La sphère médiatique ne se suffit pas en soi. Au-delà de son existence simple, celles et ceux qui y participent doivent se poser la question de sa raison d’être, sa structure, son objectif : elles et ils doivent se définir un objectif et trouver la façon de l’atteindre.
L’invisibilité médiatique est, entre autres, liée à la complexité naturelle des événements. Trop souvent sommes-nous présenté·e·s à des faits atomisés, comme si les événements se produisaient dans un vide contextuel. Chacun·e connaît le sentiment énervant d’avoir commencé à suivre une histoire en cours de route, et de se sentir complètement perdu, comme si l’on entrait dans une salle de cinéma où la projection aurait déjà commencé.
Ce problème peut être vite résolu pour ce qui est des faits divers, les petites affaires d’État, et autres histoires qui seront oubliées demain. Une recherche Google et nous voilà remis à jour. Mais pour celles et ceux qui souhaitent se pencher sur des problèmes d’envergure plus large, sur des questions sociétales, géopolitiques, ou autres, la tâche se révèle alors plus dure. Chacun·e doit alors s’intéresser à une multitude de facteurs pour être capable d’analyser les faits non pas dans leur essence, mais dans le contexte qui leur est propre. Chacun·e doit alors construire un récit.
Le devoir des médias est d’informer, certes, mais aussi de faire comprendre. Pour ce faire, ils se doivent de présenter ce récit au lectorat. On doit pouvoir mettre en relation les événements, passés et futurs, afin de comprendre la logique qui fait que nous en sommes arrivé·e·s là.
Le règne de Recep Tayyip Erdogan, président de la Turquie, illustre la nécessité du récit pour une réelle compréhension. Cet article fait le pari d’une analyse historique du fait contemporain turc. La Turquie est riche d’une culture et d’une politique qui ont été construites pendant des siècles, voire des millénaires. Pour parvenir à comprendre pleinement le président actuel, il faut pouvoir le placer dans un contexte historique.
La première analyse
Une lecture sommaire des médias de masse permet d’avoir les premières clefs pour situer Erdogan dans un contexte plus large. Il est en effet largement connu que dans les récentes années, ce dernier a profondément restructuré la vie politique turque et qu’il a largement miné les libertés civiles dans son pays. Sa dérive autoritaire a été largement relayée dans les médias de masse, d’une part à cause des problèmes éthiques que posent ses réformes, et d’autre part à cause de l’embarras qu’il génère pour les intérêts des pays occidentaux.
Peut-être peut-on commencer en 2013. Durant cette année ont lieu de spectaculaires manifestations au parc istanbuliote de Gezi. Originellement issu d’une mobilisation contre un projet de piétonisation de la place Taksim, le mouvement s’enflamme et provoque une série de protestations à travers la Turquie. Pour Dogan Ergün, membre du Parti communiste de Turquie du peuple (HTKP), c’est à cette occasion que s’explicite un mouvement populaire contre les politiques du Parti de la justice et du développement (AKP)[i]. La répression est brutale : l’État utilise l’armée pour mater les manifestant·e·s, le sang coule, et plusieurs dizaines de personnes sont tuées. Devant les caméras, Erdogan crie qu’il « écrasera [la place] Taksim[ii] ».
En 2016, ensuite, a lieu la tentative de coup d’État ratée contre le gouvernement Erdogan. S’ensuit une vague de répression intensive. Un collectif d’étudiants turcs publie dans le magazine Jacobin une critique acerbe de la réponse gouvernementale. Cent-quatre putchistes sont tué·e·s ainsi que 246 policier·ière·s, soldat·e·s et civil·e·s. Une purge de l’armée est effectuée : en quelques jours, 1684 militaires sont démis·es de leurs fonctions, accusé·e·s de proximité avec Gulen[iii]. « Erdogan, contrairement aux leaders turcs avant lui, a refusé d’être intimidé par l’armée », explique Steven Cook, un spécialiste du Moyen-Orient[iv].
En réponse à cette tentative de coup, Erdogan organise son référendum constitutionnel en avril 2017, qui, comme on le sait, est adopté à une courte majorité. Cette réforme constitutionnelle permet une concentration des pouvoirs autour de la figure du président. Ce dernier nomme dorénavant lui-même ses ministres ainsi que douze des quinze membres de la cour suprême, le poste du premier ministre est aboli, et le mandat présidentiel, allongé.
Cette série de faits — Gezi, coup d’État, référendum — forme à elle seule un début de récit, celui du retour d’un certain autoritarisme turc. Avec elle, on peut déjà voir une tendance, une suite plus ou moins logique qui mène d’un point A à un point B. Ce petit récit, permet peut-être de répondre à la question « comment ? » : comment en sommes-nous arrivé·e·s là ? Mais cette question, si intéressante soit-elle, est bien loin de permettre une compréhension d’ensemble de la situation. L’observateur·trice est encore loin d’être capable de répondre à la question « pourquoi ? ».
C’est pour répondre à ce genre de questions que le récit devient important. Avec lui, on peut non seulement expliquer pourquoi Erdogan se retrouve dans la position de force qu’il détient aujourd’hui, mais on peut aussi l’inscrire dans une lignée historique, une tendance qui n’a jamais disparu en Turquie.
Si ces trois événements marquent peut–être les temps forts de la dérive autoritaire turque des dernières années, cette tendance s’est manifestée de façon quasi ininterrompue. On peut par exemple citer le musellement des médias — autre volet de l’invisibilité dont nous parlons : celui de l’absence médiatique. Hugh Williamson, qui travaille pour Human Rights Watch, parle de la détention de « 148 journalistes et collaborateur·trices de médias [ainsi que de la fermeture de] 169 médias et maison d’éditions[v] ». On peut aussi parler de la violence avec laquelle le mouvement kurde est réprimé, de la volonté de rétablir la peine de mort, ou de l’islamisation des programmes scolaires qui entraîne le retrait de l’enseignement de la théorie de l’évolution.
Erdogan, au sens large
Pour comprendre Erdogan aujourd’hui, il faut pouvoir le situer dans le contexte politique qu’il a connu et influencé. À l’évidence, il n’a pas agi seul mais en relation et en réaction à un nombre infini de variables. Sans toutes les nommer, on se doit tout de même de peindre le décor dans lequel existe Erdogan, afin de comprendre comment le récit en est arrivé où il en est aujourd’hui.
En 2001 apparaît le Parti pour la justice et le développement (AKP). Issu d’une scission du mouvement islamo-conservateur Refah, l’AKP veut incarner un renouveau politique dans un contexte où les partis traditionnels manquent cruellement de légitimité populaire. Au début, le mouvement brasse large : Islamistes, libéraux, gulenistes[vi] et Kurdes s’y lient pour faire avancer un programme de réformes en profondeur.
Le 3 novembre 2002, c’est avec 34,4 % des voix que l’AKP devient majoritaire au parlement : il y détient désormais 363 des 550 sièges à l’assemblée[vii]. Le parti a non seulement bénéficié des voix de la ruralité, mais aussi de la population urbaine qui, il n’y a pas si longtemps encore, vivait dans les gecekondus[viii]. À quelques sièges près, ils détiennent une majorité suffisamment imposante pour modifier la constitution. Si les chefs de file provoquent initialement un malaise en Europe (certain·e·s parlent d’un « agenda caché » des islamistes[ix]), Abdullah Gül et Recep Tayyip Erdogan — tous deux ténors du parti — vont rapidement réussir à se détacher de cette image.
Face à une Union européenne (UE) réticente, ils vont mettre en œuvre le « désir d’Europe » du peuple turc[x]. Un des chantiers majeurs en vue de l’adhésion à l’UE est la redéfinition du rôle du l’armée. D’héritage kémaliste[xi], les forces militaires ont, historiquement, joué un rôle éminemment politique. À plusieurs reprises, l’institution a renversé des gouvernements, citant la protection de la laïcité comme motivation. Or, l’armée s’était justement cabrée pour faire barrage à l’élection de l’AKP[xii]. C’est donc non sans une certaine joie qu’Erdogan a « rédui[t] l’emprise que l’armée exerçait sur la vie politique, notamment par l’intermédiaire du Conseil de sécurité nationale[xiii] ». Ainsi donc, « au nom de la nécessaire convergence des normes européennes, les militaires ont perdu le droit d’imposer leurs décisions au conseil des ministres et d’intervenir dans l’élaboration des politiques nationales[xiv] ».
Les efforts pro-européens de l’AKP ne se limitent pas qu’à l’armée. Égalité homme-femme, abolition de la peine de mort, réformes en termes de droit civil et pénal : Erdogan et son parti n’hésitent pas à utiliser leur imposante majorité parlementaire pour mener des politiques qui brossent les européen·ne·s dans le sens du poil[xv].
En 2008, la crise de Wall Street provoque des ondes de chocs à l’échelle mondiale. Deux ans plus tard, l’UE tombe victime à son tour d’une contraction financière. Politiquement, c’est la droite et le nationalisme qui en sortent gagnants. Angela Merkel, chancelière allemande et à la tête du pays européen ayant les liens les plus profonds avec la Turquie, avait, déjà en 2004, proposé un « partenariat privilégié » entre les deux pays plutôt qu’une adhésion à l’Union européenne[xvi]. En 2008, c’est au tour de Nicolas Sarkozy, fraîchement élu à la présidence de la République française, de tenir des propos anti-adhésion. Pour l’AKP, le coup est rude : ce sont plusieurs années de réformes et de collaboration qui sont mises en cause. Ce repli identitaire de « l’Europe des cathédrales » contre la « Turquie des mosquées » ne plaît guère aux personnes libérales. Dépité·e·s, elles et ils quittent l’AKP.
En 2013, les tensions entre Fetullah Gulen[xvii] et Erdogan atteignent leur paroxysme lors d’un désaccord à propos de l’éducation, thème cher à la mouvance guleniste. Une véritable chasse aux sorcières a lieu pour vider l’administration turque des fidèles de Gulen. Privé de ses membres gulenistes, l’AKP ne se retrouve composé que de Turco-islamistes et de Kurdes. Le mariage est improbable et ne tient pas longtemps : sans surprises, les Kurdes quittent à leur tour le parti pour se diriger vers une formation qui est plus à même de répondre à leurs envies nationalistes. Lors des élections de 2014, le Parti démocratique des peuples, de gauche et pro-Kurde, obtient presque 10 % des voix.
Débarrassés de toute opposition interne, Erdogan et les Néo-Ottomans peuvent mener leur politique comme ils le souhaitent.
Ainsi donc, on voit que le président turc est apparu tel qu’il est aujourd’hui à la suite de tensions au sein de son parti et d’une purge qu’il a menée avec ses sympathisant·e·s. Fort·e·s de cet élément d’analyse, les observateurs·trices peuvent mieux comprendre pourquoi il est important pour Erdogan de limiter les libertés de ses opposant·e·s qui pourraient souhaiter prendre leur revanche.
Les deux pôles de la République de Turquie
Si nous comprenons pourquoi l’AKP est devenu le parti qu’il est aujourd’hui, nous ne savons toujours pas pourquoi il a été élu — et continue à l’être — dans un pays qui, historiquement, a été républicain.
Pour comprendre la prise de pouvoir d’un parti réactionnaire comme celui de l’AKP d’Erdogan, il faut comprendre la division qui existe au sein même de la population turque. Cette tension puise ses sources au fondement même de la République turque.
Avec l’arrivée au pouvoir en 1923 de Mustafa Kemal, dit Atatürk, c’est en effet une nouvelle ère qui s’ouvre pour la Turquie. Le grand vainqueur de la guerre d’indépendance contre la Grèce proclame immédiatement la république et envoie en exil le denier sultan. La Turquie tourne le dos à son passé ottoman et devient, au Moyen-Orient, un des seuls pays qui n’est pas sous le joug d’une puissance coloniale. Fort de son pouvoir autoritaire, Kemal entame une série de réformes qui dureront plusieurs décennies. Deux volets se distinguent : les changements identitaires et les transformations économiques.
En termes d’identité, le kémalisme se veut réformiste. Peu friand de l’ottomanisme d’antan, Atatürk entreprend de forger à son pays une identité nationale. Celle-ci se distance largement de celle des pays moyen-orientaux et s’inspire ouvertement des exemples européens.
La liste des réformes est longue : Kemal n’épargne quasiment aucune facette de l’ancien monde. En 1924, des lois unifiant l’enseignement sont adoptées, limitant ainsi la prolifération de la pensée religieuse à travers le système scolaire. En 1926, il introduit le calendrier géorgien, et adopte le code pénal suisse. En 1925, les confréries religieuses sont abolies et en 1928, l’État devient laïque, principe qui sera inscrit dans la constitution en 1933. Ces attaques marquées envers le passé religieux de la région témoignent de l’inspiration occidentale — française en l’occurrence — d’Atatürk. En 1935, le dimanche remplace le vendredi comme jour officiel férié. Mais l’exemple le plus frappant de ce « réformisme » identitaire reste le changement, du jour au lendemain, de l’alphabet. En 1928, Kemal annonce que le turc s’écrira non plus avec les lettres arabes mais avec l’alphabet latin[xviii].
De par la mise à mort de l’Ottomanisme, Atatürk cherche à créer une identité nationale pour son nouveau pays. « Heureux est celui qui dit « je suis turc » » proclame la devise nationale adoptée en 1933 et conservée depuis lors.
Autre volet du kémalisme : la doctrine économique. Mustafa Kemal perçoit l’État comme « un acteur de premier plan de l’économie[xix] ». Si les années 1920 sont plutôt libérales, dès le début des années 1930, avec la crise internationale de 1929, le gouvernement kémaliste change d’approche. À partir de 1933, des plans quinquennaux sont établis, donnant le la de la production nationale[xx]. Également, la part du PIB national représentée par les investissements publics passe de 3,5 % à 6,1 % entre 1929 et 1939. Ce financement est issu d’une taxation augmentée du système bancaire[xxi].
À la mort de Kemal, le 11 novembre 1938, c’est Ismet Inönü, un proche collaborateur, qui prend la relève. Kémaliste de première heure, il suit la ligne économique de son mentor. Avec le début de la deuxième guerre mondiale, l’État turc prend un contrôle encore plus marqué de l’économie. La « loi de défense nationale », passée en 1940, lui octroie le pouvoir quasi-illimité de fixer les prix, réquisitionner les matières premières et de placer des barrières tarifaires[xxii].
Cette série de réformes, qui s’étend sur plusieurs décennies et est mise en place de façon plus ou moins coercitive, peine cependant à prendre racine dans l’intégralité du pays. Le kémalisme, malgré lui, a créé une division intense au sein de la Turquie. D’une part, une bourgeoisie urbaine se développe, et se tourne vers l’Europe culturellement et économiquement. Laïque et démocrate, cette élite forme le berceau, encore aujourd’hui, du mouvement kémaliste. Mais d’autre part, une frange rurale importante de la population conserve son héritage ottoman, marquée par la tradition et l’islam. À l’évidence, sur les plans économique et politique, la relation est houleuse. L’économie est largement dominée par les intérêts de la bourgeoisie urbaine qui, par la même occasion, détient une part importante du pouvoir économique.
Pendant que la Turquie se tourne lentement vers l’Europe institutionnelle, des changements économiques majeurs ont lieu. Durant les années 1960, une migration interne intense mène des centaines de milliers de personnes vers les centres urbains. De ce fait, les populations marginalisées par les réformes d’Atatürk se retrouvent au cœur des grandes villes, et côtoient la bourgeoisie kémaliste et europhile. Un des symboles de cette migration intensive est le gecekondu.
Les années 1970 et 1980 sont, elles, le terrain de jeu d’un néolibéralisme acharné. Les programmes d’ajustement structurel (PAS) du Fonds Monétaire International (FMI), qui imposent une rigueur budgétaire intransigeante, sont mis à l’œuvre en Turquie où la situation économique est critique. Un coup d’État militaire a lieu en 1980, menant au pouvoir Turgut Ozal. Celui-ci accélère les politiques d’austérité. Avec le démantèlement de l’État-providence, une réelle précarité s’installe. Dans les quartiers où se trouvent les gecekondus, ce sont les mosquées qui prennent la relève pour protéger la cohésion sociale. Si elles aident largement ces communautés à se créer une unité et une solidarité, elles véhiculent, naturellement, un enseignement religieux. Ainsi se structure dans les centres urbains — autrefois largement dominés par le laïcisme — une nouvelle population qui adhère à un islam traditionnel et conservateur. Parmi cette population, un certain Recep Tayyip Erdogan grandit et fait ses premiers pas vers la politique, qui le mèneront à la mairie d’Istanbul en 1994[xxiii].
À partir de 1923 donc, le peuple turc se scinde en deux, une division qui est encore d’actualité. Un des terrains d’affrontement de ces deux pôles est l’intégration — ou du moins le rapprochement — à l’Union européenne. La bourgeoisie kémaliste, elle, s’intéresse à cette communauté qui offre l’accès à un juteux marché commun et une ouverture vers le monde occidental. Les franges de la population nostalgiques du passé ottoman de la Turquie sont, en revanche, moins intéressées par cette option qui représente un certain reniement des valeurs qui leur sont chères ainsi qu’une perte d’autonomie géopolitique. L’intégration à l’UE, en effet, nécessite une certaine normalisation des politiques, intérieures comme extérieures, des pays membres.
L’actualité par le prisme du passé
En 1958, Fernand Braudel, célèbre historien français, publie un article qui devient une référence. Intitulé « La longue durée », il appelle les penseurs et penseuses des sciences sociales à se séparer de leur tendance à traiter de l’événementiel, c’est-à-dire des faits sortis de leur contexte. À la place, il les invite à se pencher sur la longue durée, même si elle se présente « comme un personnage encombrant, compliqué, souvent inédit[xxiv] ».
Le temps court, lui qui est « à la mesure des individus, de la vie quotidienne », est « le temps par excellence du chroniqueur, du journaliste ». Or, poursuit-il, « chronique et journal donnent, à côté des grands évènements, les médiocres accidents de la vie ». La presse dont parle Braudel, celle qui travaille le fait divers, a certes son utilité. Pourtant, si la sphère médiatique souhaite dépasser les maux qui la gangrènent, médiocrité du contenu, sensationnalisme à outrance, ou encore productivisme à tout va, elle se doit de pouvoir aussi offrir à son lectorat une analyse portée sur le temps long. « Rien ne se passe dans le vide » ajoute Jerzy Borzecki, historien interrogé par L’Esprit libre, « bien connaître le passé aide à comprendre le présent ».
« Le temps d’aujourd’hui date à la fois d’hier, d’avant hier, de jadis ». Si les médias souhaitent faire comprendre aussi bien qu’informer, ils se doivent donc de présenter le récit historique, trop souvent invisible pour l’instant.
L’exemple de la Turquie est parlant. Si l’on revient au début de notre récit, on s’aperçoit qu’au fur et à mesure qu’on remonte dans le temps, notre compréhension du personnage d’Erdogan s’approfondit : « présent et passé s’éclairent de leur lumière réciproque ». Depuis les manifestations du parc Gezi en 2013, nous pouvons constater que la dérive autoritaire de la Turquie s’est faite en réaction à un certain nombre de protestations issues des rangs des opposant·e·s à Erdogan. Avec un retour en arrière d’une quinzaine d’années, nous comprenons que ces mouvances politiques étaient alliées à Erdogan au sein de l’AKP, avant qu’elles soient plus ou moins mises à la porte souvent en raison de conflits internes. Avec un retour en arrière d’une ou deux décennies en plus, nous avons vu que le soutien à l’islamisme conservateur d’Erdogan est, au moins en partie issu des classes anciennement très défavorisées, dont l’intégration sociale a été assurée non par l’État, mais par des mosquées urbaines. Si l’on remonte davantage, on s’aperçoit que ces populations sont issues d’un profond clivage au sein de la République de Turquie causé par les réformes inabouties d’Atatürk.
Fort·e·s de ce récit, nous pouvons comprendre que Recep Tayyip Erdogan est issu en ligne droite d’une philosophie ancienne, d’une philosophie nostalgique de la grandeur passée de l’Empire dont Istanbul était la capitale. Cette information nous permet de comprendre un peu mieux pourquoi Erdogan semble systématiquement se poser en confrontation avec les puissances occidentales : il souhaite revenir à un temps où la Turquie était une puissance centrale et mondiale. Définir exactement l’idéologie qui inspire Erdogan est source de débat. Malek Abisaab, professeur spécialiste du Moyen-Orient à l’Université McGill et interviewé par L’Esprit libre, en parle dans ces termes : « Erdogan est un islamiste, on peut identifier son règne comme un retour au à l’islamisme. Il est allié avec les islamistes arabes tels que les Frères musulmans, il soutient les islamistes en Syrie et au Qatar ».
Comprendre Erdogan, l’AKP, ou la politique turque n’est donc pas possible si l’on se limite à observer l’actualité immédiate. Pour pleinement saisir ce qu’il se passe en Turquie, on ne peut ignorer qui est Erdogan ni la manière dont il s’inscrit dans le contexte politico-intellectuel turc plus large. Il faut savoir comment son mouvement a pris le contrôle de l’AKP, menant ainsi au pouvoir des individus à sensibilité ottomane qui ont persisté malgré les réformes d’Atatürk. En somme, il faut être capable de se construire un récit historique.
Interrogé par L’Esprit libre, un des animateurs du Caspian Report, chaîne YouTube qui s’intéresse aux questions géopolitiques et qui utilise fréquemment le récit historique pour étayer ses propos, explique pourquoi il se sert de l’Histoire pour parler de l’actualité : « L’Histoire donne un contexte et révèle des schémas de comportement qui permettent de clarifier des évènements de façon impartiale ». « Tout est contextuel », conclu de son côté le professeur Abisaab, « connaître le passé est absolument nécessaire pour comprendre l’origine et le développement d’un événement ou d’une idée ».
À l’évidence, ceci n’est en aucun cas une spécificité turque. Chaque événement auquel l’on peut être confronté·e n’est, in fine, que l’aboutissement d’une suite d’antécédents plus ou moins identifiables.
Pour les retracer, le travail est considérable. Il s’agit d’une entreprise de profondeur, une tâche longue et minutieuse. C’est là le travail du ou de la journaliste. Il ou elle se doit de donner aux lecteurs·trices une vue d’ensemble du sujet traité. À ce titre, il faut plaidoyer pour que l’Histoire entre dans l’actualité.
[viii] Les gecekondus sont des espèces de favelas à la turque, construits avec des matériaux de récupération et dans lesquels habitaient d’immenses parties des populations récemment arrivées dans les secteurs urbains.
[xi] Philosophie politique issue de la pensée de Mustafa Kemal dit « Atatürk », fondateur de la République de Turquie. L’armée qui lui est fidèle a fait trois putschs depuis les années 1960.
[xii] Gülcin Erdi Lelandais, 2007, « L’énigme de l’AKP : regards sur la crise politique en Turquie », Politique étrangère, no.3, automne, Paris. doi.org/10.3917/pe.073.0547
[xvii] Imam influent et père fondateur de la mouvance guleniste. Aujourd’hui exilé au New Jersey, le gouvernement d’Erdogan essaye sans cesse de faire pression sur les États-Unis pour qu’il soit extradé vers son pays d’origine — en vain pour l’instant.
[xviii] Patrick Kinross, 2001 (1966), Atatürk : The rebirth of a nation, Weidenfeld & Nicolson History, Londres.
[xx] Deniz Akagül, 1989, « L’économie turque : de l’étatisme à une forme de libéralisme », CEMOTI – Cahiers d’Études sur la Méditerranée orientale et le monde Turco-Iranien, vol.8, pp.133-148, Paris. www.persee.fr/doc/cemot_0764-9878_1989_num_8_1_918
L’Inde est l’une des sociétés les plus complexes et diversifiées du monde. Elle est une terre de multiplicités, de contradictions. Elle est à la fois l’une des plus anciennes civilisations et a l’une des économies en plus forte croissance, suspendue quelque part entre les traditions ancestrales et l’avant-garde des nouvelles technologies et innovations. Son paysage comprend les plus hautes montagnes, les déserts les plus arides, les villes les plus populeuses et les villages les plus modestes. Derrière les centres commerciaux luxueux, les enfants mendient. Près des McDonalds, sur le trottoir, les chaiwallasi remuent le thé fraîchement infusé.
Cette lutte tendue entre tradition et modernité influence tous les aspects de la culture indienne, y compris les fréquentations, le mariage et la sexualité. Alors que des lois gouvernementales sur la censure obligent la suppression des scènes sensuelles et sexuelles dans les films en Inde, plus de 4,6 millions d’usagers et d’usagères d’Internet téléchargent facilement les derniers succès d’Hollywood, scènes de sexe comprisesii. Le site internet Pornhub calcule que son troisième plus grand trafic en provenance des appareils Android origine de l’Inde, et ce, malgré l’interdiction de consommer de la pornographie au paysiii. La génération actuellement dans la vingtaine en Inde s’abreuve des téléséries telles Friends, Two and a Half Men, et How I Met Your Motheriv. Parmi ce groupe, certain·e·s ont plusieurs partenaires sexuel·le·s, alors que d’autres attendent le mariage. Bien que le contraceptif oral d’urgence et les condoms soient ouvertement vendus dans les pharmacies, beaucoup craignent encore les préjugés reliés à l’achat de ces produits. Dans la même veine, plusieurs s’empêchent encore de parler de santé sexuelle avec leurs médecins, étant donné le peu d’acceptation sociale à discuter franchement de ce sujet. Ces contradictions face à la sexualité prémaritale en Inde indiquent des changements sociaux et économiques plus larges qui viennent bousculer subitement les Indiennes et les Indiens d’aujourd’hui.
Les enfants du millénaire habitant les centres urbains sont donc pris·e·s entre le code moral strict de leur éducation et la culture des histoires sans lendemain valorisée en Occident. Entre ces deux mondes, le tabou entourant la sexualité prémaritale est palpable. Et pourtant, tandis que parler ouvertement de sexualité est toujours considéré inapproprié et de mauvais goût, on rapporte 14 millions de « balayages » sur Tinder en 2016 seulement dans le sous-continentv. Bien que des sources affirment qu’environ 90 % des mariages sont encore arrangés en Inde, les fréquentations et la sexualité prémaritale gagnent rapidement en popularitévi.
« Se fréquenter » en Inde
En Inde, comme un peu partout ailleurs, « se fréquenter » peut signifier différentes choses selon à qui l’on s’adresse. Pour la population urbaine, les mariages arrangés sont souvent envisagés comme une option viable, mais ils ne sont plus l’unique option. Alors que certain·e·s espèrent que leurs fréquentations leur permettent de trouver un·e partenaire de vie, d’autres apprécient simplement l’excitation de rencontrer de nouvelles personnes et considèrent les fréquentations davantage comme un loisir que comme une recherche sérieuse menant vers le mariage. Toutes les personnes interrogées pour cet article ont des ami·e·s qui vivent tant des mariages arrangés que des mariages d’amour (des partenaires qui se sont rencontré·e·s par hasard à l’université ou grâce à des ami·e·s commun·e·s). Personne parmi elles n’a exprimé d’opinion forte voulant que l’un ou l’autre de ces types de mariage soit meilleur que l’autre. Quelques personnes ont dit préférer l’idée d’un mariage basé sur l’amour, alors que d’autres ont statué que leurs familles trouveraient pour elles la personne parfaite.
Ankit Sharma*, 30 ans, de Delhi, a rencontré sa femme à l’université. Le couple a pris le temps de se connaître pendant un an avant de demander à leurs parents la permission de se marier. Aucun·e des deux n’avaient fréquenté d’autres personnes avant cette relation, mais aucun·e n’a exprimé de regret pour cette « opportunité perdue » de fréquenter d’autres personnes. Leur histoire est en fait répandue parmi celles et ceux qui se sont confié·e·s à moi : les mariages d’amour heureux commencent habituellement à l’université ou par l’entremise d’amitiés communes.
Aussi, pour une partie des enfants du millénaire, une période de fréquentation avant le mariage arrangé est une façon de s’amuser et d’avoir du plaisirvii. Ces jeunes adultes ne désirent souvent qu’expérimenter et rencontrer de nouvelles personnes, bien qu’ultimement, la plupart attendent de leur famille qu’elle leur trouve un·e partenaire adéquat·e. Ainsi, se fréquenter devient plutôt une activité pour se distraire, « une partie de plaisir », à l’image de ce qui est coutume chez les jeunes Occidentales et Occidentaux. Les plate-formes de rencontres en ligne facilitent les nouvelles rencontres, et ce, peu importe le type de relation que l’on recherche. Des applications comme Tinder ont élargi le bassin d’individus « disponibles » pour la rencontre et la fréquentation. Cependant, on note présentement un déséquilibre des genres présents sur l’application au pays, les hommes y étant en majorité. Selon Taru Kapoor, femme à la tête de Tinder en Inde, cela s’explique principalement par le fait que les usagers·ères d’Internet au pays sont majoritairement masculins viii. Madame Kapoor remarque aussi que les femmes sont plus hésitantes à vouloir rencontrer ainsi des inconnu·e·s pour des raisons de sécurité. Toutefois, elle croit que Tinder offre aux femmes un plus grand pouvoir de décision, un privilège dont elles ne jouissent pas encore toujoursix.
De même, l’action de se fréquenter n’est pas constamment tournée vers les seuls buts d’avoir du plaisir ou de se marier. Questionné sur l’utilisation des applications de rencontre comme Tinder, Vivek Kumar de la région Himachel Pradesh, nous dit : « Je ne me suis jamais vu dans un mariage arrangé. Je ne sais pas trop pourquoi, surtout que c’est très commun ici. Je ne suis pas non plus contre ça. Je ne fais que fréquenter des gens pour les fréquenter, sans attentes ou idées préconçues. J’ai pensé donner une chance à Tinder. C’est tout. Puis, tu vois ce qui arrive. » Les parents de Vivek lui ont envoyé de nombreuses photos de différentes femmes tout en l’encourageant à en choisir une comme future épouse.
Que sont les mariages arrangés?
Ainsi, si se fréquenter en Inde peut être aussi banal que de balayer à gauche ou à droite sur Tinder, pourquoi y a-t-il encore tant de jeunes qui vivent un mariage arrangé? Cette tradition peut sembler étrange pour les Occidentales et Occidentaux à qui on enseigne dès l’enfance que les mariages symbolisent l’amour. Il ne faudrait pas cependant croire que la romance et l’amour sont absents de la culture indienne. Il suffit de penser aux succès de Bollywood pour constater que le sous-continent est submergé d’histoires d’amour, aussi intensément que l’on en retrouve dans la culture nord-américaine.
Dans la société indienne toutefois, l’amour n’est pas une chose qui doit absolument pré-exister avant le mariage. Par exemple, Jasleen Singh de la région du Punjab a récemment consenti à un mariage arrangé et s’en porte bien heureuse, même si elle avoue avoir eu quelques hésitations avant son union. Elle n’avait échangé qu’à quelques occasions avec son futur mari via Skype et ne l’avait rencontré physiquement qu’une seule fois avant le mariage. Des ami·e·s de Jasleen m’ont confié que son mariage était surtout le fruit de sa volonté de contenter ses parents. À 29 ans, elle avait atteint les limites sociales d’un âge « approprié » pour se marier selon eux, et un choix de partenaire a donc été effectué pour elle. Malgré cela, un peu plus de six mois après le mariage, Jasleen se considère heureuse, son mari et elle prenant le temps de se connaître davantage, profitant des sorties au cinéma ou avec la famille et les ami·e·s de l’un·e ou de l’autre afin de mieux s’apprivoiser. La description de son mariage est semblable à celle que l’on donnerait de notre premier amour, des premiers papillons au ventre, mais avec l’importante différence que leur engagement est non pas d’entretenir un amour déjà existant, mais d’en développer un éventuellement. Le couple est entré en relation avec l’idée que pour s’aimer comme elle et il sont, il leur fallait être ouvert·e d’esprit et se respecterx.
Bien que certains sondages dévoilent que 90% des mariages indiens sont arrangés, malheureusement, aucun d’entre eux ne donne sa définition de ce qu’est un mariage arrangé. Dans l’Inde urbaine, l’adjectif « arrangé » peut signifier simplement que les parents sont responsables de la première rencontre des deux possibles futur·e·s partenaires. C’est-à-dire qu’un homme et une femme se rencontrent selon les recommandations des parents, puis passent quelques mois à apprendre à se connaître, et finalement s’entendent pour se marier. Cela sous-entend aussi que l’on puisse rencontrer plusieurs partenaires potentiel·le·s avant d’arrêter son choix. Pour d’autres, un mariage arrangé peut signifier rencontrer sa ou son futur·e épouse·x le jour même du mariage. Parfois, « apprendre à connaître quelqu’un·e » peut survenir aussi rapidement que par un ou deux appels téléphoniques, une ou deux semaines passées ensemble… ou aussi lentement que quelques années de fréquentation exclusive. Il y a des mariages qui se concrétisent très rapidement et qui se brisent tout aussi vite ensuite, alors que d’autres prennent forme après une patiente liaison amoureuse.
En plus de l’application Tinder, les sites Web d’agences de mariage tels Shaadi.com ou SimplyMarry.com ont complètement redéfini la notion de mariage arrangé. Ces sites sont d’ailleurs très populaires dans le sous-continent. Les personnes peuvent aujourd’hui se créer un profil en ligne et rencontrer ainsi d’autres célibataires qui cherchent à se marier. Les parents de ces célibataires peuvent faire les recherches sur les sites prémaritaux ou laisser leur enfant clavarder avec des partenaires potentiel·le·s de leur propre initiative. Ce sont habituellement les parents qui détiennent le droit de veto sur le choix de partenaire de leur enfant, et peuvent inviter l’homme ou la femme et ses parents à rencontrer leur enfant.
La nature des mariages arrangés varie en effet autant que peut varier la nature des fréquentations modernes. Ce qu’il est essentiel de comprendre est que dans l’Inde urbaine contemporaine, le terme « arrangé » n’est pas synonyme de « forcé ». Si les parents cherchent pour et avec leurs enfants afin de leur trouver un·e partenaire adéquat·e, ces derniers maintiennent le droit de refuser la personne proposée.
Les relations atypiques
Dans les faits, il est certainement rare en Inde de voir une personne rejeter catégoriquement le mariage. Ainsi, alors que la majorité des mariages ne sont pas forcés, les pressions sociales et familiales suffisent à motiver même les personnes désintéressées par le mariage à le vivre quand même. Quand j’ai demandé à un interlocuteur s’il arrivait que des hommes et des femmes refusent le mariage, il a d’abord réagi avec un air surpris et choqué face à la question. En y réfléchissant, il a répondu : « Ce sont des cas rares », mais il n’a pu me nommer personne de son entourage ou parmi ses connaissances qui avait refusé le mariagexi.
Quand je lui ai demandé si parfois des homosexuel·le·s refusaient un mariage hétérosexuel, Vivek m’a confié : « Je ne peux même pas penser à une seule personne qui ne se marierait pas ou qui afficherait publiquement son homosexualité. Du moins, personne que je connaisse, directement ou indirectement. L’Inde n’est pas encore rendue là, à accepter l’homosexualité. Les gens ne sortent pas du placardxii. »
Historiquement, ce qu’exprime Vivek est vrai. L’homosexualité est demeurée interdite par la loi en Inde jusqu’en 2009, quand les juges de la Haute Cour de Delhi ont renversé la loi anglaise de 1861 (section 377) qui prohibait « les relations charnelles contre nature avec tout homme, toute femme et tout animal »xiii. En 2012 cependant, la section 377 fut rétablie et est présentement en révisionxiv. Selon le New York Times, les personnes homosexuelles n’ont pas souvent été jugées sous cette loi à notre époque, mais la peur de répercussions légales est parfois utilisée pour « harceler, faire chanter ou emprisonner ces personnesxv ». À cause de ces conséquences légales et des préjugés de la société, la majorité des homosexuel·le·s fondent une famille traditionnelle et gardent secrètes leur orientation sexuelle et leurs relations homosexuelles.
Le dialogue sur l’homosexualité en Inde n’en est qu’à ses balbutiements, mais au cours des dernières années, le mouvement LGBT+ a pris de l’ampleur. L’Inde a célébré sa première parade de la Fierté en 2013 à Gujarat, et cette année, en 2017, le ministère de la Santé a reconnu les relations de même sexe dans son matériel éducatif sur la santé sexuellexvi. Pour l’instant cependant, le mariage homosexuel n’est toujours pas légal et la plupart des personnes en relations homosexuelles se cachent.
Quel est l’âge idéal?
Alors que certaines familles demeurent plus strictes que d’autres en ce qui concerne les décisions matrimoniales, la pression exercée pour presser les jeunes à se marier survient parfois moins sous forme d’influence à trouver « la bonne personne » que par un encouragement persuasif à trouver un·e partenaire « à temps ».
Avec la valorisation sociale et l’augmentation du nombre de personnes ayant accès à une éducation supérieure, la pression familiale pour trouver un·e partenaire commence aujourd’hui autour de 23 à 25 ans pour les femmes, et de 25 à 27 ans pour les hommes, quoique cela soit plus tôt dans les régions rurales. Dans tous les cas, ça dépend surtout de la famille. La règle générale veut que le mariage ait lieu avant l’âge de 30 ans, plus particulièrement pour les femmes. Passé 30 ans, il devient beaucoup plus ardu de se trouver un·e partenaire, le préjugé étant que la personne célibataire au-delà de cet âge doit probablement avoir « quelque chose qui cloche ».
Pendant la conversation, Vivek, admet qu’il devient de plus en plus difficile de fréquenter des personnes de manière non-sérieuse en vieillissant : « Quand tu as entre 25 et 28 ans, tes parents te pressent à te marier, surtout si tu es une fille, pour s’assurer que tu ne franchisses pas l’âge « idéal » pour te marier. » En regard des dynamiques de rencontre qui se jouent sur Tinder en Inde, par exemple, Vivek me laisse savoir que « les règles du jeu changent légèrement quand quelqu’un[·e] se retrouve dans cette situationxvii ».
Dans les milieux ruraux, les filles se marient beaucoup plus jeunes et n’ont généralement pas la chance de vivre une ou des fréquentations avant le mariage. S’unir entre l’âge de 15 ans et l’âge de 22 ans est chose commune, selon le degré de scolarité de la jeune femmexviii. À certains endroits, on force les filles aussi jeunes que 12 ou 13 ans au mariage. Bien que ceci ne soit pas légal en Inde, dans les villages isolés et parmi les communautés séquestrées où les dates de naissance ne sont pas toujours enregistrées et où la tradition l’emporte sur les ordonnances des tribunaux, il peut être très complexe de faire respecter les loisxix.
Il y a encore bien des lieux en Inde où les femmes sont encore soumises à des mariages arrangés et possèdent bien peu de liberté. Leurs choix sont souvent réduits aux désirs de leur nouveau mari ou de leur parenté par alliance. Aussi, étant donné que le divorce est tabou dans la société indienne, les femmes subissent parfois de la violence conjugale et de mauvais traitements. Ces histoires sont souvent celles qu’on publie dans les médias occidentaux afin de susciter l’intérêt de la communauté internationale et d’amasser des fonds pour des campagnes de sensibilisation. Bien entendu, les violations de droits humains ne doivent jamais être passées sous silence, et ces violences sont réelles dans le sous-continent, mais il s’agit là d’un seul des nombreux visages de l’Inde.
Inversement, parmi la classe urbaine plus libérale, de nombreuses femmes approchent la trentaine et ne nourrissent aucun désir de précipiter le processus d’engagement marital. Elles trouvent la pression familiale à se marier désagréable, mais parviennent à rire et à blaguer des demandes de leur famille respectives entre elles. Ces femmes s’inquiètent que le mariage amène de gros sacrifices qu’elles ne sont pas prêtes à faire. Ce sont des femmes investies dans leur carrière qui jouissent de la liberté de voir leurs ami·e·s quand elles le désirent, et la vision d’une vie de « mariée » leur apparaît trop exigeante. Le fait est que le stéréotype féminin pousse la femme à déménager de son lieu de vie pour celui de son futur mari, et ce changement leur semble être synonyme d’une perte de contrôle sur leur liberté sociale. Ces femmes refusent que leur bonheur et leur succès deviennent secondaires aux aspirations du mari.
Malgré tout cependant, la peur de manquer de temps et de se voir obligé·e de rester avec un·e partenaire qui ne soit pas idéal·e semble presser les jeunes Indien·ne·s à accepter le mariage avant le début de la trentaine. Au cours d’une conversation, un interlocuteur a avoué qu’il préfèrerait attendre jusqu’à la mi-trentaine pour se marier, mais que « ce n’est pas possible en Inde. Si tu attends trop longtemps, tu restes pris avec une personne bizarre. » Quand je lui ai demandé ce qu’il voulait dire par là, il m’a expliqué qu’on assumait que quelque chose clochait avec les célibataires de cet âge. Pour résumer cela grossièrement, les seules personnes encore célibataires à cet âge sont celles divorcées, statut social très tabou en Inde, et celles dont personne ne semble vouloirxx.
Relations de genre
Le féminisme gagne de plus en plus de terrain en Inde. Sarah Bradley, étudiante chercheuse en éthique appliquée à l’Université de Santa Clara, décrit la relation de l’Inde envers les femmes de cette façon : « L’oppression envers les femmes est flagrante en Inde, mais en même temps, je n’ai jamais été témoin d’autant de respect envers ellesxxi. » Le métro de New Delhi dédie des wagons de train entiers aux passagères afin de les protéger du harcèlement sexuel. De leur côté, les voitures de taxi affichent des autocollants « female friendly » (pour les femmes). La ville de Chandigarh, quant à elle, a récemment placardé des panneaux publicitaires offrant un service « prenons et déposons » dirigé par la police afin d’offrir aux femmes un retour sécurisé chez elles après 22 heures, ainsi qu’un numéro d’urgence pour les femmes en besoin. Ce même numéro d’urgence est affiché dans les trains.
Ces dernières années, les gouvernements locaux et fédéraux ont augmenté le nombre de politiques veillant à la sécurité des femmes. Le ministère de la Promotion de la femme et de l’enfant a, pour sa part, lancé divers programmes afin d’améliorer l’éducation des filles et des femmes, il a aussi accru le nombre de programmes de formation pour les femmes sur le marché du travail, en a produit un autre concernant la maternité et, enfin, a rendu illégal pour les médecins de dévoiler le sexe des fœtus dans le but de mettre fin à l’avortement sélectif des bébés fillesxxii.
En dépit de ces avancées sociales, peu oseraient parler d’égalité des genres en Inde. Seul 25 % des Indiennes travaillent, tandis que 55 % des hommes sont en emploixxiii. À l’échelle mondiale, l’Inde arrive onzième dernière par rapport au nombre de femmes participant à la force de travail du paysxxiv. La majorité des femmes avec qui je me suis entretenue m’ont confié qu’elles sont effrayées de vivre et de voyager seule, et que de toute façon leur famille les découragerait fortement ou les empêcherait de s’adonner à de telles activitésxxv.
Lors d’une conversation sur le féminisme et les rôles de genre, même de jeunes hommes et de jeunes femmes scolarisé·e·s ont fait quelques commentaires surprenants. Par exemple, Amit Agraway, 28 ans, du Rajasthan, approuve sans problème que les femmes aient accès à une éducation supérieure, qu’elles prennent place sur le marché du travail et appuie aussi les politiques combattant l’infanticide féminin et le harcèlement sexuel, mais déclare qu’il n’aime pas le féminisme. Intriguée, je l’ai invité à expliquer son point de vuexxvi. Selon Amit, le féminisme place les femmes au-dessus des hommes. Il me partage qu’il sent qu’il doit travailler plus fort que les femmes à l’université et lors des examens d’entrée au gouvernement, car les places réservées aux femmes impliquent qu’elles peuvent obtenir la même chose que lui avec de moins bons résultats. « Les normes devraient être les mêmes pour mesurer comment bonnes sont [les femmes], [les avancées] ne devraient pas découler de la simple sympathie. À tout le moins, à ressources égalesxxvii. » Le féminisme, pour lui, est perçu comme inéquitable.
Dans son quotidien, Amit a été peu confronté à de la violence domestique ou aux injustices subtiles que les femmes indiennes vivent quotidiennement. Ses amies n’ont jamais vécu de mariage forcé, leurs parents les ont encouragées à avoir une éducation supérieure, et toutes occupent des emplois bien rémunérés. Dans sa vision des choses, Amit ne remarque que les avantages qu’ont les femmes. Ironiquement, ces avantages qu’il dénote sont ceux apportés par le féminisme. En tant qu’homme, la société indienne attend de lui qu’il assure et garde la sécurité de toutes les femmes de son entourage. Si l’une d’elles était agressée sexuellement ou pire encore, il avoue qu’il se sentirait personnellement responsable, et qu’il serait peut-être même blâmé de ne pas avoir protégé cette amie ou cette parente. Ainsi, quand une amie est en état d’ébriété ou sort jusque très tard la nuit, Amit sent un devoir de protection envers elle.
Au même rythme que le féminisme prend place en Inde, les femmes urbaines se voient coincées entre tradition et modernité, tout comme les hommes. Par exemple, de plus en plus de femmes urbaines scolarisées décident de partir à la recherche d’un partenaire romantique elles-mêmes. Toutefois, encore attachées aux traditions et aux volontés familiales, elles peuvent se voir poussées à choisir un partenaire en regard de son titre professionnel et de son salaire afin de plaire aux parents. Amit nous apprend que lorsqu’il s’agit des fréquentations, les Indiennes ne semblent s’intéresser qu’aux salaires que ses amis et lui-même gagnent. Une Indienne ayant très bien réussi socialement et professionnellement clame qu’elle ne voit pas de problème à demander le salaire mensuel d’un homme lors de la première rencontre. Le salaire est considéré comme un facteur important dans la conclusion d’un mariage arrangé.
Après une légère modification sémantique dans la conversation pour passer de « féminisme » à « égalité des genres », j’ai reçu un soutien sincère de la part de Amit. Ce qu’il voit comme un problème n’est pas l’idée que le féminisme aide les femmes à s’émanciper, mais il est confus quant à la nature de son rôle à partir de là. Il peut témoigner du fait que le rôle des femmes se modernise, mais il ne sent toutefois aucun changement par rapport au rôle des hommes comme pourvoyeur et protecteur. Ainsi, à ses yeux, la situation des femmes s’améliore, tandis que celle des hommes stagne.
Alors que Amit soulève un discours important, le rôle des hommes dans le féminisme, plusieurs de ses camarades femmes ne sont pas d’avis qu’elles auraient plus d’avantages que les hommes. Même au sein de la classe urbaine scolarisée, de nombreuses femmes sentent de la pression de leur belle-famille à abandonner leur travail pour s’occuper de la maisonnée et élever les enfants. Selon la tradition indienne, après le mariage, les femmes déménagent chez leur mari et ses parents. Toutefois, plusieurs femmes se plaignent qu’après leur mariage, elles perdent vie privée et liberté. Les membres de la famille du mari leur demandent de s’habiller et de manger différemment, et insistent même pour qu’elles démissionnent de leur travail. Ishita, 28 ans, du Rajasthan, a dit devant son mari : « J’étais libre avant de me marier. J’étais indépendante. Maintenant, ma belle-mère m’appelle constamment quand je ne suis pas à la maison. Et quand un homme vient nous rendre visite, je dois quitter la pièce ou encore changer mes vêtementsxxviii. » Selon un sondage effectué par le Hindustan Times, 64,1 % des femmes interrogées décident de vivre séparément de leur belle-famillexxix.
Grâce à la modernisation et à l’augmentation des salaires, la classe moyenne indienne peut aujourd’hui se permettre de vivre ailleurs que dans les maisons unifamiliales traditionnelles. Malgré tout, la majorité des familles vivent ensemble ou ne sont pas bien éloignées. Quand les jeunes professionnel·le·s vivent hors de la maison familiale, on les encourage souvent à aller vivre avec un·e membre de la famille . Les liens familiaux sont extrêmement forts en Inde. La notion d’indépendance, surtout pour les jeunes femmes, n’est pas une aspiration fièrement exprimée comme elle l’est dans plusieurs pays occidentaux.
Sexualité secrète
Les Indien·ne·s se délectent des romances bollywoodiennes. Même les petits villages projettent les films les plus populaires et les classiques afin que tout le monde puisse les voir. Certaines célébrités sont si reconnues que des entreprises établissent des congés pour permettre à leurs employé·e·s d’assister aux premières des nouveaux filmsxxx. Des sanctuaires ont été construits en l’honneur de l’étoile bollywoodienne Shah Rukh Khanxxxi. Au moment où des films plus marginaux et artistiques font leur entrée dans le sous-continent, aucun ne remplace le « Masala », genre filmographique mélangeant l’action, la comédie, la romance et le mélodrame, recette conçue pour plaire au grand public. Alors que les femmes fatales en robes de soirée et les hommes au cœur d’or crèvent l’écran, et alors que les chansons et les numéros de danse s’enchaînent, une seule et unique chose est laissée à l’imagination de l’auditoire : le sexe.
La sexualité est quelque chose qui n’existe qu’hors des écrans. Les films occidentaux sont censurés par le gouvernement et toute sexualité y est retirée, incluant le langage et les gestes suggestifs. Les diffusions publiques des films indiens, tel le populaire film Queen, peuvent exclure les scènes qui sous-entendent la sexualité alors que la version DVD du même film les inclura. Une personne avec qui j’ai discuté de Rang De Basanti plaisantait à moitié quand elle m’a dit que ce film avait choqué le public avec ses deux scènes de baiser, étant donné que la plupart des films indiens se limitent à une seule.
Bien que la censure gouvernementale n’empêche pas les jeunes Indien·ne·s d’avoir des relations sexuelles, cette politique donne un indice appréciable sur la façon dont la sexualité est abordée au pays. Presque chaque fois où j’ai amené le sujet de la sexualité dans mes discussions, on m’a répondu que « ce n’est pas un sujet dont on parle souvent ouvertement ». On a peur de la honte publique d’avoir pratiqué des activités sexuelles avant le mariage. Parler de sa sexualité publiquement (surtout pour une femme) est mal interprété au mieux, mais risque aussi d’amener de graves conséquences dans les pires des cas. Les femmes célibataires ayant « une réputation », qu’elle soit fondée ou non, risquent de faire face à de réelles difficultés pour se trouver un mari convenable dans le cas d’un mariage arrangé. Une mauvaise réputation peut amener les parents de la future partenaire à désapprouver l’union. Hypocritement, même certains jeunes hommes actifs sexuellement s’attendent encore à ce que leur future femme soit viergexxxii. Les propriétaires refusent même d’offrir le logement à une personne dont les activités sexuelles sont moralement proscrites. Certain·e·s propriétaires décident même de ne pas louer leurs appartements à une femme célibataire, remettant en question ses raisons de vivre seule. Plusieurs professionnelles vivent dans ce que l’on appelle des Pgs, les « paying guest house » [maisons d’hôtes payantes], des appartements hautement surveillés, en habitation privée ou en colocation, avec un couvre-feu à 21 heures ou 22 heures. La rigidité des règlements dépend des propriétairesxxxiii.
Il est aussi très rare que deux jeunes de sexes opposés non-marié·e·s cohabitent. Cependant, j’ai rencontré une femme célibataire qui habite actuellement avec deux de ses collègues masculins. Les propriétaires ont seulement vérifié auprès des parents de la femme avant de donner leur accord pour leur louer les lieux. Bien que ce cas soit exceptionnel, la situation n’a pas causé de problèmes pour la femme ni pour les propriétaires. La plupart des femmes, et même celles qui ont vécu un temps dans des pays occidentaux, m’ont laissé savoir que leur famille n’accepterait jamais de les laisser vivre avec un homme avant le mariage. Parmi les entrevues que j’ai tenues avec des femmes célibataires qui travaillent, la majorité affirment que leurs parents ne seraient pas enclins à ce qu’elles vivent seules.
Évidemment, cette attitude sévère ne signifie pas que les jeunes femmes indiennes n’ont pas une vie sexuelle active. Initier le dialogue sur les activités sexuelles des femmes que j’ai interrogées a été un autre défi. Dans les faits, même amener les hommes à partager leurs expériences sexuelles n’a pas été tâche facile. Alors que converser à propos des fréquentations et des relations prémaritales allait presque de soi, la plus grande confidence au sujet de la sexualité est sortie de ce subtile sous-entendu : « elle et il ont pris une chambre d’hôtel ». Cependant, si peu osaient parler ouvertement de leurs propres activités sexuelles, la majorité étaient enthousiastes à me partager celles de leurs ami·e·s, qu’il s’agisse de celles ou ceux n’ayant vécu aucune expérience sexuelle, de celles ayant eu plusieurs petits-amis ou ayant eu à prendre le contraceptif d’urgence, ou de personnes racontant avoir régulièrement des rapports sexuels.
Chelsea Johnson, une femme de 27 ans de Californie mais ayant vécu en Inde trois mois, a eu l’occasion de fréquenter un Indien. Elle me confie qu’en fin de compte, « des incompatibilités culturelles ont fait en sorte que la relation soit impossible. » Elle ressentait que sa valeur était pour lui en adéquation avec son historique sexuelxxxiv. Au contraire, Sarah McAdams, 26 ans, des États-Unis, n’a pas senti que son historique sexuel a causé de quelconque souci au sein de sa relation de plus d’un an avec un Indien : « On ne parle simplement jamais de mon ancienne vie sexuelle. Il ne sait pas combien de partenaires sexuels j’ai eu auparavant. Il sait bien que c’est plus que seulement lui. Je crois que ça le dérange un peu, mais il ne dit rien à ce propos. Il me respectexxxv. »
Particulièrement dans le cas des mariages arrangés, les couples attendent le mariage pour avoir leurs premiers rapports sexuels. Parce que la sexualité est taboue et aussi à cause des brèves périodes de séduction avant le mariage, avoir des relations sexuelles le jour nuptial n’est pas assuré. Malgré qu’ils se soient uni·e·s par amour, Ankit et sa femme n’ont pas eu de rapports sexuels avant quelques mois après leurs noces. Elle et il n’ont pas attendu que la société soit en accord avec leur phase de vie pour expérimenter leur sexualité, mais plutôt que chacun·e soit assez confortable avec l’autre pour le vivre.
Puisque tant de jeunes vivent avec des membres de leur famille ou dans des maisons d’hôtes payantes avec des couvre-feux stricts (pour les femmes; celles pour hommes n’ont généralement pas de couvre-feu), avoir un espace pour l’intimité peut être assez difficile. Les couples aisés financièrement choisiront de s’offrir une chambre d’hôtel quand l’occasion le permet. Par contre, certains hôtels ne loueront pas de chambre à des couples sans contrat de mariagexxxvi, sans compter que les chambres peuvent être dispendieuses. Les parcs et autres lieux publics peuvent servir de lieu d’exploration sexuelle pour plusieurs couples. Un blogue indien évalue et note même les meilleurs parcs de Delhi où il fait bon « s’amuser », accordant un « quotient de risque » de s’y faire prendre en mauvaise posturexxxvii. Par ironie, découlant du tabou social entretenu contre la sexualité, les couples sont poussés à se cacher derrière les arbres dans des parcs publics pour un moment d’intimité. Une promenade en soirée dans n’importe quel parc indien offre amplement à témoigner de jeunes couples occupés à se caresser et s’embrasser.
Mot de la fin
De retour en Occident, ces données recueillies apparaissent comme des images conflictuelles de ce qu’est la culture des fréquentations en Inde. Alors que certain·e·s assument par projection que la même culture qu’ici, ouverte et insouciante, prospère là-bas, d’autres sont incrédules quand on leur apprend que Tinder se popularise en Inde et que des couples découvrent leur sexualité dans les parcs derrière des arbres. L’image d’une villageoise indienne en sari, paniquée par la venue de son mariage arrangé, est souvent la seule qui se soit propagée vers l’Ouest. Mais les fréquentations, le mariage et la culture sexuelle en Inde demeurent profondément complexes. Dans cette nation d’extrêmes, les attitudes face aux unions romantiques ne sont pas sans passer sous le jugement social. Au moment où les jeunes du millénaire entrent dans un monde occidentalisé, leur vision des relations interpersonnelles évolue. Le mariage demeure une institution hautement valorisée et prise au sérieux, l’approbation familiale quant au choix des partenaires est toujours importante.
Au même moment, les femmes deviennent de plus en plus scolarisées et indépendantes financièrement. La femme indienne contemporaine n’a pas besoin d’être prise en charge. Elle ne ressent plus le besoin de passer de la maison paternelle à la maison de son mari. Elle peut jouir d’une liberté financière, et pendant ses années à l’université ou au travail, elle peut goûter au sentiment d’indépendance. Les Indiennes se marient plus tard qu’auparavant et choisissent plus souvent elles-mêmes leur partenaire, ou du moins, elles ont leur mot à dire dans le choix du partenaire proposé par leurs parents.
Comme il est coutume dans les cultures occidentales, les jeunes adultes de l’Inde profitent de leur vingtaine pour expérimenter différentes choses. L’explosion des technologies et des innovations a pour conséquence sociale d’amener les jeunes adultes à se concentrer davantage sur leur carrière, à créer des entreprises ou à poursuivre des études supérieures avancées. Elles et ils choisissent de reporter à un peu plus tard le mariage, le temps d’être mieux établi·e·s. C’est durant cette période qu’elles et ils expérimentent en fréquentant différentes personnes, soit par le biais d’applications telles Tinder ou simplement par l’entremise d’ami·e·s commun·e·s.
Bien que culturellement, la sexualité et les fréquentations prémaritales sont beaucoup plus conservatrices en Inde que dans des pays comme les États-Unis ou le Canada, leur popularité augmente, et ce, malgré des normes culturelles rigides, des tabous sexuels ou l’institution des mariages arrangés. Il faut nous rappeler, aussi, que lorsqu’il s’agit de sexualité, si peu osent ouvertement en parler, ça ne veut pas dire que ça n’a pas lieu.
*Tous les noms ont été modifiés dans le but de protéger l’identité des personnes interviewées.
CRÉDIT PHOTO : Solal Comics
i. Note de la traductrice : chaiwalla est composé du mot « chai », le thé, et du mot « wallai », qui signifie « personne ». Le chaiwalla est donc un·e marchand·e de thé en Inde.
iii. IndiaToday.in, 23 novembre 2014, « Complete Survey on How India Watches Porn », India Today, Noida. indiatoday.intoday.in/story/india-watches-porn-pornhub-data-sunny-leone/1/403404.html
iv. Daniel Van Boom, 25 mai 2016, « Tinder Breaking Down Barriers in India, One Swipe at a Time », Cnet, San Francisco. www.cnet.com/news/tinder-india/
xvii. Homme de 26 ans du Himachal Pradesh. Échange de courriels du 13 juin 2017.
xviii. Shireen J. Jejeebhoy et Shiva S. Halli, 2005, « Marriage Patterns in Rural India: Influence of Sociocultural Context », dans Cynthia B. Lloyd, Jere R. Behrman, Nelly P. Stromquist, et Barney Cohen (Eds.) Changing Transitions to Adulthood in Developing Countries: Selected Studies, The National Academics Press, Washington D.C. www.nap.edu/read/11524/chapter/7#190
xix. Rajendra K. Sharma, 2004, Demography and Population Problems, Atlantic Publishers & Dist, New Delhi, p.104.
xx. Homme du Rajasthan de 28 ans, dans une conversation avec l’autrice à Chandigarh, en Inde, en juillet 2016.
xxii. Ministry of Women and Child Development, 26 juillet 2016, « Female Empowerment Schemes », Ministry of Women and Child Development, Government of India, New Delhi. www.wcd.nic.in/schemes-listing/2405
xxxiv. Femme américaine de 27 ans, dans un message à l’autrice en décembre 2016.
xxxv. Femme américaine de 26 ans, dans une conversation avec l’autrice en juin 2017.
xxxvi. Manu Balachandran, 10 avril 2016, « In Conservative India, a Startup is Helping Unmarried Couples Find a Room », Quartz India. qz.com/655949/in-conservative-india-a-startup-is-helping-unmarried-couples-find-a-room-and-taking-on-moral-policing/
xxxvii. Sushant Sharma, n.d., « 5 Best Parks in Delhi for Couples to Romance », Insight India: A Travel Guide to India, insightsindia.blogspot.com.co/2013/07/best-parks-delhi-couples-romance.html
Quand le Sud se préoccupera de ses populations nordistes en excluant tout sentiment colonialiste, quand le Sud réalisera à quel point les richesses du Nord ne sont pas faites que de potentiels hydroélectrique, pétrolier ou minier, quand le Sud acceptera que les valeurs nordiques puissent avoir du sens, les populations du Nord commenceront à mieux se porter.
Jean Désy, médecin et écrivain, 2010
Nous dit-on, depuis « Le Plan Nord » de Jean Charest, depuis « Le Nord pour tous » de Pauline Marois, depuis la relance du « Plan Nord 2.0 » de Philippe Couillard, ce qui se trame au nord du 49e parallèle? Nous dit-on l’exploitation des ressources naturelles sur les territoires ancestraux, non cédés, des peuples des Premières Nations? Nous dit-on la loi internationale qui affirme que les Autochtones ont un droit de refus si un projet extractif nuit à leur mode de vie? Nous dit-on leur droit au « consentement libre, préalable et informé1 »? Nous dit-on les zones non protégées de nos forêts, les trous béants à ciel ouvert ou souterrains qui se creusent? Nous dit-on le saccage fait au territoire, un saccage rapide, sauvage, violent, répété au nom de la richesse collective? Nous dit-on le comportement des minières canadiennes en sol étranger : viols collectifs commis par des employés chargés de la sécurité de la mine, utilisation de cyanure dans l’extraction de l’or qui empoisonne les habitant·es et le bétail2? Se rendent-ils à nous les recherches qui, pour les pays du Sud comme pour les pays du Nord, révèlent que l’implantation de mégaprojets extractifs et énergétiques détériore les conditions de vie des femmes3,4,5,6? Nous dit-on qu’au Nord du Québec, chaque fois qu’on extrait de terre le fer, on extrait de leurs droits les femmes? On ne nous dit que dalle! Rien! Et j’en suis indignée.
Je vous entends me demander : « Qui es-tu? » « D’où parles-tu? » Ces questions concernant l’autorité du texte sont légitimes. Vous tenez entre vos mains un recueil d’articles de fond, dont les textes ont été sélectionnés dans un effort de rigueur journalistique par l’équipe de la revue L’Esprit libre. Tout comme moi, vous savez que de tels articles commandent habituellement l’usage d’une voix neutre, dite objective, ne serait-ce que sur les plans formel et stylistique, en usant tantôt d’un « nous » de majesté, tantôt de la troisième personne du singulier ou encore d’un « on » indéfini. Dans ce présent texte, il en sera tout autre, et ce, par choix. L’exigence de rigueur n’en sera pas diminuée, rassurez-vous. Je me permettrai de vous « parler » depuis le lieu de ma colère, celle qui agite la femme que je suis, féministe, blanche, citoyenne vivant au sud du 49e parallèle. Je vous parlerai de ce point de vue situé, et je vous entraînerai au cœur de ma démarche d’autrice, car je suis également poète. Je travaille, depuis plusieurs mois, à l’écriture d’un recueil de poésie motivé par le Plan Nord. Voilà donc le pacte de lecture auquel je vous convie. Votre lecture ne sera ni celle d’un texte journalistique ni celle d’une démarche universitaire. C’est moi qui vous parlerai avec l’aisance d’un « je » bien assis sur le siège de son indignation, d’un « je » qui (ré)agit.
Le Plan Nord et la poésie
La poésie qui m’intéresse est celle qui se manifeste où quiconque ne l’attend pas, voire ne l’espère plus. Serait-elle trop insoutenable pour être entendue? C’est une poésie qui se cueille au bord des faits, qui se découvre au creux des événements; tantôt matière extraite du sol, tantôt terreau fertile, la poésie qui alimente mon écriture est terre ferme. Elle est terrible.
Ma rencontre avec l’indignation, celle à partir de laquelle je m’exprime, s’est produite le jour où, dans le cadre de mes recherches sur la municipalité nordique de Chibougamau (lieu où se déroule l’action de mon projet d’écriture), je suis tombée sur un article paru en 2013 de Michel Corbeil, journaliste pour le quotidien Le Soleil7. Corbeil y esquissait le portrait somme toute lumineux d’un mineur de Chibougamau qui, chaque mardi, suivant un horaire rotatif de 14 jours, devait prendre l’avion pour se rendre à la mine du lac Bloom exploitée à Fermont à plus de 600 kilomètres de chez lui. Cet homme se considérait chanceux de ne pas avoir à parcourir un trajet encore plus long contrairement à d’autres Chibougamois dont la destination les conduisait jusqu’à la mine de nickel Ragan située sur la pointe septentrionale du Québec, tandis que d’autres devaient pousser leur trajectoire aussi loin que Meadowbank, au nord de la Saskatchewan, dans le Nunavut.
Dans cet article, ce qui a davantage retenu mon attention est le peu de place réservée à la conjointe du mineur. Au sujet de cette femme, Corbeil consacre à peine trois ou quatre lignes pour mentionner qu’elle « se sent comme ces femmes que les hommes quittaient pour aller bûcher dans les chantiers d’autrefois. ». Puis, le journaliste la cite : « C’est de concilier travail et famille. Je suis enseignante. On veut un deuxième enfant. D’avoir le papa… » En se comparant aux couples d’autrefois, cette femme laisse entendre vivre en inadéquation avec ses propres valeurs et besoins; elle exprime un sentiment de recul par rapport à sa situation conjugale et, par extension, sa propre qualité de vie. Dans une économie de langage, elle parvient à faire entendre ses besoins : concilier travail et famille, se réaliser sur le plan professionnel, partager les responsabilités familiales avec son conjoint. Tous des besoins auxquels la présente situation n’apparaît pas répondre. Mais il y a pire. Cette femme interrompt sa prise de parole. Trois points de suspension marquent cette retenue. Que s’est-elle empêchée de dire? Et à qui? À elle-même? À son conjoint? Au journaliste ou aux gens qui liront le papier? Qu’est-ce qui n’a pas pu être nommé? Ces mots tus, indicibles, cette histoire non racontée, ne peuvent que révéler une souffrance, que je soupçonne partagée par d’autres femmes. En littéraire et féministe que je suis, j’ai cherché à lire le sous-texte que renferment ces trois points de suspension pour, d’abord, le connaître, puis le faire connaître. C’est en levant le non-dit que se lèvera aussi la poésie, comme on tire un rideau pour que la lumière jaillisse.
Faire connaître
Pour Jean Sioui, poète wendat, il faut au poète, pour moteur d’écriture, le désir « de dire ce que l’on n’entend pas assez, de faire connaître ce que l’on ignore trop, de rappeler ce que l’on risque d’oublier.8 ». C’est dire que la poésie peut se faire l’instrument de connaissance pour nous, citoyennes et citoyens, à qui on n’en dit pas assez, à qui on ne dit pas tout, à qui on ne veut pas tout dire. Je me présente donc à vous, qui me lisez, sans craindre d’admettre mon ignorance. C’est qu’il est fort pratique pour la classe dirigeante de nous maintenir dans cet état d’inculture involontaire. Je doute constamment du filtre par lequel nous arrive l’information – des médias, de la classe politique, de l’industrie minière, de groupes lobbyistes? – et au détour de quelle déontologie?
Pour y voir plus clair, j’ai lu des mémoires de commissions régionales, un Avis du Conseil du statut de la femme (CSF), des analyses du secteur de la santé publique, des articles de fond, etc. Ces analyses en arrivent à un même constat que résume en ces lignes le Comité pour les droits humains en Amérique latine (CDHAL) : « L’implantation de mégaprojets extractifs et énergétiques s’accompagne souvent d’une dévaluation du travail des femmes, d’une hausse des agressions physiques et sexuelles et d’une augmentation du marché sexuel.9 » Sur le terrain du Plan Nord, plusieurs groupes communautaires ou issus du réseau de la santé l’observent : le développement accéléré du Nord a une incidence significative sur les conditions de vie des populations touchées et sur les femmes en particulier, et plus encore sur les femmes autochtones. Ces contrecoups seraient, en partie, occasionnés par l’utilisation grandissante d’une pratique récente d’organisation du travail mise en place par l’industrie extractive : le navettage, plus communément appelé « fly-in, fly-out ». Il s’agit d’un système de travail, sur lequel je reviendrai, qu’adoptent de plus en plus de compagnies minières10 et qui consiste à transporter par avion une masse de travailleurs masculins11 vers des sites éloignés des grands centres urbains. S’en suivent pour eux de longues périodes de travail qu’ils alternent avec autant (et parfois moins) de congés à la maison.
D’entrée de jeu, je spécifiais être à la recherche d’une poésie qui se terre, à découvrir donc. En éclaireuse que je suis, surgit en moi l’envie de vous entraîner dans mes fouilles. Le portrait que je dresserai des conditions de vie des femmes n’épuisera pas le sujet. Au contraire, il l’effleurera. Je souhaite que ce texte éveille votre curiosité et vous conduise à vous informer davantage sur les différents groupes de femmes qui vivent au nord du 49e parallèle : les conjointes qui s’investissent dans une relation de couple avec un conjoint « fly-in, fly-out », les travailleuses qui intègrent les cohortes « fly-in, fly-out », les femmes blanches qui dans les secteurs minier ou de la construction occupent des emplois traditionnellement féminins, les femmes autochtones qui travaillent pour les minières, pour la plupart comme femmes de ménage, les résidentes des communautés d’accueil – je pense entre autres aux jeunes filles, autochtones et blanches – qui doivent composer avec l’arrivée massive de travailleurs (blancs) temporaires et ayant d’importantes liquidités disponibles. Tous ces groupes de femmes subissent, à des degrés divers, un nombre toujours plus élevé d’effets négatifs que d’effets positifs du développement nordique12.
Charrier des matières premières
En 2015, Alexa Conradi, alors présidente de la Fédération des femmes du Québec, eut un échange éclairant avec un député de la Coalition Avenir Québec (CAQ), André Spénard, alors membre de la commission parlementaire sur les choix budgétaires. Madame Conradi, au nom de la Fédération des femmes du Québec, y critiquait les investissements associés au Plan Nord argumentant que, sur la Côte-Nord, « autant les agressions sexuelles que l’industrie du sexe [étaient] en expansion. Les agressions sexuelles y [étaient] en nette hausse.13 ». À quoi le caquiste rétorqua : « On n’arrêtera pas les ressources naturelles et l’extraction du minerai de fer, de cuivre, ou l’or, parce qu’il y a plus d’agressions sexuelles dans ce coin-là. […] Vous me charriez!14 » Était-ce « charrier » que d’attribuer cette augmentation des infractions sexuelles au Plan Nord? Allons voir.
Selon une analyse de l’Institut national de la santé publique du Québec (INSPQ), de 2002 à 2011, le nombre de voies de fait, excluant les agressions sexuelles, augmentait de façon marquée dans l’ensemble de la Côte-Nord : « La région présent[ait] un taux au-delà du double de celui du Québec en 2009 et 2011, alors qu’il était comparable en 2002.15 » Il est à noter que l’année 2009 marquait l’ouverture du premier campement hydroélectrique près de la rivière Romaine.
Mais on charrie, aux dires du caquiste! Oui, monsieur, on charrie de l’électricité, du fer, du cuivre.
Au cours de cette même période, selon les données de la Sûreté du Québec, les plaintes formelles d’agressions sexuelles étaient également en hausse sur le territoire du Plan Nord : du 1er avril 2013 au 31 mars 2014, il y eut 102 plaintes formelles, comparativement à 81 de 2012 à 2013 et 67 de 2011 à 2012 pour les mêmes périodes16,17.
Puis, on charrie encore… du titane, de l’or.
Était également en hausse, le nombre de voies de fait contre la personne en contexte conjugal : 430 cas pour 100 000 habitant·es dans la région nord-côtière18 contre 173 cas pour 100 000 habitant·es en moyenne au Québec19.
Pendant ce temps, des médias versaient dans le sensationnalisme et utilisaient des titres accrocheurs pour témoigner de la réalité. Le complexe hydroélectrique La Romaine se voyait rebaptiser « La Romaine-Coke », la Côte-Nord se faisait appeler la « Coke-Nord20 ». Selon des intervenant·es du milieu de la toxicomanie, la cocaïne aurait effectivement « fait un retour en force, surtout dans les chantiers et milieux de travail », et les demandes d’intervention auprès d’organismes d’aide aux hommes auraient « littéralement explosé »21.
Et on charrie, encore et encore… Des diamants, du vanadium…
Tandis qu’en territoire du Plan Nord, on déloge les plus pauvres « pour accueillir des travailleurs ayant la capacité de payer plus cher22 »,,, que la perte du seul garagiste du coin, car intéressé par les salaires élevés qu’offrent les chantiers, devient une véritable situation anxiogène dans ces milieux isolés23, ,, que les travailleurs du « fly-in, fly-out » utilisent les services de soins de santé et psychosociaux de leur municipalité d’accueil parce que l’attente y est moins longue que chez eux au Sud24, on nous dit « charrier »! Devant le fait que les salaires dans le secteur des services, occupé en majorité par les femmes, n’arrivent pas à concurrencer ceux offerts dans les domaines miniers et de la construction, ce qui creuse les disparités entre les sexes et accentue la dépendance économique des unes par rapport aux autres, on nous dit « charrier »! Devant le fait que les commerces et organismes communautaires doivent réduire leurs heures d’ouverture, si ce n’est pas fermer leurs portes, alors que les besoins en services psychosociaux augmentent, on nous dit « charrier »!
Quand on sait que ce sont surtout les femmes qui occupent les emplois du secteur des services et du milieu communautaire, c’est à se demander pour qui a été pensé l’objectif du Plan Nord qui consiste à créer de la richesse collective et des emplois.
Mais on continue, oui! On charrie du fer, du cuivre, des diamants.
2012 : À deux reprises, la communauté innue d’Uashat-Maliotenam entreprend un blocus de la route 138 en direction du chantier de la Romaine. Au nom de leurs enfants et des générations futures, la communauté, surtout les femmes, revendique, pacifiquement. Elle réclame qu’on ne démarre pas la construction du nord de la ligne de transmission hydroélectrique de la rivière Romaine qui déboiserait leur terre ancestrale. Les femmes chantent, elles implorent, elles pleurent, et les hommes avec elles25. La Cour suprême rejette leur demande de sauvegarde.
2012 : Trois mois après le blocus des Innu·e·s, l’Association des gens d’affaires de la Minganie bloque, à son tour, la route 138 pour faire entendre ses revendications. Elle demande que le Centre de services d’Hydro-Québec soit construit sur son territoire. Martine Ouellet, alors ministre des Ressources naturelles, entend la revendication et s’engage fermement à ce que le Centre de services soit basé à Havre-Saint-Pierre, à quelques kilomètres de la communauté innue26.
Et on charrie, toujours, des tonnes et des tonnes de ressources naturelles. Du fer, du vanadium, de l’or, du cuivre, des diamants.
En 2014, Catherine Lévesque, journaliste au Huffington Post, écrit : « Quand ce n’est pas la violence économique qui frappe les femmes, ce sont les poings. […] La lune de miel du Plan Nord est terminée. […] Les femmes sentent que le grand projet du gouvernement Couillard leur est enfoncé dans la gorge.27 »
Quand les femmes sont sur le chemin du progrès, compris ici comme « lieu de développement », on leur fait vite comprendre, comme l’affirme Alexa Conradi, « qu’elles sont dans le chemin28 ».
Dresser cette chronologie, même si ce n’est qu’à l’aide d’une infime fraction d’événements ou de faits, est suffisante pour faire s’ouvrir en moi une soupape. Je fulmine contre le Plan Nord. Mais contre quoi, contre qui dois-je m’emporter? Aucun lien de causalité n’a encore pu être clairement démontré entre la violence (physique, psychologique, économique) faite envers les femmes et l’implantation du Plan Nord. Aucun fait accablant, donc, voire incriminant. Conséquence sans doute de son « développement accéléré », le Plan Nord a commencé ses opérations sans avoir pris le pouls des populations touchées avant son implantation (il y a donc absence d’un cadre de référence sociale), ce qui pose un problème de taille pour établir toute causalité. Sachant cela, il est juste de se demander si les effets, négatifs ou positifs, qu’on remarque aujourd’hui sur les populations affectées sont directement attribuables au développement dit accéléré du Nord ou propres à la forme d’organisation de travail « fly-in, fly-out » qui y domine. On commence à peine, au Québec, à évaluer les effets d’un tel mode de travail sur l’ensemble des parties prenantes (femmes, familles, autochtones, communautés, travailleurs, etc.)29. Au risque de me répéter, nous sommes dans le trouble, car maintenu·es dans un état de confusion. La situation est tout sauf simple, traversée par tant d’intersections.
N’en demeure pas moins que l’image de la soupape reste juste pour qualifier le climat social qui secoue le nord du 49e parallèle. Même si la cause exacte est difficile à pointer du doigt, plus d’un·e observe ce climat houleux en appelant sur le banc des accusé·es le « fly-in, fly-out » (FIFO), dont les répercussions sont manifestes et duquel « les femmes écopent davantage des revers.30 ».
L’arrivée du fly-in, fly-out
Le 19e siècle a vu naître de nombreuses « villes de compagnie ». Les sociétés d’exploitation construisaient une ville là où l’exploitation d’une ressource se faisait. Ces villes étaient construites et gérées par les sociétés elles-mêmes, qui développaient les services nécessaires à toutes villes, du réseau d’aqueduc aux écoles. Les travailleurs et leur famille pouvaient ainsi s’y établir. Lorsque la ressource venait qu’à s’épuiser, la ville fermait. Ces « villes de compagnie » avaient pour seule raison d’être de soutenir l’industrie en place. Fermont est la dernière ville de ce type à avoir vu le jour au Québec31. Aujourd’hui, au modèle de ville provisoire s’est substitué un modèle « sans ville », où arrive de partout par avion une masse de travailleurs masculins permanents, mais non-résidents dans une communauté d’accueil. Selon un horaire rotatif de 14 ou 21 jours consécutifs à travailler, suivi de 14 ou 21 jours de congé, les différentes cohortes de travailleurs se succèdent suivant cette rotation avec service de navette aérienne. C’est le principe du navettage ou mode de travail par rotation, communément appelé « fly-in, fly out »32.
Ces travailleurs FIFO empochent une grande liquidité d’argent. Le niveau de vie de leur ménage s’élève considérablement, leur pouvoir d’achat aussi, et leur capacité d’endettement tout autant. Il est toutefois important de préciser que, cet argent gagné, les travailleurs FIFO le dépense principalement arrivés à la maison. Contrairement à des travailleurs résidents, les FIFO contribuent dans une bien moindre mesure à l’économie locale de leur communauté d’accueil, ce qui peut générer des tensions entre les groupes de travailleurs résidents et non-résidents, « causant notamment des bagarres plus fréquentes à la sortie des bars33 ». Dans de telles conditions, pour les travailleurs FIFO, le développement d’un sentiment d’appartenance à la communauté d’accueil est faible, voire nul34. Cette mise à distance peut avoir pour effet d’exacerber des comportements jugés répréhensibles35 (excès de consommation de drogue, d’alcool, de jeux, de prostitution, etc.). Il a été documenté, en Australie notamment, que la cohabitation avec un chantier de travail en contexte « fly-in, fly-out » avec son va-et-vient constant de travailleurs masculins ayant un revenu disponible peut entraîner une augmentation de la prostitution, des ITS et des grossesses non désirées. Des réalités que, dans un Avis, le Conseil du statut de la femme a d’ailleurs jugé préoccupantes pour les jeunes filles, et particulièrement pour les jeunes filles autochtones, vivant dans le contexte du Plan Nord36. Derrière quelques effets positifs du « fly-in, fly-out » se cache une réalité bien sombre, et ce sont surtout les femmes qui en paient les frais.
D’autres impacts négatifs s’ajoutent encore à ce sombre portrait, car, comme on le voit, « les bénéfices du développement [nordique] ne profitent pas toujours à l’ensemble de la population et contribuent à la marginalisation de groupes désavantagés »37, soient les femmes et les populations autochtones, ce qui participe même à la dévitalisation de certaines communautés, alors que le travail FIFO vise justement un effet contraire. En effet, là où s’installent les grands projets extractifs, il n’est pas rare que s’en suive une augmentation des loyers, si ce n’est pas une pénurie de logements, en plus de voir apparaître une pénurie de places en garderie38,39,40. Cet enchaînement a pour incidence de contraindre plusieurs mères à réduire leurs heures de travail pour s’occuper des enfants ou à retarder leur retour sur le marché du travail. Ce faisant, l’écart des revenus entre les partenaires s’accroît, ce qui accentue inévitablement la dépendance économique de la conjointe à son conjoint. Le témoignage d’une résidente de Havre-Saint-Pierre illustre de façon éloquente ces enchaînements : « Ce ne sont pas les papas, c’est les mamans qui jonglent avec tout ça : le travail à temps partiel parce que tu ne veux pas perdre ton CV, on parle de toute classe sociale, que tu sois diplômée ou pas, tu n’as pas de garderie, tu n’as PAS de garderie. Donc c’est un retour en arrière.41 » Certes, un retour en arrière qui a pour effet de renforcer les rôles traditionnels hommes-femmes. De telles conditions – le stress, l’isolement et la dépendance économique – mettent les femmes en situation de grande vulnérabilité.
Et dire que d’autres mines et chantiers sont encore à venir : le Plan Nord est le plan d’une génération, nous dit-on, prévu sur une période de 25 ans! Nous avons des leçons à tirer pour l’avenir. Lors du développement d’un projet, la protection de l’environnement est souvent mentionnée comme étant une priorité pour nos instances politiques (bien qu’on puisse critiquer et mettre en doute cette réelle intention). Or, ne devrait-il pas en être de même pour la protection des droits de la personne, des droits des femmes?
Plusieurs milieux féministes, autochtones notamment, formulent l’hypothèse suivante : pour pouvoir contrôler plus aisément un territoire convoité pour le développement extractif, de s’attaquer à l’autonomie et aux droits des femmes, et ainsi fragiliser le tissu social, serait un moyen d’atténuer la capacité de résistance des communautés touchées42. C’est cette stratégie de destruction qui me semble au cœur même du Plan Nord : une stratégie qui s’emploie à faire taire les résistances des femmes. Une stratégie qui laisse tomber les femmes, pour reprendre les mots de Martine Delvaux, écrivaine et féministe bien en vue, qui écrivait dans La Presse+ : « Ce qui est fait de mille et une manière tous les jours : faire tomber les femmes. Les laisser tomber.43 »
Charrions ensemble!
Je me suis faite belle
pour qu’on remarque
la moelle de mes os,
survivante d’un récit
qu’on ne raconte pas.
Joséphine Bacon, poète innue44
Qu’ajouter à la réplique d’André Spénard, « vous me charriez »? Oui, vous charriez du fer, du cuivre, de l’or, pendant que nous, les femmes, nous charrions – avant qu’ils ne partent au vent – les lambeaux du tissu social que vous vous évertuez à déchirer. Peut-être allons-nous décider de les rapiécer pour en faire le drapeau de notre résistance? Dans ce cas, charrions, oui, charrions, afin que plus aucune de nous toutes ne devienne la survivante d’un récit qu’on ne racontera pas.
« Où est la poésie? », me demandez-vous. Elle se trouve justement dans ce récit à raconter, celui de la résistance.
Crédit photo: b3tarev3, Flickr
1 Alexa Conradi, 2017, Les angles morts, Éditions du Remue-ménage, Montréal, p.94.
2 Alain Deneault et William Sacher, 2012, Paradis sous terre, Éditions Écosociété, Montréal, p.25.
3 Diana Potes, 2014, « Les femmes en résistance aux agressions des minières », Caminando, vol.29, p.60-64. 40ans.cdhal.org/wp-content/uploads/2017/01/Caminando-vol29-web.pdf
4 CDHAL – Comité pour les droits humains en Amérique latine, Coalition québécoise sur les impacts socio-environnementaux des transnationales en Amérique latine (Coalition QUISETAL), L’Entraide missionnaire et Femmes autochtones du Québec (FAQ), 2015, « L’impact de l’industrie minière et énergétique sur les droits des femmes », Comité québécois femmes et développement de l’Association québécoise des organismes de coopération internationale, Québec. www.aqoci.qc.ca/?L-impact-de-l-industrie-miniere-et
9 CDHAL – Comité pour les droits humains en Amérique latine, Coalition québécoise sur les impacts socio-environnementaux des transnationales en Amérique latine (Coalition QUISETAL), L’Entraide missionnaire et Femmes autochtones du Québec (FAQ), op. cit.,p.109.
10 D’autres secteurs de l’industrie extractive que celui du minerai utilisent cette pratique. Pour le Canada, pensons aux pétrolières et à l’exploitation des sables bitumineux à Fort McMurray en Alberta, où travaille une population fantôme de 40 000 travailleurs venant de l’Est canadien, de Terre-Neuve surtout, également du Québec, mais aussi de la Chine, des Philippines, de la Syrie, etc. Lire à ce sujet les témoignages de Nancy Huston et Naomi Klein dans David Dufresne et coll., 2015, Brut : La ruée vers l’or noir, Lux Éditeur, coll. « Lettres Libres », Montréal.
11 Je privilégierai, dans cet article, l’usage du seul mot « travailleur » (au masculin) lorsque je ferai référence aux personnes qui occupent des postes « sur le terrain » dans les domaines miniers et de la construction étant donné la forte représentation des hommes dans ces secteurs. Selon un rapport daté de 2016 du Conseil d’intervention pour l’accès des femmes au travail (CIAFT), qui a mené un projet pour accroître la représentation des femmes de métiers dans le secteur minier, entre 2014 et 2017, « la proportion de femmes dans [ce] secteur, au Québec comme au Canada, se situ[ait] autour de 17 %. » (p. 9) Il est toutefois à préciser que la présence des travailleuses se fait rare, voire devient nulle, dans les métiers et postes de production dits « de terrain », comme le forage et le dynamitage (0 % et 2 %) ou les manoeuvres de mine (4 %), professions qui figurent parmi les dix plus en demande du secteur minier (p. 19). ciaft.files.wordpress.com/2017/01/ciaft_femmesmetierssecteurminierqc_pdf.pdf
12 Un mémoire présenté en novembre 2015 à la Commission régionale « femmes » de la Côte-Nord (CRF), Les femmes nord-côtières et le développement nordique, dresse dans un tableau synthèse fort bien présenté les avantages et les désavantages du travail « fly-in, fly-out » pour chacun des groupes de femmes mentionnés. Ce mémoire est disponible en ligne : www.chairedeveloppementnord.ulaval.ca/sites/chairedeveloppementnord.ulav…
13 Alexa Conradi, op. cit., p.96
14Ibid.
15 Julie St-Pierre et Roseline Lambert, juillet 2013, Analyse sommaire des impacts de barrage hydroélectrique de la Romaine sur la santé de la population : suivi du cas de la municipalité de Havre-Saint-Pierre, INSPQ – Institut national de santé publique du Québec, Gouvernement du Québec, p.31. www.inspq.qc.ca/pdf/publications/1695_AnalySommImpactProjBarrHydroelecRo…
18 Bien que les femmes peuvent user de violence à l’égard de leur partenaire (homme ou femme) et que les relations entre deux personnes de même sexe ne sont pas exemptes de violence, on peut présumer que les cas recensés ici sont pour la plupart des cas de violence perpétrée par un homme (adulte ou adolescent) envers une femme (conjointe, ex-conjointe, amie intime ou ex-amie intime). Dans un rapport daté de 2011, Violence conjugale dans la région de la Côte-Nord, l’Institut national de santé public du Québec (INSPQ) y relate que « la violence conjugale exercée par les hommes envers les femmes constitue la majorité des cas rapportés aux autorités policières. (p. 3) ». Le rapport précise qu’en 2008, « 82 % des victimes d’une infraction commise dans un contexte conjugal étaient des femmes ». Mentionnons que ce taux tient seulement compte des plaintes déposées à la police. Plusieurs femmes – et plus particulièrement les femmes autochtones – évitent de porter plainte à la police de peur, par exemple, qu’un signalement à la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) s’en suive et que leurs enfants leur soient retirés. www.inspq.qc.ca/pdf/publications/1245_ViolenceConjugaleCoteNord.pdf
23 Pour illustrer l’ampleur d’une telle difficulté sur la gestion du quotidien, voici le témoignage d’une résidente d’Havre-Saint-Pierre qui s’exprime au sujet de l’afflux de travailleurs temporaires dans sa région : « Dans mon milieu de travail par exemple : garderie, pénurie de personnel, problème pour changer mes pneus parce qu’il y a plus de garage. C’est tout (sic) la même personne qui est le point de chute. Ça peut se multiplier parce que c’est des petits milieux. L’impact n’est pas juste sur un problème et on gère ce problème. Je peux en avoir 4-5 en même temps parce que tout est croisé et c’est des petits milieux tricotés serrés. Les impacts sont beaucoup plus importants et vécus de façon plus intense par les gens. » (citée dans INSPQ, op. cit., pp.25-26)
24 À ce sujet, un résident de Fermont manifeste son désarroi : « Ils [les travailleurs fly-in, fly-out] utilisent nos services qui ne sont pas conçus pour desservir tant de monde. Plutôt que d’aller attendre des heures dans les salles d’urgence de Montréal ou de Québec, ils viennent se faire soigner à notre centre de santé. […] J’en veux pas aux fly-in, fly-out, mais j’en veux aux compagnies qui ont imaginé ce système […]. On a l’impression qu’elles ont oublié qu’avec la mine venait une ville ! » – Cité dans Monique Durand, 28-29 juillet 2018, « Fermont et son mythique mur », Le Devoir, Montréal. www.ledevoir.com/societe/533361/fermont-et-son-mythique-mur
29 À ma connaissance, seule la Chaire de recherche sur le développement durable du Nord, dont le titulaire est le professeur Thierry Roddon de l’Université Laval, s’y emploie. Des travaux qui seront certainement à surveiller!
31 Il est à noter que la forte majorité (95 %) des travailleurs permanents qui s’installent à Fermont devront, au moment de leur retraite, quitter la ville, et donc leur communauté, puisque les habitations sont la propriété de la minière Arcelor Mittal (Monique Durand, op. cit.). Que les logements soient réservés aux membres du personnel de la mine représente d’ailleurs un obstacle majeur pour les femmes qui subissent une situation de violence conjugale. Si elles ne sont pas employées par la mine, elles se voient refuser l’attribution d’un logement, ce qui constitue également une menace à la sécurité des enfants.
32 Dans le mémoire Les femmes nord-côtières et le développement nordique présenté en 2015 à la Commission régionale « femmes » de la Côte-Nord (CRF), on mentionne que, au Canada, l’utilisation du FIFO ne date pas d’hier. En effet, elle existerait en sol canadien depuis plus de trente ans. Or, ce n’est qu’en 2011 et 2012 que cette organisation du travail aurait commencé à attirer l’attention des médias, soit « lors de la période d’effervescence économique sur la Côte-Nord attribuable au boom dans le secteur minier et à la construction de l’aménagement hydroélectrique sur la rivière Romaine. » (p. 79) Malgré l’utilisation du FIFO depuis toutes ces années, aucun état des lieux n’a jamais été fait avant son utilisation. www.chairedeveloppementnord.ulaval.ca/sites/chairedeveloppementnord.ulav…
33 INSPQ : op. cit., p.31.
34 Les conditions de travail rendent difficile l’intégration de ces travailleurs FIFO à la population locale, comme l’atteste un récent article consacré à Fermont de Monique Durand, collaboratrice pour Le Devoir : « Ils [les fly-in, fly-out] « s’ajoutent’’, sans se mêler vraiment aux autres Fermontois[·es]. Ces hommes arrivent en avion de Montréal, de Québec, passent 14 jours d’affilée à la mine à raison de 12 heures par jour, et repartent chez eux en avion pour 14 jours. À ce rythme, pas le temps de faire grand-chose à Fermont, sinon y ronfler d’épuisement dans les chambres fournies par la compagnie. » (Monique Durand, op. cit.).
35 Bien que ce ne soit pas le sujet de cet article, et que ces exemples ne justifient aucun abus ni aucune violence, je ne pourrais passer sous silence le fait que le travail FIFO présente son lot d’inconvénients et de défis pour le travailleur qui l’exerce, notamment en situation familiale : la gestion de la solitude et de périodes de déprime, la fatigue causée par de longs et successifs quarts de travail, la culpabilité ressentie en manquant les événements familiaux importants, la gestion du passage d’une vie familiale active à une vie solitaire, la redéfinition de son rôle et de sa place à chacun de ses retours à la maison, la participation à distance aux différentes prises de décisions familiales si les services de télécommunication sont disponibles, pour ne nommer que ces quelques exemples (Mireille Joncas, op. cit., pp. 61-63).
À la sortie de l’avion à Mexico, dans la file des douanes, impossible de ne pas remarquer les affiches géantes qui invitent les touristes à visiter les infrastructures écotouristiques du Chiapas. Alors que j’attendais de recevoir ma carte d’entrée au pays, je me questionnais déjà. Je savais que je serais au Chiapas dans à peine deux jours et je savais aussi qu’il y avait anguille sous roche avec ces projets écotouristiques. Martin Hébert, professeur d’anthropologie à l’Université Laval, m’avait déjà averti que ces projets causaient beaucoup de problèmes aux communautés autochtones sympathisantes des zapatistas (principalement les peuples tsotsil, tzeltal, tojolabal et ch’ol, tous de la famille maya). En une semaine à San Cristobal de Las Casas, j’ai rapidement constaté que pratiquement aucun·e touriste n’était au courant qu’il ou elle visitait des sites revendiqués par les zapatistas. Ce court séjour m’a permis de rencontrer deux organismes de la société civile chiapanèque qui travaillent avec des communautés autochtones sympathisantes des zapatistasi. J’en suis venu à comprendre qu’au Chiapas, les mesures de protection de l’environnement implantées par le gouvernement mexicain profitaient principalement aux élites en place et surtout pas aux peuples autochtones qui luttent depuis près de 60 ans pour leur autonomie.
Le Chiapas et le mouvement zapatiste
L’histoire des zapatistas débute dans les années 1960-1970 alors que de nouvelles communautés autochtones s’établissent dans la Selva Lacandonii. Plusieurs jeunes familles décident de quitter leur communauté pour créer de nouveaux espaces villageois en raison du manque de terres cultivables. Ces nouveaux établissements sont l’occasion de mettre en place de nouveaux rapports sociaux qui rompent avec une conception rigide de la tradition maya mais qui rompent aussi, et surtout, avec le pouvoir des grands propriétaires terriens. Ce nouveau départ démocratise la vie communautaire et permet la stimulation de l’organisation politique chez ces jeunes familles. Pour plusieurs, il s’agit du point de départ de la lutte zapatiste. La politisation des autochtones du Chiapas se confirme en 1974 alors qu’a lieu le premier congrès autochtone de l’histoire du Chiapasiii.
Idéologiquement, l’Ejército Zapatista de Liberación Nacional (EZLN) (Armée zapatiste de libération nationale) s’est construite d’après trois influences : le maoïsme, la théologie de la libération et la cosmologie maya. Ce sont des militant·e·s du mouvement étudiant révolutionnaire mexicain qui amènent l’idéologie maoïste dans les montagnes du Chiapas. Du maoïsme, les zapatistas retiennent surtout l’importance de la lutte armée pour arriver à la révolutioniv. Certaines considérations stratégiques sont aussi retenues, par exemple celle de « commencer par occuper les villes et s’attaquer ensuite aux campagnesv ». La deuxième influence, la théologie de la libération, est une mouvance très importante chez les catholiques d’Amérique latine. Au Chiapas, les membres du clergé associés à la théologie de la libération ont été d’une importance capitale dans l’organisation politique des peuples autochtones chiapanèques, qui sont devenus plus tard le foyer du mouvement zapatistevi. Leur rôle est central dans l’organisation du congrès autochtone de 1974 et en 1989 dans la création de l’Universidad de la Tierra, une université pour et par les autochtones du Chiapasvii. Selon les tenant·e·s de ce courant, pour suivre la voie de Jésus et être un·e vrai·e chrétien·ne, il faut faire cause commune avec les pauvres et élaborer l’évangile de la libérationviii. Cette vision du catholicisme implique une certaine conscience de classe sans toutefois reprendre la lutte des classes marxiste. La théologie de la libération s’oppose au réformisme et prône l’organisation des opprimé·e·s dans une optique de transformation sociale. Selon Leonardo et Clodovis Boff, deux théologiens brésiliens sympathisants à la théologie de la libération, « nous sommes du côté des pauvres seulement lorsque nous luttons à leurs côtés contre la pauvreté qui a été injustement créée et forcée sur euxix ». Finalement, la culture et la cosmologie des peuples de la famille maya ont aussi eu leur importance dans la mise en forme de l’idéologie zapatista. Les modes de prise de décision collective des peuples mayas, caractérisés par des assemblées et la recherche du consensusx, ont été intégrés au mode de fonctionnement zapatista. N’oublions pas que c’est un millénarisme inhérent à la culture maya (c’est-à-dire la recherche d’une terre meilleure) qui permet, dans les années 1960-1970, l’organisation politique des communautés autochtonesxi.
Le reste de l’histoire est peut-être plus connu : le 1er janvier 1994, au moment où entre en vigueur l’Accord de libre-échange nord-américain, des hommes et des femmes cagoulé·e·s, armé·e·s et affichant les couleurs de l’EZLN prennent d’assaut certaines villes du Chiapas dont San Cristobal de Las Casas, la capitale culturelle de la province. Après une dizaine de jours d’échauffourées avec l’armée mexicaine, les combattants et les combattantes de l’EZLN battent en retraite pour rejoindre les communautés autochtones des montagnes, dont la plupart sont originaires. Des négociations avec le gouvernement mexicain mènent en 1996 à l’accord de San Andres, qui prévoit une reconnaissance constitutionnelle des droits culturels et sociaux des peuples autochtones du Mexique. Cet accord n’est finalement jamais mis en œuvrexii. À partir de ce moment, les zapatistas cessent de négocier avec le gouvernement et intensifient leurs efforts d’auto-organisation des communautés. La même année, les zapatistas fondent le Congreso Nacional Indigena, qui est le premier rassemblement autochtone pan-mexicain. Cette instance est toujours active aujourd’hui et maintient une politique de non-collaboration avec le gouvernementxiii. Ces efforts d’auto-organisation culminent en 2002 avec la création de cinq Caracolesxiv (« escargot » en espagnol), des municipalités autogérées qui offrent des services aux communautés zapatistas du Chiapas : locaux de mairies, hôpital, école en langue autochtone, magasins d’artisanats, salle d’assemblée, etcxv.
Dans les dernières années, les efforts des zapatistas se sont surtout concentrés sur l’éducation et la connaissance. En 2013, on lance une invitation aux altermondialistes du monde entier à venir séjourner dans les Caracoles pour suivre des séminaires et des cours de languesxvi. En janvier 2017, les zapatistas poursuivent leur lancée en organisant une conférence appelée ConCienciasxvii. Le but recherché : échanger avec des chercheurs et chercheuses universitaires et mettre en place une structure pour leur permettre de collaborer avec les communauté zapatistas : « Il s’agit de la continuité de l’Escuelita zapatista lancée en 2013. Ils [et elles] veulent vivre et apprendre ensemble en stimulant les échanges. À ConCiencias, les zapatistas ont invité des expert[·e·]s pour échanger sur des thèmes comme la globalisation et la protection de l’environnement. C’est un chantier pour une éducation plus horizontale et pour stimuler les discussions entre la science occidentale et les connaissances des peuples autochtones. »
C’est ce qu’explique le représentantxviii de l’organisme Desarollo economico y social de los mexicanos indigenas (DESMI) (Développement économique et social des mexicains autochtones).
Le Chiapas et la nouvelle image verte du Mexique
Lors de mon passage au Mexique en juin 2017, le gouvernement fédéral mexicain et le gouvernement du Chiapas multipliaient les annonces de projets à saveur environnementale. Depuis quelques années – mais surtout depuis la Conférence des Nations Unies sur le climat à Cancún en 2010 – le Mexique tente de se placer comme un leader dans la lutte aux changements climatiques. En effet, le 5 juin 2017, à l’occasion de la journée mondiale de l’environnement, l’État mexicain fait sa profession de foi envers la cause environnementale. Le gouverneur du Chiapas, Manuel Velasco, et le ministre de l’Environnement du Mexique annoncent à Ocosingo au Chiapas d’importants investissements du ministère de l’Environnement et des Ressources naturelles du Mexique : 91 millions de pesos (6,3 millions de dollars canadiens) pour 250 projets de conservation dans la Selva Lacandona au Chiapasxix. Le gouverneur profite de l’occasion pour dénoncer la décision du président américain Donald Trump de retirer les États-Unis de l’Accord de Paris sur le climatxx. Du même coup, les deux niveaux de gouvernements signalent leur intention de continuer d’offrir annuellement 1000 pesos (70 dollars canadiens) pour chaque hectare de terre protégé par les paysans autochtonesxxi. Mais, dans les faits, pour recevoir cette subvention, les autochtones doivent cesser de pratiquer l’agriculture sur les terres concernées ce qui, comme on le verra plus bas, entraîne des conséquences fâcheuses pour elles et eux. De l’investissement initial, 50 millions de pesos (3,45 millions de dollars canadiens) sont destinés à la diversification des activités productives des paysan·e·s autochtonesxxii. La même semaine, le gouverneur Velasco inaugure un nouveau centre écotouristique dans la région du Canon del Sumideroxxiii ainsi qu’un centre de collecte de produits agrochimiquesxxiv.
De nombreuses ONG écologistes – comme World Wildlife Fundxxv et Parks Watchxxvi – se sont implantées au Chiapas dans les dernières années. Sur place, DESMI critique l’arrivée de ces nouveaux organismes : « Le gouvernement mexicain reçoit beaucoup d’argent de l’international pour implanter des mesures de protection de l’environnement. Cet argent ne se rend pas jusqu’aux peuples autochtones et sert essentiellement à mettre en place des programmes de contrôle coercitifs », estime le représentant de DESMI. Un autre exemple permet de comprendre l’intérêt du Mexique à s’associer à des organismes écologistes internationaux. Le 8 juin 2017, Leonardo DiCaprio est au Mexique pour annoncer que sa fondation s’associe à la fondation Carlos Slim – l’homme le plus riche du Mexique – et au président mexicain Enrique Peña Nieto pour protéger l’écosystème marin du Golfe de la Californie. L’acteur vante le président mexicain en disant qu’il est un « chef de file dans la conservation des écosystèmesxxvii ». Ce positionnement sur la scène internationale n’est pas anodin : pour assurer l’afflux de touristes, le Mexique doit garder une image acceptable aux yeux du monde. L’importance du tourisme dans le discours officiel est sans équivoque : le 7 juin 2017, le ministre du tourisme, Enrique de la Madrid Cordero, martèle que le tourisme est la voie de la « transformation sociale » pour le Mexiquexxviii. Les pressions économiques et politiques pour le développement de projets écotouristiques sont donc énormes. À ce titre, une étude réalisée récemment à l’Université autonome de Guadalajara démontre qu’au Mexique, 60 % des zones où pourraient être réalisés des projets écotouristiques demeurent inutiliséesxxix. Aux yeux des autorités, les projets écotouristiques sont une priorité pour le développement du pays.
La protection de l’environnement et les peuples autochtones
Sur papier, ces projets de protection de l’environnement semblent positifs pour le Mexique. Le fait est que la majorité des zones visées par ces projets ne sont pas inhabitées : de nombreuses communautés autochtones peuplent des territoires où l’environnement est protégé. Aux yeux du gouvernement mexicain, cette occupation du territoire est nuisible : les autorités dénoncent toujours les établissements irréguliers dans les parcs nationauxxxx. Par contre, ce ne sont pas tous les peuples autochtones qui s’opposent aux mesures de protection de l’environnement. En effet, le gouvernement joue sur des divisions préexistantes au mouvement zapatista et s’associe aux factions autochtones pro-gouvernementales pour légitimer ses projets de protection de l’environnement. Pour le représentant de DESMI, « les peuples autochtones qui luttent n’acceptent pas les mesures de protection du gouvernement. Ces programmes visent à contrôler la population. Ce sont essentiellement des programmes de dépossession ». En effet, pour prendre un exemple, le programme ProArbo offre 1000 pesos (70 dollars canadiens) par hectare protégé par les paysan·e·s autochtones. Cela implique que ces paysan·e·s cessent de pratiquer l’agriculture sur les terres visées. L’effet insidieux du programme vient du fait que la loi agraire mexicaine est faite de façon à ce que les paysan·e·s qui cessent de cultiver finissent par perdre le droit sur leur terre. Selon la représentante de l’organisme Otros Mundos (Autre monde), « les autochtones qui vivent des subventions vertes finissent par perdre leur droit sur la terre étant donné qu’ils [et elles] ne la cultivent plus. Ces autochtones font partie des autochtones pro-gouvernementaux qui vivent depuis longtemps du paternalisme gouvernemental ».
Elle poursuit en avançant que la plupart des programmes environnementaux au Mexique sont essentiellement du maquillage vert :
« Dans les discours officiels, le Chiapas fait figure d’exemple pour les politiques vertes au Mexique. Pourtant, d’un côté, le gouvernement considère que les autochtones qui cultivent la terre détruisent la Selva avec leur petite agriculture et instaure des politiques de criminalisation et, de l’autre, le gouvernement subventionne des projets de monoculture industrielle sur le même territoire. Les programmes environnementaux n’incluent pas les gens qui habitent le territoire. Ces programmes criminalisent les autochtones et valorisent les monocultures aux dépens de l’agriculture de subsistance. »
Les projets de protection de l’environnement cherchent aussi à accroître le contrôle de l’État sur des territoires difficilement accessibles comme les montagnes et les jungles du Chiapas. Pour le représentant de DESMI, le lien entre contrôle social et protection de l’environnement est clair :
« Les projets écotouristiques du gouvernement ont un impact négatif pour les communautés autochtones. Les disputes sur le contrôle du territoire – comme dans la réserve de Agua Azules – entraînent une présence militaire et policière qui entrave la liberté de circuler. En construisant davantage d’autoroutes, le gouvernement accroit son pouvoir sur le territoire. Les projets écotouristiques sont avant tout des projets de contrôle de la population autochtone. »
On comprendra que dans un contexte où l’État mexicain cherche à mettre un terme à l’insurrection zapatiste, tous les moyens sont bons pour donner une apparence de légitimité à ses tentatives d’accroître son contrôle sur le territoire et la population du Chiapas.
La gendarmerie environnementale et les Montes Azules
L’aire protégée des Montes Azules, fort populaire auprès des touristes, a été créée dans les années 1970 par le gouvernement mexicain et couvre un territoire de 3000 km2. Cette aire protégée se trouve en plein cœur du territoire d’expansion des communautés paysannes qui deviennent plus tard le foyer de l’insurrection zapatista en 1994. De 1997 à 2008, la situation est déjà tendue en raison de la lutte de ces communautés pour la réappropriation de ces terres. Or, en 2008, le gouvernement du Chiapas adopte un « Protocole d’expulsion » pour forcer 13 communautés autochtones à quitter les Montes Azules. Les agent·e·s de conservation peuvent alors compter sur l’aide de la police et de l’armée mexicaine pour forcer l’évacuation des communautés ciblées. Pour citer un exemple, en janvier 2010, dans la communauté de Rancho Corozal, quatre hélicoptères militaires se posent, causant la fuite des villageois·es. Quelques jours plus tard, le gouvernement annonce « le développement d’une station écotouritstique qui exiger[a] le déplacement de sept autres communautésxxxi ». En guise de réponse, la société civile chiapanèque organise en mars 2010 un forum social en plein cœur des Montes Azules afin de parler de la « tension entre l’occupation autochtone du territoire et la création d’aires protégéesxxxii ». La déclaration finale de l’événement souligne que le territoire doit être défendu dans toutes ses dimensions : son environnement mais aussi les droits, les cultures, les langues et les formes d’organisation des peuples qui l’habitent.
La répression n’a jamais pris fin dans les Montes Azules. Récemment, le gouvernement mexicain y a instauré une nouvelle force répressive : la gendarmerie environnementale. « Ce sont des soldats qui peuvent parcourir tous les Montes Azules. Elle a été créée par des environnementalistes. En réalité, ce sont davantage des « soldats environnementaux ». Avec ce programme, l’État cherche à accroitre sa force répressive », explique le représentant de DESMI. Du côté de Otros Mundos, on abonde dans le même sens : « Le mandat de la gendarmerie environnementale relève davantage de la stratégie contre-insurrectionnelle contre les zapatistas que de la protection de l’environnement », avance la représentante. Un communiqué daté du 8 décembre 2016xxxiii signé par des communautés autochtones de la Selva Lacandona et des Montes Azules dénonce la création de cette gendarmerie environnementale. Pour les communautés signataires, la gendarmerie est une stratégie pour favoriser l’implantation des multinationales dans les forêts du Chiapas. De plus, avec l’arrivée d’ONG étrangères et l’implication de l’Unesco dans les projets de protection, les peuples autochtones chiapanèques ont l’impression de perdre encore plus de pouvoir sur leur territoire : « La responsabilité de la réserve de Montes Azules n’est même plus fédérale ou provinciale : avec sa reconnaissance par l’Unesco, elle devient une responsabilité mondiale. Pour nous, cela représente encore une perte de contrôle des peuples autochtones sur leur territoire », ajoute le représentant de DESMI.
Conclusion
Les projets écotouristiques et les mesures de protection de l’environnement au Chiapas sont une menace pour l’autonomie des communautés autochtones. « Les peuples autochtones souhaitent avant tout [détenir] le contrôle sur leur terre et sur les richesses de la terre-mère. Lorsqu’on a le contrôle de son territoire, on y fait attention et on le protège. Les peuples autochtones ne peuvent pas aspirer à l’autonomie s’ils n’ont pas le contrôle de leur territoire », souligne le représentant de DESMI. Mais pour atteindre l’autonomie et implémenter eux-mêmes leurs propres mesures de protection de l’environnement, les peuples du Chiapas ont de nombreux obstacles structurels devant eux : « Les autochtones sont conscient[·e·]s qu'[elles et] ils doivent faire attention à la terre. Par contre, leur conception de la protection entre en conflit avec le modèle de développement capitaliste », fait remarquer à son tour la représentante de Otros Mundos.
Si avec le postmodernisme le champ de bataille des luttes sociales est passé de l’économie à la culturexxxiv– on pourrait aussi dire du marxisme aux politiques d’identité (identity politics) –, est-ce qu’on en est rendu aujourd’hui au champ de bataille environnemental? L’exemple du Chiapas nous montre que les grands pouvoirs de ce monde tentent de s’approprier la lutte environnementale afin de garder leur position hégémonique. Leur credo : protéger le territoire pour mieux contrôler et déposséder celles et ceux qui l’habitent. En mobilisant des universitaires est des ONG écologistes occidentales, l’État mexicain se dote d’un outil supplémentaire dans sa lutte contre l’insurrection zapatista : la vérité technocratique de la science occidentale. On comprend peut-être mieux pourquoi les zapatistas ont lancé l’initiative ConCiencias et sont ainsi passé·e·s de la lutte armée à la question de la nature du savoir.
i Les représentant·e·s de ces organismes ont souhaité rester anonymes pour des raisons de sécurité. Les militant·e·s du Chiapas sont souvent la cible de représailles et même d’assassinat.
iiHébert, Martin. 1997. Discours, conflits et mobilisation socio-politique : trois communautés zapatistas de la Selva Lacandona (Mexique). Montréal : Université de Montréal, 119. ; Sapinski, Jean-Michel. 2002. Le discours zapatiste : analyse structurale d’un mythe politique. Montréal : Université de Montréal, 124.
xviiiLes représentants de DESMI et de Otros Mundos ont tous les deux souhaité rester anonymes pour des raisons de sécurité. En effet, les assassinats de militant·e·s sont très fréquents au Mexique et particulièrement au Chiapas.
xixDiario de Chiapas. 2017. « Recursos a Chiapas ». Diario de Chiapas, 7 juin.
xxMdeR. 2017. « Manuel Velasco y titular de Semarnat benefician a guardianes de la Selva con apoyos economicos ». Diario de Chiapas, 7 juin 2017.
xxxivBeaucage, Pierre. 2009. Corps, cosmos et environnement chez les Nahuas de la Sierra Norte de Puebla ; une aventure en anthropologie. Montréal : Lux, 414.
« Yémen, la guerre oubliée » (1). « Yémen, la guerre occultée » (2). Voilà deux titres comme l’on en rencontre souvent aujourd’hui dans la presse, sans s’interroger pour autant sur le pourquoi de cette invisibilité médiatique. Plusieurs concepts permettent pourtant d’expliquer les disparités de la couverture de l’actualité internationale par les médias occidentaux.
La mort kilométrique en est un (3). Ce concept provenant de la loi de proximité, entré à l’école de journalisme il y a une quinzaine d’années, stipule que plus une actualité meurtrière se déroule près du public, plus son intérêt pour cette nouvelle augmente. Mais ce concept à lui seul ne suffit pas à expliquer pourquoi la couverture d’une seule région, le Moyen-Orient, est déséquilibrée. Pourquoi, par exemple, le Yémen reçoit moins que la Syrie? Pourquoi, à l’intérieur même de ces pays, certains enjeux sont mis en avant ou délaissés par nos médias? À force d’être une « guerre oubliée » à la une de nos journaux, la guerre au Yémen n’en est plus une. Néanmoins, que dire de la Libye, retombée dans l’anonymat après un pic d’attention de la communauté internationale début 2011? Pour expliquer ces disparités, nous nous intéresserons aux conditions de travail des journalistes dans ces territoires en guerre ou instables.
L’intérêt que le public québécois porte à la Syrie, au Yémen et à la Libye a grandement évolué ces six dernières années, comme l’illustre le nombre de recherches effectuées sur Google au sujet de ces trois États.
En Syrie, depuis l’ouverture du conflit courant datant de 2011, on dénombre 207 000 morts civiles (4), plus de six millions de déplacé·e·s internes (5), cinq millions de réfugié·e·s (6), et une fluctuation de l’attention publique. Aujourd’hui, la Syrie est le théâtre d’un conflit larvé, auquel prennent part des forces kurdes, des rebelles, des milices irakiennes, une armée syrienne, le Hezbollah, l’État islamique, le Hetech (ex-Front al-Nosra), et ce, sous les bombes françaises, américaines et russes. Au Québec, Google nous informe que c’est en août et septembre 2013, octobre et novembre 2015, et en avril 2017, que le public s’est le plus intéressé à la Syrie (7).
En Libye, les émeutes débutent en février 2011 et se propagent très rapidement à travers le pays. Benghazi, deuxième ville en importance au pays, tombe aux mains des insurgé·e·s le 21 février et devient le siège du Conseil national de transition (CNT), qui a pour rôle d’« exercer le pouvoir lâché par Kadhafi pour mettre en place la démocratie (8) ». Le 10 mars de la même année, la France reconnaît le CNT comme gouvernement officiel de la Libye et enclenche une intervention militaire aéronavale de l’ONU le 19 mars. Mouammar Kadhafi est capturé et tué par des rebelles à la fin octobre, et quelques jours après, le 23 octobre 2011, Moustapha Abdel Jalil, président du CNT, proclame la libération de la Libye et la fin de la guerre civile. Moustapha Abdel Jalil passe le relais après 10 mois, et succèdent au CNT un Congrès national général, une Chambre des représentants, et un parlement libyen. La Libye est un État failli, coupé en deux entre le gouvernement national de Fayez el-Sarraj basé à Tripoli et reconnu par l’ONU et le gouvernement de Tobrouk, soutenu par le général Haftar, contrôlant le sud et l’est du pays. Les tribus touaregs contrôlent une partie de l’ouest libyen, alors que des milices locales restent à la tête de poches de territoires. Une situation confuse et qui indiffère l’opinion publique. Après un premier pic d’attention en mars 2011, et un regain d’intérêt entre août et octobre de la même année, la Libye est oubliée des internautes québécois·es depuis maintenant 6 ans (9).
Au Yémen, l’actualité qui nous intéresse est plus récente. Le printemps arabe s’y manifeste début 2011 : une révolution déloge Ali Abdallah Saleh, alors président depuis 22 ans. Abd Rabbo Mansour Hadi est élu et lui succède ainsi, mais démissionne deux ans plus tard, alors que le mouvement chiite houthiste envahit le palais présidentiel. En mars 2015, l’Arabie saoudite constitue une coalition sunnite et entame le bombardement de positions tenues par les rebelles houthis et leurs allié·e·s pro-Saleh. Le Yémen est aujourd’hui divisé en trois, l’ouest étant aux mains des Houthis et des pro-Saleh, le reste sous contrôle des forces loyales pro-Hadi, mis à part un large corridor sous la mainmise d’Al-Qaïda dans le Centre-Est, allant de la frontière saoudienne au Golfe d’Aden (10). État failli, le Yémen? Il en prendrait le chemin (11). Google, toujours, nous fait savoir que les Québécois·es ont connu deux pics d’intérêt pour le Yémen : en février 2011, et entre janvier et mars 2015 (12).
Pour ce qui est de l’attention publique, nous nous exprimons en termes relatifs, car la Syrie monopolise l’attention depuis novembre 2011, faisant de manière continue l’objet de plus de recherches Google que la Libye ou le Yémen (13).
Un coup d’œil au nombre d’articles publiés au Québec sur ces sujets laisse paraître que les médias écrits semblent suivre ces tendances (14). Notre base de données (Factiva) n’incluant pas tous les titres québécois, les chiffres à suivre ne servent qu’à donner un ordre de grandeur. Entre le 1er janvier 2011 et le 1er septembre dernier, 1800 articles mentionnant la Syrie sont dénombrés, avec deux légers pics pour les périodes 2012-2013 et 2015-2016; 697 pour la Libye avec 356 articles en 2011 et moins de 100 par année depuis; 231 pour le Yémen avec deux pics, en 2011 et 2017. À attention publique inégale donc, couverture médiatique inégale. Et l’on pourrait toujours descendre d’échelle, à l’intérieur de chacun de ces pays, et trouver des situations faisant l’objet de traitements médiatiques inéquitables.
Avant de s’attaquer aux questions qui nous intéressent, évacuons celles que nous ne pourrons pas traiter ici. Quels facteurs amènent l’opinion publique ou la presse à s’intéresser à un sujet? Qui de l’opinion publique ou de la presse influence l’autre?
Une explication que nous ne pourrons pas développer est celle des intérêts étatiques, par exemple. Le Yémen recevrait ainsi moins d’attention médiatique car ce ne serait pas dans l’intérêt de la Grande-Bretagne, de la France ou de l’Allemagne. Ces États vendent à l’Arabie saoudite des armes pour mener son effort de guerre au Yémen. Ils préfèrent donc voir dans les journaux les défaites de l’État islamique en Irak plutôt que le désastre humanitaire yéménite (15).
Cette thèse géopolitique est intéressante, mais reste trop distante de la réalité du terrain, soit la réalité économique du journalisme. C’est sur cet aspect que nous allons nous focaliser. Observer les coulisses du métier de reporter et des pratiques des médias occidentaux dans ces zones instables du Moyen-Orient nous permet de mieux comprendre quel accès, direct ou indirect, ont nos médias à ces territoires. Ainsi, nous pouvons mettre en contexte l’état de la couverture internationale de la région dans nos médias, et nous interroger sur ses évolutions à venir.
Réalité du terrain, risques et dangers
La mort de deux reporters français et de leur « fixeur » (16) syrien en juillet dernier, à la suite d’un reportage en Irak, à Mossoul, rappelle à la profession journalistique les dangers de s’aventurer en zone de conflit. Le statut de journaliste ne protège pas. On y exerce son métier dans un état de vigilance constante, puisqu’on peut être pris·e pour cible comme le serait un·e combattant·e (17). Reporters sans frontières rappelle que 26 journalistes ont été tué·e·s en Irak depuis 2014, que « 80 journalistes sont tué[·e·]s chaque année dans l’exercice de leur fonction », que « certain[·e·]s sont sciemment visé[·e·]s (18) ». Agnès Gruda, dans une chronique pour La Presse, rappelle qu’avec les réseaux sociaux, les États et groupes non étatiques ont les moyens de passer outre les médias traditionnels pour se faire entendre, mais « peuvent utiliser les journalistes capturé[·e·]s sur le terrain pour semer la terreur » ou peuvent simplement « les faire taire » (19).
La ou le journaliste, journaliste étranger ou étrangère, correspondant·e ou envoyé·e spécial·e, a ici valeur en tant qu’otage. La journaliste étrangère ou le journaliste étranger, car un·e journaliste local·e n’aura peut-être pas un État susceptible de payer sa rançon et d’entreprendre de la ou le libérer. Cela peut dissuader des rédactions étrangères d’engager des journalistes locales ou locaux.
Finis les jours où « un signe « presse » blasonné sur un gilet pare-balles dissuadait les balles ciblées », quand « Talibans et Hezbollah n’aimaient peut-être pas les journalistes [occidentales et] occidentaux, mais leur donnaient tout de même des entrevues et organisaient des conférences de presse », écrit Alexis Sobel Fitts dans le Columbia Journalism Review (20). Pour ces groupes, « garder les journalistes en sécurité était crucial pour s’assurer qu’[elles et] ils continuent à venir ». Aujourd’hui, ils ne dépendent plus des médias pour leurs communications.
L’équation a donc changé, comme le confirme le Comité pour la protection des journalistes (CPJ), qui a, en avril passé, publié un texte de Rukmini Callimachi au titre explicite : « Être une cible (21) ». ll y raconte son quotidien de journaliste en Afrique de l’Ouest et au Moyen-Orient, lequel est devenu de plus en plus difficile et dangereux, année après année.
Voilà une première barrière à l’information : la mort, le risque, la peur qui sauvera la vie des journalistes mais les dissuadera d’aller plus loin.
Contexte économique et précarité
La parution d’un texte écrit en juillet 2013 par Francesca Borri, une pigiste italienne travaillant en Syrie, provoque un tollé international. Elle y décrit un quotidien à tenter le sort pour des articles rémunérés 70 $ la pièce, dans un contexte de compétition entre journalistes indépendant·e·s, pour être la première ou le premier sur place, pour être la ou le plus proche du danger et des combats.
La mort du journaliste américain James Foley, en août 2014, relance les débats et résulte en un changement d’attitudes et de pratiques. Comme en fait état Marc Laurendeau dans son essai Le journalisme international en bouleversement (22), « quelques semaines avant son enlèvement en Syrie, James Foley expliquait en entrevue au magazine Newsweek les règles du journalisme très compétitif qu’il pratiquait : « Vas-y plus tôt, reste plus longtemps, va plus proche »(Go in sooner, stay longer, go closer) », qui aurait remplacé le « Sois rapide, sois le premier, fais le bien » (Get it fast, get it first, get it right) de Walter Cronkite, célèbre journaliste qui s’est fait connaître, notamment, en dévoilant les réalités de la guerre du Vietnam.
Lois du marché et précarité économique poussent le ou la pigiste à prendre des risques, à ne pas s’acheter d’assurance ou à emprunter les transports en commun. Ainsi, explique Marc Laurendeau, James Foley, « pour des raisons financières[,] en était venu à tourner les coins ronds (23) ». Enlevé en Syrie en novembre 2012, sa mort est confirmée le 19 août 2014 lorsque l’État islamique publie une vidéo montrant son corps décapité. GlobalPost, le site d’information internationale pour lequel travaillait James Foley, a depuis remplacé en partie ses pigistes par 13 postes de correspondant·e·s. D’autres journaux n’achètent que des articles écrits par des pigistes doté·e·s d’une assurance, ou n’achètent tout simplement plus d’articles provenant de Syrie.
Sans moyen d’avoir un·e correspondant·e sur place, ou d’assurer la sécurité d’un·e envoyé·e spécial·e ou journaliste indépendant·e, de grands journaux d’informations, comme La Presse, s’en remettent à la couverture du Moyen-Orient et de la Libye que font les agences de presse. Ainsi, la quasi-totalité des articles de la rubrique Moyen-Orient du quotidien sont rédigés par Agence France-Presse ou Associated Press (24).
Possible imbroglio moral
Quand il est difficile pour des médias occidentaux d’accéder à ces zones de conflits, il leur devient encore plus difficile de réaliser une couverture équitable de la situation. Entre zone gouvernementale ou d’opposition, l’équilibre est dur à maintenir, et pose de complexes problèmes moraux. La zone d’opposition syrienne, très dangereuse, on l’a vu, est notamment délaissée par les médias télévisuels français depuis 2013. Un média dépend alors du régime, celui de Bachar el-Assad ici, pour lui ouvrir ses portes. Des portes qui ne s’ouvrent qu’à certains, de manière apparemment aléatoire, mais dépendant souvent des positions du ou de la journaliste vis-à-vis du conflit syrien, et d’une actualité que le régime voudrait taire ou rendre publique. Comment alors ne pas servir d’outil de communication au régime? Comment faire lorsqu’on couvre un conflit sous la protection de forces armées prenant part au combat, qu’elles soient kurdes, russes ou syriennes?
Il faut toujours remettre l’image, l’information, dans son contexte. Pour que le public comprenne que la ou le journaliste évolue parfois dans un environnement contrôlé par une entité politique, sous la contrainte. Ainsi, chaque article, chaque reportage, doit être accompagné d’un contour, un paratexte, qui le contextualise et permet au public d’en faire un jugement indépendant. Ici, la transparence est de mise.
Un·e journaliste, de plus, ne pourra peut-être pas couvrir les différents partis engagés. À Damas, tout·e journaliste s’étant rendu·e en « territoire terroriste », tel que sont dénommés par le régime les territoires rebelles, est persona non grata en zone gouvernementale, explique Omar Ouahmane, correspondant de Radio France à Beyrouth (25). La ou le journaliste risque alors de se retrouver coincé·e entre deux camps menant une « guerre de propagande », comme l’affirme Georges Malbrunot, grand reporter au Figaro. Une affirmation qu’appuie Benoît Huet, dans sa tribune « Syrie, un nouveau journalisme de guerre », parue en septembre 2015 dans Libération : « Cette guerre est aussi une guerre de l’information et son issue dépend de la lecture qu’en font les puissances régionales et les démocraties d’opinions occidentales (26). »
Une guerre à laquelle un média indépendant peut être accusé de prendre part. Georges Malbrunot a, en septembre 2013, pu s’entretenir avec Bachar el-Assad à Damas, pour une entrevue retranscrite dans les pages du Figaro (27). El-Assad y mettait en garde la France, évoquant des « répercussions, négatives bien entendu, sur les intérêts de la France » tant que celle-ci restera « hostile » au régime. François Hollande, président de la République, avait répondu en critiquant le Figaro pour avoir donné la parole à un autocrate (28).
Jean-Pierre Perrin, grand reporter à Libération, sur la liste noire à Damas, rappelle que la couverture d’une actualité, d’un groupe ou d’une cause, n’est pas égale à un soutien. Omar Ouahmane, lui, remarque que si l’on ne parlait qu’à des gens « fréquentables », il ne resterait plus grand monde. « Il faut aller voir et aller voir en face », affirme Claude Guibale, grande reporter à France Inter et auteure d’Islamistan, ouvrage-enquête sur les multiples « visages du radicalisme ». Il faut chercher à comprendre l’« incompréhensible », aller partout, interroger tous et toutes (29).
Des nouvelles formes de journalisme international
Marc Laurendeau nous explique que le New York Times et le Washington Post ont contourné les problématiques que sont les difficultés d’accéder au terrain et les risques de récupération politique. Ces journaux ont recours à un nouveau type de journalisme international : Un journalisme à distance, effectué depuis les États-Unis, et qui se nourrit de YouTube, des réseaux sociaux, d’Internet, pour rendre compte d’une actualité à l’autre bout du monde. C’était le cas du blogue Open Source hébergé par le New York Times et animé par le journaliste Robert Mackey. Aujourd’hui, France 24 s’essaye avec Les Observateurs à ce type de journalisme participatif, en couvrant « l’actualité internationale au travers des témoignages directs d’ »Observateurs » [et d’observatrices], c’est-à-dire de [celles et] ceux qui sont au cœur des événements ». Quatre versions des Observateurs existent par ailleurs en ligne, en français, anglais, persan, et arabe (30).
Ce sont ainsi de nouvelles méthodes qui voient le jour, le ou la journaliste occidental·e s’appuyant sur des sources primaires qu’il ou elle collecte par le biais d’internet.
Pour se défaire du dilemme d’un reportage accompagné par les forces armées, s’accommoder de la réalité de zones dangereuses et difficilement accessibles, et réaliser une couverture du Moyen-Orient plus équilibrée, la solution reste encore de se déposséder de l’actualité internationale. Il s’agit, pour les journalistes occidentaux et occidentales, d’entrer dans une vraie relation de collaboration avec des journalistes et des sources locales. Non pas une relation de dépendance, comme peut en être accusé l’AFP vis-à-vis de l’Observatoire syrien des droits de l’homme, basé à Londres, mais une relation constructive, qui va au-delà de la collecte d’information en ligne.
De larges réseaux Skype se sont par exemple développés, mettant en contact des personnes de la région avec des journalistes à l’étranger. En Syrie, Hwaida Saad, journaliste libanaise travaillant au bureau de Beyrouth du New York Times, est en contact quotidien avec des centaines de combattant·e·s, rebelles, activistes, fonctionnaires, et soldat·e·s syrien·ne·s (31). De son côté, Marine Pradel, journaliste indépendante basée à Beyrouth, explique que la BBC, elle, a recours à un « réseau de stringers (des caméramans [pigistes] syrien[·ne·]s) à qui elle achète de la vidéo (32) ». Ceci avec précaution néanmoins, car ces pigistes sont autant des « médias activistes », souvent engagé·e·s dans l’opposition, que des journalistes indépendant·e·s. C’est pourquoi l’Agence France-Presse « forme depuis début 2013 des journalistes syrien[·ne·]s aux standards d’objectivité et de déontologie », continue Marine Pradel. « Ces journalistes sont aujourd’hui pigistes de l’AFP et font remonter l’information depuis toutes les provinces syriennes, qu’elles soient contrôlées par le régime ou par l’opposition. »
Il faut rester sur ses gardes face à une vision des choses selon laquelle la ou le journaliste étranger·ère inculque aux journalistes locaux·ales les pratiques du journalisme professionnel. C’est vrai, comme l’écrit Benoît Huet, que « le défi est immense, car le journalisme est un métier, et il est essentiel que [celles et] ceux qui rapportent l’information depuis le terrain soient sensibilisé[·e·]s aux enjeux de la déontologie journalistique, à la protection des sources, et à la nécessité de présenter ce qui relève de l’opinion et du fait (33) ». Dans un pays sous dictature comme la Syrie, après des décennies de répression des libertés individuelles, il y a une nouvelle culture journalistique à bâtir. En 2010, la Syrie était classée 173e sur 178 pays au classement mondial de la liberté de la presse de Reporters sans frontières (34).
Nouveaux journalismes citoyens
Toutefois, ces journalistes citoyen·ne·s rapportent autant, si ce n’est avant tout, l’information pour un public syrien qu’international. Personne ne peut leur imposer une vision du journalisme. Ni poser sur ces efforts de renouveau médiatique un regard trop occidentaliste. La relation entre média occidental et journalisme citoyen syrien doit être horizontale, non verticale. Une collaboration équitable peut rééquilibrer la couverture de la région par la presse internationale. En Syrie, par exemple, une bien trop grande importance est accordée à l’État islamique par rapport au Hetech (ex-Front al-Nostra). Par contre, elle n’évacue en rien le danger pour le ou la journaliste local·e, qu’elle ou qu’il soit professionnel·le ou citoyen·ne. Si la ou le journaliste local·e peut se passer de fixeur ou de fixeuse et passer plus inaperçu·e, être plus difficile à identifier que la ou le journaliste étranger·ère, elle ou il encourt sûrement encore plus de risques. Elle ou il est déjà chez soi et n’a nulle part où fuir, et son gouvernement ne l’aidera d’aucune manière.
L’État islamique, rapporte Marine Pradel, mettait en scène, en juin 2016, l’exécution de « cinq journalistes citoyen[·ne·]s basé[·e·]s à Deir ez-Zor (35) » dans l’est de la Syrie. Une vidéo, intitulée « Inspirations de Satan », montre deux de ces journalistes, Sami Joudat Rabah et Mustafa Hassa, se faire tuer par leurs instruments de travail, un ordinateur et une caméra, sur lesquels sont fixés deux bombes, qui explosent et les tuent. « Faire mourir les journalistes par et pour leur activité journalistique : le message est clair », écrit Marine Pradel.
Ces journalistes travaillent comme sources tant pour des médias syriens en exil, à la frontière turque, que pour des associations et des médias internationaux. Elles et ils, explique Benoît Huet, « font vivre le conflit de l’intérieur avec des textes mais aussi des photographies, des enregistrements sonores, et des vidéos, présentant une palette diversifiée de points de vue (36) ».
Toutefois, alors que le journalisme citoyen fait aujourd’hui parler, la remise en question du cybermilitantisme, une pratique très médiatisée durant le printemps arabe, nous appelle à la précaution. La « révolution 2.0 », ou l’important rôle attribué aux réseaux sociaux dans l’effort révolutionnaire, ne convainc pas tout le monde. Mathilde Rouxel, dans un article sur le site Les clés du Moyen-Orient, l’apparente « à un recodage de la mémoire, à une réécriture de l’histoire qui correspond à une vision et une perception très occidentale du monde arabe (38) ». L’idée qu’on se fait du rôle de la presse dans une démocratie occidentale n’est probablement pas la même au Moyen-Orient. Il est ainsi délicat de qualifier ces nouvelles formes de journalisme citoyen, précaire et en évolution.
Dans ce contexte instable, les nombreuses webradios citoyennes qui apparaissent en Syrie font couler beaucoup d’encre dans les cercles universitaires européens. Enrico De Angelis, chercheur au Centre d’études et de documentation économiques, juridiques et sociales du Caire, étudie les médias et leur évolution dans le monde arabe. Il explique que ces webradios résultent de la professionnalisation d’un journalisme citoyen qui a brusquement vu le jour en 2011. À leur propos, il écrit : « Presque tous ces projets se positionnent dans le cadre d’une réflexion critique vis-à-vis de la révolution dans son ensemble et du rôle qu’y ont joué les médias (39). » Ils naissent d’une volonté de se réapproprier l’information, sans le biais que lui impriment les médias du régime et de l’opposition.
En adoptant une approche professionnelle, ces webradios refusent de prendre part à la « guerre de l’information et de la désinformation » que se livrent les médias officiels et d’opposition, selon Soazig Dollet, responsable du bureau Maghreb et Moyen-Orient de Reporters sans frontières (40). Ces initiatives tentent de fournir une source d’information neutre et crédible, pour un public local comme international, car on l’a vu, les médias occidentaux reposent de plus en plus souvent sur des sources locales et indépendantes.
Ainsi, De Angelis trouve à ces webradios « les mêmes convictions quant à la nécessité de réformer de façon radicale les méthodes et le travail du journalisme local (41) ». Ces nouveaux réseaux de journalisme citoyen diffèrent de ceux ayant vu le jour au début du printemps arabe. Ces derniers cherchaient à mobiliser la population et à alerter la communauté internationale. « La nouvelle génération s’identifie à une mission plus traditionnelle de la presse : fournir un espace de discussion où il est possible de confronter différentes opinions et de raconter les faits en s’efforçant d’être impartial[·e] (42) ». Ce retour à un journalisme de proximité s’explique, selon Enrico De Angelis, par une société désorganisée, sans point de repère, ne pouvant se fier totalement au journalisme citoyen ni aux médias traditionnels. Il s’agit de reconstruire un journalisme sérieux et de confiance, en ne s’autorisant que quelques compromis en fonction de conditions difficiles.
Ces propos font écho à ceux de Benoît Huet, qui affirme que « la naissance de médias syriens non partisans, et attachés à présenter une pluralité de points de vue, pourrait être le socle du débat politique, et de la société qui construira sur les ruines de la guerre (43) ». Une conclusion qui vaut tout autant pour la Libye et le Yémen. Cet article s’est attardé plus longuement sur le cas de la Syrie, dont les nouveaux médias citoyens retiennent aujourd’hui l’attention. Il n’aura donc pas échappé à cette tendance qu’il dénonce, celle qu’ont les journalistes étrangers·ères à se focaliser sur une actualité en particulier, en offrant de la situation une représentation déséquilibrée.
Percer les invisibilités médiatiques revient tant aux médias qu’aux lecteurs·trices. Dans le cas du Moyen-Orient, les médias doivent apprendre à travailler avec des médias locaux en évolution, aux pratiques qui différent des leurs. Les lecteurs·trices doivent s’attacher à se composer une représentation équilibrée de la région, se détachant d’une actualité trop volatile.
Syrian Network for Human Rights (SNHR), « 207,000 Civilians Have Been Killed Including 24,000 Children and 23,000 Females; 94% of the Victims were Killed by the Syrian-Iranian-Russian Alliance », SNHR, 18 mars 2017, http://sn4hr.org/blog/2017/03/18/35726/, consulté le 7 juillet 2017.
Factiva, base de données d’articles de presse, nombre d’articles publiés au Québec dans la catégorie « Informations politiques et générales » contenant les mots-clés « Syrie », « Libye » et « Yémen ». https://global.factiva.com/, consulté le 4 septembre 2017.
Un·e « fixeur·euse », souvent un·e journaliste local·e, sert d’intermédiaire au journaliste étranger ou à la journaliste étrangère sur place. Elle ou il peut faire office d’« interprète, guide, ou aide camp » (Wikipédia) et présente le ou la journaliste à de possibles sources.
Marc Laurendeau, « Le journalisme international en bouleversement », dans Les Journalistes pour la survie du Journalisme, éditions Québec Amérique, 2015, p.27.
Avec une couverture médiatique qui relève davantage de la fascination malavisée que de l’analyse de fond, les quelques 10 000 squatteurs et squatteuses du Manila North Cemetery sont, malgré elles et eux, écarté·e·s du débat sur la gentrification à Métro Manille et aux Philippines.
Comme Le Caire avec sa cité des morts, Métro Manille comporte plusieurs cimetières où l’on retrouve des bidonvilles ou squats. Le plus célèbre est le Manila North Cemetery (MNC) : le plus vieux cimetière national du pays situé en plein cœur de la ville et près des centres d’achats, des stations de trains et des nombreuses routes qui longent la mégapole.
Les reportages au sujet du MNC se multiplient tant la réalité de la vie quotidienne dans un cimetière est frappante. On ne peut que s’étonner en voyant les résident·e·s utiliser les tombes pour y effectuer leurs tâches quotidiennes : une tombe sous le soleil pour y faire cuire des œufs, une autre à l’ombre comme table basse de téléviseur ou une clôture pour y sécher du linge.
Crédit photo: François Robert-Durand
Crédit photo: François Robert-Durand
Cependant, au-delà de la fascination créée par ce contraste, cette réalité est le reflet d’un phénomène de plus grande ampleur aux Philippines : un développement urbain inégal où la logique commerciale a favorisé les classes moyennes et riches, et ce, au détriment des plus pauvres.
Promesse d’une vie meilleure à Manille
Comme plusieurs de ses homologues asiatiques, la capitale des Philippines a vu sa population grimper de façon fulgurante pour des raisons naturelles (typhons, inondations, etc.), mais aussi politiques (insurrection armée). En effet, l’ex-dictateur Ferdinand Marcos, qui a gouverné de 1968 à 1986, a tenté d’étouffer plusieurs rébellions dans les campagnes, mû par son objectif de « civiliser » le pays. Sans oublier les difficultés de nombreuses·eux agriculteurs et agricultrices qui vivent de leurs récoltes, aggravées par la mécanisation de l’agriculture et la mainmise des propriétaires terrien·ne·s sur le territoire.
C’est pourquoi des millions de Philippin·ne·s ont émigré vers l’agglomération de Manille en partageant l’idée que la promesse d’une vie décente ne passe plus par la campagne, mais par la ville[i].
Le résultat : alors qu’elle a été planifiée pour accueillir à peine 800 000 personnes, la mégapole loge aujourd’hui 35 millions d’habitant·e·s, dont le tiers vit dans des bidonvilles[ii] et ce, dans une superficie qui fait à peine le double de l’île de Montréal, ce qui fait aujourd’hui du Métro Manille la ville la plus densément peuplée au monde avec 42 857 personnes au kilomètre carré[iii].
Crédit photo: Alexandre Marcou
Un développement urbain horizontal
C’est une chose que la ville soit densément peuplée, mais ce qui aggrave encore davantage le manque d’espace, c’est que Manille s’est développée de manière horizontale plutôt que verticale. En effet, contrairement à plusieurs de ses homologues du sud-est asiatique, Métro Manille a privilégié l’étalement urbain plutôt que de construire en hauteur. Ainsi, le manque d’espace déjà causé par une forte densité de population a été accentué par cet étalement.
Un héritage colonial?
Les Philippines ont été sous le joug espagnol durant près de 400 ans ainsi que sous le joug américain durant près de 60 ans, et ce, jusqu’à leur indépendance en 1946. Est-ce à dire que ces deux hégémons ont laissé leurs marques jusque dans l’aménagement urbain? C’est le cas, selon Patrick Joson, fondateur et président de l’organisme Fondo Manila, qui œuvre à conscientiser les citadin·e·s à des habitudes de vie moins dommageables pour l’environnement.
« Notre mentalité a été fortement calquée sur celle des Américain·e·s, c’est-à-dire la maison, la voiture, etc. Le problème est que les Philippines sont un archipel, nous sommes constitués d’îles. Nous avons donc un espace limité. Donc, si nous continuons dans cette voie, ce ne sera pas durable ». (notre traduction).
Ce développement à grande échelle de maisons unifamiliales ou, récemment, de tours à condos, s’effectue souvent en rasant les bidonvilles déjà présents sur les terrains pressentis pour la construction. Seulement en 2014, l’ONG Global Initiative rapporte que plus de 73 000 familles ont été évincées pour la construction de condos et de maisons.
Crédit photo: Jeremy Agsawa
Un plan de relocalisation inadéquat
« Il y a une loi qui s’appelle Urban Development and Housing Act. Elle oblige les promoteurs immobiliers à construire 20 % de logements abordables », affirme Karima Palafox, militante pour un aménagement urbain plus inclusif et codirectrice de l’institut Palafox Associates.
« Supposons que vous êtes un promoteur immobilier important et que vous construisez 2000 unités de condos, 20 % devraient être des logements abordables. Le problème est que ce 20 % peut être au milieu de nulle part. (…) Et c’est souvent ce qui se produit. »
June Palafox, président et fondateur de la même organisation, renchérit : « Les plus démuni·e·s ont deux options : [elles et] ils vivent très loin, passent la majorité de leur temps et dépensent une grande part de leur salaire dans le trafic, ou bien [elles et] ils squattent. »
Les squatteurs et squatteuses, ces urbanistes en puissance? Financièrement parlant, squatter semble bien plus logique que d’accepter les relocalisations offertes. À simple titre d’exemple, le salaire minimum était de 512 pesos philippins (PHP) par jour en 2017[iv], soit environ 12 dollars canadiens. Un simple aller-retour du nord au sud de la ville coûte dans les 100 PHP, sans oublier les heures de transport que cela nécessite dans une mégapole où la congestion est telle que les véhicules ont une vitesse de croisière d’à peine 17 km/h[v] (Kawabata, 2008, page 9).
Ainsi, en acceptant de s’installer dans les relocalisations fournies par celles et ceux qui les évincent, c’est au moins 20 % du salaire quotidien d’un ouvrier ou d’une ouvrière qui est amputé… pour aller au travail.
« En fait, les squatteurs [et squatteuses] s’y connaissent davantage en urbanisme, car [elles et] ils veulent vivre près de leur lieu de travail, près des écoles que fréquentent leurs enfants, près de l’église, des hôpitaux et des centres d’achats. Ainsi, peut-être que les urbanistes, nos gouvernements et nos décideurs [et décideuses] peuvent apprendre des squatteurs et squatteuses, pour qui tout devrait se faire à pied, en vélo », ajoute June Palafox.
Et le Manila North Cemetery?
Bien que le décor de cet habitat soit pour le moins surprenant, un bidonville au sein du MNC est le reflet d’une réalité sociale omniprésente, à savoir un développement urbain qui se fait au détriment des populations les plus vulnérables. Ces dernières sont donc contraintes de trouver des solutions de rechange, quitte à vivre dans une grande précarité. Pourtant, ce cimetière semble souvent perçu par les médias et par une nouvelle vague de touristes comme un lieu à part, un lieu unique. Comme si ce bidonville, avec ses tombes, cachait que c’est, en fait, un bidonville comme les autres. Or, à Métro Manille, il existe des millions de squatteurs et squatteuses et autant d’histoires à raconter, à montrer. Et le décor devrait exposer la réalité de ces habitant·e·s plutôt que de l’occulter.
*Métro Manille (ou Metro Manila) désigne la ville de Manille et ses agglomérations. Elle est aussi appelée NCR (National Capital Region).
[i] Juan Antonio Perez. 2014. « Philipinos on the move: Current Patterns and Factors of Internal Migration in the Philippines ». Présentation dans le cadre du Internal Migration Summit du 16 juin 2014.
[ii] Boquet, Yves. 2014. « Les défis de la gouvernance urbaine à Manille ». Bulletin de l’association des géographes français.
[v] Kawabata, Yasuhiro et Yuriko Sakairi. 2008. « Republic of the Philippines, Metro Manila Interchange Connection ». Rapport commandé par le Philippines National Economic and Development Authority.
Bibliographie
1- Boquet, Yves. 2014. « Les défis de la gouvernance urbaine à Manille ». Bulletin de l’association des géographes français.
4- Entrevue réalisée avec June Palafox, de Palafox Associates, ville de Manille, juin 2016.
5- Entrevue réalisée avec Karima Palafox, de Palafox Associates, ville de Manille, juin 2016.
6- Entrevue réalisée avec Patrick Joson, de Fondo Manila, ville de Tagaytay, juillet 2016.
7- Kawabata, Yasuhiro et Yuriko Sakairi. 2008. « Republic of the Philippines, Metro Manila Interchange Connection ». Rapport commandé par le Philippines National Economic and Development Authority.
9- Juan Antonio Perez. 2014. « Philipinos on the move: Current Patterns and Factors of Internal Migration in the Philippines ». Présentation dans le cadre du Internal Migration Summit du 16 juin 2014.