Le combat pour un salaire minimum à 15 $ au Québec -Partie 1 : la nécessité d’un minimum substantiel

Le combat pour un salaire minimum à 15 $ au Québec -Partie 1 : la nécessité d’un minimum substantiel

La campagne au Québec pour une hausse du salaire minimum à 15 dollars l’heure est à la croisée des chemins. De prime abord, elle tend à s’inscrire dans un rapport de force favorable. Les grandes centrales syndicales de la belle province, tout comme celles d’ailleurs au Canada, mènent une lutte de longue haleine, méthodique, pour l’opinion publique.

Sans avoir eu besoin d’user de grands actes de perturbation économique de la part des masses sous-salariées, elles ont recouru à des actes symboliques et à un discours fédérateur suffisamment convaincants pour imposer l’enjeu du salaire minimum dans l’espace public et même dans l’agenda des politiques publiques de certains gouvernements. L’Ontario, sous la gouverne  de Kathleen Wynne, a fait passer le salaire minimum à 14 dollars et compte l’augmenter à 15 d’ici janvier 2019, si bien sûr l’administration Ford nouvellement élue le permet. Les néodémocrates de l’Alberta s’apprêtent à faire de même (1), et le salaire y est pour l’instant à 13,60 $ (2). Dans le cas du Québec, l’adoption du salaire minimum à 15 dollars dépasse désormais les promesses électorales de Québec Solidaire et fait maintenant parti des objectifs du Parti Québécois (3). L’augmentation modeste à 12 dollars, décidée par le PLQ (4), reste insuffisante pour freiner la pression.

D’un autre côté, cet allant est très fragile. Le Québec reste étanche face à ces revendications. Si un certain rapport de force syndical semble s’installer, il en est tout autre en ce qui concerne le discours public québécois concernant cette possible augmentation. Les opposant·e·s à cette mesure sont fort volubiles. Pour l’instant, leur argumentaire impose le respect. Il affirme qu’une augmentation abusive – 15 dollars l’heure étant ici jugé abusif – aurait pour conséquence de nuire aux travailleurs et travailleuses autant qu’à l’économie québécoise en termes d’efficacité. Ainsi donc, une telle augmentation du salaire minimum mènerait à concrétiser, pour les moins fortuné·e·s, le contraire des nobles intentions qui justifient cette mesure. Ce qui fait la force de cette position, c’est qu’elle met le doigt sur une certaine réalité de l’économie capitaliste. Le salaire minimum constitue une mesure qui entrave la libre circulation des marchandises du fait qu’il impose une augmentation des coûts de production des entreprises qui investissent leur capital. Tant et aussi longtemps que celles et ceux qui luttent pour une augmentation substantielle du salaire minimum nieront ce constat et, qu’à la place de se le réapproprier dans le discours, le caricatureront comme une lubie du patronat et du monde des affaires, il ne sera pas possible de rassurer une masse critique de travailleurs et travailleuses face à des enjeux matériels bien réels et, par le fait même, ces dernières et derniers pourraient ne pas être convaincu·e·s du bien-fondé d’une hausse du salaire minimum à 15 dollars. Dans une société du spectacle comme la nôtre, le discours médiatique jugé majoritaire prime trop souvent sur l’intérêt public. Une lutte sociale ne peut se résoudre sans conquête de ce discours. Cette constatation est d’autant plus vraie que le prochain gouvernement risque d’être incarné par la droite économique, que ce soit avec le PLQ ou la CAQ. Dans ces conditions, l’augmentation substantielle du salaire minimum, si elle doit être, ne sera pas le fruit d’une mise à l’agenda par le parti au pouvoir, mais bien le résultat d’une lutte populaire, unie sous un même discours cohérent, faisant pression sur le gouvernement, jusqu’à ce qu’il cède. Et si cette lutte ne s’inscrit pas dans un message qui saura répondre adéquatement aux objections actuelles, elle pourrait malheureusement échouer.

Des raisons d’un salaire minimum substantiel

Les défenseurs et défenderesses d’un certain libéralisme économique ont habituellement le derme très sensible lorsqu’une mesure politique vient modifier les relations économiques entre producteurs et productrices, détenteurs et détentrices de capitaux et consommateurs et consommatrices. C’est d’autant vrai lorsqu’il s’agit de toucher au salaire minimum. Selon une perspective libérale de l’économie, l’intervention des pouvoirs publics dans le marché, si elle n’est pas qu’épisodique et strictement balisée par les règles de ce même marché, a des effets dévastateurs sur l’allocation des ressources en économie capitaliste. Cette intervention de l’État vient altérer le mécanisme de transmission de l’information concernant la rareté et l’accessibilité des ressources qu’est le prix du marché – seul dispositif qui permette aux acteurs économiques imparfaits de comprendre, du moins minimalement, les aléas d’une économie infiniment complexe. Le système de prix équivaut à la mise en commun des informations partielles que chaque acteur détient. Avec en tête ce type de regard économique, l’intervention publique de grande ampleur équivaut à un acte de commandement, en l’occurrence celui de l’État, qui se base sur l’information imparfaite d’un seul pôle de la société, celui de l’arène politique par laquelle l’État prend acte de sa gouverne. De ce problème d’accès à l’information de la part de l’État, joint à une déstabilisation du système de prix, s’ensuit une réduction de l’efficacité économique, en ce sens que des acteurs économiques se trouvent désavantagés par rapport à la situation qui prévalait avant l’intervention publique. Deux scénarios s’offrent alors à l’État : soit il recule, ce qui constitue une dépense de ressources inutile et un grand désaveu quant à sa capacité à s’imposer comme acteur économique; soit il accroît le contrôle qu’il peut exercer sur l’économie pour rectifier les problèmes qui s’imposent, ce qui fait glisser l’État dans une spirale autoritaire, une accumulation de problèmes générant toujours plus de problèmes.  Il s’agit là d’un discours néolibéral commun (5). C’est souvent à partir de cette vision du monde que la droite économique s’insurge lorsqu’elle est face à des mesures gouvernementales qu’elle juge « abusives », comme c’est le cas pour l’augmentation substantielle du salaire minimum.

Dresser ce portrait ne vise pas à définir un état de fait. Bien que ce regard ait le mérite de mettre le doigt sur certaines configurations de l’économie de marché capitaliste, elle se base sur un argumentaire fallacieux de la pente glissante de l’action publique vers l’inefficacité ou l’autoritarisme, pente qui, trop souvent, ne se vérifie pas sur le plan empirique. L’existence d’États-providence forts, que justement les néolibéraux tentent d’escamoter, à elle seule, met à mal l’idéologie dominante (6). L’intérêt pour ce regard économiciste se trouve plutôt dans le fait qu’il nous permet de comprendre l’état d’esprit des tenant·e·s du néolibéralisme, et par quelle façon cette posture permet de s’opposer à une augmentation importante du salaire minimum. Cependant, puisque le marché pur n’est qu’une abstraction, voir une utopie, les défenseurs et défenderesses de ce dernier, dans la pratique, n’excluent pas totalement l’intervention étatique. L’État joue le rôle de maintien de l’ordre et d’arbitre, et est légitimé à intervenir économiquement dans un nombre restreint de cas. Même pour les néolibéraux les plus durs, « (…) il n’y a pas moyen [, pour reprendre les propos du grand économiste néolibéral Milton Friedman,] d’éviter la nécessité d’un certain degré de paternalisme (7) ». À l’heure actuelle, où l’on tend à restreindre l’ampleur du rôle économique de l’État social, ce «paternalisme» public se doit, dans ces conditions, d’avoir de solides justifications, de faire la démonstration que le marché n’arrive pas à satisfaire certains besoins, ce qui justifie l’intervention gouvernementale. Autre condition fondamentale : l’intervention doit être compatible avec le marché. Voir le problème de l’action publique en ces termes nous permet d’intérioriser plus facilement la façon dont s’articule intellectuellement l’hostilité usuelle des élites politico-économiques actuelles à l’encontre d’interventions publiques comme la forte légifération sur le salaire minimum.

Qu’en est-t-il donc de la hausse de notre salaire minimum? Est-il avisé que l’État interfère sur le prix minimum de la main d’œuvre en l’augmentant à 15 dollars l’heure? Relativement à la satisfaction ou non d’un bien-être social minimal – les économistes parlent de « surplus social » –, une configuration de la production et des capitaux qui permet, dans les conditions économiques actuelles, un salaire de l’heure à 12 $, comme c’est le cas actuellement, ne permet pas de subvenir adéquatement aux besoins vitaux d’une masse considérable de travailleurs et travailleuses. Au Québec, c’est environ 450 000 personnes qui travaillent au salaire minimum (8). Aux vues de la place à prendre dans la société compétitive et consumériste qu’est la nôtre, la somme de 12 $ l’heure, même si elle constitue un progrès par rapport au précédent 11,25 $, reste dérisoire. Pour évaluer le niveau de pauvreté selon le revenu, Statistique Canada et l’Institut de la statistique du Québec emploient la mesure du seuil de faible revenu (SFR). Le seuil se définit relativement au salaire moyen comme point de référence. Il est établi qu’un individu ou ménage dépensant 20% de son revenu de plus que la moyenne pour ses besoins de subsistance de base est en situation de précarité, qu’il subit de la misère économique (9). Imaginons maintenant le meilleur scénario (ou le pire, selon la perspective) pour un individu gagnant 12 $ de l’heure : chaque semaine, durant une année, cet individu travaille 40 heures et ce, en ayant seulement droit comme congé à ses journées fériées payées (10). Cette personne se trouve alors avec un salaire annuel brut de plus ou moins 23 040 $. Or, selon les données de 2015, tout citoyen canadien ayant un salaire brut en deçà de 22 505 $ vit sous le SFR (11). En maintenant les bas·se·s salarié·e·s à un tel salaire annuel brut, nous acceptons collectivement qu’une masse critique de québécois et québécoises aient un niveau de vie se confondant avec un tel seuil. Cette donnée est d’autant plus affligeante lorsqu’on la met en relation avec la mesure qui permet de cerner le coût moyen annuel de la consommation de biens et services pour satisfaire une subsistance minimale, ce qu’on appelle la mesure du panier de consommation (MPC). En 2015, la MPC oscillait entre 16 854 $ et 17 275 $ pour une personne seule (12). Une fois le panier de consommation considéré, il reste peu de place à la satisfaction d’autre chose que des besoins élémentaires, nettement insuffisants pour une vie contemporaine digne.

À ces mesures doit s’ajouter un autre indice : celui du salaire viable, développé par l’Institut en recherches socio-économiques (IRIS), c’est-à-dire le « salaire horaire qui permettrait à un·e salarié·e à temps complet de non seulement couvrir ses besoins de base, mais [de] se doter d’une marge de manœuvre pour sortir de la pauvreté (13) ». Pour une personne seule habitant Montréal ou Québec, le salaire viable oscille autour du 25 000 $ annuel, ce qui nous éloigne de l’actuel salaire minimum, trop bas (14). Rappelons-nous que nous nous basons ici sur un scénario idéal où 40 heures de la semaine sont comblées par le travail salarié. Bon nombre d’emplois dépassent à peine le 30 heures semaine, ce qui pousse à la baisse les données évoquées. À 35 heures semaines, l’IRIS employant ce taux horaire pour établir son seuil de salaire viable (tout comme l’Institut de Statistique du Québec, d’ailleurs), le salaire viable équivaut à environ 15 $ l’heure dans la plupart des cas.  Ces statistiques nous donnent une bonne idée de ce que trop de québécois et québécoises sous-payé·e·s subissent, soit du surtravail qu’elles et ils doivent endurer pour espérer mieux, soit du manque. Trop occupé·e·s à survivre pour se permettre de vivre.

Ces conditions dans lesquelles le marché laisse les québécois et québécoises du bas de l’échelle salariale justifient une hausse substantielle du salaire minimum. Ce constat n’est bien sûr valide que si l’on suppose qu’il soit souhaitable que notre société soit organisée selon les principes d’un humanisme élémentaire. Il s’agit ici d’affirmer qu’un être humain est en droit de vivre une existence digne, et que cette dignité n’est possible que si ses besoins de base sont satisfaits, l’accès à une gamme de biens premiers étant nécessaire (15). Il est évidement possible de se doter d’une autre vision du monde justifiant une telle situation, qui, par exemple, impose une inégalité naturelle, une méritocratie dure ou le primat de l’efficacité économique sur l’humain. Il faudrait alors relever le défi de nous expliquer en quoi ce genre de société est désirable.

Dans une perspective humaniste donc, un marché qui maintient des salaires aussi bas, selon le seuil minimal actuel, est inacceptable. Au regard de cette perspective, l’État intervient principalement parce que le travail que les travailleurs et travailleuses vendent à leur patrons n’est pas une marchandise comme une autre. Le travail n’est pas qu’un objet détaché qu’un·e dirigeant·e d’entreprise s’offre candidement, selon les lois du marché, au plus vil prix. Il constitue la vie elle-même pour nous tous. Il est notre rapport quotidien au monde. Chaque fois que le prix de la main d’œuvre est abaissé ou maintenu dans des conditions économiques difficiles, comme dans le cas qui nous intéresse, c’est une attaque sur les conditions de vie elles-mêmes de cette main d’œuvre qui se concrétise. Affirmer une telle chose, c’est faire le constat, comme Marx, que « le salaire n’est […] que le nom spécifique donné au prix du travail, au prix de cette marchandise particulière dont l’unique réservoir est la chair et le sang de l’homme [et de la femme] (16) ».

Contre les excès de la marchandise-travail, un seuil salarial de base qualitativement satisfaisant s’impose, d’autant plus que nous vivons dans une société d’abondance qui nous permet d’assumer un seuil relativement élevé et qui nous conditionne toutes et tous à l’atteinte de hauts standards de vie comme constitutive du bonheur. Que certain·e·s commentateurs et commentatrices de l’actualité économique nient cette réalité et qu’elles et ils se contentent d’une interprétation forte de ce qu’est la pauvreté, comme s’il fallait nécessairement être sur le point de mourir de faim ou de n’avoir littéralement aucun loisir pour être pauvre – pensons à l’économiste Vincent Geloso qui, récemment, tentait de nous convaincre que les pauvres selon le Seuil de faible revenu n’étaient au fond pas vraiment « pauvres » (17) –, tout cela ne change rien à l’affaire. La pauvreté est toujours relative (18). Et dans le contexte québécois, relativement à la façon dont s’y évalue le bien-être et la viabilité économique, les gens vivant sous ce seuil sont précaires. C’est cette précarité que la hausse du salaire minimum vise à éliminer.

Justifier qu’un seuil salarial substantiel s’affirme en bonne et due forme n’est qu’une facette du problème qui se pose pour l’instant dans l’espace médiatique québécois. Contrairement à nos voisins du sud, il n’existe ici pratiquement pas d’économiste niant la nécessité d’un salaire minimum qui soit actuellement pris au sérieux au sein de notre discours public. Le débat autour du salaire minimum se porte surtout sur le seuil à adopter, et lorsque le débat est orienté selon cette perspective, ce sont des considérations d’ordre pragmatique qui prennent le pas sur les principes. À la vue du combat pour le discours, c’est ici qu’un blocage prend forme pour la campagne en faveur du salaire minimum à 15 dollars. Ses opposant·e·s réussissent pour le moment à faire la « démonstration » d’une incompatibilité entre un tel seuil (15 $) et la façon dont l’économie québécoise est configurée, que les grands principes ne valent rien s’ils ne peuvent pas être convenablement confrontés aux pratiques économiques d’usage. Si cet aspect du problème – non dépourvu d’une certaine réalité économique – n’est pas abordé de plein fouet, et que ceux et celles qui luttent pour l’augmentation salariale font l’erreur de se draper d’une vertu de principes qui les empêchent de confronter la droite sur ses propres arguments, tous ces gens opposés à une telle augmentation qui tentent de nous amadouer par la peur gagneront le monopole du discours sur des enjeux économiques concrets qu’expérimente une foule d’acteurs économiques du marché du travail québécois. Dans ces conditions, difficile d’imaginer comment rendre possible la conquête du salaire minimum à 15 dollars. Au-delà de la défense d’un humanisme élémentaire qui suppose une allocation de ressources minimale (ici sous la forme de salaire), c’est la question économique qui doit être confrontée à bras le corps.

C’est cette deuxième facette du problème d’un salaire minimum à 15 dollars qui sera traitée dans l’article qui fait suite au présent texte : Voir, dans L’Esprit libre« Le combat pour un salaire minimum à 15 dollars au Québec – Partie 2 : le seuil minimum à l’assaut du marché.»

(1) La Presse canadienne. 3 janvier 2018. « La hausse du salaire minimum éliminera 60 000 emplois, croit la Banque du Canada ». Le Soleil.

(2) Radio-Canada. 1er octobre 2017. « Le salaire minimum atteint 13,60 $ l’heure en Alberta ». Radio-Canada.

(3) Marie-Renée Grondin. 19 mai 2016. « Le PQ appuie finalement la hausse du salaire minimum à 15 $ ». Le Journal de Québec.

(4) Radio-Canada. 1er mai 2018. « Le salaire minimum passe à 12$ l’heure au Québec ». Radio-Canada

(5) C’est essentiellement la position de l’un des pionniers du néolibéralisme, Friedrich Hayek. En guise d’introduction, voir son essai critique sur la planification économique : Friedrich A. Hayek. La route de la servitude. France : Les Presses universitaires de France, 2014.

(6) La littérature sur le phénomène institutionnel d’État-providence, et sur sa fonction non capitaliste, est abondante. Les travaux du politologue Gosta Esping‑Andersen constituent une bonne piste : Gosta Esping‑Andersen. The Three Worlds of Welfare Capitalism. Princeton : Princeton University Press, 1998.

(7) Milton Friedman. Capitalisme et liberté. France : Flammarion, 2010.

(8) Québec. Marc-André Demers. « Plus de 450 000 Québécois et Québécoises sont rémunérés au salaire minimum… ou presque ». Québec : Institut de la Statistique du Québec, 2015.

(9) Pour simplifier l’exposé, nous prendrons ici pour acquis que nous sommes face au salaire avant impôt d’un individu seul. Le SFR après impôt constitue une mesure plus fine. Il nécessite toutefois de multiples considérations relatives au retour d’impôt ou non qui feraient nettement déborder le texte de son objet et, surtout, de son format. Pour une explication introductive des mesures de calcul du seuil de pauvreté, consulter : https://www.statcan.gc.ca/pub/75f0002m/2009002/s2-fra.htm, repéré le 23 mai 2018.

(10) Bien évidemment, le scénario se dévoile sous un jour plus charitable si l’on considère les vacances obligatoirement payées par l’employeur relativement à l’ancienneté cumulée. Malgré ces nuances, le constat sur les conditions de vie des plus bas salarié-e-s ne s’en trouve toutefois pas radicalement transformé.

(11) Institut de la Statistique du Québec. 2017. Seuil du faible revenu, MFR-seuils avant impôt, selon la taille du ménage, Québec, 2012-2015. Repéré à  http://www.stat.gouv.qc.ca/statistiques/conditions-vie-societe/revenu/fa…

(12) Institut de la Statistique du Québec. 2017. Seuils du faible revenu, MPC, selon le type de collectivité rurale ou urbaine et la taille de l’unité familiale, Québec, 2012-2015. Repéré à http://www.stat.gouv.qc.ca/statistiques/conditions-vie-societe/revenu/fa…

(13) Philippe Hurteau & Minh Nguyen. « Les conditions d’un salaire viable au Québec en 2017 : Calculs pour Montréal, Québec, Trois-Rivières, Saguenay, Sept-Îles, Gatineau et Sherbrooke ». Institut de recherche et d’information socio-économiques (IRIS), 2017, p.1

(14) Ibid., p.4

(15) L’expression « bien premier » est du philosophe John Rawls. Le terme « humanisme » est ici employé à titre générique. Rawls emploie le terme, plus spécifique, d’« égalité démocratique » pour désigner une société bien ordonnée, selon les principes d’une justice comme équité; système idéal qui, en pratique, se rapproche de ce que, dans le langage commun, nous nommons «social-démocratie». Voir John Rawls. Théorie de la justice. France : Points.

(16) Karl Marx. Travail salarié et capital. Pékin : Éditions en langues étrangères, 1996, p.2

(17) Vincent Geloso. 30 octobre 2016. «Quelle ligne de pauvreté?». Le Journal de Montréal.

(18) Nous voyons ici toute la pertinence du Seuil de faible revenu développé par l’IRIS. 

Crédit photo: The All-Nite Images

Honorer la figure du premier ministre canadien John A. Macdonald : une volonté désormais problématique

Par Étienne de Sève

La figure de l’ancien premier ministre canadien John A. Macdonald fait plus que jamais l’objet de controverses. Les statues à l’effigie de Macdonald sont aujourd’hui vandalisées un peu partout au pays. Pourtant, les politiciens canadiens défendent vivement l’héritage de ce « père » de la Confédération. Les actions politiques controversées de John A. Macdonald soulèvent des interrogations sur la nécessité de retirer les monuments en son honneur au sein des espaces publics.

Dans la nuit du 12 novembre 2017, la statue en bronze de l’ancien premier ministre canadien John Alexander Macdonald (1815-1891), située sur la place du Canada à Montréal, est aspergée de peinture rouge. Cet acte de vandalisme s’est produit quelques heures avant une manifestation antiraciste. Un groupe anonyme revendique alors le geste en affirmant que cette figure prédominante de l’histoire politique canadienne représente un « symbole du colonialisme, du racisme et de la suprématie blanche »[1]. Comme le mentionne Nicholas Clyde Griffith, un agent de sécurité de la place du Canada, ce n’est pas la première fois qu’on perpétue des actes criminels contre cette sculpture datant de 1895[2]. Les employés savaient d’ailleurs exactement quel produit appliquer sur l’œuvre afin de mieux en retirer la peinture. Certaines attaques de vandales ont cependant été plus violentes que d’autres par le passé. L’historien et journaliste Jean-François Nadeau rappelle que cette statue a par exemple été décapitée en 1992 lors de l’anniversaire de la pendaison de Louis Riel (1844-1885)[3]. Habituée des gestes répréhensibles, cette œuvre d’art représentant John A. Macdonald vêtu de l’habit du conseil impérial, est particulièrement mise en valeur par son cadre architectural. En effet, Montréal possède ici la statue la plus imposante et la plus élaborée de toutes les sculptures qui représentent cet ancien premier ministre conservateur dans les lieux publics canadiens.

En janvier 2013, une autre statue du célèbre homme d’État, située à Kingston en Ontario, avait également été souillée avec de la peinture rouge. On y a retrouvé, peints en blanc sur le socle, les mots « Ceci est une terre volée », « meurtrier » et « colonialiste »[4]. L’ancien ministre conservateur des Affaires étrangères, John Baird, s’était alors empressé de condamner ces gestes violents, et il avait ajouté que « tous les Canadiens peuvent être fiers de l’héritage de Sir John A. »[5]. Loin d’être renié, l’héritage de John A. Macdonald est honoré tous les ans par le gouvernement canadien au 11 janvier, et ce, depuis 2002. En 2016, la ministre libérale du Patrimoine canadien, Mélanie Joly, avait pour sa part incité les Canadiens à en apprendre davantage sur la vie de cet homme qui, selon elle, « valorisait la diversité, la démocratie et la liberté »[6]. Il n’en demeure pas moins que les attaques répétées contre la figure de cet ancien premier ministre, et la défense soutenue de certains politiciens à l’égard de la mémoire de cet homme d’État, suscite aujourd’hui des discussions.

Bien que les statues d’hommes politiques soient toujours susceptibles d’être la cible de vandalisme, les attaques perpétrées contre les œuvres d’art publiques représentant John A. Macdonald sont plus virulentes depuis un certain temps[7]. L’héritage de « Sir John A. » – comme on l’appelle affectueusement au Canada-anglais – est de plus en plus ouvertement critiqué dans les médias. Les célèbres quotidiens américains The Washington Post et The New York Times ont d’ailleurs consacré des articles au sujet de la « controverse John A. Macdonald »[8]. En août 2017, la Fédération des enseignants de l’élémentaire de l’Ontario (FEEO) en venait à recommander aux conseils scolaires de rebaptiser les écoles portant le nom de John A. Macdonald puisque ce dernier aurait contribué, selon elle, au « génocide des peuples autochtones »[9]. Lorsqu’on examine au peigne fin l’héritage de l’homme d’État, on est en droit de se questionner sur la pertinence d’honorer sa mémoire. Certains faits et gestes de l’ancien premier ministre suscitent la controverse et vont à l’encontre de valeurs et d’idéaux démocratiques défendus aujourd’hui au pays. Plusieurs intervenants se demandent si les politiciens canadiens cesseront un jour de glorifier les actions de « Sir John A. », qui fait les manchettes pour de mauvaises raisons.

John A. Macdonald était soucieux d’une « efficacité politique » dans le but d’arriver à ses fins. Loin de prôner une cohérence doctrinale dans ses prises de positions, il puisait ses idées à différentes sources. Cette réalité entraine d’ailleurs des débats chez plusieurs historiens spécialistes de John A. Macdonald, qui n’arrivent pas à s’entendre sur la nature de sa pensée[10]. À l’heure où le gouvernement canadien invite les citoyens à s’inspirer de l’héritage de « Sir John A. », une évaluation de son legs politique s’impose.

John A. Macdonald : un politicien canadien controversé

John A. Macdonald a une feuille de route impressionnante au Parlement canadien pour y avoir siégé en tout 47 années[11], dont 19 à titre de premier ministre[12]. Son nom est notamment associé à la construction du chemin de fer transcontinental du Canadien Pacifique ainsi qu’à la gestion de la rébellion du Nord-Ouest (1885) lors de laquelle les Métis se sont dressés contre le gouvernement canadien. Il a été au cœur des discussions visant l’adoption de l’Acte de l’Amérique du Nord britannique de 1867 et la mise en place du régime fédératif. Ce « père de la Confédération » occupa le tout premier poste de premier ministre du Canada, ce qui lui confère une notoriété symbolique. Si Macdonald a une importance historique indéniable, le portrait que l’on brosse de sa personnalité est généralement peu reluisant au Québec.

L’anthropologue Serge Bouchard, récipiendaire du prix littéraire du Gouverneur général en 2017 pour son essai intitulé Les yeux tristes de mon camion (2016), le décrit en des termes bien peu flatteurs : « S’il existe un personnage indigne dans l’histoire du Canada, c’est bien cet avocat corrompu, ce politicien raciste qui fut la honte de ses contemporains, un homme sans compassion et sans principes, un voyou en cravate qui eût été sanctionné en des temps moins laxistes »[13]. On rapporte souvent ses problèmes de comportement, et plus spécifiquement ceux reliés à son alcoolisme. Bien que les problèmes d’alcool fussent plus répandus à l’époque, l’historien Frédéric Boily affirme que les frasques du politicien étaient bien connues de ses contemporains. Macdonald traine une réputation pour son « légendaire goût immodéré pour la boisson »[14]. Son amour de la dive bouteille se percevait lors de certains de ses discours, qui apparaissaient plus laborieux. Selon le politologue Jean-François Caron, c’est aussi l’alcool qui est mis en cause pour expliquer la propagation du feu dans la chambre d’hôtel de Macdonald à Londres en 1866, alors que la délégation canadienne parachevait l’Acte de l’Amérique du Nord britannique avec les autorités coloniales[15]. L’alcoolisme de Macdonald lui occasionnait aussi des comportements agressifs. Doté d’un tempérament bouillant, Macdonald avait tendance à en venir aux coups avec ses adversaires politiques. En février 1849, alors qu’il siégeait à titre de député de Kingston, il réclama un duel en plein Parlement – alors situé à Montréal – à la suite d’échanges acrimonieux avec le solliciteur William Hume Blake (1809-1870)[16]. La défense de ses idées était parfois liée à une forme de violence physique.

Le « père » d’une Confédération canadienne plus centralisatrice

John A. Macdonald a néanmoins laissé une empreinte indélébile lors de la création de la Confédération canadienne. S’il est souvent associé à la création du régime fédéral de 1867, Macdonald n’en était pourtant pas un fervent partisan. Cet avocat de formation s’avérait beaucoup plus « centralisateur » que ses homologues lors des conférences préparatoires à la mise en place du nouveau régime fédéral. En 1864, il affirmait : « Nous devrions avoir un gouvernement fort et stable sous lequel nos libertés constitutionnelles seraient assurés, contrairement à une démocratie, et qui serait à même de protéger la minorité grâce à un gouvernement central puissant »[17]. Macdonald avait notamment manœuvré auprès des autorités britanniques de façon à changer les résolutions prises à la Conférence de Québec (1864), qui étaient pour leur part moins centralisatrices en regard du pouvoir fédéral. Le jeu de coulisse de Macdonald aurait notamment eu un impact sur le pouvoir résiduaire, qui vise à déterminer les futurs champs de compétence du gouvernement fédéral, pour mieux favoriser la construction d’un régime où le gouvernement central serait plus puissant. Adversaire d’une décentralisation étatique semblable à la démocratie américaine, Macdonald avait par ailleurs souligné que les États américains avaient « trop de droits » et que cela entrainait l’état de guerre civile qui faisait rage aux États-Unis dans les années 1860[18]. John A. Macdonald voyait donc d’un bien mauvais œil la division du pouvoir politique et il éprouvait une aversion pour le système démocratique.

Une vision « restrictive » de la démocratie

Fortement opposé au suffrage universel, John A. Macdonald craignait une forme d’oppression des pauvres contre les riches : « Nous devons protéger l’intérêt des minorités, et les riches sont toujours moins nombreux que les pauvres »[19]. Alors que Macdonald n’était pas favorable à la mise en place du droit de vote pour toutes les catégories sociales, l’instauration du suffrage universel gagnait du terrain dans la deuxième moitié du XIXe siècle en Europe. En 1848, malgré une résistance à la mise en place d’un processus démocratique plus égalitaire[20], la France avait été l’un des premiers pays à accorder le droit de vote à tous les hommes en âge « viril »[21]. En Angleterre, c’est le Reform Act de 1867 qui a élargi considérablement l’électorat pour l’étendre à quelque 2 millions de personnes. John A. Macdonald, qui ne pouvait concevoir qu’un individu arborant l’étiquette de conservateur sur le plan politique soit « favorable au suffrage universel », était pour sa part partisan d’une éligibilité démocratique « restreinte » où seuls les propriétaires auraient le droit de vote[22]. Après une volte-face, Macdonald avait néanmoins donné un avis favorable, lors d’un débat le 27 avril 1885, à l’instauration du droit de vote des femmes qui possédaient une propriété. Macdonald avait même parlé du rôle de leader que pouvait jouer le Canada sur la question de « l’émancipation complète » des femmes[23]. Qu’il ait été sincère ou simplement opportuniste et rusé lorsqu’il tenait de pareil propos sur le suffrage féminin, le conservateur Macdonald craignait une tyrannie des masses par l’établissement d’un régime politique trop démocratique.

Homme conservateur de son temps, Macdonald voyait le pouvoir du peuple comme une menace potentielle à la stabilité politique. Ses commentaires relatifs à une « démocratie incontrôlable » (unbridled democracy) s’inscrivent dans une vieille tradition qui perçoit la démocratie comme un synonyme de sédition[24]. Au XVIIIe siècle, le philosophe Voltaire redoutait par exemple « l’anarchie républicaine » ainsi que la tyrannie de la majorité. Ce dernier prônait le maintien d’une élite à la tête d’un État monarchique puissant[25]. Selon Voltaire, la monarchie absolue de la France répondait parfaitement à cette dernière nécessité comme mode de gouvernement. Monarchiste convaincu, Macdonald voyait quant à lui dans le régime parlementaire britannique un système politique plus tempéré qui permettait d’éviter, d’une part, les abus d’un maître absolu à la tête de l’État et, d’autre part, les débordements populaires d’une démocratie. « Sir John A. » réclamait ainsi la mise en place d’un système politique canadien prenant pour modèle celui de l’Angleterre, où les droits des minorités étaient selon lui mieux protégés qu’ailleurs[26]. Selon la politologue Janet Azjenstat, Macdonald ne faisait cependant pas référence à la protection des minorités religieuses ou ethniques lorsqu’il tint ces paroles, mais bien à la classe dirigeante qui rassemblait les politiciens canadiens de toutes allégeances[27].

La vision de Macdonald des institutions démocratiques nous apparait évidemment dépassée en 2018. Les politiciens canadiens n’osent plus tenir ouvertement ce genre de discours « alarmant » à propos de la démocratie actuelle. À preuve, le gouvernement libéral de Justin Trudeau promettait de s’engager dans une réforme du mode de scrutin lors des élections générales de 2015. Les libéraux voulaient faire en sorte que « l’élection de 2015 soit la dernière élection fédérale organisée selon un scrutin uninominal à un tour »[28]. Même si elle ne s’est pas concrétisée, cette promesse témoigne du fait qu’à notre époque, la volonté d’accorder davantage de pouvoir démocratique aux citoyens par le moyen d’un vote à l’échelle canadienne gagne en popularité. N’en déplaise à la ministre Joly, il est difficile de raccorder cette volonté politique à la vision de la démocratie plus restrictive que préconisait John A. Macdonald en son temps.

Un « premier premier ministre » canadien raciste

Les discours portant sur la nature des races qui ont été prononcés par l’ancien premier ministre du Canada paraissent également surprenants au XXIe siècle. Certaines politiques du gouvernement Macdonald témoignent d’une peur réelle des étrangers. Les décisions des Conservateurs prisent à l’égard de la « race chinoise ou mongole » sont révélatrices. En 1885, le gouvernement Macdonald imposa une taxe d’entrée de 50 $ aux Chinois, une somme considérable à l’époque. En effet, dans les années 1870, le salaire d’un journalier habitant le quartier Saint-Anne, à Montréal, était d’environ 1 $ par jour. Selon l’historien Martin Petitclair, il fallait compter entre 275 $ et 300 $ par année pour les stricts besoins essentiels (combustible, loyer, vêtements et nourriture) d’une famille avec trois enfants et la majorité des ouvriers vivaient dans la précarité[29]. En plus d’exiger un effort économique considérable aux Chinois à leur entrée au Canada, Macdonald leur retira aussi le droit de vote. Néanmoins, plus de 17 000 d’entre eux étaient présents en Colombie-Britannique afin de construire le chemin de fer du Canadien Pacifique. Plusieurs de ces travailleurs périssaient dans des accidents liés aux différents feux, désastres, glissements de terrain ou explosions, sans oublier que les conditions de vie des ouvriers sur le terrain se trouvaient particulièrement médiocres[30].

La peur des Asiatiques était répandue et la population canadienne redoutait une invasion d’une plus grande ampleur. Ces Chinois menaçaient, selon Macdonald, le caractère « aryen de l’Amérique britannique » et le gouvernement devait prévenir la « destruction » du Canada[31]. Selon l’historien Timothy J. Stanley, « Sir John A. » appréhendait les contrecoups politiques pervers d’une prise du pouvoir gouvernemental par les Chinois en Colombie-Britannique. En effet, ces derniers pouvaient entraîner des mœurs politiques « immorales », « excentriques » et des « principes asiatiques » douteux dans le gouvernement[32]. Selon Macdonald, il ne fallait pas se mêler à eux.

L’ancien premier ministre canadien craignait le croisement des races aryenne et asiatique et il soutenait, à titre de comparaison, que les espèces des chiens et des renards ne pouvaient se reproduire entre elles dans l’espoir d’un succès racial. Ces paroles de Macdonald nous rappellent que de nombreuses théories dites scientifiques foisonnaient dans la seconde moitié du XIXe siècle. Celles-ci comptaient améliorer les sociétés et la race humaine. Alors que plusieurs écrits de l’Ancien Régime élaboraient des systèmes de « hiérarchisation des races » en dissertant plutôt sur les attributs culturels et les caractères moraux des peuples[33], le XIXe siècle devenait un terrain fertile pour des « classements raciaux » où les discours prenaient leur point d’appui sur la science. Par exemple, le darwinisme social, élaboré par Herbert Spencer (1820-1903), défendait l’idée que la lutte pour la vie « affecte, à l’intérieur de l’espèce humaine, les différents groupes sociaux qui la composent (familiaux, ethniques, étatiques) de telle sorte que des hiérarchies se créent, qui sont le résultat d’une sélection sociale qui permet aux meilleurs de l’emporter »[34]. Ainsi, certains scientifiques reprenaient les théories de Charles Darwin (1809-1882) dans De l’origine des espèces (1859) et prétendaient que l’espèce humaine était soumise à la sélection naturelle à l’instar des animaux. La théorie du darwinisme social se popularisait dans la seconde moitié du XIXe siècle et on a peine à imaginer son importance aujourd’hui[35].

L’eugénisme s’était quant à lui développé à la suite des travaux sur l’hérédité de Francis Galton (1822-1911), le cousin de Charles Darwin. L’eugénisme de Galton prônait un programme de sélection naturelle artificielle dans le but d’en arriver à une race humaine supérieure par le contrôle des mariages[36]. Comme le souligne l’historien Carl Bouchard, différents pays ont été influencés par les théories eugénistes et certains cherchaient à court-circuiter la sélection naturelle[37]. On tâchait alors d’éliminer les mauvais gènes, une volonté qui mena malheureusement à des dérapages. Plusieurs États produisaient des « politiques négatives », dont le Canada. On peut penser, selon Bouchard, aux décisions concernant les restrictions de l’immigration ou des politiques de ségrégation qui comptaient éliminer les gènes des « races inférieures » en les prévenant de se mêler à ceux des « races supérieures ».

Même s’il n’a pas élaboré un système précis de hiérarchie des races, John A. Macdonald, à l’instar de plusieurs de ses contemporains, était sensible à ce type de discours où les mélanges raciaux pouvaient influer sur le devenir de la société. Selon Stanley, ces mots de Macdonald dirigé contre les Chinois demeuraient cependant très radicaux dans le contexte parlementaire de l’époque. En effet, le « premier premier ministre canadien » était le seul politicien à se référer à la « race aryenne » dans les débats de la chambre des Communes au cour des années 1870 et 1880[38]. Stanley affirme que Macdonald était responsable de l’introduction d’un « racisme biologique » dans l’univers politique d’antan. Il rappelle qu’entre 1874 et 1878, le chef du Parti libéral (et premier ministre du Canada) Alexander Mackenzie (1822-1892), s’était préalablement opposé à l’idée que certaines « classes d’humains » ne puissent s’établir au pays. En 2018, ces discours de Macdonald et les politiques du gouvernement conservateur de l’époque sont considérés racistes. On ne peut affirmer que ces décisions prisent à l’égard des Chinois soient particulièrement inspirantes de nos jours et qu’elles tendent à « valoriser la diversité ».

Macdonald, un sympathisant des tenants du système esclavagiste

D’autres prises de positions politiques de Macdonald, comme celles relatives à l’esclavage, sont compromettantes sur le plan historique. Au début de sa carrière politique, alors qu’il pratiquait encore le droit privé, il se mit au service des Copperheads, une faction du Parti démocrate américain qui regroupait des opposants à l’abolition de l’esclavage. Selon son biographe Richard Gwyn, il affichait un penchant favorable aux sudistes[39] au cours de la Guerre de Sécession (1861-1865). Il rendit même hommage à « la brave défense menée par la république sudiste » durant un banquet[40]. En politicien habile, Macdonald jouait toutefois de prudence lorsqu’il devait se prononcer publiquement sur les divisions politiques qui faisaient rage aux États-Unis. « Sir John A. » était aussi très laconique sur la question de l’esclavage dans ses nombreuses correspondances qui cumulent plus de 30 000 lettres[41].

On peut d’ailleurs qualifier de complexe le rôle qu’a joué le Canada dans l’histoire de la Guerre de Sécession. À l’époque, le gouvernement du Canada-Uni avait déclaré sa neutralité dans le conflit entre les États confédérés du Sud et le gouvernement de l’Union au Nord. Or, la colonie canadienne avait bien intérêt à entretenir la division des États-Unis sur le plan politique de façon à mieux contenir l’expansion américaine. De plus, durant cette guerre fratricide, Montréal s’est instituée comme un pôle majeur de transactions économique pour les confédérés. Par conséquent, bien que majoritairement opposée à l’esclavage, la population canadienne était divisée sur la question de la Guerre de Sécession et les belligérants américains recevaient leur part d’appuis des habitants. Les recherches récentes démontrent que la haute société montréalaise accueillait les plus grands noms des sudistes, dont John Wilkes Booth (1838-1865), le futur assassin d’Abraham Lincoln (1809-1865), et qu’un important système de blanchiment d’argent avait été implanté en leur faveur[42]. Les autorités coloniales avaient donc fermé les yeux sur les activités douteuses qui se déroulaient au Canada.

Ainsi, les politiciens, le clergé et la bourgeoisie canadienne de l’époque tissaient des liens avec les confédérés.  Bien qu’une partie des élites du Canada-Uni fréquentait des tenants du système esclavagiste américain, ces actions sont aujourd’hui embarrassantes lorsque vient le moment d’honorer la mémoire d’un ancien politicien comme John A. Macdonald. Encore une fois, la sympathie de Macdonald pour la cause sudiste est gênante, peu glorieuse et elle n’aide en rien à favoriser son bilan en matière de droits et libertés. Le traitement de la cause autochtone de la part du gouvernement Macdonald est encore plus incriminant.

Les politiques dures de John A. Macdonald à l’égard des Autochtones

Les décisions relatives à la pendaison de Louis Riel suscitent justement un lot de questions sur le jugement de John A. Macdonald. Les Métis se sentant menacés par l’immigration massive des colons ontariens dans l’Ouest canadien, Louis Riel envoya en 1884 une pétition à Ottawa. Il y réclamait des brevets attestant d’une reconnaissance des terres des Métis, un accès direct aux berges, une coupe de taxes, des terres au Manitoba, de meilleurs traitements, le vote secret, la liberté de commerce ainsi que la construction d’une route vers la Baie d’Hudson[43]. La lenteur de la réponse du gouvernement canadien devant ces demandes entraîna la rébellion des Métis, qui furent finalement écrasés par les militaires. Louis Riel fut ensuite pendu le 16 novembre 1885.

Selon l’historien Donald Swainson, les mauvaises décisions de John A. Macdonald dans la gestion du dossier des Métis avaient entrainé un jugement sévère contre lui de la part des Canadiens-français. Ceux-ci étaient alors majoritairement opposés à l’exécution de Louis Riel. Macdonald avait cependant l’appui des Canadiens-anglais, qui étaient plus favorables à la mise à mort de celui que l’on considérait alors comme un « traître ». Devant le tollé que suscitait la décision du gouvernement au Québec, John A. Macdonald avait prononcé ces paroles pour le moins provocantes : « Louis Riel sera pendu, même si tous les chiens du Québec aboient en sa faveur »[44]. Bien que ces paroles soient très méprisantes, il semble qu’à l’époque, Macdonald effectuait simplement un calcul politique efficace dans le but de gagner ses futures élections. Le gouvernement conservateur avait effectivement tout intérêt à se concilier la faveur des Ontariens, qui élisaient davantage de députés que les Québécois au Parlement canadien. Si le traitement controversé à l’égard des Métis au XIXe siècle a toujours choqué plusieurs Canadiens, le sort réservé aux Autochtones de l’Ouest a récemment provoqué l’indignation générale à la suite de la parution des travaux de l’historien James Daschuk.

Dans son ouvrage Clearing the Plains. Disease, Politics of Starvation, and the Loss of Aboriginal Life (2013), Daschuk a mis en lumière le rôle joué par le gouvernement conservateur de John A. Macdonald dans l’extermination des populations autochtones de l’Ouest canadien. Après la Confédération, le gouvernement canadien signa plusieurs traités avec les Premières Nations, s’arrogeant ainsi le droit de coloniser et d’exploiter des terres agricoles appartenant aux peuples autochtones dans l’Ouest[45]. En échange, le Canada s’engageait à leur concéder des terres de réserve, de l’équipement agricole, des animaux, des annuités, des munitions, des vêtements et certains droits de chasse et de pêche. Daschuk explique que l’ancien premier ministre John A. Macdonald, qui était aussi responsable des Affaires autochtones  (1878-1888), avait un plan « cruel mais efficace » pour assurer la coopération des Autochtones au sein des réserves[46]. Par l’éradication des bisons, l’administration de Macdonald a contraint les Autochtones à dépendre entièrement des rations alimentaires qu’on leur donnait[47]. En cas de soulèvement dans les réserves, le gouvernement coupait les vivres. Cette politique de la famine mena à une soumission fulgurante des peuples autochtones. La malveillance des politiciens canadiens d’antan auprès des Premières Nations a donc eu un impact considérable sur les conditions de vie misérables des Autochtones par la suite. On estime qu’entre 1884 et 1894, les populations de plusieurs réserves ont décliné de moitié dû à la malnutrition, au surpeuplement, à la mauvaise hygiène et aux politiques oppressives du gouvernement canadien[48]. Daschuk affirme même que le Canada moderne s’est essentiellement construit par un nettoyage ethnique et un génocide des Premières Nations[49].

Le moment révisionniste à l’intention de la figure de John A. Macdonald

Il est certain qu’en tant que « premier premier ministre » du pays, John A. Macdonald bénéficie d’une aura symbolique particulière. On comprend certes le désir du gouvernement canadien d’honorer la mémoire de ce « père » de la Confédération. Cependant, le bilan politique de cet ancien homme d’État suscite aujourd’hui une réflexion et appelle à une action de nos gouvernants. Il semble peu pertinent de puiser au sein des politiques et discours de John A. Macdonald afin d’y recueillir une vision inspirante de la démocratie, de la diversité ou de la liberté comme le souhaitait Mélanie Joly en janvier 2016. Les révélations récentes à l’égard de John A. Macdonald vont peut-être avoir raison de la glorification de sa mémoire.

Le travail de recherche remarquable de Daschuk – qui a remporté le Prix John A. Macdonald en 2014 pour l’ouvrage d’histoire emmenant la contribution la plus significative à la compréhension du passé au Canada – a changé la perception que plusieurs avaient de John A. Macdonald. Les politiques à l’égard des Premières Nations, opérées sous la gouverne de « Sir John A. », sont désormais insupportables pour de nombreux citoyens. Dans un contexte où de plus en plus de gens sont conscientisés sur les affaires autochtones, une commission de vérité et réconciliation a été mise sur pied dans le but de « reconnaître l’injustice et des torts » commis au sein de « pensionnats autochtones », et de renouveler les relations entre les Premières Nations et les Canadiens[50]. Ouverts en 1883 pour assimiler les Autochtones, ces établissements gérés par des religieux ont vu des milliers de personnes subir des sévices corporels et sexuels[51]. Inutile de rappeler que Macdonald était très favorable à la multiplication de ces pensionnats, qui étaient à son avis la solution pour « éliminer l’indianité ». Cette position insensée a été décriée par la juge en chef de la Cour suprême du Canada, Beverley McLachlin, en mai 2015[52], qui a d’ailleurs qualifié le programme d’assimilation des Autochtones du gouvernement Macdonald à un « génocide culturel ».

À un moment où l’ancien premier ministre est vivement critiqué, on comprend mieux pourquoi les monuments à l’image de Macdonald, placés dans nos espaces publics, sont attaqués par des activistes partout au Canada. Est-ce que le maintien des statues à l’effigie de « Sir John A. » – un homme d’État qui a été directement responsable de traitements aujourd’hui dénoncés à l’égard des Premières Nations – est conséquent avec la volonté de réconciliation qui habite aujourd’hui le Canada ? Il semble qu’il y ait une contradiction évidente dans le fait de soigner les plaies d’un passé compromettant dans les pensionnats, et d’honorer simultanément la mémoire d’un politicien qui a contribué à les mettre en place. James Daschuk invitait même les communautés résidant au Canada à une discussion « franche et éclairée » sur la possibilité d’éliminer les statues de Macdonald de l’espace public[53].

Le retrait d’une œuvre d’art de l’espace public est une problématique à laquelle la ville de Montréal a déjà dû faire face. La statue en hommage à Claude Jutra, conçue par l’artiste Charles Daudelin (1920-2001), a été retirée d’un parc sur le Plateau Mont-Royal, en juin 2016, après que des graffiteurs eut écrit sur l’œuvre les mots dégradants « Pépé pédo ». Cette décision a eu lieu dans le contexte de révélations entourant le passé pédophile du cinéaste Claude Jutra (1930-1986) il y a plus de deux ans. La tempête médiatique que ces dénonciations ont provoquée a contraint le maire Denis Coderre à déclarer qu’il effacerait le nom de Claude Jutra de la toponymie montréalaise[54]. La ville a ainsi rebaptisé le parc où se trouvait la statue par le nom de « Ethel Stark » et renommé le «croissant Claude Jutra » dans Rivière-des-Prairies–Pointes-aux-Trembles par celui du « croissant Alice-Guy ». Ces décisions ont par la suite été critiquées par des intellectuels québécois – dont l’ex-juge Suzanne Coupal – en novembre 2016. Ces derniers considéraient que la société québécoise avait rayé de manière trop expéditive le nom de Jutra de l’espace public. Ils affirmaient qu’un questionnement plus approfondi sur la pérennité des œuvres culturelles, sur la pédophilie et sur le rôle des médias aurait été souhaitable dans cette affaire hautement médiatisée[55].

Une telle réflexion sur le rôle des tribunes médiatiques aurait peut-être permis d’éviter la situation paradoxale que l’on vit aujourd’hui à Montréal. Contrairement aux révélations sur Jutra, celles liées aux agissements de Macdonald n’ont pas suscité d’engouement médiatique considérable. Malgré la puissance des termes et locutions employés récemment par différents commentateurs pour dénoncer les délits de « Sir John A. » et les politiques du gouvernement conservateur des années 1880 (« génocide », « génocide culturel »), aucune réaction médiatique d’envergure ne s’est produite à Montréal, et le monument de l’ancien premier ministre trône toujours à la Place du Canada. Or, sans vouloir minimiser les abus sexuels de Claude Jutra, qui ont quant à eux provoqué un tsunami de réactions et entrainé la suppression de sa mémoire toponymique, les délits dont Macdonald est responsable sont d’une toute autre ampleur. Les traitements politiques différents réservés par la mairie de Montréal à l’égard de la mémoire de Claude Jutra et de celle de John A. Macdonald témoignent visiblement d’une incohérence dans les prises de position de l’administration.

Les actions politiques criminelles de « Sir John A. » – dont les répercussions ont été absolument dévastatrices sur le développement des Premières Nations – n’ont pas provoqué de décisions similaires à celles entourant la suppression de la mémoire de Claude Jutra dans l’espace public montréalais. En retirant la statue de John A. Macdonald du paysage, la mairie de Montréal se montrerait plus conséquente dans ses choix, d’autant plus que la Ville affiche désormais une sensibilité manifeste à l’égard des Premières Nations. En effet, lors de l’assermentation de la nouvelle mairesse Valérie Plante en novembre 2017, la séance s’est déroulée sous des auspices favorables aux revendications traditionnelles des Mohawks puisque l’on y avait proclamé haut et fort que Montréal constituait un territoire autochtone « non cédé »[56].

Une volonté d’enrayer certaines injustices passées à l’égard des Premières Nations se concrétise depuis un certain temps au Canada par la suppression des figures d’hommes célèbres associés au mauvais traitement des Autochtones. À Halifax, la statue du fondateur de la ville, Edward Cornwallis (1713-1776), a été retirée puisque ce dernier avait demandé une « chasse aux scalps de Micmacs en échanges de primes » en 1749[57]. La mairie de Montréal, sous l’égide de Denis Coderre, avait aussi promis de changer le nom de la rue Amherst. La mémoire toponymique du général anglais Jeffrey Amherst (1717-1797) devrait être chose du passé en raison de son ambition de procéder à l’élimination des Autochtones révoltés en 1763 en leur donnant des couvertures infectées par la variole. À Ottawa, le nom d’Hector Langevin, un ancien politicien conservateur que plusieurs considèrent comme « l’architecte » des pensionnats autochtones, a aussi été retiré d’un bâtiment fédéral[i].

De la même manière, on tente actuellement de réduire la visibilité de Macdonald. Une brasserie de la ville de Kingston, la « Sir John’s Public House » a décidé en janvier 2018 qu’elle changera de nom pour celui de « The Public House »[58]. Dans cette lignée, la Banque du Canada a annoncé le 8 mars dernier la substitution de la figure de « Sir John A. » sur les billets de banque canadiens de 10 $ pour celle de Viola Desmond, une militante noire qui s’est opposée à la ségrégation raciale et à la discrimination systémique qui sévissait en Nouvelle-Écosse dans les années 1940. Dans cette perspective, devrait-on retirer les statues de John A. Macdonald de l’espace public et les déplacer vers les musées? Sans effacer complètement la mémoire du politicien, on placerait les sculptures dans des lieux qui permettraient de les contextualiser plus adéquatement. Cette solution réduirait d’ailleurs les coûts de restauration liés au maintien des statues de « Sir John. A ». En 2010, la statue de John A. Macdonald à la Place du Canada a été restaurée au coût de 436 000 $. Au rythme où les sculptures sont abîmées par les vandales, les factures liées à la restauration de ces statues risquent d’être passablement plus élevées au cours des prochaines années au Canada.

[1]           Radio-Canada, « Une statue de John A. MacDonald vandalisée au centre-ville de Montréal », ICI Grand Montréal, 12 novembre 2017.

[2]           Pour en savoir davantage sur la statue de Macdonald au Square Dorchester, voir le site internet : Art public Montréal, « Monument à Sir John. A. Macdonald, 1895 », https://artpublicmontreal.ca/oeuvre/monument-a-sir-john-a-macdonald /.

[3]           Jean-François Nadeau, « John A. Macdonald : tout sauf un démocrate », Le 15-18, mercredi 3 février 2016.

[4]           Agence QMI, « La statue de John. A. Macdonald vandalisée », Le Journal de Québec, 11 janvier 2013.

[5]           Agence QMI, ibid., 11 janvier 2013.

[6]           Gouvernement du Canada, « Déclaration de la ministre Joly à l’occasion de la journée sir John A. Macdonald », Ottawa, le 11 janvier 2016.

[7]           Le 23 février 2018, une autre statue de John A. Macdonald a été vandalisée avec de la peinture verte et jaune. Voir l’article de CTV-Regina, « Sir John A. Macdonald vandalized in Victoria Park », CTV News Regina, 23 février 2018.

[8]           Voir Alan Freeman, « As America debates Confederate Monuments, Canada face its own historical controversy », The Washington Post, 28 août 2017. Voir également Ian Austen, « Canada, Too, faces a Reckoning With History and Racism », The New York Times, 28 août 2017.

[9]           Natasha MacDonald-Dupuis, « Des enseignants veulent rebaptiser les écoles portant le nom de John A. Macdonald », ICI Radio-Canada Toronto, 24 août 2017.

[10]         Frédéric Boily, John A. Macdonald. Les ambiguïtés de la modération politique,  Québec, Les Presses de l’Université Laval, 2017, p. 34.

[11]         Donald Swainson, Sir John A. Macdonald. The man and the Politician, Kingston, Quarry Press, 1989, p. 9.

[12]         André Champagne, « John A. Macdonald », un premier ministre à l’héritage controversé », Aujourd’hui l’histoire, émission du mercredi 30 mars 2016.

[13]         Serge Bouchard, Les yeux tristes de mon camion, Montréal, Éditions du Boréal, 2017 (1ère éd. 2016), p. 169.

[14]         Frédéric Boily, op. cit, p. 25.

[15]         Jean-François Caron, « L’héritage méconnu de John A. Macdonald », Le Devoir, 8 janvier 2015.

[16]         À titre d’exemple, John A. Macdonald voulait « mettre son poing sur la figure » de l’homme politique et d’affaires, Alexander Donald Smith (1820-1914), avant que des témoins n’interviennent pour mettre fin à l’affrontement. Voir P.B. White, « The Political Ideas of John A. Macdonald », Les idées politiques des premiers ministres du Canada. Les conférences Georges P. Vanier, Ottawa, Les Éditions de l’Université d’Ottawa, 1968, p. 56. Par ailleurs, le duel avec Blake n’a jamais eu lieu. Voir Sarah Gibson et Arthur Milnes, Canada Transformed. The speeches of Sir John A. Macdonald, Mclleland et Stewart, 2014. Voir aussi Christopher Moore, The Court of Appeal for Ontario. Defining the Right of Appeal in Canada, 1792-2013, Toronto, Buffalo, London, University of Toronto Press, 2014, p. 21.

[17]         Jean-François Nadeau, op. cit, mercredi 3 février 2016.

[18]         Frédéric Boily, op. cit, p. 64.

[19]         Cité par Jean-François Nadeau, « Faux-monnayeur », Le Devoir, 9 juin 2014. Le 6 février 1865, John A. Macdonald affirmait que : « In all countries the rights of the majority take care of themselves, but it is only in country like England, enjoying constitutional liberty, and safe from a tyranny of a single despot or of an unbridled democracy, that the rights of minorities are regarded. ». Voir John A. Macdonald, « Macdonald’s Speech at Quebec », Parliamentary Debate on the Subject of the Confederation of the British North American Provinces, Legislative Assembly, 6 février 1865.

[20]         À titre d’exemple, Alexis de Tocqueville, dans ses Souvenirs (1851), s’exprime sur les changements de positions politiques des opposants au suffrage universel dans le contexte de la révolution de 1848 : « Les conservateurs, qui avaient vu depuis six mois toutes les élections partielles tourner invariablement à leur avantage, qui remplissaient et dominaient presque tous les conseils locaux, avaient mis dans le système du vote universel une confiance presque sans limite, après avoir professé contre lui une défiance sans borne ». Voir Alexis de Tocqueville, Lettres choisies, Souvenirs, 1814-1859, textes réunis sous la dir. de Françoise Mélonio et Laurence Guellec, Paris, Gallimard, 2003, p. 908.

[21]         Alain Garrigou, « Le suffrage universel, « invention » française », Le Monde diplomatique, avril 1998, p. 22. Voir également Dominique Rupart, « Suffrage universel, suffrage lyrique chez Lamartine, 1834-1848 », Romantisme, vol. 135, no. 1, 2007, p. 9-21. 

[22]         Frédéric Boily, op. cit, p. 40.

[23]         Frédéric Boily, op. cit, p. 42.

[24]         Certains pamphlétaires français de la seconde moitié du XVIIIe siècle véhiculaient des discours très critique à propos de la démocratie. Par exemple, l’auteur du libelle intitulé Considérations sur l’Édit de décembre 1770, publié en 1771, craignait le régime démocratique pour les séditions populaires qui en émergeraient tôt ou tard : « Nous sçavons[sic] que dans la démocratie la sagesse ne préside pas à des loix[sic] dictées par une multitude aveugle, qui défait même bientôt, par des séditions particulières, l’ouvrage de l’assemblée générale ». Voir les Considérations sur l’Édit de décembre 1770, 1771, 92 p.

[25]         Durand Echeverria. The Maupeou Revolution. A Study in the History of Libertarianism : France, 1770-1774. Bâton Rouge et London, Lousiana State University Press, 1985, p. 155.

[26]         Comme l’écrit Ronald Hamowy : « The attitude of classical liberals toward democracy was always ambivalent, however. They were aware of the potential in an unbrided democracy for oppression of minorities by majorities ». Voir Ronald Hamowy, The Encyclopedia of Libertarianism, London, New Delhi, SAGE Publications, 2008. 664 pages.

[27]         Janet Azjenstat, Canadian Founding. John Locke and the Parliament, Montréal, McGill-Queen’s University Press, 2007, p. 42.

[28]         Madeleine Blais-Morin, « Vives réactions à l’abandon par Trudeau de la réforme du mode de scrutin », Radio-Canada, publié le mercredi 1er février 2017.

[29]         Martin Petitclerc, « Chapitre 13 : Le travail et la classe ouvrière au XIXe siècle » dans Histoire de Montréal et de sa région, t. 1, Des origines à 1930, textes réunis sous la dir. de Dany Fougères, Québec, Les Presses de l’Université Laval, 2012, p. 550.

[30]         Voir le site internet de Bibliothèque et Archives Canada, « La construction du Chemin de fer du Canadien Pacifique », https://www.collectionscanada.gc.ca/settlement/kids/021013-2031.3-f.html.

[31]         Guillaume Bourgault-Côté, « Un homme et son bicentenaire », Le Devoir, 14 janvier 2015.

[32]         Aaron Wherry, « Was John A. Macdonald a white supremacist ? », Macleans, 21 août 2012.

[33]         Selon Sylvia Sebastian, les thèmes de « race » et de « genre » marquaient des limites évidentes à la notion de « progrès » au XVIIIe siècle. On établissait une « hiérarchie des races » et certaines cultures ne connaissaient pas, selon ces classements, le sentiment d’amour. Les Africains étaient, selon Sebastian, décrits comme des animaux et les Asiatiques, comme des hommes jouissant d’une luxure entrainant la dépravation. Voir Silvia Sebastian, « “ Race”. Women and Progress in the Scottish Enlightenment » dans Women, Gender and Enlightenment, textes réunis sous la dir. de Sarah Knott et Barbara Taylors, Houndmills, Basingstoke, Hamshire, Palgrave Macmillan, 2005,  p. 89.

[34]         Voir le site internet de Denis Touret : « Les grands idéologues : Herbert Spencer », https://www.denistouret.fr/ideologues/Spencer.html.

[35]         Daniel Becquemont, « Une régression épistémologique : le darwinisme social », in Espaces temps, les Cahiers, 84-85, 2004, dans L’opération épistémologie. Réfléchir les sciences sociales, sous la dir. De Christian Delacroix, p. 92.

[36]         Dominique Aubert Marson, « Sir Francis Galton : le fondateur de l’eugénisme », Médecine/Sciences, vol. 25, no. 6-7, juin-juillet 2009, p. 641-645.

[37]         Carl Bouchard, « L’eugénisme, cette obsession de la pureté ethnique », Aujourd’hui l’histoire, émission du 30 mai 2017.

[38]         Richard Gwyn, « How Macdonald almost gave women the vote », National Post, 14 janvier 2015. Voir aussi Timothy Stanley, « John A. Macdonald’s Aryan Canada : Aboriginal Genocide and Chineese Exlusion », Activehistory.ca, 7 janvier 2015. http://activehistory.ca/2015/01/john-a-macdonalds-aryan-canada-aborigina….

[39]         Richard Gwynn, John A. The Man Who Made Us. The Life and Times of John A. Macdonald. Volume One : 1815-1867, Toronto, Vintage Canada, 2007, p. 245.

[40]         Maxime Laporte et Christian Gagnon, « À quand le limogeage de John A. Macdonald ? », Le Devoir, 11 janvier 2017.

[41]         Le nombre de lettres écrites par John A. Macdonald a été répertorié sur le site internet de Bibliothèques et Archives Canada, mis en ligne le 7 août 2008.

[42]         Jean-François Nadeau, « Montréal, la sudiste du Nord », Le Devoir, 15 août 2017.

[43]         Donald Swainson, op. cit., p. 133.

[44]         Jean-François Nadeau, « Riel, notre frère, est mort », Le Devoir, 15 avril 2016.

[45]         Voir le site du Gouvernement du Canada, « Les traités conclu avec les Autochtones au Canada », https://www.aadnc-aandc.gc.ca/fra/1100100032291/1100100032292.

[46]         Comme l’écrit James Daschuk : « Macdonald’s plan to starve uncooperative Indians into reserves and into submission might have been cruel, but it certainly was effective. With the exception of a few brief confrontations, contruction of the Canadian Pacific Railway west of Swift Current continued almost unabated ». Voir James Daschuk, Clearing the Plains. Disease, Politics of Starvation, and the Loss of Aboriginal Life, Régina, University of Regina Press, 2013, p. 127-128.

[47]         Jean-François Nadeau, Faux-monnayeur…,Le Devoir, 9 juin 2014.

[48]         James Daschuk, Clearing the Plains…., p. 162.

[49]         Comme le souligne James Daschuk : « The uncomfortable truth is that modern Canada is founded upon ethnic cleansing and genocide ». Voir Carol Goar, « Canada starved aboriginal people into submission : Goar », The Star.com, publié le 10 juin 2014. https://www.thestar.com/opinion/commentary/2014/06/10/canada_starved_abo…

[50]         Voir le site internet de la « Commission de vérité et réconciliation du Canada ». http://www.trc.ca/websites/trcinstitution/index.php?p=19

[51]         La Presse canadienne, « Vandalisme à Kingston pour l’anniversaire de John A. Macdonald », La Presse, 11 janvier 2016.

[52]         Elle citait Macdonald : « L’objectif – je cite Sir John A. Macdonald, notre ancêtre vénéré – était de « sortir l’indien de l’enfant » et de résoudre ainsi ce qu’on appelait le problème indien. L’« indianité » ne devait pas être tolérée, elle devait plutôt être éliminée ». Voir Radio-Canada avec Globe and Mail, « Les Autochtones victimes d’un « génocide culturel », dit la juge en chef de la Cour suprême », Ici Radio-Canada Alberta, publié le 29 mai 2015. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/723002/genocide-culturel-beverly-mc…

[53]         Amélia MachHour, « John A. Macdonald, « un personnage complexe », Radio-Canada, 25 août 2017.

[54]         Amélie Pineda, « Montréal va retirer le nom d’un parc et d’une rue », Le Journal de Montréal, publié le 17 février 2016. 

[55]         Jean-François Nadeau, « Affaire Jutras : la vitesse a eu raison de la rigueur », Le Devoir, 17 novembre 2016.

[56]         Romain Schué, « « Montréal : territoire autochtone non-cédé » : polémique autour d’une phrase controversée », Métro, publié le 11 décembre 2017. http://journalmetro.com/actualites/montreal/1279460/montreal-territoire-….

[57]         Hugo de Grampré, « Place d’armes : controverse autour d’une plaque », La Presse, publié le 9 mars 2018, http://www.lapresse.ca/actualites/grand-montreal/201803/08/01-5156662-pl…

[58]         Nicole Thompson, « Kingston Pub dropping reference to John A. Macdonald from its name », CTV News Ottawa, publié le 9 janvier 2018. https://ottawa.ctvnews.ca/kingston-pub-dropping-reference-to-john-a-macd…

Crédit photo : Pixabay

[i]             CBC.CA, « Une note interne soulève des doutes quant au véritable « architecte » des pensionnats autochtones », ICI Ottawa-Gatineau, publié le dimanche 13 août 2017, https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1050118/gouvernement-federal-edific….

L’invisibilisation de l’expertise des femmes

Elles sont entrées massivement sur le marché du travail traditionnel [1] depuis les années 1970 [2]. Elles sont aujourd’hui plus scolarisées que les hommes [3]. Et pourtant, elles comptent pour à peine 29 % des expert·e·s cité·e·s par les médias, une situation qui n’a pas bougé dans les vingt dernières années [4]. Elles sont minoritaires dans les postes de direction d’entreprises. Elles forment tout juste 27 % des député·e·s élu·e·s à l’Assemblée nationale du Québec [5], soit encore moins qu’en 2003, où elles comptaient pour 30 %. Comment se fait-il qu’encore aujourd’hui, l’expertise des femmes reste invisibilisée ?

C’est à cette question qu’a voulu répondre L’Esprit libre en organisant une soirée de réflexion sur ce thème le 18 octobre dernier. Pour l’occasion, cinq femmes issues de différents milieux ont accepté notre invitation à venir discuter de cet enjeu. Voici un compte-rendu des discussions de cette soirée de réflexion.

Historique des luttes féministes

Rachel Chagnon, professeure au Département des sciences juridiques de l’Université du Québec à Montréal (UQAM) et directrice de l’Institut de recherches et d’études féministes (IREF), a brisé la glace en soulignant que l’accès des femmes aux espaces publics et « aux mêmes privilèges et avantages que les hommes est loin d’être acquis […] maintenant plus que jamais ou autant qu’autrefois ».

Les années 1980-1990 promettaient un vent de changement positif, avance-t-elle. On a commencé à sensibiliser les employeurs et employeuses dans les années 1980 avec plus ou moins de succès à l’égalité en emploi. Des mesures volontaires pour améliorer la situation ont été instaurées. À partir du milieu des années 1990, à la suite de la commission Abella [6], on a commencé à obliger les donneurs et donneuses d’emploi à engager les personnes issues des groupes marginalisés (soit les personnes handicapées, les Autochtones, les personnes racisées et les femmes). On a mis des programmes en place, renforcé les commissions de droits de la personne au pays, fait de la publicité sur les droits. La population connaissait ses droits et savait ce que c’était qu’être victime de discrimination, affirme la professeure.

Les indicateurs d’égalité montaient, poursuit madame Chagnon : les femmes étaient de mieux en mieux payées, de plus en plus présentes sur le marché du travail [7]. On voyait la percée des femmes dans des domaines non traditionnels, comme le génie et l’architecture. On voyait l’arrivée de jeunes femmes dans des programmes universitaires où elles étaient typiquement absentes auparavant. On voyait l’entrée de femmes extrêmement compétentes dans de nombreux secteurs. On a adopté la loi sur l’équité salariale en 1996. Bref, on sentait une réelle volonté de faire avancer les choses, résume la professeure.

À cette époque, on misait sur la théorie des masses critiques. Rachel Chagnon explique qu’on croyait alors qu’« à partir du moment où on attein[drait] un certain nombre de femmes dans un domaine où elles [étaient] sous-représentées, on [verrait] leurs qualités, et tout s’arranger[ait]. On [constaterait] qu’elles sont compétentes, on leur offrir[ait] le même salaire qu’aux hommes ». On a donc adopté en 2000 au Québec la Loi sur l’accès à l’égalité à l’emploi, qui comporte des mesures forçant les entreprises à adopter des objectifs quantitatifs précis, dans le but d’atteindre les masses critiques.

Individualisation des luttes

Sont arrivées les années 2000, poursuit Rachel Chagnon. Politiquement, les choses ont changé. Un gouvernement conservateur a été élu à Ottawa, un gouvernement péquiste plutôt de droite avec Lucien Bouchard était déjà au pouvoir au Québec depuis quelques années, suivi d’un gouvernement libéral avec un ancien conservateur à sa tête. Tout d’un coup, ce désir de donner plus de pouvoir aux femmes, de leur donner la possibilité d’accéder aux mêmes avantages et privilèges que les hommes, a été mis sous le tapis, déplore madame Chagnon. Les programmes qui visaient à valoriser l’accès des femmes à l’emploi n’étaient plus considérés comme importants. À Québec comme à Ottawa, on a cessé de valoriser les institutions dont le mandat est de protéger le droit à l’égalité. À Ottawa, l’organisme Condition féminine Canada s’est vu retirer la plupart de ses mandats, et son budget a été coupé du deux tiers, affirme la professeure. À Québec, on a enlevé la moitié du budget au Secrétariat de la condition féminine et on leur a demandé de s’intéresser au cas des femmes dans le milieu des affaires, symbole du virage politique en cours, poursuit-elle.

C’était un glissement des valeurs au Québec comme au Canada, illustre madame Chagnon. On s’est engouffré·e·s dans une époque où l’équilibre budgétaire et la valorisation des affaires prévalaient sur tout. En parallèle, on a cessé de s’intéresser aux différents indicateurs qui permettaient de voir où en étaient les choses, et on s’est mis à se dire que c’était réglé, avance-t-elle.

On est entré·e·s à l’ère de l’individualisation des enjeux, regrette madame Chagnon : tout est devenu un enjeu de rapports individuels. On disait aux femmes : « Vous êtes maltraitées, allez porter plainte. » Le regard collectif a disparu. Les institutions qui veillent à l’égalité ont été fragilisées et les gouvernements actuels ne reconnaissent plus leur importance. On constate aujourd’hui les résultats de ce revirement de situation et de cette mise de côté des institutions publiques : le salaire des femmes ne bouge plus par rapport à celui des hommes depuis une vingtaine d’années. Dans certains domaines, l’accès à l’emploi fait du surplace depuis une vingtaine d’années également. Il a même reculé dans la construction. Le nombre de députées à l’Assemblée nationale a diminué depuis 2003, si bien qu’elles ne comptent plus que pour 27 % des député·e·s au Québec depuis les élections de 2014 [8].

On se croyait sur une montée constante, convaincu·e·s que les choses s’amélioraient d’année en année, et on se réveille en 2018 avec cette stagnation, voire ce recul de l’égalité, déplore madame Chagnon.

Même si on nous dit partout que c’est la compétence qui est l’élément clef pour déterminer qui a droit à quoi, les femmes sont systématiquement moins payées que les hommes, même à l’intérieur d’un domaine d’emploi. Elles gagnent 76 % du salaire des hommes globalement. Si on retranche les femmes blanches, on tombe à 60 %, se désole madame Chagnon.

Le boys club

Linda Kay, journaliste et professeure au département de journalisme de l’Université Concordia, a ironiquement intitulé sa présentation « Les femmes ne peuvent pas utiliser les urinoirs ». Une métaphore pour illustrer le problème des boys club, un vestige qui rappelle l’époque où les femmes étaient en minorité sur le marché du travail. Elle décrit le boys club comme « un royaume auquel les femmes ne peuvent pas accéder, non pas parce qu’on les en empêche, mais parce qu’il existe des barrières que les hommes qui en font partie ne voient pas ». Ce sont donc des espaces stratégiques auxquels les femmes n’ont pas accès, ce qui les désavantage par rapport à leurs collègues masculins, explique madame Kay.

Les urinoirs en sont un exemple. La professeure décrit que lorsqu’elle travaillait au Chicago Tribune (qui employait à l’époque 700 journalistes se battant pour améliorer leurs conditions), l’un de ses collègues avait un grand accès aux éditeurs et était systématiquement assigné à couvrir les sujets intéressants, voyait ses articles publiés dans les premières pages, avait droit à des promotions. Quand elle lui a demandé la raison de ses succès, il lui a répondu qu’il suivait le rédacteur en chef quand il allait aux toilettes. Il pouvait y engager des conversations et bâtir une certaine familiarité avec lui, ce qui lui avait valu peu à peu des avantages auxquels elle n’avait pas droit.

Le bar, où les hommes peuvent aisément passer du temps et réseauter, est également un espace privilégié pour les hommes, qui n’a pas la même signification et peut être davantage problématique pour les femmes, selon son expérience, précise-t-elle.

Madame Kay insiste sur le fait qu’à son avis, les hommes ne réalisent généralement pas que les femmes n’ont pas accès aux mêmes chances de réseauter, et donc que ce boys club n’est pas intentionnel. Mais il est tout de même bien présent et affecte la carrière de nombreuses femmes encore aujourd’hui. En effet, le boys club limite l’accès des femmes aux mêmes avantages et privilèges que leurs collègues masculins, et les empêche de briser le plafond de verre… ou, comme le dit Christine Saint-Pierre, journaliste et politicienne, il les empêche de quitter le « plancher collant » [9].

Plusieurs associations et organismes créent toutefois des occasions pour les femmes de réseauter. On peut penser aux centres des femmes et à la Fédération des femmes du Québec – qui jouent un rôle essentiel dans la défense des droits des femmes et dans la lutte à l’inégalité, en plus de créer des lieux sécuritaires (safe spaces) pour les femmes : à L’espace L (un nouvel espace de travail pour les femmes dans le Mile-End), aux comités étudiants pour femmes, au collectif Je suis indestructible (une plateforme de diffusion de témoignages d’agressions sexuelles), à l’Association femmes entrepreneures Québec, au Réseau des mères en affaires, au Réseau des femmes d’affaires du Québec, etc. Ces initiatives sont toutes des occasions pour les femmes d’échanger, de reprendre confiance et de tenter de mieux prendre leur place.

Marginalisation et assignation sociale

Myriame Martineau, professeure au département de sociologie de l’UQAM et conteuse (sous le nom Myriame El-Yamani) explique que la première question qu’on lui pose lorsqu’elle se présente comme conteuse, c’est « Vous contez pour les enfants ? ». Lorsqu’elle répond qu’elle conte pour les enfants, mais pas seulement, on lui demande : « Alors vous contez des contes coquins, érotiques ? ». Cette situation illustre une association stéréotypée des femmes avec la maternité ou la sexualité.

Dans sa récente recherche portant sur les conteuses du Québec, Myriame Martineau a constaté que bien que les femmes représentent aujourd’hui plus de 55 % des conteurs et conteuses de la province, la plupart d’entre elles (80 %) racontent dans des lieux beaucoup moins prestigieux que les hommes, soit les bibliothèques, les organismes communautaires ou les écoles. Les hommes, eux, sont plus souvent appelés à conter dans des festivals ou des bars. Pour madame Martineau, cette situation illustre une « assignation sociale [des] pratiques », reliée à une perception d’espaces qui seraient censés être plus féminins que d’autres. On confine donc les femmes à certains espaces où leur présence semble aller de soi, mais on les exclut d’espaces où elles étaient traditionnellement absentes.

Par ailleurs, près de 90 % des femmes racontent dans des soirées collectives où elles partagent le micro avec d’autres conteuses. Madame Martineau avance que ceci « fragmente la parole des femmes dans l’espace public ». Les hommes, de leur côté, racontent en solo à plus de 70 %, une pratique perçue encore une fois comme plus prestigieuse.

Le milieu du conte tente maladroitement de faire une place aux femmes pour corriger ce déséquilibre, notamment avec les soirées « paroles de femmes », des soirées collectives de contes qui ont lieu une fois par an autour du 8 mars aux Dimanches du conte à Montréal. Mais selon madame Martineau, ces soirées sont utilisées comme alibi : « On coche la case « les femmes ont conté » et on [passe] à autre chose », selon ses observations. La place faite aux femmes reste donc marginale. Elles n’ont pas accès aux mêmes privilèges que les hommes dans le monde du conte, et ce, malgré qu’elles soient statistiquement majoritaires dans ce domaine au Québec.

Dans le monde du théâtre, l’absence de reconnaissance du travail des femmes est également flagrante. Marie-Ève Milot, représentante de Femmes pour l’équité en théâtre et elle-même active dans le milieu, explique qu’au cours des dix dernières années, le prix Michel Tremblay, qui récompense le meilleur texte porté à la scène tous genres confondus, a été décerné neuf fois à un auteur et une fois seulement à une autrice… et cette année-là, il a été décerné ex aequo à un homme et une femme. Un communiqué de presse, écrit en novembre 2016 pour dénoncer cette situation, a « mis le feu aux poudres [10] ».

À la suite de cela, explique Marie-Ève Milot, un ras-le-bol s’est fait sentir dans la communauté des femmes en théâtre, qui se sont rencontrées pour échanger sur leur invisibilité et sur les discriminations qu’elles vivaient dans le milieu. 75 d’entre elles se sont présentées à cette première rencontre pour partager leurs expériences. En entendant les témoignages de femmes de théâtre de différentes générations, elles ont rapidement réalisé le caractère systémique de la discrimination qu’elles vivaient dans le milieu du théâtre, étant donné le statu quo depuis les années 1970. Aujourd’hui, Femmes pour l’équité en théâtre (F.É.T.) compte plus de 180 membres de toutes les générations qui revendiquent une représentation équitable des femmes dans leur milieu professionnel.

Constatant que les témoignages ne font pas le poids pour sensibiliser les gens à l’iniquité, un comité de recherche a été fondé avec le mandat de rassembler des statistiques démontrant l’invisibilité des femmes en théâtre. Les résultats dévoilés en septembre dernier dans la revue Jeu sont sans équivoque : à peine « 26 % des textes et 34 % des mises en scène présentés dans les théâtres de Montréal sont l’œuvre de femmes [11] ». Pourtant, elles forment 41 % des auteurs et autrices membres du Centre des auteurs dramatiques [12]. Les deux seuls théâtres où le ratio de femmes à l’écriture et à la mise en scène est équitable (de 46 % à 53 %) se trouvent être deux théâtres qui présentent des œuvres pour enfants. Une situation qui rappelle l’assignation sociale des femmes conteuses que déplore madame Martineau.

Marie-Ève Milot explique que l’argent se trouve sur les grandes scènes, les salles secondaires fonctionnant en autoproduction (c’est-à-dire que les artistes assument les coûts de production). C’est sur ces dernières que les femmes sont le plus présentes… mais leur représentation tourne autour de 30 % seulement ! Dans les 151 productions entièrement assurées par les théâtres québécois dans les cinq dernières années (c’est-à-dire que les théâtres assument l’entière responsabilité financière et administrative du spectacle), le pourcentage de femmes, tant à l’écriture qu’à la mise en scène, est de 19 % [13]. Ce qui fait dire à Marie-Ève Milot que « la vision du monde des femmes intéresse très peu ». On les associe encore automatiquement à « l’écriture féminine », une écriture « intimiste [où] les sentiments occupent […] une place prépondérante [14] ».

Les hommes, eux, sont associés au « masculin universel », déplore madame Milot, une situation qui n’est pas sans rappeler le monde littéraire. Virginie Chaloux soulignait dans un article datant de décembre 2016 qu’en littérature, « lorsque les hommes écrivent à propos de leur vie, ils écrivent des mémoires, et lorsque les femmes s’adonnent au même exercice, elles écrivent des journaux intimes ». Pourtant, « [l’écriture] des femmes nous permet de comprendre la façon dont elles vivent le monde dans lequel elles évoluent [15] » . La disproportion des textes d’hommes en théâtre passe donc sous silence la réalité de la moitié de la population, comme si elle était moins importante que celle des hommes, selon Marie-Ève Milot.

Madame Linda Kay ajoute un exemple frappant tiré de sa carrière pour démontrer l’invisibilisation de son expertise. Après avoir travaillé comme journaliste au Chicago Tribune, elle choisit de continuer sa carrière comme enseignante au département de journalisme de l’Université Concordia. Après quelques années, elle détient une solide réputation grâce à son excellence en enseignement et à son implication dans le département, notamment par l’organisation d’ateliers sur l’enseignement. On lui a également demandé de siéger au « Teaching and Learning Board », une ressource qui cherche à créer des liens entre étudiant·e·s et professeur·e·s afin d’améliorer l’enseignement. Toutefois, lorsque l’Université Concordia décide d’offrir un prix d’honneur pour l’excellence en enseignement (Dean’s Award for Teaching Excellence), personne de son département ne pense proposer son nom. C’est elle-même qui s’autonomine… Et elle remporte le prix ! Une situation classique, explique-t-elle : on lui a dit que les femmes se présentent très rarement aux postes haut placés, dont les chaires de recherche du Canada, bien qu’elles soient nombreuses à être plus qualifiées que bien des hommes qui obtiennent ces postes. Une conséquence de la difficulté des femmes à se faire confiance et à se mettre de l’avant.

Le complexe d’imposture

Marie-Ève Milot et Pascale Saint-Onge, également représentante de Femmes pour l’équité en théâtre et professionnelle du milieu, ont parlé de ce phénomène : la peur de se dire « spécialiste »  – comme d’un « complexe d’imposture » que vivent les femmes dans leur vie professionnelle. C’est-à-dire que les femmes elles-mêmes vont souvent sous-estimer leur(s) expertise(s), hésiter à prendre la parole en se disant « Mais qui suis-je pour venir parler de cet enjeu ? ». Elles vont souvent hésiter à revendiquer un titre professionnel. Madame Martineau mentionnait que dans le milieu du conte, les femmes se présentent rarement comme conteuses. Marie-Ève Milot avouait avoir hésité à participer à notre soirée de réflexion, ne se considérant pas comme une experte du thème. Et pourtant, elle est comédienne, auteure, metteure en scène et codirectrice du Théâtre de l’Affamée, elle fait partie des femmes qui ont mené les recherches sur la représentation des femmes en théâtre, en plus d’avoir coécrit « La coalition de la robe », un essai qui porte sur la place des femmes en théâtre.

Pascale Saint-Onge mentionne qu’à sa sortie de l’école de théâtre, on lui disait ouvertement : « Parce que tu es une femme, ça va te prendre quatre à cinq ans de plus que pour un homme [pour te faire reconnaître]. » C’est un fait acquis dans le milieu du théâtre, déplore-t-elle. Cette sous-valorisation du travail des femmes fait naître chez plusieurs d’entre elles un complexe d’imposture, ce qui fait qu’elles n’osent souvent même pas déposer leurs textes ou leurs candidatures, tenant pour acquis qu’elles ne sont pas à la hauteur, expliquent les deux représentantes de Femmes pour l’équité en théâtre. D’où l’importance d’un organisme qui milite pour leur faire une place. Car encore aujourd’hui, trop souvent, « les hommes ont leur place, alors que les femmes doivent faire leur place [16] ». On peut croire que cette remise en question constante que de nombreuses femmes font de leur expertise serait liée en partie aux représentations sociales, qui invisibilisent constamment leurs savoirs. Ce complexe d’imposture, il leur est souvent imposé de l’extérieur. En effet, les femmes sont souvent confrontées à un jugement plus sévère que les hommes par leur milieu. Les femmes journalistes de sport, par exemple, se font insulter quotidiennement [17]. Lorsque les femmes journalistes mènent des entrevues corsées, on les qualifie « d’hystériques » alors que les hommes sont vus comme « combatifs » [18].

Toutes ces expériences féminines démontrent la marginalisation de l’expertise des femmes. Madame Martineau résume bien la situation : « Les qualifications […] exercées par les femmes sont rarement reconnues comme telles. La valeur attribuée au travail de ces femmes est toujours inférieure à celui d’un homme. » Mais pourquoi accepte-t-on que cette invisibilisation de l’expertise des femmes demeure omniprésente au Québec en 2017 ? Comment peut-on parvenir à faire bouger les choses ?

Pistes de solution

Rachel Chagnon se demandait en conclusion de sa présentation : « Comment remet-on le collectif dans ces luttes ? Comment repolitise-t-on ces enjeux pour éviter les affrontements individualisés où les femmes seront perdantes ? » À une contre un, avance-t-elle, on n’a pas la force nécessaire pour combattre une discrimination systémique.

Le droit ne peut pas tout régler, affirme-t-elle, mais il faut se réapproprier les outils légaux qu’on a délaissés en en faisant un enjeu individualisé qui laisse tout le poids sur les épaules d’une personne, suggère madame Chagnon. Selon elle, il faut réfléchir à une remobilisation et une resensibilisation sur de nouvelles bases intersectionnelles. Il faut réfléchir différemment les enjeux. Il faut se réapproprier des instances comme la Commission québécoise du droit de la personne, le Conseil du statut de la femme, même si ce sont des institutions plus libérales et moins militantes. On en a besoin pour faire avancer les choses, martèle la professeure.

De son côté, l’organisme Femmes pour l’équité en théâtre souhaite s’assurer que la question de l’équité soit posée dans le milieu du théâtre, et que l’on compile des statistiques sur la présence des femmes (et leur absence surtout). Il souhaite que les critères de sélection des pièces soient rendus publics, afin d’éviter les discriminations selon la réputation des artistes et leur genre. Déjà, en réponse à ces dénonciations, le théâtre Duceppe a demandé à Marie-Ève Milot de siéger sur le comité de sélection des pièces dans le but de faire une plus grande place aux œuvres de femmes.

Marie-Ève Milot privilégie également la visite d’écoles pour « semer une soif de révolte », confie-t-elle. Selon elle, l’école façonne les filles pour qu’elles deviennent des femmes tranquilles, qui ne parlent pas trop fort, qui ne chercheront pas à renverser les codes. D’où l’importance de les conscientiser dès cet âge à leurs talents et leur capacité de réussir, ce qui nécessite généralement d’aller à l’encontre des codes sociaux qu’on leur inculque notamment à travers le système d’éducation, soutient-elle.

Madame Kay insiste de son côté sur l’importance que les femmes parviennent enfin à se faire confiance et se mettre de l’avant. Car malheureusement, déplore-t-elle, on pense rarement à elles comme des expertes. Mais elles ont bien souvent, autant que les hommes, toutes les compétences pour avoir du succès, elles doivent apprendre à faire valoir leurs compétences, et garder la tête haute lorsqu’on les remet en question.

Il importe également pour les médias de visibiliser l’expertise des femmes : les interroger à titre de spécialistes, s’assurer d’organiser des panels paritaires lors de conférences, traiter de sujets qui les concernent, etc. Il n’y a aucune raison valable qu’elles comptent pour à peine 29 % des expert·e·s cité·e·s dans les médias. Comme on l’a vu toutefois, le complexe d’imposture risque de freiner de nombreuses femmes qui auraient pourtant un point de vue tout à fait pertinent à entendre. En leur expliquant pourquoi on les a invitées – quels expertises, travaux, cours donnés, etc. ont attiré notre attention –, on augmente les chances d’avoir une réponse positive.

Afin d’améliorer la représentation des femmes dans les médias, L’Esprit libre travaille présentement à un répertoire de femmes ayant une expertise terrain ou théorique dans différents domaines. Une fois que nous aurons pu compiler les noms et expertises et faire la mise en page, nous rendrons ce répertoire de femmes spécialistes disponible pour les médias qui souhaitent contrer la sous-représentation des femmes. Toute personne ne s’identifiant pas comme homme cis et possédant une expertise terrain ou théorique dans un quelconque domaine est invitée à remplir le formulaire en cliquant sur ce lien. N’hésitez pas à partager avec vos collègues !

Crédit photo: Steven Peng Seng Photography

1     En fait, les femmes ont occupé de plus en plus d’emplois salariés à partir de ces années, mais elles sont employées ou font du travail invisibilisé depuis longtemps au Québec. On peut penser aux sœurs dont le rôle était primordial dans les hôpitaux et les écoles, les services de garde gratuits ou autres. Les Montréalaises étaient également très présentes dans les ateliers de misère des industries du textile, qui florissaient au début du siècle dernier. Voir le livre : Les femmes dans la société québécoise de Marie Lavigne et Yolande Pinard, Éditions du Boréal Express, 1977, Québec.

2     Luc Cloutier-Villeneuve et Julie Rabemananjara, « Cap sur le travail et la rémunération : portrait de la situation des Québécoises sur le marché du travail au cours des 35 dernières années », Institut de la statistique du Québec, mars 2016, http://www.stat.gouv.qc.ca/statistiques/travail-remuneration/bulletins/c…, consulté le 11 décembre 2017.

3     Institut de la statistique du Québec, « Le niveau de scolarité des femmes en progression au Québec, tant à l’université qu’au niveau professionnel », février 2014,  http://www.stat.gouv.qc.ca/salle-presse/communique/communique-presse-201…, consulté le 11 décembre 2017.

4     Marika Morris, « Gender of sources used in major Canadian media », Informed opinions, janvier 2016, https://informedopinions.org/wp-content/uploads/2017/08/Gender-of-source…, consulté le 16 novembre 2017.

5     Assemblée nationale du Québec, « La présence féminine », http://www.assnat.qc.ca/fr/patrimoine/femmes1.html, consulté le 16 novembre 2017.

6     La commission Abella, qui a eu lieu en 1984, portait sur l’égalité en emploi au Canada.

7     Les indicateurs ont toujours fait du surplace pour les trois autres groupes, déplore madame Chagnon.

8     Amélie Daoust-Boisvert, « Les femmes accusent un recul à l’Assemblée nationale », Le Devoir, 9 avril 2014, http://www.ledevoir.com/politique/quebec/405007/les-femmes-accusent-un-r…, consulté le 16 novembre 2017.

9     Virginie Chaloux, « L’idée d’écrire », (In)visibilités médiatiques, L’Esprit libre, 2015, p. 135.

10   Caroline Montpetit, « Premier acte d’une bataille pour l’équité en théâtre », Le Devoir, 13 janvier 2017, http://www.ledevoir.com/culture/theatre/489022/femmes-pour-l-equite-en-t…, consulté le 16 novembre 2017.

11   « Femmes pour l’équité en théâtre : Le show », https://mountainlake.org/event/femmes-pour-lequite-en-theatre-le-show/, consulté le 16 novembre 2017.

12   Caroline Montpetit, « Premier acte d’une bataille pour l’équité en théâtre », Le Devoir, 13 janvier 2017, http://www.ledevoir.com/culture/theatre/489022/femmes-pour-l-equite-en-t…, consulté le 16 novembre 2017.

13   Femmes pour l’équité en théâtre, « Apprendre à compter », Revue Jeu, 10 septembre 2017, http://revuejeu.org/2017/09/10/apprendre-a-compter/, consulté le 16 novembre 2017.

14   Virginie Chaloux, « L’idée d’écrire », (In)visibilités médiatiques, L’Esprit libre, 2016, p. 136.

15   Ibid, p. 137.

16   Ibid, p. 133.

17   Tamara Alteresco, 2016, « Des journalistes sportives insultées au quotidien », ICI Radio-Canada, 29 avril 2016, http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/778647/journalistes-femmes-sports-in…!

18   Virginie Chaloux, « L’idée d’écrire », (In)visibilités médiatiques, L’Esprit libre, 2016, p. 135.

Abbotsford et le marché canadien de l’armement

Abbotsford et le marché canadien de l’armement

Par Pierre-Luc Baril

Cette année encore, du 11 au 13 août se tient l’Abbotsford International Air Show dans la ville du même nom, près de Vancouver. Comme l’indique le titre de l’évènement, il s’agit d’un spectacle aérien mettant en vedette les plus puissantes et les plus récentes machines de guerre de l’aviation canadienne. Le rassemblement d’Abbotsford figure parmi les évènements du genre les plus courus. Selon le quotidien USA Today (1), il s’agit de l’un des dix plus importants spectacles aériens à travers le monde. Chaque année depuis sa création en 1966, c’est près de 300 000 personnes qui assistent à ce divertissement qualifié de « familial ». Cependant, un aspect de l’évènement n’est pas mentionné : c’est aussi l’un des plus grands marchés d’armement et d’équipement militaires au Canada.

Un spectacle aérien doublé d’un commerce lucratif

Au début des années 2000, Robert A. Hackett et Richard Gruneau, de l’École des Communications de la Simon Fraser University, dressaient un portrait pour le moins surprenant de ce rassemblement. Dans leur livre The Missing News: Filters and Blind Spots in Canada’s Press, les auteurs mentionnent que de 37 entreprises exposant leurs produits en 1989, ce nombre était passé à 104 en 1995 (2). D’abord réservée aux entreprises canadiennes comme Bombardier et Bristol Aerospace, la foire d’Abbotsford s’ouvre ensuite aux producteurs internationaux, par exemple Mitsubishi et Boeing (3).

Bien entendu, la concentration d’une si grande quantité d’offres au même endroit a tôt fait d’attirer à son tour une vaste demande. Dans l’édition du Peace Magazine de novembre 1996, David Thiessen, attaché à la Fondation Fraser Valley Ploughshares, un organisme catholique de promotion de la paix, rend compte de l’ampleur que possède déjà l’Abbotsford Air Show. Selon Thiessen, c’est plus de 15 000 représentant·e·s de près de 70 pays qui sont présent·e·s à l’époque pour venir acheter du matériel militaire (4). Dans son article, Thiessen souligne les conséquences que représente l’accessibilité d’un tel marché pour des États reconnus pour user de la violence envers leur population. Nous reviendrons sur ce dernier point un peu plus tard.

Afin de mieux comprendre l’impact que peut avoir un tel évènement, voici quelques chiffres concernant l’évolution des exportations d’armes du Canada. Selon les recherches de l’équipe de L’Actualité, l’exportation canadienne d’équipement militaire a plus que doublé au cours des vingt dernières années (5). De 1990 à 2015, la valeur monétaire des marchandises exportées est passée de 460 à 960 millions de dollars (excluant le marché états-uniens) (6). Pour la même période, le nombre de pays importateurs d’équipement militaire canadien a augmenté de 50 à 80 (7). On constate donc que le commerce des marchandises militaires prend une importance non négligeable avec le temps.

En raison des éléments que nous venons de mentionner, il serait possible de croire que l’évènement annuel d’Abbotsford est d’abord né sous l’impulsion d’un simple spectacle aérien avant de se transformer graduellement en l’un des plus importants marchés d’équipement militaire du Canada. Le phénomène peut aisément s’expliquer par la liaison entre la démonstration de tels produits et la présence de points de vente sur les lieux du spectacle. L’évènement d’abord ludique serait devenu un moment privilégié pour l’industrie de faire la démonstration de ses produits et d’en offrir l’acquisition après coup.

L’Abbotsford International Air Show : une présence médiatique discrète

En dehors de la présence de ce marché d’équipement militaire au Canada, la couverture de l’évènement par les médias est pour le moins particulière. D’abord, en dépit de son envergure internationale, l’événement est très peu couvert par les médias. Ensuite, l’image que l’on en donne est bien loin de celle d’un marché d’armes.

Dans The Missing News: Filters and Blind Spots in Canada’s Press, Hackett et Gruneau font intervenir à ce sujet Donald S. Dart, professeur au collège universitaire de Fraser Valley. Pour Dart, l’infime espace médiatique occupé par l’Abbotsford Air Show ainsi que sa représentation sous la forme de « divertissement familial » repose essentiellement sur deux facteurs : une lourde campagne de relations publiques et des journalistes forts peu critiques (8).

C’est notamment en raison d’un appel à la pensée critique que nous devons l’une des premières références francophones à la vente d’armes d’Abbotsford. C’est dans les pages de son incontournable Petit cours d’autodéfense intellectuelle que Normand Baillargeon, ancien professeur de pédagogie à l’Université du Québec à Montréal, traite du problème médiatique que représente la foire d’Abbotsford. Suite à une minutieuse recherche dans les médias québécois, Baillargeon fut incapable de retracer plus d’une dizaine d’articles traitant de l’évènement dans les quarante dernières années (9). Dans tous les cas, aucun ne parle de la vente de matériel militaire, seulement du spectacle aérien et de son caractère familial.

Dans le but de vérifier cette affirmation, nous nous sommes adonnés au même exercice que Baillargeon. Outre les articles déjà mentionnés par ce dernier, nous n’avons trouvé que très peu d’articles liés à l’Abbotsford International Air Show. Dans tous les cas, les articles sont le fruit de journaux locaux et ne traitent d’aucune façon de la vente d’armes qui se déroule sur les lieux lors de l’évènement.

Il nous a fallu remonter près de vingt ans en arrière pour accéder à des documents portant sur le commerce de marchandises militaires durant ce spectacle aérien. Quant à ces travaux, ils ont été rédigés par des spécialistes géographiquement près d’Abbotsford (Burnaby, Vancouver, etc.). Même le vaste travail de L’Actualité, dont nous avons déjà fait mention, ne traite pas du rassemblement annuel d’Abbotsford et de la vente d’équipement militaire qui s’y déroule.

Il appert donc qu’il faut soit remonter dans le temps pour entendre parler de la vente d’équipement militaire durant l’Abbotsford International Air Show, soit se rabattre sur les médias locaux pour en entendre parler aujourd’hui. Dans le cas de ces derniers, les articles traitent toujours de l’évènement comme un rassemblement ludique et familial, en somme un spectacle de divertissement.

Il est donc légitime, dans un régime se présentant comme démocratique, de s’interroger sur les raisons entourant une telle opacité médiatique. Normalisation du commerce d’équipement militaire? Contrôle gouvernemental? Manque de sensationnalisme de l’évènement? Ce sont toutes des questions qui méritent des réponses.

Le Canada, promoteur de la paix?

Bien entendu, les éléments que nous avons énoncés plus haut ont de quoi entacher la réputation de promoteur et gardien de la paix du Canada. Encore en mai dernier, à l’occasion de la Journée internationale des Casques bleus de l’ONU, Justin Trudeau rappelait la « longue et fière histoire en matière de missions de maintien de la paix » du Canada à travers le monde (10). Il semblerait pourtant que le Canada n’ait pas de problème à promouvoir la paix d’un côté et à vendre des armes de l’autre.

La Corporation commerciale canadienne, dont la mission est « l’expansion du commerce en aidant les exportateurs canadiens à accéder aux marchés publics étrangers grâce à un mécanisme de passation de contrats de gouvernement à gouvernement », semble jouer un rôle prépondérant dans l’implication du Canada sur le marché mondial de l’équipement militaire (11). Dans la section « La CCC dans le monde », le rapport de la société d’État traite avec fierté de la facilité des transactions de matériel militaire avec les États-Unis, de la vente de véhicules et d’aéronefs militaires au gouvernement péruvien, du bien connu programme de chars blindés avec l’Arabie Saoudite et de l’exportation d’hélicoptères pour les forces aériennes des Philippines (12). Il s’agit là d’une série de contrats dont la valeur s’élève à plusieurs centaines de millions de dollars. Toutes ces transactions sont présentées comme de simples échanges commerciaux et non des ventes de matériel risquant d’être impliqué dans la mort de civils.

En effet, comme l’a si bien expliqué l’équipe de L’Actualité, depuis Brian Mulroney jusqu’à Trudeau fils, tant les Libéraux que les Conservateurs ont favorisé la croissance de l’exportation d’équipement militaire (13). Dans certains cas, les acheteurs, c’est-à-dire les États, ont utilisé l’équipement militaire dans des situations ayant causé des décès civils (14). Dans la dernière année au pouvoir de Stephen Harper, le Canada a exporté pour 676 millions de dollars en marchandises militaires tandis que ce montant a atteint 717,7 millions de dollars pour la première année de Justin Trudeau (15).

C’est une situation pour le moins surprenante, si l’on considère tous les efforts menés par Amnistie internationale pour que les États membres de l’ONU adoptent un accord sur le commerce international des armes en 2013. Rappelons ici que le Canada n’a toujours pas ratifié cet accord (16). Le Canada se retrouve donc face à un reflet de lui-même fort peu enviable. D’un côté, il fait la promotion de la paix tandis que de l’autre, le commerce de l’armement vient enrichir ses coffres. La situation devient réellement inconfortable si l’on s’attarde aux conclusions d’Amnistie internationale voulant que les conflits accentuent la demande en armement et que le besoin d’équipement militaire à son tour enflamme les conflits (17).

En finir avec l’hypocrisie

À la lumière des analyses et des textes que nous avons mentionnés, le cas de l’Abbotsford International Air Show soulève de graves questions concernant l’administration et les choix du gouvernement canadien. Il est flagrant d’abord de voir le malaise persistant quant à l’objectivité et à l’indépendance des médias, tant au Canada anglais qu’au Québec. Le cas d’Abbotsford semble prouver qu’il existe une forme de contrôle étatique sur la diffusion ainsi que la présentation de l’information au Canada.

Ensuite, il est impossible de passer sous silence le réel degré d’implication du Canada sur le marché mondial de l’équipement militaire. Alors qu’il est aujourd’hui de notoriété publique que le Canada participe et récolte sa part du lucratif marché de l’armement, il ne faudrait pas oublier que derrière ses airs de gardien de la paix, le gouvernement canadien est complice d’États qui font usage de l’équipement produit chez nous contre des groupes civils.

Nous sommes d’avis qu’à l’heure où le Canada s’interroge sur le rôle des blindés canadiens à l’étranger (18), il faut définitivement mettre fin à l’hypocrisie qui domine les politiques économiques et étrangères du Canada. Il en va d’abord d’une question de droits humains et de respect et de protection de la vie sous toutes ses formes.

1) 10 Best Editors, « 10 best air shows around the world », USA Today, 27 février 2013, <https://www.usatoday.com/story/travel/destinations/2013/02/26/10-best-ai…, consulté le 8 août 2017.

2) Robert A. Hackett et Richard Gruneau, The Missing News: Filters and Blind Spots in Canada’s Press, Ottawa, Garamound Press, 1999, p. 157.

3) Ibid.

4) David Thiessen, « Airshow Canada: The Eighth Most Censored Story Of 1995 », Peace Magazine, vol. 12, no. 6 (1996), p. 6.

5) Naël Shiab, « Marchandises militaires : la grande hypocrisie canadienne », L’Actualité, 5 février 2017, <http://lactualite.com/societe/2017/02/05/marchandises-militaires-la-gran…, consulté le 8 août 2017.

6) Ibid.

7) Ibid.

8) Robert A. Hackett et Richard Gruneau, op. cit., p. 158.

9) Normand Baillargeon, Petit cours d’autodéfense intellectuelle, Montréal, Lux Éditeur, 2006, p. 293.

10) Justin Trudeau, « Déclaration du premier ministre du Canada à l’occasion de la Journée internationale des Casques bleus de l’Organisation des Nations Unies », Ottawa, 29 mai 2017.

11) Corporation commerciale canadienne, Un monde d’occasions d’exportations s’ouvre à vous – Rapport annuel 2014-2015, juin 2015, p. B.

12) Ibid, p. 2-3.

13) Naël Shiab, Op. cit.

14) Ibid.

15) Canada (Affaires Mondiales Canada), Rapport sur les exportations de marchandises militaires du Canada – 2015, Ottawa, 2015, p. 1 et Canada (Affaires Mondiales Canada), Rapport sur les exportations de marchandises militaires du Canada – 2016, Ottawa, juin 2016, p. 4.

16) Ibid.

17) Amnistie internationale, Contrôler les armes, Paris, Éditions Autrement, p. 76-98.

18) Radio-Canada, « Ottawa se penche sur l’utilisation de blindés canadiens en Arabie saoudite », Radio-Canada, 29 juillet 2017, <http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1047828/ottawa-armee-blindes-canadie…, consulté le 8 août 2017.

La décolonisation et le droit

La décolonisation et le droit

La décolonisation prenant aujourd’hui une place grandissante (bien qu’encore restreinte) dans le discours public canadien, elle impose une redéfinition des termes. À commencer par une réévaluation du rôle de la justice et de son administration dans la poursuite du colonialisme canadien.

La promesse du Premier ministre Trudeau d’engager des relations de nation-à-nation entre le Canada et les Premières nations, puis le subséquent lancement de la première étape d’une enquête nationale portant sur les femmes autochtones disparues et assassinées annoncé par la ministre de la Justice Jody Wilson-Raybould ont de quoi raviver les espoirs de beaucoup. Ces promesses et ce premier pas en avant viennent clore presque dix ans de marasme quant aux questions autochtones; un marasme initié par le refus des Conservateurs d’appliquer les accords de Kelowna en 2005, et que des excuses officielles quant aux pensionnats ou encore la commission Vérité et Réconciliation n’auront pas permis de résoudre.

Des éléments fondamentaux pour la mise en place d’une nouvelle relation désirée par un grand nombre de personnes autochtones semblent donc être aujourd’hui mis en place. Le terme de « décolonisation », réservé il y a peu encore aux franges minoritaires d’une pensée  autochtone militante et universitaire, se trouve ceint d’une nouvelle légitimité. Pour autant, si un changement de vocabulaire peut s’avérer être un signe positif, encore faut-il s’assurer que la réalité que ces mots décrivent est bel et bien, elle aussi, soumise au changement.

Colonialisme canadien et centralité de l’État

Le processus colonial – ce qu’on désigne généralement par le terme « colonisation » – s’attarde avant tout à la maîtrise d’un territoire et à la fixation de frontières au sein desquelles un corps politique d’origine étrangère cherche à imposer sa souveraineté. Dans le cas du colonialisme de peuplement (1) s’ajoute la nécessité du remplacement des populations autochtones par une société de colons allochtones à partir de laquelle se développent une identité politique propre ainsi qu’un modèle de citoyenneté spécifique, permettant de légitimer l’ancrage d’une souveraineté puisant ses racines à l’étranger. Tous les éléments nécessaires à la constitution d’un État sont donc réunis. Et force est de constater qu’un regard historique révèle parfaitement la progression parallèle de la colonisation et de la construction étatique canadiennes, l’une servant de tremplin à l’autre et inversement. En effet, si la colonisation canadienne s’est opérée, dans un premier temps et en l’absence de structures étatiques autres qu’embryonnaires, par le biais d’un capitalisme impérialiste organisé par les compagnies de colonisation, celle-ci se retrouve subsumée dans l’État à mesure que les infrastructures publiques canadiennes se voient implantées sur l’ensemble du territoire. La place prépondérante qu’occupera par exemple le Canadien Pacifique dans les politiques de construction nationale élaborées par l’État fédéral sous le leadership de John A. Macdonald dans le dernier quart du 19ème siècle est en ce sens révélatrice : projet capitaliste fou et exemple majeur s’il en est des liens entre le monde politique et celui du commerce dans le Commonwealth victorien, il viendra confirmer les rêves de grandeurs d’un État en expansion autant par les pertes humaines et les scandales qu’il engendrera, que par sa capacité à faire du Canada un monde s’étendant a mari usque ad mare, d’une mer à l’autre

Mais encore, la centralité du rôle de l’État dans l’élaboration d’une identité nationale canadienne ne se réduit pas qu’à des investissements structurels. Elle participe également, plus tardivement mais également plus proche de nous, à l’élaboration d’une société civile qui se veut ouverte, multiculturelle et juste, à tout le moins tant qu’elle adhère aux principes de justice imbriqués dans un carcan idéologique issu du libéralisme anglo-saxon. Depuis les années 1970, cette participation se révèle en grande partie par le financement public d’organisations de la société civile à l’origine de mouvements sociaux progressistes, le tout dénué de droit de regard dans le contenu idéologique des groupes ainsi financés (ne serait-ce qu’officiellement) (2).

L’autre pendant de cette structuration d’un espace civique libéral par l’État canadien est le fruit d’un travail judiciaire. En d’autres termes, les cours du justice canadiennes se sont révélées être des acteurs de premier plan dans la justification, le raffinement, l’amendement, mais aussi et surtout dans la continuation du colonialisme canadien.

L’ambivalence des cours canadiennes

Ni tout noir, ni tout blanc, le rôle des cours de justice se dénote néanmoins dans l’histoire canadienne comme ayant soutenu, et soutenant encore aujourd’hui de manière continue le colonialisme canadien. Ce colonialisme, fondé sur un double mouvement d’exclusion et d’assimilation, s’illustre avant tout par l’objectif de faire disparaître toute prétention à une souveraineté autochtone concurrente à la souveraineté canadienne. Si cet objectif a pu prendre les atours d’un génocide culturel (3) au cours de l’histoire (dont on peut s’interroger s’il est aujourd’hui révolu), rien n’indique qu’il doive s’incarner de cette manière pour appuyer une assimilation légale.

En ce sens, il serait erroné de croire que les cours ont sans cesse servi à la négation brute de toute légitimité aux revendications autochtones. Bien au contraire, si les discriminations légales à l’égard des Premières Nations ont connu une évolution dans leur nature et leur intensité, force est de constater que cette évolution trouve souvent son origine dans les cours de justice (et particulièrement la Cour Suprême). De l’arrêt Calder (4) au récent arrêt Tsilhqot’in, les exemples sont nombreux, et l’on ne peut que se réjouir d’un certain progrès dans la reconnaissance des droits ancestraux et issue de traités des Premières Nations. À moins, évidemment, de constater que derrière cette apparente évolution, un fil rouge traverse de part en part ces multiples décisions, aussi positives puissent-elles paraître à l’œil néophyte : l’affirmation continue et réitérée du caractère dominant de la souveraineté canadienne au sein des frontières du Canada, et la possibilité légale subséquente d’éteindre tout droit ancestral ou issu de traité, aussi légitimes et constitutionnellement reconnus soient-ils, si le besoin (juridiquement encadré) s’en faisait sentir (5). Dit plus simplement, le droit de la conquête, c’est-à-dire du plus fort, reste encore et toujours le plus légitime aux yeux de l’État. Il est donc quelque peu imprécis, voire simplificateur, de présenter, comme ce fut le cas lors d’une récente conférence organisée à Montréal par la Ligue des Droits et Libertés (sur le thème « Décolonisation et solidarité… quelles perspectives? »), les cours de justice canadiennes comme les défenderesses des droits autochtones, elles qui bon an mal an jouent un rôle prééminent dans la poursuite actuelle d’un colonialisme canadien se voulant bienveillant, à tout le moins dans l’ordre du discours.

Les droits contre la décolonisation?

Ce type d’imprécision est d’autant plus dommageable qu’il constitue un sérieux obstacle aux tentatives de décolonisation de l’Amérique du Nord. Par là, il faut entendre bien évidemment non pas un irrédentisme qui viserait purement et simplement à renvoyer les descendants de colons dans les régions du monde dont ils sont issus, mais plutôt un renversement de vapeur (6). Il s’agit en réalité d’abolir le colonialisme canadien et de participer à un changement de société en profondeur, autant institutionnel que dans les mentalités. Il ne s’agit de rien de moins qu’une révolution culturelle. Les voies sont nombreuses, mais l’objectif, unique : redonner aux souverainetés autochtones la place qui leur est due.

On comprend donc immédiatement que ce processus de décolonisation peinerait à passer par le biais d’un appel à l’État tant et aussi longtemps qu’il restera assis sur les fondations de la conquête. État dont, aux dernières nouvelles, les cours de justice sont un rouage essentiel. Au nom de considérations stratégiques véhiculées par l’impératif éthique de la diversité des tactiques (qu’elles soient grassroots ou institutionnelles), il ne s’agit toutefois pas de nier la nécessité d’un travail juridique permettant de soulager les maux les plus urgents (7). Mais le colonialisme canadien s’ancrant avant tout dans l’imposition d’un rapport à l’État, un processus réflexif quant à la nécessité du droit dans l’atteinte des objectifs de justice semble aujourd’hui de mise si l’objectif de décolonisation fait réellement l’objet d’une volonté franche de la part de plus en plus de Canadiens et Canadiennes.

(1) http://globalsocialtheory.org/concepts/settler-colonialism/?utm_source=R…

(2) Corrigall-Brown, Catherine, Ho, Mabel, How the State Shapes Social Movements : An Examination of the Environmental Movement in Canada, dans Ramos, Howard, Rodgers, Kathleen, Protest and Politics : The Promise of Social Movement Societies, UBC Press, Vancouver.

(3) http://ici.radio-canada.ca/nouvelles/national/2015/05/29/001-genocide-cu…

(4) http://www.barreau.qc.ca/pdf/journal/vol35/no7/autochtone.html

(5) http://www.newsocialist.org/782-the-tsilhqot-in-decision-and-canada-s-fi…

(6) Alfred, Taiaiake, Colonial Stains on Our Existence, dans Cannon, Martin J. et Sunseri, Lina (ed.), Racism, Colonialism, and Indigeneity in Canada : A Reader, Oxford University Press, Toronto, 2011.

(7) Kiera L. Ladner, “Colonialism Isn’t the Only Answer: Indigenous Peoples and Multilevel Governance in Canada,” in Federalism, Feminism and Multilevel Governance, ed. Melissa Haussman, Ashgate Publishing (Farnham, 2010), 67–82.

Y a-t-il une justice pour les « mauvaises victimes » d’agressions sexuelles?

Y a-t-il une justice pour les « mauvaises victimes » d’agressions sexuelles?

Par Alexandra Bahary

Processus judiciaire, victime « idéale » et victim blaming.

« Why couldn’t you just keep your knees together? (1)

Rapportés dans L’actualité en novembre dernier, ce sont les propos que le juge Robin Camp de la cour provinciale de l’Alberta a adressés à une plaignante lors d’un procès pour agression sexuelle sous sa gouverne. Le juge Camp a été réprimandé de manière quasi-unanime par le public canadien, lectorat du Journal de Montréal compris. Ils équivalent à demander à la victime d’un tir par balle pourquoi elle n’a pas esquivé la balle, rappelaient certain-e-s, dont l’humoriste Louis T. à Bazzo.TV (2). « Et pourquoi pas une destitution???? », « comment un homme avec un raisonnement aussi stupide peut-il être juge » (sic), « [d]evrais se faire enculer pis lui demander pourquoi ta pas fermé tes jambes » (sic) proposaient même avec engouement certain-e-s commentateurs-trices dudit Journal de Montréal. Ces paroles ‒ en soi caricaturales ‒ lui ont même valu une caricature du National Post (3). À la suite d’un examen du Conseil canadien de la magistrature, il n’est plus permis au désormais juge de la Cour fédérale de siéger dans un procès en matière d’agression sexuelle. Il a, de surcroît, accepté de participer à un programme de sensibilisation à l’égalité des sexes après avoir présenté des excuses publiques à la plaignante ainsi qu’aux femmes qui auraient été dissuadées de déposer des plaintes pour infractions sexuelles par sa faute. Ce cas de figure illustre parfaitement certains problèmes inhérents à notre système de justice criminelle, en dépit des réformes en la matière. J’estime qu’il met en exergue la conception que notre société, au demeurant moderne, se fait de la « victime parfaite » en matière d’agression sexuelle et du comportement qu’elle devrait adopter face à cette agression.

Or, dès lors que l’on s’écarte d’un exemple précis et flagrant d’injustice comme celui de Robin Camp, comment expliquer la réaction judiciaire et sociale au mieux timide face aux violences sexuelles que subissent les femmes? Comment expliquer que le récit délivré par de nombreuses plaignantes sur leur(s) expérience(s) d’agression(s) sexuelle(s) soit discrédité par ces acteurs? (N’en déplaise à certain-e-s, je réitère d’office le caractère genré de cette violence, considérant qu’en 2013, 83 % des victimes d’agression sexuelle étaient des femmes ‒ la proportion demeurant constante depuis des années ‒ et que 97 % des auteurs d’infraction sexuelle étaient de genre masculin (4).) Comment expliquer le scepticisme du public à l’égard des dénonciations d’agressions sexuelles des femmes autochtones de Val-d’Or par opposition aux témoignages d’autres femmes (5)? Comment expliquer l’indifférence générale de la population face aux meurtres, agressions sexuelles et disparitions de milliers de femmes autochtones au Canada, un véritable féminicide (6)? Pourquoi banalise-t-on les témoignages d’agressions à caractère sexuel lorsque la consommation d’alcool est impliquée?

Pensons notamment à la couverture médiatique du présent procès Ghomeshi. Loin de moi l’idée de nier que la conciliation entre le droit à une défense pleine et entière de l’accusé-e et certaines valeurs féministes puisse présenter de nombreux défis; je n’aurai donc pas la prétention d’offrir des réponses à cette problématique épineuse. La réaction des médias et du public soulèvent néanmoins certaines interrogations. Pourquoi le fait que Lucy DeCoutere, l’une des plaignantes, ait tenté de recontacter l’accusé suite aux évènements qui font l’objet du procès minerait de facto sa crédibilité quant à son absence de consentement?

Certaines juristes féministes abordent ces questions en démontrant l’existence d’une dichotomie entre celle que l’on perçoit comme une « victime idéale » par rapport aux autres survivantes. Selon elles, lorsque qu’une femme n’aurait pas un comportement ou un mode de vie conforme à celui d’une « vraie victime », qui serait crédible et digne de la protection du système de justice, elle serait une « fausse victime » à blâmer pour sa propre agression.

Qui sont ces « mauvaises victimes »?

Les survivantes qui n’ont pas une situation personnelle ou une réaction postérieure à l’agression qui correspond à celles de notre imaginaire populaire, affirme la juriste Melanie Randall (7). Celles qui ne résistent pas physiquement. Celles qui ne subissent pas un « vrai viol », évènement qui se veut éphémère et isolé par rapport aux expériences des autres femmes, réitérant ainsi le caractère exceptionnel de ces violences. En premier lieu, celles qui ont un mode de vie qui ne correspond pas aux normes sociales ou qui sont socio-économiquement marginalisées.

En 1992, suite aux pressions persistantes de certains groupes féministes, le gouvernement avait pourtant mis en place une réforme pour mettre un frein à certains stéréotypes teintant le traitement judiciaire des agressions sexuelles, notamment celui de la femme de « mauvaise réputation ». À cette occasion, on amenda le Code criminel pour introduire des règles de preuve quant à la référence aux comportements sexuels antérieurs de la plaignante. Il s’agissait de limiter la possibilité d’invoquer le nombre de partenaires sexuels ou les comportements sexuels de la plaignante, qui ne sont plus recevables à titre d’argument dans l’unique but de discréditer celle-ci (8). Par exemple, l’accusé-e peut mettre en preuve une relation sexuelle de la plaignante avec un tiers qui aurait eu lieu en même temps que l’infraction alléguée afin de prouver son innocence. Toutefois, cet accusé-e ne peut invoquer les relations sexuelles antérieures qui n’ont aucune incidence sur les faits du procès. Dans la même veine, l’amendement limite l’accès aux documents médicaux et psychiatriques de la plaignante, qui se doit d’être justifié. Cette même réforme limite la défense de croyance au consentement de la victime : elle n’est plus recevable lorsque la croyance de l’accusé découle de l’affaiblissement volontaire de ses facultés, de son insouciance, d’un aveuglement volontaire ou du fait qu’il n’ait pas pris les mesures raisonnables pour s’assurer du consentement de la plaignante (9). De cette manière, la notion de consentement devient affirmative et l’absence de « non » ne justifie plus une agression sexuelle.

Malgré ces avancées statuaires, la conception dominante de la privatisation du risque, selon laquelle certaines femmes seraient responsables de leur agression puisqu’elles n’auraient pas pris les précautions pour assurer leur sécurité, persiste – lorsqu’on ne les accuse pas tout simplement de mentir. Les recherches de Barbara Sullivan démontrent que les attitudes sociétales négatives à l’égard des travailleuses du sexe font en sorte qu’elles soient considérées comme moins crédibles, mais aussi qu’elles soient plus souvent exposées à la violence. De fait, la pensée populaire selon laquelle leur consentement à un acte sexuel serait continu et implicite fait en sorte qu’elles ont davantage de difficulté à se présenter comme des « vraies victimes » d’agression sexuelle (10).

Au niveau institutionnel, le Canada possède un historique particulièrement désastreux quant à la prise en charge des agressions sexuelles vécues par des femmes autochtones et des femmes précaires ou aux prises avec un problème de drogue ou d’alcool. Dans la même veine, une étude australienne a examiné le déroulement de procès en matière d’agression sexuelle en portant une attention particulière au traitement subi par les plaignantes autochtones ou racisées dans ce cadre. L’étude a observé que la défense interrogeait plus souvent ces femmes relativement à leur consommation d’alcool ou de drogue que les femmes blanches. Il en allait de même des questions relatives au nombre de relations sexuelles usuel dans leur communauté (11). Or, ces femmes sont plus souvent sujettes à des violences sexuelles. Au Canada, l’on constate que le risque d’agression augmente avec l’interaction de différents systèmes d’oppression (racisme, capacitisme, etc.). À ce titre, 75 % des jeunes filles autochtones âgées de moins de 18 ans ont été victimes d’une agression sexuelle (12) et 40 % des femmes présentant un handicap vivraient au moins une agression à caractère sexuel au cours de leur vie (13).

Ironiquement, à l’opposé du stéréotype véhiculé à l’égard des femmes « au style de vie marginal », Randall expose que l’autre groupe de plaignantes dont la crédibilité est le plus souvent remise en cause serait… celui des conjointes agressées sexuellement par leurs conjoints. Pour pallier ce problème, le Code criminel avait été amendé en 1983 pour mettre fin à l’immunité entre conjoint-e-s en matière d’infractions sexuelles. Cette réforme avait aussi élargi la notion d’infraction sexuelle en remplaçant la notion de viol (soit une pénétration vaginale, anale ou buccale forcée) à celle d’agression sexuelle au sens large (une atteinte à caractère sexuel sans consentement, que ce soit par pénétration ou par attouchements, caresses…) (14). Néanmoins, certain-e-s juges se cramponnent à une notion de consentement implicite et continu résultant du mariage. La « victime parfaite », digne de la protection étatique, serait alors celle qui a un mode de vie socialement acceptable, mais qui est célibataire! Ce mythe populaire est particulièrement pernicieux, puisqu’on recense qu’une femme sur sept a déjà été agressée sexuellement par son conjoint. En outre, sept femmes victimes d’agression sur dix ont été agressées dans une résidence privée (15) et huit personnes sur dix connaissaient la personne qui les a agressées (16). Ces statistiques s’inscrivent en porte-à-faux avec le fameux mythe de la femme agressée par un inconnu dans une ruelle nocturne.

Ces mythes et stéréotypes ne sont pas uniquement présents au niveau du procès, mais également lors de la réception des plaintes par le service de police. Notons que la consommation d’alcool, le milieu de vie de la victime, mais aussi sa façon de réagir après l’évènement ont un caractère déterminant quant à la décision de retenir ou non la plainte. Ainsi, la pensée magique selon laquelle une victime qui ne se serait pas débattue physiquement pour résister à la personne qui l’a agressée serait complice de son agression persiste. Cela est dû à un héritage légal de la plupart des pays occidentaux où l’usage de la violence physique était l’un des critères pour que l’accusation de viol soit fondée. De plus, le procès pour viol avait comme objectif avoué de verser un dédommagement à la famille de la victime qui n’était « plus mariable », dû à sa réputation entachée. Même en cas de résistance, on s’attend à ce que des blessures physiques puissent corroborer le témoignage de la plaignante victime d’un « vrai viol ». Ceci expliquerait notamment l’infime taux de plaintes retenues pour devenir des accusations formelles. En 1999, la Cour suprême avait pourtant tranché que le consentement à une activité sexuelle doit être volontaire et communiqué, ce qui invalide la présomption de consentement implicite à une activité sexuelle. Le « oui » doit donc être clair, enthousiaste et informé.

Ces exemples démontrent que les améliorations statuaires n’ont pas suffi à éradiquer les stéréotypes qui se cantonnent au jugement des acteurs sociaux, mais également des acteurs judiciaires. Randall analyse ce constat en affirmant que la présomption selon laquelle le droit change les mentalités surestime le pouvoir du droit et sous-estime combien les inégalités de genre sont profondément ancrées dans notre société (17). C’est pourquoi les réformes juridiques demeurent une solution partielle à l’évolution des mentalités auxquelles devraient se conjuguer d’autres vecteurs de changement, notamment l’éducation populaire et l’activisme. J’estime qu’à cette occasion, un des champs de bataille principaux demeure la lutte contre l’invisibilisation des personnes à l’origine de l’agression au détriment des survivantes ainsi que la prise en charge collective des violences sexuelles. Ces violences sont fréquemment banalisées et ignorées lorsqu’elles s’insèrent dans un contexte quotidien. Quant à celles qui sont dignes d’attention, soient les « vrais viols de ruelle », on leur confère un caractère de danger inévitable et inhumain, à l’instar d’une catastrophe naturelle. C’est pourquoi, à défaut de se concentrer uniquement sur le contexte social dans lequel évoluent les survivantes, il faudrait davantage se pencher sur celui des personnes qui agressent. Il faut cesser de blâmer les survivantes et cesser de présenter la violence envers les femmes comme un fait isolé, une entité flottante et immuable qui serait dépourvue de toute responsabilité humaine. Puisqu’elle ne l’est pas.

(1) http://www.ctvnews.ca/canada/judge-apologizes-for-keep-your-knees-together-comment-1.2652482

(2) En ligne : https://www.facebook.com/BazzoTV/videos/942227589159316/.

(3) http://news.nationalpost.com/full-comment/gary-clement-why-didnt-the-judge-keep-his-knees-shut-anyway

(4) MINISTÈRE DE LA SÉCURITÉ PUBLIQUE. Infractions sexuelles au Québec. Faits saillants 2013, gouvernement du Québec, 2015. Sans, évidemment, vouloir exclure la possibilité d’agression sexuelle du fait d’une personne ne s’identifiant pas comme homme, d’où mon choix d’employer un terme neutre.

(5) J’aimerais rappeler à ce titre que la présomption d’innocence s’applique à un processus judiciaire dans le but de protéger l’accusé-e face au pouvoir coercitif de l’État. S’en réclamer autrement équivaut à étendre artificiellement son application. Il ne peut d’ailleurs pas avoir de procès sans plainte qui aurait préalablement été déposée à la police.

(6) À ce sujet lire Emmanuelle Walter, Les sœurs volées. Enquête sur un féminicide au Canada. Montréal, Lux, 2014 et Ryoa Chung « Y a-t-il une justice pour les femmes ? » (été 2015) Liberté n°308, en ligne : http://revueliberte.ca/content/y-t-il-une-justice-pour-les-femmes.

(7) Melanie Randall, Sexual Assault Law, Credibility, and « Ideal Victims » : Consent, Resistance, and Victim Blaming dans Canadian Journal of Women and the Law, Volume 22, Number 2, 2010, pp. 397-434.

(8) Pour plus de précisions, consulter le document du CALACS  sur l’évolution de la loi relative aux agressions sexuelles. En ligne : http://bv.cdeacf.ca/bvdoc.php?no=1999_05_0013&col=CF&format=htm&ver=old.

(9) Code criminel, LRC 1985, c C-46, art. 272.3.

(10) Barbara Sullivan, : « Rape, Prostitution and Consent » (2007) 40 Australian and New Zealand Journal of Criminology 127 and 137.

(11) Anne Cossins, « Saints, Sluts and Sexual Assault : Rethinking the Relationship between Sex, Race and Gender » (2003) 12 Social and Legal Studies 77.

(12) MINISTÈRE DE LA SÉCURITÉ PUBLIQUE.Les agressions sexuelles au Québec. Statistiques, Sainte-Foy, Direction de la prévention et de la lutte contre la criminalité, gouvernement du Québec, 2006.

(13) Ibid,

(14) Projet de loi C-127.

(15) Supra, note 3.

(16) Supra, note 11.

(17) Supra, note 6.