G20 de Toronto : histoire et mémoire d’une répression policière

G20 de Toronto : histoire et mémoire d’une répression policière

Plus d’une décennie après les évènements du G20 de Toronto, quelque 1100 arrêté·e·s s’apprêtent à tourner la page. Le 19 octobre 2020, la Cour supérieure de l’Ontario a approuvé l’entente à l’amiable conclue en août entre les représentant·e·s des arrêté·e·s et la Commission des services policiers de Torontoi. Les membres du recours collectif avaient jusqu’au 16 février pour réclamer leur part du dédommagement financier de 16,5 millions de dollars prévu par l’ententeii. À cela s’ajoutent les excuses formelles de la police, une premièreiii

Les 26 et 27 juin 2010, le centre-ville de Toronto accueille le sommet du G20. Au rendez-vous, les chefs d’État et représentant·e·s des grandes puissances mondiales, mais aussi 21 000 policier·ère·s et agent·e·s de sécurité, déployé·e·s dans les rues de la métropoleiv.  

Sur les milliers de manifestant·e·s rassemblé·e·s au courant de la fin de semaine, environ 1100 sont arrêté·e·s et détenu·e·s dans des conditions portant atteinte aux droits fondamentaux. Dix ans plus tard, elles et ils recevront entre 5000 et 24 700 dollars par personne. L’entente stipule également que le Service de police de Toronto s’engage à modifier certaines de ses pratiques, en plus de présenter des excuses publiques pour la première fois de l’histoire des forces de l’ordre canadiennes. Cette compensation est-elle jugée suffisante par les personnes arrêtées sans motif valable, victimes de ce qui a été qualifié de « plus massive compromission des libertés civiles de l’histoire du Canadav »? 

Abus de pouvoir 

À bord de l’autobus qui devait l’emmener de Montréal à Toronto, Sonia Palato est informée par un groupe de militant·e·s des mesures de sécurité et des recours légaux en cas d’arrestation. « Mais je ne me sentais vraiment pas concernée, parce que de toute façon, j’allais juste participer à des manifestations légales, comme en touriste », se souvient l’étudiante, qui avait à l’époque 21 ans.  

Sur place, elle est témoin de peu de grabuge, et n’aperçoit que de loin les affrontements entre les forces de l’ordre et les manifestant·e·s. Comme une centaine d’autres Québécois·es, qui ont fait la route pour participer aux manifestations dans le cadre du G20, elle passe la nuit dans le gymnase de l’Université de Toronto. Aux alentours de sept heures du matin, elle est réveillée, un fusil pointé sur la tête. Encore endormie, Mme Palato ne comprend pas ce qui lui arrive : elle croit d’abord que l’opération policière en cours a pour but d’arrêter quelques manifestant·e·s ciblé·e·s durant le rassemblement de la veille par les forces de l’ordre. Rien ne lui laisse à penser qu’elle est en train d’assister à sa propre arrestation.  

Ce n’est que trois ou quatre heures plus tard que toutes les personnes présentes dans le gymnase se font escorter par les policier·ère·s dans un centre de détention provisoire, emménagé pour l’occasion dans les locaux d’un ancien studio de cinéma. Les arrêté·e·s y passeront entre 24 et 70 heures, pour certain·e·s, sans pouvoir parler à un·e avocat·e ou appeler un·e prochevi.  

Des cellules surpeuplées, climatisées alors que de nombreux·ses détenu·e·s ne portent que des vêtements légers, des infiltrations d’eau sur le sol, qu’elles et ils doivent arpenter sans chaussures… Les humiliations décrites par les arrêté·e·s contacté·e·s par L’Esprit libre, sont nombreuses : fouilles à nu, toilettes sans portes les contraignant à faire leurs besoins devant policier·ère·s et codétenu·e·s, commentaires sexualisants, racistes, dénigrants. Certaines personnes sont privées de leurs médicaments contre le diabète ou encore la schizophrénie.  

« De l’abus de pouvoir », juge Mme Palato, qui est libérée le deuxième soir de son arrestation avec quatre autres personnes, laissées à elles-mêmes en périphérie de Toronto. Les accusations tenues contre elle ont été abandonnées l’année suivante. Plusieurs arrêté·e·s ont été accusé·e·s de complot pour commettre un acte criminel, un délit passible d’emprisonnement.  

L’engagement de caution d’un détenu, obtenu par L’Esprit libre, stipule entre autres que la ou le prévenu·e ne doit « pas participer à des manifestations, à moins qu’il ne s’agisse de manifestations paisibles et légitimes, ou être présent[·e] sur les lieux, et que si cette manifestation devient illégale ou non paisible, [il ou elle doit] quitter les lieux immédiatement ».  

Le risque de judiciarisation derrière elle, Mme Palato dit avoir eu pour réflexe le détachement. « Ce n’est que des années plus tard que je me suis rendu compte que ça a créé un traumatisme », affirme-t-elle. Au téléphone, elle raconte s’être réveillée en panique plusieurs nuits, alors que le sommet de Toronto célébrait à l’été 2020 son dixième anniversaire : « chaque nuit, je pensais qu’il y aurait quelqu’un qui m’attendrait avec un gun ».  

Les symptômes post-traumatiques ne sont pas non plus étrangers à Guim Moro, qui a passé 27 heures au centre de détention provisoire avant d’être libéré, lui aussi sans accusions. Le musicien affirme avoir passé les trois quarts de son temps d’enfermement menotté. Lorsqu’il performe dans des festivals, où les bracelets en plastique sont souvent substitués aux billets d’entrée, il ressent encore le poids de ses menottes d’antan.  

Des avis partagés 

« J’ai vu comment ce type d’événements là peut casser des gens », affirme Guim Moro, tout en insinuant que le mouvement, lui, n’a pas été freiné par la répression policière.   

D’où la nécessité d’un recours collectif qui « n’a pas été fait dans une optique d’avoir de l’argent, mais dans une optique d’avoir un précédent (judiciaire) » qui n’a, selon lui, été établi qu’à moitié. Si l’affaire s’était résolue par la voie d’un procès, le jugement aurait fait jurisprudence. Les conclusions d’une entente à l’amiable n’ont pas valeur juridique, ce que déplorent certain·e·s arrêté·e·svii.  

« Moi ça ne m’aurait pas dérangé de faire un autre dix ans, que ça rentre en cours et que finalement il y ait un réel précédent, que le gouvernement et la police soient [reconnus] coupables et ne puissent pas refaire ce genre de trucs là », affirme Guim Moro. Il se dit déçu et attristé d’une entente « régressive » qui, survenue en parallèle du mouvement Black Lives Matter, aurait d’après lui pu mener à considérer un désinvestissement dans les services policiers.  

« C’est beaucoup d’insatisfaction que les gens peuvent vivre, c’est clair. Si on était allé·e·s jusqu’au bout et qu’on était allé·e·s en procès, on aurait gagné, on aurait eu une reconnaissance écrite et complète de la violation de nos droits. Pour plusieurs personnes, ça aurait été vraiment significatif », renchérit Jacinthe Poisson, membre de la Ligue des droits et libertés, juriste et militante. Aussi arrêtée durant le G20 de Toronto, elle se dit pourtant satisfaite de l’entente. « Je ne sentais plus brûler en moi la souffrance et l’injustice que j’ai vécues il y a dix ans », explique-t-elle, ajoutant également qu’un long processus judiciaire aurait pu réactiver les traumatismes. 

Impunité policière  

« C’est normal qu’il y ait un article dans notre Code criminel qui dit que c’est interdit de comploter […], soutient Mme Poisson. Ce n’est pas l’existence de cet article-là qui est un problème, dit-elle, mais comment la police l’a appliqué. » Avec brutalité et sans discernement, à en croire différents témoignages.  

Mme Poisson souligne néanmoins l’impunité des corps policiers, à l’issue de l’entente à l’amiable : « On le savait tous qu’à travers le recours collectif nous n’allions jamais obtenir de punition pour les policiers [et policières] ou des chefs politiques qui sont derrière les décisions qui ont été prises. » Peu de policier·ère·s ont été sanctionné·e·s sur une base individuelle, et seulement un haut gradé s’est vu retirer 60 jours de vacances payéesviii. Le policier qui a donné l’ordre d’arrêter les Québécois·es dans le gymnase a pris une retraite préventive et s’est soustrait à tout processus disciplinaire, selon Mme Poisson.  

Bill Blair, chef du Service de police de Toronto au moment du G20, a quant à lui été nommé ministre fédéral de la Sécurité publique et de la Protection civile en 2019.  

« Ça a été une vraie guerre d’usure », commente la juriste, qui se dit maintenant prête à tourner la page. Pour Guim Moro, l’héritage des évènements de 2010 et de la bataille du recours collectif qui a suivi, lui, n’est pas près de disparaître. Un évènement charnière, selon lui, qui a permis d’introduire sur la place publique des questionnements sur le rôle de la police, la répression des personnes racisées ou encore des peuples autochtones.  

« Regardez, au Canada aussi ça arrive des choses comme ça. Historiquement, c’est arrivé, même si on n’en parle pas trop qu’il y a eu des répressions depuis le début de la colonisation », dit le musicien. Interrogé sur l’impact de la médiatisation de la répression policière, il souligne que la représentation médiatique du G20 a effectivement été plus importante que celle d’autres mouvements, ce qu’il explique par le fait que les personnes arrêtées à Toronto étaient majoritairement blanches.  

Même s’il estime qu’il n’y a pas de réelle volonté de repenser et de réformer les services policiers, Guim Moro croit que le G20 a permis d’entamer un processus de prise de conscience collective, toujours en cours. 

« G20 de Toronto : règlement de 16,5 millions dans un recours collectif contre la police »,Radio-Canada, 17 août 2020. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1727120/g20-recours-collectif-police-toronto-reglement.  

ii Ibid.  

iii Jacinthe Poisson, « G20 de Toronto : l’impunité policière persiste et signe », Ligue des droits et libertés, 29 octobre 2020. https://liguedesdroits.ca/carnet-g20-toronto-impunite-police/.  

iv Ibid.  

v Wendy Gillis, « “We regret thet mistakes were made” : Toronto police acknoledge “unacceptable” mass arrests at 2010 G20 protests », Toronto Star, 19 octobre 2020. https://www.thestar.com/news/gta/2020/10/19/we-regret-that-mistakes-were-made-toronto-police-acknowledge-unacceptable-mass-arrests-at-2010-g20-protests.html

vi Jacinthe Poisson, op.cit.  

vii Ibid.  

viii Ibid.  

Droits et libertés au Canada : du discours à la pratique

Droits et libertés au Canada : du discours à la pratique

Depuis le début de la pandémie de COVID-19, la démocratie s’est affaiblie dans 80 des 192 pays passés sous la loupe de l’ONG Freedom Housei. Élections reportées, censure des médias, manque d’accès à de l’information claire et transparente sur l’évolution de la crise sanitaire… Autant de paramètres qui font craindre aux observateur·trice·s un recul des droits et libertés dans le monde. Face à ce bilan, le Canada peut-il encore se targuer d’être le « plus meilleur pays du monde », pour reprendre la formule de Jean Chrétien? 

« La pandémie a vraiment créé une situation de tension, puisque la gravité de la crise en tant que telle amène les gouvernements à prendre des mesures d’exception qui, souvent, empiète sur les droits et libertés », explique Maxim Fortin, coordonnateur et porte-parole de la section québécoise de la Ligue des droits et libertés. Peu importe la nature de la crise, le respect des droits de la personne est encadré par le droit international, censé fournir aux États les limites au sein desquelles ils peuvent légiférer et agir pour résorber une situation critique sans fragiliser les droits de la personne et la démocratie, d’après Amnistie internationaleii. Interrogé sur la performance du Québec et du Canada, M. Fortin affirme qu’ « il y a plusieurs mesures qui ont été prises qui, sur le plan des droits et libertés, sont très raisonnables et justifiables, mais, dit-il, il y a d’autres mesures sur lesquelles, vraiment, on peut se poser des questions ». Il ajoute que la plupart des dérives sont imputables au gouvernement québécois de François Legault. 

Sur l’échelle de liberté globale mise sur pied par Freedom House, le Canada cumule un score de 98/100. Les deux points qui lui ont échappé en 2020 sont, d’une part, attribuables à l’adoption au Québec de la Loi sur la laïcité de l’État qui, selon l’ONG, brimerait la liberté religieuse. D’autre part est soulignée l’absence de traitement équitable entre différents groupes de la populationiii. Les peuples autochtones « demeurent sujets aux discriminations répandues, se débattent avec l’insécurité alimentaire, un accès inégal à l’éducation, à la santé, aux services publics et à l’emploiiv v», peut-on lire dans le rapport. 

L’État canadien, dont le rôle central dans la rédaction de la Déclaration universelle des droits de l’homme (1948) fait encore l’objet de fierté, déclare lui-même « prendre au sérieux » ses obligations en matière de droits de la personne et rappelle son implication au niveau d’enjeux tels les changements climatiques, le pluralisme et la diversité ou encore les « affaires autochtones internationalesvi »vii

Ô Canada, terre des droits? 

Fin septembre 2020, la mort de Joyce Echaquan, 37 ans, a mis de nouveau sur le devant de la scène médiatique les problèmes de racisme systémique dans les institutions québécoises. La jeune Atikamekw de Manawan, décédée suite à la négligence du personnel médical de l’hôpital Saint-Charles-Borromée, qui a proféré des insultes racistes à son encontre, est devenue le symbole d’un mal profond. 

Dénoncées par plusieurs groupes de défense des droits et libertés, les « discriminations systémiques de longue date à l’encontre des peuples autochtonesviii » ont eu des conséquences particulièrement criantes au cours de la dernière année : déjà vulnérables, les populations autochtones des réserves et des villes ont souffert du manque d’accès aux ressources et à l’information dans le contexte sanitaire actuel, s’inquiète Nicolas Houde, professeur au département de science politique de l’Université du Québec à Montréal. « Il y a une crainte du système hospitalier et les gens peuvent être un peu réfractaires à aller au-devant des hôpitaux ou de la vaccination », souligne-t-il, ajoutant que le décès de Mme Echaquan n’a fait qu’augmenter les craintes des autochtones vis-à-vis des institutions publiques québécoises. 

Le spécialiste des relations entre les communautés autochtones et les autorités canadiennes rappelle que les habitant·e·s des réserves ont souvent du mal à respecter les gestes-barrières faute d’avoir accès à des conditions d’hébergement favorables à l’isolement. En ville, la pauvreté, les obstacles à l’emploi et la crise du logement poussent de nombreux·ses autochtones à la rue. Il en a été ainsi pour Raphael André, 51 ans, retrouvé mort à la fin janvier 2021, à quelques pas d’un organisme d’aide qui a été contraint de fermer sa halte-chaleur suite à l’éclosion de cas de COVID-19ix

Au sujet de l’inaction des différents paliers gouvernementaux, Nicolas Houde soutient qu’il y avait de quoi être optimiste avant la pandémie, mais que celle-ci a absorbé toute l’énergie médiatique, politique et publique qui commençait pourtant à se sensibiliser à la réalité des peuples autochtones. « Notre attention est ailleurs, ce qui ne veut pas dire que les problèmes ne continuent pas à s’accumuler », commente-t-il, constatant que « les problèmes liés à la reconnaissance des droits territoriaux, à la reconnaissance des institutions politiques — notamment des chefs traditionnels en Colombie-Britannique — et à l’acceptation d’une notion de consentement pour les autochtones pour les projets de développement environnementaux n’ont pas beaucoup évolué dans la dernière année ». 

Ce constat fait écho aux préoccupations de Maxim Fortin, qui rappelle que la pandémie a mis un frein à plusieurs luttes menées par des communautés autochtones partout au pays contre différents projets gaziers ou miniers « menés et loués », dit-il, par le fédéral : « depuis que Justin Trudeau est au pouvoir, il a tout un discours d’ouverture, d’inclusion, et à plusieurs reprises, de profession de foi à l’égard des droits et libertés, mais ce gouvernement-là semble un peu prisonnier de la logique extractiviste du Canada et du capitalisme canadien : d’un côté, il se tourne vers les nations autochtones pour leur dire qu’elles sont les bienvenues dans le Canada que Trudeau veut construire, mais de l’autre, ces communautés-là se voient refuser le droit de choisir ou de s’opposer au déploiement de projets miniers et gaziers sur leurs territoires ancestraux », déplore le porte-parole de LDL-Québec. 

« Les pratiques ne sont pas à la hauteur des discours » 

L’application Alerte COVID, lancée par le gouvernement fédéral au Québec le 5 octobre 2020x, a fait grincer des dents plusieurs critiques, dont M. Fortin, qui s’inquiète du fait qu’il n’y ait pas eu de « débat suffisant sur les implications du traçage numérique ». À ce sujet, il rappelle que le ministre de l’Économie et de l’Innovation du Québec, Pierre Fitzgibbon, a déclaré être favorable à ce que le gouvernement permette aux pharmaceutiques l’accès aux données personnelles des Québécoises et Québécois pour attirer ces compagnies au Québec : « un ministre qui, d’une certaine façon, fait la promotion d’une pratique d’extraction des données qui viole carrément le droit à la vie privée et à la confidentialité », affirme-t-il. Toujours du côté du Québec, M. Fortin souligne la « tournure répressive » qu’a prise la lutte contre la pandémie à partir du printemps 2020. Il pointe notamment du doigt le couvre-feu, entré en vigueur après les fêtes et sur lequel aucune preuve scientifique de l’efficacité n’a, selon lui, été avancée. 

À l’international, où le gouvernement de Justin Trudeau est connu pour ses ferveurs multilatéralistesxi et pour avoir dénoncé les gouvernements répressifs de Pékin, de Moscou et de New Delhixii, la réalité ne semble pas être la même que l’image qu’Ottawa aime projeter : « le Canada a différentes pratiques dans différents pays qui font en sorte que les droits humains sont brimés », affirme M. Fortin, qui tient toutefois à nuancer. « Évidemment, le Canada n’agit pas directement, mais fait souvent affaire avec des gouvernements ou avec de grandes compagnies qui, eux, ne respectent pas les droits et libertés des populations locales ». L’an dernier, le Canada a été pointé du doigt pour par la première fois dans un rapport de l’ONU sur le Yémen, pour avoir « poursuivit le support à des parties du conflit, incluant à travers le transfert d’armes, contribuant par le fait même à la poursuite du conflit », aux côtés de la France, de l’Iran, de la Grande-Bretagne et des États-Unisxiii. En date de la publication de ce rapport, la guerre au Yémen avait fait environ 112  000 mort·e·s, dont 12 000 civil·e·sxiv

« Le Canada est également aux prises avec de graves problèmes de droits de la personne à l’étranger, liés aux pratiques abusives des entreprises canadiennes d’extraction minière (…)xv », selon Human Rights Watch. L’Ombudsman canadien pour la responsabilité des entreprises ne dispose pas du « pouvoir d’enquêter indépendamment ou de faire rapport sur les violations des droits de la personne mettant en cause des entreprises extractives canadiennes et ses capacités de faire rendre des comptes aux parties responsables sont limitées », et ce, même si près de la moitié des entreprises extractives au monde sont enregistrées au Canadaxvi

À cela s’ajoute l’absence de mesures de rapatriement pour les 46 Canadien·ne·s détenu·e·s illégalement dans le nord-est de la Syrie, dont on estime que 25 sont des enfantsxvii. Emprisonné·e·s pour soupçon d’appartenance à l’État islamique d’Irak et du Levant (EIIL), les ressortissant·e·s canadien·ne·s vivent dans des conditions insalubres, et ce, sans avoir eu droit à un procès en bonne et due formexviii. Une situation à laquelle le Canada juge qu’il est trop difficile de remédier considérant l’absence de représentation diplomatique et la situation sécuritaire en Syrie, ce qui ne semble pas avoir empêché la France, l’Allemagne et d’autres pays occidentaux de procéder aux rapatriementsxix

Pour Maxim Fortin, une menace inédite fait de plus en plus d’ombre aux droits et libertés : les mouvements conspirationnistes ou complotistes qui, même s’ils revendiquent parfois la défense contre les gouvernements liberticides, en sont un de leurs plus fidèles alliés. Il rappelle que les organisations de défense des droits et libertés sont « les chiens de garde » de nos démocraties, et qu’elles continueront de « faire des analyses critiques et dénoncer lorsque c’est nécessaire ». Par contre, insiste M. Fortin, « il faut le faire à partir de données solides, à partir d’arguments solides et d’analyses logiques, et ne pas se lancer, comme on le voit sur les réseaux sociaux, dans un concert d’accusations saugrenues ». 

i Ximena Sampson, « COVID-19 : la démocratie en prend pour son rhume », Radio-Canada, 19 octobre 2020. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1741399/pandemie-democratie-recul-monde-abus-pouvoir

ii Amnistie internationale, « Un appel pour une surveillance des droits humains dans les réponses gouvernementales à la pandémie de COVID-19 », 15 avril 2020. https://amnistie.ca/sinformer/communiques/local/2020/canada/un-appel-pour-une-surveillance-droits-humains-reponses

iii Freedom House, « Freedom in the World 2020. Canada ». https://freedomhouse.org/country/canada/freedom-world/2020

iv « Canada’s indigenous peoples remain subject to widespread discrimination, struggle with food insecurity, and unequal access to education, health care, public services, and employment. » Citation originale. Ibid. 

vi Gouvernement du Canada, « Approche du Canada visant à promouvoir les droits de la personne », dernière modification le 9 janvier 2020. https://www.international.gc.ca/world-monde/issues_development-enjeux_developpement/human_rights-droits_homme/advancing_rights-promouvoir_droits.aspx?lang=fra

viii Human Rights Watch, « Canada. Événements de 2020 ». https://www.hrw.org/fr/world-report/2020/country-chapters/336746

ix Jeanne Corriveau et Annabelle Caillou, « La mort d’un sans-abri sème la consternation », Le Devoir, 19 janvier 2021. https://www.ledevoir.com/societe/593511/un-itinerant-trouve-mort-dans-une-toilette-portable-a-montreal

x Tommy Chouinard et Pierre-André Normandin, « Alerte COVID. Faible taux d’utilisation chez les Québécois infectés », La Presse, 19 janvier 2021. https://www.lapresse.ca/covid-19/2021-01-19/alerte-covid/faible-taux-d-utilisation-chez-les-quebecois-infectes.php

xi Jocelyn Coulon, « Quelle politique étrangère pour le Canada? », Institut canadien des Affaires mondiales, octobre 2019. https://www.cgai.ca/quelle_politique_etrangere_pour_le_canada

xii La Presse canadienne, « Le Canada et des alliés condamnent d’une même voix les arrestations à Hong Kong », Radio-Canada, 10 janvier 2021. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1762165/arrestations-hong-kong-diplomatie-canada-australie-etats-unis-royaume-uni?depuisRecherche=true.

xiii United Nations, « Report of the Group of eminent International and Regional Experts on Yemen. Situation of Human Rights in Yemen, including violations and abuses since September 2014 », 2 octobre 2020. https://yemen.un.org/en/21002-situation-human-rights-yemen-including-violations-and-abuses-september-2014-ahrc3943

xiv Ibid. 

xv Human Rights Watch, op.cit. 

xvi Ibid. 

xvii Ibid. 

xviii Ibid. 

xix Agnès Gruda, « Canadiens coincés en Syrie : rapatrier Amina… et les autres », La Presse, 10 août 2020. https://www.lapresse.ca/debats/editoriaux/2020-08-10/canadiens-coinces-en-syrie-rapatrier-amira-et-les-autres.php

Perspective et débat sur l’utilisation du « mot en n ». Du signifié à l’in-signifiant

Perspective et débat sur l’utilisation du « mot en n ». Du signifié à l’in-signifiant

Le 23 septembre dernier, lors d’un cours à l’Université d’Ottawa portant sur la représentation des identités sexuelles dans le domaine artistique, une professeure prononce le « mot en n ». La professeure en question, Verushka Lieutenant-Duval, était loin de se douter qu’en utilisant ce mot dans un contexte académique, et ce, à titre d’exemple, elle allait provoquer une tempête s’étendant bien au-delà des murs de l’institution universitaire. 

Après la séance en question, des étudiant·e·s lui signifient par courriel leur inconfort. Madame Lieutenant-Duval leur présente donc des excuses et propose de consacrer une partie de la séance subséquente pour aborder cet enjeu. Les évènements déboulent rapidement, des étudiant·e·s portent plainte et accusent la professeure de racisme, elle est rapidement suspendue par l’administration de l’Université d’Ottawa et une enquête est ouverte. L’administration offre au groupe de compléter la session avec une nouvelle enseignante1. Madame Lieutenant-Duval est ensuite victime d’une campagne de cyberintimidation. Une étudiante publie un échange privé ayant eu lieu avec la professeure, en prenant soin de divulguer le numéro de téléphone et l’adresse de celle-ci2.

Une trentaine de ses collègues de l’Université d’Ottawa font paraitre une lettre ouverte le 16 octobre pour dénoncer le traitement réservé à la professeure et faire un plaidoyer en faveur de la liberté académique3. À la suite de la publication de cette lettre ouverte, la situation s’envenime au point où ils et elles reçoivent des menaces, et des appels à leur renvoi sont partagés sur les réseaux sociaux.

Ce qui aurait pu être une situation cloisonnée entre les murs de l’Université d’Ottawa s’est sans conteste transformé en débat de société sur l’utilisation du « mot en n », et accessoirement sur le clientélisme universitaire et le racisme. Maintenant que la poussière est quelque peu retombée, nous proposons d’étudier en quoi cet épisode s’est avéré une occasion ratée d’avoir un débat de fond sur le racisme dans une société où l’on arrive encore mal à l’aborder de manière systémique.  

Discursivité, langage autorisé et identité

Le concept designe linguistique, développé par Ferdinand de Saussure, permet d’introduire la facette discursive de l’enjeu de l’utilisation du « mot en n ». Cette notion discursive prescrit une distinction entre le signifié et le signifiant. Le signifié est la représentation mentale d’une idée ou d’un concept, ce à quoi il fait référence. Le signifiant est le signe – qui peut être auditif, visuel, écrit, etc. – faisant référence au signifié4.

Par exemple, les signifiants « goéland » en français et « seagull » en anglais font référence au même signifié, c’est-à-dire au même oiseau. Évidemment, les théories sur le langage tiennent maintenant compte des éléments socioculturels et individuels, le signifié prenant une forme variable d’un milieu à l’autre.

En ce qui concerne le cadrage du débat sur le « mot en n », il s’est posé par rapport au droit ou non de le prononcer. Autrement dit, l’accent s’est étonnamment porté sur l’accès à la verbalisation du signifiant, plutôt que sur le sens du signifié. Le « mot en n » joue ici le rôle de signifiant qui parait interdit, comparativement à l’explication de son signifié qui peut être faite sans problème. Pourquoi le signifiant semble-t-il barré, tandis que le signifié peut être verbalisé? Pourquoi certain·e·s peuvent-elles et peuvent-ils le formuler légitimement – par exemple dans des œuvres artistiques –, alors qu’on juge d’autres illégitimes de le faire? 

Contrairement à Saussure, Bourdieu met de l’avant une théorie du langage autorisé visant à expliquer le pouvoir latent soutenant implicitement l’usage du langage : 

Dès que l’on traite le langage comme un objet autonome, acceptant la séparation radicale que faisait Saussure entre la linguistique interne et la linguistique externe […] on se condamne à chercher le pouvoir des mots dans les mots, c’est-à-dire là où il n’est pas5

Pour Bourdieu, l’efficacité et la légitimité du langage ne s’inscrivent pas dans les mots en eux-mêmes, mais bien dans le pouvoir d’autorité conféré – institutionnellement ou culturellement. Le sociologue français donne en exemple le discours religieux catholique pour expliquer sa théorie. Le pouvoir de prononcer une messe n’est pas en soi dans les mots prononcés – il se retrouve plutôt dans le pouvoir délégué par l’institution qu’est l’Église. Une messe légitime est prononcée par un prêtre – à titre de porte-parole autorisé – reconnu par le Vatican et dans un lieu spécifique à ce rituel : l’église. Sans que ces conditions soient réunies, une messe n’est pas une messe en bonne et due forme, mais seulement une série de mots sans pouvoir. 

Dans le cas de l’utilisation du « mot en n », le pouvoir d’autorité et de légitimité de son utilisation s’inscrit sous la forme de l’identité en tant qu’expérience vécue, plutôt que par une institution sous sa forme stricte : « Cette reconnaissance […] n’est accordée que sous certaines conditions, celles qui définissent l’usage légitime : il doit être prononcé par la personne légitimée à le prononcer.6 » Il s’agit donc d’une forme de légitimité hybride socio-identitaire – dans ce cas, être noir·e – avec comme toile de fond des siècles de reproduction sociale du racisme et du colonialisme justifiant le droit d’utiliser le « mot en n ». 

Cela est patent quand on se penche sur l’angle de l’argumentation émise par une étudiante inscrite au cours de madame Lieutenant-Duval pour expliquer la non-légitimité de celle-ci de prononcer le « mot en n » : « une Blanche ne devrait jamais prononcer ce mot, point.7 » Un court éditorial du Fulcrum, le journal étudiant anglophone de l’Université d’Ottawa, abonde dans le même sens : « Stop saying the n-word […] if you’re not Black, you don’t have the right.8 » Dans ce cas, le droit n’est pas relatif à l’institution judiciaire ou à une quelconque institution formelle, la légitimité de prononcer le « mot en n » – l’autorisation d’accès au signifiant – est barrée par l’identité relative à des éléments ethniques et à une importante charge historique.  

Un rendez-vous manqué

La liberté académique est une pièce maitresse de l’institution universitaire. Elle permet de traiter de sujets difficiles, en protégeant le corps enseignant sans empêcher les débats d’avoir lieu. Évidemment, aborder des questions et des évènements délicats peut impliquer une série d’émotions, dont il est nécessaire de tenir compte en instaurant préalablement un climat et une dynamique appropriés en classe. Bien que la liberté académique fait de l’université un lieu privilégié pour aborder des sujets sensibles, cela n’est pas nécessairement le cas de façon universelle. Le bagage historiquement raciste des universités canadiennes envers l’identité noire est un élément analytique dont on doit tenir compte pour comprendre cette situation complexe, comme l’explique l’article Race, racialization and Indigeneity in Canadian universities :

Quatre décennies de politiques d’équité n’ont pas réussi à transformer considérablement le monde universitaire pour le rendre plus diversifié et plus représentatif de la société en général et du corps étudiant. Cela est en partie dû aux barrières structurelles et aux pratiques discriminatoires dont l’objectif est l’exclusion, en plus d’enrayer les transformations institutionnelles9.

L’émeute étudiante de l’Université Sir George Williams – aujourd’hui Concordia – ayant eu lieu en 1969 est un exemple dont les suites ont permis de mettre en lumière un phénomène de racisme systémique dans la province. Alors que des étudiants occupent et saccagent le neuvième étage du pavillon Henry F. Hall pour dénoncer les agissements racistes d’un professeur et l’inaction de l’université, un incendie s’y déclenche. De la rue, on peut entendre le signifiant interdit, mais cette fois-ci en tant qu’insulte extrêmement violente, « let the n***** burn », en réaction à l’intervention des pompiers pour venir en aide aux manifestants et manifestantes10.

Les tensions raciales étaient alors très explicites. À l’époque, il y avait moins d’une dizaine d’étudiants à l’Université Sir George Williams étant noirs et canadiens. Une enquête menée par leQuebec Board of Black Educators, justement fondé en 1969, a permis d’exposer la discrimination académique envers la communauté noire, et ce, dès le primaire :

À McGill, les Noirs avaient énormément de difficulté à entrer en médecine. Il y en avait peut-être un par année, aucun ou peut-être deux. À l’époque, le nombre maximum de gens des Caraïbes qui ont été acceptés en médecine était de trois […] On a réalisé que neuf Noirs sur dix quittaient l’école, parfois même avant d’entrer au secondaire. Et on a découvert qu’ils se faisaient dire : pourquoi tu vas à l’école? De toute façon, tu n’auras pas de travail11.

Il est aisé de qualifier les luttes passées de légitimes – par exemple les luttes pour le droit de vote des femmes – elles le paraissent davantage quand on les observe avec notre regard d’aujourd’hui. Or, le racisme systémique fait encore de nos jours l’objet de débats et de tensions ouvertes dans nos sociétés. Il peut prendre des formes aussi explicites que latentes et nécessite d’y porter une attention réfléchie et particulière. 

Dans le cas de la présente polémique, je partage l’opinion de Babacar Faye, président du Syndicat Étudiant de l’Université d’Ottawa (SEUO) : « Je pense que l’Université a raté l’occasion d’entamer une conversation pas nécessairement sur l’usage du « mot en n », mais sur les pratiques académiques et le rapport avec la race et avec la discrimination.12 » L’enjeu est resté cadré sur la question du droit à l’utilisation du signifiant « mot en n », mais n’a pas su se concrétiser en projet portant sur la remise en question du racisme à l’intérieur de l’institution académique. C’est plutôt une opération de relation publique qui s’est opérée et non pas une tentative de porter une oreille attentive à des revendications étudiantes. La néolibéralisation de l’Université ayant sapé les espaces de collégialité au profit d’une approche managériale, les étudiant·e·s se tournent vers des moyens alternatifs pour mettre de l’avant leurs revendications et points de vue via les réseaux sociaux13

Les évènements de Sir George Williams ont mené à de grandes enquêtes permettant de mettre en lumière des phénomènes de racisme systémique s’étendant à l’ensemble des cycles d’enseignement. Dans le cas de l’affaire Lieutenant-Duval, l’usage du signifiant est à l’avant-scène, mais l’ensemble du racisme en filigrane est écarté. Ce qui aurait pu être une occasion d’entamer un dialogue sérieux sur le racisme systémique à l’Université a laissé place à un débat caustique créant de l’ombre à des initiatives étudiantes, comme la proposition d’instaurer un cours obligatoire portant sur l’antiracisme à l’Université d’Ottawa14. Ce qu’on retient de cette situation est que l’affaire Lieutenant-Duval aura été un débat dichotomique concernant le droit d’utiliser un signifié sans se pencher sur le fond du problème, une opération de relation publique de la part de l’Université d’Ottawa, en somme, une discussion se cantonnant à l’in-signifiant.

Auteur: William Grondin
Révision de fond: Miruna Craciunescu, Any-Pier Dionne
Révision linguistique: Mireille Vachon
 

1 Isabelle Hachey, « L’étudiant a toujours raison », La Presse, 15 octobre 2020, https://www.lapresse.ca/actualites/2020-10-15/l-etudiant-a-toujours-rais….

Patrice Roy, « Entrevue avec Verushka Lieutenant-Duval, la professeure qui a utilisé le « mot en n » », Radio-Canada.ca (Radio-Canada.ca, 2020), https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1742721/professeure-universite-otta….

Collectif de signataires, « Libertés surveillées: des profs de l’Université d’Ottawa dénoncent la suspension de leur collègue », Le Journal de Montréal, 2020, https://www.journaldemontreal.com/2020/10/16/libertes-surveillees-des-pr….

Ferdinand de Saussure, Charles Bally, et Tullio De Mauro,Cours de linguistique générale, Éd. crit. prép, Bibliothèque scientifique Payot (Paris: Payot, 1993).

Pierre Bourdieu, Ce que veux dire parler : L’économie des échanges linguistiques, Fayard, 1982, 134-35.

6Ibid., 141.

Hachey, « L’étudiant a toujours raison ».

Fulcrum Editorial Board, « Editorial: Don’t Say the n-Word If You’re Not Black », The Fulcrum, 12 octobre 2020, https://thefulcrum.ca/opinions/editorial-dont-say-the-n-word-if-youre-no….

Frances Henry et al., « Race, racialization and Indigeneity in Canadian universities », Race Ethnicity and Education 20, no 3 (4 mai 2017): 311, https://doi.org/10.1080/13613324.2016.1260226. Texte original traduit par l’auteur : « Four decades of equity policies have failed to transform the academy significantly to make it more diverse and reflective of the broader society and student body. In part, this is because of structural barriers and discriminatory practices that have functioned to exclude and stall transformation. » 

10 Caroline Montpetit, « Retour sur l’émeute étudiante la plus importante de l’histoire du Canada », Le Devoir, 2019, https://www.ledevoir.com/societe/546809/l-emeute-raciale-de-sir-george-w….

11 Ibid.

12 Josée Guérin et Catherine Morasse, « Suspension d’une professeure à l’UdO : un « rendez-vous manqué » selon des étudiants », Radio-Canada.ca (Radio-Canada.ca, 2020), https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1742363/universite-ottawa-seuo-prof…

13 Évidemment, je ne supporte pas la pratique de doxing et d’intimidation dont madame Lieutenant-Duval a été la cible. Je tiens simplement à souligner que dans le cadre de l’amenuisement des espaces de collégialité à l’intérieur de l’institution universitaire, d’autres moyens d’action sont envisagés.

14 Blair Crawford, « Students Push for Mandatory Anti-Racism Course at Ottawa Universities », Ottawa Citizen, 2020, https://ottawacitizen.com/news/local-news/students-push-for-mandatory-an….

« Le confinement les a projetées à la rue » : femmes et itinérantes à Montréal

« Le confinement les a projetées à la rue » : femmes et itinérantes à Montréal

Pour beaucoup, les premiers mois de la pandémie de Covid-19 ont été synonymes de rester chez soi. Un impératif que n’ont pas pu respecter les milliers de personnes en situation d’itinérance à Montréal, sans pour autant être épargnées par le virus ni par la précarisation qui a accompagné la fermeture de l’économie pour causes sanitaires. Regard sur les femmes et personnes trans sans domicile fixe, pour qui la rue est rarement le meilleur des refuges.

En septembre, la rue Sainte-Catherine est vide de ses touristes, qui se font déjà rares depuis l’irruption de la pandémie de Covid-19. Parmi le fourmillement des passant.e.s, lui ininterrompu, se détache une silhouette. Vêtue de velours magenta de la tête aux pieds, Noémie et son sourire se reconnaissent de loin : « Je peux emprunter ton téléphone deux minutes?, demande-t-elle à l’intervenante qui m’accompagne, il faut que j’appelle quelqu’un pour qu’il m’aide à changer mon chèque ». 

Nous sommes au début du mois et Noémie n’est pas la seule à éprouver des difficultés à encaisser son chèque de solidarité sociale, connu sous le nom de « bien-être social ». Pour les personnes sans logement, il n’est pas rare de ne pas avoir de compte à la banque, salon Ann-Gaël Whitman, coordonnatrice de la Maison Jacqueline, centre d’hébergement d’urgence pour femmes qui a pignon sur rue dans l’arrondissement montréalais de Centre-Sud. Avec la pandémie, il n’est plus possible d’obtenir une carte d’assurance maladie avec photo, pièce d’identité nécessaire pour pouvoir encaisser un chèque dans une institution bancaire sans y être membre.  

La pandémie a provoqué de nombreux bouleversements et a multiplié les problèmes, déjà nombreux, auxquels font face les personnes en situation d’itinérance et les femmes en particulier : « Au début de la pandémie, il n’y avait aucune ressource pour les personnes en état d’itinérance, explique Mme Whiteman, au téléphone avec L’Esprit libre. Les femmes étaient dans la rue depuis des semaines, elles n’avaient pas accès à des douches, à des toilettes… on a même dû fermer notre centre de jour », se désole-t-elle. Le gouvernement a par la suite débloqué des fonds d’urgence pour soutenir les ressources en itinérance comme la Maison Jacqueline. La coordinatrice du centre témoigne tout de même d’une « augmentation [des demandes] à tous les niveaux, » que ce soit pour obtenir des repas, des vêtements propres ou prendre une douche, mais aussi « une augmentation des demandes et des refus pour les lits ».

L’itinérance au féminin

Sur les 1 000 places en hébergement d’urgence à Montréal en 2019, entre 10 à 14% étaient réservés aux femmes, qui représentent pourtant le quart de la population en situation de précarité extrême au Québec1.

Lors du dernier dénombrement officiel, 3 149 personnes itinérantes ont été recensées à Montréal, parmi lesquelles une majorité d’hommes et 41% d’hommes âgés de 30 à 49 ans2. Des chiffres qui ne correspondent pourtant pas au vrai visage de l’itinérance, dénonce la professeure et directrice du département de travail social à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), Céline Bellot. Ils ne correspondent qu’à l’itinérance de rue, souvent associée aux hommes, alors que pour les femmes « on va parler d’une itinérance ”cachée“ ou « invisible”, nous explique-t-elle en entrevue. Elles vont trouver toutes sortes de solutions pour éviter la rue : vivre en colocation, vivre en motel, se maintenir dans des logements non sécuritaires où elles vivent de la violence, dormir chez quelqu’un en échange de services sexuels… »  

Selon elle, les femmes vont tout essayer avant d’arriver à la rue. Si elles échouent à « rester sur la première marche de l’escalier sans tomber sur le trottoir », pour reprendre l’expression employée par une femme en situation d’itinérance interrogée par Mme Bellot, « elles vont tout faire pour ne pas être repérées comme quelqu’un en situation d’itinérance ». Pour des raisons de sécurité, certaines femmes sans logement vont user de diverses stratégies pour s’invisibiliser elles-mêmes, que ce soit en apportant un souci particulier à leur apparence ou en évitant certains lieux publics comme les parcs, fréquentés par une population itinérante majoritairement masculine. 

Mais l’invisibilisation n’est pas la seule spécificité de l’itinérance au féminin. Pour Ann-Gaël Whiteman, « c’est le choc post-traumatique qui mène quasi toutes les femmes à l’itinérance. » Des traumas liés à des violences physiques, psychologiques ou sexuelles remontant pour beaucoup à l’enfance. 

Un constat que seconde Mme Bellot, pour qui « une femme qui arrive à la rue a essayé de se démener pendant des mois, des semaines, des années pour ne pas tomber, et quand elle tombe c’est que toutes les ressources ont été épuisées, y compris elle-même physiquement, psychologiquement et émotionnellement », contrairement à l’expérience des hommes, qui ont tendance à basculer plus rapidement dans l’itinérance. 

En marge de la marge

De retour aux angles des rues Sainte-Catherine et Panet, Noémie nous raconte son parcours dans la rue, qui a commencé il y a environ un an, suite au décès de sa mère : « il y a des personnes qui consomment, d’autres qui boivent. Et il y a des personnes qui souffrent », commente-t-elle avec émotion, en référence à sa situation. 

Noémie fait partie des 20 à 40% de personnes itinérantes en Amérique du Nord qui s’identifient à la communauté LGBTQ+. Elle a entamé sa transition il y a huit ans, bien avant de tomber dans l’itinérance. Pour nombre de personnes trans ou non binaires, le chemin vers la rue est souvent plus direct, d’après le professeur de sexologie à l’UQAM Philippe-Benoît Côté, qui a fait de la recherche sur les personnes LGBTQ+3 en situation d’itinérance. 

Rappelant le manque criant de recherche sur la question, M. Côté estime que ces gens se retrouvent peut-être à la rue à cause « de l’exclusion familiale, des parents et de la famille élargie qui répondent très mal à l’orientation sexuelle, l’identité de genre des jeunes, ce qui fait en sorte que certains parents vont les pousser directement à la rue », explique-t-il à L’Esprit libre. D’autres pourraient eux et elles-mêmes choisir de quitter le domicile familial pour chercher du soutien dans d’autres milieux, un soutient qui manque cruellement à l’appel.

À Montréal, il n’existe aucune ressource dédiée spécifiquement aux personnes trans en situation d’itinérance. Il y a un « trou de services », commente M. Côté, rapportant le témoignage de personnes trans se voyant refuser l’accès à certains services ou refusant simplement de les réclamer, par peur d’être discriminées. « Une femme trans m’a raconté s’être fait refuser l’entrée d’un centre d’hébergement pour femmes parce qu’elle avait un peu de pilosité faciale », se souvient-il, ajoutant qu’elle n’avait pas eu accès à un rasoir depuis plusieurs jours. 

« C’est une clientèle qui est extrêmement mal desservie », acquiesce Mme. Whiteman, qui soutient que « le fait d’être trans est une facette [de] qui elles sont », qui devrait être prise en charge par des ressources spécifiques. 

Penser l’après Covid

Fin août, la mairesse de Montréal Valérie Plante donnait jusqu’au 1er septembre aux campeurs de la rue Notre-Dame, à l’est de la métropole, pour démanteler leurs installations et quitter le site4. Un îlot d’une quarantaine de tentes, qui grossit depuis le 3 juillet et où se retrouvent à la fois des itinérants de longue date et d’autres, poussée à la rue par la crise du logement5.

Malgré l’ultimatum de la mairie et l’hiver qui approche, le campement n’est toujours pas démantelé. Les ressources qui avaient été mises sur pieds pour répondre à la demande croissante et aux mesures sanitaires imposées par la Covid-19 commencent à fermer, au désespoir des actrices et acteurs du milieu de l’itinérance: « on est très inquiètes du manque de places en lits d’urgence à Montréal, commente Mme Whiteman. Les froids s’en viennent, l’hiver s’en vient », et seulement une nouvelle ressource en hébergement d’urgence vient d’ouvrir ses portes. Soixante lits dans un YMCA, accueillant les hommes comme les femmes. De quoi décourager les femmes, selon Mme Whiteman, qui, très souvent, ne se sentent pas en sécurité dans les endroits mixtes où elles sont à risques de vivre des agressions physiques et sexuelles. 

« Il y avait déjà peu de solutions pour les femmes pendant le confinement », commente Céline Bellot, rappelant que les mesures de distanciation sociale et l’injonction au « rester chez soi » a également plombé l’économie informelle, de laquelle les personnes itinérantes tirent principalement leur revenu. « Le ramassage des canettes, la quête et une partie de la demande pour le travail du sexe se sont effondrés, mais il y a aussi des côtés positifs à la pandémie » en ce qui concerne l’itinérance à Montréal, rappelle la professeure à l’UQAM, qui réalise actuellement une recherche sur le sujet.

La flexibilité dans les ressources ouvertes spécialement durant le confinement a permis, selon Mme Bellot, de montrer aux autorités publiques que d’autres méthodes sont possibles en matière d’hébergement: des horaires moins contraignants, la possibilité d’héberger des couples ou de laisser entrer les chiens avec leurs propriétaires, etc. Aussi, « à cause des mesures de distanciation sociale, on a créé des bulles d’intimité, et donc une nouvelle façon de concevoir et d’accueillir les gens dans un espace plus intime qu’à l’habitude, » ajoute-t-elle, secondée par Mme Whiteman, pour qui les refuges accueillant 300 personnes ne sont plus acceptables. « Il faudrait favoriser les petites unités d’hébergement », complète celle qui est à la tête d’un centre abritant 20 lits d’urgence. 

« Le gros mot, partout, c’est qu’il faut se réinventer, notamment dans notre façon de concevoir l’intervention, le logement, la fonction des centres-villes », d’après Mme Bellot, pour qui l’itinérance peut profiter des transformations plus larges de la société qu’a provoqué l’apparition de la Covid-19. Même avec le déconfinement, le télétravail perdure, se développe et se normalise, laissant de nombreuses tours à bureaux du centre-ville vides, du moins partiellement. Fin septembre, une étude de la Chambre de Commerce du Montréal métropolitain (CCMM) recensait qu’à peine un tiers des employeur.se.s enregistrent un taux d’occupation de plus de 20% dans leurs bureaux du centre-ville.

Une direction vers laquelle regarder pour repenser la situation de l’itinérance au Québec et particulièrement à Montréal, à quelques pas de la Place Émilie-Gamelin et des rues peuplées de Centre-Sud et du Village, où l’itinérance est loin d’être masquée par les impératifs de la pandémie. 

Lortie, Marie-Claude. 27 décembre 2019. « Rare ressource pour femmes itinérantes » dans La Presse. https://www.lapresse.ca/actualites/2019-12-27/rare-ressource-pour-femmes…

Radio-Canada. 25 mars 2019. Près de 5800 itinérants « visibles » au Québec. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1160344/denonbrement-itinerants-vis…

Chiffres tirés d’une entrevue avec Philippe-Benoît Côté. 

Ruel-Manseau, Audrey. 31 août 2020. « Campement de Notre-Dame : « personne n’a l’intention de partir » » dans La Presse. https://www.lapresse.ca/actualites/grand-montreal/2020-08-31/campement-d…

Ibid.

En attente des politiques ou sur une politique de l’attente : pandémie et migrations dans les Amérique

En attente des politiques ou sur une politique de l’attente : pandémie et migrations dans les Amérique

Par Adèle Surprenant

Les migrant.e.s internationaux constituent environ 3,4% de la population mondiale, dont plus de 58 millions résident en Amérique du Nord1.  Du Mexique au Canada, les conséquences de la pandémie de Covid-19 ont accéléré la « réfrontiérisation » (rebordering2) du monde, un processus entamé depuis plus de deux décennies. 

Le 21 mars 2020, le Center for Disease Control interdisait l’entrée aux migrant.e.s clandestin.ne.s sur le sol des États-Unis, invoquant la section 362 du Public Service Act pour justifier que les  migrant.e.s soient traité.e.s comme une « menace à la santé publique ». La veille, le premier ministre Justin Trudeau concluait un accord bilatéral de fermeture des frontières terrestres et aériennes avec Washington, soutenant que les mesures demeurent « en conformité avec les valeurs canadiennes » 3 . 

Présenter comme un des piliers de la lutte contre la propagation du Coronavirus par l’immunologue et membre de l’équipe mise en place par la Maison blanche pour lutter contre la pandémie, Anthony Fauci, l’intervention aux frontières nord-américaines s’inscrit pourtant dans une mouvance qui précède la Covid-19 4.

Des politiques migratoires contestées

Entrée en vigueur en décembre 2004, l’Entente sur les tiers pays sûrs entre le Canada et les États-Unis prévoit que « les demandeurs d’asile sont tenus de présenter leur demande dans le premier pays sûr où ils arrivent 5 », sauf exception. Souvent comparé au controversé Règlement de Dublin 6, qui régit les demandes d’asiles dans l’Union européenne, l’Entente est notamment critiquée par le Conseil canadien pour les réfugiés (CCR) « parce que les États-Unis ne sont pas un pays sûr pour tous les réfugié.e.s », peut-on lire sur le site de l’association, mais aussi pour son « but et [son] effet, [soit] la réduction du nombre de réfugiés qui peuvent demander la protection du Canada 7 ».

Le CCR a entamé des poursuites judiciaires contre le gouvernement du Canada, réclamant l’invalidation de l’Entente auprès de la Cour fédérale, qui lui a rendu un jugement favorable en juillet dernier. Une décision portée en appel par le Canada, suspendant de fait la déclaration d’invalidité pour une période de six mois. D’après les autorités étatiques, « le Canada a une fière tradition de longue date de fournir une protection à ceux qui en ont le plus besoin en offrant un refuge aux personnes les plus vulnérables du monde, et le gouvernement du Canada demeure fermement résolu à maintenir un système de protection des réfugiés compatissant, équitable et ordonné. L’Entente sur les tiers pays sûrs demeure un instrument complet pour ce faire, et ce, selon le principe que les personnes devraient demander l’asile dans le premier pays sûr où elles arrivent 8 ».

L’invalidation de l’Entente sur les tiers pays sûrs n’est pas la seule mesure en immigration à être mise à l’arrêt. « Les délais réguliers pour les démarches en immigration sont déjà très long », témoigne la coordonnatrice du centre d’hébergement montréalais pour migrant.e.s Foyer du Monde, Eva Gracia-Turgeon, qui ajoute que « le temps de la Covid est particulièrement angoissant parce que tous les délais – sauf dans le cas des prestations d’aide sociale – ont été ralenti à un point jamais vu ». 

En temps normal, le traitement d’une demande d’asile au Canada peut prendre plus de deux ans. Pour les 23 résident.e.s de Foyer du Monde, parmi lesquels on compte une majorité de familles et de mères monoparentales, la décision du gouvernement fédéral de geler les processus en immigration « a vraiment affecté le moral des gens », commente Mme Gracia-Turgeon, qui rappelle que certain.e.s migrant.e.s peuvent arriver au pays dans un état de vulnérabilité psychologique et physique que la pandémie n’a fait qu’aggraver. 

« [Les personnes migrantes] ont été laissé à l’abandon, puisque beaucoup d’entre eux et elles attendaient des papiers dans des délais assez serrés sont obligés de retourner dans leurs pays [d’origine], continue la coordinatrice, au téléphone avec L’Esprit libre. On a vu énormément de gens qui, faute de renouvellement de statut, sont tombés dans l’irrégularité ou ont dû quitter le pays », dont beaucoup par leurs propres moyens. 

Cela pourrait être le cas de Mamadou Konaté, un ivoirien d’origine sans statut qui a travaillé comme concierge en CHSLD durant les premiers mois de la pandémie. M. Kontaté est détenu au Centre de prévention de l’immigration de Laval en attendant sa déportation, faute d’avoir obtenu ses papiers et puisque son emploi de concierge n’est pas inclus dans le programme de régularisation du statut d’immigration des demandeur.se.s d’asile ayant prêté main-forte durant la crise sanitaire qui vise principalement les préposé.e.s aux bénéficiaires 9.

Le programme fédéral permettrait aux travailleur.se.s de la santé d’obtenir une résidence permanente, une initiative qui n’a pas été accueillie favorablement par Québec. « La Covid a été la meilleure excuse au provincial pour arrêter, ralentir, fermer la plupart des services en immigration », selon Mme Gracia-Turgeon, qui craint une « récupération politique » de la pandémie par le gouvernement de François Legault, connu pour ses mesures anti-immigrations. 

Mais le gouvernement fédéral a aussi des reproches à se faire d’après Trudeau, qui a reconnu ne pas avoir bien géré le dossier des travailleur.se.s temporaires migrant.e.s, qui sont environ 60 000 à venir chaque année, principalement du Guatemala et du Mexique. « Chaque personne qui travaille au Canada mérite de le faire dans un environnement sûr et, malheureusement, cela ne s’est pas toujours produit 10», a avoué M. Trudeau en juillet 2020, après que certain.e.s travailleur.se.s agricoles aient témoigné.e.s avoir été contraint.e.s à rester sur leur lieu de travail sans droit de visite durant plusieurs mois, une restriction n‘ayant pas été appliquée à leurs collègues canadien.ne.s.  

Un problème panaméricain

Le Canada et les États-Unis ne sont pas les seuls pays du continent ou l’étau se resserre autour des migrant.e.s.

Au Mexique, le bureau des réfugiés (COMAR) a suspendu indéfiniment toutes ses activités, laissant des milliers de demandeur.se.s d’asile dans le flou administratif et ce, en dépit du nombre records de réclamations au cours de la dernière année 11. Pour nombre de migrant.e.s qui attendent d’être entendus auprès des tribunaux d’immigration états-uniens étant stationnés aux frontières Nord du Mexique, les incertitudes entourant la bureaucratie mexicaine peuvent être synonymes de déportation sans appel. Et puisque les mesures pour contrer la crise sanitaire ont contribué à appauvrir le pays, le nombre de personnes agglutinées à la frontière ne cesse d‘augmenter, comme en témoigne une étude menée dans l‘État du Guerrero, ou au moins une ville observe une augmentation de 3 000% de l’émigration 12. On compte pourtant à plus de 40 000 le nombre d’expulsions des États-Unis chez leur voisin du Sud depuis le début de la pandémie, sans considération pour les besoins des migrant.e.s déporté.e.s en termes de protection internationale 13.

La situation pour les quelques cinq millions de réfugié.e.s vénézuélien.ne.s répartis entre la Colombie, la Bolivie, le Brésil et d’autres pays de la région est également catastrophique : 75 000 d’entre eux et elles auraient été contraint de retourner dans leur pays d’origine entre mars et mai 2020 – en dépit des risques pour le sécurité physique et alimentaire -, alors que près de 80% des vénézuelien.ne.s en Colombie ont perdu leur emploi depuis l’éclosion de la pandémie en Amérique latine 14.

Début octobre, une caravane d’au moins 3 000 personnes, dont la majorité serait d’origine hondurienne, a traversé la frontière du Guatemala dans l’espoir de rejoindre les États-Unis. Geovanny Torres, 27 ans, est l’un d’entre eux : « nous partons à cause de la pauvreté, de la pandémie et de tout ce qui se passe ici » confiait-t-il à l’Agence France Presse (AFP) 15, en référence aux violences endémiques qui ravagent l‘Amérique centrale et une partie de l‘Amérique du Sud depuis des décennies. Une maladie infectieuse toujours en attente d’un vaccin. 

Institut national des études démographiques. 28 mars 2018. Worldwide. [En ligne] https://www.ined.fr/en/everything_about_population/demographic-facts-sheets/focus-on/migration-worldwide/ (page consultée le 6 octobre 2020)

Beylier, Pierre-Alexandre. 29 mars 2020. « De l’Europe à l’Amérique du Nord, la contagion du renforcement des frontières » dans The Conversation. [En ligne]. https://theconversation.com/de-leurope-a-lamerique-du-nord-la-contagion-du-renforcement-des-frontieres-134874 (page consultée le 29 septembre 2020)

Ibid.

Ibid.

Gouvernement du Canada. 23 juillet 2020. Entente entre le Canada et les États-Unis sur les tiers pays sûrs. [En ligne]. https://www.canada.ca/fr/immigration-refugies-citoyennete/organisation/mandat/politiques-directives-operationnelles-ententes-accords/ententes/entente-tiers-pays-surs.html (page consultée le 5 octobre 2020)

Article à paraître sur le site de L’Esprit libre.

Conseil canadien pour les réfugiés. Entente sur les tiers pays sûrs – Vue d’ensemble. [En ligne]. https://ccrweb.ca/sites/ccrweb.ca/files/static-files/TPS.htm (page consultée le 5 octobre 2020)

Gouvernement du Canada. 21 août 2020. Le gouvernement du Canada interjettera appel de la décision de la Cour fédérale concernant l’Entente sur les tiers pays sûrs. [En ligne]. https://www.canada.ca/fr/securite-publique-canada/nouvelles/2020/08/le-gouvernement-du-canada-interjettera-appel-de-la-decision-de-la-courfederale-concernant-lentente-sur-les-tiers-pays-surs.html (page consultée le 5 octobre 2020)

Radio-Canada. 25 septembre 2020. « QS en appel à la compassion pour un “ange gardien“ menacé d‘expulsion » dans Radio-Canada. [En ligne]. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1736507/mamadou-konate-risque-deportation-qs-appel-intervention-legault (page consultée le 6 octobre 2020)

10 Fr24 News. 20 juillet 2020. « Le Coronavirus met en lumière le mauvais traitement des travailleurs migrants au Canada » dans Fr24 News. [En ligne]. https://www.fr24news.com/fr/a/2020/07/le-coronavirus-met-en-lumiere-le-mauvais-traitement-des-travailleurs-migrants-au-canada-canada.html (page consultée le 6 octobre 2020)

11 Mixed Migration Center (MMC). Quarterly Mixed Migration Update : Latin America and the Carabbean. [En ligne]. http://www.mixedmigration.org/resource/quarterly-mixed-migration-update-lac-q2-2020/ (page consultée le 5 octobre 2020)

12 Ibid.

13 Ibid.

14 Ibid.

15 Le Monde. 2 octobre 2020. « Malgré la pandémie de Covid-19, au moins 3000 migrants honduriens en route pour les États-Unis » dans Le Monde. [En ligne]. https://www.lemonde.fr/international/article/2020/10/02/malgre-la-pandemie-de-covid-19-au-moins-3-000-migrants-honduriens-en-route-vers-les-etats-unis_6054439_3210.html (page consultée le 6 octobre 2020)

À l’ombre des projecteurs : quelle place pour l’international dans les médias québécois et canadiens?

À l’ombre des projecteurs : quelle place pour l’international dans les médias québécois et canadiens?

En 2019, l’actualité internationale représentait 7,84 % du contenu des médias québécois, soit près de trois fois moins que la place accordée aux sports 1. De cet espace dédié aux nouvelles de l’étranger, les trois quarts étaient occupés par les pays européens ou les États-Unis 2. Quelle place les médias québécois et canadiens accordent-ils au reste du monde? 

Jeudi 27 août 2020. À la une du New York Times 3, un article de la convention républicaine, aussi mise de l’avant dans les pages du journal Le Monde 4, entre un article sur la Covid-19 et les explorations gazières turques en Méditerranée. En première page du Devoir, la rentrée scolaire, les toilettes hors d’usage d’une école montréalaise en réparation, des parents inquiets. La Presse + 5 traite aussi d’enjeux liés à la rentrée en temps de pandémie, citation à l’appui : « être en vie, pas en survie ». 

La veille, les inondations provoquées par de fortes pluies ont causé la mort de 80 personnes à Charikar 6, en Afghanistan, où 1 300 civil·e·s ont perdu la vie lors d’affrontements armés depuis début 2020, d’après un rapport des Nations Unies 7

« Lorsqu’il est question des humains derrière ces statistiques, écrivait le mensuel américain The Atlantic, ce ne sont pas toutes les pertes qui sont couvertes équitablement 8», comme en témoigne la relégation des morts afghanes en marge de publications québécoises majeures. 

Quelle place pour l’international?

« La première chose qu’il faut noter lorsqu’on parle de l’actualité internationale au Québec, c’est qu’elle n’est pas couverte », déplore Dominique Payette, professeure de journalisme à l’Université Laval, lors d’un entretien avec L’Esprit libre

Un constat confirmé par les chiffres : parmi les thématiques qui intéressent les médias québécois, l’actualité internationale vient après la météo et juste avant les faits divers, d’après un classement réalisé par le Centre d’études sur les médias de l’Université Laval 9

Interrogée sur la question, Mme Payette confirme que « [la plupart] des médias reposent entièrement sur l’offre et la demande, donc sur le marché », expliquant notamment la pression financière importante qui pèse sur une industrie médiatique aux prises avec des problèmes économiques majeurs. Le rôle croissant des réseaux sociaux dans la diffusion de l’information et le désintérêt progressif du public pour les médias traditionnels ont sans conteste fait mal aux portefeuilles des médias privés. « La chute des revenus publicitaires, principalement dans la presse écrite, a [également] contraint de nombreux journaux à cesser leur parution ou à opter pour une version en ligne seulement », favorisant le développement de médias spécialisés, pour qui il est plus aisé de trouver des annonceurs. Cela pourrait entraîner « une fracture entre les “ info-riches ” et les “ info-pauvres ”, entre ceux qui disposent des moyens financiers et techniques pour avoir accès à une information diversifiée et de qualité, et ceux qui n’y ont pas accès 10». 

Dans les dernières années, journaux, télévisions et radios ont aussi réduit drastiquement leur nombre de correspondant·e·s à l’étranger, faisant de plus en plus appel aux agences de presse 11. Mais « les problèmes économiques des médias n’expliquent pas tout », insiste Mme Payette, pour qui le peu de couverture internationale découle aussi d’un manque de volonté des rédactions. 

« Un média privé, tu peux comprendre que pour des raisons financières, parce que les revenus sont vraiment à la baisse, qu’ils réduisent leur nombre de correspondant[·e·]s », explique en entrevue le journaliste et chef du bureau de l’Agence France Presse (AFP) à Jérusalem, Guillaume Lavallée. En référence à la fermeture du bureau de Radio-Canada à l’étranger, il rappelle que « [pour] un média public, à partir du moment où les subventions restent les mêmes… c’est vraiment une question de volonté et [un problème] de définition de comment tu vois l’international ».

Quand un visage vaut mille noms 

« Aujourd’hui, on couvre surtout les crises et on n’a plus le temps pour le reste, déclarait au Devoir la journaliste Agnès Gruda. Lorsqu’il y a un attentat, tout le monde se jette sur l’évènement. On va avoir la caméra braquée sur un pays pendant trois semaines et, après ça, on l’oublie complètement 12», ajoute la chroniqueuse de La Presse, spécialisée en actualité internationale. 

Cette surreprésentation des crises dans la couverture de l’actualité internationale s’explique entre autres par des raisons logistiques : il est coûteux de suivre des conflits ou des situations à long développement, mais, « à l’inverse, une crise provoquée par un tremblement de terre ou par tout autre phénomène naturel est beaucoup plus facile à couvrir, puisqu’il ne faut regarder que les résultats », confirme Mme Payette. Il est aussi plus difficile d’intéresser le public aux sujets considérés « positifs » comme la croissance économique en Afrique ou le recul d’une épidémie 13, puisque « ça marche de voir que ça va très mal ailleurs », soutient la journaliste et professeure à l’Université Laval. « On dirait que ça nous réconforte, que ça fait de nous le meilleur pays du monde », ajoute-t-elle, faisant référence à la célèbre formule de Jean Chrétien. 

Parmi les crises couvertes dans les médias, un autre processus de filtration s’opère, déterminant le lien entre l’attention que les rédactions accordent à un évènement et l’intérêt que le public lui porte 14. Un processus de sélection théorisé par le concept de « mise sur agenda », et qui « dépend d’un certain nombre de facteurs déterminants, tels que les intérêts des élites à l’égard des pays en développement, la proximité de ces pays des centres de pouvoir géopolitique, la fidélité narrative des textes, c’est-à-dire sa cohérence relativement à des conceptions préexistantes du monde et les affinités culturelles » 15.

Par exemple, « quand il y a eu le référendum sur l’indépendance de l’Écosse en 2014, se souvient Guillaume Lavallée, il y a eu énormément de couverture dans les médias québécois parce que ça leur dit quelque chose », le Québec partageant une trajectoire indépendantiste similaire. Par ailleurs, « Kim Kardashian a certainement plus d’attention [médiatique] globale que les réfugié·e·s soudanais·es 16», syrien·ne·s ou érythréen·ne·s.

Un autre phénomène, cette fois-ci psychologique, explique pourquoi un évènement affectant un plus grand nombre de personnes réduit la compassion des lecteurs et lectrices, qui sont plus porté·e·s à avoir de la compassion pour les individus que pour les groupes 17. Ce que les psychologues nomment « l’effondrement de la compassion » s’est notamment manifesté lorsqu’a circulé dans les médias sociaux et traditionnels la photo du jeune syrien Alan Kurdi, retrouvé mort visage contre terre sur une plage de Turquie. En 2015, sa photographie a attiré l’attention et l’empathie du monde entier sur la vague migratoire en Méditerranée, « parce qu’on ne voit pas le visage de l’enfant [qui] pourrait être n’importe quel enfant sur une plage 18». Et s’ils avaient été cent, visages contre terre? 

Du Biafra à Ottawa

Cette façon de « construire le nous-mêmes et le eux-autres », comme le formule Mme Payette, découle d’une façon de couvrir l’actualité qu’elle fait remonter à la Guerre du Biafra, au Nigeria, il y a un demi-siècle. La première représentation médiatique d’une pénurie alimentaire a donné lieu à un type de traitement de l’actualité qu’elle nomme « l’humanitarisme », soit la description biaisée d’une « situation dans laquelle il n’y a pas de coupable, pas de responsable ». En plus d’occulter les causes politiques et environnementales derrière la situation au Biafra, les médias ont introduit pour la première fois au public occidental des images montrant « des enfants avec des gros ventres et des mouches dans les yeux », contribuant à alimenter une vision misérabiliste de l’Afrique et, plus largement, des pays du Sud global. 

Le misérabilisme n’est pas un biais réservé à l’actualité étrangère dans les médias québécois et canadiens. Une étude réalisée entre 2012 et 2013 par l’organisme sans but lucratif Journalists for Human Rights (JHR) démontre que sur les 0,46 % du contenu médiatique ontarien dédié aux sujets concernant les Premières Nations, l’écrasante majorité présente une vision négative, voire raciste, de ces dernières 19.

En ce qui concerne « l’autoroute des larmes », une zone de 800 km en Colombie-Britannique où plus 12 jeunes femmes sont disparues depuis 1994, « les familles de ces femmes disparues et assassinées ont longtemps soutenu que les médias accordaient moins de couverture aux autochtones qu’aux femmes blanches 20», par exemple. D’après la journaliste Adriana Rolston, ce n’est d’ailleurs qu’en 2002 que des journaux majeurs comme le Globe and Mail ou le Vancouver Sun ont écrit sur « l’autoroute des larmes », date qui correspond à la disparition de Nicole Hoan, 25 ans, première femme blanche à rejoindre la funeste liste 21

Le « syndrome de la femme blanche disparue 22», qui renvoie à l’attention variable que les médias accordent à différents évènements selon certains paramètres, n’est donc pas exclusif aux maigres cahiers internationaux des quotidiens canadiens.

Alors qu’en 2020, le Canada figurait au 16e rang de l’index sur la liberté de presse de Reporter sans frontières 23, la professeure à l’Université d’Alberta Cindy Blackstock rappelle qu’« une presse libre a la responsabilité de couvrir les sujets sur lesquels le public a besoin d’être informé, pas uniquement sur ce qu’il veut entendre 24». 

Il y a deux ans, Guillaume Lavallée et deux de ses collègues lançaient le Fonds québécois en journalisme international (FQJI), qui attribue annuellement plus de 75 000 $ en bourses à des reporters québécois·es. Une initiative qui répond à une « urgence de trouver des sources de financement qui permettent aux journalistes de témoigner davantage des réalités internationales au public québécois en toute liberté et indépendance 25», à l’heure où la mondialisation lie de plus en plus les réalités d’ici à celles d’ailleurs. 

Firme Influence Communication, État de la nouvelle : Bilan 2019, p.10. [En ligne] https://files.influencecommunication.com/bilan/bilan-2019-qc.pdf (page consultée le 25 août 2020) 

Les chiffres cités ici ont été remis en question parLa Presse dans l’article suivant : Hachey, Isabelle. 12 juin 2018. « Les chiffres tordus d’Influence Communication » dans La Presse. [En ligne]. https://www.lapresse.ca/actualites/enquetes/201806/11/01-5185382-les-chiffres-tordus-dinfluence-communication.php (page consultée le 4 septembre 2020)

Lepage, Guillaume. 3 avril 2018. « Trop peu de place pour l’international dans les médias québécois? » dans Le Devoir. [En ligne] https://www.ledevoir.com/culture/medias/524274/une-trop-petite-fenetre-sur-le-monde#:~:text=En%202016%2C%20la%20couverture%20moyenne,du%20pr%C3%A9sident%20am%C3%A9ricain%2C%20Donald%20Trump. (page consultée le 25 août 2020)

3 The New York Times. [En ligne] https://www.nytimes.com/section/todayspaper?redirect_uri=https%3A%2F%2Fwww.nytimes.com%2F  (page consultée le 27 août 2020)

Le Monde. [En ligne] https://www.lemonde.fr/  (page consultée le 27 août 2020)

La Presse +. [En ligne]. https://plus.lapresse.ca/  (page consultée le 27 août 2020)

Abed, Fahim et Gibbons-Neff, Thomas. 26 août 2020. « Nearly 80 Killed As Flash Floods Ravage City in Afghanistan » dans The New York Times. [En ligne] https://www.nytimes.com/2020/08/26/world/asia/afghanistan-floods-charikar.html  (page consultée le 27 août 2020)

United Nations. 27 juillet 2020. Afghanistan: Protection of Civilians in Armed Conflicts. [En ligne]. https://unama.unmissions.org/sites/default/files/unama_poc_midyear_report_2020_-_27_july-.pdf (page consultée le 27 août 2020)

Urist, Jacoba. 29 septembre 2014.  « Which Deaths Matter? »  dans The Atlantic. [En ligne] https://www.theatlantic.com/international/archive/2014/09/which-deaths-matter-media-statistics/380898/ (page consultée le 27 août 2020)

9 Op.cit., Lepage.

10 Payette, Dominique. L’information au Québec : un intérêt public, p.16-18. [En ligne] http://www.mcc.gouv.qc.ca/fileadmin/documents/publications/media/rapport-Payette-2010.pdf (page consultée le 28 août 2020)

11 Fondation Aga Khan Canada. Les médias canadiens et les pays en développement, p.12. [En ligne] https://www.akfc.ca/wp-content/uploads/2017/10/Report-Sept-27-FRENCH-Online.pdf (page consultée le 27 août 2020)

12 Op.cit., Lepage.

13 Rothmyer, Karen. « Hiding the Real Africa: Why NGOs Prefer Bad News »  dans Columbia Journalism Review. [En ligne] https://archives.cjr.org/reports/hiding_the_real_africa.php?page=all (page consultée le 28 août 2020)

14 Alvernia University. 19 février 2018. The Agenda-Setting Theory in Mass Communication. [En ligne] https://online.alvernia.edu/articles/agenda-setting-theory/ (page consultée le 27 août 2020)

15 Op.cit., Fondation Aga Khan Canada, p.5.

16 Lamensch, Marie et Pogdal, Nicolai. 15 octobre 2015. « Boko Haram, Nigeria, Africa – Where’s the News? »  Dans OpenCanada.org. [En ligne] https://www.opencanada.org/features/boko-haram-nigeria-africa-wheres-news-coverage/ (page consultée le 26 août 2020)

17 Op.cit., Urist.

18 Op.cit., Lamensch et Pogdal.

19 Pierro, Robin. « Burried Voices: Media Coverage of Aboriginal Issues in Ontario » dans Journalists for Human Rights, p.6. [En ligne]. https://jhr.ca/wp-content/uploads/2019/10/Buried-Voices.pdf (page consultée le 26 août 2020)

20 Habilo Media. Représentation dans les médias des femmes autochtones disparues ou assassinées. [En ligne] https://habilomedias.ca/litt%C3%A9ratie-num%C3%A9rique-et-%C3%A9ducation-aux-m%C3%A9dias/enjeux-des-m%C3%A9dias/diversit%C3%A9-et-m%C3%A9dias/autochtones/repr%C3%A9sentations-dans-les-m%C3%A9dias-des-femmes-autochtones-disparues-et-assassin%C3%A9es (page consultée le 26 août 2020)

21 Ibid., Habilo Media.

22 Ibid., Habilo Media.

23 Reporters sans frontières. 2020. World Freedom Index. [En ligne] https://rsf.org/en/canada (page consultée le 28 août 2020)

24 Op.cit., Pierro, p.12.

25 Qu’est-ce que le FQJI? [En ligne] https://www.fqji.org/fqji (page consultée le 4 septembre 2020)