Contestation de masse au Bélarus : aux origines du mouvement

Contestation de masse au Bélarus : aux origines du mouvement

Par Raphael Robitaille

La République du Bélarus, pays d’Europe de l’Est situé entre la Russie, l’Ukraine, la Lituanie et la Lettonie, est le théâtre d’un vaste mouvement de contestation contre le régime autoritaire d’Alexander Loukachenko, président indétrônable depuis 1994, en lien avec l’élection frauduleuse du 9 août 2020. Indépendant depuis 1991 à la suite de la dissolution de l’Union soviétique, le pays est désormais connu comme la « dernière dictature d’Europe[1] ». Fortement dépendant économiquement de la Russie, qui subventionne l’économie biélorusse à coup de milliards de dollars en fournissant de l’énergie bon marché, en effectuant des investissements et en achetant l’essentiel de sa production industrielle, le régime de Loukachenko doit en partie sa longévité politique à Moscou, mais aussi à un système qui ne laisse pas de place au pluralisme. Or, les événements de 2020 menacent sérieusement de faire tomber ce système qui a vraisemblablement outrepassé sa durée de vie utile pour une majorité de la population. Refusant d’accéder aux demandes de ses compatriotes pour une transition pacifique, Loukachenko s’accroche au pouvoir, espérant que le temps et les mesures répressives auront raison des manifestations qui ne cessent depuis août, alors qu’une véritable crise politique se déroule sous nos yeux. 

La goutte qui a fait déborder le vase

L’élection présidentielle du 9 août 2020 aura été la plus contestée de la jeune histoire du Bélarus. Sans surprise, une victoire haut la main pour Alexander Loukachenko, qui aurait récolté plus de 80 % des voix, a été annoncée, reconduisant le leader au pouvoir pour un sixième mandat consécutif. L’élection a été dénoncée et jugée frauduleuse par l’opposition et plusieurs membres de la communauté internationale, dont le Canada[2]. Cette situation a poussé des dizaines de milliers de personnes à sortir manifester dans les rues de Minsk et de plusieurs autres villes du pays pour réclamer le départ de Loukachenko[3]. Les autorités sont notamment accusées d’avoir falsifié les résultats du scrutin, qui, selon les témoignages de membres de la commission électorale, auraient donné la victoire à la leader de l’opposition Svetlana Tikhanovskaïa[4]. Cette « victoire » outrageuse de Loukachenko a été l’étincelle qui a enflammé la colère d’une bonne partie du peuple biélorusse. Les manifestations se sont poursuivies sans relâche depuis l’annonce du résultat, et ce, malgré l’intense répression des forces de l’ordre, qui ont arrêté des milliers de personnes incluant des dizaines de journalistes depuis le début des troubles[5]. Il a également été révélé que des centaines de personnes détenues ont été soumises à de graves sévices de la part des policiers. « Des victimes ont décrit des passages à tabac, des mises dans des positions stressantes pendant de longues périodes, des électrochocs et, dans au moins un cas, un viol, et ont affirmé avoir vu d’autres détenu[∙e∙]s souffrir d’abus similaires, voire pires », révélait Human Rights Watch le 15 septembre 2020[6].

Cela s’ajoute aux multiples tentatives du régime de briser le mouvement d’opposition en gestation au courant de la campagne électorale en usant de menaces, d’intimidation et d’arrestations arbitraires. Les trois principaux opposants à Loukachenko – le banquier et philanthrope Viktor Babariko, le youtubeur prodémocratie Sergueï Tikhanovski et l’homme d’affaires Valery Tsepkalo – ont subi une véritable campagne de persécution politique menée par les autorités et visant à neutraliser leurs chances de gagner l’élection en les disqualifiant de la course. Babariko et Tikhanovski ont notamment été arrêtés et placés en détention quelques semaines avant le vote, alors que Tsepkalo, craignant pour sa vie et pour la sécurité de ses enfants, a fui le pays pour éviter les représailles du régime[7]. Un phénomène particulièrement notable de cette campagne est l’émergence d’un triumvirat de femmes à la tête du mouvement d’opposition à la suite de l’arrestation et de la disqualification des principaux candidats. Svetlana Tikhanovskaïa, épouse de Sergueï Tikhanovski, s’est imposée comme la figure de proue de l’opposition après avoir décidé de se présenter à l’élection à la place de son mari et de joindre ses forces à la campagne électorale de Babariko, menée par la musicienne Maria Kolesnikova, et à celle de Tsepkalo, reprise par sa femme Veronika Tsepkalo.

Or, si Loukachenko ne prenait pas au sérieux l’idée qu’une femme puisse le remplacer à la présidence, affirmant que le pays n’était « pas encore prêt à voter pour une femme[8] », il semble avoir gravement sous-estimé la capacité de Tikhanovskaïa et de ses consœurs à fédérer l’opposition et à s’ériger en option crédible pour une majorité de Biélorusses. Dans un contexte économique de plus en plus difficile, un système politique qui asphyxie toute volonté de changement, une situation sanitaire marquée par l’inaction patente du gouvernement face à la pandémie de COVID-19 et le mépris du président envers certaines catégories de personnes (les femmes, les aîné∙e∙s, les victimes du coronavirus ou toute personne qui s’oppose à lui), les Biélorusses semblent bien décidé∙e∙s à en finir avec le régime de Loukachenko, qui dure depuis maintenant 26 ans.

Les revendications de l’opposition sont simples et plutôt modérées : départ de Loukachenko, libération des prisonniers et prisonnières politiques et tenue de nouvelles élections libres et équitables. Il n’a jamais été question d’une « révolution colorée » comme ce qui s’est produit au début des années 2000 dans l’ancien espace soviétique, ni d’un « Maïdan 2.0 »[9]. Tikhanovskaïa a elle-même démenti les accusations en ce sens peu de temps avant le vote en répondant aux questions de Meduza, un média indépendant basé en Lettonie. N’étant pas une politicienne de carrière, elle a affirmé que son ambition n’était pas de rester au pouvoir, mais seulement de créer les conditions propices à des réformes démocratiques[10]. Elle a néanmoins dû s’exiler en Lituanie deux jours après le vote, selon toute vraisemblance après avoir subi la pression du KGB (les services secrets biélorusses ont effectivement conservé le nom, voire les méthodes, des services soviétiques) qui l’aurait questionnée pendant plusieurs heures avant de l’obliger à lire, devant la caméra, un obscur message appelant la population à cesser les manifestations[11]. Tikhanovskaïa poursuit tout de même le combat depuis Vilnius et semble bien décidée à le mener à terme pour le bien de son pays. Sa collaboratrice Maria Kolesnikova, arrêtée à Minsk le 7 septembre, aurait quant à elle évité de justesse la déportation en déchirant son passeport au moment où les autorités la conduisaient à la frontière ukrainienne[12].

Les élections : un vecteur de consolidation autoritaire au Bélarus

Peu de temps après son arrivée au pouvoir en 1994, Loukachenko amorçait un virage vers ce que les spécialistes de la science politique appellent le « populisme autoritaire » ou encore l’« autoritarisme électoral ». Les régimes de ce type portent généralement un certain nombre de caractéristiques dont la plupart sont visibles au Bélarus : lien inextricable entre l’État et son dirigeant ou sa dirigeante; fusion entre les domaines public et privé; loyauté basée sur la peur et les récompenses plutôt que sur une idéologie; absence de contrepoids au pouvoir du ou de la chef∙fe; dédain du pluralisme politique; imprédictibilité du régime et redevabilité des élites[13]. Le régime conserve néanmoins une façade démocratique, en maintenant toutes les institutions formelles propres aux démocraties représentatives, dont des élections en apparence compétitives, mais dont les dés sont pipés à l’avantage de l’élite au pouvoir. Ainsi, dans les régimes de ce type, une certaine opposition est permise afin de maintenir l’illusion de la démocratie et d’offrir un vernis de légitimité aux dirigeant∙e∙s, mais aussitôt qu’un∙e candidat∙e pose une réelle menace aux autorités en place, celles-ci fabriquent un prétexte pour le ou la neutraliser.

Le sens commun voudrait que les régimes autoritaires comme celui du Bélarus soient basés presque exclusivement sur l’usage de la force pour se maintenir en place. Or, ce cadre analytique occulte les autres dimensions – non moins centrales au fonctionnement de ces régimes – que sont la légitimation et la cooptation. Le chercheur allemand Johannes Gerschewski soutient d’ailleurs que légitimation (processus par lequel l’État fomente le consentement des gouverné∙e∙s), répression (usage de la violence physique afin de prévenir certains comportements ou certaines activités) et cooptation (capacité à lier des groupes stratégiquement importants à l’élite en place) forment les trois piliers sur lesquels repose la stabilité des régimes autocratiques et parmi lesquels la légitimation joue un rôle particulièrement important[14]. C’est en ce sens que les élections et autres procédures démocratiques décoratives sont importantes pour les régimes autoritaires : elles contribuent à fabriquer une légitimité nationale et internationale en présentant le régime comme émanant de la volonté populaire. Et il faut bien reconnaître que jusqu’à relativement récemment, Loukachenko a toujours joui d’un appui profondément enraciné de la population[15], et ce, malgré la violation courante des droits les plus élémentaires par ses forces de sécurité, spécialement en période d’élection.

Car l’histoire électorale du Bélarus en est une de répression et de cooptation des mouvements d’opposition menant immanquablement à leur démobilisation, à leur fragmentation postélectorale, et ultimement à leur incapacité à faire vaciller le régime[16]. Les élections, en somme, participent à un processus de renforcement de l’autoritarisme de l’État et de maintien du statu quo grâce à l’utilisation d’une gamme de « technologies politiques » – neutralisation des élections, répression pour décourager l’activisme politique, dépolitisation du parlement, marginalisation et étiquetage des membres de l’opposition comme marionnettes de puissances étrangères, etc. – visant à écarter toute possibilité de transformation du système. Par le jeu des élections, le régime biélorusse en est ainsi venu, pour ainsi dire, à « dépolitiser la politique » : « En arrivant à retirer le politique de l’arène électorale (et de toute arène publique), les dirigeants actuels ont sécurisé leur statut », écrit Sofie Bedford de l’Université d’Uppsala. « Si la politique n’importe plus, changer le gouvernement devient aussi sans importance, ce qui permet au système de raffermir sa position[17] ».

Dans cet ordre d’idée, il est effectivement possible d’identifier un cycle qui se reproduit en des termes semblables à chacune des élections depuis une vingtaine d’années. C’est ce que Konstantin Ash, professeur associé à l’Université de Floride centrale, identifie comme le « piège électoral[18] ». Les leaders de l’opposition, qui sont en quelque sorte esclaves du financement occidental pour leur mouvement en raison des contraintes imposées par le régime, contesteraient les élections non pas dans le but de remporter la victoire – qui est de toute façon hors de portée –, mais plutôt afin de démontrer leur force à leurs partisan∙e∙s ainsi qu’aux pays donateurs. Lorsque la campagne culmine en élections frauduleuses, l’opposition se mobilise contre le résultat, mais est rapidement réprimée et ses principales têtes d’affiche sont arrêtées ou forcées à l’exil. La mise à l’écart des leaders crée ainsi la division dans leurs rangs et mène ultimement à la fragmentation du mouvement. Les nouveaux groupes cherchent à leur tour à obtenir de l’aide financière et se préparent à la campagne suivante, repartant le cycle de plus belle. C’est cette dynamique qui s’est reproduite encore et encore dans l’ensemble des campagnes électorales, tant législatives que présidentielles, qui se sont déroulées sous Loukachenko.

Quel est donc l’intérêt de l’élection de 2020, si chaque élection se déroule sensiblement de la même façon pour les forces d’opposition? La particularité majeure, selon Sofie Bedford, est que cette élection a attiré beaucoup de néophytes de l’activisme politique, c’est-à-dire des personnes qui en sont à leur première implication dans un mouvement d’opposition, et que cela a ébranlé durablement le statu quo[19]. Là se trouve toute la spécificité de ce mouvement : on assiste à un éveil de la société civile biélorusse qui exprime pacifiquement et avec créativité son exaspération envers le régime en s’appropriant l’espace public. Mais dans un pays où le gouvernement s’évertue à retirer le politique de l’espace public depuis des décennies, comment expliquer cette soudaine politisation de la société?

Causes immédiates et causes profondes du mouvement de contestation

Le mouvement d’opposition qui a pris forme dans la foulée de l’élection du 9 août ne sort évidemment pas de nulle part. Il est plutôt le résultat d’une accumulation de facteurs ayant culminé en un ras-le-bol de masse contre les autorités en place. Ainsi, on ne peut pas attribuer le soulèvement uniquement aux causes immédiates que sont les événements survenus en 2020 : la pandémie, les exactions du régime contre l’opposition, ou la fraude électorale. Certes, tous ces éléments ont joué un rôle. Ils ont en quelque sorte contribué à modifier ce que la littérature sur les mouvements sociaux nomme la « structure des opportunités politiques ». Le Dictionnaire des mouvements sociaux la définit comme « l’environnement politique auquel sont confrontés les mouvements sociaux et qui peut, selon la conjoncture, exercer une influence positive ou négative sur leur émergence et leur développement[20] ». Elle peut être transformée par des événements ponctuels qui viennent changer les rapports de force entre l’État et les groupes contestataires. Ainsi, des éléments comme la pandémie, la répression politique ou la fraude électorale, en effritant la crédibilité de Loukachenko et de son gouvernement au sein de la population, ont créé de nouvelles opportunités pour l’opposition de réagir à ce qu’elle considérait comme des menaces émanant du régime. Car comme l’écrivent Charles Tilly et Sidney Tarrow, « la plupart des gens qui se mobilisent le font contre ce qu’ils perçoivent comme des menaces ou des risques[21] ». Ce serait toutefois exagérer le rôle de ces facteurs et minimiser les tendances qui progressent en arrière-plan depuis plusieurs années au sein de la société civile biélorusse que d’attribuer le mouvement actuel uniquement au contexte d’opportunités politiques.

Des causes plus profondes expliquent aussi la soudaine popularité de l’opposition : stagnation économique et déclin du niveau de vie, politisation de la société civile, et « bélarussification » de l’identité nationale. Le développement de la société civile au Bélarus se conjugue intimement avec la question de l’identité nationale, plus spécifiquement sa « bélarussification »[22]. Un aspect particulier des mouvements d’opposition au Bélarus, et plus que jamais, du mouvement actuel, est l’utilisation de symboles nationaux présoviétiques, tels que le drapeau blanc-rouge-blanc qui était de mise lors de l’éphémère période d’indépendance de la République populaire du Bélarus en 1918, soit avant que les bolcheviks ne conquièrent le territoire. Ce symbole ainsi que pratiquement tous ceux qui réfèrent à l’histoire d’avant 1918 sont interdits par le régime, qui depuis 1994 a entrepris de glorifier le passé soviétique en insistant sur la contribution biélorusse à la victoire contre le nazisme et sur le « miracle économique » du Bélarus de l’après-Seconde Guerre mondiale[23]. Loukachenko a cherché à se présenter en continuité avec une époque que sa base électorale considérait comme une sorte d’âge d’or pour le pays. En imposant une identité « soviéto-biélorusse » noyant les spécificités nationales dans la mythologie socialiste héritée de l’Union soviétique, le régime de Loukachenko a consciemment marginalisé la langue biélorusse, supprimé les symboles nationaux, et nié l’histoire présoviétique du pays. Dans l’optique de tracer une distinction claire avec le régime, l’opposition a cherché à retourner contre lui précisément ces symboles qui sont interdits, se dissociant du même coup des symboles soviétiques associés à Loukachenko. 

La question nationale va de pair avec l’enjeu économique, qui est aussi essentiel à la compréhension du mouvement actuel, car elle fait partie intégrante de l’accord tacite qui existait jusque-là entre le gouvernement et la population. Dans la mesure où les conditions économiques permettaient une vie décente et l’espoir de conditions meilleures à la majorité, cette dernière était prête à tolérer un système politique autoritaire, puisque Loukachenko était perçu comme la clé de voûte du « miracle économique » biélorusse[24]. Il faut savoir que le Bélarus est le seul État postsoviétique à ne pas avoir mené à terme la libéralisation et la privatisation de son système économique. Par conséquent, près de 80 % de son économie est encore contrôlée par l’État. Le gouvernement a aussi maintenu un grand nombre d’acquis sociaux datant de l’Union soviétique tels que la gratuité scolaire, les soins de santé universels, un régime de pension acceptable, ce qui a permis à la population de maintenir un niveau de vie relativement élevé dans les années 1990, comparativement aux États postsoviétiques qui se sont lancés tous azimuts dans la thérapie de choc. Les indicateurs économiques du Bélarus durant cette période témoignent largement de cette situation. Les données fournies par la Banque mondiale montrent par exemple qu’entre 1991 et la crise de 2008, le taux de chômage n’a jamais dépassé le pic de 4 % atteint en 1996. Les taux des pays voisins comme la Russie ou l’Ukraine ont quant à eux atteint jusqu’à respectivement 13,3 % (1998) et 11,9 % (1999) durant la même période[25]. Un constat similaire peut être tiré de la croissance annuelle du produit intérieur brut. Alors que la Russie et l’Ukraine ne retrouvent une croissance positive qu’après la crise financière de 1998 (respectivement en 1999 à 6,4 % et en 2000 à 5,9 %), le Bélarus l’atteint dès 1996 avec une croissance de 2,6 % et se maintiendra en moyenne autour de 8 % annuellement jusqu’en 2008[26]. L’essoufflement du modèle biélorusse dans les dernières années, en partie attribuable à la compétitivité déficiente de sa base industrielle et à un tarissement des flux économiques provenant de la Russie, a néanmoins contribué à l’incapacité du gouvernement à remplir sa part de l’entente et a provoqué une insatisfaction grandissante face aux piètres performances économiques du régime. 

Ainsi, entre l’émergence progressive d’une conscience nationale en rupture avec le discours officiel et les difficultés économiques génératrices d’insatisfaction, la société civile biélorusse a pu trouver un terrain fertile où se développer en dépit des embûches posées par l’État. La jeune génération, plus ouverte sur le monde, plus politisée et plus revendicatrice dans un contexte de resserrement perpétuel des contraintes imposées par le pouvoir, s’en trouve en bonne partie responsable. La jeunesse est depuis longtemps aux devants des mobilisations contre le régime, comme on a pu le voir dès l’élection de 2001, voire avant. Elle a cependant toujours été divisée entre les personnes qui s’opposent au régime et les conformistes politiques[27]. On ne peut donc pas affirmer que la jeunesse est uniformément anti-régime. Ce que l’on peut avancer en revanche, c’est que chaque élection contribue à politiser davantage la société civile et l’identité nationale biélorusse en érodant l’emprise de Loukachenko sur sa population[28]. La stratégie du régime visant à substituer la société civile à des organisations non gouvernementales gérées par le gouvernement (ou GONGO : Government-Organized Non-Governmental Organization)[29] ne semble pas avoir été en mesure d’inverser cette tendance.

D’autant plus que cet éveil de la société civile est aussi en partie attribuable aux efforts de promotion de la démocratie par l’Union européenne, par l’entremise de son « Partenariat oriental », qui vise à tisser des liens économiques et politiques avec les pays frontaliers de l’Union en vue d’encourager leur démocratisation. Si, vers la fin des années 2000, plusieurs pointaient du doigt l’échec de la stratégie occidentale de promotion de la démocratie au Bélarus[30], des recherches récentes soulèvent un décalage entre l’apparente absence de progrès sur le plan gouvernemental et les transformations de fond en cours au sein de la société civile[31]. Les efforts de promotion de la démocratie semblent effectivement avoir eu plus de succès lorsqu’ils étaient axés sur des projets qui touchent les individus dans leur vie quotidienne. Plusieurs personnes en sont venues à comprendre et à intérioriser les normes et les processus démocratiques, pour éventuellement demander des changements.

Ultimes recours de Loukachenko

Le mouvement de contestation actuel au Bélarus est sans précédent dans plusieurs de ses dimensions. Il est le résultat d’une convergence de facteurs qui ont provoqué un ras-le-bol généralisé envers les autorités, et envers Loukachenko lui-même. Or, aussi illégitime et détesté que puisse être Loukachenko aux yeux de la population, il peut encore compter sur certaines cartes qu’il tient toujours dans son jeu. L’une d’elles est la force brute. Si presque toutes les couches de la société se sont retournées contre le président, une catégorie de personnes lui reste bien fidèle : les forces de sécurité. Celles-ci forment effectivement l’un des derniers remparts qui restent fidèles à Loukachenko, et ce, malgré la démission de certains membres dans le cadre du mouvement de protestation. Loukachenko jouit aussi toujours du soutien de Moscou. La possibilité que cette dernière intervienne a d’ailleurs été soulevée dès le début des troubles. Certaines clauses d’assistance mutuelle contenues notamment dans le traité d’union entre la Russie et le Bélarus et dans le traité de sécurité collective pourraient notamment servir de base juridique en vue d’une opération visant à porter secours au régime de Loukachenko[32]. Jusqu’à présent toutefois, Moscou s’est gardée d’intervenir directement au Bélarus en affirmant que c’est aux Biélorusses de régler leurs problèmes[33]. D’un autre côté, le Kremlin a aussi été parmi les premiers à reconnaître la victoire de Loukachenko et à le féliciter. La retenue de Moscou dans le conflit s’explique peut-être par le fait que la Russie ne veut pas apparaître comme la puissance réactionnaire qui s’engage dans les affaires de ses voisins. D’autant plus que jusqu’ici, les manifestations ne démontrent pas de caractère antirusse comme ce fut le cas par exemple en Ukraine en 2013-2014, et le leadership de l’opposition n’a aucune volonté de forcer une séparation entre la Russie et le Bélarus, qui sont très proches culturellement, politiquement et économiquement. Intervenir directement contribuerait certainement à faire changer cet état de fait.

Il ne reste plus qu’à espérer un dénouement pacifique à cette crise. Le peuple du Bélarus s’est fait entendre et continue de le faire; c’est maintenant à Loukachenko et à son régime de le reconnaître et de faire cesser les effusions de sang. Les Biélorusses ont aussi le droit de choisir dans quelle sorte de pays elles et ils veulent vivre. Il est encore temps pour Loukachenko de passer le flambeau dignement.

crédit photo : flickr/KPM


[1] David R. Marples, « Europe’s Last Dictatorship: The Roots and Perspectives of Authoritarianism in “White Russia” », Europe-Asia Studies, vol. 57, no 6, 2005: 895-908. http://www.jstor.org/stable/30043929

[2] Affaires mondiales Canada, « Déclaration du ministre Champagne sur les élections présidentielles au Bélarus », Gouvernement du Canada, 17 août 2020. https://www.canada.ca/fr/affaires-mondiales/nouvelles/2020/08/declaration-du-ministre-champagne-sur-les-elections-presidentielles-au-belarus.html.

[3] Dmitry Kartsev, « The Contest after the Vote: Eight Major Takeaways from the Immediate Aftermath of the Belarusian Presidential Election », Meduza, 10 août 2020. https://meduza.io/en/feature/2020/08/10/the-contest-after-the-vote.

[4] Kristina Safonova, « How Belarus Voted: Minsk Election Commission Members Explain the Shenanigans and Intimidation Used to Stage Alexander Lukashenko’s ‘Landslide Victory’ ». Meduza, 19 août 2020. https://meduza.io/en/feature/2020/08/19/how-belarus-voted.

[5] Radio-Canada, « La répression s’accentue au Bélarus avec des centaines d’arrestations », 7 septembre 2020. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1731948/belarus-minsk-arrestations-manifestation-massive-opposition.

[6] Human Rights Watch, « Biélorussie : Passages à tabac et tortures systématiques de manifestants », 15 septembre 2020. https://www.hrw.org/fr/news/2020/09/15/bielorussie-passages-tabac-et-tortures-systematiques-de-manifestants.

[7] Yan Avseyushkin, « ‘I Didn’t Think It Was All so Fragile’: Inside the Breakout Opposition Campaign That Turned the Belarusian Presidential Election on Its Head ». Meduza, 7 août 2020. https://meduza.io/en/feature/2020/08/08/i-didn-t-think-it-was-all-so-fragile.

[8] Propos rapportés dans Tatiana Kalinovskaya, « Trois femmes défient l’homme fort de la Biélorussie », La Presse, 17 juillet 2020. https://www.lapresse.ca/international/europe/2020-07-17/trois-femmes-defient-l-homme-fort-de-la-bielorussie.php.

[9] Le terme « révolutions colorées » réfère à une série de soulèvements populaires similaires soutenus par l’Occident qui sont survenus dans le monde postcommuniste au début des années 2000. Sous l’impulsion du mouvement étudiant serbe Otpor qui a renversé, par la voie de méthodes pacifiques comme la désobéissance civile, le régime du dictateur Slobodan Milosevic en Serbie, plusieurs mouvements ont essaimé en Géorgie (2003), en Ukraine (2004), et au Kirghizstan (2005), des pays gouvernés par des régimes impopulaires et/ou antidémocratiques rongés par la corruption endémique. Pour en savoir davantage sur les révolutions colorées, consulter Régis Genté, « Les ONG internationales et occidentales dans les « révolutions colorées » : des ambiguïtés de la démocratisation », Revue Tiers Monde, n°193, 2008 : 55-66.

La révolution du Maïdan a quant à elle débuté de façon semblable aux révolutions colorées, alors qu’un mouvement populaire s’est érigé, en novembre 2013, contre la décision du président ukrainien Viktor Ianoukovitch de signer un accord économique avec la Russie plutôt qu’avec l’Europe. Après un intense bras de fer entre l’opposition et le gouvernement, lequel n’a pas lésiné sur la répression pour venir à bout du mouvement qu’appuyait l’Occident, Ianoukovitch a dû fuir en Russie suite à sa destitution par le parlement sous la pression des manifestant∙e∙s. Contrairement aux révolutions colorées toutefois, la situation en Ukraine après la destitution d’Ianoukovitch a éventuellement dégénéré en conflit armé entre les forces gouvernementales appuyées des milices d’extrême droite et les séparatistes de l’est du pays appuyé∙e∙s par la Russie. Voir notamment l’ouvrage du journaliste Frédérick Lavoie, Ukraine à fragmentation, Chicoutimi : La Peuplade, 2015.

[10] Svetlana Reiter, « ‘This Is a Turning Point in Belarusian History’: Opposition Leader Svetlana Tikhanovskaya on How Her Presidential Campaign Is Taking on Lukashenko », Meduza, 27 juillet 2020. https://meduza.io/en/feature/2020/07/27/this-is-a-turning-point-in-belarusian-history.

[11] Le message peut être lu en anglais dans son intégralité via le lien suivant : Meduza, « ‘The People of Belarus Have Made Their Choice’: Belarusian Opposition Candidate Svetlana Tikhanovskaya Calls for End to Protests in Suspicious Video Shared Online », 11 août 2020. https://meduza.io/en/feature/2020/08/11/the-people-of-belarus-have-made-their-choice.

[12] Pavel Polityuk, « Belarusian Protest Leader Ripped up Passport to Avoid Expulsion, Allies Say », Reuters, 9 septembre 2020. https://uk.reuters.com/article/uk-belarus-election-idUKKBN25Z0YY.

[13] Steven M. Eke et Taras Kuzio, « Sultanism in Eastern Europe: The Socio-Political Roots of Authoritarian Populism in Belarus », Europe-Asia Studies, vol. 52, no 3, 2000 : 530-2. https://doi.org/10.1080/713663061.

[14] Johannes Gerschewski, « The three pillars of stability: legitimation, repression, and co-optation in autocratic regimes », Democratization, vol. 20, no 1, 2013: 13-38. https://doi.org/10.1080/13510347.2013.738860.

[15] Yuri Drakokhrust, « Public opinion: back to reality », Белорусский ежегодник (Belarussian Yearbook), no 1, 2016 : 204-14. https://cyberleninka.ru/article/n/public-opinion-back-to-reality

[16] Konstantin Ash, « The Election Trap: The Cycle of Post-Electoral Repression and Opposition Fragmentation in Lukashenko’s Belarus », Democratization, vol. 22, no 6, 2015: 1030-53. https://doi.org/10.1080/13510347.2014.899585.

[17] Traduction libre de Sofie Bedford, « “The Election Game”: Authoritarian Consolidation Processes in Belarus », Demokratizatsiya, vol. 25, no 4, 2017 : 404.

[18] Konstantin Ash, « The Election Trap », Op. cit.

[19] Sofie Bedford, présentation lors de la conférence web « Peaceful Revolution? Reclaiming Democracy in Belarus » animée par David Marples, Association for the Study of Nationalities, 24 septembre 2020. https://nationalities.org/virtual-asn/reclaiming-democracy.

[20] Olivier Fillieule, Lilian Mathieu et Cécile Péchu, éd. Dictionnaire des mouvements sociaux. 2e éd. Paris: Presses de Sciences Po, 2020, 593.

[21] Charles Tilly et Sidney Tarrow, Politique(s) du conflit. De la grève à la révolution. Paris: Presses de Sciences Po, 2008, 106-107.

[22] Hannah Vasilevich, présentation lors de la conférence web « Peaceful revolution? Reclaiming Democracy in Belarus », Op. cit.

[23] Nelly Bekus, « Belarus’s Winding Path to a Post-Soviet Identity », Current History, vol. 118, no 810, 2019: 258-64. https://doi.org/10.1525/curh.2019.118.810.258.

[24] L’enjeu économique est abordé plus en détail dans un balado dédié à la question biélorusse, voir : Elena Gapova, « Protest in Belarus », SRB Podcast, diffusé par le Center for Russian, East European, and Eurasian Studies, Université de Pittsburgh, 11 septembre 2020. https://srbpodcast.org/2020/09/11/protests-in-belarus/

[25] Banque mondiale, « Chômage (% de la population active) (estimation nationale) – Belarus, Ukraine, Fédération de Russie (1991-2008) ».

https://donnees.banquemondiale.org/indicateur/SL.UEM.TOTL.NE.ZS?end=2008&locations=BY-UA-RU&most_recent_year_desc=true&start=1991

[26] Banque mondiale, « Croissance du PIB (% annuel) – Belarus, Ukraine, Fédération de Russie (1991-2008) ». https://donnees.banquemondiale.org/indicateur/NY.GDP.MKTP.KD.ZG?contextual=default&end=2008&locations=BY-UA-RU&most_recent_year_desc=true&start=1991&view=chart

[27] Olena Nikolayenko, « Youth Movements and Elections in Belarus ». Europe-Asia Studies, vol. 67, no 3, 2015 : 469.
https://doi.org/10.1080/09668136.2015.1018870.

[28]  C’est du moins ce que laissent croire les études à ce sujet. Voir par exemple Elena Korosteleva, « Was There a Quiet Revolution? Belarus After the 2006 Presidential Election », Journal of Communist Studies and Transition Politics, vol. 25, no 2-3, 2009: 324-46.
https://doi.org/10.1080/13523270902861038;

Uladzimir M. Padhol et David Marples, « The 2010 Presidential Election in Belarus », Problems of Post-Communism, vol. 58, no  1, 2011: 3-15.
https://doi.org/10.2753/PPC1075-8216580101.

[29] Anastasiya Matchanka, « Substitution of Civil Society in Belarus: Government-Organised Non-Governmental Organisations », The Journal of Belarusian Studies, vol. 7, no 2, 2014: 67-94.

[30] David R. Marples, « Outpost of tyranny? The failure of democratization in Belarus », Democratization, vol. 16, no 4, 2009: 756-76.
https://doi.org/10.1080/13510340903082986.

[31] Elena A. Korosteleva, « The European Union and Belarus: democracy promotion by technocratic means? », Democratization, vol. 23, no 4, 2016: 678-98.
 https://doi.org/10.1080/13510347.2015.1005009.

[32] Dmitry Kartsev, « Here’s How Russia Could Invade Belarus, and Also Why It Probably Won’t », Meduza, 16 août 2020. https://meduza.io/en/cards/here-s-how-russia-could-invade-belarus-and-also-why-it-probably-won-t.

[33] « Belarusians Must Solve Their Problems Themselves’: Kremlin Spokesman Dmitry Peskov Finally Comments on the Crisis in Belarus », Meduza, 19 août 2020. https://meduza.io/en/feature/2020/08/19/belarusians-must-solve-their-problems-themselves.

Cultiver la démocratie locale : les jardins collectifs de Mexico

Cultiver la démocratie locale : les jardins collectifs de Mexico

Par Martine El-Ouardi

Si, de prime abord, on considère rarement le jardinage comme une activité politique, en y regardant de plus près, on constate qu’il est parfois à l’origine de la création d’espaces de mobilisation collective, où coopération, sécurité alimentaire et soutenabilité vont de pair. Loin de n’être qu’une histoire de tomates et de laitues, les jardins collectifs transforment ainsi les rapports que les citoyen∙ne∙s entretiennent entre elles et eux, vis-à- vis des institutions, et vis-à-vis de l’espace urbain.

De dépotoirs à oasis urbaines

Ceux de la ville de Mexico ne font pas exception. De plus en plus nombreux à émerger au cours des dix dernières années, on les retrouve sous plusieurs formes : certains ont une vocation communautaire, d’autres fonctionnent comme des petites entreprises, et d’autres encore servent des buts pédagogiques, étant affiliés à des écoles de quartier1. Parmi les projets les plus développés, on en retrouve quelques-uns qui sont situés sur des terrains publics ayant été laissés à l’abandon par les autorités. Le Huerto [jardin] Roma Verde a ainsi vu le jour en 2012 sur un terrain vacant, qui appartenait au Centro Urbano Presidente Juárez. La structure s’étant effondrée lors du séisme majeur de 1985, le bâtiment a ensuite été démoli, puis l’espace est demeuré vacant pendant 27 ans. Il était devenu une sorte de dépotoir, jusqu’à ce que l’idée d’en faire un jardin communautaire soit évoquée par des habitant·e·s du quartier. Elles et ils ont alors mis la main à la pâte afin de nettoyer le terrain et d’y rendre l’agriculture possible2. Aujourd’hui, le dépotoir a donc laissé place à un grand espace vert très animé. On y retrouve en tout temps des citoyen·ne·s en train de prendre soin du jardin ou de bavarder, ainsi que des chats se prélassant à l’ombre des palmiers et de grands dômes faits de bois et de matériaux recyclés3.

Le Huerto Tlatelolco a été créé dans des circonstances similaires, étant lui aussi situé sur un ancien terrain public abandonné, où se trouvait la tour Oaxaca, qui s’est également effondrée en 19854. Gabriela Vargas, fondatrice du Huerto Tlatelolco, mentionne, dans un entretien accordé au chercheur Christian Soto Santiago, que ce jardin s’est créé petit à petit, avec l’aide de la communauté locale5. Les installations qui ont résulté de ce travail acharné sont impressionnantes; vues de haut, les plates-bandes où poussent les fruits et les légumes forment une sorte de mandala géant6.

Ces deux jardins sont un peu des ovnis dans le paysage urbain. Ni propriétés privées ni propriétés publiques, ils permettent aux gens de se retrouver entre eux pour échanger; on y cultive des fruits et des légumes, mais on y organise aussi une foule d’activités culturelles et communautaires. L’attitude du gouvernement municipal à leur égard en est principalement une de laissez-faire, bien qu’une loi adoptée en 2017 ait introduit la possibilité de formaliser le droit des regroupements citoyens à utiliser ces terrains7.

À contre-courant du mouvement d’urbanisation

Il faut savoir que l’agriculture urbaine à Mexico, loin d’être un phénomène nouveau, a existé dès la période aztèque. À cette époque, des groupes établis dans la vallée de Mexico avaient élaboré de nombreux modèles d’agriculture, incluant des formes de jardinage, afin de subvenir à leurs besoins et de faire usage des ressources de la région de manière durable. Or, au XXe siècle, la centralisation des activités économiques et politiques du pays vers la capitale a forcé les agriculteur·rice·s à battre en retraite. En effet, la population étant de plus en plus nombreuse, et la valeur des terrains ayant augmenté de manière exponentielle, de nombreux∙ses citoyen·ne·s ont été poussé∙e∙s à vendre leurs espaces cultivables. Ce processus d’urbanisation, qui a fait de Mexico la mégalopole la plus peuplée d’Amérique du Nord, a eu pour effet que l’agriculture qui subsiste dans la région se retrouve désormais surtout en zone périurbaine ou en banlieue8. Qui plus est, à partir des années 1980, des politiques mises en œuvre par les différents gouvernements ont limité le soutien aux agriculteur·rice·s et ont mené à la privatisation de la production de semences, augmentant les coûts de celles-ci de manière significative9. Les barrières à l’accès à l’agriculture dans la Ville de Mexico sont donc, à ce jour, multiples.

Le caractère informel de plusieurs des jardins qui ont vu le jour au courant des dernières années semble toutefois offrir une porte de sortie aux citoyen·ne·s qui souhaitent faire de l’agriculture urbaine, mais qui font face à ces barrières. En effet, en se réappropriant de manière plus ou moins légale des espaces publics laissés à l’abandon, celles-ci et ceux-ci parviennent à avoir accès à un terrain sans avoir à débourser des sommes énormes.

La réintroduction de l’agriculture dans les zones urbaines de Mexico, en renversant en quelque sorte le processus historique d’urbanisation, représente alors une manière d’honorer les traditions préhispaniques. Celles-ci sont souvent citées par les groupes de citoyen·ne·s impliqué·e·s dans les projets de jardins collectifs comme étant une source importante d’inspiration, notamment en ce qui concerne les méthodes durables de jardinage qui sont utilisées10. Dans le même ordre d’idées, on cultive, dans plusieurs de ces jardins, des plantes traditionnellement utilisées à des fins médicinales. Le Huerto Roma Verde organise ainsi régulièrement des ateliers communautaires portant sur les soins de santé alternatifs et holistiques, et souvent axés sur l’utilisation de plantes11. Du côté du Huerto Tlatelolco, un festival a lieu chaque année pour souligner l’importance historique du maïs dans la cuisine traditionnelle mexicaine12. Bref, bien que les jardins collectifs de Mexico soient assez jeunes, ils sont résolument ancrés dans un ensemble de pratiques traditionnelles de la culture mexicaine, et ils permettent aux citoyen·ne·s de célébrer celles-ci, en construisant un espace alternatif au sein du cadre urbain moderne13.

Entre violence urbaine et embourgeoisement

Si le Huerto Tlatelolco et le Huerto Roma Verde ont en commun cette trajectoire historique, ils se distinguent toutefois de plusieurs manières, à commencer par les quartiers dans lesquels ils sont respectivement situés. Le Huerto Tlatelolco fait partie de l’unité d’habitation de Tlatelolco, dans laquelle résident des centaines de familles, ce qui permet à celles-ci d’avoir un accès direct au jardin. Couvrant une surface de 1650 m2, il se retrouve sur le grand boulevard de La Reforma, et est entouré d’une multitude de tours de béton, ce qui en fait une sorte d’oasis au cœur de la ville. Le Huerto Tlatelolco a également la particularité d’être situé au croisement de plusieurs quartiers, dont la majorité sont réputés pour être difficiles, voire dangereux, notamment parce qu’ils sont des plaques tournantes du trafic de drogues14. Pour Gabriela Vargas, fondatrice du jardin, il y a là à la fois un défi et une opportunité, puisqu’elle croit que les jardins urbains, en offrant des espaces calmes et de l’air frais aux citadin·e·s, permettent d’améliorer le climat social et de diminuer la violence15. Toutefois, Marisol Romero, anciennement codirectrice du Huerto Tlatelolco et doctorante en études urbaines, souligne, dans un entretien accordé à Mario Barba Flores, que leur présence dans le quartier n’est pas toujours vue d’un bon œil par les habitant·e·s du quartier, et particulièrement par celles et ceux qui y sont installé·e∙s depuis longtemps. Selon Marisol, elles et ils ont tendance à regretter que le quartier soit en train de se transformer, et associent les problèmes de criminalité et d’insécurité à la venue des nouveaux et nouvelles arrivant·e·s, ce qui rend leur intégration plus difficile16.

Le Huerto Roma Verde, lui, se retrouve plutôt dans un quartier embourgeoisé, celui de La Roma. Lieu qui a inspiré le long-métrage Roma d’Alfonso Cuarón, on n’y retrouve plus aujourd’hui cette tranquillité qui émane du film, puisque, à la suite de sa reconstruction après les tremblements de terre de 1985 et de 2017, La Roma est devenu un quartier jeune, vibrant et branché17, où l’on retrouve aujourd’hui beaucoup d’artistes émergent·e·s18. Le Huerto Roma Verde, qui recouvre 500 m2, y est donc tout à fait à sa place, avec ses couleurs vives, ses sculptures fantaisistes, et ses événements culturels19.

Ainsi, le sens que prend la réappropriation citoyenne de l’espace urbain par le biais de ces deux jardins n’est pas le même d’un cas à l’autre : le Huerto Tlatelolco doit composer avec un contexte urbain plus ardu et travailler à y faire valoir le bien-fondé de son projet pour la communauté locale, tandis que le Huerto Roma Verde détonne beaucoup moins dans son secteur, et contribue à le rendre attrayant pour les habitant·e·s ainsi que pour les touristes.

Construction d’une mission commune

Bien qu’ils s’insèrent dans des quartiers avec des réalités très distinctes, la mission de ces deux jardins est relativement semblable, s’articulant autour d’objectifs tels que le renforcement de la cohésion sociale, le verdissement de l’espace urbain, et la sécurité alimentaire. Sur le site Web du Huerto Tlatelolco, l’agriculture urbaine est décrite comme étant « un outil de transformation sociale profonde ainsi qu’une stratégie pour combattre les changements climatiques, et pour faire valoir la souveraineté et sécurité alimentaire20 ». Selon Gabriela Vargas, le Huerto Tlatelolco vise aussi à transformer l’espace urbain afin de le rendre plus écologique et à générer un sentiment de responsabilité commune vis-à-vis de la protection de l’environnement21. L’aspect collectif est au cœur du projet, comme en témoignent le design participatif du jardin22 ainsi que son système de compost communautaire : les citoyen·ne·s sont invité·e·s à y amener leurs déchets alimentaires, qui servent ensuite de matière organique pour nourrir les plantes23.

Au cœur du Huerto Tlatelolco se trouve aussi une mission éducative, celui-ci accueillant fréquemment des écoles et des enfants avec leurs parents afin d’apprendre aux jeunes à cultiver un jardin. Gabriela estime que le fait de grandir entouré d’espaces verts permet de développer un lien de protection et de soin vis-à-vis de la nature24. Le jardin offre aussi un programme éducatif destiné aux adultes, sous la forme d’ateliers de différents niveaux qui ont lieu chaque jeudi25, ainsi qu’un diplôme en agriculture urbaine, développé en partenariat avec l’Instituto Internacional de Recursos Renovables, et qui s’étend sur un an26. Enfin, d’autres événements ponctuels sont organisés tout au long de l’année pour faire connaître le jardin au grand public. Par exemple, le Festival por la Tierra a lieu chaque printemps. On y organise un marché de producteur·rice·s locaux∙les, des cours de cuisine, des conférences sur différents thèmes liés à l’alimentation et à l’environnement, des jeux pour enfants et un échange de semences27. Ultimement, Gabriela espère que, grâce à ces activités de diffusion, le jardin pourra servir d’inspiration à d’autres et être reproduit partout dans la ville28.

La mission du Huerto Roma Verde est davantage orientée vers l’aspect communautaire, et s’attarde donc un peu moins à la sensibilisation aux enjeux écologiques. Sur son site web, on le définit comme un espace voué à la création de liens au sein de la communauté, et dont le jardin n’est qu’une partie29. En effet, sur les 500 m2 de l’espace, seulement 260 m2 sont cultivables30. Le reste de l’espace est occupé par différentes installations. On y retrouve un gatario, c’est-à-dire un refuge et un centre d’adoption pour chats, un atelier de céramique, des lieux pour se reposer, une aire de jeux pour enfants et un atelier de vélo, entre autres choses. La santé fait aussi partie des principaux thèmes ciblés par le Huerto Roma Verde. Ainsi, en plus des ateliers de soins alternatifs mentionnés plus tôt, l’espace contient une temazcal (hutte à sudation d’inspiration préhispanique) et une tente de premiers soins, et offre des services d’acupuncture, en collaboration avec une école locale. Afin de s’assurer de leur accessibilité au grand public, la majorité des activités offertes sont gratuites31.

Quant à savoir pourquoi ces citoyens et citoyennes ont choisi de se réunir collectivement afin de travailler pour atteindre ces objectifs par le bas plutôt que de recourir aux institutions formelles et à l’État, on peut sans doute trouver une part d’explication dans la nature des rapports qu’entretiennent les citoyen∙ne∙s et l’État au Mexique. D’abord, il faut savoir qu’en Amérique latine, les institutions politiques sont souvent qualifiées de faibles, c’est-à-dire qu’elles peinent à réaliser leurs objectifs32. Ainsi, des politiques publiques qui semblent transformatrices sur papier peuvent s’avérer inutiles ou inefficaces lorsque l’on tente de les mettre en œuvre, que ce soit en raison d’un manque de ressources ou de l’absence de volonté politique33. Par exemple, au Mexique, malgré l’existence d’un grand nombre de politiques publiques concernant la sécurité alimentaire34, la malnutrition et la qualité des aliments vendus continuent de poser problème pour une vaste proportion de la population35. Même son de cloche du côté des politiques de conservation et de création d’espaces verts en milieu urbain36.

Ensuite, la participation citoyenne aux affaires politiques au Mexique s’inscrit dans une longue tradition. En effet, la faiblesse des institutions gouvernementales et l’insuffisance des politiques publiques font en sorte que les citoyen·ne·s du Mexique ont l’habitude de devoir participer activement à l’amélioration de leurs conditions de vie et de leurs communautés, faute de recevoir le soutien nécessaire par le biais des institutions étatiques. Cette tradition de participation politique, souvent désignée par le terme de « self-help37 » (s’aider soi-même), est indubitablement à l’œuvre dans les initiatives citoyennes telles que les jardins collectifs. Ceux de Tlatelolco et de Roma Verde en sont deux exemples frappants, si l’on considère l’état désolant dans lequel se trouvaient les terrains qu’ils occupent avant que les citoyen·ne·s ne les prennent en charge. En fin de compte, si ces groupes choisissent de prendre eux-mêmes en main le verdissement de leurs quartiers, leur souveraineté et leur sécurité alimentaire, et l’amélioration de la vie de la communauté, il y a lieu de supposer que c’est en grande partie par nécessité.

Ceci étant dit, les raisons qui poussent les citoyen·ne·s à s’investir dans une initiative de jardinage urbain sont bien sûr multiples et spécifiques à la trajectoire personnelle de chacun·e. Gabriela, qui travaillait auparavant comme photographe, raconte à Christian Soto Santiago qu’elle a toujours eu un attachement profond envers la nature. Mais c’est en devenant mère que son intérêt pour l’agriculture urbaine s’est développé, alors qu’elle souhaitait s’assurer que ses enfants avaient accès à une alimentation biologique de qualité. Elle a ensuite voulu apprendre à d’autres enfants d’où venaient les aliments qu’elles et ils consommaient, ce qui l’a menée à lancer un projet dans l’école de sa fille38. Puis, au début des années 2000, Gabriela a tragiquement perdu son fils, qui était âgé de onze mois et atteint d’une tumeur au cerveau. Elle explique s’être alors jetée corps et âme dans ses projets de jardinage, dont le Huerto Romita, qui dura six ans et qui fut le premier espace dédié à l’agriculture urbaine au pays39.

Quant au cofondateur du Huerto Roma Verde, Paco Ayala, sa trajectoire professionnelle porte à croire que ses motivations d’engagement étaient d’entrée de jeu politiques. L’avocat de formation, qui se définit lui-même comme un « hippie mal habillé », a en effet occupé quelques postes dans la fonction publique40. Il s’est même présenté comme député local aux élections municipales de 2018 sous la bannière du parti Humanista, un parti marginal dans le paysage politique mexicain41. Sa plateforme était alors axée sur la protection de l’environnement, l’économie solidaire et le renforcement des liens au sein de la communauté – trois thèmes au cœur du Huerto Roma Verde42. Ainsi, s’il considère que c’est la société civile qui est à l’origine des principales transformations en cours à Mexico43, la possibilité d’une implication politique plus formelle semble selon lui offrir un moyen de plus d’atteindre ses objectifs.

Piero Barandiarán, également cofondateur du Huerto Roma Verde44, a expliqué, lors d’une rencontre réunissant plusieurs contributrices et contributeurs aux initiatives de jardins urbains à Mexico, que la diversité des motivations personnelles des citoyen·ne·s représente un défi. Selon lui, il faut en effet s’assurer, dans les choix que l’on fait quant à la forme et au fonctionnement du projet, que celui-ci convient à tout le monde, malgré le fait que les participant·e·s ont des visions distinctes de sa raison d’être. Dans le cas du Huerto Roma Verde, certaines personnes s’intéressaient davantage à la santé, d’autres à l’économie sociale, et d’autres encore à la bioconstruction et à la soutenabilité. Créer des liens et bâtir un projet qui plaît à tous et à toutes implique donc de trouver des compromis entre ces intérêts divergents45.

Des projets qui reposent sur la communauté

Le fait que ces projets de jardins collectifs soient réfléchis par le bas, à l’extérieur des canaux institutionnels, et de manière collective, se reflète inévitablement dans leur mode de fonctionnement. L’idée de s’aider soi-même implique en effet de mobiliser d’abord et avant tout la communauté locale afin d’obtenir des ressources. Ayant accès à très peu de financement public, puisqu’il n’existe toujours aucune politique de soutien ciblant spécifiquement les jardins collectifs d’initiative citoyenne46, les groupes qui mettent sur pied ce type de projet doivent donc faire preuve d’ingéniosité afin de financer leurs activités par eux-mêmes. Du côté du Huerto Tlatelolco, Gabriela explique à Christian Soto Santiago que beaucoup des ressources utilisées pour construire les installations nécessaires dans le jardin sont des objets qui ont été donnés par le voisinage et qui sont recyclés, ou même des déchets revalorisés47. Autrement, le maintien du jardin est principalement financé par le biais des activités que les contributeurs et contributrices organisent et qui sont ouvertes au public, comme les visites guidées d’écoles ou d’entreprises, ou encore le marché, qui est ouvert quatre jours par semaine et dans lequel les produits du jardin sont vendus au public à faible coût48.

Du côté du travail effectué dans le jardin, le Huerto Tlatelolco compte cinq employé·e·s permanent·e∙s, qui reçoivent un salaire : Gabriela, la directrice, Karina Schwartzman, directrice de projets, Ralph Luna, biologiste, Marcos Ramirez, agronome, et Tonio, qui s’occupe du maintien général du jardin. Le reste du travail est effectué par une équipe de bénévoles, parfois locaux et locales, et parfois venu∙e∙s d’autres pays. Les bénévoles peuvent choisir de s’impliquer de manière informelle sans suivre un horaire fixe, ou de prendre part à un programme de bénévolat davantage encadré, qui dure trois mois, et dans le cadre duquel ils et elles apprennent les rouages de l’agriculture urbaine et visitent d’autres projets du même type. Tous les bénévoles repartent avec une part des produits cultivés, et c’est ce qui en reste qui est ensuite vendu au marché ou lors d’événements spéciaux49.

Le Huerto Roma Verde, lui, se distingue en ce qu’il a pour objectif clair de n’accepter aucun financement qui provienne soit du gouvernement, soit du marché privé50. Ce refus catégorique de collaborer avec les autorités publiques apparaît étonnant à la lumière de l’implication politique du cofondateur du jardin, Paco Ayala, ce qui laisse penser qu’il s’agit peut-être d’un point de discorde entre les personnes impliquées. Quoiqu’il en soit, lors de la rencontre mentionnée plus tôt, Piero Barandiarán insiste sur l’importance du principe d’autosuffisance derrière le projet. Selon lui, c’est grâce à ce principe que le Huerto Roma Verde a pu venir en aide aux habitant·e·s affecté·e·s par le séisme de 2017. Comme le jardin disposait déjà d’une infrastructure importante, il a été possible d’y offrir de l’hébergement à celles et ceux qui avaient perdu leur maison, et il est devenu un espace par où transitaient les différents services d’aide d’urgence, notamment les services médicaux. Piero estime en effet que ce type de catastrophes dépasse les capacités des autorités publiques et qu’il requiert donc que la société civile soit en mesure de venir en aide elle-même aux citoyen·ne·s affecté·e·s51.

Pour financer ses activités, le Huerto Roma Verde s’appuie donc sur les dons matériels des citoyen·ne·s, ainsi que sur les sommes obtenues lorsque sont organisées des activités payantes – bien que la majorité soient gratuites – et sur les revenus de la vente des produits excédentaires52. Tous les revenus du jardin sont réinvestis soit directement dans le jardin et dans ses projets, soit, lorsqu’il y a des excédents, dans d’autres projets communautaires à vocation environnementale ou sociale53. On constate donc que des liens de réciprocité importants unissent le projet aux autres membres de la communauté locale. À ce sujet, le Huerto Roma Verde sert aussi d’espace pour accueillir différentes organisations militantes, comme Extinction Rebellion ou Fridays For Future, qui manquent de ressources pour avoir leurs propres infrastructures54. En outre, comme le Huerto Tlatelolco, le Huerto Roma Verde s’appuie sur le travail de bénévoles, et offre un programme de bénévolat à travers lequel les participant·e·s apprennent la base de l’agriculture urbaine55. En fin de compte, toutefois, l’aspiration à être un projet autosuffisant fait en sorte que le Huerto Roma Verde éprouve souvent des difficultés financières, et doit toujours redoubler d’ardeur afin de trouver de nouvelles sources de revenus56.

Le jardin collectif : outil de transformation démocratique?

Au-delà des fonctions nécessaires qu’ils remplissent pour les citoyen·ne·s, une réflexion philosophique plus large s’impose quant au rôle politique des jardins urbains. En effet, s’ils peuvent être vus comme des projets fondamentalement démocratiques et transformateurs, c’est entre autres parce qu’ils poussent celles et ceux qui y prennent part à définir un nouveau mode de gestion des ressources qui est axé sur le care, ou le fait de prendre soin. On prend évidemment soin du jardin lui-même; on apprend à respecter ses limites, on le nourrit, on le modèle de manière à ce qu’il puisse s’épanouir dans les conditions environnantes, et en retour, il nous apporte des aliments. Mais le fait de prendre soin ne se limite pas aux plantes; ces espaces de jardinage sont aussi des lieux dans lesquels les citoyen∙ne∙s développent des liens d’amitié et se soutiennent, comme en témoigne l’expérience du Huerto Roma Verde à la suite du séisme de 2017. Autrement dit, en prenant soin du jardin, les participant·e·s prennent aussi soin les un·e·s des autres, le travail de l’un·e permettant de subvenir aux besoins de l’autre, dans un mouvement de réciprocité similaire à celui qui unit le jardin à ses cultivateur·rice·s. Et, malgré leurs intérêts parfois divergents, elles et ils réussissent à bâtir ensemble un projet qui est utile pour tous et toutes, comme l’expliquait Piero Barandiarán. Ainsi, à travers cette expérience commune de dialogue et de compromis, les contributeurs et contributrices tissent des liens qui vont au-delà de leurs trajectoires individuelles distinctes. Le travail collectif de cultiver un jardin, qui requiert donc d’être patient·e et de parfois laisser ses intérêts individuels de côté, semble ainsi conduire de manière tout à fait logique au développement de valeurs démocratiques57.

Ces initiatives citoyennes ont donc un potentiel transformateur indéniable, puisqu’elles permettent aux citoyen·ne·s de se réapproprier collectivement l’espace public et de penser une manière démocratique de gérer les ressources communes. Toutefois, leur inscription dans un contexte politique néolibéral comme celui de Mexico suscite certains questionnements. Il faut en effet reconnaître qu’il s’agit majoritairement de travail non rémunéré. C’est d’ailleurs souvent le cas pour le travail que l’on associe au care, par exemple dans la sphère domestique, comme l’ont critiqué de nombreuses théoriciennes féministes58. Or, il faut admettre que, comme tout travail de care, celui des individus impliqués dans des projets de jardins collectifs a un impact indubitablement positif sur la ville, et par le fait même, sur les autorités publiques. En effet, puisque les citoyen·ne·s prennent ainsi en main leur sécurité alimentaire, ainsi que le verdissement et l’embellissement des quartiers, le gouvernement n’a pas à investir des sommes supplémentaires dans ces services à la population, ce qui cadre avec l’objectif néolibéral d’équilibre budgétaire59. On peut alors se demander si ces projets représentent vraiment une solution de rechange au système économique et politique en place, ou s’ils ne facilitent pas plutôt son maintien60. Pour l’heure, l’inscription de ces initiatives dans un discours critique et un projet politique plus large apparaît essentielle si l’on souhaite qu’elles agissent réellement comme vectrices de transformation politique et sociale. La multiplication des liens entre ces jardins collectifs et d’autres pratiques d’autogestion à l’échelle locale, par exemple les communes d’habitation, pourrait être la prochaine étape dans la constitution d’un véritable contrepoids au pouvoir néolibéral.

crédit photo : flickr/hardworkinghippy

1 Marisol Romero Magallán, « Agrarian Urbanism: The possibilities of urban agriculture in Mexico City ». Article présenté à la Green Urbanism Conference: The Periphery as a Catalyst for Energy and Skills. Rome : 2018.

https://www.researchgate.net/publication/330425830_Agrarian_Urbanism_The… iculture_in_Mexico_City.

2 Marisol Romero Magallán, Memorias del Encuentro de Huertos Urbanos: Cultivando Ciudades Saludables, Mexico : 2019.
3 Andrea Hunt, « Huerto Roma Verde », Post-Rural : 13 juin 2019.

https://postruralmexico.home.blog/2019/06/13/huerto-roma-verde/;
Amanda Gokee, « Places: Huerto Roma Verde », Inkling Afar : 2 octobre 2016. http://www.inklingafar.com/blog/2016/10/1/huerto-verde-roma#sthash.kKrLW…

4 Christan Pierre Soto Santiago, «Agricultura urbana, una alternativa comunitaria», Maîtrise en urbanisme, Universidad Nacional Autónoma de México : 2016.
5 Ibid.
6 Cultiva Ciudad, publié sur Instagram, le 11 novembre 2019, « El Huerto Tlatelolco visto desde el cielo ». https://www.instagram.com/p/B4vrx_RDN00/.

7 Gobierno de la Ciudad de México. Ley de Huertos Urbanos 2017. https://data.consejeria.cdmx.gob.mx/images/leyes/leyes/LEY_DE_HUERTOS_UR… X_1.pdf.

8 H. Losada, J. M. Vargas, J. Cortés, L. Luna, et V. Alemán, « Public policies affecting the development of urban agriculture in Mexico City», Livestock Research for Rural Development 27 : 2015. http://www.lrrd.org/lrrd27/8/losa27163.html.

9 Soto Santiago, op.cit.
10 Romero Magallán, Memorias del Encuentro de Huertos Urbanos.

11 Huerto Roma Verde, publié sur Instagram, le 18 mars 2018, « Caravana de medicina tradicional y alternativa ». https://www.instagram.com/p/BgfE4P9FQu3/.
12 Cultiva Ciudad. Publié sur Instagram, le 27 août 2019, « Huerto Tlatelolco : Festival por el Maiz y las Palomitas ». https://www.instagram.com/p/B1rMzDxDQ-L/.

13 Efrat Eizenberg, « Actually Existing Commons: Three Moments of Space of Community Gardens in New York City », Antipode 44, no. 3 : 2012, 764-782.
14 Notimex, « Huerto Tlatelolco, el oasis entre “brave barrios” ». Yahoo! : Finanzas, 9 mars 2020.

https://es-us.finanzas.yahoo.com/amphtml/noticias/huerto-tlatelolco-oasi… 234206698.html?guccounter=1&guce_referrer=aHR0cHM6Ly93d3cuZ29vZ2xlLmNvbS8&guce_referrer_ sig=AQAAALhNWUnHRmjv2D7f_SwCB2y0kdd0L9- jESTrNV20cCIrJbSwiukV0Re6UMZ12DPBrr_KeHqZ3QfjOV3hCftaLSSZuAHWoxKprS0P9uSpBcN3Q 7ZNi5LbHNrH0Xb1JcEiTFpBlzwxE6XdVf0f8kuE9OXD0bFI9saIgkHrpSAc0a2_.

15 Soto Santiago, op. cit. : 148.

16 Mario Enrique Barba Flores, «Los proyectos de huertos urbanos comunitarios (HUC) desde la perspectiva critica de la ecologia politica urbana. Estudio sobre la situacion actual de los HUC en Alemania y México a partir de ejemplos en Francfort y Ciudad de México », Maîtrise en études politiques et sociales, Universidad Nacional Autónoma de México : 2018, 76.

17 Joel Balsam, « ‘Roma’ Is More Than Just a Movie — It’s One of Mexico City’s Most Vibrant Neighborhoods ». Travel + Leisure, 26 février 2019. https://www.travelandleisure.com/culture-design/tv- movies/roma-neighborhood-guide-mexico-city.

18 Joanna Moorhead, « Roma sets the scene: the magical Mexico City district behind the film ». The Guardian, 17 février 2019. https://www.theguardian.com/travel/2019/feb/17/roma-mexico-city-district… cuaron-award.

19 Tania Izet Vazquez Gonzalez, « Un plan de negocio con enfoque sostenible para huertos urbanos localizados en la ciudad de México », Maîtrise en ingénierie, Universidad Nacional Autónoma de México : 2017.

20 Traduction libre. CultiCiudad. http://www.culticiudad.org.

21 Soto Santiago, op.cit. : 147. 22 Ibid.
23 Ibid. : 148.
24 Ibid. : 146.

25 CultiCiudad, Programa Educativo. http://www.culticiudad.org/actividades/a/programa-educativo/

26 CultiCiudad, Diplomado en agricultura urbana. http://www.culticiudad.org/actividades/a/diplomado-de- arquitectura-urbana/.
27 CultivaCiudad, publié sur Instagram, le 2 avril 2018, « Festival por la Madre Tierra ». https://www.instagram.com/p/BhGASG3n9IV/.

28 Soto Santiago, op.cit. : 148.
29 Huerto Roma Verde. « Roma Verde : Espacio Comunitario ». https://huertoromaverde.org/. 30 Vasquez Gonzalez, « Un plan de negocio ».
31 Huerto Roma Verde. Proyectos. https://huertoromaverde.org/quienes-somos/proyectos/

32 Daniel M. Brinks, Steven Levitsky, et Maria Victoria Murillo, Understanding institutional weakness: power and design in Latin American institutions, Cambridge: Cambridge University Press, 2019.
33 Ibid.
34 Soto Santiago, op.cit.

35 Maria Jose Ibarrola-Rivas et L. Galicia, « Rethinking Food Security in Mexico: Discussing the Need for Sustainable Transversal Policies Linking Food Production and Food Consumption », Investigaciones geográficas, Boletín del Instituto de Geografía, no 94 : 2017, 106-121.

36 Xanic Adriana Frías Farias, « Agricultura urbana. Una nueva forma de gestionar y promover las áreas verdes urbanas mediante la participación ciudadana en la delegación Cuauhtémoc », Licence en science politique et administration publique, Universidad Nacional Autónoma de México : 2014;
Pablo Torres-Lima et Luis Rodríguez-Sánchez, « Farming dynamics and social capital: A case study in the urban fringe of Mexico City », Environment, Development and Sustainability 10, no 2 (avril) : 2008, 193‐208.

37 Melanie Lombard, « Constructing ordinary places: Place-making in urban informal settlements in Mexico », Progress in Planning 94 (novembre) : 2014, 1‐53.
38 Soto Santiago, op.cit. : 146.
39 Ibid. : 147.

40 Paco Ayala, « Paco Ayala : Candidato a diputado local por el distrito 12 ». https://pacoayala.mx/.

41 Luis Méndez, « Busca el voto hipster y le dicen hojalatero social », Capital Mexico, 31 mai 2018. https://www.capitalmexico.com.mx/nacional/busca-el-voto-hipster-y-le-dic….
42 Paco Ayala, op.cit.
43 Méndez, op.cit.

44 Jair Soto, « Resistencia ambiental en el Huerto Roma Verde, un aliento de vida en la CDMX », El Sol de San Luis, 15 novembre 2019. https://www.elsoldesanluis.com.mx/doble-via/ecologia/resistencia-ambiental- en-el-huerto-roma-verde-un-aliento-de-vida-en-la-cdmx-4462435.html.

45 Romero Magallán, Memorias del Encuentro de Huertos Urbanos : 7.

46 Hans Dieleman, et Maria de Concepcion Martinez Rodriguez, « Las iniciativas ciudadanas sustentables en la Ciudad de México; fuerzas, debilidades y potencial para el largo plazo ». Article présenté au Congreso Instituciones, Gobierno y Sociedad. Hermosillo : 2017. https://www.academia.edu/34760793/Las_iniciativas_ciudadanas_sustentable… %A9xico_fuerzas_debilidades_y_potencial_para_el_largo_plazo.

47 Soto Santiago, op.cit. : 148.
48 CultiCiudad. Actividades. http://www.culticiudad.org/actividades/.

49 CultiCiudad. Huerto Urbano Tlatelolco : 2017 – Informe anual de actividades. http://www.culticiudad.org/wp-content/uploads/2018/11/Informe-anual-Huer…. 50 Romero Magallán, Memorias del Encuentro de Huertos Urbano : 7.
51 Ibid.

52 Huerto Roma Verde, op.cit. 53 Ibid.
54 Jair Soto, op. cit.
55 Huerto Roma Verde, op.cit. 56 Vasquez Gonzalez, op.cit.

57 Joëlle Zask, La démocratie aux champs. Du jardin d’Eden aux jardins partagés, comment l’agriculture cultive les valeurs démocratiques. Paris : La Découverte, 2016.
58 Ann Ferguson, Blood at the Root: Motherhood, Sexuality and Male Domination. New York:

Pandora/Unwin and Hyman, 1989;
Nancy Folbre, « Exploitation Comes Home: A Critique of the Marxian Theory of Family Labor ». Cambridge Journal of Economics, 6(4) : 1982, 317-329;
Evelyn Nakano Glenn, Forced to care: Coercion and caregiving in America. Cambridge: Harvard University Press, 2010.

59 S. Baudry., J. Scapino, et É. Rémy, « L’espace public à l’épreuve des jardins collectifs à New York et Paris », Géocarrefour, 89 (1-2) : 41-51, 2014.
60 Eizenberg, op.cit.

Minorisation médiatique et stratégies communicationnelles des groupes stigmatisés Analyse comparée des « printemps » chilien (2011) et québécois (2012)

Minorisation médiatique et stratégies communicationnelles des groupes stigmatisés Analyse comparée des « printemps » chilien (2011) et québécois (2012)

Par Ricardo Penafiel

Le statut de « minorité » ne correspond pas nécessairement à la faible proportion d’un groupe par rapport à un ensemble social plus vaste. En Afrique du Sud, par exemple, sous l’apartheid, bien que les « Noirs » représentaient 80% de la population et les « Blancs » seulement 10%, ce sont les Noirs qui étaient minorisés par une minorité dominante. On pourrait dire la même chose par rapport aux femmes qui représentent 50% de la population mais se voient marginalisées de l’espace public par divers mécanismes de minorisation patriarcale. De même, pour les pauvres ou tout autre groupe subalterne, leur sous-représentation dans l’espace public et dans les médias ne dépend pas tant de leur importance numérique que de processus de mal-représentation qui tendent à les minoriser dans les deux sens du terme : à les amoindrir en quantité autant qu’en qualité.

Un processus analogue se produit avec les forces sociales et politiques. Certains groupes ou mouvements d’idées, autant que d’action, auront tendance à être marginalisés de l’espace public et médiatique ou encore à être stigmatisés, à n’exister publiquement qu’en tant que fétiche ou lieu commun, reproduisant un préjugé et une position « inférieure ». À l’inverse, les groupes politiques dominants – possédant davantage de capital financier autant que culturel, social et politique – auront tendance à être surreprésentés et à hégémoniser l’ensemble de la scène politique jusqu’à ce qu’il n’existe pratiquement plus que leur version narrative dans l’espace public.

Les gouvernements représentatifs 1] tendent à réduire la diversité de positions politiques à quelques tendances générales représentées par des partis. Cependant, la scène politique, elle, ne se réduit pas aux partis. Elle inclut des syndicats, des organisations patronales, des mouvements sociaux, des associations civiles, etc[2]. Pourtant, la valeur ou même l’existence de chacune de ces forces n’est pas gravée dans le marbre. Bien que des lois, des conventions et des règlements encadrent le comportement de ces acteurs – comme le Code du travail, la Loi sur l’accréditation et le financement des associations étudiantes ou les droits d’association, d’expression et de manifestation – le statut de force politique ne lui sera pas nécessairement reconnu par le pouvoir ou par l’ensemble des autres acteurs de la scène.

Au Québec, le déni de reconnaissance[3], subi par les associations étudiantes lors du « Printemps érable », illustre bien la précarité et le caractère relationnel du statut d’acteur politique. D’ailleurs, la capacité du mouvement de grève à maintenir la mobilisation malgré la répression et le mépris[4], de même que sa massification subséquente, engendrant l’un des plus importants mouvements de contestation de l’histoire du Québec, montrent également que les acteurs sociaux ne font pas que subir les positions « subalternes » que l’ordre symbolique[5] tend à leur attribuer.

Les sans-part[6] peuvent parler[7], même si le pouvoir leur dénie cette capacité. Elles et ils parlent mais la police n’entend que des cris ou du bruit. C’est même au moment où les laissés-es-pour-compte surgissent par effraction dans l’espace public d’où ils et elles étaient exclus-es, en exigeant de s’y faire compter (et conter), que surgit le politique, que le social cesse de se reproduire sur ses propres bases naturalisées et que l’on peut entreprendre collectivement un débat réflexif et démocratique sur les fondements de l’être ensemble. C’est aussi à ce moment, et pour cette même raison, que le pouvoir a tendance à criminaliser l’exercice de droits fondamentaux (comme ceux d’association, d’expression et de réunion) et à nier le statut d’interlocuteur légitime à ceux et celles qui prétendent participer démocratiquement à la décision politique monopolisée par les « représentants-es ». Et le moyen le plus simple et habituel pour discréditer les tentatives de participation citoyenne c’est de la décrier comme violente.

La criminalisation communicationnelle de l’action collective

D’emblée, lorsqu’on parle de criminalisation des mouvements sociaux[8], on aurait tendance à penser à un phénomène policier, juridique ou législatif. Pourtant, il s’agit d’abord et avant tout d’un phénomène discursif ou communicationnel. Pour rester dans l’exemple du Printemps érable, on pourrait croire que la criminalisation du mouvement de protestation relève du Projet de loi 78 (devenu la loi 12) ou du règlement municipal montréalais P-6. Pourtant, pendant le « Printemps de la matraque[9] », aucune arrestation n’a été réalisée en vertu de ces lois et règlements liberticides[10], les forces de l’ordre préférant utiliser des figures pénales antérieures concernant l’attroupement illégal ou l’entrave à la circulation[11].

Ce qui permet de traiter un droit fondamental comme s’il s’agissait d’un crime, ce n’est pas tant des changements législatifs que l’interprétation de lois existant antérieurement. Qu’elle soit le fait de juges acquiesçant systématiquement aux demandes d’injonction d’individus questionnant le droit d’association[12] au nom d’un supposé droit de non-association[13], qu’elle relève du jugement d’un chef de police décidant de procéder à des arrestations de masse[14] ou de décideurs et décideuses politiques refusant de négocier avec des associations étudiantes qui « encouragent la violence[15] », dans tous les cas, il s’agit moins d’une question juridique que d’une question d’interprétation du droit relevant de conditions de possibilité[16] se jouant, en grande partie, dans l’espace médiatique.

Si loin, si proches
Une analyse comparée des Printemps chilien et québécois

Si l’espace public se construit en interaction avec l’espace médiatique, les relations entre la scène politique concrète et la scène politique représentée dans les médias ne sont pas directes ou inéquivoques. Comme on vient de le voir, bien que certains groupes et intérêts sont surreprésentés et d’autres sous-représentés ou mal-représentés, il est toujours possible pour un groupe politique « minorisé » médiatiquement de développer des stratégies alternatives pour apparaître dans l’espace public et même devenir le centre de l’échiquier politique, ne serait-ce qu’un certain temps.

C’est ce qui s’est produit, avec un étonnant parallélisme, au Chili entre juin et décembre 2011 et au Québec entre février et juillet 2012. Devant l’intransigeance de gouvernements ne reconnaissant pas la représentativité des associations étudiantes ni la légitimité de la grève ou de la rue comme mode de participation citoyenne, deux conflits étudiants ont débordé de leur cadre strictement éducationnel pour se transformer en d’immenses mouvements contestataires transgressifs[17] questionnant « radicalement » (à la racine) l’organisation sociale et politique.

Malgré leur commune capacité à mobiliser et à mettre en échec les tentatives de minorisation, ces deux mouvements n’ont pas connu exactement les mêmes succès. Par exemple, alors qu’au Québec l’appui au mouvement étudiant n’a jamais dépassé les 50% dans les sondages, au Chili cet appui est passé de 37% avant le conflit à plus de 80% à la fin. Étant donné leurs nombreuses similitudes et leurs différences spécifiques, l’analyse comparée des conflits étudiants au Chili en 2011 et au Québec en 2012 permet, entre autres, d’évaluer l’efficacité relative des différentes stratégies communicationnelles déployées par ces mouvements afin de subvertir cette minorisation symbolique.

Démocratie, participation citoyenne et violence politique

Bien que légalement reconnues et historiquement confirmées par tous les gouvernements qui ont négocié avec elles la fin de grèves qu’elles ont menées, les associations étudiantes du Chili et du Québec connaissent depuis quelques années des processus de criminalisation[18] se traduisant, entre autres, par un déni du statut d’interlocuteur politique, de la répression et des arrestations de masse, au nom de la supposée violence et de l’illégalité des grèves ou des manifestations.

Les valeurs de violence, de délinquance ou d’illégalité attribuées à certaines actions ou associations ne dépendent pourtant pas de « faits » univoques ou de lois clairement établies. Par exemple, alors qu’au début du 21e siècle toute manifestation était considérée comme une atteinte à l’ordre public et réprimée en conséquence de manière extrêmement violente, et souvent sanglante, autour des années 1960[19] se développe une tolérance aux manifestations permettant une croissante participation citoyenne aux débats publics[20]. Le même geste ou action, donc, change de valeur selon son cadre d’interprétation.

Pourtant, dans ces mêmes années 1960, comme conséquence des espaces de participation démocratique arrachés par les mouvements sociaux aux élites gouvernantes, surgit un révisionnisme théorique identifiant l’implication du peuple en politique comme la source de « la crise de la démocratie[21] ». Ce courant théorique de la « Stable Democracy » s’inspire de la « méthode démocratique » schumpeterienne[22] qui, en établissant une distinction entre la démocratie moderne et celle des « anciens », affirme que la démocratie ne peut viser la participation de quiconque à la décision publique, mais doit se limiter à une compétition entre élites politiques pour le vote populaire. La participation populaire dans cette dite démocratie « doit » se limiter au vote périodique car les masses seraient myopes et incompétentes.

Ce travestissement du gouvernement représentatif[23] en démocratie n’est malheureusement pas que le fait de quelques théoriciens du politique. Cette interprétation, produite par les intellectuels organiques des élites, s’est propagée à l’ensemble du corps social, à travers des « appareils idéologiques d’État »[24], comme les médias, faisant en sorte qu’on ne puisse pratiquement plus dissocier la démocratie de l’élection d’une élite gouvernante et qu’à l’inverse, on considère comme violente et comme un danger pour la démocratie la participation de « quiconque » au débat public.

« Ils n’ont même pas de votes dans les urnes, seulement des cris dans la rue »

L’idéologie de la Stable Democracy rend possibles des déclarations comme celle servant d’intertitre à cette partie. Cette affirmation provient de l’ancien ministre de l’Éducation du Chili, Joaquín Lavín, alors qu’il décriait le mouvement de grèves étudiantes et les immenses manifestations d’appui[25]. Cependant, cet énoncé anti-participationniste aurait très bien pu être prononcé par l’ex-ministre de l’Éducation du Québec, Lyne Beauchamp, qui affirmait devant l’Assemblée nationale, le 26 avril 2012 :

On s’est donné un système démocratique, on s’est donné une Assemblée nationale du Québec, on s’est donné des élus du peuple parce que la démocratie est une façon de régler nos différends sans violence dans notre société. C’est le principe même d’un système démocratique. Et, je le répète, il ne serait pas digne d’une Assemblée nationale et d’élus du peuple de céder à des gestes de violence, céder à de l’intimidation, céder à de la désobéissance civile qui implique de la violence.

Réduisant la démocratie à la délégation de la souveraineté populaire à un petit groupe (oligarchie) de « représentants-es », cette conception « délégative[26] » de la démocratie considère comme violent et illégal l’exercice des droits démocratiques fondamentaux[27].

Pourtant, il ne s’agit là que de positions partielles. Indépendamment de la légitimité électorale clamée par les gouvernements, cela n’implique pas d’emblée que l’opinion publique ou les institutions démocratiques vont nécessairement suivre ce révisionnisme. L’efficacité concrète de la stratégie rhétorique du gouvernement dépend aussi des réactions des autres acteurs et actrices de la scène politique, y compris des associations étudiantes qui peuvent construire des « images de soi » (éthos) mettant en échec les stigmates de violence et d’illégalité que les gouvernements cherchent à leur apposer.

Violence et images de soi
Stratégies communicationnelles alternatives de groupes minorisés

« Si lutter pour tes droits c’est de la délinquance, nous sommes tous délinquants »
« Ni terroristes ni délinquants / [Seulement des] Étudiants-es Conscients-es »

Devant la stigmatisation des grèves, occupations et manifestations étudiantes comme des actes de terrorisme ou de délinquance, on voit surgir des positions « dialogiques » tâchant de « rectifier les faits » : « Ni terroristes ni délinquants / [Seulement des] Étudiants-es Conscients-es ». Souvent faites sur le ton de l’ironie, on retourne le stigmate pour s’en revendiquer : « Si lutter pour tes droits c’est de la délinquance, nous sommes tous délinquants. » De la même manière, au Québec, l’initiative « Arrêtez-moi quelqu’un! » est parvenue à cumuler plus de 5 300 déclarations en image dénonçant le projet de loi 78 en exprimant :

« Charest désobéit à la démocratie, je désobéis à la loi 78 » ; « ceux qui ont voté la loi 78 sont des criminels » ; « Si la loi est contre le peuple, alors le peuple sera hors-la-loi » ; « Je suis libre, donc je désobéis » ; « à mépris total, refus global »[28]

Dans ces énoncés ironiques ou paradoxaux, on peut apprécier le renversement des valeurs opéré autour d’une opposition entre la loi (élus-es, parlementaires, mépris, etc.) et la légitimité (peuple, démocratie, liberté, conscience, etc.). Par contre, pour que ces ellipses argumentatives[29] fonctionnent, il est nécessaire de partager les codes de valeur plaçant la démocratie et le peuple au-dessus des lois et des élus-es. Autrement dit, ces messages permettent de consolider la croyance des convertis-es mais pas nécessairement de convaincre des personnes qui n’étaient pas déjà convaincues.

Or, la construction et la gestion de l’image de soi n’est pas un acte unilatéral mais le fruit d’une constante négociation (ou confrontation) où l’on doit s’adapter aux éthos préalables, institués ou « imposés » de manière interactive[30] par son interlocuteur ou interlocutrice. Ces principes développés en fonction d’interactions énonciatives « face à face », s’appliquent également dans le cas de l’éthos discursif ou collectif, impliquant des interactions « médiatisées » et différées. Aussi, pour pouvoir mettre en échec la stratégie rhétorique du pouvoir consistant à montrer l’action collective contestataire comme un crime, il ne suffit pas de dire « je ne suis pas délinquant mais conscient » ou de dire ironiquement « nous sommes tous des délinquants ». Il faut « montrer » que l’image de soi projetée par ses adversaires et reproduite sans grande distance critique par les médias est fausse, sans avoir à le dire.

Ironie et renversement de la stigmatisation

Cela ne signifie pas que l’ironie ne puisse pas être utilisée comme l’arme rhétorique redoutable qu’elle est. Au contraire, devant une situation kafkaïenne où tout acte posé pour se défendre pourra être utilisé comme preuve de culpabilité, l’ironie est souvent le meilleur moyen d’enrayer le mécanisme du piège.

C’est ce qu’ont fait les étudiants-es chiliens-nes en développant, spontanément[31], une série de « flashmobs[32] » (manifestations ou foules éclair) qui, sans rien compromettre de leur caractère « ludique », n’ont été que plus efficaces politiquement pour désamorcer les accusations de violence les excluant de l’espace public et médiatique.

La première convocation a été un « Thriller pour l’éducation » qui, après une convocation Facebook, rassembla près de 7 000 personnes devant La Moneda (Palais présidentiel) pour une chorégraphie du fameux clip de Michael Jackson, sans autre message que d’apparaître dans l’espace public sans se faire réprimer et accuser de violence.

Pour reprendre les termes de Felipe Villaseca, l’un des instigateurs de l’événement :

Nous cherchions une forme de mobilisation qui ne puisse pas être criminalisée. Pour la manifestation antérieure nous étions plus de 100 000 personnes et tout le monde et les médias d’information n’ont montré que les quelques échauffourées avec la police, sans mentionner l’ampleur de la manifestation pacifique. Alors, tout le monde voulait trouver une manière de manifester qui ne donne aucune chance aux médias de montrer quoi que ce soit de négatif.

Et c’est précisément ce qui s’est produit. Le lendemain, les médias de communication n’ont parlé pratiquement que de cette manifestation, insistant sur son caractère ludique et bon enfant. Même les émissions de variété ont abordé le sujet du conflit étudiant, alors que ce type d’information n’avait pratiquement pas été couvert jusqu’alors par ce type d’émissions. Par la suite ce fut un déferlement d’initiatives comme une course à relais de 1800 heures autour de La Moneda (siège du gouvernement), d’autres flashmobs portant sur des thèmes aussi loufoques que Lady Gaga, les Super héros, le Grand « iiiiii », Dragon Ball Z, besatón (marathon de baisers), die-in, à la plage, « à poil pour/par l’éducation », etc.

Ce même type d’actions a été utilisé au Québec, par exemple dans les maNufestations (manifestations nues), les die-in, les marches nocturnes, les casseroles, l’Anarchopanda ou la Bananarchie. Par contre, bien que ces nouveaux répertoires d’action collective[33] soient parvenus dans les deux cas à interagir avec les médias de masse et à récupérer une certaine part de contrôle sur l’image médiatique de soi, l’aspect ironique de la mise en scène a été beaucoup moins assumé au Québec qu’au Chili. Les flashmobs québécoises collaient davantage au conflit que les Michael Jackson, Lady Gaga ou Dragon Ball Z chiliens. Pathétiquement, les mobilisations purement ludiques sont davantage parvenues à neutraliser l’anti-éthos de la violence et à capter l’attention des médias que les mobilisations subordonnant des éléments de ludiques à un message politique. La grandeur carnavalesque des chorégraphies — comme, par exemple, celle d’une immense boule (Z ball) de près de huit mètres de diamètre qui a parcouru le centre-ville de Santiago pour « sauver l’éducation avec l’aide de toute la population » — a réussi à capter l’intérêt des médias de telle sorte que ceux-ci dédiaient davantage de temps à rendre compte de « la nouvelle action de protestation massive créative et festive que les étudiants nous offrent aujourd’hui » qu’au discours gouvernemental sur la violence[34].

La part du ludique et du négatif en politique

Cela en dit long sur le traitement de l’information ou les effets de cadrage des médias. Mais cela nous renseigne également sur les manières par lesquelles on publicise une cause et sur la part de « négativité » qu’implique la construction d’un référent politique. En effet, pour devenir le symbole ou le signifiant vide[35] d’une subjectivation politique contre-hégémonique, les étudiants-es (ou tout autre référent politique), doivent se vider de leurs sens « propres » (intérêts spécifiques) pour signifier les griefs et aspiration d’un ensemble social beaucoup plus large. Pour le dire de manière synthétique : Less is more.

Évidemment, les distinctions entre le Chili et le Québec ne se limitent aucunement au degré d’ironie de leurs flashmobs. Il faut tenir en considération d’importants éléments de contexte, comme l’importance d’un discours et de pratiques critiques antérieures et externes au mouvement étudiant, la plus ou moins grande ouverture de l’espace médiatique aux débats politiques ou la quantité et la qualité des appuis d’acteurs sociaux et politiques comme les recteurs et rectrices, les professeurs-es, les syndicats, etc.

Cependant l’analyse comparée de ces nouveaux répertoires d’action collective apporte d’étonnants apprentissages quant à l’efficacité du ludique et du carnavalesque en tant que mise en scène permettant d’apparaître dans un espace public et médiatique duquel on est exclu.

[1]                Manin, Bernard.2012. Principes du gouvernement représentatif. Paris : Flammarion.

[2]                Il est à noter que ces forces politiques instituées n’épuisent pas le spectre de positions existantes. Beaucoup d’autres positions existent sans être reconnues.

[3]                Honneth, Axel. 2000. La Lutte pour la reconnaissance. Paris : Cerf.

[4]                Honneth, Axel. 2006. La société du mépris. Vers une nouvelle Théorie critique. Paris : La Découverte.

[5]                Laclau, Ernesto et Chantal Mouffe. 1985. Hegemony and Socialist Strategy, Towards a Radical Democratic Politics. Londres : Verso.

[6]                Rancière, Jacques. 1995. La Mésentente. Politique et Philosophie. Paris : Galilée.

[7]                Cette formule fait référence à l’ouvrage de Gayatri Chakravorty Spivak. 2006. Les subalternes peuvent-elles parler ?. Paris : Éditions Amsterdam.

[8]                Voir, par exemple, Svampa Maristella. 2009. « Mouvements sociaux, matrices sociopolitiques et nouveaux contextes en Amérique latine ». Problèmes d’Amérique latine 74 : 113-136. Voir également, Seoane, José (dir.). 2003. Movimientos sociales y conflicto en América Latina. Buenos Aires : Consejo Latinoamericano de Ciencias Sociales (CLACSO).

[9]                Dupuis-Déri, Francis. 2013. « Printemps érable, ou, Printemps de la matraque? : Profilage politique et répression sélective pendant la grève étudiante de 2012 ». À qui la rue? : répression policière et mouvements sociaux. Montréal : Écosociété, 198-241.

[10]              Dénoncés par les organismes de défense des droits et invalidés par les tribunaux sur de nombreux points et à de nombreuses reprises.

[11]              Pour une analyse plus détaillée, voir Peñafiel, Ricardo. 2015. « La criminalisation de la participation citoyenne par des conceptions consensualistes de la démocratie participative », Revue québécoise de droit international, Hors-série, mars 2015, L’État de droit en Amérique latine et au Canada :247-271.

[12]              Et la formule Rand (sur l’unité de la représentation syndicale) reproduite dans la Loi sur l’accréditation et le financement des associations d’élèves ou d’étudiants.

[13]              Desjardins, Christiane. 2012. « Grève étudiante : le juge en chef s’en mêle ». La Presse, 2 mai 2012, http://www.lapresse.ca/actualites/dossiers/conflit-etudiant/201205/02/01-4521224-greve-etudiante-le-juge-en-chef-sen-mele.php

[14]              À ce sujet, voir notamment, le Rapport de la Commission spéciale d’examen des événements du printemps 2012, http://www.securitepublique.gouv.qc.ca/fileadmin/Documents/police/publications/rapport_CSEEP2012/rapport_CSEP2012.pdf

[15]              Gervais, Lisa-Marie. 2012. « Droits de scolarité: Québec refuse l’offre de discussion des étudiants ». Le Devoir, 26 avril 2012 http://www.ledevoir.com/politique/quebec/348516/exclusion-de-la-classe-charest-affirme-qu-il-a-pris-ses-responsabilites

[16]              Michel Foucault. 1969. L’archéologie du savoir. Paris : Gallimard.

[17]              McAdam, Doug, Sidney Tarrow et Charles Tilly. 2001. Dynamics of contention. Cambridge : Cambridge University Press.

[18]              Comme la plupart des mouvements sociaux d’envergure un peu partout sur le globe.

[19]              Suite notamment aux escalades de violence suivant la répression démesurée, rendant celle-ci contre-productive 

[20]              Fillieule, Olivier et Danielle Tartakowsky. 2014. La manifestation. Paris : Presses de Sciences Po.

[21]              Crozier, Michel, Samuel Huntington et Joji Watanuki. 1975. The Crisis of Democracy : Report on the Governability of Democracies to the Trilateral Commission. New York : New York University Press.

[22]              Joseph A. Schumpeter. 1990 [1942]. Capitalisme, socialisme et démocratie. Paris : Payot, 1990.

[23]              Qui, comme le montre Bernard Manin (op. cit.), n’est qu’une aristocratie élective.

[24]              Althusser, Louis. 1976. « Idéologie et appareils idéologiques d’État ». Positions (1964-1975). Paris : Les Éditions sociales, 67-125.

[25]              Symptomatiquement, le ministre Lavín a perdu son poste du fait de son incapacité à gérer le conflit étudiant…

[26]              O’Donnell, Guillermo. 1994. « Delegative Democracy ». Journal of Democracy 5 (1) : 55-69.

[27]              Pour reprendre les termes de la Commission interaméricaine des droits de l’homme (CIDH) : « Les grèves, les barrages routiers, l’occupation d’espaces publics, et même les tumultes qui peuvent advenir au cours de protestations sociales, peuvent occasionner des inconvénients et même des dommages qu’il est nécessaire de prévenir et de réparer. Néanmoins, les limitations disproportionnées à la protestation, en particulier lors qu’il s’agit de groupes qui n’ont d’autres moyens pour s’exprimer publiquement, compromettent sérieusement le droit à la liberté d’expression » (CIDH, 2009 : 209 ; notre traduction).

[28]              Les images ne sont plus accessibles sur le web mais on peut s’adresser aux organisateurs de la campagne : http://molotov.ca/realisations/arretez-moi-quelquun . Pour une analyse plus détaillée, voir Peñafiel, Ricardo. 2015. « Le sens des casseroles. Charivaris, cacerolazos et création d’espaces publics transgressifs dans et par le bruit ». Cahiers des imaginaires 11 : 9-28. Voir également, Peñafiel. « La criminalisation de la participation citoyenne…, op. cit.

[29]              Au sujet de la valeur argumentative des ellipses, de l’ironie ou des « lieux communs » (topoï), voir Anscombre, Jean-Claude et Oswald Ducrot. 1983. L’Argumentation dans la langue. Liège-Bruxelles : Mardaga. Voir également, Anscombre, J.-C. (éd.). 1995. Théorie des topoï. Paris : Kimé ; ainsi que 1995. « La théorie des topoï : Sémantique ou rhétorique ? ». Hermès 15 : 185-198.

[30]              Pour une articulation théorique entre la perspective rhétorique de l’éthos, la perspective goffmanienne de l’interactionnisme et la perspective discursive de la construction sociale du sens et des institutions, voir Amossy, Ruth. 2010. La présentation de soi : Ethos et identité verbale. Paris : Presses Universitaires de France.

[31]              Fuster Farfán, Xenia. 2011. « ¡A la calle estudiantes! Flashmob thriller frente al Palacio La Moneda, Santiago de Chile ». Cultura_Urbana, 9 août 2011, http://cultura-urbana.cl/%C2%A1a-la-calle-estudiantes-flashmob-thriller-frente-al-palacio-la-moneda-santiago-de-chile/

[32]              Nicholson, Judith. 2005. « Flash! mobs in the age of mobile connectivity ». Fibreculture Journal 6 (Mobility, New Social Intensities and the Coordinates of Digital Networks), http://citeseerx.ist.psu.edu/viewdoc/download?doi=10.1.1.566.6906&rep=re…

[33]              Articulant des Nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) à des formes « ludiques » d’expression publique ainsi qu’à d’autres formes d’action relativement instituées (grève, manifestations, etc.) 

[34]              Voir, par exemple, cette couverture de la flashmob Dragon Z ball : https://www.youtube.com/watch?v=pJEoZUk3NWs

[35]              Laclau, Ernesto. 2000. « De l’importance des signifiants vides en politique ». La guerre des identités, grammaire de l’émancipation. Paris : La Découverte/MAUSS, 93-107.

crédit photo : flickr/Diego Correa

Les voix qui sont tues : révolte et répression en Irak

Les voix qui sont tues : révolte et répression en Irak

Par Adèle Suprenant

Cet article est d’abord paru dans notre recueil imprimé Les voix qui s’élèvent, disponible dans notre boutique en ligne.

Le 6 juillet 2020, la mort par balles du chercheur Hisham al-Hashemi devant sa maison de Baghdad[1] alertait la presse internationale sur un phénomène beaucoup plus large : depuis le début du plus récent mouvement social en Irak, les assassinats d’activistes ne cessent de se multiplier, s’ajoutant au bilan déjà lourd des manifestant∙e∙s tué∙e∙s par le régime et les groupes paramilitaires. Retour sur un an de luttes et de répressions.

« L’Irak n’est pas un champ de bataille », peut-on lire sur une pancarte brandie par un groupe d’étudiant∙e∙s descendu∙e∙s manifester sur la place Tahrir, lieu de rassemblement par excellence du mouvement social qui s’est déclenché le 1er octobre 2019 dans la capitale irakienne. « Tahrir », « libération » en arabe. C’est le mot d’ordre pour Shams Talaat[2], 22 ans, dont le visage d’ange est dissimulé sous d’épais verres fumés. « Quand j’ai entendu parler pour la première fois des manifestations, je me suis dit que ce serait comme la dernière fois, quand les femmes ne pouvaient être présentes, dit-elle lors d’un échange avec L’Esprit libre. Mais cette fois-ci, c’est différent », se réjouit celle qui a pris le risque de rejoindre les milliers de personnes unies pour dénoncer la corruption du gouvernement, le chômage et la précarité économique. Un risque considérable, alors que les mois qui suivront donneront aux rues à la grandeur du pays l’allure d’un champ de bataille.

En date du 19 décembre 2019, plus de 600 personnes avaient perdu la vie à Baghdad et dans les provinces du sud, où s’est concentrée la majorité des manifestations[3]. À cela s’ajoutent environ 17 000 blessé∙e∙s, plusieurs dizaines de disparu∙e∙s, des chiffres qui continuent de gonfler à ce jour, malgré le ralentissement du mouvement, notamment à la suite de l’éclosion de la pandémie de COVID-19.

Quand le silence a une fin

Le début des manifestations a correspondu sensiblement au moment de l’anniversaire du soulèvement de Bassora. En 2018, la deuxième ville d’Irak a connu plus de trois mois de révoltes réprimées dans le sang. Décrié par les protestataires, le taux de chômage – qui concernait alors 40 % des jeunes, d’après le Fonds monétaire international (FMI)[4] – ainsi que les nombreuses coupures d’eau et d’électricité se sont retrouvés à l’agenda du mouvement de 2019, qui est survenu après le limogeage, à la fin septembre, du lieutenant-général Abdel-Wahab al-Saadi[5]. Considéré comme un héros national par une partie de la population irakienne et très populaire auprès de la jeunesse chiite, une branche de l’Islam majoritaire en Irak[6], al-Saadi était à la tête de la « division dorée », connue pour avoir affronté l’État islamique en Irak et au Levant (EIIL) lors des batailles de Baji, Tikrit, Falloudja et Mossoul[7]. L’annonce de sa mise à pied par le gouvernement du premier ministre Adel Abdel Mehdi, élu en mai 2018, a été suivie d’un appel à manifester le 1er octobre 2019 diffusé sur les réseaux sociaux. Un appel qui a été écouté par quelques dizaines d’Irakien∙ne∙s, dont l’indignation était déjà palpable à la suite de la répression d’une manifestation étudiante pacifique quelques jours auparavant[8]. L’utilisation de gaz lacrymogènes et de balles réelles par les autorités, en dépit de la foule au nombre peu considérable, a entraîné le soir même des rassemblements dans la ville sainte de Najaf et à Nassiriyah, à quelque 300 kilomètres au sud de Baghdad[9].

Dès le lendemain, le gouvernement a imposé des restrictions sur internet et sur les réseaux sociaux en particulier, « rendant difficile pour les observateurs [et observatrices] locaux[∙les] et internationaux[∙les] d’observer et d’évaluer la véritable échelle des incidents ayant trait aux droits de la personne[10] ».

Pour la première fois, une population à majorité chiite a tenu tête au pouvoir, lui aussi aux mains des chiites depuis la confessionnalisation et l’ethnicisation politique mises en place après la chute de Saddam Hussein en 2003[11]. L’opposition traditionnelle est mise au ban, et même le puissant leader religieux et politique chiite Moqtada al-Sadr n’a pas réussi à mobiliser sa base, qui a pris la rue sans attendre l’aval du leader[12]. Et, même si les rassemblements débutés en 2019 ont principalement eu lieu dans la banlieue chiite de Baghdad, Sadr City, et dans les provinces du sud, le profil des manifestant∙e∙s n’est pas homogène : « La révolution d’octobre nous a rendu∙e∙s uni∙e∙s », témoigne Shams, en insistant sur le fait que « personne ne se souciait de savoir qui était sunnite ou chiite ».

Dans un pays classé au 162e rang sur une échelle où le 180e pays est le plus corrompu d’après l’organisme Transparency International[13] et dont 89 % de la population affirme ne pas avoir confiance en l’élite dirigeante[14], les manifestant∙e∙s ont d’autres soucis que l’appartenance confessionnelle de leurs partenaires de lutte. À peine sorti d’une guerre civile de quatre ans et devant encore se remettre des ravages causés par l’EIIL, l’Irak cumule une dette estimée par le FMI à 138 milliards de dollars américains en 2020 alors que les revenus pétroliers sont en baisse et qu’ils constituent la quasi-totalité des fonds étatiques[15]. Le montant d’argent public avalé par la corruption depuis 2003 s’élève à 1 000 milliards de dollars américains, « ce qui explique l’extrême richesse des partis et de leurs appareils économiques ainsi que leur force face à la pauvreté dont souffre le peuple irakien », d’après le journaliste et sociologue irakien Safaa Khalaf[16]. Un constat que semble partager Karrar, un acteur et metteur en scène de 24 ans d’abord réticent à rejoindre les manifestations « à cause des partis, des milices et de toutes les armes qui circulent sans le contrôle de l’État[17] ». Celui qui a, depuis, délaissé la scène pour la rue, ne croyait plus à la possibilité d’un changement politique et diagnostiquait à son pays « une paralysie sociale aiguë », en entrevue téléphonique avec L’Esprit libre. Au contraire, il raconte avec enthousiasme « la détermination du peuple à changer les choses », et ce, malgré ce qu’il décrit comme une répression « brutale et barbare » des manifestations.

Répressions

« À six heures du matin, nous nous sommes dirigé∙e∙s vers le pont de la République, qui nous séparait de la zone verte – qui est la zone gouvernementale qui accueille le palais présidentiel, le Parlement et le Conseil des ministres. Le but était de rejoindre la zone verte », se souvient Karrar.

« Au cours des premières heures, le nombre de manifestant∙e∙s rassemblé∙e∙s ne cessait d’augmenter et il y avait de la coopération avec l’armée et la police. Mais, après quelque temps, ils ont commencé à tirer et à nous lancer des grenades assourdissantes, qui tombaient sur nos têtes. Et le nombre de victimes continuait à augmenter », poursuit Karrar, qui a finalement rejoint, ce jour-là, des attroupements dans d’autres quartiers de Baghdad. « Mais la répression et la violence dirigées contre nous ne se sont pas arrêtées, s’indigne-t-il. Le nombre de décès a grimpé aux milliers, les blessé∙e∙s, aux dizaines de milliers et les disparu∙e∙s, aux centaines », rappelle le jeune homme, qui s’est lui-même retrouvé sous les poings d’agent∙e∙s des forces de l’ordre à plusieurs reprises et qui a été arrêté et emmené au poste quelques heures avant d’être relâché, sans mots. Un silence contrastant avec le bruit de la capitale et des villes du sud insurgées, où les tirs à balles réelles succèdent souvent, depuis le 1er octobre 2020, au bruit assourdissant des grenades lacrymogènes de type militaire, conçues pour le combat[18]. Les grenades M91, M651 ou encore M713 sont d’ailleurs utilisées pour tuer avant même de disperser les foules, comme le révèle une enquête d’Amnistie internationale et du centre SITU Research, mettant en évidence les nombreuses pratiques létales opérées à répétition par les forces de sécurité irakiennes[19]. Ces dernières ne sont pourtant pas les seules à s’en prendre à l’intégrité physique des manifestant∙e∙s : des « tireurs non identifiés[20] » sont fréquemment aperçus s’attaquant aux rassemblements, ne portant pas d’uniformes et ne revendiquant aucune de leurs interventions, pourtant nombreuses. Ils sont aussi responsables de plusieurs assassinats et de tentatives d’assassinats ciblés, dont la plus récente vague a fait deux mort∙e∙s et deux blessé∙e∙s en moins d’une semaine, à Bassora[21]

Qui a tiré vingt balles dans le corps de Tahseen Osama al-Shahmani ou sur la voiture qui transportait Lodia Raymond et Abbas Sobhi? Qui a tué la médecin, activiste et personne d’influence Riham Yacoub, 28 ans[22]?

Manifestant∙e∙s comme expert∙e∙s semblent pointer du doigt les mêmes coupables : les meurtriers anonymes appartiendraient aux quelques 146 000 hommes des Hachd al-Chaabi ou « Unités de mobilisation populaire »[23], une coalition paramilitaire formée d’une soixantaine de milices d’obédience chiites pro-iraniennes, constituée en 2014 durant la guerre avec l’EIIL mais trouvant ses racines jusqu’au lendemain de la chute de Saddam Hussein[24]. Chaque communauté religieuse a désormais sa ou ses milices, à la fois construites et constitutives du système politique clientéliste et confessionnel post-2003. Les milices sont une forme d’organisation armée contrevenant au monopole de la violence revenant, en droit, à l’État irakien, qui a pourtant accordé une reconnaissance légale aux Hachd al-Chaabi en 2016, bénéficiant aujourd’hui d’un budget annuel de 2 milliards de dollars directement issus des fonds publics[25]

Au sujet des violences visant le mouvement populaire, l’ex-codirectrice du programme sur les relations entre civils et militaires au Carnegie Middle East Center Loulouwa al-Rachid a dit au magazine La Croix que le régime affirme ne pas connaître les agents de la répression, alors qu’en réalité, ils font partie intégrante du régime, qui se défausse sur eux de certaines tâches[26]. Pour le sociologue Adel Bakawan, chercheur à l’Institut français des relations internationales (IFRI), l’existence d’un système milicien aussi fort en Irak s’explique par une construction à la fois historique et politique profonde : « Faysal, dit-il en entrevue à France Culture, le premier roi du royaume arabe d’Irak, en 1921, avait cette expression : « l’armée est la colonne vertébrale de la nation ». Tout était dit : le système politique, l’État irakien se sont fondés dès le début dans une optique de répression de la société dans ses différentes composantes [ethniques et religieuses]. Et à partir de 2003, on a le même phénomène[27] », rappelle-t-il en référence aux différents conflits sociaux et politico-militaires qui ont traversé l’Irak dans les quinze dernières années.

Malgré les profondes divisions qu’ont entre autres laissées ces conflits à répétition, « quelque chose unit néanmoins sunnites, chiites et Kurdes, continue M. Bakawan : c’est la haine de la classe politique, qui est accusée d’incompétence, de corruption, de favoriser les milices hors champ légal et d’avoir mené la société irakienne dans un état de délabrement avancé[28] ».

L’espoir, et après

Place Tahrir, un an après le début des manifestations. Le gouvernement d’al-Mahdi a démissionné et, après maintes tergiversations, le président Barham Saleh a nommé à la tête du gouvernement Moustafa al-Kadhimi en avril 2020. Dans sa première intervention télévisée à titre de premier ministre, il a annoncé la libération des manifestant∙e∙s détenu∙e∙s à l’exception de celles et ceux ayant été impliqué∙e∙s dans des assassinats[29].

Son gouvernement est néanmoins responsable de nouvelles répressions policières lors des rassemblements, déjà limités par la pandémie. Malgré le confinement, Ali, un activiste de Nasiriyah, confie à al-Monitor « ne pas pouvoir dormir chez lui » par peur d’être enlevé ou pire, froidement assassiné[30]. Au centre de Baghdad, des manifestant∙e∙s continuent à investir le campement improvisé, qui a cependant maigri de nombreuses tentes, défiant le couvre-feu et les autres mesures sanitaires imposées par le gouvernement[31].

Pour Shams, pourtant, rien n’a changé : « Ce n’est pas surprenant, dit-elle, puisque ce sont les élites corrompues qui ont fait [Khadimi] premier ministre. » Pour la jeune femme, qui a commencé à s’intéresser à la politique avec les manifestations et qui suit aujourd’hui avidement l’actualité, « rien ne va changer tant que le système entier ne sera pas tombé ». Celui de la politique confessionnelle, de la miliciarisation de la société, mais également le système d’influence qui partage l’Irak entre les États-Unis et l’Iran. De la capitale au sud résolument chiite, on entend encore résonner « Iran barra barra, Irak horra horra » : « l’Iran dehors, l’Irak libre ».

Karrar croit qu’un renversement important s’est opéré depuis les premières manifestations d’octobre 2019 : « Le peuple irakien n’a plus peur de son gouvernement », soutient-il, se réjouissant de voir les places de Baghdad se remplir ponctuellement de manifestant∙e∙s réclamant du travail ou le respect de leurs droits. Il raconte son désir de voir son pays libéré de « divisions racistes, confessionnelles et politiques » : « Nous avons fait tout ce que nous pouvions pour nous débarrasser de la classe dirigeante. » L’absence de ces divisions est la base pour que se réalisent ses souhaits les plus profonds : « Que tou∙te∙s les Irakien∙ne∙s s’unissent sous le même drapeau, pas celui d’un pays voisin », dit-il en référence à l’influence iranienne en Irak. « J’espère que les armes seront uniquement sous contrôle des autorités, que je pourrai un jour sortir de chez moi le matin sans avoir à me demander si je rentrerai le soir ou non. »

Finalement, que l’Irak ne soit plus un champ de bataille.

Crédit photo : David Peterson, Pixabay, https://pixabay.com/fr/photos/irak-la-paix-main-nation-2131242/

[1] Al-Jazeera News Agency. 6 juillet 2020. « Iraq armed group expert Hisham al-Hachemi shot dead in Baghdad » dans Al-Jazeera. [En ligne]. https://www.aljazeera.com/news/2020/07/iraq-armed-groups-expert-hisham-a… (page consultée le 16 septembre 2020)

[2] Entretien traduit de l’anglais.

[3] Jean-Pierre Perrin, « Irak : Le cri d’une jeunesse abandonnée », Médiapart, 6 octobre 2019. https://www.mediapart.fr/journal/international/061019/irak-le-cri-d-une-jeunesse-abandonnee?onglet=full

[4] Arif Yusuf, « FMI : Le taux de chômage touche 40 % des jeunes en Irak », Anadolu Agency, 24 mai 2018. https://www.aa.com.tr/fr/%C3%A9conomie/fmi-le-ch%C3%B4mage-touche-40-des…

[5] Safaa Khalaf, « Le brasier irakien menace le pouvoir, l’autorité religieuse et l’Iran » Orient XXI, 4 novembre 2019.  https://orientxxi.info/magazine/le-brasier-irakien-menace-le-pouvoir-l-autorite-religieuse-et-l-iran,3401

[6] Central Intelligence Agency (CIA), « Iraq », The World Factbook.https://www.cia.gov/library/publications/the-world-factbook/geos/iz.html

[7] Perrin, op.cit.

[8] Khalaf, op.cit.

[9] Ibid.

[10] Netblocks, Iraq shuts down internet again as protests intensifies, 4 novembre2019. -Q8oOWz8n

[11] En Irak depuis 2003, le premier ministre doit être chiite, le président du Parlement, sunnite, et le président de la République doit être d’ethnie kurde. Ahmed Aboulenein et Ahmed Rasheed, « Iraq passed electoral reforms but deadlock remains » Reuters, 24 décembre 2019. https://www.reuters.com/article/us-iraq-protests-idUSKBN1YS157

[12] Perrin, op.cit.

[13] Khalaf, op.cit.

[14] Adel Bakawan, en entrevue pour France Culture, « L’Irak, symbole de l’échec du Nation Building », Le temps du débat, 8 janvier 2020. https://www.franceculture.fr/emissions/le-temps-du-debat/lirak-symbole-de-lechec-du-nation-building

[15] AFP, « Virus, pétrole, bourbier politique : l’Irak au bord du gouffre économique », Le Point, 19 mars 2020. https://www.lepoint.fr/monde/virus-petrole-bourbier-politique-l-irak-au-bord-du-gouffre-economique-19-03-2020-2367902_24.php

[16] Khalaf, op.cit.

[17] Entretien traduit de l’arabe.

[18] Amnistie internationale, Iraq : 3D reconstruction shows security forces deliberately killing protesters, 17 mars 2020.https://www.amnesty.org/en/latest/news/2020/03/iraq-3d-reconstruction-sh…

[19] Amnistie internationale et SITU Research, Somescreen – Iraq’s use of military grade tear gas grenades to kill protestershttps://teargas.amnesty.org/iraq/

[20] Anne-Bénédicte Hoffner, « Le jeu trouble des milices dans le soulèvement irakien », La Croix, 13 décembre 2019.https://www.la-croix.com/Monde/Moyen-Orient/Le-jeu-trouble-milices-soule…

[21] Suadad Al-Sahly, « Power and Protest: Who ordered the Killing of Basra’s Activitst? », Middle East Eye, 10 septembre 2020. https://www.middleeasteye.net/news/iraq-basra-assassinations-who-ordered-shootings-activists-shahmani-yacoub

[22] Ibid.

[23] France Culture, op.cit.

[24] Hoffner, op.cit.

[25] Ibid.

[26] Ibid.

[27] Puisque cette citation est extraite d’un entretien oral, certains mots en ont été retirés afin de faciliter la transposition à l’écrit. Bakawan, op.cit.

[28] Ibid.

[29] Ismaeel Naar, « Iraq’s al-Kadhimi : We Will Release Protest Detainees, Except Those Linked to Killings », Al-Arabiya English, 9 mai 2020.  https://english.alarabiya.net/en/News/middle-east/2020/05/09/Iraq-PM-al-Kadhimi-We-will-release-protest-detainees-except-those-involved-killings

[30] Shelley Kittleson, « Coronavirus curfew fails to clean Iraqi protest squares », al-Monitor, 6 avril 2020.https://www.al-monitor.com/pulse/originals/2020/04/iraq-coronavirus-covi…

[31] Ibid.

L’Algérie nouvelle : le nouveau slogan de la dictature algérienne

L’Algérie nouvelle : le nouveau slogan de la dictature algérienne

Par Raouf Bousbia

Cet article est d’abord paru dans notre recueil imprimé Les voix qui s’élèvent, disponible dans notre boutique en ligne.

Choc, indignation et colère : tels sont les sentiments qu’éprouvent les journalistes et militant∙e∙s pour la liberté d’expression et la démocratie en Algérie. Le 15 septembre 2020, le journaliste indépendant Khaled Drareni a été condamné en appel à deux ans de prison ferme pour avoir couvert une des manifestations de la révolte populaire algérienne, connue sous le nom de Hirak ou encore de Révolution du sourire et qui a provoqué la chute de l’ancien président Abdelaziz Bouteflika. Énormément d’espoir animait alors le peuple algérien pour la construction d’une nouvelle république et d’un État de droit. C’était sans compter la crise de la COVID-19, qui a frappé de plein fouet la mobilisation et la régularité des manifestations hebdomadaires, ce qui a permis au régime algérien de reprendre la main et d’imposer, petit à petit, une chape de plomb sur toute critique ou initiative individuelle des militant∙e∙s algérien∙ne∙s.

Après la démission d’Abdelaziz Bouteflika le 2 avril 2019, les élections présidentielles prévues initialement le 18 avril ont été reportées au 4 juillet de la même année. Pendant cette période et selon les dispositions de la constitution algérienne, le président du conseil de la nation, Abdelkader Bensalah, devait assurer l’intérim au poste de chef de l’État algérien. Période qui a été prolongée à cause de l’intensification des revendications de la rue, qui sont passées du refus d’une énième présidence d’Abdelaziz Bouteflika à l’exigence du départ de toutes les figures du régime algérien et à la chute du système qui régit le pays depuis son indépendance en 1962.

Très vite, les Algérien∙ne∙s ont compris qu’Abdelkader Bensalah, sans charisme ni pouvoir décisionnel, n’était qu’une façade civile du pouvoir militaire algérien et que le véritable homme fort du pays n’était autre que le chef d’état-major, le général Ahmed Gaïd Salah. Le vieux général, un des derniers fidèles du clan Bouteflika, intervenait chaque semaine à la télévision d’État pour annoncer des mesures afin de protéger, selon ses dires, le pays des attaques de la main étrangère et des ennemis de la nation.

L’état-major de l’armée, le tenant du pouvoir algérien

Toutes les forces de sécurité, qu’elles aient été sous la tutelle du ministère de l’Intérieur (les services de police) ou du ministère de la Défense (la gendarmerie nationale), réagissaient immédiatement aux annonces du chef d’état-major, souvent avec zèle et excès de violence. C’est ainsi que l’arrestation massive de manifestant∙e∙s arborant l’emblème identitaire berbère a été opérée le lendemain d’un discours du chef d’état-major de l’armée dans lequel ce dernier proclamait l’interdiction de tout étendard autre que le drapeau algérien dans les manifestations[i]. Bizarrement, l’interdiction n’a pas été suivie d’arrestations en Kabylie, où l’emblème berbère était brandi autant que le drapeau algérien. Cette situation a été perçue par les Algérien∙ne∙s comme une nouvelle manipulation du régime et de ses services visant à diviser le peuple et à donner l’impression que la poursuite de la contestation n’était l’œuvre que d’une minorité sécessionniste voulant déstabiliser le pays[ii]. La contestation et la dénonciation des mesures arbitraires n’ont été que plus fortes par la suite, portées par des militant∙e∙s de plus en plus déterminé∙e∙s, alors que nombre d’entre elles et eux ont été arrêté∙e∙s et condamné∙e∙s à de lourdes peines de prison pour l’accusation, propre aux dictatures, d’« atteinte à l’intégrité du territoire national[iii] », et cela pour la seule raison qu’elles et ils avaient porté un emblème identitaire. D’autres accusations ont été prononcées contre des militant∙e∙s. La plus invraisemblable a été l’« atteinte au moral de l’armée »C’est celle qui a été portée contre les militants Karim Tabbou et Lakhdar Bouregaa, condamnés à de lourdes peines de prison après avoir dénoncé les interventions du général Gaïd Salah et son implication flagrante dans les décisions politiques du pays qui a fait dévier complètement le rôle constitutionnel de l’armée algérienne[iv].

L’ampleur de la poursuite de la contestation dans tout le pays a surpris le régime, qui s’attendait à un essoufflement et de ce fait, il n’a pas pu organiser les élections prévues le 4 juillet 2019. La constitution algérienne prévoit, en cas de démission du chef de l’État, l’obligation de la tenue d’élections présidentielles dans les 90 jours suivants. En dépassant ce délai, pour beaucoup d’Algérien∙ne∙s, le gouvernement en place est devenu illégitime. Gaïd Salah, impatient et ayant constaté que la situation lui échappait, a rejeté la politique d’apaisement entreprise par Abdelkader Bensalah, qui a procédé à la libération de plusieurs détenu∙e∙s d’opinion. Le 2 septembre 2019, le général a annoncé la tenue d’élections présidentielles le 12 décembre suivant, menaçant quiconque s’opposerait ou essaierait d’interrompre le processus électoral.

Élections présidentielles : la dictature militaire se trouve une « façade civile »

Comme l’écrivain et journaliste Slimane Zeghidour l’a dit, « ce que le régime veut, ce n’est pas forcément un président populaire, ce n’est pas non plus un président démocratiquement élu. Ce qu’il veut d’abord, c’est un président, en clair, une façade civile, un retour à la normale [v]».

Le 17 novembre 2019, la campagne électorale est lancée. En lice, cinq candidats : Azzedine Mihoubi, Abdelkader Bengrina, Abdelmadjid Tebboune, Ali Benflis et Abdelaziz Belaïd. À part Belaïd, tous ont été ministres sous le régime du président déchu Abdelaziz Bouteflika. Des manifestations de soutien pour la tenue des élections se sont organisées à travers le pays[vi] et les candidats se sont déplacés sous escortes policières et n’ont rencontré leurs partisans et partisanes que dans des salles fermées. Tenus quasiment à huis clos, leurs discours visaient plus à inciter la population à aller voter qu’à présenter leur programme présidentiel. En parallèle, le Hirak a continué de manifester chaque vendredi et chaque mardi (le mardi étant la journée consacrée aux manifestations des étudiants). La répression et les arrestations de militant∙e∙s se sont poursuivies, mais rien n’a fait reculer le pouvoir. Cette fois-là, les élections ont bien eu lieu.

Pour la diaspora algérienne dans le monde, l’opération de vote a commencé le 7 décembre. À Montréal, des centaines de manifestant∙e∙s se sont rassemblé∙e∙s devant le consulat général d’Algérie[vii]. Parmi elles et eux, un groupe qui comptabilisait le nombre de personnes qui accédaient au bureau de vote, afin de déterminer par la suite le taux de participation qui aurait pu être manipulé par le pouvoir algérien. Les votant∙e∙s ont été conspué∙e∙s et les insultes fusaient des deux bords de la rue Saint-Urbain : d’un côté, les opposants aux élections, et de l’autre, ceux qui tenaient à accomplir leur devoir civique envers leur pays d’origine. Des scènes qui démontraient la division qui commençait à régner au sein de la population. Une Algérie qui ne voulait plus faire allégeance à une instance de pouvoir qui manipulait et continuait de fonctionner avec les mêmes méthodes et mécanismes, celles d’un État autoritaire et incompétent. Une autre Algérie, qui voyait en cette élection l’aboutissement de la crise politique et un moyen de retrouver la stabilité.

Le 12 décembre, la plupart des bureaux de vote ont ouvert dans le pays, mais la participation a été tellement faible que le pouvoir n’a même pas osé gonfler le taux de participation. Le soir, à la fermeture des bureaux de vote, le taux de participation s’est élevé à 39,88 %, soit dix points de moins que lors de l’élection présidentielle de 2014 qui a réélu Bouteflika pour un quatrième mandat. Le lendemain, l’autorité nationale indépendante des élections a proclamé Abdelmadjid Tebboune nouveau président de la République algérienne démocratique et populaire, avec 58,13 % des voix, soit 4 947 523 votant∙e∙s des 24 464 161 que compte le corps électoral algérien.

Abdelmadjid Tebboune, pur produit du régime algérien

Premier ministre d’Abdelaziz Bouteflika en 2017, Abdelmadjid Tebboune a toujours été considéré comme un proche du chef d’état-major Gaïd Salah. Il a toujours occupé des postes de responsabilité au sein des institutions gouvernementales algériennes[viii]. Il a d’abord été secrétaire général dans les wilayas (préfectures) d’Adrar en 1977, puis de Batna en 1979 et de M’sila en 1982. En 1983, il a été promu au poste de wali (préfet) à Adrar, un poste qu’il a occupé de nouveau à Tiaret de 1984 à 1989 et à Tizi-Ouzou de 1989 à 1991. Par la suite, il a fait son entrée au gouvernement mis en place le 18 juin 1991 en tant que ministre délégué chargé des collectivités locales auprès du ministre de l’Intérieur. Huit mois plus tard, il a quitté le gouvernement pour une retraite anticipée. Lorsqu’Abdelaziz Bouteflika a été porté au pouvoir en 1999, Tebboune a été appelé par ce dernier à prendre en charge le poste de ministre de la Communication et de la Culture, et ensuite le poste de ministre délégué chargé des Collectivités locales pour le remaniement des walis. En 2001, il a été nommé ministre de l’Habitat et de l’Urbanisme. Il a quitté le gouvernement en 2002 pour effectuer des missions diplomatiques à l’étranger pour Bouteflika, notamment en Iran et en Syrie. En 2012, il a été nommé encore une fois ministre de l’Habitat et de l’Urbanisme. Il a conservé ce ministère jusqu’en 2017, alors que Bouteflika l’a nommé premier ministre. Il a été évincé quelques mois plus tard à la suite de luttes de clans gravitant autour du président malade.

Propulsé chef du plus grand État africain et méditerranéen, Tebboune est entré en fonction le 19 décembre 2019 et, en guise de premier geste en tant que président, il a décerné au chef d’état-major, le général Ahmed Gaïd Salah, et à l’ex-président par intérim Abdelkader Bensalah, l’ordre du Mérite national, un prestigieux symbole de reconnaissance algérien qui récompense les services éminents rendus au pays, pour avoir contribué à rehausser son prestige. Malade, Abdelkader Bensalah n’a pas repris son poste de président du Conseil de la nation et il a démissionné de son poste de sénateur en juin 2020. Ahmed Gaïd Salah, quant à lui, est décédé le 23 décembre 2019 des suites d’une crise cardiaque, selon la version officielle. Un deuil national de trois jours a été décrété et des funérailles dignes d’un chef d’État ont été organisées par le régime.

Lors de ses allocutions, Tebboune a rendu hommage au vieux général et n’a pas non plus tari d’éloges envers le Hirak, en le qualifiant même de « Hirak béni » qui a libéré le pays. Il a aussi annoncé l’avènement d’une nouvelle Algérie pleine d’espoir pour la liberté, les droits de la personne et la dignité humaine. Un discours conciliant envers les manifestant∙e∙s, mais qui était complètement en opposition avec la réalité de la répression envers celles et ceux qui ont rejeté l’élection de Tebboune et qui ont ridiculisé son image lors des manifestations, en mettant en scène des caricatures le montrant consommer de la cocaïne. Ces caricatures faisaient référence à l’implication, en mai 2018, de son fils Khaled Tebboune dans un trafic de drogue mis au jour par la saisie record de 700 kilogrammes de cocaïne au port d’Oran, un événement qui a déclenché une enquête de grande envergure et qui a entraîné dans son sillage l’arrestation du fils du nouveau président algérien. Lors de son procès en février 2020, le fils du président a été totalement blanchi et a regagné sa liberté. Une liberté confisquée à d’innombrables militant∙e∙s et activistes du Hirak, ce qui a démontré, une fois de plus, que la justice algérienne est aux ordres des politiciens et que l’abus de pouvoir allait continuer à être le moteur du règne de Tebboune

Le SRAS-CoV-2, l’allié ultime de la répression

« Le Hirak est une idée et une idée ne meurt pas. Mais les êtres que nous perdons ne reviennent jamais. » C’est le message[ix] qu’ont lancé le 16 mars 2020 à Alger 25 professeur∙e∙s de médecine et membres de professions médicales aux Algérien∙ne∙s afin qu’elles et ils prennent conscience de la dangerosité de la COVID-19, qui se propageait dans le pays. À la suite de cet appel, les manifestations ont été suspendues malgré l’entêtement et le déni de certaines figures emblématiques du Hirak, telle Samira Messouci, militante active et élue du rassemblement pour la culture et la démocratie et ex-détenue d’opinion, qui s’attira de vives critiques après avoir nié l’existence même du virus. Par la suite, elle est revenue sur ses déclarations et a fait son mea-culpa. Sonné par les multiples arrestations et les procès expéditifs, le Hirak allait être frappé de plein fouet par cette crise sanitaire qui allait donner au régime une énième occasion de consolider ses appuis et d’étouffer la révolution.

N’ayant plus d’opposition dans les rues, le régime algérien a mis sa machine répressive en marche. Les arrestations ciblées de militant∙e∙s, à présent isolé∙e∙s, ont repris de plus belle. Des journalistes indépendant∙e∙s ont été arrêté∙e∙s pour la simple raison d’avoir couvert les manifestations ou relayé des informations sur les réseaux sociaux; le cas du journaliste Khaled Drareni est emblématique de cette situation. D’autres journalistes croupissent en ce moment même dans les geôles du régime, dans l’indifférence totale de la communauté internationale. Tel est le cas pour le journaliste et militant pour les droits individuels Abdelkrim Zeghileche, incarcéré depuis le 24 juin et condamné à plusieurs années de prison pour « outrage à la personne du président ».

Contactée par L’Esprit libre, le 1er octobre 2020, Lynda Nacer, journaliste indépendante et ancienne cheffe du bureau régional de l’Est du quotidien Liberté en Algérie, a fait état du harcèlement que subissent les professionnel∙le∙s du journalisme dans son pays et déclare:

Il y a une montée dangereuse de la répression contre la liberté de la presse et d’expression. L’intimidation et le harcèlement contre les journalistes indépendant∙e∙s notamment ont atteint une dimension effrayante, au point où des accusations aussi fallacieuses qu’infondées – comme l’offense au président, l’atteinte à un corps constitué ou encore l’atteinte à l’unité nationale – pendent au nez de tou∙te∙s celles et ceux qui osent porter un regard critique sur la politique totalitaire du pouvoir en place.

Critiquées et sans assise populaire légitime, les autorités algériennes ont organisé un référendum constitutionnel pour appeler la population à se prononcer sur une révision de la constitution le 1er novembre 2020. Une date très symbolique étant donné que c’est le 66e anniversaire du déclenchement de la révolution armée qui avait mené à l’indépendance de l’Algérie. Les appels au boycott du scrutin ont eu grand écho dans la population et seulement 23,4 % du corps électoral s’était déplacé pour voter[x]. C’est finalement le camp du oui qui a remporté le référendum avec un taux de 66,80 %. Des résultats annoncés en l’absence du chef de l’État, Abdelmadjid Tebboune, atteint de la COVID-19 et hospitalisé en Allemagne depuis le 28 octobre 2020.

Ghanem-Yazbeck, politologue de l’institut Carnegie à Beyrouth au Liban dit à propos de ce référendum : « Cette claque pour le régime est aussi une claque pour le Hirak. Cette Constitution vise à casser le mouvement du 22 février en se le réappropriant[xi]. » Car effectivement, à la télévision d’État et dans les médias acquis au régime, on fait abstraction du taux de participation en présentant ce référendum comme une victoire écrasante du oui et comme la satisfaction aux revendications populaires.

Des membres du Hirak refusent que le régime leur confisque la révolution comme il a toujours su le faire, elles et ils savent la nécessité de réinventer leur mouvement et de trouver des moyens de pression plus efficaces que quelques heures de manifestations par semaine. Fatiha Ghazi, activiste pour la démocratie en Algérie et militante pour les libertés individuelles, a confié à L’Esprit libre que la révolution n’est pas morte et qu’elle est en train d’évoluer. Elle a précisé : « La révolution avait commencé par des revendications de ce que nous ne voulons pas, en l’occurrence : la candidature de Bouteflika, un régime militaire, un pouvoir politique corrompu. À présent, nos revendications parlent de ce que nous voulons : un État de droit, une société plurielle. » Fatiha Ghazi sait que concrétiser toutes les attentes et tous les espoirs prendra du temps, mais elle reste confiante et enthousiaste quant à l’issue de cette révolution qu’elle chérit tant. Par ailleurs, Messaoud Leftissi, lui aussi militant pour la démocratie, les droits de la personne et l’environnement, a été emprisonné pendant six mois pour ses opinions et a vu sa vie professionnelle complètement brisée. Il ne partage plus la ferveur de Fatiha et demeure convaincu que le Hirak n’aboutira sur rien de concret et déclare : « Contrairement aux révolutions tunisienne et soudanaise, en Algérie, les corporations syndicales qui étaient mobilisées au début ne le sont plus à présent. Nous sommes dans un état de faiblesse, car l’adhésion initiale qu’il y a eu en 2019 n’est plus là. »

Jusque-là, le pouls de la révolution du sourire était donné par ses manifestations populaires qui donnaient un aspect concret au mécontentement et aux revendications de la population algérienne. Des rassemblements de millions de personnes qui ont dû se soumettre aux règles de confinement et de distanciation sociale que la pandémie de la COVID-19 a imposées au monde entier. Ce Hirak a peut-être arrêté de battre le pavé pour un temps, mais il continue d’être nourri par les débats au sein de la société algérienne sur la justice et la tolérance, des valeurs universelles qui se reconnaissent dans la démocratie à laquelle aspire le peuple algérien depuis son indépendance. 

Crédit photo : David Peterson, Pixabay, https://pixabay.com/fr/photos/drapeau-banni%C3%A8re-nation-embl%C3%A8me-…

[i] Marc Daou, « Interpellations pour port du drapeau berbère en Algérie : « une volonté de briser le mouvement » », France 24, modifié le 13 juillet 2019. https://www.france24.com/fr/20190702-algerie-arrestations-drapeau-berbere-amazigh-manifestations-bouregaa.

[ii] Mohamed Mouloudj, « Emblème amazigh : les détenus font le procès de l’accusation », Liberté, 23 octobre 2019. http://www.liberte-algerie.com/actualite/embleme-amazigh-les-detenus-font-le-proces-de-laccusation-326574.

[iii] Ahmed Benchemsi, « Algérie : Répression de manifestations à l’approche de l’élection présidentielle », Human Rights Watch, 6 décembre 2019. https://www.hrw.org/fr/news/2019/12/06/algerie-repression-de-manifestations-lapproche-de-lelection-presidentielle

[iv] Farid Alilat, « Algérie : l’opposant Karim Tabbou incarcéré pour « atteinte au moral de l’armée » », Jeune Afrique, 13 septembre 2019. https://www.jeuneafrique.com/828929/politique/algerie-lopposant-karim-tabbou-incarcere-pour-atteinte-au-moral-de-larmee/.

[v] Slimane Zeghidour & Matthieu Vendrely, « En Algérie, entre le Hirak et l’armée, l’impossible dialogue », TV5 Monde, modifié le 25 novembre 2019. https://information.tv5monde.com/afrique/en-algerie-entre-le-hirak-et-l-armee-l-impossible-dialogue-333265.

[vi] « Manifestation de soutien à la Présidentielle à Alger-centre », Algérie Eco, 9 décembre 2019. https://www.algerie-eco.com/2019/12/09/manifestation-de-soutien-a-la-presidentielle-a-alger-centre/.

[vii] Michel Marsolais, « Manifestation au centre-ville de Montréal contre la présidentielle algérienne », Radio-Canada, 8 décembre 2019. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1423709/algerie-election-manifestation-consulat-diaspora-canada.

[viii] Ambassade algérienne, Biographie Tebboune, s.d., https://algerianembassy.ug/biographie-tebboune/.

[ix] Madjid Zerrouky, « Coronavirus : en Algérie, des figures du Hirak appellent à la suspension des manifestations », Le Monde, 17 mars 2020. https://www.lemonde.fr/afrique/article/2020/03/17/coronavirus-en-algerie-des-figures-du-hirak-appellent-a-la-suspension-des-manifestations_6033402_3212.html.

[x] Frédéric Bobin, « Le référendum censé fonder une « nouvelle République » en Algérie massivement boycotté », Le Monde, modifié le 2 novembre 2020. https://www.lemonde.fr/afrique/article/2020/11/01/a-alger-un-referendum-sans-engouement-populaire_6058113_3212.html.

[xi] Marie Verdier, « En Algérie, le régime en pleine régression », La Croix, 3 novembre 2020. https://www.la-croix.com/Monde/En-Algerie-regime-pleine-regression-2020-11-03-1201122754.

Décriminalisation des drogues : Portugal et Canada aux antipodes

Décriminalisation des drogues : Portugal et Canada aux antipodes

Par Marc Sandreschi

Face aux nuisances publiques causées par la consommation de drogues au pays, le Portugal a jadis pris le taureau par les cornes et a opéré un changement de culture. Aujourd’hui, l’homonyme prend tout son sens : les résultats sont stupéfiants. Quant au gouvernement Trudeau et son projet de loi C-22, le Premier ministre se montre plutôt mi-figue mi-raisin.

Comme l’avait déjà souligné Albert Einstein : «  Le monde tel que nous l’avons créé est un processus de notre pensée. Il ne peut pas être changé sans changer notre raisonnement. » Au même titre que le taureau regarde frontalement le premier des forcados qui se trouve sur sa route, le Portugal a regardé le problème droit dans les yeux et, ce faisant, il a réalisé un virage de 180 degrés.

Cela en s’éloignant du modèle de pensée basée sur la punition et en accordant du poids à la prétention que la dépendance aux drogues doit être traitée comme un problème de santé plutôt qu’à titre de délit. Et ces changements, ils se sont opérés en marge de profonds bouleversements sociaux, puisque le Portugal montrait la porte à une dictature politique. Mais avant de parvenir à se relever des méfaits causés par les drogues, la route aura été longue et sinueuse.  

L’émergence de la transe des droguesi

À partir de 1926, la dictature politique règne en roi et maître au pays du porto, des chants du fado et des sardines grillées. La vente et la consommation de l’opium tardent donc à s’installer et c’est à travers la colonie portugaise de Macao en chine que les commerçant∙es portugais∙es se livrent au commerce d’exportation de l’opium vers les Indes.  

Alors que la communauté internationale se mobilise pour prohiber l’opium ainsi que d’autres substances psychotropes, le régime portugais s’inscrit en faux. Or, cette position n’est pas sans raison : 25 % de ses revenus d’Asie provenaient de l’opium. Toutefois, cette position battra plus tard de l’aile. Dès les années 70, le fléau frappera le Portugal et forcera le gouvernement à réagir.

Aux prises avec une augmentation de la consommation de diverses drogues, le Portugal et son ministre de la Justice [Almeida Costa] criminalisent le 9 décembre 1970ii plusieurs activités en lien avec celles‑ci. Dès lors, l’instrument politique lance une première campagne de prévention musclée avec l’horreur comme trame de fond : « Droga — Loucura — Morteiii » (drogue – folie – mort).   

Face au régime d’António de Oliveira Salazar, un coup d’État met la table à la révolution du 25 avril 1974, quoique les effets de l’arrivée de la démocratie sont aussi porteurs de mauvaise fortune : les nouvelles libertés individuelles et sociales accentuent la consommation et la population expérimente, goûte et s’abreuve de tout ce qui était auparavant interdit.  

À cet égard, Cândido da Agra, doyen de la faculté de droit de l’Université de Porto, ainsi que fondateur et directeur de l’École de criminologie explique : « Ce basculement dans la structure et l’usage des drogues […] est dû non seulement au brusque changement politique […], mais aussi au fait du retour d’un demi-million de Portugais[∙es∙] des colonies d’Afrique. […] Or, dans les colonies, l’usage de marijuana était courant, voire banalisé au quotidien. »

C’est ainsi que tout naturellement, au sein des profondes transformations de la transe politique, émerge la transe des drogues.

La répression frappe son Waterloo

Les années 80 sont marquées par une hausse de la consommation de l’héroïne et de la cocaïne ainsi que par l’application de mesures répressives. Entre 1982 et 1986, le nombre de personnes présumées trafiquantes qui sont détenues ou identifiées bondit de 148 à 597, alors que le volume des drogues saisies passe de 1,2 T à 5,7 Tiv. Les saisies d’héroïne, quant à elles, croissent de 0,75 kg à 18,8 kg pendant que celles de cocaïne explosent de plus de 3 800 %, passant de 4,3 kg à 164,6 kgv.  

Les effets de l’héroïne sur la santé sont aussi en croissance : en six ans, les cas de sida/VIH associés à la consommation passent de 4 à 35 alors que le nombre de décès progresse de 3 à 18 en trois ansvi.   

En 1987, un centre spécialisé dans le traitement des toxicodépendances voit le jour par voie de décret gouvernementalvii; c’est le début de la reconnaissance d’un problème qui dépasse la dimension pénale. Le 14 mars 1990, le service de prévention et de traitement de la toxicodépendance est à son tour créé sous le contrôle du ministère de la Santéviii.

Déjà inquiétants, les chiffres poursuivent malgré tout leur ascension. En 1995, environ 360 surdoses mortelles et 1 800 cas de diagnostics de sida/VIH sont enregistrés. En 1999, 3 239 cas d’infections résultent d’une consommation, soit 49 % de tous les cas de diagnostics. Sur le plan judiciaire, plus de 4 000 kilogrammes d’héroïne sont saisis en 1999 alors que 2 900 personnes sont condamnées en vertu de la loi sur les droguesix.

Les profits engendrés par le commerce de substances illégales sont de puissants vecteurs qui contribuent à maintenir le trafic et à garder le consommateur à genoux. Face à des mesures coercitives qui ne permettent manifestement pas de résoudre le problème, au lieu d’ignorer le triste bilan, le Portugal plonge dans l’œil de la tempête. Au même titre qu’un Airbus s’éloigne du sol au décollage, le Portugal s’éloigne de la criminalisation, et Almeida Costa admet l’échec de la vision répressivex.

Jadis vu comme des contrevenantes ou pire, comme des criminelles, les personnes qui consomment sont progressivement perçues différemment; aux yeux de la médecine, elles seront dorénavant considérées comme des individus vulnérables pouvant développer des dépendances des suites de la consommation de drogues.

Décriminalisation et traitements : l’effet raz-de-marée

Le 29 novembre 2000, le nouveau gouvernement socialiste au pouvoir donne finalement un grand coup d’épée et adopte la loi qui décriminalise la consommation, la possession et la possession pour fins de consommation personnelle de toutes les droguesxi. Mise en vigueur en avril 2001, elle a l’effet d’un raz-de-marée.    

Tandis qu’on estimait que 100 000 des 10 millions de Portugais∙es consommaient de l’héroïne durant les années 80 et 90, on les chiffre actuellement à 40 000, toutes drogues confondues, indique le directeur général du réseau sur la prévention et le traitement des toxicomanes, João Goulãoxii. Ce n’est pas tout : environ 360 cas de surdoses mortelles sont dénombrées en 1995, alors que 40 seulement le sont en 2015; de 1 800 cas de sida/VIH chez les toxicomanes en 1995, on passe à 44 personnes infectées en 2015xiii; les 2 900 condamnations de 1999, passent à 1 886 en 2017; quant aux 3 239 personnes infectées du sida en 1999, dont 49 % provenaient des suites de consommations de drogues, la dégringolade est brutale : seuls 25 nouveaux cas reliés aux dépendances sont diagnostiqués en 2017xiv.

Parmi les données recueillies d’une enquête scientifique effectuée par le service national de la santé en 2018xv, 1 328 personnes ont eu recours à un traitement offert par le système ambulatoire pour combattre les dépendances, alors qu’environ 28 287 personnes auraient consommé des opioïdes au cours de l’année. Le constat est manifeste : le nombre de consommateurs continue de diminuer.

Selon ce qui est permis d’apprendre sur le site de la fédération brésilienne des communautés thérapeutiques (FEBRACT)xvi, les effets de la décriminalisation et des traitements se sont aussi fait sentir au niveau de la sécurité au Portugal : la police a pu cibler les personnes qui produisent et trafiquent; le nombre de crimes afin de se procurer de l’argent servant à acheter la drogue a lui aussi diminué.  

Bien que son histoire soit différente, de l’autre côté de l’Atlantique, et tout aussi aux prises avec les méfaits causés par les drogues, le Canada se démarquera-t-il ou se contentera-t-il de calquer le modèle lusophone?

Canada : entre racisme et lobbying pharmaceutique[xvii]

Vers le milieu du 18e siècle, l’immigration chinoise et certaines habitudes de vie font leur entrée au pays. Bien que la consommation de l’opium soit initialement tolérée pour les Asiatiques, elle l’est beaucoup moins lorsqu’il est consommé par la communauté blanche, puisqu’il est mal vu d’adhérer aux valeurs qui peuvent mettre en péril le protestantisme.  

En proie au commerce de l’opium chinois, des courants contestataires caucasiens font ainsi leur apparition. Plus particulièrement en 1880, la crise économique exacerbe un sentiment de compétition, résultat d’une immigration qui occupe plusieurs emplois dans les mines et sur les chantiers de chemins de fer.

Vers la fin du siècle, les premiers mouvements visant à interdire la vente de l’alcool voient le jour au Canada. Le lobbying pharmaceutique et médical milite en faveur de l’adoption d’une législation. Ces jeux d’influence visent à faire prohiber le commerce de certaines drogues tout en s’accordant le pouvoir de les distribuer sous forme de prescriptions. Face à plusieurs « bobos », l’industrie fait la promotion des opiacés comme une substance pouvant guérir de nombreux maux.

Loi de 1908 : volonté d’éradiquer « le démon »xviii 

Une fois que le ministre du Travail, Mackenzie King, eut étudié la situation et pondu un rapport nettement défavorable quant à la présence asiatique au pays, la Loi sur l’opium de 1908 est rapidement adoptée par le Parlement. En somme, elle vise à contrecarrer la prolifération des manufactures d’opium et sa vente dans l’ouest du pays. Pour y arriver, elle qualifie d’infractions majeures toutes les activités non médicales, à l’exception de la possession et de la consommation pour fins personnelles. C’est d’ailleurs l’adoption de cette loi qui entraîne les premiers effets non désirés : la flambée des prix et la naissance d’un important marché noir.   

L’entrée dans les années 20 est marquée par la crainte d’une éventuelle arrivée du cannabis et par le stigmate qu’on lui colle à la peau : sous l’influence du cannabis, de graves crimes peuvent être commis. En 1923, ce dernier est ajouté à la liste des substances interdites. Adhérant en partie à cette philosophie, une juge du nom d’Emily Murphyxix — la première magistrate de l’histoire au Canada — milite en faveur de mesures biparties : d’une part, appliquer des programmes de prévention auprès d’enfants, et d’autre part, accorder de plus grands pouvoirs aux policières et policiers, tout en durcissant la loi par l’imposition de peines minimales. Parmi d’autres mesures, elle se fait la disciple du projet de construction d’un centre de détention sur une île isolée où les toxicomanes seraient contraintes et contraints à y subir des traitements.      

Les 10 années qui suivront feront l’objet d’amendements législatifs; au menu, la création de nouvelles infractions et l’application de sentences toujours plus sévères.  

Répression vs traitement : une constante dualitéxx

L’arrivée des années 50 est accompagnée d’une nouvelle philosophie : la répression est remise en question. Afin de s’attaquer aux dépendances, il est alors suggéré de traiter les consommatrices et les consommateurs et de punir plus sévèrement les personnes qui se livrent au trafic. Dans cette foulée, le gouvernement de la Colombie-Britannique implante un programme afin de traiter les dépendances aux psychotropes en prison.

Quant à lui, le gouvernement fédéral emprunte une route en partie divergente et adopte la Loi sur les stupéfiants en 1961. Parmi les objectifs ciblés : le resserrement des diverses lois à travers le pays, mais aussi la mise en place de mesures de traitements en milieu carcéral.  

La commission d’enquête de 1972xxi

Les méfaits causés par la drogue sont à la source même de cette enquête sur l’usage des drogues à des fins non médicales. En introduction, le rapport rappelle que la possession et le trafic du cannabis sont interdits et que malgré l’application de la loi par les services de police, les cas de possession et d’utilisation sont en croissance.  

Le rapport est d’ailleurs assez avant-gardiste : « l’accent devrait être mis davantage sur le sage exercice du libre choix que sur la répression pure et simple. […] Ce changement d’accent n’est possible que dans la mesure où nous avons mis au point des solutions de rechange à la répression. Le but n’est pas une liberté de choix en tant que telle, mais un sage exercice de cette liberté qui évite tous méfaitsxxii. » 

Même si on attribue au gouvernement fédéral l’injection de fonds supplémentaires pour la prévention, plusieurs lacunes sont encore observées, que ce soit dans les domaines de la recherche et de l’information, que sur les traitements et à l’égard des services d’appoint. Et, fort inquiétant, la polytoxicomanie et l’usage de drogues fortes sèment la crainte.

À ce moment-là, la commission craignait le recours au marché clandestin; elle imaginait une glissade vers des comportements délinquants ainsi que l’explosion des cas de sida/VIH. Le rapport établissait déjà à 15 000xxiii le nombre estimé de consommateurs et consommatrices d’opiacés au Canada et surtout, une tendance à des statistiques beaucoup plus élevées, puisque les données compilées provenaient principalement de la Colombie-Britannique. 

Le rapport met aussi en lumière l’inefficacité de l’application de la loi afin de cibler les personnes qui consomment. À cet égard, le nombre de condamnations pour possession de cannabis, d’hallucinogènes et d’opiacés est chiffré à moins de 1 %xxiv, car peu de gens dénoncent les consommatrices et les consommateurs.

Pour toutes ces raisons, la commission recommande la décriminalisation de la possession du cannabis. Le gouvernement fera par contre la sourde oreille, et ce ne sera que plus de 45 ans plus tard qu’il se montrera enclin à adoucir sa position.  

Cannabis : changements à pas de tortue

En 1996, le gouvernement fédéral abroge sa loi de 1961 sur les stupéfiants et met en vigueur la Loi réglementant certaines drogues et autres substances (LRCDAS). Plus structurée, cette dernière permettra un mode de poursuite plus expéditif (par voie sommaire) dans les cas de possession d’une quantité de moindre importance de cannabis. Entre 1995 et 2002, le nombre de délits de possession passe de 43 854 à 69 687, ce qui pourrait être en partie attribué au caractère plus succinct de la procédure judiciaire.  

En 2002, un comité spécial du Sénatxxv sur les drogues illicites dresse une série de conclusions, et elles sont éloquentes, particulièrement sur le cannabis : les effets sur la santé sont bénis; il a peu de conséquences sur le plan de la sécurité publique et son illégalité favorise le crime organisé; les coûts associés à son administration judiciaire sont significatifs. Dans une perspective élargie, les dépenses reliées aux drogues illicites sont estimées à 8,2 milliards de dollars tandis que 28,2 % de ces coûts sont engloutis dans l’application de la loixxvi. Après la santé, la lutte à la drogue arrive deuxième dans les dépenses de l’État.

Le 17 octobre 2018, la Loi sur le cannabis entre en vigueur; cette drogue est retirée du régime de la LRCDAS, mais elle n’est pas nécessairement soustraite du régime criminel. Contrairement à certaines croyances populaires, la possession au-delà d’une certaine quantité est toujours considérée comme uneactivité criminelle et passible d’emprisonnement.  

Il est certes un peu précipité de conclure sur l’impact de cette nouvelle loi. Néanmoins, des données de 2018 et 2019 provenant de Statistiques Canadaxxvii permettent d’en dresser une esquisse : 17 % des Canadien·ne·s de 15 ans et plus auraient consommé du cannabis après l’entrée en vigueur de la loi, ce qui représente une hausse de 2 % par rapport aux mois qui précédaient son entrée en vigueur.

Quant aux moyens utilisés pour s’en procurer, quoique timides, les chiffres sont porteurs d’espoir : depuis cette nouvelle législation, 40 % des consommatrices et consommateurs sondés ont déclaré s’être procuré du cannabis de sources illégales, contrairement à 52 % avant sa mise en vigueur. En revanche, la Société québécoise du cannabis (SQDC) se montre moins festive. Selon cette dernière, 82 % de l’industrie du cannabis était toujours sous le contrôle du marché noirxxviii.    

Même si certains ont jadis cru que régler le problème du cannabis équivaudrait à régler la grande majorité des méfaits associés aux drogues, ce qui suit devrait remettre les pendules à l’heure.  

Les opioïdes : la vertigineuse descente sans parachute

La crise des opioïdes a frappé avec la force d’un ouragan de classe cinq à l’échelle de Saffir-Simpson et pour cause. Les bilans de la Santé publique fédéralexxix ont de quoi faire peur : entre 2016 et 2020, 19 355 décès sont apparemment liés à une intoxication aux opioïdes et 3 351 d’entre eux sont survenus au cours d’une courte période de six mois en 2020.

Comment explique-t-on la catastrophe de 2020? Toujours selon la Santé publique, le stress et l’anxiété de se procurer de la drogue en pleine pandémie mondiale, l’approvisionnement de plus en plus toxique et la hausse du sentiment d’isolement sont à la source du drame. Or, lors d’une entrevue qu’elle nous a accordée, la travailleuse sociale et directrice générale du groupe de recherche et d’intervention psychosociale (GRIP), Magali Boudon, partage cette position.

Au final, modifier les paramètres juridiques des activités entourant le cannabis n’aura donc pas tout réglé. Et parmi de nombreuses questions, puisque le gouvernement canadien s’était fait reprocher une certaine inertie et mollesse dans sa gestion initiale de la COVID-19, fera-t-il à nouveau le choix d’une philosophie mi-figue mi-raisin?

Projet de loi C-22xxx : arrivée du super héros ou écran de fumée?

Le 18 février 2021, le gouvernement Trudeau voit son projet de loi C-22 passer le test de sa première lecture. Ce projet a notamment pour objet d’apporter certains amendements à la LRCDAS. D’une part, permettre aux policières et policiers d’appliquer des mesures de déjudiciarisation. D’autre part, permettre au Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP) de ne pas déposer d’accusations pour des dossiers de possession, toutes drogues confondues.

In concreto, s’il voit le jour tel que proposé, la police aura un pouvoir discrétionnaire et un éventail de choix : d’aucune mesure, au simple avertissement, jusqu’à une mesure de renvoi vers un organisme d’aide, si la personne y consent. En revanche, si la police décide de dénoncer la possession, le DPCP devra trancher : il refusera le dossier ou, si la commission de l’infraction a eu une incidence sur la sécurité publique, il pourra déposer des accusations.   

Quant à ce projet de loi, Magali Boudon du GRIP y croit peu. Forte d’une expérience de plus de 10 ans en intervention psychosociale au Québec et de 5 ans à l’international, sa position est diamétralement opposée : « les méfaits sont les conséquences de la prohibition. Il faut cesser de voir les gens qui consomment comme des personnes qui ont des problèmes. », affirme-t-elle.

Elle prétend qu’il faut laisser aux gens qui consomment le droit de le faire, et ce, sans les juger et sans chercher à les traiter : « Cessons de les infantiliser et offrons-leur plutôt une drogue sécuritaire et contrôlée. Si vous leur donnez le choix, les consommatrices et consommateurs vont continuer de consommer. Ils désirent le faire, mais avec un produit de qualité et dans un milieu sécuritaire. »

Finalement, Magali Boudon mentionne que la clientèle va continuer de s’approvisionner auprès du crime organisé, qui lui, s’adapte à la concurrence : « À titre d’exemple, pendant que le prix moyen du gramme de marijuana oscille autour de 6 à 8 $ à la SQDC, il se vend moins cher sur la rue. Entre les deux, la personne se procurera ce qu’elle est en mesure de payer, même si elle finit par consommer un produit beaucoup moins sécuritaire. »

Alors, on fait quoi? La directrice générale du GRIP poursuit en affirmant qu’il faut que le produit soit contrôlé par des équipes multisectorielles. Dans cette vision, des chimistes s’assureraient de la composition chimique des drogues, tandis que des médecins répondraient aux besoins de santé des personnes qui consomment : « Dans cette vision, nous pourrions, et respecter la personne qui fait le choix de consommer, et réduire les méfaits. », poursuit-elle.  

La réflexion est donc lancée. Néanmoins, il ne fait plus aucun doute, le gouvernement Trudeau aurait pu montrer plus de leadership et trancher une fois pour toutes, lui qui semble laisser l’odieux aux forces de l’ordre et au poursuivant de prendre le taureau par les cornes.

Le Portugal, lui, aura pris la responsabilité et aura su affronter la bête.

Révision de fond : Alexandre Dubé-Belzile, Any-Pier Dionne

Révision linguistique : France Fortin


Crédit photo : Manuel Ménal, Flickr, https://www.flickr.com/photos/mmenal/7613406646/in/photolist-cALGxQ-bXT56s-GuoayD-5kKPMc-DkkSGD-Dgox29-DrTN96-DHuDwR-74RQ3m-CCLDjF-DrU1oX-BEb8kn-WCeoVY-C46Ze5-2jc8bpq-DaLCPA-WCep6N-C6ptte-CCDJQA-DrTKLa-Cbo4ds-CTdW4U-DAa8p6-DxQVFf-CnXf8i-CL4BA4-Dgk6kL-DAaa6H-9uv9VA-TNpyYf-CnQ22o-DHrCBa-DAa3dK-D93eDL-Bgbrkd-D2EYWr-BgirMv-C6ptNH-BgbreG-DkkFfR-mGxQJV-C6ptx2-aQXeeg-VBb4qN-DF8hgu-WCep5f-CnQ6oj-Dzb89M-mGxQcH-UjLtSC

[i] Cândido da Agra, « Requiem pour la guerre à la drogue : L’expérimentation portugaise de la décriminalisation », Déviance et société, vol. 33, 2009 : 27-49. https://doi.org/10.3917/ds.331.0027.

[ii] « Traduction libre de Marc Sandreschi » Lúcia Nunes Dias, As drogas em Portugal O Fenómeno e os Factos JurídicoPolíticos De 1970 a 2004, Microsoft Word – Livro_NET1 (p. 35). https://www.dependencias.pt/ficheiros/conteudos/files/As%20drogas%20em%20Portugal.pdf.

[iii] Lúcia Nunes Dias, loc. cit., p.34.  

[iv] Lúcia Nunes Dias, id., p.63.

[v]  Lúcia Nunes Dias, id., p.63-64.

[vi] Cândido da Agra, loc. cit., p.27-49.

[vii] Lúcia Nunes Dias, loc. cit., p.68.  

[viii] Lúcia Nunes Dias, loc. cit., p.72.  

[ix] « Traduction libre de Marc Sandreschi » União Europeia, 2001 Relatório Anual sobre a Evolução do Fenómeno da Droga na União Europeia, Lisboa : União Europeia, Observatório Europeu da Droga e da Toxicodependência, 2001, https://www.emcdda.europa.eu/system/files/publications/200/ar01_pt_69633.pdf.      

[x] Lúcia Nunes Dias, loc. cit., p.36.    

[xi] Lúcia Nunes Dias, loc. cit., p.124.  

[xii] « Portugal’s drug policy shows what commonsense approach looks like », Dependências, outubro 2018.

[xiii] SNS Serviço nacional de saúde, loc. cit.

[xiv]  Id.

[xv] « Traduction libre de Marc Sandreschi ». SNS Serviço nacional de saúde, Estimativa do consumo de opiáceos – Relatório Científico Portugal Continental 2018 : Serviço de Intervenção nos Comportamentos aditivos e nas Dependências (p. 14-15-22), 2018.  http://www.sicad.pt/BK/EstatisticaInvestigacao/EstudosConcluidos/Lists/SICAD_ESTUDOS/Attachments/211/EstimativaOpiaceos_Relatorio.pdf.

[xvi] « Traduction libre de Marc Sandreschi ». Federação Brasileira de Comunidades Terapêuticas, « Portugal, 14 anos após a descriminalização das drogas », 4 de outubro de 2017, https://febract.org.br/portal/portugal-depois-descriminalizacao-drogas/.

[xvii] Serge Brochu et Mylène Orsi, « Les substances psychoactives au Canada : historique de leur criminalisation et développements récents », Déviance et Société, vol. 32, 2008/3 : 363-376. https://www.cairn.info/revue-deviance-et-societe-2008-3-page-363.htm.

[xviii] Ibid.

[xix] Jackel, Susan, « Emily Murphy ». L’Encyclopédie canadienne. Historica Canada. Article publié le 1er avril, 2008 ; dernière modification le 20 novembre, 2020. https://www.thecanadianencyclopedia.ca/fr/article/emily-murphy.

[xx] Serge Brochu et Mylène Orsi, loc. cit., p.363-376.

[xxi] Gérald Le Dain, Jan L. Campbell, Heinz Lehmann, Peter Stein, Marie-Andrée Bertrand, Canada Rapport final de la commission d’enquête sur l’usage des drogues à des fins non médicales, Commission d’enquête sur l’usage des drogues à des fins non médicales, no. de catalogue H21-5370/2F.

http://publications.gc.ca/collections/collection_2014/sc-hc/H21-5370-2-1-fra.pdf.

[xxii] Id., p.20.

[xxiii] Id., p.38.

[xxiv]  Id., p.51.

[xxv] Serge Brochu et Mylène Orsi, loc. cit., p.363-376.

[xxvi] Id., p.363-376.

[xxvii] Statistique Canada, La légalisation du cannabis : quels changements a-t-on observés, 2020, https://www150.statcan.gc.ca/n1/pub/11-627-m/11-627-m2020014-fra.htm.

[xxviii] Simon Coutu, « Le marché noir du cannabis toujours dominant au Canada » Radio-Canada, 16 octobre 2019. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1347262/marche-noir-cannabis-pot-crime-organise-vente-canada-legalisation.

[xxix] Gouvernement du Canada, Méfaits associés aux opioïdes et aux stimulants au Canada, Santé publique, mars 2021, https://sante-infobase.canada.ca/mefaits-associes-aux-substances/opioides-stimulants/.

[xxx] Parlement du Canada, Chambre des communes, Projet de loi C-22 : Loi modifiant le Code criminel et la Loi réglementant certaines drogues et autres substances, deuxième session, quarante-troisième législature, 69-70 Elizabeth II, 2020-2021. https://parl.ca/DocumentViewer/fr/43-2/projet-loi/C-22/premiere-lecture.