En 2013, après 100 ans de loyaux services, le train de passagers qui se rendait jusqu’à Gaspé ne dépassait plus Matapédia. Cela privait les navetteurs et navetteuses gaspésien·ne·s de la seule ligne de chemin de fer de la région. On a commencé par arrêter le passage des trains au-delà de New Carlisle en 2011, pour ensuite abandonner totalement la région en 2013. Cette décision a été prise par VIA Rail Canada pour des raisons de sécurité. Le gouvernement du Québec a annoncé en mai dernier un investissement de 100 millions de dollars pour le service de marchandises, et éventuellement pour le service de transport de passagers. Toutefois, la partie n’est pas gagnée pour les Gaspésiens et Gaspésiennes, parce que même si VIA Rail a mentionné en 2016 qu’il était nécessaire de revenir en Gaspésie, plusieurs étapes restent encore à franchir avant le retour permanent du train.
Les citoyens et citoyennes n’avaient pas dit leur dernier mot. En mars 2013, des gens se sont réunis et ont fondé la Coalition des Gaspésiens pour l’avenir du train. Parmi eux, il y a Gilles Lamy, que nous avons contacté, homme qui connaît bien le sujet puisqu’il a travaillé pendant plusieurs années sur les trains. Maintenant retraité, il est responsable des communications de la Coalition. Cette petite équipe composée de francophones et d’anglophones de la région a un objectif clair : ramener le train de passagers jusqu’à la ville de Gaspé.
Pourquoi le train ?
Le premier argument en faveur du retour du train est le vieillissement de la population gaspésienne. En effet, le bilan démographique du Québec de 2015 montre que les gens âgés de 65 ans et plus composent près du quart de la population gaspésienne. De plus, la tranche d’âge des 54 à 75 ans est présente de manière plus importante en Gaspésie que dans le reste du Québec [1]. Cette population a un besoin grandissant de services de santé et sa capacité de mobilité est plus faible. Selon Gilles Lamy, le train de passagers peut assurer à la population plus âgée un meilleur confort et un meilleur service minimal (toilettes, nourriture) que l’autobus sur de longues distances. Il met aussi l’accent sur les conditions hivernales. « Le train est un moyen de transport fiable en hiver, il résiste davantage aux intempéries », dit-il. Si, par exemple, une tempête oblige la fermeture de la route 132, l’autobus interromprait son service, alors que le train pourrait continuer à l’assumer. Au sujet de la route 132, c’est la seule grande route de la région administrative avec la 399, qui relie New Richmond à Sainte-Anne-des-Monts, et la 198, qui relie Gaspé à L’Anse-Pleureuse. Il n’y a donc pas d’autoroutes et le réseau routier est de faible densité, ce qui rend les Gaspésiens et Gaspésiennes à la merci des intempéries et des perturbations routières, entravant par le fait même la mobilité lorsqu’on a besoin de services à l’extérieur de la région.
Le train devient alors un choix intéressant versus le très coûteux voyage en avion ou le voyage en autobus malencontreusement rallongé par les perturbations routières. Les citoyens et citoyennes semblent au courant de cette situation, puisque Gilles Lamy souligne qu’en 2011, le train entre Montréal et Gaspé avait transporté environ 28 000 personnes, dont une bonne partie se rendant en Gaspésie. Cela représente plus que la ligne Montréal – Senneterre et la ligne Montréal – Jonquière combinées qui ont transporté environ 26 000 personnes. La faible densité du réseau routier gaspésien et le fait que la Gaspésie soit une région éloignée plus difficile d’accès pourraient être en cause.
Du point de vue économique, le train est aussi un moyen de transport intéressant. Premièrement, il y a la question du tourisme ; le train est utilisé en Gaspésie sur certaines parties du tronçon Matapédia – Gaspé à des fins touristiques. Par exemple, il y a le train touristique l’Amiral, qui a connu paradoxalement sa saison inaugurale à l’été 2013, année où les trains de VIA Rail ont arrêté de circuler au-delà de Matapédia. L’Amiral circule entre Gaspé et Percé, et le maire de Gaspé, Daniel Côté, a rapporté à La Presse en septembre 2015 que la Société du chemin de fer de la Gaspésie (SCFG) encaisserait un profit net de 10 000 $ aussitôt que les croisiéristes le réservent [2]. Il y en a beaucoup qui visitent la Gaspésie, puisque certains navires pouvant accueillir plus de 900 personnes font escale à Gaspé, ce qui constitue un achalandage potentiel considérable pour le train. La Chambre de Commerce et de Tourisme de Gaspé (CCTG) estimait pour l’année 2015 que 33 000 croisiéristes ont accosté à Gaspé. Si on estime que plusieurs de ces gens visiteront Percé, le train touristique est donc une option pour des touristes sans automobile qui ne veulent pas se casser la tête [3]. Les occupant·e·s de ces navires réservent ensuite les wagons pour se rendre à Percé. En 2015, l’Amiral a été interdit de circulation par le Ministère des Transports du Québec (MTQ) à cause de la structure ferroviaire jugée non sécuritaire. Certains bateaux de croisière ont décidé de ne pas faire escale à Gaspé cette année-là en raison de cette interdiction de circulation [4]. Cela démontre à quel point cette liaison était importante pour l’économie portuaire de Gaspé et pour le tourisme.
En ce qui concerne l’économie gaspésienne, l’ultime utilité du train dépend du transport du ciment et des pales d’éoliennes. Selon Gilles Lamy, il est plus facile de transporter ces matières par train que par camion, surtout dans le cas des pales d’éoliennes. À ce sujet, la SCFG a obtenu un contrat de transport par train de 600 pales d’éoliennes vers les États-Unis en 2016. Un wagon standard sur un train de marchandises mesure 42 mètres et les pales d’éoliennes dépassent de 29 mètres en moyenne leur taille. Ce contrat constitue un incitatif pour faire pression sur le gouvernement afin qu’il entame la réfection de la voie ferrée gaspésienne [5]. Les pales sont fabriquées par une compagnie de Gaspé, la LM Windpower, qui est en pleine expansion. L’entreprise croit que le retour du train à Gaspé serait primordial afin qu’elle puisse rester compétitive. LM Windpower a élaboré un plan d’agrandissement de 12 millions de dollars prévu pour 2018, année où elle songe à engager 150 personnes de plus. Ciment McInnis, une entreprise basée à Port-Daniel-Gascons, a également une entente avec la SCFG afin de faire transporter 140 000 tonnes de ciment par train sur 5 ans, de New Richmond jusqu’à ses clients américains et canadiens. Même si 95 % du transport de ciment se fait par bateau, puisque ce moyen de transport peut supporter plus de poids, Ciment McInnis a mentionné que le train était un complément nécessaire parce qu’il permet plus de flexibilité en cas de problèmes, surtout en hiver [6].
L’état du rail
L’état déplorable de la voie ferrée gaspésienne constitue un problème majeur. C’est ce qui a fait fermer la voie ferrée en 2011 et en 2013 et ce qui a freiné l’expansion de certains projets de trains touristiques comme l’Amiral en 2015. Jusque là, malgré les pressions, le gouvernement du Québec semblait réticent à prendre l’initiative d’effectuer les travaux nécessaires. Pourtant, il a financé de façon importante la SCFG, surtout entre 2012 et 2013. De plus, la SCFG obtenu 62 millions au total du MTQ, selon les propos de monsieur Lamy. La SCFG a fait faillite de 4,1 millions de dollars en 2014 et le Gouvernement a dû, à nouveau, lui venir en aide. Avec le contrat de transport de pales d’éoliennes, 2,5 millions ont été donnés à la SCFG pour effectuer les travaux de base sur la voie ferrée. Toutefois, il faudra attendre 2017 pour voir un engagement gouvernemental clair avec l’investissement de 100 millions de dollars annoncé en mai dernier.
En fait, selon Gilles Lamy, le problème réside surtout dans l’état des ponts qui ne peuvent plus supporter le poids des locomotives de trains. Pour exemple, une locomotive de VIA Rail pèse environ 130 tonnes sans les wagons et exige une capacité portante minimale de 230 tonnes pour le passage, ce qui est supérieur à la capacité des ponts actuels. C’est la raison pour laquelle l’entreprise fédérale a suspendu la circulation de ses trains dans la région. Cependant, VIA Rail espère pouvoir revenir un jour en Gaspésie. « VIA Rail a l’intention de rétablir le service dans cette région lorsque les voies seront jugées sécuritaires pour le service ferroviaire voyageur. », insiste Mylène Bélanger, attachée de presse de la compagnie ferroviaire. Le président de la compagnie, Yves Desjardins-Siciliano, a mentionné lors de la dernière assemblée publique annuelle du transporteur ferroviaire qu’une inspection de l’état des voies par VIA Rail sera faite lorsque les travaux d’entretien seront terminés, c’est-à-dire dans deux ou trois ans. Une décision sera prise par la suite. Le tout devrait se faire au courant de 2019 [7].
VIA Rail a mentionné en 2016 que le service de train passager en Gaspésie était déficitaire d’environ 5,5 millions de dollars lorsqu’il circulait encore sur le rail gaspésien. Ainsi, le service ne serait pas rentable [8]. Toutefois, Gilles Lamy insiste sur le fait que c’est un service nécessaire et que VIA Rail est une entreprise publique fédérale pour laquelle les gens payent des taxes, donc attendent un service en retour.
Depuis l’annonce de l’investissement sur le rail gaspésien, le MTQ a créé un comité de suivi composé notamment du maire de Gaspé, Daniel Côté, du président de la SCFG, du maire de New Richmond, Éric Dubé, du directeur général de Ciment McInnis, du directeur général de LM Wind Power, et des représentants et représentantes des MRC de Rocher-Percé, d’Avignon, de Bonaventure et de Côte-de-Gaspé. C’est donc une mobilisation politique locale importante, mais elle est accompagnée d’une mobilisation sociale qui surveille tout autant le processus. « On estime que les voies seront réparées en 2018, et là, il faudra être mobilisé le plus possible afin de réclamer un train de passagers le plus tôt possible au moins jusqu’à New Carlisle. », dit Gilles Lamy. La Coalition des Gaspésiens pour le retour du train avait proposé d’utiliser des autorails pour circuler sur le chemin de fer gaspésien. Les Gaspésiens et Gaspésiennes surnomment ce type de train le Spoutnik. Il ne pèse que 35 tonnes et contient deux cabines de conduite à ses extrémités, ainsi qu’une voiture-restaurant et une cabine à bagages. Celui-ci constituerait une alternative intéressante pour le rail gaspésien et VIA Rail l’utilise sur certaines de ses lignes ferroviaires partout au Canada, selon monsieur Lamy. Or, le Spoutnik a été rejeté par le gouvernement provincial, maintenant propriétaire du chemin de fer de Gaspésie depuis la faillite de la SCFG.
La pérennité du train en Gaspésie
Maintenant que des investissements publics majeurs ont été annoncés, que la péninsule gaspésienne est mobilisée et que le retour du train à moyen terme semble devenir une réalité, il est bon de se poser la question suivante : comment faire pour ne pas subir à nouveau une telle fermeture plus ou moins temporaire de la voie ferrée gaspésienne ? Pour VIA Rail, cela passe par le transport intermodal, c’est-à-dire un transport collectif intégré qui combine train, autobus, taxi, covoiturage, etc. Selon Mylène Bélanger, l’entreprise a augmenté son achalandage intermodal de 63 % entre 2012 et 2016, ce qui va dans l’optique d’une stratégie initiée en 2010. L’attaché de presse n’a toutefois ni précisé si cet achalandage intermodal était aussi fort en Gaspésie ni si l’entreprise comptait prioriser ce type de mobilité advenant un retour du train passager. Les MRC de la Gaspésie ont une entente avec Keolis Canada, propriétaire de la compagnie d’autobus voyageurs Orléans Express, pour le retour de la desserte Grande-Rivière – Gaspé, avec ajout de nouveaux arrêts à Cap-Chat, Percé, New Richmond et Port-Daniel [9]. Cette entente, signée en 2016 et jugée primordiale pour le tourisme en Gaspésie, a été renouvelée en juin dernier.
Du côté de la Coalition des Gaspésiens pour l’avenir du train, on estime que le transport durable passe par une promotion active du train passager. Selon Gilles Lamy, il faut faire du marketing, il faut vendre des forfaits voyage combinant train et destination touristique afin que les Gaspésiens et Gaspésiennes utilisent le train dans leurs déplacements sur de longues distances. De plus, il faut consulter les habitants et habitantes des localités, connaître leurs besoins, leurs intérêts, leurs goûts, et, enfin, être en mesure de les mobiliser en ce qui a trait à la question du train. L’idée est de rendre le train intéressant pour les gens de Gaspésie et ceux de l’extérieur de la Gaspésie. Monsieur Lamy insiste sur le fait que la Coalition est prête à aider pour cela et que l’engouement pour le train est présent dans la région.
La pérennité passe aussi par l’entretien à long terme des voies ferrées, et, surtout, par un entretien écologique. Par le passé, il y a eu des controverses en Gaspésie, car la SCFG utilisait des produits chimiques et/ou corrosifs pour entretenir les rebords du rail, et c’est d’ailleurs ce qui a provoqué la corrosion sévère de certains tronçons de la voie ferrée, menant ainsi à sa fermeture. Malgré les consultations, les amendes émises par les MRC et les solutions proposées, la SCFG récidive encore dans l’utilisation de ces produits, alors qu’on rapporte en juin dernier dans le journal Le Havre que la compagnie aurait utilisé le Round-Up de Monsanto pour freiner la pousse des mauvaises herbes encore cette année. Par ailleurs, elle l’avait fait en 2016 et cela avait encore une fois soulevé des controverses, car ces produits peuvent être très nocifs pour l’environnement [10]. En 2013, la SCFG avait trouvé une alternative pour remplacer les herbicides sur le rail : l’eau salée. Toutefois, le MTQ avait fortement recommandé de ne pas aller de l’avant avec cette méthode puisqu’il y avait des dangers de corrosion. La SCFG a quand même décidé de l’appliquer, participant à causer les problèmes que l’on connaît aujourd’hui [11]. Cela dit, il faut ramener le train, mais il faut éviter de répéter les erreurs du passé en matière d’entretien du rail afin d’assurer un transport ferroviaire durable.
Conclusion
Menacé par un déclin démographique constant et par la baisse de services qui lui est associée, le retour du train pourrait être une chance à prendre pour la Gaspésie. Avec l’engouement des citoyens et citoyennes sur cette question, une volonté politique locale importante et des entreprises régionales qui souhaitent utiliser le train pour le transport de leurs marchandises, il est clair que tous les ingrédients sont sur la table pour un retour progressif du transport ferroviaire. Toutefois, après le retour, il faut s’assurer que le service perdurera. La Gaspésie étant une région éloignée, certains défis attendent les autorités gaspésiennes, parmi lesquels celui de maintenir l’engouement pour le train, mais aussi celui d’assurer un entretien des rails économique et écologique sur le long terme. Peut-être un jour pourrons-nous enfin retourner à Gaspé en train, mais pour l’instant, cela reste une histoire à suivre et comme a dit le président de VIA Rail : on se croise les doigts pour 2019.
[7] DESJARDINS-SICILIANO Yves (2017) « Service to Gaspe?/Service vers Gaspé ? ». Allocution effectuée dans le cadre d’une période de questions de l’ASSEMBLÉE PUBLIQUE ANNUELLE 2017 DE VIA RAIL CANADA. YouTube, https://www.youtube.com/watch?v=ImJAdViu-Io. Consulté le 24 août 2017. (38:16).
La question des rapports de classe reste négligée dans les médias de masse. Tout au plus arrive-t-on parfois à esquisser les notions de « gauche » et de « droite », mais comme s’il s’agissait tout au plus d’options qui s’offrent à la « classe moyenne », la seule qu’on y connaisse. L’activité syndicale n’est à peu près pas couverte et c’est à son sommet qu’on s’intéresse, très rarement à sa base, excepté en de rares temps de grève quand on balaie d’un coup de caméra l’exotisme du monde du travail. Du reste, il n’y a ni prolétaires, ni bourgeois, ni nouveaux riches, ni classe dominante, sauf à l’occasion de rares marronniers : le Sommet de Davos, le palmarès des grandes fortunes de Forbes…
Cet article a été publié dans le recueil (in)visibilités médiatiques de L’Esprit libre. Il est disponible sur notre boutique en ligne ou dans plusieurs librairies indépendantes.
La conscience de classe commence et s’arrête sinon aux « familles », ou à ceux que la gauche canadienne qualifiait jadis pauvrement de « gens ordinaires ». Dans le français d’Ed Broadbent, c’était magnifique… Et c’est aussi le plus loin que les médias semblent capables d’aller. Encore aujourd’hui, tout le reste leur échappe : les mouvements révolutionnaires dans l’histoire, la démocratie directe, le syndicalisme de combat. La « radicalité » politique étant désormais réservée aux mouvements terroristes islamistes, toute perspective de gauche a été définitivement rendue inaudible dans les médias.
Radio-Canada titre sur son site internet le 4 novembre 2014 : « Faites-vous partie de la classe moyenne ? », et invite son lectorat à remplir un questionnaire de type sociologique pour obtenir la réponse. Des chercheurs de l’Université de Sherbrooke, souligne-t-on à cette occasion, avancent que la moitié des Canadiens-nes la compose. Quid des autres ? Rien. Ils et elles ne sont ni des pauvres, ni des riches, ni des prolétaires, ni des bourgeois… Ils et elles restent simplement hors champ. Les Affaires fait encore mieux : « De quelle classe moyenne faites-vous partie ? », demande l’hebdomadaire financier le 21 octobre 2015 : c’est pour lui seulement à l’intérieur de la « classe moyenne » qu’on peut répartir les gens, et non à l’échelle de toute la société. On ne traite pas des autres, tout simplement, et brutalement.
Il s’agit là de l’une des nombreuses façons qu’ont développées les médias, consciemment ou non, pour ne jamais aborder ces « autres ». Pourtant, ce sont eux qui circonscrivent dans son flou la notion de « classe moyenne » dont il est tant fait état. L’ouvrage de référence sur cette catégorie sociale, Les cols blancs de Charles Wright Mills, propose que les gens ordinaires de l’Amérique sont moins mus par une conscience de classe que, notamment, par deux affects de type pauvre : la convoitise en ce qui concerne les nantis qui les surplombent et la peur de dégringoler parmi les pauvres auxquels ils ressemblent tant. Car, qu’on se le dise, contrairement à ce que les médias laissent entendre, les membres de la classe moyenne sont aussi des prolétaires, mais avec de l’argent. Autrement dit, ils n’ont pas de contrôle, dans l’ordre actuel des choses, sur les paramètres économiques et sociaux qui expliquent leur niveau de vie : le modèle d’urbanisme, les cours du pétrole et des matières premières, les taux d’intérêt et le marché des changes, les modes de consommation et tout ce qui concerne leurs avantages professionnels (habits, téléphones et voitures de fonction…). Ils savent au moins intuitivement que tout ce dont ils disposent leur a été donné, et qu’on peut à tout moment le leur enlever.
Les membres de la « classe moyenne » se devinent intuitivement, tel ce gardien d’hôtel que présente Friedrich Wilhelm Murnau dans son film Der letzte Mann, celui qui quitte le matin son quartier pauvre et y revient le soir, admiré par ses semblables du fait de son bel apparat : il sert dans les beaux hôtels des milieux bourgeois et se vêt en conséquence. Il porte une bien nommée « livrée », au sens où elle lui a été destinée à des fins professionnelles sans lui appartenir. Un jour, subitement, son patron, le trouvant trop vieux, le licencie. Le voici qui rentre chez lui, honteux, pour la première fois en haillons, ceux qui correspondent à son statut. L’habit ne fait pas le moine, les statuts dans la classe moyenne restent un leurre.
On se laisse appâter notamment parce qu’ils font l’objet d’une fausse conscience dans les médias. L’absence de compréhension de la réalité prolétarienne dans les médias n’a d’égal que l’ignorance qu’on entretient des conditions historiques d’existence de la classe moyenne. Tout au plus des experts viendront nous rassurer sur tel ou tel point, « vulgariser » ce qui relève des modalités complexes relatives à son sort et la conforter dans l’idée pourtant révoltante qu’elle évolue toujours dans sa condition d’administrée. On ne sait rien, par ailleurs, de la moitié qui, logiquement, ne fait pas partie de cette « classe moyenne ». On la refoule. Un lecteur assidu de La Presse ou un spectateur invétéré de Radio-Canada ignore toujours de quoi est fait le quotidien d’un assisté social au Québec. Comment évolue-t-on avec un revenu de 623 dollars par mois, qui plus est dans un mépris généralisé ? Il méconnaît aussi le monde ouvrier et c’est quand il doit par hasard se lever tôt tel jour qu’il redécouvre l’existence d’une classe laborieuse déjà levée — constituée de beaucoup d’immigrantes et d’immigrants —, qui a déjà fait une journée à l’heure où il se rend d’ordinaire au bureau. Il méconnaît également tout du mode de vie décadent de la classe dirigeante, celle qui ponctionne la valeur générée par ceux qu’elle embauche pour satisfaire ses envies de faste et de pouvoir. Il ne soupçonne pas davantage par quelles méthodes souvent mafieuses eux ou leurs ancêtres ont constitué leur fortune. Pendant ce temps, toutefois, il aura eu des centaines de milliers de fois l’occasion d’entendre tel journaliste ou tel chroniqueur faire état des gadgets qui sont théoriquement à sa portée, des marges de crédit disponibles, des emplois standards qui seront créés ou perdus, des voyages organisés entre autres divertissements auxquels on semble s’adonner tous. Il s’agira même pour lui d’une forme permanente d’émulation.
Les médias administrés par Québecor génèrent en la matière les illustrations les plus saisissantes. Ils s’adonnent à avoir fait de cette fausse conscience un marché. Le Journal de Montréal, TVA et ses chaînes spécialisées, les périodiques et maisons d’édition du groupe s’adressent massivement aux petites gens ‒ assistés-es sociaux-les, petits-es travailleurs-ses saisonniers-ères, ouvriers-ères et gens peu instruits, par exemple, font notoirement partie de leur public cible — sans jamais toutefois leur adresser du contenu qui soit en phase avec ce qu’ils et elles sont. On évoquera ce qu’il en est de la vie des « gens riches et célèbres » plutôt que de traiter d’acteurs-trices communautaires et de militants-es politiques — dont ils et elles sont parfois — qui s’échinent à améliorer leur situation. On les informera des vicissitudes que traversent des vedettes créées de toutes pièces bien avant de médiatiser auprès du grand public les problèmes qu’ils et elles traversent, eux-elles (conséquences du libéralisme économique, mépris des pouvoirs publics, absence de services publics, régime éducatif à deux vitesses, malbouffe, séquelles psychologiques relatives à des violences familiales, troubles psychiatriques, malchances…). Les moments de dignité qui les honorent çà et là (entraide, débrouillardise, inventivité, courage, persévérance…) ne feront l’objet d’aucun récit public, mais c’est des exploits des sportifs qu’on traite ad nauseam à la manière d’une vaine allégorie. Ces médias parleront au prolétariat strictement pour lui raconter ce qu’il vit sur un mode exceptionnel : l’un des siens qui devient hockeyeur, un autre qui se trouve coincé dans un carambolage, un troisième qui, devenu motard, est étonnamment innocenté par un tribunal, quand un quatrième ne meurt pas dans un hôpital en raison d’une extraordinaire maladresse médicale. Tout apparaîtra dans la stridence d’une phénoménalité extraordinaire, mais jamais sur le mode d’une interprétation sociologique ou politique.
C’est par ailleurs avec une grande intensité qu’on encouragera le prolétariat à mépriser toutes les instances dans lesquelles il pourrait un jour reconnaître un discours parlant directement à sa conscience. Rien sur les syndicats de combat qui ne se voient en rien comme des partenaires du grand capital, les anarchistes qui dénoncent un système relayant structurellement les pauvres à la marge, les syndicats étudiants militant pour un droit universel à l’éducation et sur tout ce que compte notre pays d’intellectuels-les de gauche capables d’envisager la mutation énergétique, sociale et décroissantiste qu’appelle une période historique en crise profonde. Ces acteurs-trices seront en permanence calomniés-es par le choix des photos, des titres, des adverbes et épithètes, par des chefs de pupitre ou des chroniqueurs-ses entonnant inlassablement le chant de l’économie ultralibérale, pourtant si contraire aux intérêts de leur lectorat. Il faut au contraire faire partager aux pauvres comme aux pauvres-avec-de-l’argent de la classe moyenne le fantasme du crédit illimité, grâce auquel ils et elles pourront se procurer tout ce que les annonceurs mettent en valeur dans ses médias.
Les médias ont fait du prolétariat une minorité symbolique dont on peut à l’envi refouler l’existence. On entend « minorité » bien entendu autrement que d’un point de vue numérique. La minorité est une puissance en devenir conditionnée par une représentation majoritaire, qui ne prévaut, elle, à ce titre que tant qu’elle s’érige « en étalon », comme l’écrivaient Gilles Deleuze et Félix Guattari dans Mille Plateaux. Cette réduction du prolétariat au statut de minorité trahit on ne peut plus nettement le fondement idéologique qui anime les médias.
Une étude de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse démontrait il y a quelques années que les candidats avec un nom de famille québécois francophone ont 60 % plus de chances de passer une entrevue.
La question d’un troisième lien routier entre Québec et Lévis est sur toutes les lèvres dans la capitale, mais une autre question persiste: que faire du pont de Québec, le plus vieux lien entre les deux rives? Celui-ci aura 100 ans cette année et l’état de corrosion avancée sur sa structure fait couler beaucoup d’encre. Michel Duguay, docteur en physique nucléaire et professeur au département de génie électrique et de génie informatique à l’Université Laval, est l’un de ces citoyens qui s’inquiètent de l’état du pont ; il a écrit plusieurs lettres destinées aux médias de Québec et tente de multiplier les interventions publiques afin d’inscrire l’enjeu sur l’agenda politique. Rejoint par téléphone, le professeur a accepté de nous fournir de la documentation sur les points qu’il défend. Son combat : faire fermer et démolir l’actuel pont de Québec afin d’en construire un nouveau.
L’importance d’un nouveau pont
Le pont de Québec sera bientôt un pont centenaire et selon l’ingénieur canadien John Unsworth, un pont ayant été construit durant la même période que ce dernier aurait une durée de vie moyenne d’environ 80 ans. Son collègue suédois, Bjorn Akesson, dans un ouvrage sur la gestion de l’état des vieux ponts suédois durant les années 1990, mentionne qu’à cette époque, on estimait la durée de vie utile d’un pont construit entre 1845 et 1940 à 70 ans [1]. Le vieux pont aurait donc dépassé sa vie utile de plus de 20 ans, voire 30 ans. Selon Michel Duguay, le Canadian National (CN) souhaite étirer la durée de vie du pont, dont il est le propriétaire, jusqu’à 125 ans.« On n’est pas loin d’une situation scandaleuse! » affirme le professeur, faisant état du climat d’incertitude et d’inaction maintenu par le CN et la classe politique au sujet de l’état avancé de corrosion du pont.
Il n’est pas la première personne à évoquer la présence de la rouille sur le pont de Québec; il y a eu maintes publications à ce sujet. Outre les multiples articles de journaux, un rapport fédéral produit en 2008 par la firme Delcan qualifie de sévère (severe en anglais) l’état de corrosion du pont [2] . M. Duguay fait aussi mention d’un photographe, Jean Hémond, qui a pris plus de 200 photos du pont et qui les a publiées sur son compte Flickr [3]. On peut y voir clairement la rouille et la déformation sur l’acier à plusieurs endroits. Dans une lettre du 17 avril 2017, le professeur soulève le fait que le pont de Québec a une structure de type isostatique, ce qui signifie que n’importe quelle défaillance sur une poutre de la structure pourrait le faire s’effondrer en totalité [4]. M. Duguay croit que l’inaction comporte un grand risque dans ce dossier. Selon lui, il faudrait commencer dès maintenant à effectuer des consultations afin de construire un nouveau pont de Québec.
Ce pont est important, puisqu’il s’agit du seul lien ferroviaire entre les deux rives, et que si celui-ci venait à fermer, ou pire, à s’effondrer, cela aurait des conséquences importantes sur l’activité économique de Québec, car la ville perdrait un approvisionnement important de marchandises. Selon une analyse du Canadian National (CN), quatre trains commerciaux d’une moyenne de 31 wagons ainsi que huit trains de voyageurs opérés par Via Rail Canada traversent le pont chaque jour. Ce sont donc 12 trains par jour qui passent sur le vieux pont assurant un transit plus ou moins important de voyageurs et de marchandises. À cela, on estime qu’il s’ajoute au moins 35 000 véhicules automobiles par jour [5]. Le groupe l’Avenir du pont de Québec, (APQ) dont Michel Duguay a participé à la fondation, souligne quant à lui que les trains commerciaux passant sur le pont possèdent en moyenne 75 wagons. Le groupe précise qu’un wagon peut transporter jusqu’à 130 tonnes de matériel, ce qui ferait 9500 tonnes par jour pour un train moyen [6]. Michel Duguay insiste quant à lui sur l’importance d’avoir un pont de transit assurant un transport sécuritaire et abondant de marchandises par train ou par camion. Il mentionne également son inquiétude devant l’idée de construire un pont-tunnel : « On parle souvent d’un troisième lien, mais le problème, c’est qu’un pont-tunnel avec une déclinaison de 10%, ce n’est pas possible pour un train de le traverser. De plus, aucun camion citerne ne serait permis dans un tunnel sous le fleuve », affirme Michel Duguay.
Selon un rapport du Conseil du patronat du Québec, le réseau ferroviaire transporterait 14% du tonnage de marchandises circulant annuellement sur le territoire québécois, faisant de ce moyen de transport le troisième plus important en la matière au Québec derrière le camionnage (55%) et le transport maritime (32%) [7]. Un rapport provincial de 1999 faisait état de 82 millions de tonnes de marchandises transportées par le réseau ferroviaire québécois [8]. Malheureusement, nous n’avons pas pu trouver d’information plus récente quant au degré d’utilisation du train dans le transport des marchandises. Toutefois, on peut se fier à certains enjeux régionaux pour évaluer l’importance du transport ferroviaire. En Gaspésie, par exemple, on revendique le retour d’un train de marchandise et de passagers dans la région. Selon la Coalition des Gaspésiens pour l’avenir du train, dont les paroles ont été rapportées dans le journal Le Havre, le train en Gaspésie serait bénéfique pour l’économie première et il permettrait à la société de chemin de fer locale d’engendrer des revenus annuels de 828 000$ [9]. Le gouvernement du Québec a aussi commencé à prendre de l’initiative. Le 20 juillet dernier, il a participé à une consultation en Gaspésie où il a annoncé qu’il avait injecté 100 millions de dollars pour la réfection du chemin de fer entre Matapédia et Gaspé [10]. Malgré que la Gaspésie soit une région du Québec qui connaît ses propres besoins et spécificités, cet exemple nous permet de voir que le train, comme moyen de transport, suscite encore de l’intérêt. Quant à elle, L’APQ estime que dans le futur, le transport de marchandises par train serait augmenté au détriment du transport commercial routier, car il est plus écologique, ce qui serait bénéfique pour le pont de Québec à moyen terme [11].
Le nouveau pont idéal
Au cours des 26 années où il a vécu aux États-Unis, Michel Duguay a été témoin de la gestion du gouvernement américain quant à la question du pont Tappan Zee de New York. Ce pont a été construit sur la rivière Hudson en 1955 et on a jugé après 55 ans qu’il était en fin de vie. Après 17 ans de consultations publiques, on a décidé d’aller de l’avant avec la construction d’un nouveau pont à haubans. Selon M. Duguay, le pont à haubans est également la forme que devrait prendre le nouveau pont de Québec. « Après avoir effectué des études de faisabilité pour un pont un peu plus à l’Est de l’emplacement actuel, il faudrait commencer par construire la première phase en direction Nord et l’ouvrir à la circulation. Ensuite, il faudrait démolir le vieux pont et entamer la construction de la partie sud. Si on se fie au cas du Tappan Zee, excluant les années de consultation, on aurait un nouveau pont dans 4 ans », dit le professeur.
En ce qui a trait aux coûts, on peut difficilement déterminer à combien se chiffrerait la facture d’un nouveau pont de Québec. Toutefois, on peut se baser sur d’autres cas, comme celui du pont de Normandie au nord de la France qui traverse une étendue deux fois plus longue que celle du pont de Québec, soit plus de 2,1 kilomètres. Le pont, inauguré en 1995, a coûté au total 419 millions d’euros [12]. Pour ce qui est du nouveau pont Tappan Zee, un article du New York Times datant de 2011 a estimé ses coûts de construction à presque 4 milliards de dollars américains [13] . Toutefois, il faut souligner qu’il s’agit d’un pont beaucoup plus long que ceux de Normandie et de Québec : le pont de Québec a une longueur totale 987 mètres de long et sa portée principale est de 549 mètres de long [14]. Donc, pour un exemple plus près de cette réalité, il faut se transporter à Rabat, au Maroc, où le pont à haubans Mohammed VI, long de 950 mètres et considéré comme l’un des ponts les plus longs d’Afrique, a coûté 81 millions de $US. Il permettra la circulation de plus de 20 000 véhicules par jour [15].
Du scepticisme sur le plan politique
Si la démolition du pont de Québec est un enjeu important pour Michel Duguay, il reste que son idée ne fait pas l’unanimité dans la classe politique. Le gouvernement provincial dirigé par le Parti Libéral ne veut pas être obligé de démolir le pont. Le ministre responsable de la Capitale-Nationale, François Blais, croit qu’il est encore possible de le sauver et a déclaré à Radio-Canada le 2 mai dernier qu’il « connaissait la solution ». Sans vouloir la préciser, il soutient tout de même qu’elle passe par l’entretien du pont et la négociation avec les autres instances gouvernementales [16]. À ses côtés, le maire de Québec, Régis Labeaume, a proféré de virulentes critiques face à l’idée de démolir le pont de Québec. Il a déclaré en mars dernier que la ville de Québec serait la risée du monde si on décidait de démolir le pont [17]. Sur la rive sud, le maire de Lévis, Gilles Lehouillier, s’oppose lui-aussi, mais de manière plus farouche à la démolition du pont de Québec, la qualifiant de prématurée et jugeant l’état de la structure sécuritaire [18].
Un autre obstacle qui semble mettre un frein au projet de démolition est la valeur patrimoniale du pont de Québec. Il est considéré comme un chef d’œuvre d’ingénierie civile et a été désigné lieu historique national du Canada. Il a aussi été construit au prix de nombreux sacrifices humains, ce qui en fait un symbole de la mémoire collective. L’auteur Michel L’Hébreux, qui a écrit un bref historique du pont pour l’Encyclopédie du patrimoine culturel de l’Amérique française, souligne la conflictualité actuelle entre celles et ceux qui veulent se débarrasser du pont, et celles et ceux qui veulent lui redonner sa « gloire d’antan ». Il espère un dénouement positif pour le pont dans cette affaire, soit sa préservation comme joyau patrimonial [19].
Un autre professeur de l’Université Laval, Mario Fafard, s’oppose quant à lui à l’idée de démolir le pont de Québec. En 2015, lors d’une réunion de l’APQ, M. Fafard a déclaré être en faveur de la sauvegarde du vieux pont. Professeur en génie civil, il soutient qu’il faut utiliser les outils modernes afin de modéliser le pont, et qu’il faut faire des inspections rigoureuses sur les faiblesses du pont pour passer à l’action [20]. De son côté, L’APQ, qui avait mis l’idée de la démolition du pont de Québec sur la table auparavant, a explicité son appui à Mario Fafard dans une lettre en mars 2017 [21]. Pour le CN, la démolition n’a jamais été envisagée. En 2013, l’entreprise et le Ministère des Transports du Québec se sont entendus pour investir conjointement un montant de 95 millions de dollars sur 10 ans afin d’effectuer des travaux majeurs sur le pont [22]. Cependant, en 2014, son président, Claude Mongeau, a mentionné qu’il ne voulait pas mettre un sou de plus pour la peinture du pont alors qu’on avait annoncé une injection gouvernementale de 100 millions de dollars pour cette opération. [23] Michel Duguay a déclaré, en entretien, être consterné par le fait que les ingénieurs et ingénieures du CN refusent de divulguer les informations qu’ils et elles possèdent sur l’état du pont. Ainsi, le CN a une entente jusqu’en 2023 et semble se tenir exclusivement à celle-ci.
La CAQ a pris part au débat en évoquant son attitude favorable devant la possibilité de démolir le pont de Québec.En effet, dans une sortie publique en mars dernier où il soulignait l’importance d’un troisième lien entre Québec et Lévis, le chef caquiste François Legault a dit ne pas écarter la possibilité de démolir le pont de Québec dont il juge la sécurité précaire. Il soulève cette idée après avoir entendu les dires de l’expert belge Bruno Saverys, qui jugeait que l’état du pont était alarmant [24].
Ainsi, le projet d’un nouveau pont de Québec ne fait pas l’unanimité sur la scène politique. La valeur patrimoniale du pont et la prouesse d’ingénierie qu’il constitue semblent peser fort en faveur de sa sauvegarde. De plus, des ententes d’investissement s’échelonnant sur plusieurs années ont fait qu’il est difficile de faire volte-face dans le débat. Par contre, les doutes sur la sécurité du pont persistent et certains craignent le pire. Quoi qu’il en soit, la question des liens routiers entre Québec et Lévis est d’une importance capitale par les temps qui courent et le dossier du pont de Québec réussit toujours à s’y tailler une place.
CRÉDIT PHOTO: Louise Leclerc
[1] DUGUAY Michel (17 avril 2017). « Gestion prudente des ponts entre Québec et Lévis ». Lettre ouverte, Université Laval. La lettre m’a été fournie par le professeur, je n’ai pu la retrouver sur Internet.
[2] DUGUAY Michel (17 avril 2017). « Gestion prudente des ponts entre Québec et Lévis ». Lettre ouverte, Université Laval. La lettre m’a été fournie par le professeur, je n’ai pu la retrouver sur Internet.
[4] . DUGUAY Michel (17 avril 2017). « Gestion prudente des ponts entre Québec et Lévis ». Lettre ouverte, Université Laval. La lettre m’a été fournie par le professeur, je n’ai pu la retrouver sur Internet.
Pierre Perrault est un cinéaste québécois dont la réputation n’est plus à faire. Figure fondatrice du cinéma direct, il aura influencé un grand nombre de cinéastes d’ici et d’ailleurs. À travers son œuvre cinématographique, Perrault propose une réflexion sur le Québec de son époque. Dans À bout de patience. Pierre Perrault et la dépossession, Olivier Ducharme – docteur en philosophie, auteur et éditeur de la série « Cinéma » aux éditions Varia – s’intéresse à démontrer comment le thème de la dépossession est omniprésent dans l’œuvre de Pierre Perrault ainsi que la manière dont l’œuvre du cinéaste garde toute sa pertinence pour comprendre et penser le Québec d’aujourd’hui.
Q1. Dans votre livre, vous décrivez les pressions du système capitaliste comme la force de l’Un, c’est-à-dire comme un vecteur engendrant l’uniformisation, le désenchantement, la perte des ressources et des techniques du territoire, etc. Pour celles et ceux qui n’ont pas lu le livre, comment se manifeste cette force de l’Un dans l’œuvre de Pierre Perrault ?
R1. Perrault s’est intéressé principalement à trois communautés au cours des années 1960-1970, à commencer par celle des navigateurs et navigatrices de l’île aux Coudres avec qui il produira trois documentaires. Le dernier volet de la trilogie (Les voitures d’eau) expose le déclin de l’industrie maritime coudriloise, symbolisé par la disparition progressive des goélettes (bateau de bois servant au transport du bois de pulpe) construites directement sur l’île. Devenues inadéquates à la navigation contemporaine, les goélettes peinaient à suivre la cadence des bateaux de fer qui possédaient un pouvoir financier capable de s’adapter aux nouvelles pratiques de navigation. Le recul technologique et économique aura ainsi eu raison d’un savoir-faire traditionnel transmis de génération en génération par la population de l’île aux Coudres. Nous sommes alors devant une dépossession territoriale et économique affectant une communauté entière.
Au tournant des années 1970, Perrault amorce deux nouveaux cycles documentaires qui le mèneront à l’ouest et au nord du Québec : en Abitibi et à la Côte-Nord. En mettant les pieds en Abitibi, Perrault découvre rapidement que les terres se vident de leurs agriculteurs et agricultrices et que les rangs de campagne se transforment en cimetière où se côtoient de vieilles carcasses d’automobiles et des restes de granges et de maisons. Il cherche alors à comprendre les raisons ayant pu pousser des milliers de colons et d’agriculteurs et agricultrices à quitter leur terre. Il trace l’histoire de l’agriculture en Abitibi en racontant la venue massive de colons, quittant précipitamment la pauvreté des villes causée par la grande Crise de 1929. Par le biais des plans Gordon (fédéral) et Vautrin (provincial), chaque colon recevait un lot à défricher et un montant d’argent pour construire une première maison. Perrault montre avec gravité que l’aventure agricole abitibienne n’aura duré que quelques décennies et aura laissé démunis plusieurs agriculteurs et agricultrices déçu·e·s de ne pas pouvoir faire prospérer le potentiel des terres qu’ils avaient défrichées de peine et de misère pendant de nombreuses années. Cet échec ne s’explique pas par la mauvaise qualité des terres ou par l’incompétence des agriculteurs et agricultrices, mais bien par un changement dans le mode de production agricole. Pendant longtemps, l’agriculture québécoise s’est satisfaite d’une culture vivrière où chaque famille pouvait aspirer à vivre de manière autonome. Avec la montée d’une agriculture industrielle à laquelle le gouvernement octroyait subventions et prêts, les petit·e·s agriculteurs et agricultrices se virent marginalisé·e·s et poussé·e·s à la faillite, faute de moyens financiers pour acquérir les équipements nécessaires. Comme pour les navigateurs et navigatrices de l’île aux Coudres, les agriculteurs et agricultrices de l’Abitibi vécurent les effets d’une dépossession, aussi bien territoriale qu’économique.
À la même époque, Perrault prend part à quelques expéditions de chasse dans le territoire du Mouchouânipi (pays de la terre sans arbre), qui se situe au nord du 52e parallèle dans le Nord-du-Québec, en compagnie de deux Innus de la réserve de la Romaine (André Mark et Basile Bellefleur). Tous ensemble, ils tentent de recréer les gestes de la chasse au caribou que la communauté Innue de la Côte-Nord pratiquait de génération en génération avant de perdre l’accès à son territoire de chasse et, par le fait même, à une partie essentielle de sa culture. Les deux documentaires que Perrault rapporte de ses expéditions à la Côte-Nord (Le goût de la farine et Le pays de la terre sans arbre ou le Mouchouânipi) (dé)montrent une communauté qui peine à renouer avec sa culture ancestrale. Vivant maintenant dans des réserves avec le souvenir d’une époque lointaine caractérisée par une culture de chasse et un mode de vie nomade, les Innu·e·s se trouvent maintenant déchiré·e·s entre un passé envié et un présent qui laisse peu de chances de s’en sortir dignement. Elles et ils ont subi et subissent encore aujourd’hui les conséquences d’une triple dépossession : culturelle, territoriale et économique.
Les nombreuses dépossessions décrites à même le terrain par Perrault participent toutes d’un processus de prolétarisation dans lequel les travailleurs et travailleuses (navigateurs, navigatrices, agriculteurs, agricultrices, chasseurs et chasseuses) perdent leur indépendance et le pouvoir qu’ils possédaient jadis sur un territoire. Tout ceci contribue, selon Perrault, à entretenir un mouvement d’uniformisation culturelle dans lequel les gestes originaux posés sur un territoire précis, disparaissent au profit d’une culture où seuls comptent la rentabilité, la vitesse et le développement économique. Cet impitoyable constat n’a rien perdu de son actualité!
Q2. Le rapport aux animaux est un thème très important chez Perrault. Dans votre livre vous exposez au moins trois figures explorées par Perrault : l’animal-marchandise dans les abattoirs, le braconnage et le rapport sacré entre les Innu·e·s et le caribou. Pourriez-vous nous parler brièvement du rapport aux animaux chez Perrault?
R2. Une question qui mériterait un ouvrage entier. Des marsouins (Pour la suite du monde) aux orignaux (La bête lumineuse), en passant par les bœufs musqués (Cornouailles), les animaux détiennent dans les documentaires de Perrault, une signification qui dépasse le simple amour des bêtes. Je me suis intéressé à la question animale chez Perrault par l’entremise de la critique qu’il émet sur le traitement des animaux dans un abattoir de l’est de Montréal. Au début des années 1960, Perrault produit une série radiophonique ayant pour thème, la ville de Montréal (J’habite une ville). Dans ce cadre, il réalise une émission sur le travail effectué dans un abattoir montréalais dans laquelle il se montre extrêmement critique face à la violence faite aux animaux. Il dénonce le travail à la chaîne opéré par les travailleurs et travailleuses qui découpent la carcasse des bêtes de manière abstraite. Perrault ne critique pas, comme nous pouvons le faire aujourd’hui, la cruauté des abattoirs face aux animaux, mais plutôt la perte de la véritable signification du sacrifice animal, du sang versé et de la mort.
Lui-même chasseur, Perrault a souvent défendu cette activité comme étant le lieu où se révèle la valeur de la nourriture et du sacrifice animal. Pour étayer sa position, Perrault se référait souvent à la signification que les amérindien·ne·s accordent à l’animal, le respectant et le chassant avec parcimonie. À la différence de la chasse sportive qui se pratique dans les limites d’une pourvoirie, la chasse au caribou, longtemps pratiquée par les communautés innues, représentait une question de vie et de mort, l’animal incarnant la figure de la survie. Du point de vue d’une éthique animale, nous pouvons défendre la position de la chasse pratiquée dans un cadre de survie. Il est cependant gênant de défendre la position adoptée par Perrault, qui pratique la chasse pour son plaisir personnel. La chasse ne se justifie qu’à l’intérieur d’une culture précise et il faut s’interroger sur la pertinence pour notre culture de la pratiquer encore.
Q3. Même si Perrault met l’accent sur la dépossession, il réussit quand même à documenter la résistance – au sens de continuité dans les pratiques – envers cette même dépossession. Comment se manifeste cette résistance dans l’œuvre de Perrault ?
R3. La résistance se révèle, tout d’abord, dans la mémoire des gestes que Perrault a réussi à capter tout au long de sa vie. Les traces de la pêche aux marsouins, de la navigation des goélettes sur le fleuve Saint-Laurent, de la chasse au Mouchouânipi, de l’agriculture vivrière en Abitibi, de la grève étudiante à Moncton en 1968, Perrault les a conservées en imprimant sur la pellicule la parole et les gestes des personnes qui ont vécu ces événements. Cette mémoire survit à la disparition de ces pratiques propres aux territoires québécois, amérindien et acadien, et elle garde vivante une parole devenue obsolète en raison de la dépossession. Résister en se souvenant, en se rappelant l’existence de ceux et celles qui nous ont précédé, fait partie d’un devoir de mémoire.
Comme je l’ai déjà mentionné, la majorité des documentaires de Perrault montre le déclin de communautés incapables de survivre à la montée envahissante d’un marché économique qui écrase chaque particularité au profit d’une uniformisation culturelle. La figure par excellence de la résistance perraultienne demeure sans contredit celle d’Hauris Lalancette, tenant à bout de bras sa ferme dans un paysage déserté. Il a survécu à la désertion de la campagne abitibienne, mais à quel prix! Une résistance plutôt désespérée, proche de l’entêtement. Perrault célèbre la persévérance d’Hauris Lalancette, mais il sait également qu’elle symbolise le sacrifice d’un homme se battant seul contre tous.
Q4. L’idée du royaume est un thème qui traverse toute l’œuvre de Perrault. On sait que Perrault était nationaliste mais son nationalisme détonnait de la version classique que l’on connait au Québec. En effet, pour Perrault, le Québec devrait être constitué de plusieurs « royaumes » ce qui fait de son nationalisme un mouvement profondément décentralisé. Il en est ainsi venu à concevoir l’Abitibi mais aussi le pays Innu comme des royaumes. Peux-tu nous parler davantage de cette idée de royaume ?
R4. Le royaume demeure une notion complexe dans l’œuvre de Perrault. Elle est devenue centrale à travers la tétralogie abitibienne et l’effervescence nationaliste des années 1970. On peut la rapprocher de celle de la souveraineté qui devient incontournable à cette époque au Québec. Il faut cependant rapidement apporter des nuances. Le royaume perraultien ne peut pas se réduire à la seule sphère du politique ; il se rapporte plutôt à une continuelle quête de liberté qui passe autant par les simples gestes de la vie quotidienne que par un désir d’émancipation politique et économique. Pour saisir la portée étendue du royaume, j’aime me rapporter à ce passage tiré d’un manuscrit inédit présent dans les archives de Perrault : « D’abord, il s’agit de maîtriser la moindre chose, de la plus humble et la plus quotidienne comme le pain, le bétail, les arbres, l’eau, jusqu’à la plus sophistiquée, jusqu’à l’atome, jusqu’aux galaxies. » On le voit, l’idée de royaume en est une exigeante chez Perrault. Vivre en son royaume équivaut à posséder le territoire, les moyens de production et les instances décisionnelles. Ne possédant ni le territoire ‒ pensons aux ressources naturelles qui nous échappent au profit des multinationales ‒ ni le pouvoir économique, le Québec ne peut pas encore se vanter d’être un royaume selon Perrault.
Le royaume se rapporte finalement à la volonté d’être libres là où nous habitons. Être libre économiquement ‒ ne pas être au service de l’argent des autres ‒ politiquement ‒ pouvoir décider par soi-même ‒ et culturellement ‒ développer des manières originales de vivre : voici les conditions requises pour l’établissement d’un royaume digne de ce nom. Perrault s’intéresse très peu, pour ainsi dire jamais, à une idéalisation de la liberté. Il braque plutôt son attention sur la multitude ‒ le peuple ‒ dont l’absence de liberté se vit à même sa chair. Pour tout dire, la souveraineté politique du Québec se réalisera, selon Perrault, lorsque le peuple sera lui-même libre, lorsqu’il aura décidé de son sort.
Q5. Si Perrault s’est attardé à documenter différentes manifestations de la dépossession, son œuvre a également permis à certain·e·s de reprendre possession de leur rapport au territoire, de leur identité, etc. Je pense ici aux Innu·e·s de Unamen Shipu (La Romaine), qui affectionnent les films de Perrault puisqu’ils leur permettent de raviver certains souvenirs. L’œuvre de Perrault exerce aussi une influence sur certains musiciens, comme Fred Fortin et son groupe Gros Méné. Croyez-vous que les travaux de Perrault peuvent contribuer à obstruer le rouleau compresseur de la dépossession capitaliste?
R5. Pierre Perrault nous lègue une parole critique et un sens aigu de la liberté. La meilleure description de son travail demeure celle qu’il donne de l’artiste engagé : « L’artiste engagé (toutes formes d’engagement ici comprises sauf la partisane) est celui qui refuse les idéologies, ne propose pas de solutions mais approfondit la douleur silencieuse. Il cherche à confondre toutes les raisons et toutes les infaillibilités. Il imagine les avènements. Il légitime sa présence. Il cherche à libérer les hommes successivement. Il établit son rapport avec l’histoire. Il prend ses distances avec les puissances et il exerce sans aide sa liberté. » Fervent critique de la société de son temps, Perrault nous offre une parole qui dénonce le pouvoir économico-politique des puissant·e·s et donne voix à celles et ceux qui demeurent à l’écart. Il y a une colère chez Perrault dont nous devons nous souvenir pour mener à bien les présentes et futures batailles contre la centralisation des pouvoirs et la disparition des identités culturelles.
À bout de patience. Pierre Perrault et la dépossession d’Olivier Ducharme a été publié aux éditions Écosociété en novembre 2016.
L’auteure est présidente de la Fédération nationale des communications de la CSN.
Je suis inquiète pour l’avenir de l’information. Je suis inquiète pour la démocratie. Je suis inquiète pour les progrès qui ont marqué le dernier siècle en termes d’ouverture aux différences et d’avancées pour les droits de la personne. Les médias, les artistes et le milieu culturel ont indéniablement participé à faire connaître à la majorité des réalités méconnues et des situations d’injustices vécues par tant de personnes et de groupes opprimés et vulnérables. L’émergence, la solidité, l’abondance et la notoriété d’une presse libre et indépendante dans les pays occidentaux pendant cette période a incontestablement participé aux débats qui ont mené à l’émancipation des femmes, pour ne nommer que cet exemple probant, et à l’inclusion dans nos chartes québécoise et canadienne d’articles qui rejettent la discrimination en fonction de l’orientation sexuelle, du genre, de la race, de la religion, etc.
Cet article a été publié dans le recueil (in)visibilités médiatiques de L’Esprit libre. Il est disponible sur notre boutique en ligne ou dans plusieurs librairies indépendantes.
Je suis inquiète parce que les bases économiques qui soutiennent les médias qui nous ont tant renseignés-es, éclairés-es et informés-es sur le monde sont fragilisées au point où le tiers des emplois dans la presse écrite a disparu en cinq ans (de 2010 à 2015), que la télévision traditionnelle et généraliste a amorcé un déclin qui entraîne de nombreuses restructurations et pertes d’emplois, et que la plupart des radios ont depuis longtemps délaissé ou rationalisé leurs vaillantes salles de nouvelles afin de diminuer leurs coûts de production.
Un événement inédit au Québec s’est produit au printemps dernier. La Fédération nationale des communications (FNC-CSN) a organisé en partenariat avec la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ), le Conseil de presse du Québec (CPQ) et le Centre d’études sur les médias de l’Université Laval (CEM), un colloque qui a réuni dans une même salle des patrons-nes de presse, des journalistes, des syndicalistes, des chercheurs et chercheuses en journalisme et en communication, des étudiants-es et même des représentants-es du gouvernement afin de faire le point sur la situation et de discuter de pistes de solutions. Au terme de ce colloque, dans les semaines et les mois qui ont suivi, plusieurs voix, incluant celles de dirigeants-es de syndicats et d’entreprises réputées, ont réclamé des gouvernements provincial et fédéral des allégements fiscaux afin de permettre aux entreprises de la presse écrite de se sortir la tête de l’eau. Jamais de telles démarches n’ont été faites par le passé, car la presse écrite a toujours été jalouse de son indépendance face aux pouvoirs publics. Entendez-vous le signal d’alarme?
Je suis inquiète, car l’information a perdu une grande part de sa valeur commerciale et que, jusqu’à aujourd’hui, ni les gouvernements, ni les annonceurs, ni le public ne semblent massivement disposés à préserver leurs organes de presse. En fait, je ne crois pas que nous soyons tous et toutes pleinement conscients-es de la valeur du service public que ces derniers garantissent en surveillant les pouvoirs officiels (exécutif, législatif et judiciaire). Par conséquent, je m’inquiète pour l’avenir de l’information, pour la démocratie et pour les avancées sociales et humaines, car dans l’obscurité et le silence, l’imputabilité n’existe pas.
À la défense de nos médias d’information
Nos médias ne sont pas parfaits et ne l’ont jamais été. Sont-ils équitables dans leur façon de couvrir des sujets qui touchent certaines minorités? Engagent-ils suffisamment de personnel représentatif de la diversité de nos communautés? Accordent-ils la parole autant aux plus démunis-es et vulnérables de nos sociétés qu’aux élites? Sont-ils toujours justes dans leur façon de traiter des sujets explosifs ou accordent-ils plus d’importance aux points de vue qui semblent partagés par la majorité de leur public et qui plaisent aux annonceurs? À mon avis, il est sain de se poser ces questions et de tenter d’y répondre (ce que je ne me risquerai pas à faire dans le cadre de cet article). Cependant, quelques notions sont à considérer avant toute chose.
Tout d’abord, on ne peut imposer à un seul média, aussi grand et réputé soit-il, le fardeau de représenter toutes les réalités, tous les points de vue et toutes les opinions imaginables. Le plus grand danger qui guette une presse libre et indépendante est le monopole et la concentration entre trop peu de mains de nos organes d’information. La pluralité des sources d’information et la diversité des voix sont essentielles pour que les médias se complètent, se défient, se regardent, se critiquent. Avec l’addition des sources, le public peut se faire une idée globale du monde qui l’entoure plutôt que de ne connaître que la vision d’un seul média ou d’un-e unique journaliste qui présente des sujets choisis et abordés selon ses valeurs, ses idées, ses critères. Une lanterne isolée n’éclaire qu’une petite partie à la fois d’une vaste chambre. Un ensemble de lanternes peut illuminer la pièce tout entière et permettre d’y découvrir tout ce qui s’y trouve.
Ensuite, la capacité d’un média de couvrir en profondeur l’actualité, de chercher la vérité même lorsqu’elle est habilement camouflée par de puissants intérêts ou qu’elle requiert des semaines d’enquêtes pour être découverte, de s’intéresser à la fois à ce qui est près et loin de nous, d’amener à notre attention des réalités qui nous sont totalement étrangères, dépend autant de sa solidité financière que de la volonté des propriétaires et de ses artisans-es. Produire de l’information de qualité coûte cher.
L’industrie de l’information, depuis sa naissance, a évolué vers une presse professionnelle, avec de rigoureux critères journalistiques, des codes de déontologie contraignants, des formations spécifiques à la profession. Le Québec s’est même doté d’un tribunal d’honneur, le Conseil de presse du Québec, qui reçoit les plaintes du public sur la couverture journalistique, et d’organismes de réglementation tels que le CRTC. Comme société, nous nous sommes donné des médias publics, privés, communautaires, scientifiques, spécialisés, de niches, etc. En somme, malgré l’opinion qu’on peut avoir d’un média ou d’un autre, nous avons un univers médiatique de grande valeur, crédible et varié qu’il nous est permis de critiquer et dont nous pouvons exiger ce qu’il y a de mieux.
Cet univers médiatique est devenu possible entre autres parce que l’information avait une valeur commerciale. Concrètement, les médias produisent de l’information et l’offrent à un public. Les médias vendent ensuite aux annonceurs du temps d’attention de leurs lecteurs-trices aux entreprises. Ces annonceurs paient d’ailleurs beaucoup d’argent pour annoncer leurs produits et services à ce public, dont l’esprit est disponible grâce à l’intérêt suscité par la nouvelle. En puisant leurs revenus de deux principales sources, soit les abonnements et la publicité, tant que cela a été rentable, les médias ont pu se constituer des salles de nouvelles remplies de journalistes, de professionnels-les de l’information et de nombreux autres types d’employés-es qui, grâce à leurs conditions de travail décentes, ont pu consacrer leur carrière professionnelle à creuser et à raconter des histoires d’intérêt public.
À cette étape-ci, il m’est nécessaire de rappeler que le métier de journaliste n’a pas toujours été glorieux. Au tout début, la paie était tellement maigre que nombre de « nouvellistes » (on les appelait comme cela à l’époque) arrondissaient leur fin de mois en acceptant des enveloppes brunes d’entreprises, de politiciens ou autres, pour rédiger des papiers favorables. Ou encore, elles et ils occupaient d’autres emplois qui pouvaient miner leur indépendance et n’accordaient pas autant de temps et d’énergie à fouiller des histoires. Pour les femmes, dès qu’elles se mariaient, elles devaient quitter leur travail qui, de toute façon, les avait confinées à la presse dite « féminine ». Par exemple, on pouvait leur demander de rédiger un texte sur le nouveau modèle de malaxeur! De plus, les journalistes étaient soumis-es à l’arbitraire du patron qui, parfois, brandissait des menaces de congédiement pour orienter les articles et les sujets selon ses propres intérêts.
Exaspérés-es de vivre dans la précarité et de voir leur autonomie professionnelle constamment sous pression, les journalistes se sont organisés-es en syndicats. Au fil d’épiques luttes syndicales teintées à l’occasion de violences, de grèves et de lockouts, elles et ils ont peu à peu réussi à améliorer leurs conditions de travail et leurs clauses professionnelles afin de protéger leur indépendance et l’éthique journalistique. Ce fut le cas pour les journalistes syndiqués-es, à tout le moins, puisque la situation est tout à fait déplorable pour une large majorité de pigistes, contractuels-les et journalistes indépendants-es, dont les tarifs au feuillet ont cessé d’augmenter depuis plus de 30 ans, alors que le coût de la vie, lui, grimpe toujours. Cela est sans parler de leurs droits d’auteur-e et moraux qu’elles et ils sont de plus en plus contraints-es de céder aux employeurs et employeuses, les privant ainsi des recettes de leurs œuvres. Il est d’ailleurs grand temps que le gouvernement accède à la demande de l’Association des journalistes indépendants du Québec (AJIQ), soit de les doter d’une loi similaire à celle sur le Statut de l’artiste qui leur permettrait de négocier des conditions de pratiques minimales et décentes.
Aujourd’hui, ces gains qui ont permis aux médias d’exister et d’être viables sont de plus en plus menacés. Avec l’avènement d’Internet, des réseaux sociaux, des moteurs de recherche et autres plateformes de diffusion, le public s’est habitué à trouver de tout gratuitement. Il est donc de moins en moins enclin à payer pour être informé. Du côté des annonceurs, l’univers numérique a provoqué l’éclatement des possibilités publicitaires et ils peuvent aujourd’hui rejoindre leur clientèle sur d’autres plateformes efficaces et économiques.
En effet, les Facebook, Google, Twitter et autres géants mondiaux du Web, américains pour la plupart, ont développé des outils très précis pour aider les annonceurs à cibler et à rejoindre leur clientèle. Ces compagnies ne développent aucun contenu (ou presque pas et encore moins en matière d’information), ne connaissent aucune frontière physique géographique et possèdent une structure de coût d’exploitation minime par rapport au potentiel de revenus. Elles ont fait chuter dramatiquement le coût de la publicité en offrant des prix avec lesquels les médias traditionnels ne peuvent rivaliser, eux qui sont limités par la taille de leur marché et par leurs coûts de production très élevés. Donc non seulement ces applications reproduisent-elles gratuitement le contenu produit à grands frais par d’autres, mais en plus, elles empochent le pactole en termes de revenus publicitaires. Pour ajouter à la problématique de l’argent que ces compagnies engrangent chez nous, elles n’en redonnent à peu près pas à nos communautés, car elles emploient peu de gens chez nous, ne retournent pratiquement aucune taxe et ne paient aucun impôt.
Ceci étant dit, on n’arrêtera pas le progrès! Les médias doivent composer avec cette réalité contemporaine et ils doivent trouver des solutions. Rien n’indique cependant que la majorité d’entre eux sont à l’aube de trouver une nouvelle façon de rentabiliser leurs activités. Certains expérimentent de nouveaux modèles, mais aucune nouvelle source de revenus n’a été mise en place. Au contraire, certains médias dépendent aujourd’hui plus que jamais des revenus publicitaires ayant rendu leur contenu gratuit, et d’autres, ayant de moins en moins d’annonceurs, dépendent de plus en plus de la générosité de leur public prêt à payer pour être abonné ou à faire des dons de charité.
C’est ainsi que depuis au moins deux décennies, nous assistons à des rondes de restructurations, à des ventes, à des rachats, à des mises à pied, à des reculs dans les conditions de travail, à la précarisation des emplois, à la disparition de certains métiers et de certaines expertises. Certains médias en sont désormais à l’étape de fermeture. Dernièrement, nous avons vu disparaître au Québec des médias régionaux, plusieurs médias communautaires, spécialisés et de niches. Pensons au Canal Argent du Groupe TVA, la seule chaîne spécialisée en économie, ou encore à plusieurs journaux hebdomadaires qui ont fermé leurs portes à la suite du rachat par Transcontinental des propriétés de Québecor, etc. Jusqu’ici, nos gros piliers ont été épargnés, mais pour combien de temps encore si rien ne change? Et qu’en est-il de la diversité avec la disparition de voix alternatives?
On me dira que la nature a horreur du vide et que de l’hypothétique mort de nos médias traditionnels naîtra autre chose. Cette autre chose m’effraie. Les médias se sont structurés ainsi car ils doivent avoir les reins solides pour exposer les côtés les plus sombres de nos sociétés, et parfois les plus lumineux, et ainsi les faire évoluer. Parler librement demande une indépendance économique et une capacité à se défendre devant les tribunaux en cas de poursuite. (Pensons par exemple à la publication satirique Le Journal de Mourreal qui est impuissant pour se défendre face à l’empire Québecor.) Ce ne sont pas les GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) qui feront ce travail. Ce n’est pas leur mission. De toute manière, voudrait-on confier à des entreprises américaines le soin de nous informer chez nous?
Ce n’est pas non plus le public qui « s’auto-informera », car malgré les nombreuses occasions pour la population générale de s’exprimer et de se raconter sur le Web, il ne peut remplacer le travail d’un-e journaliste qui y consacre sa vie professionnelle. Qui a le temps, l’argent et l’énergie nécessaires pour débusquer et mettre à jour les grands scandales de notre époque? Bien que certains événements ponctuels peuvent être rapportés par les membres du public et que cela a certes une valeur informative, seuls des médias de masse avec d’importantes ressources économiques ont pu, par exemple, enquêter sur la corruption et la collusion dans le monde de la construction et ont forcé le gouvernement à mettre sur pied la Commission Charbonneau. D’autant plus que comme ces médias monopolisent en grande partie l’espace médiatique, ces informations cruciales pour la vie démocratique risquent de demeurer dans l’ombre si elles étaient révélées par de petits médias. En ce sens, le rôle des médias est sans doute appelé à changer et à aller toujours plus vers l’enquête et l’analyse plutôt que le scoop ou l’événementiel, mais encore une fois, cela coûte cher. Il est paradoxal de constater que la tendance actuelle est plutôt à l’inverse car les médias cherchent encore le scoop et le sensationnel pour obtenir le plus de clics possibles.
Je mentionnais plus tôt l’importance de la pluralité des voix. Si peu s’indignent des fermetures récentes de médias, je me dois de rappeler qu’à chaque fois que l’un d’entre eux s’éteint, ce sont des histoires qui ne seront jamais racontées. C’est une portion de la réalité qui ne sera jamais connue par d’autres que celles et ceux qui la vivent. C’est une prise de conscience collective d’une injustice, une réparation et un changement qui n’auront pas lieu. Bref, c’est un brin de démocratie qui s’envole.
Le salut par les réseaux sociaux et Internet?
Les plus récentes études démontrent que les citoyens-nes trouvent de plus en plus leurs informations en ligne, sur les réseaux sociaux et les moteurs de recherches. Les statistiques indiquent que les jeunes particulièrement ont adopté massivement ces habitudes de consommation. Analysons un peu plus ce que cela veut dire.
D’une part, l’information qui se retrouve sur ces réseaux est en majeure partie celle produite par nos médias traditionnels et c’est encore à cette information que le public fait le plus confiance. Même s’ils la découvrent sur d’autres plateformes, les gens se réfèrent encore aux marques qu’ils respectent. Par contre, les études démontrent également que sur ces réseaux, les gens distinguent difficilement l’information véritable des rumeurs, opinions, commentaires, parodies, publicités ou contenus commandités. Cela attise peut-être un certain cynisme ou scepticisme envers les médias.
D’autre part, l’information qui est présentée aux usagères et aux usagers de ces réseaux sociaux apparaît sur les fils d’actualité à la suite d’algorithmes programmés par ces géants du Web. En plus d’être la plupart du temps secrets ou sinon incompréhensibles pour le commun des mortels, ces algorithmes existent non pas pour servir l’intérêt public, mais d’abord et avant tout pour servir l’intérêt commercial de ces entreprises. Grâce aux données que ces applications accumulent sur leurs usagères et usagers, elles peuvent cerner de façon toujours plus précise leurs intérêts, leurs habitudes de consommation, de vie et d’information et les gaver toujours plus de ce qui les intéresse déjà.
En effet, les médias sociaux servent à conforter les gens et non pas à les exposer à des choses qu’ils ne connaissent pas ou qui les amèneraient à remettre leurs croyances en question. Le terme le dit : réseaux sociaux. Donc des endroits qu’on choisit pour socialiser, pour être entre amis-es. Ce ne sont pas des médias d’information avec des règles et une mission démocratique. Si les médias traditionnels ont réussi à exposer des masses à des réalités particulières, on peut douter que les réseaux sociaux remplissent cette fonction parce que leur objectif est avant tout d’être rentables financièrement; leur mission n’est pas reliée à informer les utilisatrices et utilisateurs.
En plus de poser de sérieux défis aux concepts de vie privée et de sécurité, on est en droit de se demander jusqu’à quel degré ces réseaux sociaux participent à la polarisation des idées. Alors que de plus en plus de gens disent s’informer uniquement par les réseaux sociaux dont les algorithmes ne favorisent pas la diversité des points de vue, on voit actuellement de grandes portions de la population s’ancrer dans leurs positions. Sans oublier que n’importe qui dit à peu près n’importe quoi sur ces plateformes. La liberté d’expression à son meilleur et à son pire.
Des pistes de solution?
D’immenses efforts doivent être mis du côté de l’éducation populaire et une importante mobilisation de l’industrie médiatique est à bâtir. Les médias d’information doivent mieux expliquer, défendre et promouvoir leur rôle. Les journalistes doivent constamment rappeler l’importance de leur travail et démontrer en quoi il est à la base de nos sociétés modernes. Nous ne pouvons présumer que tous et toutes sont familières et familiers avec ces concepts et nous avons trop à perdre du déclin de nos médias. À la modestie doit substituer la fierté de participer à rendre nos sociétés plus aptes à faire des choix collectifs éclairés.
De surcroît, la population doit mieux connaître le fonctionnement des réseaux sociaux et le rôle des algorithmes. Elle doit être en mesure de distinguer le vrai du faux, de savoir que ce qu’elle voit sur ses fils d’actualité n’est qu’une petite partie du monde, qu’une facette d’elle-même et de son environnement immédiat. Le milieu scolaire a certainement un rôle à jouer là-dedans. L’école sert aussi à former des citoyens-nes capables de comprendre la société dans laquelle elles et ils évoluent, pas seulement des travailleuses et des travailleurs. Les médias d’information devraient faire partie des outils intégrés au cursus scolaire. Il devrait également y avoir une formation de base sur le rôle des médias et sur leur fonctionnement pour que les élèves puissent s’en servir pour élargir leur apprentissage, développer l’habitude de s’informer chez les professionnels-les de l’information, et former leur esprit critique par rapport à ce qui est rapporté.
Les médias ont aussi la responsabilité de trouver leur place dans l’univers numérique. Ils doivent se réinventer pour aller rejoindre leur public là où il se trouve, tout en préservant ce qui fait d’eux des références respectées. En quelque sorte, ils ont la difficile mission de trouver la recette entre la flexibilité technologique des nouvelles entreprises du Web tout en préservant les principes, l’éthique et la rigueur des médias traditionnels. Pas évident quand l’information n’a plus la valeur commerciale pour attirer les revenus qu’elle a eus par le passé.
En ce sens, je crois que les médias doivent apprendre à travailler ensemble, et vite, pour assurer leur avenir, car les développements technologiques nécessitent d’importants investissements qui ne sont pas à la portée de tous et de toutes. Si chacun de son côté continue d’engloutir des sommes colossales dans la conception de nouvelles applications et plateformes, que reste-t-il pour le contenu? Je pense que si les médias doivent mettre en commun quelques ressources pour s’entraider, c’est sur la technologie, la distribution numérique de leurs contenus. Qu’arrivera-t-il lors de la prochaine grande avancée technologique? Qui aura les moyens de faire un nouveau La Presse+ en réalité virtuelle par exemple?
Les gouvernements doivent aussi agir et sans tarder. Comme ils l’ont fait par le passé pour favoriser l’émergence d’une culture québécoise et canadienne, ils doivent mettre en place des mesures fiscales et réglementaires qui permettront à nos industries de survivre malgré la forte compétition mondiale. Ils ont entre les mains plusieurs pistes de solution qui leur ont été présentées par nombre de joueurs de l’industrie. La FNC-CSN a soumis plusieurs mémoires et études qui démontrent que des mesures fiscales transitoires qui garantissent la séparation entre l’État et les médias sont nécessaires. La plus importante consisterait en la mise en place d’un crédit d’impôt sur la masse salariale. Cela permettrait aux entreprises de maintenir leurs effectifs et peut-être même de les augmenter.
Nos gouvernements ont aussi le pouvoir de dompter les géants du Web qui ne participent en rien à l’économie de notre pays et qui ne contribuent aucunement au foisonnement de notre industrie. Il s’agit d’avantages fiscaux illégaux dont ne bénéficie pas notre industrie qui, elle, paie ses taxes, ses impôts et qui est fortement réglementée. Comment pouvons-nous espérer sauver nos entreprises dans ce contexte ?
Enfin, une grande part de la solution est entre les mains du public. L’information n’est pas gratuite. Si on ne paie plus au moyen des abonnements ou encore par l’achat de publicité dans nos médias locaux, alors, il faudra accepter de payer autrement, que ce soit par le biais de taxes ou de redevances. C’est le coût d’une société démocratique. Un pays sans médias, sans information produite par des sources indépendantes, est une dictature.
Comme je l’ai mentionné d’entrée de jeu, on doit se questionner sur la représentation et la place des groupes et des idées minoritaires dans les médias de masse, mais ce qui participe en quelque sorte à une plus grande variété dans nos médias est la pluralité des voix. Alors que notre industrie est grandement fragilisée, que les signaux d’alarme ont été lancés, que des solutions ont été proposées, je suis inquiète du manque d’empressement à les mettre en place. Je suis inquiète pour notre ouverture sur le monde. Je suis inquiète pour la place au débat, pour l’exposition aux idées contraires. Je suis inquiète pour nos droits acquis et pour les injustices qui restent à dénoncer. Je suis inquiète pour l’avenir de l’information. Je suis inquiète pour notre démocratie.