Jeunes filles en fugue

Jeunes filles en fugue

Recontre avec des intervenants-es de centre jeunesse

On se rappellera, en février dernier, que quatre adolescentes placées au Centre jeunesse de Laval ont fui à l’occasion d’une permission de sortie temporaire. L’incident a fait les manchettes après que les parents de l’une des adolescentes aient informé les médias de la disparition de leur fille (1). Les autres parents leur ont ensuite emboîté le pas en publiant des photos des adolescentes en fugue sur différents médias sociaux. On a alors rapidement insisté sur le danger que couraient ces jeunes filles en raison de leur lien avéré avec le milieu des gangs de rue, et de l’état de vulnérabilité psychologique dans lequel elles se trouvaient (2).

Le traitement médiatique de cette affaire a permis, selon certains-es, de sensibiliser le public au problème du recrutement des jeunes filles en centre jeunesse à des fins de prostitution. C’est ce qu’a notamment souligné une mère lors de son passage à la célèbre émission Tout le monde en parle, racontant comment sa fille a été recrutée par un gang de rue (3). Les choses se sont depuis un peu calmées, ce qui détonne avec le déferlement de nouvelles auxquels nous avons assisté depuis le commencement de cette affaire.

L’empressement avec lequel les médias ont sonné l’alarme peut certes paraître un peu surprenant, sachant qu’un tel incident n’a rien d’exceptionnel ni d’inhabituel. Les statistiques font état de plusieurs milliers de fugues chaque année, réalité qui touche d’ailleurs tous les centres jeunesse du Québec, celui de Laval ne faisant pas exception (4).  Si on sait maintenant que les adolescentes ont toutes pris la clé des champs pour des raisons en apparence similaires, encore faut-il, rigueur oblige, s’intéresser de l’intérieur à ce qui motive de telles décisions parfois lourdes en conséquences. Le cas précis des jeunes fugueuses du Centre jeunesse de Laval nous permet d’en apprendre davantage sur ce qui pousse certaines d’entre elles à vouloir goûter au mode de vie de la rue et à se prostituer, parfois sans qu’elles ne l’aient planifié au départ. Sans conclure de façon hâtive que les centres jeunesse sont infiltrés par les gangs du rue, il est vrai que certains-es jeunes placés-es en centre sont déjà membres de gangs; la proximité aidant, cette situation facilite les possibilités de recrutement. Un rapport datant de 2012 évoquait déjà la possibilité que les gangs « soient désormais ancrés dans les centres jeunesse, y faisant du recrutement et incitant ainsi les jeunes à organiser leur fugue » (5). C’est ce dont ont témoigné certains-es intervenants-es ayant été interrogés-es dans le cadre de cette étude.

Même si le proxénétisme ne date pas d’hier, c’est plus récemment que les gangs de rue ont commencé à s’intéresser à cette activité de plus en plus lucrative qu’est la prostitution.  Comme le souligne Maria Mourani, spécialiste du phénomène des gangs de rue :

« Les gangs de rue sont de nouveaux joueurs dans ce marché –celui de la prostitution. Rappelons que, dans les années 80 et 90, les membres des gangs de rue étaient peu impliqués dans l’industrie du sexe et recrutaient sporadiquement pour les motards ou pour d’autres organisations criminelles. Cependant, depuis quelques années, tout a changé : ces groupes ont compris qu’une fille pouvait rapporter gros, à condition de disposer de logistique, de structure et de réseaux pour ce genre de commerce. » (6) 

Soucieux de mieux comprendre le phénomène du recrutement à l’intérieur des centres jeunesse, des entretiens ont été faits avec deux intervenants-es de centre jeunesse pour qu’ils puissent témoigner de leur expérience. Les intervenants-es ont préféré garder l’anonymat.

Q. Que pensez-vous des fugues qui ont récemment fait les manchettes?

Répondant 1 : On pourrait être mal informé. Oui, les jeunes fuguent, mais ils ne fuguent pas nécessairement du centre jeunesse. Ils-elles fuguent souvent pendant qu’ils-elles sont en sortie autonome; c’est pas mal plus rare qu’ils-elles fuguent directement du centre. 

Q. Constatez-vous une augmentation des fugues  ces dernières années?

Répondant 2 : Dans les centres jeunesse, il y a toujours eu beaucoup de fugues. C’est très fréquent, [ça arrive] sur une base hebdomadaire. Ça a toujours existé, mais on en parle plus en ce moment.

Q. Qu’est ce qui explique selon vous qu’on en parle davantage?

R. 2 Je sais pas pourquoi il y a un « boom » actuellement. Peut-être qu’avec l’avènement des médias sociaux, on voit un peu plus leurs photos dans les médias, donc en voyant des photos de jeunes filles qui sont dans le pétrin –parce que souvent, [elles sont dans] des situations problématiques–, ça fait en sorte qu’on en parle davantage. C’est-à-dire qu’on met une image sur le bobo; ce n’est plus juste fictif. Je fais souvent un parallèle avec les réfugiés syriens-nes : personne n’en parlait mais, quand on a vu le petit garçon de trois ans noyé, là on a compris qu’il se passait vraiment quelque chose de sérieux parce qu’on a mis une image sur la problématique. C’est qu’on les voit maintenant un peu plus et, en les voyant, ça fait réaliser [aux gens] qu’on a des adolescentes –et des adolescents aussi– qui sont recrutés par les gangs de rue.

Q. Comment expliqueriez-vous les fugues de ces jeunes filles, non seulement celles du Centre jeunesse de Laval, mais celles des filles de manière plus générale?

R.1 Les filles ne fuguent pas toutes pour la même raison, et ce n’est pas la majorité qui se retrouve dans un réseau de prostitution. Il y en a beaucoup qui sont retrouvées à la maison : elles fuguent chez elles et ce sont les parents qui les cachent. En réalité, c’est souvent ça. Il y en a qui, oui, sont plus fragiles au niveau émotionnel et affectif, puis la drogue joue aussi souvent un rôle là-dedans. La plupart des jeunes réagissent à leur placement et souvent, les parents aussi. Il y a une grande partie des parents qui sont contre le placement [de leurs enfants] et qui, bien souvent, vont protéger leurs enfants, les garder chez eux. Il y a deux types de fugueurs : les jeunes qui fuguent [de façon sécuritaire] et les jeunes qui fuguent en se mettant en danger.

Q. Et quelle est, selon vous, la proportion des filles qui tombent dans le filet des proxénètes, d’après ce que vous constatez?

R.1 Je dirais que c’est peut-être 5 % maximum. Sérieusement. Je  ne peux même pas avancer que la moitié des filles sont là-dedans, parce que [ce n’est pas le cas]. Oui, il y a des filles qui font d’autres choses aussi, qui sont dans un milieu criminalisé, mais qui ne se prostituent pas.

R.2 C’est parce qu’en ce moment « fugue » est perçu comme un synonyme de « prostitution ».Peu importe le chiffre, que ce soit 5, 10 ou 15 %, la réalité, c’est qu’il y a parfois des jeunes qui veulent aller consommer à l’extérieur. C’est souvent un désir de liberté et un désir d’autonomie.

Q. Est-ce qu’il y a souvent de la négligence de la part des parents?

R.2 Oui, il y a de la négligence mais, souvent, ce qu’on voit, ce sont des parents qui sont trop « cadrants ». C’est une approche qui est autocrate, comme on dit : des parents qui veulent tout contrôler, tout gérer, qui inscrivent leur fille dans plein d’activités. Éventuellement, l’adolescente en a assez, elle veut sa liberté, elle veut de l’autonomie, alors elle part. Pour elle, c’est une aventure. On voit ça souvent.

R.1 À la base, il y a des fugues à Montréal, il y a des fugues en Montérégie. Ça commence à sortir partout. C’est sûr : les portes sont débarrées. Elles sont débarrées dans tous les centres jeunesse. À Laval, les portes sont barrées et elles ne peuvent pas fuguer mais, encore là, on a entendu dire qu’une fille aurait réussi durant une sortie, parce qu’elle ne pouvait pas fuguer du centre.

R.2 Les gens, souvent, associent les centres jeunesse à des centres de détention. Ce n’est pas ça du tout : un centre jeunesse, c’est un centre de réadaptation. Et puis depuis 2007-2008, après le documentaire de Paul Arcand (7), les portes ne sont plus barrées, donc [comme il s’agit de] centres de réadaptation, les jeunes ont des permissions de sortie [pour rentrer chez eux]. Le but visé par la DPJ, à la base, c’est le retour [des jeunes] dans leur famille; ce n’est pas de les garder jusqu’à 18 ans. Parfois on n’a pas le choix, mais ce n’est jamais le but initial.

Q. Quelle est, selon vous, la conséquence du fait d’avoir déverrouillé les portes?

R.2 Ceci a facilité les fugues, justement. Maintenant, quand un jeune veut partir en fugue, on l’encourage à faire les bons choix. On lui dit : « Je ne suis pas sûr que ce soit une bonne idée ». Mais on ne peut pas l’empêcher de partir, à moins qu’on considère qu’il puisse vraiment être en danger à l’extérieur. On peut mettre un code pour verrouiller la porte, mais c’est très rare [qu’on le fasse]. Généralement, la porte n’est pas verrouillée, donc si le jeune veut partir en fugue, il peut.

R.1 Dans les unités d’encadrement intensif, l’étage au complet est barré, mais ce sont des mesures exceptionnelles et les jeunes de ces unités-là sont évalués aux trente jours, donc s’ils cheminent et atteignent leurs objectifs, ils peuvent retourner dans une unité normale.

Q. Comment se fait habituellement le recrutement à l’intérieur du centre, dans un cadre supervisé tel que le vôtre?

R.2 La réalité, c’est qu’il y a deux éducateurs-trices pour treize jeunes et, quand on fait des activités, ce n’est pas vrai que les jeunes sont toujours enfermés-es, sauf en encadrement intensif, où il n’y a pas beaucoup de moments de groupe. Mais dans d’autres salles, il y a des activités de groupe et ce n’est pas vrai que les éducateurs-trices peuvent entendre tout ce qui se fait, parce qu’ils sont seulement deux.

R.1 Elles se parlent par Facebook, par les médias sociaux. C’est très facile maintenant. Sinon, elles s’envoient des petits bouts de papier; parfois, [on les entend] chuchoter. Quelquefois on les surprend, mais même si elles ont été prises sur le fait et ont été sanctionnées, elles ont passé le message qu’elles voulaient transmettre. On ne peut pas tout surveiller, c’est impossible. Et ça amène des situations, disons, qui prennent de l’ampleur. C’est ce qu’on a observé cette fois-là.

Il y en a une qui est en encadrement intensif en ce moment; elle dit qu’elle se fout de ce  qu’on essaie de faire avec elle; que, quand elle va sortir, elle va se remettre à faire ce qu’on lui interdit de faire parce qu’elle aime ça. C’est difficile, dans ce type de situation, de travailler avec quelqu’un dans la tête de qui ce mode de vie est déjà aussi ancré.

Q. Que pensez-vous de la culture des gangs, notamment en lien avec le recrutement?

R.2 Il y a parfois des filles à l’intérieur des unités qui font du recrutement pour un proxénète venant de l’extérieur. Le fonctionnement est simple : la fille contacte son  proxénète par téléphone et l’informe qu’elle a trouvé des candidates potentielles. Ensuite, elle va mesurer l’intérêt des autres jeunes filles : elle leur fait part des sommes d’argent [qu’elles pourraient gagner], etc. On parle donc d’un proxénète extérieur au centre avec qui une recruteuse fait affaire.

R.1 Il faut noter que les recruteuses font de l’argent, puisqu’à chaque recrue elles peuvent récolter 1 000 $.

R.2. Je suis allé à plusieurs endroits où l’on travaille avec des jeunes qui font du recrutement, qui sont dans le milieu des gangs de rue. Je dirais qu’à la DPJ, il y a plus de jeunes qui vont graviter dans ce milieu-là. Ils ne seront pas nécessairement membres à part entière de gangs de rue. Mais en ce moment, pour ce qui est des adolescents, il y a une idéalisation des gangs de rue. Même en encadrement régulier, ce sont des jeunes de 13-14 ans de toutes origines qui vont vraiment idéaliser ce milieu-là, qui vont chanter des chansons rap. Ils vont s’habiller comme [les chanteurs de rap] et ils vont parler comme eux. Je n’ai jamais vu une telle différence entre la façon dont les jeunes parlent entre eux et celle dont ils parlent avec leurs parents : ce sont presque deux dialectes distincts. Bref, ils vont idéaliser ce milieu-là, dans lequel on prône souvent l’exploitation des filles. Ça fait en sorte qu’ils vont embarquer dans ce moule-là, et peuvent eux-mêmes faire du recrutement par la suite.

Q. Les adolescentes qui disent s’adonner à la prostitution ont-elles une influence sur les autres?

R.2 Ce n’est pas ce qu’on veut mais oui, il y a un phénomène d’apprentissage au centre jeunesse. Des filles qui n’ont aucun intérêt là-dedans en voient d’autres faire et vont peut-être être influencées pour essayer. C’est dommage, parce que c’est un phénomène de masse. On a un ensemble de problématiques qui se côtoient alors une personne qui ne consommait pas au départ peut être amenée à consommer; une personne qui ne gravitait pas dans le milieu des gangs de rue peut être amenée à le faire parce que les jeunes se parlent et s’influencent entre eux.

Q. Comment se fait la prévention auprès des jeunes filles et garçons?

R.1 C’est beaucoup de sensibilisation mais c’est difficile, parce que les groupes sont vraiment hétéroclites : on va avoir une fille qui va rentrer [dans un centre jeunesse] parce qu’elle a des problèmes de toxicomanie, une autre parce qu’elle se prostitue et une troisième parce qu’elle ne veut plus aller à l’école –ne pas aller à l’école est aussi un motif de compromission. Alors si la troisième fille, celle qui n’allait pas à l’école, est scolarisée à l’interne et rencontre des dealers, des consommateurs, eh bien veut, veut pas, elle leur parle et, éventuellement, on lui proposer d’essayer. C’est dommage, mais on ne pourra jamais faire une unité composée uniquement de jeunes ayant des problèmes de drogue ou de prostitution.

Q. Qu’est-ce que vous disent les jeunes filles qui pratiquent la prostitution?  

R.1 Certaines en font un métier. Une jeune est déjà entrée avec 5 000 $ comptant, des condoms et du lubrifiant dans sa sacoche, et m’a dit : « Dans les faits, j’aime ça faire ça et je vais faire le quadruple de ton salaire en une année ». Elle a ajouté que pour le moment ça ne lui tentait pas de faire autre chose, mais que plus tard elle aimerait faire une technique pour faire de la cuisine, ou un truc du genre. Elle avait trois ou quatre clients réguliers et n’avait pas de souteneur.

Q. Devrait-on, selon vous, envisager de verrouiller de nouveau les portes des centres jeunesse?

R.2 Les portes n’auraient pas dû être déverrouillées à la base, et quand on dit cela ce n’est pas parce que leurs chambres ressemblent à des cellules. Les jeunes ont accès à l’extérieur, et [peuvent aller] chez leurs parents. Mais le travail de réadaptation est difficile sachant que le jeune peut partir à tout moment. Si on veut entrer dans le vif du sujet, c’est important qu’on ait accès au jeune, donc que la porte du centre d’accueil soit barrée. Mais encore là, ça ne les empêche pas de sortir. Les jeunes ont des activités à l’extérieur et ils ne sont pas enfermés du tout, mais dans le cadre d’un centre jeunesse, c’est difficile de dire « on les laisse partir à leur guise ». Le travail est plus difficile dans ce temps-là ».

Conclusion

Selon les intervenants-es consultés-es, le recrutement dans les centres jeunesse met en évidence une culture de la rue qui vient répondre aux désirs d’indépendance et de reconnaissance ressentis par plusieurs jeunes filles et jeunes garçons en quête d’identité. La susceptibilité émotive devient parfois le moyen pour certains membres de gangs d’inciter des adolescentes à se prostituer. Parfois, c’est une fois à l’intérieur d’un centre, et sans qu’elle n’en ait eu l’intention au départ, que les jeunes filles tombent sous l’influence d’un recruteur. C’est ce dont ont témoigné nos deux intervenants-es. Un processus très insidieux se met alors en place. Maria Mourani nomme trois possibilités ou moyens qu’ont les recruteurs de manipuler leurs victimes. Tandis que certains souteneurs « vont jusqu’à fréquenter la famille de leur victime », d’autres mettent enceinte «  leur victime pour qu’elle développe un lien de fidélité avec le groupe ». Ces dernières peuvent alors être tentées de percevoir leur souteneur « comme un conjoint, et non un pimp » (8), ce qui rend d’autant plus fort le sentiment d’appartenance au gang. Ce dernier devient en quelque sorte une deuxième famille.

Michel Dorais parle de deux cas de figure chez les jeunes filles qui rentrent dans des gangs et contraintes par la suite de se prostituer. Il y a celles qui sont piégées par un « prétendu amoureux », membre d’un gang de rue; il y a aussi celles qui approchent d’elles-mêmes un gang sans tomber immédiatement sous la coupe d’un pimp (9). À cela s’ajoute l’influence de la culture, qui n’est pas sans préparer certains-es jeunes à intégrer les gangs de rue. Le processus d’entrée dans un gang peut donc se faire de multiples façons, comme en font foi les témoignages donnés par les deux intervenants-es. Cela rend d’autant plus difficile l’étude de ce phénomène déjà fort complexe.

(1) http://ici.radio-canada.ca/nouvelles/societe/2016/02/04/002-disparition-…

(2) http://ici.radio-canada.ca/regions/quebec/2016/02/04/013-fugues-adolesce…

(3) http ://ici.radio-canada.ca/tele/tout-le-monde-en-parle/2015-2016/segments/entrevue/5162/pascale-philibert-maria-mourani-sandra-nolet

(4) http ://blogue.cury.qc.ca/blogue/article/davantage-de-fugues-en-monteregie. L’article parle de deux fois plus de fugues recensés dans la region de Montérégie comparativement à la ville de Laval. Voir aussi http ://www.brossardeclair.ca/actualites/societe/2016/2/12/centre-jeunesse-de-la-monteregie–les-cas-de-fugues-grimpent-de-.html.

(5) Hamel, Sylvie, Rejoindre les mineurs en fugue dans la rue. Une responsabilité commune en protection de l’enfance. RAPPORT FINAL, Dans la rue, Trois-Rivières, 2013, p .31.

(6) Ibid., p.238.

(7) On se rappellera qu’en 2005, Paul Arcand avait produit un documentaire intitulé Les voleurs d’enfance. Ce documentaire avait fait couler beaucoup d’encre. Il reprochait notamment les mesures d’isolement menées par les intervenant-es ainsi que certaines méthodes de détention à l’intérieur des centres. Voir à ce sujet http://www.ledevoir.com/non-classe/91943/les-voleurs-d-enfance-une-charg…

(8) Mourani, Maria, Gang de rue inc. Leurs réseaux au Canada et dans les Amériques, Montréal, Les Éditions de l’homme, 2009, p.241.

(9) Dorais, Michel, « Des jeunes filles sous influence : quelques enseignements tirés d’une recherche », Ed. L’interligne, 2009, p.216.

Bibliographie

  • Mourani, Maria, Gang de rue inc. Leurs réseaux au Canada et dans les Amériques, Montréal, Les Éditions de l’homme, 2009, 401 p.
  • Dorais, Michel, « Des jeunes filles sous influence : quelques enseignements tirés d’une recherche », Ed. L’interligne, 2009, p.281.
Une protection qui ne coule pas de source ou le dur combat des divulgateurs

Une protection qui ne coule pas de source ou le dur combat des divulgateurs

Concept théorique pour certains, véritable fondement pour plusieurs autres : la protection des sources d’information et des sonneurs d’alarme est tout sauf acquise. 

Lever le voile sur des pratiques non éthiques, dénoncer des actes répréhensibles, braquer les projecteurs sur des réalités gênantes font partie de ces gestes nobles pour lesquels, à ce jour, la reconnaissance méritée tarde toujours à se manifester. Le gouvernement du Québec a déposé un projet de loi présenté comme « Facilitant la divulgation d’actes répréhensibles dans les organismes publics». 

Ce projet de loi 87 pourrait répondre à la recommandation 8 de la Commission sur l’octroi et la gestion des contrats publics dans l’industrie de la construction, la commission Charbonneau, qui suggère la création d’un «régime général de protection des lanceurs d’alerte», autant au public qu’au privé. Ce projet de loi 87 pourrait, au conditionnel, encourager la libre circulation de l’information. Il en porte l’esprit, à défaut des moyens. 

Un projet de loi à la défense des institutions

Pour incarner véritablement cette volonté de facilitation de la divulgation, il aurait fallu que l’intérêt public ait préséance sur une volonté de protéger les institutions. 

C’est en effet la trame qui émane du projet de loi : un système interne de gestion de la divulgation plutôt qu’un véritable mécanisme de transparence. La mouture proposée détaille le cheminement des éventuelles divulgations. Il en balise la démarche, mais il ne permettra à aucun sonneur d’alarme de se sentir vraiment mieux protégé. C’est un peu un mirage. Il ouvre la porte à déterminer la pertinence d’une divulgation, en laissant place à l’arbitraire. Il permet de soustraire à toute étude une plainte portant sur «le bien fondé d’une politique ou d’un objectif de programme du gouvernement ou d’un organisme public». Aucune critique possible, aucune remise en question non plus, même si des preuves existent. 

Il est aussi prévu, à l’article 6 du projet de loi 87, qu’avant de se tourner vers le public, le divulgateur devra contacter la police ou le Commissaire à la lutte contre la corruption. Et il devra également prouver que l’acte répréhensible en cause représente un risque pour l’environnement ou pour la santé. Un postulat qui réduit considérablement le nombre de situations considérées comme étant «d’intérêt public». 

Ajoutons également que cette judiciarisation, avec l’ouverture d’une enquête, revient à mettre une chape de plomb sur ces divulgations puisque lorsqu’une enquête est en cours, aucun commentaire n’est donné, pour ne pas nuire à ladite enquête. Doit-on donc s’étonner que tant de personnes hésitent à sortir de l’ombre? Les représailles ne sont pas qu’une vue de l’esprit : elles existent. Parfois subtiles, parfois très directes, comme au Centre de détention de Sherbrooke, en février, où après la diffusion d’un reportage sur de possibles cas d’harcèlement chez des agentes correctionnelles, la direction a rappelé aux fonctionnaires qu’ils devaient garder le silence, à défaut de quoi, ils pourraient être congédiés. Nous sommes ici à l’antithèse de la transparence promise et que la population est en droit d’espérer de ses institutions. 

Or, la transparence a un poids. Et il est lourd à porter. En graphisme, la transparence s’exprime en termes de degrés, de pourcentage, de nuances. On joue avec les teintes pour faire passer une image devant une autre, ramener un plan à l’avant. L’outil permet de jouer avec les textures, de camoufler certains éléments, de fondre du contenu, d’enrichir par la superposition, de manier des ensembles pour créer quelque chose de plus beau, plus complexe, plus riche. 

Le parallèle avec le politique, avec les organisations, avec l’entreprise privée est facile à faire : tout dire, mais à quel prix ? Le débat sur les données ouvertes de la part des gouvernements conclut que la démocratie serait forcément mieux servie si tous les faits étaient connus et accessibles, mais il reste qu’un tel accès est encore passablement utopiste dans une société où l’on compte désormais plus d’experts en relations publiques qu’en journalisme. 

Ainsi, même avec une volonté de transparence, une partie de l’information sera nécessairement absorbée. Transparence? Au point de tout montrer et tout voir? Des zones d’ombres existent, ne serait-ce qu’au chapitre de la vie privée, mais pas au détriment de ce qui doit être dénoncé sans hésitation. Plutôt que de menacer de congédiement, pourquoi ne pas inviter les potentiels témoins à se manifester? Mettre en place un mécanisme pour que les coupables répondent de leurs actes plutôt qu’à chercher à trouver la source qui a coulé l’information. Il est temps d’affirmer que l’inacceptable n’a plus à être toléré et que la clémence de l’aveuglement ne sert personne et pénalise les victimes. 

En matière de transparence, il y a une obligation de résultats. 

Cet appétit pour plus de transparence a été nourri pendant trois ans des révélations de la commission Charbonneau qui a cristallisé un mouvement de rejet des manigances qui dépouillent impunément les contribuables. La docilité des consommateurs et des électeurs n’est peut-être pas prête de se traduire par un refus global, mais un point de non retour a été franchi dans la tête de plusieurs citoyens qui refusent désormais d’être pris pour des valises. Les audiences publiques de la CEIC se sont traduites par des coûts de plus de 45 millions $ et 1741 pages de rapport. 

Outre les dérives institutionnelles, c’est la santé démocratique qui a été mise à mal avec un vent de méfiance et de scepticisme ambiant. 

Pour redonner du lustre et convaincre que la culture de la malversation est chose du passé, il importe de donner des résultats et d’envoyer un message fort. Si les actes répréhensibles ne doivent pas être dissimulés, si les abus de confiance, la collusion et la corruption ne sont pas tolérés ni tolérables, alors il faut affirmer qu’ils seront réprimandés et punis. Il importe aussi de valoriser le rôle de ceux qui permettront d’assainir tout le système, de valoriser ceux qui dénonceront ces accrocs à la confiance et aux fondements de la vie en société, où l’on place des ressources en commun pour le bien-être de tous. 

Tant que l’on aura l’impression de vouloir garder l’information à l’interne, entre les murs et à l’abri des regards afin que le public n’en sache rien, il ne sera pas possible de rétablir une confiance sévèrement affaiblie. 

Crédit Photo: Leo Li

Travailleur, travailleuse autonome recherche protection législative

Travailleur, travailleuse autonome recherche protection législative

Par Alexandra Bahary

En 2013, Statistique Canada recensait plus d’un demi-million de travailleurs-euses autonomes au Québec, témoin de l’augmentation du travail atypique. Il s’agit en principe de personnes qui ne sont pas soumises à un lien de subordination avec un employeur et qui contrôlent leur propre travail. Or, ce statut d’emploi est exclu de l’application de la Loi sur les normes du travail, qui confère les protections minimales en matière d’emploi, notamment le salaire minimum ainsi que les congés payés.

Lorsque l’on s’insurge contre les conditions de travail d’antan ou celles auxquelles font face les travailleurs et travailleuses d’autres régions du globe, à l’occasion d’un cours d’histoire ou d’une anecdote de famille par exemple, c’est souvent avec complaisance que nous encensons l’état actuel de notre droit en matière de protection des droits de la main d’œuvre. Or, celui-ci est-il réellement adapté à notre réalité contemporaine du travail ?

La Loi sur les normes du travail[1] (ci-après « LNT »), adoptée en 1979 et ayant subi des réformes majeures en 1999 et en 2002, a pour objectif d’offrir une protection s’appliquant à l’ensemble des salarié-e-s du Québec, syndiqué-e-s ou non. Elle fixe notamment les normes minimales acceptables en matière de salaire, de durée de la semaine de travail, de congé et de congédiement. Incidemment, les entreprises sont libres d’octroyer des conditions de travail plus avantageuses que celles prévues à la LNT, mais non moindres. Il s’agit d’une béquille face à la logique du déséquilibre que consacre la subordination inhérente au rapport de travail salarié[2]. C’est la Commission des normes du travail (« CNT ») qui est chargée de son application ; cet organisme traite les plaintes des salarié-e-s et informe les employeurs et les salarié-e-s des droits et obligations prévues à la LNT. Notons qu’en cas de non-application de cette loi sur un certain type de rapport de travail, c’est uniquement le droit commun qui s’applique, soit les dispositions du Code civil du Québec en matière de contrat.

Dans un contexte de foisonnement des formes ou des statuts d’emplois dits « atypiques », il convient de réfléchir à la façon dont les lois du travail, à commencer par la LNT, protègent certaines catégories de travailleurs et de travailleuses. Or, en dépit de son ambition chevaleresque d’inclusivité de l’ensemble de la main d’œuvre sur le marché du travail, il appert que la LNT a été conçue en prenant comme référent les emplois plus traditionnels. Ceux-ci peuvent se définir comme stables, à temps plein, sous la gouverne d’un seul employeur et demeurent les mêmes pour l’employé-e tout au long de sa vie active.

Par conséquent, la LNT prévoit l’exclusion formelle d’une partie importante de cette main d’œuvre atypique, à commencer par les travailleurs-euses autonomes qu’elle ne considère pas comme des salarié-e-s au sens de la loi[3]. Cette absence de protection juridique est d’autant plus préoccupante à l’heure où le travail atypique – et particulièrement le travail autonome – est si répandu qu’il en devient pratiquement la norme.

Qu’est-ce qu’un-e travailleur-euse autonome ?

Le critère principal qui détermine ce qui constitue du travail autonome est celui de réaliser un travail qui n’est pas sous la direction et le contrôle d’un-e employeur : le ou la travailleur-euse autonome, aussi qualifié-e d’entrepreneur indépendant-e, n’est alors pas considéré-e comme salarié-e ou employé-e par la loi et est plutôt son ou sa propre patron-ne. Afin de l’illustrer par des exemples concrets, il peut s’agir d’individus qui pratiquent leur métier à leur propre compte et qui appartiennent à un ordre professionnel ou qui sont des spécialistes dans un domaine technique, tels que les psychologues, les notaires ou les plombiers. On peut aussi penser aux personnes qui vivent de leurs produits artistiques comme les chorégraphes et les peintres.

Plus récemment, les tribunaux sont venus préciser certains critères afin de distinguer un-e salarié-e d’un-e travailleur-euse autonome[4]. À ce titre, ce dernier ou cette dernière est considéré-e comme tel-le si il ou elle contrôle son travail, si il ou elle fournit ses propres outils et si il ou elle peut faire des profits ou des pertes. Plus le risque financier est important, plus ce dernier critère est déterminant. En vertu du Code civil du Québec, le travail salarié est régi par un contrat de travail où la personne accomplit ses tâches sous la direction ou le contrôle d’un employeur[5]. À l’inverse, le travail autonome est régi par un contrat d’entreprise ou de service où la personne exerce ses tâches sans lien de subordination avec le client, qui n’est donc pas son employeur à proprement parler[6], et est libre de choisir ses moyens d’exécution. On parle de subordination juridique lorsque la personne est soumise à l’autorité, le contrôle et la direction d’une personne dans l’exercice de son travail. Incidemment, le ou la travailleur-euse ne sera salarié-e au sens de la LNT que si il ou elle exécute sa prestation dans le cadre et selon les méthodes et moyens que détermine l’employeur ; l’autonome, dépourvu-e de subordination avec le ou la cliente qui est partie au contrat, en est donc exclu.

Bien qu’il puisse être séduisant de détenir une définition dépourvue d’ambiguïté du statut d’autonome, certaines nuances sont nécessaires et la démarcation est parfois, précisément, ambiguë. Il est essentiel de tenir compte de l’indépendance économique de la personne. Ainsi, les travailleurs-euses dits « dépendant-e-s » sont salarié-e-s même lorsqu’ils et elles détiennent un certain contrôle sur l’exécution de leurs tâches et qu’ils et elles possèdent leurs propres outils nécessaires à la prestation de leur travail. L’obligation d’exécuter personnellement le travail, et l’intégration ou non de la personne à l’entreprise de celui ou celle qui fournit le travail, sont également des facteurs à considérer. La jurisprudence récente a tenté d’élargir la notion de subordination du ou de la travailleur-euse. Il est donc tout à fait possible d’être salarié-e et de disposer d’une certaine autonomie dans son travail, voir de ne pas être régi par un contrat de travail au sens du Code civil : le contrôle de l’employeur peut être indirect. Ainsi, le fait de faire du télétravail n’équivaut pas à être qualifié-e de facto d’autonome puisque le lieu d’exécution du travail n’est pas un critère pertinent pour déterminer le statut d’emploi.

De surcroît, le mode de paiement par commission ou au rendement ne dépouille pas non plus la personne salariée de son statut. Ce n’est qu’un mode de rémunération différent qui, selon la LNT, est considéré comme du salaire. Également, on ne tient pas compte du nombre de client-e-s avec qui la personne détient des contrats. Finalement, travailler sur une base contractuelle, donc pour exercer un travail temporaire plutôt que permanent, ne fait pas du ou de la prestataire de travail un-e autonome : cela est sans incidence sur la nature du contrat, qui peut tant être de travail que de service.

« Faux » travail autonome, ou employeurs désirant modifier le statut d’emploi

À la lumière de ces considérations, il est important de noter que c’est la situation concrète plutôt que le titre de la personne qui effectue le travail qui détermine le statut d’emploi. Or, un nombre important d’employeurs modifient, à tort, ce titre dans l’optique de métamorphoser la relation contractuelle avec la personne qui exécute des tâches contre rémunération. Cette tendance s’apparente à celle du « faux » travail autonome, où le ou la donneur-euse d’ouvrage continue à contrôler et diriger le travail, et qui vise particulièrement les personnes plus vulnérables et précaires[7]. Afin de contrer cette problématique, la réforme de 2002 de la LNT a octroyé le droit d’exercer un recours pour le maintien du statut de salarié-e à titre de protection, dans l’éventualité où l’employeur tente de changer le statut de ce-tte salarié-e en cours d’emploi. Néanmoins, aucune protection n’est prévue pour ceux et celles qui se font attribuer un faux statut d’autonome au moment de l’embauche. Dans ce cas, le ou la travailleur-euse autonome devra déposer une plainte pécuniaire à la Commission des normes du travail (« CNT ») pour réclamer une indemnité, tel un congé payé. Or, le processus est plus long et complexe, puisque la CNT devra déterminer son statut d’emploi préalablement au traitement du fond de la plainte et il faudra que l’employeur conteste la décision pour que la plainte se dirige vers un tribunal de droit commun. Ajoutons qu’il n’y a pas d’exigence de confidentialité du ou de la plaignant-e, ce qui n’exclut pas la possibilité de renvoi par l’employeur au cours de l’enquête : la protection à court terme est inexistante.

Les conséquences reliées au statut de travailleur-euse autonome

Cette volonté de certain-e-s employeurs d’annihiler le lien d’emploi avec son employé-e n’est pas circonstancielle. La protection de la LNT a un lien direct avec l’octroi de certaines conditions d’emploi et le paiement de charges sociales qui sont destinées au ou à la salarié-e. Notons qu’à moins d’être inscrit pour une protection personnelle auprès de la Commission de la santé et de la sécurité au travail, qui gère les affaires en matière de santé et d’accident au travail, les autonomes ne sont pas couvert-e-s par la Commission. Dès lors, contrairement au ou à la salariée, les autonomes n’auront pas automatiquement droit à des prestations en cas de maladie ou d’accident découlant de leur travail et devront assumer les risques de perte financière. Il en va de même pour les charges reliées à la Régie des rentes du Québec ou encore du Régime québécois d’assurance parentale. En cas de non-paiement pour le travail exercé, ces travailleurs-euses devront entreprendre un recours civil à leurs frais et devront assumer eux et elles-mêmes une police d’assurance de responsabilité et les risques de poursuite en cas d’erreur ou de faute reliée à leur travail.

Au niveau des normes du travail, les travailleurs-euses autonomes sont exclu-e-s des protections en matière de congédiement, qui permettent d’ordinaire un recours à la CNT en cas de congédiement sans cause juste et suffisante, à condition de cumuler deux ans de service continu[8]. La loi définit celui-ci comme « la durée ininterrompue pendant laquelle le salarié est lié à l’employeur par un contrat de travail, même si l’exécution du travail a été interrompue sans qu’il y ait résiliation du contrat, et la période pendant laquelle se succèdent des contrats à durée déterminée sans une interruption qui, dans les circonstances, permette de conclure à un non-renouvellement de contrat »[9]. Par exemple, par opposition au salariat « typique », une travailleuse autonome ne peut avoir un recours si elle a été congédiée parce qu’elle a refusé de travailler au-delà de ses heures habituelles – qui est un motif de congédiement illégal au sens de la LNT –, et ce, même si elle travaille pour le même employeur depuis plus de deux ans. Ils et elles ne disposent donc d’aucun recours en cas de non-renouvellement de contrat sans motif valable. Quant aux périodes d’inactivités, elle n’a pas droit à deux semaines de congé annuel payé lorsqu’elle cumule un an de service au sein de l’entreprise et devra assumer ses risques de perte en cas de congé férié ou de vacances. Puis, le droit au salaire minimum – qui est de 10,55 $ de l’heure depuis mai – n’est pas garanti à ces personnes.  Ces dernières sont donc subsidiairement encadrées par les dispositions du Code civil du Québec qui tiennent compte de façon considérablement moindre du rapport de force déséquilibré entre les parties au contrat de travail ou de service.

De plus, les travailleur-euses autonomes n’ont pas de garantie de recours en cas de harcèlement au travail, qui est issu de la réforme de 2002, ainsi qu’au droit aux absences parentales et familiales. Finalement, la « semaine normale de travail » ne s’applique pas à cette catégorie de travailleurs-euses, qui ne verront donc par leur rémunération majorée au-delà de 40 heures[10]. Une travailleuse autonome ne pourra exiger d’être payée plus que son salaire ordinaire pour ses heures supplémentaires, soit le fameux « temps et demi ». Or, un nombre important de ces personnes, tout comme les autres types d’emploi négligés par la LNT, connaissent, en sus, des conditions de travail particulièrement précaires, d’où une incompréhension d’autant plus substantielle face à la négligence du législateur à leur égard. À ce titre, au niveau de l’emploi non-syndiqué, le salaire moyen d’un emploi permanent était en 2005 de 17,51 $ de l’heure par opposition au salaire moyen d’un emploi temporaire qui était de 13,32 $, ce qui constitue un écart de 24 %[11].

Conclusion et pistes de solution

Il apparait que le traitement réservé aux travailleur-euses autonomes par rapport aux salarié-e-s typiques constitue indubitablement un traitement différentiel, voire de la discrimination salariale. À la lumière de ces observations, la LNT et les autres lois du travail doivent inéluctablement être modifiées de façon à refléter adéquatement la réalité du nouveau rapport salarial et de l’hétérogénéité des formes d’emplois, particulièrement celle des autonomes. Des améliorations pressantes, particulièrement au niveau de la LNT considérant les raisons derrière son existence, sont indispensables au niveau de l’encadrement juridique de certaines catégories de main d’œuvre atypiques et précaires. Autrement, cette loi deviendra un outil archaïque, incapable d’assurer l’atteinte de son objectif, soit la protection de l’ensemble des salarié-e-s, celui de socle minimal garanti à toutes et tous.

Dans cet ordre d’idées, l’organisme à but non-lucratif Au bas de l’échelle, qui est un groupe de défense des droits des travailleurs-euses non syndiqué-e-s, propose des améliorations à la LNT afin qu’elle n’encadre plus uniquement les normes du travail typique et à temps plein. Il s’agit d’octroyer les mêmes conditions de travail à toutes et tous, sans égard à leur statut d’emploi en respectant le principe d’égalité de traitement[12]. Pour ce faire, l’organisme propose notamment que soit établie dans la loi une présomption simple de salariat. En cas d’ambiguïté par rapport au statut d’emploi, le fardeau de preuve reposerait sur la partie pour laquelle est exercée le travail et qui veut prouver que la personne qui l’a exercé n’est pas salariée au sens de la LNT, ce qui n’est pas le cas dans la jurisprudence actuelle. Les travailleurs-euses à domicile, pour qui la détermination du statut est plutôt ardue, seraient les premières bénéficiaires de cette mesure législative[13].

[1] Loi sur les normes du travail, RLRQ c N-1.1 [LNT].

[2] R c Advance Cutting & Coring Ltd, 2001 CSC 70 au para 212, [2001] 3 RCS 209.

[3] LNT supra note 1, art 1 au para 10.

[4] Voir notamment l’arrêt Bermex international inc. c L’Agence du revenu du Québec 2013 QCCA 1379.

[5] Code civil du Québec, RLRQ c C-1991, art 2085.

[6] Ibid, art 2098 et 2099.

[7] Esther Paquet, Pour des normes du travail à la hauteur!, Au bas de l’échelle, 2007 à la p 20 [Au bas de l’échelle].

[8] LNT, supra note 1, art 124.

[9] LNT, supra note 1, art 1 au para 12.

[10] LNT, supra note 1, art 52.

[11] Enquête sur la population active (EPA), estimations du salaire des employés selon la permanence de l’emploi, la couverture syndicale, le sexe et le groupe d’âge, données annuelles (dollars), données pour le Québec, 2005, Cansim, Tableau 282-0074, dans Au bas de l’échelle supra note 8 à la p 10. Ces données excluent les heures supplémentaires.

[12] Au bas de l’échelle supra note 8 à la p 9.

[13] Ibid à la p 20.

Rencontre avec trois jeunes professionnel-le-s considéré-e-s comme travailleurs-euses autonomes par leur employeur contre leur gré

Rencontre avec trois jeunes professionnel-le-s considéré-e-s comme travailleurs-euses autonomes par leur employeur contre leur gré

L’Esprit libre a rencontré trois jeunes professionnel-le-s qui auraient été considéré-e-s comme des travailleurs-euses autonomes par leur employeur sans leur consentement. Les trois personnes interviewées ont décidé de préserver leur anonymat. Les noms utilisés sont donc fictifs. Nous avons retranscrit presque intégralement les entretiens. Les propos exprimés n’engagent que les personnes interviewés. Nous n’avons pas cherché à vérifier leurs propos auprès de leurs employeurs, l’objectif étant de simplement leur donner la parole. Cependant, leurs témoigagnes ont été jugés comme suffisamment crédibles, selon nos vérifications, pour être publiés. Nous suggérons aux lecteurs-trices de d’abord lire cet article: http://www.revuelespritlibre.org/travailleur-travailleuse-autonome-recherche-protection-legislative

« J’ai perdu mon emploi parce que je voulais être reconnu comme un salarié. »

Vincent a été embauché pour récolter des fonds pour le Mouvement Québec français, qui a pour mission de défendre la langue française au Québec. Il avait accepté un statut de travailleur autonome à condition que son statut soit régularisé, ce qui n’est jamais arrivé selon lui. 

Q. Était-ce clair avec l’employeur que vous obtiendriez un statut de salarié avec tous les avantages et protections qui en découlent ?

R. Oui, dès le début. On nous a dit que ça se ferait, que ça s’en venait bientôt et ça n’est jamais arrivé. 

Q. Est-ce vous qui faisiez vos horaires, négociiez votre salaire et travailliez avec votre matériel comme le ferait un travailleur autonome ?

R. Le matériel de travail était fourni par l’employeur. On avait un horaire assez fixe et on avait une bonne discipline de travail qui faisait en sorte qu’on devait arriver à l’heure quand on était assigné. Tout cela était tout de même organisé de manière assez collégiale avec la responsable du financement qui était elle aussi travailleuse autonome. 

Q. Comment récupériez-vous votre paye ?

R. Nous faisions une feuille de temps ; nous ne payions pas d’impôts à la source. Nous n’avons pas eu de T4, rien d’officiel. Il n’y avait rien qui était régi par la loi de ce côté-là. Il fallait mettre notre revenu dans “Autre revenu” dans la déclaration d’impôts du gouvernement. 

Q. Quelle était la réponse de votre employeur face à votre désir d’être reconnu comme salarié ?

R. Je pense qu’à un moment donné, on s’est fait dire qu’on en demandait un peu trop. Qu’on devrait juste recommencer à récolter des fonds sans trop se poser de questions. On m’a reproché d’imposer des conditions à mon travail, ce qui, je crois, est normal. On veut simplement des conditions de travail. Comme on n’avait aucun réel statut d’employé, et bien ils ont juste réussi à fermer le programme temporairement. Je crois que c’était pour ne pas nous dire officiellement qu’on était renvoyé. Les gens qui sont restés solidaires ont perdu leur emploi. 

Q. D’un point de vue personnel, vous sentiez-vous dans un certain état de précarité ?

R. Cette précarité était très difficile. En plus, nous étions payés le même salaire horaire que des salariés conventionnels. Pourtant, il y a des frais supplémentaires à payer en tant « qu’entreprise individuelle ». C’est la raison pour laquelle les vrais travailleurs autonomes demandent beaucoup plus que les salariés. 

Q. Avez-vous fait une plainte aux normes du travail ?

R. Oui, l’employeur a été contraint de nous verser une paye de vacances ainsi que pour les jours fériés. Il y a des lois pour définir ce qu’est un travailleur autonome ou pas et nous n’étions clairement pas des travailleurs autonomes aux yeux de la loi. 

Q. Il s’agissait d’une organisation à but non lucratif. Était-ce parce qu’ils étaient dans une situation financière difficile qu’ils ont agi de la sorte à votre avis ?

R. Parce qu’ils représentent une cause, ils demandent à leurs employés des sacrifices importants qui représentent des reculs graves sur les droits des travailleurs. Ils pensent que si tu crois en la cause, tu dois accepter de mettre ta situation financière en danger. Si tu oses te plaindre, tu es un ingrat parce que l’organisme qui a déjà une situation précaire t’offre la magnifique opportunité d’avoir une job. Le respect du statut d’employé n’existe pas parce que ceux-ci sont tous pris à la gorge. La seule façon qu’ils trouvent pour survivre est de se pervertir et d’exploiter du monde. Je crois qu’il y a matière à réflexion.

« On m’a imposé un statut de travailleuse autonome dans un milieu de travail dangereux. En cas d’accident de travail, je n’aurais eu aucun recours. » 

Amélie a travaillé pour une firme de sous-traitance de technicien de scène du nom de Prodigium. Elle aurait appris après son premier contrat qu’elle était considérée comme une travailleuse autonome.

Q. Comment s’est passé votre processus d’embauche pour Prodigium ?

R. Une offre d’emploi a été diffusée. J’ai appliqué sans me faire dire qu’il s’agissait d’un salaire de travailleur autonome. C’est une fois qu’on est engagé et qu’on sait qu’on doit produire une facture si on veut être payé. 

Q. Donc, il n’était pas indiqué que vous seriez une travailleuse autonome ?

R. Non, aucunement. 

Q. Avez-vous déjà rencontré votre employeur en personne ?

R. Jamais. Je n’ai rencontré que des techniciens « upgradés » qui agissaient comme sous-traitants pour le boss. C’est ces superviseurs-là qui donnent un feedback sur notre travail à l’employeur. 

Q. Décidiez-vous de votre horaire de travail ?

R. Quand le patron se considère comme un client, il peut faire ce qu’il veut. Il n’est pas obligé de te donner un horaire fixe. Il peut t’appeler la veille et tu dois être là sinon tu n’es plus sur la liste d’appel. Ce n’est pas qu’on est obligé, mais si on veut être rappelé, on l’est en quelque sorte. 

Q. Avez-vous négocié votre salaire ?

R. Dans mon cas, on m’a dit que ça commençait à 16 $ de l’heure. Mais, une fois sur le terrain, je me suis rendu compte que certains de mes collègues avaient commencé à 13 ou 14 $ de l’heure. Je me suis rendu compte qu’ils décidaient un peu de ce qu’était le salaire de base pour chacun de leurs employés, au gré de leur humeur.. 

Q. Il se produit parfois des accidents durant le montage et le démontage de scène. Aviez-vous une quelconque forme de protection ?  

R. Le problème, effectivement, c’est que d’installer des équipements de scènes, c’est dangereux. Parfois, on nous faisait transporter de lourdes charges sans sécurité. On me faisait monter sans harnais de sécurité à 10 mètres de haut. C’étaient des conditions de travail qui me rappelaient celles des années 30. Je me suis dit: « ça y est, ils ont trouvé la façon de se débarrasser des syndicats et des normes coûteuses : – ils n’ont qu’à nous donner un statut de travailleur autonome. – Ils peuvent recommencer à exploiter les employés sans répercussions légales. » S’il arrive un accident, personne n’est responsable sauf le travailleur autonome considéré à tort comme une entreprise individuelle. C’est inacceptable. 

Q. Était-ce votre emploi principal ?

R. C’était censé le devenir, du moins c’était ce que je croyais. Quand j’ai vu l’exploitation sur place, je me suis dit que je ne voulais pas participer à cela. Je constate avec beaucoup de désolation que c’est de plus en plus partout pareil. Mon conjoint aussi travaille pour une autre compagnie du genre et c’est la même chose. J’ai l’impression que, de plus en plus, la droite parle fort et nous dit qu’on devrait se considérer chanceux d’avoir une job, mais à quel prix ? 

« Mon collègue s’est fait renvoyer parce qu’il a exigé de recevoir sa paye. »

Arnaud travaillait au Musée Dufresne-Nincheri situé dans Hochelaga-Maisonneuve. Il a appris par la bouche d’un collègue qu’il n’était pas considéré comme un salarié par son employeur.

Q. Comment s’est passé votre processus d’embauche ?

R. J’ai vu une offre d’emploi du Musée Dufresne-Nincheri pour être responsable aux événements. J’ai passé l’entrevue et j’ai ensuite été embauché ainsi que cinq autres personnes. J’ai appris par la suite que mes tâches seraient diverses, allant de l’entretien aux visites guidées. La nouvelle description de tâches ne me fut transmise que verbalement. 

Q. Travaillez-vous avez votre propre matériel et aviez-vous un lien de subordination avec l’employeur ?

R. Non.Je ne travaillais pas avec mon matériel. Ce n’est pas moi qui faisais mes horaires et je n’ai jamais négocié mon salaire. Je me considérais clairement comme un employé et non un travailleur autonome. 

Q. Comment avez-vous appris que vous étiez en fin de compte un travailleur autonome ?

R. Je me suis informé concernant le fonctionnement pour les payes puisqu’on ne m’avait jamais demandé un spécimen de chèque. Finalement, on m’a simplement dit qu’il fallait que je produise une facture. Je ne comprenais pas trop pourquoi, mais c’est ce que j’ai fait. Par la suite, un salarié permanent m’a dit que les autres nouveaux et moi-même étions considérés comme des travailleurs autonomes. Jamais mon statut ne m’a été annoncé par mon supérieur immédiat. J’ai su, par ce permanent-là, qu’ils nous considéraient comme des travailleurs autonomes pour se simplifier la paperasse. 

Q. Qu’en pensaient les cinq nouveaux employés ?

R. On a commencé à en discuter entre nous et on s’est rendus compte que ça n’avait pas d’allure. Il y a ensuite eu quelques incidents. On a reçu une lettre par courriel nous disant qu’on ne serait pas payé durant un mois dû aux difficultés financières du musée. La lettre nous a été envoyée  signée de la main du patron, mais par la vice-directrice, par courriel, et ce, sans explications. On a été payé pour nos heures seulement un mois et demi plus tard. Nous, on était stressé parce qu’on ne voulait pas travailler pour rien. 

Q. Avez-vous essayé d’en discuter avec votre patron ?

R. Le deuxième permanent et salarié à temps partiel est allé voir le patron à ce moment-là et il s’est plaint de la situation concernant le retard dans les payes. Nous avons appris par la suite, qu’il avait été renvoyé pour des raisons de “conflit de personnalités.” Plus tard, j’ai que le su patron voulait changer son statut de salarié à celui de travailleur autonome. Il aurait refusé puisqu’il savait que c’était illégal. De mon côté, on m’a fait savoir très clairement que si je refusais la situation de travailleur autonome, c’était terminé, je n’avais plus d’emploi. Comme on est tous dans une situation de précarité, on n’avait pas vraiment le choix d’accepter. 

Q. Le Musée Dufresne-Nincheri reçoit des subventions de la ville. N’y a-t-il pas également une vérification de l’administration municipale concernant le fonctionnement de l’institution ?

R. Justement. La problématique avec tout cela, c’est que nous, on pense que notre salaire n’est pas nécessairement comptabilisé. Ils reçoivent des subventions, qui doivent probablement servir aussi à payer des employés. Alors, détournent-ils les fonds ? Je m’avance un peu et je n’ai aucune preuve à l’appui. Par contre, ce qui est sûr, c’est que je trouve cela très frustrant que le musée investisse énormément dans du matériel depuis la dernière année, mais nous oblige à être dans cette situation de précarité. 

Q. Avez-vous contacté les normes du travail ?

R. Oui, mais je n’ai pas été agréablement surpris par l’accueil que j’ai reçu. On m’a dit qu’il y avait effectivement une problématique. On m’a dit que si je faisais une plainte officielle, je risquais de perdre mon emploi, mais que j’obtiendrais probablement mes congés fériés, etc. On m’a suggéré d’aller voir Revenu Québec également pour faire une plainte. Bref, je ne me sentais pas très bien soutenu. Avec les autres, on a pensé à se syndiquer, mais ce n’est pas possible puisqu’on est des travailleurs autonomes. Récemment, on a appris qu’ils ont engagé un nouveau travailleur étudiant, considéré comme salarié. En fait, son salaire est subventionné par un programme gouvernemental. Ils ont donc trouvé une nouvelle façon de faire des économies. L’équipe était en colère parce que les cinq travailleurs autonomes n’ont presque plus d’heures. Le musée économise des fonds ainsi et n’a aucun compte à nous rendre puisqu’il ne nous considère pas comme des salariés. C’est très frustrant. 

L’Empreinte: la construction du mythe colonial

L’Empreinte: la construction du mythe colonial

Par Julia Dubé

En salle depuis mars dernier, le documentaire L’Empreinte coréalisé par Carole Poliquin et Yvan Dubuc se porte garant d’un ambitieux projet de définir ce qu’est LA culture québécoise, en prenant comme point de départ l’époque coloniale. Cette relecture de l’histoire présente une réflexion identitaire assez essentialiste, tout en romançant notre passé colonial.

Modèle de colonisation « unique »

La quête identitaire portée par l’Empreinte propose en premier lieu de réinterroger la façon dont le peuple québécois se raconte l’époque coloniale avant le régime britannique. Les premières minutes du film mettent en scène Roy Dupuis, figure protagoniste du documentaire, et l’historien-sociologue Denys Delâge, discutant ensemble de l’arrivée de Champlain et des premières alliances forgées avec les peuples amérindiens. Longeant le bord du fleuve Saint-Laurent, les deux hommes soulignent l’idée selon laquelle les colons français se seraient dès le départ intégrés aux « premiers » peuples tout en développant des relations basées sur le respect des traditions amérindiennes. À travers la « proximité quotidienne des premiers 150 ans », la « façon de faire amérindienne » aurait séduit nos ancêtres qui se seraient laissés imprégner de ces valeurs. Attirés par l’égalitarisme et la coopération des sociétés autochtones, les colons français se seraient donc progressivement métissés, ouvrant ainsi un espace d’échange culturel et de partage d’idées plus collectives qu’individuelles. Quelques scènes plus tard, Roy Dupuis s’entretient avec l’anthropologue Serge Bouchard, bien installé dans le confort d’un luxueux chalet en région. Même constat : les Français-es fraîchement débarqué-e-s auraient préféré la liberté et la vie des bois plutôt que de perpétrer le modèle hiérarchique européen, et se seraient littéralement ensauvagé-e-s. Descendante métissée de cette période de contacts, de là prendrait racine la culture québécoise d’aujourd’hui. À plusieurs reprises, le documentaire nous met devant le constat d’une colonisation unique au monde, éloignée d’ardeurs impérialistes tel que ce fut le cas ailleurs en Amérique, et même dans le monde. Et c’est plutôt tentant comme image : sur un gros plan de cours d’eau bleu acier, une voix féminine d’une narratrice hétérodiégétique nous parle de nos « mères amérindiennes qui nous ont bercés ». Cette représentation de la femme autochtone comme être mythique illustre également la femme autochtone comme figure parentale protégeant le bébé métissé, présenté ici comme notre ancêtre. Cette image est hautement problématique à cause du remodelage romantique du colonialisme qu’elle sous-entend. Cela nous amène à revisiter quelques notions historiques fondamentales que l’Empreinte met délibérément de côté. La période du siècle et demi dont parle le documentaire fait référence au Régime français, période pendant laquelle les Européen-e-s développent bel et bien des partenariats socio-économiques avec les autochtones, notamment la lucrative traite de fourrure. En considérant qu’au départ les Européen-e-s sont minoritaires dans la colonie, les autochtones deviennent rapidement une composante essentielle de la vie en Nouvelle-France, tant par leur rôle économique que militaire. Perçu-e-s alors comme des allié-e-s, il n’en reste pas moins que l’objectif initial à travers le projet colonial de la monarchie est d’en arriver à assujettir ces autochtones, soit littéralement les rendre sujets du roi (1). En ce sens, les autorités françaises ainsi que l’Église sont portées par l’idée utopique d’une France régénérée, et cela passe par une société débarrassée des traditions arriérées des « sauvages » pour laisser place à une chrétienté ranimée dans un nouveau pays. Contrairement au discours de l’Empreinte, il ne faut pas attendre la conquête britannique pour voir apparaître les idées ethnocentriques d’une supériorité culturelle européenne. En fait, dès le début du 17e siècle, on assiste aux premières tentatives des jésuites qui souhaitent évangéliser les « sauvages », ainsi qu’à plusieurs programmes d’assimilation misant sur la transformation du sauvage en citoyen-ne de par sa conversion à la religion catholique. L’État royal souhaite ainsi « naturaliser » le sauvage, c’est-à-dire lui reconnaître un statut similaire à celui du colon français de façon à l’incorporer et à le soumettre à la monarchie. Et cela doit se faire en douceur, comme l’explique Louis XIV à l’intendant Duschesneau en 1681 : « que ces Indiens s’y portent par leur propre intérest […] c’est par la douceur que l’on parviendra à les apprivoiser » (2). L’erreur flagrante de l’Empreinte réside exactement dans la non-reconnaissance du projet colonial et assimilateur présent dès l’arrivée des Français-es. En situant la cassure lors du passage au Régime anglais, le documentaire attribue l’apparition des rapports discriminatoires à la prise de pouvoir des Britanniques, de façon à victimiser le peuple franco-canadien qui aurait été forcé de rompre le lien de confiance construit avec ses « frères-sœurs » autochtones. Une telle omission du projet colonial, dans ses tentatives d’évangéliser pour « civiliser » le sauvage, met en place un cadre idéal pour la construction d’une identité autochtone essentialisée.

Construction d’un sujet colonisé

D’un-e interlocuteur-rice à l’autre, le documentaire dresse une liste de valeurs que la société québécoise aurait héritées de la culture autochtone. De sa discussion avec le fiscaliste Luc Godbout, Roy Dupuis souligne que le peuple québécois correspond à l’exemple d’une société égalitaire basée sur la redistribution des richesses. Godbout affirme ainsi que lorsque le gouvernement prélève des taxes et des impôts, c’est pour le remettre dans les services publics. Puis, s’entretenant avec la juriste Louise Otis, on insiste sur la recherche d’harmonie et de consensus caractérisant le peuple québécois, notamment en prenant comme exemple l’existence de juges médiateur-rice-s dans le système juridique québécois. On en conclut que « la pensée en cercle » amérindienne aurait donc influencé l’organisation sociétale québécoise afin de remplacer tranquillement les rapports hiérarchiques pyramidaux hérités de nos racines européennes. Bref, ces valeurs québécoises de communautarisme et de recherche d’harmonie — identifiées de façon plutôt arbitraire — découleraient donc d’un état d’esprit autochtone s’étant imprégné dans la conscience collective québécoise, une façon de faire qui aurait traversé les époques. Imposée et ficelée par la société dominante, cette définition identitaire présente une image statique et a-historique de la culture autochtone, tout en l’homogénéisant. En effet, il n’est nulle part question de la multiplicité des différentes nations et cultures autochtones, tandis qu’on se rabat simplement sur la représentation du cercle amérindien comme symbole de l’unique façon de penser amérindienne. Derrière cette définition essentialiste de la culture autochtone se cachent donc bel et bien des rapports de dominations (3). En effet, ce sont les allochtones qui imputent la différence aux autochtones, ce qui vient confirmer leur position d’altérité dans le système monde. En procédant à cette identification essentialiste de l’autochtone, le documentaire laisse peu de place au principal concerné quant à la possibilité de s’autodéfinir. En niant la capacité d’action (agency) des communautés autochtones dans ce processus identitaire, le documentaire crée l’Autre, une figure imaginée, homogène et déconnectée de la réalité (4) pour les besoins du film. Et même si l’image de l’autochtone est célébrée, l’Empreinte s’approprie ce pouvoir de représentation en créant cet Autre confiné dans un espace restreint, tout en excluant de cette construction identitaire la voix des peuples ainsi représentés. Bref, le documentaire semble négliger la composante autoritaire dans la représentation d’un sujet colonisé, et comme nous le verrons, relativement invisible dans l’ensemble du film.

Surreprésentation et invisibilité

Faisant de constantes références à ces valeurs québécoises transmises par les contacts entre peuples, on ne parle finalement que très peu des autochtones. Outre les quelques informations données par la poétesse innue Joséphine Bacon, les entretiens avec les invité-e-s traitent pour la plupart du temps sur leur expérience du vivre québécois, mêlée du mystérieux ressentiment d’avoir quelque chose d’autochtone bien caché en eux. Pour un documentaire sur la richesse d’un partage à travers la proximité avec les autochtones, le sujet lui-même est carrément invisible. Paradoxalement, le film met de l’avant une abondance de représentations disparates de la société québécoise blanche, mais pas une seule représentant le quotidien de la vie autochtone d’aujourd’hui. En surreprésentant la figure du Québécois blanc, le documentaire l’Empreinte, comme la majorité des productions audiovisuelles occidentales, place l’image de l’homme blanc comme norme, comme standard. De sa prédominance disproportionnée, il atteint le statut de la normalité, c’est-à-dire qu’on l’associe à l’image de l’être humain universel (5). Ainsi, une surprésence de la représentation de l’homme blanc articule et instaure un espace discursif et occidental imbriqué dans une dichotomie blanc/non-blanc. Une telle hégémonie dans les représentations agit sur le discours populaire et transporte une vision du monde minée de stéréotypes raciaux. En instaurant la culture dominante occidentale comme point de référence, elle devient présente dans les processus d’identification à travers lesquelles se négocient les cultures sous-représentées (6). En résumé, le discours et les images portés par l’Empreinte reprennent également cette surreprésentation hégémonique, en raison de l’absence des voix et des images de peuples autochtones. Au final, l’interrogation identitaire soulevée par le film encourage le peuple québécois à conceptualiser son identité de façon très fixe, comme s’il suffisait de cibler les traits majeurs et d’en faire l’énumération. En prétendant que ces valeurs sont originaires des communautés autochtones, on présente au public des stéréotypes récurrents associés aux autochtones, par exemple, l’amour inné pour la nature. Suite au visionnement, cette vision romantique est très séduisante pour les Québécois à qui l’on vient d’expliquer que leur sang s’est mêlé à celui de l’autochtone, ce qui lui a conféré des vertus quasi magiques. En plus, le documentaire situe le peuple québécois comme victime de la colonisation des Britanniques, en omettant simultanément les gestes ethnocides commis par l’autorité française. Réconforté par ce remaniement historique, le public repart paisiblement avec un bagage considérable de stéréotypes vis-à-vis des autochtones et avec un mythe colonial adouci. Sans contredit, l’Empreinte n’invite aucunement le public à s’intéresser au quotidien des peuples autochtones. En effet, on ne mentionne rien par rapport aux revendications territoriales, aux répercussions du Plan Nord, aux cinéastes et musicien-ne-s émergent-e-s, à la vie autochtone en milieu urbain, bref, rien sur les réalités autochtones d’aujourd’hui. En se concentrant sur le feeling d’avoir du sang autochtone, le documentaire renvoie une fois de plus à l’image des « peuples invisibles ».  


(1) Havard, Gilles (2009) “Les forcer à devenir cytoyens – État, Sauvages et citoyenneté en Nouvelle-France (XVIIe-XVIIIe siècle) », Annales. Histoire, Sciences Sociales, p.992. (2) Ibid (3) Juteau, Danielle (1996) « L’ethnicité comme rapport social », Mots, no.49, p.102. (4) Said, Edward W. (1989) « Representing the Colonized : Anthropology’s Interlocutors”, Critical Inquiry, Vol.15, no.2, p.210. (5) Moreton-Robison, Aileen (2004) “Whiteness, epistemology and Indigenous representation” in “Whitening Race: Essays in Social and Cultural Criticism”, Aboriginal Studies Press, p.78. (6) Leavitt, Peter A. (2015) « ‘Frozen in Time’: The Impact of Native American Media Representations on Identity and Self-Understanding”, Journal of Social Issues, vol.71, no.1, p.40.

Entrevue avec Docteure Diana Craciunescu : une voix contre le projet de loi 20 du ministre Barrette

Entrevue avec Docteure Diana Craciunescu : une voix contre le projet de loi 20 du ministre Barrette

En quelques mois seulement, le ministre de la Santé et des Services sociaux, Monsieur Gaétan Barrette, a profondément modifié le système de santé québécois. D’abord en abolissant 18 agences de santé et services sociaux et en fusionnant 182 centres de santé et services sociaux pour n’en compter plus que 13 aujourd’hui; ensuite, en déposant le projet de loi 20, lequel propose d’imposer des quotas minimaux de patients aux médecins, ainsi que d’ajouter de nouvelles restrictions au programme de procréation assisté. Abondamment critiquées, ces lois promettant un meilleur accès aux services de santé semblent trouver plusieurs opposants, dont particulièrement les médecins omnipraticiens.iennes. Afin de mieux comprendre le point de vue de ces derniers, nous nous sommes entretenus avec Docteure Diana Craciunescu, médecin généraliste au centre hospitalier Lakeshore de Montréal.

Docteure Craciunescu a complété sa résidence en 2011, elle a donc quatre années de pratique exclusive en centre hospitalier. Elle fait de la médecine d’urgence à temps plein, soit à raison de 14 quarts de travail par mois. Il est à noté que son point de vue sur la question ne peut représenter celui de tous les médecins québécois.es.

Q. Pouvez-vous nous expliquer davantage ce qu’est le projet de loi 20?  

R. Le projet de loi 20 promet à tous les Québécois et Québécoises l’accès à un médecin de famille en augmentant les quotas des patients.es de chaque médecin à une moyenne de 1000 patients.es. Il [le projet de loi 20] ne réglemente nullement de quels patients il s’agit ni la fréquence des visites avec ce médecin. Par contre, la loi 20 introduit une nouvelle règle, celle de l’assiduité d’un patient envers son médecin, ou sa loyauté. Un médecin de famille doit voir tous ses patients.es à 80% de leurs besoins. Ainsi, lorsqu’un médecin prend Monsieur Tremblay [nom fictif] dans sa pratique, un homme de 57 ans, fumeur et coronarien, ce dernier doit lui être fidèle et ne consulter que son médecin pour tous ses problèmes médicaux, nonobstant l’urgence de sa condition. Disons qu’il voit son médecin une fois par année, s’il s’avérait que ce patient ait des douleurs rétro-sternales, il devra appeler son médecin qui devra libérer une place d’urgence pour voir Monsieur Tremblay afin que celui-ci ne consulte pas à l’urgence. Évidemment, ce scénario ne fait aucun sens; pour ce genre de douleur, le meilleur endroit où aller est l’urgence afin d’éliminer la possibilité d’infarctus. Par contre, si ce dernier se rend à l’urgence, il n’est plus fidèle à son médecin et celui-ci  se voit amputé de 30% son salaire trimestriel. De plus, la loi 20 traite aussi de la procréation assistée en limitant énormément son accès à la population générale et en rendant illégale toute fécondation in vitro chez les femmes de moins de 18 ans ou de plus de 42 ans. Elle impose aussi des évaluations psychologiques à certains couples, surtout les couples homosexuels, à leurs frais, avant de subventionner un nombre restreint de tentatives.

Q. Croyez-vous que la loi 20 devrait être scindée en deux afin de traiter du sujet de la procréation assistée individuellement et non pas en même temps que la question des quotas minimaux de patients par médecin?

R. Évidemment! Une loi ayant des répercussions aussi majeures sur deux volets complètement différents en santé ne devrait pas traiter des deux questions en même temps! Ce faisant, le ministre s’assure que l’attention se trouve sur la question de l’accessibilité à un médecin et que peu de revendications seront faites sur le volet de la procréation assistée.  

Q. Quelles sont les principales revendications des médecins contre ce projet de loi?

R. Elles sont multiples. Premièrement, le projet de loi 20 n’améliorera nullement l’accessibilité à un médecin de famille, ce qui est l’argument du ministre pour avoir tenté de l’implanter. Et le pire est que ce dernier est tout à fait conscient qu’il ne pourra tenir sa promesse «d’un médecin par Québécois avant 2016», étant donné que les médecins ne pourront pas se conformer à ces exigences. Selon le ministre Barrette, 1000 patients.es par médecin équivaut à 20 minutes par patient, quatre jours par semaine, toutes les semaines de l’année! C’est ainsi qu’il l’a présenté, de façon extrêmement simpliste, durant ses entrevues en ondes. Il est clair et évident que M. Barrette ne connait pas la réalité de la pratique générale en cabinet. Si les patients.es étaient tous des hommes et des femmes dans la vingtaine venant consulter leur médecin pour un problème unique et simple, alors en 20 minutes on peut faire le tour et résoudre le problème. La réalité est qu’une très large proportion des patients.es est âgée entre 50 et 90 ans, qui ont en moyenne cinq problèmes médicaux et huit médicaments à leur actif et viennent rarement pour un problème unique. En fait, en moyenne, ils et elles consultent pour trois, quatre problèmes par visite et doivent être vus au moins deux fois par année! C’est impossible de pratiquer de la médecine de qualité en voyant 1000 patients.es de cette catégorie. Alors ce seront les patients.es les plus vulnérables qui vont perdre leur médecin, tout le contraire de ce que leur promet M. Barrette. Il y a aussi plusieurs effets pervers de la loi 20 : 1) prise en charge de patients.es jeunes et moins malades prioritairement aux patients vulnérables sans suivi; 2) départ prématuré à la retraite des médecins ayant plus de 25 à 30 ans de pratique, plutôt que de choisir le travail à temps partiel qui serait amputé de 30% [du salaire]; 3) exode dans les autres provinces ou aux États-Unis des médecins de famille; 4) virage vers la médecine privée qui n’impose aucun quota et qui permet une médecine de qualité à une population plus aisée et motivée; 5) diminution de la qualité de la médecine pratiquée : début de l’ère «médecine fast food»; 6) désintéressement de la médecine familiale par les étudiants en médecine qui vont plutôt choisir de se spécialiser pour échapper au joug de Barrette; 7) diminution de la formation des médecins de famille au profit de la spécialité, plus coûteuse pour la société, conséquence directe du point précédent; 8) diminution du nombre de médecin intéressés à faire de l’enseignement aux résidents et aux étudiants ce qui se traduit par une diminution de l’exposition clinique et hospitalière des externes et résidents qui seront inévitablement moins bien formés; 9) augmentation du coût de la santé au Québec : conséquence directe de la prescription d’analyses sanguines, davantage d’examens de radiologie et de plus de consultations en spécialité; 10) diminution ou extinction de la prévention de la santé : avec trop de patients à voir et plus de feux à éteindre, qui aura le temps de promouvoir de saines habitudes de vie?; 11) diminution de l’implication des médecins de famille dans des cliniques sous-spécialisées, où ils sont pourtant nécessaires, telles les cliniques santé-voyage, clinique de contraception, cabinet de médecine sportive, clinique de toxicomanie, santé des immigrants, etc.; 12) pénalisation salariale préférentielle pour les femmes médecins qui choisissent déjà de travailler moins d’heures pour pouvoir faire une conciliation travail-famille, elles travaillent en moyenne 40 heures par semaine, soit l’équivalent d’un temps partiel en cabinet.

Q. Quelle est votre position dans ce débat?

R. Je suis évidemment totalement contre l’implantation de la loi 20 qui, selon moi, aura bien plus d’effets pervers que d’effets positifs, surtout en ce qui a trait à la «médecine fast food»; c’est une dérive très dangereuse qui nous rapprochera des États-Unis en terme de santé de la population. Et il s’agit là du dernier pays sur lequel prendre exemple.

Q. Croyez-vous que les pénalités données aux médecins qui ne veulent pas respecter les quotas seront suffisantes pour motiver les médecins à travailler plus d’heures ou au contraire, croyez-vous que ces pénalités seront assez sévères pour décourager les médecins à ne pas respecter les quotas?

R. Je pense que l’on verra les deux cas de figure. Certains jeunes médecins, surtout, vont accélérer la cadence et tenter de se conformer au mieux de leurs habiletés. S’ils le font en établissement de santé, ils ne pourront être pénalisés par la règle de l’assiduité car ils ne feront pas de suivi des patients.es. La majorité des médecins accepteront de se faire amputer 30% de salaire, et pour compenser, vont changer leur pratique en faisant plus d’hospitalier, moins de cabinet et moins de cliniques sous-spécialisées. Donc, on assistera plutôt à un regain d’intérêt pour la pratique hospitalière plutôt qu’une prise en charge plus grande de patients.es en cabinet, tout le contraire de ce qui est promis!  

Q. Un Québécois sur quatre n’a pas de médecin de famille. Dans ce contexte, croyez-vous que l’imposition de quotas soit une solution? Si non, pourquoi?

R. Je suis consciente qu’au Québec il y a un manque important en ce qui a trait à la première ligne. Beaucoup n’ont pas de médecin de famille et c’est facile de sauter aux conclusions et de justifier cette remarque par le fait que les médecins sont «paresseux» et qu’ils ne prennent pas en charge un nombre suffisant de patients.es ; bref il est facile de mettre la faute sur les omnipraticiens. Mais ce qu’il faut comprendre, c’est que la prise en charge de chaque patient.e est une tâche complexe et qui nécessite beaucoup de temps et de ressources. Un médecin seul n’est pas capable de tout faire pour un patient, il doit être encadré par une équipe de support : une infirmière clinicienne qui puisse faire de l’enseignement et faire des suivis faciles, une secrétaire qui puisse non seulement prendre des rendez-vous, mais en plus s’assurer que certains tests soient faits dans des délais raisonnables, par exemple pour les CT scan urgents qui doivent parfois être faits dans moins d’une semaine et non pas dans trois mois, un corridor de références en spécialité pour faire voir le patient rapidement, l’accès à un psychologue qui œuvre au public pour offrir des psychothérapies, etc. Les omnipraticiens.ennes ne sont ni formés.es ni qualifiés.es pour l’offrir, pourtant ils le font régulièrement, sinon le patient serait laissé à lui-même. Je pourrais élaborer plus en profondeur mais je voulais vous dresser un portrait de la réalité en cabinet afin que vous puissiez comprendre qu’avec toute la bonne volonté du monde, un médecin ne peut pas voir plus de patients qu’il n’y a d’heures dans la journée. La Fédération des médecins omnipraticiens du Québec [FMOQ] n’a cessé de faire des demandes auprès du gouvernement : ordonnances collectives, accès à un système informatisé panquébécois qui remplacerait les dossiers papiers désuets et difficiles d’accès, l’accès adapté, l’accès aux plateaux techniques tels la radiologie sans avoir à passer par l’urgence, le partage d’activités avec d’autres professionnels, etc. Pour l’instant, la réplique du gouvernement c’est de faire la sourde oreille et d’augmenter les quotas. Il règne ainsi un climat d’austérité et de méfiance plutôt qu’un climat d’entente et de négociations.

Q. Selon le ministre Barrette, 60% des omnipraticiens travaillent en moyenne 117 jours par année, ce qui signifie que 40% seulement travaillent à temps plein. Comment expliquez-vous cela?

R. Par une manipulation statistique astucieuse du ministre. On peut faire dire aux chiffres n’importe quoi, il s’agit juste de changer notre angle de vue sur la question. Selon M. Barrette, 59% des médecins de famille travaillent moins de 175 jours par an pour une moyenne de 117, de ces 59%! Ce qui inclut les congés de maternité, les congés de maladie, les retraites progressives. Il a tout simplement pris la part inférieure de la courbe de Bell et voici son interprétation. Par contre, si on prend sa part supérieure, on peut dire que 80% des médecins de famille travaillent en moyenne 216 jours [par an], soit la même moyenne que les spécialistes.

Q. Le Conseil du statut de la femme s’est inscrit en faveur du projet de loi 20. Les femmes espéraient ainsi avoir enfin un meilleur accès à un médecin de famille. Quelle réponse leur donnez-vous?

R. Pour cette question, j’aimerais vous référer à la réponse du Dr. Louis Godin, président de la FMOQ, qui a écrit une lettre publique à Mme Julie Miville-Dechêne (1). Je vais me permettre d’accuser Mme Miville-Dechêne de naïveté puisque dans sa présentation des raisons motivant son support pour la loi 20 elle invoque l’accessibilité aux soins médicaux pour les femmes. Si elle est en effet sous le charme du ministre et croit que cette loi apporte réellement l’accessibilité, alors elle est d’une grande naïveté et représente mal l’intérêt de toutes les femmes, d’autant plus qu’elle contribue à dénigrer le travail des médecins de famille femmes en supportant une loi misogyne à leur égard. Voici d’ailleurs ce qu’en pensent les femmes médecins [dit-elle en nous présentant une page web] (2).

Q. Quelle autre solution auriez-vous pour parvenir à faire en sorte que davantage de médecins travaillent à temps plein ou du moins que plus de citoyens et citoyennes aient accès à un médecin?

R. Entendons-nous pour définir les termes d’abord. Un temps plein en médecine c’est 55 à 60 heures par semaine alors qu’un temps partiel c’est 35 à 40 heures par semaine, soit un temps plein dans n’importe quelle autre profession. Donc des « temps plein », selon la définition de la société, plus de 80% des médecins le travaillent déjà! Pour augmenter l’accès à la médecine familiale, comme je l’ai mentionné plus tôt, il s’agit pour le gouvernement d’ouvrir une discussion avec les représentants de la FMOQ, d’écouter leurs revendications et de les autoriser à obtenir le support nécessaire pour une pratique médicale en cabinet de qualité et de volume.

Q. Que ne savons-nous pas de la réalité des médecins de famille?

R. Tout simplement qu’être médecin de famille ce n’est pas un boulot comme un autre et qu’on ne peut pas tout simplement rentrer à la maison et oublier le travail. On vit des drames à tous les jours à travers les maladies de nos patients, leur combat avec la dépendance, la perte d’un être cher, la maladie. À chaque jour on donne un petit peu de nous à ces patients, à part les soins bien sûr, on donne un peu de notre bonne humeur, de notre moral, de notre empathie. Comment rester neutre en annonçant un cancer incurable à une femme du même âge que vous? Comment ne pas être outré de l’injustice de la mort d’un jeune père de famille d’un infarctus qu’on n’a pas pu sauver, et annoncer cette nouvelle à sa femme et ses deux enfants d’âge préscolaire? Comment expliquer en termes neutres et d’un ton détaché à une famille que les meilleurs soins pour leur mère âgée, démente et très malade, c’est de l’extuber et de lui offrir des soins de confort? Personne ne nous apprend comment annoncer ces mauvaises nouvelles ni comment vivre avec les réactions des familles ou nos propres réactions. Pratiquer la médecine est un art plus qu’une science. Il faut être compétent, soit, mais aussi et avant tout, humain. Et pour continuer à être humaine, j’ai besoin de récupérer de ces longues gardes qui consomment tellement d’énergie émotive et j’ai besoin de recharger mes batteries. Ce n’est certainement pas quelque chose que je peux faire en travaillant encore plus.  


(1) Pour lire cette lettre, Mme Craciunescu nous réfère à ce lien http://www.fmoq.org/fr/union/president/letters/media/Lists/Billets/Post.aspx?ID=17 (2) Voici le lien vers la page web en question : httpps://www.change.org/p/conseil-du-statut-de-la-femme-du-québec-démission-de-la-présidente-mme-julie-miville-dechêne recruiter=40557584&utm_source=share_petition&utm_medium=facebook&utm_campaign=autopublish&utm_term=mob-xs-share_petition-no_msg&fb_ref=Default