Benoît Hamon… la fin d’une ère?

Benoît Hamon… la fin d’une ère?

Par Jacques Simon

(DOSSIER) PORTRAIT DES CANDIDAT·ES À LA PRÉSIDENTIELLE FRANÇAISE (3 de 5)

En cette période électorale, L’Esprit libre vous fait le portrait des cinq candidat·e·s majeur·e·s à la présidentielle française dont le premier tour aura lieu ce dimanche 23 avril. On vous présente ici Benoît Hamon du Parti socialiste. 

On ne peut pas dire que Benoît Hamon ait la vie facile en ce moment. Vainqueur surprise de la primaire socialiste, il se retrouve aujourd’hui en position de faiblesse. Il hérite en effet du nom d’un parti qui est accusé de tous les maux de la France à la suite du quinquennat de François Hollande qui a été miné par l’incompréhension, les mouvements sociaux, et une politique centriste qui n’a plu ni à la droite ni à la gauche. Hamon, qui plus est, peine à se situer sur l’échiquier politique. À sa droite, il a le populaire Emmanuel Macron, qui parvient à faire ce qu’Hollande n’a su accomplir : unir la droite et la gauche modérée. À sa gauche, il a le dynamique Jean-Luc Mélenchon, qui occupe largement la gauche de la gauche du monde politique français.

Qui est donc Benoît Hamon, quel est son programme, et pourquoi peine-t-il tant, comme semblent le montrer les sondages, à convaincre les Français·es?

L’homme

Né le 26 juin 1967, Hamon[i] partage son enfance entre sa Bretagne natale et le Sénégal où il passe quelques années. C’est dans ce pays qu’il est confronté à la diversité sociale et culturelle qui l’entraineront, plusieurs années plus tard, à se retrouver dans la campagne antiraciste « touche pas à mon pote » organisée par SOS Racisme en 1985.

À vingt ans, en 1987, il rejoint le PS après avoir participé à une série de manifestations étudiantes. En 1993, il est élu au poste de président du Mouvement des Jeunes Socialistes tout en suivant une formation d’historien. Dès lors, son investissement politique est étroitement lié au PS. En 1997, il est aux côtés de Martine Aubry au ministère de l’Emploi et de la Solidarité. De 2004 à 2009, il est eurodéputé, issu d’une liste socialiste. En 2008, il présente une motion de gauche au congrès du parti[ii], texte qui est soutenu par un certain Jean-Luc Mélenchon. En 2012, il est élu député de Trappes, situé à l’ouest de la métropole parisienne. C’est alors qu’il fait son entrée au gouvernement d’abord en tant que ministre délégué à l’économie sociale et solidaire, puis en tant que ministre de l’éducation à partir de 2014.

Certes, Benoît Hamon a côtoyé le monde politique et le PS depuis trente ans, mais c’est vraiment lorsqu’il occupe un poste clef dans le gouvernement Valls, sous Hollande, qu’il se forme une vraie carrure. Aux côtés d’Arnaud Montebourg, il se trouve sur l’aile gauche du gouvernement, et sait la faire entendre. Le clivage est de plus en plus prononcé, les prises de positions de plus en plus médiatisées. Le 25 août 2014, alors que Valls essaie d’épurer son gouvernement des contestataires, Hamon est remercié.

Il retrouve alors l’unique siège qu’il lui reste : celui dans l’hémicycle de l’assemblée nationale. Dès lors, il intègre un groupe qu’on appelle « les frondeurs ». Il est constitué de députés socialistes, qui se positionnent à la gauche du gouvernement. Dans ce cadre, il militera contre plusieurs projets controversés du gouvernement, notamment la Loi Macron, la déchéance de nationalité, ou encore la loi travail El-Khomri[iii].

L’opposition entre lui et ses anciens collègues de gouvernement devient si féroce qu’il signe une motion de censure qui, si elle avait été ratifiée par 2/3 de l’assemblée, aurait déclenché de nouvelles élections. Cette motion avait été déposée par des parlementaires de gauche en réaction à la « Loi travail » présentée par le gouvernement Hollande.

Le 16 août 2016, il est un des premiers socialistes à présenter sa candidature à la primaire du parti. À ce moment, Hollande n’avait pas encore renoncé à briguer un second mandat – il se présente donc, a priori, contre le président de la république. Assez largement à la traine, il arrive à se créer une campagne efficace.

S’il commence aux alentours de 10% fin juin 2016, les sondages lui donnent la seconde place avec presque 30% des voix à la veille de l’élection. À la surprise générale, il devance largement le premier ministre Manuel Valls avec 36,51%. Au second tour, il ne déçoit pas ses partisan⸱e⸱s : avec presque 60% des voix, il s’assure une large victoire.

Le symbole est fort : Benoît Hamon, ministre évincé du gouvernement pour avoir trop ouvert sa bouche, prend le devant du grand Parti Socialiste. S’il restait des doutes, l’affaire est dorénavant close. Le quinquennat de François Hollande n’a pas convaincu, ni à l’intérieur ni à l’extérieur de son parti. Mais le symbolique ne se traduit pas toujours par du concret. Une fois tournée la page « Hollande », les électeurs et électrices semblent aussi vouloir tourner la page « PS ».

Son ascension fulgurante est coupée court. Aujourd’hui, Benoît Hamon ne dépasse même plus les 10% d’intentions de votes.

Économie

Économiquement, Hamon fait partie d’une tendance qu’on peut appeler la « nouvelle gauche ». Héritière de la gauche d’antan qui analysait la société en termes de lutte des classes, cette nouvelle tendance cherche plutôt à absorber les progrès issus du capitalisme, et en rependre les bénéfices par l’intermédiaire d’un État-providence fort. La plupart des mesures phare du programme de Hamon vont dans ce sens.

Le projet clef du programme est la création d’un revenu universel d’existence[iv] (RUE, souvent connu sous le nom de « revenu minimum garanti » au Québec). Initialement prévu pour tou·te·s, il a été maintes fois modifié par le candidat, pour adopter une forme qui est aujourd’hui plus limitée. Pour être éligible à ce versement mensuel, une personne devra montrer que ses revenus sont inférieurs à 1,9 fois le salaire minimum, soit 2 185 euros net (environ 3 000 dollars canadiens). Selon l’équipe de campagne de Benoît Hamon, quelques 19 millions de Français·es seraient concerné·e·s, soit 30% de la population nationale[v].

Le revenu est fixé à 600 euros par personne, qui vient se déduire à l’impôt que chacun·e doit payer. Ainsi, si, dans une situation théorique, une personne est éligible pour le RUE mais ne doit pas payer d’impôt, elle recevra un chèque de 600 euros. À l’inverse, si une personne est éligible, mais doit payer 900 euros d’impôts, elle ne percevra aucune augmentation de revenu, mais verra sa feuille d’imposition baisser à 300 euros.

Cette proposition avait, initialement, intéressé beaucoup d’électeurs et électrices potentiel·le·s. Mais au fur et à mesure que le candidat change des éléments du RUE, de moins en moins de personnes s’y retrouvent, et, surtout, elles font moins confiance à Hamon pour réellement bâtir cette « cinquième branche » de la sécurité sociale. Pour les plus philosophes[vi], la proposition telle qu’elle est aujourd’hui ne représente plus rien d’intéressant, puisqu’elle ne permet plus de séparer le revenu du travail.

Autre proposition issue directement de la vision « nouvelle gauche », la taxe sur les robots[vii]. En effet, pour combattre la robotisation qui remplace de plus en plus d’emplois, Hamon souhaite imposer la richesse créée par les machines, afin qu’elles puissent contribuer, tout comme les humains, à financer les dépenses de l’État. Cette idée, si intéressante soit-elle, reste peu développée : à quelle hauteur s’élèvera cette taxe? Combien est-ce que l’État français peut espérer toucher? Comment est-ce que ce revenu sera utilisé[viii]?

En règle générale, c’est dans cette même direction que vont les propositions de Benoît Hamon. Il propose d’augmenter le salaire minimum ainsi que les minimas sociaux. Il propose de revenir sur la Loi El-Khomri, celle qui avait provoqué des manifestations monstres[ix] en 2016, afin de la remplacer par une version modifiée qui « encouragera la poursuite de la réduction collective du temps de travail ». En somme, le programme du candidat PS vise à conserver les acquis sociaux dans un monde où la raréfaction du travail est de plus en plus une réalité. Pour ce faire, il stipule que les solutions du passé doivent être revues, voire même abandonnées.

Société

Fidèle à son héritage de gauche, Benoit Hamon est libéral sur les questions sociales.

En un premier temps, il propose des mesures qui vont dans le sens d’un regain de participation citoyenne dans la sphère politique. Une de ses propositions phares est la création d’un « 49-3 citoyen » (nommé ainsi en référence à l’article de la constitution qui permet au gouvernement de faire passer une loi de force, sans la soumettre au congrès), qui donne le pouvoir au peuple d’enclencher un référendum ou « d’inscrire [une loi] à l’ordre du jour du parlement » dès lors qu’une pétition est signée par 1% du corps électoral. Il propose aussi de mieux protéger les lanceurs et lanceuses d’alerte, de mettre en place un budget participatif dans lequel les citoyen·ne·s auraient leur mot à dire, et de passer à une 6ème République qui viserait à fluidifier les relations entre l’élite politique et le peuple[x].

Autre projet qui attire les jeunes : Benoît Hamon prône la légalisation du cannabis. La plante serait donc vendue, réglementée et taxée. Les bénéfices de l’imposition serviraient à « mieux prévenir la consommation de drogues ».

Question immigration, le candidat PS est aussi relativement libéral par rapport à ses adversaires. Il ne souhaite pas durcir les conditions d’accueil pour les migrant·e·s, ni renforcer le contrôle aux frontières de l’Union européenne (UE). Il souhaite aussi instaurer un « visa humanitaire » qui faciliterait l’arrivée de personnes particulièrement nécessiteuses.

Relations internationales

Si jusqu’à présent le programme de Benoît Hamon a été très similaire à celui de Jean-Luc Mélenchon, c’est au niveau des relations internationales que les deux candidats divergent de façon assez marquée.

Sur la question européenne, Hamon souhaite effectuer un changement de l’intérieur, modifier les traités, plutôt qu’en sortir. Pour lui, « face aux défis que les Européen[·ne·]s doivent relever, la solution ne peut venir ni du retour à des États-nations divisés, ni de la poursuite de l’austérité économique et de son pendant, le déficit démocratique[xi]». Il faudrait donc renforcer l’UE pour qu’elle soit à même de répondre aux défis et aux problématiques contemporaines.

Pour ce faire, Hamon propose de tourner le dos à l’Europe qui a imposé l’austérité aux pays ayant des problèmes économiques. Il souhaite voir un plan d‘investissement d’une valeur de 1 000 milliards d’euros. En parallèle, il demande à ce que l’Europe prenne en charge une partie de la dette des États en difficulté, commence un « Buy European Act » pour améliorer la compétitivité européenne et harmoniser les normes comme celle du salaire minimum. Enfin, il souhaite lancer une « Europe de l’énergie » qui serait orientée vers l’écologie.

Pour ce qui est des relations hors-Europe, Hamon souhait reconnaître la Palestine et ainsi emboîter le pas à la Suède. Contrairement à Mélenchon, il ne s’inscrit pas dans la lignée de politiciens de gauche qui soutiennent l’intervention russe en Syrie ou en Ukraine. Globalement, c’est aux organisations internationales telles l’ONU qu’il laisse le soin de s’occuper des conflits militaires.

Quelles chances?

Soyons clairs : les chances de Benoît Hamon sont faibles. S’il a surpris lors de la primaire socialiste, il y a fort à parier que ça ne se reproduira pas. Pour certain·e·s, il n’est même plus un candidat majeur. Largement affaibli par le quinquennat de Hollande qui a mené beaucoup à tourner le dos au PS, il n’a pas réussi à se séparer de cette image de candidat mainstream. Un comble pour quelqu’un qui incarnait le renouveau au sein de son parti.

Il a, un temps, été en position de force face à Jean-Luc Mélenchon et lui avait proposé de retirer sa candidature afin de faire lutte commune. Aujourd’hui, les tables ont tourné et c’est le candidat de la France insoumise (FI) qui est beaucoup plus haut dans les sondages. De ce fait, certain·e·s militant·e·s demandent à Hamon de se désister en faveur de son collègue de gauche. Mises à part les réelles différences dans leurs programmes respectifs, des difficultés techniques[xii] viennent aggraver la situation, la plus problématique étant la question financière : le PS a déjà déboursé quelque 14 millions d’euros pour cette campagne, remboursable uniquement s’il dépasse 5% dans les suffrages. Se retirer maintenant signerait, de fait, la fin du parti.

Mais Benoît Hamon n’est pas forcément à blâmer pour cette situation. Le PASOK grec et le PSOE espagnol en témoignent, les temps sont durs pour les partis socio-démocrates dans le sud de l’Europe. Indépendamment de cette campagne, le PS n’était pas dans une position de force. Si la tendance continue, il se peut qu’il n’y ait plus de candidat du Parti socialiste pour l’élection de 2022.

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CRÉDIT PHOTO:  Philippe Grangeaud/Solfe Communications

[i]Benoît Hamon, « Biographie », https://www.benoithamon2017.fr/biographie/, consulté le 10/04/2017.

[ii]Dans ce contexte, une « motion » est une ligne politique qu’adopte le parti lors de son congrès.

[iii]Ces trois projets de lois sont à la source de la série d’immenses manifestations qu’a connu la France en 2016.

[iv]Benoît Hamon, « projet », https://www.benoithamon2017.fr/wp-content/uploads/2017/03/projet-web1.pdf, consulté le 05/04/2017.

[v]Ibid.

[vi]Usul2000, « Le Salaire à Vie (Bernard Friot) », Youtube, 29/06/2017, https://www.youtube.com/watch?v=uhg0SUYOXjw, consulté le 10/04/2017

[vii]Benoît Hamon, « projet », https://www.benoithamon2017.fr/wp-content/uploads/2017/03/projet-web1.pdf, consulté le 05/04/2017

[viii]Vincent Michelon, « Quelle est donc cette « taxe robots » proposée par Benoît Hamon ? », La chaîne parlementaire, 09/03/2017, http://www.lci.fr/elections/quelle-est-donc-cette-taxe-robots-proposee-p…, consulté le 18/04/2017

[ix]Loi Travail, « carte des mobilisations », http://loitravail.lol/rassemblements/, consulté le 11/04/2017

[x]Aujourd’hui, et depuis 1958, la France est sous le modèle de la « 5ème république ». Celle-ci est largement critiquée pour la largesse des pouvoirs qu’elle attribue au président.

[xi]Benoît Hamon, « projet », https://www.benoithamon2017.fr/wp-content/uploads/2017/03/projet-web1.pdf, consulté le 05/04/2017.

[xii]Thibaut Le Gal, « Frais de campagne, temps de parole… Pourquoi le retrait de Hamon pour Mélenchon est improbable », 20 minutes, 12/04/2017, http://www.20minutes.fr/elections/presidentielle/2048415-20170412-frais-…, consulté le 13/04/2017.

Bleu Marine, la prochaine couleur de la France?

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Par Jacques Simon

(DOSSIER) PORTRAIT DES CANDIDAT·ES À LA PRÉSIDENTIELLE FRANÇAISE (2 de 5)

Marine Le Pen, c’est un classique de la politique contemporaine. Tout le monde la connaît, tout le monde a son avis sur elle, tout le monde est vaguement au courant de ses positions. Et pourtant, personne ou presque n’a lu son programme.

Qui est donc cette politicienne hors-pair qui attire les regards du monde entier, et qui fait trembler les Français·es modéré·e·s? D’où vient-elle, et que propose-t-elle? Comme se positionne-t-elle sur l’échiquier politique français, et où se situe-t-elle par rapport aux autres partis d’extrême droite européens.

Tentons d’approfondir un peu notre connaissance du phénomène bleu Marine.

La femme

Née en 1968 dans une famille portant le nom de l’extrême droite française, Marine Le Pen a baigné dans la politique depuis sa plus tendre enfance.

Le 5 octobre 1972, son père Jean-Marie Le Pen participe à la création du Front national pour l’unité française, parti dont il prendra la tête l’année suivante. Au départ, c’est un groupuscule rassemblant des tendances néofascistes et pétainistes, ayant une volonté commune de conserver l’Algérie française[i]. Avec une base militante solide et convaincue, la tendance est propulsée au cœur de la sphère politique française lorsqu’en 1986, les élections législatives à la proportionnelle donnent 35 sièges parlementaires au parti. Depuis lors, le Front national (FN) est resté un acteur politique au succès variable, mais à la visibilité continue[ii].

C’est d’ailleurs cet événement qui servira d’entrée en jeu politique à la jeune Marine, alors âgée de 18 ans. Douze ans plus tard, en 1998, elle abandonne sa formation d’avocate pour se consacrer pleinement au parti familial en devenant conseillère régionale du Nord-Pas-de-Calais. En parallèle, elle fait aussi partie du service juridique du FN entre 1998 et 2003, et est cheffe de l’organisation Génération Le Pen. Cette organisation a pour vocation de « dédiaboliser » le Front national, un effort qui anime toujours la politicienne.

En 2004, elle devient conseillère régionale d’Île-de-France (la région parisienne), puis rentre au parlement européen la même année. Pourtant, Marine Le Pen voit bien plus grand : elle se veut cadre de la haute hiérarchie frontiste, et se rêve meneuse d’un mouvement politique qu’elle est convaincue de pouvoir porter au pouvoir.

En 2007, elle est directrice stratégique de la campagne présidentielle de son père, qui se solde par un résultat décevant : le parti reçoit à peine plus de 10%, soit plus de six points de moins qu’en 2002, lorsque Jean-Marie Le Pen était parvenu au second tour. Malgré de nombreuses contestations à l’interne venant de l’aile droite, elle continue de pousser vers la direction du parti. Ce vœu la portera à se présenter à la succession de son père lors du congrès du Front national à Tours en 2010. Elle gagne le scrutin face à Bruno Gollnisch, un cadre historique du parti, avec 67,65% des voix[iii].

Désormais le parti sera le sien, et elle fera tout pour le rebâtir de l’intérieur comme le redorer de l’extérieur.

Le plus gros de son travail sera axé sur la dédiabolisation du parti. Au grand dam de militant·e·s vieux-jeux, elle essaye à tout prix de se séparer des racines xénophobes et pétainistes du FN (ou au moins de mieux les cacher) qui en formaient le socle idéologique historique. Elle met de l’eau dans son vin lors de ses interventions publiques, elle est intransigeante[iv] sur la responsabilité privée des élu·e·s quand des images d’elles et d’eux faisant des saluts nazis sortent dans la presse, et elle décide, pendant un moment, de poursuivre en justice celles et ceux qui qualifient son parti d’« extrême droite ».

Ce blanchissage médiatique arrive à son apogée le 20 août 2015 lorsque le bureau exécutif du Front national décide d’exclure[v] du parti Jean-Marie Le Pen, qui avait gardé le statut de président d’honneur, à la suite de propos douteux[vi] sur le génocide juif. Cette décision amplifie la scission déjà présente à l’intérieur du parti. L’aile droite du FN est furieuse, et certain·e·s membres du parti, dont Jean-Marie Le Pen, menacent de quitter l’organisation politique, devenue trop modérée à leur goût.

Cette dédiabolisation est à la fois ce qui permet à Marine Le Pen d’acquérir un score toujours croissant aux élections, sans néanmoins parvenir à faire gagner le parti. En effet, à en juger par sa démarche, la politicienne souhaite unir deux étiquettes à priori irréconciliables : être hors système, tout en se déplaçant petit à petit vers le centre de l’échiquier politique. Chaque pas vers l’extrême droite lui fait perdre de potentiels déserteurs et déserteuses de Les Républicains (LR, le parti de la droite traditionnelle), mais chaque pas vers la droite du gouvernement lui fait perdre un vote de la droite identitaire dure. Heureusement pour elle, l’électorat n’a pour l’instant pas vraiment d’alternative sur laquelle se rabattre, et a donc tendance à continuer à voter FN[vii].

Depuis qu’elle est à la tête du parti, on peut clairement parler d’un succès électoral. Lors des élections présidentielles de 2012, elle arrive troisième du scrutin avec 17,9%[viii], le meilleur score de l’histoire du parti. Si les résultats des élections législatives deux semaines après sont moins impressionnants, trois candidat·e·s sont néanmoins élu·e·s, faisant ainsi rentrer le parti à l’assemblée nationale pour la première fois depuis les élections de 1997.

En 2014, les élections municipales se soldent par un succès résonnant du Front national, propulsé par la popularité en chute libre de François Hollande. Plus d’un million d’électeurs et d’électrices votent bleu Marine au premier tour, et le parti finit avec 1600 sièges municipaux[ix], contre 71 en 2008.

Les élections européennes se tiennent la même année. Avec presque un quart des voix, le Front national obtient le meilleur score de tous les partis, donnant ainsi naissance au slogan « Le Front national, premier parti de France ». Au total, ce sera 24 sièges que le FN gagnera à Strasbourg, ville où siège le parlement européen. Malgré cette victoire de poids, des disputes entre les partis d’extrême droite européens mettent la tendance dans l’incapacité de former un groupe parlementaire crédible. Aux élections régionales de 2015, le Front national sera présent au second tour dans toutes les régions de la métropole, mais, pour des raisons approfondies ici[x], ne parviendra à en gagner aucune.

Marine Le Pen, c’est donc quelqu’un qui maîtrise l’art de la politique. Après avoir pris contrôle du parti familial, elle a su le transformer et l’amener vers des succès électoraux que la base militante n’aurait même pas espéré quinze ou vingt ans plus tôt.

Quid de ses positions concrètes ?

Économie

Certain·e·s obervateur·trice·s considèrent que l’économie est le talon d’Achille du FN. Ses électeurs et électrices étant surtout motivé·e·s par des questions de souveraineté nationale, les questions budgétaires et financières ont longtemps été mises au second plan. Aujourd’hui cependant, avec l’arrivée du parti dans la sphère des politiques mainstream, l’économie ne peut plus être négligée.

Historiquement, le combat du Front  national est celui de la sortie de l’euro[xi]. Signe de la supranationalisation des pouvoirs politiques, la monnaie unique a été traitée de tous les noms par les frontistes.

L’article 35 du programme propose le « rétablissement d’une monnaie nationale » qui serait « adaptée » à l’économie française. Concrètement, il s’agit de revenir au franc, initialement établi à parité avec l’euro, pour ensuite subir une dévaluation d’environ 25%. Cette politique aurait notamment pour effet d’augmenter le prix des importations, et celui de la dette française, à rembourser en euro et non en franc.

Si cette proposition était auparavant au cœur du programme frontiste, elle est aujourd’hui plus discrète et souffre notamment d’un manque de clarté vis-à-vis sa mise en place. Dernièrement[xii], il semblerait que le FN envisage la tenue d’un référendum sur la question.

Le deuxième volet majeur du programme économique du Front national est celui du « patriotisme économique ». Ce « protectionnisme intelligent », comparé par certains commentateurs[xiii] à celui de Donald Trump, est issu d’une analyse antimondialiste chère à l’extrême droite.

L’idée est de fermer les frontières économiques pour favoriser l’achat et la consommation de produits français, ainsi que de limiter l’arrivée de travailleurs étrangers et travailleuses étrangères sur le territoire national. Par rapport à cette dernière proposition, le FN veut notamment instituer une loi de préférence nationale qui forcerait les entreprises à embaucher les citoyen·ne·s français·e·s lorsqu’ils sont en compétition avec des immigré·e·s[xiv].

Société

Sans surprises, l’aspect sociétal est dominant dans le discours du Front national. Comme tous les partis d’extrême droite, le FN lie ethnicité, nation et société. La France est présentée comme un pays judéo-chrétien de race blanche dont les valeurs et le style de vie doivent être conservés. L’immigration est présentée comme un fléau. Les étrangers et étrangères, notamment venu·e·s d’Afrique du nord, seraient porteurs de valeurs irréconciliables avec celles de la république française et doivent donc être exclu·e·s ou assimilé·e·s  dans la communauté nationale.

À la droite du parti, on trouve des personnes comme Renaud Camus, théoricien du grand remplacement, qui militent pour une politique de séparation des individus selon leur origine ethnique. Ces tendances, minoritaires dans le parti, sont néanmoins présentes et sont soutenues par certains cadres de la vieille école.

Le gros de la politique sociale du Front national repose sur les questions d’immigration. Dans un premier temps, le parti souhaite réduire les entrées à un vingtième de leur taux actuel (10 000 par an au lieu des 200 000 actuelles)[xv]. Pour ce faire, il faudra sortir la France de la zone Schengen (le traité européen qui permet la libre circulation des personnes). Celles et ceux qui rentreront illégalement seront expulsé·e·s « systématiquement »[xvi]. En outre, les organisations ou les soutiens publiques aux sans papiers seront interdits. Le regroupement familial et le droit du sol seront effacés de la loi. Toutes ces mesures sont mises en place par un « grand ministère de l’Intérieur, de l’immigration, et de la laïcité »[xvii].

La lutte contre l’immigration passe aussi par une laïcité et un anti-communautarisme intransigeant[xviii]. Cette dernière vise à limiter toute possibilité de créer une communauté à caractère autre que français sur le sol national. Ainsi, le FN propose d’inscrire dans la constitution le fait que « la République ne reconnaît aucune communauté ». Cela passe aussi par l’extension de la neutralité religieuse à tous les niveaux : on parle notamment d’interdiction du voile dans les lieux publics.

Les 10 000 personnes qui rentreraient en France annuellement seraient sujettes à un effort considérable d’assimilation « républicaine ». Le FN est ouvertement en faveur d’un système judiciaire à deux vitesses : une préférence nationale[xix] pour les Français·es est envisagée dans les secteurs comme l’emploi ou le logement.

Ces efforts tendent vers la création d’une « unité de la France et son identité nationale ». On retrouve là les bases classiques de l’idéologie d’extrême droite. Le peuple se doit d’être à l’image de la nation : il n’a pas vocation à être pluriel.

Relations internationales

Le Front national est chef de file européen des partis eurosceptiques. Historiquement, cette tendance se traduisait par une sortie immédiate de l’Union. Aujourd’hui néanmoins, il est question d’un « référendum sur […] l’appartenance [de la France] à l’Union européenne », ainsi qu’un dialogue avec les pays membres portant sur la construction d’une Europe « respectueuse de l’indépendance de la France »[xx]. Les teneurs concrètes de ce projet restent floues. Ce qui est clair, c’est qu’il s’agit d’un démantèlement de la construction européenne historique, avec un retour des frontières, le rétablissement des monnaies nationales, et un rapatriement général des pouvoirs politiques vers Paris.

Comme les États-Unis de Donald Trump, le Front national veut se battre contre la « mondialisation sauvage », interprétée comme étant à la source de tous les maux contemporains. En termes de politique étrangère, cela est synonyme d’une fermeture des frontières et d’un retrait de toutes les instances supranationales.

Le parti de Marine Le Pen milite pour une sortie de la France de l’OTAN, ainsi qu’un soutien quasi aveugle à la Russie en ce qui concerne la Crimée et le conflit syrien. Récemment, la présidente du FN a été accueillie[xxi] en grande pompe à la Duma, pour une rencontre privilégiée avec le président russe Vladimir Poutine.

Elle souhaite aussi augmenter le budget militaire pour qu’il soit de l’ordre de 3% du produit intérieur brut avant la fin de son quinquennat. Ces fonds supplémentaires serviraient à augmenter les effectifs de l’armée, à construire un nouveau porte-avion, et à remettre en place un service militaire de trois mois. Cette concentration de ressources vers l’armée semble paradoxale étant donné que son programme de politique extérieure est caractérisé par un désinvestissement de la France dans les conflits.

Pourquoi en sommes-nous là, et où va-t-on ?

Le succès électoral de l’extrême droite ne date pas d’hier. Pourtant, le Front national a le vent en poupe en ce moment. Les facteurs sont multiples, mais parmi les plus marquants, on peut noter la crise des migrant·e·s, la crise de l’euro, ou l’échec du quinquennat de François Hollande, faits qui accentuent la xénophobie, l’europhobie, et l’anti-establishment en France.

La démographie[xxii] de l’électorat frontiste est assez similaire à celle des électeurs et électrice·s trumpistes : ce sont surtout les hommes blancs, pauvres et peu éduqués qui sont séduits par son discours. Globalement, on peut postuler que ce sont ceux et celles qui se sentent victimes d’une mondialisation qui promettait la prospérité mais qui a surtout apporté le chômage et la hausse des prix.

Si le FN vit ses meilleurs jours depuis sa formation, les institutions électorales françaises risquent de ne pas lui permettre de recevoir la clef de l’Elysée. Et pourtant, ce postulat ne cesse de s’affaiblir avec le temps qui passe. Conserver le FN dans l’opposition dépendra surtout de la capacité des autres partis à se séparer de leur image d’élite détachée du peuple, et d’en regagner la confiance. 

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CRÉDIT PHOTO: Blandine Le Cain

[i]François Durpaire et Farid Boudjellal, « La présidente », 2015, édition imprimée.

[ii]Ibid.

[iii]Ibid.

[iv]« L’élu FN faisant le salut nazi sur une photo a été exclu du parti », Libération, 19/04/2011, http://www.liberation.fr/france/2011/04/19/l-elu-fn-faisant-le-salut-naz…, consulté le 15/04/2017.

[v]« Jean-Marie Le Pen exclu du Front National », Le Monde, 20/08/2015, http://abonnes.lemonde.fr/politique/article/2015/08/20/jean-marie-le-pen…, consulté le 15/04/2017.

[vi]BFMTV, « Jean-Marie Le Pen persiste sur les chambres à gaz », BFMTV, 02/04/2015, https://www.youtube.com/watch?v=Rt8WYVoSkQQ, repéré le 15/04/2017.

[vii]Il ne faut pas non plus négliger l’importance des cadres de l’aile droite du parti. Les Gilbert Collard, Wallerant de Saint-Just, et autres Marion Maréchal-Le Pen permettent aussi de conserver les sympathisant·e·s plus radicales et radicaux.

[viii]Gouvernement Français, « Les élections présidentielles depuis 1958 », Vie Publique, 08/02/2017, http://www.vie-publique.fr/decouverte-institutions/institutions/approfon…, repéré le 15/04/2017.

[ix]Gouvernement Français, « Résultats des élections municipales et communautaires 2014 », Ministère de l’Intérieur, 30/03/2014, http://www.interieur.gouv.fr/Elections/Les-resultats/Municipales/elecres…(path)/MN2014/, repéré le 15/04/2017.

[x]Jacques Simon, « Le plafond de verre du Front National », L’Esprit Libre, 30/12/2016, http://revuelespritlibre.org/le-plafond-de-verre-du-front-national, repéré le 15/04/2017.

[xi]Front National, Les 144 engagements présidentiels, Front National, http://www.frontnational.com/le-projet-de-marine-le-pen/, repéré le 15/04/2017.

[xii]Florian Philippot, « On n’est pas couchés », YouTube, 18/03/2017, https://www.youtube.com/watch?v=JSexjCH6u7k&t=3463s, repéré le 15/04/2017.

[xiii]Mediapart, « Le Pen au scanner. Patriotisme économique, la version Donald Trump », YouTube, 22/03/2017 https://www.youtube.com/watch?v=K2lQf49Ovjg, repéré le 15/04/2017.

[xiv]Évidement, cette loi s’applique uniquement lorsque les deux partis sont à compétence égale.

[xv]Front National, Les 144 engagements présidentiels, Front National, http://www.frontnational.com/le-projet-de-marine-le-pen/, repéré le 15/04/2017.

[xvi]Ibid.

[xvii]Ibid.

[xviii]À l’image du Québec, la laïcité en France a tendance à se traduire par un sentiment anti-religieux, plus que par une neutralité vis-à-vis des différentes confessions.

[xix]Mediapart, « Le Pen au scanner. La « priorité nationale », contraire à la République », YouTube, 22/03/2017, https://www.youtube.com/watch?v=bt_By0BlrUk, repéré le 15/04/2017.

[xx]Front National, « Les 144 engagements présidentiels », Front National, http://www.frontnational.com/le-projet-de-marine-le-pen/, repéré le 15/04/2017.

[xxi]« Marine Le Pen rencontre le président russe Vladimir Poutine », Radio-Canada, 24/03/2017, http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1024176/marine-le-pen-rencontre-pres…, repéré le 15/04/2017.

[xxii]Boris Manenti, Election régionales : qui a voté FN ?, Nouvel Observateur, 08/12/2015, http://tempsreel.nouvelobs.com/politique/elections-regionales-2015/20151…, repéré le 15/04/2017

Jean-Luc Mélenchon au firmament?

Jean-Luc Mélenchon au firmament?

Par Théophile Vareille

(DOSSIER) PORTRAIT DES CANDIDAT·ES À LA PRÉSIDENTIELLE FRANÇAISE (1 de 5)

(COLLABORATION SPÉCIALE – Théophile Vareille) Jean-Luc Mélenchon est un personnage : animal médiatique, il a depuis longtemps intégré les codes de la scène politique française, pour en jouer à son avantage s’il le faut. Porté à la théâtralité, Mélenchon clive jusqu’à sa propre famille politique et le revendique, comme il revendique les contradictions qui semblent le définir. Apparatchik du Parti socialiste, il y évolue pendant plus de trente ans, bien qu’il le fustige aujourd’hui. Journaliste à ses débuts, il s’attache dorénavant à violemment attaquer la presse de manière régulière. Une presse pour laquelle il est si bon client, avec laquelle il semble avoir noué une trouble relation de codépendance, entre besoin de se montrer et d’exister, et nécessité de s’afficher comme un candidat hors-système, qui se refuse au copinage et à l’entre-soi. Alors que Mélenchon s’impose ces jours-ci comme le candidat porte-étendard de la gauche devant Benoît Hamon – le candidat investi par les primaires du Parti socialiste –, ses chances de victoire restent maigres, et la question de l’après se pose en filigrane.

Exister, voilà le défi auquel fait face Jean-Luc Mélenchon depuis qu’il a claqué la porte de la gauche du gouvernement. Il semble devoir se contenter d’exister par intermittence, le système politique français étant un système présidentiel qui ne s’enflamme que tous les cinq ans pour ces élections à l’enjeu premier. Ce système bipartite a le plus souvent raison des hommes et femmes politiques qui tentent de persister hors des deux forces principales de gouvernement. L’alternance droite-gauche n’ayant jamais été rompue sous la Cinquième république, Jean-Luc Mélenchon (JLM) s’y attelle tout refusant de tendre la main à un électorat plus modéré.

Candidat de France Insoumise, un mouvement politique sur-mesure lancé en 2016 pour appuyer sa candidature, Mélenchon est aussi investi par le Parti communiste français (PCF). Ce soutien, acquis à la suite d’une houleuse série de revirements, devrait ancrer Mélenchon à l’extrême gauche sur le plan idéologique. Toutefois, l’espace surdimensionné occupé par Mélenchon dans le paysage médiatique français rend son entourage inaudible, communistes compris. Mélenchon s’en retrouve libre de toute entrave, et peut ainsi recueillir l’appui des trotskistes de Gauche révolutionnaire ou des autogestionnaires écolos d’Ensemble! (mouvement politique de gauche) tout en tentant de séduire les déçu·e·s du Hollandisme (1).

Jean-Luc Mélenchon naît à Tanger en 1951, de parents d’origines espagnoles et italiennes. En 1962, alors âgé de onze ans, il s’installe en France avec sa mère, et se retrouve quelques temps après dans le département français Jura, terre qu’il fera sienne par son engagement politique. Actif lors de mai 68 au Lycée, il rejoint l’Union nationale des étudiants de France (UNEF), syndicat étudiant traditionnellement classé à gauche, dès ses premiers pas à l’Université, à Besançon. En 1972, Mélenchon prend la tête de l’Organisation communiste internationale à Besançon, un mouvement trotskiste via lequel il s’implique dans nombre de luttes ouvrières au Jura. Il la quitte en 1979, trois ans après avoir rejoint un Parti socialiste (PS) revitalisé par François Mitterrand, et amorce sa migration d’une gauche radicale à un gauche rangée.

Fort d’une licence de philosophie, il est professeur de lycée avant de devenir journaliste. Il travaille à Dépêche du Jura et collabore à plusieurs journaux et radios de gauche ou de parti. Il gravit les échelons du microcosme socialiste local, déménage dans le département de l’Essonne pour en devenir président de la fédération socialiste en 1981, avant d’être élu sénateur en 1986. Il est, entre temps, entré chez les francs-maçons, au Grand Orient de France, où il  loge encore aujourd’hui.

Pendant la décennie suivante, il s’installe dans l’aile gauche du Parti socialiste, se peint en opposant d’une « gauche molle », et maintient cette posture de frondeur (2) avant l’heure jusqu’en 2000. Trois ans après avoir été lourdement défait par François Hollande dans sa candidature au poste de premier secrétaire du parti, il entre au gouvernement Jospin en tant que ministre délégué à l’Enseignement professionnel. En 2002, la cohabitation est terminée (3) et Chirac est à nouveau victorieux à la suite de l’historique échec de Lionel Jospin qui, recalé au premier tour, se retrouve derrière Jean-Marie Le Pen avec 16% de votes. Jean-Luc Mélenchon se relance alors avec entrain dans le jeu des courants au sein du Parti socialiste. Mais l’aile gauche est divisée, et éclate à la suite de différends sur la question européenne. Jean-Luc Mélenchon, réticent, si ce n’est opposé, à l’intégration européenne, s’affranchit de la ligne politique du PS qui, elle, y est favorable. Il fait campagne pour le « Non » au référendum du 29 mai 2005 sur une constitution pour l’Europe, allant à l’encontre des consignes explicites du parti.

Néanmoins, il se range derrière Laurent Fabius au congrès du Mans en 2005, et derrière la candidature de Ségolène Royal en 2007, deux nouvelles entreprises perdantes. Il ne se découragera qu’en 2008, lorsque la motion portée par Benoît Hamon (aujourd’hui candidat du PS et son concurrent dans la course à la présidentielle), dont il est signataire et qui représente l’aile gauche du PS, échoue à une décevante quatrième place.

Après 28 ans, il rend sa carte du PS, devant les caméras (4), sur un coup de tête. En un quart de siècle, Jean-Luc Mélenchon aura essuyé nombre d’échecs et de frustrations à l’interne. Il s’émancipe ainsi du parti moins pour se libérer de la chape idéologique qui lui planait dessus que pour nourrir ses ambitions personnelles. Il fonde le Parti de gauche, et contribue à rassembler sous l’enseigne du Front de gauche, initié par le Parti communiste français, de nombreux mouvements tels Gauche unitaire ou Convergences et alternatives (5). Cette dynamique se transmet à sa candidature aux élections présidentielles de 2012. Sa campagne enthousiasme une gauche qui trouve en lui un meneur charismatique qui, s’il porte une ombre sur ceux et celles qui le suivent, les amène à un beau score de 11% des voix au premier tour. Ses rendez-vous de campagne auront à plusieurs reprises réuni des dizaines de milliers de personnes (6,7).

Il termine derrière Marine Le Pen et son Front national, mais il aura fédéré un éventail de mouvements de gauche et d’extrême gauche, et aura initié une nouvelle génération à la gauche radicale, une gauche populaire, ou populiste, altermondialiste, et anti-libérale. Une gauche qui voudrait concilier républicanisme et socialisme, pour de vrai.

De retour en course cinq ans plus tard, il voit cette année Benoît Hamon, son ancien colocataire de l’aile gauche du PS, remporter la primaire socialiste en janvier dernier. Manuel Valls, encore premier ministre quelques semaines plus tôt, est défait. Avec lui, c’est la ligne officielle du parti qui est défaite et un Hollandisme socio-libéral qui est renié. La possibilité d’une candidature commune d’Hamon et Mélenchon flotte pendant quelques semaines. Flottement illusoire : les deux hommes se tournent autour, chacun attendant que l’autre fasse le premier pas. Mélenchon y met fin en réclamant le retrait des investitures de Manuel Valls et autres aux législatives – qui permettent d’être élu·e député·e –, ce que Hamon n’est pas en mesure de promettre (8).

Deux mois après cette victoire surprise de Benoît Hamon, l’acteur Philippe Torreton décrie l’« attitude égotique désastreuse » des deux candidats de gauche (9). Un sentiment possiblement partagé par une base militante qui se retrouve avec deux candidats aux sensibilités apparemment semblables, mais incapables de s’allier pour s’offrir tout espoir de second tour, et de victoire.

Cela n’empêche pas la campagne de Mélenchon de décoller. Ce dernier investit YouTube (10) avec succès, y récoltant les vues par centaines de milliers, ce qu’aucun politicien ou politicienne français·e n’avait réalisé jusqu’alors. Il brille lors d’un débat télévisé inédit (11). Il donne un meeting sous la forme d’hologramme, coup de force médiatique. Mélenchon grimpe dans les intentions de vote (12), distançant Hamon et talonnant François Fillon, candidat du parti de droite Les Républicains en difficulté car croulant sous les affaires et scandales.

Celui qui se réclame tribun du peuple se construit une image moderne et au goût du jour, et séduit ainsi un électorat jeune, désabusé d’un monde politique déconnecté. Si en 2012 il voulait « construire une autre Europe » (13), il veut aujourd’hui « sortir des traités européens » (14). Il manifeste toujours sa volonté de réformer l’Union Européenne, « plan A », mais il envisage dorénavant ouvertement de la quitter, « plan B ». Mis à part ce revirement sur la question européenne, son programme reste semblable à celui de 2012. On y retrouve les mêmes points d’emphase, solidarité économique et haro contre la finance, environnement, refondation de la République, une nation indépendante et humaine à l’heure de la mondialisation effrénée.

S’il est élu, Mélenchon pourrait ne rester à l’Élysée que pour une durée réduite. Il annonce qu’il convoquera une Assemblée constituante citoyenne pour réécrire la Constitution et imaginer une 6e République « démocratique, égalitaire, instituant de nouveaux droits et imposant l’impératif écologique ». Cette nouvelle République mise en place, Mélenchon laisserait alors supposément la place au prochain.

Cette République égalitaire combattrait les inégalités économiques, pour le partage du travail dans une France qui n’a « jamais été aussi riche ». Augmentation des salaires pour les travailleurs et travailleuses, limitation des salaires pour les patron·ne·s, retraite à 60 ans, « sécurité sociale intégrale »… Mélenchon propose une refonte de l’emploi en France : « Réduire le temps de travail, travailler moins pour travailler tous [et toutes]. » Une France idéale, une France isolée, « protectionnisme solidaire » oblige, mais une France qui regardera de l’avant : entre « transition écologique » et « économie collaborative ».

Mélenchon reprend aussi comme « adversaire » la finance, qu’il veut « mettre au pas ». Hollande l’avait promis en 2012, lors de son fameux discours du Bourget (15), en avait récolté les dividendes électorales, mais rien n’avait suivi. Mélenchon veut réguler la finance, protéger l’« économie réelle » et les citoyen·ne·s de ses dérives et excès. Outre les financiers, Mélenchon veut aussi combattre l’évasion fiscale, ce que la présidence actuelle a déjà commencé à faire. Il veut d’ailleurs faire la « révolution fiscale » : Revenu maximum autorisé et imposition des revenus du capital, Mélenchon signe ici quelques-unes des lignes les plus radicales de son programme.

Aux jeunes, il promet une « allocation d’autonomie » entre 18 et 25 ans, mais aussi de « refonder l’enseignement supérieur », aujourd’hui en proie à la marchandisation, tandis que les étudiants et étudiantes font face à la précarité et manquent de moyens. Mélenchon étend cette volonté réformatrice aux filières professionnelles et à l’école, avec notamment une scolarité obligatoire de 3 à 18 ans, 60 000 enseignant·e·s supplémentaires, et un meilleur salaire pour cette profession.

« L’urgence écologique », que Mélenchon place à pied d’égalité avec ses autres priorités, appelle selon lui à un effort de « planification », et s’inscrit dans la lignée de son programme économique. Il faut choisir entre finance et écologie, explique-t-il, car la définanciarisation est conditionnelle à la transition écologique.  Transition écologique, transition énergétique pour une France qui fonctionnerait à 100% d’énergie renouvelable à l’horizon 2050. Une « exigence écologique » qui s’applique à tous les domaines de la société : modes de consommation, modes de transports, agriculture, aménagement du territoire, bâtiments, etc.

Enfin, Mélenchon concilie à son euroscepticisme la vision d’une France s’affirmant comme une puissance humaniste et indépendante sur la scène internationale. S’il veut quitter l’OTAN, le Fonds monétaire international (FMI)  et la Banque mondiale, Mélenchon souhaite « renforcer et réinvestir l’ONU ». Se refusant à la « logique du choc des civilisations », il offrirait l’asile aux sonneurs d’alertes Edward Snowden et Julian Assange, et travaillerait à la « formation d’une nouvelle alliance altermondialiste ». Ambitieux, Mélenchon veut redessiner la carte des alliances et sympathies mondiale. En pratique, il ferait de la France un nouvel électron libre, sa souveraineté retrouvée, s’inscrivant dans un désengagement institutionnel notamment prôné par l’administration Trump. Ambitieux toujours, Mélenchon effeuille les projets : paix en Syrie et entre Israël et la Palestine, union méditerranéenne, et politique de la francophonie. Le Quai d’Orsay, siège du ministère des Affaires étrangères, aurait fort à faire.

Sur la montée, Mélenchon n’a toujours que peu de chance de progresser au second tour des présidentielles. Pour cela, il faudrait que sa cible fétiche, Emmanuel Macron, subisse un sérieux coup d’arrêt. Marine Le Pen, qu’il attaque avec parcimonie car convoitant peut-être son électorat – le Front National a ces dernières années été le premier parti ouvrier –, est hors de portée. S’il récolte un meilleur score qu’en 2012, il ne pourra néanmoins que constater que l’extrême droite progresse aujourd’hui plus vite que l’extrême gauche. Une nouvelle défaite, à 65 ans, l’amènera sans doute à réfléchir à son avenir politique, alors qu’il sera député européen jusqu’en 2019. Ce sera néanmoins la gauche, sa gauche, qui aura le plus de questions à se poser : comment faire après ce personnage gaulliste qui se voulait à lui tout seul le représentant d’une gauche populaire, d’une gauche citoyenne? Pour France Insoumise, comment approchera-t-on cette recomposition de l’échiquier politique en vue, avec la comète En Marche! (16) et un Parti socialiste fragmenté, et ceci dès les élections législatives de juin? Car la France n’a jamais eu son Podemos ou son Syriza, mais cette malléabilité politique ambiante pourrait peut-être s’en accommoder aujourd’hui. Pour Jean-Luc Mélenchon, il sera peut-être difficile de s’en contenter, et de s’effacer.

Aussi dans ce dossier sur les élections françaises 2017 :

Bleu Marine, la prochaine couleur de la France?

Benoît Hamon… la fin d’une ère?

Le phénomène Macron

François Fillon, candidat-téflon?

Élections françaises : Et si le changement, c’était vraiment maintenant?

CRÉDIT PHOTO:  CC-BY-SA

1. Alexandre Jassin, « Pour une politique de la main tendue », Agora Vox, 1er avril 2017, http://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/pour-une-politique-d…, consulté le 9 avril 2017.
2. Marie Simon, « Congrès du PS: les frondeurs irréconciliables n’ont pas fini de fronder », L’Express, 7 juin 2015, http://www.lexpress.fr/actualite/politique/ps/congres-du-ps-les-frondeur…, consulté le 9 avril 2017.
3. « Troisième cohabitation », Wikipedia, https://fr.wikipedia.org/wiki/Troisi%C3%A8me_cohabitation, consulté le 9 avril 2017.
4. « Mélenchon quitte le PS – Episode 4 – Le départ », Youtube, 10 novembre 2008, https://www.youtube.com/watch?v=CPfNjo2-B5A, consulté le 9 avril 2017.
5. « Parti de gauche (France) », Wikipedia,  https://fr.wikipedia.org/wiki/Parti_de_gauche_(France), consulté le 9 avril 2017.
6. « Ce qu’il faut retenir du discours de Mélenchon à Marseille », Le Parisien, 14 avril 2012, http://www.leparisien.fr/election-presidentielle-2012/candidats/apres-pa…, consulté le 9 avril 2017.
7. Adrien Oster, « Jean-Luc Mélenchon: démonstration de force du Front de Gauche place de la Bastille à Paris », Le Huffington Post, 18 mars 2012, http://www.huffingtonpost.fr/2012/03/18/melenchon-meeting-manifestation-…, consulté le 9 avril 2017.

8. « Jean-Luc Mélenchon détaille ses conditions dans une lettre à Benoît Hamon », Le Point, 17 février 2017, http://www.lepoint.fr/presidentielle/jean-luc-melenchon-detaille-ses-con…, consulté le 9 avil 2017.

9. « Philippe Torreton dénonce l’“attitude égotique désastreuse” des candidats Hamon et Mélenchon », France Info, 30 mars 2017, http://www.francetvinfo.fr/politique/benoit-hamon/philippe-torreton-deno…, consulté le 9 avril 2017.
10. « Jean-Luc Mélenchon », Youtube, https://www.youtube.com/user/PlaceauPeuple, consulté le 9 avril 2017.
11. Diane Malosse, « Et Jean-Luc Mélenchon réveilla le débat », Le Point, 23 mars 2017, http://www.lepoint.fr/presidentielle/et-jean-luc-melenchon-reveilla-le-d…, consulté le 9 avril 2017.
12. « Présidentielle : selon un sondage Mélenchon talonne désormais Fillon et fait tomber Hamon sous les 10% », BFMTV, 31 mars 2017, http://www.bfmtv.com/politique/presidentielle-selon-un-sondage-melenchon…, consulté le 9 avril 2017.
13. « Le Programme du Front de Gauche et de son candidat commun Jean-Luc Mélenchon », 2012, http://www.jean-luc-melenchon.fr/brochures/humain_dabord.pdf, consulté le 9 avril 2017.
14. « Le programme de la France insoumise et de son candidat Jean-Luc Mélenchon : Table des matières », L’Avenir en Commun, 2017, https://laec.fr/sommairehttps://laec.fr/chapitre/4/sortir-des-traites-eeuropeens, consulté le 9 avril 2017. (Tous les éléments de programme cités sont consultables sur ce site, y compris « Sortir des traités européens »)
15. « L’intégralité du discours de François Hollande au Bourget », L’Obs, 26 janvier 2012, http://tempsreel.nouvelobs.com/politique/election-presidentielle-2012/so…, consulté le 9 avril 2017.
16. « En Marche ! », https://en-marche.fr/, consulté le 9 avril 2017.

De l’usage de la réparation cosmétique post-mastectomie

De l’usage de la réparation cosmétique post-mastectomie

Biais de l’autrice : Une femme blanche de 29 ans, scolarisée, qui a reçu un diagnostic de cancer inflammatoire triple négatif du sein droit en août 2016. Elle a subi une double mastectomie, sans reconstruction. Ce choix était à la fois médical, cosmétique (symétrie du sein controlatéral) et politique (refus de subir les multiples chirurgies nécessaires à une reconstruction pour retrouver l’esthétique socioculturelle de « femme »).

En 2012, la réalisatrice canadienne Léa Pool s’est penchée sur la question de l’industrie très lucrative qui se cache derrière le célèbre ruban rose, emblème du cancer du sein, dans son film Pink Ribbon Inc[i]. Elle y partageait le fruit pourri d’une recherche approfondie sur le commerce et l’antiféminisme reliés à ce cancer touchant 25 000 nouvelles personnes chaque année[ii]. Cependant, une autre facette de cette maladie n’avait pas encore été explorée, qui pourtant soulève des questionnements au sein des regroupements activistes et parmi les femmes atteintes, soit l’imprégnation d’un regard paternaliste dans le processus chirurgical et psychologique entourant la mastectomie.

La mastectomie

D’abord, il y a « des » mastectomies : partielles, totales, unilatérales, bilatérales, radicales ou non. Quand vient le temps de décider quel soin, quelle chirurgie est la plus adaptée pour contrer le cancer du sein, plusieurs options s’offrent, bien que souvent la décision n’en soit pas une de préférence, mais bien d’obligation. Dépendamment de quel type de cancer du sein une personne est atteinte – car oui, il y a plus d’un type – le protocole de soins à administrer variera. Ainsi, certaines femmes n’ont pas réellement le choix de subir une mastectomie totale, alors que d’autres auront « la chance » de conserver en partie leur(s) sein(s). Dans tous les cas, lors d’un cancer du sein, cette partie du corps si fortement chargée de symboles culturels sera atteinte et deviendra le lieu de changements significatifs. Une mastectomie, donc, est l’ablation, partielle ou totale, d’un ou des deux seins[iii].

Le but, en retirant chirurgicalement le sein, est de faire cesser la progression du cancer. Ainsi, après une telle chirurgie, sans compter tous les autres traitements qui viennent se greffer au protocole de soins pour traiter ce cancer, il se peut qu’une femme croie perdre une partie du corps qui porte le poids de l’histoire de son genre et de son sexe, de sa féminité et de son image idéalisée de femme. De plus, pour celles qui désiraient allaiter et pour celles qui avaient une sensibilité érotique de leur sein, les fonctions de cet organe disparaissent en même temps que la mastectomie. C’est alors que plusieurs se demandent comment leur corps sera perçu après la chirurgie. Si cette question se pose, c’est parce qu’il y a une culture sexiste et hétéronormative de l’image de la femme, qui est très uniforme et qui comprend invariablement les seins.

Qu’arrive-t-il donc à une personne lorsque des obligations de santé la forcent à se soustraire à une partie d’elle-même qui porte presque entièrement le construit social et psychologique de sa féminité ? La réponse provenant du corps médical est simple : la reconstruction mammaire ou encore le port de prothèses externes qui imitent les seins sous les vêtements. Il s’agit donc de réparation : il faut redonner à la femme ses seins ou du moins, une image d’elle-même créant l’impression qu’elle a encore des seins. Quand vient le temps de parler de la chirurgie, les infirmiers⸱ères en oncologie à la clinique du sein de l’Hôtel-Dieu offrent d’office une pochette rose comprenant divers feuillets explicatifs sur les types de chirurgies reconstructrices avant même de parler de la mastectomie elle-même[iv]. On vous explique, de l’oncologue à la personne qui s’occupe de la chirurgie esthétique, toutes les techniques possibles pour vous redonner des seins, qu’il s’agisse de prendre les muscles de vos abdominaux ou de votre grand dorsal ou d’utiliser la peau de votre aine pour imiter vos futurs mamelons[v]. La question a été étudiée depuis des années, des spécialistes en font leur expertise ; des seins, peu importe la quantité de peau qu’on vous retirera du ventre ou le nombre de fois où vous serez ensuite en salle opératoire, retrouveront place sur votre poitrine.

Sur le site de la Fondation du cancer du sein du Québec, qui est derrière le célèbre « ruban rose », on parle ainsi de la mastectomie : « La mastectomie aboutit à la perte de la totalité du sein. Cette ablation peut être vécue comme une atteinte à la féminité de la patiente, associée à l’estime de soi, à la séduction, à la sexualité et à la maternité[vi]. » De son côté, l’Association des spécialistes en chirurgie plastique et esthétique du Québec décrit la mastectomie comme une « expérience traumatisante [vii]». Finalement, la Société canadienne du cancer parle de la mastectomie en ces termes :

« La mastectomie est une intervention lors de laquelle on enlève tout le sein. On peut faire une chirurgie reconstructive au même moment que la mastectomie ou plus tard […] Une femme peut opter pour la reconstruction mammaire pour : se sentir à nouveau complète physiquement, moins se rappeler le cancer du sein, acquérir un plus grand sentiment de liberté, éviter d’avoir à porter une prothèse mammaire externe, pouvoir porter une plus grande variété de vêtements, et se sentir plus à l’aise dans son corps et plus désirable [viii]».

De ces trois exemples, aucun n’offre une vision positive de la mastectomie, aucun ne propose de la percevoir comme une libération (ne plus avoir l’angoisse d’une récidive, ne plus avoir à porter de brassières et autres sous-vêtements de soutien, ne plus devoir cacher sa poitrine à la plage, etc.), comme une guérison ni comme une expérience de réappropriation de son corps. Ces trois organismes parlent d’abord de la mastectomie comme s’il s’agissait d’une atteinte significative à la vie de la personne, d’une perte à laquelle il faudrait remédier, alors que cette chirurgie représente une partie importante du traitement.

Cette construction sociale autour du sein dans le système médical démontre la difficulté psychologique pour la personne atteinte du cancer du sein de se voir complète, sereine et rassurée après la mastectomie. Pourtant, les chirurgies esthétiques réparatrices occasionnent des problèmes divers : le temps de convalescence après la mastectomie se rallonge ; la patiente a plus de chances de contracter des infections, en plus de devoir subir plusieurs anesthésies générales et de se retrouver, après l’opération, avec de multiples cicatrices liées aux greffes de peau et de muscles ailleurs sur le corps ; cette procédure supplémentaire retarde son retour au travail ou la contraint à prendre davantage de congés de maladie, sans parler du retard avec lequel elle débutera par la suite des traitements adjuvants ou préventifs (chimiothérapies, radiothérapies, etc.)…Il faut aussi mentionner que pendant qu’elles reçoivent ces soins, les patientes n’ont pas toutes nécessairement un suivi psychologique ou de l’assistance socio-psychologique, ce qui serait pourtant approprié dans le but d’assurer une réappropriation de leur image corporelle après le cancer. On prend pour acquis que ce qu’il y a de mieux est qu’elles conservent l’apparence de la femme idéalisée, et cela passe notamment par les seins. Il y a des femmes qui n’osent plus se donner une vie érotique, amoureuse après tout cela, qui craignent de perdre leurs conjoint.es, et c’est ça aussi la réalité. Une personne ne devrait pas n’être qu’une chose fixe dont l’image ne change jamais : on change tous, c’est seulement tabou et il faut tout camoufler. Toute leur vie, les femmes doivent cacher leur poitrine, et quand elles n’ont plus de seins, il faut encore cacher ce qu’elles n’ont plus. C’est un concept presque impossible, une femme sans sein, dans notre culture.

Il ne s’agit pas de nier que les seins sont un symbole fort dans notre société, et ce depuis des millénaires d’histoire, si l’on fouille dans les recherches archéologiques de l’iconographie de la femme. Les Vénus du paléolithique, que l’on retrouve de la Méditerranée à la Sibérie, présentent régulièrement un ventre et des seins au volume exagéré, quoique la signification de cet art porte aujourd’hui à débat[ix]. Seules les Amazones de la mythologie grecque offrent une image de femmes sans sein, bien que cette interprétation soit aussi sujette à une nouvelle évaluation aujourd’hui[x]. Bien sûr, plusieurs femmes vivent leur féminité à travers leur apparence et leurs seins font partie de l’image qu’elles projettent, en tant que femmes, dans la société. Les seins sont plus qu’une partie du corps dans notre imaginaire collectif, et cela se reflète dans nos façons d’expérimenter les seins dans l’espace public comme dans l’espace privé. Cependant, le fait de calquer cette culture et ces construits sociaux dans les soins à prodiguer pour la guérison d’un cancer du sein est très contraignant, perturbateur, et souvent maladroit .

L’analyse livrée dans cet article ne propose pas que le personnel médical, ou encore les organismes chargés de venir en aide aux femmes souffrant du cancer du sein, interagissent avec elles de manière inappropriée, ou bien qu’ils aient tort d’agir comme ils le font. Après tout, ce n’est pas de leur faute si le système sexiste dans lequel nous vivons a décrété que le recours à des chirurgies reconstructrices était approprié, voire nécessaire, pour des femmes ayant subi une mastectomie. Il est cependant important de souligner que ces tentatives de recourir absolument à la chirurgie esthétique pour « aider » les patientes démontrent l’absence totale d’un discours féministe au cœur même de cette réalité qu’est le cancer du sein. Et ce discours féministe est primordial, car certaines femmes peuvent éprouver un profond mal-être à la suite du cancer du sein et de la mastectomie et, sans en comprendre les raisons fondamentales, accepteront de subir les multiples chirurgies post-mastectomie dans le seul but d’apaiser cette souffrance, qui est le produit du poids de la culture sur elles.

Cette incompréhension peut même être plus grande quand aucun temps de deuil n’est accordé à la personne : lorsque la reconstruction a lieu en même temps que la mastectomie. Il faut comprendre que les décisions relatives à ces opérations se prennent le plus souvent dans l’urgence, sans qu’un temps de réflexion réel ne soit accordé à la patiente, en l’espace de quelques jours ou de quelques semaines, et pour plusieurs, sans soutien psychologique et sous les conseils d’un⸱e ou de deux praticien⸱ne⸱s. Le temps et les ressources manquent souvent aux patientes pour consulter différent⸱e⸱s chirurgien⸱ne⸱s-oncologues ou psychologues sur la question.

L’expérience de la mastectomie

L’autrice de cet article a eu l’occasion de s’entretenir avec les patientes d’un groupe Facebook fermé, les Si-Fortes. Les 131 femmes admises dans le groupe ont toutes reçu un diagnostic de cancer du sein de stade IIIB et plus (sur un total de quatre stades, dont le quatrième est métastatique, donc incurable[xi]). La majorité d’entre elles ont subi une ou plusieurs chirurgies, dont des mastectomies partielles ou complètes, ainsi que diverses autres opérations liées à la reconstruction. Les discussions portant sur la reconstruction mammaire sont très chargées en émotions et plusieurs ont permis de saisir l’ampleur des impacts que ce soin réparateur laisse dans la vie de chacune d’entre elles. Bien qu’une majorité nous confie avoir pris pour elles-mêmes la décision de procéder à la reconstruction, sans égard à leur conjointe ou conjoint et aux conseils de leur oncologue, celles qui ont répondu à notre questionnaire partagent des expériences qui portent à réfléchir sur la façon dont on perçoit le corps des femmes alors même qu’il est à son point le plus vulnérable.

La perte de contrôle sur son corps, les conseils impératifs des praticien⸱ne⸱s, le regard des membres de la famille et des partenaires, le rappel constant des images de femmes et de seins sur les panneaux et affiches publicitaires, dans les films et dans l’espace public en général : réunis tous ensemble, ces éléments influencent grandement les décisions entourant la reconstruction. Au-delà de la mastectomie, ces éléments jouent aussi de manière plus subtile, mais non moins intense, sur le bien-être des femmes et leur perception d’elles-mêmes. En regard de ce qui vient d’être mentionné, il ne fait aucun doute pour nous qu’un discours féministe pourrait adoucir ces expériences vécues par 6 000 nouvelles Québécoises chaque année[xii].

Caroline, 35 ans, nous confie que bien qu’elle ait reçu toute l’information nécessaire de la part de ses médecins et qu’elle n’ait d’abord pas opté pour la reconstruction, c’est la difficulté de se « voir autant abîmée » et le regard triste de ses enfants qui l’ont poussée à changer d’idée. Après les premières étapes consistant à étirer tranquillement la peau de sa poitrine à l’aide d’expandeurs, elle a senti que la femme en elle commençait à se reconstruire. Ce qui l’a choquée particulièrement, c’est que plusieurs personnes de son entourage lui ont dit qu’elle était « chanceuse » de pouvoir se faire refaire gratuitement les seins, ce qui la mettait hors d’elle-même à tous les coups. Son oncologue, qui s’avérait être une femme, lui avait conseillé la reconstruction, car son « expérience » lui démontrait que les femmes étaient majoritairement plus heureuses ainsi, et que dans son cas, étant donné son jeune âge, une reconstruction était préférable.

Une autre femme, de 49 ans cette fois et qui désire conserver l’anonymat, nous raconte que la nature de son cancer, inflammatoire et très agressif, l’a obligée à subir une mastectomie totale du sein droit sans reconstruction. Elle a demandé à son oncologue si l’on pouvait aussi enlever le sein gauche afin de lui permettre d’avoir une poitrine symétrique, mais on lui a refusé cette intervention supplémentaire par deux fois. Elle ne comprend toujours pas à ce jour pourquoi on lui a refusé cette chirurgie, esthétique à ses yeux, qui pourtant occasionne moins de complications postopératoires qu’une reconstruction mammaire. Le système de santé permet donc de couvrir les coûts et les soins pour des chirurgies de reconstruction mammaire, mais ne lui offrait aucunement la possibilité, le choix, d’enlever le sein non-atteint pour son propre bien-être psychologique. Cette situation exprime à elle seule à quel point les seins sont cruciaux dans la perception du corps de la femme dans notre société : des oncologues sont prêt⸱e⸱s à effectuer des chirurgies invasives pour redonner des seins à une femme après un cancer du sein, mais elles et ils ne sont pas prêt⸱e⸱s à enlever un seul sein par une chirurgie d’un jour suivie d’une guérison rapide.

L’autrice de cet article, qui a 29 ans, a dû insister très fortement auprès de ses infirmières et de son onco-chirurgien pour avoir droit à l’ablation du sein controlatéral. Diagnostiquée avec un cancer inflammatoire du sein droit, la reconstruction lui était fortement déconseillée. Cependant, dans le but de ne pas vivre l’anxiété liée à la présence de son sein gauche et ayant envie d’avoir une poitrine symétrique[xiii], elle désirait subir une mastectomie bilatérale. Son onco-chirurgien lui répétait qu’étant donné son jeune âge, elle pourrait regretter cette décision, et semblait peu enclin à accepter le choix de sa patiente. C’est en voyant la requête destinée au département de chirurgie, dans les mains de son infirmière, qu’elle a remarqué que sa demande n’était pas conforme à ses volontés : il y avait écrit : « expandeurs mammaires et reconstruction ». C’est choquée qu’elle a dû expliquer en quoi cette décision pourrait avoir des conséquences sur sa santé physique mentale : la reconstruction en cas de cancer inflammatoire est déconseillée, et elle n’avait pas non plus envie d’avoir un seul sein. Ce n’est qu’au bout d’une semaine que cette requête a pu être modifiée afin de lui offrir le soin désiré. Il ne faisait aucun sens pour elle de subir des chirurgies supplémentaires si elle pouvait guérir rapidement après une chirurgie d’un jour.

En plus du sexisme, une forme d’âgisme transparaissait également dans l’approche médicale : « Vous êtes si jeune, vous aurez encore plusieurs années devant vous! ». Alors qu’est-il proposé aux femmes plus âgées qui doivent subir une mastectomie ? Qu’advient-il des femmes qui ont probablement moins d’années devant elles car elles sont au stade 4, réputé « incurable » ? Nous savons qu’aujourd’hui, les soins médicaux peuvent permettre aux femmes ayant un cancer du sein de stade 4 de vivre plusieurs années encore. Une femme de 53 ans, de Québec, toujours du groupe Facebook Si-Fortes, nous partage la tristesse qu’elle vit depuis sa mastectomie, car on ne lui jamais offert de reconstruction, puisque son cancer s’est propagé. Pourtant, avec les traitements actuels, plusieurs femmes des Si-Fortes atteintes d’un cancer de stade 4 vivent encore (de 5 à 12 ans depuis le diagnostic).

Il est à se demander pourquoi cette disparité existe encore entre les traitements offerts. Qu’est-ce qui justifie ces iniquités entre les patientes ? Une femme de 53 ans est-elle moins féminine ? Est-il moins important qu’une femme de 53 ans ayant un cancer de stade avancé ait des seins ? Quel message envoie-t-on sur l’image des femmes et sur la part d’arbitraire qui intervient dans le choix des traitements qui leur sont offerts ? Faut-il absolument opter pour une reconstruction lorsqu’on est jeune et que l’on subit une mastectomie ? Faut-il absolument être jeune pour avoir droit à une reconstruction ? Ces questions expliquent en partie, aussi, pourquoi il est plus que temps qu’un discours féministe intègre le domaine du cancer du sein.

En attendant, la principale forme de réappropriation du corps de la femme après un cancer du sein s’inscrit dans un discours patriarcal populaire : on conquiert le cancer du sein, on est des guerrières, on fait face au combat, on est fortes, etc. Ces mots, devenus des idéaux du comment-être devant le cancer, s’inscrivent dans le langage vernaculaire depuis environ une vingtaine d’années et semblent avoir pris de l’ampleur avec les publicités « roses » dont la première nous est donnée par Ford et ses mustangs roses pour les « guerrières en rose [xiv]».

Ce que dit le discours féministe à propos du cancer du sein

Le cancer du sein ne se vit pas aujourd’hui comme il se vivait il y a à peine deux décennies. Auparavant, les femmes atteintes de ce cancer le subissaient plus ou moins en solitaires, cachées, et obtenaient peu de soutien social, psychologique et communautaire. Aujourd’hui, au Québec, cette maladie n’est plus taboue et divers organismes[xv] viennent en aide aux patientes touchées par le cancer du sein. Les femmes développent des solidarités, fondent des groupes sociaux en ligne, deviennent activistes ou militantes pour la cause, etc. Cependant, malgré toute cette présence et ces efforts, le cancer le plus important chez les femmes demeure teinté d’une hétéronormativité incontestable. Peu d’études[xvi] réalisées à son sujet développent une réflexion anthropologique sur la question et ce manque se fait cruellement sentir alors que les genres, les sexualités et les corps se transforment et sont devenus multiples. L’idée est simple : toutes les femmes ne sont pas « femmes » pareillement. La reconstruction mammaire permet à certaines de faire la paix avec leur corps, mais cette paix est tributaire d’une image idéalisée de ce qu’est et doit être le corps d’une femme en Occident. Dans notre monde binaire où l’économie dépend de la stabilité d’une patriarchie mercantile qui a besoin que les femmes portent et encensent leurs seins, que ces derniers soient naturels ou reconstruits, peu de liberté réelle existe quant au choix à faire lorsqu’on fait face au cancer du sein et ses traitements :

« Bien que plusieurs assertions soient données à propos des bénéfices psychologiques de la reconstruction mammaire dans le milieu médical (Ceradini et Levine, 2008), il existe peu d’études bien contrôlées et bien élaborées dans lesquelles seraient évaluées des comparaisons entre femmes ayant ou non subi une reconstruction post-mastectomie […] Le cancer du sein a le potentiel de déstabiliser certaines idées aujourd’hui prises pour acquis en ce qui concerne le genre, la sexualité et l’identité corporelle (Sedgwick, 1994). Peut-être alors, pour cette raison, le cancer du sein est devenu un contexte social dans lequel le genre est à la fois “produit et contrôlé”, considérant “l’hyper et l’hétéro sexualisation” de ce cancer maintenant omniprésent (Jain, 2007, p.506) » (traduction libre)

Je crois qu’il est possible de vivre le cancer du sein autrement, de manière moins pénible. Cela implique que l’on envisage les patientes en dehors de l’idée préconçue de ce que doit être une femme, et que l’on se permette d’imaginer des patientes bien dans leur peau après une mastectomie. Cela implique également que l’on puisse parler d’une sexualité accomplie au-delà des seins et que l’on puisse considérer une maternité autrement que par l’allaitement. Bref, cela implique de s’ouvrir à la possibilité qu’un être humain soit plus d’une chose et que sa beauté et son bien-être dépendent de multiples facteurs.

Il ne s’agit pas de dire que ce cancer est sans blessure, sans deuil, sans difficulté et « tout rose » comme certains peuvent le faire croire. Un cancer est un cancer, jamais il ne s’agira d’une maladie bénigne. Néanmoins, nous possédons les connaissances suffisantes aujourd’hui pour faire une analyse différente, féministe, de ce cancer et de sa réalité.

CRÉDIT PHOTO: Paul Falard 

[i]     2012, Léa POOL. Pink ribbon inc. https://www.onf.ca/film/industrie_du_ruban_rose/

[ii]    Fondation du cancer su sein du Québec : https://rubanrose.org/cancer-du-sein/comprendre/statistiques

[iii]   Mastectomies : https://rubanrose.org/cancer-du-sein/traitements/chirurgie-mastectomie-t… et http://www.cancer.ca/fr-ca/cancer-information/cancer-type/breast/treatme…

[iv]   Clinique du sein du CHUM à l’Hôtel-Dieu : http://www.chumontreal.qc.ca/patients-et-soins/departements-et-services/…

[v]    Reconstructions mammaires, Centre universitaire de l’Université de Montréal : http://www.chumontreal.qc.ca/sites/default/files//documents/Votre_sante/…

[vi]   Fondation du cancer du sein du Québec : https://rubanrose.org/cancer-du-sein/traitements/chirurgie-mastectomie-t…

[vii]  Association des spécialistes en chirurgie plastique et esthétique du Québec : http://www.ascpeq.org/Contenu_accueil.asp?CATEGORIE_CODE=364&CONTENU_COD…

[viii] Société canadienne du cancer : http://www.cancer.ca/fr-ca/cancer-information/cancer-type/breast/support… = il faut revérifier ce link, cela dit : page non trouvée

[ix]   https://fr.wikipedia.org/wiki/V%C3%A9nus_pal%C3%A9olithique

[x]    http://www.cndp.fr/archive-musagora/amazones/fichiers/nom_amazo2.htm

[xi]   http://www.cancer.ca/fr-ca/cancer-information/cancer-type/breast/staging…

[xii]  Fondation du cancer su sein du Québec : https://rubanrose.org/cancer-du-sein/comprendre/statistiques

[xiii] Nous considérons que la difficulté des femmes à vivre avec un seul sein est encore plus grande, étant donné que nous vivons dans un monde binaire où la possibilité des zones grises sont peu présentes et représentées.

[xiv] Warriors in pink de Ford Mustang : www.warriorsinpink.ford.com

[xv]  Belle et bien dans sa peau : www.lgfb.ca/fr/propos-de-nous/: idem pour ce lien (« page not found »)

            Action cancer du sein du Québec : http://www.bcam.qc.ca/fr

            Fondation du cancer du sein du Québec : www.rubanrose.org

[xvi] Une étude intéressante qui en englobe d’autres :

            Lisa R. Rubin et Molly Tanenbaum, “Does That Make Me A Woman ? : Breast Cancer,             Mastectomy, and Breast Reconstruction Decisions Among Sexual Minority Women”,               Psychology of Women Quarterly, vol. XXXV, nº 3, 2011, p. 401-414.

Tensions États-Unis/Russie : Vers une détente?

Tensions États-Unis/Russie : Vers une détente?

Par Raphael Robitaille

Le climat de tension entre la Russie et les États-Unis a frôlé plusieurs fois l’explosion ces dernières années, et ce, plus de 20 ans après la fin de la guerre froide. Nombre d’enjeux attisent l’antagonisme entre Washington et Moscou tels que le conflit ukrainien et la crise syrienne, pour ne mentionner que les plus récents. Les points de discorde entre les deux puissances se multiplient et se cristallisent, rappelant à certain·e·s observateurs et observatrices les moments les plus chauds de la guerre froide. L’administration Trump a exprimé sa volonté de rapprochement entre les deux pays lors de la campagne électorale. Or, la situation semble encore bien loin d’un rétablissement durable des relations.

DE BUSH À OBAMA : LES GRANDES LIGNES

L’éphémère rapprochement entre George W. Bush et Vladimir Poutine qui a fait suite aux événements du 11 septembre 2001 n’aura été qu’un court moment ensoleillé dans les orageuses relations russo-américaines. La présence états-unienne en Asie centrale, pourtant consentie par le Kremlin, et l’intervention en Irak ont tôt fait de raviver plusieurs points de tension entre Washington et Moscou[i]. Il faut également dire que les vagues d’expansion de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) encore plus près des frontières russes[ii] et le projet de bouclier antimissile en Europe de l’Est préoccupent le Kremlin[iii], sans oublier les « révolutions de couleur » dans l’ancienne sphère soviétique[iv]. Du côté américain, on reproche à la Russie l’instrumentalisation politique des exportations d’énergie, sa dérive autoritaire et la vente d’armement à des régimes dictatoriaux. Cette conjoncture contribue à l’effritement des canaux de communication bilatéraux et la relation en devient plus tendue, chacun campant ses positions plus durement[v].

À l’occasion des Jeux olympiques de Pékin en 2008, l’impensable se produit. Entre une présence états-unienne de plus en plus forte dans l’espace postsoviétique et une Russie qui peine à conserver sa sphère d’influence au profit de l’Occident, la Géorgie de la « révolution des roses », qui a porté au pouvoir le pro-occidental Mikheil Saakashvili, se fait courtiser par les États-Unis en vue d’une éventuelle adhésion à l’OTAN. Moscou entend bien réagir à cet affront vis-à-vis ses intérêts. Le 7 août, à la suite d’une opération de la Géorgie visant à reprendre le contrôle des régions sécessionnistes d’Abkhazie et d’Ossétie du Sud, toutes deux soutenues par Moscou, les Forces fédérales russes traversent la frontière géorgienne. La « guerre de cinq jours » prend fin le 12 août avec l’armée russe aux portes de Tbilissi, la capitale géorgienne. Résultat du climat géopolitique hautement tendu régnant dans l’espace postsoviétique, au Caucase en particulier, la guerre russo-géorgienne a profondément ébranlé les fondements de la sécurité européenne. La hausse vertigineuse des tensions qu’elle a provoquée a amené l’Occident très près d’une guerre avec la Russie[vi].

Après l’escalade de la guerre de cinq jours, les relations entre les deux puissances se stabilisent. L’arrivée au pouvoir de nouveaux présidents des deux côtés, Barack Obama aux États-Unis et Dimitri Medvedev en Russie, donne lieu à ce que l’on appelle couramment le reset. En effet, Américain·e·s et Russes entendent repartir sur de nouvelles bases de collaboration et tentent de balayer les antagonismes passés[vii]. Quelques avancées notables se produisent telles que les négociations sur les missiles balistiques (nouveau traité START), une coopération économique accrue et un climat entre les deux nations somme toute plus cordial, mais la politique du reset reste fragile[viii].

Tout se gâte réellement autour de la crise ukrainienne qui éclate en novembre 2013. Le refus du président Viktor Ianoukovitch de signer un accord économique avec l’Union européenne au profit d’un accord avec la Russie déclenche la « révolution de Maïdan » qui renverse le gouvernement ukrainien dans ce que Moscou qualifie de « coup d’État » contre un gouvernement élu démocratiquement[ix]. S’en suit une rébellion armée dans la région du Donbass – à majorité russophone – face au nouveau gouvernement pro-occidental à Kiev qui jouit du soutien américain dans la répression des rebelles. L’Occident, qui appuie le nouveau président issu des élections de l’après-Maïdan Petro Poroshenko, accuse la Russie d’être à l’origine des milices rebelles du Donbass, et d’avoir violé l’intégrité territoriale de l’Ukraine en annexant la Crimée. La légitimité du référendum menant au rattachement de la péninsule à la Russie a d’ailleurs été âprement débattue et contestée dans les chancelleries occidentales. Depuis ces événements, les manœuvres militaires de part et d’autre des frontières russes nuisent à un règlement de la situation, chaque camp s’accusant mutuellement de provocations. L’OTAN a dépêché plusieurs milliers de soldats additionnels, dans les pays baltes notamment, en guise de dissuasion à une agression russe. La Russie s’adonne elle aussi à des exercices de plus en plus près de ses frontières occidentales. Les États-Unis et leurs alliés ont imposé une série de sanctions contre Moscou après l’annexion de la Crimée. Les pourparlers sur la crise ukrainienne ont ainsi subi plusieurs revers jusqu’à l’accord dit de Minsk II signé en février 2015 et qui n’a pas encore été implanté complètement. Entre autres, l’accord de Minsk prévoit le retrait des armes lourdes du front, la cessation des combats, l’échange des prisonniers et l’amnistie pour les séparatistes, autant de mesures non appliquées des deux côtés. Le gouvernement ukrainien doit également procéder à des réformes constitutionnelles sur le statut des républiques séparatistes, chose qui n’a toujours pas été faite malgré les pressions américaines[x]. La question ukrainienne reste à ce jour en suspens et on assiste à une récente recrudescence des combats au Donbass[xi].

Le conflit syrien est probablement l’événement ayant le plus entaché les relations russo-américaines depuis l’implication de la Russie. La coalition occidentale souhaite le départ de Bachar Al-Assad tout en bombardant Daesh et en soutenant différentes factions rebelles. La Russie est quant à elle intervenue afin de « sauver » le gouvernement Assad de la déconfiture et combattre les groupes terroristes (ou les opposant·e·s au régime?), dont Daesh. Moscou a une fois de plus pris par surprise l’administration Obama en intervenant en Syrie, marquant bien son retour en tant qu’acteur international de premier plan[xii]. Sans entrer en détail dans la complexité de la situation, il suffit de souligner que les objectifs des visées de la Russie et des États-Unis sont presque aux antipodes. Cette « guerre par procuration » a ainsi causé plusieurs accrochages diplomatiques, dont le paroxysme a été la suspension des relations bilatérales menaçant de déclencher une troisième guerre mondiale, comme l’a indiqué le premier ministre turc Numan Kurtumulus il y a quelques mois[xiii].

L’ADMINISTRATION TRUMP ET L’AVENIR DES RELATIONS RUSSO-AMÉRICAINES 

C’est donc dans ce contexte que l’administration Trump entre en scène. Beaucoup de points de friction se dressent face au rétablissement normal des relations malgré une volonté affichée du nouveau président américain de dénouer les tensions. L’Esprit libre a rencontré le co-coordonnateur de l’Observatoire de l’Eurasie du Centre d’études sur l’intégration et la mondialisation et spécialiste des questions sur l’espace postsoviétique Yann Breault, afin d’y voir plus clair et de déceler quelques pistes de compréhension pour l’avenir.

D’abord, pratiquement personne ne sait réellement à quoi s’attendre avec Trump en ce qui a trait aux relations avec la Russie. Comme l’affirme Yann Breault : « Mon collègue Irvin Studin disait, un peu à la blague, que Trump pourrait être récipiendaire d’un prix Nobel de la paix et la même journée déclencher une troisième guerre mondiale. » C’est dire le brouillard dans lequel se trouvent les analystes en ce moment. En Russie, grâce aux déclarations en faveur d’un rapprochement lors de la campagne électorale, « certaines personnes bien sûr ont applaudi l’élection de Trump, mais beaucoup font preuve de scepticisme quant à la durabilité de ce renouveau plutôt amical. […] C’est surtout l’imprévisibilité qui est le principal problème », ajoute le spécialiste. On peut dire, pour l’instant, que la porte est ouverte à une collaboration sur plusieurs dossiers qui sont principalement dictés par une convergence d’intérêts. La classe politique en Russie reste tout de même sceptique quant à un rapprochement durable avec les États-Unis.

Parmi les enjeux où une collaboration plus poussée serait envisageable, il y a le conflit syrien, ou plus précisément la lutte contre Daesh. Par contre, plusieurs raisons permettent de douter de la longévité d’un rétablissement des relations sur cette base, « notamment le dossier iranien, où il y a une divergence de point de vue assez importante entre l’administration Trump et les Russes », souligne Yann Breault. Il reste que les divergences d’intérêts et d’objectifs ainsi que le nombre d’acteurs et d’actrices présent·e·s sur le terrain constituent des obstacles de taille. Or, il semble que Trump et Poutine aient une vision relativement semblable, du moins réconciliable, sur la question syrienne. Malgré cela, les récents développements et la montée de ton à l’encontre de la Russie par l’administration Trump au sujet de la Syrie risquent d’empoisonner la possibilité de coopération sur ce point.

L’exploitation pétrolière représente, d’après Yann Breault, un autre enjeu sur lequel une reprise de la collaboration est envisageable. « Si l’on se fie à la nomination de Rex Tillerson au poste de secrétaire d’État, on pourrait être tenté de penser qu’il y a une volonté de renouer avec la collaboration dans le secteur pétrolier […]. Lui-même vient d’une grosse compagnie pétrolière [ExxonMobil] », lance-t-il. Des compagnies américaines, jusqu’à l’imposition de sanctions économiques contre la Russie, étaient impliquées dans des projets d’exploration et d’exploitation pétrolière en Arctique. C’est le cas notamment d’ExxonMobil qui avait essuyé plusieurs revers par le passé. « ExxonMobil avait essayé d’acheter les actions de la compagnie Yukos, une des raisons pour lesquelles l’oligarque Mikhail Khodorkovski a été emprisonné », affirme le spécialiste. La tentative de Khodorkovski de vendre une part importante des actions de Yukos à ExxonMobil sans l’approbation du Kremlin « avait été un des irritants qui avait précipité sa chute politique ». Ainsi, avec la nouvelle administration en place, il n’est pas impossible de voir à l’avenir des projets conjoints entre la Russie et les États-Unis concernant le secteur pétrolier, mais pour Yann Breault, la relation n’en est pas là pour le moment. L’option la plus plausible reste la collaboration contre l’État islamique.

Le désamorçage des tensions est loin d’être une tâche simple, car « les tensions qui opposent les États-Unis et la Russie ne sont pas seulement russo-américaines, elles impliquent aussi l’Union européenne ». Comme l’indique M. Breault, « il y a des divergences à l’intérieur des membres de l’Union européenne, donc la perspective d’un réchauffement des relations russo-américaines est bien accueillie dans certaines chancelleries, [mais] elle suscite des inquiétudes très grandes auprès d’autres, en Europe de l’Est évidemment, en Pologne principalement ». L’appréhension de certains membres de l’OTAN devant    une déstabilisation de la région initiée par la Russie en vue d’affaiblir l’Alliance la pousse à renforcer ses positions en Europe. L’arrivée d’une nouvelle administration américaine a peu de chance de renverser cette tendance selon le spécialiste.

Finalement, sur le plan des sanctions économiques, il ne semble pas y avoir de probabilité d’ouverture à court terme, tout simplement parce qu’elles ne représentent pas un enjeu prioritaire ni pour le gouvernement américain, ni pour le gouvernement russe. « Les Russes ont fait preuve de résilience et ont digéré l’effet des sanctions, par contre, la capacité des entreprises russes d’aller chercher du financement pour des projets de développement est limitée », explique Yann Breault. De plus, le contexte actuel rend les gens d’affaires plutôt récalcitrants à investir en Russie. Les États-Unis, qui font l’objet des contre-sanctions russes, ne voient pas d’urgence non plus pour lever les sanctions, le commerce extérieur avec la Russie étant infime. Le spécialiste de la Russie ajoute : « Il y a une renégociation des rapports de force en cours depuis plusieurs années. Les sanctions et contre-sanctions sont des éléments qui vont être sur la table, mais il faudra voir ce que Poutine a à offrir aux Américain·e·s en contrepartie d’une levée des sanctions. Ce qui est certain, poursuit-il, c’est qu’ils [les Russes] ne lâcheront certainement pas le morceau. » L’enjeu majeur faisant obstacle à la levée des sanctions est la question de la Crimée. À ce sujet, Trump a annoncé, le 14 février dernier, qu’il s’attendait à ce que Moscou retourne la péninsule à l’Ukraine, ce que le Kremlin a immédiatement refusé[xiv]. « Il n’y a aucune ouverture possible et imaginable en Russie pour qu’on revienne sur l’annexion », indique Yann Breault. Ainsi, si l’on se fie à la situation au Donbass, « on peut même douter de la volonté des Russes d’abandonner les rebelles à leur sort et de laisser l’Ukraine rétablir par la force le contrôle sur les régions contrôlées par les rebelles ».

Bref, le chemin vers la levée des sanctions et le retour à une relation cordiale entre la Russie et les États-Unis est parsemé d’embûches, de points de discorde et chargé d’un passé lourd de conséquences. L’arrivée de la nouvelle administration aux États-Unis, bien qu’elle soit en faveur d’un rapprochement, fait face à un défi de taille qui nécessitera plusieurs compromis de part et d’autre. Il est permis de douter de la possibilité d’une reprise durable des relations russo-américaines, mais l’ouverture à la collaboration est tout de même bienvenue compte tenu du niveau de tensions actuel.

[i] Djahili, M-R. & Kellner, T. (2006). « L’Asie centrale, terrain de rivalités », Le Courrier des pays de l’Est, Vol. 5, No. 1057, p. 4.

[ii] Plusieurs vagues d’élargissement de l’OTAN ont en effet admis des États qui faisaient auparavant partie du Bloc communiste. En particulier, celle de 1999 a intégré la République tchèque, la Pologne et la Hongrie, et celle de 2004 la Lettonie, l’Estonie et la Lituanie, les deux premiers ayant une frontière commune avec la Russie. Marchand, P. (2015). « Atlas géopolitique de la Russie. Le grand retour sur la scène internationale », Paris, Autrement, p. 54-55.

[iii] Tardieu, J-P. (2010). « Le bouclier antimissile américain en Europe : Les ambiguïtés de la main tendue », Politique étrangère, No. 2, p. 443.

[iv] Le terme « révolutions de couleur » fait référence à la prise de pouvoir en Serbie, en Ukraine, en Géorgie et au Kirghizistan de gouvernements pro-occidentaux et hostiles à la Russie suite à des pressions populaires contre les dictateurs issus de la vieille garde communiste. Les mouvements sociaux à la base de ces révolutions ont en partie vu le jour grâce à la coordination d’ONG locales avec des ONG occidentales, le tout grassement financé par le Département d’État américain et la CIA. Moscou s’est sentie vulnérable et a vu les événements comme délibérément posés à l’encontre des intérêts de la Russie dans ce qu’elle percevait comme sa sphère d’influence. Pour plus de détails, voir Loizeau, M. (2005). « Comment la CIA prépare les révolutions colorées », Les Grands documentaires, 51 min, https://www.youtube.com/watch?v=1zUg9NrkcAQ, consulté le 10 février 2017.

[v] Graham, T. (2008). « Les relations États-Unis/Russie : une approche pragmatique », Politique étrangère, No. 4, p. 748.

[vi] Asmus, R. D. (2010). « A little war that shook the world: Georgia, Russia, and the future of the West », New-York, Palgrave Macmillan, p. 4.

[vii] Nation, R.C. (2012). « Reset or rerun? Sources of discord in Russian-American relations », Communist and Post-Communist Studies, Vol. 45, No. 3-4, p. 379.

[viii] Blank, S. 2010. « Beyond the reset policy : Current dilemmas of U.S.-Russia relations », Comparative Strategy, Vol. 29, No. 4, pp. 333-336.

[ix] Mandel, M-D. (2015). « Conflit en Ukraine : agression russe ou guerre civile? », Relations, No. 781, p. 32.

[x] Goncharenko, R. (2016). « Ukraine under pressure to implement terms of Minsk peace agreement », Deutsche Welle, en ligne, paru le 5 octobre 2016, http://www.dw.com/en/ukraine-under-pressure-to-implement-terms-of-minsk-…, consulté le 13 mars 2017.

[xi] Dubien, A. (2017). « La reprise des combats au Donbass, à Avdiivka, en 3 minutes », Observatoire France-Russie, en ligne, paru le 2 février 2017, http://obsfr.ru/fr/blogs-et-videos/evenement/article/vozobnovlenie-boev-…, consulté le 13 février 2017.

[xii] Stent, A. (2016). « Putin’s power play in Syria », Foreign Affairs, Vol. 95, No. 1, p. 106.

[xiii] Sims, A. (2016). « US and Russia could ‘start third world war over Syria conflict’, says Turkey », The Independent, en ligne, paru le 17 octobre 2016, http://www.independent.co.uk/news/world/europe/us-russia-third-world-war…, consulté le 17 février 2017.

[xiv] Russia Today. « Trump expects Russia to ‘return Crimea’ – White House », en ligne, paru le 14 février 2017, https://www.rt.com/usa/377346-spicer-russia-return-crimea/, consulté le 17 février 2017.

Pol Pelletier, l’espace social du théâtre et le féminin

Pol Pelletier, l’espace social du théâtre et le féminin

(PORTRAIT) Depuis le 17 mars dernier, Pol Pelletier offre gratuitement des représentations dans des lieux de Montréal qu’elle habite et fait habiter brièvement, comme des éphémérides corporelles durant lesquelles elle communique son art, sa pensée, sa manière d’être face au monde. Généreusement, dans un langage qu’elle maîtrise et raffine rigoureusement, elle offre et incarne tout à la fois la réflexion, la révolte et le potentiel du changement. Le 9 avril prochain à la Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ), elle interprétera l’art poétique de France Théoret, oeuvre qui sera la clôture de cette série de spectacles, laquelle souligne ses cinquante ans de carrière. Le mercredi 22 mars dernier, j’ai eu l’honneur de la rencontrer.

Pol Pelletier est un nom qui résonne différemment selon qui parle d’elle : on effleure son nom, on balbutie son nom, on le scande ou le dit avec admiration. Dans tous les cas, il ne laisse personne indifférent, qu’on espère voir son œuvre encensée ou détruite. Pol Pelletier est une actrice, une auteure, une professeure et une metteure en scène, mais elle est aussi une féministe radicale et une théoricienne trop peu reconnue. Cette femme a transformé l’histoire du Québec en s’y inscrivant fortement, sans gêne, sans peur, de front, mais pacifiquement en parlant haut et fort, en enseignant et en créant. Un don de soi, constant, que le milieu du théâtre a essayé et essaie encore d’ignorer, de taire, mais qui n’y parvient pas, car son message est lourd de vérité et vivant d’actualité : il faut détruire le patriarcat puisque le patriarcat tue. Ça semble radical, et justement ce l’est : il s’agit d’aller à la racine des problèmes, de nos problèmes sociaux, de nos injustices, de nos maladies. Son œuvre, son théâtre, ne sert que cela : mettre au jour ce qui nous ronge individuellement et collectivement, et dès l’origine, selon elle, c’est le patriarcat. Pol Pelletier va aussi au-delà de la dénonciation, elle transmet et propose des outils de guérison, par le jeu, soutenus par une philosophie sur le théâtre et le féminin qui mériterait d’être partagée au plus grand nombre. Depuis 2008, par le biais de L’École sauvage[i] qu’elle a fondée, elle s’occupe de produire des événements à la fois artistiques et sociaux, et elle organise des ateliers de formation sur la guérison par le jeu. Quand on parle de guérison, Pol Pelletier a une définition propre qui s’articule dans une dynamique avec l’inconscient individuel et collectif et notre rapport à nous-mêmes : « La guérison commence quand l’inconscient s’ouvre et laisse sortir un souvenir empoisonné, une blessure qui détermine tout ce que tu es, ton corps, tes choix de vie, tes relations humaines, tout! Là, y’a plus rien qui tient, t’es en état de choc, il faut la révolution! » La guérison commence quand on accepte de faire face au poids de notre culture sur nous-mêmes. Pour Pol, dans notre culture, ce sont les femmes qui portent « la souffrance du monde », c’est inclus dans le rôle du féminin, et selon elle, cette souffrance, les femmes ne sont plus capables de la contenir, elles désirent dénoncer, mais trop encore se taisent. Elle se demande ce qu’on fait avec toute cette souffrance. Et elle propose une méthode dans son enseignement, le Dojo[ii], qui permet la révolution de soi et des autres par le jeu. Une révolution dans le sens de transformer la souffrance de la blessure du patriarcat par quelque chose d’autre, ce féminin que l’on réduit à néant depuis des millénaires. Qu’est-ce que ce féminin? Pour Pol Pelletier, c’est le concept qui permet de définir par la négative le masculin, le concept qui sert à valider le masculin mais qui cache et contient le féminin : la peur, l’étranger, le chaos, la fragilité, la sensibilité, et tout ce qui est mis au rang inférieur dans notre culture. Toutes ces caractéristiques que l’on attribue au genre et au sexe féminin et qui n’auront jamais d’égal au statut du masculin. Accepter la fragilité du féminin est ce qui semble pouvoir guérir la blessure, selon Pol. La révolution est de détruire le patriarcat qui tue, viole, abuse, oblige, contraint et fait commerce chaque jour, partout, dans les pays occidentaux et occidentalisés. Pol me dit que malgré toutes ces années d’enseignement, malgré qu’elle ait rencontré plus de 4 000 élèves, elle ne sait toujours pas exactement quoi faire avec toute cette souffrance, mais elle a observé au cours d’un atelier un geste qui lui donne espoir : « Y’a un gars qui est arrivé avec une vieille carabine. Y’était avec et tu voyais que lui, comme homme, y’avait pas envie de tirer et y savait pas quoi faire avec. Ben y’a une femme qui l’a pris, pis elle, elle a fait une canne avec… Ça, c’est l’inconscient collectif qui parle. Les femmes sont capables de faire ça, c’est l’imaginaire. L’inconscient est capable de prendre les choses et de les détourner de leur sens. » En apprenant à danser avec l’inconscient, comme se le figure Pol Pelletier, on se donne accès à la créativité, et c’est par ce moyen qu’on peut transformer l’état des choses.

Plus je discute avec cette femme, plus je croise son regard, mieux je comprends pourquoi elle a eu tant de mal à jouer ses idées, pourquoi elle a reçu tant d’insultes et comment on a pu refuser de l’accueillir au-devant des grandes audiences : elle déstabilise l’ordre établi, elle jure avec la norme, elle croit dur comme fer à son propos, elle parle de changement et choisit des oeuvres qui détruisent tout le confort de notre société. Qui ose? Elle, sans aucune excuse, car elle fait les choses pour qu’il y ait évolution, pour faire cesser le statu quo, pour invalider l’économie si stable des théâtres-business que le grand public fréquente. Pol Pelletier dérange. Elle parle fort, elle déplace l’air quand elle le fait et contredit toutes les postures gentilles qu’une femme devrait tenir si elle écoutait la norme de tenue d’une femme dans les lieux publics. Pourquoi se contenir, se retenir et faire semblant? Au jeu comme dans la vie, la vérité est le mot d’ordre pour cette femme. Tout doit être question de vie ou de mort, sinon ça ne sert à rien de plonger. Et puisque le patriarcat tue, au propre et au figuré, il y a beaucoup de questions auxquelles s’attarder, des femmes qui reproduisent les maux du patriarcat aux raisons pour lesquelles nous sommes si malades de corps et d’esprit. Elle me raconte, parmi tout cela, ce qu’elle pense du théâtre, aujourd’hui, elle qui a cofondé Le Théâtre expérimental de Montréal (1975-1979, aujourd’hui le Nouveau Théâtre expérimental), ainsi que Le Théâtre expérimental des femmes (1979-1985, aujourd’hui l’Espace Go). Pour elle, un théâtre devrait être comme une maison, mais elle croit que ce genre de théâtre n’existe plus aujourd’hui, ou bien c’est qu’elle ne les connait pas. Elle voit le théâtre comme un lieu que l’on doit habiter, animer de l’intérieur et rendre intéressant. Quand on s’en va rendre visite à un membre de la famille ou à des ami·e·s dans leur maison, on se prépare, on a hâte d’arriver, de sentir les odeurs, de voir les sourires, d’être accueilli·e·s par celles et ceux qui y vivent. C’est comme ça qu’elle aimerait se sentir si elle allait encore au théâtre. Elle se rappelle qu’avant, les guichetières et guichetiers étaient aussi les éclairagistes ou les actrices et acteurs, qu’elle était accueillie avec des lampes de poche et des masques à l’entrée des lieux, qu’il y avait des personnages cachés : « C’était toujours une expérience… tu marchais sur St-Paul [la rue à Montréal] l’hiver, y’avait une vieille maison, souvent y’avait pas d’affiche, fallait que tu le saches que c’était là. » De l’avis de Pol Pelletier, aujourd’hui, cette notion de maison, dans les lieux de théâtre, a disparu. Les théâtres sont devenus des business qui ne cherchent qu’à « entrer dans leur argent » et qui ne se questionnent qu’à propos du marketing. Selon elle, toutes les femmes sur les affiches des pièces que l’on observe un peu partout dans la ville sont uniformisées, sans but autre que de faire vendre, noircir le papier des journaux et remplir les salles. C’est dire à quel point on est loin de l’idée de la maison chaleureuse qui offre de quoi nourrir l’esprit. C’est une logique de comptable qui a façonné les théâtres contemporains, il n’y a plus de générosité : « Je considère que j’ai vécu une époque où le théâtre était d’une telle vitalité au Québec! Aujourd’hui, je considère qu’il est mort. Là, tout ressemble à tout. Avant, tout était complètement différent dès l’accueil. C’était comme aller en visite, c’était excitant, tu savais pas comment ils allaient t’accueillir à chaque fois. »

Pol se désole de constater que les espaces se ressemblent tant, que les lieux n’offrent plus d’idées. Et c’est entre autres pour cela qu’elle a proposé ce mois de mars dernier trois spectacles gratuits dans des lieux qui ne sont habituellement pas des théâtres mais qu’elle transforme ainsi par sa courte présence, d’environ trente minutes chaque fois. Le 17 mars, à la librairie Le Port de tête, elle a interprété Les Vaches de nuit de Jovette Marchessault[iii], un texte profond, violent et fragilisant qui parle du féminin et que Pol livre sans pudeur. J’ai eu l’occasion de le voir deux fois ces dernières années et dans deux lieux fort différents, mais l’effet est toujours le même : on veut frapper du pied avec elle sur la petite table qui la soutient car les frissons qui nous prennent donnent goût à l’action. Pol Pelletier nous donne envie d’agir avec elle, il y a communication entre elle et son audience, sa présence transforme car ce qu’elle choisit de donner, ces textes qu’elle joue n’ont d’autre choix que de réveiller en nous l’humanité, la sensibilité, le féminin. Elle donne justice à ce que tait le patriarcat, elle détruit les contraintes sociales, dans son art comme dans tout ce qu’elle produit. Le 24 mars 2017 à la librairie La Flèche rouge, elle a joué Joie[iv], texte pour lequel elle a remporté le Masque de l’interprétation féminine, prix décerné par l’Académie québécoise du théâtre. De la série des trois spectacles gratuitement offerts par Pol Pelletier, elle a interprété L’Euguélionne de Louky Bersianik, le 31 mars 2017, à la nouvelle librairie féministe du même nom, L’Euguélionne.

Ces librairies ne sont pas choisies à la légère : elles sont des lieux indépendants dans lesquels les idées circulent, se partagent, se créent. Ces librairies ont aussi une mission sociale, une approche féministe, une volonté de travailler de manière solidaire avec les membres de leur quartier. La solidarité, Pol la considère nécessaire, essentielle au devenir d’une humanité nouvelle : « Il faut se mettre en groupe, pour décider d’une collectivité il faut se parler […] » L’entraide, le partage, le travail par passion, elle ne le voit presque plus, et elle semble bien nostalgique de constater que les projets communs ne semblent pas suffisamment entrepris pour faire changer les choses. Elle est absolument féministe, mais elle ne sait plus trop si elle croit encore au féminisme. Quand elle voit que les mouvements de dénonciation tels que #BeenRapedNeverReported[v] ne permettent pas de rendre justice aux personnes abusées sexuellement et que les violeurs peuvent continuer à vivre leur vie sans conséquence, elle n’est plus sûre que le féminisme vit encore. De son point de vue, il y a encore trop peu de femmes qui n’ont ni peur ni honte d’être femmes, et simplement trop qui veulent reproduire le patriarcat en niant leur féminité : « Elles veulent faire la même chose que les hommes, pis y’en a qui vont faire pire que les hommes, parce qu’elles ont tellement honte d’être une femme… donc elles font semblant qu’elles ne sont pas [des] femmes. » Elle déplore le fait que plusieurs femmes nient encore le fait qu’elles ont des positions de directrices ou de présidentes d’entreprises grâce aux mouvements féministes auxquels elle a participé dans les années 1970 et 1980. Elle raconte le refus de Lorraine Pintal, directrice du Théâtre du Nouveau Monde concernant un texte de Jovette Marchessault : « Lorraine Pintal est là présentement parce qu’il y a eu un mouvement féministe radical. Elle est là à cause de moi pis de mes amies. Et elle le sait. Mais elle veut pas. Comment elle dort la nuit? »

 Pour Pol Pelletier, donc, la reproduction du patriarcat par les femmes est une preuve décevante lui prouvant la mort du féminisme. Elle se dit toutefois contente que je lui apprenne que des mouvements de dénonciation grandissent de jour en jour sur les réseaux sociaux, qu’il s’agisse d’intimidation, d’homophobie, de xénophobie, de sexisme, de racisme, et tout ce qui découle de notre culture patriarcale. Mais elle croit que les jeunes femmes sont quelque peu naïves : « Je pense que les jeunes femmes, les femmes en général, ne sont pas assez conscientes que si tu déranges assez le patriarcat, il va te tuer. Il y a une naïveté, une illusion très grande chez les femmes en général, parce que la seule raison pour laquelle on a pu survivre pis qu’on a continué à marier des hommes pis à faire des bébés, c’est qu’on s’est dit “C’est pas si pire que ça.” » Pour elle, une partie du problème aujourd’hui réside chez les femmes elles-mêmes, dans la contradiction que certaines présentent à se servir des avancées du féminisme pour reproduire la culture patriarcale. De son point de vue, on n’est donc pas suffisamment nombreuses pour bien faire changer les choses : « On pense que c’est arrangeable… Mais le patriarcat, quand y’est pas content, il tue. Pis là on l’a en pleine face! Penses-tu que Trump y va avoir des malaises de conscience, lui, quand il va faire quoi que ce soit? C’est que la masse critique dans l’inconscient collectif est pas assez grande… Y’a pas assez de femmes – et d’hommes de bonne volonté, ça existe – qui sont prêt[·e·]s à mourir. On le voit pas clairement, mais le gun est là. » Pol Pelletier n’a pas de compte Facebook et ne navigue pas sur les réseaux sociaux, parce qu’elle croit que ce qui a lieu sur ce cyberespace ne changera rien. Ce qui se promène sur internet sera tôt ou tard récupéré dans la culture populaire ou bien démonisé, comme on le fait constamment avec le féminin. Elle croit qu’une majorité des femmes pensent que tout ce dont on a besoin maintenant, ce n’est qu’un aménagement, un arrangement : « On vous veut les filles, vous faites de bonnes directrices de banque, vous êtes tellement cutes, on va bien vous traiter », lance Pol en changeant sa voix. Elle demeure persuadée que le patriarcat veut encore faire des femmes de bonnes servantes, qu’elles soient en beau suit de banque ou à la maison. Pourtant, ce n’est pas d’un simple arrangement dont l’humanité a besoin, mais bien de la destruction de ses fondements, pour bâtir tout à fait autrement. C’est la structure qui est le problème, non pas un individu en soi à blâmer, me précise-t-elle.

Pol Pelletier ne dresse pas un portrait flatteur de notre société québécoise, puisque le problème est systémique, puisque la politique et l’économie humaine se développent depuis déjà bien longtemps sur une structure sociale patriarcale dans laquelle, pour elle, le féminin n’a aucune valeur. Elle n’hésite pas à qualifier clairement le Canada de « pourri » et l’histoire du génocide des Premières Nations et des pensionnats de « merde humaine incommensurable » : « Comment pensez-vous réparer ça? En une génération en disant “Excusez-nous, voici de l’argent”? Voyons donc! J’en connais des vies détruites. C’est des vies détruites! » Et je constate à quel point cette histoire, notre histoire commune de colons et de colonisé·e·s, ce que Pol définit comme une blessure collective, la choque et la révolte. Et c’est selon moi la réaction la plus instinctive, et on ignore et nie collectivement cette réalité. Et tout le monde en souffre, et tout le monde a besoin de guérison, car c’est de l’inconscient collectif qui marque et détermine qui nous sommes, individuellement et en société. Comme elle dit : la vérité. Elle me répète qu’elle ne supporte pas le mensonge, les vérités à peu près : « Justin Trudeau, câlice, un féministe? On accepte ce déguisement-là? Y’a pas beaucoup de monde qui vont faire comme l’enfant pis pointer du doigt “Heille, l’empereur est nu!”. Imagines-tu si on allait tou[·te·]s sur la colline pis on disait : “Heille, t’es tout nu Justin Trudeau, t’es tout nu!” Mais il faudrait être des milliers! » Et elle s’anime devant moi, tout son corps s’ouvre et je comprends, c’est ça le théâtre dont elle parle, le théâtre qui l’intéresse, qu’elle veut jouer, qu’elle veut voir le monde être. Elle veut que nous nous mobilisions tous et toutes pour changer les choses, qu’on s’anime, qu’on devienne actrices et acteurs. Son rôle d’actrice, c’est de nous faire rendre compte du poids de notre culture sur nos individualités, le patriarcat qui nous tue en dedans, et de nous donner raison de nous animer, de nous lever et de nous voir agir ensemble. Elle me parle des zapatistes au Chiapas[vi], de leur révolte. Elle n’est plus sur sa chaise, elle ajuste les mouvements au fil de ses mots et me raconte le soulèvement populaire du 1er janvier 1994, au Mexique :

« Ils étaient 20 000 quand y sont descendus. C’est le plus grand spectacle de théâtre… j’étais même pas là! Je voyais les traces dans la ville de ce qu’ils avaient fait! Ils étaient 20 000, ils descendaient quatre par quatre pis ça a duré cinq heures pis personne n’a parlé. C’était une mise en scène cosmique! Ils montaient sur le podium de la cathédrale, quatre par quatre, y descendaient quatre par quatre… 20 000 personnes qui décident, qui font un spectacle! Ils appelaient pas ça de même, mais moi je dis que c’est du théâtre, ça! Toute la ville est changée pour toujours. » C’est l’exemple parfait du théâtre qu’elle aime et aimerait voir : une mise en scène sociale, massive, qui transforme. C’est aussi son outil de guérison. Le patriarcat nous apprend la colère, la rage, il nous apprend à tuer quand on veut changer quelque chose. Si on laissait faire plus le féminin, si on utilisait le théâtre comme un mouvement social (être acteur ou actrice, agir pour transformer), on pourrait utiliser cette violence que nous possédons toutes et tous et en faire une création nouvelle, une structure nouvelle. Ce qui s’est passé à San Cristobal de las Casas[vii] et qui est, pour Pol Pelletier, un acte de guérison, une révolution. Mais, malheureusement, plusieurs de celles et ceux qui étaient parmi les 20 000 se sont fait tuer. On sent que cette femme a eu le coeur brisé. Quand elle me raconte comment elle a investi toute sa vie à comprendre le féminin et comment on le rejette encore collectivement, je sens une tristesse dans ses yeux. Si elle me confirme qu’elle a déjà vécu son deuil sur son théâtre et le féminisme, elle me dit qu’aujourd’hui, surtout, elle est fatiguée. Elle sent qu’il y a un regain d’espoir, quelque chose qui grouille à nouveau dans l’inconscient collectif, que les femmes, peut-être, veulent ressurgir, veulent faire cesser l’hémorragie. Elle se lance encore un peu, elle jouera encore, voire, mais elle se posera sûrement bientôt, pour écrire sa philosophie du féminin, ses mémoires aussi.

Le 9 avril prochain, Pol Pelletier présentera l’art poétique[viii] de France Théoret[ix], en duo avec la danseuse Rae Bowhay, à l’Auditorium de la BAnQ du Vieux-Montréal pour clore la série d’événements soulignant ses cinquante ans de carrière. Une campagne de sociofinancement[x] a présentement lieu pour permettre à Pol de réaliser son livre, Le livre Pol.

CRÉDIT PHOTO: Pol Pelletier

[i]     http://www.polpelletier.com/fr/ecole_sauvage.php

[ii]    http://www.polpelletier.com/userfiles/L_ATELIER_D_INITITATION_A__LA_PRE_SENCE.pdf

[iii]   https://fr.wikipedia.org/wiki/Jovette_Marchessault

[iv]   http://www.polpelletier.com/fr/repertoire.php?id=13

[v]    http://www.huffingtonpost.ca/2015/11/01/been-raped-never-reported-one-year-later_n_8444162.html

[vi]   https://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A9volte_au_Chiapas

[vii]  http://www.medelu.org/Plus-que-jamais-les-Zapatistes

[viii] https://vimeo.com/209247720

[ix]   http://www.litterature.org/recherche/ecrivains/theoret-france-441/

[x]    https://www.indiegogo.com/projects/le-livre-pol/x/13689837#/  

COP22, ou l’espoir de la coopération interétatique

COP22, ou l’espoir de la coopération interétatique

Entre le 7 et le 18 novembre 2016, le Maroc a accueilli la COP22, un an après la Conférence de Paris sur le climat. Cette dernière réunion, qui a rassemblé plusieurs milliers de personnes à Marrakech dont 80 chefs d’États et de gouvernements, suit la ligne des sommets mondiaux orchestrés par l’Organisation des Nations unies sur la question climatique. L’utilité de cette 22e Conférence a été questionnée dans plusieurs médias occidentaux. Quelle analyse peut-on faire de cette réunion organisée sous l’égide des Nations unies, à présent que plusieurs mois se sont écoulés depuis cet événement ?

Une suite à l’accord de Paris

La COP21[i] de Paris avait pris des engagements ambitieux sur la question du réchauffement climatique. Après un an, le bilan semble positif avec un accord qui a été adopté à l’unanimité par 195 pays le 12 décembre 2015 et une entrée en vigueur rapide qui a eu lieu le 4 novembre 2016, avec le chiffre de 55 pays émettant 55% de gaz à effet de serre atteint. Le temps écoulé entre l’adoption et l’entrée en vigueur semble être un facteur important du point de vue de la coopération internationale[ii] et est ici perçu de façon très positive. En effet, les ratifications prennent généralement plus de temps étant donné que les gouvernements se tournent vers leur Parlement respectif pour obtenir l’autorisation d’implémenter les changements nécessaires au respect des accords. À titre de comparaison, la ratification du protocole de Kyoto avait pris huit ans. La COP21 est le premier traité dans lequel tous les pays s’engagent à faire un effort pour diminuer l’impact anthropique sur le climat, alors que des COP sont organisées dans différentes métropoles chaque année depuis 1995.  Lors du déroulement de la COP22, les grands émetteurs de gaz à effet de serre tels que les États-Unis, la Chine, l’Inde, l’Union européenne et 92 États avaient déjà ratifié l’accord de Paris, lequel devrait s’appliquer à partir de 2020.

Climat et politique

L’un des grands objectifs de l’accord de Paris vise à ne pas dépasser les 2 degrés d’augmentation de la température moyenne de la planète. Il s’agit d’un objectif ambitieux, dans la mesure où les recherches sur le sujet, notamment celles du Potsdam Institute for Climate Impact Research et du Climate Analytics, affirment qu’il faudrait plutôt ne pas dépasser 1.5 degré d’augmentation[iii]. Ainsi, la COP22 de Marrakech semblait importante afin de préparer l’application de l’accord de Paris, une préparation qui sera d’ailleurs un enjeu similaire pour les COP à venir. Cependant, le temps manque et la communauté internationale avait déjà fixé un objectif de limitation de 2 degrés d’ici 2050 lors de la Conférence de Copenhague en 2009[iv], les scientifiques ayant considéré qu’il s’agissait du seuil de sécurité à ne pas franchir. Ainsi, la COP de Marrakech découlait aussi d’un besoin politique, soit celui de dynamiser la coopération internationale sur l’enjeu climatique pour pouvoir aller plus loin. C’était en outre l’occasion pour les États de rappeler leurs contributions sur le plan climatique[v]. Il s’agissait également de mettre en place un mécanisme de contrôle incitatif et non coercitif. En effet, même en ayant une valeur de traité international, l’accord ne prévoit pas de sanctions[vi] contrairement au protocole de Kyoto entré  en vigueur en 2005. Les COP s’avèrent être une façon d’adapter le problème climatique aux relations internationales et de répondre à la demande de transparence des populations.

L’activité humaine au coeur des préoccupations

Le processus de négociation paraît aussi favorable, car des retours positifs des secteurs publics et privés ont été émis suite à la COP21 et à la COP22. Mais les émissions de gaz à effet de serre continuent de s’accumuler et les promesses des États semblent insuffisantes. En effet, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) place une trajectoire d’augmentation entre 2 et 4 degrés selon les scénarios analysés[vii]. Sans surprise, il s’agit d’un seuil extrêmement dangereux pour notre planète et pour la vie humaine[viii]. Pour pouvoir contextualiser ces chiffres, il faut aussi mettre en lumière le processus et comprendre le mécanisme de réchauffement de la planète. Lorsque la terre est éclairée par le soleil, sa surface réémet une partie du rayonnement qu’elle a reçu vers l’espace. Mais les gaz à effet de serre comme le dioxyde de carbone, le méthane ou le protoxyde d’azote, retiennent une partie de ces rayonnements infrarouges émis par la terre et ils les lui renvoient, ce qui contribue à son réchauffement. C’est cette mécanique, d’abord naturelle et essentielle pour la vie humaine et les écosystèmes, que l’être humain a déréglée[ix], entre autres avec la combustion du pétrole et du gaz, la déforestation et l’agriculture intensive. Depuis la révolution industrielle, les activités humaines émettent une quantité très importante de gaz à effet de serre qui s’accumulent dans l’atmosphère et atteignent des niveaux records. Ainsi, l’effet de serre s’intensifie et les conséquences sont dramatiques et visibles[x] : augmentation des températures, fontes des glaces  provoquant des élévations du niveau des mers avec 30% de superficie fondue en Arctique depuis les années 1980, augmentation des précipitations dans les latitudes moyennes et hautes de l’hémisphère, mais avec des sécheresses plus longues et intenses dans les pays arides[xi] et finalement, acidification des océans.  

Les femmes davantage touchées par les changements climatiques

La COP22 avait également pour objectif d’appuyer des décisions prises durant la COP21 concernant une autre réalité : l’inégalité des sexes face au réchauffement climatique. En effet, les changements climatiques ne « sont pas neutres au regard du genre[xii] ». Au cours des 10 dernières années, 87% des catastrophes climatiques étaient reliées au climat et ont touché toutes les couches de la population. Mais les chiffres démontrent que les femmes et les enfants sont les premiers·èont touché·e·s. Tel était notamment le cas pour le tsunami qui a frappé l’océan Indien où 67% des victimes étaient des femmes[xiii], ou encore durant la catastrophe qui a frappé le Myanmar en 2008, période durant laquelle les femmes ont eu plus de difficultés à se remettre, notamment en raison de leurs revenus plus faibles et d’un niveau de malnutrition plus élevé. Entre lois discriminantes, pauvreté et charges de travail plus importantes, les femmes disposent de moins d’outils pour se protéger et se relever après des sinistres. Plus encore, selon ONU Femmes : « les femmes sont souvent les dernières à s’enfuir après avoir assuré la sécurité des membres de leur famille avant la leur […] après une catastrophe les femmes et les filles qui sont en charge de recueillir de l’eau et des denrées alimentaires deviennent vulnérables aux violences sexuelles[xiv] ». En politique, les multiples conférences montrent que cette question est souvent mise de côté. Ainsi, le programme Femmes à la COP22 a pu ramener la question du genre au cœur de celle du réchauffement climatique en organisant divers événements, des rencontres et des conférences. Le sujet a été davantage traité quinze ans après la première décision sur la question des femmes et du climat lors de la COP7 qui avait également eu lieu à Marrakech.[xv]

Une position plus forte pour les pays en développement ?

Le fait que le Maroc ait accueilli cet événement d’envergure internationale a également permis de déplacer le point de vue habituellement très occidental pour aller vers le nord du continent africain, ce qui est d’autant plus important, alors que pour les pays situés dans les régions les plus chaudes du globe, les prédictions sont extrêmement inquiétantes : baisses des précipitations, sécheresse, hausse des vagues de chaleur, raréfaction de l’eau pourtant moteur du développement économique[xvi]. Ainsi, ces changements climatiques vont avoir des conséquences sociales, économiques, gouvernementales et agricoles alors que de nombreuses terres sont déjà inaptes à la culture. Dans ce tableau, le Maroc essaie de prévenir les conséquences de la hausse des températures avec le Plan Maroc vert adopté en 2008 qui concerne les secteurs de l’agriculture et de l’agroalimentaire[xvii]. Il s’agit de s’attaquer à plusieurs défis majeurs tels que la gestion durable des ressources en eau, l’économie d’énergie et la réduction des gaz à effet de serre ou encore l’amélioration des revenus des femmes et des jeunes. Des projets d’avenir[xviii] donc, mais qui ne sont pas réalisables à la même échelle dans tous les pays situés dans des zones plus arides, notamment à cause d’un manque de ressources et de soutien financier. La présence de la COP22 à Marrakech aura donc également permis de mettre en lumière les projets environnementaux entrepris par le Maroc.

Le climat est à l’agenda politique mondial depuis plus de vingt ans. Les sommets, réunions, conférences, négociations s’enchaînent et semblent toujours laisser un arrière-goût de défaite. Alors que des processus multilatéraux se mettent en place, les dérèglements climatiques atteignent des niveaux records. Les expert·e·s débattent dans les médias, les scientifiques recherchent, analysent et nous font parvenir des données alarmantes. Plus que jamais, le besoin de coopération interétatique se fait sentir et les événements organisés sur la question du réchauffement climatique qui touche tous les pays ne peuvent plus être vains

CRÉDIT PHOTO: V7000 / https://www.flickr.com/photos/v7000/

[i] COP : acronyme pour Conférence des parties, en anglais : Conference of the Parties

[ii] Amy Dahan-Dalmédico, Stefan C.Aykut, Gouverner le climat ? : vingt ans de négociations internationales, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, Paris, 2014

[iii] Rapport préparé pour la Banque mondiale par le Potsdam Institute for climate impact research et Climate Analytics, « Baissons la chaleur, pourquoi il faut absolument éviter une élévation de 4°C de la température de la planète », résumé analytique, novembre 2012. En ligne : http://documents.worldbank.org/curated/en/666371468159328715/pdf/632190W…, consulté le 27 février

[iv] En ligne : http://www.ceuropeens.org/photorama/bilan-de-la-conference-de-copenhague…, consulté le 20 janvier 2016

[v] Réunion parlementaire à l’occasion de la Conférence des Nations Unies sur les changements climatiques, Paris, 5 et 6 décembre 2015. En ligne : http://www.ipu.org/splz-f/cop21/outcome.pdf, consulté le 27 février

[vi] En ligne : http://www.courrierinternational.com/dessin/climat-cop21-les-eternelles-…, consulté le 22 janvier 2017

[vii] Recherche menée par le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), Résumé à l’intention des décideurs, Scénarios d’émissions, 2000. En ligne : https://www.ipcc.ch/pdf/special-reports/spm/sres-fr.pdf, consulté le 22 janvier 2017

[viii] Rapport préparé pour la Banque mondiale par le Potsdam Institute for climate impact research et Climate Analytics, « Face à la nouvelle norme climatique », résumé analytique, 2014. En ligne : http://documents.worldbank.org/curated/en/392931468016245898/pdf/927040v…, consulté le 27 février

[ix] Site officiel de la COP22 (Marrakech). En ligne : http://cop22.ma/fr/#whatscop/post/162, consulté le 18 janvier 2017

[x] Pour en savoir plus à ce sujet :

-Rapport préparé pour la Banque mondiale par le Potsdam Institute for climate impact research et Climate Analytics, « Face à la nouvelle norme climatique », résumé analytique, 2014. En ligne : http://documents.worldbank.org/curated/en/392931468016245898/pdf/927040v…, consulté le 27 février

-Amy Dahan Dalmedico, Hélène Guillemot, « Changement climatique : dynamiques scientifiques, expertise, enjeux géopolitiques », volume 48, Issue 3, Juillet-Septembre 2006, pages 412-432.

-Banque mondiale, « Un nouveau rapport annonce qu’avec le réchauffement climatique de la planète, des millions de personnes seront prises au piège de la pauvreté », Londres, juin 2013. En ligne : http://www.banquemondiale.org/fr/news/press-release/2013/06/19/warmer-wo…, consulté le 28 février

[xi] Site officiel de la COP22 (Marrakech). En ligne : http://cop22.ma/fr/#whatscop/post/162, consulté le 18 janvier 2017

[xii] Site officiel de ONU Femmes. En ligne : http://www.unwomen.org/fr/news/stories/2016/11/at-cop22-un-women-to-spot…, consulté le 17 janvier 2017

[xiii] Ibid

[xiv] Ibid

[xv] En ligne : http://newsroom.unfccc.int/fr/actualit%C3%A9s/cop22-communique-presse-de…, consulté le 23 janvier 2017

[xvi] En ligne : http://www.un.org/africarenewal/fr/magazine/%C3%A9dition-sp%C3%A9ciale-a…, consulté le 22 janvier 2017

[xvii] En ligne : http://www.maroc.ma/fr/content/plan-maroc-vert, consulté le 23 janvier 2017

[xviii] Programme d’appui au Plan Maroc Vert du Maroc (PAPMV), Évaluation environnementale et sociale stratégique (EESS). En ligne : https://www.afdb.org/fileadmin/uploads/afdb/Documents/Environmental-and-…‘appui%20au%20Plan%20vert%20du%20Maroc%20PAPMV.pdf, consulté le 28 février