encore de nos jours l’objet de débats et de tensions ouvertes dans nos sociétés. Il peut prendre des formes aussi explicites que latentes et nécessite d’y porter une attention réfléchie et particulière. 

Dans le cas de la présente polémique, je partage l’opinion de Babacar Faye, président du Syndicat Étudiant de l’Université d’Ottawa (SEUO) : « Je pense que l’Université a raté l’occasion d’entamer une conversation pas nécessairement sur l’usage du « mot en n », mais sur les pratiques académiques et le rapport avec la race et avec la discrimination.12 » L’enjeu est resté cadré sur la question du droit à l’utilisation du signifiant « mot en n », mais n’a pas su se concrétiser en projet portant sur la remise en question du racisme à l’intérieur de l’institution académique. C’est plutôt une opération de relation publique qui s’est opérée et non pas une tentative de porter une oreille attentive à des revendications étudiantes. La néolibéralisation de l’Université ayant sapé les espaces de collégialité au profit d’une approche managériale, les étudiant·e·s se tournent vers des moyens alternatifs pour mettre de l’avant leurs revendications et points de vue via les réseaux sociaux13

Les évènements de Sir George Williams ont mené à de grandes enquêtes permettant de mettre en lumière des phénomènes de racisme systémique s’étendant à l’ensemble des cycles d’enseignement. Dans le cas de l’affaire Lieutenant-Duval, l’usage du signifiant est à l’avant-scène, mais l’ensemble du racisme en filigrane est écarté. Ce qui aurait pu être une occasion d’entamer un dialogue sérieux sur le racisme systémique à l’Université a laissé place à un débat caustique créant de l’ombre à des initiatives étudiantes, comme la proposition d’instaurer un cours obligatoire portant sur l’antiracisme à l’Université d’Ottawa14. Ce qu’on retient de cette situation est que l’affaire Lieutenant-Duval aura été un débat dichotomique concernant le droit d’utiliser un signifié sans se pencher sur le fond du problème, une opération de relation publique de la part de l’Université d’Ottawa, en somme, une discussion se cantonnant à l’in-signifiant.

Auteur: William Grondin
Révision de fond: Miruna Craciunescu, Any-Pier Dionne
Révision linguistique: Mireille Vachon
 

1 Isabelle Hachey, « L’étudiant a toujours raison », La Presse, 15 octobre 2020, https://www.lapresse.ca/actualites/2020-10-15/l-etudiant-a-toujours-rais….

Patrice Roy, « Entrevue avec Verushka Lieutenant-Duval, la professeure qui a utilisé le « mot en n » », Radio-Canada.ca (Radio-Canada.ca, 2020), https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1742721/professeure-universite-otta….

Collectif de signataires, « Libertés surveillées: des profs de l’Université d’Ottawa dénoncent la suspension de leur collègue », Le Journal de Montréal, 2020, https://www.journaldemontreal.com/2020/10/16/libertes-surveillees-des-pr….

Ferdinand de Saussure, Charles Bally, et Tullio De Mauro,Cours de linguistique générale, Éd. crit. prép, Bibliothèque scientifique Payot (Paris: Payot, 1993).

Pierre Bourdieu, Ce que veux dire parler : L’économie des échanges linguistiques, Fayard, 1982, 134-35.

6Ibid., 141.

Hachey, « L’étudiant a toujours raison ».

Fulcrum Editorial Board, « Editorial: Don’t Say the n-Word If You’re Not Black », The Fulcrum, 12 octobre 2020, https://thefulcrum.ca/opinions/editorial-dont-say-the-n-word-if-youre-no….

Frances Henry et al., « Race, racialization and Indigeneity in Canadian universities », Race Ethnicity and Education 20, no 3 (4 mai 2017): 311, https://doi.org/10.1080/13613324.2016.1260226. Texte original traduit par l’auteur : « Four decades of equity policies have failed to transform the academy significantly to make it more diverse and reflective of the broader society and student body. In part, this is because of structural barriers and discriminatory practices that have functioned to exclude and stall transformation. » 

10 Caroline Montpetit, « Retour sur l’émeute étudiante la plus importante de l’histoire du Canada », Le Devoir, 2019, https://www.ledevoir.com/societe/546809/l-emeute-raciale-de-sir-george-w….

11 Ibid.

12 Josée Guérin et Catherine Morasse, « Suspension d’une professeure à l’UdO : un « rendez-vous manqué » selon des étudiants », Radio-Canada.ca (Radio-Canada.ca, 2020), https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1742363/universite-ottawa-seuo-prof…

13 Évidemment, je ne supporte pas la pratique de doxing et d’intimidation dont madame Lieutenant-Duval a été la cible. Je tiens simplement à souligner que dans le cadre de l’amenuisement des espaces de collégialité à l’intérieur de l’institution universitaire, d’autres moyens d’action sont envisagés.

14 Blair Crawford, « Students Push for Mandatory Anti-Racism Course at Ottawa Universities », Ottawa Citizen, 2020, https://ottawacitizen.com/news/local-news/students-push-for-mandatory-an….

Allemagne, Malaisie, Colombie : conjuguer travail, migration et pandémie

Allemagne, Malaisie, Colombie : conjuguer travail, migration et pandémie

Par Adèle Surprenant

La pandémie de la COVID-19, les mesures de confinement et la popularisation du télétravail ont propulsé une réflexion sur le marché du travail et la précarité croissante qu’il connait. Les restructurations dont il fait l’objet pour s’adapter à la crise sanitaire mondiale frappent aussi les secteurs d’activités dits peu qualifiés; des emplois occupés en grande partie, en Occident et ailleurs dans le monde, par des personnes migrantes. Regard sur la situation des travailleur·se·s migrant·e·s en 2020 sur trois continents.  

La migration économique est le déplacement d’une « personne qui change de pays afin d’entreprendre un travail ou afin d’avoir un meilleur futur économique », selon le Conseil canadien pour les réfugiés, qui met en garde contre l’utilisation à l’emporte-pièce du terme, puisque « les motivations des migrant[·e·]s sont généralement très complexes et ne sont pas nécessairement immédiatement identifiables »i. Plusieurs demandeur·se·s d’asile et réfugié·e·s obtiennent un permis de travail dans leur pays d’accueil, devenant alors des travailleur·se·s migrant·e·s. Environ 90 % de la population mondiale dépend des remises d’argent des travailleur·se·s migrant·e·s, qui comptent pour plus d’un dixième du Produit intérieur brut (PIB) d’une trentaine de paysii. Ces revenus essentiels ont chuté de 20 % au cours de l’année 2020, d’après la Banque mondialeiii. Les effets du ralentissement économique provoqué par la pandémie sur les 164 millions de travailleur·se·s migrant·e·siv et leurs familles — bien souvent dépendantes de leur revenu généré en devises étrangères — ne sont pas uniquement économiques : de nombreux rapports font par exemple état d’une augmentation de la xénophobie, des discriminations, de détérioration de leurs conditions de travail ou encore de retours forcés dans leurs pays d’originev. « Les travailleurs migrants [et les travailleuses migrantes] sont souvent les premiers [et les premières] à être licencié[·e·]s, mais les derniers [et les dernières] à avoir accès à des tests ou à des traitements équivalents aux citoyens du pays d’accueil », s‘inquiète l’Organisation internationale du travail (OIT), qui souligne que l’exclusion des travailleur·se·s migrant·e·s de la plupart des politiques gouvernementales de support financier a entraîné une précarisation globale de cette catégorie de travailleur·se·s, déjà vulnérablevi. Une précarisation que n’a fait qu’accélérer la pandémie, dont les racines semblent remonter aux fondements du marché du travail globalisé. La main-d’œuvre bon marché y est souvent priorisée au détriment des droits et conditions de travail des employé·e·s. Préexistants à la COVID-19, donc, les systèmes d’exploitation de la main-d’œuvre migrante se déclinent en plusieurs variantes légales et empiriques. Penchons-nous sur le cas de l’Allemagne, de la Colombie et de la Malaisie.  

Dépendance et démographie en Allemagne  

L’Allemagne est souvent érigée en exemple d’accueil en Europe de l’Ouest, après avoir ouvert ses portes à 1,1 million de réfugié·e·s en 2015vii. Son hospitalité précède la fameuse vague migratoire, avec par exemple l’installation d’une population turque importante à partir des années 1960, ou encore l’introduction de contrats saisonniers temporaires pour l’agriculture et le secteur du BTPviii, vingt ans plus tardix. Avant la pandémie, 300 000 travailleur·se·s en provenance des pays d’Europe de l’Est se rendaient annuellement dans les camps et sur les chantiers allemandsx. La demande de main-d’œuvre étrangère se fait elle aussi croissante pour les emplois hautement qualifiés comme l’ingénierie, la pharmacie, la plomberie ou les soins infirmiersxi. D’après le ministère fédéral de l’Économie et de l’Énergie de l’Allemagne, plus de 60 % des employeurs disaient connaitre une pénurie de main-d’œuvre qualifiée. Cette réalité ne tend pas à s’améliorer, alors que la population âgée de 20 à 65 ans devrait diminuer de 3,9 millions au courant de la décennie, et de plus de 10 millions d’ici 2060xii. En mars 2020, la fermeture des frontières a fait craindre un débalancement du marché du travail allemand, dont certains secteurs sont dépendants de la mobilité des travailleur·se·s saisonnier·ère·s. Des fermier·ère·s ont même averti que cela poserait une possible menace à la sécurité alimentaire nationale, rapporte le New York Timesxiii. En réponse à ces préoccupations, le gouvernement a fait entrave aux mesures sanitaires et a autorisé les fermier·ère·s à faire venir par avion des travailleur·se·s de Bulgarie et de Roumanie, à hauteur de 40 000 personnes par mois, pour avril et mai exclusivementxiv. En date du 18 mai, seulement 28 000 travailleur·se·s avaient atterri en sol allemand, un chiffre à la baisse qui s’explique par le coût important et les défis logistiques qu’impliquait une telle opérationxv, le transport n’étant normalement pas pris en charge par les employeurs. 

Pour les quelques dizaines de milliers de personnes qui ont traversé les frontières pour trouver un emploi, la réalité est loin d’être simple. À la suite du trajet, de nombreuses plaintes ont été recensées quant au manque de mesures sanitaires dans les transports, des critiques réitérées au sujet des logements attribués aux travailleur·se·s, souvent surpeuplésxvi. Sur les lieux de travail, les conditions ne sont souvent pas meilleures : fin juin, plus de 1 500 ouvrier·ère·s — la plupart originaires de Bulgarie, de Roumanie et de Pologne — ont reçu un résultat positif à la COVID-19 dans une usine de traitement de la viande, malgré les avertissements des épidémiologistes visant spécifiquement les abattoirsxvii. Bien que les travailleur·se·s étrangers soient exposés à des risques sanitaires importants, les salaires, eux, sont restés les mêmes. Au salaire minimum de 9,35 €/heure (environ 15 $ CAD) sont souvent soustraits les frais de transport, d’hébergement et d’alimentation, parfois sans que les salarié·e·s en soient informé·e·sxviii. Durant la pandémie, la période durant laquelle les migrant·e·s peuvent travailler légalement sans que leurs employeurs et employeuses soient contraint·e·s à cotiser à la sécurité sociale est passée de 70 à 115 joursxix, faisant croître la précarité des travailleur·se·s tout en favorisant le profit du patronat localxx. Pour beaucoup de travailleur·se·s en provenance d’Europe de l’Est, les conditions de travail précaires et les risques de contamination au virus sont le prix à payer pour survivre, le travail saisonnier étant leur principale source de revenuxxi. L’économie allemande semble dépendre elle aussi de leur contribution, même si la récente Loi sur l’immigration (« Fachkräftezuwanderungsgesetz »), entrée en vigueur le 1er mars 2020, est destinée à favoriser le travail migrant qualifié uniquementxxii. Un choix politique qui ne fait pas l’unanimité, alors que certain·e·s militant·e·s des droits du travail critiquent l’aggravation des inégalités qui touchent la main-d’œuvre peu qualifiée dans le contexte de la pandémiexxiii.  

Malaisie : quand le salaire du travail est l’abus  

En Malaisie, la demande en main-d’œuvre peu qualifiée au sein de l’industrie privée est en constante augmentation depuis les années 1970, favorisant l’entrée de migrant·e·s sur le marché du travailxxiv. Le pays d’Asie du Sud-Est compte aujourd’hui trois millions de travailleur·se·s étranger·ère·s, d’après la Banque mondiale, dont la moitié serait en situation irrégulièrexxv. La Malaisie n’est pas signataire de la Convention internationale sur la protection des droits de tous les travailleurs migrants et des membres de leur famille, mais elle s’est engagée à protéger leurs droits en vertu de plusieurs standards de l’OITxxvi. Plusieurs expert·e·s soutiennent cependant que l’État a manqué à ses obligations depuis le déclenchement de la pandémiexxvii. Les critiques de négligences et d’abus précèdent la crise sanitaire et s’inscrivent dans un mouvement anti-migratoire plus large, comme l’écrit Pamungkas A. Dewanto : « politiquement, la forte demande en travailleurs [et travailleuses] peu ou moyennement qualifié[·e·]s a inspiré des discours populistes, qui incitent à considérer les travailleurs étrangers [et travailleuses étrangères] comme une nouvelle menace socio-économique pour la société d’accueil. En réponse aux campagnes populistes contre les travailleurs étrangers [et les travailleuses étrangères], les autorités locales ont entamé la « titrisation » de l’afflux de travailleurs migrants [et de travailleuses migrantes] depuis la fin 1991 en imposant des mesures migratoires et des pratiques policières plus fortes à l’encontre des migrant[·e·]s […] xxviii». La gestion gouvernementale des travailleur·se·s étranger·ère·s durant la crise sanitaire témoigne de cette tendance. Depuis mai, près de 20 000 ouvrier·ère·s ont été arrêté·e·s sur leurs lieux de travail respectifs et placé·e·s en centres de détentions surpeuplés, incubateurs du virusxxix. Une descente qui survient après l’annonce que l’accès aux tests serait étendu aux migrant·e·s en situation irrégulière, sans qu’ils et elles aient à craindre de répercussions légalesxxx. Le nombre de travailleur·se·s étranger·ère·s en situation irrégulière a lui-même bondi, même si les chiffres restent imprécis. Le confinement a été accompagné de nombreux licenciements, invalidant les permis de travail de ressortissant·e·s à majorité indonésien·ne·s, népalais·e·s ou bangladais·e·s et les plongeant dans l’illégalitéxxxi. Mohamed Rayhan Kabir, travailleur bangladais de 25 ans, a été arrêté pour enquête le 24 juillet 2020. Peu de temps avant, il aurait critiqué le traitement des migrant·e·s par les autorités malaisiennes dans un documentaire de la chaîne al-Jazeera. Son permis de travail a été révoqué et il a été menacé d’expulsion, malgré l’opposition d’associations comme Human Rights Watch, qui rappelle que « la protection internationale des droits humains s’applique normalement aux non-nationaux aussi bien qu’aux citoyen[·ne·]s, incluant les droits à la liberté d’expression et à une procédure judiciaire régulièrexxxii». Même si certaines industries se portent bien depuis le début de la pandémie, notamment celle des gants en caoutchouc jetablesxxxiii, le Fonds monétaire international (FMI) estime que l’économie malaisienne pourrait se contracter de 6 % en 2020xxxiv. Si l’économie dépend fortement de l’apport du travail migrant, le contexte sanitaire a permis la résurgence de discours anti-migratoires, comme un peu partout sur la planète. Un rapport de la Banque mondiale de 2015 indique cependant que la présence de travailleur·se·s étranger·ère·s en Malaisie a contribué à créer plus d’emplois moyennement ou très qualifiés pour les locaux, faisant mentir la conception répandue selon laquelle les migrant·e·s les en priveraientxxxv. Pour chaque augmentation de 10 % du nombre de travailleur·se·s migrant·e·s, l’économie malaisienne verrait son PIB augmenter de 1,1 %xxxvi

En Colombie, la pandémie nuit à la cohésion sociale  

En Colombie, le statut des travailleur·se·s migrant·e·s est différent : sur les 5,5 millions de personnes ayant fui les troubles politiques et l’effondrement économique au Venezuela depuis 2015, le tiers de ces personnes se sont réfugiées chez leur voisin colombienxxxvii. Bien qu’elles bénéficient pour beaucoup du statut de réfugié·e, elles ne bénéficient pas de protection supplémentaire sur le marché du travail. Avant la COVID-19, les frontières colombiennes étaient ouvertes aux familles vénézuéliennes et plus de 700 000 personnes ont reçu un permis de résidence et de travail, en plus d’avoir accès à l’aide humanitairexxxviii. « Historiquement, la relation entre les deux pays est tissée serrée. La frontière limitrophe est poreuse, il y a toujours eu une migration circulaire, des échanges et des intégrations dans les régions frontalières », explique en entrevue Martha Guerrero Ble de l’ONG Refugees International. Elle rappelle aussi qu’à une époque, de nombreuses et nombreux Colombien·ne·s fuyant la guerre civile se sont installé·e·s au Venezuela, ce qui peut expliquer leur relative hospitalité aujourd’hui.  

En regard du traitement des Vénézuélien·ne·s, la Colombie se distingue des autres pays de la région. Le Pérou, le Chili et l’Équateur se sont désolidarisés bien avant la crise sanitaire et malgré la déclaration de Quito (2018), adoptée afin d’assurer l’accès aux migrant·e·s à une régularisation des statuts, à l’éducation, à la santé et au travailxxxix. Ces pays, où les Vénézuélien·ne·s pouvaient entrer sans passeport en 2019, réclament maintenant pour certains des visas : un moyen de restreindre leur entrée sur le territoire que Bogota n’a pas instauré, un filet social pour accueillir les réfugié·e·s étant déjà en place à cause de l’histoire du pays, qui comptait quatre millions de déplacé·e·s internes en 2012xl. En octobre 2019, les Vénézuélien·ne·s en Colombie gagnaient toutefois en moyenne 30 % de moins que leurs hôtes et étaient pour beaucoup confiné·e·s au secteur informelxli. D’après l’OIT, 46 % des Vénézuélien·ne·s travaillent dans le secteur informel, contre 35 % de Colombien·ne·sxlii, un secteur plus affecté par les restrictions liées à la pandémie. 

Les pressions économiques qui affligent désormais la Colombie, aux prises avec un des confinements les plus stricts au monde, n’ont fait qu’accroitre ces inégalités et alimenter la xénophobie, jusque-là restée un phénomène marginalxliii. « La récession économique n’aide pas du tout à améliorer la cohésion sociale », souligne Mme Guerrero, qui ajoute que « le gouvernement national a vraiment fait tout en son pouvoir pour intégrer les Vénézuéliens à l’économie du pays, mais chaque région a un mode de gestion différent ». Rejointe au téléphone parL’Esprit libre, elle explique comment, outre la capitale et les métropoles comme Medellin ou Cali, de nombreux·ses réfugié·e·s s’installent dans les régions où le marché du travail est déjà saturé en temps normal et se retrouvent donc sans emploi ou avec des emplois encore plus précaires. xliv 

Plus de 100 000 réfugié·e·s sont entré·e·s au Venezuela entre mars et octobre 2020, à défaut de pouvoir subvenir à leurs besoins et à ceux de leurs proches en Colombie. Des 69 % de familles qui consommaient trois repas par jour avant le confinement, seulement 26 % d’entre elles peuvent aujourd’hui se le permettre, parmi celles restées en Colombiexlv.  « Il ne s’agit pas que d’une question économique mais d’une question de survie », commente Mme Guerrero, pour qui il est sans équivoque que les Vénézuélien·ne·s ne travaillent pas en Colombie par choix, mais parce que le salaire minimum mensuel dans leur pays d’origine ne dépasse pas deux dollars américainsxlvi.  

Pourtant, le statut de réfugié·e octroyé aux Vénézuélien·ne·s les protège sur le plan professionnel également, comme l’explique Mme Guerrero : « La plupart des migrant[·e·]s économiques sont invisibles. Pour [celles et] ceux qui n’ont pas accès à la régularisation de leur statut ou à un permis de travail, c’est facile pour les gouvernements de s’en laver les mains. Les Vénézuélien[·e·]s en Colombie subissent des discriminations et des abus sur le marché du travail, mais leur reconnaissance légale et la protection internationale dont [elles et] ils font l’objet est un avantage, parce qu’elles permettent aux institutions de faire pression sur le gouvernement et de prendre action pour améliorer les conditions de vie et de travail des plus précaires ».  

Comme dans le cas des millions de travailleur·e·s migrant·e·s dans le monde, la pandémie a mis en lumière une précarité et des inégalités préexistantes en Colombie. Elle a également contraint une partie de la classe politique à prendre conscience de l’ampleur de la dépendance au travail migrant, et les bénéfices que peut avoir l’intégration au marché du travail formel des migrant·e·s, pour elles et eux comme pour l’économie et les travailleur·e·s locauxxlvii.  

Révision de fond : Catherine Paquette et Any-Pier Dionne

Révision linguistique : Simone Laflamme

i Conseil canadien pour les réfugiés, « À propos des réfugiés et des immigrants : Un glossaire terminologique ». https://ccrweb.ca/files/glossaire.pdf

iiUN News, « Uncertain future for migrant workers, in a post-pandemic world », 19 septembre 2020. https://news.un.org/en/story/2020/09/1072562

iii Ibid.

iv Organisation internationale du travail (OIT), « Protéger les travailleurs migrants pendant la pandémie de COVID-19. Recommandations aux décideurs politiques et aux mandants », mai 2020. https://www.ilo.org/wcmsp5/groups/public/—ed_protect/—protrav/—migrant/documents/publication/wcms_745197.pdf

v Ibid.  

vi Ibid.  

vii Marcus Kahmann et Adelheid Hege, « Allemagne. Employeurs et réfugiés : l’intégration au service d’une stratégie de long terme », Chronique internationale de l’Institut de recherches Économiques et Sociales (IRES), n.154, 2016. http://www.ires.fr/publications/chronique-internationale-de-l-ires/item/4399-allemagne-employeurs-et-refugies-l-integration-au-service-d-une-strategie-de-long-terme

viii Bâtiment et travaux publics.  

ix Ibid.  

x Melissa Eddy, « Farm Workers Airlifted Into Germany Provide Solutions and Pose New Risks », The New York Times, 18 mai 2020. https://www.nytimes.com/2020/05/18/world/europe/coronavirus-german-farms-migrant-workers-airlift.html

xi Danya Bobrovskaya et Olga Gulina, « Is Germany Encouraging Migrants in Skilled Labour? », Legal Dialogue, 20 janvier 2020. https://legal-dialogue.org/is-germany-inviting-new-labor-migrants

xii Ibid.  

xiii Melissa Eddy, op.cit.  

xiv Ibid.  

xv Ibid.  

xvi Maxim Edwards, « Fruit picking in a pandemic : Europe’s precarious migrant workers », Global Voices, 14 juillet 2020. https://globalvoices.org/2020/07/14/fruit-picking-in-a-pandemic-europes-precarious-migrant-workers/.  

xvii Ibid.  

xviii Ibid. 

xix Ibid. 

xx Paula Erizanu, « Stranded or shunned : Europe’s migrant workers caught in no-man’s land », The Guardian, 16 avril 2020. https://www.theguardian.com/world/2020/apr/16/stranded-or-shunned-europes-migrant-workers-caught-in-no-mans-land.  

xxi Maxim Edwards, op.cit. 

xxii Sertan Sanderson, « Allemagne : une nouvelle loi sur l‘immigration pour pallier le manque de main d‘œuvre », Infomigrants, 28 février 2020. https://www.infomigrants.net/fr/post/23077/allemagne-une-nouvelle-loi-sur-l-immigration-pour-pallier-le-manque-de-main-d-oeuvre.  

xxiii Maxim Edwards, op.cit.  

xxiv Pamungkas A. Dewanto, « Labouring Situations and Protection among Foreign Workers in Malaysia », Henrich Böll-Stiftung, 20 aout 2020. https://th.boell.org/en/2020/08/20/labouring-situations-malaysia.  

xxv Ibid. 

xxvi Eric Paulson, « The need to value, not vilify, migrant workers », FMT News, 3 août 2020. https://www.freemalaysiatoday.com/category/opinion/2020/08/03/the-need-to-value-not-vilify-migrant-workers/.  

xxvii Yen Nee Lee, « Neglect of migrant workers could hurt Malaysia’s economic recovery », CNBC, 4 novembre 2020. https://www.cnbc.com/2020/11/05/covid-19-migrant-worker-neglect-may-hurt-malaysia-economic-recovery.html.  

xxviii Citation originale : « Yet, politically, the high demand for foreign low-to-medium skilled worker has inspired populist claim which considers foreign workers the new social-economic threat for the host society. In response to the populist campaign against foreign labourers, local authorities have been “securitizing” the inflow of foreign workers since late 1991 by imposing stronger immigration and policing practice against irregular migrants […] » (notre traduction). Pamungkas A. Dewanto, op.cit.  

xxix Tan Theng Theng et Jarud Romadan, « The Economic case against the Marginalisation of Migrant Workers in Malaysia », The London School of Economics and Political Science, 1er octobre 2020. https://blogs.lse.ac.uk/seac/2020/10/01/the-economic-case-against-the-marginalisation-of-migrant-workers-in-malaysia/.  

xxx Yen Nee Lee, op.cit.  

xxxiIbid. 

xxxiiCitation originale : « International human rights protections normally apply to non-nationals as well as citizans, including the rights of freedom of expression and due process. » (notre traduction). Human rights watch, « Malaysia : Free Outspoken Migrant Worker », 29 juillet 2020. https://www.hrw.org/news/2020/07/29/malaysia-free-outspoken-migrant-worker

xxxiii Ushar Daniele, « Malaysian employers shocked, angry over fines ruling for overcrowded migrant workers’ lodgings », Arab News, 30 novembre 2020. https://www.arabnews.com/node/1770666/world

xxxiv Yen Nee Lee, op.cit.  

xxxv Pamungkas A. Dewanto, op.cit.  

xxxvi Ibid. 

xxxvii Jennifer Bitterly, « Venezuelan migrants left in the lurch as COVID-19 stalls regional reforms », The New Humanitarian, 15 octobre 2020. https://www.thenewhumanitarian.org/analysis/2020/10/15/Venezuela-Colombia-migrants-legislation-documents

xxxviii Jimmy Graham et Martha Guerrero, « The Effect of COVID-19 on the Economic Inclusion of Venezuelans in Colombia », Refugees International and Center for Global development, 28 octobre 2020. https://www.refugeesinternational.org/reports/2020/10/26/the-effect-of-covid-19-on-the-economic-inclusion-of-venezuelans-in-colombia.  

xxxix Bitterly, op.cit.  

xl UNHCR, « Colombie », 2012.  https://www.unhcr.org/fr/51efd16d0.pdf.  

xli Ibid.  

xlii Jimmy Graham et Martha Guerrero Ble, op.cit.  

xliii Ibid.  

xliv 

xlv Ibid.

xlvi Mariana Palau et Manuel Reda, « Venezuelans once again fleeing on foot as troubles mount », Associated Press, 9 octobre 2020. https://apnews.com/article/virus-outbreak-transportation-medellin-immigration-colombia-98d010ec0c97c02ec7682250b14a50e0.  

xlvii Jimmy Graham et Helen Dempster, « Improving Venezuelans’ Economic Inclusion in Colombia Could Contribute 1$ Billion Every Year », Center for Global Development, 2 octobre 2020. https://www.cgdev.org/blog/improving-venezuelans-economic-inclusion-colombia-could-contribute-1-billion-every-year.  

Fahimeh Darchinian : « C’est à l’école francophone que les jeunes immigré∙e∙s sont exclu∙e∙s du « nous » québécois »

Fahimeh Darchinian : « C’est à l’école francophone que les jeunes immigré∙e∙s sont exclu∙e∙s du « nous » québécois »

Siggi s’intéresse à la biographie des sociologues et s’interroge sur la place qu’elle occupe dans leurs recherches. Pour ce premier numéro, nous avons eu la chance de rencontrer Fahimeh Darchinian, sociologue de l’éducation et des discriminations. Des propos recueillis par Jules Pector-Lallemand. 

Siggi : Fahimeh, votre parcours au sein du monde universitaire est plutôt surprenant : vous avez débuté par des études en traduction à Téhéran et vous êtes maintenant professeure de sociologie de l’éducation à l’Université de Montréal (UdeM). Parlez-nous un peu de ce cheminement inhabituel.

Fahimeh Darchinian (F. D.) : Vers l’âge de 12 ans, j’ai commencé à apprendre le français. Je me suis mise à beaucoup lire et j’aimais énormément le monde de la littérature francophone. J’ai fait mon lycée en mathématiques, mais je ne voulais pas continuer dans cette voie. Je trouvais que c’était une science trop sèche. En revanche, mes études en mathématiques me permettaient de choisir un baccalauréat en linguistique, même si mes parents auraient voulu que je continue en génie…

Siggi : Comment avez-vous développé si jeune un intérêt pour les langues?

F. D. : Par socialisation familiale, je dirais en bonne sociologue! Je ne suis pas issue d’une famille riche, simplement de classe moyenne, mais avec un capital culturel élevé. Mon père avait un doctorat. Apprendre une nouvelle langue dès l’âge de 12 ans n’était pas inhabituel dans ma famille. La lecture était très valorisée. Disons que je faisais partie des gens privilégiés sur le plan culturel. 

Bref, je suis tombée en amour avec la langue française et je voulais faire de la traduction du français vers le perse.

Siggi : Vous avez ensuite fait une maîtrise en enseignement, toujours à Téhéran.

F. D. : En fait, je n’ai pas enchaîné les études après avoir complété mon baccalauréat. Pendant plusieurs années, j’ai fait de la traduction, de romans surtout. J’ai commencé par Climats d’André Maurois et La femme rompue de Simone de Beauvoir. Aujourd’hui, en Iran, je suis connue comme quelqu’un qui traduit.

Après, j’ai décidé de faire une maîtrise en enseignement du persan aux non persanophones, toujours à Téhéran. C’était une branche de la linguistique appliquée. C’était pour moi un moyen de rester dans les langues tout en évitant d’étudier les travaux de Noam Chomsky. Les départements de linguistiques en Iran sont vraiment sous l’emprise du structuralisme chomskien : c’est une linguistique très mathématique, qui s’intéresse aux structures universelles du langage. Je voulais plutôt étudier les interactions et les relations sociales entourant la langue. Dans l’enseignement, j’étais directement en interaction avec des gens.

Siggi : Vous aviez donc déjà un intérêt pour les approches sociologiques.

F.D. : Je pense qu’en Iran, en général, on est un peu plus politisé qu’ici. C’est un pays qui, historiquement, a été sous des systèmes totalitaires. Donc, on cherche toujours à comprendre ce qui se passe au-delà des discours officiels. Dans les sociétés plus calmes, on se questionne moins, j’ai l’impression. 

Aussi, je suis née quelques années après la révolution. J’ai donc grandi dans une période de bouleversements, avec de grands clivages. Il y avait un grand écart entre la réalité sociale et les représentations véhiculées dans les discours officiels sur l’Iran. C’était comme si l’on vivait dans un monde parallèle.

Du point de vue de mon parcours personnel, je me servais de la littérature pour étudier les relations sociales. Le monde de la littérature était pour moi un refuge. La traduction d’une langue à une autre est une tâche difficile. Quand on lit un livre dans sa langue, tout est immédiatement perceptible, compréhensible. Mais pour le rendre perceptible dans une autre langue, il n’y a pas toujours les mots. Il s’agit de rendre perceptible ce qui est imperceptible dans l’autre monde linguistique. Il y a donc toujours un voyage entre les mondes. 

Siggi : Un peu comme le travail de sociologue!

F.D. : Oui, tout à fait. Et le cœur de la littérature, c’est l’analyse des relations humaines. En me réfugiant dans la traduction, je voulais en fait rendre perceptible, dans les relations sociales, ce qui ne l’est pas toujours.

Aussi, je dirais que la période où j’ai commencé à enseigner à l’Université de Téhéran, à la suite de ma maîtrise, m’a poussée vers la sociologie. J’enseignais le perse à des étudiant∙e∙s étranger∙ère∙s. On avait des discussions très riches, car les étudiant∙e∙s posaient beaucoup de questions pour comprendre ce qui se passait en Iran. Je me retrouvais donc dans une position où je devais rendre compréhensible ce qui était implicite, ce qui était invisible pour des personnes qui ne sont pas familières avec l’ordre social local.

Je voulais faire de la sociologie en Iran, mais le climat politique rendait la pratique difficile. En Iran, il y a beaucoup d’excellent∙e∙s sociologues, qui s’intéressent surtout à la pauvreté et à la délinquance, mais parfois, certain∙e∙s sont mis∙es en prison pour leurs travaux. Même moi, j’ai déjà été convoquée au rectorat. On m’a dit que je devais m’en tenir à l’enseignement de la langue et que je n’étais pas censée discuter des rapports sociaux.

Siggi : Ah oui? C’est incroyable!

F.D. : Oui! (Rires.) Je dis souvent à mes amis sociologues de Montréal qu’en Iran, on a une liberté qui est plus petite, mais on l’utilise plus. Ici, j’ai l’impression que les gens ont beaucoup de libertés, mais les utilisent moins.

Siggi : En parlant de Montréal… Vous êtes venue vous y installer en 2012 pour débuter votre doctorat en sciences de l’éducation. Pourquoi ce choix ?

F.D. : C’était stratégique, du moins un peu. Je voulais faire mon doctorat en français et adopter une approche sociologique. Puisque j’avais de l’expérience et des études en enseignement, c’était plus simple pour moi d’entrer dans un département d’éducation. On voulait m’orienter vers la didactique, mais j’ai résisté! J’ai dit que je serais restée en Iran si j’avais voulu étudier la didactique et que je m’intéressais plutôt aux fondements sociaux de la langue. 

Siggi : Parlez-nous un peu de votre recherche doctorale. Vous vous êtes intéressée aux jeunes immigrant∙e∙s québécois∙es de première génération qui, après un primaire et un secondaire à l’école francophone, se tournent vers les études postsecondaires ou le marché de l’emploi dans des milieux anglophones1. Comment expliquez-vous ce phénomène ?

F.D. : Les travaux qui existaient déjà sur le sujet s’étaient surtout penchés sur les jeunes qui éprouvent de la difficulté à l’école, celles et ceux qui décrochent. Moi, j’ai décidé de m’intéresser à celles et ceux qui ont réussi d’un point de vue objectif, c’est-à-dire qui ont un diplôme, sont entré∙e∙s à l’université et ont trouvé un emploi lié à leur domaine de formation.

Je voulais donc savoir : elles et ils ont réussi, mais à quel prix? Je me suis rendu compte que ce prix est assez élevé : tou∙te∙s ont ce sentiment d’exclusion, même en ayant un bon diplôme et un emploi. Sentant que leur place n’est pas parmi les francophones, elles et ils se tournent vers des emplois en anglais, même si toutes leurs études étaient en français!

Siggi : Avez-vous été surprise par ces résultats ?

F.D. : Absolument, ce n’était pas du tout mon hypothèse de départ! Je pensais qu’ici, les rapports de domination étaient un peu moins opérants, mais pas du tout. La littérature sur le sujet indiquait plutôt que cela avait à voir avec l’organisation de l’institution scolaire. J’ai dû dire à ma directrice que je devais complètement changer mon cadre théorique parce qu’il ne correspondait pas à ce que les gens me racontaient. Ce que je voyais, c’étaient les frontières ethniques. Les jeunes immigré∙e∙s se sentaient mis de l’autre côté de la frontière, exclu∙e∙s du « nous » québécois. 

Siggi : Donc, votre thèse est que l’exclusion du groupe ethnique majoritaire, québécois blanc francophone, mène les jeunes immigré∙e∙s de première génération vers l’éducation et le marché de l’emploi anglophones. C’est bien cela?

F.D. : Oui, mais pas d’un point de vue strictement individuel. Par exemple, j’avais un participant qui allait souper chaque semaine chez son voisin, un monsieur âgé, québécois « de souche ». Il se sentait très proche de cet homme, il le considérait comme son grand-père. Mais quand venait le temps de discuter de l’appartenance à la collectivité québécoise, il se sentait complètement à l’écart. C’est là qu’on peut mesurer le poids des discours politiques xénophobes et anti-immigrations. 

Siggi : Après votre thèse, pour laquelle vous avez remporté un prestigieux prix international, vous avez été embauchée comme professeure au Département de sociologie de l’UdeM.

F.D. : Oui, je suis très contente! Et ce qui est particulier, c’est qu’en devenant professeure, j’ai encore plus pris conscience des frontières ethniques que j’observais dans le discours des participant∙e∙s que j’ai interrogé∙e∙s lors ma thèse.

Par exemple, j’enseigne la sociologie de l’éducation aux étudiant∙e∙s de baccalauréat. J’entre en classe et je me mets à parler de Bourdieu ou de Weber. Les étudiant∙e∙s sont très intéressé∙e∙s et me posent des questions; nous avons de bonnes discussions, je vois que je suis appréciée. Je me sens très intellectuelle! (Rires.)

Il suffit que je sorte de la salle de classe et, quelques heures plus tard dans un magasin, on me dit « a-llo ma-dame » en découpant les mots de manière infantilisante comme si je ne parlais pas français. Tout ce château de cartes que je m’étais construit s’effondre et je suis ramenée au fait que je suis une immigrante. Ou encore, on me dit des choses comme « ah non, ici on ne fait pas les choses comme ça »; parfois, on me rudoie au téléphone parce que je n’ai pas la même fluidité à l’oral qu’à l’écrit. Et en plus je suis une immigrante très privilégiée! Je suis professeure d’université. Mais dès que je sors de l’université, je ne suis plus professeure, je suis immigrante.

Et c’est exactement ce que j’ai observé chez mes participant[∙e∙]s. Tout comme moi, ça fait plusieurs années qu’elles et ils sont ici. En plus, elles et ils sont allé∙e∙s à l’école francophone, ont eu cette socialisation « québécoise », mais c’est précisément lors de cette socialisation que la frontière se cristallise et qu’on les place à l’extérieur du « nous » québécois.

1 Darchinian, Fahimeh, Les parcours d’orientation linguistique postsecondaire et professionnelle : l’expérience de jeunes adultes issus de l’immigration à Montréal, Université de Montréal, 2018.

Menaces islamistes et réalités islamophobes en France

Menaces islamistes et réalités islamophobes en France

Par Adèle Surprenant

L’assassinat de Samuel Paty, le 16 octobre dernier, a provoqué une réelle onde de choc en France et à l’étranger. Décapité devant le collège de Conflans-Sainte-Honorine où il enseignait, M. Paty était au cœur d’une polémique pour avoir présenté des caricatures de Mohammed durant un cours sur la liberté d’expression. Le gouvernement d’Emmanuel Macron multiplie depuis les annonces sur la lutte contre la « radicalisation » et l’« obscurantisme ». À quelques semaines de la présentation d’un projet de loi sur le « séparatisme islamique », le climat est tendu au pays de la liberté, de l’égalité et de la laïcité 1.

« Ce soir, je n’aurai pas de mots pour évoquer la lutte contre l’islamisme politique, radical, qui mène jusqu’au terrorisme. Les mots, je les ai eus. Le mal, je l’ai nommé. Les actions, nous les avons décidées, nous les avons durcies, nous les mènerons jusqu’au bout », déclarait le Président de la République Emmanuel Macron le 22 octobre dernier, lors d’une soirée hommage à Samuel Paty, qu’il qualifie de « victime de la conspiration funeste de la bêtise, du mensonge, de l’amalgame, de la haine de l’autre, de la haine de ce que, profondément, existentiellement, nous sommes 2».

Le professeur d’histoire-géographie était la cible d’une vidéo circulant sur les réseaux sociaux depuis quelques jours, dans laquelle un parent d’élève du collège de Conflans-Sainte-Honorine, où M. Paty enseignait, dénonçait le choix du professeur d’avoir montré en classe deux caricatures de Mohammed extraites de Charlie Hebdo. Une vidéo qui aurait été vue par son assassin, Abdoullakh Anzorov, 18 ans, abattu par la police quelques minutes après le drame.

Le matin suivant le drame, Paris se réveille lentement. La crise sanitaire oblige plusieurs commerces à garder le rideau tiré, la pluie a vidé les rues des promeneur·se·s du samedi, et seules quelques dizaines de personnes sont rassemblées, place de la République, pour rendre hommage au professeur assassiné. Habituée aux manifestations et rassemblements en tout genre, la statue qui surplombe la place est placardée d’affiches aux slogans qui résonnent tristement dans l’imaginaire collectif français : au « Je suis Charlie » de janvier 2015 s’est substitué le « Je suis prof », dans un élan de solidarité avec celui que le Président a déclaré être le « visage de la République 3».

Une déclaration qui fait écho à la une du Point 4, qui titrait son numéro du 22 octobre « Samuel Paty. Professeur mort pour la liberté », ou encore le magazine Marianne avec « Jusqu’à quand va-t-on se coucher? 5» Parce qu’à en croire le discours gouvernemental, le nouveau visage de la République serait tordu par la peur sous la menace d’un islam intégriste rampant.

Représailles

Une série de mesures ont rapidement été annoncées par le gouvernement, à commencer par la publication imminente d’un recueil de caricatures religieuses et politiques qui sera distribué dans les écoles du pays. « Par ce geste, dans le respect de nos compétences, nous voulons témoigner de nos engagements à défendre les valeurs de la République et le droit fondamental de chacun et chacune de nos concitoyens à vivre en paix et dans la liberté », a déclaré Renaud Muselier, président du Congrès des Régions, ajoutant que le recueil contiendra « bien entendu » des caricatures du controversé Charlie Hebdo 6.

S’en est suivi la fermeture administrative de la mosquée de Pantin, en banlieue parisienne. D’après le grief, l’imam principal, Ibrahim Abou Talha, serait « impliqué dans la mouvance islamiste radicale d’Île-de-France 7». La vidéo ciblant M. Paty a également été reléguée sur leurs réseaux sociaux, puis retirée tout de suite après l’attentat, dénoncé par les responsables de la mosquée. Depuis l’entrée en vigueur de la loi Silt, en 2017, les lieux de culte peuvent être fermés par ordre d’un préfet en cas de soupçon d’incitation au terrorisme. Au cours des deux dernières années, ce sont 250 mosquées, écoles, bars à narguilé et autres établissements qui ont dû mettre la clé sous la porte en vertu de cette loi 8.

« Donner certains pouvoirs aux autorités pour dissoudre certains groupes religieux sans préavis est problématique pour plusieurs raisons », d’après la chercheuse et spécialiste du contre-terrorisme Nadine Sayegh, contactée par L’Esprit libre. Prenant l’exemple de la fermeture de la mosquée de Pantin, elle ajoute que « l’imam a peut-être fait certaines remarques, et il devrait évidemment en être tenu responsable, mais la fermeture d’une mosquée en entier, laissant des centaines de fidèles sans lieu pour communier? Il s’agit clairement d’une punition collective par rapport à des remarques faites, alors que si on regarde les accusations portées envers certains hommes d’Église, souvent bien plus sévères, ceux-ci sont soit renvoyés, réaffectés ou remplacés. Mais on ne s’attend pas à ce que la communauté catholique en entier s’excuse pour les actions d’un prêtre corrompu », ajoute-t-elle. 

Certain·e·s critiques accusent le gouvernement de s’en prendre à la loi de 1901, protégeant la liberté d’association 9, et ce, depuis l’état d’urgence proclamé par François Hollande en 2015 10. Henri Leclerc, ténor du barreau et ex-président de la Ligue des droits de l’Homme, est d’avis que « c’est toujours pareil quand arrive un tel drame, le gouvernement, pour renforcer son image et rassurer l’opinion bouleversée, impose des mesures voire des lois nouvelles, dont il n’est pas établi qu’elles soient efficaces sur les circonstances ou “l’atmosphère” qui ont permis que s’accomplissent les actes criminels 11».

« La police a des politiques d’interpellation et de fouille sur les individus depuis le gouvernement Hollande — laissant donc techniquement le pays dans un état d’urgence permanent alors qu’il n’y en a pas », renchérit Mme Sayegh. Selon elle, « le racisme et l’islamophobie envahissent la société tous les jours et à un rythme effréné [et] il n’est pas surprenant qu’ils soient enracinés dans la stratégie CVE [combattre l’extrémisme violent, ndlr] » du gouvernement, qui semble avoir entamé un virement à droite au cours des derniers mois.

La construction de l’« ennemi intérieur »

Le 2 octobre dernier, le président Emmanuel Macron s’exprimait sur le projet de loi voulant lutter contre le « séparatisme » qui devrait être annoncé le 9 décembre 2020. Un « mot véhicule que l’Élysée a longtemps conjugué au pluriel, sans convaincre quiconque qu’il s’agissait de parler d’autre chose que d’islamisme », peut-on lire dans un article d’Ellen Salvi, début octobre, sur le site de Médiapart 12.

Ces annonces ont réjoui la cheffe du Rassemblement national (RN) — nouveau nom du Front national (FN) —, Marine Le Pen. Elle a déclaré dans un communiqué de presse que « plusieurs annonces du président de la République reprennent des mesures présentées depuis longtemps par le RN », citant entre autres la suppression des enseignements de la langue et de la culture d’origine, la fermeture administrative des « lieux où est prônée la haine de la France » ou la fermeture de clubs sportifs qui « pratiquent le communautarisme en droit ou en fait 13».

« Communautarisme », « séparatisme » ou « ensauvagement », ces termes empruntés à l’extrême-droite sont aujourd’hui partie prenante du discours du gouvernement : « Macron a été élu en raison de son positionnement plus neutre que les partis de droite, mais il semblerait, à travers ce que je crois être une tentative d’accroître sa popularité électorale, qu’il change à la fois ses stratégies et sa rhétorique vers les positions d’extrême-droite », reconnait Mme Sayegh. Les exemples de ce glissement sont d’ailleurs loin d’être rares.

Le 20 octobre 2020, Gérald Darmanin déclarait sur les ondes de BFMTV avoir « toujours été choqué de rentrer dans un hypermarché et de voir un rayon de telle cuisine communautaire […] ». Il accuse ainsi le « capitalisme mondial » d’avoir sa part de responsabilité dans l’accroissement du « communautarisme ». « Quand on vend des vêtements communautaires, peut-être qu’on a une petite responsabilité dans le communautarisme? », s’interroge le ministre de l’Intérieur, actuellement visé par une plainte pour viol 14, affirmant que « si on peut demander des comptes aux hommes politiques […], on peut aussi dire au capitalisme qu’il est peut-être, de temps en temps, patriote 15». Il rassure cependant les auditeur·trice·s en ajoutant : « heureusement que toutes mes opinions ne font pas partie de la loi de la République parce que ce serait… », s’interrompt le ministre en haussant les sourcils 16.

Macron dénonce pourtant « le piège de l’amalgame tendu par les polémistes et par les extrémistes qui consisterait à stigmatiser tous les musulmans », prônant plutôt un « Islam des lumières » pour une France où serait assurée « une présence républicaine en bas de chaque tour, au bas de chaque immeuble 17».

Cette « présence républicaine », Ahmad, dans la cinquantaine, la sent déjà tous les jours. Le Mauritanien d’origine naturalisé français et en France depuis 9 ans, travaille dans une buanderie à deux pas de la mosquée Myrha, dans le 18e arrondissement de Paris. À la Goutte d’Or, la population est en bonne partie d’origine maghrébine. Il se désole de la surveillance policière accrue au courant de la dernière année, autour de la mosquée et dans le quartier qui l’héberge. « Tous les vendredis, pendant la prière, il y a une voiture de police stationnée devant la mosquée », raconte-t-il, en soulignant que les autorités s’inquiètent que les portes demeurent fermées durant la prière. À l’entrée de la mosquée, un panneau indique cependant que les portes sont fermées lorsque le quota de personnes a été atteint, afin de respecter les mesures sanitaires.

Deux poids, deux mesures

Toujours à la Goutte d’Or, un homme d’origine algérienne se désole de « voir la France devenir dangereuse », pour lui et sa communauté, mais aussi pour les non-musulmans : « ici, nous sommes tous un peu victime du gouvernement, c’est lui qui nous monte les uns contre les autres. […] C’est lui qui se radicalise », ajoute-t-il.

Il est loin d’être le seul à critiquer la polarisation du discours et de la société, alimentée par les politiques et les médias traditionnels. Plusieurs campagnes de boycottage des produits français ont débuté dans certains pays du Moyen-Orient et d’Afrique « pour dénoncer [l’]amalgame indécent, insultant, entre islam et terrorisme, cette islamophobie encouragée et couvée par l’État impérialiste français », d’après le mouvement panafricaniste Frapp-France Dégage 18. Le président turc Recep Tayyip Erdogan est allé jusqu’à sous-entendre que Macron avait des problèmes de santé mentale, provoquant le rappel de l’ambassadeur français en Turquie.

L’attaque au couteau du 18 octobre contre deux cousines voilées en balade sur le Champ-de-Mars a suscité l’indignation de la gauche parlementaire et d’une partie de la population. Survenue après une altercation concernant un chien sans laisse, l’attaque n’a toutefois pas été directement traitée comme un crime haineux, raciste ou islamophobe, même si les deux victimes, Kenza et Amal, racontent avoir entendu « sale arabe », « on est chez nous » et « rentre dans ton pays », avant de se faire poignarder 19.

La population musulmane représente 8 % de la population française, soit 5,43 millions de personnes en 2020 20. Des chiffres souvent surestimés par l’opinion publique, qui estime par ailleurs à tort que les musulman·e·s de France sont tous et toutes issu·e·s de l’immigration : en 2016, la moitié d’entre elles et eux étaient français·e·s de naissance et le quart, français·e·s par acquisition 21. La présence de musulman·e·s est étroitement liée au passé colonial et mandataire de l’Hexagone, dont le passage en Afrique du Nord, au Moyen-Orient et en Afrique de l’Ouest a contribué à tisser du lien culturel, économique et familial avec de nombreux pays, dont plusieurs ressortissant·e·s sont aujourd’hui installé·e·s en France 22.

« Expliquer, c’est déjà vouloir excuser », déclarait l’ex-premier ministre Manuel Valls en janvier 2016, lors d’une commémoration aux victimes de l’attaque de l’Hyper Cacher. Un discours qui semble désormais servir de doctrine dans la France macroniste, où l’on tente de « restreindre la liberté d’expression au nom de la liberté d’expression », comme le souligne Henri Leclerc 23.

1 « Ce qu’il faut retenir du discours d’Emmanuel Macron sur la laïcité et les « séparatismes » », Le Monde, 2 octobre 2020. .https://www.lemonde.fr/politique/article/2020/10/02/ce-qu-il-faut-retenir-du-discours-d-emmanuel-macron-sur-la-laicite-et-les-separatismes_6054523_823448.html

« « Samuel Paty est devenu le visage de la République » : l’intégralité du discours d’Emmanuel Macron » , Le Monde, 22 octobre 2020. https://www.lemonde.fr/politique/article/2020/10/22/samuel-paty-est-devenu-le-visage-de-la-republique-le-discours-d-emmanuel-macron_6056948_823448.html

3 Ibid.

« Samuel Paty. Professeur mort pour la liberté ». Le PointNuméro du 22 octobre.

« Jusqu’à quand va-t-on se coucher? ». Marianne. Numéro du 21 au 29 octobre.

« Assassinat de Samuel Paty : ce que l’on sait du recueil de caricatures que les Régions veulent distribuer dans les régions », France Info, 21 octobre 2020. https://www.francetvinfo.fr/faits-divers/terrorisme/enseignant-decapite-dans-les-yvelines/assassinat-de-samuel-paty-ce-que-l-on-sait-du-recueil-de-caricatures-que-les-regions-veulent-distribuer-dans-les-lycees_4150399.html 

7 Margaux Lecroux, « A pantin, la fermeture de la Mosquée vécue comme une punition par les fidèles », Libération, 20 octobre 2020. https://www.liberation.fr/france/2020/10/20/a-pantin-la-fermeture-de-la-mosquee-vecue-comme-une-punition-par-les-fideles_1802923 

Camille Polloni, « Avec le  » séparatisme « , le gouvernement cible les musulmans », Médiapart, 8 septembre 2020. https://www.mediapart.fr/journal/france/080920/avec-le-separatisme-le-gouvernement-cible-les-musulmans

Ministère de l’Éducation nationale, de la Jeunesse et des Sports. La loi du 1er juillet 1901 et la liberté d’associationhttps://www.associations.gouv.fr/liberte-associative.html 

10 Entretien réalisé par Jean Stern. « Henri Leclerc. Le chemin dangereux des restrictions des libertés en France », Orient XXI, 26 octobre 2020. https://orientxxi.info/magazine/henri-leclerc-le-chemin-dangereux-des-restrictions-des-libertes-en-france,4238 

11 Ibid.

12 Ellen Salvi, « Séparatisme : Macron prescrit l’antidote et instille le poison », Médiapart, 2 octobre 2020. https://www.mediapart.fr/journal/france/021020/separatisme-macron-prescrit-l-antidote-et-instille-le-poison

13 Rassemblement national. Lutte contre l’islamisme radical en France : trop de lacunes pour être convaincant!, 2 octobre 2020. https://rassemblementnational.fr/communiques/lutte-contre-lislamisme-radical-en-france-trop-de-lacunes-pour-etre-convaincant/

14 Héléna Berkaoui et Iban Rais, «  » Ensauvagement « Gérald Darmanin heurte jusqu’au sein de LREM », Médiapart, 29 juillet 2020. https://www.mediapart.fr/journal/france/290720/ensauvagement-gerald-darmanin-heurte-jusqu-au-sein-de-lrem

15 Gérald Darmanin en entrevue avec BFMTV, Publié sur Twitter, 20 octobre 2020. https://twitter.com/bfmtv

16 Ibid.

17 Salei, op.cit.

18 « Face à l’appel au boycottage d’Ankara, la France soutenue par ses voisins européens », France 24, 26 octobre 2020. https://www.france24.com/fr/france/20201026-face-%C3%A0-l-appel-au-boycott-de-la-turquie-la-france-soutenue-par-ses-voisins-europ%C3%A9ens

19 William Audeureau et Nicolas Chapuis, « Deux femmes poignardées, un chien non attaché et des insultes racistes : le point sur l’affaire de l’agression sur le Champ-de-Mars », Le Monde, 22 octobre 2020. https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2020/10/20/enquete-ouverte-apres-une-agression-contre-deux-femmes-au-champ-de-mars-a-paris_6056731_4355770.html

20 Statista Research Department, L’Islam en France – Faits et chiffres, 20 octobre 2020. https://fr.statista.com/themes/6482/l-islam-en-france/ 

21 Ibid.

22 Pour en savoir plus : Maylis Kydjian, Penser l’immigration maghrébine avec l’histoire coloniale en Francehttps://journals.openedition.org/framespa/3333

23 Stern,op.cit.