Depuis la mi-mars, la pandémie de Covid-19 a provoqué un ralentissement de l’économie et la restructuration de l’emploi autour de la distinction entre travailleur.se.s essentiel.le.s et non-essentiel.le.s et avec la popularisation du télétravail. À l’ère du déconfinement et de la « réouverture » de l’économie, qu’en est-il de la situation pour les travailleuses et travailleurs1 du sexe (TDS) ?
Jasmine2 a commencé à offrir des services sexuels rémunérés en 2018, à la suite d’un accident qui lui a valu un arrêt de travail forcé. Après quelques mois, elle a pu retrouver son précédent emploi. En octobre 2019, ses heures ont diminué et elle a accepté une activité de danseuse dans un bar de strip-tease montréalais.
À la mi-mars, comme les salons de massages érotiques, les bars de strip-tease ont dû fermer leurs portes dans la foulée des mesures de confinement prévues par les autorités québécoises pour faire face à la pandémie de Covid-19.
Quand criminalisation est synonyme de précarisation
Faisant entre 100 et 200 dollars par jour en semaine et de 300 à 500 dollars par jour entre le vendredi et le dimanche, Jasmine partageait alors son emploi du temps entre la danse érotique et la cuisine d’un restaurant. Aujourd’hui sans emploi, elle touche la Prestation canadienne d’urgence (PCU), grâce à ses déclarations de revenus comme cuisinière. La plupart de ses collègues se retrouvent, elles, sans aide gouvernementale. Même si la danse érotique est légale au Canada, rares sont celles qui déclarent leurs revenus provenant de cette pratique3.
« Historiquement, le gouvernement a été mauvais pour les travailleuses du sexe », soutient Jasmine, expliquant que de nombreuses collègues ne veulent tout simplement pas faire affaire avec des institutions étatiques. Par peur, mais aussi parce que « le processus de déclaration de revenus est compliqué pour les travailleur.se.s autonomes, ce n’est pas tout le monde qui peut s’y soumettre sans difficulté », rappelle Jasmine, qui ne songe pas pour le moment à retourner au bar où elle dansait avant l’éclosion de la pandémie.
Dans ce type d’institutions, les mesures de distanciation sociale et le port du masque obligatoire restreignent la capacité des travailleuses du sexe à faire de l’argent. Privées de la possibilité d’une proximité physique avec les clients, elles ne peuvent pas fournir le même genre de services. Aussi, « la plupart des bars de strip-tease font leur argent aux heures tardives, entre minuit et trois heures du matin » explique Jenn Clamen, coordinatrice nationale à la Canadian Alliance for Sex Work Law Reform (CASWLR). Même s’ils commencent à rouvrir, les bars doivent réduire les heures d’ouverture et fermer leurs portes à minuit, afin de respecter les mesures gouvernementales.
Pour Jasmine, cela pousse les danseuses et masseuses érotiques à « se diriger vers des formes de travail du sexe qui sont moins réglementées et donc tendanciellement plus marginalisées », plongeant pour certaines dans l’illégalité. Selon elle, l’offre de services sexuels en ligne n’est pas aussi lucrative.
Le Code criminel canadien comprend certaines interdictions concernant le travail du sexe, notamment en vertu de la Loi sur la protection des collectivités et des personnes victimes d’exploitation (C-36), entrée en vigueur le 6 novembre 2014 sous le gouvernement conservateur de Stephen Harper.
La loi C-36 restreint notamment la communication dans le but d’obtenir ou de fournir des services sexuels rémunérés, la publicisation ou l’obtention de ces services en échange d’argent ou de biens matériels4.
Ces restrictions augmentent le risque d’isolement et de violence pour les travailleuses du sexe, surtout en temps de pandémie, d’après Jenn Clamen. « Parce que le travail du sexe est criminalisé, explique-t-elle à L’Esprit libre, la Covid-19 a retranché certaines communautés dans la pauvreté, et les effets de la pauvreté vont se faire sentir longtemps, à moins que [le gouvernement] mette en place des mesures viables » pour soutenir financièrement les travailleuses du sexe.
Travailleuses du sexe et migrantes
« La pandémie de Covid-19 a simplement mis en lumière les failles du système social qui existaient déjà, » soutient Elene Lam, directrice générale de Butterfly, un réseau de soutien pour les travailleuses du sexe asiatiques et migrantes basées à Toronto, en référence à la précarité et aux discriminations relatives au métier.
Une étude menée par Butterfly soutient qu’environ 40 % des travailleuses du sexe migrantes de la grande région de Toronto ne perçoivent pas la PCU, soit parce qu’elles ne sont pas éligibles, soit parce qu’elles craignent d’être en contact avec les autorités5. En plus de la criminalisation de leur profession, certaines travailleuses du sexe migrantes craignent d’être judiciarisées sur la base d’un statut migratoire ou d’un permis de travail qui ne soit pas en règle6.
Le travail migrant inclut aussi les personnes qui étaient en déplacement temporaire au Canada et qui n’ont pas pu quitter le territoire à cause des restrictions sur le voyage découlant de la pandémie, d’après Mme Lam. Dans ce cas de figure, la barrière de la langue peut également priver les travailleuses du sexe de certaines ressources financières et sanitaires.
Plusieurs travailleuses du sexe basées à Toronto ont également dû déménager dans d’autres villes moins coûteuses à la suite de baisses de revenus considérables, augmentant leur isolement et réduisant un accès déjà limité aux ressources pour les travailleuses du sexe, plus nombreuses en région métropolitaine.
« Les travailleuses du sexe migrantes subissent également une surveillance policière accrue » nous explique Mme Lam, selon qui le profilage racial est une pratique courante chez les forces de l’ordre ontariennes.
Depuis l’irruption de la Covid-19 au Canada, 42 % des travailleuses du sexe asiatiques rapportent expérimenter plus de racisme et de discrimination, un chiffre qui s’élève à 40 % chez la population générale des travailleuses du sexe migrantes7.
Répression et contrôle des corps
Lors d’une récente déclaration, le policier, député caquiste et président de la Commission spéciale sur l’exploitation sexuelle des mineurs, Ian Lafrenière, laissait croire à une augmentation du trafic sexuel de mineur.e.s dans la région de Montréal8. Une déclaration sans fondements, d’après Jenn Clamen, qui interprète l’invitation de Lafrenière à augmenter la surveillance policière comme une réaction de peur : « la police [ressort toujours la carte du trafic sexuel] lorsqu’ils se sentent menacés, surtout dans le contexte d’un mouvement national appelant au désinvestissement des services policiers », explique-t-elle en faisant référence à Black Lives Matter.
L’espace et le corps des travailleuses du sexe font l’objet de surveillance policière constante, une présence « indésirée et non-sollicitée », d’après Mme Clamen.
Un contrôle du corps encore exacerbé par la crise sanitaire actuelle : « il n’est pas nouveau que les TDS soient stigmatisé.e.s et réprimé.e.s parce qu’ils.elles sont considéré.e.s comme des vecteurs de transmission de maladies contagieuses9 », rappelle la travailleuse du sexe et militante Adore Goldman.
La culture populaire s’est pourtant emparée de certains codes et symboles issus de la culture du travail du sexe, en dépit de la stigmatisation qui touche encore les travailleuses et travailleurs du milieu. Artistes populaires et musicien.ne.s « utilisent des pôles de strip-tease dans leurs concerts et vidéoclips, mais la loi et le gouvernement n’évoluent pas dans la même direction [que la société] », condamne Jasmine.
En attendant la décriminalisation, les représentantes de la CASWLR et de l’association Butterfly demandent, minimalement, la suspension de l’application des lois criminalisant le travail du sexe pour la durée de la pandémie, dans l’espoir de favoriser l’accès des travailleuses du sexe au système de santé, sans crainte de représailles.
1 Par souci de représentativité, les termes liés à la pratique d’une forme de travail du sexe seront ici féminisés.
2 Prénom modifié pour des questions de sécurité.
3 Pour être admissible à la PCU, il faut avoir déclaré un minimum de 5000$ au courant de l’année fiscale précédente.
4 Ministère de la Justice, Canada. Réforme du droit pénal en matière de prostitution: Projet de loi C-36, Loi sur la protection des collectivités et des personnes victimes d’exploitation. [En ligne] https://www.justice.gc.ca/fra/pr-rp/autre-other/c36fs_fi/c36fi_fs_fra.pdf (page consultée le 10 août 2020)
Le 10 août 2020, les débardeurs et employé.e.s d’entretien du Port de Montréal entraient en grève générale illimitée. Au cœur de leurs revendications, des changements d’horaires à déterminer dans la convention collective du Syndicat des débardeurs du Port de Montréal (SCFP), en négociation avec l’Association des employeurs maritimes (AEM) depuis septembre 2018.
Mardi midi, en plein mois d’août, quelques dizaines de personnes bloquent l’accès aux voitures sur une des rues menant au Port de Montréal. Certain.e.s sur leurs transats, abrités du soleil crevant sous une tente, hochent la tête au rythme de la musique rock que crache deux énormes haut-parleurs stationnés sur le trottoir. Les plus militant.e.s, elles et eux, applaudissent les klaxons solidaires des voitures tout en brandissant des pancartes sur lesquelles on peut lire: « 375 solidaires pour une convention collective juste et équitable ».
375, c’est le numéro de la section locale du SCFD, qui représente les quelques 1 125 débardeurs œuvrant à Montréal, dont environ 120 sont des femmes.
Après avoir mené à deux reprises 4 jours de grève consécutifs dans les dernières semaines, les membres du SCFD ont voté pour une grève générale illimitée à 99,22%, entrée en vigueur le 10 août.
Revendications et craintes du patronat
En 2015, les débardeurs montréalais enregistraient un salaire moyen de 110 000$ et touchaient des avantages sociaux de 22 000$ par année. En contrepartie d’un montant près de deux fois supérieur au salaire québécois moyeni, elles et ils doivent être disponibles pour travailler 19 jours sur 21.
« C’est pas une question d’augmenter nos salaires, » confirme à L’Esprit libre un des grévistes, « Si ça se trouve nos salaires y vont diminuer, parce que nous autres on fait notre argent quand on travaille [par périodes de travail de] 21 jours de suite ». Bras levé et pancarte au poing, il ajoute: « Des horaires comme ça, c’est inhumain ».
Alors que les négociations ont toujours lieu entre les représentant.e.s syndicaux des débardeurs et l’AEM, la ministre fédérale du Travail, Filomena Tassi, a rejeté la demande d’intervention gouvernementale émise par les associations patronales.
Ces derniers craignent les conséquences économiques majeures qui pourraient découler du prolongement du débrayage dans le deuxième port le plus important du Canada. Les quais du port de Montréal accueillent normalement, 2 500 camions par jour, 60 à 80 trains par semaines et plus de 2 000 navires par an, selon la directrice des communications de l’Administration portuaire de Montréal (APM), Mélanie Nadeau. Les activités du port entraînent annuellement des retombées économiques d’1,5 milliards de dollars à l’échelle du Canada.
« L’APM est très préoccupée par cet arrêt de travail pour la santé et la sécurité du public dans cette période de pandémie mondiale, car les activités portuaires sont essentielles à la bonne marche de l’économie et pour le ravitaillement, entre autres, des produits alimentaires et autres biens essentiels. Un arrêt des opérations portuaires a des répercussions importantes pour les entreprises canadiennes qui dépendent du commerce international et, ultimement, pour l’approvisionnement en biens et produits pour les citoyens, » peut-on lire dans un communiqué de presse officiel de l’APM en date du 7 août 2020ii.
Sur la ligne de piquetage, un débardeur s’étonne de l’ampleur qu’a pris le mouvement: « ça fait quinze ans qu’on n’a pas réussi à se mobiliser comme ça, » commente-t-il, « c’est grâce à la nouvelle génération si on est là aujourd’hui, » insistant sur la nouveauté de la question de la conciliation famille-travail dans le mouvement syndical chez les employé.e.s du Port de Montréal.
La lutte en héritage
Il ne s’agit pourtant pas de la première grève menée par les débardeurs. Branche locale du Syndicat de la fonction publique affilié à la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec, le SCFP a été fondé en 1902 et est, depuis, responsable de plusieurs débrayages.
Sur le site du syndicat, on peut lire: « [le syndicat] est un des pionniers dans l’histoire héroïque des luttes de classes au Québec, au Canada et en Amérique du Nord iii».
Une histoire qui commence dans les années 1920, alors que Montréal héberge le plus important port céréalier au monde. Le crash boursier de 1929 et l’ouverture progressive de l’économie au marché américain entraîne son déclin, profitant parallèlement aux infrastructures portuaires de Toronto, en plein développement dû à sa proximité avec les États-Unisiv.
Le port devient un no man’s land: les autorités portuaires peinent à garder le contrôle sur les quais, théâtre de beuveries, de flâneries et de vols, tout cela devant le regard impuissant des policiers portuaires, mal payés et mal équipésv.
Il faut attendre la fin des années 60 pour que les activités du port reprennent en vigueur et que l’ordre se rétablisse. Le corps syndical, lui, a déjà retrouvé sa ferveur militante, avec l’entrée des baby-boomers sur le marché du travailvi. Les employé.e.s nouvelle génération, bien que pour beaucoup issu.e.s d’une lignée de débardeurs, sont souvent plus éduquée que leurs prédécesseurs et plus à même de réclamer de meilleures conditions de travail.
Entre 1960 et 1975, une flambée de grèves illégales prend d’assault les quais montréalais et ceux e toutes les villes portuaires en Amérique du Nord. Durant cette période, 13 grèves sont entreprises au Port de Montréalvii.
Celle de 1972 dure 52 jours, et voit le SCFP obtenir d’importantes hausses salariales et une sécurité d’emploi complète pour ses membresviii.
Trois ans plus tard, le Parlement canadien répond à un nouveau mouvement de débrayage des débardeurs avec l’adoption d’une loi spéciale forçant un retour au travail. Fort des gains des dernières décennies, accentués par la mécanisation de l’emploi qui facilite nettement la tâche des employé.e.s du port, « le militantisme syndical entre dans une période de dormance qui durera quelques annéesix ».
Lundi 10 août, 40 000 conteneurs étaient déjà bloqués ou détournés à cause du conflit entre le SCFP et l’AEM, d’après Mélanie Nadeau. Des répercussions majeures sur l’économie sont anticipées, alors que de nombreuses entreprises peinent à se remettre des répercussions de la pandémie de Covid-19.
« On ne lâchera rien, » lâche un débardeur en grève, la colère à peine étouffée par le masque qui recouvre une partie de son visage.
Une détermination à l’image des luttes menées sur des générations au Port de Montréal, alors que « le syndicat des débardeurs est resté un précurseur de vagues de revendications syndicales au Québecx », et ce, depuis les années 1930.
Le monde des arts peut facilement, dans la construction de l’histoire, faire abstraction des dynamiques politiques qui l’entoure. Pourtant, les musées sont des lieux de légitimation du pouvoir des sociétés qui les font naître. Conçus au départ comme des outils de colonisation, les musées ont aussi été des lieux importants de construction identitaire nationale. Diverses dynamiques coloniales s’inscrivent donc dans le champ des arts. Comment se transforment-elles ou non dans le temps? Les musées sont aussi des lieux de contestation de ce pouvoir établi, notamment par les nations autochtones. Certains discours permettent aux mouvements pour les droits des peuples autochtones de tranquillement réformer les institutions muséales depuis les dernières décennies. Où en sommes-nous au Québec? Peut-on parler de décolonisation dans les musées québécois et canadiens?
PHOTO: Edward Curtis: Edward Curtis est reconnu pour avoir déformé ses portraits ethnographiques afin de présenter une image des Autochtones figés dans le passé. Cette photo d’un chef Arapaho et son fils circa 1911 a été retouchée pour retirer l’horloge.
Les « Lumières » et les « Indiens »
Le mythe du sauvage remonte loin dans l’histoire de l’humanité, mais c’est avec Jean-Jacques Rousseau au dix-huitième siècle qu’il prend réellement son envol. Le concept se veut une antithèse de la civilisation. Par le biais du primitivisme, les peuples « sauvages » sont associés à une période « immature » de la civilisation occidentale[1]. Dans les premiers musées d’Europe, cet évolutionnisme était littéralement explicité lorsque des objets de la préhistoire européenne étaient juxtaposés à des objets du dix-neuvième ou du vingtième siècle appartenant à des sociétés autochtones ou africaines[2]. Afin de servir pleinement ce discours, les commissaires européennes[3] de l’époque se permettaient de retirer des présentoirs les objets qui révélaient des signes d’évolution technologique contrevenant à la théorie évolutionniste. Le scénario était ainsi contrôlé pour répondre à une certaine idée blanche de ces « Indiens ». Edward Curtis est reconnu pour avoir vastement photographié les nations autochtones des Amériques. Mais ses portraits étaient construits. Il se promenait de communauté en communauté avec un sac rempli d’accessoires, de perruques et de costumes, et demandait aux personnes photographiées et filmées de porter leurs costumes traditionnels, alors que les gens avaient souvent adopté des habillements plus modernes[4]. Curtis voulait présenter des identités selon ses propres critères d’« indianité » qui devaient se conformer aux préceptes évolutionnistes d’une culture « sauvage » représentante du passé de l’humanité et incompatible avec la modernité occidentale. Quoiqu’aujourd’hui plutôt dissipée et généralement rejetée, l’idéologie évolutionniste a marqué l’histoire de la muséologie relative aux Autochtones, et peut encore à ce jour se faire ressentir dans la dichotomie qui prévaut entre modernité et tradition. Par exemple, les photographies d’Edward Curtis sont encore souvent utilisées pour illustrer les périodes historiques dites traditionnelles dans les expositions ethnographiques.
Politiques assimilationnistes et monde des arts
La Loi sur les Indiens (1875) instaura un paradigme de politiques assimilatrices canadiennes avouées[5]. Les Autochtones se sont vu octroyer un statut de citoyens mineurs sous la responsabilité du gouvernement fédéral, leur identité étant contrôlée par ce dernier[6]. Des règlements interdisant la pratique de rituels et de fêtes traditionnelles ont été mis en place dès 1884 et ont été appliqués dans les communautés, jusqu’au milieu du vingtième siècle (1951). La mise sur pied des « terres réservées à l’usage des Indiens » et le placement forcé des enfants dans des pensionnats sont deux mesures bien connues engendrées par la Loi sur les Indiens. Elles visaient l’extinction progressive de la population autochtone : « À la fin de ce processus, il est prévu que le peuple autochtone aura cessé d’exister comme peuple distinct ayant son propre gouvernement, sa propre culture et sa propre identité »[7].
L’article de la Loi sur les Indiens interdisant la pratique de cérémonies traditionnelles a eu un effet boule de neige dévastateur à plusieurs niveaux, jusqu’à son amendement en 1951. Il visait à briser le leadership politique autochtone traditionnellement assuré pendant les rassemblements sociaux. Du même coup, l’application du règlement a grandement miné la possession du patrimoine matériel des Autochtones. Malgré l’absence de recherche approfondie sur le sujet au Québec, certains témoignages autochtones nous permettent d’envisager comment la période de confiscations d’objets traditionnels a participé à la dépossession de leur patrimoine matériel. L’épisode le plus tristement reconnu se déroule en Colombie-Britannique en 1921. Une descente policière lors d’un potlatch kwakwaka’wakw s’est conclue par l’arrestation de plusieurs personnes et la menace d’enfermement en prison si elles ne rendaient pas en échange leurs regalia[8]. Le butin récolté fut divisé dans les collections de plusieurs musées, dont le Musée canadien des civilisations à Hull[9].
C’est une des époques les plus violentes de l’histoire des relations coloniales au Canada. C’est aussi l’époque du développement des premiers musées nationaux et de l’élaboration du récit identitaire canadien. Bien sûr, les grandes collections d’art autochtone ne se sont pas essentiellement construites au moyen de descentes de police. Les anthropologues, comme le québécois Marius Barbeau, poussés par l’engouement pour le primitivisme dans le monde des arts et enquis de la conservation patrimoniale, ont défriché les communautés autochtones à la recherche de masques, de paniers et de vêtements pendant ce qui est aujourd’hui reconnu comme l’« âge des musées ». Avec les politiques assimilationnistes en plein essor et la pensée évolutionniste toujours latente, l’imaginaire collectif persistait à croire que les cultures autochtones étaient sur le point de disparaître, ravagées par des vagues de maladies infectieuses, et incompatibles avec la modernité de la société blanche. C’est dans cette optique que les objets étaient grappillés par plusieurs anthropologues, qui poussés par leur foi en un art immuable et authentique, pensaient sauver la trace de ces cultures matérielles[10]. L’américain Franck G. Speck est responsable de la présence de centaines d’objets autochtones du Québec dans les grands musées. Ses terrains d’ethnographie sur les Naskapis et les Innus l’ont conduit au début du vingtième siècle au Pekuakami (lac Saint-Jean).
L’évolutionnisme, qui considère les cultures non occidentales comme une version antérieure de la civilisation occidentale, circonscrit conceptuellement ces sociétés à un espace temporel fixe. Dans l’Europe des dix-huitième et dix-neuvième siècles, les objets provenant des diverses colonies étaient présentés comme des curiosités lors des « expositions coloniales » ou dans les cabinets de curiosité. Au courant du vingtième siècle, les objets vont passer du statut de curiosité à objet d’art ou de science. Ce changement va devenir visible entre autres dans la présentation visuelle, la classification et l’ordre des arrangements thématiques des expositions[12]. Concrètement, les dispositifs de présentation et les scénarios des expositions vont partager l’idée, répandue à l’époque, de la disparition prochaine des sociétés non occidentales en Amérique. L’idéologie évolutionniste va se refléter dans la dichotomie modernité/tradition qui va camper les identités autochtones (« sauvages ») dans le pôle tradition, sans possibilité de nuancer le discours sur la culture. Le monde des arts est ainsi extrêmement soucieux de la question de l’authenticité, qu’il conçoit de lui-même et transpose comme problème aux sociétés autochtones. L’authenticité n’est pas propre aux cultures autochtones, mais plutôt une valeur qui leur est apposée, de par une préoccupation pour la modernité occidentale[13].
Les expositions du début du vingtième siècle, dans leurs objectifs parfois maladroits d’offrir une visibilité aux arts autochtones, ont davantage misé sur l’intention de construire une identité artistique nationale canadienne, à l’instar des politiques multiculturelles[14]. Si l’art autochtone reçoit effectivement une forme de reconnaissance, il semble que ce soit plutôt à des fins de récupération, ou en d’autres mots, d’assimilation[15]. Dès le début du vingtième siècle, les expositions ethnographiques sont déjà reliées au contexte politique qui valorise le multiculturalisme[16]. Les idéologies de la période coloniale sont donc toujours présentes malgré le désir des musées de s’en distancier. En dépit de cela, des voix autochtones refusent de se faire associer à la mosaïque multiculturelle nationale appliquée dans les pays modernes[17].
L’exposition The Spirit Sings, grand déploiement des arts premiers conçu dans le cadre des Jeux olympiques de Calgary en 1988, connaît une vague de virulentes critiques et d’un appel au boycottage. La crise force l’organisation d’un symposium pour rassembler des représentantes autochtones et le milieu muséal. Les préoccupations exprimées ont éclairé les changements nécessaires au sein des musées quant au respect des droits des Autochtones sur leur patrimoine. Le rapport du groupe de travail, publié en 1992, est devenu un document de référence. Une grande ouverture venait de se faire sur les collaborations possibles et les changements nécessaires à opérer. Depuis, l’invitation à la consultation et à la collaboration des Autochtones dans les expositions est pratiquement une norme, mais les changements plus structuraux tardent à se concrétiser[19].
La longue histoire d’activisme pour le droit à l’autodétermination des Premières Nations a ainsi alimenté le processus de décolonisation des musées. Plusieurs articles de la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones traitent du droit à l’autodétermination. Sur la question des droits relatifs à la culture, les articles 11 et 31 énoncent clairement le droit des Autochtones de préserver, contrôler, protéger et développer leur patrimoine culturel[20]. Le mot « contrôle » ici n’est pas anodin. L’autodétermination des peuples autochtones appliquée au musée doit toucher entre autres le niveau de contrôle que celles-ci possèdent sur les expositions et les collections les concernant.
Un des éléments primordiaux qui participe à la décolonisation du champ des arts est la question du partage des pouvoirs. La seule consultation de membres des Premières Nations au sujet de l’interprétation des œuvres ou des manipulations spéciales d’objets sacrés ne suffit plus. Puisque Michael Ames affirme dès 1995 que la collaboration entre commissaires d’expositions et membres des Premières Nations est déjà considérée comme un standard au Canada[21], le défi qui reste à relever se situe plutôt au niveau plus structurel des institutions. Le réel degré de collaboration peut varier amplement selon l’interprétation de l’institution. Un niveau superficiel d’intégration de la participation des Autochtones s’est déterminé comme norme, selon lequel les musées engageraient de façon temporaire des consultants ou des commissaires externes pour certains projets fixés dans le temps. À un second niveau, des partenariats mis en place toucheraient plus en profondeur la structure de l’institution, favorisant par exemple la cogestion à long terme des collections[22].
Mais si les musées sont une construction européenne conçue pour répondre à des besoins non autochtones, la valeur de ces institutions ne peut être évidente pour les Autochtones. Selon Nancy Marie Mithlo, la structure organisationnelle interne n’est pas non plus compatible avec les façons autochtones de penser[23]. Si aucun changement majeur dans les conceptions à la base du fonctionnement muséal n’est orchestré, la simple intégration est alors une autre forme d’assimilation. Au Musée de la civilisation à Québec, l’exposition permanente C’est notre histoire : Premières Nations et Inuit au Québec du XXIe siècle a déployé des efforts importants pour ouvrir la collaboration aux Autochtones. La conception de l’exposition s’est déroulée sous la coordination d’un organisme autochtone, La Boîte Rouge VIF, et a impliqué plus d’une centaine de détentrices de connaissances et de créatrices autochtones sur une période de plus de quatre ans. Malgré l’ampleur du processus de consultations et de collaborations, le résultat n’a pas abouti aux promesses décoloniales d’origines, et la balance de pouvoir est finalement restée campée dans la hiérarchie de l’institution[24].
Pour l’historienne de l’art canadien, Ruth Phillips, l’intégration de la présence autochtone à l’histoire canadienne plus générale lui permet de conclure que les musées canadiens sont en processus d’indigénisation[25]. Ce point de vue n’est pas partagé par plusieurs auteures autochtones comme Nancy Marie Mithlo et Amy Lonetree, qui considèrent plutôt que les inégalités sont aussi présentes qu’auparavant, elles sont seulement maquillées par l’inclusion. Elles sont tenantes d’une position bien articulée par le politologue Déné Glen Coulthard dans son ouvrage Red Skins White Masks : Rejecting the Colonial Politics of Recognition (2014). Pour illustrer simplement la dynamique d’inclusion/assimilation, prenons une publicité de Tourisme Ottawa à l’automne 2015. Sur une photographie de la Grande galerie du Musée canadien de l’histoire, mâts héraldiques bien en évidence, on peut y lire le slogan « Qu’il fait bon chez soi ».
Le seul fait de la collaboration ne peut donc réunir à lui seul l’ensemble des enjeux. Les relations Autochtones/musées entretenues à propos de l’accès aux collections et des rapatriements se développent sur de plus longues périodes de temps que la collaboration lors de l’organisation d’une exposition, et peuvent permettre des changements à plus long terme.
La déconstruction des rapports de pouvoir colonial au niveau plus large du champ des arts pourrait ainsi prendre plusieurs formes. Participer au processus d’éducation collective des histoires de colonialisme et de survivance peut devenir un mandat pour les scénarios d’expositions. Mettre en lumière les multiples passages sombres de l’histoire coloniale du Canada et du Québec est nécessaire, malgré que cet exercice soit difficile et risque de stigmatiser les Premiers Peuples dans une position de victimes. Une exposition qui témoigne de la culture vivante et de la survie des Autochtones, même si elle est une importante amélioration, ne suffit plus. Le musée décolonisé se concentre aussi autour d’une autre condition, selon les muséologues autochtones comme Amy Lonetree, à savoir le truth speaking. Selon elle, l’autodétermination des Premiers Peuples devrait passer en premier lieu par la guérison des blessures profondes. Ce processus de guérison ne consiste pas en de simples séances de thérapie entre Autochtones, mais, à l’image de la Commission de vérité et de réconciliation qui traite du traumatisme collectif des pensionnats indiens au Canada, il doit en réalité raconter l’histoire des violences du colonialisme, dont l’enseignement a longtemps été négligé.
Discuter de ces violences permettrait aux Autochtones ayant souffert sur le plan individuel (pensionnats, discrimination raciale) et social (mise sous tutelle, dépossession du territoire, sédentarisation forcée dans les réserves) de commencer le long processus de guérison de ces multiples blessures. Honorant les épistémologies holistiques autochtones, la guérison est un élément clé de la décolonisation. Souligner les histoires particulières de survivance des peuples ayant résisté au colonialisme est une façon de revoir l’histoire, en multipliant les points de vue et le concept de grand récit historique. Pour décoloniser le musée, il faudrait laisser parler les récits alternatifs, utiliser le colonialisme de peuplement comme cadre d’analyse et partager les histoires de résistance. Dans ce cas, la décolonisation se produit nécessairement au travers du contenu des expositions, en plus de la structure décisionnelle interne. Au musée McCord, l’exposition de vêtements autochtones Porter notre identité met de l’avant les impacts de la colonisation. Impossible de traverser la salle sans apprendre l’existence de la Loi sur les Indiens, du passage des enfants aux pensionnats, et de la perte de territoire.
PHOTO: L’Institut culturel Cri Aanischaaukamikw, situé à Oujé-Bougoumou. Avec la permission de l’Institut.
Restitutions
Malgré les changements en cours dans les musées nationaux, les critiques anticoloniales restent vives. Si la décolonisation au sens propre du terme doit passer par la restitution du territoire[26], le musée décolonisé devrait finalement nécessairement passer complètement sous contrôle autochtone. Le rapatriement des objets d’art eux-mêmes par les institutions culturelles dans les communautés fonctionne en tant que stratégie de décolonisation, mais chaque situation est propre à son histoire locale.
Au Québec, les musées autochtones sont riches de patrimoine immatériel et de culture vivante, mais peinent à consolider des collections aussi impressionnantes que dans les musées des grandes villes. Le processus légal de retour des objets est si lourd et strict que peu, voire aucune communauté ne réussit à remplir les critères. Alors que des objets de la collection Speck au Smithsonian sont en processus de demande de rapatriement depuis des années, certaines possibilités de prêts et d’accessibilité aux collections sont développées à Mashteuiatsh et Kitigan Zibi, par exemple.
À l’été 2019, le Grand chef de la nation crie Abel Bosum a réclamé à la mairesse de Montréal qu’une coiffe cérémonielle de 160 ans de la collection du musée de Lachine soit retournée en sol cri. La coiffe avait fait l’objet d’un prêt en 2016, mais les Cris voudraient qu’elle revienne de façon permanente. Trifona Simard travaille à l’Institut culturel cri Aanischaaukamikw et est descendante directe de Jane Gunner, à qui la coiffe a appartenu : « Its home is here and it is something very special to me, to my family and to the Cree. »[27] La stratégie publique pourrait aider à faire de la demande de rapatriement un enjeu politique, si la population décide de soutenir la demande des Cris. Malgré que la Nation Crie ait deux musées qui pourraient accueillir la coiffe, à cette heure, aucune promesse n’a été faite de la part du musée de Lachine.
Les récits de revendications, de réussites et d’échecs dans la quête de voir revenir le patrimoine autochtone aux mains des Autochtones eux-mêmes sont diversifiés. Les controverses autour des masques ga:goh:sah illustrent la complexité de telles démarches. Les gardiens de la tradition de la société de médecine haudenosaunee revendiquent, au-delà du retour des masques aux sociétés de médecine, le retrait de toute reproduction, illustration et parfois même description visuelle des masques de la sphère publique, en raison de leur importance religieuse et de leur caractère traditionnellement secret. Les Onkwehonwe[28] ont apporté une critique radicale des ontologies occidentales en ce qui a trait à la légitimité et l’accès à des connaissances. L’objectif est ici de se soustraire au regard colonial et de l’historique de surveillance d’état, ce qui désactive l’axe de pouvoir sur les représentations[29] et la détention de connaissances[30]. Le retrait de connaissances du domaine public est une stratégie qui décontenance certainement l’univers muséal tellement elle est radicale.
Dans un contexte sociopolitique où les échecs des demandes de rapatriement des objets sacrés et des restes humains dans les musées font malheureusement écho aux difficultés des revendications territoriales envers les trois paliers de gouvernement, comment penser des pistes pour un futur musée décolonisé? L’amorce d’une décolonisation peut être perçue à travers la volonté exprimée par certaines actrices du milieu, mais le travail révolutionnaire reste à faire. Pour faire honneur au concept de décolonisation, il faudrait que les pratiques traditionnelles muséales se décentrent réellement des épistémies occidentales, engendrant une perte de pouvoir et de privilège considérable pour toute actrice du champ des arts settler.
CRÉDIT PHOTO: Edward Curtis: Edward Curtis est reconnu pour avoir déformé ses portraits ethnographiques afin de présenter une image des Autochtones figés dans le passé. Cette photo d’un chef Arapaho et son fils circa 1911 a été retouchée pour retirer l’horloge.
[1] Sally Price définit l’art primitif sommairement comme étant toutes formes d’art provenant de sociétés non occidentales subjuguées par un regard décalé de l’Occident. Selon le précepte évolutionniste, l’art primitif est projeté comme une version moins évoluée de l’art occidental. Sally Price. Au musée des illusions : Le rendez-vous manqué du quai Branly. (Paris : Éditions Denoël, 2011), p. 1-2.
[2] Annie Coombes, « Ethnography and the formation of national and cultural identities », dans The Myth of Primitivism, sous la dir. de Susan Hiller. ( Londres : Routledge, 1991), p.196-197.
[3] L’emploi du féminin vise uniquement à en alléger le texte et n’a aucune intention discriminatoire envers les hommes.
[4] Gloria Jean Frank, « That’s my Dinner on Display. A First Nation’s Perspective on Museum Culture ». BC Studies, 125/126 (2000) : 163-178.
[5] La Loi sur les Indiens, à partir du vingtième siècle, sera modifiée même parfois de façon importante à plusieurs reprises sans jamais être totalement abrogée. Elle est toujours à ce jour l’outil juridique le plus puissant qui contrôle la vie des Premières Nations du Canada. Les Inuit et le peuple Métis ne sont pas touchés par la Loi sur les Indiens, mais ont fait face à d’autres mesures répressives de l’État canadien.
[7] Commission de vérité et réconciliation du Canada (CVRC). Honorer la vérité, réconcilier pour l’avenir. Sommaire du rapport final. (Montréal : McGill-Queen’s University Press, 2015), 57.
[8]Regalia est le terme utilisé pour nommer les parures destinées aux cérémonies et danses traditionnelles. Elles sont considérées comme sacrées pour beaucoup d’Autochtones.
[9] Nancy Marie Mithlo, « “’Red Man’s Burden” : The Politics of Inclusion in Museum Settings ». The American Indian Quarterly, 28, 3/4, (2004) : 743-763 ; Annie Coombes. op. cit., 238 ; Ronald Hawker. Tales Of Ghosts: First Nations Art in British Columbia, 1922-61 (Vancouver : UBC Press, 2003).
[10] Diana Nemiroff, « Modernisme, nationalisme et au-delà », dans Terre, esprit, pouvoir les premières nations au Musée des beaux-arts du Canada, sous la dir. de Diana Nemiroff et al. (Ottawa : Musée des beaux-arts du Canada, 1992), 16-4124.
[11] Je fais directement référence au titre de l’ouvrage de référence Primitive Art in Civilized Places de Sally Price publié en 1989.
[13] Avril Bell. Relating Indigenous and Settler Identities. (Basingstoke : Palgrave Macmillan, 2014), p.26.
[14] Sylvie Poirier explique que le discours néo-libéral sur le multiculturalisme donne l’impression de reconnaître les différences, mais « des différences qui ne remettent pas en question l’ordre social et moral dominant, ni les principes ontologiques et épistémologiques dominants. L’expression de la différence est dès lors inhibée et contrôlée à l’intérieur de balises prédéfinies ». Sylvie Poirier, « La (dé)politisation de la culture? Réflexions sur un concept pluriel ». Anthropologies et Sociétés, 28, no 1 (2004) : 10.
[15] Sylvie Poirier. op. cit. Voir aussi Sneja Gunew. Haunted Nations: The colonial dimensions of multiculturalisms. (London: Routledge, 2004)
[17] Michael Ames, « The Politics of Difference : Other Voices in a not yet Post-colonial World ». Museum Anthropology, 18, no 3 (1994) : 10.
[18] Je fais directement référence au sous-titre de l’ouvrage de Ruth Phillips Museum Pieces : Toward the Indigenization of Canadian Museums, et ainsi à la thèse implicite de l’auteure. Je reviendrai à plusieurs reprises à mon questionnement face à cette « indigénisation’ tout au long de mon mémoire.
[19] Michael A. Ames, « Are Changing Representation of First Peoples in Canadian Museums and Galleries Challenging the Curatorial Prerogative? », dans The Changing Presentation of the American Indian : Museums and Native Cultures, sous la dir. de Richard West. (National Museum of the American Indian et University of Washington Press, 2004), 73.
[24] Laurence Desmarais et Laurent Jérôme. 2018. « Voix autochtones au Musée de la civilisation à Québec : Les défis de la concertation ». Recherches Amérindiennes au Québec, 48, no 1-2 (2018): 121-131,
[30] Les épistémologies anticoloniales développées par les femmes autochtones soulignent la question de pouvoir derrière la possession des connaissances.
Le présent article suit un premier texte sur l’« impérialisme canadien ». Dans ce deuxième volet, nous aborderons les agissements des multinationales canadiennes qui bénéficient de l’aide du gouvernement sous forme d’interventions militaires ou d’aide au développement, à l’extérieur du pays[i]. Enfin, nous aborderons, en guise de conclusion, l’immigration comme part entière des dynamiques néocoloniales qui participent à la constitution des rapports de pouvoir nord-sud. Nous voudrions ainsi donner lieu à une « critique idéologique » du Canada, au sens que lui donne le philosophe Slavoj Zizek[ii].
L’impérialisme canadien dans le monde
Même si les pays du Nord continuent de vanter la mondialisation et le néolibéralisme comme un bienfait incontestable et un synonyme de liberté et de démocratie, leurs conséquences sur les pays du Sud sont désastreuses. La dette du tiers monde aurait augmenté de 580 milliards en 1980 à 2,4 trillions en 2002[iii]. Selon une autre source, cette dette était de près de 5 trillions en 2012[iv]. Cet argent avait été soi-disant prêté au nom du développement, mais aujourd’hui, la plupart des pays du Sud ne font que payer les intérêts de cette dette, sans espoir de rembourser le reste, et ce, en dépit des ajustements structurels imposés par le FMI, comme si, après la vague des indépendances qui avait suivi la Seconde Guerre mondiale, les prêts avaient été une manière de recoloniser les pays du Sud. Encore aujourd’hui, par les intérêts payés, la dette est même devenue une source de revenus pour les pays riches plutôt qu’un fardeau, contrairement à ce que certains voudraient entendre. Enfin, ces intérêts ont permis aux pays du Nord de toucher de nombreuses fois les montants prêtés au départ, ce qui fait que l’abolition de la dette ne coûterait au fond rien. C’est sans parler des accords de libre-échange qui contraignent les pays à ouvrir leurs économies désavantagées par rapport à celles des pays du Nord et à vendre des matières premières, seule production exportable, afin d’obtenir les devises étrangères pour le service de la dette[v]. En fait, c’est comme si les pays endettés devaient payer un loyer pour vivre chez eux. L’aide au développement, en comparaison, constitue une fraction de ce qui est payé en intérêts. En effet, en 2004, 370 milliards de dollars US avaient été payés par les pays du Sud pour service la dette et seulement 80 milliards avaient été reçus en aide au développement (généralement sous forme de prêts)[vi]. Nous aborderons ultérieurement comment la plus grande partie de l’aide ne se rend même pas aux populations dans le besoin, mais revient aux pays donateurs grâce aux tentacules de sa bureaucratie, de ses ONG, de ses entreprises, de ses consultants, etc. Beaucoup d’argent a aussi été dépensé pour la sécurité du personnel canadien sur place, grâce à des entreprises de sécurité privée comme Garda. Cette compagnie de sécurité privée, la plus importante au Canada, a fait fortune en Iraq. En 2010, il y avait 1800 membres de son personnel en Iraq et en Afghanistan pour protéger les diplomates, les travailleurs et travailleuses de l’aide et les entreprises[vii]. Au regard des scandales qui ont éclaté autour de l’entreprise de sécurité privée Blackwater, cette petite armée privée, dont les activités ont été entourées d’affaires nébuleuses et qui a bénéficié d’une certaine immunité, reste inquiétante[viii].Garda s’était d’ailleurs attiré des ennuis avec le gouvernement afghan en 2012 pour une histoire de trafic d’armes alors que l’entreprise avait déjà fort mauvaise réputation[ix]. Les activités d’entreprises comme Blackwater et Garda s’intègrent dans ce que Robert Young Pelton appelle la « privatisation de la guerre contre le terrorisme[x] ».
De plus, de manière plus générale, l’absence de barrière pour l’entrée du capital étranger dans les pays du Sud favorise l’accaparement des terres et des ressources naturelles. Les paysan·ne·s se voient ainsi chassé·e·s de leurs terres pour s’ajouter au rang des travailleurs et des travailleuses exploité·e·s dans les bidonvilles grandissants, réduit·e·s à l’esclavage du salariat. Aussi, les mesures d’austérité imposées aux gouvernements par le Fonds monétaire international (FMI) rendent ceux-ci incapables de protéger leurs populations. En fait, les élites des pays du Sud sont très souvent « éduquées » en occident et alliées aux multinationales contre leur propre population. D’ailleurs, les gouvernements qui ne sont pas du côté du Capital finissent très souvent par être délogés par les puissances impérialistes. C’est ce dont rend compte le cas récent du Honduras, où un coup d’État a été orchestré avec le soutien des États-Unis et du Canada, sans parler du cas du Chili de 1973, de celui du Guatemala de 1954, ou encore de l’exemple de l’Iran de 1955. Des tentatives de coup d’État contre le gouvernement vénézuélien ont aussi marqué l’histoire récente[xi].
Comme nous le disions antérieurement, l’impérialisme canadien intervient aussi grâce à son influence au sein des institutions de Bretton Woods et les ajustements structurels ont été soutenus par l’ACDI, le ministère des Finances et le ministère des Affaires étrangères pour faciliter l’expansion de son capital. D’ailleurs, vers la fin des années 1980, le Canada avait été choisi pour mener les ajustements structurels en Guyane[xii]. Ces politiques ont été défendues au nom de la « stabilité macroéconomique » et visaient aussi à « éduquer » les pays du Sud. À cet égard, de 2004 à 2010, l’ACDI avait financé un programme de 1,5 million de dollars en collaboration avec l’Université nationale autonome du Honduras afin de faciliter la mise en œuvre du système d’ajustements structurels[xiii]. Pourrait-on parler d’intellectuel·le·s « subalternes »[xiv] au service de l’impérialisme ? Ces questions sont très importantes et sont aussi liées aux questions de l’impérialisme culturel concernant, entre autres, l’immigration et la formation d’élites transnationales, dont nous traiterons ultérieurement dans ce texte. Quoi qu’il en soit, est-ce vraiment étonnant que le Canada ait soutenu les auteurs du coup d’État du 28 juin 2009 ? C’est à cette occasion qu’on avait « puni » le progressiste Manuel Zelaya pour avoir tenté de réviser à la hausse le salaire minimum, d’établir un moratoire contre les concessions minières et de nationaliser certaines parties du secteur de l’énergie. Zelaya aura aussi payé cher son rapprochement avec le gouvernement d’Hugo Chavez et d’Alianza Bolivariana para los Pueblos de Nuestra América (ALBA)[xv]. Dans les quelques mois qui ont suivi le coup, de nombreux opposants au nouveau régime ont été assassinés, torturés et détenus arbitrairement. Des manifestant·e·s ont été battu·e·s, gazé·e·s et parfois abattu·e·s. Les bureaux des organisations et des médias qui critiquaient le gouvernement ont été contraints de fermer leurs portes. Le Canada n’a jamais dénoncé ces incidents[xvi]. On retrouve une situation similaire au Guatemala, dont le gouvernement d’extrême droite, ayant été mêlé à des crimes génocidaires dans les 1980, reçoit toujours le soutien du Canada. Les années 2000 ont été caractérisées par une reconcentration de la propriété terrienne, la recrudescence des avoirs liés au narcotrafic, la production de cultures d’exportation massive, comme celles de la canne à sucre, de la palme et de la banane. Le pays est plus récemment devenu un lieu de passage incontournable pour les narcotiques, à un tel point que les élites locales nouent des alliances avec les trafiquants comme avec les multinationales. Cela renforce l’idée selon laquelle l’État, en contexte néolibéral, devient le valet du Capital et de son expansion sous toutes ses formes. Les élites locales y ont ainsi trouvé leur compte. Aussi, les activités minières sont en pleine expansion et l’eau a été privatisée. Des infrastructures ont aussi été mises sur pied pour faciliter le transport des marchandises, et ce, au détriment de la population, qui s’enlise dans une pauvreté encore plus totale, en plus de subir une répression violente aux mains de 15 000 policiers et policières et 60 000 membres d’agences de sécurité privée et de « guardias blancas », des paramilitaires[xvii].
Nous aborderons maintenant plus en détail le caractère impérialiste de la politique étrangère canadienne. En fait, pour maintenir l’hégémonie canadienne, Affaires mondiales Canada (et anciennement l’ACDI) a travaillé pour défendre les intérêts de la classe capitaliste, et ce, avec d’autant plus de vigueur après le 11 septembre 2001. Klassen fait aussi état d’une augmentation du budget de l’ACDI peu avant sa dissolution, qui est passé de 2,6 milliards de dollars pour l’exercice 2000-2001 à 4,23 milliards pour l’exercice 2006-2007.[xviii] L’ACDI, créé en 1968, a toutefois fusionné avec le ministère des Affaires étrangères, sous le gouvernement Harper, en 2013. Quoi qu’il en soit, cette hausse de budget aurait permis d’étendre ses opérations en Haïti et en Afghanistan, deux pays caractérisés par des interventions militaires canadiennes. Il existe donc un lien étroit entre les interventions militaires du Canada et ses projets de « développement ». En effet, depuis le 11 septembre, l’aide au développement a été de plus en plus associée à des objectifs militaires et géopolitiques. De plus, cette aide est aussi utilisée à des fins de « soft power » là où sévissent les minières et les pratiques extractivistes « nationalistes ». Les mêmes objectifs sont aussi atteints par des ententes de nature commerciale. Depuis 2007, le Canada a signé des accords de protection des investissements étrangers avec le Bahreïn, la Chine, l’Inde, la Jordanie, le Kuwait, la Lettonie, Madagascar, le Mali, le Pérou, la Roumanie, le Sénégal et la Tanzanie ainsi que des accords de libre-échange avec la Colombie, le Honduras, la Jordanie, le Panama, le Pérou et l’Union européenne, accentuant ainsi la dérégulation du capital. De manière plus inquiétante, le Canada a aussi cherché à accroître ses ventes d’armes[xix]. Il va sans dire que les dépenses militaires ont également augmenté et devraient atteindre 30 milliards de dollars pour l’exercice 2027-2028, alors qu’elles n’atteignaient que 12,8 milliards en 2005 [xx]. Le Canada a par ailleurs également soutenu les interventions militaires en Haïti (en 2004 et en 2010), en Afghanistan (en 2001), en Serbie (1999), en Somalie (1994), en Iraq (en 1991 et en 2003) et en Libye (2011). Cela indique une militarisation croissante des interventions du Canada. L’armée a ainsi gagné plus d’autonomie et l’idéologie militariste, qui doit beaucoup au gouvernement Harper, s’est de plus en plus infiltrée dans la société canadienne, et ce, bien sûr, au service du Capital[xxi]. Klassen précise qu’il ne s’agit ni de la stratégie d’un gouvernement de passage au pouvoir ni le résultat de pression des États-Unis ; ce sont les intérêts une bourgeoisie tout à fait canadienne qui ont été défendus. Klassen décrit plus longuement les exemples de l’Afghanistan et d’Haïti.
L’impérialisme canadien en Afghanistan
À l’occasion de la guerre en Afghanistan, même si les objectifs mis de l’avant par le discours officiel laissaient entendre que l’intervention militaire de l’OTAN avait pour but d’amener la démocratie et de libérer les femmes, déclaration dont Francis Dupuis-Déri critique d’ailleurs le caractère phallocratique dans L’Éthique du vampire[xxii], l’occupation du pays d’Asie centrale avait véritablement pour objectif la défense des intérêts des multinationales canadiennes et de leur transnationalisation. La coalition menée par les États-Unis s’était alliée sur le terrain à l’Alliance du Nord, avec à sa tête le seigneur de guerre Abdur Rachid Dostum, pourtant coupable de crimes graves[xxiii]. L’invasion elle-même a duré deux mois et a réussi à faire fuir le gouvernement taliban dans les régions tribales du Pakistan voisin. Durant les opérations, de nombreux civils ont perdu la vie et les conséquences ont été désastreuses pour l’ensemble de la population du pays.[xxiv] Les États-Unis, le Canada et le reste des pays de l’OTAN ont par la suite œuvré à l’installation du gouvernement d’Hamid Karzai, constitué de quelques seigneurs de guerres dont les milices avaient combattu les talibans. Les intérêts et les structures de commandements des membres du nouveau gouvernement ont par la suite été incorporés dans l’armée et la police. La mise sur pied de ces deux forces de l’ordre avec l’aide des pays de l’occupation a donc reproduit dans ses structures les tensions sectaires et ethniques qui minaient depuis des décennies la stabilité du fragile État afghan dans le nouveau système politique. Pour ce qui est du modèle de développement imposé, il s’agissait d’un néolibéralisme pur et dur, et donc, de la privatisation des services gouvernementaux et de la dérégulation du marché. Comme nous le disions, le secteur de la sécurité a été pris d’assaut par les entreprises étrangères, ce qui n’est pas mince, la question de la privatisation de la guerre en Afghanistan représentant un exemple extrême de la dérégulation néolibérale et de privatisation des services, mais aussi le secteur de l’énergie et de la construction[xxv]. Les pays donateurs contrôlaient aussi la manière dont l’argent était utilisé et les fonds revenait en majorité dans les pays du Nord par la voie des ONG étrangères, des salaires des consultant·e·s, des services de sécurité ou par les profits des multinationales qui accaparaient le marché afghan[xxvi]. Il ne faut pas oublier tous les incidents de torture aux mains des forces de l’occupation qui ont été rapportés par diverses organisations.[xxvii] Aussi, le Canada a été très impliqué dans la construction de l’État fantoche afghan. Le gouvernement fédéral aurait même écrit certains discours du président ! Il a aussi travaillé en collaboration avec des personnalités politiques peu recommandables et des chefs de milices coupables de trafic de drogues et de torture, dont Gul Agha Sherzai (à qui le Canada avait octroyé des contrats de « sécurité »), Asadullah Khalid, Rahmatullah Raufi, Tooryalai Wesa, Abdul Raziq et Ahmed Wali Karzai, frère du président, trafiquant de drogues notoire qui travaillait pour la CIA. Qui plus est, les projets d’infrastructures de l’ACDI ont été menés de manière à encourager la corruption, à coups de pots de vin et d’alliances avec des brigands. Par exemple, les 50 millions de dollars dépensés auprès de SNC-Lavalin pour reconstruire le barrage Dahla et le système d’irrigation n’ont servi à rien : la structure résultant des travaux bâclés ne peut absolument rien irriguer. L’entreprise semble avoir profité de l’opportunité de capturer des fonds publics sans se soucier de satisfaire aux besoins d’une population qui avait peu de moyens de résister puisque l’armée se portait avant tout à la défense du capital étranger. Ce n’est qu’un exemple parmi tant d’autres. Cette expérience de développement manqué démontre un manque de considération pour la population locale ainsi qu’un manque de recherche pour réellement comprendre les dynamiques de la société afghane. Le fait qu’on donne aussi facilement à des brigands et à des tyrans locaux, vraisemblablement parce qu’ils semblent les plus à même de contrôler un territoire donné et sa population, démontre aussi qu’on ne se préoccupe que très peu d’aider les afghan·e·s. À cet égard, nous avions abordé une question pertinente dans notre article sur le conflit en République centrafricaine. En effet, le professeur Modeste Mbatalla soulignait comment il était difficile pour les chercheurs et chercheuses de recevoir du financement pour aller étudier sur place les conflits, ce qui serait pourtant profitable, même pour les impérialistes[xxviii]. Malheureusement, il semble qu’on préfère injecter de grosses sommes d’argent des contribuables sur des interventions musclées et des quasi-dons à des entreprises qui exécutent des travaux exécrables. Serait-ce un autre moyen pour l’État de servir les multinationales ? Cependant, fait intéressant, en Afghanistan, les entreprises canadiennes ont bel et bien commencé à exploiter les réserves minières du pays, et ce, sans trop de problèmes « techniques », semble-t-il[xxix]. Enfin, selon les sources citées par Klassen, les soldat·e·s canadien·ne·s auraient eu un comportement ouvertement raciste. Les afghan·e·s, de leur côté sont devenu·e·s de plus en plus hostiles aux Canadien·ne·s, surtout depuis qu’ont eu lieu les nombreux décès « accidentels » de civils[xxx]. En effet, les forces de l’occupation de l’OTAN et les soldat·e·s canadien·ne·s se sont rendu·e·s coupables de meurtres, souvent involontaires, quelques fois peut-être pas. Le 14 mars 2006, des soldat·e·s canadien·ne·s ont tué le chauffeur de taxi Nasrat Ghali[xxxi]. Le 22 août de la même année, c’est un garçon de dix ans qu’ils ont assassiné sur une motocyclette[xxxii] et, quelques mois plus tard, un homme de 90 ans[xxxiii]. En 2008, ils ont tué une fille de 4 ans et son petit frère de deux ans[xxxiv], trois enfants encore en février 2009[xxxv] et une autre jeune fille la même année[xxxvi]. Ce ne sont là que quelques exemples cités dans les médias[xxxvii]. Il y a fort à parier que beaucoup d’incidents beaucoup plus graves ont pu être dissimulés par les forces impérialistes en Afghanistan, pays évidemment difficile d’accès pour les journalistes. Il faut en conclure qu’il est fort probable que la majorité des crimes n’ont pas été documentés.
L’impérialisme canadien en Haïti
L’autre cas abordé par monsieur Klassen est celui d’Haïti. En 2004, le gouvernement démocratique de Jean-Bertrand Aristide, un prêtre progressiste, proche de la théologie de la libération et élu démocratiquement, a été renversé avec la complicité des États-Unis, de la France et du Canada, pour être remplacé par Gérard Latortue, un homme d’affaires vivant en Floride. L’arrivée au pouvoir de ce dernier a donné lieu à une forte répression des couches pauvres de la population et même à l’assassinat de nombre de ses opposants, entre autres crimes contre l’humanité. C’était la deuxième fois qu’on contraignait Aristide à quitter le pouvoir. En effet, ses politiques en faveur des plus démuni·e·s avaient déjà mené à sa déposition en 1991 et le gouvernement qui l’avait remplacé avait été responsable d’exactions, dont, entre 1991 et 1994, la mort d’au moins 5000 personnes, dont plusieurs ont perdu la vie aux mains du Front révolutionnaire armé pour le progrès d’Haïti, un escadron de la mort soutenu par la CIA. Aristide a été réélu en 1994 et a tenté de tenir tête aux États-Unis ; il avait alors refusé de céder aux ajustements structurels exigés, sans trop de succès. Malheureusement, la population haïtienne avait continué de servir de main-d’œuvre bon marché. Quelque 16 ans plus tard, en 2010, après que l’île ait été frappée par un tremblement de terre, l’aide a été promise au pays en grande quantité. Cela dit, le véritable objectif de cette « aide » s’est avéré être de faciliter l’entrée massive de capitaux étrangers. Ainsi, Haïti est presque entièrement passé sous le contrôle des États-Unis et du Canada. Tous les aéroports et tous les ports ont été pris en charge par l’armée étatsunienne. Par contre, en ce qui concerne l’aide promise, des 5,3 milliards de dollars qui avaient été promis, seulement 1,28 milliard arriva en Haïti et selon ce qui est rapporté dans le livre de Klassen, à peu près rien n’a été réellement dépensé pour la reconstruction[xxxviii]. Presque tout l’argent a été octroyé pour des contrats avec des entreprises étatsuniennes et les autres donateurs ont presque tous donné à leurs propres ONG. Klassen explique la situation en rapportant les propos de Justin Podur :
« Le tremblement de terre a consolidé ce que le chercheur canadien Justin Podur (2012) appelle la “nouvelle dictature” en Haïti : des structures de domination et d’exploitation qui assurent la subordination du pouvoir aux intérêts économiques et politiques des élites nationales et étrangères. Au sein de ces structures, il n’y a que très peu d’espace pour un pouvoir populaire. Les soldat[·e·]s étrangers[·ères] imposent leur ordre grâce à des agences de sécurité locales. Des ONG internationales assurent les services essentiels pour la survie [de la misère]. Les élections sont corrompues par la répression politique et les transnationales mènent leurs activités sans aucune restriction[xxxix]. »
En ce qui concerne cette « nouvelle dictature », Klassen affirme que le Canada n’était ni servile des intérêts étatsuniens ni totalement dévoué à la « cause » humanitaire. Selon lui, le Canada aurait suivi son propre programme politique, minant d’abord le gouvernement Aristide dans le début des années 2000 et participant par la suite à la déstabilisation orchestrée par l’Oncle Sam, en finançant des ONG qui ont éventuellement soutenu le coup d’État[xl]. Enfin, le Canada aurait aussi participé à la planification logistique du coup d’État[xli]. Ce sont même des commandos canadiens qui auraient assuré la sécurité de l’aéroport pour la séquestration d’Aristide et près de 500 soldat·e·s ont été envoyé·e·s au lendemain du coup[xlii]. Par la suite, le Canada a aidé, en collaboration avec l’agent de la GRC Davis Beer, à la tête de la police civile de l’ONU, en y intégrant les forces paramilitaires putschistes. L’ACDI aurait consacré des dizaines de millions de dollars à ce projet. Gilden Activewear, une entreprise de Montréal, est l’une des nombreuses entreprises canadiennes qui ont pu profiter de la situation pour exploiter la main-d’œuvre bon marché d’Haïti. Le Canada aurait également voulu que ses entreprises contrôlent les secteurs de l’électricité, de l’agriculture, des technologies de l’information, des technologies médicales, du transport et même du tourisme[xliii]. Le même scénario s’est essentiellement répété après le tremblement de terre de 2010 sous la forme de ce que Naomi Klein a appelé le « capitalisme du désastre[xliv] ».
En Colombie, les activités des minières canadiennes ont été associées avec la violence aux mains des paramilitaires, qui seraient responsables, au regard des statistiques fournies dans l’ouvrage de Gordon, de beaucoup plus d’incidents de violence que les guérillas, FARC et ELN combinées. Ces paramilitaires sont intiment liés à l’armée colombienne et ont été impliqués dans l’assassinat de milliers de syndicalistes et de militant·e·s des mouvements sociaux. Dans les années 1980, ces forces officieuses avaient commis un génocide politique contre l’union patriotique, un parti progressiste fondé par les FARC qui cherchait à intégrer la politique parlementaire[xlv]. Cela n’a rien d’exceptionnel, car le système électoral colombien, tout au long de l’histoire de la nation turbulente, a été perturbé par des menaces de mort, des assassinats, de la fraude, des achats de votes, du financement illégal et ainsi de suite. En comparaison, le gouvernement vénézuélien de Chavez, critiqué par les puissances impérialistes comme dictatorial, avait des pratiques plus transparentes, en plus d’avoir été réélu 13 fois en 14 ans[xlvi]. Pourtant, c’est la Colombie que Harper avait encensée en 2007, la décrivant comme un « allié » dans la région[xlvii]. Ce n’est par hasard que le Canada a affiché hostilité et méfiance envers le gouvernement de Chavez, surveillant les activités d’aide au développement de ce dernier dans les Caraïbes et en Amérique latine, cette dernière minant l’emprise du Canada sur certaines économies de la région, dont Haïti. Les médias canadiens ont aussi participé à donner une image déformée de la gauche latino-américaine et de Hugo Chavez, le décrivant avant tout comme un dangereux dictateur[xlviii].
Conclusion : immigration et dynamiques impérialistes
Dans la précédente section et la première partie de cet article, nous avons tenté de synthétiser certaines idées importantes des écrits de Jerome Klassen et de Todd Gordon sur l’idée d’impérialisme canadien. Nous avons tenté de le faire, comme nous le disions dans notre introduction, en adoptant l’approche de Slavoj Zizek en ce qui concerne l’idéologie comme « fantasme inconscient qui structure la réalité sociale[xlix] ». Nous avons fait cette synthèse en deux parties, la première sur la formation de l’impérialisme canadien et la deuxième, sur ses agissements à l’étranger. Enfin, pour conclure, nous voudrions aborder brièvement l’immigration, qui revêt aussi beaucoup d’importance, du point de vue de l’idéologie. En effet, ceux et celles qui immigrent doivent avoir un fantasme assez précis pour venir de leur plein gré se faire coloniser au Canada. Un tel fantasme pourrait rejoindre ce « complexe d’infériorité » du colonisé dont parlait Frantz Fanon[l] et le rêve ou, devrions-nous dire, le fantasme américain.
À cet égard, Todd Gordon décrit tout de même brièvement dans son livre le rôle joué par l’immigration dans les dynamiques impérialistes qui caractérisent le Canada. Il souligne que, même si la main-d’œuvre immigrante est de plus en plus importante et cruciale pour certains secteurs de l’économie, surtout dans les grandes villes, il est de plus en plus difficile pour ces travailleurs et travailleuses et leur famille d’obtenir un statut permanent au Canada. Cela est sans compter les immigrants illégaux, qui n’ont aucun droit, ou les travailleurs et travailleuses temporaires, surtout dans le secteur agricole. Dans le cas de cette dernière catégorie, même si ces hommes et ces femmes ont légalement été amené·e·s à travailler au Canada, il leur est impossible de devenir citoyen·ne·s, de se syndiquer ou d’avoir accès aux services sociaux. Il va sans dire que les travailleurs et travailleuses de couleur gagnent en moyenne moins que les travailleurs et travailleuses de couleur blanche[li]. Ces exploité·e·s viennent s’ajouter aux Autochtones comme main d’œuvre moins fortunée et exploitée. Toutefois, à la différence des Autochtones, il leur est possible au cours des différentes étapes de sélection de recevoir une certaine éducation idéologique. Les immigrant·e·s sont donc initié·e·s au « fantasme inconscient qui structure la réalité sociale » du Canada qu’ils apprennent aussi à entretenir avec des rituels, comme le fait de chanter l’hymne national canadien[lii] lors de leur assermentation, ce que peu d’Autochtones ou de Québécois accepteraient de faire. Qui plus est, dans des villes où la population immigrante est importante, entre autres, à Toronto, on fait chanter l’hymne national tous les jours dans les écoles primaires. Todd Gordon ne manque pas non plus de souligner un certain racisme qui est inhérent au Canada comme entité idéologique. Les exigences de plus en plus strictes font en sorte que ceux et celles qui réussissent à immigrer au Canada sont souvent des gens fortunés dans leur pays et très éduqués. On pourrait avancer que cela contribue à l’exode des cerveaux, qui deviendrait presque une ressource pompée au même titre que les matières premières. Cependant, paradoxalement, il est très difficile pour ces gens de voir leurs études reconnues et ils sont contraint·e·s d’occuper le rôle qu’on leur destine souvent, celui de main-d’œuvre bon marché. En plus d’avoir reçu une éducation idéologique au cours des procédures d’immigration, elles et ils sont maintenant intimidé·e·s avec toutes sortes de mesures de sécurité mises en place au nom de la « guerre au terrorisme », mais qui se situent dans la continuité d’un économisme des plus tyranniques. Si quelques un·e·s parviennent à accéder aux cercles privilégiés, celles et ceux qui y arrivent se trouvent le plus souvent au service de l’hégémonie, contribuent à la transnationalisation de la classe capitaliste et servent comme « informateurs autochtones »[liii] dans la production du savoir au service du Capital.
Dans un article paru dans le numéro de Relations mars-avril 2018, Slavoj Zizek décrit les dynamiques qui régissent les relations entre la mondialisation et l’extrême droite. Pour lui, en France, l’élection de Macron est survenue en réponse à la dédiabolisation de l’extrême droite en France, avec un retour en scène du Front national de Marine Le Pen. Selon Zizek, Macron aurait alors eu la tâche de rediaboliser la droite. À ce sujet, il affirme :
Mais cette (re) diabolisation a aussi pour fonction d’empêcher de se questionner sur les origines de ce mal : la montée de Le Pen comme réaction aux forces politiques dont Macron est l’incarnation par excellence. En fait, c’est là la fonction première de cette diabolisation : brouiller les pistes afin que ce sentiment de culpabilité face à la montée de la xénophobie et du racisme trouve sa source dans un acteur situé à l’extérieur de notre espace démocratique. […] Historiquement, la tâche de la gauche était justement de poser ce genre de question. Il n’est pas étonnant, donc, que la gauche radicale finisse elle aussi par disparaître de l’arène politique avec l’ennemi qu’elle diabolise.[liv]
Nous pourrions entrevoir la même dynamique au Canada avec les tentatives de Justin Trudeau de diaboliser la droite nationaliste québécoise. La situation n’est pas exactement la même qu’en France, car les partis plus à droite (PLQ, PQ, CAQ, pour nommer les principaux) semblent tous jouer avec des idées qui appartiennent généralement avec l’extrême droite en élaborant des projets de loi qui sous-tendent la xénophobie sans pour autant ouvertement la laisser paraître. Ils le font probablement pour mobiliser les membres et les sympathisant·e·s des mouvements de droite qui semblent avoir une influence grandissante sur le terrain. Nous n’affirmons pas que ces partis sont tous trois d’extrême droite, bien qu’ils nous apparaissent tous trois conservateurs à leur manière. Cependant, les débats en ce qui a trait l’immigration, par exemple, laissent entrevoir des positions qui ne sont pas toujours aussi progressistes et « accueillantes » qu’on voudrait l’entendre. En fait, nous dirions qu’il existe un fascisme latent dans l’idéologie de ces partis. Quoi qu’il en soit, sur la scène fédérale, le PLC tente de rediaboliser cette xénophobie, ce qui n’est pas mal en soi, si ce n’est qu’il le fait pour défendre le système capitaliste international. En fait, alors que l’extrême droite tente de ramener une hiérarchisation des races, les régimes « de centre » tendent plutôt à remplacer la hiérarchie des races par celle des cultures. Aimé Césaire avait déjà souligné comment il trouvait surprenant au lendemain de l’holocauste à quel point les Européen·ne·s se montraient indigné·e·s de voir en Europe ce qu’eux-mêmes faisaient subir aux habitant·e·s de leurs colonies[lv]. Enfin, à la suite des indépendances de la plupart des colonies après la Seconde guerre mondiale, il semble que la hiérarchie des cultures ait pris le dessus dans le système néolibéral, que ce soit sous la forme d’une laïcité hégémonique comme en France ou au Québec (ledit « interculturalisme »), ou le multiculturalisme dans les pays anglo-saxons. Enfin, lors de notre entrevue avec le politologue Thomas Collombat, professeur de sciences politiques à l’Université du Québec en Outaouais, nous avons discuté de la question. Selon lui, la différence entre l’interculturalisme et le multiculturalisme n’est pas très importante. Dans les deux cas, il y aurait une vision du monde inspirée par Samuel Huntington et son « choc des civilisations [lvi]». Pour nous, les débats qui tentent de contester la possibilité d’appliquer la laïcité à la française au Québec sont utiles. La laïcité fait partie de l’idéologie colonialiste de la France qui lui confère sa fantasmatique supériorité sur le reste du monde. Par conséquent, toute différence tolérée revient à une diversité définie par le haut. Cet état des choses accentue l’apartheid du savoir. Les revendications des communautés LGBQI n’ont rien d’extraordinaire en ce sens qu’elles s’appliquent à toute la question de l’identité au sens large, d’où la nécessité de défendre le caractère « fluide » de cette dernière et non essentialiste. La hiérarchisation ambiante qui règne dans les pays du nord à un niveau idéologique plus ou moins conscient constitue donc une forme de brutalité, accentuée, entre autres, par le discours contre le terrorisme. Enfin, les mesures entreprises ressemblent très souvent, et dangereusement à du terrorisme d’État, concept dont il est de notre devoir d’élargir la définition, comme Gordon et Klassen ont voulu élargir la définition du colonialisme et de l’impérialisme.
[i] Gilbert Rist. Le développement :Histoire d’une croyance occidentale. Presses de sciences Po (P.F.N.S.P.), Paris, 2007.
[ii] George I. García et Carlos Guillermo Aguilar Sánchez, « Psychoanalysis and politics: the theory of ideology in Slavoj Žižek ». International Journal of Zizek Studies 2, no 3 2008.
[xvii] Todd Gordon et Jeffery R. Webber, Blood of Extraction: Canadian Imperialism in Latin America, Fernwood Publishing, Toronto, 2016, p. 108
[xviii] CIDA, « Statistical Report on International Assistance: Fiscal Year 2006–2007», Ottawa, 2009.
[xix] Carl Meyer,« CCC sees “untapped” market for Canadian arms.”» Embassy, 2011, http://www.embassynews.ca/ news 12011106/151 ccc-sees-untapped-market-for-canadian-armsi 40395? absolute=1.
[xx] Steven Staples, « Canada Is Overspending on Defence», Embassy, 16 novembre 2011.
[xxi] Jerome Klassen. Joining Empire: The Political Economy of the New Canadian Foreign Policy, University of Toronto Press, Toronto, 2014, pp. 218-219
[xxii] Francis Dupuis-Déri, L’éthique du vampire, Lux Éditeur, Montréal, 2007.
[xxvi] Mark Waldman, Falling Short: Aid Effectiveness in Afghanistan. Kabul: Agency Coordinating Body for Afghan Relief, 2008.
[xxvii] Ahmed Rashid, Descent into Chaos: The United States and the Failure of Nation Building in Pakistan, Afghanistan, and Central Asia, Penguin, London, 2008.
[xl] Nikolas Barry-Shaw et Dru Oja Jay, Paved with Good Intentions: Canada’s Development NGOs from Idealism ta Imperialism, Fernwood Publishing, Halifax, NS, 2012.
[xlix] George I. García et Carlos Guillermo Aguilar Sánchez, « Psychoanalysis and politics: the theory of ideology in Slavoj Žižek ». International Journal of Zizek Studies 2, no 3 2008.
Le présent article s’intéresse au concept d’« impérialisme canadien ». Nous n’aborderons pas les subtilités de son système parlementaire, mais plutôt ses fondements ontologiques, et ce, au regard des faits sociohistoriques qui ont jalonné sa cristallisation. Plus particulièrement, nous nous intéresserons aux corrélations entre le système politique canadien, le développement international comme mécanisme de contrôle des pays du Sud et l’immigration comme partie intégrante de ses dynamiques néocoloniales et de la constitution des rapports de pouvoir Nord-Sud. Notre article comporte deux parties. Dans ce premier texte, nous traiterons principalement du premier point. Les deux autres seront traités dans la deuxième partie. Ce faisant, nous voudrions donner lieu à une « critique idéologique » du Canada, au sens que lui donne le philosophe Slavoj Zizek[1]. Nous avons également discuté de la question avec le politologue Todd Gordon. Dans cette première partie, nous décrirons surtout ce qui définit cet impérialisme.
« L’idéologie n’est pas constituée de propositions abstraites en elles-mêmes. L’idéologie est plutôt la texture même du monde dans lequel nous vivons et qui “schématise” ces propositions, les rendant “vivables”. […] Lorsque nous voyons des scènes d’enfants affamés en Afrique, avec un appel à l’aide, le message idéologique sous-jacent serait quelque chose comme : “Ne pensez pas. Ne politisez pas. Oubliez les véritables causes de la pauvreté. Ne faites qu’agir. Donnez de l’argent pour ne pas avoir à penser !”[2] »
Le philosophe slovène Slavoj Zizek, qui s’inspire à la fois de Karl Marx et de Jacques Lacan, décrit l’idéologie comme un « fantasme inconscient qui structure la réalité sociale[3] ». En adoptant cette définition, le nationalisme pourrait être décrit comme essentiellement idéologique et donc, nous pourrions aussi affirmer que le Canada tel que nous le connaissons aujourd’hui, comme résultat d’une construction de discours sociohistoriques et politiques, ne serait rien d’autre que de la substance idéologique agglutinée et enfin, par conséquent, un tissu de fantasmes inconscients qui structurent notre propre réalité sociale et rendent les contradictions du Capital soutenables. Cette substance se matérialiserait par des discours et des rituels militaires, bureaucratiques, politiques et économiques qui servent à perpétuer et à régénérer ce tissu de fantasmes. Cette substance idéologique serait aussi en tension avec d’autres substances idéologiques, dont celle du nationalisme québécois. Quoi qu’il en soit, Slavoj Zizek avance que la « critique idéologique » serait le moyen de combattre l’idéologie[4], c’est-à-dire la production de contre-discours aux idées diffusées, entre autres, dans les médias hégémoniques et monolithiques. Enfin, ce texte se veut en quelque sorte une critique idéologique du Canada et un effort de conscientisation aux réalités de l’impérialisme canadien. Dans un article antérieur, nous avons abordé la question par rapport à la situation québécoise[5]. Cette fois, nous voudrions l’analyser davantage dans le contexte du système politique international, ou, selon l’expression du sociologue Immanuel Wallerstein, au sein du « système-monde[6] ».
En dépit des tensions récentes avec les États-Unis dont les nouvelles assorties d’images du grognard président étatsunien ont fait le tour du monde[7], il est important de rappeler que, de manière encore plus claire depuis les années 1990, le Canada a été et reste un défenseur de l’idéologie néolibérale. Cela ne veut pas dire que ce n’était pas le cas auparavant. En effet, le gouvernement de Brian Mulroney avait entamé ce virage néolibéral dans les années 1980. On pourrait même dire que les années 1970 avaient préparé ce virage, alors que la social-démocratie qui avait été mise en œuvre dans les années 1960 s’affaiblissait déjà à coups de crise et que les États-Unis abandonnaient l’étalon or, alors garant de stabilité des monnaies après la Seconde guerre mondiale. Le 17 décembre 1992, le gouvernement fédéral signait l’ALÉNA, un traité qui visait, selon Jerome Klassen, politologue et chercheur au MIT Center for International Studies, à garantir aux multinationales le moins d’interférence possible de la part des États dans leurs affaires commerciales[8]. Le traité a ensuite été ratifié en 1993 et est entré en vigueur en 1994. Dans un même élan, l’État canadien s’était aussi lancé dans la privatisation de ses avoirs, dans la libéralisation des investissements et dans la dérégulation des marchés, mettant fin de façon définitive à la social-démocratie de la Guerre froide, après que la menace communiste se soit effondrée. À cet égard, Slavoj Zizek affirme d’ailleurs que la chute du mur de Berlin avait permis la « suprématie du statu quo », celle du néolibéralisme[9]. Quoi qu’il en soit, les interventions militaires canadiennes demeuraient plutôt rares. Cela est resté vrai jusqu’au 11 septembre 2001. Après cet évènement, le Canada a aligné ses priorités avec celles des États-Unis pour prendre part à la « guerre contre le terrorisme », et ce, même s’il ne s’est pas engagé en Iraq. Enfin, l’engagement dans ce conflit purement idéologique n’était que le masque de volontés hégémoniques de nature d’abord et avant tout économique. Nous entendons par là que la « croisade contre le terrorisme » est, suivant la conception de l’idéologie de Zizek, un fantasme dans lequel le Canada se projette comme une nation salvatrice et exemplaire qui s’engage à éradiquer le mal. C’est ce fantasme qui rend tolérables les contradictions du Capital que nous avons auparavant mentionnées, en tentant de donner un « sens », en apparence, à des interventions militaires aux visées clairement impérialistes. Quoi qu’il en soit, pour satisfaire à la soif du Capital, des soldats canadiens ont été envoyés en Afghanistan et en Haïti. Aussi, malgré l’absence d’implications directes dans l’occupation, le Canada s’est réservé une part du gâteau dans le pillage de l’Iraq après l’occupation[10]. Encore une fois, au détriment de l’ensemble de la population du Canada et du reste du monde, une minorité a su s’enrichir, en se servant de la plateforme étatique, des attentats du 11 septembre, comme si l’ablation du symbole phallique de puissance économique que constituait le World Trade Center avait été un mal nécessaire pour exciter le Léviathan du Capital. À cet égard, Noam Chomsky et Jean Baudrillard ont tous deux resitué cet évènement dans un contexte plus large. Le premier décrivait comment l’ampleur de cette « tragédie » est relativement restreinte en comparaison des conséquences des interventions des États-Unis à l’étranger[11]. Le deuxième affirmait que cet évènement représentait ce que beaucoup auraient voulu eux-mêmes être en mesure de faire[12]. En grande partie à notre insu, le Canada, ou à tout le moins certains groupes de personnes d’influence, se sont comportés comme des nécrophages.
Cela n’est pas tout. Le Canada noue également des relations, depuis les années 2000, avec les gouvernements les plus à droite d’Amérique latine, notamment la Colombie, avec laquelle un accord de libre-échange a été signé le 21 novembre 2008 pour entrer en vigueur en août 2011, avec des conséquences désastreuses. En effet, les multinationales y font affaire avec des paramilitaires qui commettent viols et massacres afin d’intimider la population civile[13]. Aussi, au Honduras, le Canada a également soutenu les auteurs du coup d’État contre le gouvernent progressiste démocratiquement élu de Mel Zelaya, pour ensuite entretenir d’étroites relations avec l’armée pourtant responsable de nombreuses violations des droits de la personne[14]. Est-ce surprenant ? Le Canada avait aussi noué de bonnes relations avec le gouvernement Pinochet après le coup d’État de 1973[15]. Au Myanmar aussi, le Canada semblait, jusqu’à tout récemment, entretenir des relations plutôt cordiales avec le gouvernement du pays, ayant même octroyé une citoyenneté honoraire à Aung San Suu Kyi en 2007, elle qui s’est par la suite rendue responsable de massacres contre la population Rohingya après son ascension au pouvoir. Il a fallu attendre jusqu’en 2018 pour que sa citoyenneté lui soit révoquée.[15.1] [16]. Nous pourrions aussi discuter de l’intervention de l’OTAN contre Qadafi, qui a mené à la situation actuelle en Libye[17]. Ce ne sont que des exemples parmi tant d’autres. Aussi, le discours de la guerre contre le terrorisme et la défense du néolibéralisme vivent désormais en symbiose. Cette symbiose semble même avoir été la cause du refus d’octroyer des visas à des participant·e·s de certains évènements comme le Forum social mondial[18], sous-tendant à une gouvernance de plus en plus autoritaire et une répression de plus en plus évidente de la contestation, même pacifique. Partout où le capital canadien s’infiltre, les multinationales s’enrichissent et les populations locales en souffrent. La responsabilité sociale des corporations et l’aide au développement (un « cache-sexe pour les éléphants blancs », selon l’expression d’Alain Denault[19]) sont devenues grosso modo des moyens d’acheter les populations locales, en plus de soulager la bonne conscience des Canadiens et des Canadiennes, comme l’affirme Zizek dans les propos mis en exergue. De nombreux exemples sont fournis dans le livre Noir Canada, d’Alain Denault. Un des plus marquants est celui de Sadiola, au Mali, où les activités de la société Semos ont pollué l’eau potable au point où de nombreuses femmes ont vécu des avortements non souhaités. L’entreprise avait alors mis sur pied un « fonds de développement local », sans pour autant cesser ses activités[20].
Dans son livre, Jerome Klassen, défend l’idée selon laquelle ce récent « tournant » dans la politique étrangère canadienne ne doit pas être compris comme un changement de cap soudain qui se serait produit après l’arrivée des conservateurs de Stephen Harper au pouvoir[21]. Le cas échéant, nous aurions pu croire que le retour des libéraux au pouvoir aurait pu y changer quelque chose. Or, selon Klassen, il n’en est rien. Il faut pousser l’analyse au-delà de ce changement apparent, en examinant les antécédents de formation des classes sociales et de l’économie politique canadienne projetée à l’échelle internationale, et ce, grâce à des multinationales établies au Canada et qui s’adonnent sciemment et sans restriction à une accumulation de capital. Cela dit, selon Klassen, la classe capitaliste canadienne se serait « transnationalisée », propulsée par les politiques du gouvernement canadien. Le Canada se comporterait donc comme un empire et sa politique étrangère serait, dans ce contexte, un point de tension et de contact entre le micropolitique et le macropolitique[22] dont les réalités sont de plus en plus étroitement liées, parce que toutes façonnées par le Capital. L’État n’est donc pas dissous dans les flux transnationaux de ce Capital, mais il devient plutôt son valet, allant même jusqu’à aider à faire taire les critiques du néolibéralisme, comme cela a été le cas pour les auteurs et l’autrice de Noir Canada[23], pratiquant ainsi un véritable terrorisme d’État au nom de la « Loi » et du « Droit ». Du point de vue de Klassen, qui s’inspire de Nicos Poulantzas[24], l’impérialisme canadien doit être vu d’abord comme déterminé par des relations de classes, dont la nature économique est, en apparence, distincte de l’arène politique, en ce sens que ses dynamiques d’exploitation ne sont pas menées directement par l’État. Ce dernier détiendrait donc une certaine autonomie dans sa tâche de paver la voie aux multinationales qui en dépendent. L’État se trouve donc inéluctablement à défendre les intérêts de sa classe « capitaliste »[25], en veillant sur sa propriété et sa reproduction sociale. Enfin, cette classe, pour assurer son hégémonie, emploie une classe d’« intellectuel[·le]s organiques », pour reprendre l’expression de Gramsci[26], responsables de produire le discours de l’État en fonction des intérêts de classe.
« Un des points de vue significatifs associés au matérialisme historique est que l’État est une organisation de relations sociales de pouvoir. Il ne s’agit pas d’une institution désincarnée qui agit en elle-même contre l’équilibre global du pouvoir. Il n’est pas non plus une structure inerte au service de la société civile. Au contraire, il est la cristallisation des relations sociales capitalistes. […] Par conséquent, le contenu du pouvoir d’État est toujours indéniablement social[27]. »
Pour cerner plus précisément ce phénomène, Todd Gordon, politologue de l’Université Wilfrid Laurier, mobilise, entre autres, les travaux de recherche de William Carroll, de l’Université de Colombie-Britannique, selon lequel une transnationale (ou multinationale) se définit comme une entreprise active dans au moins cinq pays[28]. En 2009, au moment de la rédaction de Joining Empire, Klassen affirme qu’il y avait près de 1400 multinationales établies au Canada, qui comptaient environ 3700 entreprises affiliées à l’étranger[29]. Aussi, selon des chiffres de 2006, 72 multinationales canadiennes étaient des leaders mondiaux dans les industries minière, des produits chimiques, des télécommunications, de la nourriture et des breuvages, des pièces de voitures, des services financiers, etc[30]. Enfin, selon Gordon, ces corporations sont en pleine croissance et leur expansion à l’étranger vaut largement pour les achats d’actifs canadiens par des multinationales étrangères. Il rejette donc le discours de la « gauche nationaliste canadienne » selon laquelle l’État canadien serait la pauvre victime des multinationales étrangères[31]. En fait, encore selon Todd Gordon et son collègue Jeffrey Webber, politologue installé à la Queen Mary University de Londres, la définition de colonialisme doit être quelque peu élargie pour inclure beaucoup plus que le simple contrôle d’un territoire, de ses ressources et de sa population. Ce qu’ils appellent l’impérialisme englobe toute forme de contrôle ou d’influence directe ou indirecte et se traduit par un « système global d’inégalités[32] ». En ce qui nous concerne, lorsque ce contrôle ou cette influence s’exerce par la coercition, par des discours de sécurité nationale et tout autre moyen pour propager la crainte de représailles de la part du pouvoir, nous emploierions même le terme de terrorisme d’État.
Comme nous l’avons déjà mentionné, Klassen s’inspire aussi de la « relative autonomie de l’État » mise de l’avant par Nicos Poulantzas[33]. Selon cette idée, l’État est incapable de « transcender » ou d’éliminer les contradictions inhérentes au capitalisme que ce dernier s’affaire plutôt à reproduire, comme un cancer[34], dans ses structures institutionnelles et dans sa « bureaucratie cancéreuse »[35]. Plus précisément, l’État serait un « condensé politique de tendances transnationales d’exploitation et d’appropriation et des besoins du Capital de mettre de l’avant et de protéger la propriété à l’échelle globale tout en disciplinant toute opposition à ses ambitions tant à l’échelle locale qu’internationale. »[36]
Il ajoute aussi que, après les évènements du 11 septembre et l’amalgame des intérêts économiques des puissances occidentales et du discours de la guerre contre le terrorisme, la nouvelle stratégie de l’impérialisme canadien gravite autour de cinq points :
« [… L] a mise en œuvre d’un marché néolibéral […] sous l’hégémonique orchestration du capital canadien, […] l’érection de la “forteresse d’Amérique du Nord” pour une accumulation sans restriction aucune, […] la recherche d’un espace [, d’un droit au chapitre,] dans le fonctionnement des infrastructures de sécurité menées par les États-Unis, […] un soutien aux régimes internationaux et aux institutions qui facilitent le néolibéralisme transnational […] et […], enfin, un militarisme disciplinaire et des interventions militaires dans des États défaillants ou voyous afin d’éliminer ce qui est perçu comme une menace au Capital […]. »[37]
Dans l’introduction de son travail colossal, Klassen retrace les origines de l’économie politique canadienne jusqu’aux colonisations française et britannique, aux XVIIe et XVIIIe siècles, car les deux empires avaient déjà, dès leur installation d’un système mercantile et féodal sur le continent, pratiqué une forme d’extractivisme, et ce, au détriment non seulement des populations autochtones, mais aussi des paysan·ne·s, des agriculteurs et agricultrices et éventuellement, des ouvriers et ouvrières. En 1837-1838 avait éclaté la Rébellion des Patriotes, une tentative de révolution de la part de la petite bourgeoise canadienne-française qui voulait s’assurer un peu plus d’autonomie politique. Bien que la révolution ait été écrasée, le Canada a entamé, peu de temps après, la transition d’un système féodal vers un système de salariat, notamment avec l’afflux de main-d’œuvre migrante d’Irlande. Klassen décrit la Loi constitutionnelle de 1867 comme une « révolution par le haut » cherchant à miner l’influence de la révolution aux États‑Unis, mais aussi de lancer à pleine vitesse la « révolution industrielle » grâce au système ferroviaire. Il est à noter que ces changements ont été menés à l’initiative de la classe capitaliste en émergence, sans réelle contribution de ceux et celles qui allaient devenir les canadiens et les canadiennes, populations blanches, autochtones et immigrantes confondues. En effet, John A. Macdonald avait alors lancé une industrialisation par substitution des importations, tout en intensifiant la dépossession des Autochtones et la colonisation de l’Ouest[38]. À cet égard, Todd Gordon affirme :
« Toute discussion au sujet de l’impérialisme canadien doit commencer en abordant ce qui se passe chez nous. Les nations autochtones représentent un véritable tiers monde au Canada, créé et géré au sein d’un plus vaste projet colonial encore en chantier et qui porte encore les cicatrices de notre histoire. […] L’entièreté des fondations du capitalisme canadien repose sur les terres et les ressources [ainsi usurpées] et, par conséquent, la croissance du capitalisme canadien n’a pu être accomplie que par des moyens impérialistes. L’existence du Canada [, son ontologie,] dépend de la subjugation par la force [, le viol,] des nations autochtones et de leurs ressources afin de satisfaire à ses besoins[39]. »
L’impérialisme canadien s’est approprié les terres des communautés autochtones par la force, mais plus fondamentalement, grâce au concept même de propriété privée[40], et ce, jusqu’aux XIXe et XXe siècles. Dans de nombreux cas, le gouvernement a fait appel des traités conclus grâce des négociations malhonnêtes visant à limiter les droits et l’indépendance des Autochtones devant le gouvernement central. L’État les a également contraints à intégrer le système économique capitaliste en rendant très difficile leur survie dans le cadre de leurs activités économiques traditionnelles. Les populations autochtones ont donc pu être plus facilement assimilées aux structures de classe comme main d’œuvre exploitée. Par la même occasion, la voie avait ainsi été pavée pour l’extraction des ressources. Ensuite, les terres ont été dévastées par des activités minières et des déchets industriels. Même si l’usurpation des terres autochtones avait été formellement interdite par la Loi constitutionnelle de 1867, cela n’a pas empêché le Canada de poursuivre l’expropriation pour la construction d’infrastructures de transport comme celle menée par le régime Macdonald[41].
Par la suite, l’exploitation des populations autochtones comme main-d’œuvre bon marché s’est accentuée avec l’émergence du néolibéralisme. Gordon affirme que la population autochtone est plus jeune, compte plus de personnes en âge de travailler et croît beaucoup plus rapidement que la population non autochtone[42]. Elle serait donc la source, comme l’immigration, de main-d’œuvre bon marché, ce qui permettrait à la classe capitaliste, le plus souvent blanche, d’assurer une certaine reproduction sociale. La population blanche au sens plus large n’est pas non plus étrangère à ce principe, puisque, dans une société de consommation, les enfants deviennent des commodités accessibles à ceux et celles qui ont les moyens s’en procurer. Aussi, il serait possible de défendre cette idée selon laquelle, pour ne pas entraver les dynamiques de consommation et pour veiller à la reproduction sociale (pour le « futur » des enfants, en fait des privilèges de classe), on a beaucoup moins d’enfants que dans les pays du « Sud ». Par conséquent, d’un point de vue démographique, la main d’œuvre migrante et autochtone est nécessaire pour occuper les emplois moins rémunérés et pour produire, par reproduction sociale, de la main-d’œuvre bon marché pour servir les intérêts des plus privilégiés. Certain·e·s Autochtones et immigrant·e·s accèdent aux cercles restreints des classes privilégiées, mais doivent payer le prix fort et servir l’hégémonie. Nous en reparlerons dans la deuxième partie de cet article. Quoi qu’il en soit, bon nombre de ces emplois moins rémunérés sont liés à l’exploitation des ressources et les Autochtones comme les immigrant·e·s restent une main-d’œuvre importante pour leur exploitation[43]. Cela dit, ces mêmes emplois ont des conséquences désastreuses sur la santé et sur l’environnement, ce qui les rend encore plus aliénants pour ceux et celles qui défendent justement le droit à la terre. Il n’est donc pas surprenant que les communautés résistent aussi à l’« esclavage du salariat » et à une entrée forcée dans le système capitaliste national et international, son exploitation et une situation de pauvreté maintenue sciemment comme telle. La situation est semblable dans toutes les industries extractivistes, qu’il s’agisse des mines, du pétrole ou du gaz[44]. Enfin, Gordon affirme, sur une note plus positive :
« Au cours des 20 dernières années, le militantisme autochtone a connu un renouveau, alors que le conflit entre les nations autochtones et l’État s’est accentué en réaction aux pressions de l’expansion géographique, de la pauvreté grandissante et du refus de l’État de satisfaire aux revendications des Premières Nations. […] Un des moments sans doute les plus marquants des années 1990 était la révolte d’Oka, avec ces images de guerriers mohawks en habits-camouflages tenant tête aux soldats[45]. »
Pour revenir aux facteurs historiques de constitution idéologique du Canada, ce dernier a obtenu son indépendance en ce qui a trait à sa propre politique étrangère en 1931 avec le statut de Westminster. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le Canada occupait une place relativement importante sur la scène internationale et s’est avéré être un allié important des États-Unis au sein de l’OTAN pendant la Guerre froide. Le Canada a également contribué à la création des institutions de Bretton Woods, notamment la Banque mondiale, le Fonds monétaire international et l’Organisation mondiale du commerce, dont le rôle hégémonique n’est aujourd’hui plus un secret[46]. En dépit de sa proximité avec les États-Unis, le Canada a pu éviter des dépenses militaires massives tout au long du XXe siècle, pour se spécialiser dans les missions de maintien de la paix et autres pratiques de « soft power ».
Cependant, comme nous le disions antérieurement, cela a quelque peu changé avec l’éclatement de la guerre au terrorisme. En effet, le Canada a depuis adopté des politiques beaucoup plus agressives. Klassen souligne la convergence des activités de renseignements au lendemain des évènements du 11 septembre 2001. Non seulement les agences concernées travailleraient maintenant plus étroitement les unes avec les autres, mais la menace terroriste servirait de prétexte pour surveiller tout autant les mouvements sociaux. En 2001, l’entente « Five Eyes », conclue dans les années 1940 entre les États-Unis, le Royaume-Uni, la Nouvelle-Zélande et l’Australie a été élargie, donnant lieu à une vaste surveillance électronique qui touche beaucoup plus que les simples questions de « terrorisme ». En fait, ces agences de renseignements verraient d’un mauvais œil tout ce qui interfère avec l’expansion du Capital et les intérêts de la classe capitaliste, faisant affaire, pour arriver à ses fins, à des régimes répressifs et brutaux qui vont même jusqu’à utiliser la torture[47]. Enfin, la question de sécurité nationale serait, en fait, en grande partie, une question de « sécurité économique »[48], qui se retrouve, dans le système-monde, à représenter la sécurité de la classe capitaliste que sert l’État idéologiquement prostitué au Capital.
Nous avons eu l’occasion de discuter de l’impérialisme canadien avec Todd Gordon lui-même et nous avons ainsi confirmé certains éléments de notre analyse. Nous lui avons d’abord demandé s’il pouvait faire état d’un quelconque changement dans les politiques étrangères du Canada depuis l’arrivée de Justin Trudeau au pouvoir. Sa réponse a été la suivante : « Le seul changement vraiment significatif est le retour du discours libéral progressiste selon lequel le Canada serait une présence progressiste dans le monde. Vous vous souviendrez des annonces de Trudeau selon lesquelles “le Canada est de retour” avec ses “manières ensoleillées”. Cependant, les pratiques de son gouvernement nous disent le contraire. Par exemple, Trudeau va de l’avant avec le traité de ventes massives d’armes signé par Stephen Harper avec l’Arabie saoudite. Son gouvernement a aussi envoyé des forces spéciales en Iraq et en Syrie. Il n’a fait que très peu pour limiter concrètement les actions des minières canadiennes et a soutenu, entre autres, le gouvernement frauduleusement élu du Honduras [qui avaient maintenu au pouvoir les auteurs d’un coup d’État contre le gouvernement progressiste de Zelaya] [49]. » Nous ajouterions que la crise diplomatique actuelle avec l’Arabie saoudite qui a, en principe, mis fin au contrat de vente d’armes, semble se résorber et nous doutons qu’elle donnera lieu à des précédents.
Quoi qu’il en soit, nous avons ensuite abordé la question du nationalisme de gauche canadien et du logocentrisme auquel il sous-entend. « La réalité concrète du rôle du Canada dans le monde rend difficile de défendre un tel nationalisme de gauche. Parmi les gens avec lesquels je m’engage politiquement, personne ne le fait. En fait, il nous faut encore travailler à l’éradiquer, car les leaders sociaux-démocrates du NPD, les mouvements ouvriers et les ONG se revendiquent toujours, à un certain degré, de ce discours. Voyez par exemple la campagne d’Unifor “j’achète canadien” en réponse aux disputes commerciales entre le Canada et les États-Unis. […] Et en dépit de cela, le gouvernement essaie [toujours] de transformer ces luttes [femmes, autochtones, migrantes] en programmes sûrs et contrôlables qui en émousseront les tranchants radicaux des mouvements qui remettent en question le pouvoir capitaliste et les pratiques racistes de l’État. Je pense que c’est là, ne serait-ce qu’en partie, ce que le multiculturalisme représente. Un autre exemple de ce phénomène est l’écoblanchiment de la responsabilité sociale des entreprises[50]. » Enfin, nous avons demandé quels moyens il privilégiait pour lutter contre l’impérialisme canadien de l’intérieur. Il nous a laissés entendre que les initiatives de solidarité internationale et la conscientisation des Canadiens et des Canadiennes étaient les meilleures manières d’aller de l’avant.
En bref, encore une fois, à la lumière de cette histoire de formation, Klassen conteste cette idée associée à la « gauche nationaliste canadienne » qui veut que le Canada soit enchâssé dans l’économie américaine, semi-colonisé et victime de l’hégémonie de son voisin. Pour Klassen, le Canada est un État impérialiste qui profite, comme un vautour, de sa proximité avec les États-Unis pour consommer les carcasses laissées par les bombes de l’oncle Sam. Cela dit, dans la deuxième partie de cet article, nous traiterons de ce sujet plus amplement après avoir abordé les activités du Canada et de ses multinationales à l’étranger[51].
CRÉDIT PHOTO: Jamie Mccafrey – Flickr
[1] George I. García et Carlos Guillermo Aguilar Sánchez, « Psychoanalysis and politics: the theory of ideology in Slavoj Žižek ». International Journal of Zizek Studies 2, no 3 2008.
[2] Slavoj Zizek. Living in the End of Times. London and New York: Verso Books, 2010, pp. 3–4.
[6] Immanuel Wallerstein, The Modern World-System: Capitalist Agriculture and the Origins of the European World-Economy in the Sixteenth Century, Academic Press, New York, 1976.
[24] Nicos Poulantza, Political Power and Social Classes, Verso, Londres, 1978.
[25] Nous reprenons l’expression de Klassen, aussi utilisée par d’autres, qui se trouve à être moins ambiguë que classe « dominante » et qui fait référence au noyau du système d’exploitation et de production idéologique, du point de vue de la lutte des classes et leur formation.
[26] Jean-Marc Piotte, La pensée politique de Gramsci, Éditions Parti Pris, Ottawa, 1970.
[27] Robert W. Cox, « Social Forces, States and World Orders: Beyond International Relations»,
Journal of International Studies – Millennium 10, no 2,1981.
Op. cit., note 8, p. 187
[28] William Carroll, Corporate Power and Canadian Capitalism, Vancouver: University of Colombia Press, 1986.
La timidité des contestations citoyennes entourant le G7 de Charlevoix (2018), comparativement au G20 de Toronto (2010) ou au Sommet des Amériques de Québec (2001) est-elle attribuable, comme plusieurs commentateurs ont affirmé, à l’effet dissuasif du dispositif sécuritaire et à la tenue des G7/G8 loin des grands centres ? Les résidents locaux avaient-ils peur du grabuge au point où l’ont rapporté certains médias ? Voici quelques pistes de réponses en photoreportage (toutes les photos ici).
396 millions en sécurité
Pour ce Sommet du G7, dont près des deux tiers du budget de 605 millions furent consacrés à la sécurité[i], les autorités ont annoncé mobiliser entre 8 000 et 9 000 policiers, sans compter les militaires[ii]. Il s’agit de l’un des plus importants budgets de l’histoire pour un événement du genre, 2e au Canada derrière le G20 de Toronto en 2010[iii]. Promptement, les autorités se sont félicitées du bon déroulement des opérations, peu après que le Premier ministre Trudeau se soit défendu d’en avoir peut-être fait « un peu plus » que le nécessaire :
« Je pense que ça s’est passé dans l’ordre, dans la sécurité et on peut en être fier. Je pense que c’est important dans une démocratie que les gens sentent la capacité de s’exprimer, de manifester. Je pense qu’en même temps nous nous basons toujours sur ce qui est le plus important, c’est-à-dire d’assurer la sécurité des participants, des citoyens et des manifestants. Si on est pour nous reprocher qu’on a peut-être fait un peu plus que ce dont on allait avoir besoin de faire, je pense que c’est le moindre des malheurs. Si on était plutôt dans une situation où on nous reprochait de ne pas avoir fait assez, [s’il y avait] eu des excès, je pense qu’on aurait une bien différente conversation. (…) Mais je pense que c’est difficile de dire que ce qu’on a fait n’a pas été un succès pour ce qu’on voulait d’abord et avant tout : c’est d’assurer un G7 réussi, d’assurer la tranquillité et la sécurité pour les citoyens qui faisaient cet accueil, et aussi la capacité que les gens puissent s’exprimer quand ils sont en désaccord. »
— Justin Trudeau
Conférence de clôture du Sommet 9 juin 2018, La Malbaie
Aéroports occupés, routes patrouillées
Les forces de l’ordre ont occupé quatre aéroports durant le Sommet : Jean-Lesage à Québec, Bagotville au Saguenay, Rivière-du-Loup et Saint-Irénée dans Charlevoix. Les dignitaires arrivaient à Bagotville ou Québec, puis étaient escortés par les airs ou par la route jusqu’au Manoir Richelieu, dans la région de Charlevoix. Des tours cellulaires[iv] et des radars[v] furent installés pour fiabiliser les communications et contrôler l’espace aérien dans un rayon de 50 à 60 km autour du Manoir.
L’aéroport de Rivière-du-Loup fut essentiellement utilisé pour ravitailler 3 appareils de surveillance de la GRC, nous apprend son directeur Martin Hivon, quelque peu amer de son expérience : « Je suis déçu du niveau d’utilisation qu’ils ont fait de notre aéroport par rapport à ce qu’on nous avait laissé croire. » Pour 3 jours et demi sans le trafic habituel, et donc sans les ventes de carburant et de services, il évalue les pertes financières entre 6 000 et 10 000 dollars, et à 3 jours de paperasse : « On nous a promis un remboursement avec Affaires mondiales Canada, mais le processus est très compliqué. Le document fait 25 pages, et ils demandent les états financiers des 5 dernières années. » M. Hivon, qui a servi 28 ans dans l’armée, a finalement décidé de laisser tomber la serviette pour éponger lui-même les pertes, la tête haute. « S’ils ont besoin de nos services pour une autre occasion, ça nous fera plaisir de les recevoir. »
3 Griffon et un radar à Saint-Irénée
Plus près du Manoir, le petit aéroport civil de Saint-Irénée fut temporairement converti en base militaire. Un radar et plusieurs hélicoptères, dont trois Griffon, ont été aperçus (photos).
* * *
Air Force One, Trump, Marine One et Marine Two
23 minutes au Saguenay
Vendredi 8 juin, le très attendu avion présidentiel de Donald Trump, Air Force One, se pose en retard à 10 h 45 à l’aéroport de Bagotville, sous un déploiement sécuritaire varié et abondant. La nuit précédente, des gyrophares scintillaient dans tout le secteur, déjà sur le qui-vive. Le matin de l’arrivée, vers 9 h, des policiers du Saguenay bouclent le périmètre à moto, tandis que d’autres, en camions ou en voitures, bloquent les accès ; des militaires casqués et vêtus de camouflage font le guet, perchés ou cachés dans des abris de toile, pendant que leurs camarades sillonnent la forêt de l’aéroport en tout-terrains, mitraillette en bandoulière. Quelques minutes avant l’arrivée de Trump, des chasseurs CF-18 décollent, dans un grondement bien distinctif.
Il n’est permis de prendre des photos que depuis la « zone de libre expression », les policiers motards interceptant promptement et invitant à circuler tout véhicule immobilisé, avec ou sans accréditation. La seule autre option autorisée pour les journalistes était l’autobus sécurisé Québec-Bagotville partant du Centre international des médias à 4 h 30. Le président américain quitte ensuite à 11 h 08 en direction du Manoir Richelieu dans son hélicoptère Marine One, accompagné d’un White Hawk identique, suivis d’un V-22 et d’un Chinook.
Barrages et patrouilles à Bagotville ; policiers à motos, en voitures et en camions
Charlevoix… sans voix
À La Malbaie, hormis la forte présence policière sur les routes, peu d’indices laissent voir l’éminente visite à 2 km. Le Manoir Richelieu est bien caché derrière la côte, près de la falaise donnant sur le fleuve. Les commerces sont ouverts sur la route 362, les gens circulent normalement, quoique ce soit plus tranquille qu’à l’habitude. Un auditeur à la radio locale est du même avis, et il tente de se faire rassurant pour les touristes. Un simple passage sur la 138 entre Québec et Saint-Siméon s’effectue rapidement et sans trop de soucis ; l’on y croise quelques locaux, des vacanciers, des agents de la SQ ou des Suburban noirs banalisés[vi].
Camion de la SQ garé et vue du Manoir, près de Cap-à-l’Aigle | Entrée de la « zone rouge »
C’est à Pointe-au-Pic, à la frontière de la « zone rouge », que la réalité est chamboulée pour les résidents. D’abord, il est difficile de ne pas apercevoir la clôture recyclée du grand prix de formule E, formant une grande « zone de libre expression » en entonnoir, nous dirigeant en réalité tout droit vers un immense (et effrayant) enclos vide sous surveillance, dont une paroi officielle affiche : « Zone de libre expression — Transmission en direct au Manoir Richelieu ». Des convois entrent et sortent de la zone rouge, sous le regard des quelques curieux présents. Plus rares, les arrivées ou départs de notables se font depuis l’héliport temporaire (le stationnement du Manoir) ; on les entend ou les voit parfois, au loin. Pendant ce temps, un hélicoptère de la GRC survole continuellement le site, créant l’atmosphère en bruit de fond.
Blindé Navistar non identifié | Mur de la « libre expression » | Hélicoptère de la GRC survolant le Manoir
En croisant des journalistes, tous discutent de l’ambiance étrangement calme, surpris qu’il n’y ait personne (ou à peu près) pour manifester. Elizabeth, observatrice internationale rencontrée dans la zone, commente : « Charlevoix, ou pas de voix ? » Le seul manifestant aperçu lors du passage est Toyoshige Sekigushi, ce moine japonais en mission de paix contre les armes nucléaires[vii].
Rappelons que depuis 2002, les G7/G8 se tiennent à peu près tous loin des grandes villes. L’année 2001 fut sans doute décisive à cet égard. On se souvient comment le Sommet des Amériques de Québec marqua les esprits en avril, la ville arborant des allures de guerre civile[viii] ; à Gênes, en juillet, le mort et les centaines de blessés mirent assurément les organisateurs en état d’alerte[ix] ; or, on le sait, une « guerre au terrorisme » enchâssée dans le Patriot Act fut lancée par George W. Bush suite aux attentats du 11 septembre. Depuis lors en occident, l’état d’exception se confond peu à peu, paradoxalement, à l’état normal des choses. Certains parlent d’un « paradigme sécuritaire »[x].
Garde côtière canadienne près du Manoir | Le moine Toyoshige Sekigushi | Des autobus de location au ministère des Transports
Ce qui caractérise donc les « manifestations » de Charlevoix durant ce G7 est peut-être simplement qu’en définitive, il n’y en a eu que très peu, voire pas du tout. En fait, tout dépend si l’on tient compte de la marche du 3 juin (les médias chiffraient entre 40 et 50 personnes[xi]), des revendications plus diverses[xii] et autres regroupements d’« une quinzaine de manifestants »[xiii]. Car en règle générale, près du Manoir durant le Sommet, il y avait plus de policiers que de journalistes, et plus de journalistes que de manifestants !
Le Centre international des médias de Québec
À Québec, des manifs et des médias
Un jeu timide de chats et souris s’est déroulé à Québec du 7 au 9 juin, entre les policiers et la poignée de manifestants déclarés « illégaux ».
Rappelons le contexte législatif : depuis le « Printemps érable », en cas de non-remise d’un itinéraire à la police, toute manifestation est considérée comme illégale à Québec, la ville ayant modifié son règlement municipal en 2012[xiv]. Sur le même enjeu d’itinéraire à Montréal, la croisade d’Anarchopanda contre le règlement P-6 porte fruit, la Cour d’appel ayant invalidé l’article 2.1 de P-6 en mars dernier[xv], s’appuyant sur l’argument du jugement de 2016 de la Cour supérieure concernant l’article 3.2 (sur l’obligation de manifester à visage découvert) : « parce que de portée excessive, étant déraisonnable et arbitraire au sens du droit administratif et inconstitutionnel parce que portant atteinte aux libertés d’expression et de réunion de manière injustifiée »[xvi]. L’administration Plante appuie cette décision, et il est envisageable que la ville de Québec soit confrontée à la jurisprudence.
Le rapport des 3 observateurs mandatés par le gouvernement Couillard pour ce G7 2018, tout juste publié (2 août), fait d’ailleurs état d’un « très faible nombre de manifestants », encadré de manière disproportionnée et injustifiée par un « dispositif hypersécuritaire » (on évoque la « militarisation » du travail policier), venant rompre l’équilibre entre « les impératifs de sécurité et la jouissance des droits fondamentaux » d’une société libre et démocratique[xvii]. Amnistie internationale et la Ligue des droits et libertés ont dépêché ensemble plus de 40 observatrices et observateurs ; leur bilan préliminaire fait mention d’un « climat de peur »[xviii], et un rapport est attendu incessamment.
La crainte de perturbations et de confrontations était donc légitime et bien réelle à Québec, la hantise du Sommet des Amériques aidant, mais elle fut sans doute exagérée par les nombreux reportages lui étant consacrés. En effet, une autre chasse était perceptible chez les médias en quête de sensations fortes — la chasse aux images, orientée de questions graves et insistantes. Le ton est familier, presque banal : c’est celui de la campagne de peur ou de l’éloge du sécuritaire. Mais ce fut si tranquille à Québec que les journalistes attitrés aux manifs semblaient déçus, car ils devaient livrer la nouvelle malgré tout, avec si peu.
Alex, propriétaire de l’Épicerie Scott, située à quelques pas de la rue Saint-Jean à Québec, fut interviewé en mai pour un reportage de TVA prédisant une « ruée vers les masques à gaz »[xix]. Le journaliste aurait insisté pour savoir si Alex avait peur que ça dégénère, mais ce dernier lui aurait calmement répondu non, car tout comme d’autres résidents, il sentait que rien n’allait se passer cette fois-ci. « J’suis pas stupide, j’ai déjà fait du marketing », ironise-t-il, lui qui n’en est pas à sa première expérience avec les médias. Agacé, il avoue s’être résigné à céder un oui timide en entrevue : « C’est sûr qu’on sait jamais. C’est la seule fois où j’ai exprimé un mini doute… et c’est la seule chose qu’on m’entend dire ! »
En avril 2017, s’étant déplacé pour une histoire de pétition d’expropriation[xx], Alex fut appelé à témoigner aux différents médias présents, et dit y avoir subi le même stratagème, comparable à de la vente sous pression. « Le but est de faire dire oui au client. » La journaliste de TVA lui aurait d’ailleurs suggéré de gesticuler durant l’interview, pour les besoins de la télé. Seulement, peut-être fut-il jugé trop tranquille et posé cette fois, car il confirme avoir été coupé au montage.
Commerces barricadés sur la rue Saint-Jean à Québec
Quelques autres commerçants ont tout de même choisi, dans l’incertitude face aux tergiversations gouvernementales sur les garanties en cas de dommage, de barricader leur commerce préventivement (photos).
Une grande manif plutôt modeste
C’est donc à Québec, le 9 juin après 15 h, qu’a eu lieu pacifiquement la plus grande manifestation de ce G7. Or, celle-ci ne rassemblait que 1 000 à 3 000 manifestant·e·s environ[xxi], et elle fut suivie de très près par l’antiémeute. Roger Rashi, de l’organisme Alternatives — l’un des groupes organisateurs, unis pour l’occasion en une Coalition pour un Forum Alternatif au G7[xxii], ralliant syndicats, groupes citoyens et communautaires —, s’explique ainsi :
« Je pense que le contexte de peur et d’intimidation en général a fait que les manifs étaient relativement moins nombreuses qu’elles auraient dû être. (…) [Deuxièmement,] je pense que le fait qu’il n’y a pas eu de désordre particulièrement grave ni jeudi ni vendredi a fait en sorte que plus de gens sortent aujourd’hui. Puis aussi, le fait qu’on a clairement dit que cette manif allait être une manif pacifique, unitaire, et que nous voulions avoir un volet d’éducation populaire et non pas de confrontation directe avec la police, je pense que ça aussi ça a cadré les choses un peu. »
Manifestation du 9 juin à Québec, surveillée de près par l’antiémeute
M. Rashi poursuit son analyse : « Les protestations et les mouvements sociaux semblent se concentrer de plus en plus sur le cap national. Macron arrive de France, tout le mois de mai a été parsemé de multiples manifestations en France contre ses politiques d’austérité. » Les mouvements sociaux, pense-t-il, sont ponctués de cycles, et en guise d’exemples, il cite les manifestations en Espagne qui durent depuis des années, et la récente mobilisation au Brésil contre l’emprisonnement de Lula. L’administrateur d’Alternatives et membre fondateur de Québec solidaire a l’intuition que les prochaines années seront à suivre :
« Y’a toute une jeunesse depuis 2007-2008, depuis la crise financière, qui a pâti sérieusement de la crise. (…) En fait, l’arrivée de Trump a remobilisé une gauche américaine et une gauche sociale et une gauche politique et je pense que l’on commence à voir le résultat. (…) Je parlais avec des gens un peu partout aux États-Unis, puis y’a des résistances au niveau des municipalités, au niveau des États, au niveau des universités, au niveau des communautés. Elles sont éparses, mais elles gagnent en puissance. Mais là on rentre dans la question du rapport de force relatif. »
Manifestation du 9 juin à Québec, près du Parlement
* * *
Conclusion
Comme plusieurs commentateurs l’ont fait remarquer, il est plausible que le mouvement altermondialiste délaisse le G7 pour se réorienter vers sa version élargie du G20. Les raisons sont simples : les G20 prennent encore place dans de grandes villes, et ces réunions gagnent en influence, surtout depuis que les chefs d’État y participent (2008 à Washington, en pleine crise financière), en plus d’inclure aujourd’hui des puissances émergentes incontournables telles la Chine, la Russie, l’Inde, le Brésil, l’Arabie Saoudite et la Turquie, notamment.
N’en demeure pas moins que les discussions et décisions prises à huis clos lors des G7/G8 sur les sujets d’environnement, d’économie, de politique et de diplomatie sont dignes d’intérêt planétaire — même si les ententes ne sont pas contraignantes juridiquement, comme le soulignait au passage Marc Semo du journal Le Monde dans sa question au président français lors de sa conférence de clôture, qui le confirma à demi-mot dans une longue défense du travail de l’institution :
« (…) il faut aussi être réaliste. Ce sont des déclarations, j’attends de voir les actes qui viennent. (…) même s’il est non contraignant, [on a] eu une discussion et cosigné un texte. Ce ne sont pas les prédécesseurs qui l’ont signé ; nous avons cosigné un texte qui reconnaît l’existence de règles commerciales internationales, l’importance de les moderniser, mais notre engagement pour avoir un commerce juste, et nous coordonner. Donc je veux bien [qu’on] décide dans quelques semaines de faire le contraire de [ce qu’on] vient de déclarer ensemble aujourd’hui, mais, si on croit quelque peu que ce soit à la crédibilité de la parole publique et de nos engagements, même si ce n’est pas juridiquement contraignant, c’est une avancée et ça a une valeur. Et donc je pense que dans cette stratégie de tenir tout le monde ensemble, d’essayer, dans des moments où il peut y avoir des divergences, de recréer de la convergence, c’est utile. »
— Emmanuel Macron
Conférence de clôture du Sommet 9 juin 2018, La Malbaie
Seulement, quelle valeur donner au premier G7 où, quelques heures plus tard, le président américain annonce qu’il retire son appui à la déclaration commune via Twitter, en regardant la télévision à bord de son avion, parti expressément vers Singapour en quête d’un accord nucléaire avec Kim Jong-un ?[xxiii] Isolé, boudant le système international, Trump a-t-il donné raison aux journaux titrant « G6 + 1 » ? Avons-nous assisté à Charlevoix au dernier G7 de l’histoire ? Pour tenter de répondre à ces questions, L’Esprit libre prépare une analyse du contenu de ce G7 2018 de Charlevoix et de ses répercussions sur les scènes nationale et mondiale.
Au final, ce G7 laisse sur un sentiment d’inquiétante étrangeté, le même vécu à La Malbaie. Comme si l’obsession sécuritaire était maintenant coutume pour ce genre d’événement, et que le retrait provisoire des droits fondamentaux devenait banal ou ordinaire, ne soulevant plus l’ire de la multitude. En silence, les gardes dressées, la défense latente, avec ce bruit d’hélicoptère sourd, mais strident… le calme avant la tempête ?
[iii] Voir le tableau comparatif « Coût total de quelques G7/G8/G20 et du Sommet des Amériques », selon les données de John Kirton & al., « G8 and G20 Summit Costs« , Munk School of Global Affairs, Université de Toronto, 5 juillet 2010 (de 1981 à 2010), et les données publiques disponibles (2011 à 2018).