La sous-représentativité des artistes issus-es de minorités culturelles dans les médias québécois

La sous-représentativité des artistes issus-es de minorités culturelles dans les médias québécois

Cet article s’attache à déterminer quelles sont les difficultés auxquelles sont confrontés-es les artistes de Montréal issus-es de la diversité dans le milieu des arts. Il constitue la synthèse d’une série d’entrevues menées par Miruna Craciunescu avec des artistes et des professionnels-les issus-es d’horizons très divers, dont le parcours les a cependant tous et toutes amenés-es à confronter les enjeux liés à la représentation des minorités culturelles dans différents médias au Québec.

Cet article a été publié dans le recueil (in)visibilités médiatiques de L’Esprit libre. Il est disponible sur notre boutique en ligne ou dans plusieurs librairies indépendantes.

Intervenants-es
Manon Barbeau

Cinéaste, entrepreneure sociale et conférencière, Manon Barbeau assume le poste de directrice générale et artistique de Wapikoni mobile depuis sa création en 2003. Actif dans 30 communautés au Canada et dans 17 communautés d’Amérique du Sud, ce studio ambulant de création vidéo et musicale a donné une voix à des milliers de jeunes Autochtones qui y ont réalisé 900 courts métrages diffusés dans le monde entier. Récipiendaire de nombreuses distinctions, dont, en 2014, le prestigieux Prix Albert-Tessier, qui constitue la plus haute récompense au cinéma au Québec, elle a œuvré comme scénariste et réalisatrice pour plusieurs organismes, notamment Télé-Québec et l’Office national du film du Canada (ONF).

Felicia Mihali

Depuis son installation au Québec en l’an 2000, Felicia Mihali a fait paraître sept romans en français aux Éditions XYZ et deux romans en anglais aux Éditions Linda Leith. En 2004, sa carrière de journaliste l’a menée à cofonder le webzine multiculturel en ligne Terra Nova, dont elle a assumé la rédaction en chef jusqu’à sa fermeture en 2009. Elle a, en outre, été membre de plusieurs jurys octroyant des bourses de création (Conseil des arts et des lettres du Québec) et des prix littéraires (ville de Sherbrooke, Radio-Canada). Après avoir enseigné le français et l’anglais, elle travaille actuellement comme professeure d’histoire du Québec et du Canada au secondaire.

Jérôme Pruneau

Détenteur d’un doctorat en ethnologie de l’Université de Montpellier, Jérôme Pruneau a travaillé huit ans comme maître de conférence en Guadeloupe avant de repartir à zéro en tant que plongeur dans un restaurant à Montréal en 2012. Sa participation active en tant que bénévole à Diversité artistique Montréal lui a, depuis, valu le poste de directeur artistique et rédacteur en chef la revue mensuelle TicArtToc. Il a mis en place un programme de mentorat visant à accompagner les artistes dans l’établissement de leur carrière. Cette expérience l’a rendu témoin de parcours extraordinaires dont il a rendu compte dans un essai percutant paru en 2015 aux éditions Dialogue Nord-Sud intitulé : Il est temps de dire les choses.

Quelle universalité pour l’art au Québec? Le cas du cinéma et de la télévision

J’ai regroupé les interventions de Felicia Mihali et de Jérôme Pruneau en raison de la diversité des postures qu’ils adoptent devant un fait biographique commun : l’appartenance à une minorité culturelle au Québec. Vécue tour à tour comme un obstacle à surmonter ou comme une source d’inspiration, cette appartenance semble avoir constitué un facteur déterminant dans leurs carrières, au point de modeler leur parcours professionnel. À cela s’ajoute le témoignage de Manon Barbeau, qui – sans être elle-même issue de la diversité – a choisi d’accorder une part importante de sa carrière à une problématique connexe, soit celle de faire entendre et rayonner les voix des Premières Nations. La confrontation de leurs discours produit ainsi un portrait nuancé d’une réalité peu connue, bien qu’elle touche un-e Montréalais-e sur deux aux dires de Jérôme Pruneau, lequel est parvenu à ce chiffre en associant les 33% d’immigrants-es de la première génération au nombre de Montréalais-es issus-es d’une minorité visible.

Au même titre que l’ensemble des productions artistiques contemporaines, les médias occupent une fonction normative dans la création d’une identité et d’un imaginaire culturels. À Montréal, reflètent-ils cette réalité vécue par 50% de la population? Rien n’est moins sûr. On sait que la « racialisation » du crime devient un phénomène de plus en plus étudié[i] et qu’en 2013, le rapport annuel du Bureau de l’enquêteur correctionnel a révélé que la population carcérale canadienne issue de minorités visibles avait augmenté de 75%[ii]. Or, dans la série télévisée Unité 9, l’actrice Ayisha Issa incarne le seul personnage noir parmi les détenues… un rôle antagoniste introduit à partir de la deuxième saison, lequel compte en moyenne deux fois moins d’apparitions que des personnages principaux incarnés par Guylaine Tremblay et Céline Bonnier[iii]. Et encore ne s’agit-il que d’un exemple parmi d’autres.

Lorsque j’ai entrepris les recherches préliminaires à la rédaction de cet article, j’admets volontiers que j’avais quelques réserves à parler de la « sous-représentativité » des minorités culturelles dans les médias au Québec comme s’il s’agissait d’un problème répandu, et de surcroît avéré. Ma retenue tenait au fait que le tournant effectué par les études culturelles depuis les années 70 a contribué à populariser les discours minoritaires – du moins en Amérique du Nord –, au point où il n’est pas rare d’entendre dire que l’appartenance à une minorité, qu’elle soit culturelle ou sexuelle, constitue désormais un atout dans le monde professionnel en raison de la discrimination positive qui inciterait la plupart des universités américaines, par exemple, à respecter certains quotas favorisant l’adhésion d’étudiants-es ou de candidats-es appartenant à des groupes sous-représentés. L’idée selon laquelle cette pratique serait répandue dans le domaine artistique est assez courante. Un tel contexte soulève donc naturellement l’interrogation suivante : s’il existe bel et bien un problème de sous-représentation des minorités culturelles dans les médias au Québec, pourquoi les discours militant en faveur d’une plus grande diversité sont-ils aussi minoritaires? Pourquoi n’y a-t-il pas davantage d’artistes issus-es de l’immigration qui prennent position par rapport à cette problématique?

Je crois avoir trouvé une réponse possible à cette question alors qu’une première version du présent article, laquelle contenait les résultats de quatre entrevues, était prête et qu’elle était déjà en attente des corrections de la part du comité éditorial. Dans le monde journalistique, il est très rare que les personnes interviewées disposent d’un droit de regard sur leurs entrevues avant la publication de ces dernières. Cependant, étant donné que j’effectue davantage de recherche universitaire que de journalisme, j’ai estimé, dans un souci d’exactitude, qu’il était naturel de soumettre l’article à mes intervenants-es afin de m’assurer que la manière dont j’ai synthétisé leurs propos ne procède pas à une déformation de leurs dires. C’est ainsi qu’une de mes intervenantes m’a contacté à plusieurs reprises pour me faire part d’une série de modifications qu’elle souhaitait apposer à la partie qui la concernait.

Ces modifications étaient de trois natures. Elles concernaient tout d’abord des anecdotes qu’elle ne se sentait pas à l’aise de communiquer en public en raison de leur nature personnelle. Il s’agissait ensuite d’expériences qu’elle ne désirait pas présenter comme étant caractéristiques d’un problème plus global, car il était difficile de prouver que d’autres actrices de couleur avaient été confrontées, dans leur parcours professionnel, à des situations similaires à celles qu’elle m’avait rapportées. Enfin, elle s’est dite insatisfaite de la perspective que j’ai adoptée pour parler tant de son parcours que du projet de série télévisée sur lequel elle travaille avec une collègue, sous la supervision d’une mentore qui lui a été attribuée dans le cadre du programme de mentorat mis en place par Diversité artistique Montréal afin de promouvoir les artistes issus de la diversité dans leur parcours professionnel.

Son malaise provenait en particulier du fait qu’elle estimait que le ton sur lequel j’ai synthétisé notre conversation penchait vers « le côté négatif de la problématique », là où elle aurait souhaité se distancer de la nature revendicatrice ou dénonciatrice des discours, largement absents des médias québécois, que j’ai évoqués plus haut. Toutes ces demandes m’ont amenée à être confrontée à un phénomène dont je n’avais pas clairement conscience, jusqu’à ce que j’observe la dichotomie marquée qui sépare les problèmes qu’un-e artiste issu-e de la diversité se sent à l’aise d’aborder dans le cadre d’une conversation dans un café de la perspective « officielle » qu’ils et elles adoptent à leur égard dans le domaine public. Je veux parler, bien entendu, du phénomène de l’autocensure.

L’autocensure dans les médias. Un problème récurrent?

Dans le cas de cette intervenante, dont j’ai décidé de garder l’identité anonyme pour ne pas avoir à écarter les problèmes que son entrevue a permis de mettre en relief, le choix de censurer ses propos s’explique aisément par la crainte que l’adoption d’un discours critique à l’égard du milieu télévisuel québécois dans lequel elle commence à peine à s’intégrer n’ait des répercussions négatives sur ses perspectives de carrière. J’ignore si c’est cette même crainte qui l’a incitée à mettre de l’avant la nature collaborative de la série télévisée sur laquelle elle travaille. Elle tenait en effet à spécifier que bien qu’elle traite de la diversité, elle s’adresse d’abord à un public québécois, dont le point de vue sera représenté à différentes étapes de la réalisation puisque l’équipe sera constituée aussi bien de gens « du milieu » que de professionnels-les issus-es de la diversité.

Ce qui est certain, c’est que pour qu’une collaboration de ce type soit possible, et surtout pour qu’une série de cette nature ait des chances d’être reçue favorablement auprès des principaux canaux de diffusion télévisuels du Québec comme Téléfilm et Série+, il devenait nécessaire de présenter le projet sur un ton positif en mettant de l’avant son caractère inclusif, en l’absence duquel l’émission courait le risque de ne pas interpeller les téléspectateurs-trices. Il est pourtant rare que ces canaux se posent la même question lorsqu’il s’agit de diffuser des séries télévisées dans lesquelles la présence de personnages issus « de la diversité » est, non pas minoritaire, mais bien absente. C’est ce dont témoigne par exemple l’une des anecdotes de nature personnelle que cette intervenante m’a relatée en me confiant que son neveu âgé de six ans a récemment formulé un constat similaire en remarquant que « ça a l’air plus simple d’être Blanc » alors qu’il avait le regard rivé sur l’écran de télévision. Il s’agit là d’un signe que les choses n’ont guère changé avec la tentative timide de Vrak TV de rejoindre leur auditoire multiculturel en introduisant un protagoniste d’origine arabe dans l’émission Med.

Comment espère-t-elle contribuer à faire changer les choses?

La comédienne en question m’a fait part à plusieurs reprises de l’étonnement que lui a communiqué sa mentore lorsqu’elle lui relatait des anecdotes de nature personnelle illustrant l’incompréhension culturelle à laquelle elle se heurte dans son quotidien, lorsque des gens de son entourage s’attendent à ce que son comportement corresponde à un certain nombre de stéréotypes liés à la communauté haïtienne dont elle est issue. Ce sont surtout les expériences les plus anecdotiques qui suscitent le plus l’étonnement, telles que celles qui ont trait aux relations familiales, au contrôle parental, au rapport à la sexualité, ou encore aux pressions exercées par l’entourage pour l’orienter vers un avenir reproduisant l’ensemble de valeurs qui lui ont été inculquées en lien avec le mariage ou bien le fait d’avoir des enfants. Or, il est difficile d’avoir une idée précise de ce qui distingue le quotidien d’une personne appartenant à une minorité culturelle de celui des Québécois-es lorsque l’idée qu’on se fait au Québec du quotidien d’une Haïtienne, par exemple, est issue de plateaux de télévision dont les équipes de production sont entièrement constituées de Québécois-es dits-es « de souche ».

Ainsi, ce sont précisément les malentendus qui naissent de cette cohabitation incomplète que la série télévisée sur laquelle elle travaille s’évertue à exposer. C’est pourquoi en travaillant à la bible de la série, elle a tenté de faire en sorte, avec son équipe, que le public réalise qu’il partage les stéréotypes que la série activera dans un premier temps, avant de les désamorcer pour révéler ce qui fait de chaque personnage un individu à part entière. Si jamais la série est produite, le fait que de nombreuses scènes s’inspirent de faits vécus contribuera à garantir la vraisemblance des anecdotes relatées. L’actrice en question m’a décrit ces anecdotes comme étant vraisemblables, en dépit des clichés qu’elles réactiveront dans un premier lieu, afin que le public reconnaisse les mécanismes qu’il est habitué de voir mis en œuvre, avant d’assister à leur renversement progressif.

Une telle série télévisée a-t-elle des chances de changer les représentations mentales qui sont liées aux minorités culturelles au Québec? Il me semble que si l’idée est bonne, il y a malheureusement de grandes chances qu’elle finisse par être dépouillée de tout son potentiel subversif au gré des modifications qu’elle subira depuis les étapes préliminaires jusqu’à la production finale. Je ne crois pas qu’il soit possible de modifier les pratiques de production culturelle d’un milieu artistique sans adopter une démarche confrontationnelle qui revendique la nécessité d’opérer un changement.

Or, il est évident que l’adoption d’une telle démarche n’est pas sans comporter quelques risques, parmi lesquels figure au premier plan celui de faire à son tour l’objet d’une controverse, concernant par exemple le degré auquel il est pertinent de supposer que les expériences personnelles auxquelles elle a été confrontée au cours de sa carrière sont généralisables et indicatrices d’un problème de société. La réticence dont elle a fait preuve lorsque je me suis proposée de publier l’une de ces expériences professionnelles m’a convaincue que l’adoption d’une démarche ouvertement critique à l’égard du milieu télévisuel québécois n’est pas envisageable dans le cas d’une actrice issue de la diversité en début de carrière.

Il s’agissait, dans le cas présent, de son refus de jouer une scène de nudité lors de sa première expérience sur un plateau de tournage. Nous avions abordé ce sujet en discutant du degré auquel son environnement de travail lui avait prodigué l’impression que les équipes de réalisation et de scénarisation étaient suffisamment informées sur les réalités culturelles qu’elles souhaitent représenter lorsqu’on lui demandait d’incarner un personnage issu de sa culture. Sa réponse, que j’ai perçue comme étant négative, consistait en une série d’exemples parmi lesquels cette anecdote a le plus retenu mon attention. À l’époque, ce n’était pas tant le fait de jouer une scène de nudité qui l’avait dérangée, mais bien le fait que la nudité lui avait semblé à la fois gratuite et invraisemblable, compte tenu des circonstances dans lesquelles se trouvait le personnage de la femme haïtienne qu’elle incarnait, qui se serait supposément dénudée devant un étranger chez elle, en plein milieu de la journée, alors que son petit frère était à la maison. Ce ne serait certes pas la première fois qu’une série télévisée comporterait des scènes invraisemblables. Cependant, ce type d’invraisemblances, largement involontaires, soulève des questions sérieuses concernant le degré auquel le corps des femmes issues de minorités visibles est encore associé à un certain exotisme, lequel aurait pour effet de les rendre plus érotiques que leurs concitoyennes.

L’on ne peut évidemment pas parvenir à une conclusion concernant l’état global de l’industrie cinématographique et télévisuelle québécoise sur la base d’une seule expérience. Il est cependant impossible de déterminer dans quelle mesure cette industrie impose plus aisément des scènes de nudité gratuite à des actrices de couleur qu’à des actrices Québécoises « de souche », si les premières préfèrent censurer les propos qu’elles tiennent en public, comme l’a fait mon intervenante, plutôt que de courir le risque de voir leurs perspectives de carrière diminuer parce qu’elles auront tenu un discours critique à l’égard du milieu clos qu’elles souhaitent intégrer.

Je ne crois donc pas qu’une hypothèse semblable serait à exclure, comme l’illustrent à mon avis les autres interventions que j’ai réunies dans le corps de cet article. Si jamais elle venait à se confirmer, elle ne ferait que participer à ce que Jérôme Pruneau appelle une folklorisation de l’autre, un phénomène qui a été férocement dénoncé par Dany Laferrière dans son tout premier livre, Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer (1985).

La littérature migrante

Siégeant depuis déjà trois ans à l’Académie française, Dany Laferrière se perçoit comme un auteur international. À ce titre, il accepte mal qu’on affuble d’une étiquette qui incite à lire l’ensemble de son œuvre à travers un prisme autobiographique que la critique hésiterait à appliquer aussi spontanément à un auteur qui n’appartiendrait pas à la « diversité ».

Pour sa part, Felicia Mihali m’a assurée qu’elle ne voyait aucun inconvénient à ce que l’on range son œuvre dans une catégorie préétablie. La littérature fonctionne par classifications, rappelle-t-elle, dont certaines résultent d’une volonté de la part d’un regroupement d’auteurs-es de se démarquer par rapport aux autres, comme c’est le cas pour la littérature postcoloniale sur laquelle elle a travaillé pour son projet de maîtrise à l’Université de Montréal. La littérature dite « migrante » résulte à ce titre au moins autant d’un phénomène économique que littéraire. Felicia Mihali la définit comme une littérature écrite par des auteurs-es ayant vécu une expérience migratoire, mus-es par la nécessité de changer de pays, et le plus souvent de langue, afin de bénéficier d’une plus grande visibilité. Sur le plan thématique, elle la caractérise par un drame métaphysique qui rejoint la manière dont Tzvetan Todorov, cité de mémoire, avait décrit l’immigrant : celui qui a « perdu un pays sans en trouver un autre ».

L’œuvre de Mihali est traversée de récits migratoires, allant des expériences traumatisantes qu’elle a vécues sous le régime communiste durant sa jeunesse, jusqu’à l’exploration identitaire qui a suivi son installation au Québec ou son voyage en Chine. Elle ne s’est cependant jamais sentie confinée dans ces problématiques, dont elle n’a pas hésité à sortir en alternant les difficultés émotives posées par les récits inspirés de son parcours personnel et les difficultés documentaires auxquelles elle s’est confrontée lors de la rédaction de deux romans historiques : La reine et le soldat (2005) et L’enlèvement de Sabina (2011). Aussi est-ce avec entrain qu’elle m’a communiqué la liberté de création dont elle a longtemps joui avec la maison d’édition XYZ, avant son achat par Hurtubise, qui a fait sortir son œuvre de leur catalogue de publication.

Le fait que ces deux œuvres se soient moins bien vendues est pourtant indicatif des attentes qui se sont formées chez le public québécois francophone, lequel semble de loin préférer la voir parler de la pauvreté qui accable les campagnes roumaines dans Dina (2008) et Le pays du fromage (2002), plutôt que de la Grèce antique. Elle m’a cependant expliqué que ce n’est pas ce qui a motivé son passage à l’anglais lorsqu’elle a fait paraître son premier roman dans cette langue en 2012 aux éditions Linda Leith. Cette nouvelle aventure résultait d’un besoin de s’ouvrir à un autre imaginaire, et de se découvrir un style et un genre d’humour qu’elle n’aurait pas pu adopter en français, dont le ton verse plus aisément chez elle dans la mélancolie, la nostalgie et la tragédie, que dans le bien-être.

Elle déplore en outre que certains-es appréhendent comme une « trahison » ce qu’elle estime être une richesse inestimable, soit celle de pouvoir changer de langue à chaque dix ans, ou presque. Cette mentalité lui avait déjà valu de se mettre en froid avec les membres issus-es de sa communauté, comme en témoigne l’absence totale de ventes de ses livres à la librairie roumaine de Montréal. Le choix de s’imprégner d’une autre langue de création fait partie de l’expérience migratoire, et la réalité culturelle montréalaise est majoritairement francophone et anglophone. En revanche, elle estime que la ghettoïsation et le repli communautaire résultent d’une incapacité à sortir de sa zone de confort dont souffrent d’une part les écrivains-es communautaires, et d’autre part de nombreux-ses Québécois-es francophones, en raison d’une apologie du nationalisme qu’elle a constaté en enseignant l’histoire du Québec et du Canada depuis quelques années.

Ce qu’a remarqué Felicia Mihali, c’est que lorsqu’on se prépare à passer l’examen officiel du ministère à la fin du secondaire 4, non seulement l’enseignement de la culture québécoise anglophone est inexistant, mais le programme pédagogique en histoire encourage un endoctrinement des élèves dans une haine des anglophones. Celui-ci vient aujourd’hui s’ajouter au refroidissement international des mentalités vis-à-vis de l’étranger dans un contexte de montée de l’extrême droite, d’attaques terroristes et de crise de réfugiés-es. La promotion d’une véritable culture de la diversité doit donc d’abord passer par une réforme cruciale de l’éducation visant à développer chez les jeunes un sentiment en voie d’extinction dans les salles de classe : la curiosité. Toutefois, avant de l’encourager chez les autres, il faut d’abord le développer chez soi-même, ce qui implique qu’il faut s’exposer à la culture locale et se « québéciser ».

Un « rêve américain » à petite échelle

Si le succès dont jouit Felicia Mihali au Québec ne reflète pas la réalité vécue de nombreux-ses écrivains-es, c’est en raison de la détermination avec laquelle elle s’est engagée dans une discipline qui requiert un travail assidu, là où – d’après ce qu’elle a constaté dans la communauté roumaine – l’écriture est trop souvent abordée comme une activité de retraité ou un hobby du dimanche. Son parcours, certes atypique lorsqu’on le compare à celui de la majorité des auteurs-es issus-es de minorités culturelles qui continuent à faire paraître dans leur langue des ouvrages destinés à un public réduit, est donc sans doute assez caractéristique des écrivains-es migrants-es qui ont réussi à s’affirmer sur un marché étranger.

En effet, sa décision de venir s’installer au Québec ne résulte guère d’une incapacité à « percer » dans son pays – où elle bénéficiait déjà d’une réputation établie de par la réception très positive de ses trois premiers ouvrages – mais plutôt de la nécessité de vérifier si son succès était attribuable à la valeur de ses livres, et non à leur contexte de publication ou à son réseau de connaissances. Après avoir elle-même traduit son premier roman du roumain vers le français, elle a eu la satisfaction de voir ce succès confirmé par des critiques très élogieuses parues dans Le DevoirVoir et La Presse. L’accomplissement de ce « rêve américain » à petite échelle l’a convaincue qu’il existe, au Québec, une véritable méritocratie qui fait en sorte que les œuvres qui le méritent finissent inévitablement par trouver leur chemin auprès du public. C’est ce que son expérience en tant que membre du Conseil des arts et des lettres du Québec n’a fait que confirmer. Les projets sélectionnés pour les bourses de création étaient retenus strictement sur la base de leur qualité, sans qu’aucun traitement particulier ne soit réservé aux dossiers soumis par des auteurs-es aux noms non francophones.

Aussi, lorsque je lui ai demandé si elle était d’avis qu’il faudrait augmenter le financement qui est accordé aux artistes de la diversité, elle tenait à souligner le scepticisme qu’elle ressent à l’égard de la discrimination positive. Selon elle, une politique culturelle visant à promouvoir des artistes venus-es d’ailleurs laisse entendre que ces derniers-ères se verraient incapables de concurrencer la culture mainstream sans les appuis gouvernementaux qui leur sont spécifiquement destinés. Qui plus est, la mise en place d’un appareil gouvernemental discriminatoire visant à diminuer les effets pervers d’un système favorable aux Québécois-es « d’ici » introduirait nécessairement des discriminations supplémentaires. Elles auraient pour effet de creuser l’écart entre les communautés marginalisées dont on entend le plus parler – comme la communauté haïtienne de Montréal – et les communautés qui ne bénéficient à peu près d’aucune représentation, comme la communauté roumaine. Or, selon elle, les unes comme les autres participent à la création de la culture québécoise contemporaine, et il est tout aussi difficile pour l’écrivain-e migrant-e de se créer un réseau de contacts dans le milieu littéraire montréalais que pour n’importe quel-le étudiant-e de cégep désireux-ses de poursuivre une carrière dans les lettres.

Felicia Mihali ne nie pas pour autant qu’il y a un véritable problème de représentativité des minorités culturelles dans les médias comme dans la critique. Comme je le lui ai fait remarquer après avoir effectué une étude à partir du dernier numéro de Lettres québécoises (été 2016), dont le logo rappelle qu’elle est la « seule revue entièrement consacrée à la littérature québécoise », sur les quarante-cinq auteurs-es dont une nouvelle parution en langue française était répertoriée, seuls deux auteurs portaient des noms non francophones. Ce nombre représente moins de 5% de la totalité des œuvres qui ont reçu un écho de la part de la critique dans ce numéro-là. Or selon Daniel Chartier, cité par Jean-François Caron dans un numéro précédent de Lettres québécoises datant de l’hiver 2013[iv], « les écrivains nés à l’étranger forme[raient] le cinquième des écrivains du Québec[v] ». Parmi celles et ceux qui parviennent à se faire publier ou qui ont recours à l’autoédition pour sortir de l’anonymat, combien bénéficient d’une visibilité dans les médias? Combien sont, en revanche, condamnés-es d’avance au pilonnage, ou à une microdistribution qui ne dépasse guère le cercle de leurs connaissances?

Le réseautage, contrepoint à l’image d’un Québec ouvert

Sur ce point, la position de Mihali est plutôt ferme : au Québec comme ailleurs, le réseautage est une composante nécessaire de la réussite, quel que soit le domaine artistique. Une opinion partagée par l’actrice que j’ai interviewée qui souligne l’importance de se bâtir une vaste liste de contacts sur des plateformes comme Facebook, où il est aisé de savoir qui connaît déjà les bonnes personnes par rapport à qui dispose d’un réseau social limité. Il ne serait alors pas choquant que les collaborateurs et collaboratrices de Lettres québécoises, lesquels-les possèdent pratiquement tous des noms francophones, et dont la biographie précise quasi systématiquement qu’ils et elles sont nés-es au Québec, choisissent majoritairement de recenser des ouvrages rédigés par des auteurs-es nés-es au Québec et portant des noms francophones. Il s’agit d’un milieu extrêmement étroit. Ce népotisme journalistique fait en sorte que les entrevues sont toujours accordées dans les mêmes cercles, et que les auteurs-es qui bénéficient de la plus grande visibilité à Montréal sont celles et ceux qui sont déjà des membres de la coterie littéraire québécoise. Beaucoup d’écrivains-es sortent ainsi des mêmes départements de création littéraire, qui s’imposent de plus en plus comme des lieux de passage obligés, en l’absence desquels il devient difficile de rencontrer les « bonnes personnes ».

Ce fait peut étonner, surtout compte tenu de la réputation d’ouverture que le Québec a acquise à l’international – du moins sur le plan littéraire –, où des écrivains-es comme Dany Laferrière, Kim Thúy, Ying Chen et Wajdi Mouawad s’imposent comme des exemples incontestables du succès de la littérature migrante. Felicia Mihali se l’est souvent fait répéter tandis qu’elle effectuait la promotion de ses livres anglophones à l’étranger : on jalouse le Québec parce qu’il y a une grande ouverture si l’on tient compte du nombre d’auteurs-es migrants-es par rapport au reste de la population. Cela semble en effet être une opinion couramment répandue. Pour ne citer qu’un exemple, dans le même dossier sur la littérature migrante paru dans Lettres québécoises à l’hiver 2013, Jean-François Caron notait que l’accueil que Maya Ombasic avait reçu en France en tant qu’écrivaine québécoise en résidence était mitigé, parce qu’elle « n’avai[t] rien à voir avec l’écrivain québécois qu’ils auraient voulu voir à [s]a place », alors qu’au Québec, « on ne s’est jamais posé la question, quand [elle a] reçu la résidence, si [elle] était québécoise ou migrante (…). On s’en fichait[vi]. »

Felicia Mihali m’a confié qu’il s’agit là d’une mythologie qui fonctionne bien au Québec : la région se dit et se perçoit ouverte, et elle se plaît à exporter cette image à l’étranger. Pour les avoir étudiés, elle a cependant constaté qu’il y a davantage d’écrivains-es migrants-es qui connaissent du succès dans le Canada anglophone, ce qui est attribuable en partie à la taille réduite de notre marché et au fait que la littérature québécoise s’exporte mal en France. Là encore, il n’y a pas à s’étonner : selon Mihali, tandis que les Québécois-es affichent une nette préférence envers les auteurs-es migrants-es qui confèrent de leur province une image idyllique, les auteurs-es qui s’exportent le mieux en France sont celles et ceux qui contiennent une bonne dose de critique sociale. Le problème pour les auteurs-es migrants-es qui souhaitent élargir leur public serait d’être « pris entre les deux », de devoir produire des livres qui ne dérangent personne.

Bien entendu, il ne s’agit pas d’une règle absolue, et parmi les livres plus tranchants, Felicia Mihali m’en a cité au moins deux qui ont reçu un assez bon accueil : Côte-des-Nègres de Mauricio Segura (1998) et Cockroach (Le cafard) de Rawi Hage (2008). En revanche, les cas de Kim Thúy et de Dany Laferrière lui semblent caractéristiques à cet égard. Lorsque j’ai évoqué Ru (2009), il lui a semblé être un livre joyeux, généreux, qui évoquait le colonialisme français à travers les bonnes choses, alors que la guerre était imputée davantage aux Américains. L’image qui s’en dégage de l’Indochine est beaucoup plus glorieuse que, disons, chez Marguerite Duras. Quant au premier roman de Dany Laferrière, lequel demeure sans doute l’un de ses plus connus, elle trouvait que c’était surtout envers lui-même qu’il était satirique, et que les critiques qu’il adressait à la société québécoise se mêlaient à des éloges, ce qui les a rendues supportables.

Il est vrai que la recension rédigée par Jean-François Crépeau sur le dernier ouvrage de Laferrière semble illustrer cette tendance de manière quasi caricaturale. Dans une section sous-titrée : « Québec, je t’aime », après avoir accordé à Tout ce qu’on ne te dira pas, Mongo (2015) la note très honorable de 3 étoiles et demie sur 5, Crépeau écrit :

Le regard que Dany Laferrière jette sur la vie au Québec nous en apprend autant sur nous-mêmes et notre société que de longues et ennuyeuses études. Certaines de nos forces et faiblesses sont évoquées sans flagorneries, ni procès ni jugements. Il y a là tout ce qu’il faut pour projeter l’avenir de notre société après avoir redressé certains travers. C’est aussi cela, la valeur ajoutée de l’immigration[vii]

Par contre, je n’ai pas pu m’empêcher de remarquer, trois pages plus loin, qu’Annabelle Moreau reproche à la biographie que Mauricio Segura a rédigée sur Oscar Peterson un ton « détaché » qui s’avère par moments « carrément antipathique » à l’égard du célèbre pianiste. Verdict : 2 étoiles et demie sur 5.

Faut-il une politique pour encourager la diversité? Le plaidoyer de Jérôme Pruneau

Que faut-il retirer d’un tel témoignage? Felicia Mihali ne paraît guère avoir vécu la situation qu’elle décrit de manière problématique. Elle m’a signalé à plusieurs reprises que l’intérêt qu’elle a manifesté à travers son œuvre envers l’expérience migratoire ne résultait pas d’une contrainte. Elle a également insisté sur le fait qu’elle ne s’est guère sentie obligée de relater uniquement de bonnes choses sur la Belle Province.

En changeant de pays, elle trouvait cela normal d’être aux prises avec des difficultés économiques. Il ne faut pas oublier qu’il y a aussi beaucoup de pauvres au Québec, dont la situation est peut-être plus difficile parce que leur pauvreté n’est pas issue de l’immigration, ce qui implique malheureusement que leur situation n’est pas temporaire. En revanche, le système de sélection du ministère de l’Immigration tend à filtrer les nouveaux-elles arrivants-es de telle manière que plusieurs finiront éventuellement par s’acheter des maisons en banlieue et par mettre leurs enfants dans des écoles privées – car, artistes ou autres, ce sont souvent les élites qui délaissent leur pays pour partir s’installer ici. Leur misère n’est donc souvent que provisoire.

La posture qu’occupent les écrivains-es migrants-es au Québec n’est certes pas parfaite, mais elle demeure tout de même enviable par rapport à d’autres endroits qu’elle a connus. À cet égard, elle postule que si un-e auteur-e africain-e, par exemple, était publié-e en Roumanie, sa réception serait probablement nulle. Bien qu’elle admette qu’il existe ici comme ailleurs un népotisme privilégiant parfois les contacts au profit du talent brut, Felicia Mihali demeure convaincue que le système de reconnaissance artistique au Québec est fondé sur le mérite et sur l’égalité des chances. D’après ce qu’elle a pu constater dans le milieu littéraire montréalais, tout-e auteur-e peut parvenir à faire paraître son œuvre et à s’assurer une bonne visibilité auprès de la critique, à condition cependant de produire des ouvrages de qualité. Selon elle, lorsqu’on a du talent, que l’on vienne d’ailleurs ou que l’on soit né-e au Québec, le parcours le plus sûr pour parvenir à établir une carrière en création littéraire demeure la voie académique : bâtir un réseau de contacts solide à l’université, décrocher un diplôme, profiter de toutes les opportunités offertes par les programmes de subvention gouvernementaux, et surtout écrire.

Cette vision des choses contraste fortement avec l’expérience vécue par Jérôme Pruneau à Diversité artistique Montréal. Il pousse un cri du cœur en publiant son essai Il est temps de dire les choses (2015), malgré les difficultés qu’il a rencontrées pour trouver le temps de le rédiger. À son bureau, il a été témoin de la marginalisation professionnelle de trop d’artistes aux parcours de vie exceptionnels, et souvent dramatiques, pour croire que le système actuel récompense véritablement le mérite. Il s’agissait de dresser un état des lieux plutôt que d’effectuer une critique de la société québécoise. En dépit de sa nature a priori empathique, le milieu des arts et de la culture au Québec demeure l’un des secteurs les plus difficiles à pénétrer lorsqu’on provient « de la diversité ».

Son étude n’est pas exhaustive, notamment en raison du délai dont il disposait pour effectuer sa recherche, mais les chiffres réunis ne mentent pas. Dans le domaine musical par exemple, une visite rapide sur le site du Gala de l’ADISQ lui a révélé qu’il n’y a pas eu un-e seul-e musicien-ne issu-e de la diversité qui avait reçu un prix ces cinq dernières années (2010-2015). Cet état des choses est révélateur du manque de reconnaissance dont souffrent les artistes qu’il côtoie. Tout comme Felicia Mihali, la plupart d’entre eux et elles bénéficiaient déjà d’une réputation établie dans leur pays. Assez souvent, ils et elles y étaient détenteurs-trices de plusieurs diplômes, invités-es à des colloques et à des grands concerts à l’étranger. Or, tout comme les 1000 immigrants-es qui viennent s’installer à Montréal à chaque semaine – un chiffre qui frappe davantage les esprits que de dire « 48 000 par an » – c’est en raison d’une conjoncture politique et économique fortement défavorable qu’ils et elles ont tout abandonné pour aller s’installer ailleurs.

Pourquoi ont-ils et elles autant de mal à faire reconnaître leur talent ici, s’ils et elles ont déjà connu un certain succès dans leur pays? La nécessité d’obtenir des qualifications au Québec quel que soit l’emploi que l’on exerce, les années d’expérience et les universités qu’on a fréquentées à l’étranger, nous a habitués-es à attribuer à de telles exigences une valeur normative. On le demande parce qu’il est normal de le demander. Dans le cas de l’industrie culturelle, elles soulèvent cependant de sérieuses questions concernant le degré auquel ces impératifs résultent d’un réel besoin de vérifier que des artistes provenant d’un autre pays possèdent véritablement la capacité de se faire un nom dans leurs disciplines respectives avant d’être admis-es dans une association professionnelle qui leur garantira la visibilité dont elles et ils ont besoin pour poursuivre leur carrière — ou bien si ces mécanismes de sélection n’ont pas plutôt été développés par protectionnisme.

L’hermétisme actuel du secteur culturel s’explique par de nombreux facteurs, lesquels font en sorte qu’il n’est pas aisé d’attribuer le manque de diversité dans le milieu artistique à deux ou trois problèmes. S’il fallait se résoudre à isoler les facteurs qui contribuent le plus à cette inertie, la taille réduite du marché constitue encore une fois une des causes principales pour lesquelles toutes les opportunités se créent, et tous les contrats se signent, au sein des mêmes réseaux. Les baby-boomers qui assument encore majoritairement les postes de responsabilité n’étaient pas confrontés-es à un paysage social aussi diversifié lorsqu’ils et elles ont développé leurs réflexes de travail il y a une quarantaine d’années. Ainsi, si les formulaires impersonnels en ligne des associations professionnelles artistiques laissent aussi peu de place à des parcours différents, c’est parce qu’il n’existe aucune commission chargée de comprendre comment fonctionne la reconnaissance culturelle à l’étranger. Un tel organisme serait susceptible de savoir par exemple qu’en Afrique, il est très prestigieux d’exposer dans des consulats, même si tel n’est pas le cas au Québec. Les artistes étrangers-ères pourraient alors bénéficier d’une véritable reconnaissance de leurs accomplissements lorsqu’elles et ils remplissent des demandes de subvention ou lorsqu’elles et ils cherchent à obtenir des contrats avec des maisons de disque, de production, ou avec des agents-es. En son absence, les artistes n’ont qu’une seule alternative à celle de se résigner à stagner dans les petits jobs étudiants : recommencer à zéro.

Le fait qu’au théâtre, l’habitude de tenir des auditions publiques est très peu répandue constitue un autre exemple des « mauvais réflexes » qui ont été adoptés par la génération qui tient encore les rênes de l’industrie culturelle à Montréal. À cela s’ajoute une vision ethnocentrique qui consiste à répéter qu’il y a une façon de voir l’art, et de faire de l’art au Québec qui est québécoise, et qu’il faut s’adapter à cette vision pour être produit ici. Les comédiens-nes issus-es de minorités audibles se heurtent ainsi à une vision identitaire fondée sur le joual, qui accepte mal d’intégrer d’autres accents (hispanophone, roumain, arabe…) sur la scène théâtrale. Si l’on considère l’ensemble des disciplines représentées par DAM, on constate que cette vision est appuyée, sur le plan étatique, par des organismes comme le Conseil des arts pour qui l’excellence esthétique demeure largement ethnocentrique. Cette tendance à reléguer tout ce qui est produit par les artistes étrangers-ères dans l’exotisme – ce dont témoigne très bien une étiquette comme « musique du monde », laquelle intègre tout ce qui n’est pas visiblement québécois dans une même catégorie – est frappante par l’appropriation occidentale du concept de contemporanéité. Ainsi, une danse contemporaine inspirée par des rythmes africains, comme la pratique la chorégraphe Nyata Nyata, n’est pas considérée comme « contemporaine » mais bien comme de la danse africaine.

C’est pourquoi Jérôme Pruneau considère qu’il est urgent de remplacer l’ouverture théorique passive qui est actuellement la norme dans le milieu culturel (« je suis ouvert venez me voir, postulez… ») par des démarches actives visant à intégrer les artistes de la diversité au sein des réseaux existants (« connaissez-vous quelqu’un qui… »). Pour pouvoir commencer à parler d’une véritable culture de la diversité, il faut cesser de considérer la diversité culturelle comme un problème à « gérer » et commencer à développer une vision philosophique de l’interculturel.

Survivre en se représentant soi-même : Wapikoni mobile et l’identité autochtone

« D’un livre à l’autre, la littérature dresse le portrait de qui nous sommes, exprime le détail de nos valeurs, de nos symboles, et fait de nous des êtres mis au monde, ouverts sur lui et présents au cœur d’un imaginaire commun[viii]». Réfléchissant au tollé provoqué au printemps 2013 à la suite de la décision du gouvernement de Pauline Marois de modifier l’intitulé du programme collégial « Arts et lettres » en « Culture et communications », Jean-François Caron rappelle ainsi la contribution fondamentale de la production artistique contemporaine dans la formation d’un sentiment de cohésion sociale. Il insiste aussi, par la même occasion, sur l’obligation qu’a l’école de continuer à transmettre ce « fonds culturel commun, [qui est aussi] un vecteur identitaire fort[ix]».

Couramment qualifiés de « quatrième pouvoir », les médias partagent en effet avec les institutions officielles d’enseignement la charge de diffuser le savoir et de nourrir l’imaginaire national, lequel s’avère indispensable à la valorisation d’un héritage culturel auquel chaque nouvelle génération apporte son empreinte. Or, comme l’a fait valoir Jérôme Pruneau, un-e Québécois-e dit-e « de souche » n’est pas le ou la même aujourd’hui qu’il y a 150 ans – ce qui implique que l’identité se renouvelle constamment, ce que les médias et les productions culturelles contemporaines se doivent de refléter.

Le cinéma occupe sans doute une place privilégiée à cet égard. Cette discipline se voit alors de plus en plus couramment chargée de répondre à l’impératif éthique de lutter contre la discrimination de groupes marginalisés. Par exemple, en France, la commission Images de la diversité, mise sur pied en 2007, est chargée de promouvoir la représentation de minorités ethniques dans les films français[x].

Au Québec, la cinéaste Manon Barbeau constitue un cas de figure exceptionnel de la mesure dans laquelle la conscientisation à cette problématique peut déterminer le cours d’une carrière. En 1998, à l’occasion du cinquantième anniversaire du lancement du manifeste Refus global qui a marqué l’entrée de la Belle Province dans la modernité, c’est en travaillant à la réalisation d’un documentaire qui visait à mettre en avant les mérites et les répercussions que ce document historique a produites sur les enfants des signataires – dont elle faisait elle-même partie – que Manon Barbeau a pris conscience du pouvoir transformateur que l’art exerce sur l’individu. Elle m’a confié ne plus avoir été la même personne avant et après la création des Enfants de Refus global. Une telle métamorphose, certes inquiétante, s’avère le plus souvent libératrice. C’est pourquoi elle a souhaité donner la parole à des gens issus de milieux défavorisés. Deux autres documentaires, L’armée de l’ombre (1999) et L’amour en pen (2004), résultent ainsi d’une collaboration avec des jeunes de la rue vivant à Montréal et à Québec, et avec des prisonniers à qui elle a fourni les outils nécessaires à la modification de leur propre image.

Ces créations collectives l’ont menée à mettre en place des studios mobiles adaptés à la production de films dans des environnements éloignés de grands centres urbains, comme c’est le cas des communautés autochtones vivant dans des régions éloignées. Dans les centres urbains, ces studios peuvent également se révéler utiles pour des individus travaillant dans des conditions matérielles difficiles, comme c’est le cas des jeunes sans-abri qu’elle a côtoyés-es pendant les trois années de fonctionnement de Vidéo Paradiso. Toutefois, devant la diversité des organismes destinés à fournir un appui aux jeunes de la rue, elle a pris le pari de mettre un terme à cette initiative afin de centrer son attention sur ce que l’auteur-compositeur-interprète et réalisateur Richard Desjardins a appelé « le peuple invisible » dans son documentaire éponyme datant de 2007.

Depuis, l’entreprise poursuivie par Wapikoni mobile a rencontré un succès qui ne cesse de grandir, comme en témoignent les 120 prix accordés aux quelque 900 documentaires produits ces treize dernières années à travers 30 communautés au Canada et 17 communautés en Amérique du Sud. À noter que les dons reçus par l’organisme proviennent d’un public à la fois autochtone et non autochtone. Cet appui financier, lequel peut parfois s’avérer vital – comme ce fut le cas en 2012 lorsque le projet a « failli mourir » après que Services Canada l’ait « amputé de la moitié de [son] budget[xi]» – revêt également un caractère symbolique. Il indique que Wapikoni bénéficie d’un mandat de confiance renouvelé de la part des communautés autochtones qui ont contribué aux deux tiers à sa fondation.

À la différence de nombreux projets non autochtones qui ont été abandonnés, le Wapikoni mobile résulte d’une collaboration entre Manon Barbeau, le Conseil de la Nation Atikamekw, et du Réseau des jeunes. La présidence du conseil d’administration de Wapikoni est d’ailleurs assumée par la cofondatrice du mouvement Idle no more Quebec, Melissa Mollen Dupuis, issue d’une communauté innue. Lorsque je lui ai demandé quelles ont été les difficultés auxquelles elle s’est heurtée lors de la mise en place de ce projet, Manon Barbeau n’a pas manqué de souligner, d’ailleurs, que cette initiative bénéficie de la crédibilité nécessaire pour remplir le mandat dont elle s’est chargée précisément en raison de la participation active des communautés autochtones. Elle cherche à valoriser leurs langues et leurs cultures, afin de permettre aux gens des communautés de mettre un terme à l’isolement dont ils sont victimes depuis trop longtemps.

Le but de Wapikoni mobile n’est pas de transformer tous-tes ses participants-es en des cinéastes accomplis-es, mais de permettre de leur redonner confiance en leurs moyens. Il est difficile de mesurer l’impact que la participation à un projet créatif de ce type peut avoir sur la vie d’un individu, ce qui explique pourquoi les objectifs varient en fonction de chacun. Pour certains-es, l’arrivée de la caravane tout équipée du Wapikoni leur a peut-être redonné le goût d’être active dans leur communauté, de se trouver un emploi, ou de retourner à l’école. Pour beaucoup d’autres, il s’agissait surtout de leur redonner goût à la vie. Ce n’est donc pas un hasard si Santé Canada contribue de manière significative au financement de ce projet : les effets positifs de la création sur la santé sont désormais reconnus[xii]. Le fait de contribuer à contrer les stéréotypes qui circulent sur les Autochtones à travers le monde, et de modifier l’image qu’ils et elles perçoivent de leur communauté par la même occasion, constitue un moyen efficace de contrer le suicide auprès de jeunes qui souffrent d’un manque de reconnaissance de leur propre culture et d’une absence de consolidation de leur identité.

Ce qui n’empêche pas que plusieurs aient pris goût à ce moyen d’expression. Parmi celles et ceux qui ont désiré pousser l’expérience plus loin, les histoires de succès ne manquent pas. Après avoir réalisé son premier dessin animé dans la roulotte, Raymond Caplin, un jeune Micmac, s’est vu offrir l’opportunité de se former gratuitement auprès de spécialistes travaillant pour Pixar et Disney à la célèbre École de l’image Gobelins à Paris[xiii]. Son cas est caractéristique de beaucoup de jeunes qui travaillent à présent dans le cinéma, poursuivent des études dans ce domaine, ou y enseignent même, à l’instar d’Abraham Côté. Après avoir produit plusieurs films avec Wapikoni, ce dernier dispose à présent de son propre matériel pour réaliser des films dans sa communauté.

Mais l’histoire de succès la plus connue demeure sans doute celle du rappeur algonquien Samuel Tremblay, plus connu sous le nom de Samian, dont la carrière internationale lui a valu de se produire sur scène avec le groupe Loco Locass, avant de gagner le Félix du meilleur album hip-hop en 2010 pour son deuxième album, Face à la musique. Tout comme la poétesse-slameuse Natasha Kanapé-Fontaine, dont la publication de ses trois recueils chez Mémoire d’encrier lui a valu de voyager jusqu’en Haïti, Samian est aujourd’hui devenu une figure de proue de la nouvelle génération autochtone. Souhaitons que celle-ci devienne un moteur de changement.

CRÉDIT PHOTO: www.haaijk.nl

[i]                       Voir par exemple l’étude produite par Solutions Research Group en 2003 intitulée : La diversité culturelle à la télévision, p. 16 disponible en ligne : http://www.cab-acr.ca/french/societal/diversity/taskforce/report/cdtf_phase_1a.pdf

[ii]                      ICI Radio-Canada. 2013. « Noirs et Autochtones surreprésentés dans les prisons ». ICI Radio-Canada, http://ici.radio-canada.ca/nouvelles/societe/2013/11/26/002-canada-prisons-noirs-autochtones.shtml

[iii]                     Statistiques disponibles sur l’article Wikipédia d’Unité 9 https://fr.wikipedia.org/wiki/Unité_9_(série_télévisée,_2012)

[iv]                     Caron, Jean-François. 2013. « Écriture migrante : migrer au cœur de notre littérature ». Lettres québécoises nº152, hiver 2013, p. 12-15

[v]                      Chartier, Daniel. 2008. « De l’écriture migrante à l’immigration littéraire : perspectives conceptuelles et historiques sur la littérature au Québec ». Dans Dumontet, Danielle et Frank Zipfel (dirs.) Écriture migrante/Migrant Writing. Zurich : OLMS

[vi]                     Caron, Jean François. Opcit, p. 14

[vii]                    Crépeau, Jean-François. 2016. « Ceci n’est pas un roman ». Lettres québécoises 162, été 2016, p. 20-21

[viii]                   Caron, Jean-François. 2015. « Enseigner/apprendre la littérature ». Lettres québécoises nº157, printemps 2015, p. 15

[ix]                     Moreau, Patrick. 2014. « Quelle littérature québécoise pour quelle formation? ». L’Unique, juin 2014, p. 6, cité par Jean-François Caron (opcit, p. 16)

[x]                      Commissariat général à l’égalité des territoires. 2016. « Commission Images de la diversité ». Commissariat général à l’égalité des territoires, http://www.cget.gouv.fr/commission-images-de-diversite-0

[xi]                     Tremblay, Odile. 2014. « Éclairs autochtones au Wapikoni ». Le Devoir, 24 février 2014, http://www.ledevoir.com/culture/cinema/400973/plintchaud-eclairs-autochtones-au-wapikoni

[xii]                    Marco Bélair-Cirino commente le soutien financier qu’offre Santé Canada à Wapikoni mobile dans son article paru le 11 octobre 2011 dans Le Devoir : « Le Wapikoni mobile, fleuron du Canada! », http://www.ledevoir.com/politique/canada/333332/le-wapikoni-mobile-fleuron-du-canada

[xiii]                   Beauséjour, Martin. 2014. « Personnalité de la semaine : Raymond Caplin ». La Presse+, édition du 29 juin 2014, http://plus.lapresse.ca/screens/4cc383f8-53af-1381-be39-01beac1c606a%7C_0.html

À qui profite la démocratisation de l’information?

À qui profite la démocratisation de l’information?

Les outils de communication sont, en théorie, de plus en plus accessibles et liés au principe de la gratuité de l’information. Pourtant, en dépit de cette démocratisation théorique, des zones d’ombres, devenues de véritables déserts, restent inoccupées, non couvertes et totalement délaissées par la presse traditionnelle. Dès lors, on peut parler d’éclipses médiatiques, l’astre dominant masquant les autres. Comme si certains sujets, jugés «plus importants» (ou plus vendeurs) faisaient en sorte de reléguer tous les autres au dernier rang, au mieux. En ce sens, il est paradoxal de constater qu’en dépit d’une hyperconnexion, l’expression est de plus en plus balisée et parfois même instituée, normalisée ou définie par le politique.

Cet article a été publié dans le recueil (in)visibilités médiatiques de L’Esprit libre. Il est disponible sur notre boutique en ligne ou dans plusieurs librairies indépendantes.

La non-couverture de certains thèmes par les médias de masse n’est qu’une des menaces au droit du public à l’information. Ce droit, il se décline sous dix principes par le Commissariat à l’information du Canada[1]. On y établit notamment que ce droit est universel, que le secret est l’exception, que tous les organismes publics sont concernés. On y mentionne également que «l’information doit être communiquée lorsque l’intérêt public prévaut sur le préjudice éventuel que causerait sa communication». On y précise qu’en cas de menace à l’environnement, à la santé ou aux droits de la personne ou lorsque l’information pourrait permettre de mettre à nu des cas de corruption, elle doit «être communiquée, étant donné le grand intérêt public que représente cette information».   

Cette communication nécessaire, dans l’intérêt de tous-tes, est aujourd’hui menacée et force est de constater que l’étendue de la liberté d’expression n’est pas aussi grande qu’on pourrait le croire. Cette liberté, elle s’amenuise et est de plus en plus balisée.

Ainsi, de par la nature même des structures des entreprises de presse, l’accès aux médias est restreint et d’autre part, la progression plus ou moins subtile de la censure politique ou sociale fait en sorte que la libre expression s’érode à coup de rectitude de toutes sortes.

Ainsi, la bataille pour préserver le droit à l’information, que certains-es nomment aussi l’intérêt public, est sans doute le prochain combat collectif à mener. Collectif, parce que plusieurs acteurs-trices sont concernés-es : les journalistes, les fonctionnaires, les témoins de tous les horizons et de tous les secteurs.

Bien que nous soyons dans une ère d’outils qui permettent d’échanger et de s’exprimer sur toutes les plateformes grâce à des appareils toujours plus performants, la courbe de la liberté d’expression ne suit pas cette tendance. S’il reste des bastions de résistance, des foyers où circulent librement les idées et les informations, ces lieux demeurent marginalisés et hors du radar du grand public, qui souvent ignore l’existence même de ces communautés que sont les forums, les blogues et autres sites[2].

Des cas éloquents

Cette censure n’est pas qu’un fléau touchant les pays où la démocratie vacille ou est inexistante, les exemples sont nombreux. Encore en septembre 2016, le journaliste Michaël Nguyen a vu son ordinateur saisi par la Sûreté du Québec après la publication d’un article mettant en exergue une plainte contre la juge Suzanne Vadboncoeur, de la Cour du Québec[3]. Le texte de ce journaliste révélait que la magistrate faisait l’objet d’une plainte au Conseil de la magistrature pour avoir injurié des constables spéciaux du palais de justice de Montréal, en décembre 2015.

«Notre journaliste Michael Nguyen n’a transgressé aucune loi. Il faisait simplement son travail en montrant au public le comportement discutable de la juge Vadboncoeur. Il s’agit d’un sujet hautement d’intérêt public, car la population est en droit de savoir comment ses représentants se comportent. Nous entendons contester ce mandat de perquisition», a déclaré le directeur de l’information du Journal de Montréal, George Kalogerakis.

Ce cas, ainsi que celui du journaliste Ben Makuch de Vice News qui se bat devant les tribunaux afin de ne pas remettre le contenu fourni par ses sources à la Gendarmerie royale du Canada en lien avec un article où il a été en contact avec un présumé terroriste[4],[5] font dire à Reporter sans frontières qu’il existe des «entraves inquiétantes à la liberté de la presse au Canada[6]».

S’ajoutent les cas du blogueur Raif Badawi, emprisonné depuis 2012 en Arabie Saoudite et condamné à 1000 coups de fouet pour insulte envers l’islam, alors qu’il prônait l’égalité de religion[7], ou encore celui du  journaliste Mohamed Fahmy, arrêté en 2013, condamné par les autorités égyptiennes en lien avec un reportage sur la chaîne Al-Jazeera[8] , finalement libéré en 2015. Et combien d’autres?

La traque juridique de l’intérêt public

Ceux et celles qui ont alimenté les leaks de ce monde, tout comme les sources à l’origine du scandale des Panama Papers, ont été traqués-es pour avoir parlé et référé des informations utiles ou pour avoir dénoncé des cas de malversations et de fraudes de toute nature. Cette pression sur les divulgateurs-trices emprunte de plus en plus la voie des tribunaux. La piste, loin d’être neuve, s’abreuve du même principe que les SLAPP (Strategic Lawsuit Against Public Participation), ces poursuites abusives intentées pour museler les mouvements de contestation, notamment contre des entreprises ou de grandes organisations. L’efficacité de ce système de tarissement des sources s’est raffinée, notamment parce que des lois ont été adoptées pour les interdire. Toutefois, en établissant de nouveaux concepts, comme le principe de «loyauté» envers une entreprise, certaines organisations se forgent une option pour sévir contre une personne qui trahirait la confiance placée en elle par l’employeur-se.

Ce fut précisément l’argument invoqué dans le cas du LuxLeaks qui a connu son dénouement en juin 2016. Deux anciens employés de la firme PricewaterhouseCooper (PwC), Antoine Deltour et Raphaël Halet, avaient confié des informations au journaliste Édouard Perrin. Le reporter avait rapporté les faits étalant du coup les ramifications d’un scandale financier dans une affaire d’évasion fiscale au Luxembourg.

Le verdict a été rendu en juin 2016. Aucune accusation n’a été retenue contre le journaliste, mais les anciens employés de PwC ont été condamnés à une peine de prison avec sursis, respectivement de 12 et 9 mois. La cour s’était rangée du côté de la poursuite et avait reconnu qu’il y avait eu violation du secret professionnel et des affaires de la part des deux anciens employés[9].

Dans le cas du LuxLeaks, le verdict est d’autant plus difficile à accepter que le tribunal a souligné que les motivations de Deltour et Halet n’étaient pas dépourvues de sens. Le tribunal a en effet reconnu que les révélations de ces deux hommes «ont contribué à une plus grande transparence et équité fiscale». Deltour et Halet, toujours de l’avis de la cour, «ont agi dans l’intérêt général et contre des pratiques d’optimisation fiscale moralement douteuses» et par leur dénonciation, ils doivent être considérés «comme des lanceurs d’alerte », rapportait le journal Le Monde.

Cette condamnation pourrait paver la voie à plusieurs autres, notamment en lien avec le vaste scandale des Panama Papers, mais aussi au sein de nos institutions publiques, ici au Québec, avec les nouvelles modifications législatives en cours de rédaction, comme le projet de Loi 87 nommé «Loi facilitant la divulgation d’actes répréhensibles dans les organismes publics[10]».

Le projet de Loi 87 élude par contre plusieurs organismes publics, dont les municipalités[11]. Les villes ne sont toujours pas présentes dans la plus récente mouture du projet de loi; elles devraient avoir leur propre loi. Ce faisant, le gouvernement libéral a décidé de procéder en silo avec la protection des sonneurs et sonneuses d’alerte, ce qui va à l’encontre d’une des recommandations du volumineux rapport de la Commission d’enquête sur l’octroi et la gestion des contrats publics dans l’industrie de la construction (CEIC).

En parlant du cadre juridique, elle indiquait que l’une des plus grandes limites à la protection des informateurs et informatrices est la portée même des lois qui sont censées les protéger. Un certain degré de protection existe, mais l’approche par secteur a ses effets pervers. «De tels types de lois ont l’avantage d’être relativement simples à concevoir, puisqu’elles visent un secteur assez bien délimité. Elles tendent cependant à s’accumuler, puisque chaque secteur génère une loi spécifique, ce qui est susceptible de créer un cadre juridique complexe et difficile à comprendre, et peut à terme décourager les personnes de s’en prévaloir. Aussi, parce qu’elles définissent les actes répréhensibles dans le contexte précis du secteur visé, ces lois laissent le lanceur d’alerte sans protection lorsqu’il signale un problème réel d’ordre plus général[12]»

L’un des témoins-clés de la CEIC (Commission Charbonneau)Lino Zambito, a été condamné à 240 heures de travaux communautaires et à une peine de deux ans moins un jour à purger dans la communauté, après avoir été trouvé coupable de corruption, d’abus de confiance et de fraude. Certes, il avait profité d’un système de financement des partis politiques en échange de contrats de construction, mais il avait aussi déballé la mécanique de ce financement occulte et alimenté les travaux de la commission.

«Quand tout ça a commencé, j’avais de la frustration parce que je trouvais que je payais cher pour une industrie qui était pourrie et pour des politiciens qui bénéficiaient de tout ça», a raconté l’ancien entrepreneur dans une entrevue avec l’Agence QMI[13]. Dans cette même entrevue, il confiait que l’amertume ressentie au moment d’être trouvé coupable tenait au fait que tous-tes n’avaient pas «payé» pour les fautes commises et que l’imputabilité n’est pas la même pour tout le monde.

Ainsi, les divulgateurs-trices animés-es par de profondes convictions devront être plus déterminés-es que jamais pour oser dénoncer les travers et les abus du système. L’enjeu est considérable et se résume au prix à payer pour révéler ces informations. En clair, doit-on dire, au détriment de sa propre sécurité financière et de ses propres acquis.

Un débat public miné

Cette pression sur les sonneurs et sonneuses d’alerte, elle mine évidemment le débat public et la libre circulation de l’information. La chasse aux sources, que ce soit par des entreprises ou des gouvernements, prend souvent un sens politique.

On peut penser aux récents attentats perpétrés en Turquie, après la tentative de coup d’État du 15 juillet 2016, alors que l’accès à certains sites internet, que sont Twitter et Facebook, a été enlevé.

La répression s’est aussi traduite par l’arrestation de dizaines de journalistes, et pas moins de 131 maisons d’édition et de médias qui ont été muselés-es et fermés-es par le gouvernement.

«L’interpellation de journalistes en grand nombre et la fermeture de plusieurs médias constituent une attaque contre un secteur déjà affaibli par des années de répression. Ce second décret laisse peu de doute quant au fait que les autorités entendent réduire au silence les voix dissidentes, au mépris du droit international», a déclaré Fotis Filippou, directeur adjoint du programme Europe d’Amnistie internationale, dans un communiqué[14] publié le 28 juillet 2016, dénonçant la situation.

Dans un article datant du 4 juin 2016, The Economist se penchait aussi sur la liberté d’expression désormais sous pression. D’abord par la répression gouvernementale, non seulement en Turquie, mais aussi en Russie, en Chine, au Moyen-Orient, en Syrie, en Libye et en Tunisie. Autant de régions où le journalisme se pratique dangereusement. La menace, selon The Economist, prend aussi la forme de l’autocensure, mais passe également par la progression d’une idée voulant que «certaines personnes ou organisations ont le droit de ne pas être offensées». Cette avenue est subtile et pernicieuse, et ne relève pas du respect ou de la politesse.

«Cela signifie que quelqu’un doit réagir à ce que vous dites à propos de chacun ou à propos de groupes ethniques, de la religion ou encore des convictions politiques. Cela peut rapidement devenir très subjectif et le pouvoir de régir est à la fois vaste et arbitraire», a soutenu The Economist, suggérant que pour des raisons idéologiques ou de propagande, il est facile d’abuser ce de pouvoir de dicter ce qui peut et ne peut être dit[15].

L’oxygène média vient à manquer

Outre les menaces et les limites à l’expression, l’écosystème médiatique est aussi en partie responsable de l’atrophie de l’information. Le journaliste et professeur Jeff Jarvis a exprimé un point de vue similaire dans un essai sur les médias de masse devenus selon lui un modèle révolu.

«Nous continuons de considérer le public comme une masse, uniforme, à desservir selon la formule «taille unique pour chacun» que nous considérons comme de la commodité que nous appelons contenu. Ce qui est mort, ce n’est pas l’imprimé, la nouvelle, les longs formats ou les médias électroniques : ce qui est mort c’est le modèle des médias de masse[16]».

Ces médias dits de masse sont aussi une conséquence d’une très grande concentration de la presse. Cette concentration a été en partie acceptée sous l’idée qu’en agglomérant les médias sous forme d’empires, les assises économiques seraient suffisantes pour surmonter la crise. Ce n’est pas faux, mais il existe des effets pervers à ces regroupements et ces surpuissances, le premier étant un accès limité à ces géants médiatiques.

Dans son bilan «État de la nouvelle 2015[17]», Influence communication montre bien ces zones d’ombres. Les sujets qui drainent le plus l’attention médiatique sont ceux qui touchent les sports (16,1%), la politique provinciale (11,71%), la politique fédérale (11,49%), les faits divers et les affaires judiciaires (9,94 %). Avec un été 2016 couronné par une période olympique, une transaction chez le Canadien impliquant P.K. Subban, les voyages hautement médiatisés du premier ministre du Canada Justin Trudeau et des tourmentes qui secouent l’Assemblée nationale, il y a fort à parier que 2016 ne sera pas si différente.

En revanche, toujours selon le bilan 2015 d’Influence communication, les sujets liés aux affaires autochtones (0,05 %), à l’enfance (0,11 %) à la pauvreté (0,14%) et aux aînés (0,16%), forment la queue de peloton. Faisant un peu meilleure figure, l’environnement  (2,41%), la santé (1,99%) et l’éducation (1,06%) font aussi partie des parents pauvres de l’information.

Ajoutons la disparition de plusieurs titres en région, au cours des dernières années. Une des purges les plus marquées est celle qui a découlé de la transaction dans le marché des hebdos, avec la vente de 74 journaux de Québecor à TC Média en 2014.

Le Bureau de la concurrence a autorisé cette transaction de 75 millions de dollars, mais imposait à l’acquéreur la mise en vente de 33 titres, sans prix plancher, sur une période de 60 jours. Au bout de cette échéance, 19 titres n’ont pas trouvé preneur et ont été fermés et un autre hebdo a été intégré à une autre publication. En tout, 20 titres ont disparu ainsi[18].  Dans les mois qui ont suivi, certains hebdos n’ont pas survécu.

On retrouve néanmoins de l’information sur ces sujets «moins prisés» des grands médias dans la presse alternative et les médias indépendants ou communautaires, qu’il s’agisse d’imprimés, de publications web, de radio ou de télévision.

À ce chapitre, pour tenter de «protéger» l’information régionale et les voix indépendantes, le CRTC a fait valser des millions de dollars en juin 2016. Une enveloppe de 67 millions de dollars a été prévue pour le maintien des stations locales et communautaires appartenant aux grands joueurs médiatiques que sont les Bell, Québecor, Rogers et Shaw et un autre montant de 23 millions de dollars a été réservé pour les stations indépendantes afin de leur permettre de financer la production de nouvelles locales[19].

Néanmoins, pour une pluralité des points de vue et une vision globale de la société dans laquelle nous vivons, on ne saurait se satisfaire de laisser ainsi les sujets sociaux dans le seul giron des médias alternatifs, ce qui ne ferait que tenir à l’écart ces enjeux du courant dominant. Ces thèmes et réflexions doivent sortir de la marge, mais peinent à y parvenir en dépit du fait que tous les outils de communication sont là. En somme, la faculté de communiquer et de débattre se perd faute d’être convenablement nourrie et diversifiée.

«Quand on donne aux gens que ce qu’ils veulent, on ne leur donne que ce qu’ils ont», disait Pierre Bourgault[20][21].

Débats polarisés : la vérité est ailleurs

Avec des plateformes instantanées qui s’abreuvent à toutes les sources, départager le vrai du faux tient de la perspicacité. L’inspecteur viral, Jeff Yates, du journal Métro est l’un de ceux qui analysent les dessous de ce qui est partagé sur les réseaux sociaux en chassant la désinformation. Hoaxbuster[22] en est un autre, qui vient ainsi démasquer les fausses nouvelles. Mais il y a plus subtil encore, lorsque l’on songe aux algorithmes[23] qui influencent et décident, à notre insu, de ce qui apparaît dans le fil d’actualité de certains réseaux sociaux, dont Facebook.

Dès lors, le spectre de ce qui nous parvient, sur une plateforme de partage, est influencé, tant au chapitre de la publicité que des idéologies. Le «reçu» est censé ainsi coller davantage à notre champ d’intérêt, mais conforte ou renforce aussi ces intérêts. Ce qui est présenté à l’utilisateur est en fait prédéterminé, de sorte qu’au lieu de permettre à l’information de circuler, celle-ci est plutôt filtrée. Cela revient à baigner dans une gigantesque piscine dans laquelle nous revient chaque fois la même eau. Les débats se polarisent et se cantonnent ainsi, faute d’afflux distincts, écartés par les algorithmes qui les «écartent» sans doute hors de l’intérêt dominant.

Facebook est ainsi devenu le nouveau vortex où tout converge et qui peut aussi conduire vers un véritable déficit démocratique, puisque ces algorithmes ont eux-mêmes été conçus par les biais de celles et ceux qui les ont créés.

L’analyste Robyn Caplan de Data & Society résumait notamment dans le New York Times que les «préjugés ou biais sont exempts de Facebook parce que le média géré par un ordinateur est une prémisse fausse. Les algorithmes sont comme des éditeurs de contenu. Avec Facebook, les humains ne sont jamais non impliqués. Il y a quelqu’un à chacune des étapes du processus[24]».

Cela ouvre toute grande la porte à des influences externes, voire une volonté d’orienter le débat ou l’issue, par exemple, de certaines joutes politiques. Dans une autre chronique, Mme Caplan précise sa pensée : «Facebook a la capacité de changer ce qui est important pour nous au-delà de notre conscience de la capacité à évaluer de façon critique, ou même avoir un dossier de ce qui a été modifié.[25]»

Ainsi en vase clos, parfois en étant prisonnier malgré soi, les nuances se perdent et s’ensuivent de guerres de mots où débattre se résume à trouver le moyen d’argumenter plus fort, sans forcément s’enrichir des points de vue divergents.

Dès lors, la crise démocratique n’est plus que le propre des médias d’information et de la production des «nouvelles traditionnelles», mais de tous les médias. L’équilibre démocratique est à un point de rupture. D’une part, les sources d’information luttent pour leur survie et tablent sur des sujets pour mieux «vendre», pour survivre et non pas toujours pour informer. Le coût de production de l’information est important, ce pour quoi tant les syndicats, dont la FNC-CSN et Unifor, pour ne citer que ceux-là, pressent eux aussi pour un réinvestissement dans les médias d’information[26].

Dans un communiqué datant du 17 février, Unifor a salué la volonté du gouvernement fédéral de se pencher sur le déclin des médias en affirmant que les entreprises médiatiques canadiennes subissaient «l’impact d’un marché de la publicité fragmenté», pointant les géants des technologies du doigt : Google, Facebook et Netflix, qui accaparent désormais une large part du marché de la diffusion. «Les entreprises de médias américaines ne peuvent pas produire de nouvelles canadiennes et ne le feront pas», a déclaré Howard Law, directeur des médias d’Unifor[27].

La protection du public passe aussi par une protection des sources et là aussi, le poids qui pèse sur les informations fait en sorte que l’information est mise à mal. Si les malversations ou les enjeux de collusion ou de fraude ne peuvent pas sortir en raison des principes de loyauté qui ont primauté sur l’information du public, la saine circulation de cette information sera laissée aux soins de la bonne conscience de ceux et celles qui la détiennent.

Il importera de se questionner collectivement sur cette question de transparence et de circulation de l’information et de l’expression. Lorsque parler, pour dénoncer l’intolérable, devient passible d’une peine d’emprisonnement non pas dans un pays de dictature, mais au Luxembourg, il y a des raisons de s’interroger sur la santé de nos démocraties.

[1]          Commissariat à l’information du Canada. 2003. « 10 principes du droit à l’information ». Commissariat à l’information du Canada, http://www.oic-ci.gc.ca/telechargements-downloads/userfiles/files/rtk-fr…

[2]                      Le Gall, Sophie. 2013. « Les communautés en ligne de pratiques marginales sous la loupe ». Le Soleil, http://www.lapresse.ca/le-soleil/dossiers/penser-lhumain/201303/06/01-46…

[3]                      Le Journal. 2016. « Le Journal est perquisitionné par la Sûreté du Québec ». Le Journal de Montréal, http://www.journaldemontreal.com/2016/09/21/ile-journal-i-est-perquisiti…

[4]                      Perkel, Colin. 2016. « Vice Media’s Fight Against RCMP Intensifies Over Court Order To Give Up Materials ». Huff Post Business Canada, http://www.huffingtonpost.ca/2016/09/18/media-groups-push-to-intervene-i…

[5]                      Perkel, Colin. 2016. « Vice doit remettre des documents à la GRC ». Le Droit, http://www.lapresse.ca/le-droit/justice-et-faits-divers/actualite-judici…

[6]                      Reporters Sans Frontères. 2016. « RSF dénonce la chasse aux sources d’un journaliste québécois ». Reporters Sans Frontières, https://rsf.org/fr/actualites/rsf-denonce-la-chasse-aux-sources-dun-jour…

[7]                      Amnistie Internationale. 2016. « Raif Badawi, un blogueur ordinaire ». Amnistie Internationale, http://torture.amnistie.ca/agissezRaif.php

[8]                      ICI Radio-Canada, Associated Press, Reuters et Agence France-Presse. 2015. « Mohamed Fahmy condamné à trois ans de prison ». ICI Radio-Canada, http://ici.radio-canada.ca/nouvelles/international/2015/08/29/001-journa…

[9]                      Cazi, Emeline. 2016. « LuxLeaks : prison avec sursis pour les lanceurs d’alerte français ». Le Monde, http://www.lemonde.fr/europe/article/2016/06/29/luxleaks-au-luxembourg-v…

[10]                    Communiqué de presse. 2016. « Projet de loi no 87 – Loi facilitant la divulgation d’actes répréhensibles dans les organismes publics – Le Protecteur du citoyen souscrit aux finalités du projet de loi et propose des améliorations pour une mise en application optimale ». CNW-Telbec, http://www.fil-information.gouv.qc.ca/Pages/Article.aspx?idArticle=24020…

[11]                    Lessard, Denis. 2016. « Lanceurs d’alerte: la portée du projet de loi jugée trop restreinte ». La Presse, http://www.lapresse.ca/actualites/politique/politique-quebecoise/201602/…

[12]                    Commission d’enquête sur l’octroi et la gestion des contrats publics dans l’industrie de la construction. 2016. Tome 3 du rapport de la commission d’enquête sur l’octroi et la gestion des contrats publics dans l’industrie de la construction. Stratagèmes, causes, conséquences et recommandations, https://www.ceic.gouv.qc.ca/fileadmin/Fichiers_client/fichiers/Rapport_f…

[13]                    Millette, Lise. 2016. « Dénonciateur: le prix à payer est important, dit Lino Zambito ». Le Journal de Montréal, http://www.journaldemontreal.com/2016/07/10/denonciateur-le-prix-a-payer…

[14]                    Communiqué international. 2016. « Turquie. La répression accrue des médias alimente un climat de peur ». Amnistie Internationale, http://www.amnistie.ca/sinformer/communiques/international/2016/turquie/…

[15]                    The Economist. 2016. « Free speech under attack ». The Economist, http://www.economist.com/news/leaders/21699909-curbs-free-speech-are-gro…

[16]                    Jarvis, Jeff. 2016. « Death to the Mass ». Medium, https://medium.com/whither-news/death-to-the-mass-eb33c08dc3b6#.iaqhl7ulk

[17]                    Influence Communication. 2016. État de la nouvelle : Bilan 2015, http://www.influencecommunication.com/sites/default/files/bilan-2015-qc.pdf

[18]                    Communiqué de presse. 2014. « Transcontinental inc. annonce les résultats du processus de vente de journaux hebdomadaires visés par le Bureau de la concurrence au Québec ». Transcontinental, http://tctranscontinental.com/documents/10180/1475871/comm_14-09-03.pdf

[19]                    Communiqué de presse. 2016. « Le CRTC améliore le soutien aux nouvelles locales ». CNW-Telbec, http://www.newswire.ca/fr/news-releases/le-crtc-ameliore-le-soutien-aux-…

[20]                    Bourgault, Pierre. 2003. La Colère : Écrits polémiques T.03. Montréal : Lanctôt

[21]                    Il le répétait abondamment aussi à ses étudiants en journalisme à l’UQAM à la fin des années 1990.

[22]                    HoaxBuster : http://www.hoaxbuster.com/

[23]                    Conge, Paul, Manon Poirier et Cindy Laure. 2014. « Algorithmes : menace ou voie d’avenir? ». Première(s) assise(s), http://premieresassises.tumblr.com/post/100737519646/algorithmes-menace-…

[24]                    Manjoo, Farhad. 2016. « Facebook’s Bias Is Built-In, and Bears Watching ». New York Times, http://www.nytimes.com/2016/05/12/technology/facebooks-bias-is-built-in-…

[25]                    Caplan, Robyn. 2016. « Like it or Not, Facebook is Now a Media Company ». New York Times, http://www.nytimes.com/roomfordebate/2016/05/17/is-facebook-saving-journ…

[26]                    Communiqué de presse. 2016. « R E P R I S E – L’information : un bien public qui doit être protégé et expliqué ». CNW-Telbec, http://www.newswire.ca/fr/news-releases/r-e-p-r-i-s-e—-linformation–u…

[27]                    Communiqué de presse. 2016. « Unifor se réjouit d’un examen absolument nécessaire des médias locaux ». CNW-Telbec, [Ancre] http://www.newswire.ca/fr/news-releases/unifor-se-rejouit-dun-examen-abs…

Politiques agricoles pour les producteurs et productrices au Québec : l’état des lieux

Politiques agricoles pour les producteurs et productrices au Québec : l’état des lieux

Par Jonathan Bédard

Dans le contexte agro-économique actuel, le principal cheval de bataille des agriculteurs et agricultrices est l’action gouvernementale. Voici donc un aperçu de ce qu’on nous propose en agriculture sur le plan politique où l’on tentera de voir si cela répond aux exigences des producteurs et productrices.

Il y a un consensus général au sein de la population sur l’importance qu’a l’agriculture en tant qu’activité économique et comme moyen de subsistance alimentaire. Dans un contexte où les consommateurs et consommatrices surveillent davantage ce qu’elles et ils mangent et demandent des aliments de plus en plus spécifiques, il est bon de se demander ce que les partis politiques proposent afin de stimuler la production agricole et de répondre aux besoins des producteurs et productrices. Vieillissant·e·s, plus faibles en nombre, et confronté·e·s à un nouveau traité de libre-échange entre le Canada et l’Union européenne qui pourrait bouleverser leurs activités, les producteurs et productrices agricoles multiplient les demandes d’intervention gouvernementale. Le constat est un peu préoccupant, la réalité est qu’il y a eu bien des consultations depuis une dizaine d’années, auprès notamment des associations environnementales et des producteurs et productrices agricoles, mais, comme nous le verrons, peu d’actions concrètes semblent avoir été entreprises.

La production agricole au Québec

Avec l’Accord économique et commercial global (AECG) nouvellement signé entre le Canada et l’Union européenne, les producteurs et productrices agricoles de la province réagissent de façon mitigée. Selon Patrice Juneau, porte-parole de l’Union des producteurs agricoles, (UPA) le traité sera bon pour les produits que le Québec exporte massivement à l’étranger comme le sirop d’érable ou le porc, mais les producteurs et productrices de lait auront été laissé·e·s pour compte dans la mesure où on s’attend à recevoir 10 000 tonnes de fromages d’Europe qui entreront directement en compétition avec la production laitière québécoise. C’est le même constat que fait Sylvie D’Amours, porte-parole en matière d’agriculture pour la Coalition Avenir Québec. Au cours d’un entretien téléphonique, elle soulignait que l’AECG est « une troisième tuile qui tombe sur les producteurs [et productrices laitières et] laitiers et [fromagères et] fromagers  du Québec ». Selon Patrice Juneau, le lait occupe une proportion assez importante de la production des entreprises agricoles au Québec; on parle de 6000 entreprises sur 28 000 répertoriées qui possèdent une production laitière.

Lors du premier recensement agricole de Statistique Canada en 1931, environ un·e Québécois·e sur 4, ou 27% de la population, cultivait la terre. Le dernier recensement sur l’agriculture de 2006 parle d’une proportion de 1 sur 83, soit 1,2%! Sur la même période, la population totale de la province a quant à elle plus que doublé. D’autre part, les agriculteurs·trices québécois·e·s vieillissent, la proportion des agriculteurs·trices de 65 ans et plus étant passée de 4,8 à 6,2% entre 1971 et 2006. Force est de constater que l’agriculture semble être de moins en moins leur activité principale. En 2006, elles et ils étaient 39% à déclarer gagner leur pain autrement et mettre la pratique agricole en complément, une tendance à la hausse [1]. En 2011, Statistique Canada fixe la proportion des terres agricoles consacrées au foin à 40%, une baisse par rapport à 2006. Les légumes constituent seulement 2% et ce chiffre est en baisse lui aussi. Par contre, la part des fruits est en hausse avec maintenant 2,1%. Ce sont les grandes cultures qui dominent la part de terres cultivées au Québec avec 54% [2] [Voir tableau 1]. On entend par grandes cultures les céréales et grains produits en grande quantité comme le blé, l’orge, le maïs, le lin, l’avoine, le seigle, le soya et le canola.

TABLEAU 1. Composition des terres en cultures au Québec

Composition des terres en culturesPourcentage des terres en culture
20112006
Grandes cultures54,551,6
Foin40,944,2
Légumes22,2
Fruits2,11,5
Gazon et produits de pépinière0,50,5
SOURCE : Statistique Canada, Recensement de l’agriculture, 2006 et 2011.

En ce qui a trait aux infrastructures agricoles, le Québec tire un peu de l’arrière comparativement aux autres provinces canadiennes. Mme D’Amours de la CAQ chiffre le déficit en infrastructures agricoles au Québec à 111 millions contre 450 millions de surplus pour l’Ontario lorsqu’elle compare les deux provinces. Selon un rapport de la Fondation canadienne pour la revitalisation rurale, seules la Colombie-Britannique et les provinces maritimes affichent des déficits d’infrastructures, voire des déclins plus ou moins importants de la population rurale dus à ce manque d’investissement [3].

On entend par infrastructures agricoles les infrastructures physiques permettant d’améliorer la production agricole ou l’accès au marché des produits.  Dans leur recherche sur l’agriculture dans les pays en développement, Per Pinstrup-Andersen et Satoru Shimokawa divisent les infrastructures agricoles en deux groupes : « [les] secteurs de fourniture en services d’eau et d’assainissement, et [les] autres secteurs (irrigation, énergie, télécommunications et transport) » [4]. Un investissement dans les infrastructures permet donc de développer davantage la production agricole, de vitaliser les zones rurales, de stimuler l’économie agricole ou non-agricole rurale, ou d’intégrer significativement l’économie agricole à l’économie nationale.

Action politique en agriculture

Puisque les plates-formes partisanes sont floues pour les élections de 2018, il est difficile de savoir quel est l’engagement réel des partis politiques du Québec en matière d’agriculture. Cela est plutôt inquiétant dans la mesure où il s’agit d’un enjeu fort important; c’est en tout cas ce que soulignent Sylvie D’Amours et l’UPA. La députée remarque d’ailleurs qu’il y a un manque d’intérêt des médias pour la question agricole. Si nos demandes d’entrevues sont restées sans réponse auprès du Parti Québécois et du Parti libéral du Québec, les entretiens avec l’UPA et la CAQ nous ont permis de dresser un portrait partiel de la situation.

Du côté des associations de producteurs et productrices agricoles, le principal cheval de bataille est l’inaction du gouvernement devant un contexte inquiétant. Le parti au pouvoir actuellement, le PLQ, semble être blâmé par plusieurs intervenant·e·s du milieu pour cela, dont l’UPA. Pourtant, c’est ce même parti qui a demandé deux fois à Jean Pronovost, ancien président de la Commission sur l’avenir de l’agriculture et de l’agroalimentaire québécois, de produire un rapport sur l’état de l’agriculture au Québec (en 2008, puis en 2016) et qui a mené le plus de consultations publiques dans une variété de champs associés à l’agriculture (Livre vert, rapport Saint-Pierre, rapport Gagné, etc.). Toutefois aucune action concrète ne s’est réalisée depuis.

« Nos compétiteurs directs, les autres provinces canadiennes, ont décidé d’agir et d’investir massivement en agriculture. Au Québec, on a consulté massivement, mais il faudrait avoir un plan concret, de l’action et une accélération des investissements et des engagements », dit Patrice Juneau.

Rappelons-nous que c’est sous la gouverne des libéraux que le ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec (MAPAQ) a voulu compromettre la certification « Produit du Québec », ce qui a créé un certain remous dans l’opposition [5].

Toujours selon le porte-parole de l’UPA, la véritable initiative en agriculture serait venue du Parti Québécois en 2012 où le gouvernement Marois allait de l’avant avec sa Politique de souveraineté alimentaire. Cette action faisait consensus auprès de tou·te·s les acteurs et actrices agricoles de la province, mais ce projet a été tabletté par le gouvernement Couillard lorsqu’il a pris le pouvoir en 2014. Le Parti Québécois est aussi à l’heure actuelle le seul parti qui a des engagements en agriculture écrits sur sa plateforme web [6].

La CAQ fait à la virgule près les mêmes constats que l’UPA et réclame également plus d’action. Elle accuse aussi le Parti libéral de voler ses idées et de mal les appliquer. La députée D’Amours le dit clairement : « il faut des investissements massifs en agriculture au niveau des infrastructures », rappelant le déficit de 111 millions en la matière. La CAQ souhaite aussi préciser les conditions de la certification Produit du Québec et s’impliquer davantage en faveur du bien-être des animaux d’élevage.

Conclusion

Dans un contexte où le nombre de producteurs et productrices agricoles a connu un important déclin, que celles et ceux qui continuent à travailler dans le domaine vieillissent, qu’une bonne partie de la relève ne gagne plus sa vie avec cette activité, et que l’on craint certaines conséquences que peuvent avoir un accord de libre-échange comme l’AECG, les demandes des producteurs et productrices affluent. La réponse gouvernementale à ces préoccupations, nous le répétons, ne semble pas être celle qu’attendent les acteurs et actrices du milieu. Nous sommes conscient·e·s de l’absence des voix de groupes environnementaux et d’autres acteurs de ce texte, mais l’objectif ici n’était pas de produire une consultation comme il y en a déjà eu tant. L’idée de soulever des questions sur un pan essentiel de notre subsistance et de ramener ce sujet à l’avant-plan nous apparaissait prioritaire.

CRÉDIT PHOTO: Matthias Ripp

1. Statistique Canada. 2006. « Recensement de l’agriculture de 2006 : La population de la province de Québec, évolution au fil du temps».  Statistique CanadaEn ligne, http://www.statcan.gc.ca/ca-ra2006/agpop/qc-fra.htm. Consulté le 30 octobre 2016.

2. Statistique Canada. 2006. « Recensement de l’agriculture de 2006 : faits saillants et analyses ».  Statistique CanadaEn ligne, http://www.statcan.gc.ca/pub/95-640-x/2011001/p1/prov/prov-24-fra.htm. Consulté le 26 octobre 2016.

3. CRRF/FCRR 2015. « State of Rural Canada 2015 ». Consulté le 20 décembre 2016. 114 p. 

4. Pinstrup-Andersen, Per et Shimokawa, Satoru2007. « Infrastructures rurales et développement agricole ». Revue d’économie du développement, vol. 4, no. 15. pp. 55 – 90.

5. Therrien, Yves. 2016. « La mention Produit du Québec disparait ». La Presse. En ligne, publié le 8 septembre 2016, http://www.lapresse.ca/le-soleil/affaires/agro-alimentaire/201608/08/01-5008573-la-mention-produit-du-quebec-disparait.php . Consulté le 1er novembre 2016.

6. Parti Québécois. 2016. « Programme : l’agriculture, les pêcheries et l’alimentation ». Mon PQ. En ligne, http://www.pq.org/programme/#c-4-5. Consulté le 1er novembre 2016.

Le Bureau d’enquêtes indépendantes nous protégera-t-il de la police?

Le Bureau d’enquêtes indépendantes nous protégera-t-il de la police?

Le Bureau d’enquêtes indépendantes du Québec devait entrer en fonction. Cependant, l’instance chargée d’élucider la responsabilité policière dans des cas d’interventions ayant causé la mort ou des blessé-es graves est non seulement loin d’être opérationnelle, mais est également déjà le sujet de virulentes critiques quant à son mandat et à son fonctionnement.

Mise à rude épreuve entre autres au lendemain du meurtre de Fredy Villanueva en 2008 et suite à la répression policière du Printemps 2012, la confiance du public envers les forces de l’ordre semble plus fragile que jamais au Québec. Le dernier phénomène majeur au chapitre des abus policiers, à savoir les allégations d’agression et de violence sexuelle commises par des membres du corps policier de Val-d’Or à l’encontre de femmes autochtones, vient encore une fois prouver l’impératif d’un contre-pouvoir policier, de manière à ce que la police cesse d’enquêter sur la police. L’instance québécoise d’enquête sera-t-elle à la hauteur de la confiance du public ?

Des craintes avérées 

Si les nouvelles dispositions prévues dans la Loi sur la police concernant les enquêtes indépendantes permettent de tracer les grandes lignes du mandat et du fonctionnement du nouveau Bureau, il reste difficile d’anticiper de quoi il retournera une fois l’ouverture des travaux d’enquête. Voilà pourquoi un tour d’horizon des réalités étrangères étant déjà familières avec ce type d’instance s’avère assez souvent instructif et révélateur. Dans le cas présent, nul besoin d’aller plus loin que la province voisine, en Ontario, pour constater que l’unité indépendante qui y est en fonction depuis déjà 25 ans, le Special Investigation Unite (SIU), essuie des critiques qui s’inscrivent dans le même ordre que celles que les experts adressent au projet naissant du Bureau d’enquêtes indépendantes québécois.

Rejoint à son bureau de l’École de criminologie de l’Université de Montréal, le Professeur Massimiliano Mulone est d’avis que la Loi québécoise se serait largement inspirée du cas ontarien pour mettre sur pied le Bureau d’enquêtes indépendantes. Par contre, à ses dires, si l’étude des expériences voisines peut s’avérer facilitante et instructive, elle semble ici avoir été faite de manière beaucoup trop étroite. M. Mulone déplore le fait que le gouvernement québécois semble répéter les erreurs de l’Ontario, faute d’avoir pris connaissance des rapports de l’ombudsman de la province sur le travail du SIU.

Effectivement, les critiques ressortant des nombreuses enquêtes d’André Marin sur l’efficacité, la transparence et le fonctionnement de l’Unité des enquêtes spéciales sont désagréablement similaires à celles qui sont faites du BEI. Ce sont les nombreuses plaintes émises de la part tant de la société civile que des syndicats policiers ontariens suivant la mise en place de l’organisme qui furent à l’origine de l’ouverture d’une enquête du protecteur du citoyen (sic) en 2008. Dans son rapport annuel de 2008-2009 et dans les mises à jour des deux années subséquentes, des critiques sévères visaient les résultats constatés du travail du SIU. Notamment, Marin déplorait un financement inadéquat, un manque de ressources, un besoin de « lois plus fortes » et « d’exigences réglementaires » pour assurer la coopération de la police avec le Special Investigation Unit [1].

La collaboration des forces policières avec les enquêteur-e-s serait en fait un facteur déterminant et essentiel au bon fonctionnement des enquêtes, sans quoi ces dernières se retrouvent handicapées. Aux dires du professeur Mulone, qui s’est intéressé aux questions de pouvoir et de déviance au sein du corps policier, moins les instances d’enquête ont de ressources, plus la collaboration avec les agent-e-s est nécessaire. Considérant les critiques qui ont été faites envers le manque de ressources consacrées au BEI – qui semblaient déjà se concrétiser par des problèmes de recrutement en décembre dernier – tout porte à croire que son bon fonctionnement dépend largement de la collaboration du corps policier québécois. À ce sujet, rien de particulièrement rassurant, à en juger par les critiques de la Protectrice des citoyens (sic) et de la Coalition contre la répression et les abus policiers (CRAP), qui recommandaient toutes deux des exigences législatives plus rigoureuses en ce qui a trait à la collaboration des agent-e-s impliqué-e-s dans des incidents impliquant la mort ou des blessures graves. Entre autres, l’absence d’obligation pour les agent-e-s de répondre aux questions des enquêteur-euse-s lors de la cueillette de données a été déplorée par ces organismes, qui ne jugent pas que l’obligation pour les témoins de rencontrer le BEI soit pour autant garante de leur coopération [2].

Des délais inadmissibles 

Le manque de coopération de la part des policier-ères, jumelé à un manque de ressources, a été soulevé dans le premier rapport de Marin comme étant à la base de délais inacceptables mettant à mal l’efficacité du bureau d’enquêtes indépendantes ontarien. En 2008, l’ombudsman rapportait que sur les 28 incidents enquêtés lors de l’année 2006 par le SIU,

« La fréquence et la longueur des retards de notification des incidents étaient choquantes. Dans seulement deux de ces cas, le Service de police de Toronto avait mis moins d’une heure pour aviser le SIU. Dans sept des cas, il lui avait fallu de trois à six heures pour le faire. Dans cinq des cas, il lui avait fallu de neuf à 14 heures, et dans deux des cas 17 heures. Dans trois des cas, les retards de notification ne s’étaient pas chiffrés en heures, mais en jours – avec un retard d’un peu plus de 24 heures, un autre d’un jour et demi, et un troisième de 14 jours ». [2]

Le protecteur du citoyen (sic) était sans équivoque quant à la cause principale du retard d’enclenchement des enquêtes : le délai de notification des agents de police impliqués dans un incident. M. Mulone insistait lui aussi sur l’importance de l’efficacité d’exécution dans le processus d’enquête d’un incident impliquant la mort et des blessures importantes : « Le délai d’arrivée des enquêteurs sur le lieu d’un incident donne le temps aux policiers de modifier la scène et de s’entendre entre eux sur une certaine version des faits ».

À savoir si des sanctions contre les agent-e-s qui refusent de collaborer pourraient s’avérer nécessaires pour arriver à des résultats convaincants, le Dr Mulone reste ambivalent. Ce dernier considère que les enquêteur-euse-s préfèrent souvent obtenir des demi-vérités et garder des relations harmonieuses avec l’institution policière, plutôt que de forcer des aveux sous le revers de la menace et perdre le peu d’ouverture de la part des forces de l’ordre. Il semblerait effectivement que les policier-ère-s aient une tendance marquée pour la suspicion quant aux enquêtes faites sur leur travail. Paradoxalement, relève M. Mulone, il paraîtrait que celles et ceux-ci seraient outré-es de recevoir un traitement semblable à celui que l’on réserve aux criminels.

Des doutes sur le mandat

Au départ, une des craintes les plus évoquées quant au BEI concerne la définition étroite et ambiguë de son mandat. Il faut dire que les enquêtes menées par cette nouvelle instance se limiteront à des interventions policières ayant causé des blessures graves, ou un décès. Cependant, le règlement entourant le fonctionnement des enquêtes ne fournit pas de définition précise et sans équivoque de l’étendue des blessures considérées comme étant « graves ». La Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ), la CRAP et l’Association des groupes d’intervention en défense des droits en santé mentale du Québec, entre autres, ont toutes fait état de leur malaise quant aux risques causés par cette ambiguïté dans le mandat du Bureau.

Dans le cas ontarien, André Marin avait recommandé l’adoption généralisée de la définition Osler, rédigée par le premier directeur du SIU en 1991. Cette dernière incluait des blessures causant des répercussions sur « la santé ou le bien-être de la victime et dont la nature est plus que passagère ou insignifiante. Elles comprennent les blessures graves résultant d’une agression sexuelle » [2]. Si la Protectrice du citoyen (sic) du Québec suggère l’adoption d’une définition semblable, il faut savoir que malgré tout, les derniers rapports de l’ombudsman ontarien continuent de relever un manque de consensus autour de son application. Au moins trois définitions distinctes de la nature des événements qui doivent légalement être rapportés au SIU sont toujours appliquées par les différents corps de police de la province, ce qui laisse place à un arbitraire inquiétant.

Selon M. Mulone, des actes répréhensibles comme des agressions et des abus sexuels pourraient effectivement être considérés comme infligeant des blessures graves. Le parallèle à faire avec les accusations portées à la Sureté du Québec de Val d’Or, dans le cas des femmes autochtones victimes d’abus de pouvoir de la part de certain-e-s agent-e-s de police, est inévitable. Dans de pareilles circonstances, une enquête par le BEI paraît tout indiquée, dans la mesure où effectivement le harcèlement, l’intimidation et les abus sexuels sont considérés comme causant des blessures graves.

La méfiance du public

Au départ, le processus de création du BEI a été enclenché dans le but de rétablir la confiance du public suite au meurtre de Fredy Villanueva en août 2008. Le rapport de la Protectrice du citoyen (sic) sur le sujet ainsi que la pression médiatique auraient forcé une réforme de la Loi sur la police concernant les enquêtes indépendantes par le Parti québécois du Québec en mai 2013, instaurant par le fait même le BEI. Toutefois, un scepticisme plane autour du contexte de création du Bureau de surveillance, qui s’inscrirait davantage dans une perspective électoraliste que dans une volonté véritable de s’attaquer à un problème de fond. Selon M. Mulone, il s’agirait d’un travail de communication politique visant à assurer une justice, mais aussi beaucoup à rassurer le public, sans pour autant lui donner de réelles raisons de dissiper ses craintes. Ce dernier pourrait s’avérer déçu s’il s’attend à voir plusieurs accusations peser contre les policier-ère-s dans le cadre de leur travail, puisqu’il est plutôt rare que les enquêtes se soldent par des inculpations. Pour ne donner que cet exemple, sur quelques 226 incidents soumis à enquête par l’Unité des enquêtes spéciales en 2006 en Ontario, seules deux accusations criminelles furent portées [3]. En ce qui concerne le rétablissement de la confiance du public envers le corps policier, le Bureau ne serait qu’un pas dans la bonne direction, puisque l’impression généralisée de corruption au sein de l’institution policière ne sera pas démentie par une instance enquêtant certains incidents ciblés. La lutte contre la corruption fait plutôt déjà l’objet d’enquêtes internes.

Des pistes de solution 

Si le BEI tel que défini dans la Loi sur la police concernant les enquêtes indépendantes ne semble pas garant du rétablissement de la confiance du public sur le travail policier, il pourrait tout de même être à la base d’un nouveau rapport entre l’institution policière et les citoyen-ne-s. De fait, le Dr Mulone s’appuie sur l’exemple du fonctionnement du Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP) – dirigé en vérité par une directrice – pour proposer une politique de transparence et d’information à la hauteur des attentes citoyennes. Au-delà de la nature des décisions qui sont prises par cette institution, elle fait preuve de beaucoup de transparence en rendant publics non seulement les jugements, mais également une description détaillée et justifiée des décisions qui sont prises.

Cette façon de fournir des informations brutes au public semble effectivement être une manière d’assurer plus de redevabilité et de respect pour l’intelligence et le droit à l’information des Québécois-e-s. Reste que les membres du corps policier ont tendance à être particulièrement réfractaires à la divulgation des informations et de l’identité des individus impliqués dans des incidents provoquant la mort ou des blessé-e-s graves. Si les noms des agent-e-s sont effectivement déjà rendus publics dans le cadre d’enquêtes de type déontologique sur des manquements professionnels, la transparence des enquêtes du BEI pouvant mener à des accusations criminelles semble représenter une perspective beaucoup plus inquiétante à l’interne. Toujours est-il que ce type de transparence ne fait pas actuellement partie du mandat du Bureau, comme l’exprime ouvertement sa directrice, Mme Madeleine Glauque, dans une entrevue accordée à La Presse en février dernier : « Le BEI n’expliquera pas davantage au public les conclusions de ses enquêtes […] Ce n’est pas dans notre mandat. Dans la loi, nous sommes comme un corps de police avec les mêmes obligations de confidentialité. Ce sera au Directeur des poursuites criminelles et pénales (DCPCP) d’expliquer ou non les raisons qui le poussent à accuser ou ne pas accuser un policier [sic] » [4]. Il faut dire qu’effectivement, le DCPCP est entièrement maître des décisions entourant le dépôt ou non d’accusations dans le cadre de dossiers d’intervention policière ayant mené à la mort ou des blessures graves selon les normes actuelles [5].

Si déjà le BEI est loin de faire l’unanimité avant même son entrée en fonction, reste à voir si l’instance se révélera apte à rendre les comptes qui se font ardemment attendre de la part de la société civile. 

[1]https://www.ombudsman.on.ca/Files/sitemedia/Documents/Investigations/SOR…

[2] http://www.lacrap.org/mauvais-augure-pour-le-bureau-des-enquetes-indepen…

[3]https://www.ombudsman.on.ca/Files/sitemedia/Documents/Investigations/SORT%20Investigations/siureportfr_1.pdf

[4]http://www.lapresse.ca/actualites/justice-et-affaires-criminelles/actual…

[5]http://www.securitepublique.gouv.qc.ca/police/police-quebec/encadrement-…

Le combat continue pour la défense d’un CPE de qualité

Le combat continue pour la défense d’un CPE de qualité

Si le gouvernement a accepté de verser une allocation de transition de 60 millions de dollars au réseau des garderies, il n’a rien promis pour la suite et maintient pour l’année 2017-2018 les compressions de 120 millions de dollars. Cette baisse de subventions touche tous les types de structures, mais les centres de la petite enfance (CPE) sont plus touchés et plus inquiets. Durant la soirée de réflexion sur ces compressions dans les CPE organisée par L’Esprit Libre, les travailleurs-euses du milieu ont exprimé leur crainte d’un exode des parents vers les services privés. Pour eux, il faut ainsi continuer d’empêcher la baisse du financement en maintenant les emplois et un service de qualité.

« 41 millions [aux CPE pour un an], ça nous donne juste le temps de continuer la mobilisation», estime Brian Naud directeur général du Regroupement des CPE de l’île de Montréal, qui répond de l’Association québécoise des centres de la petite enfance (AQCPE). Aux directrices et directeurs de CPE qui se démotivent, il leur répond qu’il ne faut pas se décourager pour travailler ensemble sur la valorisation du travail effectué en CPE.

Pour faire face au gouvernement, les travailleurs-euses des réseaux pour la petite enfance s’accordent pour dire qu’il faut s’unir et communiquer. « Il faut qu’on s’organise pour avoir une voix unique », estime Brian Naud. « On a gagné des batailles. Là, il va falloir gagner la guerre. Pour ça, ça prend un plan », déclare Brian Naud.

Godefroy Laurendeau, directeur adjoint du CPE Biscuit à Montréal, reproche au mouvement de protestation des compressions budgétaires envers les CPE d’être restreint. « J’ai l’impression que l’on milite beaucoup entre nous », regrette le père de famille qui désire convaincre aussi bien le gouvernement que les citoyens-ennes.

En tant qu’universitaire, Nathalie Bigras, professeure à l’UQAM et directrice scientifique de l’équipe de recherche Qualité éducative des services de garde et petite enfance, conseille en effet aux travailleurs-euses des CPE de commencer par convaincre les parents et de poursuivre avec ceux et celles qui n’ont pas l’habitude d’entendre ce discours de contestation. Une sensibilisation de la population qui passe nécessairement par la transmission et par l’enseignement du travail réalisé quotidiennement dans un CPE.

Prendre le taureau par les cornes

Cette transmission peut prendre d’autres formes. En créant des vidéos humoristiques amateurs pour dénoncer les coupures dans le financement et leurs conséquences, l’approche du CPE Rosemonde a inspiré le réseau. L’initiative a donné le la à une action plus offensive, afin de cesser d’attendre que le gouvernement exauce les vœux des travailleurs-euses. « On va prendre le taureau par les cornes », lance Tony Calabro, responsable des services alimentaires au CPE St-Édouard. Une travailleuse d’un CPE de Villeray soutient qu’il faut « arrêter d’attendre après les instances nationales, après les syndicats. Il faut suivre l’exemple du CPE Rosemonde. Ça prend juste du Go ».

Pour sauver le plus d’emplois possible, Brian Naud estime qu’il faut se poser des questions, revoir son fonctionnement et amener de nouvelles idées au gouvernement.  Un parent qui était présent dans la salle est persuadé que « négocier les conditions de sa propre austérité ne peut pas être une option ». C’est pour lui aux travailleurs-euses de se battre afin de partir un mouvement de la base plutôt que d’attendre.

Au CPE Biscuit, Godefroy Laurendeau soutient ce combat : « Il faut savoir réfléchir, se remettre en question. On a besoin de personnes de qualité. Le passage du CPE à la maternelle doit être naturel », affirme-t-il, persuadé que le CPE prépare mieux les enfants à l’entrée dans le système scolaire. La notion de remise en question doit aussi être présente dans la formation de l’éducatrice. Une formation initiale ne suffit pas et elle doit continuellement être au fait des nouvelles techniques d’apprentissage, notamment.

« Il va falloir réfléchir à comment on veut transformer [l’organisation du CPE, ndlr] tout ça. Peut-être qu’il y aura des choses qu’il faudra faire différemment, mais ce n’est pas vrai qu’on va couper la qualité du service », assure l’éducatrice Jasmine Desmarais.

« L’argent vient couper le côté humain »

Ce sont probablement 900 postes qui sont en danger à Montréal, selon Brian Naud, et entre 2 000 et 2 500 dans la totalité de la province, dont la majorité est occupée par des femmes. Réduire les subventions percute directement la qualité des services et avec elle, ceux qui en bénéficient : les jeunes enfants. À commencer par leur alimentation, comme le témoigne Tony Calabro. Chacun d’eux est nourri avec l’équivalent de 1,91 $ d’aliments par jour. « Les enfants ne vont pas voir de différence », rapporte-t-il avec indignation des paroles d’un directeur.

« L’argent vient couper le côté humain », regrette Jasmine Desmarais, éducatrice au CPE Rosemonde. La baisse de financement réduit le temps permettant aux éducateurs-trices de garder un contact avec les parents. Un lien essentiel dans le soutien de ceux-ci, mais aussi dans le développement des enfants. Tony Calabro explique que sa semaine de travail risque de passer de 40 à 32 heures et que son temps de travail risque encore de diminuer avec la baisse de financement. « Je suis supposé être heureux parce que ce n’est pas cette année que je vais être coupé, mais l’année prochaine », ironise-t-il. Cuisiner pour 60 enfants en si peu de temps est faisable, mais il craint de ne plus pouvoir passer du temps avec les enfants.

« Ce que le gouvernement nous propose, c’est une logique de comptable », affirme Godefroy Laurendeau. Selon lui, un CPE est comme une cheminée. La nourrir d’un bois de mauvaise qualité l’endommage petit à petit. À terme, c’est toute la structure qu’il faut changer. Les coûts de réparation dépassent alors largement ceux qu’aurait engendrés l’utilisation d’un bois de meilleure qualité.

À travers cette métaphore, M. Laurendeau explique que réduire la qualité des services de garde et d’éducation aura un impact au moyen et au long terme. Les économies ne sont réalisées qu’au court terme, une théorie prônée par Pierre Fortin pour Radio-Canada[i], économiste et professeur en sciences économiques à l’Université du Québec à Montréal.

Les raisons d’une migration vers le privé

Même si Nathalie Bigras vante les CPE et fait l’éloge du service public, elle reconnaît que les institutions manquent de places et qu’en pratique, il existe des inégalités d’accès comme le coût de 7,30 $ par jour déjà trop élevé pour certains ou la trop haute demande, notamment dans certains quartiers. Des lacunes qui poussent de plus en plus les familles à se diriger vers le privé, moins coûteux en retour d’impôts que de payer chaque semaine des frais qui ne cessent d’augmenter. Les crédits d’impôt sont en effet passés de 80 millions en 2008 à 420 millions en 2013. Si la tarification journalière des CPE a augmenté pour les familles, c’est pour que le prix des structures subventionnées soit égal à celui des structures qui ne sont pas aidées. « C’est le rapport d’impôts qui va faire comprendre aux parents les réformes », explique le même père de famille qui espère que cela sensibilisera plus de parents au mouvement de contestation.

 « En 1997, il y avait 58 284 places disponibles et en 2014, les services de garde subventionnés ou non proposaient 268 624 places », explique Nathalie Bigras. Les CPE à eux seuls regroupent 86 770 places. Cette explosion est le résultat d’une hausse fulgurante de la demande. Le nombre d’enfants est passé de 76 000 en garderies subventionnées en 1997 à 227 500 en 2016. Pour répondre à l’explosion du nombre d’enfants, le gouvernement crée depuis 2009 des places en garderies subventionnées et non subventionnées, mais pas en CPE. « Au niveau des 40 000 places crées entre 2009 et 2014, 71 % ont été créés dans les garderies commerciales, alors que la qualité y est franchement plus faible qu’ailleurs », précise Nathalie Bigras.

Pour l’année 2014-2015, le budget annuel par enfant était de 13 988 $ en CPE et de 11 230 $ en garderie privée subventionnée. Une hausse du nombre d’enfants augmente donc les dépenses du gouvernement, ce qui explique pourquoi le budget alloué à la petite enfance a autant augmenté. L’économiste Pierre Fortin a assuré à Radio-Canada que l’augmentation du nombre d’enfants devrait stagner, ce qui permettra d’atténuer les coûts[ii].

Réduire le financement des CPE revient à réduire la gestion des services et leur qualité, et entache directement l’éducation reçue par les enfants. Les allocations versées par la suite ne permettront pas de couvrir les dépenses systémiques telles que les salaires des employés, le loyer ou le chauffage. Le coût de fonctionnement d’un CPE est en effet plus élevé que celui d’une garderie subventionnée. En cause, de plus grandes masses salariales, une rémunération de gestionnaires plus élevée, ainsi que le besoin d’une plus grande organisation du travail. Certains CPE parviennent à concilier avec ce budget, un exemple d’efficacité que le gouvernement veut soumettre à tout le réseau public. Le budget alloué au réseau a été réduit de plus de 400 millions de dollars depuis 2006.

Le CPE comme réducteur d’inégalités

Le Québec s’est toujours distingué en matière d’éducation des plus jeunes et prône une politique familiale en faveur de l’équité. Les centres de la petite enfance sont instaurés en 1997 par le gouvernement de Lucien Bouchard. Le but est de moderniser en incluant un volet éducatif, tout en le maintenant accessible, le réseau de structures de garde et d’éducation des enfants en bas âge déjà existant. « Pour nous ça ne voulait rien dire, c’est des niaiseries gouvernementales », rit Godefroy Laurendeau, directeur adjoint du CPE Biscuit à Montréal.

« L’histoire du CPE Biscuit est un peu celle du réseau », déclare Godefroy Laurendeau. Le directeur le confesse, le CPE Biscuit propose des services convenables depuis quelques années seulement. « Aucune éducatrice ne mettait ses enfants au CPE Biscuit », rit-il en parlant de la qualité irrégulière des services. Godefroy Laurendeau explique que le progrès s’est réalisé petit à petit, notamment en formant une à une les éducatrices. En 2008, le CPE s’est agrandi de 60 places supplémentaires, à force d’efforts sur la qualité.

Parmi les effets bénéfiques à la mise en place d’un réseau de CPE de qualité, selon Nathalie Bigras, une baisse du taux de pauvreté chez les familles ayant un enfant entre 0 et 5 ans et notamment chez les mères-célibataires. Le taux de pauvreté de ces familles est passé de 35 % en 1996, avant la création des CPE, à 22 % en 2006. « Cela a aussi des bénéfices sur la réduction des inégalités sociales. Les enfants qui partent avec moins de chances dans la vie peuvent compenser par la fréquentation d’un réseau éducatif de qualité », précise la chercheuse. Elle ajoute que les effets sur le développement infantile sont plus marqués sur les enfants issus de milieux plus défavorisés. En plus d’offrir une grande protection pour les plus vulnérables, les CPE sont plus accessibles et plus ancrés dans la communauté, surtout dans les régions plus éloignées.

Seulement, ces impacts positifs ne sont pas automatiques et requièrent des conditions particulières telles que l’environnement et l’universalité de ses services. Cela passe par un programme éducatif convenable, un ratio enfants par éducatrice raisonnable, mais aussi le fait que cette dernière soit formée initialement et de façon continue. L’universalité s’acquiert aussi par une plus haute qualité des services, un prix abordable, les qualifications, ainsi qu’une bonne réglementation pour assurer des conditions de travail convenables. Ces conditions sont plus susceptibles d’être réunies dans un CPE, pour lequel c’est la vocation, que dans une garderie.

Si la mobilisation des professionnels-elles des CPE doit être planifiée et unie, elle doit aussi pouvoir proposer des pistes de solutions. Nathalie Bigras estime qu’il faut revendiquer les premières ambitions des CPE, l’accessibilité et l’universalité. Cela, en développant de nouvelles places en CPE, mais aussi en réduisant la tarification journalière selon elle déjà trop élevée pour les familles les plus pauvres, pour aller vers la gratuité.

« Au pied du mur »

Le gouvernement a fait pression pour qu’une entente soit établie rapidement. Pour ces négociations, le ministre de l’Éducation et de la Famille, Sébastien Proulx, a choisi de ne dialoguer qu’avec quatre de l’ensemble des associations de CPE et de garderies privées existantes. Avant le 23 février, seule l’AQCPE n’avait pas accepté la réforme qui réduit de 120 millions de dollars le financement annuel.

Le 27 janvier 2016, les trois autres ont conclu une entente entraînant des réductions régulières de 120 millions de dollars. Une entente se voulant surtout « efficiente, équitable et viable ». Cet accord réduit en moyenne de 4,5 % les subventions pour les CPE de 60 places et environ de 3,9 % les subventions pour les garderies privées de 65 places.

Alors que l’AQCPE voulait la suppression de toute compression, l’association a finalement accepté la réforme après la promesse de versement d’une allocation de transition de 41,1 millions de dollars aux CPE pour l’année 2016-2017, afin de diminuer la brutalité de la réduction du financement. Si l’AQCPE a finalement accepté l’accord, c’est parce qu’elle était « au pied du mur », explique Brian Naud pour répondre aux critiques que subit l’association. « Ce n’était pas une négociation, mais une discussion. Le gouvernement savait déjà ce qu’il allait faire », précise le directeur général.

Le ministère s’est engagé à ne pas réduire le financement pendant un an, mais n’a pas promis d’augmenter les subventions au fil des ans. L’allocation de transition n’est pas perçue comme une victoire, mais comme une épée de Damoclès.


[i] « Les CPE, victimes de leur succès », Radio-Canda, Montréal, le 19 janvier 2016, http://ici.radio-canada.ca

[ii] ibid