Jair Bolsonaro : de l’ascension à la chute?

Jair Bolsonaro : de l’ascension à la chute?

Par Adèle Surprenant

Une série de manifestations antigouvernementales a eu lieu au Brésil à la mi-janvieri. Pour la première fois depuis l’entrée de Jair Bolsonaro à la présidence en janvier 2019, une partie de la droite a rejoint dans la rue ses opposant·e·s, jusqu’alors marqué·e·s à gaucheii. En cause, la gestion jugée catastrophique de la crise sanitaire par les autorités et la fin de l’aide financière d’urgence aux plus démuni·e·s, adoptée au début de la pandémieiii. Deux ans après son ascension fulgurante au pouvoir et à un an près de l’apparition du coronavirus, Bolsonaro est-il en train de creuser son cercueil politique? 

C’est en « correata » que des Brésilien·ne·s sont descendu·e·s dans les rues les 24 et 25 janvier derniersiv. COVID-19 oblige, des convois de voitures ont circulé dans les rues de Brasilia et d’ailleurs pour montrer leur opposition au gouvernement de Jair Bolsonaro, qu’une partie de la population accuse notamment d’être responsable de la mort de plus de 210 000 de leurs concitoyen·ne·s depuis le début de la crise sanitairev

À l’image de son allié, l’ancien résident à la Maison-Blanche, Donald Trump, le président brésilien s’est montré en opposition aux mesures de confinement et de distanciation sociale, a fait la promotion de l’hydroxychloroquine et s’est « érigé en héraut de la liberté individuelle de continuer à travailler », en dépit des recommandations de l’Organisation mondiale de la santé (OMS)vi. Fort de l’appui de l’armée et d’une popularité qui semblait alors inébranlable, Bolsonaro a « présent[é] la lutte contre les recommandations scientifiques comme un combat justifiant une escalade autoritaire », alors que d’autres dirigeants aux inclinations dictatoriales ont, partout dans le monde, usé des mesures de confinement pour asseoir leurs pouvoirsvii

Une stratégie qui semblait payer jusqu’au tournant de la nouvelle année, alors que le gouvernement est légalement contraint de mettre fin à l’aide d’urgence de 600 réaux, soit environ 140 dollars canadiens, qui permettait à une partie de la population de garder la tête hors de l’eauviii. Selon l’institut de sondage Datafolha, 40 % des Brésilien·ne·s ont, à la mi-janvier, une opinion négative de leur président, soit 8 % de plus qu’en décembre 2020ix

Un contexte favorable 

« Bolsonaro arrive au pouvoir [avec les élections d’octobre] 2018, mais c’est en fait le résultat d’un processus de dégradation du système politique brésilien qui commence déjà en 2013, donc après une dizaine d’années du gouvernement du Parti des travailleurs (PT) », explique Juan Durazo Hermann, professeur de politique comparée à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) et président de l’Association canadienne des études latino-américaines et des Caraïbes. 

L’ancien président travailliste Luiz Inácio Lula da Silva, dit « Lula », cumulait 40 % des intentions de vote et dominait la course électorale jusqu’à sa condamnation pour corruption « à la suite d’un procès douteux », qui le contraint à renoncer à sa candidaturex. Son successeur, Fernando Haddad, échoue à reprendre le flambeau du PT – ou du moins à le tenir assez haut pour empêcher le pays de plonger dans la noirceur. Jusqu’alors un acteur politique extrêmement marginal, Jair Bolsonaro rafle 46 % des suffrages au premier tour de la présidentielle, mettant fin au règne tumultueux, mais prolongé, de la gauchexi

Qu’est-ce qui explique le passage aussi drastique d’un gouvernement socialiste au gouvernement d’extrême-droite du Parti social-libéral (PSL) et de son chef, connu pour ses sorties racistes, homophobes, misogynes et antidémocratiquesxii

À la veille du scrutin de 2018, le Brésil est dans une situation peu enviable. La situation sécuritaire est catastrophique, avec plus d’un demi-million d’assassinats répertoriés entre 2006 et 2016, soit environ un tous les dix minutesxiii. Une récession se dessine à compter des années 2010, provoquée par la chute des exportations, ce qui fait craindre aux populations à risque l’augmentation de la précarité, de laquelle le PT avait pourtant promis de les sauverxiv. La classe moyenne et les élites commencent également à se mobiliser en 2013, « parce qu’elles sont préoccupées par la perte de privilèges qui vient avec les politiques redistributives du PT, qui menace leur position sociale plus qu’économique », commente M. Durazo Hermann, qui rappelle le rôle de la « tradition très profonde de hiérarchisation sociale et aussi raciale au Brésil » dans la montée du ressentiment. 

« La crise économique prend une tournure politique » lorsque la présidente Dilma Roussef est destituée en 2016xv. La droite répond en plaçant au pouvoir le Parti du mouvement démocratique brésilien (PMDB) et son chef Michel Temer, sans élections. Ce dernier met en place des mesures d’austérité drastiques, qui achèvent de le défaire de sa légitimité déjà fragile, tout comme de la crédibilité de l’Étatxvi

Même si les partis de droite battent de l’aile, c’est dans un climat très anti-gauche au sein de la population, dans les médias et sur les réseaux sociaux que se prépare la campagne de Bolsonaro, explique à L’Esprit libre M. Durazo Hermann. Comme Lula avant lui, l’ancien militaire profite des « effets de l’austérité et des précédents effets des chocs commerciaux en créant des programmes politiques qui parlaient aux électeurs qui ont perdu soit économiquement ou socialement de l’interaction entre ces chocs économiques », soutiennent les chercheurs Patricia Justino et Bruno Martorano dans un article paru sur The Conversationxvii

En plus d’exploiter les retombées de la crise, Bolsonaro forme une alliance avec l’armée, avec des entrepreneurs avides de réformes néolibérales et avec des organisations de droite évangélique, dont l’adhésion est passée de 7 à 30 % entre 1980 et 2019xviii. « C’est une coalition difficile à articuler, à maintenir », poursuit M. Durazo Hermann, surtout lorsque les pressions se multiplient face à ce qu’il qualifie d’« incompétence crasse du gouvernement » dans la gestion de la pandémie. 

Crise sanitaire, crise autoritaire 

Au moment d’écrire ces lignes, l’État brésilien détient quelque 6 millions de doses du vaccin contre la COVID-19, pour une population de 213 millionsxix. Le président Jair Bolsonaro a annoncé en décembre dernier qu’il ne se ferait pas vacciner – rien d’étonnant pour le dirigeant, qui balaie du revers de la main toutes les mesures préconisées par l’OMS pour tenter d’endiguer la propagation du virus, qui fait pourtant des ravages au Brésilxx

La campagne de vaccination a débuté le 17 janvier 2021, alors que la situation sanitaire est hors de contrôle dans plusieurs régions du pays, à commencer par l’Amazonasxxi. À Manaus, la capitale de la région amazonienne, 50 à 60 personnes meurent quotidiennement de la COVID-19. Des chiffres sous-estimés, selon le journaliste Jean-Mathieu Albertini en reportage pour Médiapart, qui accuse le manque de tests disponibles et l’absence d’examens post-mortem systématiquesxxii. Une hausse des décès est liée à la nouvelle variante du virus, encore plus contagieuse que la précédente, mais aussi à la pénurie de bonbonnes d’oxygène, dont le ministre de la Santé, Eduardo Pazuello, a été averti dès le 8 janvierxxiii. Le personnel de la santé et la population de Manaus dénoncent l’inaction du ministre et de son gouvernement, qui a d’ailleurs imposé une augmentation des impôts sur l’importation des bonbonnes d’oxygènes en décembre 2020, contribuant à l’augmentation des prix de la précieuse denréexxiv. Devenues quasi-impossible à se procurer, les bonbonnes d’oxygène se trouvent désormais sur le marché noir pour des prix délirants allant jusqu’à 2 300 dollars canadiens l’unitéxxv

Le cas de Manaus n’est qu’un exemple de l’échec du gouvernement à prendre en charge la pandémie de COVID-19. La campagne de vaccination cristallise elle aussi bien des frustrations, d’après M. Durazo Hermann, qui soutient que « le gouvernement fédéral n’a absolument rien fait pour s’assurer d’avoir accès au vaccin ». À la mi-janvier, le ministre Pazuello a annoncé un voyage en Inde visant à aller récupérer en main propre des doses du vaccin AstraZeneca, un voyage auquel New Delhi a coupé court en annonçant ne pas en avoir suffisamment en stockxxvi

Le gouverneur de São Paulo et rival politique de Bolsonaro, João Dona, a quant à lui sécurisé quelques millions de doses du vaccin de production chinoisexxvii. Celui dont la candidature est pressentie pour la présidentielle de 2022 a déclaré, lors de la vaccination des premiers travailleur·se·s de la santé, que « le vaccin est une leçon pour vous, autoritaires, qui méprisent la vie et manquez de compassionxxviii ». Un pied de nez au gouvernement de la part de M. Dona mais aussi de la Chine, qui chercherait à « punir » Brasilia, estime M. Durazo Hermann : « Bolsonaro a appuyé la politique de la ligne dure contre la Chine de Trump, tout en ignorant que le principal partenaire commercial du Brésil est la Chine », explique-t-il, donnant à titre d’exemple l’interdiction chinoise d’exporter « l’ingrédient pharmaceutique actif pour le seul vaccin qui est produit au Brésil, ce qui accentue de ce fait la rareté du vaccin ». 

Sans support à Washington et avec le délitement de sa popularité au sein de la population brésilienne, Jair Bolsonaro pourrait-il se retrouver, comme ses prédécesseurs, exilé du pouvoir? Dans la dernière année et demie, plus de 60 demandes de destitution ont été déposées au Congrès, notamment par des élu·e·s de droite. Une démarche qui dépend en partie du président de la Chambre des députés, à qui la responsabilité incombe d’entamer ou non les procédures en destitution. Le 1er février dernier, Arthur Lira, allié de Bolsonaro, a été élu à ce postexxix

À ce jour, seulement 110 député·e·s sont favorables à la destitution de Bolsonaro, 232 de moins qu’il en faut pour que le vote ne soit effectifxxx. Pour Juan Durazo Hermann, même s’il est trop tôt pour anticiper une possible destitution du président, « le simple fait qu’on commence à en parler montre déjà l’affaiblissement du gouvernement ». 

i Bruno Meyerfeld, « Pour la première fois, une partie de la droite manifeste contre le président Bolsonaro au Brésil », Le Monde, 25 janvier 2021. https://www.lemonde.fr/international/article/2021/01/25/bresil-pour-la-premiere-fois-une-partie-de-la-droite-manifeste-contre-le-president-bolsonaro_6067465_3210.html

ii Ibid. 

iii Ibid. 

iv Ibid. 

v Ernesto Londoño, Manuela Andreoni et Letícia Casado, « Bolsonaro Talked Vaccines Down. Now Brazil has Too Few Doses », The New York Times, modifié le 25 janvier 2021. https://www.nytimes.com/2021/01/18/world/americas/brazil-covid-variants-vaccinations.html?searchResultPosition=2.

vi André Singer, « La cavalcade autoritaire de Jair Bolsonaro », Le Monde diplomatique, juillet 2020. https://www.monde-diplomatique.fr/2020/07/SINGER/61943

vii Ibid. 

viii Bruno Meyerfeld, op.cit. 

ix Ibid. 

x Renaud Lambert, « Le Brésil est-il fasciste? », Le Monde diplomatique, novembre 2018. https://www.monde-diplomatique.fr/2018/11/LAMBERT/59236

xi Ibid. 

xii Ernesto Londoño et Manuela Andreoni, « Brazil Election: How Jair Bolsonaro Turned Crisis Into Opportunity », The New York Times, 29 octobre 2018. https://www.nytimes.com/2018/10/29/world/americas/jair-bolsonaro-brazil-profile.html.

xiii Renaud Lambert, op.cit. 

xiv Ibid. 

xv Ibid. 

xvi Ibid. 

xvii « Both Lula and Bolsonaro exploited the effects of austerity and previous effects of trade shocks by building political agendas that appeale to those voters who had lost out either economically or socially from the interaction between these economic shocks », citation originale. Patricia Justino et Brun Martorano, « Populism in Brazil : how liberalisation and austerity led to the rise of Lula and Bolsonaro », The Conversation, 30 septembre 2020. https://theconversation.com/populism-in-brazil-how-liberalisation-and-austerity-led-to-the-rise-of-lula-and-bolsonaro-146780

xviii Singer, op.cit. 

xix Ernesto Londoño, Manuela Andreoni et Letícia Casado, op.cit. 

xx Ibid. 

xxi Jean-Mathieu Albertini, « Manaus, ville martyre du Covid-19, une nouvelle fois frappée », Médiapart, 27 janvier 2021. https://www.mediapart.fr/journal/international/270121/manaus-ville-martyre-du-covid-19-une-nouvelle-fois-frappee?page_article=2

xxii Ibid. 

xxiii Ibid. 

xxiv Ibid. 

xxv Ibid. 

xxvi Ernesto Londoño, Manuela Andreoni et Letícia Casado, op.cit. 

xxvii Ibid. 

xxviii « The vaccine is a lesson for you, authoritarians, who disregard life, who lack compassion », citation originale, Ibid. 

xxix Thierry Ogier, « Brésil : renforcé au Congrès, Bolsonaro voit s’éloigner les risques de destitution », Les Échos, 2 février 2021. https://www.lesechos.fr/monde/ameriques/bresil-jair-bolsonaro-renforce-apres-lelection-a-la-presidence-des-deux-chambres-du-congres-1286440

xxx Bruno Meyerfeld, op.cit. 

Greta Thunberg : un modèle défectueux entre science et politique du climat

Greta Thunberg : un modèle défectueux entre science et politique du climat

Par Alexandre Dion-Degodez

La prise en charge politique des problèmes liés aux changements climatiques propulse les recherches en écologie à l’échelle internationale. À travers une analyse du discours militant écologiste de Greta Thunberg, on constate que le modèle linéaire des rapports entre science et politique du climat est problématique et nécessite une révision.

Les négociations internationales du climat dominées par le modèle linéaire

La science des changements climatiques est la pierre angulaire des négociations internationales sur le climat. Le Groupe d’experte·]s intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) est un acteur incontournable du régime climatique1. Il mobilise les meilleur·e·s chercheurs et chercheuses chargé·e·s d’évaluer l’état des connaissances sur les changements climatiques et de transmettre cette évaluation à travers des rapports écrits. Le GIEC se compose de trois groupes de travail, qui ont pour mandat d’évaluer respectivement l’évolution du climat, ses impacts sur les sociétés et les stratégies d’adaptation et d’atténuation. Comme son nom l’indique, le Groupe d’expert·e·s est intergouvernemental, ce qui signifie qu’il est chapeauté par les différents gouvernements des États ayant ratifié la Convention-cadre sur les changements climatiques en 1992. En ce sens, les gouvernements choisissent les chercheur·e·s selon leurs propres critères d’expertise. Les rapports du GIEC sont également soumis à une révision hautement politisée lorsqu’il est temps de rédiger les « résumés pour décideurs ». Dans ces documents dirigés à l’attention des gouvernements, chaque ligne, mot et virgule sont négociés par les corps diplomatiques des États et la rédaction scientifique. Les « résumés pour décideurs [et décideuses] » impliquent une synthèse et une sélection du savoir scientifique et transforment les rapports complets et complexes du GIEC en des documents « lénifiants, sans arêtes, ni dramatisation2 ». Cette traduction du savoir scientifique a pour but d’établir un consensus politique sur la formulation du problème climatique.

Le processus décrit ci-dessus, où la science précède l’action politique, est communément décrit dans la littérature comme un « modèle linéaire ». On attribue à la science les connaissances, le savoir, les faits tandis que la politique est investie des décisions, des valeurs et des croyances. Ce modèle établit une frontière imaginaire entre science et politique3. Cette frontière est maintenue de manière conventionnelle pour éviter toute politisation de la science ou à l’inverse, toute scientifisation du politique. Les expert·e·s scientifiques acceptent et revendiquent même cette linéarité dans le but de préserver leur autonomie des pouvoirs politiques, des intérêts externes et des lobbies. Cette règle garantit en retour la crédibilité, la légitimité et l’autorité du travail scientifique en société. Une « bonne science » est donc celle qui respecte cette séparation entre valeurs et faits.

Le GIEC s’est toujours revendiqué de ce modèle linéaire. Son credo, « policy-relevant but not policy-prescriptive4 » illustre l’observation stricte de la séparation entre science et politique. Sa proximité avec les gouvernements et sa participation à l’élaboration des « résumés pour décideurs [et décideuses] », pour ne citer que ces exemples, rendent toutefois la rhétorique de « science-speaks-truth-to-power5 » problématique. Le mandat et l’activité du GIEC, malgré ces affirmations de « neutralité scientifique », sont beaucoup plus complexes et hybrides en pratique que laisse présager la théorie du modèle linéaire. La sociologie des sciences et techniques (Science and Technology Studies, STS) défend d’ailleurs depuis plus de vingt ans un modèle dit de « coproduction6 ». Penser les rapports entre science et politique dans le cadre dominant du modèle linéaire amène son lot de limites et de difficultés pour comprendre et appréhender les changements climatiques. En ce sens, la rhétorique de Greta Thunberg peut nous permettre de comprendre comment le modèle linéaire se maintient dans le discours militant écologiste.

La perspective linéaire du discours militant écologiste de Greta Thunberg

Greta Thunberg est une jeune étudiante originaire de Stockholm. Son militantisme écologique a officiellement débuté le 20 août 2018, devant le Parlement suédois. Ce qui devait être une grève scolaire pour le climat jusqu’aux élections législatives s’est rapidement transformée en une mobilisation d’envergure nationale et internationale. En l’espace de trois semaines, Greta Thunberg a mobilisé, avec l’aide d’autres militant·e·s de diverses organisations de défense du climat, des personnes de partout en Suède, mais aussi d’Allemagne, de Finlande, de Grande-Bretagne, des Pays-Bas et de Norvège. De quelques milliers en septembre 2018, Thunberg et le mouvement Fridays for Future ont rallié des millions de militant·e·s en l’espace d’un an. La jeune militante faisait d’ailleurs partie des nôtres à l’occasion de la marche mondiale pour le climat le 27 septembre 2019 qui est, soit dit en passant, la plus grande manifestation de l’histoire du Québec. Son implication pour lutter contre la crise climatique est non-négligeable. Au-delà des manifestations, Thunberg est fréquemment invitée à prononcer des discours sur le climat devant l’élite politique mondiale. Le Forum économique mondial, le Parlement européen et la Conférence des Nations Unies sur les changements climatiques sont quelques exemples des tribunes dont elle bénéficie. Greta Thunberg mérite considération, notamment parce qu’elle a su mobiliser un public imposant sur plusieurs continents, mais aussi parce qu’elle dispose de forums internationaux de premier plan.

Greta Thunberg a d’abord écrit Rejoignez-nous7, un manifeste qui appelle à l’action climatique. Ses discours prononcés en 2019 à l’occasion de grands rassemblements se retrouvent également dans son livre No One is Too Small To Make a Difference8. Ces idées sont aussi traduites dans un livre rédigé avec sa famille, particulièrement sa mère, Malena Ernman, intitulé Scènes du cœur9.

Pour l’adolescente, qui avait seize ans en 2019, l’enjeu est que la crise climatique représente « […] la principale question à laquelle l’humanité doit faire face et qu’elle est totalement ignorée depuis plus de trente ans10 ». Elle lance un message, comme l’exprime l’intitulé : « Une lettre à tous ceux [et celles] qui ont la possibilité d’entendre11 ». Ce message est simple et clair : « Nous voulons que vous vous investissiez pour de bon dans cette crise de durabilité aiguë qui fait rage autour de vous. Et nous voulons que vous commenciez à appeler les choses par leur nom.12 » Ce « nous » renvoie aux jeunes générations existantes, mais aussi aux générations futures. Celles qui naissent et grandissent avec les changements climatiques. Le « vous » s’adresse plutôt aux générations antérieures. Celles qui ont ignoré les premiers cris d’alarme sur les changements climatiques, il y a trente ans, en poursuivant leur « business as usual13 ». En opposant un « nous, les jeunes non-responsables » à un « vous, adultes irresponsables », Thunberg touche à un aspect crucial des changements climatiques, soit celui des responsabilités différenciées et intergénérationnelles de la crise. Il demeure qu’interpeller toute une génération au travers d’une déclaration reste plutôt vague et limité en termes de revendications politiques. Son intention se précise dans son manifeste.

Nous savons que les hommes et les femmes politiques ne veulent pas nous parler. Très bien, nous ne voulons pas leur parler non plus. À la place, nous voulons qu’ils parlent aux scientifiques, qu’ils les écoutent enfin. Parce que nous ne faisons que répéter ce qu’ils disent et redisent depuis des décennies. Nous voulons que vous respectiez l’Accord de Paris et les préconisations des rapports du GIEC. Nous n’avons aucun autre manifeste politique ou demande que celle-là : écoutez la science14!

Dans son manifeste, la militante écologiste invite les dirigeant·e·s politiques à écouter la science des changements climatiques. Les termes sont d’autant plus forts dans la version originale de son discours, prononcé devant le Comité économique et social européen : « Nous n’avons aucun autre manifeste politique ou demande que celui-là : unissez-vous derrière la science.15 » Thunberg réitère cet appel à l’unisson devant plusieurs tribunes, au point de faire de la science « le cœur de la politique et de la démocratie ».

Lorsque j’invite les politicien.ne.s à prendre part maintenant, ils me répondent généralement qu’ils ne peuvent changer les choses drastiquement, de crainte de perdre des votes aux prochaines élections. Je leur donne raison, évidemment, car la plupart des gens ne sont mêmes pas conscients que ces changements sont nécessaires. C’est pourquoi je leur répète de s’unir derrière la science. Il faut permettre à la science d’être au cœur de la politique et de la démocratie.16

Ces extraits montrent que pour Thunberg, le nœud du problème est politique et la solution réside dans la confiance accordée à la science. Les politicien·ne·s doivent cesser d’ignorer la crise actuelle et respecter les recommandations de la communauté scientifique. Thunberg agit comme messagère. Elle répète le message des scientifiques sur des tribunes auxquelles ils et elles n’ont pas nécessairement accès.

De plus, la méconnaissance générale de la crise climatique explique le statu quo politique. Cette idée se répète à plusieurs reprises dans Scènes du cœur, notamment lorsqu’elle justifie sa grève pour le climat : « La grève scolaire pour le climat va être complètement incompréhensible pour tous ceux [et toutes celles] qui ne perçoivent pas la gravité de la situation […]. Et puisque presque personne ne sait, presque personne ne comprendra. On va me détester comme pas permis!17 », ou encore « Si on n’a pas de connaissances solides en matière de crise climatique, je suis évidemment complètement incompréhensible et je sais bien que presque personne ne se doute de l’existence de cette crise.18 » L’absence d’actions politiques s’explique donc, selon elle, par la méconnaissance générale qu’a la société de la crise actuelle. 

Face à cette ignorance commune, la stratégie de la jeune militante suédoise consiste à vulgariser et à transmettre publiquement les connaissances scientifiques sur le climat dans l’objectif de rallier l’opinion publique à son mouvement et de faire ainsi pression sur la classe politique pour opérer des changements concrets. D’après la mobilisation qu’elle et son mouvement Fridays for Future ont entraînée, Thunberg a su inscrire le problème global des changements climatiques dans l’espace public, et ce, à une échelle internationale. C’est, d’ailleurs, ce qui lui a valu le titre de personnalité de l’année par le magazine Times19.

Cette analyse du discours écologiste de Greta Thunberg permet de cerner les causes, l’amplitude et les composantes qui ont mené à l’inscription de la crise climatique dans l’espace public. Elle permet aussi de soulever l’écart entre science et politique. Pour Thunberg, le déficit de connaissances doit être comblé de manière linéaire. La science doit motiver la politique à agir en réponse aux connaissances qu’elle lui fournit. Le modèle linéaire est explicite lorsqu’elle exprime : « C’est comme si les politiques devaient toujours être capables de répondre aux questions et ne jamais avoir le droit de dire qu’ils ne savent pas. Même quand ils n’y connaissent rien20. »

Les limites du modèle linéaire dans l’appréhension des changements climatiques

Le modèle linéaire, tel qu’il se retrouve dans la rhétorique de Greta Thunberg, s’oppose à plusieurs difficultés lorsqu’il est mis en pratique face aux réalités des changements climatiques. Dans le cadre de ce texte, je me limite à deux difficultés : le modèle linéaire est à la fois réducteur et déterministe, en plus de politiser la science et de dépolitiser la politique. Ces difficultés ont un impact certain sur l’appréhension des changements climatiques.

Dans ses premiers rapports, le GIEC définit les changements climatiques comme un excès de CO2 dans l’atmosphère. Cette définition cadre l’enjeu comme un problème environnemental global. Elle se fait toutefois taxer de « réductionnisme physico-chimique21 » et de « déterminisme environnemental22 » par des géographes des sciences. Par ces termes, celles et ceux-ci pointent du doigt la domination des sciences de la nature au sein du groupe d’expert·e·s, au détriment des sciences sociales. Les dimensions sociales, culturelles et économiques des changements climatiques sont effacées au profit d’une définition physique et chimique. Cette définition s’avère d’autant plus problématique lorsque performée par et dans le modèle linéaire.

La politologue Silke Beck montre, en 2010, qu’une définition strictement environnementale et globale du problème a longtemps marginalisé les thèmes de l’adaptation et des vulnérabilités au sein du GIEC et, conséquemment, à l’intérieur des négociations internationales23. Parce qu’il doit fournir l’état des connaissances aux politicien·ne·s, le Groupe d’expert·e·s a, dès son entrée en fonction, opté pour une approche explicative qui s’appuie sur des études présentant d’abord les faits capables d’être interprétés par les politiques (evidence-based policy). Cette approche linéaire a, comme corollaire, la division du GIEC en trois groupes de travail distincts : le groupe I présente l’évolution des gaz à effet de serre dans l’atmosphère, le groupe II mesure les impacts de cette évolution sur les populations et le groupe III établit les réponses possibles à ces impacts. La définition physique et chimique des changements climatiques du groupe I vient toutefois restreindre le mandat des groupes II et III.

Dans ses premiers rapports, le GIEC mise sur la réduction des émissions de gaz à effet de serre en réponse aux impacts des changements climatiques. L’adaptation et les vulnérabilités des populations sont relayées au second plan. Une politique qui prend en compte ces deux dimensions cherche à augmenter la résilience des populations les plus vulnérables aux impacts des changements climatiques. Cette politique est toutefois considérée en dernière mesure, notamment lorsque les États échouent à mettre en œuvre des politiques ambitieuses de réductions de gaz à effet de serre. La définition environnementale du groupe I, jointe au modèle linéaire d’expertise, a marginalisé cette dimension du problème, et ce, jusqu’à ce que les pays du Sud global, plus vulnérables aux impacts des changements climatiques, fassent pression pour obtenir une définition du problème qui tienne compte des questions de développement et d’équité Nord-Sud. Le GIEC a opéré une réorganisation majeure des groupes de travail à l’occasion de la publication du troisième rapport de synthèse24. Les impacts, l’adaptation et les vulnérabilités sont désormais traités au sein d’un seul et même groupe de travail, amorçant à la fois le traitement central de l’adaptation et le décloisonnement des changements climatiques de leur dimension strictement environnementale.

La politique, en s’appuyant de manière linéaire sur la science, s’expose à un traitement scientifique des changements climatiques. Le GIEC n’est pas immunisé face aux rapports de pouvoirs reliés à la production de savoirs scientifiques. L’issue du problème est directement influencée par la forme et le type de savoir mobilisés pour y faire face. Une solution à cette difficulté est d’ouvrir la production de connaissances à ces autres formes et types de savoirs. L’idée n’est pas de supprimer les sciences dites « dures » du climat (climatologie, physique, chimie, mathématique, etc.), mais bien d’ajouter des disciplines complémentaires (anthropologie, géographie, science politique, sociologie, etc.), voire de nuancer les connaissances existantes. Une telle intégration a le potentiel de redéfinir le problème des changements climatiques en évitant les angles morts, comme l’illustre la marginalisation de l’adaptation et des vulnérabilités dans les premiers rapports du GIEC. Une recherche interdisciplinaire permet de construire un dialogue entre disciplines qui fait ressurgir un type de savoir susceptible de mener à des solutions à la hauteur d’enjeux aussi complexes que les changements climatiques.

Une deuxième complication du modèle linéaire consiste à politiser la science et à dépolitiser la politique en créant des débats sur la science des changements climatiques. Le modèle linéaire suppose que plus de recherches scientifiques de meilleures qualités mèneraient nécessairement à un savoir plus fiable et crédible et permettraient au politique d’atteindre un consensus. Or, en matière de changements climatiques, cette promesse demeure inachevée.

Le politique, en basant ses décisions sur les recommandations scientifiques, induit le fardeau de la preuve sur les épaules des experts scientifiques. Les politicien·ne·s attendent des preuves scientifiques unanimes et certaines. Or, la sociologie des sciences a depuis longtemps montré que l’incertitude et les débats scientifiques font partie inhérente de la production de savoir scientifique25. À ce titre, le GIEC s’est longtemps attardé à construire une compréhension partagée de la détection et de l’attribution des changements climatiques reliés aux activités humaines. Même si ce stade semble atteint à l’échelle internationale, cette compréhension demeure matière à débat dans certains États. Aux États-Unis par exemple, l’industrie du pétrole forme l’un des lobbys les plus puissants du pays et finance certains instituts scientifiques dans le but de contredire d’autres positions scientifiques26. Le débat politique sur les changements climatiques devient, dans ce cas précis, un débat scientifique et épistémologique où différentes interprétations de la science s’affrontent. Plutôt que de conseiller le politique tel que promis par le modèle linéaire, la science se voit elle-même débattue par la politique.

Certain·e·s voient dans ces controverses une opportunité pour l’expertise de fabriquer des réponses scientifiquement inattaquables27. Le débat scientifique encourage, en ce sens, un travail toujours plus rigoureux afin de réduire les marges d’incertitudes. Ce travail va de pair avec une révision des attentes du politique vis-à-vis de la recherche scientifique. Le politique ne peut blâmer la science pour des situations auxquelles elle ne peut répondre. Sur un sujet aussi complexe que les changements climatiques, le politique doit apprendre à négocier avec l’incertitude, tout comme il compose déjà avec les certitudes.

En attendant cette révision des attentes du politique, la politisation des débats scientifiques met la science du climat sur la défensive28. Celle-ci se concentre alors à produire des preuves suffisamment convaincantes afin de répondre aux idéologies récalcitrantes, les sceptiques en matière de changements climatiques, par exemple. Ce scepticisme doit être nuancé. S’il semble opportun de développer et de maintenir en société un certain regard critique vis-à-vis de l’exercice de production de connaissances scientifiques, il en va autrement pour l’exercice d’un scepticisme idéologique et mal informé, induit par des lobbys qui ne cherchent qu’à détourner l’attention des enjeux communs. En effet, ce scepticisme rend inopérant le modèle linéaire. Le débat scientifique, chargé idéologiquement, se substitue au débat politique. La science ne peut alors remplir sa promesse de résoudre les controverses politiques et générer un consensus.

Ce problème s’est présenté assez tôt dans l’histoire du GIEC. Afin de répondre aux différentes interprétations et désaccords sur la science des changements climatiques, notamment ceux des pays en développement, les États à la Convention-cadre ont créé l’Intergovernmental Negotiating Comittee (INC, 1990), ainsi que l’Organe subsidiaire d’évaluation scientifique et technique (SBSTA, 1995). Ces organes intergouvernementaux, ralliant négociateurs, négociatrices et scientifiques, sont tous chargés de se saisir des questions politiques propres à la science des changements climatiques. C’est dans l’enceinte du SBSTA que s’est décidé, par exemple, l’enjeu méthodologique des inventaires nationaux d’émissions de gaz à effet de serre29. La création de ces organisations hybrides montre que science et politique peuvent apprendre et grandir conjointement au sein des controverses scientifiques dans l’arène climatique. Le risque pour la science de devenir un substitut au débat politique demeure néanmoins présent et problématique, non seulement parce qu’il vient politiser la science, mais aussi parce qu’il dépolitise la politique.

Vers un autre type de rapport à l’expertise scientifique

Malgré tout, ce serait tomber dans le piège du modèle linéaire que d’attribuer l’échec des négociations climatiques à cet écart entre la science et la politique du climat. S’il est raisonnable de dire que les expert·e·s scientifiques sont le pivot du régime climatique, il s’agit d’une utopie scientiste que de faire reposer entièrement sur leurs épaules la charge du débat politique. Certain·e·s sociologues des sciences font consensus : « L’impossibilité de s’en remettre entièrement aux sciences et techniques pour clore définitivement les débats est une caractéristique générale de notre époque, voire une constante à travers l’histoire30 ». Le débat sur les changements climatiques fait introduire d’autres hiérarchies, croyances et valeurs, qui dépassent largement la capacité des expert·e·s scientifiques, aussi compétent·e·s soient-elles et ils, à répondre aux demandes du politique.

Une science plus réflexive permettrait néanmoins de faire avancer les négociations sur le climat. Certains éléments d’un nouveau rapport à l’expertise scientifique ont été soulevés dans ce chapitre. La nécessité de créer un savoir interdisciplinaire qui permet de prendre en considération certains aspects occultés par les sciences dominantes du climat. Le besoin du politique de rectifier ses attentes envers les sciences du climat, notamment en rapport avec l’incertitude reliée à l’activité scientifique. Une autre piste de réflexion se situe dans la création « d’espaces dialectiques ouverts31 », où les expert·e·s scientifiques peuvent débattre et témoigner publiquement du comment et du pourquoi leurs connaissances privilégiées sont pertinentes au processus de décision politique. Plusieurs chercheuses en sciences sociales en appellent à une science « civique32 », qui répondrait davantage aux demandes sociétales et démocratiques. Car, s’il a été question majoritairement du rapport entre science et politique, il importe de préciser que toute solution démocratique aux changements climatiques passe par la volonté générale de la population, d’où l’importance de miser sur la communication de la recherche scientifique et sa vulgarisation, notamment au travers de revues influentes comme Nature et Science33. Paradoxalement, c’est ce que Greta Thunberg réalise en centrant l’attention médiatique sur l’enjeu climatique. Ce chapitre invite simplement à se méfier du piège du modèle linéaire qui, en promouvant un discours d’union des politiques derrière la science, tend plutôt à masquer les responsabilités du politique sous le spectre d’une science du climat surdéterminée.

Crédit photo : Kevin Snyman, Pixabay, https://pixabay.com/fr/photos/climatique-d-urgence-4193110/

1 Le régime climatique repose sur un « système complexe d’arènes et d’institutions qui réunit des acteurs et des partenaires de plus en plus nombreux (scientifiques, ONG, think tanks, acteurs du monde des affaires, etc.), mobilise des instruments (comptabilité carbone, indicateurs de réchauffement, mécanismes de développement propre) et voit s’affronter des intérêts économiques et des enjeux politiques variés. […] [I]l ne se réduit pas au régime juridique des relations internationales, mais établit des relations spécifiques nouvelles entre sciences, politique et marché. » Cité dans Stefan C. Aykut et Amy Dahan, Gouverner le climat ? : 20 ans de négociations internationales, Paris : Presses de Sciences Po, 2015, p. 17.

2 Ibid., p. 77.

3 Par politique, j’entends à la fois la et le politique dans le sens où le politique renvoie au lieu où se déroule l’activité politique, c’est-à-dire l’État et ses institutions. La politique s’inscrit, quant à elle, dans une « démarche raisonnée où l’action est pensée en vue d’un projet politique, d’une transformation de l’ordre institué ou de son maintien. » (Deslandes et al., 2012, p. 13) Le politique demeure toutefois sujet à changement selon la politique. Le politique est à repenser selon les savoirs, les expériences et les relations étudiées. C’est pourquoi il décrit également les institutions internationales ou encore les comités de citoyens. La/le politique s’inscrivent dans un rapport dynamique de définition. Charles Deslandes, Guide de méthodologie en science politique : normes méthodologiques et stratégies de recherche destinées aux étudiants et étudiantes de premier cycle, 4e éd., Montréal: Centre Paulo-Freire, 2012, p. 13.

4 Robert T. Watson, « Turning Science into Policy : Challenges and Experiences from the Science Policy Interface », Philosophical Transactions of the Royal Society B: Biological Sciences, 360(1454), 2005, 471-477. doi.org/10.1098/rstb.2004.1601

5 David Collingridge et Colin Reeve, Science Speaks to Power, New York : St Martin’s Press.

6 Sheila Jasanoff et Brian Wynne, « Science and Decisionmaking »,. dans Human Choice and Climate Change (p.1-87), Batelle Press : Colombus, 1998 ; Sheila Jasanoff, States of Knowledge: The co-production of science and social order, London ; New York : Routledge, 2004 ; Stefan C. Aykut et Amy Dahan, op. cit.

7 Greta Thunberg, Rejoignez-nous: #grevepourleclimat, Paris : Kero, 2019.

8 Greta Thunberg, No One is Too Small To Make a Difference, London : Penguin Random House, 2019.

9 Greta Thunberg et coll., Scènes du cœur, Paris : Kero, 2019.

10 Ibid., p. 303.

11 Ibid., p. 120.

12 Ibid., p. 121.

13 Ibid., p. 133.

14 Greta Thunberg, Rejoignez-nous: #grevepourleclimatop. cit., p. 20.

15 Dans le texte original: We don’t have any other manifestos or demands – you unite behind the science, that is our demand. ; Greta Thunberg, Penguin Random House, op. cit., p. 35.

16 Dans le texte original: When I tell politicians to act now, the most common answer is that they can’t do anything drastic because it would be too unpopular among the voters. And they are right, of course, since most people are not even aware of why those changes are required. That is why I keep telling you to unite behind the science. Make the best available science the heart of politics and democracy. ; Ibid., p. 51-52.

17 Greta Thunberg, Scènes du cœurop. cit., p. 282.

18 Ibid., p.298-299

19 Charlotte Alter, Suyin Haynes et Justin Worland, « 2019: Person of the Year », Time Magazine, 11 décembre 2019. www.time.com/person-of-the-year-2019-greta-thunberg.

20 Greta Thunberg, Scènes du cœurop. cit., p. 310.

21 David Demeritt, « The Construction of Global Warming and the Politics of Science », Annals of the Association of American Geographers, 91(2), 307‑337. doi.org/10.1111/0004-5608.00245

22 Mike Hulme, Why We Disagree About Climate Change: Understanding Controversy, Inaction and Opportunity. Cambridge : Cambridge University Press, 2009.

23 Silke Beck, « Moving beyond the Linear Model of Expertise? IPCC and the Test of Adaptation », Regional Environmental Change, 11(2), 2011, 297‑306. doi.org/10.1007/s10113-010-0136-2.

24 James J. McCarthy, Osvaldo F. Canziani, Neil A. David, J. Dokken et Kasey S. White, Climate Change 2001 : Impacts, Adaptation, and Vulnerability, Contribution of Working Group II to the Third Assessment Reportof the Intergovernmental Panel on Climate Change, Intergovernmental Panel on Climate Change, 2001.

25 Thomas S. Kuhn, La structure des révolutions scientifiques, Montréal: Flammarion: 2018 [1962].

26 Naomi Oreskes et Erik Conway, Merchants of Doubt: How a Handful of Scientists Obscured The Truth On Issues from Tobacco Smoke to Global Warming, New York. Bloomsbury Press, 2010.

27 Sandrine Bony, « Comment le débat scientifique fait progresser l’expertise sur les rétroactions atmosphériques », dans Hervé Le Treut, Jean-Pascal Van Ypersele, Stéphane Hallegatte et Jean-Charles Hourcade (dir.), Science du changement climatique : Acquis et Controverses (p. 37-38), Paris : Iddri, 2004, 104 p.

28 Silke Beck, op. cit.

29 Stefan C. Aykut et Amy Dahan, op. cit., p. 82.

30 Ulrich Beck, La société du risque. Sur la voie d’une autre modernité, Paris : Aubier : 2001 ; Bruno Latour, Nous n’avons jamais été modernes. Essai d’anthropologie symétrique, Paris : La Découverte : 1991. Cité dans Stefan C. Aykut et Amy Dahan, op. cit., p. 428.

31 Philippe Roqueplo, Climats sous surveillance : limites et conditions de l’expertise scientifique, Paris : Economica, 1993.

32 Karin Bäckstrand, « Civic Science for Sustainability: Reframing the Role of Experts, Policy-Makers and Citizens in Environmental Governance », Global Environmental Politics, 3(4), 2003, 24‑41 ; Amanda Machin, Negotiating Climate Change: Radical Democracy and the Illusion of Consensus, New York : Zed Books, 2013 ; Isabelle Stengers, Une autre science est possible!. Manifeste pour un ralentissement des sciences, Paris : Empêcheurs de penser en rond, 2013.

33 Lutz Bornmann, Robin Haunschild, et Werner Marx, « Policy documents as sources for measuring societal impact: how often is climate change research mentioned in policy-related documents? », Scientometrics, 109(3), 2016, 1477‑1495.

Éthiopie : lumière sur le conflit au Tigré

Éthiopie : lumière sur le conflit au Tigré

Par Adèle Surprenant

Plus de deux mois après le début des affrontements au Tigré, la situation sécuritaire en Éthiopie est incertaine. Le premier ministre Abiy Ahmed a déclaré avoir repris le contrôle de la zone rebelle, proclamant une victoire militaire après avoir mené une opération qui, selon ses dires, n’a pas fait de victimes civiles. Rien n’est moins sûr, alors que la région du Tigré est plongée dans le noir : l’accès aux télécommunications y est restreint, les journalistes ne sont pas autorisé·e·s à se rendre sur place et le travail des ONG est limité, faisant craindre aux Nations Unies une crise humanitaire à grande échelle1. Même s’il est difficile de savoir ce qui s’y passe réellement, ce qui s’est passé permet de mettre en lumière une partie du conflit actuel. 

Le 4 novembre dernier, Abiy Ahmed a accusé le Front de libération du peuple du Tigré (TPLF) d’avoir mené des attaques contre une base militaire située à Mekele, la capitale tigréenne, et dans la ville de Dansha, à l’ouest de la région2. Par la même occasion, le dirigeant a annoncé une riposte militaire immédiate contre les forces rebelles, opération qui serait officiellement terminée depuis le 28 novembre, date de la prise de Mekele par l’armée fédérale3

Les tensions sont au plus fort entre le TPLF et Addis Abeba depuis l’annonce du report des élections générales prévues en août 2020, pour cause de crise sanitaire4. Une décision qui a été jugée antidémocratique par le parti tigréen, qui considère qu’Abiy Ahmed a utilisé la pandémie comme prétexte pour s’accrocher au pouvoir et manquer à la Constitution5. À titre de protestation, les tigréen·ne·s ont décidé unilatéralement de mener des élections à l’échelle régionale en septembre, suite à quoi le gouvernement a coupé tout financement et toutes relations avec le Tigré6, qui héberge environ 6 % de la population du pays de 110 millions d’habitant·e·s7

Les troupes du TPLF pourraient atteindre un effectif de 250 000 personnes8, et possèdent une expérience militaire historique : elles ont pris le pouvoir d’entre les mains du dictateur Mengitsu Haile Mariam par les armes et ont mené une guerre contre l’Érythrée (1998-2000) qui a fait 80 000 mort·e·s9

Aux racines du conflit

Afin de situer le conflit dans l’histoire récente, il faut remonter à l’arrivée au pouvoir d’Abiy Ahmed en avril 2018, désigné au poste de premier ministre suite à un processus d’arbitrage interne à la coalition du Front démocratique révolutionnaire du peuple éthiopien (EPRDF). À la tête du pays depuis 1991, l’EPRDF est une coalition de partis partageant la même ligne politique d’inspiration marxiste-léniniste et dominée par le TPLF. Avec la mort du fondateur de la coalition Meles Zenawi (1955-2012), l’EPRDF « commence à craquer sous la pression des disparités régionales10 », notamment économiques. En 2015, le maintien au pouvoir sans opposition de la coalition est contesté par une frange de la population et en particulier par la communauté oromo, ethnie majoritaire d’un pays qui en compte 8011. Alors que l’Éthiopie traversait une période de croissance économique et industrielle importante perçue comme le « miracle éthiopien », la jeunesse oromo se sent délaissée et ne bénéficie pas suffisamment à son goût des retombées de ce développement. Des manifestations éclatent partout en Oromia, un mouvement populaire auquel se rallie l’Organisation démocratique des peuples Oromo (OPDO), qui siège au sein de la coalition gouvernementale. 

« Il y a eu une dynamique interne de reconfiguration des équilibres du pouvoir où le parti — le front tigréen qui avait dominé et exercé un contrôle absolu sur la politique éthiopienne depuis près de trente ans — considérait que se maintenir au pouvoir mettait en danger la stabilité de la fédération éthiopienne, et donc il était temps de passer la main à une nouvelle élite dirigeante issue des Oromos », explique Éloi Ficquet, anthropologue, historien et maître de conférence à l’EHESS. Abiy Ahmed est nommé, lui qui n’est jusqu’alors qu’une figure politique secondaire. La coalition « croyant sans doute qu’en le plaçant au pouvoir fédéral, ils pourraient continuer à en tenir les ficelles », poursuit M. Ficquet, rappelant qu’Abiy Ahmed est relativement jeune et peu expérimenté au moment de sa nomination. 

La transition que devait assurer le nouveau premier ministre jusqu’aux élections ne s’est pas déroulée comme prévu. Abiy Ahmed a entrepris une série de réformes, à la fois sur le plan national et international, plutôt que d’assumer passivement le pouvoir transitionnel. C’est dans ce cadre que s’est déroulée la réconciliation avec l’Éthiopie voisine, qui lui a valu le prix Nobel de la paix en 201912. Une réconciliation à double tranchant selon Patrick Ferras, qui soutient que « lors de la guerre, l’Érythrée a reçu une leçon militaire sur le terrain et ne l’a toujours pas digérée. Aujourd’hui, affirme le président de l’association Stratégies africaines et docteur en géopolitique, les Tigréens reprochent à Abiy Ahmed sa proximité avec l’Érythrée, et notamment avec son dirigeant Isaias Afwerk, qui n’a pas eu l’occasion de se venger des Tigréens et laisse Abiy Ahmed le faire13 ». 

En parallèle, les réformes mises en place par le nouveau dirigeant ont permis le retour de l’opposition politique, contrainte à l’exil par l’autoritarisme du précédent gouvernement. Mais, d’autre part, la scène politique se polarise de plus en plus : « la difficulté de l’Éthiopie depuis quelques années, c’est que tous les foyers de tension se sont rallumés en même temps parce qu’on est entré dans une sorte de compétition politique généralisée, où tous les acteurs régionaux — avec ces nouveaux acteurs politiques revenant au pays après l’exil — avaient intérêt à faire monter les enchères et à mobiliser leurs partisans avant les échéances électorales qui, en quelque sorte, siffleraient la fin de la partie », explique M. Ficquet. Abiy Ahmed consomme sa rupture avec l’EPRDF en créant le Parti de la prospérité en décembre 2019, délaissant la démocratie révolutionnaire pour un libéralisme économique teinté de religiosité14

Vers une régionalisation du conflit? 

À l’automne 2020, les tensions sont multiples et d’assez haute intensité lorsque la crise se déclenche. Déjà, en juin dernier, l’assassinat du chanteur populaire oromo Hachalu Hundessa a entraîné des émeutes et violences communautaires qui ont fait plus de 230 mort·e·s15. Ces violences sont symptomatiques de la fragilité de l’équilibre démocratique et intercommunautaire que prétend assurer Abiy Ahmed, soutenu par la communauté internationale. Le fédéralisme ethnique à la base du système politique éthiopien était déjà pipé depuis les années 1990 par la domination de la minorité tigréenne, alors qu’il doit plutôt garantir une certaine autonomie aux différentes communautés. En théorie, chaque région peut s’auto-administrer, souvent en fonction des critères de l’ethnie régionale dominante : les Oromos en Oromia ou les Amharas en Amhara, par exemple16. Mis en place pour faciliter l’intégration des multiples ethnies au projet national éthiopien, le fédéralisme ethnique permet peu à peu la montée des revendications et groupes ethno-nationalistes, qui alimentent les foyers de tensions. Le règne d’Abiy Ahmed semble accélérer la déliquescence de cet équilibre de façade17.

Ce fragile équilibre s’effondre donc avec l’annonce du report des élections, fixées au 5 juin 202118, très mal reçue par l’élite politique tigréenne qui y voit une atteinte à la constitution dont elle-même fut l’instigatrice, nous explique Éloi Ficquet. La décision du TPLF d’organiser ses propres élections au Tigré provoque l’ire du pouvoir central et légitime l’opération militaire, entreprise début novembre par Addis Abeba. 

À la fin du mois de décembre, le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR) estimait à 50 000 le nombre d’Éthiopien·ne·s parti·e·s se réfugier au Soudan19. À l’intérieur des frontières de l’Éthiopie, les plus de 63 000 déplacé·e·s internes et autres civils touché·e·s par le conflit sont à risques, selon l’ONU, d’être privé d’accès aux ressources fournies par les organisations humanitaires20

L’implication de l’armée érythréenne aux côtés d’Abiy Ahmed a également été confirmée par une source gouvernementale américaine21, alors que l’accès à l’information sur la situation au Tigré est toujours limité. Plus de 95 000 Érythréen·e·s résident pourtant dans des camps de réfugié·e·s au Tigré, dont l’accès aurait été refusé à l’ONU et dont certain·e·s résident·e·s auraient été rapatrié·e·s de force, rapporte RFI22

L’Éthiopie, considérée comme un pôle de stabilité dans la Corne de l’Afrique, pourrait-elle être le nouveau brasier de la région? La question reste en suspens, alors que la victoire autoproclamée d’Addis Abeba reste à confirmer et que l’implication érythréenne n’a pas pleinement été mise en lumière. Les autorités soudanaises s’inquiètent quant à elles que la présence supplémentaire de réfugié·e·s sur leur territoire ne vienne déstabiliser l’équilibre politique nouvellement acquis suite au mouvement social, qui a chassé le président Omar el-Béchir en avril 2019. 

David Ambrosetti, chercheur au CNRS, met en garde contre ce qui pourrait apparaître comme une fausse solution au conflit : « les travaux sur les questions de conflits armés ont quand même souvent montré que l’organisation de scrutins en situation de conflit pouvait conduire non pas à la pacification, non pas à la stabilisation, mais à la radicalisation d’une scène politique23 ».

Organisation des Nations Unies (ONU), « Une crise humanitaire à grande échelle se déroule en Éthiopie, prévient le HCR », 17 novembre 2020. https://news.un.org/fr/story/2020/11/1082472

Le Monde avec AFP, « Ethiopie : le premier ministre annonce une riposte après l’attaque d’un camp militaire dans le Tigré », 4 novembre 2020. https://www.lemonde.fr/afrique/article/2020/11/04/ethiopie-le-premier-ministre-annonce-une-riposte-apres-l-attaque-d-un-camp-militaire-dans-le-tigre_6058436_3212.html

Romain Gras, « Éthiopie : après la prise de Mekele, l’avenir incertain du conflit dans le Tigré », Jeune Afrique, 1er décembre 2020. https://www.jeuneafrique.com/1083405/politique/ethiopie-apres-la-prise-de-mekele-lavenir-incertain-du-conflit-dans-le-tigre/

Nina Soyez, « Éthiopie : les racines du conflit au Tigré », TV5 Monde, 16 novembre 2020. https://information.tv5monde.com/afrique/ethiopie-les-racines-du-conflit-avec-le-tigre-383788

Ibid. 

Le Monde avec AFP, op.cit. 

7 France 24, « Éthiopie : la poudrière du Tigré », Le monde dans tous ses états, 7 décembre 2020. https://www.france24.com/fr/%C3%A9missions/le-monde-dans-tous-ses-%C3%A9tats/20201207-%C3%A9thiopie-la-poudri%C3%A8re-du-tigr%C3%A9.

8 Ibid.

Soyez, op.cit. 

10 Gérard Prunier, « Éthiopie-Érythrée, fin des hostilités »,Le Monde diplomatique, novembre 2018. https://www.monde-diplomatique.fr/2018/11/PRUNIER/59209

11 Les Oromos représentent environ un tiers de la population de l’Éthiopie. France 24, op.cit

12 Soyez, op.cit.

13 Ibid. 

14 Abiy Ahmed s’auto-attribuerait une figure quasi-messianique, d’après Éloi Ficquet. 

15 Le Monde avec AFP, « Éthiopie : “les émeutes après le meurtre d’un chanteur oromo ont fait plus de 230 morts », Le Monde, 8 juin 2020. https://www.lemonde.fr/afrique/article/2020/07/08/ethiopie-les-emeutes-apres-le-meurtre-d-un-chanteur-oromo-ont-fait-plus-de-230-morts_6045608_3212.html

16 Ecofin Hebdo, « Ethiopie : l’échec d’un système politique basé sur le fédéralisme ethnique », 28 juin 2019. https://www.agenceecofin.com/la-une-de-lhebdo/2806-67379-ethiopie-l-echec-d-un-systeme-politique-base-sur-le-federalisme-ethnique

17 Prunier, op.cit. 

18 France 24, « L’Ethiopie fixe la date du 5 juin 2021 pour ses élections », 25 décembre 2020. https://www.france24.com/fr/afrique/20201225-l-%C3%A9thiopie-fixe-la-date-du-5-juin-2021-pour-ses-%C3%A9lections.

19Ibid.

20 UNHCR, « Ethiopian refugee numbers in Sudan cross the 40, 000 mark », 24 novembre 2020. https://www.unhcr.org/news/briefing/2020/11/5fbcccbf4/ethiopian-refugee-numbers-sudan-cross-40000-mark.html

21 Léonard Vincent, « Éthiopie : l’implication des Érythréens dans le conflit au Tigré se confirme », RFI, 10 décembre 2020.  https://www.rfi.fr/fr/afrique/20201210-%C3%A9thiopie-l-implication-des-%C3%A9rythr%C3%A9ens-dans-le-conflit-au-tigr%C3%A9-se-confirme

22 Ibid. 

23 David Ambrosetti interrogé par Julie Gascon, « La guerre en Éthiopie est-elle vraiment finie? », France Culture, 9 décembre 2020. https://www.franceculture.fr/emissions/les-enjeux-internationaux/les-enjeux-internationaux-emission-du-mercredi-09-decembre-2020.

Allemagne, Malaisie, Colombie : conjuguer travail, migration et pandémie

Allemagne, Malaisie, Colombie : conjuguer travail, migration et pandémie

Par Adèle Surprenant

La pandémie de la COVID-19, les mesures de confinement et la popularisation du télétravail ont propulsé une réflexion sur le marché du travail et la précarité croissante qu’il connait. Les restructurations dont il fait l’objet pour s’adapter à la crise sanitaire mondiale frappent aussi les secteurs d’activités dits peu qualifiés; des emplois occupés en grande partie, en Occident et ailleurs dans le monde, par des personnes migrantes. Regard sur la situation des travailleur·se·s migrant·e·s en 2020 sur trois continents.  

La migration économique est le déplacement d’une « personne qui change de pays afin d’entreprendre un travail ou afin d’avoir un meilleur futur économique », selon le Conseil canadien pour les réfugiés, qui met en garde contre l’utilisation à l’emporte-pièce du terme, puisque « les motivations des migrant[·e·]s sont généralement très complexes et ne sont pas nécessairement immédiatement identifiables »i. Plusieurs demandeur·se·s d’asile et réfugié·e·s obtiennent un permis de travail dans leur pays d’accueil, devenant alors des travailleur·se·s migrant·e·s. Environ 90 % de la population mondiale dépend des remises d’argent des travailleur·se·s migrant·e·s, qui comptent pour plus d’un dixième du Produit intérieur brut (PIB) d’une trentaine de paysii. Ces revenus essentiels ont chuté de 20 % au cours de l’année 2020, d’après la Banque mondialeiii. Les effets du ralentissement économique provoqué par la pandémie sur les 164 millions de travailleur·se·s migrant·e·siv et leurs familles — bien souvent dépendantes de leur revenu généré en devises étrangères — ne sont pas uniquement économiques : de nombreux rapports font par exemple état d’une augmentation de la xénophobie, des discriminations, de détérioration de leurs conditions de travail ou encore de retours forcés dans leurs pays d’originev. « Les travailleurs migrants [et les travailleuses migrantes] sont souvent les premiers [et les premières] à être licencié[·e·]s, mais les derniers [et les dernières] à avoir accès à des tests ou à des traitements équivalents aux citoyens du pays d’accueil », s‘inquiète l’Organisation internationale du travail (OIT), qui souligne que l’exclusion des travailleur·se·s migrant·e·s de la plupart des politiques gouvernementales de support financier a entraîné une précarisation globale de cette catégorie de travailleur·se·s, déjà vulnérablevi. Une précarisation que n’a fait qu’accélérer la pandémie, dont les racines semblent remonter aux fondements du marché du travail globalisé. La main-d’œuvre bon marché y est souvent priorisée au détriment des droits et conditions de travail des employé·e·s. Préexistants à la COVID-19, donc, les systèmes d’exploitation de la main-d’œuvre migrante se déclinent en plusieurs variantes légales et empiriques. Penchons-nous sur le cas de l’Allemagne, de la Colombie et de la Malaisie.  

Dépendance et démographie en Allemagne  

L’Allemagne est souvent érigée en exemple d’accueil en Europe de l’Ouest, après avoir ouvert ses portes à 1,1 million de réfugié·e·s en 2015vii. Son hospitalité précède la fameuse vague migratoire, avec par exemple l’installation d’une population turque importante à partir des années 1960, ou encore l’introduction de contrats saisonniers temporaires pour l’agriculture et le secteur du BTPviii, vingt ans plus tardix. Avant la pandémie, 300 000 travailleur·se·s en provenance des pays d’Europe de l’Est se rendaient annuellement dans les camps et sur les chantiers allemandsx. La demande de main-d’œuvre étrangère se fait elle aussi croissante pour les emplois hautement qualifiés comme l’ingénierie, la pharmacie, la plomberie ou les soins infirmiersxi. D’après le ministère fédéral de l’Économie et de l’Énergie de l’Allemagne, plus de 60 % des employeurs disaient connaitre une pénurie de main-d’œuvre qualifiée. Cette réalité ne tend pas à s’améliorer, alors que la population âgée de 20 à 65 ans devrait diminuer de 3,9 millions au courant de la décennie, et de plus de 10 millions d’ici 2060xii. En mars 2020, la fermeture des frontières a fait craindre un débalancement du marché du travail allemand, dont certains secteurs sont dépendants de la mobilité des travailleur·se·s saisonnier·ère·s. Des fermier·ère·s ont même averti que cela poserait une possible menace à la sécurité alimentaire nationale, rapporte le New York Timesxiii. En réponse à ces préoccupations, le gouvernement a fait entrave aux mesures sanitaires et a autorisé les fermier·ère·s à faire venir par avion des travailleur·se·s de Bulgarie et de Roumanie, à hauteur de 40 000 personnes par mois, pour avril et mai exclusivementxiv. En date du 18 mai, seulement 28 000 travailleur·se·s avaient atterri en sol allemand, un chiffre à la baisse qui s’explique par le coût important et les défis logistiques qu’impliquait une telle opérationxv, le transport n’étant normalement pas pris en charge par les employeurs. 

Pour les quelques dizaines de milliers de personnes qui ont traversé les frontières pour trouver un emploi, la réalité est loin d’être simple. À la suite du trajet, de nombreuses plaintes ont été recensées quant au manque de mesures sanitaires dans les transports, des critiques réitérées au sujet des logements attribués aux travailleur·se·s, souvent surpeuplésxvi. Sur les lieux de travail, les conditions ne sont souvent pas meilleures : fin juin, plus de 1 500 ouvrier·ère·s — la plupart originaires de Bulgarie, de Roumanie et de Pologne — ont reçu un résultat positif à la COVID-19 dans une usine de traitement de la viande, malgré les avertissements des épidémiologistes visant spécifiquement les abattoirsxvii. Bien que les travailleur·se·s étrangers soient exposés à des risques sanitaires importants, les salaires, eux, sont restés les mêmes. Au salaire minimum de 9,35 €/heure (environ 15 $ CAD) sont souvent soustraits les frais de transport, d’hébergement et d’alimentation, parfois sans que les salarié·e·s en soient informé·e·sxviii. Durant la pandémie, la période durant laquelle les migrant·e·s peuvent travailler légalement sans que leurs employeurs et employeuses soient contraint·e·s à cotiser à la sécurité sociale est passée de 70 à 115 joursxix, faisant croître la précarité des travailleur·se·s tout en favorisant le profit du patronat localxx. Pour beaucoup de travailleur·se·s en provenance d’Europe de l’Est, les conditions de travail précaires et les risques de contamination au virus sont le prix à payer pour survivre, le travail saisonnier étant leur principale source de revenuxxi. L’économie allemande semble dépendre elle aussi de leur contribution, même si la récente Loi sur l’immigration (« Fachkräftezuwanderungsgesetz »), entrée en vigueur le 1er mars 2020, est destinée à favoriser le travail migrant qualifié uniquementxxii. Un choix politique qui ne fait pas l’unanimité, alors que certain·e·s militant·e·s des droits du travail critiquent l’aggravation des inégalités qui touchent la main-d’œuvre peu qualifiée dans le contexte de la pandémiexxiii.  

Malaisie : quand le salaire du travail est l’abus  

En Malaisie, la demande en main-d’œuvre peu qualifiée au sein de l’industrie privée est en constante augmentation depuis les années 1970, favorisant l’entrée de migrant·e·s sur le marché du travailxxiv. Le pays d’Asie du Sud-Est compte aujourd’hui trois millions de travailleur·se·s étranger·ère·s, d’après la Banque mondiale, dont la moitié serait en situation irrégulièrexxv. La Malaisie n’est pas signataire de la Convention internationale sur la protection des droits de tous les travailleurs migrants et des membres de leur famille, mais elle s’est engagée à protéger leurs droits en vertu de plusieurs standards de l’OITxxvi. Plusieurs expert·e·s soutiennent cependant que l’État a manqué à ses obligations depuis le déclenchement de la pandémiexxvii. Les critiques de négligences et d’abus précèdent la crise sanitaire et s’inscrivent dans un mouvement anti-migratoire plus large, comme l’écrit Pamungkas A. Dewanto : « politiquement, la forte demande en travailleurs [et travailleuses] peu ou moyennement qualifié[·e·]s a inspiré des discours populistes, qui incitent à considérer les travailleurs étrangers [et travailleuses étrangères] comme une nouvelle menace socio-économique pour la société d’accueil. En réponse aux campagnes populistes contre les travailleurs étrangers [et les travailleuses étrangères], les autorités locales ont entamé la « titrisation » de l’afflux de travailleurs migrants [et de travailleuses migrantes] depuis la fin 1991 en imposant des mesures migratoires et des pratiques policières plus fortes à l’encontre des migrant[·e·]s […] xxviii». La gestion gouvernementale des travailleur·se·s étranger·ère·s durant la crise sanitaire témoigne de cette tendance. Depuis mai, près de 20 000 ouvrier·ère·s ont été arrêté·e·s sur leurs lieux de travail respectifs et placé·e·s en centres de détentions surpeuplés, incubateurs du virusxxix. Une descente qui survient après l’annonce que l’accès aux tests serait étendu aux migrant·e·s en situation irrégulière, sans qu’ils et elles aient à craindre de répercussions légalesxxx. Le nombre de travailleur·se·s étranger·ère·s en situation irrégulière a lui-même bondi, même si les chiffres restent imprécis. Le confinement a été accompagné de nombreux licenciements, invalidant les permis de travail de ressortissant·e·s à majorité indonésien·ne·s, népalais·e·s ou bangladais·e·s et les plongeant dans l’illégalitéxxxi. Mohamed Rayhan Kabir, travailleur bangladais de 25 ans, a été arrêté pour enquête le 24 juillet 2020. Peu de temps avant, il aurait critiqué le traitement des migrant·e·s par les autorités malaisiennes dans un documentaire de la chaîne al-Jazeera. Son permis de travail a été révoqué et il a été menacé d’expulsion, malgré l’opposition d’associations comme Human Rights Watch, qui rappelle que « la protection internationale des droits humains s’applique normalement aux non-nationaux aussi bien qu’aux citoyen[·ne·]s, incluant les droits à la liberté d’expression et à une procédure judiciaire régulièrexxxii». Même si certaines industries se portent bien depuis le début de la pandémie, notamment celle des gants en caoutchouc jetablesxxxiii, le Fonds monétaire international (FMI) estime que l’économie malaisienne pourrait se contracter de 6 % en 2020xxxiv. Si l’économie dépend fortement de l’apport du travail migrant, le contexte sanitaire a permis la résurgence de discours anti-migratoires, comme un peu partout sur la planète. Un rapport de la Banque mondiale de 2015 indique cependant que la présence de travailleur·se·s étranger·ère·s en Malaisie a contribué à créer plus d’emplois moyennement ou très qualifiés pour les locaux, faisant mentir la conception répandue selon laquelle les migrant·e·s les en priveraientxxxv. Pour chaque augmentation de 10 % du nombre de travailleur·se·s migrant·e·s, l’économie malaisienne verrait son PIB augmenter de 1,1 %xxxvi

En Colombie, la pandémie nuit à la cohésion sociale  

En Colombie, le statut des travailleur·se·s migrant·e·s est différent : sur les 5,5 millions de personnes ayant fui les troubles politiques et l’effondrement économique au Venezuela depuis 2015, le tiers de ces personnes se sont réfugiées chez leur voisin colombienxxxvii. Bien qu’elles bénéficient pour beaucoup du statut de réfugié·e, elles ne bénéficient pas de protection supplémentaire sur le marché du travail. Avant la COVID-19, les frontières colombiennes étaient ouvertes aux familles vénézuéliennes et plus de 700 000 personnes ont reçu un permis de résidence et de travail, en plus d’avoir accès à l’aide humanitairexxxviii. « Historiquement, la relation entre les deux pays est tissée serrée. La frontière limitrophe est poreuse, il y a toujours eu une migration circulaire, des échanges et des intégrations dans les régions frontalières », explique en entrevue Martha Guerrero Ble de l’ONG Refugees International. Elle rappelle aussi qu’à une époque, de nombreuses et nombreux Colombien·ne·s fuyant la guerre civile se sont installé·e·s au Venezuela, ce qui peut expliquer leur relative hospitalité aujourd’hui.  

En regard du traitement des Vénézuélien·ne·s, la Colombie se distingue des autres pays de la région. Le Pérou, le Chili et l’Équateur se sont désolidarisés bien avant la crise sanitaire et malgré la déclaration de Quito (2018), adoptée afin d’assurer l’accès aux migrant·e·s à une régularisation des statuts, à l’éducation, à la santé et au travailxxxix. Ces pays, où les Vénézuélien·ne·s pouvaient entrer sans passeport en 2019, réclament maintenant pour certains des visas : un moyen de restreindre leur entrée sur le territoire que Bogota n’a pas instauré, un filet social pour accueillir les réfugié·e·s étant déjà en place à cause de l’histoire du pays, qui comptait quatre millions de déplacé·e·s internes en 2012xl. En octobre 2019, les Vénézuélien·ne·s en Colombie gagnaient toutefois en moyenne 30 % de moins que leurs hôtes et étaient pour beaucoup confiné·e·s au secteur informelxli. D’après l’OIT, 46 % des Vénézuélien·ne·s travaillent dans le secteur informel, contre 35 % de Colombien·ne·sxlii, un secteur plus affecté par les restrictions liées à la pandémie. 

Les pressions économiques qui affligent désormais la Colombie, aux prises avec un des confinements les plus stricts au monde, n’ont fait qu’accroitre ces inégalités et alimenter la xénophobie, jusque-là restée un phénomène marginalxliii. « La récession économique n’aide pas du tout à améliorer la cohésion sociale », souligne Mme Guerrero, qui ajoute que « le gouvernement national a vraiment fait tout en son pouvoir pour intégrer les Vénézuéliens à l’économie du pays, mais chaque région a un mode de gestion différent ». Rejointe au téléphone parL’Esprit libre, elle explique comment, outre la capitale et les métropoles comme Medellin ou Cali, de nombreux·ses réfugié·e·s s’installent dans les régions où le marché du travail est déjà saturé en temps normal et se retrouvent donc sans emploi ou avec des emplois encore plus précaires. xliv 

Plus de 100 000 réfugié·e·s sont entré·e·s au Venezuela entre mars et octobre 2020, à défaut de pouvoir subvenir à leurs besoins et à ceux de leurs proches en Colombie. Des 69 % de familles qui consommaient trois repas par jour avant le confinement, seulement 26 % d’entre elles peuvent aujourd’hui se le permettre, parmi celles restées en Colombiexlv.  « Il ne s’agit pas que d’une question économique mais d’une question de survie », commente Mme Guerrero, pour qui il est sans équivoque que les Vénézuélien·ne·s ne travaillent pas en Colombie par choix, mais parce que le salaire minimum mensuel dans leur pays d’origine ne dépasse pas deux dollars américainsxlvi.  

Pourtant, le statut de réfugié·e octroyé aux Vénézuélien·ne·s les protège sur le plan professionnel également, comme l’explique Mme Guerrero : « La plupart des migrant[·e·]s économiques sont invisibles. Pour [celles et] ceux qui n’ont pas accès à la régularisation de leur statut ou à un permis de travail, c’est facile pour les gouvernements de s’en laver les mains. Les Vénézuélien[·e·]s en Colombie subissent des discriminations et des abus sur le marché du travail, mais leur reconnaissance légale et la protection internationale dont [elles et] ils font l’objet est un avantage, parce qu’elles permettent aux institutions de faire pression sur le gouvernement et de prendre action pour améliorer les conditions de vie et de travail des plus précaires ».  

Comme dans le cas des millions de travailleur·e·s migrant·e·s dans le monde, la pandémie a mis en lumière une précarité et des inégalités préexistantes en Colombie. Elle a également contraint une partie de la classe politique à prendre conscience de l’ampleur de la dépendance au travail migrant, et les bénéfices que peut avoir l’intégration au marché du travail formel des migrant·e·s, pour elles et eux comme pour l’économie et les travailleur·e·s locauxxlvii.  

Révision de fond : Catherine Paquette et Any-Pier Dionne

Révision linguistique : Simone Laflamme

i Conseil canadien pour les réfugiés, « À propos des réfugiés et des immigrants : Un glossaire terminologique ». https://ccrweb.ca/files/glossaire.pdf

iiUN News, « Uncertain future for migrant workers, in a post-pandemic world », 19 septembre 2020. https://news.un.org/en/story/2020/09/1072562

iii Ibid.

iv Organisation internationale du travail (OIT), « Protéger les travailleurs migrants pendant la pandémie de COVID-19. Recommandations aux décideurs politiques et aux mandants », mai 2020. https://www.ilo.org/wcmsp5/groups/public/—ed_protect/—protrav/—migrant/documents/publication/wcms_745197.pdf

v Ibid.  

vi Ibid.  

vii Marcus Kahmann et Adelheid Hege, « Allemagne. Employeurs et réfugiés : l’intégration au service d’une stratégie de long terme », Chronique internationale de l’Institut de recherches Économiques et Sociales (IRES), n.154, 2016. http://www.ires.fr/publications/chronique-internationale-de-l-ires/item/4399-allemagne-employeurs-et-refugies-l-integration-au-service-d-une-strategie-de-long-terme

viii Bâtiment et travaux publics.  

ix Ibid.  

x Melissa Eddy, « Farm Workers Airlifted Into Germany Provide Solutions and Pose New Risks », The New York Times, 18 mai 2020. https://www.nytimes.com/2020/05/18/world/europe/coronavirus-german-farms-migrant-workers-airlift.html

xi Danya Bobrovskaya et Olga Gulina, « Is Germany Encouraging Migrants in Skilled Labour? », Legal Dialogue, 20 janvier 2020. https://legal-dialogue.org/is-germany-inviting-new-labor-migrants

xii Ibid.  

xiii Melissa Eddy, op.cit.  

xiv Ibid.  

xv Ibid.  

xvi Maxim Edwards, « Fruit picking in a pandemic : Europe’s precarious migrant workers », Global Voices, 14 juillet 2020. https://globalvoices.org/2020/07/14/fruit-picking-in-a-pandemic-europes-precarious-migrant-workers/.  

xvii Ibid.  

xviii Ibid. 

xix Ibid. 

xx Paula Erizanu, « Stranded or shunned : Europe’s migrant workers caught in no-man’s land », The Guardian, 16 avril 2020. https://www.theguardian.com/world/2020/apr/16/stranded-or-shunned-europes-migrant-workers-caught-in-no-mans-land.  

xxi Maxim Edwards, op.cit. 

xxii Sertan Sanderson, « Allemagne : une nouvelle loi sur l‘immigration pour pallier le manque de main d‘œuvre », Infomigrants, 28 février 2020. https://www.infomigrants.net/fr/post/23077/allemagne-une-nouvelle-loi-sur-l-immigration-pour-pallier-le-manque-de-main-d-oeuvre.  

xxiii Maxim Edwards, op.cit.  

xxiv Pamungkas A. Dewanto, « Labouring Situations and Protection among Foreign Workers in Malaysia », Henrich Böll-Stiftung, 20 aout 2020. https://th.boell.org/en/2020/08/20/labouring-situations-malaysia.  

xxv Ibid. 

xxvi Eric Paulson, « The need to value, not vilify, migrant workers », FMT News, 3 août 2020. https://www.freemalaysiatoday.com/category/opinion/2020/08/03/the-need-to-value-not-vilify-migrant-workers/.  

xxvii Yen Nee Lee, « Neglect of migrant workers could hurt Malaysia’s economic recovery », CNBC, 4 novembre 2020. https://www.cnbc.com/2020/11/05/covid-19-migrant-worker-neglect-may-hurt-malaysia-economic-recovery.html.  

xxviii Citation originale : « Yet, politically, the high demand for foreign low-to-medium skilled worker has inspired populist claim which considers foreign workers the new social-economic threat for the host society. In response to the populist campaign against foreign labourers, local authorities have been “securitizing” the inflow of foreign workers since late 1991 by imposing stronger immigration and policing practice against irregular migrants […] » (notre traduction). Pamungkas A. Dewanto, op.cit.  

xxix Tan Theng Theng et Jarud Romadan, « The Economic case against the Marginalisation of Migrant Workers in Malaysia », The London School of Economics and Political Science, 1er octobre 2020. https://blogs.lse.ac.uk/seac/2020/10/01/the-economic-case-against-the-marginalisation-of-migrant-workers-in-malaysia/.  

xxx Yen Nee Lee, op.cit.  

xxxiIbid. 

xxxiiCitation originale : « International human rights protections normally apply to non-nationals as well as citizans, including the rights of freedom of expression and due process. » (notre traduction). Human rights watch, « Malaysia : Free Outspoken Migrant Worker », 29 juillet 2020. https://www.hrw.org/news/2020/07/29/malaysia-free-outspoken-migrant-worker

xxxiii Ushar Daniele, « Malaysian employers shocked, angry over fines ruling for overcrowded migrant workers’ lodgings », Arab News, 30 novembre 2020. https://www.arabnews.com/node/1770666/world

xxxiv Yen Nee Lee, op.cit.  

xxxv Pamungkas A. Dewanto, op.cit.  

xxxvi Ibid. 

xxxvii Jennifer Bitterly, « Venezuelan migrants left in the lurch as COVID-19 stalls regional reforms », The New Humanitarian, 15 octobre 2020. https://www.thenewhumanitarian.org/analysis/2020/10/15/Venezuela-Colombia-migrants-legislation-documents

xxxviii Jimmy Graham et Martha Guerrero, « The Effect of COVID-19 on the Economic Inclusion of Venezuelans in Colombia », Refugees International and Center for Global development, 28 octobre 2020. https://www.refugeesinternational.org/reports/2020/10/26/the-effect-of-covid-19-on-the-economic-inclusion-of-venezuelans-in-colombia.  

xxxix Bitterly, op.cit.  

xl UNHCR, « Colombie », 2012.  https://www.unhcr.org/fr/51efd16d0.pdf.  

xli Ibid.  

xlii Jimmy Graham et Martha Guerrero Ble, op.cit.  

xliii Ibid.  

xliv 

xlv Ibid.

xlvi Mariana Palau et Manuel Reda, « Venezuelans once again fleeing on foot as troubles mount », Associated Press, 9 octobre 2020. https://apnews.com/article/virus-outbreak-transportation-medellin-immigration-colombia-98d010ec0c97c02ec7682250b14a50e0.  

xlvii Jimmy Graham et Helen Dempster, « Improving Venezuelans’ Economic Inclusion in Colombia Could Contribute 1$ Billion Every Year », Center for Global Development, 2 octobre 2020. https://www.cgdev.org/blog/improving-venezuelans-economic-inclusion-colombia-could-contribute-1-billion-every-year.  

Territorialité et citoyenneté au Jammu-et-Cachemire

Territorialité et citoyenneté au Jammu-et-Cachemire

Par Adèle Surprenant

À un an près de la dissolution du statut spécial d’autonomie accordé au Jammu-et-Cachemire (J&K), le gouvernement nationaliste hindou de Narendra Modi annonçait, le 27 octobre 2020, l’entrée en vigueur du troisième arrêté sur la réorganisation du territoire de l’Union. Ces réformes sont fortement critiquées par l’opposition indienne et la population cachemiri, alors que la région concernée est sujette à des restrictions en ce qui concerne les déplacements, les communications et les manifestations.

L’annonce de New Delhi est survenue quelques jours avant la fin du délai de modification prévu dans la Loi de réorganisation du Jammu-et-Cachemire, adoptée en août 2019. Décrété sans ratification du parlement, le troisième arrêté permet aux citoyen·ne·s indien·ne·s non Cachemiris d’acquérir des terres au J&K. Il comprend également l’abrogation de la Loi sur l’abolition des grands domaines fonciers adoptée en 1950 afin de protéger les droits des petits propriétaires agricoles de la région.

À la tête du gouvernement, le Bharatiya Janata Party (BJP) affirmait que « la décision avait été prise pour encourager le développement et la paix1 » de la vallée himalayenne, où les appels à la grève générale se multiplient depuis le samedi 31 octobre afin de dénoncer un projet de colonisation visant à modifier la démographie du Cachemire sous administration indienne. Le seul État à majorité musulmane de l’Union indienne a été divisé en deux territoires administrés par des gouverneurs nommés par New Delhi suite à l’abrogation des articles 370 et 35A de la Constitution en août dernier, retirant de facto au Jammu-et-Cachemire le statut particulier de semi-autonomie qui lui avait été accordé en 19472.

Une pierre à l’édifice

Le Cachemire est situé directement sur la frontière entre le Pakistan et l’Inde – il est donc réparti sur le territoire des deux pays –  mais il est réclamé dans son entièreté par chacun3. Il s’agit d’un litige territorial qui remonte à l’indépendance du sous-continent indien, qui était jusqu’alors divisé en 565 États princiers gouvernés par la Couronne britannique et auxquels Londres a accordé la possibilité de choisir s’ils souhaitent se rattacher à l’un ou à l’autre des dominions. À la tête de l’État du Cachemire, le maharaja4 Hari Singh a dépassé le délai qui lui était accordé pour se prononcer, ce qui a ouvert la porte à une invasion menée par des groupes armés venus du Pakistan. Pour libérer son territoire des envahisseurs, le gouverneur a accepté de rejoindre l’Inde en échange de l’aide militaire indienne. 

En entrevue à Radio France internationale, la chercheuse Charlotte Thomas explique qu’aux premiers jours de l’indépendance, « arracher au maharaja Hari Singh l’accession de son royaume majoritairement musulman à une Inde dont les citoyens sont à 80 % de confession hindoue, était une belle victoire pour [le premier ministre Jawaharlal] Nehru et pour sa vision multiculturelle et séculariste de l’Inde naissante5 ». La décision a déclenché la première guerre indo-pakistanaise, qui a pavé la voie à un conflit ayant fait plus de 70 000 morts depuis 19896.

La série de modifications constitutionnelles mises en place par le BJP « mettent fin à la manière dont le J&K s’est vu garantir une plus grande autonomie peu après l’indépendance indienne afin de limiter le séparatisme dans la région », analyse le politologue et professeur à l’Université McGill Narendra Subramanian7, qui juge qu’elles ouvriront la porte aux migrations et aux nouveaux propriétaires d’autres régions de l’Inde. Par conséquent, ces changements entamés par le BJP risquent, selon lui, de « réduire l’autonomie politique de la région et d’accroître la possibilité de voir l’immigration réduire le pourcentage de population locale, et pourrait permettre une plus grande concentration de terres détenues par des individus fortunés de la région ou d’ailleurs en Inde », explique-t-il à L’Esprit libre.

À l’inverse de Jawaharlal Nehru, le gouvernement, au pouvoir depuis six ans, met de l’avant un nationalisme où se confondent ethnicité, religion et citoyenneté politique. « Le BJP au pouvoir est un parti nationaliste hindou commis à la promotion de l’hégémonie hindoue en Inde », explique M. Subramanian, qui rappelle que la dissolution spéciale du J&K était déjà comprise dans le manifeste du parti lors des élections de 2014. Depuis, le gouvernement Modi a également adopté la Loi sur la citoyenneté en 2019, basée sur l’appartenance religieuse. La loi est accompagnée d’un processus de vérification nationale visant, en principe, à cibler les immigrant·e·s illégaux·ales en provenance de pays musulmans comme l’Afghanistan, le Bangladesh et le Pakistan8.

« Bien que le travail de recensement de la population ait été reporté afin d’éviter la propagation du COVID-19, certaines déclarations faites par le ministre de l’Intérieur et par d’autres dirigeants du BJP ont suscité la crainte que des millions de musulmans indiens, dont un grand nombre appartient à des familles qui vivent dans le pays depuis des générations, pourraient se voir privés des droits découlant de la citoyenneté et marginalisés », peut-on lire dans un rapport de l’organisation Human Rights Watch (HRW)9. Monsieur Subramanian précise que « beaucoup de pauvres et d’individus moins privilégiés n’ont pas leurs documents officiels de naissance et de résidence », ce qui ferait en sorte que la loi ne priverait pas uniquement de leur citoyenneté les musulman·e·s issu·e·s de l’immigration récente.

À la fin mars 2020, le cadre légal entourant le droit à la résidence au J&K a également été redéfini, obligeant les Cachemiris à obtenir un certificat de domicile pour pouvoir accéder à l’emploi, à l’éducation et au logement sur leur territoire régional. Tandis que les Cachemiris subissent des pressions en ce qui concerne l’acquisition de leur certificat (le processus étant ralenti par les mesures engagées par New Delhi pour faire face à la crise sanitaire), le troisième arrêté d’octobre dernier facilite l’obtention de la résidence permanente aux citoyen·ne·s indien·ne·s non Cachemiris10.

Il s’agit là d’un traitement différentiel souvent comparé à celui qui est réservé à la Cisjordanie et à la bande de Gaza sous occupation israélienne, dont les méthodes inspirent Narendra Modi, ouvertement admiratif de la « maîtrise » de la population palestinienne par l’État sioniste11.

Abus et dénonciations

Le droit à la citoyenneté n’est pas le seul à être menacé par le gouvernement Modi : « la violation des droits humains est un phénomène rampant au Cachemire », nous renseigne Ifsha12, une chercheuse indépendante basée au Cachemire. « Il s’agit d’une tendance de fond depuis plus de trois décennies », poursuit-elle, rappelant que les meurtres extrajudiciaires, les viols et la torture sont des pratiques courantes des forces armées indiennes et que plus de 8 000 personnes ont été portées disparues depuis la fin des années 1980. En vertu de la Loi sur la sécurité publique et de la Loi de prévention des activités illégales récemment amendées, les personnes mineures peuvent être détenues par les autorités et quiconque peut être arrêté et incarcéré sans procédures judiciaires préalables.

Mushtaq Tabardar, 28 ans, se souvient d’un soir où, alors qu’il rentrait chez lui en marchant, un groupe de soldats indiens l’a interpellé et l’a roué de coups sans raison. Il raconte avoir souvent été témoin de ce genre de scènes, qu’il s’explique difficilement : « le Cachemire, c’est le paradis », nous écrit-il sur l’application de messagerie WhatsApp, l’un des seuls moyens de communication avec le monde extérieur pour les Cachemiris. Les droits à l’information et à la communication sont restreints depuis plus d’un an, confirme Ifsha; plus de 540 jours se sont écoulés depuis la restriction d’Internet haute vitesse, de lignes téléphoniques et de certaines chaînes satellitaires au J&K. Elle critique également « l’usage disproportionné de la force par l’armée, et ce, en toute impunité » et l’impossibilité, pour les personnes concernées, de dénoncer ces abus par l’entremise des réseaux sociaux ou des médias traditionnels.

« Le gouvernement indien affirme qu’il est déterminé à améliorer la vie des habitants du Cachemire, un an après la révocation du statut constitutionnel du Jammu-et-Cachemire, mais pour l’instant, ce ne sont que des belles paroles », a déclaré la directrice d’HRW pour l’Asie du Sud, Meenakshi Ganguly, ajoutant que « les autorités ont au contraire maintenu des restrictions étouffantes qui vident les droits fondamentaux des Cachemiris13 ».

Pour le professeur Subramanian, « la seule solution acceptable pour la majorité des résident·e·s de la région impliquerait la réduction de la répression et la promotion de la démocratique, le rétablissement de la citoyenneté et la reconnaissance d’une plus grande autonomie pour les trois régions culturellement distinctes de l’État », soit le Cachemire, la vallée majoritairement hindoue du Jammu et le Ladakh, à prédominance bouddhiste. Il ajoute que « rien de tout cela ne semble probable dans un avenir proche ». Ifsha, elle, considère « qu’il doit y avoir des changements structurels importants avant de pouvoir parler d’éventuelles solutions » au problème du Cachemire, aggravé par les récentes modifications au droit foncier.

Quant à lui, Mushtaq attend l’occasion de quitter le pays et de trouver du travail à l’étranger. Malgré l’attachement qu’il porte à son Cachemire natal, il juge que la situation est devenue intenable : « nous [Cachemiris] sommes en désaccord avec les décisions du gouvernement indien et nous avons peur de ce qu’elles auront comme effet sur notre avenir, explique-t-il en référence aux réformes entamées depuis août 2019, mais maintenant nous avons aussi peur de montrer notre désaccord », poursuit-il après quelques minutes de silence. Il s’excuse du délai de réponse, causé par l’interruption du réseau Internet.

LaMinute.info.Les grèves au Cachemire protestent contre les nouvelles lois foncières indiennes. 31 octobre 2020. https://laminute.info/2020/10/31/les-greves-au-cachemire-protestent-contre-les-nouvelles-lois-foncieres-indiennes/

Tirthankar Chanda. « La fin du statut spécial du Cachemire est le dernier acte d’un long processus » dans RFI. 14 août 2019. https://www.rfi.fr/fr/asie-pacifique/20190811-jammu-cachemire-autonomie-inde-pakistan-modi-imran-khan-partition-pulwama

Ibid.

Sanscrit pour « haut dirigeant ».

Ibid.

Ibid.

Tous les entretiens rapportés dans cet article ont été réalisés en anglais.

Human Rights Watch. Inde : la nouvelle loi sur la citoyenneté déclenche manifestations et affrontements. 9 avril 2020. https://www.hrw.org/fr/news/2020/04/09/inde-la-nouvelle-loi-sur-la-citoyennete-declenche-manifestations-et-affrontements

9 Ibid.

10 Leoni Connah. « Kashmir : new domicile rules spark fresh anger a year after India removed region’s special status » dans The Conversation. 29 juillet 2020. https://theconversation.com/kashmir-new-domicile-rules-spark-fresh-anger-a-year-after-india-removed-regions-special-status-142696

11 Vaija naravane. « Au Cachemire, l’hindouisme sabre au clair » dans Le Monde diplomatique. Octobre 2019. https://www.monde-diplomatique.fr/2019/10/NARAVANE/60460 

12 Pour des raisons de sécurité, Ifsha a préféré taire son nom complet.

13 Human Rights Watch. Inde : Les abus continuent au Jammu-et-Cachemire. 5 août 2020. https://www.hrw.org/fr/news/2020/08/05/inde-les-abus-continuent-au-jammu-et-cachemire

Élections présidentielles américaines. Donald Trump et la radicalisation du conservatisme américain

Élections présidentielles américaines. Donald Trump et la radicalisation du conservatisme américain

Cet article est publié dans le numéro 86 de nos partenaires, la Revue À bâbord!. Un texte de David Sanschagrin, politologue.

Le président républicain Donald Trump, aussi radicalement ignorant, mythomane et raciste soit-il, n’est pas une aberration : il est issu de dizaines d’années de radicalisation du Parti républicain et du mouvement conservateur américain.

La polarisation de la société américaine est un phénomène asymétrique. Depuis les années 1990, le camp républicain est devenu idéologiquement « extrême ». Il récuse une approche basée sur le compromis bipartiste et sur la science, en adoptant plutôt une politique démagogique victimaire et en percevant le centriste Parti démocrate comme un opposant illégitime1.

Radicalisation conservatrice

Cette radicalisation résulte à la fois d’un sentiment de menace existentielle face à une société plus éduquée, mondialisée, libérale et diversifiée, et d’une volonté de défendre les intérêts économiques et culturels de l’Amérique « traditionnelle » : blanche, chrétienne, patriarcale, non universitaire, rurale et conservatrice. Cette radicalisation s’est aussi nourrie de l’influence grandissante des talk radios et des think tanks conservateurs ainsi que de la droite chrétienne. Plus récemment, le média de masse hyper partisan Fox News2 et la propagation d’idées conspirationnistes grâce aux médias sociaux3 ont accentué cette droitisation. Les médias traditionnels, quant à eux, ne colporteraient que de « fausses nouvelles ». De la sorte, l’électorat républicain est prisonnier d’une réalité alternative, alimentée par le ressentiment.

Cette radicalisation de l’espace médiatique conservateur tire à son tour le Parti républicain vers la droite, rendant impossible tout compromis avec le Parti démocrate.

Politique confuse et instrumentale

Selon le récit populiste et conservateur, des élites progressistes et cosmopolites corrompraient l’Amérique « ordinaire ». Pour mettre fin à leur tyrannie libérale et bien-pensante, un chef rebelle devrait faire le ménage à Washington (« Drain the Swamp ») et rétablir la grandeur de l’Amérique (« Make America Great Again »), en libérant le peuple d’un État fédéral totalitaire.

Or, dans les faits, les républicains sont les promoteurs des intérêts des capitalistes globalistes, lesquels contribuent justement à corrompre la vie publique par un financement politique privé et incontrôlé, en plus de miner l’économie locale, pourtant tant vantée par les conservateurs. Par exemple, les frères milliardaires Koch, très présents dans l’industrie pétrolière, financent la nomination de juges et l’élection d’élus socialement conservateurs et économiquement libertariens. Bref, l’Amérique simple et vertueuse des conservateurs est un mythe et une bonne partie de la base républicaine, de classe moyenne, vote contre ses propres intérêts.

Le Parti républicain ne peut que proposer une politique confuse, incohérente, inconstante et instrumentale. L’unité du Parti, et du mouvement hétéroclite sur lequel il s’appuie, ne peut d’ailleurs se faire que grâce à un ennemi commun : la gauche déphasée.

Trump, l’ancienne vedette de télé-réalité, joue ainsi le rôle du président rebelle, tout en défendant les intérêts des ultra-riches (réduction d’impôts, dérégulation environnementale, etc.), en s’enrichissant personnellement, en corrompant de façon éhontée les institutions publiques (pardon de ses proches conseillers emprisonnés, demande à l’Ukraine de lancer une enquête pour salir son opposant Joe Biden, etc.). Un reportage révélait aussi qu’il pratiquait l’évasion fiscale chronique et était sous enquête pour fraude fiscale4. Trump doit donc se maintenir au pouvoir pour éviter la justice.

Si Trump devait s’attaquer au marais boueux de Washington et restaurer la grandeur de l’Amérique, il a plutôt transformé la présidence en une entreprise privée corrompue et dysfonctionnelle, carburant aux conflits d’intérêts et à la haine raciale.

Malgré ses frasques et son immoralité, Trump a su conserver le soutien du mouvement conservateur, en répondant notamment aux attentes des suprémacistes blancs et des milices (mur à la frontière mexicaine, politique d’immigration raciste, légitimation de l’extrême droite, etc.) et de la droite chrétienne (nomination des juges approuvés par la Federalist Society, un think tank juridique hyper-conservateur).

Toutefois, ses guerres commerciales ont affaibli l’économie du Midwest, qui lui a donné la victoire en 2016. De plus, sa gestion désastreuse de la pandémie a mené à l’accumulation de morts et des chômeurs, dans un pays vouant un culte au travail et liant la couverture médicale à l’emploi. Ces deux phénomènes expliquent en bonne partie l’effritement de son électorat dans les États clés du Midwest (Michigan, Pennsylvanie, Wisconsin), où s’est jouée l’élection de 2020.

Mouvance antidémocratique

En plus de pratiquer une politique de la terre brûlée face aux démocrates, les républicains ont aussi mis en place un impressionnant arsenal antidémocratique pour se maintenir au pouvoir malgré une base démographique blanche déclinante : redécoupage électoral arbitraire et agressif; obstruction parlementaire systématique; limitation du vote des personnes racisées; prise en otage de l’exécutif lors du vote des crédits pour réduire les dépenses sociales, forçant la fermeture du gouvernement en 2013 et 2018; défense du collège électoral, où les États républicains sont surreprésentés; opposition à la régulation du financement politique; nomination de juges partisans et hyper-conservateurs.

Lors de l’élection contestée de 2000, une majorité conservatrice (5 contre 4) à la Cour suprême a donné la présidence à George Bush, en mettant arbitrairement fin au recomptage des voix en Floride. Les républicains ont aussi bloqué la nomination d’un juge modéré, par le président Barack Obama en février 2016, arguant qu’il s’agissait d’une année électorale, pour éviter le virage libéral de la Cour. Or, après le décès de la juge progressiste Ruth Bader Ginsburg, en septembre 2020, les républicains ne se sont pas embarrassés du précédent créé en 2016. Entrevoyant la défaite en novembre, ils ont entériné rapidement la nomination de la juge Amy Coney Barrett, alors même que le processus électoral avait débuté. Barrett appartient à une secte catholique rigoriste, est opposée à l’avortement et au mariage gai, nie les changements climatiques et a fait partie de l’équipe juridique républicaine derrière la décision Bush v. Gore (2000), avec deux autres juges de la Cour : Brett Kavanaugh et John Roberts. 

Contrôlant la présidence et le Sénat depuis 2016, les républicains ont ainsi pu nommer trois juges, afin de renforcer la mainmise conservatrice sur la Cour (6 contre 3). De la sorte, les républicains vont pouvoir protéger leurs acquis malgré le retour au pouvoir des démocrates, en bloquant ou en invalidant des lois progressistes (ex. : l’Obama Care) et en renversant des jugements historiques (ex. : Roe v. Wade, sur l’avortement). La Cour suprême, dominée par les conservateurs, est un puissant instrument réactionnaire et antidémocratique.

La suite des choses

Légèrement en avance le soir de l’élection, Trump a revendiqué la victoire et demandé la fin du comptage des votes dans les États du Midwest en invoquant, sans preuve, des fraudes électorales, sachant que ces États allaient lui échapper dès que l’on commencerait à compter les votes par correspondance, majoritairement démocrates. Les républicains ont enclenché plusieurs contestations judiciaires, pour réfuter la victoire de Biden dans ces États clés. De plus, la rhétorique incendiaire du président va nuire à l’acceptation du résultat de l’élection par ses partisans et par les milices d’extrême droite (comme les Proud Boys, à qui Trump a demandé, lors du premier débat présidentiel, de rester sur le qui-vive).

Si Biden a gagné le vote populaire et le collège électoral, le « trumpisme » a démontré sa force et sa pérennité, avec plus de 70 millions d’électeurs (environ 48 % des votes). Biden fera ainsi face à une société profondément divisée et, probablement, à un Sénat sous contrôle républicain. Et, comme Franklin Roosevelt en 1935, il aura devant lui une Cour suprême réactionnaire et devra, peut-être, élargir le banc des juges pour y nommer des progressistes.

Thomas Mann et Norman Ornstein, It’s Even Worse Than It Looks: How the American Constitutional System Collided with the New Politics of Extremism, New York, Basic Books, 2016.

Les gazouillis de Trump sur Twitter sont d’ailleurs influencés par Fox News. Voir Matthew Gertz, « I’ve Studied the Trump-Fox Feedback Loop for Months. It’s Crazier Than You Think », [en ligne], https://www.politico.com/magazine/story/2018/01/05/trump-media-feedback-….

Par exemple, pour QAnon, les élites libérales contrôlant l’État profond seraient des pédophiles sataniques que seul Trump pourrait arrêter. Voir Adrienne LaFrance, « The Prophecies of Q », [en ligne], https://www.theatlantic.com/magazine/archive/2020/06/qanon-nothing-can-s…

R. Buettner, S. Craig et M. McIntire, « The President’s Taxes », [en ligne], https://www.nytimes.com/2020/09/29/podcasts/the-daily/donald-trump-taxes…?