L’élection de Donald Trump comme 45e président des États-Unis d’Amérique est en soi un bouleversement historique. Cela aura nécessairement des répercussions à l’échelle planétaire. Alors que le Canada et presque l’ensemble de l’Europe s’effraient devant cette nouvelle, la Russie s’en réjouit : cela nous donne un bon aperçu des relations internationales que ce nouveau président va privilégier. Jetons un bref regard sur la politique mouvementée des États-Unis en ce début d’année 2017.
Tout d’abord, il faut s’attendre à ce que les relations politiques entre le Canada et les États-Unis soient ébranlées par le résultat de cette nouvelle élection, tout comme leurs relations socio-économiques. Dans la nuit du 8 novembre 2016, les médias ont annoncé que les marchés boursiers étaient en panique. La surprise fut totale, puisque les statistiques prévoyaient l’élection d’Hillary Clinton. Le 9 novembre 2016, à 7h du matin, le site web d’immigration Canada n’était plus accessible. Le nombre de visites avait dépassé les capacités du serveur. Dans les heures qui ont suivi l’élection de Trump, les demandes en provenance des États-Unis ont été douze fois plus élevées qu’en moyenne[i].
Devons-nous nous attendre à un mouvement massif de la population américaine déçue par cette élection, ou apeurée par les décisions futures de leur nouveau président? Denis Coderre, maire de Montréal, se dit justement prêt à accueillir les nouveaux et nouvelles arrivants-es américains-es[ii].
Pouvons-nous envisager une seconde migration comme celle des loyalistes après la guerre d’indépendance? Le passage du XVIIIe au XIXe siècle fut secoué par la Guerre d’Indépendance américaine qui entraîna l’émigration de plusieurs milliers de loyalistes. En sol canadien, cela a en quelque sorte défini les frontières provinciales. En effet, la révolution américaine de 1776 eut plusieurs effets sur l’évolution du paysage québécois et sur la croissance démographique de la province. Entre autres, cette arrivée américaine entre 1791 et 1812 permit un accroissement de « la population de langue anglaise du Bas-Canada […] de 10 000 à 30 000[iii] », ce qui représentait à l’époque près de 10% de la population totale du territoire. Doit-on s’attendre à un mouvement semblable de la part des Américains-es, en ce début de XXIe siècle? Quels en seront les impacts sur le développement économique, politique et social du Canada?
S’il faut s’attendre à de nombreux bouleversements, il ne faut pas trop s’inquiéter. Andréanne Bissonnette, coordonnatrice de l’observatoire sur les États-Unis à l’Université du Québec à Montréal, croit qu’il est possible de s’attendre à une augmentation, mais non pas à un mouvement tel que ce qui a été vu aux XVIIIe et XIXe siècles. « Ce qui est survenu le 9 novembre, soutient-elle, est un contrecoup de la surprise des Américains face à l’élection de Donald Trump. Passé le choc initial, on peut percevoir une volonté de changer les choses au niveau local, par exemple avec un engagement politique qui se développe durant la campagne et après. » Doit-on s’attendre à un mouvement semblable de la part des Américains-es, en ce début de XXIe siècle ? Quels seront les impacts sur le développement économique, politique et social du Canada ? Les questions sont multiples. Il faut s’attendre à de nombreux bouleversements et les prochaines semaines nous apporteront certainement des éclaircissements.
Le cabinet Trump
La formation du cabinet Trump est préoccupante. En effet, nous avons pu voir plusieurs personnages tout aussi intéressants les uns que les autres se joindre au nouveau président.
Lorsque l’équipe transitoire de Trump a demandé à obtenir la liste des employés-es ayant participé aux conférences sur le réchauffement climatique, ainsi que la liste des publications de ces employés-es, certains-es ont craint que Trump dresse ainsi une liste de ses ennemis-es. L’explication probable est que Trump cherche à déterminer l’efficacité du ministère de l’Énergie, mais sa position sur le réchauffement climatique en fait sourciller plus d’un. Il a entre autres affirmé que le réchauffement climatique était un canular. Le choix de Scott Pruitt comme directeur de l’Agence de protection de l’environnement va en ce sens puisque ce dernier « nie l’influence humaine sur le réchauffement climatique[iv] ». Sur la question de l’environnement, la formation du cabinet Trump est donc hautement inquiétante. En plus de Scott Pruitt, le président a choisi Rick Perry comme Secrétaire à l’Énergie. Ce dernier est un magnat des hydrocarbures, climatosceptique de surcroît.
Aussi, Trump a choisi Rex Tillerson comme secrétaire d’État. Tillerson est PDG de la société pétrolière ExxonMobil. Il a développé des liens très serrés avec la Russie, notamment en ce qui concerne leurs sociétés pétrolières. Il serait reconnu comme étant un ami de Vladimir Poutine, relation dénoncée par certains-es politiciens-nes américains-es[v]. Ses prises de positions sur la lutte contre le réchauffement climatique vont à l’encontre du consensus scientifique : en encouragent l’investissement dans l’or noir, il laisse présager le pire concernant cet enjeu environnemental. Tillerson est lui aussi climatosceptique. Même s’il a reconnu l’existence des changements climatiques, ses actions ne correspondent pas à ses paroles, puisqu’il continue de financer des organismes qui en nient les conséquences[vi].
Les nouveaux et nouvelles membres du gouvernement Trump sont donc nombreux-ses à remettre en question le consensus scientifique sur les changements climatiques qui est pourtant soutenu par les rapports du groupe d’export intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), un organisme des Nations Unies[vii].
Les stratégies du président sont également très contestables. Tout en critiquant l’entreprise Goldmans Sachs, que Trump considère comme étant à l’origine de la crise économique de 2008, ce dernier invite à ses côtés plusieurs membres de cette banque d’investissement américaine[viii]. Steven Mnuchin, secrétaire au Trésor, y a travaillé pendant 17 ans; Gary Cohn, directeur du Budget, possède 175 millions en actions chez cette même entreprise; Stephen Bannon, nouveau conseiller accusé d’être un « white supremacist », y était un ancien banquier.
Trump semble privilégier des membres ayant des opinions radicales envers l’Iran et la Syrie. Il a également choisi des individus non-favorables aux ententes de libre-échange avec le Canada. En effet, son nouveau secrétaire au Commerce Wilbur Ross est, selon Radio-Canada, à l’origine de la critique de l’ALENA, tout comme celle contre l’entrée de la Chine au sein de l’Organisation mondiale du Commerce en 2001[ix].
Position controversée du nouveau président
Les médias font grandement ressentir l’inquiétude générale que provoque la politique protectionniste du nouveau président. Le marché américain est le principal marché d’exportation des marchandises canadiennes et bon nombre d’emplois de notre côté de la frontière dépendent des investissements américains. Trump attaque durement les ententes de libre-échange et espère rétablir l’équilibre commercial en faveur des États-Unis[x]. Comme nous venons de le voir, les valeurs promues par Donald Trump en matière d’économie et de politique ne correspondent plus à l’Accord de libre-échange nord-américain. Le président a également menacé et découragé bon nombre d’entreprises qui avaient des visées au Mexique. Après avoir dissuadé Ford d’investir plus d’un milliard et demi de dollars au Mexique et menacé General Motors de taxer l’entrée des véhicules qu’il y assemble, il s’en est pris à Toyota. « Toyota, a-t-il tweeté, annonce la construction d’une usine au Mexique pour assembler des voitures Corolla pour les USA. NON ! Faites votre usine aux USA ou payez une lourde taxe frontalière[xi] ».
Plusieurs autres enjeux étaient également questionnés durant cette élection : la légalisation de la marijuana, la possession d’armes à feu, la peine de mort, l’aide médicale à mourir, le salaire minimum. La position de Trump sur ces enjeux aura nécessairement un impact au Canada, puisque la plupart de ces questionnements y sont aussi d’actualité. Marise Bachand, spécialiste de l’histoire des États-Unis et enseignante à l’Université du Québec à Trois-Rivières, croit qu’il y aura certainement des conséquences : « Les changements ont déjà commencé. Les marchés n’aiment pas l’imprévisibilité et Trump est de loin le plus imprévisible des présidents élus depuis plusieurs décennies. Ceci étant dit, il faut se rappeler que le parti républicain qui contrôle les deux chambres compte une solide et influente aile libre-échangiste. » Elle rappelle que dans le cadre de la Révolution d’indépendance, les États-Unis ont favorisé l’ouverture de marchés. L’attitude du gouvernement américain ne changera pas aussi rapidement que ce que l’on laisse croire.
Andréanne Bissonnette juge en revanche que la gravité de ces conséquences va dépendre de chaque dossier et va s’inscrire dans la durée. Elle soutient que « la bonne relation Trudeau-Obama permettait l’avancement des dossiers de façon rapide, grâce à leur idéologie commune, et les ententes se faisaient donc facilement. La relation Trudeau-Trump pourrait être plus complexe, plus difficile à établir, mais il ne faut donc pas trop s’inquiéter, puisque Trump reconnait la nécessaire relation particulière avec le Canada du côté commercial. » Notons justement que Trump a affirmé qu’il allait annuler tous les décrets signés par Obama durant les huit années de son mandat[xii].
Finalement, il faut observer de près les actions de ce nouveau président, puisque non seulement les mesures protectionnistes font sourciller certains libre-échangistes canadiens, mais son discours radical envers la guerre en Syrie, et son idée d’élever un mur entre les États-Unis et le Mexique sont également inquiétantes pour l’avenir de la paix mondiale. En janvier 2017, Trump a justement réitéré ses propos en soutenant que le Mexique devra payer le mur qu’il souhaite voir ériger, remboursant ainsi les frais avancés par les contribuables américains-es[xiii]. À la fin de l’année 2016, il a également soutenu qu’il n’avait pas peur d’une course aux armements et que les États-Unis devaient « accroître leur capacité nucléaire »[xiv]. Cette réaction survient alors que le président Poutine réclame un renforcement des forces nucléaires russes[xv].
En décembre, l’Agence centrale de renseignement des États-Unis, la CIA, soutenait que le Kremlin aurait joué un rôle dans l’élection présidentielle[xvi]. On apprend également que le Kremlin aurait espionné le nouveau président et détiendrait des informations compromettantes mettant l’avenir de la politique américaine entre les mains de la Russie. Pourtant, Trump continue d’encenser Poutine, ce qui est inhabituel pour un président américain. Bien que de nombreux-ses sénateurs et sénatrices américains-es du Parti républicain dénoncent l’intrusion russe dans la politique américaine et que les accusations contre Vladimir Poutine vont de la corruption à l’assassinat, le nouveau président continue de soutenir une alliance avec ce dernier et le défend contre les allégations de la CIA. « Trump semble aveuglé par Poutine, qui aurait bel et bien réussi le coup fumant de déstabiliser une élection présidentielle dans la plus puissante démocratie du monde[xvii] », notamment en interceptant les courriels du Parti républicain durant la campagne électorale, peut-on lire sur le site de Radio-Canada. Plusieurs mois plus tôt, Trump aurait même invité la Russie à s’introduire dans le système informatique américain, afin de retrouver les courriels du Parti démocrate, soutenant que les médias les remercieraient[xviii]. Le président a ainsi encouragé l’espionnage contre son opposante politique et il a favorisé l’implication russe dans le dénouement électoral de novembre dernier. Dernièrement, le président Trump a finalement admis que la Russie devait être derrière le piratage informatique du Parti démocrate[xix].
Relations frontalières
Dès son élection, Trump a soutenu qu’il souhaitait conserver un lien très fort avec le Canada. Depuis l’annonce du résultat électoral, Justin Trudeau a indiqué que les relations entre le Canada et les États-Unis resteraient positives, puis il a invité le nouveau président à venir au Canada pour qu’ils puissent discuter de l’avenir de leurs relations[xx]. Les rêves et valeurs qu’ils partagent sont à la base de la solidarité politique entre les deux pays. Trudeau veut à cet égard que leur relation soit un modèle pour le reste du monde. Par contre, les gouvernements n’ont pas la même vision de l’avenir commercial mondial : les relations que le Canada souhaite entretenir avec la Chine sont à l’opposé de ce que Trump cherche à mettre de l’avant dans son programme politique[xxi].
Conséquemment, la politique canadienne risque d’être mouvementée durant les prochains mois. Le remaniement ministériel au Parlement canadien le 10 janvier dernier visait justement à répondre à l’arrivée de Trump[xxii]. Trudeau cherche à offrir au gouvernement américain un cabinet plus « adéquat » en matière de commerce et d’économie. C’est pour cette raison qu’il a nommé Chrystia Freeland ministre des Affaires étrangères. Le Parti conservateur espère que le gouvernement libéral conservera des positions solides en matière de libre-échange, positions qui risquent d’être menacées par le nouveau gouvernement américain. Les réactions des autres partis politiques devant l’élection de Donald Trump sont nettement plus radicales que celle du premier ministre. En effet, Thomas Mulcair a été fortement choqué par le résultat de l’élection, comme le démontre son affirmation : « Comment est-ce qu’un personnage raciste, islamophobe, qui avoue avoir posé des gestes qui constituent des agressions sexuelles, peut devenir président des États-Unis? Je vous avoue que je n’ai pas de réponse aujourd’hui[xxiii]. » Le premier ministre québécois semble du même avis : en effet, il soutient un discours par rapport à l’élection de Trump dans lequel les mots « crainte, incertitude et instabilité » se côtoient[xxiv].
***
La cérémonie d’investiture a eu lieu le 20 janvier 2017. Plus de deux mois après le résultat des élections, Trump fait toujours sourciller les Américains-es et le monde entier. La relation entre le nouveau président et le gouvernement russe soulève toujours bien des questions. La formation de son cabinet est inquiétante. Les manifestations anti-Trump se poursuivent au Canada, aux États-Unis, tout comme en Europe où l’insatisfaction s’est fait sentir en France et en Angleterre.
Il y a cent ans, en novembre 1917, les États-Unis réélisaient Woodrow Wilson avec l’espoir de rester hors de la guerre[xxv]. Pourtant, quelques mois plus tard, les Américains-es se voyaient impliqués-es dans le premier grand conflit mondial. Aujourd’hui, les États-Unis élisent Donald Trump, dont le discours radical ne laisse rien sous-entendre concernant son attitude future.
De vieux mots porteurs d’un sens éclairant pour aujourd’hui ressurgissent parfois des dictionnaires poussiéreux. Leur mobilisation est polymorphe et ne se laisse pas fixer par la photographie de l’esprit analytique. Tel est actuellement le cas du terme « totalitarisme » qui ressurgit des cendres dans lesquelles la mort de l’URSS l’avait plongé. Sa résonance est un renouveau; les discussions qui l’invoquent indiquent une époque nouvelle qui demeure inscrite en continuité avec les calamités du XXe siècle.
Dans le premier article de ce dossier sur le totalitarisme, la technique avait été posée comme l’essence du totalitarisme. Il siégeait en elle le désir intrinsèque de s’étendre jusqu’au point de recouvrir le monde de son mode de gestion. Le rêve de toute machine – l’utopie en cours de réalisation au fur à mesure que la technique s’infiltre dans nos vies et que les totalitarismes changent de visage – ce rêve, c’est la méga-machine. Notre époque est celle de la fin de ce parcours ; nous vivons les derniers moments de la finalisation de la méga-machine, autrement dit du totalitarisme au sens fort du terme.
Les premiers exemples de la méga-machine : la ville et l’électricité
La méga-machine. Premier à nommer la bête de la sorte, Lewis Mumford avait vu sa manifestation originelle dans la ville. Les villes incarnaient pour lui les prémices d’un système organisé : une grande organisation interconnectée visant à l’efficacité, le rassemblement de plusieurs systèmes de production en un même lieu et dans la ville moderne l’assurance de leur connexion. Dans ce modèle, l’intégration se faisait surtout auprès des canaux de liaisons : les voies aménagées prenaient avant tout le rôle d’atténuer les frictions entre les systèmes. Toutefois, de notre perspective actuelle, on peut constater que l’intégration impliquée par la ville demeure incomplète. Avec la ville, on demeure dans une situation de relative indépendance des machines où leur connexion passe encore par l’intermédiaire de systèmes externes. La ville n’est que la grande horloge de la voie de passage : elle rassemble dans un même lieu, mais ne crée qu’une esquisse de totalité[i].
Plus tard, c’est dans l’électricité que l’on avait senti les bases d’une éventuelle réalisation de la méga-machine. Dans un texte sur « L’obsolescence des machines », Günther Anders avait eu l’intuition que l’électricité permettait cette réelle interconnexion[ii]. Mais encore, il nous faut critiquer cette vision depuis notre perspective, puisque l’interconnexion électrique se limite à l’énergie, la source d’alimentation. C’est une interdépendance à la même source, et non une organisation globale sous l’égide de la méga-machine. Néanmoins, mettre le doigt sur cette interdépendance désignait une vulnérabilité toujours présente « d’un système bâtit sur un autre système »[iii]. Vulnérabilité dont Hunger Games : Mockingjay avait su exploiter le motif avec justesse par la représentation des rebels-les du district 9 faisant sauter un barrage électrique.
Internet, la toile se referme
Aujourd’hui, Internet porte dans son essence la réalisation de la méga-machine, car par son effet de coordination, il permet aux parcelles divisées du monde de faire système. Non seulement il y a interconnexion aussi bien des machines que des êtres humains, mais cette interconnexion permet la coordination, c’est-à-dire la subsomption de chaque partie divisée sous la méga-machine.
L’informatique apparaît fonctionner d’emblée sur ce mode de la division-réunification ordonnée, c’est-à-dire sur le mode de la totalité. Avec Internet, c’est de façon plus globale que les interactions sociales tombent sous le signe de la totalité. Alors qu’Internet comme les autres médiums de télécommunication semble avant tout relier les gens et transmettre de l’information, il inscrit fondamentalement la structure de la totalité dans son rapport au monde : Wikipédia organise le savoir telle une totalité où chaque élément est séparé du tout et renvoie à un autre article ; Facebook organise les rapports sociaux telle une totalité d’individus mis en réseaux via Internet ; Google dissèque Internet pour en rendre l’analyse totalisante ; Amazon et Netflix dépècent les actes de consommation au gré d’algorithmes. La masse atomisée réunie par l’analyse en tant que totalité : voilà le mouvement totalitaire tel que décrit par Vioulac, de division du tout et de son organisation en totalité.
Ce n’est pas dans ses erreurs ou ses défauts qu’il faut critiquer Internet. Les piratages et autres failles ne sont que des ratés d’un système en train de se mettre en place. Le danger ne se situe pas dans ses échecs potentiels, mais bien dans sa réussite parfaite. De même, alors que les débats autour de Facebook concernent généralement ses impacts personnels ou les modes individuels d’utilisation, il faut déplacer la cible de la critique. C’est toute la société qui agit et ressent différemment : il faut dépasser l’impact individuel de la technologie pour entreprendre de regarder ce dans quoi toute notre société s’engouffre.
En ce qui concerne le web 1.0 et 2.0, ce sont les rapports sociaux qui étaient avant tout affectés. Or, depuis quelques années, le web 3.0 dans son développement pave la voie d’une totalisation beaucoup plus large. En effet, du système des interactions sociales, on passe à un système des objets. À la systématisation des rapports humains s’ajoute la systématisation des sphères du monde intouchées par les premières versions de la main divine virtuelle. La systématisation des choses enserre ce qu’Internet 1.0 ne pouvait pas atteindre dans sa limitation toute virtuelle. Et avec cette dernière étape franchie, c’est vers le monde que tend la connexion, c’est-à-dire la totalisation. La méga-machine s’incarne dans des appendices matériels dépourvus de l’intermédiaire humain, l’interconnexion devient aussi celle des objets.
L’Internet of things – pour reprendre le terme consacré du web 3.0 – recoupe les devices du GPS au drone en passant par la brosse à dents interactive ou la cafetière branchée sur le net pour fin de service et d’entretien en direct[iv]. La connectivité des objets permet réellement la méga-machine, car ce n’est qu’ainsi que les machines les plus éloignées – non plutôt, en dépit de leur position spatiale – pourront se joindre et agir sans hiatus. La distance physique entre les différentes machines était l’un des obstacles les plus concrets opposé à la réalisation de la méga-machine. Cette nouvelle possibilité d’interconnexion presque instantanée, en dépit du positionnement dans l’espace, transforme radicalement le pouvoir de totalisation de la technique[v]. Par exemple, il n’y a alors rien de plus simple que d’avoir un méga-ordinateur chargé de la coordination à distance de plusieurs appareils – que ce soit des appareils de production, de surveillance ou de livraison de livres – tels des appendices d’une seule et même machine. On voit cela dans le cas de l’agriculture, où un ordinateur central cumule une quantité de données prélevées par d’autres machines à son service. De ces informations calculées au mètre près découlent des prévisions qui permettent de répandre semences, engrais, pesticides et autres avec une précision inégalée. Même signe dans l’industrie où le travail de supervision et de coordination des machines ou de leur serviteurs humains peut être effectué par une machine qui l’on pourrait dire englobe toutes les autres. Le Venus Project mis de l’avant dans le deuxième film du mouvement Zeitgeist fait déjà craindre le pire : une coordination mondiale par un méga-ordinateur de la production, distribution et gestion des besoins pour le règne du bonheur et de l’abondance[vi]! Ou alors, à l’ère du totalitarisme 3.0, ne faut-il plus penser en termes d’une seule unité dominant le tout, qui aurait été le mode du premier totalitarisme, mais bien sous la forme d’une méga-machine formée par la somme immatérielle de la totalité connectée et en constante interaction.
Dans tous les cas, il faut se rendre à l’évidence : l’Internet du temps des réseaux sociaux apparaît aujourd’hui comme ridiculement limité. Le potentiel de l’extension d’Internet vers le web 3.0 est bien de recouvrir l’ensemble des objets de notre quotidien. Déjà, la combinaison de cartes virtualisées et de dispositifs de géolocalisation permet de savoir en tout temps la position d’une personne ou d’un transport, notre emplacement en temps réel, les lieux visités, etc. Nous assistons à un nouveau mouvement de cartographie du globe sur le mode de la numérisation. Nous nous dirigeons vers une situation où il ne sera plus virtuellement possible d’être « déconnecté » : nous nous connectons constamment à la toile – celle d’une véritable araignée dont nous sommes les proies – et nos objets nous connectent constamment malgré nous aux autres machines. Bref, la domination de la totalité aura bientôt recouvert le monde, le totalitarisme technique sera alors complet.
Entre temps, il nous reste encore quelques espaces et quelques interstices entre les tenailles de la bête. Le wi-fi se répand de plus en plus et les objets, les transports et les personnes déconnectées sont de plus en plus rares. Néanmoins, nous sommes encore dans un moment de connexion disjointe où plusieurs moments échappent aux technologies connectées. Mais ce « encore » n’existe déjà presque plus. Les zones d’ombre sont de rares oasis dans le monde de la surveillance. Dans Minority Report, alors que la ville est truffée de dispositifs fonctionnant par scans rétiniens automatiques, la seule solution pour se cacher est de perdre ses yeux. L’adage « Au royaume des aveugles, le borgne est roi » devient ironiquement « Au royaume des omni-voyants, l’aveugle est roi »[vii]. Si le futur est nôtre à écrire, les possibilités se restreignent vertigineusement : déjà, un futur non libre commence à poindre.
Le constat s’impose : Internet réalise le rêve que les polices secrètes du XXe siècle n’avaient jamais réalisé. Si on regarde les tâches concrètes que tentaient d’accomplir ces polices – inspection des communications et autres missives, propagande permanente, surveillance et contrôle des parties les plus infimes et personnelles de la vie de ses membres, atteindre les subjectivités jusqu’à elle directement, en elle dans leurs désirs, être la médiation totale qui n’est plus considérée comme une médiation – les technologies actuelles en offrent la capacité à un degré terrifiant. Pire, plus besoin que la police ouvre les lettres ou écoute les téléphones : on envoie nous-mêmes nos messages directement à la police, chaque mot de notre missive traverse le filtre de l’appareil : le device policier est désormais le passage obligé de la communication humaine.
Big Data
Toutefois, le mode d’opération de cette nouvelle police est d’autant modifié que sa puissance d’action est décuplée. L’enregistrement total permis par Internet n’équivaut pas à la filature d’un suspect particulier, ce manque de moyen est démodé, voire complètement obsolète. Du point de vue de la prise d’information, la dissolution de nos liens sociaux et du quotidien au sein d’Internet coïncide avec l’enregistrement généralisé par la machine. Chaque individu, quel qu’il soit est enregistré, non pas selon ses caractéristiques particulières, mais bien en dépit de celles-ci. Le système de contrôle a d’ores et déjà dépassé le stade individuel : l’enjeu est plutôt d’obtenir un portrait total de la société. Il s’agit de capter les schémas normaux et les variations; connaître les positionnements de chaque point en temps réel ; pouvoir s’adapter et repérer les « anomalies ».
Ce qu’on a nommé dernièrement Big Data correspond cruellement à cette logique. Encore une fois, les données individuelles perdent de l’importance, si ce n’est en tant que données dans un amas plus grand. Chaque donnée doit être prise, mais seulement parce qu’elle participe à une quantité de data suffisamment grande pour servir l’analyse disséquant le réel afin d’en faire une totalité.
Cartes de points, cartes de crédit, cartes opus… Chaque achat, chaque visionnement, tout ce qui est connecté sur Internet, tous ces « dispositifs » cumulent des données. Alors que récemment les données étaient encore disjointes et inutilisées, le mouvement actuel tend à leur réunion, à leur mise en enchère et à leur exploitation. À vrai dire, Uber n’est que l’appareil de centralisation et de rentabilisation d’une réalité déjà existante. Les taxis s’étaient dotés de GPS, Uber a couplé le GPS du cellulaire des conducteurs avec celui des clients et a rassemblé le tout sur une plateforme collective : le tour était joué. Or, le combat entre Uber et les villes ne se déroule pas uniquement entre la médiation de la technique versus celle des institutions, il se déroule aussi autour de la détention du portrait Big Data de la circulation automobile urbaine. Si la ville était la première conception de la méga-machine, le péril contemporain porte ce jugement contre la ville intelligente.
L’aboutissement de cette prise totale de données visée par les Big Data est une connaissance totalisante – une cartographie qu’il faudrait nommer numérisation – sans compréhension du réel. Par l’intermédiaire des différents appareils électroniques, la réalité passe d’une nature qualitative à un état quantitatif décodable au lecteur numérique. Or, cette manifestation n’est que la dernière d’un mouvement qui avait commencé bien des années plus tôt avec Google et Facebook. Le web 3.0 ne fait qu’exacerber cette logique déjà bien implantée « où il s’agit, selon Evgeny Morozov, de tout numériser et de tout connecter à Internet (25)».
Cela dit, la numérisation ainsi effectuée n’est pas une unique photo, mais une prise de donnée en continu. Nos activités ne sont plus disjointes, mais enregistrées comme un trait continu inter-relié dans une constante mise en relation. Ce qui a de l’importance n’est plus ce que l’on est, mais ce que l’on fait, avec qui et avec quoi, sur le long terme. La prégnance du crédit et le délaissement de l’argent liquide au profit des transactions électroniques facilitent radicalement cet enregistrement permanent. Ainsi, les publicités personnalisées n’étaient que le premier résultat d’un mouvement dont le second stade est la compilation de données à l’échelle d’une société entière. « Aucune de nos transaction électroniques n’est jamais réellement terminée : les données qu’elles génèrent permettent non seulement de nous suivre à la trace, mais aussi d’établir un lien entre des activités dont on préférerait peut-être qu’elles restent séparées[viii]. » Les Big Data se développent dans la cartographie d’un réseau de relations. On se dirige vers ce que l’on pourrait nommer un méta-portrait, vers une immense mine de prise de données « empiriques ».
Et au cœur de cette excavation à ciel ouvert, il y a – autant vulnérables que participants-es – « nous ». Le plus terrible alors c’est peut-être de faire de l’être humain une donnée parmi tant d’autres parfaitement quantifiable c’est-à-dire prévisible. Le film Money Ball met en scène l’histoire vécue de l’application au baseball de cette logique. À partir de la théorie de Bill James, Peter Brand y décompose les parties en « wins-runs », soit des composantes calculables et optimisables. Un personnage du film exprime le résultat de la sorte : « Age, appearance, personnality : Bill James and mathematics cut straight through that. » Autrement dit, l’être humain ne compte plus, il est divisé en caractéristiques quantifiables par la statistique. Au final, il ne reste que des « traits » et des « stats » à mettre dans une formule. La prédiction mathématique écrase l’être humain et s’oppose dans son mode opératoire à l’expérience, l’intuition et le flair basés sur l’intangible et l’inquantifiable[ix].
L’agir humain
À l’encontre de l’agir technique s’oppose l’incommensurable de l’agir humain. Le geste mécanique se produit par causalité, se décline en fonctions et agit conformément à sa fabrication. Chez les êtres humains – que l’on appelle cela de la liberté, l’âme ou autre chose – les choix, les actes, les motivations demeurent toujours un minimum incompréhensibles. Dans l’être humain, malgré toutes les analyses, il y a toujours un petit quelque chose qui reste insaisissable, que toutes les prises de données ne peuvent atteindre. Le résultat est que, du point de vue du contrôle, les personnes humaines restent des données constamment incertaines.
Dans une distinction particulièrement intéressante entre une première et une seconde technique, Walter Benjamin soulignait le caractère chaque fois unique et différent du geste humain accompagné par la première technique – le levier, la roue, le marteau. La seconde technique était quant à elle marquée par le désinvestissement de l’être humain permettant une répétition du geste parfait et identique de la machine[x]. D’une part, on peut concevoir l’art comme la mise en évidence de ce « défaut de fabrication humain » – c’est-à-dire le fait que l’humain ne soit pas encore produit à la chaîne, en masse identique – où celui-ci est mis de l’avant comme individualité, sensibilité unique, voire génie. D’autre part, la mécanisation des gestes humains que l’on peut aujourd’hui observer incarne la tentative de réduire infinitésimalement la marque du geste particulier.
Bref, l’extension de la robotisation de l’action est justement l’élimination de la possibilité de cet hiatus humain. Le drone ne désobéit pas : le pouvoir agit à travers un intermédiaire qui ne risquerait pas d’avoir un sursaut d’humanité. Cependant, l’enjeu ne se restreint pas au cas isolé de la machine de guerre. Il faut voir comment cette logique s’est déjà répandue et recouvrera bientôt toute notre organisation sociale, désamorçant du même coup toute possibilité de désobéissance, c’est-à-dire d’agir réellement humain.
Le fonctionnaire nazi Eichmann agissait encore dans l’ancien mode de totalitarisme : une bureaucratie technique permettant la déresponsabilisation de l’acte[xi]. Son cas ne doit sa célébrité qu’à l’immoralisme du résultat, à la puissance de son poste et la tardiveté de son arrestation. Mais au fond, son comportement ne lui était pas propre, mais reflétait plutôt le fait de toute une société, d’une organisation sociale particulière relevant davantage de la technique que du nazisme. On l’a dit, notre regard doit se porter sur cette organisation sociale même. Elle était telle qu’il ne pouvait pas reconnaître son acte comme un acte, les exécutants ne pouvaient pas comprendre leur acte comme le leur et ainsi en penser la finalité. La distance des chiffres, la division du travail ou l’ordre des supérieurs restreignaient les capacités morales de ressentir la culpabilité ; ces ruptures de la responsabilité offraient la possibilité de ne pas ressentir le mal fait aux autres. Il appartenait alors aux individus d’effectuer un effort pour ressentir comme avant ou au minimum interrompre leur geste devant leur absence de sentiment.
Cette logique du sentiment appartenait à une autre époque, une époque où seule la responsabilité morale avait été arrachée du geste humain. Notre temps est bien plus dramatiquement celui des assassins, puisque les êtres humains sont de plus en plus retirés entièrement de tous les processus, qu’il s’agisse de procès de production, de destruction, de décision … « Never send a human do a machine’s job», indique la Matrix. Car les humains sont faillibles, nous impliquons toujours la possibilité d’un déraillement. Mais, disons-le, il n’y a probablement rien de pire qu’un système social totalement efficace et infaillible. La voiture automatique élimine la possibilité d’accident, c’est-à-dire la possibilité de façon générale d’agir a-normalement, c’est-à-dire de dévier de la route. En effet, plus les systèmes seront mécanisés, moins il y aura d’intermédiaires humains pouvant désobéir. Plus ils seront informatisés, plus les désobéissances devront composer avec le risque ou le fait de leur enregistrement, voire de leur blocage par la machine elle-même. Et c’est précisément cela qu’il y a de terrible et qu’il faut repérer : l’élimination de l’agir humain, l’écrasement de toutes libertés.
Dans les signes de notre époque, dans cette éclipse de l’agir humain, il faut voir la fin de notre humanité même. « À partir de ce jour-là, affirme Günther Anders, nous n’aurons plus d’autre existence que celle de pièces mécaniques ou de matériaux nécessaires à la machine : en tant qu’être humains, nous serons alors liquidés[xii]. » Le monde de l’efficacité et de la fonctionnalité parfaite ne sera pas humain, c’est-à-dire qu’il ne peut être qu’inhumain et au final n’exister que sans humains.
Totalitarisme 3.0 : (1/3) La Technique
Totalitarisme 3.0 : (2/3) Des vieux aux nouveaux totalitarismes
[i] Mumford, Lewis. The Myth of the Machine. (1967)
[ii] Anders, Günther. « L’Obsolescence de la masse », op. cit. p.121
[iii] Wachowski, Lana et Lilly. The Matrix Reloaded. (2003)
[iv] Morozov, Evgeny. « De l’utopie numérique au choc social » dans le Monde diplomatique. Août 2014, p.16.
[v] Connectivité : La distinction que je tente d’opérer entre « connexion » et « interaction » part de cette négation de l’espace entre les objets. L’état de présence au monde implique d’emblée un rapport d’interaction constante avec ce qui nous entoure. Les limites de l’action étaient jusqu’à tout récemment dictés par les limites de notre présence. Il y avait coïncidence entre « l’immédiateté de la présence » et « l’immédiateté de l’action ». Or, ce que l’on éprouve aujourd’hui, c’est la disjonction entre la présence et l’action à travers la médiation de la technique. Si toute chose à toujours été en interaction avec son milieu, l’enjeu est bien ici de les abstraire de leur contexte pour les connecter en dépit de leurs positions respectives. Une usine peut ressembler à une grosse machine, mais pour faire un monde-machine, il fallait internet. Seul ce nouveau mode d’interaction qu’est la connectivité permet de faire système à l’échelle du monde. – Cette distinction est notamment développée dans le livre de Zygmunt Bauman, Amour liquide. 2003. Le Rouergue / Chambon. 190 p. aux pages 118 et 119.
[vi] Joseph, Peter. Zeitgeist : Addendum. (2008)
[vii] Spielberg. Steven. Minority Report. (2002)
[viii] Morozov, Evgeny. « Résister à l’uberisation du monde » dans le Monde diplomatique. Septembre 2015, p.22.
[ix] Bennett, Miller. Moneyball. (2011)
[x] Ces réflexions sont inspirées des textes « Brèves ombres I » et « L’œuvre d’art à l’époque de sa reproduction mécanisée » de Walter Benjamin.
[xi] Rappelons qu’Adolf Eichmann était un haut fonctionnaire du régime nazi, en particulier responsable de la logistique de la solution finale. Après la guerre, il s’enfuira jusqu’en Argentine où il sera capturé par le Mossad en 1960. Jugé en Israël, son procès passera à la postérité intellectuelle notamment à travers la controverse entourant la série d’articles écrits par Hannah Arendt sous le titre Eichmann à Jérusalem.
[xii] Anders, Günther. Nous, fils d’Eichmann. p.99
De vieux mots porteurs d’un sens éclairant pour aujourd’hui ressurgissent parfois des dictionnaires poussiéreux. Leur mobilisation est polymorphe et ne se laisse pas fixer par la photographie de l’esprit analytique. Tel est actuellement le cas du terme « totalitarisme » qui ressurgit des cendres dans lesquelles la mort de l’URSS l’avait plongé. Sa résonance est un renouveau; les discussions qui l’invoquent indiquent une époque nouvelle qui demeure inscrite en continuité avec les calamités du XXe siècle.
Second de trois parties, cet article poursuit la réflexion entamée quant aux impacts de la technique sur l’organisation sociale. L’article précédent développait l’idée qu’en deçà des manifestations violentes et spectaculaires des totalitarismes du siècle dernier, notre regard devait se porter en direction de la technique afin de comprendre les configurations sociales particulières sous-tendant le totalitarisme. Loin d’avoir été complet dès les premiers jours, le totalitarisme doit être compris comme un mouvement de totalisation social parallèle au développement de la technique vers ce que l’on a nommé « la méga-machine ».
Les représentations du vieux totalitarisme
Les formes empruntées par la technique au XXe siècle avaient déterminé le mode d’organisation social massifié permettant la prise en main totale par les fascistes. À bien des égards, on peut dire que le totalitarisme politique consistait en une excroissance d’une forme de totalisation sociale mue par la technique. Or, les incarnations de la technique changent et ainsi va-t-il de leur impact sur l’organisation sociale. L’analyse historique de la technique doit être couplée à celle des transformations du totalitarisme afin de mieux saisir le mouvement de recouvrement du monde par la méga-machine. En ce sens, le totalitarisme politique tient d’une configuration sociale aujourd’hui désuète. Non seulement le mouvement de totalisation de la technique a perduré, mais, de plus, a revêtu aujourd’hui une forme nouvelle. C’est donc un totalitarisme d’une nouvelle mouture qu’il faut aujourd’hui identifier.
Au regard de la plupart des films de science-fiction dystopique, il apparaît que les représentations du totalitarisme se limitent à cette forme désuète que nous nommerons « totalitarisme 1.0 »[i]. Les derniers opus d’Hunger Games illustrent bien ce propos[ii]. Le récit met en scène d’un état tout-puissant, nommé « Capitole », aux tendances impérialistes maintenant son hégémonie notamment à travers la promesse de jeux dont seuls les vainqueurs obtiendront le pain. Alors qu’on aurait pu croire que le « Capitole » était une métaphore des classes dominantes actuelles par sa critique du consumérisme et du spectacle, la logique ne fut pas poussée plus loin. À travers le troisième opus de la série, le combat de l’image s’effectue anachroniquement par voie de propagande télévisée. Le président Snow reste un dictateur à vie et les rebels-les demandent des élections libres et un libre-échange économique… Bref, l’ajout cosmétique du motif dictatorial détourne de ce qu’il y avait réellement à chercher dans la métaphore du « Capitole ».
De même, la contestation ou la résistance tend souvent à être représentée sous la forme que le vieux totalitarisme lui avait empruntée. La tendance à faire réadvenir la masse, qui n’existe plus physiquement que dans le métro ou lors de spectacles d’envergure, se base sur le postulat erroné que le nombre fait la force. Dans Hunger Games, il n’est pas surprenant – et ce manque de surprise devrait nous étonner – que la résistance au « Capitole » soit justement mise en scène telle une organisation militaire hiérarchisée et centralisée. En effet, l’organisation sociale des rebels-les du district 13 renvoie à un étrange écho soviétique : forte hiérarchie militaire, uniformes, restriction alimentaire, puritanisme. La radio, les télévisions unidirectionnelles, la masse uniformisée rassemblée à tous les étages dans un cercle où la présidente est visible de partout – à l’inverse du panoptique – la masse qui l’acclame d’un slogan à l’unisson. Comment ne pas voir également, dans ce motif, nos manifestations actuelles et autres rassemblements de masses unies pour faire front commun?
De telles images oblitèrent la perception du totalitarisme qui est le nôtre. De telles représentations nous confortent dans l’idée que ces situations totalitaires sont bien loin de nous.
Le nouveau totalitarisme : l’obsolescence combinée des masses et des individus
Notre totalitarisme n’est plus l’uniformisation estompant les différences comme dans Le passeur ou dans Equilibrium, deux représentations d’un totalitarisme gris opposé aux affects humains[iii]. Déjà, le capitalisme de la surproduction-consommation régnait sur le royaume de la différence. Bien faible était ce premier pouvoir qui ne pouvait orienter le social qu’à travers un seul vecteur. La maturité de sa puissance est aujourd’hui d’orienter la multiplicité, c’est-à-dire de faire l’unité à partir de la différence. Observons à partir du vieux totalitarisme son développement jusqu’à sa forme actuelle.
On dit qu’une des premières décisions d’Hitler fut de favoriser l’achat de dispositifs radiophoniques dans tous les foyers[iv]. Il y avait là une nouvelle façon de s’adresser à la société massifiée, une nouvelle technique dépassant de loin les rassemblements de masse, les affiches ou les journaux. Alors que la radio était sur la crête de deux époques, l’appareil agissait dans l’ambivalence : une puissance inégalée dont le contenu s’adressait encore aux masses tandis que sa forme recelait un autre potentiel. En effet, la radio et la télévision étaient le signe de l’obsolescence des masses. Au début, la radio s’adressait aux masses chez elles. Puis – et ce fut encore plus vrai avec la télévision – ces techniques s’adressèrent aux individus de masse.
Le chiffre du totalitarisme 1.0 était l’un : le parti unique, la masse uniforme et le chef unique (non pas au sommet d’une pyramide, mais, comme le disait Hannah Arendt, au centre d’une société en pelures d’oignon diffusant depuis un unique centre). Son existence était celle de la masse – dans les trains, à l’usine ou au cinéma – à laquelle on s’adressait de manière unidirectionnelle.
Le totalitarisme 2.0 a marqué la fragmentation de la masse, son éclatement. Si l’on produisait déjà en masse, la technique s’orienta vers la production pour la masse en tant qu’elle était atomisée. Dans la séparation, la masse perd son existence physique : la consommation s’effectue en solo – par la radio, la télévision ou la voiture. On s’adressait encore à elle – malgré la présence de plus en plus grande des téléphones – mais de façon toute différente du premier totalitarisme. Quantitativement, le résultat était du jamais vu : une telle technique permettait de rassembler un nombre inégalé de personnes écoutant simultanément le même discours. Qualitativement, les masses n’étaient pas rassemblées au même endroit, mais dispersées ; elles n’étaient pas dans un lieu public, mais le lieu public s’exprimait chez soi. C’était l’organisation sociale qui en était modifiée, le public – et dans bien des cas le pouvoir – s’insérant dans le privé, c’est-à-dire un lieu de subjectivation autre et conçu à tort comme non-politique. Le collectif avait été fracturé par la technique nouvelle de la radio.
Mais ce moment n’est pas non plus l’essor de l’individu comme le prétend le discours sur l’individualisme. Aujourd’hui, avec la quantité de moyens personnels de diffusion coïncide une massification sociale inégalée. Jamais il n’y a eu moins d’individus. Autant la masse est atomisée, autant la désindividualisation est reçue personnellement, c’est-à-dire en privé. La multiplication des appareils individuels portables ne fait qu’exacerber cette logique en permettant de déplacer cette zone privée partout avec soi. On assiste encore une fois à un double mouvement où l’appareil privé donne accès au monde et où l’on apporte dans le monde l’objet qui nous prive de celui-ci[v]. La radio et la voiture sont les deux faces complémentaires d’un même mouvement d’obsolescence de la sphère privée et de la sphère publique. En écoutant la radio dans la voiture, nous sommes à la fois à l’extérieur et chez nous, séparés des autres par la voiture et ralliés au monde par la radio. Bref, ce qui rend solitaire, coupé des autres, est aussi ce qui nous constitue en tant que masse. Non, désormais puisque la masse est produite en solo, nous sommes des individus massifiés.
Mais à cela, il faut ajouter – et peut-être est-ce là un des buts d’une telle organisation sociale – que la masse individuée est d’autant plus paralysée par l’isolement réciproque de ses parties. « La »massification par dissémination », nous dit Günther Anders, vise toujours en même temps un double affaiblissement. Elle ne vise pas seulement à affaiblir les individus (en leur livrant les marchandises de masse qui les transforment en êtres de masse), mais aussi, en même temps, les masses (en »disséminant » ces marchandises). […] Que nous soyons des »individus massifiés » qui rôdent ou une »masse éclatée en individus » affalés et inactifs, c’est une seule et même chose[vi]. » Dans ce cas-ci, le nombre ne fait pas la force, mais en constitue justement la faiblesse. À l’opposé de cette situation, le petit groupe d’individus libres apparaît comme le seul nombre ayant une quelconque force.
Cela dit, cette époque, elle aussi, est aujourd’hui dépassée. Ce que l’on voit advenir depuis une trentaine d’années indique une nouvelle forme de totalisation sociale. Le totalitarisme 3.0 consacre la coordination et l’interconnexion des individus-massifiés via les médiums du pouvoir. Alors que l’on s’adressait à nous de manière unidirectionnelle, nous célébrons aujourd’hui la communication multilatérale et la participation. Au deuxième stade, le pouvoir avait accès aux individus-massifiés sur le mode de la livraison ; au troisième, le pouvoir se réalise sur et à travers les interconnections où les individus-massifiés se livrent au monde autant qu’on les prend. Non, dire cela ainsi reste en deçà de la violence réelle : il faudrait représenter la chose telle une prise, une capture, une chasse où la proie avance vers le prédateur, pieds et mains volontairement liés. Notre existence s’exprime sous le signe d’Internet, de la géolocalisation, de la consommation Netflix ou Amazon ; désormais on se déplace en Google Maps. Cette époque que nous vivons aujourd’hui est celle de la réalisation de la méga-machine.
L’idéal n’est plus le meilleur État, mais la meilleure machine.
L’État n’est plus suffisant pour asseoir la totalité ;
celle-ci va déjà beaucoup plus loin et n’a plus besoin de lui.
L’auto-régulation capitaliste ne peut pas équivaloir l’organisation
sans accros, sans ratés
sans misère ou laissés pour compte
des méga-ordinateurs.
Une gestion technique
de toute la vie,
un monde-machine.
Totalitarisme 3.0 : (1/3) La Technique
Totalitarisme 3.0 : (3/3) La fin de la méga-machine
CRÉDIT PHOTO: PeteLinforth
[i] La notation des totalitarismes selon la formule « X.0 » réfère aux versions informatiques, mais plus précisément aux différentes phases d’Internet notées de la sorte. Ainsi, la phase 1.0 d’Internet désigne un moment d’unidirectionnalité : il y a une pluralité d’émetteurs qui agissent en parallèle. La phase 2.0 est la désignation la plus connue décrivant tout le domaine des réseaux sociaux et de l’interactivité des êtres-connectés. Enfin, la phase 3.0, encore en émergence, désigne l’« Internet of things », c’est-à-dire l’interconnexion des objets à travers Internet. L’homologie entre celles-ci et les diverses phases du totalitarisme est parlante. L’intuition vient de Sarah B. Thibault, qui a nommé son article de la sorte. – B.Thibault, Sarah. « Totalitarisme 2.0 ». Revue l’esprit libre. 4 novembre 2015. http://revuelespritlibre.org/totalitarisme-20
[ii] Lawrence, Francis. Hunger Games : Mockingjay part 1 and 2. (2013 et 2014)
[iii] Noyce, Phillip. The Giver. (2014) et Wimmer, Kurt. Equilibrium. (2002)
[iv] Anders, Günther. L’Obsolescence de l’humanité, tome 2 : Sur la destruction de la vie à l’époque de la troisième révolution industrielle. Éditions Fario, Paris, 2011 (1980), p.89
[v] Anders, Günther. « L’Obsolescence de la masse », op. cit. p.83
En juin dernier, la Colombie a été le théâtre d’un important soulèvement de camionneurs et camionneuses qui, étouffés-es par des structures économiques au service des intérêts étrangers, voulaient à tout prix être entendus-es. Nous ne sommes pas sans avoir notre part de responsabilité : le Canada a signé un traité de libre-échange avec la Colombie en 2008. Jusqu’en octobre dernier, les FARC négociaient avec le président colombien Juan Manuel Santos un premier accord de paix. Cet accord, qui a donné lieu à un référendum, a été rejeté par un peu plus de 50 % des répondants-es le 2 octobre 2016. Peu étonnant, si l’on considère que les mouvements sociaux et le peuple colombien n’avaient pas participé aux négociations à La Havane. Un nouveau texte vient d’être rédigé dans les mêmes circonstances et attend l’approbation du peuple colombien, qui se trouve dans une période de grande confusion par rapport à son avenir. Pendant ce temps, les assassinats commis par la police, l’armée et la police nationale se poursuivent. Pendant ce temps, Le président Santos, pour sa part, a cette année reçu le prix Nobel de la paix, dont les lauréats-es sont déterminés par le Comité Nobel norvégien.
Afin de comprendre l’importance de la grève des camionneurs et camionneuses, il faut la replacer dans le contexte des inégalités qui rongent la société colombienne. Ce pays est depuis des décennies une enclave du néolibéralisme et de l’influence nord-américaine, au sein de ce que l’intellectuel pakistanais Tariq Ali a appelé « l’axe de l’espoir »[i]. Ces camionneurs-euses n’en pouvaient plus, étouffés-es par une économie soumise aux diktats du secteur privé international. Les politiques néolibérales de l’État colombien ont engendré ces inégalités qui auront été le ferment des mouvements sociaux. Ceux-ci militent encore à ce jour et ont réussi à ouvrir un espace de contestation au sein de la société et ce, après des décennies de répression brutale financée par les États-Unis au nom de l’anticommunisme, de la lutte contre le narcotrafic et de la guerre contre le narcoterrorisme, après nombre d’assassinats et de violations des droits de la personne de la part des insurgés-es comme de l’État[ii] et après le génocide politique de l’Union patriotique dans les années 1980[iii]. L’Union patriotique, parti affilié aux Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), qui a voulu entrer sur la scène politique colombienne par la voix des urnes, avait vu ses membres assassinés-es les uns-es après les autres. Ces meurtres avaient poussé l’idéologue des FARC de l’époque, Jacobo Arenas, à dire que la voie des armes était la seule solution, affirmation avec laquelle les mouvements sociaux qui ont émergé plus récemment sont en désaccord[iv]. Dans tous les cas, ces camionneurs et camionneuses insurgés-es ne se prétendaient ni de gauche, ni de droite et ne se réclamaient d’aucune tendance politique. Ils et elles ne portaient que le drapeau du ras-le-bol. Au mois de juin dernier, pas moins de 260 000 camionneurs et camionneuses ont fait la grève. Le gouvernement Santos, occupé à négocier avec les FARC, affirmait que cette grève n’était qu’un caprice de leur part, alors que ce groupe, au bout du rouleau, cherchait à faire valoir ses revendications concernant le prix du fret, du péage et du pétrole. Cette crise n’est en fait que l’épicentre du véritable problème colombien. Les railleries du nouveau récipiendaire du Nobel de la paix montrent bien à quel point les négociations n’avaient nullement pour but de régler les problèmes sociaux de la Colombie. Plutôt, l’accord avait été rédigé en fonction des intérêts des mêmes entreprises qui contraignent les camionneurs et camionneuses à travailler pour un salaire de misère. Les négociations ont mené à la rédaction d’un premier accord, qui a été rejeté, et d’un deuxième, qui attend encore l’approbation des Colombiens-nes.
La Colombie est le pays dont les postes de péage sont les plus onéreux d’Amérique latine. Qui plus est, la loi en permet un tous les quarante kilomètres. Pour ce qui est du prix du fret, c’est-à-dire du prix que l’expéditeur de marchandises doit payer au transporteur, une loi est censée le réguler, mais elle n’est pas mise en application. Ce sont donc les expéditeurs, en occurrence les entreprises, qui imposent les prix les plus bas avec l’accord tacite du gouvernement. Aussi, malgré la baisse du prix du carburant sur le marché international, le prix à la pompe change peu et les camionneurs et camionneuses sont pris-es à la gorge. Il n’est donc pas étonnant que ce gouvernement, qui semble peu responsable, n’accepte de négocier qu’avec les FARC, excluant les citoyens-nes, et qu’il négocie un accord qui ne peut heurter les intérêts du secteur privé et qui exclut les mouvements sociaux[v]. Cela est vrai pour la première comme pour la deuxième version de l’accord, dans laquelle les FARC semblent faire encore plus de concessions que dans le premier texte.
Un premier texte tombe à l’eau, un deuxième doit le remplacer
Il serait surprenant qu’émerge une gauche dans la politique parlementaire colombienne alors que les gauches de l’« axe de l’espoir » battent de l’aile. Il y a deux univers politiques en Colombie : celui dans lequel les FARC et le président Santos se sont livrés à des négociations pendant des années et celui du peuple colombien, dont la réalité, bien que récemment agitée de quelques espoirs, reste essentiellement inchangée. Certains-es affirment que ce sont les FARC, organisation croulante, qui quémandent la légitimité qu’ils brûlent d’avoir, quitte à délaisser toute motivation idéologique et tout désir de vraiment changer la société colombienne. D’autres affirment que c’est le gouvernement qui se sent contraint de négocier avec la plus importante guérilla pour protéger sa légitimité face aux pressions d’organisations actives mondialement comme Amnistie internationale[vi]. Il est curieux que les paramilitaires, responsables d’innombrables atrocités, n’aient pas eu à prendre part à des négociations, puisqu’ils sont le bras droit du gouvernement qui les a légalisés il y a plus de 20 ans, en 1994. Ils ont en quelque sorte exécuté les sales besognes que l’armée ne pouvait faire elle-même. Le recours à de telles milices n’est pas nouveau en Colombie et existait déjà dans les années 50, lors de la Violencia. Ce sombre épisode de l’histoire colombienne avait été déclenché par l’assassinat du leader populiste Jorge Eliécer Gaitán et par le Bogotazo, soulèvement violent qui avait eu lieu en réaction à l’assassinat et qui a pratiquement laissé la capitale en ruine[vii]. Cette période, qui s’est étendue sur une décennie, a été marquée par de sanglants affrontements entre différentes guérillas et milices appartenant aux camps conservateur et libéral. Il est estimé que plus de 200 000 Colombiens-nes y ont perdu la vie. Des groupes armés de droite ont de nouveau émergé, sous le nom de milices d’autodéfense, afin de soi-disant protéger les paysans-nes des guérillas. En réalité, ces milices imposaient un régime de terreur et étaient grandement impliquées dans le trafic de drogues[viii].
Pour beaucoup, cet accord signifie que les FARC abandonnent la lutte pour s’incliner devant le gouvernement qui a fait couler tant de sang, légitimant ainsi l’impérialisme étatsunien et européen qui tire les ficelles du processus de paix. D’ailleurs, l’Armée de libération nationale (Ejercito de liberación nacional ou ELN), deuxième guérilla en importance du pays, exclue des négociations, a adressé de virulentes critiques au processus de paix. L’ELN voudrait que les responsables de la guerre sale et du terrorisme d’État soient traduits en justice, chose que les FARC ne cherchent pas à obtenir. Il aurait été surprenant que les FARC puissent se faire offrir cette concession de toute façon, surtout si nous adoptons la thèse selon laquelle le gouvernement a accepté de négocier pour consolider sa légitimité avant tout.
Les résultats du référendum n’ont pas été surprenants étant donné que beaucoup de Colombiennes et de Colombiens s’identifiant à la droite comme à la gauche ont refusé le premier accord négocié entre les FARC et le gouvernement de Santos. Les uns-es ont voté « Non » parce que le gouvernement aurait cédé devant les FARC, aurait accepté de les amnistier et les aurait laissés prendre part au vieux jeu politique comme si 50 ans de guerre n’avaient jamais eu lieu. Les autres considéraient que c’étaient les FARC qui négociaient leur propre salut et leur propre légitimité, sans se soucier des principes qu’ils ont autrefois défendus. Dans les deux cas, le peuple colombien était exclu du jeu. Toutefois, il semble que bon nombre d’ONG, dont le rôle n’a jamais été totalement impartial, prennent le parti de l’accord pour une paix qui avantage les entreprises et l’extrême droite. Il s’agit en quelque sorte d’une garantie d’impunité pour les militaires, les paramilitaires et les entreprises.
Selon l’ELN, des pressions auraient dû être exercées dès le début pour donner lieu à une assemblée constituante qui permettrait une réelle participation de tous les secteurs de la société. Malheureusement, il n’y a pas eu de telle demande, ni du peuple ni des ONG, ce qui ne donne pas de véritable alternative à l’accord qui est tombé à l’eau. D’ailleurs, ce dernier semble avoir été rédigé pour ne pas ébranler le pouvoir en place et le deuxième texte ne semble se distinguer du précédent que par des concessions supplémentaires de la part des FARC, et aucunes du gouvernement colombien[ix].
Les négociations de paix
Il y a environ deux ans, le sociologue James Petras avait mis de l’avant quatre hypothèses sur la stratégie mise en œuvre par le gouvernement Santos dans les négociations.
Selon la première hypothèse, le gouvernement Santos est divisé et compte des gens qui sont pour la paix et d’autres contre. Toutefois, toujours selon Petras, cette hypothèse manque de fondement, car le gouvernement ne manifeste aucun symptôme de division interne et les militaires qui font un usage excessif de la violence dans certaines zones de conflit ne sont pas réprimandés-es par les autorités centrales.
Selon la deuxième hypothèse, le gouvernement faisait sciemment usage de la violence contre les mouvements sociaux pendant que se déroulaient les négociations afin de se donner plus de poids contre les FARC et faire le moins de concessions possible. Comme il y a deux mondes, celui des négociations à La Havane et celui dans lequel les Colombiens et les Colombiennes continuent de subir de l’injustice, l’État poursuit la guerre même en négociant. Les résultats du référendum semblent aller dans le sens de cette hypothèse également, car il est très possible que le gouvernement n’ait jamais vraiment voulu laisser les FARC s’intégrer dans l’appareil politique officiel. Le deuxième texte de l’accord limite davantage les libertés des anciens guérilleros ainsi que la possibilité de leur intégration dans le système politique colombien. Aussi, contrairement au premier texte, qui devait être entièrement ajouté à la Constitution et assurer une certaine immunité aux FARC, le deuxième texte prévoit que seules les dispositions relatives aux droits de la personne seront intégrées à la Constitution, sans doute pour satisfaire la communauté internationale et non pour stopper les assassinats[x].
Selon la troisième hypothèse, le gouvernement Santos aurait donné son accord tacite aux escouades de la mort. L’armée maintiendrait ses relations avec les paramilitaires, les propriétaires et les trafiquants. Santos souhaiterait ainsi obtenir un accord purement théorique pour avoir accès aux ressources naturelles des territoires contrôlés par les FARC et poursuivre la répression pour ne faire aucune concession au peuple colombien. Cela signifierait que la victoire du « Non » au référendum constituerait un échec auquel la présentation d’un deuxième texte voudrait pallier.
Selon la quatrième hypothèse, la montée en force des mouvements sociaux qui mettent de l’avant bon nombre de revendications concernant le développement rural, la repossession des terres par les populations déplacées, les questions des droits de la personne et, parallèlement, la hausse du nombre de ces violations démontrent bien qu’un accord avec les FARC ne réglerait rien et ne pourrait engendrer la paix. Pour cela, il faudrait régler les problèmes sociaux qui sont à la source du conflit. Toutefois, il serait probable que l’État en appelle à ses méthodes de répression habituelles et tente par tous les moyens d’affaiblir les mouvements sociaux et de miner leur influence.
Selon Petras, cette dernière hypothèse est la plus plausible. Le gouvernement veut bel et bien signer un accord de paix et effectuer des changements superficiels. Cependant, il veut à tout prix éviter l’émergence de mouvements de paysans qui réclameraient leurs terres contre les grandes entreprises minières. Il n’est probablement pas prêt non plus à démobiliser les paramilitaires qui protègent les intérêts de ces entreprises et les propriétaires des terres.
Pendant ce temps, les assassinats continuent et Santos n’a jamais réglé les problèmes discutés lors des négociations : l’impunité des militaires, les actions des escadrons de la mort, les menaces de mort contre les défenseurs et défenderesses des droits de la personne, l’augmentation du nombre de prisonniers et prisonnières politiques et les milliers de meurtres encore inexpliqués[xi].
Rafael Pardo, politicien qui avait œuvré pour la légalisation des paramilitaires, avait annoncé que la fin du conflit ouvrirait de nouvelles régions qui pourraient être exploitées par les entreprises. Ces compagnies minières, pétrolières et agricoles ont déjà la mainmise sur une bonne partie du territoire colombien et les FARC constituent le dernier obstacle à l’accès à certaines zones, qui ne sont donc pas encore jugées « sécuritaires » pour les investissements et l’exploitation. La loi Zidres, votée pendant le déroulement des négociations, témoigne de cette tendance du gouvernement colombien à céder l’accaparement des terres à des entreprises au détriment des droits des paysans-nes et des autochtones. Cette loi se veut un incitatif à un partenariat d’affaires au sein duquel les paysans-nes peuvent céder leurs terres aux entreprises pour une durée déterminée. Ils et elles y deviennent des employés-es soumis-es aux diktats de l’entreprise qui fournit semences et machines[xii]. Selon le sénateur Alberto Castilla, de nombreux membres du congrès ont vu leurs campagnes financées par les entreprises qui bénéficieront de la loi Zidres. Ainsi, elles ont pu s’assurer que les politiques du gouvernement colombien favorisent leurs intérêts dans l’exploitation des ressources naturelles.[xiii]
Le traité de libre-échange entre le Canada et la Colombie
Les endroits où ont lieu les massacres et les activités paramilitaires ne sont jamais très éloignés des lieux d’activité des entreprises minières. Selon le rapport de Canadian Peace Brigades « Mining in Colombia – At what cost », 80 % des violations des droits de la personne s’étant produites dans les dix dernières années ont eu lieu dans des régions de production minière ou énergétique. Le Canada a beaucoup investi en Colombie depuis les années 90, plus particulièrement dans le domaine des télécommunications, des mines et du carburant fossile. Il est donc évident que des entreprises canadiennes ont pu bénéficier de cette violence.
Selon un rapport du United Steelworker, plus grand syndicat industriel en Amérique du Nord, ces graves problèmes constitueraient les répercussions des activités d’entreprises canadiennes. De plus, comme l’accord de libre-échange protège surtout les intérêts économiques des entreprises, les paysans-nes ont peu de recours légaux. Enfin, ce traité ne facilite pas le processus de paix en Colombie mais aggrave plutôt les inégalités qui sont la cause du conflit. Toutefois, il faut garder à l’esprit que le gouvernement du Canada n’a pas les mains liées dans cette affaire, bien au contraire, et que cet accord, voté sous le gouvernement Harper, avait soulevé beaucoup d’opposition[xiv], [xv].
Conclusion
Pour beaucoup de militants-es, la participation des mouvements sociaux dans le processus de paix est cruciale pour que celui-ci arrive à des résultats concrets bénéficiant au peuple colombien. En fait, l’accord refusé par la population constituait un règlement entre élites favorisant leurs propres intérêts et ceux des entreprises étrangères. Malheureusement, le deuxième semble être de la même facture. Toutefois, comme le Canada a signé un traité de libre-échange, il serait inexact de dire que les problèmes qui touchent la Colombie ne nous concernent pas. Le Colombia Working Group est une plateforme de syndicats canadiens, d’ONG et de mouvements sociaux qui s’occupe de la question des droits de la personne en Colombie et tente de mettre fin à l’impunité[xvi]. D’autres initiatives ont vu le jour au Canada pour permettre une participation populaire aux efforts de lutte contre l’injustice. Le Projet Accompagnement Solidarité Colombie, qui travaille en collaboration avec des organisations en Colombie comme le Congreso de los Pueblos, Redher et le Comité de solidarité avec les prisonniers et les prisonnières politiques, œuvre également dans ce sens[xvii]. Enfin, non seulement nous n’avons pas à n’être que spectateurs et spectatrices des événements qui constitueront l’histoire colombienne, mais il nous est aussi possible de nous solidariser avec tous les peuples, si ce n’est qu’en prenant conscience des rouages des injustices dans lesquelles nous avons une part de responsabilité.
[i] Ali, T. (2006). Pirates of the Caribbean: Axis of Hope. Verso.
[ii] Centro Nacional de Memoria Historica. (2013). ¡basta ya! Colombia: Memorias de guerra y dignidad. Bogotá: Imprimerie nationale.
[iii] Gomez-Suarez, A. (2015). Genocide, Geopolitics and Transnational Networks: Con-textualising the destruction of the Union Patriotica in Colombia. New York: Routledge.
[iv] Pearce, J. (1990). Inside the Labyrinth. London: Latin American Bureau.
[xvii] Programme Accompagnement Solidarité Colombie. (30 mars 2009). Stoppons l’accord de libre-échange entre le Canada et la Colombie. Récupéré sur Programme Accompagnement Solidarité Colombie : http://www.pasc.ca/es/node/2767
De vieux mots porteurs d’un sens éclairant pour aujourd’hui ressurgissent parfois des dictionnaires poussiéreux. Leur mobilisation est polymorphe et ne se laisse pas fixer par la photographie de l’esprit analytique. Tel est actuellement le cas du terme « totalitarisme » qui ressurgit des cendres dans lesquelles la mort de l’URSS l’avait plongé. Sa résonance est un renouveau; les discussions qui l’invoquent indiquent une époque nouvelle qui demeure inscrite en continuité avec les calamités du XXe siècle.
Ce texte s’inscrit en réponse à « La montée du terrorisme : une croisade contre les masses désunies » de Julien Gauthier-Mongeon et « Totalitarisme 2.0 » de Sarah B.Thibault publiés par L’Esprit libre[i]. Il vise à alimenter le débat en cours en offrant une autre perspective sur le sujet. On avait d’ailleurs reproché à Hannah Arendt d’avoir cristallisé à son époque le sens du concept « totalitarisme [ii]». Cet article sera le premier d’une série de trois portant sur ce concept. Il tentera d’élaborer une définition alternative du totalitarisme sous le signe de la technique. Le second se penchera sur la transformation historique des modes d’organisations sociales totalitaires. Enfin, le troisième texte portera sur le potentiel totalitaire d’Internet.
Les totalitarismes du XXe siècle pensés par après
Les totalitarismes du siècle dernier ont ravagé la surface de la Terre. Aujourd’hui, on en retient principalement une quantité phénoménale de morts – les camps d’extermination, les guerres, les goulags – ainsi que l’iconographie extrêmement prégnante des idéologies étatiques unitaires et des cultes de la personnalité. Pourtant, une question demeure inaudible, bien que cruciale : et si on ne se souvenait que des effets secondaires du totalitarisme?
La Shoah, les génocides, tout comme le lancement de missiles atomiques sur Hiroshima et Nagasaki, sont le résultat de rapports sociaux qu’il faut interroger. « C’est quand sévit la mort que le miracle de l’obéissance éclate aux yeux[iii]. » Ces millions de morts n’ont été possibles qu’en fonction d’une situation sociale particulière. Cette configuration sociale est le réel totalitarisme. En effet, au-delà des uniformes ou de la propagande, le totalitarisme doit avant tout être défini à partir d’une organisation sociale singulière menant à la totalisation. On n’insiste pas assez sur la notion de totalité centrale au concept. La dictature, contrairement au totalitarisme, s’exerce sur la société en tant que tout : c’est le schéma de la pyramide où un petit nombre surplombe toute la société. Le totalitarisme s’exerce dans la société en faisant de celle-ci une totalité, c’est-à-dire en fragmentant le tout social et en le réorganisant de sorte que la domination s’insère dans les liens et dans les interactions sociales. Autrement dit, le totalitarisme est l’accomplissement d’un mouvement de totalisation sociale qui était déjà en germe avant le XXe siècle et dont le résultat est la domination entière de la totalité.
L’horreur des phénomènes observés au XXe siècle ne doit pas oblitérer notre volonté de compréhension. L’interrogation demeure : quelles sont les causes sociales profondes de telles organisations sociales ? Et si les racines du totalitarisme n’avaient pas alors été arrachées et continuaient à pousser insidieusement? Et si la totalisation de la société était possible à travers d’autres formes de contrôle[iv]?
Alors, la bête continuerait son avancée par l’entremise d’une violence et d’une terreur inconnues dans leur douceur. Notre regard serait endormi par la certitude de la victoire passée.
L’épouvantail totalitaire
Disons-le, penser le totalitarisme uniquement à partir des modèles du XXe siècle mène à un écueil. Olivier Moos en a trop bien décrit la récupération par le discours néo-orientaliste à l’encontre des islamistes pour que l’on cherche à analyser lesdits « djihadistes » à partir de ce concept[v]. Le mot « totalitarisme » ne servirait plus alors que d’épouvantail. Il désignerait l’Autre, la dictature ou l’organisation sociale basée sur la collectivité, que ce soit dans les films de science-fiction dystopique ou dans ses soi-disant incarnations nord-coréenne ou islamistes. Bref, dans son utilisation contemporaine, l’étiquette « totalitaire » ne sert généralement plus que de repoussoir légitimant le modèle des dites « démocraties » libérales.
Cela dit, deux considérations s’imposent : a) s’il faut reconnaître la monstruosité totalitaire vécue au XXe siècle, la cristalliser dans son horreur ou dans une idéologie personnalisée nous empêche d’en voir les structures quotidiennes et leurs rapports particuliers au social nous instruisant réellement sur le totalitarisme. b) Afin d’éviter la réification sur les versions nazies, fascistes et soviétique dans l’axe de la mythologie du vainqueur libéral, il semble nécessaire, tel que l’entreprend Sarah B. Thibault, de renverser le discours sur le totalitarisme envers notre propre société.
L’essence du totalitarisme
C’est en ce sens que le livre La logique totalitaire de Jean Vioulac me semble pertinent. Ce philosophe français contemporain y analyse le totalitarisme à l’aune du XXIe siècle sans le restreindre à la forme politique qui constituerait pour lui davantage les dérives d’un processus global plus profond. Ainsi, philosophiquement, le totalitarisme se définirait au sens strict comme pouvoir systémique de la totalité[vi]. Sur un motif heideggerien, l’auteur décrit l’épopée de la logique occidentale jusqu’à sa crise actuelle dénonçant son caractère intrinsèquement totalitaire depuis les fondements mêmes de la métaphysique en Grèce antique. C’est en ce sens – et là est tout l’intérêt de ce texte – qu’il est possible de concevoir un mode de totalisation sociale qui ne soit pas étatique.
En effet, si j’avais à mettre le doigt sur ce qu’il y a de plus totalitaire à notre époque, je pointerais sans hésitation dans la même direction que Vioulac : non pas vers l’islamisme, non pas vers le capitalisme, mais vers la technique.
Alors que Vioulac en vient à s’interroger sur les modes de diffusion du pouvoir et les dispositifs lui permettant de s’étendre et d’agir à distance, il tombe sur la technique[vii]. Dans un premier temps, Vioulac présente les techniques de mobilisation comme conditions de possibilité du totalitarisme, c’est-à-dire ce qui permet à la volonté totalitaire d’assurer son emprise totale. En ce sens, la technique apparaît comme un moyen. Or, rapidement, il apparaît que la technique n’est pas neutre puisqu’elle transforme radicalement les rapports sociaux où elle s’insère. En raison de cette transformation radicale que la technique implique, celle-ci ne peut plus alors être considérée comme un simple moyen[viii]. Qui plus est, « la totalisation technique, nous dit Vioulac, – en tant qu’elle est accomplissement de la totalisation métaphysique – est l’essence même du totalitarisme[ix]. »
Afin d’entreprendre la critique de la totalisation technique, Jean Vioulac tourne notre regard vers l’œuvre de Günther Anders. Dans ses lettres envoyées au fils d’Eichmann, le journaliste philosophique met en garde ce dernier : l’effondrement du troisième Reich n’impliquait pas la fin du totalitarisme. Il déclare : « On considère le totalitarisme comme une tendance d’abord politique, comme un système d’abord politique. Cela me semble faux. Ma thèse est au contraire que la tendance au totalitarisme appartient à l’essence de la machine et provient originairement du domaine de la technique[x]. » Ainsi, pour Anders, nous fonçons tout droit vers un totalitarisme technique qui en était la réelle essence, le moteur de son mouvement[xi].
La Méga-machine
Dans ses lettres, Anders explique que la technique n’est pas uniquement l’essence du totalitarisme en raison de la forme actuelle prise par notre monde. Ce n’est pas uniquement parce que celui-ci est de plus en plus recouvert de machines (métalliques ou sociales) qu’il est totalitaire. Il faut plutôt interroger un des principes fondamentaux inscrits au cœur même de la technique : la performance maximale. Le totalitarisme est l’essence de la technique, car en son cœur se trouve ancré sans remède un désir de totalisation.
Chaque machine vise la plus grande productivité. Son mot d’ordre qui est devenu le nôtre est la performance. Qui plus est, elle recherche continuellement la maximisation de la performance. Chaque obstacle à cette performance, chaque pause ou accroc dans la production est perçue comme une défaite.
Mais une machine n’est jamais une chose isolée. Elle ne se suffit pas en soi. Elle dépend de ce qui l’entoure. Si l’on pense à une machine simple, disons au hasard un métier à tisser, son mode de fonctionnement apparaît de façon inhérente comme vulnérable à son environnement. Elle dépend d’un travail humain constant autant pour l’activer que pour la nourrir, tout comme elle dépend de ressources pour la fournir.
Se soumettre aux aléas du hasard la condamne à la rouille. La seule façon d’assurer son efficacité est d’inclure dans son processus l’environnement qui lui était indépendant, de faire de l’extérieur un appendice, ou du moins une donnée calculable agissant de façon coordonnée. « Et ce dont elles ont besoin, explique Günther Anders, elles le conquièrent. Toute machine est expansionniste[xii]. » Soit la machine intègre un élément en son sein, soit elle se coordonne avec celui-ci. Le résultat de la coordination de deux machines devient une plus grosse machine éliminant le hiatus entre les premières. Une laveuse et une sécheuse de maison sont complètement indépendantes et les vêtements risquent de croupir longtemps dans la laveuse si un humain les y oublie. Par contre, dans une buanderie industrielle les machines de lavage-séchage sont interconnectées et les vêtements passent directement de l’une à l’autre.
Le principe de maximisation de la performance entraîne une constante imbrication des machines les unes aux autres. Toute autre machine, toute machine différente, car singulière, apparaît distancée, voire en compétition avec la première. Chaque machine est mue par une volonté d’expansion continuelle qui lui permettrait d’intégrer tous les ingérables de son environnement, tout ce qui échappe à son contrôle ou pourrait lui être nuisible. Et ainsi de suite : un plus grand ensemble apparaît vulnérable à ce qui l’entoure désormais et il doit alors soumettre ce nouvel environnement à son fonctionnement.
Le stade ultime de ce développement est la méga-machine, la réunion de toutes les machines et de leur environnement. Autrement dit, il s’agit d’une méta-organisation régissant tous les sous-appareils. L’utopie de toute machine est de subordonner entièrement le monde à soi, de relier à elle toutes les autres machines : de devenir un appareil régissant tous les appareils. Le rêve des machines, c’est la machine en tant que machine-monde : bref, la méga-machine.
Il ne s’agit pas uniquement d’un combat entre machines pour l’accès à l’être-machinique suprême. Il y a là avant tout une conquête du monde dont l’objectif final est une domination totale. « Ce que souhaitent les machines, nous dit Anders, c’est un état où il n’y aurait plus rien qui ne soit à leur service, plus rien qui ne soit » co-machinique » : ni » nature « , ni » valeurs supérieures » et (puisque nous ne serions plus pour elles que des équipes de service ou de consommation) ni nous non plus, les humains[xiii]. » Au royaume des machines, dans la méga-machine, il n’y aurait plus rien d’autre que des pièces de machine. Ainsi il en irait du monde : le devenir monde des machines impliquerait le devenir machine du monde. « Et cela : le monde en tant que machine, c’est vraiment l’État technico-totalitaire vers lequel nous nous dirigeons[xiv]. »
Totalitarisme 3.0 : (2/3) Des vieux aux nouveaux totalitarismes
Totalitarisme 3.0 : (3/3) La fin de la méga-machine
[ii] Žižek, Slavoj. Vous avez dit totalitarisme? Cinq interventions sur les (més)usages d’une notion. Trad. Delphine Moreau et Jérôme Vidal. Éditions Amsterdam, Paris, 2004, p.13
[iii] Weil, Simone. Méditation sur l’obéissance et la liberté. (Hiver 1937-38)
[iv] La question est entre autre posée en ces termes par Cédric Lagandré dans son ouvrage La société intégrale aux p.15-16.
[v] Partant de l’analyse menée par Edward Saïd dans Orientalism, Olivier Moos étudie les transformations actuelles des discours à l’encontre de l’islam(isme). Pour celui-ci, on peut observer un déplacement du discours dominant au tournant des années 90 identifiant les mobilisations à référents islamiques comme premier ennemi de l’ordre mondial. Un tel discours récupérerait son contenu de l’orientalisme moderne et du discours dirigé contre l’URSS. — Moos, Olivier. Lenine en Djellaba, critique de l’islam et genèse d’un néo-orientalisme. 2012. Integrity research & consultancy, Paris, 260 p.
[vi] Vioulac, Jean. La Logique totalitaire : essai sur la crise de l’Occident. Paris. Presses Universitaires de France (PUF). 2013. 495 p. (p.29-30)
[vii] Technique : On entend généralement par le terme « technique », un ensemble de moyens, savoir-faire ou outils, permettant d’atteindre un but. De la sorte, il existerait plusieurs techniques particulières situées dans un contexte social et historique. C’est ce qui permet de dire, notamment dans À Nos Amis, qu’il y a des « techniques culinaires, architecturales, musicales, spirituelles, informatiques, agricoles, érotiques, guerrières, etc. ». (Comité invisible, À Nos Amis. p.122) Cette définition qui fait de tous les comportements humains un objet technique – à mon sens, une idée inhérente à l’idéologie techniciste – permet avant tout une distinction avec la « technologie ». Le second terme prend tout l’odieux de notre misère contemporaine : en tant que système des techniques, la technologie consisterait en notre expropriation des savoirs et techniques acquis à travers l’histoire humaine au profit de la machine. Toutefois, cette distinction ainsi que la vision causale (moyen-fin) de la technique ne permettent pas de comprendre la nature réelle de la technique. Dans ce texte, le terme « technique » désigne un principe qui cherche à se réaliser dans le monde. Ce principe tend à assigner à tous les êtres vivants et non-vivants le rôle de ressources en vue de leur éventuelle mobilisation. On ne peut pointer aucune entité physique et dire « Voilà la technique ». Il s’agit d’un processus transformant l’interaction entre les humains et ce qui les entoure en une relation instrumentale. Autrement dit, la distinction technique/technologie représente deux moments d’un mouvement plus fondamental.
[viii] Moyen : Un moyen consiste en un tiers parti qui vient s’insérer entre un sujet et une fin. Il permet d’atteindre la fin, mais ne modifie ni la fin, ni le sujet, ni quoi que ce soit dans le processus. Autrement dit, il est neutre. On dit souvent que telle ou telle technique est neutre, qu’elle est un simple outil qui peut être bien ou mal utilisé. Ce paragraphe du texte s’oppose à cette idée. Pour moi, la technique se présente comme un moyen, mais n’en est pas un, car elle transforme radicalement l’ensemble de la société. Dès son utilisation, elle a un impact social profond qui dépasse la logique moyen-fin. Les machines, nos objets électroniques, ne sont pas de simples outils auxquels on peut donner n’importe quelle intention. Une machine singulière a une fonction, mais l’ensemble des machines est intrinsèquement mu par un principe de performance maximale. Ce principe est le moteur de la totalisation technique.
[ix] Vioulac, Jean. op.cit. p.459
[x] Cette citation de Günther Anders me vient d’Erich Hörl. « The unadaptable fellow ». Tumultes, numéro 28-29, 2007. p.352
[xi] Adolf Eichmann était un haut fonctionnaire du régime nazi, en particulier responsable de la logistique de la solution finale. Après la guerre, il s’enfuira jusqu’en Argentine où il sera capturé par le Mossad en 1960. Jugé en Israël, son procès passera à la postérité intellectuelle notamment à travers la controverse entourant la série d’articles écrits par Hannah Arendt sous le titre Eichmann à Jérusalem où elle énonce le concept de « la banalité du mal ». À partir d’un point de vue similaire à celui d’Arendt, Günther Anders écrira deux lettres ouvertes à l’un des fils d’Eichmann, Klaus, ayant publiquement rejeté la justice qui avait condamné son père. Dans ces lettres, l’auteur présente le constat que Klaus Eichmann n’est pas seul dans sa situation et qu’à notre époque nous sommes toutes et tous des enfants d’Eichmann. Notre monde est plus que jamais eichmannien et plus que jamais se pose le problème de l’absence de responsabilité du mal quotidien. – Anders, Günther. Nous, fils d’Eichmann. 2003 (1988). Éditions Payot et Rivage. 169 p.
Il n’y a que le report de voix qui sépare la France d’un Élysée bleu marine.
Ça n’aura échappé à personne, la politique française est en crise. Un cumul de variables diverses fait aujourd’hui d’elle une sphère malade, peinant à combattre les maux qui la gangrènent. Elle n’est pas seule dans cette situation, loin s’en faut, mais, en France comme ailleurs, un sentiment de vulnérabilité traverse les esprits en voyant grimper, élection après élection, les résultats du Front National.
Pour celles et ceux qui résistent à l’appel de l’extrême droite, c’est assez inquiétant. Aujourd’hui, à la fin d’un quinquennat désastreux, tous-tes semblent s’accorder sur la prédiction qui place Marine Le Pen en tête au second tour des présidentielles de 2017. Tous les sondages montrent que, peu importe les adversaires, les Français devront choisir entre le Front National et un autre parti le 7 mai prochain.
Si l’on fait fi un instant des échéances électorales suivantes, notamment les législatives[i], ce scénario n’est pas catastrophique en soi. Nul besoin de rappeler que la France y a déjà fait face en 2002, et qu’elle n’a pas eu, pour autant, à supporter Le Pen père comme président. Le vrai problème apparaît lorsque le Front National sort vainqueur du deuxième scrutin. Il est vrai qu’aujourd’hui plus que jamais, ça n’est pas à exclure. Et pourtant, malgré ce que prédisent les boules de cristal de certains-es, il ne semble pas que 2017 soit l’année fatidique où les cauchemars de la gauche et de la droite modérée deviendront réalité.
Les temps ont changé depuis 2002. Le FN a le vent en poupe. Les crises de 2008 et 2010 ont affaibli l’hégémonie culturelle que s’était octroyée la construction économique mondiale. De plus en plus, des mouvements radicaux apparaissent et expriment l’envie de balayer le système capitaliste de font en comble. Les problèmes économiques de la Grèce ou de l’Espagne nient la capacité qu’a l’Union européenne et son euro à faire face à de telles difficultés. Le Brexit a approfondi l’émiettement européen. L’arrivée de milliers de migrants-es en France comme ailleurs a stimulé les sentiments xénophobes. Les attaques terroristes sur le sol européen accroissent le sentiment d’insécurité. L’incapacité du duo Hollande/Valls (président et premier ministre, respectivement) à mener des politiques populaires a créé un sentiment de ras-le-bol envers la classe politique traditionnelle. Marine Le Pen est bien meilleure politicienne que ne l’a été son père[ii]. Tout cela favorise l’ascension du Front National.
Et malgré tout, une simple observation permet d’espérer que, toutes choses restant égales par ailleurs, 2017 ne se soldera pas par un Élysée bleu marine.
La constitution française prévoit un scrutin qu’on appelle « uninominal majoritaire à deux tours ». Cela implique que pour être élu-e, sauf circonstances exceptionnelles où un-e candidat-e recevrait plus de 50% des voix dès le premier tour, le ou la prétendant-e doit faire ses preuves deux fois. Ainsi, à l’inverse des systèmes à un tour, une élection traduit donc deux choses à peu près distinctes. D’abord, la capacité d’un-e candidat-e à convaincre les électeurs et électrices que son programme est le plus intéressant. Ensuite, en un deuxième temps, il ou elle doit se montrer capable de rallier l’adversaire à sa cause. Cette deuxième caractéristique a un effet prohibitif pour les candidats-es trop sectaires.
Or, c’est justement en matière de sectarisme que le Front National ne parvient pas à se défaire de son passé pesant. Pour démontrer cela, prenons deux exemples où les frontistes se sont placés au deuxième tour : les présidentielles de 2002, et les élections régionales de 2015.
Les échéances électorales
Les choses ont bien changées depuis 2002, nous l’avons dit, mais la logique reste la même. À l’issue du premier scrutin, le Rassemblement pour la République (RPR) — un parti de droite — de Jacques Chirac arrive en tête avec 19,88% des voix, talonné par le FN avec 16,86%. La gauche, fracturée, ne se qualifie même pas. Au deuxième tour[iii], Chirac obtient 82,21%, alors que Jean-Marie Le Pen ne récolte que 17,79%. Un calcul rapide nous donne le résultat suivant : le RPR a augmenté son score initial d’environ 313%, alors que le FN n’a évolué que de 5,5%.
Mais 15 années se sont écoulées depuis. Le contexte a changé, ainsi que le chef de file du Front National. Penchons-nous alors sur les données plus récentes. En décembre 2015 ont eu lieu les élections régionales. Le FN maintient la popularité croissante dont il jouit depuis plusieurs années et arrive, de façon inédite, en tête dans six des treize régions, et se qualifie partout au second tour à l’exception des départements et territoires d’outre-mer (DOM-TOM). Devant cette victoire époustouflante, la France retient son souffle.
Et pourtant, les listes frontistes ne parviendront à consolider une victoire définitive dans aucune des régions. Regardons les résultats[iv] d’un peu plus près.
En Alsace-Champagne-Ardenne-Lorraine, le FN fait passer son score de 36,07% à 36,08%. Cela représente une croissance d’environ 0,03%. La droite, qui finira vainqueure, est passée de 25,83% à 48,40%, soit une augmentation d’environ 87,4%. En Bretagne, le FN passe de 18,17% à 18,87%, soit une croissance de 3,85%, tandis que la gauche a augmenté son score de 47,22% en passant de 34,92% de suffrages exprimés à 51,41%. Dans le Nord-Pas-De-Calais-Picardie, le FN passe de 40,64% à 42,23%, un changement de 3,9% alors que la droite fait exploser son score grâce au désistement de la gauche, et passe de 24,97% à 57,77%, une croissance de plus de 131%.
La tendance qu’ont les partis adverses à augmenter leur score au deuxième tour se retrouve dans tous les cas sans exception. Dans certaines régions, la part du marché électoral occupée par le Front National décroit même entre les deux tours, à l’image de l’Île-de-France, où il passe de 18,41% à 14,02%.
En termes électoraux, il y a de quoi se réjouir. En effet, l’issue d’un scrutin ne tient pas compte du nombre de gens votant pour un-e candidat-e, mais plutôt la proportion d’électeurs et d’électrices qui soutiennent un bulletin par rapport à un autre. Cependant, malgré cela, pour analyser les tendances électorales de la France, il faut aussi se pencher sur le nombre net de personnes qui ont placé dans l’urne un bulletin frontiste. Prenons donc les mêmes exemples afin d’étudier cet aspect du vote français.
Commençons par 2002[v]. Au premier tour, Jean-Marie Le Pen assure 4,8 millions de bulletins. Deux semaines plus tard, c’est 5,5 millions de Français-es qui voteront pour lui. Cette augmentation d’environ 700 000 personnes représente une croissance de 15%. Du côté du RPR, les effectifs sont d’un autre ordre. Jacques Chirac passe en effet de quelques 5,7 millions de voix à 25,5 millions, une croissance de 350%. Si cette analyse enfle la popularité acquise par le Front National entre les deux tours, on voit néanmoins que le RPR jouit d’une croissance plus de vingt fois supérieure à celle de Le Pen.
Le constat est le même pour les élections régionales de 2015[vi]. Il n’y a qu’en Île-de-France où le pourcentage de personnes ayant voté bleu marine au premier tour sont plus nombreuses que celles au second. Même dans le Pays de la Loire où le nombre net de voix est passé de 270 888 à 286 723, le FN est passé de 21,25% à 19,74%.
En Alsace-Champagne-Ardennes-Lorraine, la liste frontiste passe de 640 000 voix à 790 000 : une croissance de 23,2%. La liste de droite, elle, passe de 460 000 voix (soit moins que le FN) à plus d’un million. Cette augmentation représente une croissance de plus de 130%. En Bretagne, le ministre Jean-Yves Le Drian passe de 420 000 voix à 670 000, soit 60% de plus. Gilles Pennelle, le candidat bleu marine, passe de 218 000 à 246 000 voix, une croissance de 13%. Cette tendance est la même dans le Nord-Pas-De-Calais-Picardie. Là, Xavier Bertrand passe de 560 000 voix à 1,4 million tandis que Marine Le Pen ne passe que de 900 000 à 1,02 million. La différence en termes de croissance est de 150% comparée à 12%.
Le plafond de verre
Malgré une deuxième analyse moins impressionnante que la première, une conclusion nette se dévoile : l’immense majorité de celles et ceux convaincus-es par le discours de Marine Le Pen voteront pour elle au premier tour. Or, l’évolution du vote frontiste peine à dépasser les 5%, tandis que celle de son adversaire se compte aisément à deux chiffres, voire trois dans certains cas.
Cette conclusion a de quoi rassurer les partis traditionnels, l’ « UMPS » (contraction des acronymes UMP (Union pour un mouvement populaire), parti de droite devenu « les républicains », et PS (Parti socialiste), parti de gauche au pouvoir) comme dirait madame Le Pen. Le Front Républicain[vii] fonctionne comme voulu jusqu’à présent. L’arrivée du Front National au pouvoir dépend donc largement de la capacité, ou de la volonté, qu’ont ses adversaires à lui mettre des bâtons dans les roues. Mais cette analyse est aussi parlante par rapport à l’image de marque du parti.
Indéniablement, la campagne de dédiabolisation entreprise par Le Pen fille est un succès. Les résultats du parti en témoignent. Mais elle n’a pas encore réussi à se présenter comme une voix alternative crédible à celles et ceux qui ne sont pas convaincus-es en un premier temps.
Le fait est que le vote FN est un vote contestataire, mais pas de blocage. Si un électeur ou une électrice veut contester la sphère politique, il ou elle le fera dès le premier tour. Il n’y a que très peu de personnes qui se rabattent sur cette option une fois que toutes sauf deux leur sont enlevées. L’idée de voter pour le Front National afin d’entraver la voie d’un ou une autre candidat-e ne semble pas être un phénomène répandu.
Le Front National fait donc face au même problème qui travaille tous les partis extrémistes : il a un plafond de verre à partir duquel, en utilisant ses méthodes actuelles, il aura convaincu toutes les personnes susceptibles de l’être. Si ce plafond ne se trouve pas au dessus de la barre des 50%, ou s’il n’y a pas d’événements extérieurs (des attentats, pour ne pas les citer) qui élargissent la démographie potentiellement frontiste, la famille Le Pen est vouée à rester dans l’opposition.
Avec cette analyse, il devient évident que le sectarisme croissant des partis dits « traditionnels » est dangereux pour la France. Les philosophies comme celle du « ni-ni » sarkoziste[viii] sont, en plus d’être moralement questionnable, exactement ce que doit espérer le Front National.
Théoriquement, il peut paraître plus honnête de mener une guerre idéologique contre l’extrême droite, mais, celle-ci semblant être perdue pour l’instant, se rabattre sur la stratégie politicienne semble être l’issue la plus profitable. Le débat d’idées peut être fait au premier tour et en période non-électorale. Les assemblées générales style Nuit debout sont parfaites pour contester l’hégémonie culturelle capitalistique. Mais il faut se méfier des raisonnements sectaires lors du second tour.
Cette logique est loin d’être une spécificité française. En cette période d’instabilité politique croissante, le danger de l’extrême droite est de plus en plus réel à travers le monde[ix]. Il faut donc que chaque électeur-trice se pose une question de fond : le vote démocratique est-il nécessairement la représentation de nos ambitions politiques, ou peut-il, parfois, être un outil qui nous protège du pire? Cette nuance est tout à fait fondamentale pour quiconque veut s’investir dans la vie politique, puisqu’elle place l’électeur-trice dans un de deux camps possibles. Soit l’on considère qu’un vote ne peut pas être un compromis et que la seule chose honnête est de voter pour la ou le candidat-e qui nous tient à cœur, ou on comprend le vote comme un instrument pour manier le monde politique, auquel cas la démarche est pragmatique et tacticienne.
Dans le cas de la France, il semble évident que cette nuance est celle qui fera, ou pas, rentrer le Front National à l’Élysée.
On peut critiquer, avec raison, le choix qui nous est présenté, et aller aux urnes à reculons tout en traînant des pieds, mais rappelons-nous que le report de voix républicain est la seule chose entre la France et un Élysée tristement bleu marine, entre nous et l’extrême droite.
Crédit photo: Blandine Le Cain
[i] Rappel : la cinquième république française adopte un système de gouvernance dit « semi-présidentiel ». Celle-ci envisage (sauf imprévu) des élections présidentielles et législatives une fois tous les cinq ans. Ces deux échéances électorales sont organisées à deux semaines d’intervalle, ce qui limite considérablement le risque d’avoir deux couleurs politiques majoritaires différentes entre les branches exécutives et législatives.
[ii] Marine Le Pen effectue un travail dit de « dédiabolisation » du Front National. Celui-ci passe par une purge des éléments plus douteux du parti (notamment ceux affiliés à des groupuscules néo-nazis), un discours plus neutre ou encore la poursuite en justice des journalistes qui lui collaient l’étiquette d’ « extrême droite ». Le moment fort de ce processus a eu lieu lorsque Jean-Marie Le Pen, fondateur du mouvement, a été exclu du parti et a vu son titre de « président d’honneur » lui être révoqué, après avoir tenu des propos révisionnistes concernant la sShoah.
[vii] Le « Front Républicain » est une méthode utilisée par les partis modérés pour faire contrepoids à l’extrême droite. L’idée est d’établir une alliance de circonstance le temps du second tour. Dans les faits, cela consiste en le désistement d’un parti en faveur d’un autre, même s’ils n’ont aucune affiliation idéologique. C’est par exemple ce qui a eu lieu pour les régionales de 2015, quand le PS s’est retiré dans bon nombre de régions et a appelé à voter pour la droite classique, contre le Front National.
[viii] Lorsqu’il doit appeler à voter pour un parti autre que le sien au second tour, Nicolas Sarkozy se rabat systématiquement sur sa position du « ni-ni », qui consiste à dire qu’il ne soutient aucun des deux choix, même si le FN est l’un d’entre eux.
[ix] Voir, par exemple, la Pologne, la Hongrie, ou les Philippines.
Montréal, vendredi 14 octobre. C’est le soir, en plein centre-ville. Qu’avaient donc en commun Amir Khadir, Sol Zanetti, Xavier Barsalou-Duval et Jean-François Lisée, en plus de plusieurs chercheures et chercheuses et figures militantes de la sphère politique québécoise? Une salle de cinéma. Oui, beaucoup s’étaient déplacé-e-s, en cette pluvieuse soirée, pour assister à la première du film Le Peuple interdit du peintre et cinéaste québécois Alexandre Chartrand.
Le documentaire témoigne du grand mouvement indépendantiste en Catalogne, cette région du nord-est de l’Espagne, qui pourrait s’émanciper et habiter le monde. Nous décrivions cette mouvance politique catalane dans un précédent article[1] en janvier 2015. Le film d’Alexandre Chartrand, lui, relate les événements survenus entre le début 2014 et la fin 2015, en accompagnant notamment le président de la Generalitat (le parlement catalan) Artur Más, la porte-parole de l’Assemblea nacional catalana (ANC, assemblée populaire) Carme Forcadell et le militant dévoué Ferran Civit. Voici notre analyse de cette œuvre pour le moins engagée.
L’élévation
« Força, equilibri, valor i seny » : Force, équilibre, courage et bon sens, soutient la devise des castelliers et castellières. Le long-métrage s’ouvre sur d’immenses tours humaines, de huit ou neuf étages, que des dizaines de personnes de tous âges, de tout genre, contribuent à élever avec force, équilibre, courage et bon sens… La devise semble véritablement tatouée dans le cœur, comme sur leur peau[2]. Le castells est une tradition catalane issue du sud, vieille d’on ne sait plus quand, réunissant plusieurs fois par semaine des centaines de communautés à travers un territoire s’élargissant chaque année. Les Catalan-e-s co-construisent la grande tour de leur culture, et c’est elle, pièce par pièce, étage par étage, d’une génération à l’autre, qui bâtit un mouvement social qui nous semble maintenant irréductible. C’est un peu cette métaphore, véhiculée avec force, qui ouvre le documentaire alors qu’on nous offre à voir de magnifiques images d’un concours de castells en mouvement.
Le réalisateur Alexandre Chartrand raconte : « J’ai rencontré quelques personnes d’origine étrangère qui faisaient partie des castelliers et castellières et elles me disaient que c’était vraiment une belle façon de s’intégrer à la communauté, parce que chacun pouvait rapidement y retrouver son rôle. C’est vraiment des réseaux qui se créent, des gens qui se connaissent, qui se côtoient régulièrement. C’est en quelque sorte un grand réseau naturel de transmission de l’idée d’indépendance… J’essaie de trouver l’équivalent au Québec, mais les ligues de hockey de garage n’ont pas le même genre d’impacts sociaux, il me semble, que cette pratique-là. »,
Cette forme de solidarité proactive semble ancrée profondément dans la culture catalane. « Il y a aussi une expression qui dit que pour deux Catalan-e-s, il y a quatre associations. » Tout au long du film, les aventures de Chartrand au pays catalan nous transmettent efficacement comment la culture populaire de cette population apparaît dans son action politique.
Tout commença par la base
Agusti Nicolau-Coll, diplômé en histoire et géographie de l’Université de Barcelone et de l’UQAM, responsable des activités publiques du Centre justice et foi de Montréal, était aussi présent à la première du film. « Ce qu’on retient surtout du film, c’est que ce mouvement indépendantiste est surtout issu du la société civile, d’une base populaire. Ce n’est pas une proposition qui part des politicien-ne-s pour aller vers la population. C’est plutôt la société civile qui a poussé la classe politique, qui hésitait encore à entreprendre le chemin vers l’indépendance. C’était le moment de tourner la page, de devenir nationalistes et indépendantistes. C’est sans doute la perspective dans laquelle s’insère toute la trame du documentaire et qui était assez bien rendue. À mon avis, c’est ce qui constitue la nature vraiment singulière de ce mouvement indépendantiste catalan. »
En effet, la formidable hospitalité que réserve l’Assemblea nacional catalana, large organisation de la société civile, à la petite équipe de Chartrand dans Le peuple interdit nous permet d’entrer dans le monde unique d’un peuple infatigablement mobilisé : de l’assemblée populaire à la manifestation massive, du bureau de vote à la fête enflammée. Partout où le caméraman s’engouffre, il y a marées de monde qui scandent : « In-Inde-Independancia! ». S’il y a un aspect de l’indépendantisme catalan actuel dont Chartrand voulait témoigner par son film, c’est bien que ses fondations se sont ancrées dans un vaste mouvement social et populaire. C’est cette volonté populaire qui a réussi à mettre au pouvoir un gouvernement formé d’une coalition d’indépendantistes en 2015. C’est cette même force vive qui prendra enfin le droit de voter sur sa destinée. Et en sortant de la salle, il n’y a pas vraiment d’autres choix que d’y croire.
Et l’escalade continue
Le peuple interdit nous laisse sur une note quasi-héroïque. Artur Más, appelé à comparaître devant le tribunal constitutionnel, se rend solennellement à son procès. Il plaidera coupable d’avoir organisé un vote illégal, soit la consultation populaire du 9 novembre 2014 sur l’avenir politique de la Catalogne. L’accusation, évidemment, est portée par Madrid. Des centaines de personnes marchent derrière lui pour l’appuyer et se dénoncer elles-mêmes. Les images, prises par des téléphones cette fois, ne traduisent pas moins l’éloquence de cette autre démonstration de solidarité citoyenne. Et comme si on n’y croyait pas encore tout à fait, la foule entonne avec ferveur l’hymne national catalan, alors que les crédits du générique défilent lentement à l’écran.
« Et la suite ? », fut la première question d’Amir Khadir une fois le film terminé. Agusti Nicolau-Coll était là pour lui répondre, et il ne manque pas d’informations. Il expliqua qu’il y avait bien une feuille de route qui avait été déterminée suite aux élections du 27 septembre 2015 : on écrit une constitution et on la propose au peuple par la suite. Or, elle a été mise de côté suite aux nombreux changements qui ont été provoqués par la balance du pouvoir du parti indépendantiste de gauche Candidatura de Unidad Popular (CUP). Alors, la feuille de route fut redéfinie. D’autant plus que le résultat de l’élection n’était pas tout à fait assez légitime pour permettre au parlement de rédiger une constitution préalable, la nouvelle stratégie est de convoquer un référendum « Oui » ou « Non » avec une question claire univoque. Ce référendum devrait se produire en septembre 2017, au plus tard en décembre 2017. « Entre temps, dit-il, il va se passer trois choses :
L’approbation du budget 2017 avant le 31 décembre 2016 ;
Une consultation publique sur le contenu de la constitution à venir en impliquant le maximum de la société civile ;
L’approbation des lois de déconnexion (économique, administrative, juridique et politique) pour délimiter un cadre légal propre et prêt pour la victoire potentielle du “Oui” au référendum. »
Les retombées
Et pour Alexandre Chartrand, à quoi ressemblent les prochains projets? Il travaille déjà sur la suite, nous révèle-t-il : « J’espère pouvoir aller voir la suite sur le terrain. Je suis en démarche à cet effet. Je ne peux pas tout révéler de mon projet, mais je suis en contact avec différents militant-e-s, des député-e-s ; des gens qui sont en première ligne. » Chartrand est somme toute très satisfait de la réaction des politiciens (que des hommes) présents à sa projection : « Ce qui m’a vraiment enchanté, c’est qu’à la sortie du cinéma, sur le trottoir devant la salle, il y a subitement eu un petit regroupement avec Amir Khadir, Xavier Barsalou-Duval et Sol Zanetti pour parler de stratégie politique afin d’offrir leur solidarité à la Catalogne. Ça m’a touché, mais ça m’a aussi montré à quel point ce film était nécessaire. » Si l’œuvre, en ce moment en tournée en Catalogne, en a certes inspiré plusieurs, il reste encore à voir si le mouvement peut de nouveau s’avérer aussi populaire, au sens propre du terme, dans notre coin de pays.
« On peut dire que les lois du commerce perfectionnent les mœurs, par la même raison que ces mêmes lois perdent les mœurs. Le commerce corrompt les mœurs pures : c’était le sujet des plaintes de Platon; il polit et adoucit les mœurs barbares, comme nous le voyons tous les jours. » – Montesquieu, De l’esprit des lois
Cette citation nous semble aujourd’hui bien lointaine, issue d’une époque naïve qui envisageait la modernité économique comme une force de progrès, transformant les hommes en êtres apaisés et endiguant les pulsions violentes. Le commerce, en engendrant une forme d’interdépendance entre les peuples, rendrait caduque la guerre, vue comme une action qui irait contre les intérêts de chacun en nuisant aux échanges.
Ce début de XXIe siècle nous offre une contradiction saisissante avec cette conception issue des Lumières. Séparée de la France de Montesquieu par plusieurs océans et une poignée de siècles, la mer de Chine méridionale connaît de nos jours une période de tensions sans précédent entre plusieurs puissances commerciales. Dans un monde globalisé, où les États sont effectivement devenus interdépendants, le contrôle des routes commerciales s’est transformé en enjeu majeur. Ces dernières années, l’accroissement de la présence militaire dans la région fait peser le risque d’un conflit.
Essayer de comprendre les enjeux qui structurent ce conflit semble parfois tenir, pardonnez le mauvais jeu de mots, du casse-tête chinois. Dans cet article, nous tenterons d’effectuer un panorama succinct de cette question, en allant, au travers de cercles concentriques, du plus local vers le plus global.
Une décision historique
Le 12 juillet 2016, la Cour permanente d’arbitrage, siégeant à La Haye aux Pays-Bas, rendait une décision historique[i] dans le conflit entre la République populaire de Chine et les Philippines, faisant la une des journaux du monde entier[ii]. Depuis le mois d’avril 2012, les deux États s’affrontaient au sujet d’un minuscule atoll situé au large de l’île de Luçon : le récif de Scarborough. Les Philippines considéraient qu’elles disposaient sur ce récif, méconnu jusqu’alors, d’une souveraineté absolue. Mais durant ce mois d’avril 2012, des pêcheurs chinois s’y aventurèrent et la marine philippine tenta de les intercepter, marquant le commencement d’un conflit qui dure encore aujourd’hui. Ces pêcheurs purent échapper à la poursuite, défendus par des navires de surveillance chinois. Peu après, la marine chinoise a pris le contrôle du récif, entraînant sa possession de facto par la république communiste. En 2016, peu avant que la Cour permanente d’arbitrage rende son verdict, des navires chinois étaient encore repérés autour du récif[iii].
Depuis 2012, le récif de Scarborough n’a cessé d’envenimer les relations politiques entre les deux États. Cette dispute autour d’une poignée de rochers a déclenché une réaction en chaîne d’expressions nationalistes. On pourrait presque s’amuser devant le concours de plantage de drapeaux auquel se sont adonnés les ressortissants des deux pays, qu’il soit mené par la chaîne de télévision chinoise Dragon TV ou par des manifestants-es philippins-es[iv]. Des manifestations de plusieurs centaines d’activistes ont ainsi été constatées à Manille[v].
Il faut dire que les déclarations des dirigeants des deux États n’ont pas aidé à neutraliser les rancœurs. L’ancien président philippin, M. Benigno S. Aquino III, a ainsi comparé l’attitude chinoise à l’invasion de la Tchécoslovaquie par Adolf Hitler en 1938[vi]. Son successeur, le sulfureux Rodrigo Duterte, a même affirmé durant la campagne électorale qu’il n’hésiterait pas à grimper sur un jet-ski et à se rendre sur les territoires contestés pour y planter fièrement un drapeau philippin[vii].
Le président Aquino a cependant recherché une réponse au conflit par le biais du droit international en déposant une requête devant la Cour permanente d’arbitrage. Le 12 juillet 2016, après quatre années de lutte, David a finalement triomphé de Goliath, le titan chinois subissant une rebuffade sans précédent. L’arbitrage a été rendu selon une disposition spécifique de la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer (UNCLOS) statuant qu’en cas de mésentente concernant la procédure de règlement d’un conflit, l’arbitrage devra le régler[viii]. La Chine a refusé de participer à la procédure entamée par les Philippines, rejetant dès le départ son fondement.
Cette décision inédite s’inscrit dans le cadre plus vaste de l’affirmation de la souveraineté chinoise en mer de Chine méridionale. Pour quelles raisons une cour d’arbitrage internationale s’est-elle donc penchée sur un conflit autour de quelques cailloux ? C’est ce que nous allons voir.
Une ligne et un traité
La « ligne en neuf traits ». Un nom étrange, surprenant, qui malgré son caractère abscons dénote une volonté sans faille d’affirmation par un État aux velléités hégémoniques de sa domination sur l’espace sud-asiatique. Une revendication qui pourrait mener la région au chaos.
La « ligne en neuf traits » est une délimitation en pointillés (ou plutôt en neuf traits, littéralement) qui englobe entre 85 et 90 % de la mer de Chine méridionale. Cet espace inclut donc le récif de Scarborough, mais aussi les îles Spratleys, les îles Paracels et les îles Pratas, toutes au centre de conflits territoriaux. La ligne a été mise en avant pour la première fois en 1947 par le gouvernement de la République de Chine[ix]. La République populaire de Chine, proclamée en 1949 après la victoire des communistes, n’a fait que reprendre le concept. Celui-ci se base sur l’idée que la Chine dispose de droits historiques sur cet espace, incluant les terres, les fonds marins et les eaux qui le composent[x]. La Chine disposerait ainsi de droits de pêcherie, d’exploitation des ressources naturelles et, éventuellement bien que non affirmé, de la possibilité d’imposer des droits de passage.
La revendication chinoise est très faible juridiquement, l’argument historique n’étant pas valable. Par comparaison, on pourrait imaginer l’Italie revendiquant la souveraineté sur la majorité de la Méditerranée sur la base de sa domination par l’Empire romain. L’absence de base légale est donc très pénalisante. La Cour permanente d’arbitrage, en rendant son verdict, a totalement rejeté l’existence d’une telle délimitation en réaffirmant la primauté du droit international.
Tout se complexifie lorsqu’on aborde le droit international et plus précisément l’application d’un traité particulier: la Convention des Nations unies sur le droit de la mer. Cette convention, élaborée à partir de 1958 et définitivement achevée par sa signature à Montego Bay en 1982, est venue définir le régime juridique applicable concernant la détermination de la souveraineté des États sur les océans. Par exemple, la convention définit les eaux territoriales comme la mer s’étendant jusqu’à 12 miles marins des côtes d’un État. Au-delà se situe une zone contiguë, large de 12 miles marins également. La zone économique exclusive (ZEE), élément crucial dans le conflit, s’étend jusqu’à 200 miles marins à partir de la ligne de base d’un État (la limite entre le domaine émergé et le domaine maritime d’un État)[xi]. Une ZEE permet à un État de détenir un droit souverain en ce qui concerne l’exploitation des ressources au sein de cet espace. La possession des récifs de Scarborough, même si ce sont de simples rochers, permettrait donc un certain contrôle au sein de la ZEE qui les entoure, par exemple la concession de droits de pêche.
La Chine, en ratifiant la convention de Montego Bay, a par conséquent accepté ses dispositions établissant les droits souverains des États, dispositions qui sont en contradiction totale avec les revendications de la « ligne en neuf traits ». La Cour permanente d’arbitrage a donc dû trancher ce conflit entre droits historiques et droit issu de la conclusion d’un traité.
La réponse de la Cour permanente d’arbitrage est bien sûr allée dans le sens des Philippines, rejetant le concept de « ligne en neuf traits » du fait d’un manque de fondement juridique. De plus, le tribunal a statué que le récif de Scarborough n’était pas une île, ce qui aurait ouvert la voie à une ZEE de 200 miles marins, mais en réalité de simples rochers, uniquement dotés d’une ZEE de 12 miles marins[xii]. Le tribunal a par ailleurs décidé que les récifs Mischief et Second Thomas, également inclus dans la requête, faisaient partie de la ZEE des Philippines. La Chine y avait effectué plusieurs constructions afin de marquer sa souveraineté; la cour exigea leur démantèlement.
Cette décision, qui pourrait potentiellement avoir des implications majeures, s’inscrit dans un contexte tendu. Endiguer les ambitions de la Chine est devenu une priorité pour les États de la région, et même au-delà.
« L’impasse mexicaine »
On compare souvent la mer de Chine méridionale à un mexican standoff, ou « impasse mexicaine » dans la langue de Molière, cet archétype de séquence cinématographique le plus souvent observée dans le genre Western. Durant une telle scène, un ensemble de personnages armés se mettent mutuellement en joue, aucun ne se risquant à appuyer le premier sur la détente. Chaque État fourbit ainsi ses armes, montrant ses muscles et bombant le torse, afin d’intimider l’adversaire et d’affirmer ses droits. Aucun n’a encore osé appuyer sur la détente, mais la situation n’en est pas moins inquiétante. La plupart des États impliqués entretiennent un conflit larvé avec la Chine, les récifs de Scarborough, les îles Spratleys et les îles Paracels étant au centre des convoitises.
Il faut avouer que les enjeux sont colossaux. Le montant des marchandises traversant la mer de Chine méridionale représente, au bas mot, environ 5 billions de dollars[xiii] et plus ou moins un tiers des chargements de pétrole de la planète. Dans ce cadre, on comprend parfaitement qu’une Chine aux volontés hégémoniques envisage un contrôle absolu sur la région. D’autant plus que cette mer contiendrait des ressources pétrolières faramineuses. La Chine a d’ailleurs par exemple commencé des explorations dans les îles Paracels au travers de la China National Offshore Oil Corporation, troisième compagnie pétrolière du pays. Il faut bien sûr souligner qu’elle a totalement fait fi des réclamations et revendications du Viêt Nam.
Cette « impasse mexicaine », avec un ensemble de pays penchés autour d’un trésor le couteau entre les dents, mène à la militarisation de la région. Ce serait un travail titanesque de tenter de recenser tous les efforts de militarisation effectués par les États bordant la mer de Chine. Ce qui inquiète particulièrement la communauté internationale ces derniers mois est la construction d’îles artificielles par la Chine sur les récifs contestés. Dans un article datant du 27 octobre 2015, le New York Times s’est attelé à faire un recensement des zones concernées[xiv]. La Chine a ainsi construit des bâtiments militaires, des ports et même des pistes d’atterrissage. Ces constructions garantissent à la Chine un contrôle des zones concernées, lui permettant d’envoyer des patrouilles afin d’encadrer la région. Ces actions ont des conséquences écologiques particulièrement importantes, les Chinois draguant les fonds marins et les acheminant au travers de tuyaux sur les récifs émergés, ravageant la flore marine locale. Ces travaux, d’une ambition sans égale, soulèvent une inquiétude grandissante au sein de la communauté internationale. La Cour permanente d’arbitrage a par ailleurs condamné ces actions, affirmant que la Chine n’avait pas le droit de créer des îlots artificiels dans le territoire souverain des Philippines. La république communiste semble donc menacer un équilibre fragile en mer de Chine méridionale.
D’autant plus qu’un acteur extérieur à la région est venu s’imposer comme un joueur majeur : les États-Unis. Depuis 2012, une politique de réorientation stratégique a été établie par le président Barack Obama. On a alors parlé de « pivot asiatique ». L’idée était ainsi de se désengager du Moyen-Orient et de considérer l’Asie du Sud-Est comme le cœur stratégique de la politique étrangère américaine. Cela devait passer, entre autres, par le renforcement des alliances locales afin de contrebalancer l’hégémonie régionale de la Chine[xv]. Pensons par exemple à l’accord de partenariat transpacifique, aussi connu sous le nom de Trans-Pacific Partnership Agreement (TPP). Cet accord, en créant un espace de libre-échange entre les États-Unis et un certain nombre de pays de la région (Malaisie, Singapour, Viêt Nam, Japon et Brunei), permettrait de peser contre les multiples initiatives chinoises, que ce soit la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures (sorte de FMI à la chinoise) ou bien le projet de nouvelle route de la soie dont le président Xi Jinping a fait son cheval de bataille.
Revenons toutefois à nos affaires. Les États-Unis s’impliquent militairement en mer de Chine. Même s’ils n’ont pas ratifié la Convention des Nations unies sur le droit de la mer, ils se permettent toutefois d’effectuer ce qu’ils appellent des Freedom of navigation operations (FONOPS), c’est-à-dire des exercices militaires à grande échelle ayant pour objectif de signifier la nécessité de respecter la liberté de navigation, principe consacré par les Nations unies. Début 2016, le commandant des forces militaires américaines pour l’Asie-Pacifique a ainsi déclaré que le nombre de FONOPS devrait être accru dans les prochaines années. Peu de temps avant, en octobre 2015, le navire USSLassen, un destroyer armé de missiles guidés, avait effectué une opération aux alentours des îles Spratleys. Une seconde opération de ce type a eu lieu le 30 janvier 2016 dans la zone des îles Paracels[xvi]. À nouveau, les États-Unis se sont manifestés le 10 mai 2016[xvii]. Le 18 juin, peu avant que la Cour permanente d’arbitrage ne rende son arrêt, les États-Unis effectuaient un exercice plus imposant en envoyant deux porte-avions, le John C. Stennis et le Ronald Reagan, 140 avions, un certain nombre de navires et 12 000 marins[xviii] au large des Philippines. On constate donc une gradation dans la stratégie militariste américaine.
Les États-Unis ne sont pas les seuls à participer à cette escalade. Ainsi, le Royaume-Uni, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, la Malaisie et Singapour, tous signataires du Five Power Arrangement, ont intensifié l’exercice annuel Bersama Shield, menant des opérations à grande échelle en avril 2016 au large de la Malaisie et de Singapour[xix]. L’Indonésie a elle-même formé plus de 2 000 soldats de ses troupes afin d’affirmer sa souveraineté sur les îles Natunas[xx], bien qu’elles ne soient pas directement menacées par la Chine.
On observe ainsi un rejet de l’hégémonie chinoise, manifesté par une hausse des opérations militaires ayant un objectif de dissuasion. Tout cela a par ailleurs été accompagné par un renforcement des capacités militaires des pays de la région, spécifiquement au travers d’achat de matériel. Cependant, la Chine n’est pas restée sans répondre. Au-delà des nombreux exercices qu’elle a pu mener et de la construction de bases artificielles sur les îlots en jeu, la Chine a pour ambition de marquer son statut de grande puissance. Ainsi, durant la réunion du G7 à Hangzhou, le 12 septembre 2016, la Chine et la Russie, à la grande surprise des observateurs et observatrices, ont effectué un exercice à grande échelle en mer de Chine[xxi]. Un nouvel alignement se dessinerait donc, la Russie se joignant à la Chine au sein d’une lutte visant à contrebalancer la puissance américaine. Nous ne savons pas encore quelle sera l’ampleur de ce réalignement, mais l’avenir s’annonce sombre.
À suivre ?
Certains-es observateurs-trices craignent que ces tensions puissent servir de casus belli, que quelques rochers en viennent à se substituer à un archiduc et risquent de mener vers une guerre d’ampleur dans la région sous l’impulsion d’une Chine aux velléités hégémoniques et révisionnistes. Ce point de vue reste bien sûr fortement pessimiste même si on peut ressentir une certaine inquiétude.
La Chine a refusé d’accepter la décision de la Cour permanente d’arbitrage, arguant qu’elle n’affecterait aucunement sa politique en mer de Chine méridionale, s’inscrivant ainsi dans la ligne qu’elle avait annoncée depuis plusieurs années[xxii]. Il semblerait donc que le droit international ne soit pas capable de s’imposer dans cette situation. Que reste-t-il donc ? La diplomatie fonctionne à plein régime, mais elle semble elle aussi être dans une impasse. Les tensions militaires paraissent de plus en plus inéluctables.
Ces dernières semaines, des remous se sont à nouveau fait sentir. À la surprise générale, Rodrigo Duterte, le nouveau président philippin, souvent comparé à Donald Trump, a entamé une campagne agressive de désengagement auprès des États-Unis et de réalignement sur le géant chinois. En effet, M. Duterte n’a pas hésité, le 5 septembre 2016, à traiter le président américain de « fils de pute », entraînant l’annulation de la visite officielle prévue par celui-ci aux Philippines[xxiii]. Cette insulte a par la suite été suivie de menaces visant à renvoyer les 600 militaires américains basés dans le sud du pays dans le cadre d’un pacte visant à lutter contre le terrorisme. Le 7 octobre 2016, un pas de plus a été fait dans la dégradation des relations entre les États-Unis et les Philippines. En effet, le ministre de la défense philippin a annoncé que le gouvernement allait suspendre les patrouilles navales conjointes en mer de Chine méridionale[xxiv]. Si cette action est due en partie aux critiques américaines concernant la politique ultraviolente dans la lutte contre le trafic de drogue menée par M. Duterte, elle pose des questions quant à l’avenir des tensions en mer de Chine.
La décision de la Cour permanente d’arbitrage devrait donc définitivement rester lettre morte, le président philippin ayant clairement renoncé à lutter pour la souveraineté sur le récif de Scarborough. Si ce réalignement ne devait pas affecter la stratégie globale des États-Unis, il dénote cependant l’accroissement de l’influence de la Chine. Vu la violence des échanges, nous ne devrions probablement pas voir les tensions se dissiper dans les prochains mois.
La mer de Chine méridionale est donc la preuve que la globalisation de l’économie n’est pas forcément un facteur de pacification, contrairement à ce qu’affirme la pensée libérale. Au contraire, l’essor d’un nouvel hégémon aux ambitions prédatrices vient se confronter à la domination d’une Amérique en déclin. Il reste à espérer que ce nouvel ordre international en formation ne se transforme pas en affrontement violent. Une poignée de rochers ne valent pas une guerre.
CRÉDIT PHOTO: U.S. Department of Defense Current Photos
[viii] « China has repeatedly stated that “it will neither accept nor participate in the arbitration unilaterally initiated by the Philippines.” Annex VII, however, provides that the “[a]bsence of a party or failure of a party to defend its case shall not constitute a bar to the proceedings.” » La République des Philippines v. La République populaire de Chine. (12 juillet 2016). Cour permanente d’arbitrage. La Hayes. Site internet : http://www.andrewerickson.com/wp-content/uploads/2016/07/PH-CN-20160712-…
[xii] Carl Thayer (2016). Lawfare: The South China sea ruling. The Diplomat, Août 2016.
[xiii] Robert Klipper (29 mars 2016). Why China might seek to occupy Scarborough shoal. The Diplomat.
[xiv] Derek Watkins (27 octobre 2015). What China Has Been Building in the South China Sea. The New York Times
[xv] Victor Cha (6 septembre 2016). The Unfinished Legacy of Obama’s Pivot to Asia. Foreign Policy.
[xvi] Ankit Panda (7 septembre 2016). It’s Been 120 Days Since Last South China Sea FONOP. So What? The Diplomat.
[xvii] Ankit Panda (10 mai 2016). South China Sea: US Navy Destroyer Assert Freedom of Navigation Near Fiery Cross Reef. The Diplomat.
[xviii] Jane Perlez (18 juin 2016). U.S. Carriers Sail in Western Pacific, Hoping China Takes Notice. The Diplomat.
[xix] Australian Governement, Department of Defense (29 avril 2016). Fiver Power exercise concludes in Malaysia and Singapore. Communiqué du département de la défense australienne.
ÉDITORIAL | Nous apprenions ce matin que Ricochet est poursuivi en diffamation par Richard Martineau. Le chroniqueur réclame une somme de 350 000 $ en lien avec une chronique de Marc-André Cyr publiée en février 2016. M. Martineau poursuit du même coup M. Cyr, ainsi que le caricaturiste Alexandre Fatta.
En tant que média indépendant, nous ne pouvons qu’exprimer notre solidarité envers nos collègues de Ricochet. Le montant qui est demandé nous apparaît outrageusement inapproprié puisqu’il aurait possiblement pour conséquence de mettre fin aux activités de Ricochet. Nous ne pouvons que nous opposer à ce qui a l’apparence d’une poursuite bâillon et à toute tentative visant à limiter la pluralité des voix.
Contrairement aux médias des grands conglomérats qui possèdent des moyens financiers importants, les médias indépendants n’ont pas la possibilité de se défendre contre de telles poursuites.
Une telle attaque contre un média alternatif est une attaque à toute l’information libre et indépendante. Nous soutenons Ricochet, faites comme nous :
« On peut dire que les lois du commerce perfectionnent les mœurs, par la même raison que ces mêmes lois perdent les mœurs. Le commerce corrompt les mœurs pures : c’était le sujet des plaintes de Platon; il polit et adoucit les mœurs barbares, comme nous le voyons tous les jours. » – Montesquieu, De l’esprit des lois
Cette citation nous semble aujourd’hui bien lointaine, issue d’une époque naïve qui envisageait la modernité économique comme une force de progrès, transformant les hommes en êtres apaisés et endiguant les pulsions violentes. Le commerce, en engendrant une forme d’interdépendance entre les peuples, rendrait caduque la guerre, vue comme une action qui irait contre les intérêts de chacun en nuisant aux échanges.
Ce début de XXIe siècle nous offre une contradiction saisissante avec cette conception issue des Lumières. Séparée de la France de Montesquieu par plusieurs océans et une poignée de siècles, la mer de Chine méridionale connaît de nos jours une période de tensions sans précédent entre plusieurs puissances commerciales. Dans un monde globalisé, où les États sont effectivement devenus interdépendants, le contrôle des routes commerciales s’est transformé en enjeu majeur. Ces dernières années, l’accroissement de la présence militaire dans la région fait peser le risque d’un conflit.
Essayer de comprendre les enjeux qui structurent ce conflit semble parfois tenir, pardonnez le mauvais jeu de mots, du casse-tête chinois. Dans cet article, nous tenterons d’effectuer un panorama succinct de cette question, en allant, au travers de cercles concentriques, du plus local vers le plus global.
Une décision historique
Le 12 juillet 2016, la Cour permanente d’arbitrage, siégeant à La Haye aux Pays-Bas, rendait une décision historique[i] dans le conflit entre la République populaire de Chine et les Philippines, faisant la une des journaux du monde entier[ii]. Depuis le mois d’avril 2012, les deux États s’affrontaient au sujet d’un minuscule atoll situé au large de l’île de Luçon : le récif de Scarborough. Les Philippines considéraient qu’elles disposaient sur ce récif, méconnu jusqu’alors, d’une souveraineté absolue. Mais durant ce mois d’avril 2012, des pêcheurs chinois s’y aventurèrent et la marine philippine tenta de les intercepter, marquant le commencement d’un conflit qui dure encore aujourd’hui. Ces pêcheurs purent échapper à la poursuite, défendus par des navires de surveillance chinois. Peu après, la marine chinoise a pris le contrôle du récif, entraînant sa possession de facto par la république communiste. En 2016, peu avant que la Cour permanente d’arbitrage rende son verdict, des navires chinois étaient encore repérés autour du récif[iii].
Depuis 2012, le récif de Scarborough n’a cessé d’envenimer les relations politiques entre les deux États. Cette dispute autour d’une poignée de rochers a déclenché une réaction en chaîne d’expressions nationalistes. On pourrait presque s’amuser devant le concours de plantage de drapeaux auquel se sont adonnés les ressortissants des deux pays, qu’il soit mené par la chaîne de télévision chinoise Dragon TV ou par des manifestants-es philippins-es[iv]. Des manifestations de plusieurs centaines d’activistes ont ainsi été constatées à Manille[v].
Il faut dire que les déclarations des dirigeants des deux États n’ont pas aidé à neutraliser les rancœurs. L’ancien président philippin, M. Benigno S. Aquino III, a ainsi comparé l’attitude chinoise à l’invasion de la Tchécoslovaquie par Adolf Hitler en 1938[vi]. Son successeur, le sulfureux Rodrigo Duterte, a même affirmé durant la campagne électorale qu’il n’hésiterait pas à grimper sur un jet-ski et à se rendre sur les territoires contestés pour y planter fièrement un drapeau philippin[vii].
Le président Aquino a cependant recherché une réponse au conflit par le biais du droit international en déposant une requête devant la Cour permanente d’arbitrage. Le 12 juillet 2016, après quatre années de lutte, David a finalement triomphé de Goliath, le titan chinois subissant une rebuffade sans précédent. L’arbitrage a été rendu selon une disposition spécifique de la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer (UNCLOS) statuant qu’en cas de mésentente concernant la procédure de règlement d’un conflit, l’arbitrage devra le régler[viii]. La Chine a refusé de participer à la procédure entamée par les Philippines, rejetant dès le départ son fondement.
Cette décision inédite s’inscrit dans le cadre plus vaste de l’affirmation de la souveraineté chinoise en mer de Chine méridionale. Pour quelles raisons une cour d’arbitrage internationale s’est-elle donc penchée sur un conflit autour de quelques cailloux ? C’est ce que nous allons voir.
Une ligne et un traité
La « ligne en neuf traits ». Un nom étrange, surprenant, qui malgré son caractère abscons dénote une volonté sans faille d’affirmation par un État aux velléités hégémoniques de sa domination sur l’espace sud-asiatique. Une revendication qui pourrait mener la région au chaos.
La « ligne en neuf traits » est une délimitation en pointillés (ou plutôt en neuf traits, littéralement) qui englobe entre 85 et 90 % de la mer de Chine méridionale. Cet espace inclut donc le récif de Scarborough, mais aussi les îles Spratleys, les îles Paracels et les îles Pratas, toutes au centre de conflits territoriaux. La ligne a été mise en avant pour la première fois en 1947 par le gouvernement de la République de Chine[ix]. La République populaire de Chine, proclamée en 1949 après la victoire des communistes, n’a fait que reprendre le concept. Celui-ci se base sur l’idée que la Chine dispose de droits historiques sur cet espace, incluant les terres, les fonds marins et les eaux qui le composent[x]. La Chine disposerait ainsi de droits de pêcherie, d’exploitation des ressources naturelles et, éventuellement bien que non affirmé, de la possibilité d’imposer des droits de passage.
La revendication chinoise est très faible juridiquement, l’argument historique n’étant pas valable. Par comparaison, on pourrait imaginer l’Italie revendiquant la souveraineté sur la majorité de la Méditerranée sur la base de sa domination par l’Empire romain. L’absence de base légale est donc très pénalisante. La Cour permanente d’arbitrage, en rendant son verdict, a totalement rejeté l’existence d’une telle délimitation en réaffirmant la primauté du droit international.
Tout se complexifie lorsqu’on aborde le droit international et plus précisément l’application d’un traité particulier: la Convention des Nations unies sur le droit de la mer. Cette convention, élaborée à partir de 1958 et définitivement achevée par sa signature à Montego Bay en 1982, est venue définir le régime juridique applicable concernant la détermination de la souveraineté des États sur les océans. Par exemple, la convention définit les eaux territoriales comme la mer s’étendant jusqu’à 12 miles marins des côtes d’un État. Au-delà se situe une zone contiguë, large de 12 miles marins également. La zone économique exclusive (ZEE), élément crucial dans le conflit, s’étend jusqu’à 200 miles marins à partir de la ligne de base d’un État (la limite entre le domaine émergé et le domaine maritime d’un État)[xi]. Une ZEE permet à un État de détenir un droit souverain en ce qui concerne l’exploitation des ressources au sein de cet espace. La possession des récifs de Scarborough, même si ce sont de simples rochers, permettrait donc un certain contrôle au sein de la ZEE qui les entoure, par exemple la concession de droits de pêche.
La Chine, en ratifiant la convention de Montego Bay, a par conséquent accepté ses dispositions établissant les droits souverains des États, dispositions qui sont en contradiction totale avec les revendications de la « ligne en neuf traits ». La Cour permanente d’arbitrage a donc dû trancher ce conflit entre droits historiques et droit issu de la conclusion d’un traité.
La réponse de la Cour permanente d’arbitrage est bien sûr allée dans le sens des Philippines, rejetant le concept de « ligne en neuf traits » du fait d’un manque de fondement juridique. De plus, le tribunal a statué que le récif de Scarborough n’était pas une île, ce qui aurait ouvert la voie à une ZEE de 200 miles marins, mais en réalité de simples rochers, uniquement dotés d’une ZEE de 12 miles marins[xii]. Le tribunal a par ailleurs décidé que les récifs Mischief et Second Thomas, également inclus dans la requête, faisaient partie de la ZEE des Philippines. La Chine y avait effectué plusieurs constructions afin de marquer sa souveraineté; la cour exigea leur démantèlement.
Cette décision, qui pourrait potentiellement avoir des implications majeures, s’inscrit dans un contexte tendu. Endiguer les ambitions de la Chine est devenu une priorité pour les États de la région, et même au-delà.
« L’impasse mexicaine »
On compare souvent la mer de Chine méridionale à un mexican standoff, ou « impasse mexicaine » dans la langue de Molière, cet archétype de séquence cinématographique le plus souvent observée dans le genre western. Durant une telle scène, un ensemble de personnages armés se mettent mutuellement en joue, aucun ne se risquant à appuyer le premier sur la détente. Chaque État fourbit ainsi ses armes, montrant ses muscles et bombant le torse, afin d’intimider l’adversaire et d’affirmer ses droits. Aucun n’a encore osé appuyer sur la détente, mais la situation n’en est pas moins inquiétante. La plupart des États impliqués entretiennent un conflit larvé avec la Chine, les récifs de Scarborough, les îles Spratleys et les îles Paracels étant au centre des convoitises.
Il faut avouer que les enjeux sont colossaux. Le montant des marchandises traversant la mer de Chine méridionale représente, au bas mot, environ 5 billions de dollars[xiii] et plus ou moins un tiers des chargements de pétrole de la planète. Dans ce cadre, on comprend parfaitement qu’une Chine aux volontés hégémoniques envisage un contrôle absolu sur la région. D’autant plus que cette mer contiendrait des ressources pétrolières faramineuses. La Chine a d’ailleurs par exemple commencé des explorations dans les îles Paracels au travers de la China National Offshore Oil Corporation, troisième compagnie pétrolière du pays. Il faut bien sûr souligner qu’elle a totalement fait fi des réclamations et revendications du Viêt Nam.
Cette « impasse mexicaine », avec un ensemble de pays penchés autour d’un trésor le couteau entre les dents, mène à la militarisation de la région. Ce serait un travail titanesque de tenter de recenser tous les efforts de militarisation effectués par les États bordant la mer de Chine. Ce qui inquiète particulièrement la communauté internationale ces derniers mois est la construction d’îles artificielles par la Chine sur les récifs contestés. Dans un article datant du 27 octobre 2015, le New York Times s’est attelé à faire un recensement des zones concernées[xiv]. La Chine a ainsi construit des bâtiments militaires, des ports et même des pistes d’atterrissage. Ces constructions garantissent à la Chine un contrôle des zones concernées, lui permettant d’envoyer des patrouilles afin d’encadrer la région. Ces actions ont des conséquences écologiques particulièrement importantes, les Chinois draguant les fonds marins et les acheminant au travers de tuyaux sur les récifs émergés, ravageant la flore marine locale. Ces travaux, d’une ambition sans égale, soulèvent une inquiétude grandissante au sein de la communauté internationale. La Cour permanente d’arbitrage a par ailleurs condamné ces actions, affirmant que la Chine n’avait pas le droit de créer des îlots artificiels dans le territoire souverain des Philippines. La république communiste semble donc menacer un équilibre fragile en mer de Chine méridionale.
D’autant plus qu’un acteur extérieur à la région est venu s’imposer comme un joueur majeur : les États-Unis. Depuis 2012, une politique de réorientation stratégique a été établie par le président Barack Obama. On a alors parlé de « pivot asiatique ». L’idée était ainsi de se désengager du Moyen-Orient et de considérer l’Asie du Sud-Est comme le cœur stratégique de la politique étrangère américaine. Cela devait passer, entre autres, par le renforcement des alliances locales afin de contrebalancer l’hégémonie régionale de la Chine[xv]. Pensons par exemple à l’accord de partenariat transpacifique, aussi connu sous le nom de Trans-Pacific Partnership Agreement (TPP). Cet accord, en créant un espace de libre-échange entre les États-Unis et un certain nombre de pays de la région (Malaisie, Singapour, Viêt Nam, Japon et Brunei), permettrait de peser contre les multiples initiatives chinoises, que ce soit la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures (sorte de FMI à la chinoise) ou bien le projet de nouvelle route de la soie dont le président Xi Jinping a fait son cheval de bataille.
Revenons toutefois à nos affaires. Les États-Unis s’impliquent militairement en mer de Chine. Même s’ils n’ont pas ratifié la Convention des Nations unies sur le droit de la mer, ils se permettent toutefois d’effectuer ce qu’ils appellent des Freedom of navigation operations (FONOPS), c’est-à-dire des exercices militaires à grande échelle ayant pour objectif de signifier la nécessité de respecter la liberté de navigation, principe consacré par les Nations unies. Début 2016, le commandant des forces militaires américaines pour l’Asie-Pacifique a ainsi déclaré que le nombre de FONOPS devrait être accru dans les prochaines années. Peu de temps avant, en octobre 2015, le navire USS Lassen, un destroyer armé de missiles guidés, avait effectué une opération aux alentours des îles Spratleys. Une seconde opération de ce type a eu lieu le 30 janvier 2016 dans la zone des îles Paracels[xvi]. À nouveau, les États-Unis se sont manifestés le 10 mai 2016[xvii]. Le 18 juin, peu avant que la Cour permanente d’arbitrage ne rende son arrêt, les États-Unis effectuaient un exercice plus imposant en envoyant deux porte-avions, le John C. Stennis et le Ronald Reagan, 140 avions, un certain nombre de navires et 12 000 marins[xviii] au large des Philippines. On constate donc une gradation dans la stratégie militariste américaine.
Les États-Unis ne sont pas les seuls à participer à cette escalade. Ainsi, le Royaume-Uni, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, la Malaisie et Singapour, tous signataires du Five Power Arrangement, ont intensifié l’exercice annuel Bersama Shield, menant des opérations à grande échelle en avril 2016 au large de la Malaisie et de Singapour[xix]. L’Indonésie a elle-même formé plus de 2 000 soldats de ses troupes afin d’affirmer sa souveraineté sur les îles Natunas[xx], bien qu’elles ne soient pas directement menacées par la Chine.
On observe ainsi un rejet de l’hégémonie chinoise, manifesté par une hausse des opérations militaires ayant un objectif de dissuasion. Tout cela a par ailleurs été accompagné par un renforcement des capacités militaires des pays de la région, spécifiquement au travers d’achat de matériel. Cependant, la Chine n’est pas restée sans répondre. Au-delà des nombreux exercices qu’elle a pu mener et de la construction de bases artificielles sur les îlots en jeu, la Chine a pour ambition de marquer son statut de grande puissance. Ainsi, durant la réunion du G7 à Hangzhou, le 12 septembre 2016, la Chine et la Russie, à la grande surprise des observateurs et observatrices, ont effectué un exercice à grande échelle en mer de Chine[xxi]. Un nouvel alignement se dessinerait donc, la Russie se joignant à la Chine au sein d’une lutte visant à contrebalancer la puissance américaine. Nous ne savons pas encore quelle sera l’ampleur de ce réalignement, mais l’avenir s’annonce sombre.
À suivre ?
Certains-es observateurs-trices craignent que ces tensions puissent servir de casus belli, que quelques rochers en viennent à se substituer à un archiduc et risquent de mener vers une guerre d’ampleur dans la région sous l’impulsion d’une Chine aux velléités hégémoniques et révisionnistes. Ce point de vue reste bien sûr fortement pessimiste même si on peut ressentir une certaine inquiétude.
La Chine a refusé d’accepter la décision de la Cour permanente d’arbitrage, arguant qu’elle n’affecterait aucunement sa politique en mer de Chine méridionale, s’inscrivant ainsi dans la ligne qu’elle avait annoncée depuis plusieurs années[xxii]. Il semblerait donc que le droit international ne soit pas capable de s’imposer dans cette situation. Que reste-t-il donc ? La diplomatie fonctionne à plein régime, mais elle semble elle aussi être dans une impasse. Les tensions militaires paraissent de plus en plus inéluctables.
Ces dernières semaines, des remous se sont à nouveau fait sentir. À la surprise générale, Rodrigo Duterte, le nouveau président philippin, souvent comparé à Donald Trump, a entamé une campagne agressive de désengagement auprès des États-Unis et de réalignement sur le géant chinois. En effet, M. Duterte n’a pas hésité, le 5 septembre 2016, à traiter le président américain de « fils de pute », entraînant l’annulation de la visite officielle prévue par celui-ci aux Philippines[xxiii]. Cette insulte a par la suite été suivie de menaces visant à renvoyer les 600 militaires américains basés dans le sud du pays dans le cadre d’un pacte visant à lutter contre le terrorisme. Le 7 octobre 2016, un pas de plus a été fait dans la dégradation des relations entre les États-Unis et les Philippines. En effet, le ministre de la défense philippin a annoncé que le gouvernement allait suspendre les patrouilles navales conjointes en mer de Chine méridionale[xxiv]. Si cette action est due en partie aux critiques américaines concernant la politique ultraviolente dans la lutte contre le trafic de drogue menée par M. Duterte, elle pose des questions quant à l’avenir des tensions en mer de Chine.
La décision de la Cour permanente d’arbitrage devrait donc définitivement rester lettre morte, le président philippin ayant clairement renoncé à lutter pour la souveraineté sur le récif de Scarborough. Si ce réalignement ne devait pas affecter la stratégie globale des États-Unis, il dénote cependant l’accroissement de l’influence de la Chine. Vu la violence des échanges, nous ne devrions probablement pas voir les tensions se dissiper dans les prochains mois.
La mer de Chine méridionale est donc la preuve que la globalisation de l’économie n’est pas forcément un facteur de pacification, contrairement à ce qu’affirme la pensée libérale. Au contraire, l’essor d’un nouvel hégémon aux ambitions prédatrices vient se confronter à la domination d’une Amérique en déclin. Il reste à espérer que ce nouvel ordre international en formation ne se transforme pas en affrontement violent. Une poignée de rochers ne valent pas une guerre.
CRÉDIT PHOTO: U.S. Department of Defense Current Photos
[viii] « China has repeatedly stated that “it will neither accept nor participate in the arbitration unilaterally initiated by the Philippines.” Annex VII, however, provides that the “[a]bsence of a party or failure of a party to defend its case shall not constitute a bar to the proceedings.” » La République des Philippines v. La République populaire de Chine. (12 juillet 2016). Cour permanente d’arbitrage. La Hayes. Site internet : http://www.andrewerickson.com/wp-content/uploads/2016/07/PH-CN-20160712-…
[xii] Carl Thayer (2016). Lawfare: The South China sea ruling. The Diplomat, Août 2016.
[xiii] Robert Klipper (29 mars 2016). Why China might seek to occupy Scarborough shoal. The Diplomat.
[xiv] Derek Watkins (27 octobre 2015). What China Has Been Building in the South China Sea. The New York Times
[xv] Victor Cha (6 septembre 2016). The Unfinished Legacy of Obama’s Pivot to Asia. Foreign Policy.
[xvi] Ankit Panda (7 septembre 2016). It’s Been 120 Days Since Last South China Sea FONOP. So What? The Diplomat.
[xvii] Ankit Panda (10 mai 2016). South China Sea: US Navy Destroyer Assert Freedom of Navigation Near Fiery Cross Reef. The Diplomat.
[xviii] Jane Perlez (18 juin 2016). U.S. Carriers Sail in Western Pacific, Hoping China Takes Notice. The Diplomat.
[xix] Australian Governement, Department of Defense (29 avril 2016). Fiver Power exercise concludes in Malaysia and Singapore. Communiqué du département de la défense australienne.