Sénégal : fallait-il l’arrestation d’un homme politique pour savoir que le pays est en crise?

Sénégal : fallait-il l’arrestation d’un homme politique pour savoir que le pays est en crise?

Par Hermann Habib-Kibangou

Né le 15 juillet 1974 à Thiès, Ousmane Sonko est un homme politique sénégalais. Expert fiscal sorti de l’École nationale d’administration (ENA), il intègre la fonction publique en 2001, comme Inspecteur principal des Impôts et des Domaines. Après plusieurs années de travail, il se voit radié de l’administration publique par le décret N°2016-1239 de l’actuel président Macky Sall. Motif : « manquement au droit de réserve ». Il lui est en effet reproché de critiquer le gouvernement et d’accuser l’État sénégalais d’anomalies fiscales et budgétaires. Ces critiques sont mal perçues par le pouvoir en place. Grâce à un discours antisystème, Sonko arrive à séduire la jeunesse sénégalaise ce qui lui vaut la troisième place lors des élections présidentielles de février 2019. Considéré comme l’étoile montantei de la politique sénégalaise, il se présente comme un révolutionnaire. Deux ans après son exploit, l’homme politique, député depuis 2017, auteur de deux ouvrages, dont Solutions pour un Sénégal nouveau (2018) et Pétrole et gaz au Sénégal (2017), fait l’objet d’accusations de viols et de menaces de mort.

La date du 5 mars 2021 marquera sans doute d’une empreinte indélébile les annales de la politique sénégalaise pour ce qui est désormais connu comme « l’affaire Sonko ». Du nom du jeune parlementaire casamançais, leader du parti des Patriotes du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité (PASTEF), arrêté quarante-huit heures plus tôt.

Tout commence en début février 2021, lorsque le principal opposant à l’actuel chef d’État sénégalais fait l’objet d’une plainte de la part d’une employée d’un salon de massage qui l’accuse de viols et de menaces de mort. L’homme politique se rendait dans ce salon de massage pour y soulager ses maux de dos. Aussitôt rendues publiques, ces accusations vont prendre une proportion assez étonnante, voire inquiétante pour l’accusé : le 26 février 2021, il voit son immunité parlementaire être levée par l’Assemblée nationale.

Les causes « floues » d’une arrestation

Le 3 mars 2021, l’homme de quarante-six ans est mis en garde à vue. Si au départ, il ne voulait pas se rendre au commissariat pour répondre aux faits qui lui sont reprochés, il va par la suite changer d’avis. En route pour le Tribunal – accompagné de ses partisans – pour répondre aux deux premières accusations portées contre lui, Ousmane Sonko est mis aux arrêts pour deux nouvelles accusations : « trouble à l’ordre public » et « participation à une manifestation non autorisée ». Du point de vue de l’opposant incriminé, ces accusations semblent injustifiées, d’autant plus qu’aucun incident n’avait été signalé ce 3 mars 2021. De l’avis des forces de l’ordre, la présence des manifestants qui accompagnaient leur leader perturbait la circulation. L’affaire, qui était au départ privée, va devenir une affaire publique. Mais si un homme politique, où qu’il soit, quel qu’il soit, a droit à une vie privée, où peut-on situer la frontière entre sa vie privée et sa vie d’acteur politique? Telle est la question que l’on peut se poser au regard des causes de l’arrestation d’Ousmane Sonko.

La prolongation de la garde à vue

Après deux jours passés au commissariat, Sonko voit sa mise en garde à vue prolongée. Nous sommes le 5 mars 2021. Cette arrestation prolongée est à l’origine des manifestations et des affrontements entre les jeunes et les forces de l’ordre; avec malheureusement des pertes en vies humaines. Il reçoit le soutien du front de l’opposition qui comprend des partis politiques et des mouvements de la société civileii. Pour l’accusé, sorti troisième lors de la présidentielle de 2019, il n’y a pas l’ombre d’un doute que c’est le président sénégalais qui est derrière cette affaire et qui veut l’écarter de la présidentielle de 2024, comme cela a été le cas, avant lui, avec les opposants Karim Wadeiii (fils de l’ancien président Abdoulaye Wade) et Khalifa Salliv (ancien maire de Dakar). Il sied de signaler que des manifestations d’une telle ampleur remontent à juin 2011, lorsque le président Wade ambitionnait de réviser la Constitution dans le but de promouvoir son fils Karim au poste de Président de la République. Résultat : face à la pression populaire, il renonça à son projet et évita au pays de sombrer dans la violence et le chaos. Quant à Ousmane Sonko, il sera libéré après cinq jours de détention. Sa libération était la condition avancée par les manifestants pour mettre un terme aux violences. À sa sortie de détention, bien que resté sous contrôle judiciaire, il demande à ses partisans de poursuivre la « mobilisation pacifiquement ». De son côté, le chef de l’État, Macky Sall, sort de son mutisme après trois jours de manifestations, appelant ses concitoyen·ne·s au calme et à la sérénité. « Taisons nos rancœurs et évitons la logique de l’affrontement qui mène au pire »v, renchérit-il, dans son adresse à la nation. Aussi n’a-t-il pas hésité d’alléger le couvre-feu de minuit à cinq heures du matin, de promettre l’aide de l’État aux familles endeuillées et de faciliter l’accès aux soins des personnes blessées. Si les raisons des émeutes de 2011 sont connues, à savoir le projet de modification de la Constitution et le népotisme, celles de 2021 soulèvent toutefois des interrogations et cachent quelques zones d’ombre.

Des questions persistantes et des zones d’ombre

L’analyse de la situation sociopolitique au Sénégal donne lieu à certaines questions : comment l’accusation de viols présumés d’un leader politique peut-elle justifier ce que le monde entier a vu, à savoir : les manifestations violentes, les pillages de structures commerciales d’enseignes françaises ou d’organes de presse proches du pouvoir, la suspension de chaînes de télévision (proches de l’opposition?) ayant fait circuler des images desdites manifestations, la perturbation des réseaux sociaux, l’interdiction de la circulation des deux-roues motorisés, et le décès d’une dizaine de personnes, dans un pays démocratique, alors qu’on se serait attendu à voir ici et là des mouvements de condamnation de viols présumés? En outre, qu’est-ce qui justifie l’arrestation d’Ousmane Sonko, alors qu’il se rendait, quoique accompagné par ses partisans, à la convocation d’un juge d’instruction pour les faits qui lui sont reprochés? De même, pourquoi accuser ensuite de « trouble à l’ordre public » et de « participation à une manifestation non autorisée » un opposant qui se rend au tribunal? Dans la même perspective, pourquoi le nom de la supposée victime est-il resté secret pendant plusieurs semaines?

Ces interrogations sont l’expression d’une situation complexe aux allures d’un film de police « Made in Senegal », tant les zones d’ombre sont nombreuses et persistantes. Nous en retenons principalement trois. Primo, le nom de la supposée victime, à l’origine de la plainte, a été dévoilé au grand public seulement après des pertes humaines et matérielles. Y aurait-il une raison sur le plan juridique qui empêcherait de révéler au grand public l’identité d’une plaignante, fût-elle une adulte? Secundo, l’affaire Sonko laisse planer un doute, quant à la forme, sur les éventuels mobiles cachés. Ces mobiles sont visibles et lisibles dans les manifestations et les affrontements entre les partisans de Sonko (y compris des jeunes militants appartenant à d’autres formations politiques) et les forces de maintien de l’ordre du Sénégal. Tertio, une autre zone d’ombre non moins importante est celle qui concerne les circonstances ayant conduit à la rapide levée de l’immunité du parlementaire, de surcroit opposant principal au régime. On pourrait ajouter que les associations féministes ou le collectif des droits des femmes sénégalaises ne se sont pas assez fait entendre, même si elles ont mis en garde la classe politique sénégalaise contre « une inégalité de traitement ».

Cette situation, toutes proportions gardées, rappelle l’affaire du Sofitel de New York où l’on voit un homme politique accusé de viol par une femme de chambre. Elle a opposé l’ancien directeur du Fonds Monétaire International (FMI) Dominique Strauss-Khan à l’ex-femme de chambre Nafissatou Diallo, en mai 2011. Sur le fond comme sur la forme, les deux situations se ressemblent, mais à l’envers, pourrait-on dire. Pour le Sofitel de New York, l’accusatrice parle à visage découvert, alors que pour l’affaire du salon de massage de Dakar, l’accusatrice est restée anonyme du début à la fin des émeutes. Sur le fond, il s’agit dans les deux cas d’une accusation de viol portée par deux femmes (presque inconnues du grand public) contre deux hommes politiques qui cherchent à briguer la magistrature suprême dans leurs pays respectifs. Si dans l’affaire opposant Dominique Strauss-Khan à Nafissatou Diallo, il y a eu accord entre les deux parties (accord dont les termes restent confidentiels même si l’accusé nie les accusations de viol), dans celle opposant Sonko à la femme dont le nom était jusque-là inconnu, Adji Sarr, puisque c’est d’elle qu’il s’agit, il n’y a pas eu de confrontation, à notre connaissance, entre l’accusatrice et l’accusé.

Les réponses et les non-réponses à ces questions portent à croire que la gestion dont « l’affaire Sonko » a été l’objet relève davantage de la sphère politique que de la vie privée. La preuve : les réactions violentes de la part des jeunes qui ont secoué le pays, et qui ont cessé avec la libération de l’opposant inculpé, montrent d’une part l’image d’un pays en crise. D’autre part, suite à l’affaire Sonko, la Tribune,vi rédigée par le collectif d’intellectuels, entrepreneurs ou responsables associatifs sénégalais, est la preuve que le pays de la Teranga (l’hospitalité) qu’est le Sénégal vit une crise aux multiples facettes. « L’affaire Sonko » a été sans doute la goutte d’eau qui a fait déborder le vase.

Ce que cache la violence des jeunes

Comme il a été dit plus haut, on se serait attendu à des manifestations de dénonciation de viols de femmes ou encore de rassemblements pour l’égalité de traitement entre les hommes et les femmes. Curieusement, la capitale Dakar et d’autres villes du pays ont vu des jeunes se livrer à des actes dignes d’une guérilla urbaine, après cinq jours de garde à vue de l’opposant Ousmane Sonko. Conséquences : cinq à onze personnes tuées, des organes de presse détruits, la vie quotidienne tournée au ralenti, menaçant ainsi la stabilité nationale.

Mais que cache une telle violence? Selon un documentaire de Sarah Sakho et Elimane Ndaovii, les jeunes du Sénégal souffrent de plusieurs problèmes parmi lesquels la précarité, le manque d’emploi, l’inadéquation entre la formation et les besoins du marché du travail, l’injustice sociale et économique, etc. Ces maux déjà présents ont été aggravés par la pandémie de COVID-19, conduisant à leur paroxysme le malaise déjà présent chez les jeunes. À ces maux s’ajoutent ceux d’ordre continental, comme la sortie du franc CFA (considérée comme une monnaie coloniale) et son corollaire, qui est l’indépendance économique des pays qui partagent le franc CFA, etc.

En somme, c’est le refus d’un système politique qui est remis en cause. Ousmane Sonko, par son discours antisystème, arrive à séduire cette jeunesse sénégalaise. C’est sans doute dans ce contexte que ces paroles de l’économiste togolais prennent toute leur signification :

« Aujourd’hui, écrit-il, ce sont les jeunes qui se sont emparés du sujet, dans des manifestations, des échanges sur les réseaux sociaux, etc. Le Printemps africain se lève et ce sont les peuples qui aujourd’hui, harassés par des gouvernements autoritaires et corrompus, par des conditions de vie indécentes, aspirent à ce sursaut démocratique. Et dans les démocraties – même si les démagogues sont légion – c’est le peuple qui est souverain. L’actuel président français a affirmé il y a peu que la démocratie, ce n’est pas la rue; mais, dans les pays où la parole est trop souvent confisquée, celle-ci est un baromètre d’opinion que l’on ne peut négliger », dixit Kako Nubukpoviii.

Des paroles qui trouvent un écho plus vaste dans la tribune des intellectuel·le·s sénégalais·es qui, ayant mal à leur pays, ont dans une analyse fort intéressante donné suite aux émeutes du 5  mars 2021.

Le diagnostic des citoyen·ne·s responsables

Dans leur tribuneix publiée par Jeune Afrique le 15 mars 2021, ces journalistes, entrepreneur·e·s ou responsables associatifs « mettent des mots à la place des maux » pour reprendre l’expression de Françoise Dolto, en donnant un visage à la crise que traverse leur pays. « La crise actuelle, écrivent-ils, est le résultat d’un échec collectif à bâtir, depuis des décennies, une démocratie qui transcende les échéances électorales et les institutions nationales […] ». Pour sortir de cette crise nationale dont l’affaire Sonkox n’est qu’un des corollaires, ils proposent cinq mesures qu’ils qualifient d’audacieuses. La première mesure porte sur la nomination, à la tête des ministères de la Justice et de l’Intérieur, de personnalités issues de la société civile pour l’élaboration de réformes ambitieuses. La deuxième propose de mettre un terme aux institutions budgétivores comme le Conseil économique et environnemental (CESE) et le Haut Conseil des collectivités territoriales (HCCT) qui devraient être remplacés par un Conseil d’orientation de la jeunesse pour écouter les jeunes, dialoguer pour la mise en place de recommandations stratégiques. La troisième mesure vise la mise en place d’un référendum d’initiative partagée pour permettre aux député·e·s minoritaires d’avoir le soutien d’une partie de la population afin de permettre aux premiers de « soumettre des propositions, en matière d’organisation des pouvoirs publics et de réformes de la politique économique, sociale et environnementale ». La quatrième mesure porte sur la révision du mode de gestion du budget de l’État alors que la dernière vise l’établissement d’un cadre national de soutien au développement inclusif des villes intermédiaires et zones rurales.

Ces mesures, à n’en pas douter, peuvent sortir le Sénégal de la crise qui la menace, à la seule condition qu’elles soient prises en considération par les dirigeant·e·s actuel·le·s et à venir. Il en va de l’avenir du pays et surtout de l’amélioration des conditions de vie de la population.

Que conclure?

Les mesures louables avancées par ce collectif sont un signe fort qui montre où se situe le mal sénégalais, si mal il y a. En effet, l’ampleur prise par l’affaire Sonko, tout comme les conséquences que cela a provoqué, a montré l’image d’un Sénégal en profonde crise. L’affaire serait sans doute passée inaperçue si le régime en place s’était montré plus discret. Malheureusement, en voulant profiter de s’attaquer à celui qui est désormais considéré par les jeunes comme un modèle, le régime sénégalais a montré ses propres failles et ses propres limites, se mettant ainsi à dos son propre peuple, avec malheureusement la perte de cinq à onze vies humaines. Si ce régime avait réussi, pour une raison ou une autre, à mettre à l’écart des opposants comme Karim Wade ou Khalifa Sall, il n’a pas pu le faire (du moins pour l’instant), avec Ousmane Sonko. Si pour les deux premiers opposants, les accusations étaient basées sur leur gestion de la chose publique, pour le dernier, il est davantage question d’un cas de vie privée. Et si aujourd’hui, l’accusatrice affirme être enceinte de l’homme politique, ses propos donnent tout de même à penser. « Si Ousmane Sonko n’a jamais couché avec moi, dit-elle, qu’il le jure sur le Coran. »xi Finalement, y a-t-il anguille sous roche ou pas? S’agit-il d’une affaire de viol ou d’un consentement, voire d’une histoire de cœur qui aurait mal tourné? Du point de vue de la sphère privée, une chose est sûre : seuls les protagonistes savent du fond de leur cœur ce qui s’est réellement passé. Du point de vue de la sphère publique, on se demande s’il y a eu manipulation ou pas, tout en déplorant la dizaine de morts et les pertes matérielles. Avoir un point de vue tranché sur cette affaire demandera certainement aux un·e·s et aux autres de préciser leur point de départ ou d’arrivée (sphère privée ou sphère publique?). D’autres auront un avis qui regroupe, peut-être, les deux sphères. Toujours est-il que l’enjeu est de taille. Au final, il s’agit avant tout de l’avenir de ce pays de l’Afrique de l’Ouest ; 16 294 270 habitants selon les statistiques de 2018xii, en majorité des jeunes. Ceux-ci n’ont que faire des jeux politiques et veulent des dirigeant·e·s qui se soucient de leurs conditions de vie. À trois ans des élections présidentielles, « l’affaire Sonko » servira sans doute de baromètre aux dirigeant·e·s de la mouvance présidentielle comme à celles et ceux de l’opposition qui seraient tenté·e·s de briguer la magistrature suprême. Un faux pas, dans un camp comme dans l’autre, pourrait être lourd de conséquences. Ces dirigeant·e·s savent désormais que les actes posés dans la sphère privée comme dans la sphère publique peuvent, selon les circonstances, se retourner contre elles et eux ou pas. Sans être forcément des « prophètes », elles et ils doivent savoir lire les signes des temps, dans un monde où la COVID-19 rend plus que jamais difficile le rythme de la vie quotidienne, et surtout dans un pays où le marché de l’emploi est largement dominé par le secteur informel.

D’ici 2024 (année des prochaines échéances électorales), les femmes et hommes politiques sénégalais, de la majorité comme de l’opposition, y compris celles et ceux du centre, savent désormais que les revendications des jeunes inhérentes à « l’affaire Sonko » peuvent encore se reproduire au cas où un autre incident surviendrait. Si dans son discours à la nation, Macky Sall a appelé à l’unité en affirmant : « Nous sommes une seule famille, unie par une histoire qui nous assigne un destin commun », les différents protagonistes ne doivent pas oublier ce proverbe africain (yombe) : « Les calebasses placées sur le palmier pour la récolte du vin de palme s’entrechoquent nécessairement, mais elles ne se cassent pas ». Signification : « En famille, on se dispute souvent comme des calebasses. Mais la famille ne se casse pas pour autant ». À bon entendeur, salut!

Crédit photo : MONUSCO Photos, Flickr, https://www.flickr.com/photos/monusco/8102324506

i Seydina Aba Gueye, “Portrait de candidat: Ousmane Sonko, l’étoile montante”. Voaafrique.com, 8 février 2019.

https://www.voaafrique.com/amp/portrait-de-candidat-ousmane-sonko-l-%C3%A9toile-montante/4778759.html

ii Ndèye Khady LO, “Ousmane Sonko: pourquoi y a-t-il des manifestations au Sénégal?” bbc.com, 5 mars 2021.

https://www.bbc.com/afrique/region-54373601.amp

iii Malick Rokhy Ba, Sénégal : la Cour suprême confirme la condamnation de Karim Wade pour enrichissement illicite » La Presse, 20 août 2015.

https://www.lapresse.ca/international/afrique/201508/20/01-4894049-senegal-la-cour-supreme-confirme-la-condamnation-de-karim-wade-pour-enrichissement-illicite.php

iv Ibrahima Bayo Jr., « Procès Khalifa Sall au Sénégal : le dernier « Appel » du 5 juin » La Tribune Afrique, 05/06/2018

https://afrique.latribune.fr/politique/2018-06-05/proces-khalifa-sall-au-senegal-le-dernier-appel-du-5-juin-780656.html

v Raphaël Kahane, « Sénégal : avis de tempête ?» France 24, 10 mars 2021. https://youtu.be/qj43URwHeWU

vi Collectif d’intellectuels, entrepreneurs ou responsables associatifs sénégalais. [Tribune] Cinq mesures pour sortir de la crise au Sénégal » Jeune Afrique, 15 mars 2021. https://www.jeuneafrique.com/1136248/politique/tribune-cinq-mesures-pour-sortir-de-la-crise-au-senega/

vii Sarah Sakho et Elimane Ndao, « Contestation au Sénégal : une jeunesse désœuvrée et en colère » France 24, 10 mars 2021. https://youtu.be/QPhVy7jnwpw

viii Kako Nubukpo, “Du franc Cfa à l’Euro en Afrique de l’Ouest”. Études-mars 2021 – n°4280 : 19-32.

ix Collectif d’intellectuels, entrepreneurs ou responsables associatifs sénégalais. [Tribune] Cinq mesures pour sortir de la crise au Sénégal », op. cit.

x L’affaire Sonko n’est pas définitivement résolue puisqu’il reste sous contrôle judiciaire. En outre, une commission d’enquête a été lancée par le gouvernement sénégalais. Lire Baidy, « Affaire Sonko-Adji/Emeutes : L’Etat va mettre en place une « commission indépendante pour …» Ndiaffatactu.com, 8 avril 2021. https://www.ndiaffatactu.com/index.php/2021/04/08/affaire-sonko-adji-sarr-emeutes-letat-va-mettre-en-place-une-commission-independante-pour/

xi Zale Ndiaye, « Adji Sarr dit être enceinte de Ousmane Sonko » Dakar-Écho, 18 mars 2021. https://www.dakar-echo.com/adji-sarr-dit-etre-enceinte-de-ousmane-sonko-et-demande-justice/

xii Beck Baptiste, Richard Marcoux, Laurent Richard et Alexandre Wolff (2018). Estimation des populations francophones dans le monde en 2018. Sources et démarches méthodologiques, Québec, Observatoire démographique et statistique de l’espace francophone, Université Laval, Note de recherche de l’ODSEF, p. 35.

Hommage collatéral

Hommage collatéral

Par Julien Moisan

Cet article est d’abord paru dans le numéro 87 de nos partenaires, la Revue À bâbord!.

Comment en est-on venu à appeler à l’union sacrée à l’école et
« en même temps » à envoyer des élèves en garde à vue ?

Le 2 novembre 2020 : c’est la rentrée scolaire en France. Deux semaines auparavant, lors du dernier jour d’école avant les vacances de la Toussaint, Samuel Paty, professeur d’histoire-géo, est tué à la sortie de son collège pour avoir montré des caricatures du prophète Mahomet durant son cours sur la liberté d’expression. Les vacances qui suivront seront marquées par un déferlement médiatique rejouant le « choc des civilisations », entre discours sur les valeurs de la République et chasse aux sorcières.

Ces deux semaines seront aussi marquées par le procès des attentats de Charlie Hebdo, par une sortie de Jean-Michel Blanquer, ministre de l’Éducation nationale, sur les ravages de l’islamogauchisme ; par un nouvel attentat meurtrier à Nice ; par l’annonce d’un nouveau confinement ; ou encore par l’autodissolution, face aux menaces du ministre de l’Intérieur, du principal collectif de lutte contre l’islamophobie en France1. Un contexte particulièrement propice, donc, pour faire de cette rentrée un temps apaisé pour les élèves et les profs.

Comment est-ce que celles et ceux qui font l’école ont vécu cette rentrée ? Plus largement, qu’est-ce que ce moment dit de la perception qu’elles et ils ont de leur métier, de leur institution, du rapport qu’elles et ils ont avec leur hiérarchie, leur ministre ? Vu que l’on compte quelque 870 000 enseignant·e·s et plus de 12 millions d’élèves, il est d’emblée important de rappeler que toute plongée dans cette « communauté éducative » ne peut être que partielle et non exhaustive2. Malgré ces limites évidentes à l’exercice, quelques enseignements valent le coup d’être relevés.

Un hommage en service minimum

Plusieurs profs ont fait remarquer que pour comprendre cette rentrée, il fallait dézoomer quelque peu et rappeler que pendant les jours qui l’ont précédée, des négociations entre le ministre Blanquer et certains syndicats avaient permis d’obtenir un temps banalisé (sans cours) pour préparer l’hommage à Samuel Paty, échanger entre profs, pouvoir exprimer ce qu’elles et ils ont ressenti suite à l’assassinat de leur collègue, bref ne pas reprendre les cours comme si rien ne s’était passé. Après moult revirements, le ministre de l’Éducation nationale annonce finalement que les cours devront reprendre « normalement » et qu’en guise d’hommage, une simple minute de silence et la lecture de la « Lettre aux instituteurs » de Jean Jaurès étaient au menu de la rentrée. Ce qui a été perçu comme une énième marque de mépris de la part du ministre (s’ajoutant à l’impression d’être envoyé au front, au vu d’un protocole sanitaire réduit à son minimum) est mal passée, et certain·e·s ont dû menacer leur direction de faire grève pour maintenir le temps d’échanges prévu.

Mais que vient faire Jaurès dans cette galère?

La lettre de Jaurès, seul support pédagogique imposé pour cette séquence, a elle aussi été quasiment unanimement critiquée. Il faut dire que le ministère a choisi un texte qui était une version tronquée et falsifiée (pas mal, pour illustrer la liberté d’expression !) qui ne s’adressait pas aux élèves (mais aux instituteurs), gommait la critique de Jaurès envers l’évaluation permanente et l’omniprésence des notes, n’abordait pas les thèmes du jour, le tout sans élément de contexte. Les élèves rencontré·e·s n’ont souvent rien compris à cette lettre, au mieux elles et ils n’ont pas saisi le lien avec la mort de Samuel Paty…

Quant aux principales annonces du ministre de l’Éducation nationale, on a eu droit à une augmentation des heures d’enseignement moral et civique suivie d’une réforme du brevet des collèges insistant sur l’évaluation de l’engagement civique des élèves. On a hâte de voir le contenu ou la grille d’évaluation de cet engagement… surtout si on se souvient d’un sujet d’évaluation qui, en 2017, demandait aux enfants âgé·e·s de 14 ou 15 ans de rédiger un discours pour démontrer que les interventions militaires françaises incarnaient les valeurs de la République3. Aujourd’hui, le ministre Blanquer poursuit en annonçant que « le principe sera de valoriser l’engagement civique des élèves. Par exemple, quand ils s’engageront dans les Cadets de la République avec les policiers ou avec les gendarmes4 ».

Un hommage et des gardes à vue

Le ton était donné pour cette rentrée, le trio ministériel de Jean Castex, Gérald Darmanin et Jean-Michel Blanquer5 jouant une partition attendue et reçue avec délectation par les éditocrates pyromanes ; l’appel à être une communauté « unie et fière de ses valeurs » côtoyant la menace de sanctions pour chaque élève qui sortirait du rang pendant la minute de silence.

On aurait pu réduire l’appel à la délation à un exercice de com’ de la part d’un gouvernement en guerre (contre le virus, les terroristes, les islamogauchistes – liste non exhaustive), sauf qu’il a provoqué des effets réels avec près de 800 signalements comptabilisés, dont 121 considérés comme relevant de l’apologie du terrorisme.

Des enfants se sont donc retrouvé·e·s en garde à vue et leur domicile a été perquisitionné. On se rappelle notamment le cas de quatre enfants de CM2, âgés de 10 ans, à Albertville, qui ont passé 10 h en garde à vue après avoir vu débouler au petit matin des policiers cagoulés et armés de mitraillettes6.

Pour certains profs, cet appel à la délation n’a fait que rentrer par une oreille et sortir par l’autre. Collectivement, certaines équipes pédagogiques (professeurs et directions) se sont assurés que ce qui était dit dans la classe n’en sortirait pas. Le but de cet échange avec les élèves était de libérer une parole et on ne pouvait pas inviter les enfants à parler pour ensuite en glisser quelques mots à la direction, au procureur ou à la gendarmerie du coin, ou encore à une équipe « Valeur de la République7 ».

Ce dispositif de délation, perçu comme un piège tendu aux élèves, a également provoqué une peur, partagée chez les profs ou les élèves, que ce qui allait être dit puisse provoquer des suites policières. Les un·e·s et les autres se sont autocensuré·e·s, sont resté·e·s muet·te·s, voyant dans ce moment l’inverse d’un temps d’expression et de verbalisation. Plusieurs profs se sont inquiété·e·s de voir à quel point leurs élèves percevaient l’école non pas comme un espace de discussion et d’expression, mais comme un endroit risqué où il valait mieux la boucler même quand elles et ils étaient invité·e·s à s’« exprimer ».

Le bilan de cette séquence, avec 175 élèves exclu·e·s8, un sentiment de déconnexion totale entre le ministre de l’Éducation et sa « communauté éducative », cet hommage bâclé et ces perspectives morales et civiques réjouissantes, se fait dans un contexte où la laïcité a été fêtée le 9 décembre (en anniversaire à la loi de 1905 sur la séparation de l’Église et de l’État) dans toutes les écoles. Jour où le gouvernement a choisi de démarrer l’adoption de son projet de loi contre le séparatisme, dans lequel l’islam politique est explicitement présenté comme le seul ennemi de la laïcité et des valeurs de la République. Pour y faire face, Macron veut « refaire aimer la République9 », notamment en luttant contre l’endoctrinement que subiraient pour lui les quelque 50 000 enfants qui suivent un enseignement à domicile. Il est aujourd’hui obligatoire à partir de 6 ans, mais les enfants bénéficieraient dès 3 ans de cet espace de libre expression qu’est l’école, pour être mieux unis et fières de leurs valeurs ?

Crédit photo : Collage. Photo : ActuaLitté (CC BY-SA 2.0).

1. Collectif contre l’islamophobie en France, « Communiqué final ». En ligne : www.islamophobie.net/les-nombreuses-contre-verites-sur-le-ccif/

2. Le reportage audio « Hommage collatéral » tente quand même le coup avec une quinzaine d’entrevues. En ligne : audioblog.arteradio.com/blog/155545/hommage-collateral

3. Voir à ce sujet un colloque organisé par Survie et la LDH à l’EHESS. En ligne : survie.org/themes/militaire/article/video-colloque-l-armee-francaise-et-les-valeurs-de-la-republique-un-etat-des

4. AFP, « Blanquer annonce un renforcement de l’enseignement moral et civique à l’école ». En ligne : www.lepoint.fr/societe/blanquer-annonce-un-renforcement-de-l-enseignemen…

5. Respectivement Premier ministre, ministre de l’Intérieur et ministre de l’Éducation nationale.

6. Voir à ce sujet « Cas de force majeure – L’histoire d’Emira ». En ligne : blogs.mediapart.fr/158568/blog/111120/cas-de-force-majeure-lhistoire-demira

7. En voici la présentation officielle « Dans chaque académie, une équipe Valeurs de la République apporte aux équipes pédagogiques et éducatives une réponse concrète en cas d’atteinte au principe de laïcité. Elle les forme et aide les établissements à réagir de manière appropriée ». En ligne : www.education.gouv.fr/seminaire-national-des-coordonnateurs-des-equipes-…

8. Ministère de l’Éducation nationale, de la jeunesse et des sports, « Bilan des incidents survenus lors de l’hommage rendu à Samuel Paty ». En ligne : www.education.gouv.fr/bilan-des-incidents-survenus-lors-de-l-hommage-ren…

9. Ouest-France, « Imams formés en France, école dès 3 ans… Les points forts du discours de Macron sur le séparatisme ». En ligne : www.ouest-france.fr/politique/emmanuel-macron/formation-des-imams-ecole-…

La révolution peut-elle reprendre au Honduras?

La révolution peut-elle reprendre au Honduras?

Cet article est d’abord paru dans la réédition de notre recueil imprimé (In)visibilités médiatiques, disponible dans notre boutique en ligne.

Cet article porte sur les turbulences qui secouent le gouvernement de Juan Orlando Hernández, représentant du conservateur Partido nacional. Les professeur·e·s, les médecins et les étudiant·e·s manifestent leur insatisfaction et leur colère face au gouvernement de JOH, comme on le surnomme, qui a annoncé la privatisation de l’éducation et de la santé. Ces derniers développements sont peu surprenants étant donné les politiques du gouvernement hondurien depuis le coup d’État du 28 juin 2009, qui a délogé le président Manuel « Mel » Zelaya, élu démocratiquement en 2006. Le passage interrompu au pouvoir de Mel était caractérisé par des discours s’inscrivant dans la mouvance bolivarienne et le chavismo. Cette rhétorique et les actions qu’elle impliquait menaçaient les grands propriétaires et les multinationales dans la « république de bananes par excellence », dont la population avait été souvent caractérisée par un complexe d’infériorité des plus désolant1. À l’occasion du coup d’État, les forces conservatrices n’ont pas hésité à utiliser des méthodes peu scrupuleuses pour défendre la constitution, mot prononcé par les autocrates avec un certain zèle, comme le font les représentants de la dictature de l’Uruguay dans le thriller politique l’État de siège2. Comme dans le film, c’est par la « mano duro », la main forte, que les dirigeants conservateurs du Honduras ont combattu le mildiou, maladie affectant certaines plantes et métaphore utilisée par les généraux dans un autre thriller politique, Z3, afin de décrire les « maladies idéologiques » qui doivent être traitées avec le pesticide approprié, c’est-à-dire une solution de sulfate de cuivre. Cela dit, les images qui défilent sur les écrans ne sont pas celles d’une production cinématographique.

Sur place, nous avons pu constater comment la société vivait ces moments de sa vie politique. Attention, il ne s’agit pas d’un reportage sensationnaliste qui se limite à décrire les dégâts et montrer des images de pneus enflammés et de voitures renversées, pas plus que la police et l’armée tirant sur la foule, bien que ce soit des faits « hyperréels », pour utiliser l’expression de Jean Baudrillard4, au même titre que des gros plans de pénétration d’un vagin, d’une bouche ou encore d’un anus dans un film pornographique, qui nient et qui servent à nier le rapport de pouvoir, les structures idéologiques de telles productions de sens. Ce type de pornographie pourra sans doute être trouvée dans les dernières pages des publications des médias hégémoniques, pour aussi peu qu’on parle de la situation actuelle au Honduras. Nous nous sommes donc immergés dans la société hondurienne. Nous avons aussi reçu l’aide de Jorge, étudiant qui, face aux difficultés économiques de son pays, a dû abandonner ses études pour conduire un taxi tous les jours jusqu’à tard dans la nuit, malgré l’insécurité, pour subvenir aux besoins de sa famille. Il a eu l’amabilité de nous guider dans nos recherches.

À l’heure du dixième anniversaire du coup d’État du 28 juin 2009 au Honduras, il n’y a que peu d’occasions de se réjouir. Le 19 juin dernier sévissait une épidémie de dengue, une maladie potentiellement mortelle transmise par les piqûres de moustique, que les autorités avaient du mal à contrôler. L’État intimait la population d’éliminer toute étendue d’eau stagnante propice à la croissance de larves du moustique Aedes cineurus. Plus ou moins au même moment, l’armée était déployée dans le pays pour mettre fin aux espaces de prolifération dans lesquels se reproduisait une autre maladie, aux yeux du pouvoir évidemment, c’est-à-dire la maladie révolutionnaire.

Selon un journal local5, 77,5 % des cas de dengue en Amérique latine se retrouvent au Honduras. Le gouvernement a décrété l’état d’urgence dans 12 des 15 départements du pays, la maladie ayant causé, en date du 28 juin 2019, 34 décès répertoriés. La dengue pourrait-elle être une simple distraction de pouvoir par rapport aux véritables enjeux politiques? La volonté de l’État de se désinvestir de la santé et de l’éducation serait-elle à mettre en cause dans la propagation de la maladie et l’incapacité à y faire face? Rien ne va quand les services de santé d’un gouvernement achètent des médicaments essentiels qui s’avèrent des pilules de farine6. Dans tous les cas, cet état d’urgence coïncide avec la crise politique du pays, au sein de laquelle la répression pourrait bien avoir causé plus de morts, au-dessus d’une trentaine il y a un peu plus d’une semaine, selon certains groupes de défense des droits de la personne7.

Manuel « Mel » Zelaya, leader qui s’inscrivait dans la mouvance bolivarienne, a été banni du pouvoir en 2009, près de trois ans après son élection, parce que, selon le discours officiel, il avait proposé une urne référendaire pour convoquer une assemblée constitutionnelle, ce qui était, aux dires des putschistes, inconstitutionnel8. On le soupçonnait, disait-on, de vouloir modifier l’article de la constitution qui n’accordait qu’un seul mandat de quatre ans à chaque président élu. Les pouvoirs conservateurs se sont alors sentis investis de la mission de protéger la constitution et la République du Honduras contre ces forces qu’ils qualifient d’antisociales et de criminelles. Le gouvernement canadien, de son côté, comme les États-Unis, condamnait officiellement (et hypocritement) le coup, mais négociait directement avec les putschistes, en allant même jusqu’à entretenir d’étroites relations avec l’armée du pays et signer un accord de libre-échange9. L’Agence canadienne de développement international (ACDI) ayant financé un programme de formation sur les ajustements structurels en partenariat avec l’Université nationale autonome du Honduras (UNAH) de 2004 à 2010, autant dire que le coup d’État était préparé, ou du moins pas exclu10.

Dans notre article en ligne sur l’impérialisme canadien, dans lequel nous mentionnons le coup et la complicité du gouvernement canadien, nous avions décrit l’État, nous inspirant de la définition de l’idéologie de Slavoj Žižek, comme un tissu de fantasmes inconscients qui « structurent la réalité sociale »11 et qui rendent les contradictions du capital tolérables, voire, aux yeux de certain·e·s, acceptables ou louables. La constitution s’inscrit naturellement dans ces rituels qui assurent la survie du fantasme, comme ces justifications légales qui ont servi de prétexte à l’intervention de l’armée. Ce sont ces rituels que tentait d’ailleurs de défier Zelaya, un peu à l’image de Chavez qui a gouverné par référendum. Après le coup, Roberto Micheletti a été placé au pouvoir par les militaires comme président intérimaire. Ce dernier a alors suspendu, toujours au nom de la constitution, cinq droits constitutionnels, soit : la liberté personnelle (article 69), la liberté d’expression (article 72), la liberté de mouvement (article 81), l’habeas corpus (article 84) et la liberté d’association (article 78)12.

À l’occasion des élections qui ont eu lieu peu de temps après le coup, soit le 29 novembre 2009, malgré les droits suspendus, la répression et la censure des médias, Pepe Lobo Sosa, grand propriétaire agraire membre du conservateur Partido national, a été élu à la fonction présidentielle. Il est resté au pouvoir jusqu’en 2013, au moment où d’autres élections jugées frauduleuses ont amené au pouvoir Juan Orlando Hernández, surnommé JOH, issu de la même tendance politique. Cela dit, JOH a récemment dépassé le maximum de quatre ans, en entamant son deuxième mandat le 7 janvier 2018, grâce à la complicité de la même Cour suprême qui a condamné Mel Zelaya simplement pour sa volonté de convoquer une assemblée constitutionnelle. Salvador Nasralla, commentateur sportif devenu politicien, a formé l’Alliance de l’opposition contre la dictature (Alianza de Oposición contra la Dictatura). Cependant, lors des élections du 26 novembre 2017, alors que l’Alliance était en tête, la plateforme numérique des élections est « mystérieusement » tombée en panne. Au retour en service de la plateforme, JOH a pris le dessus pour finir en tête13. Il aurait ainsi remporté par 0,5 % des voix, tout en profitant de la bénédiction immédiate de Washington14 et pendant que le Canada continuait de soutenir son régime15.

Mel Zelaya a pu revenir au pays grâce à un accord signé en 2001. Il s’est manifestement radicalisé depuis sa mise à l’écart du pouvoir officiel16. Il est maintenant à la tête du parti Libre (Partido de la Libertad y de la Refundación). La formation se revendique du chavismo et, comme coalition de gauche, regroupe des tendances qui vont de la sociale démocratie à la gauche radicale17. Dans tous les cas, elle ne cache pas ses objectifs en affirmant que « la révolution est inévitable au Honduras »18. En ce qui concerne les manifestations, Zelaya encourage carrément la formation de « commandos insurrectionnels »19, c’est-à-dire une meilleure organisation de la révolte pour renverser JOH. Même s’il est difficile de savoir si un tel niveau d’organisation existe en ce moment de facto dans les rues, l’émergence d’une potentielle guérilla urbaine n’est pas à exclure. Pepe Lobo, de son côté et non sans un certain opportunisme, profite du mécontentement pour créer un nouveau mouvement avec un nom féminisant à l’espagnol et au ton quelque peu revendicateur : Tod@s para el cambio20. Ce mouvement initié par cette bête politique (Lobo veut dire « loup » en espagnol) risque peut-être de récupérer la révolte. Cela dépend de la manière dont les choses vont se poursuivre. Cela dit, il faut garder à l’esprit que ce dernier est tout aussi conservateur que JOH et que son mouvement ne rime pas à grand-chose d’autre qu’une tentative de se bâtir du capital politique. Après tout, il a été le premier président élu après le coup d’État, avec l’approbation de l’armée. Si la répression va en s’accroissant, et cela semble se produire, il y a malheureusement de fortes chances que beaucoup de dissident·e·s se déradicalisent et tentent de se débarrasser de JOH en se tournant vers un autre leader conservateur. Cela dit, il est tout aussi certain que d’autres se radicaliseront. Face à l’impasse et vu les conditions réunies, comme la perte de crédibilité de l’État et l’aura de légitimité de Zelaya, ancien président renversé avec lequel s’allient des personnalités qui ne sont pas a priori progressistes (comme Nasralla), il est possible de commencer à imaginer une révolution armée comme un réel espoir de sortir de la crise. Reste à voir le choix que les Hondurien·ne·s feront.

À l’intérieur du pays, les journaux restent plutôt laconiques en ce qui concerne la crise. Les articles traitant du sujet se retrouvent à la page 20, après plusieurs pages de publicité pour des téléviseurs et autres électroménagers, et ce, même si, au loin, on entend des cris et on peut sentir l’odeur des gaz lacrymogènes. Ce n’est pas que les journaux soient contrôlés par l’État, mais dans un pays où toute formation politique ou institution est subordonnée aux dynamiques du capital, à la « main invisible du marché »21, il n’est pas étonnant que les discours convergent. Heureusement, nous avons fait connaissance avec Jorge (nom fictif), ancien étudiant à l’UNAH, qui connaît encore bien la communauté estudiantine et qui a accepté de discuter avec nous. Nos entretiens ont vite pris l’allure de discussions amicales plutôt que d’entrevues formelles. Ce dernier, lorsque nous avons abordé le coup de 2009, a évoqué avec amertume les jours qui ont suivi, le couvre-feu qui obligeait à entreposer et à rationner l’eau et les vivres, la répression militaire, la violence. Il se souvient des élections qui ont mené JOH au pouvoir. La méthode d’achat de vote était bien simple : l’électeur·trice prenait discrètement une photo de son bulletin de vote et l’envoyait ensuite aux représentant·e·s du parti pour recevoir son paiement.

Au Honduras, explique-t-il, on milite le plus souvent pour un parti afin de gagner de l’argent, une question de survie. Les militant·e·s associé·e·s à un parti votent ou manifestent moyennant un paiement. Aussi, lorsqu’un gouvernement arrive au pouvoir, tou·te·s les fonctionnaires du gouvernement précédent sont congédié·e·s afin d’être remplacé·e·s par des militant·e·s du parti. Jorge est bien conscient aussi des souffrances prolongées engendrées par les politiques d’ajustements structurels du régime après le coup et ultimement, avec Juan Orlando Hernández aux commandes, les grands propriétaires, les multinationales et l’agriculture d’exportation accablant l’économie. La menace de faillite de l’entreprise nationale Hondutel est un des symptômes récents de la libéralisation22. Si Jorge était un étudiant plein d’espoir avant le coup, il a dû abandonner les études il y a cinq ans pour subvenir aux besoins de sa famille. Selon lui, il y a eu une alliance entre JOH, son parti et l’armée, cette dernière ayant depuis amassé beaucoup de pouvoir. Jorge semble toutefois désabusé, même par rapport à Mel et à ses plus récentes activités politiques, le croyant incapable de changer la situation. Nous l’avons accompagné avec sa famille aux alentours de la ville. Ils pensent aller en Espagne. Fuir est un leitmotiv au Honduras, comme si, avec le coup d’État, on s’en était pris même à l’espoir. En effet, près de 2600 Hondurien·ne·s ont demandé le statut de réfugié·e·s au gouvernement espagnol cette année23, et c’est sans compter celles et ceux qui tentent d’immigrer ailleurs, ou qui ont suivi la caravane migrante24. La conjointe de Jorge me disait : « Le Honduras est très dangereux », dessinant, avec des gestes restreints de son petit index, une carte du Honduras dans le vide. Pendant que nous discutions, son fils jouait dans l’herbe sous le regard de soldats armés de fusils d’assaut états-uniens. Des hommes et des femmes d’un âge avancé vendaient des bonbons et des cigarettes dans les rues. Au Honduras, le syndicalisme est pratiquement inexistant. Le salaire minimum est de 11 000 lempiras par mois (environ 581 $ canadiens), encore que beaucoup peinent à le gagner et que cela ne suffit pas pour nourrir une famille, surtout au regard des prix qui montent sans relâche.

« Ce qu’il nous faut, c’est une guerre civile », affirme Jorge, du haut du Picacho, mont qui surplombe Tegucigalpa, juste à côté de la statue du Christ, réplique de celle qui surplombe Rio de Janeiro. Les gauches latino-américaines qui fleurissaient il y a près de dix ans sont presque toutes tombées une à une. Que reste-t-il des révolutions au Nicaragua et à Cuba? Est-ce là vraiment ce à quoi aspirent les Latino-Américain·e·s? Difficilement, et si subsiste chez Jorge cette soif de pureté qui caractérisait peut-être l’engouement pour la révolution culturelle en Chine lors des évènements de mai 1968 en France, avec cette volonté d’éradiquer l’humain capitaliste pour engendrer un humain nouveau, on pourrait s’attendre à de nouvelles désillusions. Cela dit, au diable Fukuyama! L’histoire n’est pas terminée25. Jorge, de son côté, n’est pas prêt à se résigner à l’état des choses actuelles, affirme-t-il, alors que le jour s’éteint sur la capitale et que les rues deviennent désertes, menaçantes et dangereuses.

En dépit des apparences, la contestation n’est pas totalement décentralisée. Les médecins tenteraient d’en prendre les rênes et le collège des médecins du Honduras (CMH) voudrait ouvrir le dialogue avec l’ambassade des États-Unis26, manifestement désabusé de JOH. Il devait y avoir une plateforme de dialogue le 18 juin, mais personne n’y croit plus, ou, comme l’a si bien dit Jorge, il ne pouvait s’agir que d’une tentative de règlement entre le gouvernement et le collège des médecins, en excluant le reste de la population. Ce n’est pas par hasard que, selon Jorge, la prise de possession de l’université par les professeur·e·s et les étudiant·e·s atteignait son apogée autour de la faculté de médecine. L’ambassade des États-Unis se trouve en plein centre-ville et revêt presque autant d’importance que l’État au Honduras, si on exclut qu’elle puisse en faire partie. Le Collège des pédagogues et le Collège des professeurs d’éducation supérieure tentent aussi de mener le bal27, même si un grand nombre d’étudiant·e·s en colère et d’autres groupes s’adonnent au vandalisme et au pillage.

Récemment, des étudiant·e·s ont mis feu à des pneus devant l’ambassade de l’oncle Sam et, en réponse, cette dernière a annulé les entrevues pour les visas du 17 au 21 juin, comme pour châtier ses vilain·e·s enfants qui faisaient leur petite crise28. Nul doute que les services de renseignements sont actifs. Enfin, avec l’arrestation du frère du président, Juan Antonio « Tony » Hernández, pour trafic de cocaïne aux États-Unis, on pourrait être prêt·e à croire que les choses sont sur le point de basculer29. Cependant, le contraire ne serait pas si surprenant non plus. JOH restera-t-il au pouvoir comme l’aura fait un certain Manuel Noriega au Panama? Le dictateur panaméen a été pendant longtemps un collaborateur de la CIA et a amassé des fortunes grâce à des activités liées au narcotrafic, ce sur quoi les États-Unis ont fermé les yeux jusqu’au moment fatidique, lorsque le dictateur est devenu un peu trop indépendant pour Washington, ce qui a mené à l’invasion de Panama en 198930. À l’instar d’Hamid Karzai en Afghanistan31, JOH serait-il un autre chef d’État gravitant autour des activités de la CIA et du trafic de drogues?

Le capital cherche toujours à produire de la valeur et des débouchés. La drogue est sans doute l’une des plus parfaites commodités, et ce, parce qu’elle crée naturellement et sans plus d’effort des débouchés. Est-il surprenant que des États valets du capital en Amérique latine y soient mêlés? À cet égard, selon le principe des services de renseignements de la « dénégation plausible », les agences impliquées maintiennent des apparences trompeuses, et profitent à la fois du beurre et de l’argent du beurre, c’est-à-dire des profits du trafic de drogues et des recettes de ventes d’armes effectuées pour lutter contre ce même trafic, sans compter le contrôle politique, la dérégularisation des marchés et la plus profonde imbrication des entreprises étrangères32. Oliver North33? La Colombie34? Rien de nouveau à l’horizon. Souvenons-nous de la guerre du Vietnam, à mettre en parallèle avec le trafic de drogue qui a servi à la fois à financer le régime des « rebelles » du Vietnam du Sud tout en minant la révolte des populations afro-américaines en propageant l’héroïne dans leurs quartiers35. La même stratégie a été mise en œuvre en Afghanistan pour financer la résistance contre l’invasion soviétique36.

Le nom même des États-Unis d’Amérique sous-entend d’emblée, d’un point de vue idéologique, une mainmise sur le continent. On pourrait tout autant les appeler les États-Unis du monde. En parlant d’eux, Mao Tse Toung disait : « L’impérialisme est un tigre de papier »37. Aussi, Zhou Enlai, son ministre de l’intérieur, lorsqu’on lui a demandé, dans les années 1970, ce qu’il pensait des répercussions de la Révolution française, a répondu : « Il est un peu trop tôt pour le dire »38. Ainsi, tout porte à croire que « le tigre de papier » en question finira par pourrir ou par brûler, et que son allié du nord sera contraint de manger les restes de quelqu’un d’autre, ou mieux, de se métamorphoser radicalement. Enfin, pour le Honduras, l’avenir nous le dira.

Crédit photo : Fajrul Falah, Pixabay, https://pixabay.com/fr/photos/suite-%C3%A9meute-protestation-4506339/

1 Clifford Krauss, Inside Central America: Its People, Politics, and History, New York : Summit Books, 1991.

2 L’État de siège, réalisé par Costa-Gravas, Reggane Films, Euro International Film, Unidis et Dieter Geissler Filmproduktion, 1972.

3 Z, réalisé par Costa-Gavras, Valoria Films, Reggane Films et ONCIC, 1969.

4 Jean Baudrillard, Simulacres et simulation, Paris : Galilée, 1985.

5 « Ombudsman dice que Honduras requiere apoyo internacional para afrontar dengue », La Tribuna, 15 juin 2019. www.latribuna.hn/2019/06/15/ombudsman-dice-que-honduras-requiere-apoyo-i….

6 « El horrible caso de las pastillas de harina », El Heraldo, 15 juin 2019. www.elheraldo.hn/revistas/crimenes/1293598-466/selecci%C3%B3n-de-grandes….

7 Sandra Cuffe, « Honduras protest rackdown: Five things to know », Al Jazeera, 22 juin 2019. www.aljazeera.com/news/2019/06/honduras-protest-crackdown-19062122143938….

8 COHA, « 21st Century Socialism Comes to the Honduran Banana Republic », Council on Hemispheric Affairs, 25 mai 2009. www.coha.org/21st-century-socialism-comes-to-the-banana-republic/.

9 Tyler A. Shipley, Ottawa and Empire : Canada and the military Coup in Honduras, Toronto : Between the Lines, 2017.

10 Ibid.

11 George I. García et Carlos Guillermo Aguilar Sánchez, « Psychoanalysis and politics : the theory of ideology in Slavoj Žižek », International Journal of Zizek Studies, vol. 2, n° 3, 2008. zizekstudies.org/index.php/IJZS/article/view/125/125.

12 Pablo Ordaz, « Micheletti ordena el cierre de los medios de comunicación afines a Zelaya », El país, 28 septembre 2009. elpais.com/internacional/2009/09/28/actualidad/1254088802_850215.html.

13 COHA, op. cit.

14 « Conteo final del TSE da triunfo a JOH por 52,602 votos », La Prensa, 4 décembre 2017. www.laprensa.hn/honduras/1132076-410/tse-conteo_votos-resultado-eleccion….

15 Tyler A. Shipley, « Canada and Honduras: Election Fraud Is Only the Latest Outrage in an Eight Year Nightmare », Global Research, 12 décembre 2017. www.globalresearch.ca/canada-and-honduras-election-fraud-is-only-the-lat….

16 « Zelaya Ends Self-Exile and Returns to Honduras », Honduras Weekly, 29 mai 2011. web.archive.org/web/20110601165325/http:/www.hondurasweekly.com/national/3758-zelaya-ends-self-exile-and-returns-….

17 Sílvia Alvarez, « El Partido Libre es el nuevo instrumento de lucha de la resistencia hondureña », 31 octobre 2011. www.albatv.org/El-Partido-Libre-es-el-nuevo.html?lang=es.

18 Ibid.

19 « ’Mel’ Zelaya insiste en legalidad de los comandos de Libre », El Heraldo, 3 janvier 2019. www.elheraldo.hn/pais/1247091-466/mel-zelaya-insiste-en-legalidad-de-los….

20 « Pepe Lobo lanza movimiento Todos por el cambio », El Heraldo, 16 juin 2019. www.laprensa.hn/honduras/1293645-410/pepe-lobo-lanza-su-movimiento ; « “Pepe” Lobo presenta nuevo movimiento del Partido Nacional “Todos por el Cambio” », La Tribuna, 15 juin 2019. www.latribuna.hn/2019/06/15/pepe-lobo-presenta-nuevo-movimiento-del-part….

21 Adam Smith, An Inquiry into the Nature and Causes of the Wealth of the Nations, Londres : W. Strahan and T. Cadell Publisher, 1776.

22 « Reunión de emergencia para buscar el rescate de Hondutel », La Tribuna, 16 juin 2019. www.latribuna.hn/2019/06/16/reunion-de-emergencia-para-buscar-el-rescate….

23 « 2,600 hondureños piden asilo en España », La Prensa, 16 juin 2019. www.laprensa.hn/honduras/1293836-410/2600-hondurenos-piden-asilo-espana-….

24 John Holman, « Migrant Caravan : Hundreds using secret convoys », Al Jazeera, 14 juin 2019. www.aljazeera.com/news/2019/06/migrant-caravan-hundreds-secret-convoys-1….

25 Francis Fukuyama, The End of History and the Last Man, New York : Free Press, 1992. Fukuyama est, en quelque sorte, le penseur par excellence du néolibéralisme, Il a parlé de la chute de l’Union soviétique comme la fin de l’histoire, c’est-à-dire le moment où il fallait se rendre à l’évidence que la démocratie libérale était le meilleur système.

26 « La plataforma se maintienne en las calles previo a instalar su diálogo », El Heraldo, 14 juin 2019. www.elheraldo.hn/pais/1293398-466/la-plataforma-se-mantiene-en-las-calle….

27 « Plataforma sigue en movilización », La Tribuna, 17 juin 2019. www.latribuna.hn/2019/06/17/plataforma-sigue-en-movilizaciones/.

28 « Papá de joven acusado de quemar Embajada de EE UU : « No le hemos enseñado valores inapropiados » », El Heraldo, 1er juin 2019. www.elheraldo.hn/pais/1289548-466/pap%C3%A1-de-joven-acusado-de-quemar-e… ; « Embajada de Estados Unidos en Honduras cancela citas para visas del 17 al 21 de junio », El Heraldo, 15 juin 2019. www.elheraldo.hn/pais/1294693-466/embajada-de-estados-unidos-en-honduras….

29 Peter Asmann, « EE.UU. alega que hermano de presidente de Honduras es narcotraficante », InSight Crime, 26 novembre 2018. es.insightcrime.org/noticias/analisis/eeuu-alega-hermano-presidente-honduras-narco/

30 Eytan Gilboa, « The Panama Invasion Revisited: Lessons for the Use of Force in the Post Cold War Era », Political Science Quarterly, vol. 110, n° 4, 1995-96 : 539-562. doi.org/10.2307/2151883.

31 David Martin, « Karzai Brother: Drug Lord, CIA Darling? », CBS News, 28 octobre 2009. www.cbsnews.com/news/karzai-brother-drug-lord-cia-darling/.

32 Peter Dale Scott, American War Machine: Deep Politics, the CIA Global Drug onnection, and the Road to Afghanistan, Laham : Rowman & Littlefield Publishers, 2014.

33 Gary Webb, Dark Alliance : The CIA, the Contras, and the Crack Cocaine Explosion, New York : Seven Stories Press, 1998.

34 Geoff Simons, Colombia : A Brutal History, Londres : Saqi, 2004.

35 Larry Collins, « The CIA Drug Connection Is as Old as the Agency », The New York Times, 3 décembre 1993. www.nytimes.com/1993/12/03/opinion/IHT-the-cia-drug-connectionis-as-old-….

36 Ikramul Haq, « Pak-Afghan Drug Trade in Historical Perspective », Asian Survey, vol. 36, n° 10, 1996 : 945-963. doi.org/10.2307/2645627.

37 Extrait d’un entretien accordé par Mao Zédong à deux personnalités latino-américaines, « L’impérialisme américain est un tigre de papier », Perspective Monde, École de politique appliquée, Université de Sherbrooke, 16 juillet 1956. perspective.usherbrooke.ca/bilan/servlet/BMDictionnaire?iddictionnaire=1445.

38 Dimitris Fasfalis, « Le 4 juillet 1776. Le leur et le nôtre », Mediapart, 4 juillet 2018. blogs.mediapart.fr/dimitris-fasfalis/blog/040718/le-4-juillet-1776-le-leur-et-le-notre.

De nombreux réfugié·e·s du Venezuela pris·es en otage par la militarisation de la frontière entre le Pérou et l’Équateur

De nombreux réfugié·e·s du Venezuela pris·es en otage par la militarisation de la frontière entre le Pérou et l’Équateur

Par Amal Benotman

Pour empêcher l’accès à son territoire aux migrant·e·s vénézuélien·ne·s à la suite d’une violente seconde vague de Covid-19, le Pérou a fermé puis militarisé sa frontière avec l’Équateur en janvier. Des dizaines de réfugié·e·s se retrouvent ainsi piégé·e·s dans l’attente d’une issue à leur situation. 

À Huaquillas, ville effervescente située au sud de l’Équateur, à sa frontière avec le Pérou, le confinement a des allures qui le distinguent de ce qui le caractérise ailleurs dans le monde. Ne bénéficiant pas du privilège de pouvoir se confiner à la maison, des dizaines de migrant·e·s du Venezuela se retrouvent « enfermé·e·s dehors » dans les rues et les espaces publics de la cité commerçante.  

Huaquillas a depuis des années l’habitude des flux démographiques et économiques qui transitent librement d’un côté à l’autre de la frontière. Mais ce mouvement de transit s’est considérablement réduit depuis le début de la pandémie de Covid-19 et une première fermeture de la frontière; puis s’est arrêté lorsque le Pérou, en proie à une forte deuxième vague, a décidé une seconde fermeture suivie d’une militarisation le 26 janvier de la partie ouest. Situé près de l’océan pacifique, ce côté de la frontière est en effet le principal point de passage pour les migrant·e·s et réfugié·e·s du Venezuela en route pour le Pérou, où elles et ils espèrent trouver du travail. Depuis une dizaine d’années, ce pays affiche en effet une croissance relativement soutenue et est devenu, à l’échelle de la région, une importante destination économique. Les migrant·e·s qui s’y établissent travaillent principalement dans le domaine informel qui représente plus de 70% du marché du travail

Poussée par le besoin d’améliorer son sort et celui de ses enfants, María-Angel a elle aussi fait le choix du Pérou et a quitté sa ville de Barquisimeto au Venezuela le 23 janvier, pour entreprendre ce périple à pied avec sa fille de quatre ans et quatre compagnons.  

« Jamais je n’aurais imaginé tant marcher un jour »i, confie la jeune femme de 24 ans à L’Esprit libre. « On avait les pieds enflés et on avait tout le temps faim. Parfois on nous offrait du pain et de l’eau, la nuit on dormait où on pouvait, en bordure de route ou dans la forêt. Jamais je n’oublierai cette expérience », relate-t-elle avec un sourire exténué.  

Comme María-Angel, des centaines de milliers de citoyen·ne·s du Venezuela se voient contraint·e·s de chercher un avenir meilleur hors de leur pays, où une crise féroce fait rage. Reposant largement sur la rente pétrolière, l’économie du pays se trouve en effet minée depuis les chutes du cours du pétrole; d’abord celle de 2008-2009 puis celle de 2014. Par la suite, la monnaie nationale a subi une forte dévaluation et le quotidien des Vénézuélien·ne·s s’est vu dévasté par l’hyperinflation et une crise de l’accès aux services de base comme l’eau, l’électricité, internet et le transport public. La situation est en outre lourdement aggravée par le blocus économique et financier imposé depuis 2015 par les États-Unis et leurs alliés, qui a contribué encore davantage à l’asphyxie de la population.  

Après avoir parcouru environ 3000 km à pied, María-Angel et ses compagnons ont dû interrompre leur exode à Huaquillas où ils sont arrivé·e·s le 18 février. « On a mis un peu moins d’un mois avant d’arriver ici. On n’a pas eu de problèmes pour passer les autres frontières. On savait que cette frontière-ci était fermée, mais on avait l’espoir de réussir à la passer par les trochas [petits sentiers], mais là aussi, il y a des militaires ». La jeune mère de famille survivait en vendant des avocats à Medellin, en Colombie, avant de devoir retourner au Venezuela lorsque la pandémie a privé les travailleurs et travailleuses journalières de leurs ressources. Elle précise que si la frontière n’est pas bientôt démilitarisée, elle restera peut-être en Équateur, même si elle dit ne pas être sûre de savoir quoi y faire. En attendant, c’est dans un campement improvisé sur l’une des places de la ville que la jeune femme s’est installée avec sa fille, ses camarades de voyage ainsi que des dizaines d’autres compagnons d’infortune, dans des conditions d’une grande précarité, subsistant grâce à la solidarité de la population et à l’aide alimentaire fournie par l’OIM (Organisation internationale pour les migrations). 

Le Pérou, seconde destination des migrant·e·s vénézuélien·ne·s  

Avec environ un million de personnes vénézuéliennes réfugiées sur son sol, le Pérou est leur deuxième pays d’accueil, après la Colombie. Les migrant·e·s y ont été initialement bien reçu·e·s, mais se sont de plus en plus retrouvé·e·s confronté·e·s aux problèmes économiques et à la xénophobie. À l’instar des autorités équatoriennes et de plusieurs autres pays de la région, les autorités péruviennes leur ont imposé la possession d’un passeport avec visa pour contenir les arrivées, une politique en vigueur depuis juin 2019. C’est dans ce contexte que dans la partie ouest de la frontière, de nombreux points de passages clandestins sont apparus.   

Rosa, 43 ans, attend patiemment de pouvoir franchir la frontière. Elle dit avoir quitté le Venezuela parce qu’elle « voudrait pouvoir vivre décemment », ce qui n’est actuellement pas possible dans son pays. Rosa est partie du Venezuela le 9 février, et contrairement à María-Angel, elle a pu faire le voyage en bus et éviter ainsi « les dangers de l’entreprendre à pied », confie-t-elle à L’Esprit libre. La jeune femme raconte avoir commencé la traversée en marchant avec un groupe de plusieurs personnes, mais que face aux risques et à la difficulté, elle a finalement préféré piocher dans ses économies et voyager en bus. Elle se rappelle, émue, que dans le groupe avec lequel elle était partie à pied, une petite fille avait été écrasée par une voiture en Colombie.  

Rosa avait déjà entrepris ce voyage une première fois. Enseignante au primaire de formation, elle vivait à Lima où elle avait réussi à trouver une situation stable et des documents en règle, avant de devoir retourner au Venezuela pour apporter de l’aide à sa mère malade et repartir de nouveau. Depuis son arrivée à Huaquillas, elle tente de survivre en vendant des caramelitos [bonbons] dans la rue, après avoir perdu toutes ses économies en tentant de passer par une trocha [petit sentier], et s’être fait escroquer par le passeur. Elle travaille aussi pour pouvoir s’offrir une chambre d’hôtel qui lui coûte un peu moins de 1,50 $ US la nuit, car là encore, elle ne souhaite pas dormir dehors. Rosa dit vouloir attendre un peu avant de retenter sa chance et de repasser au Pérou. « Pour l’instant, le passage est encore dangereux », déclare-t-elle, ajoutant que des groupes de migrant·e·s ont été exposé·e·s à des tirs de la part des militaires alors qu’elles et ils tentaient de passer la frontière. 

À la suite de ces incidents, la directrice Amériques d’Amnesty International avait d’ailleurs dénoncé via un communiqué « l’usage des forces armées dans le domaine de la gestion des migrations » et rappelé que de telles opérations mettent en danger les droits humains de personnes vulnérables qui sont à la recherche légitime d’une protection internationale. 

La militarisation : une réponse traditionnelle et historique 

L’envoi des armées aux frontières a traditionnellement été une réponse des États de la région pour gérer ce qu’ils considèrent comme étant un problème, nous rappelle François Bignon, docteur en histoire à l’Université Rennes, dont les recherches portent sur les conflits frontaliers entre le Pérou et l’Équateur. « C’est une réponse profondément enracinée dans l’histoire de ces pays, et dans la construction même des États et nations latino-américaines. Du côté de l’armée péruvienne, il y a une prétention à se déclarer légitime comme le bras armé de l’État, et comme l’institution la plus apte à gérer toute situation qui implique la sécurité du pays », ajoute le spécialiste pour qui il s’agit d’une bataille avant tout médiatique et qui s’adresse surtout aux opinions nationales dans un contexte de xénophobie rampante au Pérou à l’égard des Vénézuélien·ne·s. En attestent d’ailleurs les commentairesii qui ont accompagné la publication de l’opération sur le réseau social Twitter de l’État-Major péruvien. 

Dans ce contexte de crise sanitaire, économique et sociale, la région pourrait assister, selon M. Bignon, à une mainmise de plus en plus affirmée des armées qui en profitent pour réaffirmer un rôle qui leur était historiquement dévolu et qu’elles considèrent comme étant de leur ressort. Cela peut être interprété comme une dépendance au sentieriii; comme une manière traditionnelle de réagir. L’historien, qui entrevoit dans cette opération « beaucoup de parallèles avec des situations antérieures » sur la même frontière, affirme que face « à une nouvelle menace », ce sont les leviers qui ont fait leurs preuves dans le passé qui sont généralement réactivés.  

À la suite de la militarisation de la frontière, plusieurs réfugié·e·s ont décidé de rester en Équateur pour y tenter leur chance, selon les représentant·e·s locaux de l’OIM rencontré·e·s par L’Esprit libre. D’autres ont choisi de remonter vers la Colombie où le gouvernement a annoncé le 8 février son intention de régulariser des milliers de réfugié·e·s; tandis que des dizaines d’autres, comme Rosa, ont toujours l’espoir de pouvoir traverser la frontière, et attendent dans des conditions de grande vulnérabilité et pour un temps encore indéterminé la première occasion de pouvoir le faire.  

Révision : Any-Pier Dionne

Traduction libre de l’espagnol au français. 

ii Traduction du Tweet des forces armées péruviennes :Entérate más de las acciones que realiza las Fuerzas Armadas para impedir el ingreso de extranjeros al país ► Pour en savoir plus sur les mesures prises par les forces armées pour empêcher les étrangers d’entrer dans le pays. 

Traduction de certains commentaires accomagnant le tweet : Excelente, las lacras venecas que no entren más delincuentes ► Excellent, que la racaille vénézuelienne et les délinquants restent [hors du Pérou]. 

Es justo y necesario. No debe ingresar ni un solo extranjero ilegal y delincuencial. Confiamos en las FFAA y en el orden que impondrá en la frontera► C’est juste et nécessaire. Pas un seul étranger illégal et criminel ne doit pouvoir entrer. Nous avons confiance dans nos forces armées et dans l’ordre qu’elles vont imposer à la frontière. 

iii https://fr.wikipedia.org/wiki/D%C3%A9pendance_au_sentier 

Alexeï Navalny : quel visage pour l’opposition en Russie?

Alexeï Navalny : quel visage pour l’opposition en Russie?

Par Adèle Surprenant

Depuis son empoisonnement au Novitchok, le 20 août 2020i, l’opposant russe Alexeï Navalny n’a cessé de faire parler de lui. Sa condamnation à trois ans et demi de prison, début février, a provoqué une vague de manifestations durement réprimées à travers le paysii. Qui est l’homme derrière le mouvement que le gouvernement de Vladimir Poutine s’évertue à faire taire?  

L’opposant au Kremlin Alexeï Navalny, 44 ans, a été arrêté dès son arrivée à l’aéroport de Moscou, le 17 janvier dernieriii. Il revenait de plusieurs mois de convalescence en Allemagne, qui ont suivi la présumée tentative d’assassinat au puissant agent neurotoxique Novitchok dont il aurait fait l’objet à l’étéiv.  

Peu avant son arrestation, attribuée au non-respect des conditions d’une peine avec sursis datant de 2014, Navalny déclarait : « Ici, c’est chez moi. Je n’ai pas peur […] car je sais que j’ai raison et que les affaires criminelles lancées contre moi sont fabriquées de toutes pièces. Je n’ai peur de rien et je vous appelle à n’avoir peur de rien »v.  

Une arrestation contestée par les partisan·e·s de Navalny, qui sont descendu·e·s par milliers dans les rues de la capitale et d’ailleurs. Des manifestations relancées par la condamnation de l’opposant, le 2 février 2021, malgré la répression policière et la multiplication des interpellationsvi. Début février, plus de 5 000 personnes auraient été placées en détention en marge du deuxième week-end de protestation uniquement, d’après l’ONG Human Rights Watchvii.  

La colère d’une partie de la population a été attisée par le jugement défavorable du tribunal à l’encontre de Navalny, mais aussi par la diffusion d’Un palais pour Poutine, réalisé par le Fonds de lutte contre la corruption (FBK) de l’opposant. Mis en ligne sur YouTube deux jours après son retour au pays, le documentaire met en lumière la corruption du régime de Poutine, principal angle d’attaque d’Alexeï Navalnyviii

Qui est Navalny? 

Avocat de formation, Alexeï Navalny est diplômé de l’université Lumumba de Moscou et titulaire d’une bourse de la prestigieuse université américaine Yaleix. En 2000, il rejoint le parti social-libéral Iablokox, dont il se fait expulser sept ans plus tard en raison de ses affinités avec la frange plus nationaliste de l’oppositionxi. S’il est aujourd’hui présenté comme un fervent démocrate et porte-étendard des valeurs libérales à l’occidentale, Navalny a maintes fois réitéré ses allégeances nationalistesxii.  

Dès les années 2000, l’immigration illégale est son plus important cheval de bataille. Il compare les rebelles tchétchènes à des cafards, dénonce ce qu’il a qualifié de « criminalité ethnique »xiii et participe, en 2011, à l’évènement ultranationaliste réputé xénophobe des « marches russes »xiv. Il soutient également la campagne nationaliste « Stop Feeding the Caucasus », visant l’arrêt des subventions fédérales aux républiques du nord du Caucase aux gouvernements jugés corrompus et incompétentsxv. En 2014, à la suite de l’annexion de la Crimée par la Russie, Navalny aurait déclaré que « la Crimée est à nous », qu’elle fait désormais partie intégrante de la Fédération russexvi.  

Son soutien à Poutine dans l’occupation militaire de la péninsule ukrainienne, contraire au droit international, révèle une ferveur nationaliste profonde, d’après le politologue et professeur émérite à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), Jacques Lévesque. La popularité de l’homme fort du pays atteint alors des sommets inégalés, avec un taux de satisfaction de 87 % de la populationxvii, mais « le soutient de Navalny n’a rien d’opportuniste », soutient M. Lévesque, qui le comprend comme une réelle prise de position idéologique.  

« Navalny n’a jamais renié ce positionnement et l’immigration était encore un sujet important de sa campagne municipale de 2013, mais ce discours s’est totalement effacé derrière d’autres engagements », affirme Benoît Vitkine, correspondant du quotidien Le Monde à Moscouxviii. Ces « engagements » sont désormais centrés sur la lutte contre la corruption et pour la démocratie, thèmes pour lesquels il commence à se faire connaitre à compter de 2010 grâce à la plateforme en ligne Rospilxix.   

Devenu l’une des figures de proue de la contestation contre la falsification des résultats aux législatives en 2011, le « blogueur le plus célèbre de Russie » est brièvement incarcéré. La première d’une longue série de démêlés avec la justice.  

« Nous avons tout pour nos amis et la loi pour nos ennemis »xx 

Le dernier et seul scrutin auquel la figure de l’opposition est autorisée à participer remonte à 2013. Il arrive deuxième aux municipales de la capitale derrière le candidat du parti présidentiel Russie Unie, avec 27 % des suffragesxxi.  

Présenté comme l’opposant principal au Kremlin par les médias occidentaux, Navalny est pourtant loin de faire l’unanimité en Russie. Peu de temps avant les plus récentes manifestations, un sondage du centre indépendantLevada révélait qu’un peu moins de la moitié des personnes interrogées connaissaient Navalny. Seuls 15 % des répondant·e·s croyaient qu’il avait véritablement été empoisonnéxxii.  

Pour Jacques Lévesque, la scène politique russe est divisée entre les partisan·e·s de Navalny et celles et ceux qui ont été délaissé·e·s par les politiques de privatisation qui ont suivi la chute de l’URSSxxiii. La libéralisation menée par Boris Eltsine a eu des effets catastrophiques sur le pays, comme l’explique le politologue dans les pages du Devoir : « En l’espace de 10 ans, le produit national brut russe est tombé à 50 % de ce qu’il était et l’espérance de vie des hommes est passée de 68 à 59 ans. Plus de la moitié de la population est passée sous le seuil de la pauvreté », puis Vladimir Poutine arrive à la présidence et renationalise certaines ressources rentables. Pour ces déshérités du libéralisme, il apparaît alors comme un sauveurxxiv ».  

DE son côté, l’opposition parlementaire principale, le Parti communiste de la Fédération de Russie (KPRF), peine à mobiliser. « Le Parti communiste est un parti qui ne fait pas la promotion de la prise du pouvoir par la révolution, il fonctionne à l’intérieur des règles électorales, donc il est beaucoup moins radical que Navalny, qui appelle au renversement même du pouvoir », explique M. Lévesque. Il affirme que les membres les plus jeunes du KPRF tendent à soutenir l’opposant, qui cherche quant à lui à unir les forces d’opposition, à travers une initiative comme le « vote intelligent », encourageant une coordination des votes stratégiques parmi les partisan·e·s de candidats d’opposition lors des municipales de Moscou en 2019xxv.  

Alors que le pouvoir d’action de l’opposant risque d’être entravé par sa plus récente condamnation, Benoît Vitkine soutient que « quand on parle de “l’affaire Navalny”, ce n’est plus du politicien Navalny dont on parle, c’est des actions du pouvoir russexxvi ».  

Au téléphone avec L’Esprit libre, M. Lévesque nous met en garde contre les potentielles dérives de la situation actuelle en Russie : « Si le pouvoir tendait à se dissoudre, il y aurait un coup de force des militaires, des services secrets pour rétablir un gouvernement, et un gouvernement nettement plus autoritaire que celui de Poutine actuellement », prévient-il. Il rappelle que, malgré l’empoisonnement suspect de Navalny et les séjours en prison successifs de militants d’opposition, la liberté d’expression en Russie n’est pas encore totalement réprimée.  

Révision de fond: Alexandre Dubé-Belzile
Révision linguistique: Any-Pier Dionne

« L’opposant russe Alexei Navalny condamné à trois ans et demi de prison », Radio-Canada, 2 février 2021. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1767689/alexei-navalny-comparution-russie-prison-poutine.  

iiIbid.  

iii Maxime Popov et Thibaut Marchand (AFP), « L’opposant Alexeï Navalny interpellé par la police à son retour en Russie », Le Devoir, 17 janvier 2021. https://www.ledevoir.com/monde/593458/retour-de-navalny-a-moscou.  

iv Ibid.  

v Ibid. 

vi Radio-Canada, op.cit.  

vii « Russie  : Nouvelle vague d’arrestations de manifestants », Human Rights Watch, 1er février 2021. https://www.hrw.org/fr/news/2021/02/01/russie-nouvelle-vague-darrestations-de-manifestants

viii François Bonnet, «  « Un palais pour Poutine » : voici la version française », Médiapart, 9 février 2021. https://www.mediapart.fr/journal/international/090221/un-palais-pour-poutine-voici-la-version-francaise.  

ix « Comment Alexeï Navalny est devenu la bête noire de Vladimir Poutine », Le Monde, 2 février 2021. https://www.lemonde.fr/international/article/2021/02/02/comment-alexei-navalny-est-devenu-la-bete-noire-de-vladimir-poutine_6068445_3210.html.  

x Alexey Sakhnin, « How a Russian Nationalist Named Alexei Navalny Became a Liberal Hero », Jacobin, 31 janvier 2021. https://jacobinmag.com/2021/01/alexei-navalny-russia-protests-putin.  

xi Le Monde, 2 février 2021, op.cit.  

xii Alexey Sakhnin, op.cit. 

xiii « Russie : » La foule qui se mobilise pour Alexeï Navalny est loin de suffire à faire trembler les fondations du régime » », Le Monde, 3 février 2021. https://www.lemonde.fr/international/article/2021/02/03/russie-la-foule-qui-se-mobilise-pour-alexei-navalny-est-loin-de-suffire-a-faire-trembler-les-fondations-du-regime_6068640_3210.html.  

xiv Le Monde, 2 février 2021, op.cit. 

xv  Robert Coalson, « Is Alexei Navalny a Liberal or a Nationalist? », The Atlantic, 29 juillet 2013. https://www.theatlantic.com/international/archive/2013/07/is-aleksei-navalny-a-liberal-or-a-nationalist/278186/.  

xvi « Alexei Navalny : Russia’s vociferous Putin critic », BBC News, 4 février 2021. https://www.bbc.com/news/world-europe-16057045.  

xvii AFP, « Poutine plus populaire que jamais en Russie »,La Presse, 7 août 2014. https://www.lapresse.ca/international/europe/201408/07/01-4789968-poutine-plus-populaire-que-jamais-en-russie.php.  

xviii Le Monde, 3 février 2021, op.cit.

xix Le Monde, 2 février 2021, op.cit.  

xx Proverbe russe. « Tony Wood, Les opposants russes sont toujours corrompus… », Le Monde diplomatique, septembre 2019. https://www.monde-diplomatique.fr/2019/09/WOOD/60372.  

xxi Le Monde, 3 février 2021, op.cit. 

xxii Jacques Lévesque, « Où va la Russie? », Le Devoir, 13 février 2021. https://www.ledevoir.com/opinion/idees/595157/ou-va-la-russie.  

xxiiiIbid.  

xxiv Ibid. 

xxv Ben Noble, « Alexei Navalny suspected poisoning : why opposition figure stands out in Russian politics », The Conversation, 21 août 2020. https://theconversation.com/alexei-navalny-suspected-poisoning-why-opposition-figure-stands-out-in-russian-politics-144836.  

xxvi Le Monde, 3 février 2021, op.cit.  

« La mer monte » : Approches croisées d’un littoral en voie de métamorphose

« La mer monte » : Approches croisées d’un littoral en voie de métamorphose

Par Marine Fauche

Ce texte est d’abord paru dans notre recueil imprimé L’effondrement du réel : imaginer les problématiques écologiques à l’époque contemporaine, disponible dans notre boutique en ligne.

À l’Ouest de la côte méditerranéenne française, le littoral de l’Aude offre un ensemble de paysages contrastés, entre les basses plaines littorales, leurs étangs et stations balnéaires en collier et les petits massifs des Corbières et de la Clape auxquels elles s’adossent. Comme bien d’autres littoraux, ce territoire de faible altitude est confronté de plein fouet aux défis de l’adaptation aux changements rapides qui s’amorcent et, tout particulièrement, à l’élévation du niveau de la mer.

Dans ce contexte, un acteur original s’est emparé de la problématique : il s’agit du Parc Naturel Régional (PNR) de la Narbonnaise en Méditerranée, fondé en 2003, dont le territoire littoral court de l’embouchure de l’Aude à Port-Leucate. Engagé sous l’impulsion des élu·e·s en 2018, le programme « La Mer monte » associe des recherches scientifiques, des approches sensibles et des médiations nouvelles pour parler de cette problématique. Comment une institution récente comme le PNR, qui ne dispose ni d’un pouvoir de réglementation (à l’inverse des Parcs Nationaux), ni des moyens de recherche d’un centre scientifique, parvient-elle à s’emparer de cette thématique? Et quels aspects parfois négligés par les expertises techniques ce PNR, au contact des habitant·e·s, peut-il faire émerger?

J’en rends compte en cinq actes, faisant de façon progressive la part belle aux imaginaires. L’analyse que je propose s’appuie sur des journées d’observation participante du programme « La Mer Monte », et des entretiens conduits auprès des personnes responsables et d’une association investie sur ces problématiques.

Calculer : Les prévisions et leurs limites

L’élévation du niveau des mers apparaît, d’abord, comme un problème global et scientifique, en lien direct avec les changements climatiques dont l’évolution est synthétisée par les travaux du Groupe Intergouvernemental d’Experts sur le Climat (GIEC), institution de référence fondée en 1988. Son premier « Rapport d’évaluation des incidences potentielles du changement climatique », en 1990, évoquait déjà cette élévation ; ses études en précisent depuis les causes et les effets, à partir de modèles dont les paramètres gagnent en précision. Dans son dernier rapport de 2018, on peut lire que l’élévation du niveau moyen des mers se poursuit et s’accélère1. Les modélisations prenant en compte l’expansion thermique des eaux induites par leur réchauffement et la fonte des glaciers et des couvertures glaciaires du Groënland estiment que cette hausse serait de 0,26 à 0,77 m en 2100, dans le cadre d’un réchauffement limité à 1,5°C, et de 0,1 m supplémentaire en cas de réchauffement limité à 2°C2. D’autres études, élaborées à l’échelle régionale de la Méditerranée, corroborent ces estimations et coïncident avec le scénario pessimiste du GIEC, à + 0,80 m3. La problématique est amenée à durer, car l’élévation se poursuivra au-delà de 2100, même si le réchauffement est limité à 1,5°C4. Elle est aussi en partie inéluctable, car les réactions du système climatique interviennent avec un temps de décalage, de sorte que même une réduction drastique des émissions n’empêcherait pas le phénomène de se poursuivre pour un temps. À l’échelle de l’action humaine et pour l’altitude des plaines littorales narbonnaises, ces projections sont vertigineuses. Elles sont aussi tissées d’incertitudes, ce qui complique leur transfert vers une échelle locale.

Ce passage à l’échelle locale est d’abord difficile sur le plan épistémologique parce que les incertitudes associées aux modèles globaux se multiplient au fil des transitions d’échelles opérées par les « downscaling », c’est-à-dire les changements d’échelle pratiqués sur les modélisations. Pour prévoir, à partir de projections mondiales, l’élévation marine en Méditerranée, la manière classique de procéder consiste, en effet, à forcer un modèle climatique régional avec les projections d’un modèle de circulation générale (à l’échelle du globe) pour étudier leurs répercussions sur un système plus précis. À ces deux facteurs d’incertitudes (celles induites par les modélisations et celles qui s’y ajoutent au fil des changements d’échelles), s’ajoutent encore celles qui tiennent aux trajectoires des émissions anthropiques à venir, qui se répercuteront sur l’élévation de la mer. Sur les territoires de basse altitude, à l’instar des plaines littorales comme celles de l’Aude, une telle incertitude implique qu’il faut se préparer à des scénarios complètement différents. Surtout, au niveau local, ce qui importe davantage que l’élévation moyenne, ce sont les phénomènes de submersion ponctuels lors des tempêtes, où les effets de la houle et de la surcote se combinent. Ainsi est-ce un aléa 2100 de 2,40 m qu’a choisi de retenir le schéma de cohérence territoriale (SCOT) du Grand Narbonne en vue de ces risques de submersions marines.

Par ailleurs, le transfert de ces projections à l’échelle locale pose des problèmes politiques, car, concrètement, l’élévation du niveau de la mer soulève la question de ce que l’on appelait un « repli stratégique » et que l’on appelle désormais une « recomposition spatiale » quant à la répartition des activités et des habitats. Ce qui est lourd d’enjeux économiques, dans un espace de tourisme balnéaire, mais aussi symboliques, pour un territoire déjà marqué par une histoire de dépossession récente dont nous allons parler. Aussi, anticiper l’élévation des eaux ne peut pas consister à déterminer cette recomposition en appliquant les projections du GIEC, quoique le PNR s’appuie sur ses travaux et relaie ses messages, mais doit surtout amener à envisager cette recomposition spatiale avec les habitant·e·s. C’est ce que fait en partie la portion scientifique du programme « La Mer Monte », qui étudie la salinisation des terres littorales, en association avec les agriculteurs et les agricultrices, et que prolongent les expériences de médiation du programme.

Faire parler : Les médiations du PNR

À l’origine de ces médiations se trouve un constat liminaire, partagé par les agents du PNR : la montée des eaux n’est pas un problème ou plutôt pas un sujet pour les habitant·e·s – si bien qu’au PNR, on parle de déni. Que cache ce déni? Espoir technologique, ignorance ou minoration du problème? C’est ce que la spécificité du phénomène, à savoir son invisibilité, invite d’abord à penser. Le lent et progressif grignotage des rivages est difficilement perceptible dans une expérience quotidienne du littoral, tout comme l’on prend difficilement conscience du grandissement d’un·e enfant que l’on côtoie. Pourtant, l’on aurait tort de mésestimer la connaissance des habitant·e·s du littoral et de ses modifications. Différents témoignages d’habitant·e·s de longue date, recueillis par Hélène Dattler, artiste dont nous parlerons plus bas, l’indiquent : « des endroits qui étaient hors d’eau sont un peu plus dans l’eau […] Les gros coups de mer se sont rapprochés. Avant, tu en avais un tous les dix ans. Là, en cinq ans, il y en a eu deux ou trois forts5 ». Les voix des habitant·e·s, leur conscience des changements de la configuration des rivages et des risques interdisent de voir dans les habitant·e·s du littoral des « profanes épistémologiques6 ». Si donc il ne s’agit pas de méconnaissance, de quoi peut-il s’agir? On peut imaginer une défiance fondée historiquement, sur ce littoral profondément marqué par une politique d’aménagement descendante, dont les habitant·e·s les plus ancien·ne·s gardent un souvenir de dépossession ou d’expropriation pure et simple, aux yeux d’un représentant de l’association Écolocal, impliquée sur ces mêmes sujets. La diffusion de ce ressenti, à la suite de la Mission Racine entre les années 1960 et 1980, est mise en perspective par les travaux de V. Andreu-Boussut, sur le littoral de l’Aude, à travers certaines publications littéraires : « Robert Lafont publie, en 1967, La révolution régionaliste, où il dénonce la dépossession des ressources touristiques et le processus de « colonisation intérieure », formule qui connaîtra un certain succès. En 1980, les éditions Denoël publient la fiction littéraire Malaïque ou l’étang de feu du journaliste et écrivain Pierre Bosc, qui évoque l’expulsion d’une communauté de pêcheurs et de pêcheuses, incarnée notamment par deux frères au caractère ombrageux, devant les projets d’aménagement touristique d’un littoral touché de plein fouet par le déclin de la pêche7 ». La mémoire collective de cette politique d’aménagement descendante pourrait alors, en partie, expliquer le sentiment de défiance vis-à-vis de nouvelles consignes d’aménagements émises par des institutions exogènes. C’est, à mon sens, ici que le travail de médiation du PNR, qui constitue un pan du programme « La Mer Monte », prend tout son intérêt.

Les dispositifs de médiation sont imaginés par le PNR d’une façon expérimentale. Un atelier de réflexion participative du programme auquel j’ai pu assister s’articulait ainsi autour de cinq problématiques prioritaires : « rendre visible et appréhendable la question de l’élévation du niveau de la mer et des lagunes », « vivre avec des milieux et ressources en évolution permanente », « engager de nouveaux rapports à la mer en encourageant de nouveaux comportements », « reconnaître l’importance des rôles et des fonctions des zones humides pour la résilience du territoire », « penser une recomposition spatiale de manière engageante et choisie ». Y furent imaginés puis testés des prototypes de médiations pour engager la parole des riverain·e·s : tracés de lignes bleues aux niveaux des élévations projetées, « happenings » de dégustation d’eau salée pour faire parler de la salinisation des aquifères ou encore sensibilisation aux zones humides et à leurs ressources proposées aux passagers et aux passagères d’un train longeant l’un des étangs. Au cours de l’atelier se manifestait régulièrement le souci de rendre ces dispositifs non anxiogènes : en ceci, le nom du programme est judicieusement choisi, car il évoque la mer qui monte comme on parlerait de la nuit qui tombe, comme d’un phénomène naturel, habituel, normal – et c’est le cas, pour qui considère les variations du trait de côte dans un temps long, géologique. Ce type d’actions est représentatif d’une mission propre aux PNR, à savoir celle d’expérimenter de nouvelles formes d’actions publiques et collectives. Reprenant, au titre d’objectif, la distinction conceptuelle de Guillaume Simonet8, le PNR ambitionne par ce programme de contribuer à passer « de l’adaptation silencieuse à l’adaptation choisie », en faisant parler les habitant·e·s du sujet pour le porter à la discussion publique.

S’allier : La revalorisation des zones humides

Dans ce contexte de bouleversements rapides où la mer se fait menace, les habitant·e·s du littoral peuvent compter sur de nouveaux alliés9. En effet, selon les rivages, l’élévation est distincte, d’abord du fait des mouvements tectoniques pouvant rehausser le terrain, ou, à l’inverse, de tassements des terres, d’origine naturelle ou en lien avec une forte urbanisation. Mais surtout, l’élévation se décline selon les différentes vulnérabilités et résiliences des littoraux. Ainsi, les îles du Pacifique, où les eaux de l’océan s’élèvent plus rapidement qu’ailleurs (au rythme de 12 mm par an depuis 1900), sont-elles particulièrement vulnérables du fait de leur faible altitude, mais aussi très résilientes grâce à leurs mangroves, végétation dense qui « atterrit » les rivages et les renforce10. De façon similaire, sur le littoral qui nous intéresse, l’élévation du niveau de la mer donne lieu à une mise en valeur forte des zones humides, marais couverts de salicornes, prés salés et roselières, requalifiées dans ce contexte comme des espaces pourvoyeurs de services d’atténuation et d’adaptation : par leur captation de carbone, pour le premier aspect, et par le rôle de tampon qu’elles jouent lors des tempêtes et des « coups de mer », phénomènes d’élévation temporaire menaçant les littoraux de submersion, pour le second. On peut voir dans cette revalorisation une stricte application du conseil émis par le GIEC, qui met en avant la restauration des milieux naturels côtiers comme technique d’adaptation à l’élévation marine. Pourtant, l’interpréter comme une simple application de directives scientifiques « venues d’en haut » serait négliger ce que ce choix implique de rupture avec les précédents dispositifs de « défense contre la mer », comme les appellent encore les textes datant de quelques décennies : construction de digues, de brise-lames, renforcement de plages par ré-ensablement. Le fait de compter non plus sur des techniques de maîtrise des aléas mais sur des espaces naturels comme des alliés initie un changement de représentations double : vis-à-vis de la persistance d’un espoir technologique, l’impossibilité assumée dans les messages du PNR d’une gestion par solutions techniques de « défense contre la mer » invite à une reconsidération de la maîtrise humaine sur l’élément marin. Vis-à-vis des entités naturelles, leur mise en avant comme autant de solutions ou de pourvoyeurs de services dans le cadre de la reconfiguration littorale qui s’amorce transforme le regard sur ces espaces longtemps négligés, malaimés. Ce changement des représentations est sans doute encore plus frappant dans une région dont l’aménagement est ancien, qui a longtemps consisté essentiellement en l’assèchement de ces zones humides inquiétantes, emplies de moustiques, parfois malodorantes, espaces de vide ou de maladies et qui se trouvent désormais requalifiées en tant qu’alliés.

Si donc les calculs des instances scientifiques permettent d’anticiper, dans la mesure du possible, le phénomène, les médiations du PNR, d’en faire parler et de le mettre en débat, et les zones humides, de le ralentir, quel rôle jouent les approches par l’imaginaire proposées par les artistes invités en résidence par le pôle culturel du PNR?

Styliser : Les mises en images d’Enrique Ramirez

L’idée des approches sensibles comme forme de médiation culturelle prend sens dans l’histoire institutionnelle du parc, marquée par le passage d’une productrice de radio dans la mise en place d’un pôle culturel fort. Les actions de ce pôle se structurent notamment autour de l’axe « Territoire réel, imaginaire, rêvé », un thème qui va bien au-delà d’une esthétisation de l’espace narbonnais ; il s’agit plutôt de proposer à des artistes de s’installer en résidence au Parc pour proposer une production qui sera un alliage de leur sensibilité propre et du territoire habité qui l’inspire. Dans le cadre de « La Mer Monte », la directrice du Pôle culturel a choisi d’inviter trois artistes, dont deux ayant déjà effectué leur résidence : le plasticien chilien Enrique Ramirez et l’architecte, comédienne et scénographe Hélène Dattler. J’ai pu entendre chaque personne parler de son travail. Quoiqu’elle et il affirment tout·e·s deux s’être senti·e·s pris·e·s au dépourvu, au premier abord, face à cette problématique « de scientifiques », elle et il ont cherché, chacun·e par leurs moyens d’expression, à ouvrir d’autres problèmes. Quelles sont ces pistes ouvertes par les imaginaires?

Enrique Ramirez, plasticien et cinéaste chilien, a été judicieusement invité par la responsable du pôle culturel du PNR, à la suite de son travail cinématographique Océan, fresque documentaire poétique et politique sur la traversée transatlantique d’un cargo, des rives chiliennes au nord de l’Europe en passant par le canal de Panama. Le thème de l’océan, récurrent dans le travail de Ramirez et intriqué à une biographie personnelle, trouvait alors en narbonnaise un site d’expression propice à l’occasion du programme La Mer Monte. « Comment rendre visible l’invisible? » : c’est la question qui a animé son travail, éminemment visuel, uni par une forte stylisation du phénomène. Le premier court métrage qu’il a proposé au public au Théâtre-Cinéma de Narbonne en novembre 2019, Chant pour el mar, livrait une prosopopée, celle d’une mer chantée par une famille en errance, semblant voguer à la dérive sur une chaloupe ancienne, dans l’un des étangs du territoire du PNR, étrangement immobile au large des rivages. Comme dans le long-métrage qui a conduit la responsable du pôle culturel à l’inviter, se lisait dans ce travail le délicat alliage d’une mer entendue poétiquement et politiquement, comme tout à la fois espace de liberté et d’errance prolongée, de migrations forcées auxquelles la Méditerranée est tristement associée aujourd’hui. Dans ses productions suivantes pour « La Mer Monte », les moyens et courts-métrages « Lauso la mare et tente’n a terro » et « Effacer le monde », présentés en exposition à la Chapelle des Pénitents Bleus de Narbonne en juillet et en août 2020, cette veine se précise. Dans la première de ces productions dont le titre reprend le proverbe provençal « Fais l’éloge de la mer et tiens-toi à terre », Enrique Ramirez propose un film en diptyque, rythmé par le basculement entre un discours scientifique tenu à l’ouverture et une approche stylisée. Dans les premières minutes, à l’abri d’une embarcation, ramant régulièrement, un personnage explique et commente l’élévation des eaux jusqu’à un temps de rupture où, troublant le rythme de son discours jusqu’alors rationnel et quasi pédagogique, il souffle : « on l’entend… elle approche. » Le film alors chavire et, dans le second temps, amorcé par un long plan « traveling » au-dessus d’une mer écumeuse, deux silhouettes, d’abord sur le rivage, puis de plus en plus englouties par l’eau, s’imaginent poissons, bateaux, parlent de froid mais aussi d’images maternelles portées par l’élément marin, puis font corps avec cet élément qui finit par les submerger, et sans doute, les réinventer métaphoriquement. À nouveau, son travail, que la musique, la technique et les textes poétiques animent et esthétisent, rendent l’événement poétique plutôt que tragique. C’est cette même idée de réinvention que nous montre « Effacer le monde », où, associée à la voix de Guillaume Simonet en fond sonore, est filmée une séquence d’effacements et de recréations lithographiques : une page disparaît sous l’écriture d’une autre, suggérant de donner à la disparition du rivage le sens d’un palimpseste, ces anciens parchemins sur lesquels les strates d’écriture se juxtaposent.

Écouter : La collecte de récits d’Hélène Dattler

Très différent et au plus proche des habitant·e·s est le travail d’Hélène Dattler, architecte de formation, comédienne, scénographe et membre (entre autres) du collectif artistique de l’Agence Nationale de Psychanalyse Urbaine (ANPU), familier des approches de l’espace par l’imaginaire. Elle a fait le choix d’explorer les relations intimes des habitant·e·s du littoral avec la mer, d’interroger le sens d’une vie menée, ou recommencée, à proximité du rivage :  La mer qui monte en moi11, le livret qu’elle signe, est sous-titré Collecte de récits et laisses de soi. Ce travail a donné lieu à une ballade sonore, longtemps reportée du fait de la pandémie. Proposée aux visiteur·e·s du PNR le dimanche 13 septembre 2020, cette ballade associait l’écoute au casque de témoignages recueillis par l’artiste au cours de sa résidence, mis en musique, à la déambulation sur un sentier de basse altitude, donnant sur les anciens salins de la réserve naturelle régionale de Sainte-Lucie, lieu phare du territoire du PNR. Ce faisant, Hélène Dattler offrait aux habitant·e·s (car, pour plusieurs, celles et ceux qui avaient témoigné étaient présent·e·s) une mise en représentation de leur parole, qui connut un grand succès dans le public venu se livrer au jeu itinérant.

Quittant le temps de la prospective, l’abscisse implacable des projections modélisées, le temps des mandats et des aménagements, c’est dans un temps vécu, individuel, atavique parfois, que Datler situe son propos. Le point de départ demeure la peur de la submersion : « J’ai peur de la mer. J’ai toujours eu peur d’elle. Depuis que je sais qu’elle monte, ma peur ne cesse de grandir. Je l’imagine laper la pierre des maisons, croquer le béton, s’insérer dans chaque ouverture, chaque fenêtre, chaque fissure. Les habitants. La mer va manger leurs racines. Je les vois partir les bras remplis d’affaires, quelques souvenirs sauvés des eaux, la mine défaite, marchant vers un horizon renversé12 ». Pourtant, ce motif est rapidement écarté en faveur de thèmes plus positifs, cherchant ce que peut signifier, pour des vies humaines, de se lier intimement à l’élément marin. Aussi explore-t-on, au fil de mots confiés, le sens d’une « relation impérieuse » à la mer, construite en grandissant à ses côtés, ou celui d’un attachement transmis, avec joie ou regret, refoulé parfois, réapparu alors : « La mer et les bateaux, c’était tellement imprégné chez moi (sic) que j’ai quitté mon métier et qu’à cinquante-cinq ans, ce rêve s’est réalisé : avec mon fils, j’ai créé une activité de promenade en mer. Cette enfance près de la mer et ce contact avec l’eau se sont répercutés trente ans après13 ».

Apparait, surtout, ce que la mer apporte à une existence, de force, de mystère, de liberté : « La mer ne peut pas faire d’une personne qui vit avec elle une mauvaise personne. Elle est tellement ouverte… C’est un milieu, plus on s’enfonce dedans, moins il devient hostile. C’est aussi cela qui la fait grandiose14 ». L’attachement des habitant·e·s à ce milieu, qui borde leurs habitats, habite leurs vies, se trouve ainsi écouté avec une attention soutenue, archivé, rendu visible, esthétisé. Les histoires qu’elle recueille ne sont pas iréniques pour autant, qui livrent les échos de dynasties d’apnéistes, parfois victimes d’accidents, et explorent cette intensification du sentiment de liberté toujours conjoint à l’ampleur de la solitude et des risques, qui survient lorsque l’on est en mer. Les souvenirs des « coups de mer », ces hausses subites de la mer par gros temps, prennent des allures d’anticipation, par les images de submersion mais aussi d’isolement qu’ils livrent, car la topographie du territoire amène, dans les projections, certains espaces à se trouver en situation d’insularité : « La montée des eaux sur l’île de Sainte-Lucie, c’était après un coup de mer. Deux énormes cargos s’étaient échoués sur la plage de la Vieille Nouvelle. On est restés quinze jours coincés à Sainte-Lucie en autonomie complète. Il n’y avait plus de canal, plus de chemin de halage, plus d’étang de l’Ayrolle, plus d’étang de Bages, plus rien. C’était la mer15 ». Pourtant, à ces souvenirs à première vue angoissants, se joignent, dans les témoignages, la conscience profonde des aléas liés à la proximité du milieu marin et leur acceptation : « Pour moi, ce n’est pas nouveau. La mer a toujours envahi le village et les plages ici. On sait que cette entrée des eaux va être de plus en plus forte. Les ancien[·ne·]s et moi avons le sentiment profond que l’eau monte et que nous sommes fragiles sur la côte. On sait cela16 ». Cette conscience se tient à distance de l’orgueil d’une compréhension totale des mouvements de la mer (« On a vu des houles se former de manière brutale sans vent alors qu’on était en pleine mer. Tu ne sais pas d’où elles sortent. Quelques vagues de submersion sont arrivées. Qu’est-ce qu’on peut faire? On sera où on sera17 ») ainsi que d’une ingénierie littorale, qui prétendrait lutter contre l’élévation : « L’eau peut monter effectivement. Mais monter les sols de trois mètres pour être hors d’eau et faire des barrières partout : non! Il faut vivre avec son milieu et pas aller contre [lui]18 ». Ces témoignages, riches d’une connaissance sensible toute autre que celle des modélisations, de savoirs propres à une familiarité, une pratique des lieux, une temporalité autre que celles des prévisions, portent avec eux une autre vision de l’élévation des eaux. Il me semble qu’on peut comprendre son travail comme une maïeutique, un travail herméneutique dans l’expression de quelque chose comme une condition littorale, élaboré sur des médiations : souvenirs d’enfance, objets symboliques, répétitions familiales, rêveries face à l’horizon, autant d’objets transitionnels par lesquels l’artiste révèle les liens entre les habitant·e·s du rivage et cette immense présence, conduisant à cette furieuse nécessité de vivre sur un bord de mer. Car c’est la conclusion que tire Hélène Dattler de son travail : « Il faut beaucoup l’aimer pour accepter qu’elle monte19 ».

Ce à quoi le travail d’Hélène Dattler aboutit peut alors être rapproché des conclusions d’une anthropologue, qui, s’intéressant à la même problématique chez les habitants d’un parc naturel au Costa Rica, remarque que « les [habitant·e·s locales et] locaux, les rangers, les biologistes travaillant dans cet espace et même les visiteur·e·s ont remarqué que la mer monte chaque année. Certain·e·s en donnent une explication par le changement climatique, d’autres en disent simplement que “la mer reprend ce qui lui appartient”. La plupart de ces attitudes se fondent sur de l’empirisme. Ce sont des conclusions tirées de leurs expériences au fil du temps, comme ces personnes sont en lien avec la matérialité de leur environnement. […] Leur positionnement, dès lors, ne consiste pas à maîtriser ou administrer ces matérialités, mais est plutôt de l’ordre d’une observation à travers le temps, d’une coopération et, surtout, d’une adaptation à une terre et une mer qu’[elles et] ils savent être constamment changeantes20 ».

Dans les approches sensibles que nous avons souhaité mettre en avant, l’objectivité du regard scientifique est doublement écartée. D’abord, par ce que ces artistes ont cherché : histoires de vie, de souvenirs, de rêves, d’humeurs, de pratiques ou d’images poétiques. Mais aussi par ce qu’elles et ils ont mis d’elles et eux-mêmes, dans cette recherche, ainsi que d’Hélène Dattler, qui consignant, co-signant, s’alliant aux récits des habitant·e·s, archive ce qu’aucun protocole scientifique ne saurait reproduire : « J’écoute, pour recueillir les fragments d’histoires individuelles, pour retenir un patrimoine intangible. Je prends de la distance, puis j’écoute encore, pour garder l’essentiel, pour inviter chaque lecteur [et chaque lectrice] à se rappeler ses premiers contacts avec la mer ». De même d’Enrique Ramirez, que sa façon de s’emparer du thème a conduit vers une stylisation méditative de l’errance, de la peur, de la disparition et de leurs autres sens possibles. L’association de leurs caractères artistiques distincts trouve une cohérence et ébauche une conclusion étrange, qui pourrait s’apparenter à une mise en avant de la vulnérabilité plutôt que de la force. À l’opposé d’une culture du risque, fondée sur les prévisions et l’agir technique, de telles initiatives initient une culture de la vulnérabilité, entendue comme condition existentielle, intriquée à l’expérience sensible et à l’attachement à un territoire, et participent à rendre cette culture commune, ce qui pourrait bien être de première importance pour notre condition contemporaine.

Crédit photo : EdWhiteImages, Pixabay, https://pixabay.com/fr/photos/de-d%C3%A9fense-contre-la-mer-digue-mer-48…

1 IPCC, « Chapter 3 : Impacts of 1.5°C of Global Warming on Natural and Human Systems », Special Report : Global Warming of 1.5°C, 2018, p. 225, www.ipcc.ch/site/assets/uploads/sites/2/2019/06/SR15_Chapter3_Low_Res.pdf ;

Concernant la Méditerranée, le récent rapport du MedECC (Mediterranean Experts on Climate and Environmental Changes) indique que « le niveau de la mer en Méditerranée a augmenté de 0,7 mm par an18 entre 1945 et 2000 et de 1,1 mm par an entre 1970 et 2006. On constate une accélération de l’élévation du niveau de la mer ces deux dernières décennies atteignant environ 3 mm par an. » ; MedECC, Les risques liés aux changements climatiques et environnementaux dans la région Méditerranée, 2019, p.8, www.medecc.org/wp-content/uploads/2018/12/MedECC-Booklet_FR_WEB.pdf

IPCC, « Summary for policy makers » Special Report : Global Warming of 1.5°C, section B.2.1, 2018, www.ipcc.ch/sr15/chapter/spm/

3 Fanny Adloff et coll., « Mediterranean Sea response to climate change in an ensemble of twenty first century scenarios », Climate Dynamics, 45(9‑10), 2015, 2775‑2802. C’est notamment sur ce travail que s’appuie le Groupe de Recherche sur les Evolutions du Climat en Provence-Alpes-Côte-d’Azur (GREC-PACA devenu GREC-SUD).

4 IPCC, op. cit., section B.2.2.

5 Hélène Dattler, La mer qui monte en moi: collecte de récits et laisses de soi, Sigean : Éditions du Parc Naturel Régional de la Narbonnaise en Méditerranée, 2019, p 71.

6 La notion de « profane épistémologique », conçue pour ressaisir la présupposition, de la part des experts, d’un public peu averti, est notamment employée par Nicolas Rocle, Bruno Bouet, Silvère Chasseriaud et Sandrine Lyser, 2016, « Tant qu’il y aura des « profanes »… dans la gestion des risques littoraux. Le cas de l’érosion marine à Lacanau », VertigO – la revue électronique en sciences de l’environnement, 16(2), 2016, doi.org/10.4000/vertigo.17646

7 Vincent Andreu-Boussut, La nature et le balnéaire – Le littoral de l’Aude, Paris : Éditions de L’Harmattan, 2008, p. 95.

8 La distinction est proposée par Guillaume Simonet, « De l’ajustement à la transformation : vers un essor de l’adaptation? », Développement durable et territoires, 7(2), 2016, doi.org/10.4000/developpementdurable.11320

9 J’emploie ce terme d’alliance en écho volontaire au titre de l’article de Baptiste Morizot, « Nouvelles alliances avec la terre. Une cohabitation diplomatique avec le vivant », Tracés, 33, 2017, doi.org/10.4000/traces.7001

10 Patrick D. Nunn, Augustine Kohler et Roselyn Kumar, « Identifying and assessing evidence for recent shoreline change attributable to uncommonly rapid sea-level rise in Pohnpei, Federated States of Micronesia, Northwest Pacific Ocean », Journal of Coastal Conservation, 21(6), 2017, 719‑730.

11 Hélène Dattler, op. cit. Ce livret, recueil de témoignages recueillis librement par l’artiste et organisés en sections, a été publié par le PNR dans la collection « Territoire réel, imaginaire, rêvé », en 2019, et a été performé lors des ballades sonores du 13 septembre 2020 à la Réserve Naturelle Régionale de Sainte-Lucie.

12 Hélène Dattler, ibid., p. 9.

13 Hélène Dattler, ibid., p. 15.

14 Hélène Dattler, ibid., p.37.

15 Hélène Dattler, ibid., p. 67.

16 Hélène Dattler, ibid.

17 Hélène Dattler, ibid.

18 Hélène Dattler, op. cit., p. 71.

19 Hélène Dattler, propos recueillis directement auprès de l’autrice.

20 Traduction libre de Marine Fauché pour Alessandra Baltodano Estrada, « A Matter of Time », Minding Nature, 13(1), 2020, p. 53. »It was no surprise, then, when I started asking people around the park what they imagined would happen to the place in a thousand or a million years, that their imaginaries were filled with a “reclaiming” sea. Local residents, rangers, biologists working in the area, and even visitors have noticed that the sea is rising every year. Some gave an explanation of rising seas as an effect of climate change; others simply used phrases like “the sea is taking what is his.” Most of these attitudes are based on empiricism. They are conclusions drawn from what these people have experienced over time as they relate to the materiality of their surroundings. They have to notice and care about what the sea and the rocks do because their craft, their profession, their knowledge about the world, and simply their daily lives are contingent on the trajectories of these things. Their position, therefore, is not of mastering or administering these materialities, but instead it is one of observation across time, cooperation, and, mainly, adaptation to a land and sea they know to be in constant change. »