Être traversé·e : réflexions écologiques dans l’œuvre de Caroline Lamarche

Être traversé·e : réflexions écologiques dans l’œuvre de Caroline Lamarche

Par Louise Van Brabant

À travers son œuvre polymorphe, Caroline Lamarche interroge en filigrane la place que les êtres humains accordent aux animaux dans leur vie quotidienne. Elle nourrit les réflexions de notre époque en élaborant des récits tout en nuances, dans lesquels se découvre un espace où tombent les conventions régissant les sociétés humaines autant que celles attribuées au monde animal.

Autrice belge d’expression française née à Liège en 1955, Caroline Lamarche construit des récits aux formes multiples où s’entremêlent l’amour et la douleur pour tracer un portrait vibrant de notre époque. Le Jour du chien (Les Éditions de Minuit, 1996) et Nous sommes à la lisière (Gallimard, 2019), respectivement ses premier et dernier ouvrages en date, se font écho tant par le fond que par la forme et balisent une production littéraire où la sensibilité à l’être vivant dans toute sa diversité occupe une place de premier plan. En novembre 2019, Caroline Lamarche nous a accordé un entretien1 paru dans le numéro d’hiver de la Revue générale, dont le dossier avait pour sujet Des animaux et des hommes. Lamarche y livre des réflexions et des anecdotes personnelles ayant trait à son enfance, à ses croyances, aux livres marquants de sa jeunesse et plus encore Tous ces évènements et ces ouvrages ont nourri son rapport au monde et, corollairement, son œuvre littéraire, en ce sens qu’elle vise à atteindre une certaine universalité par l’utilisation d’une matière personnelle, qui reflète une dimension plus politique de notre relation aux éléments extérieurs. Nous pouvons ainsi lier ces réflexions globales sur l’état du monde à une œuvre qui, si elle n’est certainement pas une version romancée d’un message politique, manifeste un rapport au monde qui nous apparaît particulièrement conscient de l’interdépendance fondamentale des êtres qui peuplent la Terre.

Notre époque se situe sous le signe du paradoxe : à l’heure où les disparitions et les saccages irréversibles dont font les frais les mondes animal et végétal, ceux-ci ont des répercussions de plus en plus étendues et catastrophiques. L’urgence climatique devient (enfin) visible et audible, et l’on commence (enfin) à percevoir, dans l’espace public et scientifique, la sensibilité animale. La conceptualisation du monde qui prédomine dans nombre de sociétés humaines contemporaines veut que notre monde  soit divisé en deux : d’un côté l’humanité, de l’autre ce que celle-ci qualifie d’« environnement ». Cette conception est éminemment problématique à plusieurs niveaux : d’une part, elle suppose une séparation essentielle entre les humains et les autres êtres qui peuplent la terre; d’autre part, elle réduit la « nature » à un tout homogène, niant l’hétérogénéité et la complexité de ce qui n’est pas humain. Or, l’impact global de la destruction de ce que l’on qualifie hâtivement d’« environnement » sur l’humanité remet en question la séparation entre ces deux entités qui, en vérité, ne sont pas séparées : l’humanité fait partie intégrante de cette « nature » à bout de souffle, qui ne l’entoure pas, mais dans laquelle elle se fond. C’est ici qu’interviennent les arts et, dans le cas qui nous intéresse, la littérature. Les œuvres littéraires construisent un rapport au monde que la fluidité de la narration participe à « faire aller de soi ». Ainsi, les romans, comme les films, en dépit de leur caractère fictionnel, participent à construire ou à déconstruire des codes et des visions du monde. Cette façon « d’aller de soi » tient pour beaucoup à la manière dont sont transcrits les sujets abordés, c’est-à-dire à la narration. Bien sûr, on ne peut rechercher dans une œuvre de fiction le portrait de son auteur ou de son autrice et de ses convictions : cette personne n’est pas là pour transmettre un message, et Lamarche soutient d’ailleurs que la littérature n’a aucun « rôle » à jouer : « L’écrivain[·e] n’écrit pas “pour” (délivrer un message ou sauver le monde), [il ou elle] écrit “traversé[·e]” et ce qui le [ou la] traverse saute de son époque sur la page. » La littérature de fiction ne peut prendre la forme d’un manifeste – ce n’est pas sa fonction –, mais elle peut ouvrir de nouvelles voies. Ce sont ces voies que nous allons analyser, sous l’angle de la transcription de la sensibilité animale. Pour ce faire, nous nous baserons sur l’entretien que nous a accordé l’autrice, mais nous emprunterons également une approche comparative en convoquant principalement le roman Anima de Wajdi Mouawad (Leméac / Actes Sud, 2012), que nous mettrons en parallèle avec les deux ouvrages précédemment évoqués, Le Jour du chien et Nous sommes à la lisière, dont nous analyserons les thèmes, la structure et les choix narratologiques, pour découvrir d’autres voies possibles et les confronter entre elles.

Une égalité de nature : l’animal (ou l’humain) qui cache le bestiaire

Le Jour du chien est un roman composé de six chapitres où différents personnages évoquent, à la première personne, ce moment particulier qui les a rassemblés : lorsqu’ils ont aperçu un chien courant sur l’autoroute. Nous sommes à la lisière2 est un recueil composé de neuf nouvelles qui ont chacune pour titre un prénom – presque systématiquement celui d’un animal – et qui donnent, toujours, un rôle central à un personnage animal. Anima est un récit complexe qui retrace le parcours d’un homme à la recherche de l’assassin de son épouse et, plus viscéralement, à la recherche de sa propre identité. Divisé en quatre parties, le récit est successivement pris en charge par des bestiae verae, des bestiae fabulosae, un canis lupus lupus (loup gris commun) et un homo sapiens sapiens (humain moderne). Les bêtes vraies et fabuleuses se confondent (il s’agit, dans les deux parties, d’animaux empruntés au monde réel et non d’animaux fantastiques). Elles apparaissent dans autant de chapitres qui portent le nom latin de l’espèce à laquelle appartient le narrateur animalier, tandis que l’Homo sapiens sapiens de la dernière partie révèle que ce qui précède est un manuscrit écrit par Waahch Debch, l’homme dont l’histoire est racontée au travers de ces dizaines de voix.

Des parallèles s’établissent ainsi naturellement entre ces trois œuvres, tant dans la place centrale accordée aux personnages non humains que dans la structure et les voix narratives employées. Le Jour du chien et Anima sont composés de plusieurs voix liées à un seul évènement; La Lisière et Anima jouent avec le lectorat en ne lui indiquant pas clairement la nature de l’animal dont il est question : les noms latins des deux premières parties d’Anima constituent parfois des indices, parfois pas du tout, tout comme les descriptions de La Lisière peuvent être, ou non, directement évocatrices de l’espèce dont il est question. Mais s’il s’agit, dans les deux cas, de laisser en suspens l’identité de l’animal, la démarche apparaît, a priori, différente : dans Anima, deviner l’animal semble participer au genre auquel appartient le roman, portant à la fois sur une enquête policière et une quête d’identité. Dans ce contexte, préférer le nom latin à son expression francisée, plus commune, renvoie autant à une certaine rigueur scientifique (les dénominations latines autorisent des nuances qui n’apparaissent pas en français) qu’à un caractère générique. L’animal, bien qu’omniprésent, y est le plus souvent un narrateur extradiégétique ou, du moins, un personnage secondaire. Cette affirmation reste cependant à nuancer, car Mouawad procède fréquemment à de légers décadrages, qui laissent entrevoir le monde animal sans qu’il soit plus question de Waahch Debch. Donnons par exemple un papillon qui évoque la destinée du narrateur précédent : « Une bête traverse le grand espace où vibrent les voitures. Elle hésite, s’arrête, s’engage, recule et explose dans un éclair de sang3. »

En comparaison, dans le cas de Lamarche, laisser au lectorat le soin de deviner l’espèce témoignerait d’une forme de désintérêt pour l’appellation générique de l’animal, à laquelle l’autrice préfère la familiarité suggérée par un prénom : dans La Lisière, tous les animaux sont des individus aux personnalités singulières dont l’histoire est intrinsèquement liée à celle de l’humain·e qui la raconte, et tous ont un prénom4. Même si cette notion pourrait être problématique et pourrait vite prendre la forme d’une appropriation (pente glissante que n’emprunte jamais Lamarche), il s’agit bien là, avant tout et dans ce contexte, d’une tentative d’aller vers quelque chose : vers l’altérité, vers la construction d’une première passerelle entre les mondes en reconnaissant comme personnages, au même titre que les humain·e·s, ces êtres avec qui nous partageons notre quotidien sans toujours les voir.

Mes personnages, du reste, lorsqu’ils parlent d’un animal dont ils prennent soin, l’évoquent comme un autrui qui les séduit, les console, les accompagne un temps, et qu’il faut laisser libre de repartir, de rejoindre son territoire et la vie qui l’appelle. Ce n’est pas une appropriation. C’est un compagnonnage. Un échange. Ce qu’il y a de plus proche de l’amour.

À nouveau, un parallèle, plus discret mais aussi plus fondamental, s’établit dans Anima : dans la troisième partie du roman de Mouawad, il s’agit, de manière similaire mais inverse, de raconter un compagnonnage : celui de Waahch Debch et de Mason-Dixon Line, chien sauvage qui narre l’histoire de l’humain dont il a, de sa propre initiative, fait son compagnon. Certes, plus on avance dans la lecture, plus on se dirige vers l’humain (des bestiae à homo sapiens sapiens), mais plus les différentes parties s’éclairent à la lumière des révélations des suivantes. Bien que l’animalité tourne autour de Waahch, qui reste au centre de l’histoire, le chapitre final renverse cette conception : sous couvert de raconter sa propre histoire, c’est l’humain qui parlait, assez attentif pour voir les animaux à côté de lui et leur offrir un temps de parole qui ne soit pas basé sur des clichés5. Tout compte fait, la fin de l’histoire révèle que tous ces animaux étaient des personnages à part entière.

La différence entre Lamarche et Mouawad se situe ainsi davantage sur le plan de la stratégie narrative que sur celui du fond : tous deux font preuve d’une attention profonde à l’égard de toutes les formes du vivant et ignorent les hiérarchies. Cela apparaît simplement de manière plus directe chez Lamarche, qui place d’emblée les personnages humains et non humains sur le même plan. Ainsi, une narratrice de La Lisière affirme à propos d’un hérisson :

Je pense à lui avec inquiétude – tant de dangers le menacent! – comme à un frère, le petit frère de la femme que je suis, hérissée d’objections silencieuses. Je décide de l’appeler Ulysse6.

Un autre, à propos d’une cane, raconte :

Voilà moins de six mois que je la connais et c’est ma plus belle love story [histoire d’amour]. […] Frou-Frou est le miroir de mes pensées. C’est bouleversant pour moi et peut-être aussi pour elle, même si je veille à rester discret à son égard7.

Chez Lamarche, l’humain n’est jamais au-dessus de l’animal. Le traitement du religieux dans la production de l’autrice en est particulièrement révélateur en ce qu’à de nombreuses reprises, le sacré est mis à la portée des animaux. « [E]n poussant le raisonnement à l’extrême, en quoi un estomac de poule est-il plus indigne de recevoir le corps du Christ qu’un estomac humain8? » s’indigne un narrateur de La Lisière, comme ce prêtre du Jour du chien qui ne doute pas, malgré l’enseignement de l’Église, que les bêtes aient  une âme, et ce camionneur végétarien qui se fait le porte-voix de cette position antihiérarchique :

Et combien j’aimerais dire au monde que négliger les bêtes, c’est comme d’encourager l’esclavagisme, c’est aussi grave, simplement les chiens et les chevaux, les vaches et les poulets ont remplacé les esclaves9.

Il s’agit là de concepts qui animent Lamarche de longue date : élevée « en ville, sans chien ni chat, mais au contact de la nature dès que possible », elle a très vite « consid[éré] la forêt comme son milieu vital et les animaux, sauvages ou non, comme ses compagnons ». Ce socle forgé par une éducation où l’animal apparaît, sinon comme un égal, en tout cas comme un voisin dont on considère l’existence avec attention, est identifiable dans l’œuvre de l’autrice par le rejet systématique de l’essentialisation de « l’animal » : l’animalité qui parsème ses ouvrages est plurielle. Le chien du Jour du chien est l’occasion pour les narrateurs et narratrices  humain·e·s d’évoquer leur quotidien, qui se trouve peuplé de bêtes. Le chien est au croisement de toutes ces manières d’êtres vivants dans la mesure où il s’agit de l’un des animaux les plus présents dans le quotidien des êtres humains; il est donc ici, l’animal qui cache le bestiaire – comme Waahch masquait, tout en le révélant, celui de Anima. Au-delà des animaux domestiques (ceux que l’on a décidé de ne pas manger) et exotiques (ceux dont l’existence revêt presque un caractère mythique à force d’être mis en scène dans des aventures rocambolesques), animaux de ferme, animaux de la forêt ou encore invertébrés trouvent leur place dans le quotidien des humains qui peuplent le roman :

L’araignée de cette nuit était belle : un corps étroit, légèrement allongé, des pattes très fines, démesurées, qui tâtaient l’air vers le bas, avec délicatesse, comme pour en mesurer le poids, la température et les courants infimes, y dessiner à l’avance le tracé de la toile, avec respect, et une sorte de conscience des bornes mystérieuses dont la vie – toute la vie, celle qui inclut la mort – est saturée10.

Cette aptitude à représenter des formes de vue multiples et à leur porter une attention quotidienne rappelle inévitablement les propos de Marguerite Yourcenar que rapporte Lamarche : l’autrice plaidait pour « une éducation où l’enfant apprendrait qu’il dépend de tous les êtres vivants », car « c’est un gain immense de s’apercevoir que la vie n’est pas incluse seulement dans la forme en laquelle nous sommes accoutumé[·e]s à vivre »11. C’est cette possibilité que l’on entrevoit dans les récits de Lamarche, celle d’un monde où l’humain·e et la ou le non-humain·e évoluent de manière complémentaire et respectueuse et tissent (inspiré·e·s par de jolies araignées) des ponts entre les mondes pour en créer un commun.

Questionner l’altérité : méthodes classiques et chemins de traverse

La présence polymorphe de l’animalité dans les récits de Caroline Lamarche est ainsi établie. La question est maintenant de traduire la sensibilité animale sans s’approprier une pensée qui, par essence, nous demeure étrangère. Dans bien des cas, dès que des animaux occupent un rôle important dans l’histoire, il s’agit de mettre en scène leur sensibilité telle que romancée par les humain·e·s, et non transcrite. L’anthropomorphisme n’est évidemment pas un travers, c’est un usage comme un autre des outils de la fiction. Le problème est que ces approches anthropocentrées sont prépondérantes et laissent peu de place à la variation; en conséquence, c’est toujours plus ou moins la même vision qui est ressassée: celle d’un monde divisé en deux, d’un côté l’humanité, de l’autre l’« environnement ». Il est pourtant possible d’écrire des contes ou des fables et de se placer en narrateur ou en narratrice omniscient·e sans pour autant établir de hiérarchies entre les règnes (animaux, végétaux) ni se conformer à des stéréotypes. Eugène Savitzkaya l’a bien montré :

Tous les bouleaux se ressemblaient mais n’étaient pas semblables. Pour les sapins, c’était pareil; il suffisait de bien observer. Et les rivières ne transportaient pas les mêmes alluvions, hébergeant toutefois des animaux de mêmes espèces. Nous voulons parler par exemple, tout en passant, de l’esturgeon, ce roi des eaux dont l’échine était couronnée et les œufs infiniment vénérés12.

Il est également envisageable d’emprunter la voix des animaux sans forcément trahir leur individualité, mais il faut, pour cela, emprunter un chemin de traverse. Cette dernière possibilité transparaît dans le roman de Mouawad, bien que certains aspects auraient tendance à indiquer le contraire, comme retrouver, dans la structure du roman, des réminiscences de la traditionnelle séparation interespèces ainsi qu’une idée de hiérarchie (des bêtes à l’humain, rappelons-nous). Vu sous cet angle, Mouawad emprunte le chemin classique, celui que l’on retrouve dans les contes et fables d’anthologie, celui qui va de l’animal vers l’être humain, lorsqu’il s’agit de faire parler les animaux pour dire quelque chose de l’humain. Hormis le fait que le roman représente, dans les deux premières parties de l’ouvrage, quantité d’espèces auxquelles on ne prête guère grande attention et qu’il introduit des variations dans leurs discours, cette remarque rejoint toutefois l’idée qu’il est impossible de « donner la parole » à des êtres qui en sont dépourvus puisque la subjectivité humaine est toujours derrière les narrations animales, comme le révèle la fin de l’ouvrage. Comment traduire la sensibilité animale? La réponse se situe dans la tentative : il ne s’agit pas de réaliser l’impossibilité fondamentale de traduire ce qui nous est étranger13, mais d’aller vers ce qui la traduirait au mieux.

L’originalité de Caroline Lamarche est de ne pas cacher qu’elle emprunte le chemin le moins fréquenté : celui qui part de l’humain à l’animal. Nous avons déjà évoqué la présence plurielle de l’animal dans sa production : d’entrée de jeu, Lamarche montre tous ceux qui se cachent derrière le chien-totem. Baptiste Morizot, dans Manières d’être vivant (Actes Sud, 2020), pose le caractère intraduisible de la sensibilité animale et de sa reconfiguration dans l’espace littéraire, qui est sans cesse à retraduire, car il existe autant d’approches qu’il y a d’individus. Cette idée se concrétise dans la présence des multiples personnages, humains et non humains, qui peuplent Le Jour du chien et Nous sommes à la lisière. Plutôt que d’emprunter les voix animales, de parler à leur place ou en qualité de narrateur ou de narratrice omniscient·e, qui connaîtrait les pensées de chaque vivant, Lamarche choisit d’exposer les sensibilités à travers le regard d’un personnage humain qui, le plus souvent, s’exprime au je : « On tourne autour, on observe […] et peu à peu on apprivoise les mystères de la vie animale. On ne peut prétendre à plus. » Cette approche colle au plus près la réalité et, comme donner un prénom, participe à reconnaître l’existence des animaux sans empiéter sur leur territoire. Le choix de cette voix narrative humaine, le plus souvent autodiégétique (dans les deux livres qui nous occupent en priorité, mais aussi dans le reste de sa production), permet de s’éloigner de la focalisation omnisciente, apanage d’une certaine littérature classique et traditionnelle qui convient difficilement à la représentation équilibrée de vivants de natures distinctes.

C’est ainsi que Lamarche partage, dès son premier ouvrage, des imaginaires alternatifs qui dépassent les catégories et les clichés. Dans La Lisière, c’est un imaginaire des relations interespèces vierge de tout a priori qui est pensé en filigrane : ces relations ne se présentent ni sous la forme d’une servitude ni d’un sauvetage, mais sous celle d’un compagnonnage. Lamarche et Mouawad ont l’audace de bouleverser la dichotomie humanité-bestialité entendue au sens premier, lorsque l’animal figure la sauvagerie ou la pureté de la nature, par opposition à la sagesse ou à l’intelligence de la culture humaine. Dans les ouvrages que nous avons analysés, être « humain » n’est pas forcément synonyme d’être sensible et à l’écoute, bien au contraire : à l’intérieur du héros de Anima gronde « une bête », et c’est la raison pour laquelle ce héros parvient à voir et à entrer en résonance avec les êtres qui l’entourent, là où les autres humains sont d’une cruauté et d’une indifférence insupportables. Ces récits déploient des imaginaires fertiles, riches en possibilités, car ils écrivent les contours d’une humanité et d’une animalité interchangeables. Si, dans l’ouvrage de Mouawad, l’humain se confond avec la bête pour le meilleur et non pour le pire, chez Lamarche, l’humain·e et l’animal sont tou·te·s deux des créatures.

C’est dans un ouvrage de 2012, La Chienne de Naha14 (Gallimard), que Lamarche adopte le plus clairement ce parti pris, tel qu’on peut le constater dans l’exergue : « toute femme est femme ET chienne, humaine ET animale à la fois ». Il n’est pas rare que femmes et animaux se fondent et se confondent dans les récits de Lamarche  par leurs « yeux de bête », leurs prénoms, leurs aptitudes… Le mal fait aux animaux et celui fait aux femmes apparaissent comme des thèmes récurrents de son œuvre, ce qui fait inévitablement écho à l’écoféminisme. L’autrice se défend cependant d’une quelconque appartenance à un courant de pensée, car, dit-elle :

La réponse genrée face à la destruction me semble insuffisante. Elle gomme le fait que ce sont avant tout les possédant[·e·]s qui consomment et détruisent, et que ce seront eux encore qui monteront dans l’arche salvatrice qui les transportera au-delà de l’effondrement.

C’est pour cette raison qu’elle accorde une telle importance aux histoires individuelles, car « tout cela charrie du politique et de l’universel ». Chez Lamarche, la voix narrative se révèle un puissant outil d’invention, d’innovation, sans pour autant participer d’une démarche ouvertement militante. Le motif de la nature saccagée, qu’elle dit observer depuis des décennies, n’est pas central mais traversant. Véhiculer des idées sans s’inscrire dans un mouvement ou un courant de pensée particulier, mais les fédérer (écologie et féminisme), partager une vision du monde en l’inscrivant dans des histoires individuelles, c’est ainsi que Lamarche transmet au lectorat « à la fois l’émerveillement et l’épouvante » ressentis dans son enfance face aux autres vivants et à la manière dont les (mal)traitent les humains. Lamarche a cette aptitude à semer le trouble dans les idées reçues, à montrer de nouvelles voies en osant quelques pas de côté. Cela tient à des procédés aussi simples que le choix d’une voix narrative singulière, la mise en scène de vivants de diverses espèces sans pour autant prétendre parler pour eux, l’omniprésence de tous ces êtres non pas autour des humains, mais dans leur quotidien : laisser à tous de la place pour s’épanouir dans l’espace du récit et, au-delà, dans la vie. 

Conclusion : un nouvel espace possible

Les récits de Caroline Lamarche et Wajdi Mouawad dépassent la notion de concept en refusant l’essentialisation de la « nature » : elle et il montrent ce qui est caché par le mot, c’est-à-dire des vivants, des individus. Par leurs choix narratologiques et leur capacité à déplacer le curseur du centre autoproclamé de l’humanité, l’auteur et l’autrice étudié·e·s signalent que l’être humain fait partie intégrante de la biosphère, avec une simplicité telle qu’on en vient à se demander comment il pourrait seulement en être autrement. Lamarche et Mouawad tracent de leurs mots de nouvelles voies à emprunter pour promouvoir l’inclusion des animaux non humains dans les sociétés modernes. Reconnaître leur existence est le premier pas à effectuer afin d’envisager la mise en place d’une société qui ne soit pas anthropocentrée. Lamarche déplie ainsi la possibilité d’un nouvel espace, qui se cristallise sous la forme de la « lisière » : un lieu où se répare la séparation entre l’être humain et la nature, un espace indéterminé où tombent les conventions qui régissent les sociétés humaines autant que celles que l’on attribue au monde animal. Aux dires de l’autrice, cette réparation s’effectue tous les jours : « Des gens disent, écrivent, jouent, enregistrent les bruits de la nature pour garder une mémoire de ce que nous avons connu : un silence habité. » Voilà ce qui se déploie dans les fictions de Caroline Lamarche : écrire pour partager un imaginaire conscient de l’interdépendance des êtres, écrire pour se souvenir des forêts primaires et des rossignols, écrire pour replacer toutes les créatures sur le même sol.

Crédit photo : flickr/phil fiddyment

RÉFÉRENCES

1 Sauf mention contraire, toutes les citations de cet article réfèrent à Louise Van Brabant, « Entretien avec Caroline Lamarche », Revue générale, Presses de l’Université de Louvain, 2, 2019, 27-38.

2 Qui sera par la suite réduit à l’abréviation La Lisière.

3 Wajdi Mouawad, Anima, Paris : Actes Sud, 2012, p. 177.

Et pas seulement les animaux dits de compagnie, comme on peut le constater dans Anima.

5 Certes, le chien occupe, dans ce roman, une place centrale, mais ce temps de parole reflète la place qu’occupe aujourd’hui cet animal dans les foyers.

6 Caroline Lamarche, Nous sommes à la lisière, Paris : Gallimard, 2019, p. 104.

7 Lamarche, ibid., p. 13.

8 Lamarche, ibid., p. 76.

9 Caroline Lamarche, Le jour du chien, Paris : Éditions de Minuit, 1996, p. 15.

10 Lamarche, ibid., p. 77.

11 Louise Van Brabant, op. cit., p. 36.

12 Eugène Savitzkaya, Au Pays des poules aux œufs d’or, Paris : Éditions de Minuit, 2020, p. 19.

13 Voir Elisabeth de Fontenay, Le silence des bêtes, Paris : Seuil, 1998. Référencé à la fin de Anima.

14 Caroline Lamarche, La Chienne de Naha, Paris : Gallimard, 2012.

S’autodéterminer : esquisse sur les premiers pas du Grand dialogue régional pour la transition socioécologique au Saguenay–Lac-Saint-Jean

S’autodéterminer : esquisse sur les premiers pas du Grand dialogue régional pour la transition socioécologique au Saguenay–Lac-Saint-Jean

Le 1er octobre 2020, 12 citoyen·ne·s ont donné le coup d’envoi virtuel du Grand dialogue régional pour la transition socioécologique au Saguenay–Lac-Saint-Jean (Grand dialogue dans le reste du texte). Le projet se présente comme une initiative citoyenne de transformation et d’autodétermination en vue de produire une feuille de route régionale pour la transition socioécologique sur un horizon de 10 ans. La démarche repose sur une ligne directrice clé : mobiliser et mailler toutes les personnes intéressées à coconstruire une vision pour la transition du nord du lac Saint-Jean jusqu’à Petit-Saguenay. La volonté est donc d’animer un dialogue territorial pour identifier les défis, les forces et les aspirations, afin de planifier et d’accélérer collectivement la transition de cette vaste région[1].

En somme, c’est une expérimentation de la transition sociale et écologique unique et une proposition audacieuse, mais aussi risquée. De quelle transition et de quelle démocratie parle-t-on? Quelle est la structure de gouvernance du Grand dialogue? Et concrètement, de quoi s’agit-il? C’est à ces différentes questions que nous répondrons à travers un récit descriptif de ce qu’est le Grand dialogue, qui en est à ses balbutiements. Ce récit est une esquisse de ce qu’il aspire à être, tant dans sa fragilité que dans ce qu’il a de profondément inédit et révolutionnaire. 

Une transition transformatrice pour un changement d’échelle

Le Grand dialogue s’insère dans le débat plus large sur la transition socioécologique, débat somme toute éclaté au sein duquel plusieurs conceptions de la transition s’opposent et se complètent. Pour certain·e·s, la transition se résume à la réduction des émissions de gaz à effet de serre[2]. Elle est alors restreinte au remplacement des énergies fossiles par les énergies renouvelables pour assurer la continuité des structures socioéconomiques existantes. On parle alors d’une approche du statu quo ou aussi d’approche par réformes managériales qui correspondent aux appels à une croissance verte ou à un capitalisme vert[3]. D’autres définitions remettent en question plus globalement les structures de gouvernance actuelles et proposent de s’interroger collectivement sur une transformation de l’ensemble de nos systèmes[4]. D’après ces visions, la réduction de la production, de la consommation et la relocalisation des activités économiques sont des objectifs essentiels, tout comme le sont aussi les questions d’inclusion sociale, de santé, de bien-être collectif et d’éducation. Les partisan∙e∙s de ces approches (dites, par exemple, transformatrices[5]) estiment que le modèle du développement capitaliste doit être fondamentalement remplacé parce que reposant, entre autres, sur l’exploitation et la marchandisation de l’humain, du travail et de la nature, ainsi que sur la propriété privée et la croissance infinie[6].

C’est vers cette dernière approche que le Grand dialogue tend en choisissant de considérer la transition comme une démarche globale, pilotée de manière collective et citoyenne. Ce renouveau démocratique est considéré comme le moteur d’une transformation en profondeur des systèmes économiques, politiques, éthiques et culturels pour mettre en place des modèles de développement qui prennent à la fois en compte les besoins humains et l’urgence écologique. Le bien-fondé du projet découle du fait que, malgré les évidences sur la gravité des enjeux auxquels l’humanité est confrontée, la société tarde à se réformer et à s’adapter de manière convaincante. L’implication citoyenne proactive est jugée comme plus que jamais nécessaire par les membres à l’origine du projet, car la majorité des décisions politiques prises actuellement dans la région tendent à reproduire, voire à accentuer les causes des problèmes. De plus, si la pandémie de COVID-19 a exacerbé les zones de vulnérabilité, elle a aussi révélé l’importance d’une économie de proximité, d’une capacité d’adaptation des groupes sociaux, du courage, de la solidarité, de l’entraide et de la résilience. Autant d’éléments indispensables à la mise en action de cette transition. En somme, c’est un mouvement transformateur issu de la base citoyenne que le Grand dialogue veut mettre en place. Il s’inspire en cela d’initiatives comme le Transition Network[7], implanté sur le plan municipal, mais s’inscrit pour sa part dans une approche régionale, ce qui en fait d’ailleurs une initiative unique en son genre.

La transition au Saguenay–Lac-Saint-Jean, une rupture politique

Le Saguenay–Lac-Saint-Jean est certes marqué par plusieurs initiatives allant dans le sens de la transition, notamment sur le plan alimentaire, mais aussi et surtout par une forte histoire de colonisation industrielle. En effet, le scénario qui prédomine depuis le début du XXe siècle est construit autour de grandes entreprises de première transformation de ressources naturelles, aux emplois bien payés et syndiqués. Pensons notamment à l’industrie du papier au XIXe siècle, à Rio Tinto, fleuron de l’aluminium qui dispose de plusieurs usines dans la région, à l’industrie minière ou à celle du bois. Depuis 2014, d’autres joueurs lorgnent la région, notamment GNL Québec, qui n’a de québécois que le nom, puisqu’il est financé par des promoteurs américains. L’entreprise projette de construire une usine de liquéfaction de gaz naturel à La Baie. En plus de l’usine, un port serait construit en vue du transport de ce gaz par méthaniers à travers le fjord du Saguenay, unique parc marin au pays. Bien que ces bases industrielles soient fragiles et non durables d’un point de vue écologique et social, elles représentent la logique de développement économique glorifiée par une majorité d’instances politiques dans la région. Cette vision du développement provoque un sérieux clivage sur le territoire. En effet, le projet GNL a induit un champ de bataille entre les « anti » et les « pro », opposant des visions différentes du développement régional. Pourtant, le projet GNL ne fait à l’évidence pas partie de la solution pour une transition socioécologique, puisqu’il fait partie des industries qui, tout en fragilisant l’économie de la région, colonisent le territoire en accaparant la terre, les eaux et la politique locale. D’ailleurs, l’expression « la pieuvre saguenéenne » est souvent utilisée pour désigner les collusions et les conflits d’intérêts nombreux entre les représentant∙e∙s politiques et les acteur∙rice∙s économiques. Afin de désamorcer cette dynamique de pouvoir, le Grand dialogue tente de sortir des clivages, et de n’être ni « contre » ni « pour » le projet, mais de proposer une troisième voie qui envisage une tout autre trajectoire.

Les 21 thèmes pour une transition socioécologique transformatrice

Pour servir de prémisse au dialogue, 21 thèmes de base sont suggérés par les membres fondateurs du Grand dialogue. Ce nombre, vingt et un, n’est pas le fruit du hasard et fait écho à l’Agenda 21[8], plan d’action en faveur du développement durable ratifié par 182 chefs d’État au Sommet de la Terre de Rio en 1992 (rappelons que le « 21 » dudit Agenda fait référence à notre siècle présent). Par ailleurs, vingt et un est aussi une répartie contemporaine et décoloniale à la Société des vingt-et-un qui, au XIXe siècle, s’est installée dans la région pour l’exploitation des ressources forestières et l’occupation du territoire.

Les 21 thèmes déploient la transition socioécologique sous un riche éventail d’enjeux englobants : l’alimentation, la santé collective, la nature, la mobilité, le travail, l’économie, la consommation, le vivre-ensemble. Une grande place est accordée à l’idée d’un apprentissage à toutes les étapes de la vie, aux relations interculturelles, intergénérationnelles, aux liens avec les Premières Nations, aux aspirations des jeunes comme des personnes aînées. Le concept de « territoire » est aussi abordé, tant dans sa manière d’être perçu, aménagé, pensé et administré, mais aussi en s’attardant aux « territoires imaginaires », c’est-à-dire aux récits fondateurs, aux mythes, au sacré et à la spiritualité. Les autres thèmes se concentrent sur la résilience, les arts et la culture, le pouvoir d’agir collectif, la posture d’ouverture et d’inclusion, l’éthique, les loisirs, les principes qui favorisent des débats constructifs, de même que le rapport de la région au reste du monde. 

« On pense qu’on a besoin de se parler, de se connaître, d’être surpris, de découvrir ce que les autres ont à raconter. On a besoin de débattre sereinement, besoin de rêver, besoin de rire aussi », affirme le professeur Olivier Riffon lors du lancement. Ces 21 thèmes promettent, sans conteste, des heures d’échanges fertiles qui seront par la suite précieusement colligés et analysés par une équipe de recherche. Il s’agit là d’un travail colossal qui permettra d’articuler la feuille de route essentielle au processus de transition.

Structure de gouvernance : autodétermination, reprise de pouvoir et recherche-action

La structure de gouvernance du Grand dialogue est liée à la manière dont il est financé. Pour l’instant, le Grand dialogue reçoit des fonds du programme de recherche Synergie du Centre interdisciplinaire de recherche en opérationnalisation du développement durable (CIRODD) et des fonds ou subventions de recherche provenant des professeur·e·s impliqué∙e∙s dans la démarche (notamment Sophie Del Fa et Olivier Riffon)[9]. Dernièrement, la démarche a reçu une subvention de 30 000 dollars par an sur trois ans de la Fondation Béati afin de disposer d’une ressource rémunérée pour réaliser la coordination du Grand dialogue. Par ailleurs, le Grand dialogue bénéficie du soutien de certaines organisations, notamment les organisations d’attache de certains membres du comité de démarrage (l’Université du Québec à Chicoutimi [UQAC], le Conseil régional de l’environnement et du développement durable et Eurêko! un organisme régional formé de professionnel·le·s engagé·e·s pour la restauration, la protection et la conservation des écosystèmes environnementaux[10]) qui agissent notamment comme fiduciaires des financements obtenus. Toutefois, il n’est pas prévu à court terme de faire du Grand dialogue une entité légalement constituée, tel un OBNL ou une coopérative.

La structure de gouvernance reflète donc cette volonté d’être et de demeurer un collectif citoyen. Sur le site Internet, cette structure est décrite comme étant décentralisée et suivant un processus de mobilisation organique qui va de la « germination » à la « forêt »[11]. Cette métaphore en cinq phases illustre la progression temporelle de la démarche et l’échelle d’action. De plus, elle témoigne d’une structure de gouvernance unique et audacieuse. La germination représente l’étincelle, l’émergence de l’idée, c’est le comité de démarrage, constitué des douze personnes, qui propose la démarche et en assure le lancement. Ensuite, l’étape cotylédon[12], qui vise à mobiliser les personnes les plus actives de la transition, en s’organisant à travers différents comités thématiques et organisés en cercles de travail, afin d’assurer le pilotage de la démarche. Vient ensuite l’étape des ramures, qui correspond aux quelques milliers de personnes engagées pour la transition, qui vont participer activement au dialogue et mobiliser leurs milieux. Les ramures se transformeront ensuite en feuillage, qui désigne la mobilisation générale de la population régionale afin qu’elle alimente le dialogue avec ses connaissances, ses idées, ses rêves. Enfin, le tout se termine en forêt c’est-à-dire le territoire sur lequel se déroule la scène et l’écosystème qui sera transformé[13].

Au moment d’écrire ces lignes, les énergies de mobilisation sont concentrées à rallier l’ensemble des personnes qui sont déjà engagées pour la transition socioécologique (le cotylédon). Ce rassemblement des forces vives déjà en place, influentes dans leur milieu (alimentaire, économique, politique, etc.), mais quelque peu dispersées sur cet immense territoire qu’est le Saguenay–Lac-Saint-Jean, permettra d’accroître la mobilisation. Les personnes interpellées pour participer plus activement au Grand dialogue ont été invitées à manifester leur intérêt en remplissant un formulaire d’intérêt sur le site Internet du Grand dialogue. Ces formulaires ont été colligés par les membres de germination. À ce jour, 120 personnes ont rempli le formulaire et 60 se sont réunies le 29 octobre 2020 dans le cadre d’un rassemblement virtuel. Cette rencontre durant laquelle les avancées du projet ont été annoncées a également permis d’orchestrer des discussions de groupe, lesquelles se sont déroulées dans la semaine du 2 au 7 novembre. Ces rencontres virtuelles de 1 h 30, à l’assistance maximale de 15 personnes, ont permis d’écouter les gens désireux de participer à l’initiative, de connaître plus spécifiquement les manières dont ils veulent s’engager, d’ajuster le plan initial en fonction des idées de chacun·e et surtout, de mettre en place les cercles de travail (voir schéma). Plus de 80 personnes y ont participé, donnant un nouveau souffle au mouvement.

En parallèle avec la structuration du cotylédon, des activités d’animation autonome ont été préparées et sont proposées à tou∙te∙s les citoyen·ne·s. Il est possible de les réaliser en famille, au travail, en collectif, avec des jeunes et des moins jeunes. Par exemple, l’activité nommée « le conseil de famille », dont les objectifs sont de discuter en famille des définitions, des besoins, des visions et des actions possibles sur un thème choisi, de découvrir les idées et les rêves des membres de la famille et de vivre un moment d’échange enrichissant. Le même genre d’activité peut être réalisé en milieu de travail avec l’animation « machine à café ».

En plus de la constitution du cotylédon et des activités proposées, un travail de recherche-action mené par des professeur·e·s, des enseignant·e·s, des chercheur·se·s et des étudiant·e·s de l’université est également mis en place. La recherche vise notamment à documenter les initiatives existantes et à les analyser. Un sondage qui a reçu plus de 500 réponses avait été envoyé en mars 2020 justement pour avoir le pouls des aspirations citoyennes. Outre les méthodes quantitatives, le volet recherche sera aussi alimenté par des méthodes qualitatives qui comprendront entrevues, observations et collecte de documents. Le tout ayant pour but ultime d’ancrer la future feuille de route à la fois dans la parole citoyenne (via les cercles de travail), mais aussi dans la recherche. Cela revient finalement à mettre en place une démarche de recherche-action unique et originale où chercheur·se·s et citoyen·ne·s travaillent de concert, s’alimentant constamment.

« Une démarche non partisane, une force de proposition »

Telle est la façon dont Véronique Fortin, membre de germination, élue municipale à Alma et chargée de projet au Centre de solidarité internationale du Saguenay–Lac-Saint-Jean, définit le Grand dialogue. Cette définition pose par ailleurs plusieurs questions tant en ce qui a trait à l’ancrage politique de la démarche qu’en ce qui concerne son rapport aux acteurs et actrices qui œuvrent déjà pour la transition. C’est dans la tension entre ces deux éléments que le Grand dialogue doit être analysé, puisqu’il se veut autant une initiative profondément politique qu’une force centrale de proposition non partisane. Cette posture non conventionnelle n’est pas sans générer plusieurs questionnements et suspicions des actrices et acteurs politiques de la région. Par exemple, un membre d’un tout nouveau parti politique au Saguenay se demande pourquoi justement le Grand dialogue ne se constitue pas comme parti politique, véhicule qu’il juge plus intéressant pour entrer tout de suite dans l’action. La réponse est évidente pour les membres du comité germination : le Grand dialogue n’est pas un parti parce qu’il s’agit avant tout d’une initiative citoyenne inclusive qui ne vise pas à prendre le pouvoir, mais à le réformer par la base. John Holloway[14] a d’ailleurs déjà défini les mouvements sociaux contemporains en ces termes, affirmant qu’il ne s’agit plus de luttes pour le pouvoir, mais de luttes contre le pouvoir. Avec sa volonté d’autodétermination, c’est bien de cela qu’il s’agit pour le Grand dialogue : donner aux citoyen·ne·s un canal grâce auquel elles et ils peuvent se rassembler pour agir et faire la transition. La feuille de route qui sera rédigée en vue des élections de novembre 2021 en témoigne : réalisée par et pour les citoyen∙ne∙s, elle visera à lutter contre une certaine vision du développement régional. Comme le précise Guillaume Maziade, enseignant au programme de technique du milieu naturel au Cégep de Saint-Félicien, lors d’une réunion sur les enjeux politiques :

Ce qui nous différencie des autres démarches de dialogue, c’est le changement d’échelle. On a fait plein d’initiatives sectorielles et individuelles. Mais maintenant on prend tout et on l’amène à un autre niveau. On sait que ça marche. On l’a testé au niveau de l’alimentation, de la mobilité, mais l’idée à présent, c’est de dire : on ne veut plus que ce soit une expérience. On veut que ça devienne une norme.

Conclusion

Le projet ambitieux qu’est le Grand dialogue régional pour la transition amènera, nous l’espérons, jusqu’à la constitution, l’émancipation et l’autodétermination de ce que Hardt et Negri nomment la multitude, désignant l’ensemble disparate d’individualités singulières qui travaille la société de l’intérieur afin de créer une société globale alternative[15]. Selon Hardt et Negri, « la multitude n’a jamais existé jusqu’à présent […], elle est toujours-déjà-là et jamais-encore ». Le Grand dialogue actualisera cette multitude qui ne demande qu’à être vue, entendue et à habiter le territoire de manière autonome. 

Expérimenter de l’intérieur la mise en place d’une initiative d’une telle ampleur est tantôt enivrant, tantôt déstabilisant, mais particulièrement unique et indescriptible tant ce projet ouvre des possibles et préfigure un futur différent. Évidemment, des enjeux sensibles demeurent, notamment sur des questions d’inclusion : comment rester ouvert∙e∙s et inclusif∙ve∙s en valorisant les aptitudes, considérations et intérêts de chacun∙e? Comment se nourrir des pensées divergentes, tisser des liens entre ces paroles afin de produire le dialogue? Finalement, cela revient à la question fondamentale de toute démocratie : comment faire avec la multitude et avec toutes les singularités qui la composent, et ce, en donnant aussi une voix à toutes et surtout à celles moins audibles, plus ténues, voire carrément silencieuses? Le Grand dialogue a donc deux objectifs principaux : changer d’échelle pour produire un nouveau paradigme et réenchanter le système politique actuel en valorisant la force du « nous ». Enfin, le discours général véhiculé dans les médias et sur les médias socionumériques contribue trop souvent à la polarisation des débats et, par conséquent, supprime le dialogue et nous enferme dans des « chambres d’échos » qui nous séparent les un∙e∙s des autres. Il n’y a plus d’espace pour jaser. Alors, recréons-le.


Crédit photo : flickr/Angélique Calmon

[1] Les deux autrices font partie du cercle de démarrage (germination) du Grand dialogue, la première en tant que professeure en communication à l’Université du Québec à Chicoutimi et la deuxième en tant qu’artiste, écoconseillère en formation et stagiaire pour la coordination du Grand dialogue.

[2] James McCarthy, « A Socioecological Fix to Capitalist Crisis and Climate Change? The Possibilities and Limits of Renewable Energy », Environment and Planning A: Economy and Space, 2015.

[3] Julia Posca et Bertrand Schepper, « Qu’est-ce que la transition juste? », Montréal: Institut de recherche et d’informations socioéconomiques, 22 octobre 2020.

[4] Yves-Marie Abraham, Guérir du mal de l’infini. Produire moins, partager plus, décider ensemble, Montréal : Écosociété, 2019; Alain Deneault, L’économie de la nature, Montréal : Lux, 2019.

[5] Posca et Schepper, op.cit.

[6] Ibid. : 17.

[7] Le réseau des villes en transition est un mouvement social qui rassemble des groupes animant dans leur commune une initiative de transition, c’est-à-dire un processus impliquant la communauté et visant à assurer la résilience de la ville face au double défi que représentent le pic pétrolier et le dérèglement climatique. Transition Networkhttps://transitionnetwork.org/.

[8] « Agenda 21 », Organisation des Nations unies : https://www.un.org/french/ga/special/sids/agenda21/.

[9] C’est d’ailleurs avec ces fonds qu’une stagiaire a été embauchée pendant l’été pour la coordination du lancement.

[10] Voir : https://eureko.ca/.

[11] Voir le schéma réalisé par LUM (figure 1).

[12] C’est l’étape à laquelle se trouve le Grand dialogue au moment de l’écriture de l’article.

[13] Cette description de la démarche est tirée du site Internet du Grand dialogue : « Qu’est-ce qu’on veut faire? », Le Grand dialogue, https://www.granddialogue-slsj.com/a-propos#quest-ce-quon-veut-faire.

[14] John Holloway, Changer Le Monde sans Prendre Le Pouvoir, Montréal : Lux Éditeur, 2007.

[15] Michael Hardt et Toni Negri, Multitude : guerre et démocratie à l’âge de l’empire, Paris : La Découverte, 2004.

Contestation de masse au Bélarus : aux origines du mouvement

Contestation de masse au Bélarus : aux origines du mouvement

Par Raphael Robitaille

La République du Bélarus, pays d’Europe de l’Est situé entre la Russie, l’Ukraine, la Lituanie et la Lettonie, est le théâtre d’un vaste mouvement de contestation contre le régime autoritaire d’Alexander Loukachenko, président indétrônable depuis 1994, en lien avec l’élection frauduleuse du 9 août 2020. Indépendant depuis 1991 à la suite de la dissolution de l’Union soviétique, le pays est désormais connu comme la « dernière dictature d’Europe[1] ». Fortement dépendant économiquement de la Russie, qui subventionne l’économie biélorusse à coup de milliards de dollars en fournissant de l’énergie bon marché, en effectuant des investissements et en achetant l’essentiel de sa production industrielle, le régime de Loukachenko doit en partie sa longévité politique à Moscou, mais aussi à un système qui ne laisse pas de place au pluralisme. Or, les événements de 2020 menacent sérieusement de faire tomber ce système qui a vraisemblablement outrepassé sa durée de vie utile pour une majorité de la population. Refusant d’accéder aux demandes de ses compatriotes pour une transition pacifique, Loukachenko s’accroche au pouvoir, espérant que le temps et les mesures répressives auront raison des manifestations qui ne cessent depuis août, alors qu’une véritable crise politique se déroule sous nos yeux. 

La goutte qui a fait déborder le vase

L’élection présidentielle du 9 août 2020 aura été la plus contestée de la jeune histoire du Bélarus. Sans surprise, une victoire haut la main pour Alexander Loukachenko, qui aurait récolté plus de 80 % des voix, a été annoncée, reconduisant le leader au pouvoir pour un sixième mandat consécutif. L’élection a été dénoncée et jugée frauduleuse par l’opposition et plusieurs membres de la communauté internationale, dont le Canada[2]. Cette situation a poussé des dizaines de milliers de personnes à sortir manifester dans les rues de Minsk et de plusieurs autres villes du pays pour réclamer le départ de Loukachenko[3]. Les autorités sont notamment accusées d’avoir falsifié les résultats du scrutin, qui, selon les témoignages de membres de la commission électorale, auraient donné la victoire à la leader de l’opposition Svetlana Tikhanovskaïa[4]. Cette « victoire » outrageuse de Loukachenko a été l’étincelle qui a enflammé la colère d’une bonne partie du peuple biélorusse. Les manifestations se sont poursuivies sans relâche depuis l’annonce du résultat, et ce, malgré l’intense répression des forces de l’ordre, qui ont arrêté des milliers de personnes incluant des dizaines de journalistes depuis le début des troubles[5]. Il a également été révélé que des centaines de personnes détenues ont été soumises à de graves sévices de la part des policiers. « Des victimes ont décrit des passages à tabac, des mises dans des positions stressantes pendant de longues périodes, des électrochocs et, dans au moins un cas, un viol, et ont affirmé avoir vu d’autres détenu[∙e∙]s souffrir d’abus similaires, voire pires », révélait Human Rights Watch le 15 septembre 2020[6].

Cela s’ajoute aux multiples tentatives du régime de briser le mouvement d’opposition en gestation au courant de la campagne électorale en usant de menaces, d’intimidation et d’arrestations arbitraires. Les trois principaux opposants à Loukachenko – le banquier et philanthrope Viktor Babariko, le youtubeur prodémocratie Sergueï Tikhanovski et l’homme d’affaires Valery Tsepkalo – ont subi une véritable campagne de persécution politique menée par les autorités et visant à neutraliser leurs chances de gagner l’élection en les disqualifiant de la course. Babariko et Tikhanovski ont notamment été arrêtés et placés en détention quelques semaines avant le vote, alors que Tsepkalo, craignant pour sa vie et pour la sécurité de ses enfants, a fui le pays pour éviter les représailles du régime[7]. Un phénomène particulièrement notable de cette campagne est l’émergence d’un triumvirat de femmes à la tête du mouvement d’opposition à la suite de l’arrestation et de la disqualification des principaux candidats. Svetlana Tikhanovskaïa, épouse de Sergueï Tikhanovski, s’est imposée comme la figure de proue de l’opposition après avoir décidé de se présenter à l’élection à la place de son mari et de joindre ses forces à la campagne électorale de Babariko, menée par la musicienne Maria Kolesnikova, et à celle de Tsepkalo, reprise par sa femme Veronika Tsepkalo.

Or, si Loukachenko ne prenait pas au sérieux l’idée qu’une femme puisse le remplacer à la présidence, affirmant que le pays n’était « pas encore prêt à voter pour une femme[8] », il semble avoir gravement sous-estimé la capacité de Tikhanovskaïa et de ses consœurs à fédérer l’opposition et à s’ériger en option crédible pour une majorité de Biélorusses. Dans un contexte économique de plus en plus difficile, un système politique qui asphyxie toute volonté de changement, une situation sanitaire marquée par l’inaction patente du gouvernement face à la pandémie de COVID-19 et le mépris du président envers certaines catégories de personnes (les femmes, les aîné∙e∙s, les victimes du coronavirus ou toute personne qui s’oppose à lui), les Biélorusses semblent bien décidé∙e∙s à en finir avec le régime de Loukachenko, qui dure depuis maintenant 26 ans.

Les revendications de l’opposition sont simples et plutôt modérées : départ de Loukachenko, libération des prisonniers et prisonnières politiques et tenue de nouvelles élections libres et équitables. Il n’a jamais été question d’une « révolution colorée » comme ce qui s’est produit au début des années 2000 dans l’ancien espace soviétique, ni d’un « Maïdan 2.0 »[9]. Tikhanovskaïa a elle-même démenti les accusations en ce sens peu de temps avant le vote en répondant aux questions de Meduza, un média indépendant basé en Lettonie. N’étant pas une politicienne de carrière, elle a affirmé que son ambition n’était pas de rester au pouvoir, mais seulement de créer les conditions propices à des réformes démocratiques[10]. Elle a néanmoins dû s’exiler en Lituanie deux jours après le vote, selon toute vraisemblance après avoir subi la pression du KGB (les services secrets biélorusses ont effectivement conservé le nom, voire les méthodes, des services soviétiques) qui l’aurait questionnée pendant plusieurs heures avant de l’obliger à lire, devant la caméra, un obscur message appelant la population à cesser les manifestations[11]. Tikhanovskaïa poursuit tout de même le combat depuis Vilnius et semble bien décidée à le mener à terme pour le bien de son pays. Sa collaboratrice Maria Kolesnikova, arrêtée à Minsk le 7 septembre, aurait quant à elle évité de justesse la déportation en déchirant son passeport au moment où les autorités la conduisaient à la frontière ukrainienne[12].

Les élections : un vecteur de consolidation autoritaire au Bélarus

Peu de temps après son arrivée au pouvoir en 1994, Loukachenko amorçait un virage vers ce que les spécialistes de la science politique appellent le « populisme autoritaire » ou encore l’« autoritarisme électoral ». Les régimes de ce type portent généralement un certain nombre de caractéristiques dont la plupart sont visibles au Bélarus : lien inextricable entre l’État et son dirigeant ou sa dirigeante; fusion entre les domaines public et privé; loyauté basée sur la peur et les récompenses plutôt que sur une idéologie; absence de contrepoids au pouvoir du ou de la chef∙fe; dédain du pluralisme politique; imprédictibilité du régime et redevabilité des élites[13]. Le régime conserve néanmoins une façade démocratique, en maintenant toutes les institutions formelles propres aux démocraties représentatives, dont des élections en apparence compétitives, mais dont les dés sont pipés à l’avantage de l’élite au pouvoir. Ainsi, dans les régimes de ce type, une certaine opposition est permise afin de maintenir l’illusion de la démocratie et d’offrir un vernis de légitimité aux dirigeant∙e∙s, mais aussitôt qu’un∙e candidat∙e pose une réelle menace aux autorités en place, celles-ci fabriquent un prétexte pour le ou la neutraliser.

Le sens commun voudrait que les régimes autoritaires comme celui du Bélarus soient basés presque exclusivement sur l’usage de la force pour se maintenir en place. Or, ce cadre analytique occulte les autres dimensions – non moins centrales au fonctionnement de ces régimes – que sont la légitimation et la cooptation. Le chercheur allemand Johannes Gerschewski soutient d’ailleurs que légitimation (processus par lequel l’État fomente le consentement des gouverné∙e∙s), répression (usage de la violence physique afin de prévenir certains comportements ou certaines activités) et cooptation (capacité à lier des groupes stratégiquement importants à l’élite en place) forment les trois piliers sur lesquels repose la stabilité des régimes autocratiques et parmi lesquels la légitimation joue un rôle particulièrement important[14]. C’est en ce sens que les élections et autres procédures démocratiques décoratives sont importantes pour les régimes autoritaires : elles contribuent à fabriquer une légitimité nationale et internationale en présentant le régime comme émanant de la volonté populaire. Et il faut bien reconnaître que jusqu’à relativement récemment, Loukachenko a toujours joui d’un appui profondément enraciné de la population[15], et ce, malgré la violation courante des droits les plus élémentaires par ses forces de sécurité, spécialement en période d’élection.

Car l’histoire électorale du Bélarus en est une de répression et de cooptation des mouvements d’opposition menant immanquablement à leur démobilisation, à leur fragmentation postélectorale, et ultimement à leur incapacité à faire vaciller le régime[16]. Les élections, en somme, participent à un processus de renforcement de l’autoritarisme de l’État et de maintien du statu quo grâce à l’utilisation d’une gamme de « technologies politiques » – neutralisation des élections, répression pour décourager l’activisme politique, dépolitisation du parlement, marginalisation et étiquetage des membres de l’opposition comme marionnettes de puissances étrangères, etc. – visant à écarter toute possibilité de transformation du système. Par le jeu des élections, le régime biélorusse en est ainsi venu, pour ainsi dire, à « dépolitiser la politique » : « En arrivant à retirer le politique de l’arène électorale (et de toute arène publique), les dirigeants actuels ont sécurisé leur statut », écrit Sofie Bedford de l’Université d’Uppsala. « Si la politique n’importe plus, changer le gouvernement devient aussi sans importance, ce qui permet au système de raffermir sa position[17] ».

Dans cet ordre d’idée, il est effectivement possible d’identifier un cycle qui se reproduit en des termes semblables à chacune des élections depuis une vingtaine d’années. C’est ce que Konstantin Ash, professeur associé à l’Université de Floride centrale, identifie comme le « piège électoral[18] ». Les leaders de l’opposition, qui sont en quelque sorte esclaves du financement occidental pour leur mouvement en raison des contraintes imposées par le régime, contesteraient les élections non pas dans le but de remporter la victoire – qui est de toute façon hors de portée –, mais plutôt afin de démontrer leur force à leurs partisan∙e∙s ainsi qu’aux pays donateurs. Lorsque la campagne culmine en élections frauduleuses, l’opposition se mobilise contre le résultat, mais est rapidement réprimée et ses principales têtes d’affiche sont arrêtées ou forcées à l’exil. La mise à l’écart des leaders crée ainsi la division dans leurs rangs et mène ultimement à la fragmentation du mouvement. Les nouveaux groupes cherchent à leur tour à obtenir de l’aide financière et se préparent à la campagne suivante, repartant le cycle de plus belle. C’est cette dynamique qui s’est reproduite encore et encore dans l’ensemble des campagnes électorales, tant législatives que présidentielles, qui se sont déroulées sous Loukachenko.

Quel est donc l’intérêt de l’élection de 2020, si chaque élection se déroule sensiblement de la même façon pour les forces d’opposition? La particularité majeure, selon Sofie Bedford, est que cette élection a attiré beaucoup de néophytes de l’activisme politique, c’est-à-dire des personnes qui en sont à leur première implication dans un mouvement d’opposition, et que cela a ébranlé durablement le statu quo[19]. Là se trouve toute la spécificité de ce mouvement : on assiste à un éveil de la société civile biélorusse qui exprime pacifiquement et avec créativité son exaspération envers le régime en s’appropriant l’espace public. Mais dans un pays où le gouvernement s’évertue à retirer le politique de l’espace public depuis des décennies, comment expliquer cette soudaine politisation de la société?

Causes immédiates et causes profondes du mouvement de contestation

Le mouvement d’opposition qui a pris forme dans la foulée de l’élection du 9 août ne sort évidemment pas de nulle part. Il est plutôt le résultat d’une accumulation de facteurs ayant culminé en un ras-le-bol de masse contre les autorités en place. Ainsi, on ne peut pas attribuer le soulèvement uniquement aux causes immédiates que sont les événements survenus en 2020 : la pandémie, les exactions du régime contre l’opposition, ou la fraude électorale. Certes, tous ces éléments ont joué un rôle. Ils ont en quelque sorte contribué à modifier ce que la littérature sur les mouvements sociaux nomme la « structure des opportunités politiques ». Le Dictionnaire des mouvements sociaux la définit comme « l’environnement politique auquel sont confrontés les mouvements sociaux et qui peut, selon la conjoncture, exercer une influence positive ou négative sur leur émergence et leur développement[20] ». Elle peut être transformée par des événements ponctuels qui viennent changer les rapports de force entre l’État et les groupes contestataires. Ainsi, des éléments comme la pandémie, la répression politique ou la fraude électorale, en effritant la crédibilité de Loukachenko et de son gouvernement au sein de la population, ont créé de nouvelles opportunités pour l’opposition de réagir à ce qu’elle considérait comme des menaces émanant du régime. Car comme l’écrivent Charles Tilly et Sidney Tarrow, « la plupart des gens qui se mobilisent le font contre ce qu’ils perçoivent comme des menaces ou des risques[21] ». Ce serait toutefois exagérer le rôle de ces facteurs et minimiser les tendances qui progressent en arrière-plan depuis plusieurs années au sein de la société civile biélorusse que d’attribuer le mouvement actuel uniquement au contexte d’opportunités politiques.

Des causes plus profondes expliquent aussi la soudaine popularité de l’opposition : stagnation économique et déclin du niveau de vie, politisation de la société civile, et « bélarussification » de l’identité nationale. Le développement de la société civile au Bélarus se conjugue intimement avec la question de l’identité nationale, plus spécifiquement sa « bélarussification »[22]. Un aspect particulier des mouvements d’opposition au Bélarus, et plus que jamais, du mouvement actuel, est l’utilisation de symboles nationaux présoviétiques, tels que le drapeau blanc-rouge-blanc qui était de mise lors de l’éphémère période d’indépendance de la République populaire du Bélarus en 1918, soit avant que les bolcheviks ne conquièrent le territoire. Ce symbole ainsi que pratiquement tous ceux qui réfèrent à l’histoire d’avant 1918 sont interdits par le régime, qui depuis 1994 a entrepris de glorifier le passé soviétique en insistant sur la contribution biélorusse à la victoire contre le nazisme et sur le « miracle économique » du Bélarus de l’après-Seconde Guerre mondiale[23]. Loukachenko a cherché à se présenter en continuité avec une époque que sa base électorale considérait comme une sorte d’âge d’or pour le pays. En imposant une identité « soviéto-biélorusse » noyant les spécificités nationales dans la mythologie socialiste héritée de l’Union soviétique, le régime de Loukachenko a consciemment marginalisé la langue biélorusse, supprimé les symboles nationaux, et nié l’histoire présoviétique du pays. Dans l’optique de tracer une distinction claire avec le régime, l’opposition a cherché à retourner contre lui précisément ces symboles qui sont interdits, se dissociant du même coup des symboles soviétiques associés à Loukachenko. 

La question nationale va de pair avec l’enjeu économique, qui est aussi essentiel à la compréhension du mouvement actuel, car elle fait partie intégrante de l’accord tacite qui existait jusque-là entre le gouvernement et la population. Dans la mesure où les conditions économiques permettaient une vie décente et l’espoir de conditions meilleures à la majorité, cette dernière était prête à tolérer un système politique autoritaire, puisque Loukachenko était perçu comme la clé de voûte du « miracle économique » biélorusse[24]. Il faut savoir que le Bélarus est le seul État postsoviétique à ne pas avoir mené à terme la libéralisation et la privatisation de son système économique. Par conséquent, près de 80 % de son économie est encore contrôlée par l’État. Le gouvernement a aussi maintenu un grand nombre d’acquis sociaux datant de l’Union soviétique tels que la gratuité scolaire, les soins de santé universels, un régime de pension acceptable, ce qui a permis à la population de maintenir un niveau de vie relativement élevé dans les années 1990, comparativement aux États postsoviétiques qui se sont lancés tous azimuts dans la thérapie de choc. Les indicateurs économiques du Bélarus durant cette période témoignent largement de cette situation. Les données fournies par la Banque mondiale montrent par exemple qu’entre 1991 et la crise de 2008, le taux de chômage n’a jamais dépassé le pic de 4 % atteint en 1996. Les taux des pays voisins comme la Russie ou l’Ukraine ont quant à eux atteint jusqu’à respectivement 13,3 % (1998) et 11,9 % (1999) durant la même période[25]. Un constat similaire peut être tiré de la croissance annuelle du produit intérieur brut. Alors que la Russie et l’Ukraine ne retrouvent une croissance positive qu’après la crise financière de 1998 (respectivement en 1999 à 6,4 % et en 2000 à 5,9 %), le Bélarus l’atteint dès 1996 avec une croissance de 2,6 % et se maintiendra en moyenne autour de 8 % annuellement jusqu’en 2008[26]. L’essoufflement du modèle biélorusse dans les dernières années, en partie attribuable à la compétitivité déficiente de sa base industrielle et à un tarissement des flux économiques provenant de la Russie, a néanmoins contribué à l’incapacité du gouvernement à remplir sa part de l’entente et a provoqué une insatisfaction grandissante face aux piètres performances économiques du régime. 

Ainsi, entre l’émergence progressive d’une conscience nationale en rupture avec le discours officiel et les difficultés économiques génératrices d’insatisfaction, la société civile biélorusse a pu trouver un terrain fertile où se développer en dépit des embûches posées par l’État. La jeune génération, plus ouverte sur le monde, plus politisée et plus revendicatrice dans un contexte de resserrement perpétuel des contraintes imposées par le pouvoir, s’en trouve en bonne partie responsable. La jeunesse est depuis longtemps aux devants des mobilisations contre le régime, comme on a pu le voir dès l’élection de 2001, voire avant. Elle a cependant toujours été divisée entre les personnes qui s’opposent au régime et les conformistes politiques[27]. On ne peut donc pas affirmer que la jeunesse est uniformément anti-régime. Ce que l’on peut avancer en revanche, c’est que chaque élection contribue à politiser davantage la société civile et l’identité nationale biélorusse en érodant l’emprise de Loukachenko sur sa population[28]. La stratégie du régime visant à substituer la société civile à des organisations non gouvernementales gérées par le gouvernement (ou GONGO : Government-Organized Non-Governmental Organization)[29] ne semble pas avoir été en mesure d’inverser cette tendance.

D’autant plus que cet éveil de la société civile est aussi en partie attribuable aux efforts de promotion de la démocratie par l’Union européenne, par l’entremise de son « Partenariat oriental », qui vise à tisser des liens économiques et politiques avec les pays frontaliers de l’Union en vue d’encourager leur démocratisation. Si, vers la fin des années 2000, plusieurs pointaient du doigt l’échec de la stratégie occidentale de promotion de la démocratie au Bélarus[30], des recherches récentes soulèvent un décalage entre l’apparente absence de progrès sur le plan gouvernemental et les transformations de fond en cours au sein de la société civile[31]. Les efforts de promotion de la démocratie semblent effectivement avoir eu plus de succès lorsqu’ils étaient axés sur des projets qui touchent les individus dans leur vie quotidienne. Plusieurs personnes en sont venues à comprendre et à intérioriser les normes et les processus démocratiques, pour éventuellement demander des changements.

Ultimes recours de Loukachenko

Le mouvement de contestation actuel au Bélarus est sans précédent dans plusieurs de ses dimensions. Il est le résultat d’une convergence de facteurs qui ont provoqué un ras-le-bol généralisé envers les autorités, et envers Loukachenko lui-même. Or, aussi illégitime et détesté que puisse être Loukachenko aux yeux de la population, il peut encore compter sur certaines cartes qu’il tient toujours dans son jeu. L’une d’elles est la force brute. Si presque toutes les couches de la société se sont retournées contre le président, une catégorie de personnes lui reste bien fidèle : les forces de sécurité. Celles-ci forment effectivement l’un des derniers remparts qui restent fidèles à Loukachenko, et ce, malgré la démission de certains membres dans le cadre du mouvement de protestation. Loukachenko jouit aussi toujours du soutien de Moscou. La possibilité que cette dernière intervienne a d’ailleurs été soulevée dès le début des troubles. Certaines clauses d’assistance mutuelle contenues notamment dans le traité d’union entre la Russie et le Bélarus et dans le traité de sécurité collective pourraient notamment servir de base juridique en vue d’une opération visant à porter secours au régime de Loukachenko[32]. Jusqu’à présent toutefois, Moscou s’est gardée d’intervenir directement au Bélarus en affirmant que c’est aux Biélorusses de régler leurs problèmes[33]. D’un autre côté, le Kremlin a aussi été parmi les premiers à reconnaître la victoire de Loukachenko et à le féliciter. La retenue de Moscou dans le conflit s’explique peut-être par le fait que la Russie ne veut pas apparaître comme la puissance réactionnaire qui s’engage dans les affaires de ses voisins. D’autant plus que jusqu’ici, les manifestations ne démontrent pas de caractère antirusse comme ce fut le cas par exemple en Ukraine en 2013-2014, et le leadership de l’opposition n’a aucune volonté de forcer une séparation entre la Russie et le Bélarus, qui sont très proches culturellement, politiquement et économiquement. Intervenir directement contribuerait certainement à faire changer cet état de fait.

Il ne reste plus qu’à espérer un dénouement pacifique à cette crise. Le peuple du Bélarus s’est fait entendre et continue de le faire; c’est maintenant à Loukachenko et à son régime de le reconnaître et de faire cesser les effusions de sang. Les Biélorusses ont aussi le droit de choisir dans quelle sorte de pays elles et ils veulent vivre. Il est encore temps pour Loukachenko de passer le flambeau dignement.

crédit photo : flickr/KPM


[1] David R. Marples, « Europe’s Last Dictatorship: The Roots and Perspectives of Authoritarianism in “White Russia” », Europe-Asia Studies, vol. 57, no 6, 2005: 895-908. http://www.jstor.org/stable/30043929

[2] Affaires mondiales Canada, « Déclaration du ministre Champagne sur les élections présidentielles au Bélarus », Gouvernement du Canada, 17 août 2020. https://www.canada.ca/fr/affaires-mondiales/nouvelles/2020/08/declaration-du-ministre-champagne-sur-les-elections-presidentielles-au-belarus.html.

[3] Dmitry Kartsev, « The Contest after the Vote: Eight Major Takeaways from the Immediate Aftermath of the Belarusian Presidential Election », Meduza, 10 août 2020. https://meduza.io/en/feature/2020/08/10/the-contest-after-the-vote.

[4] Kristina Safonova, « How Belarus Voted: Minsk Election Commission Members Explain the Shenanigans and Intimidation Used to Stage Alexander Lukashenko’s ‘Landslide Victory’ ». Meduza, 19 août 2020. https://meduza.io/en/feature/2020/08/19/how-belarus-voted.

[5] Radio-Canada, « La répression s’accentue au Bélarus avec des centaines d’arrestations », 7 septembre 2020. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1731948/belarus-minsk-arrestations-manifestation-massive-opposition.

[6] Human Rights Watch, « Biélorussie : Passages à tabac et tortures systématiques de manifestants », 15 septembre 2020. https://www.hrw.org/fr/news/2020/09/15/bielorussie-passages-tabac-et-tortures-systematiques-de-manifestants.

[7] Yan Avseyushkin, « ‘I Didn’t Think It Was All so Fragile’: Inside the Breakout Opposition Campaign That Turned the Belarusian Presidential Election on Its Head ». Meduza, 7 août 2020. https://meduza.io/en/feature/2020/08/08/i-didn-t-think-it-was-all-so-fragile.

[8] Propos rapportés dans Tatiana Kalinovskaya, « Trois femmes défient l’homme fort de la Biélorussie », La Presse, 17 juillet 2020. https://www.lapresse.ca/international/europe/2020-07-17/trois-femmes-defient-l-homme-fort-de-la-bielorussie.php.

[9] Le terme « révolutions colorées » réfère à une série de soulèvements populaires similaires soutenus par l’Occident qui sont survenus dans le monde postcommuniste au début des années 2000. Sous l’impulsion du mouvement étudiant serbe Otpor qui a renversé, par la voie de méthodes pacifiques comme la désobéissance civile, le régime du dictateur Slobodan Milosevic en Serbie, plusieurs mouvements ont essaimé en Géorgie (2003), en Ukraine (2004), et au Kirghizstan (2005), des pays gouvernés par des régimes impopulaires et/ou antidémocratiques rongés par la corruption endémique. Pour en savoir davantage sur les révolutions colorées, consulter Régis Genté, « Les ONG internationales et occidentales dans les « révolutions colorées » : des ambiguïtés de la démocratisation », Revue Tiers Monde, n°193, 2008 : 55-66.

La révolution du Maïdan a quant à elle débuté de façon semblable aux révolutions colorées, alors qu’un mouvement populaire s’est érigé, en novembre 2013, contre la décision du président ukrainien Viktor Ianoukovitch de signer un accord économique avec la Russie plutôt qu’avec l’Europe. Après un intense bras de fer entre l’opposition et le gouvernement, lequel n’a pas lésiné sur la répression pour venir à bout du mouvement qu’appuyait l’Occident, Ianoukovitch a dû fuir en Russie suite à sa destitution par le parlement sous la pression des manifestant∙e∙s. Contrairement aux révolutions colorées toutefois, la situation en Ukraine après la destitution d’Ianoukovitch a éventuellement dégénéré en conflit armé entre les forces gouvernementales appuyées des milices d’extrême droite et les séparatistes de l’est du pays appuyé∙e∙s par la Russie. Voir notamment l’ouvrage du journaliste Frédérick Lavoie, Ukraine à fragmentation, Chicoutimi : La Peuplade, 2015.

[10] Svetlana Reiter, « ‘This Is a Turning Point in Belarusian History’: Opposition Leader Svetlana Tikhanovskaya on How Her Presidential Campaign Is Taking on Lukashenko », Meduza, 27 juillet 2020. https://meduza.io/en/feature/2020/07/27/this-is-a-turning-point-in-belarusian-history.

[11] Le message peut être lu en anglais dans son intégralité via le lien suivant : Meduza, « ‘The People of Belarus Have Made Their Choice’: Belarusian Opposition Candidate Svetlana Tikhanovskaya Calls for End to Protests in Suspicious Video Shared Online », 11 août 2020. https://meduza.io/en/feature/2020/08/11/the-people-of-belarus-have-made-their-choice.

[12] Pavel Polityuk, « Belarusian Protest Leader Ripped up Passport to Avoid Expulsion, Allies Say », Reuters, 9 septembre 2020. https://uk.reuters.com/article/uk-belarus-election-idUKKBN25Z0YY.

[13] Steven M. Eke et Taras Kuzio, « Sultanism in Eastern Europe: The Socio-Political Roots of Authoritarian Populism in Belarus », Europe-Asia Studies, vol. 52, no 3, 2000 : 530-2. https://doi.org/10.1080/713663061.

[14] Johannes Gerschewski, « The three pillars of stability: legitimation, repression, and co-optation in autocratic regimes », Democratization, vol. 20, no 1, 2013: 13-38. https://doi.org/10.1080/13510347.2013.738860.

[15] Yuri Drakokhrust, « Public opinion: back to reality », Белорусский ежегодник (Belarussian Yearbook), no 1, 2016 : 204-14. https://cyberleninka.ru/article/n/public-opinion-back-to-reality

[16] Konstantin Ash, « The Election Trap: The Cycle of Post-Electoral Repression and Opposition Fragmentation in Lukashenko’s Belarus », Democratization, vol. 22, no 6, 2015: 1030-53. https://doi.org/10.1080/13510347.2014.899585.

[17] Traduction libre de Sofie Bedford, « “The Election Game”: Authoritarian Consolidation Processes in Belarus », Demokratizatsiya, vol. 25, no 4, 2017 : 404.

[18] Konstantin Ash, « The Election Trap », Op. cit.

[19] Sofie Bedford, présentation lors de la conférence web « Peaceful Revolution? Reclaiming Democracy in Belarus » animée par David Marples, Association for the Study of Nationalities, 24 septembre 2020. https://nationalities.org/virtual-asn/reclaiming-democracy.

[20] Olivier Fillieule, Lilian Mathieu et Cécile Péchu, éd. Dictionnaire des mouvements sociaux. 2e éd. Paris: Presses de Sciences Po, 2020, 593.

[21] Charles Tilly et Sidney Tarrow, Politique(s) du conflit. De la grève à la révolution. Paris: Presses de Sciences Po, 2008, 106-107.

[22] Hannah Vasilevich, présentation lors de la conférence web « Peaceful revolution? Reclaiming Democracy in Belarus », Op. cit.

[23] Nelly Bekus, « Belarus’s Winding Path to a Post-Soviet Identity », Current History, vol. 118, no 810, 2019: 258-64. https://doi.org/10.1525/curh.2019.118.810.258.

[24] L’enjeu économique est abordé plus en détail dans un balado dédié à la question biélorusse, voir : Elena Gapova, « Protest in Belarus », SRB Podcast, diffusé par le Center for Russian, East European, and Eurasian Studies, Université de Pittsburgh, 11 septembre 2020. https://srbpodcast.org/2020/09/11/protests-in-belarus/

[25] Banque mondiale, « Chômage (% de la population active) (estimation nationale) – Belarus, Ukraine, Fédération de Russie (1991-2008) ».

https://donnees.banquemondiale.org/indicateur/SL.UEM.TOTL.NE.ZS?end=2008&locations=BY-UA-RU&most_recent_year_desc=true&start=1991

[26] Banque mondiale, « Croissance du PIB (% annuel) – Belarus, Ukraine, Fédération de Russie (1991-2008) ». https://donnees.banquemondiale.org/indicateur/NY.GDP.MKTP.KD.ZG?contextual=default&end=2008&locations=BY-UA-RU&most_recent_year_desc=true&start=1991&view=chart

[27] Olena Nikolayenko, « Youth Movements and Elections in Belarus ». Europe-Asia Studies, vol. 67, no 3, 2015 : 469.
https://doi.org/10.1080/09668136.2015.1018870.

[28]  C’est du moins ce que laissent croire les études à ce sujet. Voir par exemple Elena Korosteleva, « Was There a Quiet Revolution? Belarus After the 2006 Presidential Election », Journal of Communist Studies and Transition Politics, vol. 25, no 2-3, 2009: 324-46.
https://doi.org/10.1080/13523270902861038;

Uladzimir M. Padhol et David Marples, « The 2010 Presidential Election in Belarus », Problems of Post-Communism, vol. 58, no  1, 2011: 3-15.
https://doi.org/10.2753/PPC1075-8216580101.

[29] Anastasiya Matchanka, « Substitution of Civil Society in Belarus: Government-Organised Non-Governmental Organisations », The Journal of Belarusian Studies, vol. 7, no 2, 2014: 67-94.

[30] David R. Marples, « Outpost of tyranny? The failure of democratization in Belarus », Democratization, vol. 16, no 4, 2009: 756-76.
https://doi.org/10.1080/13510340903082986.

[31] Elena A. Korosteleva, « The European Union and Belarus: democracy promotion by technocratic means? », Democratization, vol. 23, no 4, 2016: 678-98.
 https://doi.org/10.1080/13510347.2015.1005009.

[32] Dmitry Kartsev, « Here’s How Russia Could Invade Belarus, and Also Why It Probably Won’t », Meduza, 16 août 2020. https://meduza.io/en/cards/here-s-how-russia-could-invade-belarus-and-also-why-it-probably-won-t.

[33] « Belarusians Must Solve Their Problems Themselves’: Kremlin Spokesman Dmitry Peskov Finally Comments on the Crisis in Belarus », Meduza, 19 août 2020. https://meduza.io/en/feature/2020/08/19/belarusians-must-solve-their-problems-themselves.

Accès aux plans d’eau : La population québécoise est toujours insatisfaite

Accès aux plans d’eau : La population québécoise est toujours insatisfaite

Avec l’envolée des températures en période estivale, un débat semble revenir chaque année sur la table. Que ce soit en milieu rural ou en région métropolitaine, la population québécoise se plaint de ne pas avoir assez d’accès aux rives du fleuve Saint-Laurent, aux rivières et aux lacs : un paradoxe lorsque l’on prend en compte le nombre gigantesque de plans d’eau à l’échelle de la province, soit plus de trois millions. Malgré les revendications insistantes de la population et une volonté politique affichée de les satisfaire, cet accès aux berges demeure particulièrement restreint au Québec.

Les récents gouvernements du Québec ont fait un point d’honneur de favoriser les activités récréotouristiques aquatiques, dans une perspective de développement économique. Cette volonté s’est traduite notamment par l’adoption de la Politique nationale de l’eau de 2002[i]mais également de la Stratégie québécoise de l’eau 2018-2030. On retrouve en introduction de ce document[ii] un propos de l’ancienne ministre libérale du Développement durable, de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques, Isabelle Mélançon, qui souligne l’importance de l’eau dans la construction identitaire de la province : « Elle façonne nos paysages et définit nos influences sociales et économiques. Si l’eau est à l’origine de la vie, elle est aussi à la source de notre identité [iii]», écrit-elle.

François Legault et son administration ne cachent pas leur vieille ambition de vouloir tirer le maximum du Saint-Laurent, notamment en créant une sorte de Silicon Valley le long du fleuve[iv]. Ce plan semble se concrétiser depuis l’annonce le 17 juin dernier par la Coalition Avenir Québec d’une nouvelle vision maritime[v] avec une enveloppe de 927 millions de dollars, pour faire du fleuve un « pilier de la relance économique » et « une plaque tournante de la logistique et du transport des marchandises en Amérique du Nord »[vi]. Le développement économique et surtout portuaire étant au centre des projets proposés à travers cette stratégie, l’accès à l’eau comme simple service à la population pourrait une fois de plus, être mis de côté.

Une mauvaise nouvelle pour les citoyen·ne·s, qui subissent des étés de plus en plus chauds, comme l’explique Paule Halley, avocate et professeure à l’Université Laval de Québec, où elle enseigne le droit de l’environnement : « C’est un dossier qui revient constamment, ça souligne bien le fait qu’il y a une préoccupation des gens qui va en grandissant. Avec les changements climatiques, ça va être important, car les plans d’eau sont des îlots de fraîcheur. ». Lors d’un entretien avec L’Esprit libre, Mme Halley explique que le problème de l’accessibilité à l’eau découle de décisions prises à l’époque de l’industrialisation, plus précisément en 1856, avec l’adoption de l’Acte pour autoriser l’exploitation des cours d’eau et de la force hydraulique. « À ce moment-là, on a donné accès en priorité à l’industrie. Le bord de l’eau a été détruit et remplacé par des quais, des installations industrielles ».

Des plages rares et difficilement accessibles

Résidente de Québec, l’avocate évoque la Plage du Foulon qui, l’été, regorgeait de monde jusqu’à la fin des années 1960, mais qui n’a pas résisté à la croissance de la circulation automobile. « Maintenant, c’est du remblai. On a mis une marina, un chemin de fer, des conteneurs », se désole-t-elle. « C’est la marine marchande qui a voulu agrandir ses installations portuaires et ça se fait un peu au détriment de la population qui investit quand même beaucoup pour restaurer la qualité des eaux ».

À Montréal, même si certaines plages urbaines comme celles de Verdun permettent aux habitant·e·s de la métropole de se baigner, l’accès à l’eau n’est pas garanti dans une proportion suffisante, ce qui pousse généralement les métropolitain·e·s à se déplacer jusqu’aux plages d’Oka, de Cap-Saint-Jacques ou encore de Saint-Zotique, des lieux qui ont vu leur capacité d’accueil diminuer en raison des consignes sanitaires liées à la pandémie de COVID-19. Faute d’installations, l’accès à la baignade demeure chose rude pour les quatre millions d’habitant·e·s de la région métropolitaine de Montréal.

« Contrairement aux idées reçues, les gens sont prêts à se baigner dans l’eau du fleuve si on leur garantit que la qualité de l’eau est appropriée, ce qui est le cas dans la vaste majorité des cas. Il y a une demande pour ça », assure en entrevue avec L’Esprit libre Rémi Lemieux, chef d’équipe au bureau de projet de la Trame verte et bleue à la Communauté métropolitaine de Montréal, un organisme pour qui l’accès à l’eau constitue une préoccupation importante. Pour lui, le problème réside dans la privatisation à outrance des berges. « On se désole que tant de kilomètres privatisés ne soient pas accessibles au public », lance-t-il.

La population victime des erreurs du passé

L’aménagement du territoire est une compétence municipale et pour mettre la main sur ces surfaces, les municipalités souhaitant bâtir des aménagements publics pour donner à leur population un accès aux cours d’eau doivent passer par le rachat des propriétés privées qui s’y trouvent : un défi considérable. « Avec la grande valeur des propriétés sur le bord de l’eau, si tout est construit, c’est difficile d’acheter le terrain en négociant. Souvent, il faut passer par l’expropriation et ce sont des coûts importants », dit M. Lemieux.

Certaines municipalités telles que Verdun possédaient déjà de grandes propriétés le long des cours d’eau et ont pu librement aménager leurs berges, ce qui n’est pas le cas de tout le monde. Cependant, comme l’explique Rémi Lemieux, pour qui « nous payons assurément pour nos mauvaises décisions du passé », des arrondissements comme Lachine ou Rivière-des-Prairies ne cachent pas leurs ambitions de racheter les terrains sur le bord du Saint-Laurent et la ville de Montréal compte bien se servir de son droit de préemption, qui lui confère un accès prioritaire aux terrains, lorsqu’il y a une vente, pour réaliser des projets destinés au public. C’est peut-être là le signe d’une prise de conscience et d’une volonté de « reconquête » des berges, après des décennies de laisser-aller et de privatisation des berges.

La loi garantit un droit à tou·te·s de se baigner ou de naviguer sur les plans d’eau de la province, à condition d’y accéder légalement, ce qui n’est pas toujours le cas. Une incohérence pointée du doigt par Annie Poulin, professeure en génie de la construction et membre du groupe de recherche HC3 – Hydrologie Climat & Changement Climatique, à l’École de technologie supérieure de Montréal (ETS) : « Ça ne semble pas avoir été réfléchi dans le passé, et j’espère que ce le sera dans le futur, car si le cours d’eau est bordé de propriétaires riverains, l’accès au public est compromis », souligne-t-elle lors d’une entrevue en visioconférence avec L’Esprit libre, en évoquant les difficultés grandissantes des pêcheur·euse·s et des plaisanciers et plaisancières à pratiquer leurs activités.

La clé entre les mains des municipalités

« Les associations de pêche se plaignent […] Quand l’accès existe, il faut souvent défrayer des coûts assez importants. Sur une saison complète de pêche, ça devient dispendieux pour pratiquer une activité sur des plans d’eau auxquels on devrait avoir accès », poursuit Mme Poulin. Cette distinction entre le droit d’usage et le droit d’accès peut en effet amener certaines personnes à débourser jusqu’à plusieurs centaines de dollars par jour pour exercer leurs activités récréatives, lorsque l’accès à l’eau ne leur est pas carrément interdit, car réservé aux résident·e·s de la municipalité. Triste comble pour ces individus puisque le Code civil québécois stipule que les ces plans d’eau n’appartiennent pas aux municipalités[vii].

Les montants fixés par celles-ci ont d’ailleurs augmenté dans les dernières années pour plusieurs raisons comme le souci de tranquillité des résident·e·s ou la peur de voir les eaux être contaminées par des espèces exotiques envahissantes venant de l’extérieur. Cependant, les municipalités auraient, selon Rémi Lemieux, intérêt à favoriser un meilleur accès aux plans d’eaux placés sous leur juridiction, malgré les défis que cela entraînerait. « Je suis persuadé que la mise en valeur du patrimoine naturel, c’est au gain des municipalités, même fiscalement parlant : on a souvent vu que les valeurs foncières augmentent quand on offre davantage de services, martèle-t-il, la population le demande et je crois que le rôle des municipalités, c’est de répondre aux besoins de leurs citoyen·ne·s. Tout le monde a à gagner à aller dans ce sens-là ».



Crédit photo : Unsplash/Dave Ellis

[i] L’eau, la vie, l’avenir : politique nationale de l’eau, Québec (Province). Ministère de l’environnemen (1998-2005), Environnement Québec, 2002, (https://collections.banq.qc.ca/ark:/52327/42450)

[ii] Ministère du Développement durable, de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques. Stratégie québécoise de l’eau 2018-2030. 2018. 80 pages. [En ligne]. http://www.mddelcc.gouv.qc.ca/eau/strategie-quebecoise

[iii] Ibid. 

[iv] Paul Journet, « François Legault rêve d’une Silicon Valley québécoise », La Presse, 19 octobre 2013. https://www.lapresse.ca/affaires/economie/quebec/201310/19/01-4701332-francois-legault-reve-dune-silicon-valley-quebecoise.php

[v] La Presse canadienne, « Le gouvernement Legault présente sa nouvelle vision maritime », Radio-Canada, 17 juin 2021, https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1802454/strategie-fleuve-saint-laurent-developpement-regions-emplois

[vi] Ibid.

[vii] François Brissette et Annie Poulin. «Les Québécois ont de moins en moins accès à leurs plans d’eau. Voici quoi faire pour que ça change », La Conversationhttps://theconversation.com/les-quebecois-ont-de-moins-en-moins-acces-a-leurs-plans-deau-voici-quoi-faire-pour-que-ca-change-143494

Cultiver la démocratie locale : les jardins collectifs de Mexico

Cultiver la démocratie locale : les jardins collectifs de Mexico

Par Martine El-Ouardi

Si, de prime abord, on considère rarement le jardinage comme une activité politique, en y regardant de plus près, on constate qu’il est parfois à l’origine de la création d’espaces de mobilisation collective, où coopération, sécurité alimentaire et soutenabilité vont de pair. Loin de n’être qu’une histoire de tomates et de laitues, les jardins collectifs transforment ainsi les rapports que les citoyen∙ne∙s entretiennent entre elles et eux, vis-à- vis des institutions, et vis-à-vis de l’espace urbain.

De dépotoirs à oasis urbaines

Ceux de la ville de Mexico ne font pas exception. De plus en plus nombreux à émerger au cours des dix dernières années, on les retrouve sous plusieurs formes : certains ont une vocation communautaire, d’autres fonctionnent comme des petites entreprises, et d’autres encore servent des buts pédagogiques, étant affiliés à des écoles de quartier1. Parmi les projets les plus développés, on en retrouve quelques-uns qui sont situés sur des terrains publics ayant été laissés à l’abandon par les autorités. Le Huerto [jardin] Roma Verde a ainsi vu le jour en 2012 sur un terrain vacant, qui appartenait au Centro Urbano Presidente Juárez. La structure s’étant effondrée lors du séisme majeur de 1985, le bâtiment a ensuite été démoli, puis l’espace est demeuré vacant pendant 27 ans. Il était devenu une sorte de dépotoir, jusqu’à ce que l’idée d’en faire un jardin communautaire soit évoquée par des habitant·e·s du quartier. Elles et ils ont alors mis la main à la pâte afin de nettoyer le terrain et d’y rendre l’agriculture possible2. Aujourd’hui, le dépotoir a donc laissé place à un grand espace vert très animé. On y retrouve en tout temps des citoyen·ne·s en train de prendre soin du jardin ou de bavarder, ainsi que des chats se prélassant à l’ombre des palmiers et de grands dômes faits de bois et de matériaux recyclés3.

Le Huerto Tlatelolco a été créé dans des circonstances similaires, étant lui aussi situé sur un ancien terrain public abandonné, où se trouvait la tour Oaxaca, qui s’est également effondrée en 19854. Gabriela Vargas, fondatrice du Huerto Tlatelolco, mentionne, dans un entretien accordé au chercheur Christian Soto Santiago, que ce jardin s’est créé petit à petit, avec l’aide de la communauté locale5. Les installations qui ont résulté de ce travail acharné sont impressionnantes; vues de haut, les plates-bandes où poussent les fruits et les légumes forment une sorte de mandala géant6.

Ces deux jardins sont un peu des ovnis dans le paysage urbain. Ni propriétés privées ni propriétés publiques, ils permettent aux gens de se retrouver entre eux pour échanger; on y cultive des fruits et des légumes, mais on y organise aussi une foule d’activités culturelles et communautaires. L’attitude du gouvernement municipal à leur égard en est principalement une de laissez-faire, bien qu’une loi adoptée en 2017 ait introduit la possibilité de formaliser le droit des regroupements citoyens à utiliser ces terrains7.

À contre-courant du mouvement d’urbanisation

Il faut savoir que l’agriculture urbaine à Mexico, loin d’être un phénomène nouveau, a existé dès la période aztèque. À cette époque, des groupes établis dans la vallée de Mexico avaient élaboré de nombreux modèles d’agriculture, incluant des formes de jardinage, afin de subvenir à leurs besoins et de faire usage des ressources de la région de manière durable. Or, au XXe siècle, la centralisation des activités économiques et politiques du pays vers la capitale a forcé les agriculteur·rice·s à battre en retraite. En effet, la population étant de plus en plus nombreuse, et la valeur des terrains ayant augmenté de manière exponentielle, de nombreux∙ses citoyen·ne·s ont été poussé∙e∙s à vendre leurs espaces cultivables. Ce processus d’urbanisation, qui a fait de Mexico la mégalopole la plus peuplée d’Amérique du Nord, a eu pour effet que l’agriculture qui subsiste dans la région se retrouve désormais surtout en zone périurbaine ou en banlieue8. Qui plus est, à partir des années 1980, des politiques mises en œuvre par les différents gouvernements ont limité le soutien aux agriculteur·rice·s et ont mené à la privatisation de la production de semences, augmentant les coûts de celles-ci de manière significative9. Les barrières à l’accès à l’agriculture dans la Ville de Mexico sont donc, à ce jour, multiples.

Le caractère informel de plusieurs des jardins qui ont vu le jour au courant des dernières années semble toutefois offrir une porte de sortie aux citoyen·ne·s qui souhaitent faire de l’agriculture urbaine, mais qui font face à ces barrières. En effet, en se réappropriant de manière plus ou moins légale des espaces publics laissés à l’abandon, celles-ci et ceux-ci parviennent à avoir accès à un terrain sans avoir à débourser des sommes énormes.

La réintroduction de l’agriculture dans les zones urbaines de Mexico, en renversant en quelque sorte le processus historique d’urbanisation, représente alors une manière d’honorer les traditions préhispaniques. Celles-ci sont souvent citées par les groupes de citoyen·ne·s impliqué·e·s dans les projets de jardins collectifs comme étant une source importante d’inspiration, notamment en ce qui concerne les méthodes durables de jardinage qui sont utilisées10. Dans le même ordre d’idées, on cultive, dans plusieurs de ces jardins, des plantes traditionnellement utilisées à des fins médicinales. Le Huerto Roma Verde organise ainsi régulièrement des ateliers communautaires portant sur les soins de santé alternatifs et holistiques, et souvent axés sur l’utilisation de plantes11. Du côté du Huerto Tlatelolco, un festival a lieu chaque année pour souligner l’importance historique du maïs dans la cuisine traditionnelle mexicaine12. Bref, bien que les jardins collectifs de Mexico soient assez jeunes, ils sont résolument ancrés dans un ensemble de pratiques traditionnelles de la culture mexicaine, et ils permettent aux citoyen·ne·s de célébrer celles-ci, en construisant un espace alternatif au sein du cadre urbain moderne13.

Entre violence urbaine et embourgeoisement

Si le Huerto Tlatelolco et le Huerto Roma Verde ont en commun cette trajectoire historique, ils se distinguent toutefois de plusieurs manières, à commencer par les quartiers dans lesquels ils sont respectivement situés. Le Huerto Tlatelolco fait partie de l’unité d’habitation de Tlatelolco, dans laquelle résident des centaines de familles, ce qui permet à celles-ci d’avoir un accès direct au jardin. Couvrant une surface de 1650 m2, il se retrouve sur le grand boulevard de La Reforma, et est entouré d’une multitude de tours de béton, ce qui en fait une sorte d’oasis au cœur de la ville. Le Huerto Tlatelolco a également la particularité d’être situé au croisement de plusieurs quartiers, dont la majorité sont réputés pour être difficiles, voire dangereux, notamment parce qu’ils sont des plaques tournantes du trafic de drogues14. Pour Gabriela Vargas, fondatrice du jardin, il y a là à la fois un défi et une opportunité, puisqu’elle croit que les jardins urbains, en offrant des espaces calmes et de l’air frais aux citadin·e·s, permettent d’améliorer le climat social et de diminuer la violence15. Toutefois, Marisol Romero, anciennement codirectrice du Huerto Tlatelolco et doctorante en études urbaines, souligne, dans un entretien accordé à Mario Barba Flores, que leur présence dans le quartier n’est pas toujours vue d’un bon œil par les habitant·e·s du quartier, et particulièrement par celles et ceux qui y sont installé·e∙s depuis longtemps. Selon Marisol, elles et ils ont tendance à regretter que le quartier soit en train de se transformer, et associent les problèmes de criminalité et d’insécurité à la venue des nouveaux et nouvelles arrivant·e·s, ce qui rend leur intégration plus difficile16.

Le Huerto Roma Verde, lui, se retrouve plutôt dans un quartier embourgeoisé, celui de La Roma. Lieu qui a inspiré le long-métrage Roma d’Alfonso Cuarón, on n’y retrouve plus aujourd’hui cette tranquillité qui émane du film, puisque, à la suite de sa reconstruction après les tremblements de terre de 1985 et de 2017, La Roma est devenu un quartier jeune, vibrant et branché17, où l’on retrouve aujourd’hui beaucoup d’artistes émergent·e·s18. Le Huerto Roma Verde, qui recouvre 500 m2, y est donc tout à fait à sa place, avec ses couleurs vives, ses sculptures fantaisistes, et ses événements culturels19.

Ainsi, le sens que prend la réappropriation citoyenne de l’espace urbain par le biais de ces deux jardins n’est pas le même d’un cas à l’autre : le Huerto Tlatelolco doit composer avec un contexte urbain plus ardu et travailler à y faire valoir le bien-fondé de son projet pour la communauté locale, tandis que le Huerto Roma Verde détonne beaucoup moins dans son secteur, et contribue à le rendre attrayant pour les habitant·e·s ainsi que pour les touristes.

Construction d’une mission commune

Bien qu’ils s’insèrent dans des quartiers avec des réalités très distinctes, la mission de ces deux jardins est relativement semblable, s’articulant autour d’objectifs tels que le renforcement de la cohésion sociale, le verdissement de l’espace urbain, et la sécurité alimentaire. Sur le site Web du Huerto Tlatelolco, l’agriculture urbaine est décrite comme étant « un outil de transformation sociale profonde ainsi qu’une stratégie pour combattre les changements climatiques, et pour faire valoir la souveraineté et sécurité alimentaire20 ». Selon Gabriela Vargas, le Huerto Tlatelolco vise aussi à transformer l’espace urbain afin de le rendre plus écologique et à générer un sentiment de responsabilité commune vis-à-vis de la protection de l’environnement21. L’aspect collectif est au cœur du projet, comme en témoignent le design participatif du jardin22 ainsi que son système de compost communautaire : les citoyen·ne·s sont invité·e·s à y amener leurs déchets alimentaires, qui servent ensuite de matière organique pour nourrir les plantes23.

Au cœur du Huerto Tlatelolco se trouve aussi une mission éducative, celui-ci accueillant fréquemment des écoles et des enfants avec leurs parents afin d’apprendre aux jeunes à cultiver un jardin. Gabriela estime que le fait de grandir entouré d’espaces verts permet de développer un lien de protection et de soin vis-à-vis de la nature24. Le jardin offre aussi un programme éducatif destiné aux adultes, sous la forme d’ateliers de différents niveaux qui ont lieu chaque jeudi25, ainsi qu’un diplôme en agriculture urbaine, développé en partenariat avec l’Instituto Internacional de Recursos Renovables, et qui s’étend sur un an26. Enfin, d’autres événements ponctuels sont organisés tout au long de l’année pour faire connaître le jardin au grand public. Par exemple, le Festival por la Tierra a lieu chaque printemps. On y organise un marché de producteur·rice·s locaux∙les, des cours de cuisine, des conférences sur différents thèmes liés à l’alimentation et à l’environnement, des jeux pour enfants et un échange de semences27. Ultimement, Gabriela espère que, grâce à ces activités de diffusion, le jardin pourra servir d’inspiration à d’autres et être reproduit partout dans la ville28.

La mission du Huerto Roma Verde est davantage orientée vers l’aspect communautaire, et s’attarde donc un peu moins à la sensibilisation aux enjeux écologiques. Sur son site web, on le définit comme un espace voué à la création de liens au sein de la communauté, et dont le jardin n’est qu’une partie29. En effet, sur les 500 m2 de l’espace, seulement 260 m2 sont cultivables30. Le reste de l’espace est occupé par différentes installations. On y retrouve un gatario, c’est-à-dire un refuge et un centre d’adoption pour chats, un atelier de céramique, des lieux pour se reposer, une aire de jeux pour enfants et un atelier de vélo, entre autres choses. La santé fait aussi partie des principaux thèmes ciblés par le Huerto Roma Verde. Ainsi, en plus des ateliers de soins alternatifs mentionnés plus tôt, l’espace contient une temazcal (hutte à sudation d’inspiration préhispanique) et une tente de premiers soins, et offre des services d’acupuncture, en collaboration avec une école locale. Afin de s’assurer de leur accessibilité au grand public, la majorité des activités offertes sont gratuites31.

Quant à savoir pourquoi ces citoyens et citoyennes ont choisi de se réunir collectivement afin de travailler pour atteindre ces objectifs par le bas plutôt que de recourir aux institutions formelles et à l’État, on peut sans doute trouver une part d’explication dans la nature des rapports qu’entretiennent les citoyen∙ne∙s et l’État au Mexique. D’abord, il faut savoir qu’en Amérique latine, les institutions politiques sont souvent qualifiées de faibles, c’est-à-dire qu’elles peinent à réaliser leurs objectifs32. Ainsi, des politiques publiques qui semblent transformatrices sur papier peuvent s’avérer inutiles ou inefficaces lorsque l’on tente de les mettre en œuvre, que ce soit en raison d’un manque de ressources ou de l’absence de volonté politique33. Par exemple, au Mexique, malgré l’existence d’un grand nombre de politiques publiques concernant la sécurité alimentaire34, la malnutrition et la qualité des aliments vendus continuent de poser problème pour une vaste proportion de la population35. Même son de cloche du côté des politiques de conservation et de création d’espaces verts en milieu urbain36.

Ensuite, la participation citoyenne aux affaires politiques au Mexique s’inscrit dans une longue tradition. En effet, la faiblesse des institutions gouvernementales et l’insuffisance des politiques publiques font en sorte que les citoyen·ne·s du Mexique ont l’habitude de devoir participer activement à l’amélioration de leurs conditions de vie et de leurs communautés, faute de recevoir le soutien nécessaire par le biais des institutions étatiques. Cette tradition de participation politique, souvent désignée par le terme de « self-help37 » (s’aider soi-même), est indubitablement à l’œuvre dans les initiatives citoyennes telles que les jardins collectifs. Ceux de Tlatelolco et de Roma Verde en sont deux exemples frappants, si l’on considère l’état désolant dans lequel se trouvaient les terrains qu’ils occupent avant que les citoyen·ne·s ne les prennent en charge. En fin de compte, si ces groupes choisissent de prendre eux-mêmes en main le verdissement de leurs quartiers, leur souveraineté et leur sécurité alimentaire, et l’amélioration de la vie de la communauté, il y a lieu de supposer que c’est en grande partie par nécessité.

Ceci étant dit, les raisons qui poussent les citoyen·ne·s à s’investir dans une initiative de jardinage urbain sont bien sûr multiples et spécifiques à la trajectoire personnelle de chacun·e. Gabriela, qui travaillait auparavant comme photographe, raconte à Christian Soto Santiago qu’elle a toujours eu un attachement profond envers la nature. Mais c’est en devenant mère que son intérêt pour l’agriculture urbaine s’est développé, alors qu’elle souhaitait s’assurer que ses enfants avaient accès à une alimentation biologique de qualité. Elle a ensuite voulu apprendre à d’autres enfants d’où venaient les aliments qu’elles et ils consommaient, ce qui l’a menée à lancer un projet dans l’école de sa fille38. Puis, au début des années 2000, Gabriela a tragiquement perdu son fils, qui était âgé de onze mois et atteint d’une tumeur au cerveau. Elle explique s’être alors jetée corps et âme dans ses projets de jardinage, dont le Huerto Romita, qui dura six ans et qui fut le premier espace dédié à l’agriculture urbaine au pays39.

Quant au cofondateur du Huerto Roma Verde, Paco Ayala, sa trajectoire professionnelle porte à croire que ses motivations d’engagement étaient d’entrée de jeu politiques. L’avocat de formation, qui se définit lui-même comme un « hippie mal habillé », a en effet occupé quelques postes dans la fonction publique40. Il s’est même présenté comme député local aux élections municipales de 2018 sous la bannière du parti Humanista, un parti marginal dans le paysage politique mexicain41. Sa plateforme était alors axée sur la protection de l’environnement, l’économie solidaire et le renforcement des liens au sein de la communauté – trois thèmes au cœur du Huerto Roma Verde42. Ainsi, s’il considère que c’est la société civile qui est à l’origine des principales transformations en cours à Mexico43, la possibilité d’une implication politique plus formelle semble selon lui offrir un moyen de plus d’atteindre ses objectifs.

Piero Barandiarán, également cofondateur du Huerto Roma Verde44, a expliqué, lors d’une rencontre réunissant plusieurs contributrices et contributeurs aux initiatives de jardins urbains à Mexico, que la diversité des motivations personnelles des citoyen·ne·s représente un défi. Selon lui, il faut en effet s’assurer, dans les choix que l’on fait quant à la forme et au fonctionnement du projet, que celui-ci convient à tout le monde, malgré le fait que les participant·e·s ont des visions distinctes de sa raison d’être. Dans le cas du Huerto Roma Verde, certaines personnes s’intéressaient davantage à la santé, d’autres à l’économie sociale, et d’autres encore à la bioconstruction et à la soutenabilité. Créer des liens et bâtir un projet qui plaît à tous et à toutes implique donc de trouver des compromis entre ces intérêts divergents45.

Des projets qui reposent sur la communauté

Le fait que ces projets de jardins collectifs soient réfléchis par le bas, à l’extérieur des canaux institutionnels, et de manière collective, se reflète inévitablement dans leur mode de fonctionnement. L’idée de s’aider soi-même implique en effet de mobiliser d’abord et avant tout la communauté locale afin d’obtenir des ressources. Ayant accès à très peu de financement public, puisqu’il n’existe toujours aucune politique de soutien ciblant spécifiquement les jardins collectifs d’initiative citoyenne46, les groupes qui mettent sur pied ce type de projet doivent donc faire preuve d’ingéniosité afin de financer leurs activités par eux-mêmes. Du côté du Huerto Tlatelolco, Gabriela explique à Christian Soto Santiago que beaucoup des ressources utilisées pour construire les installations nécessaires dans le jardin sont des objets qui ont été donnés par le voisinage et qui sont recyclés, ou même des déchets revalorisés47. Autrement, le maintien du jardin est principalement financé par le biais des activités que les contributeurs et contributrices organisent et qui sont ouvertes au public, comme les visites guidées d’écoles ou d’entreprises, ou encore le marché, qui est ouvert quatre jours par semaine et dans lequel les produits du jardin sont vendus au public à faible coût48.

Du côté du travail effectué dans le jardin, le Huerto Tlatelolco compte cinq employé·e·s permanent·e∙s, qui reçoivent un salaire : Gabriela, la directrice, Karina Schwartzman, directrice de projets, Ralph Luna, biologiste, Marcos Ramirez, agronome, et Tonio, qui s’occupe du maintien général du jardin. Le reste du travail est effectué par une équipe de bénévoles, parfois locaux et locales, et parfois venu∙e∙s d’autres pays. Les bénévoles peuvent choisir de s’impliquer de manière informelle sans suivre un horaire fixe, ou de prendre part à un programme de bénévolat davantage encadré, qui dure trois mois, et dans le cadre duquel ils et elles apprennent les rouages de l’agriculture urbaine et visitent d’autres projets du même type. Tous les bénévoles repartent avec une part des produits cultivés, et c’est ce qui en reste qui est ensuite vendu au marché ou lors d’événements spéciaux49.

Le Huerto Roma Verde, lui, se distingue en ce qu’il a pour objectif clair de n’accepter aucun financement qui provienne soit du gouvernement, soit du marché privé50. Ce refus catégorique de collaborer avec les autorités publiques apparaît étonnant à la lumière de l’implication politique du cofondateur du jardin, Paco Ayala, ce qui laisse penser qu’il s’agit peut-être d’un point de discorde entre les personnes impliquées. Quoiqu’il en soit, lors de la rencontre mentionnée plus tôt, Piero Barandiarán insiste sur l’importance du principe d’autosuffisance derrière le projet. Selon lui, c’est grâce à ce principe que le Huerto Roma Verde a pu venir en aide aux habitant·e·s affecté·e·s par le séisme de 2017. Comme le jardin disposait déjà d’une infrastructure importante, il a été possible d’y offrir de l’hébergement à celles et ceux qui avaient perdu leur maison, et il est devenu un espace par où transitaient les différents services d’aide d’urgence, notamment les services médicaux. Piero estime en effet que ce type de catastrophes dépasse les capacités des autorités publiques et qu’il requiert donc que la société civile soit en mesure de venir en aide elle-même aux citoyen·ne·s affecté·e·s51.

Pour financer ses activités, le Huerto Roma Verde s’appuie donc sur les dons matériels des citoyen·ne·s, ainsi que sur les sommes obtenues lorsque sont organisées des activités payantes – bien que la majorité soient gratuites – et sur les revenus de la vente des produits excédentaires52. Tous les revenus du jardin sont réinvestis soit directement dans le jardin et dans ses projets, soit, lorsqu’il y a des excédents, dans d’autres projets communautaires à vocation environnementale ou sociale53. On constate donc que des liens de réciprocité importants unissent le projet aux autres membres de la communauté locale. À ce sujet, le Huerto Roma Verde sert aussi d’espace pour accueillir différentes organisations militantes, comme Extinction Rebellion ou Fridays For Future, qui manquent de ressources pour avoir leurs propres infrastructures54. En outre, comme le Huerto Tlatelolco, le Huerto Roma Verde s’appuie sur le travail de bénévoles, et offre un programme de bénévolat à travers lequel les participant·e·s apprennent la base de l’agriculture urbaine55. En fin de compte, toutefois, l’aspiration à être un projet autosuffisant fait en sorte que le Huerto Roma Verde éprouve souvent des difficultés financières, et doit toujours redoubler d’ardeur afin de trouver de nouvelles sources de revenus56.

Le jardin collectif : outil de transformation démocratique?

Au-delà des fonctions nécessaires qu’ils remplissent pour les citoyen·ne·s, une réflexion philosophique plus large s’impose quant au rôle politique des jardins urbains. En effet, s’ils peuvent être vus comme des projets fondamentalement démocratiques et transformateurs, c’est entre autres parce qu’ils poussent celles et ceux qui y prennent part à définir un nouveau mode de gestion des ressources qui est axé sur le care, ou le fait de prendre soin. On prend évidemment soin du jardin lui-même; on apprend à respecter ses limites, on le nourrit, on le modèle de manière à ce qu’il puisse s’épanouir dans les conditions environnantes, et en retour, il nous apporte des aliments. Mais le fait de prendre soin ne se limite pas aux plantes; ces espaces de jardinage sont aussi des lieux dans lesquels les citoyen∙ne∙s développent des liens d’amitié et se soutiennent, comme en témoigne l’expérience du Huerto Roma Verde à la suite du séisme de 2017. Autrement dit, en prenant soin du jardin, les participant·e·s prennent aussi soin les un·e·s des autres, le travail de l’un·e permettant de subvenir aux besoins de l’autre, dans un mouvement de réciprocité similaire à celui qui unit le jardin à ses cultivateur·rice·s. Et, malgré leurs intérêts parfois divergents, elles et ils réussissent à bâtir ensemble un projet qui est utile pour tous et toutes, comme l’expliquait Piero Barandiarán. Ainsi, à travers cette expérience commune de dialogue et de compromis, les contributeurs et contributrices tissent des liens qui vont au-delà de leurs trajectoires individuelles distinctes. Le travail collectif de cultiver un jardin, qui requiert donc d’être patient·e et de parfois laisser ses intérêts individuels de côté, semble ainsi conduire de manière tout à fait logique au développement de valeurs démocratiques57.

Ces initiatives citoyennes ont donc un potentiel transformateur indéniable, puisqu’elles permettent aux citoyen·ne·s de se réapproprier collectivement l’espace public et de penser une manière démocratique de gérer les ressources communes. Toutefois, leur inscription dans un contexte politique néolibéral comme celui de Mexico suscite certains questionnements. Il faut en effet reconnaître qu’il s’agit majoritairement de travail non rémunéré. C’est d’ailleurs souvent le cas pour le travail que l’on associe au care, par exemple dans la sphère domestique, comme l’ont critiqué de nombreuses théoriciennes féministes58. Or, il faut admettre que, comme tout travail de care, celui des individus impliqués dans des projets de jardins collectifs a un impact indubitablement positif sur la ville, et par le fait même, sur les autorités publiques. En effet, puisque les citoyen·ne·s prennent ainsi en main leur sécurité alimentaire, ainsi que le verdissement et l’embellissement des quartiers, le gouvernement n’a pas à investir des sommes supplémentaires dans ces services à la population, ce qui cadre avec l’objectif néolibéral d’équilibre budgétaire59. On peut alors se demander si ces projets représentent vraiment une solution de rechange au système économique et politique en place, ou s’ils ne facilitent pas plutôt son maintien60. Pour l’heure, l’inscription de ces initiatives dans un discours critique et un projet politique plus large apparaît essentielle si l’on souhaite qu’elles agissent réellement comme vectrices de transformation politique et sociale. La multiplication des liens entre ces jardins collectifs et d’autres pratiques d’autogestion à l’échelle locale, par exemple les communes d’habitation, pourrait être la prochaine étape dans la constitution d’un véritable contrepoids au pouvoir néolibéral.

crédit photo : flickr/hardworkinghippy

1 Marisol Romero Magallán, « Agrarian Urbanism: The possibilities of urban agriculture in Mexico City ». Article présenté à la Green Urbanism Conference: The Periphery as a Catalyst for Energy and Skills. Rome : 2018.

https://www.researchgate.net/publication/330425830_Agrarian_Urbanism_The… iculture_in_Mexico_City.

2 Marisol Romero Magallán, Memorias del Encuentro de Huertos Urbanos: Cultivando Ciudades Saludables, Mexico : 2019.
3 Andrea Hunt, « Huerto Roma Verde », Post-Rural : 13 juin 2019.

https://postruralmexico.home.blog/2019/06/13/huerto-roma-verde/;
Amanda Gokee, « Places: Huerto Roma Verde », Inkling Afar : 2 octobre 2016. http://www.inklingafar.com/blog/2016/10/1/huerto-verde-roma#sthash.kKrLW…

4 Christan Pierre Soto Santiago, «Agricultura urbana, una alternativa comunitaria», Maîtrise en urbanisme, Universidad Nacional Autónoma de México : 2016.
5 Ibid.
6 Cultiva Ciudad, publié sur Instagram, le 11 novembre 2019, « El Huerto Tlatelolco visto desde el cielo ». https://www.instagram.com/p/B4vrx_RDN00/.

7 Gobierno de la Ciudad de México. Ley de Huertos Urbanos 2017. https://data.consejeria.cdmx.gob.mx/images/leyes/leyes/LEY_DE_HUERTOS_UR… X_1.pdf.

8 H. Losada, J. M. Vargas, J. Cortés, L. Luna, et V. Alemán, « Public policies affecting the development of urban agriculture in Mexico City», Livestock Research for Rural Development 27 : 2015. http://www.lrrd.org/lrrd27/8/losa27163.html.

9 Soto Santiago, op.cit.
10 Romero Magallán, Memorias del Encuentro de Huertos Urbanos.

11 Huerto Roma Verde, publié sur Instagram, le 18 mars 2018, « Caravana de medicina tradicional y alternativa ». https://www.instagram.com/p/BgfE4P9FQu3/.
12 Cultiva Ciudad. Publié sur Instagram, le 27 août 2019, « Huerto Tlatelolco : Festival por el Maiz y las Palomitas ». https://www.instagram.com/p/B1rMzDxDQ-L/.

13 Efrat Eizenberg, « Actually Existing Commons: Three Moments of Space of Community Gardens in New York City », Antipode 44, no. 3 : 2012, 764-782.
14 Notimex, « Huerto Tlatelolco, el oasis entre “brave barrios” ». Yahoo! : Finanzas, 9 mars 2020.

https://es-us.finanzas.yahoo.com/amphtml/noticias/huerto-tlatelolco-oasi… 234206698.html?guccounter=1&guce_referrer=aHR0cHM6Ly93d3cuZ29vZ2xlLmNvbS8&guce_referrer_ sig=AQAAALhNWUnHRmjv2D7f_SwCB2y0kdd0L9- jESTrNV20cCIrJbSwiukV0Re6UMZ12DPBrr_KeHqZ3QfjOV3hCftaLSSZuAHWoxKprS0P9uSpBcN3Q 7ZNi5LbHNrH0Xb1JcEiTFpBlzwxE6XdVf0f8kuE9OXD0bFI9saIgkHrpSAc0a2_.

15 Soto Santiago, op. cit. : 148.

16 Mario Enrique Barba Flores, «Los proyectos de huertos urbanos comunitarios (HUC) desde la perspectiva critica de la ecologia politica urbana. Estudio sobre la situacion actual de los HUC en Alemania y México a partir de ejemplos en Francfort y Ciudad de México », Maîtrise en études politiques et sociales, Universidad Nacional Autónoma de México : 2018, 76.

17 Joel Balsam, « ‘Roma’ Is More Than Just a Movie — It’s One of Mexico City’s Most Vibrant Neighborhoods ». Travel + Leisure, 26 février 2019. https://www.travelandleisure.com/culture-design/tv- movies/roma-neighborhood-guide-mexico-city.

18 Joanna Moorhead, « Roma sets the scene: the magical Mexico City district behind the film ». The Guardian, 17 février 2019. https://www.theguardian.com/travel/2019/feb/17/roma-mexico-city-district… cuaron-award.

19 Tania Izet Vazquez Gonzalez, « Un plan de negocio con enfoque sostenible para huertos urbanos localizados en la ciudad de México », Maîtrise en ingénierie, Universidad Nacional Autónoma de México : 2017.

20 Traduction libre. CultiCiudad. http://www.culticiudad.org.

21 Soto Santiago, op.cit. : 147. 22 Ibid.
23 Ibid. : 148.
24 Ibid. : 146.

25 CultiCiudad, Programa Educativo. http://www.culticiudad.org/actividades/a/programa-educativo/

26 CultiCiudad, Diplomado en agricultura urbana. http://www.culticiudad.org/actividades/a/diplomado-de- arquitectura-urbana/.
27 CultivaCiudad, publié sur Instagram, le 2 avril 2018, « Festival por la Madre Tierra ». https://www.instagram.com/p/BhGASG3n9IV/.

28 Soto Santiago, op.cit. : 148.
29 Huerto Roma Verde. « Roma Verde : Espacio Comunitario ». https://huertoromaverde.org/. 30 Vasquez Gonzalez, « Un plan de negocio ».
31 Huerto Roma Verde. Proyectos. https://huertoromaverde.org/quienes-somos/proyectos/

32 Daniel M. Brinks, Steven Levitsky, et Maria Victoria Murillo, Understanding institutional weakness: power and design in Latin American institutions, Cambridge: Cambridge University Press, 2019.
33 Ibid.
34 Soto Santiago, op.cit.

35 Maria Jose Ibarrola-Rivas et L. Galicia, « Rethinking Food Security in Mexico: Discussing the Need for Sustainable Transversal Policies Linking Food Production and Food Consumption », Investigaciones geográficas, Boletín del Instituto de Geografía, no 94 : 2017, 106-121.

36 Xanic Adriana Frías Farias, « Agricultura urbana. Una nueva forma de gestionar y promover las áreas verdes urbanas mediante la participación ciudadana en la delegación Cuauhtémoc », Licence en science politique et administration publique, Universidad Nacional Autónoma de México : 2014;
Pablo Torres-Lima et Luis Rodríguez-Sánchez, « Farming dynamics and social capital: A case study in the urban fringe of Mexico City », Environment, Development and Sustainability 10, no 2 (avril) : 2008, 193‐208.

37 Melanie Lombard, « Constructing ordinary places: Place-making in urban informal settlements in Mexico », Progress in Planning 94 (novembre) : 2014, 1‐53.
38 Soto Santiago, op.cit. : 146.
39 Ibid. : 147.

40 Paco Ayala, « Paco Ayala : Candidato a diputado local por el distrito 12 ». https://pacoayala.mx/.

41 Luis Méndez, « Busca el voto hipster y le dicen hojalatero social », Capital Mexico, 31 mai 2018. https://www.capitalmexico.com.mx/nacional/busca-el-voto-hipster-y-le-dic….
42 Paco Ayala, op.cit.
43 Méndez, op.cit.

44 Jair Soto, « Resistencia ambiental en el Huerto Roma Verde, un aliento de vida en la CDMX », El Sol de San Luis, 15 novembre 2019. https://www.elsoldesanluis.com.mx/doble-via/ecologia/resistencia-ambiental- en-el-huerto-roma-verde-un-aliento-de-vida-en-la-cdmx-4462435.html.

45 Romero Magallán, Memorias del Encuentro de Huertos Urbanos : 7.

46 Hans Dieleman, et Maria de Concepcion Martinez Rodriguez, « Las iniciativas ciudadanas sustentables en la Ciudad de México; fuerzas, debilidades y potencial para el largo plazo ». Article présenté au Congreso Instituciones, Gobierno y Sociedad. Hermosillo : 2017. https://www.academia.edu/34760793/Las_iniciativas_ciudadanas_sustentable… %A9xico_fuerzas_debilidades_y_potencial_para_el_largo_plazo.

47 Soto Santiago, op.cit. : 148.
48 CultiCiudad. Actividades. http://www.culticiudad.org/actividades/.

49 CultiCiudad. Huerto Urbano Tlatelolco : 2017 – Informe anual de actividades. http://www.culticiudad.org/wp-content/uploads/2018/11/Informe-anual-Huer…. 50 Romero Magallán, Memorias del Encuentro de Huertos Urbano : 7.
51 Ibid.

52 Huerto Roma Verde, op.cit. 53 Ibid.
54 Jair Soto, op. cit.
55 Huerto Roma Verde, op.cit. 56 Vasquez Gonzalez, op.cit.

57 Joëlle Zask, La démocratie aux champs. Du jardin d’Eden aux jardins partagés, comment l’agriculture cultive les valeurs démocratiques. Paris : La Découverte, 2016.
58 Ann Ferguson, Blood at the Root: Motherhood, Sexuality and Male Domination. New York:

Pandora/Unwin and Hyman, 1989;
Nancy Folbre, « Exploitation Comes Home: A Critique of the Marxian Theory of Family Labor ». Cambridge Journal of Economics, 6(4) : 1982, 317-329;
Evelyn Nakano Glenn, Forced to care: Coercion and caregiving in America. Cambridge: Harvard University Press, 2010.

59 S. Baudry., J. Scapino, et É. Rémy, « L’espace public à l’épreuve des jardins collectifs à New York et Paris », Géocarrefour, 89 (1-2) : 41-51, 2014.
60 Eizenberg, op.cit.

La « solidarité internationale » à la québécoise sous la loupe

La « solidarité internationale » à la québécoise sous la loupe

Ce texte est la deuxième partie de cet article.

La réciprocité et la co-construction peuvent résumer le modèle québécois en matière de solidarité internationale. Les deux termes évoquent les rapports particuliers entre le gouvernement provincial, la société civile québécoise et leurs partenaires dans les pays en voie de développement.  L’idée, c’est de favoriser une vraie réciprocité entre le Québec et le Sud, voire de « décoloniser » les connaissances et pratiques du développement international, déclare Nancy Burrows, chargée des programmes pour l’Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI).

« Poursuivre la décolonisation des pratiques de coopération internationale » [i] a lancé le regroupement québécois à l’issue du meurtre de George Floyd et les mouvements antiracistes qu’il a déclenchés. En effet, la polémique autour du racisme systémique a donné un nouveau souffle aux actions que mène la société civile québécoise dans les pays défavorisés. La crise de Covid-19, dit Burrows, vient s’ajouter à l’urgence de revoir le rôle que la société québécoise pourrait jouer dans un monde. Un monde, poursuit-elle, qui ne peut plus supporter les « relations du pouvoir inégalitaires » qui nous ont conduits à l’impasse actuelle. Elle souhaite que les inégalités mises en relief par la crise sanitaire entraînent une prise de conscience de notre citoyenneté mondiale. « Nous sommes ensemble responsables de toute la planète », avance-t-elle, « même s’il y en a qui ont plus de responsabilités que d’autres. Nous, dans le Nord, par rapport aux dommages que nous avons faits dans le Sud. »

Solidarité, réciprocité, coopération, cogestion : ces mots reviennent fréquemment dans les discours et les documents de l’AQOCI ainsi que du ministère des Relations internationales et de la Francophonie (MRIF). Ce dernier a depuis longtemps soutenu des projets de développement et de l’action humanitaire dans les pays en voie de développement : un partenariat renforcé par la relance récente des programmes québécois de solidarité internationale.

Cette collaboration étroite entre l’État québécois et la société civile soulève pourtant des problèmes importants qu’on entend interroger. La solidarité internationale, une notion pour le moins ambiguë, n’est pas à l’abri des tensions entre les aspirations nobles exprimées par les OCI et les ambitions d’autres acteurs qui jouent sur le terrain.

La solidarité à la québécoise

« En tant qu’organisme du Nord, notre objectif, ce n’est pas de dire à nos partenaires africains quoi faire » ni d’encourager le « volontourisme » de la part des bénévoles québécois, relève Burrows. Elle donne l’exemple des programmes qui invitent des jeunes d’Afrique ou d’Amérique latine à venir en séjour au Québec et favorisent ainsi l’échange entre les bénévoles québécois et leurs homologues du Sud. Les organismes québécois, poursuit-elle, portent une attention particulière aux besoins de leurs partenaires locaux et visent à consolider leur autonomie d’action. Dans tous leurs projets, c’est un travail de co-construction.

Ce modèle qui se veut un exemple de coopération nord-sud vise, souligne Burrows, la transformation sociale à l’échelle globale. L’idéalisme qu’il incarne revient aux origines de l’Association et à la notion même de la « solidarité internationale » dans le contexte québécois.

Fondée en 1976, l’AQOCI est née de l’élan progressiste et tiers-mondiste qui a suivi la Révolution tranquille[ii] . Les aspirations nationales québécoises étaient alors en pleine évolution. Parmi les plus radicaux, certains voulaient inciter les Québécois à s’engager dans les mouvements anticoloniaux du tiers-monde.[iii] Au départ, l’Association regroupait des humanitaires, des organismes du développement international, des personnages de gauche ainsi que des missionnaires catholiques. Ils militaient auprès des gouvernements provincial et fédéral pour revendiquer des rapports plus égalitaires entre le Nord et le Sud. Dans une province voulant se doter de sa propre politique extérieure, ils lancèrent de nombreuses campagnes pour que la société québécoise agisse en faveur de la justice globale[iv].

L’AQOCI est un vétéran du Forum social mondial[v], lieu de rencontre des altermondialistes qui contestent les prémisses de la « globalisation néolibérale[vi] ». Depuis les années 1980, ses membres se sont engagés dans les débats autour de la question de la dette et les modes de production et de consommation qui accroissent les disparités dans la qualité de vie entre pays. Pour eux, les pays du Sud se sont empêtrés dans un modèle économique qu’on leur a imposé en faveur des entreprises et créanciers des pays riches. L’aide au développement a également fait l’objet de critiques. Les états riches, dont le Canada, l’ont parfois instrumentalisée au nom de motifs qui n’ont guère à voir avec l’altruisme humanitaire[vii]. Par exemple, l’aide se voit souvent conditionnée aux ajustements structurels qui facilitent les investissements du secteur privé du pays donateur. Ce dispositif a favorisé les profits des entreprises canadiennes, notamment les industries extractives, au détriment des populations locales d’Afrique et d’Amérique latine[viii].

Les revendications des OCI atteignent leur paroxysme dans la Déclaration du Québec lancée en 2006[ix]. S’inspirant d’une « vision commune du développement et de la solidarité internationale », ils s’opposaient à « la domination des logiques commerciales et financières de l’économie » et à l’affaiblissement des États souverains. Ce fut la riposte de la société civile québécoise à la Déclaration de Paris qu’avaient adoptée les gouvernements des pays riches dont la conception dominante de l’aide et du développement demeure intacte.

La « solidarité » comme outil d’influence  

Si le gouvernement canadien a fait preuve de la realpolitik dans ses rapports avec le Sud, est-ce que le Québec échappe à la même logique ? Il convient de rappeler que le Québec n’étant pas un pays souverain, les affaires étrangères restent de la compétence d’Ottawa. Difficile d’imaginer l’État québécois négocier directement avec des pays du Sud sur la question de l’aide internationale. Déjà dans les années 1970, l’aide au développement faisait l’objet d’une rivalité intense, bien qu’indirecte, entre Ottawa et Québec. Auprès des pays africains qu’ils convoitaient, c’était une bataille d’influence, ne serait-ce que dans le cadre de la Francophonie.[x]

Depuis lors, le Québec se contente d’entretenir des liens bilatéraux avec les pays du Sud au travers d’une diplomatie qui se fait au niveau de la société civile. En 2005, les OCI se sont réjouis d’être situés au cœur de la diplomatie québécoise et ce, contrairement au gouvernement fédéral qui, à l’époque, ne leur avait pas encore accordé une telle reconnaissance. La Déclaration du Québec souligne l’importance de « favoriser le développement de la société civile, tant ici que dans les pays du Sud, comme interlocutrice et partenaire à part entière des gouvernements. » [xi]

Certes, le Québec mène une politique internationale unique de son genre. Aucune autre province canadienne d’ailleurs ne s’est dotée de son propre ministère d’affaires étrangères. Bien que le MRIF entretienne des liaisons avec d’autres pays dans plusieurs sphères, sur le plan de la solidarité internationale, son action se déploie principalement par l’entremise des organismes de la société civile.

Alors que la province met en avant le rôle des OCI, on dirait qu’elle se sert indirectement d’eux pour accroître son influence à l’étranger. Si l’élan humanitaire qui anime la solidarité internationale n’est pas remis en question, d’aucuns ne cachent qu’il s’agit également d’un « outil de diplomatie et de rayonnement » pour tisser « des liens et des relations durables avec les pays de l’espace francophone » comme l’a affirmé la ministre Nadine Girault, lors du 25e anniversaire du programme Québec sans frontières l’année dernière[xii]. À ce titre, la diplomatie québécoise dispose d’autres instruments, tels que la Francophonie. L’implication de la province canadienne se traduit par un investissement de plus de cent mille dollars au Fonds de solidarité de l’Organisation internationale de la Francophonie, plus récemment pour renforcer la résilience des femmes haïtiennes pendant la pandémie : un projet mis en œuvre par un autre OCI, Terre sans frontières.[xiii]

De son côté, la Belle Province profite à sa propre manière des liens historiques et linguistiques avec certaines régions prioritaires dont Haïti, l’Afrique francophone, l’Amérique latine et les Antilles. Elle mise sur la solidarité internationale et les connaissances obtenues par les Québécois qui y sont engagés pour appuyer ses autres intérêts. En Afrique de l’Ouest et au Maghreb, par exemple, le Québec a ouvert de nouvelles délégations diplomatiques, renforçant ses partenariats économiques dans les domaines de l’énergie verte, de l’infrastructure et de la gestion environnementale. D’après le ministère, la province se fonde sur « son action en solidarité internationale et son appartenance à la Francophonie pour accroître ses échanges avec ses partenaires africains. » Dans le but d’établir une véritable passerelle Québec-Afrique, les organismes québécois de coopération internationale, bien ancrés dans le continent africain, ont déjà entamé les premières étapes[xiv]. La société civile constitue manifestement l’un des rouages de la diplomatie québécoise.  

Quelles que soient les motivations du gouvernement québécois, il vaudrait mieux que les OCI agissent sans préjudice à leur indépendance primordiale. Les organismes de la société civile sont susceptibles d’être instrumentalisés par l’État ou par le secteur privé, se livrant aux logiques technocratiques et commerciales qu’ils ont autrefois critiquées. Pour certains détracteurs de l’aide internationale, l’idée même du « développement », et le rôle que joue la société civile, devrait être interrogée[xv]. Sans tomber dans l’exagération, les OCI courent au moins le risque de l’apolitisme envers les acteurs — gouvernements ou autres — auxquels ils sont redevables des subventions.

On se heurte ainsi aux limites à la solidarité internationale. Car, le noble idéal cache des tensions concrètes entre les intérêts commerciaux, géopolitiques et humanitaires qui interviennent sur le terrain. L’Afrique en offre une mise au point. Cet automne, le MRIF lancera une « stratégie territoriale africaine » où la solidarité internationale occupera une place centrale aux côtés de l’Économie. Jusqu’ici, ce sont les sociétés minières canadiennes et québécoises qui semblent avoir le plus profité des liens tissés avec le continent, même si le Québec réfléchit à y varier ses engagements. Dans un article pour Jeune Afrique, Patrice Malacort, émissaire du Québec auprès du Conseil canadien pour l’Afrique dit que « le gouvernement québécois veut sortir du “tout minier” et diversifier son action sur le continent[xvi]. » Alors que la plupart des entreprises minières canadiennes ont leurs sièges sociaux à Toronto, les actionnaires québécois, comme l’ancien Semafo au Burkina Faso [xvii], se lancent eux aussi dans une véritable ruée vers l’or[xviii].

Continuités néocoloniales ou développement à visage humain ? Reste à voir si la solidarité québécoise sera à la hauteur des attentes et des besoins du Sud.


[i] Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI). « L’AQOCI tient à exprimer toute sa solidarité avec les groupes et les personnes qui subissent et dénoncent le racisme systémique », 14 juillet 2020. https://aqoci.qc.ca/l-aqoci-tient-a-exprimer-toute-sa-solidarite-avec-les-groupes-et-les-personnes/.

[ii] Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI). « Historique », 21 décembre 2011. https://aqoci.qc.ca/historique/.

[iii] Sean Mills. Contester l’Empire: Pensée Postcoloniale et Militantisme Politique à Montréal, Éditions Hurtubise, 2011.

[iv] « Ligne du temps – Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI) ». Consulté le 17 juin 2021. https://aqoci.qc.ca/ligne-du-temps/.

[v] Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI). « L’AQOCI active au sein du Forum social mondial! », 3 août 2016. https://aqoci.qc.ca/l-aqoci-active-au-sein-du-forum/.

[vi] Martine, Letarte. « Forum social mondial – L’Afrique demande le respect de sa souveraineté ». Le Devoir, 31 juin 2007. https://www.ledevoir.com/monde/afrique/129247/forum-social-mondial-l-afrique-demande-le-respect-de-sa-souverainete.

[vii]  Gordon, Todd. Imperialist Canada, ARP Books, 2010.

[viii] Dubé-Belzile, Alexandre. « L’impérialisme canadien : par-delà le développement et le multiculturalisme (2/2) ». Revue L’Esprit libre, 6 octobre 2018. https://revuelespritlibre.org/limperialisme-canadien-par-dela-le-developpement-et-le-multiculturalisme-22.

[ix] Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI). « Déclaration du Québec – Responsables aussi du monde », 18 juillet 2011. https://aqoci.qc.ca/declaration-du-quebec/.

[x] Duguay, Gilles. Le Triangle : Québec-Ottawa-Paris, Septentrion, 2010 : 345-350.

[xi] Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI). « Déclaration du Québec – Responsables aussi du monde », 18 juillet 2011. https://aqoci.qc.ca/declaration-du-quebec/

[xii] Ministère des Relations internationales et de la Francophonie. 25 ans de solidarité internationale: les 8 000 visages de Québec sans frontières, 2020. https://www.youtube.com/watch?v=wNu5HLVuNZA.

[xiii] Terre Sans Frontieres. « La Francophonie Avec Elles ». Consulté le 25 juin 2021. https://terresansfrontieres.ca/la-francophonie-avec-elles/.

[xiv] Ministère des Relations internationales et de la Francophonie. « La passerelle Québec-Afrique : la ministre Girault dévoile son plan pour une nouvelle ère des relations avec l’Afrique ». Consulté le 17 juin 2021. https://www.mrif.gouv.qc.ca/fr/salle-de-presse/communiques/18680.

[xv] Enjalbert, Vincent. « Gilbert Rist, Le développement. Histoire d’une croyance occidentale ». Lectures, 19 juin 2013. http://journals.openedition.org/lectures/11782.

[xvi] Roger, Benjamin. « Le Québec à la conquête de l’Afrique francophone – Jeune Afrique ». JeuneAfrique.com (blog), 25 août 2019. https://www.jeuneafrique.com/mag/819368/politique/le-quebec-a-la-conquete-de-lafrique-francophone/. Voici aussi Caslin, Olivier. « Québec-Afrique : « Nos entreprises profitent peu des opportunités qu’offre le continent » – Jeune Afrique ». JeuneAfrique.com, 30 août 2019. https://www.jeuneafrique.com/mag/819359/economie/quebec-afrique-nos-entreprises-profitent-peu-des-opportunites-quoffre-le-continent/.

[xvii] Dubuc, André. « Un nouveau chapitre s’ouvre pour Semafo ». La Presse, 28 mai 2020. https://www.lapresse.ca/affaires/entreprises/2020-05-28/un-nouveau-chapitre-s-ouvre-pour-semafo.

[xviii] Caslin, Olivier. « Or : les compagnies minières canadiennes à l’assaut de l’Afrique de l’Ouest – Jeune Afrique ». JeuneAfrique.com, 7 janvier 2019. https://www.jeuneafrique.com/mag/692474/economie/or-les-compagnies-minieres-a-lassaut-de-lafrique-de-louest/.

Québec, sans frontières : un modèle de solidarité internationale?

Québec, sans frontières : un modèle de solidarité internationale?

 « La crise de Covid-19 a illustré et exacerbé les inégalités et les injustices à travers le monde » martèle Nancy Burrows, membre de l’Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI).[i] À titre d’exemple, dit-elle, l’accès aux vaccins qui se déploient à deux vitesses entre les pays riches et ceux en voie de développement.[ii] Alors que le Québec se déconfine, il y aurait largement de quoi faire pour répondre aux besoins criants des populations du Sud. Burrows souhaite voir une volonté renouvelée, de la part de la société québécoise, de redresser les inégalités mondiales que la crise sanitaire a mises en relief.

Son association regroupe une soixantaine d’organismes de coopération internationale (OCI) dont Oxfam Québec, Terre sans frontières et le Carrefour de solidarité internationale. Que ce soit en Amérique latine, en Afrique, à Sherbrooke ou à Trois-Rivières, ces organismes dirigent un éventail de projets sous le signe de la solidarité internationale : l’aide humanitaire, les microprojets d’entrepreneuriat, la démocratisation et la sensibilisation.

Encourager l’engagement citoyen est un dossier que Burrows a particulièrement à cœur. En tant que chargée de l’Éducation à la citoyenneté mondiale pour l’AQOCI[iii], elle aide les organismes qui cherchent à conscientiser les Québécois face aux enjeux comme le dérèglement climatique et la justice migratoire. Ils le font à travers des visites scolaires et les Journées québécoises de la solidarité internationale[iv], portant une attention particulière aux problèmes politiques et socioéconomiques des pays en développement.

« On souhaite pouvoir continuer à sensibiliser des gens à l’importance de construire ensemble un monde équitable, juste, solidaire et pacifique, » poursuit Burrows. Seulement, au-delà de belles paroles, l’argent est indispensable. La solidarité passe par le portefeuille. À cet égard, le gouvernement québécois n’est pas un partenaire négligeable. Sur le plan de la solidarité internationale, les organismes membres de l’AQOCI sont les principaux acteurs, avec l’appui financier et institutionnel du ministère des Relations internationales et de la Francophonie (MRIF). Pour le gouvernement québécois, la société civile se trouve ainsi au cœur de son action à l’international. S’ils œuvrent pour venir en aide aux pays vulnérables, ils servent également, d’après la ministre Nadine Girault, à « faire rayonner l’expertise québécoise à l’étranger. »[v] 

Un tel partenariat entre un gouvernement provincial et la société civile n’existe nulle part ailleurs au Canada. Le contexte de la pandémie semble avoir renforcé cette collaboration étroite. Quel rôle ce modèle singulièrement québécois peut-il jouer dans l’avenir?

Programmes de solidarité internationale

Jusqu’au mois dernier, trois mécanismes constituaient les principaux dispositifs de solidarité internationale du gouvernement québécois : Québec sans frontières (QSF), le Programme québécois de développement international et le Programme d’éducation à la citoyenneté mondiale. Ils ont permis la réalisation d’une grande diversité d’actions adaptées aux compétences des organismes qui les mettent en œuvre au Québec et dans les pays du Sud. Le QSF, par exemple, avait pour but d’encourager le bénévolat dans les pays en développement. Les deux autres, quant à eux, finançaient des projets de développement, d’éducation populaire et d’aide humanitaire.

Sur le site web du MRIF sont listés des milliers de projets qui ont reçu son appui financier par l’intermédiaire de ces programmes depuis 1995.[vi] Une vingtaine de projets sont en cours dans 16 pays de l’Afrique francophone, en Amérique latine et en Haïti, selon Sylvie Leclerc, chargée de communications du MRIF. Ils œuvrent dans de nombreux domaines tels que la santé, la sécurité alimentaire et les droits de la personne.

Bien que le financement vienne du gouvernement québécois, celui-ci mise sur les organismes de la société civile pour agir sur le terrain. Au Burkina Faso, Oxfam-Québec compte sur les subventions des programmes de solidarité internationale depuis plusieurs années. L’un de ses projets vise à inculquer les valeurs démocratiques et la transparence politique à la jeunesse. « On accompagne les jeunes burkinabés et facilite le dialogue avec les parlementaires pour qu’ils tiennent compte de leurs revendications et besoins, » dit Catherine Bui, directrice principale des programmes d’Oxfam. « L’idée est vraiment de favoriser la participation citoyenne. » 

La mise en œuvre de tels projets se conforme aux cadres normatifs des trois programmes,[vii] chacun duquel s’inscrit dans une vision de bonne gouvernance, de droits humains ou de l’égalité entre les sexes : les valeurs de la société québécoise telles que formulées par le gouvernement québécois et les OCI. La plupart des projets ayant reçu les subventions du Québec se concentrent également sur certaines régions qui sont prioritaires pour la province, dont les pays francophones de l’Afrique de l’Ouest et du Moyen-Orient.

Pour L’Humanité et Inclusion-Canada, le Québec est un partenaire de longue date, selon Gabriel Perriau. Son organisme intervient dans plusieurs pays afin d’améliorer les services de soins aux personnes en situation de handicap et pour faciliter leur insertion professionnelle. Au Liban, le ministère avait soutenu une réponse d’urgence pour les besoins psychosociaux des personnes déplacées par le conflit syrien. « Suivant les explosions ayant eu lieu à Beyrouth », poursuit Perriau, il « apporte un soutien actuellement afin qu’on accompagne des partenaires locaux dans l’adoption de pratiques inclusives dans les secteurs de l’éducation et de la protection des enfants. »

Québec sans frontières 2.0

À la suite des consultations menées avec les OCI depuis 2019, le gouvernement québécois a lancé, en mai, une refonte des trois anciens programmes en un. Le nouveau programme vise à faciliter l’accès des OCI au soutien financier et à simplifier les démarches pour y accéder. Reprenant le nom de l’ancien QSF, il augmente les subventions accordées aux organismes de la société civile.

Par rapport au budget fédéral de l’aide internationale, les sommes sont modestes, mais assez remarquables pour une province canadienne. Dans son ensemble, le nouveau QSF sera doté d’un financement de plus 6 millions dollars, soit une hausse de 33 % de l’aide maximale allouée aux projets des organismes par rapport aux années passées[viii]

Depuis l’été dernier, ce nouveau dispositif a permis d’élargir l’appui financier aux OCI agissant dans le cadre d’un plan de soutien lancé dans le contexte de la pandémie[ix]. Selon le ministère, cela a donné un coup de pouce à un secteur qui génère des centaines d’emplois dans la province. Le gouvernement québécois avait également « assoupli certaines exigences pour permettre la poursuite des projets en cours et les adapter au contexte de la pandémie, » dit Leclerc. Oxfam-Québec a pu ainsi recevoir de l’aide pour sa réponse humanitaire en Inde où la pandémie poursuit ses ravages.

C’est la crise sanitaire, justement, qui aurait incité les réformes des programmes de solidarité internationale. Jusque-là, les OCI se bornaient aux projets déjà approuvés avec des mandats très précis en fonction des exigences des anciens programmes. Certains avaient alors les mains liées, faute de souplesse nécessaire pour pouvoir répondre rapidement à l’urgence de la situation émergente.

Le nouveau programme rectifie ces problèmes soulevés depuis longtemps par les OCI, soutient la Direction de la Francophonie et de la solidarité internationale du ministère. Entre autres, à travers « une plus grande prévisibilité en matière de planification et de financement. »   

L’AQOCI, qui agit comme porte-parole et intermédiaire entre ses membres et le ministère, a vivement salué l’annonce.[x] « Les organismes ont constaté une certaine lourdeur administrative, » qui pesait sur leurs épaules, poursuit Burrows. Les réformes, explique-t-elle, réduisent considérablement la paperasse. Les OCI étaient censés soumettre plusieurs demandes de financement aux trois programmes. Désormais ils ne seront obligés de se présenter qu’à un seul guichet. Plus important, les subventions seront axées davantage sur « la mission globale » des OCI. Étalées sur trois ans, elles couvriront un plus large champ de dépenses dont les frais salariaux et coûts de loyer, l’encadrement des bénévoles et l’aide humanitaire, en plus des projets ponctuels.

Aux yeux de Perriau, le nouveau programme « apparaît englobant et adapté aux différentes réalités des organisations de coopération internationale du Québec. » Il leur permettra plus de flexibilité pour planifier les projets à mettre en œuvre chaque année, d’autant plus qu’ils peuvent toujours s’appuyer sur le gouvernement canadien et les programmes d’Affaires mondiales Canada. En effet, la concurrence, sinon la complémentarité d’efforts entre le fédéral et le provincial en matière d’aide internationale s’avèrent favorables aux OCI. Les organismes québécois et leurs partenaires dans le Sud, par extension, profitent ainsi de l’appui financier des deux paliers du gouvernement, ce qui leur garantit une certaine durabilité. C’est un dispositif que Bui d’Oxfam Québec juge avantageux pour des organismes comme le sien. Oxfam maintient une présence autonome au Québec par rapport au reste du Canada. « C’est l’une des particularités du contexte québécois, » dit-elle.

Une relation particulière

Depuis sa fondation, l’AQOCI et ses membres ont travaillé en étroite liaison avec le ministère, notamment avec la Direction de la Francophonie et de la Solidarité Internationale. Dans la gestion des programmes de solidarité internationale, les deux partis ont entretenu de bons rapports. La restructuration du programme QSF, rappelle Burrows, était le produit d’au moins deux ans de dialogue entre le gouvernement québécois, l’AQOCI et ses membres pour trouver un consensus qui répondrait au mieux à leurs besoins. 

Par le passé, ils ont pu contribuer à l’élaboration des normes et politiques encadrant les programmes de solidarité internationale. Ils ont travaillé en lien direct avec la Direction de la solidarité internationale. Burrows croit que cette cogestion est unique dans le contexte québécois, surtout par rapport à d’autres ministères dont les liens avec les organismes communautaires ne sont pas toujours aussi chaleureux. Sur le terrain, en plus, les OCI profitent d’une vaste marge de manœuvre même s’il y a « des normes à suivre et des comptes à rendre » dit Bui d’Oxfam Québec. Pour sa part, Gabriel Perriau d’Humanité et Inclusion espère que « la collaboration de confiance et de longue date avec le MRIF se poursuivra dans l’avenir. »

Toutefois, les rapports étroits entre le gouvernement québécois et la société civile soulèvent la question de leur indépendance. Par ailleurs, le soutien accordé aux OCI peut changer en fonction des caprices du parti politique au pouvoir, en l’occurrence la Coalition Avenir Québec.

L’aide internationale aux pays vulnérables se voit souvent reléguée au dernier rang des priorités politiques, quand elle n’est pas en première ligne pour les coupes budgétaires. Au niveau fédéral, les libéraux au pouvoir ont récemment fait l’objet de critiques dans ce sens[xi]. Pendant les années Harper, les rapports entre la société civile et le gouvernement fédéral étaient, pour le moins, difficiles[xii].

Les caquistes, fortement critiqués en raison de leurs positions sur l’immigration, le racisme et les droits des minorités, ont néanmoins suivi l’exemple des gouvernements québécois successifs dans leur appui de la solidarité internationale. Cette continuité peut sembler paradoxale. D’autant plus qu’à l’égard du rôle que le Québec devrait jouer dans le monde, la CAQ, un parti de droite, et la base du milieu associatif québécois ne s’accordent sûrement pas sur tous les points.

Bien que l’AQOCI regroupe des gens avec, sans doute, une grande diversité d’orientations idéologiques, la notion même de solidarité internationale s’apparente à une vision foncièrement de gauche. Pour sa part, l’Association n’a pas hésité à déployer le terme contesté « racisme systémique »[xiii], dont l’existence dans la société québécoise est niée par M. Legault[xiv]. Sous le prisme de la justice migratoire, certains organismes ont critiqué les deux paliers du gouvernement en matière d’accueil des réfugiés[xv]. Ils s’en sont pris d’ailleurs à la mondialisation néolibérale[xvi] qui a exacerbé les inégalités mondiales contre lesquelles l’aide internationale pourrait servir de pansement. Un tel menu gauchiste ne se trouve-t-il pas aux antipodes de la CAQ ?

Certes, les réformes apportées aux programmes de solidarité internationale incarnent une certaine vision caquiste : un soutien accru des OCI en région, un langage d’« optimisation » et d’efficacité inspiré du monde des affaires, et en outre, un virage vers la « diplomatie économique »[xvii] animé par une logique néolibérale à la recherche de nouveaux marchés dans les pays en développement. 

Il n’empêche qu’au fond, la société civile québécoise constate une stabilité dans ses rapports avec l’équipe du MRIF et ce, peu importe la couleur des locataires de l’Assemblée nationale. « Évidemment la vision du gouvernement peut changer, mais ce soutien aux OCI demeure constant, » souligne Burrows. « Ce sont de bons alliés qui soutiennent le travail des groupes de coopération internationale sur le terrain. »

Cet article est suivi par une deuxième partie.


[i] Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI). « À propos ». Consulté le 25 juin 2021. https://aqoci.qc.ca/a-propos-aqoci/.

[ii] Thibodeau, Marc. « Vaccination | Un monde à deux vitesses ». La Presse, 23 mai 2021. https://www.lapresse.ca/covid-19/2021-05-23/vaccination/un-monde-a-deux-vitesses.php.

[iii] Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI). « Éducation à la citoyenneté mondiale ». Consulté le 17 juin 2021. https://aqoci.qc.ca/education-a-la-citoyennete-mondiale/.

[iv] « Ressources ». Consulté le 17 juin 2021. https://jqsi.qc.ca/?ressources.

[v] Cabinet de la ministre des Relations internationales et de la Francophonie. « Lancement du Nouveau Québec sans frontières – Le gouvernement du Québec dévoile un nouveau programme en solidarité internationale et lance son premier appel à propositions ». Consulté le 11 mai 2021. https://www.newswire.ca/fr/news-releases/lancement-du-nouveau-quebec-sans-frontieres-le-gouvernement-du-quebec-devoile-un-nouveau-programme-en-solidarite-internationale-et-lance-son-premier-appel-a-propositions-894568547.html.

[vi] MRIF – Ministère des Relations internationales et de la Francophonie. « Recherche de projets de solidarité ». Consulté le 17 juin 2021. https://www.mrif.gouv.qc.ca/fr/solidarite-internationale/projets/recherche?periodeId=&programmeId=&organismeId=&territoireId=&secteurId=.

[vii] Ex. MRIF, Cadre normatif, Programme d’éducation à la citoyenneté mondiale (URL)

[viii] Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI). « Lancement du Nouveau Québec sans frontières », 6 mai 2021. https://aqoci.qc.ca/lancement-du-nouveau-quebec-sans-frontieres/.

[ix] Ministère des Relations internationales et de la Francophonie. « Plan de soutien aux organismes de coopération internationale ». Consulté le 21 mai 2021. https://www.mrif.gouv.qc.ca/fr/appels-a-projets/plan-de-relance/actions-solidarite-internationale.

[x] Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI). « L’AQOCI se réjouit du lancement du nouveau programme en solidarité internationale », 6 mai 2021. https://aqoci.qc.ca/laqoci-se-rejouit-du-lancement-du-nouveau-programme-en-solidarite-internationale/.

[xi] Brown, Stephen. « Budget fédéral 2021 : aide au développement ». Open Canada, 29 avril 2021. https://opencanada.org/fr/budget-federal-2021-aide-au-developpement/.

[xii] « Harper Lite? The Trudeau Government on Foreign Aid – Centre for International Policy Studies ». Consulté le 17 juin 2021. https://www.cips-cepi.ca/2017/04/02/harper-lite-the-trudeau-government-on-foreign-aid/.

[xiii] Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI). « L’AQOCI tient à exprimer toute sa solidarité avec les groupes et les personnes qui subissent et dénoncent le racisme systémique », 14 juillet 2020. https://aqoci.qc.ca/l-aqoci-tient-a-exprimer-toute-sa-solidarite-avec-les-groupes-et-les-personnes/.

[xiv] Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI). « Combattre le racisme systémique? Oui … mais comment? », 5 février 2021. https://aqoci.qc.ca/combattre-le-racisme-systemique-oui-mais-comment/.

[xv] Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI). « Femmes, filles et justice migratoire », 8 mars 2021. https://aqoci.qc.ca/femmes-filles-et-justice-migratoire/.

[xvi] Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI). « Déclaration du Québec – Responsables aussi du monde », 18 juillet 2011. https://aqoci.qc.ca/declaration-du-quebec/.

[xvii] Ministère des Relations internationales et de la Francophonie. « Vision internationale du Québec ». Consulté le 17 juin 2021. https://www.quebec.ca/gouv/politiques-orientations/vision-internationale-quebec.

Minorisation médiatique et stratégies communicationnelles des groupes stigmatisés Analyse comparée des « printemps » chilien (2011) et québécois (2012)

Minorisation médiatique et stratégies communicationnelles des groupes stigmatisés Analyse comparée des « printemps » chilien (2011) et québécois (2012)

Par Ricardo Penafiel

Le statut de « minorité » ne correspond pas nécessairement à la faible proportion d’un groupe par rapport à un ensemble social plus vaste. En Afrique du Sud, par exemple, sous l’apartheid, bien que les « Noirs » représentaient 80% de la population et les « Blancs » seulement 10%, ce sont les Noirs qui étaient minorisés par une minorité dominante. On pourrait dire la même chose par rapport aux femmes qui représentent 50% de la population mais se voient marginalisées de l’espace public par divers mécanismes de minorisation patriarcale. De même, pour les pauvres ou tout autre groupe subalterne, leur sous-représentation dans l’espace public et dans les médias ne dépend pas tant de leur importance numérique que de processus de mal-représentation qui tendent à les minoriser dans les deux sens du terme : à les amoindrir en quantité autant qu’en qualité.

Un processus analogue se produit avec les forces sociales et politiques. Certains groupes ou mouvements d’idées, autant que d’action, auront tendance à être marginalisés de l’espace public et médiatique ou encore à être stigmatisés, à n’exister publiquement qu’en tant que fétiche ou lieu commun, reproduisant un préjugé et une position « inférieure ». À l’inverse, les groupes politiques dominants – possédant davantage de capital financier autant que culturel, social et politique – auront tendance à être surreprésentés et à hégémoniser l’ensemble de la scène politique jusqu’à ce qu’il n’existe pratiquement plus que leur version narrative dans l’espace public.

Les gouvernements représentatifs 1] tendent à réduire la diversité de positions politiques à quelques tendances générales représentées par des partis. Cependant, la scène politique, elle, ne se réduit pas aux partis. Elle inclut des syndicats, des organisations patronales, des mouvements sociaux, des associations civiles, etc[2]. Pourtant, la valeur ou même l’existence de chacune de ces forces n’est pas gravée dans le marbre. Bien que des lois, des conventions et des règlements encadrent le comportement de ces acteurs – comme le Code du travail, la Loi sur l’accréditation et le financement des associations étudiantes ou les droits d’association, d’expression et de manifestation – le statut de force politique ne lui sera pas nécessairement reconnu par le pouvoir ou par l’ensemble des autres acteurs de la scène.

Au Québec, le déni de reconnaissance[3], subi par les associations étudiantes lors du « Printemps érable », illustre bien la précarité et le caractère relationnel du statut d’acteur politique. D’ailleurs, la capacité du mouvement de grève à maintenir la mobilisation malgré la répression et le mépris[4], de même que sa massification subséquente, engendrant l’un des plus importants mouvements de contestation de l’histoire du Québec, montrent également que les acteurs sociaux ne font pas que subir les positions « subalternes » que l’ordre symbolique[5] tend à leur attribuer.

Les sans-part[6] peuvent parler[7], même si le pouvoir leur dénie cette capacité. Elles et ils parlent mais la police n’entend que des cris ou du bruit. C’est même au moment où les laissés-es-pour-compte surgissent par effraction dans l’espace public d’où ils et elles étaient exclus-es, en exigeant de s’y faire compter (et conter), que surgit le politique, que le social cesse de se reproduire sur ses propres bases naturalisées et que l’on peut entreprendre collectivement un débat réflexif et démocratique sur les fondements de l’être ensemble. C’est aussi à ce moment, et pour cette même raison, que le pouvoir a tendance à criminaliser l’exercice de droits fondamentaux (comme ceux d’association, d’expression et de réunion) et à nier le statut d’interlocuteur légitime à ceux et celles qui prétendent participer démocratiquement à la décision politique monopolisée par les « représentants-es ». Et le moyen le plus simple et habituel pour discréditer les tentatives de participation citoyenne c’est de la décrier comme violente.

La criminalisation communicationnelle de l’action collective

D’emblée, lorsqu’on parle de criminalisation des mouvements sociaux[8], on aurait tendance à penser à un phénomène policier, juridique ou législatif. Pourtant, il s’agit d’abord et avant tout d’un phénomène discursif ou communicationnel. Pour rester dans l’exemple du Printemps érable, on pourrait croire que la criminalisation du mouvement de protestation relève du Projet de loi 78 (devenu la loi 12) ou du règlement municipal montréalais P-6. Pourtant, pendant le « Printemps de la matraque[9] », aucune arrestation n’a été réalisée en vertu de ces lois et règlements liberticides[10], les forces de l’ordre préférant utiliser des figures pénales antérieures concernant l’attroupement illégal ou l’entrave à la circulation[11].

Ce qui permet de traiter un droit fondamental comme s’il s’agissait d’un crime, ce n’est pas tant des changements législatifs que l’interprétation de lois existant antérieurement. Qu’elle soit le fait de juges acquiesçant systématiquement aux demandes d’injonction d’individus questionnant le droit d’association[12] au nom d’un supposé droit de non-association[13], qu’elle relève du jugement d’un chef de police décidant de procéder à des arrestations de masse[14] ou de décideurs et décideuses politiques refusant de négocier avec des associations étudiantes qui « encouragent la violence[15] », dans tous les cas, il s’agit moins d’une question juridique que d’une question d’interprétation du droit relevant de conditions de possibilité[16] se jouant, en grande partie, dans l’espace médiatique.

Si loin, si proches
Une analyse comparée des Printemps chilien et québécois

Si l’espace public se construit en interaction avec l’espace médiatique, les relations entre la scène politique concrète et la scène politique représentée dans les médias ne sont pas directes ou inéquivoques. Comme on vient de le voir, bien que certains groupes et intérêts sont surreprésentés et d’autres sous-représentés ou mal-représentés, il est toujours possible pour un groupe politique « minorisé » médiatiquement de développer des stratégies alternatives pour apparaître dans l’espace public et même devenir le centre de l’échiquier politique, ne serait-ce qu’un certain temps.

C’est ce qui s’est produit, avec un étonnant parallélisme, au Chili entre juin et décembre 2011 et au Québec entre février et juillet 2012. Devant l’intransigeance de gouvernements ne reconnaissant pas la représentativité des associations étudiantes ni la légitimité de la grève ou de la rue comme mode de participation citoyenne, deux conflits étudiants ont débordé de leur cadre strictement éducationnel pour se transformer en d’immenses mouvements contestataires transgressifs[17] questionnant « radicalement » (à la racine) l’organisation sociale et politique.

Malgré leur commune capacité à mobiliser et à mettre en échec les tentatives de minorisation, ces deux mouvements n’ont pas connu exactement les mêmes succès. Par exemple, alors qu’au Québec l’appui au mouvement étudiant n’a jamais dépassé les 50% dans les sondages, au Chili cet appui est passé de 37% avant le conflit à plus de 80% à la fin. Étant donné leurs nombreuses similitudes et leurs différences spécifiques, l’analyse comparée des conflits étudiants au Chili en 2011 et au Québec en 2012 permet, entre autres, d’évaluer l’efficacité relative des différentes stratégies communicationnelles déployées par ces mouvements afin de subvertir cette minorisation symbolique.

Démocratie, participation citoyenne et violence politique

Bien que légalement reconnues et historiquement confirmées par tous les gouvernements qui ont négocié avec elles la fin de grèves qu’elles ont menées, les associations étudiantes du Chili et du Québec connaissent depuis quelques années des processus de criminalisation[18] se traduisant, entre autres, par un déni du statut d’interlocuteur politique, de la répression et des arrestations de masse, au nom de la supposée violence et de l’illégalité des grèves ou des manifestations.

Les valeurs de violence, de délinquance ou d’illégalité attribuées à certaines actions ou associations ne dépendent pourtant pas de « faits » univoques ou de lois clairement établies. Par exemple, alors qu’au début du 21e siècle toute manifestation était considérée comme une atteinte à l’ordre public et réprimée en conséquence de manière extrêmement violente, et souvent sanglante, autour des années 1960[19] se développe une tolérance aux manifestations permettant une croissante participation citoyenne aux débats publics[20]. Le même geste ou action, donc, change de valeur selon son cadre d’interprétation.

Pourtant, dans ces mêmes années 1960, comme conséquence des espaces de participation démocratique arrachés par les mouvements sociaux aux élites gouvernantes, surgit un révisionnisme théorique identifiant l’implication du peuple en politique comme la source de « la crise de la démocratie[21] ». Ce courant théorique de la « Stable Democracy » s’inspire de la « méthode démocratique » schumpeterienne[22] qui, en établissant une distinction entre la démocratie moderne et celle des « anciens », affirme que la démocratie ne peut viser la participation de quiconque à la décision publique, mais doit se limiter à une compétition entre élites politiques pour le vote populaire. La participation populaire dans cette dite démocratie « doit » se limiter au vote périodique car les masses seraient myopes et incompétentes.

Ce travestissement du gouvernement représentatif[23] en démocratie n’est malheureusement pas que le fait de quelques théoriciens du politique. Cette interprétation, produite par les intellectuels organiques des élites, s’est propagée à l’ensemble du corps social, à travers des « appareils idéologiques d’État »[24], comme les médias, faisant en sorte qu’on ne puisse pratiquement plus dissocier la démocratie de l’élection d’une élite gouvernante et qu’à l’inverse, on considère comme violente et comme un danger pour la démocratie la participation de « quiconque » au débat public.

« Ils n’ont même pas de votes dans les urnes, seulement des cris dans la rue »

L’idéologie de la Stable Democracy rend possibles des déclarations comme celle servant d’intertitre à cette partie. Cette affirmation provient de l’ancien ministre de l’Éducation du Chili, Joaquín Lavín, alors qu’il décriait le mouvement de grèves étudiantes et les immenses manifestations d’appui[25]. Cependant, cet énoncé anti-participationniste aurait très bien pu être prononcé par l’ex-ministre de l’Éducation du Québec, Lyne Beauchamp, qui affirmait devant l’Assemblée nationale, le 26 avril 2012 :

On s’est donné un système démocratique, on s’est donné une Assemblée nationale du Québec, on s’est donné des élus du peuple parce que la démocratie est une façon de régler nos différends sans violence dans notre société. C’est le principe même d’un système démocratique. Et, je le répète, il ne serait pas digne d’une Assemblée nationale et d’élus du peuple de céder à des gestes de violence, céder à de l’intimidation, céder à de la désobéissance civile qui implique de la violence.

Réduisant la démocratie à la délégation de la souveraineté populaire à un petit groupe (oligarchie) de « représentants-es », cette conception « délégative[26] » de la démocratie considère comme violent et illégal l’exercice des droits démocratiques fondamentaux[27].

Pourtant, il ne s’agit là que de positions partielles. Indépendamment de la légitimité électorale clamée par les gouvernements, cela n’implique pas d’emblée que l’opinion publique ou les institutions démocratiques vont nécessairement suivre ce révisionnisme. L’efficacité concrète de la stratégie rhétorique du gouvernement dépend aussi des réactions des autres acteurs et actrices de la scène politique, y compris des associations étudiantes qui peuvent construire des « images de soi » (éthos) mettant en échec les stigmates de violence et d’illégalité que les gouvernements cherchent à leur apposer.

Violence et images de soi
Stratégies communicationnelles alternatives de groupes minorisés

« Si lutter pour tes droits c’est de la délinquance, nous sommes tous délinquants »
« Ni terroristes ni délinquants / [Seulement des] Étudiants-es Conscients-es »

Devant la stigmatisation des grèves, occupations et manifestations étudiantes comme des actes de terrorisme ou de délinquance, on voit surgir des positions « dialogiques » tâchant de « rectifier les faits » : « Ni terroristes ni délinquants / [Seulement des] Étudiants-es Conscients-es ». Souvent faites sur le ton de l’ironie, on retourne le stigmate pour s’en revendiquer : « Si lutter pour tes droits c’est de la délinquance, nous sommes tous délinquants. » De la même manière, au Québec, l’initiative « Arrêtez-moi quelqu’un! » est parvenue à cumuler plus de 5 300 déclarations en image dénonçant le projet de loi 78 en exprimant :

« Charest désobéit à la démocratie, je désobéis à la loi 78 » ; « ceux qui ont voté la loi 78 sont des criminels » ; « Si la loi est contre le peuple, alors le peuple sera hors-la-loi » ; « Je suis libre, donc je désobéis » ; « à mépris total, refus global »[28]

Dans ces énoncés ironiques ou paradoxaux, on peut apprécier le renversement des valeurs opéré autour d’une opposition entre la loi (élus-es, parlementaires, mépris, etc.) et la légitimité (peuple, démocratie, liberté, conscience, etc.). Par contre, pour que ces ellipses argumentatives[29] fonctionnent, il est nécessaire de partager les codes de valeur plaçant la démocratie et le peuple au-dessus des lois et des élus-es. Autrement dit, ces messages permettent de consolider la croyance des convertis-es mais pas nécessairement de convaincre des personnes qui n’étaient pas déjà convaincues.

Or, la construction et la gestion de l’image de soi n’est pas un acte unilatéral mais le fruit d’une constante négociation (ou confrontation) où l’on doit s’adapter aux éthos préalables, institués ou « imposés » de manière interactive[30] par son interlocuteur ou interlocutrice. Ces principes développés en fonction d’interactions énonciatives « face à face », s’appliquent également dans le cas de l’éthos discursif ou collectif, impliquant des interactions « médiatisées » et différées. Aussi, pour pouvoir mettre en échec la stratégie rhétorique du pouvoir consistant à montrer l’action collective contestataire comme un crime, il ne suffit pas de dire « je ne suis pas délinquant mais conscient » ou de dire ironiquement « nous sommes tous des délinquants ». Il faut « montrer » que l’image de soi projetée par ses adversaires et reproduite sans grande distance critique par les médias est fausse, sans avoir à le dire.

Ironie et renversement de la stigmatisation

Cela ne signifie pas que l’ironie ne puisse pas être utilisée comme l’arme rhétorique redoutable qu’elle est. Au contraire, devant une situation kafkaïenne où tout acte posé pour se défendre pourra être utilisé comme preuve de culpabilité, l’ironie est souvent le meilleur moyen d’enrayer le mécanisme du piège.

C’est ce qu’ont fait les étudiants-es chiliens-nes en développant, spontanément[31], une série de « flashmobs[32] » (manifestations ou foules éclair) qui, sans rien compromettre de leur caractère « ludique », n’ont été que plus efficaces politiquement pour désamorcer les accusations de violence les excluant de l’espace public et médiatique.

La première convocation a été un « Thriller pour l’éducation » qui, après une convocation Facebook, rassembla près de 7 000 personnes devant La Moneda (Palais présidentiel) pour une chorégraphie du fameux clip de Michael Jackson, sans autre message que d’apparaître dans l’espace public sans se faire réprimer et accuser de violence.

Pour reprendre les termes de Felipe Villaseca, l’un des instigateurs de l’événement :

Nous cherchions une forme de mobilisation qui ne puisse pas être criminalisée. Pour la manifestation antérieure nous étions plus de 100 000 personnes et tout le monde et les médias d’information n’ont montré que les quelques échauffourées avec la police, sans mentionner l’ampleur de la manifestation pacifique. Alors, tout le monde voulait trouver une manière de manifester qui ne donne aucune chance aux médias de montrer quoi que ce soit de négatif.

Et c’est précisément ce qui s’est produit. Le lendemain, les médias de communication n’ont parlé pratiquement que de cette manifestation, insistant sur son caractère ludique et bon enfant. Même les émissions de variété ont abordé le sujet du conflit étudiant, alors que ce type d’information n’avait pratiquement pas été couvert jusqu’alors par ce type d’émissions. Par la suite ce fut un déferlement d’initiatives comme une course à relais de 1800 heures autour de La Moneda (siège du gouvernement), d’autres flashmobs portant sur des thèmes aussi loufoques que Lady Gaga, les Super héros, le Grand « iiiiii », Dragon Ball Z, besatón (marathon de baisers), die-in, à la plage, « à poil pour/par l’éducation », etc.

Ce même type d’actions a été utilisé au Québec, par exemple dans les maNufestations (manifestations nues), les die-in, les marches nocturnes, les casseroles, l’Anarchopanda ou la Bananarchie. Par contre, bien que ces nouveaux répertoires d’action collective[33] soient parvenus dans les deux cas à interagir avec les médias de masse et à récupérer une certaine part de contrôle sur l’image médiatique de soi, l’aspect ironique de la mise en scène a été beaucoup moins assumé au Québec qu’au Chili. Les flashmobs québécoises collaient davantage au conflit que les Michael Jackson, Lady Gaga ou Dragon Ball Z chiliens. Pathétiquement, les mobilisations purement ludiques sont davantage parvenues à neutraliser l’anti-éthos de la violence et à capter l’attention des médias que les mobilisations subordonnant des éléments de ludiques à un message politique. La grandeur carnavalesque des chorégraphies — comme, par exemple, celle d’une immense boule (Z ball) de près de huit mètres de diamètre qui a parcouru le centre-ville de Santiago pour « sauver l’éducation avec l’aide de toute la population » — a réussi à capter l’intérêt des médias de telle sorte que ceux-ci dédiaient davantage de temps à rendre compte de « la nouvelle action de protestation massive créative et festive que les étudiants nous offrent aujourd’hui » qu’au discours gouvernemental sur la violence[34].

La part du ludique et du négatif en politique

Cela en dit long sur le traitement de l’information ou les effets de cadrage des médias. Mais cela nous renseigne également sur les manières par lesquelles on publicise une cause et sur la part de « négativité » qu’implique la construction d’un référent politique. En effet, pour devenir le symbole ou le signifiant vide[35] d’une subjectivation politique contre-hégémonique, les étudiants-es (ou tout autre référent politique), doivent se vider de leurs sens « propres » (intérêts spécifiques) pour signifier les griefs et aspiration d’un ensemble social beaucoup plus large. Pour le dire de manière synthétique : Less is more.

Évidemment, les distinctions entre le Chili et le Québec ne se limitent aucunement au degré d’ironie de leurs flashmobs. Il faut tenir en considération d’importants éléments de contexte, comme l’importance d’un discours et de pratiques critiques antérieures et externes au mouvement étudiant, la plus ou moins grande ouverture de l’espace médiatique aux débats politiques ou la quantité et la qualité des appuis d’acteurs sociaux et politiques comme les recteurs et rectrices, les professeurs-es, les syndicats, etc.

Cependant l’analyse comparée de ces nouveaux répertoires d’action collective apporte d’étonnants apprentissages quant à l’efficacité du ludique et du carnavalesque en tant que mise en scène permettant d’apparaître dans un espace public et médiatique duquel on est exclu.

[1]                Manin, Bernard.2012. Principes du gouvernement représentatif. Paris : Flammarion.

[2]                Il est à noter que ces forces politiques instituées n’épuisent pas le spectre de positions existantes. Beaucoup d’autres positions existent sans être reconnues.

[3]                Honneth, Axel. 2000. La Lutte pour la reconnaissance. Paris : Cerf.

[4]                Honneth, Axel. 2006. La société du mépris. Vers une nouvelle Théorie critique. Paris : La Découverte.

[5]                Laclau, Ernesto et Chantal Mouffe. 1985. Hegemony and Socialist Strategy, Towards a Radical Democratic Politics. Londres : Verso.

[6]                Rancière, Jacques. 1995. La Mésentente. Politique et Philosophie. Paris : Galilée.

[7]                Cette formule fait référence à l’ouvrage de Gayatri Chakravorty Spivak. 2006. Les subalternes peuvent-elles parler ?. Paris : Éditions Amsterdam.

[8]                Voir, par exemple, Svampa Maristella. 2009. « Mouvements sociaux, matrices sociopolitiques et nouveaux contextes en Amérique latine ». Problèmes d’Amérique latine 74 : 113-136. Voir également, Seoane, José (dir.). 2003. Movimientos sociales y conflicto en América Latina. Buenos Aires : Consejo Latinoamericano de Ciencias Sociales (CLACSO).

[9]                Dupuis-Déri, Francis. 2013. « Printemps érable, ou, Printemps de la matraque? : Profilage politique et répression sélective pendant la grève étudiante de 2012 ». À qui la rue? : répression policière et mouvements sociaux. Montréal : Écosociété, 198-241.

[10]              Dénoncés par les organismes de défense des droits et invalidés par les tribunaux sur de nombreux points et à de nombreuses reprises.

[11]              Pour une analyse plus détaillée, voir Peñafiel, Ricardo. 2015. « La criminalisation de la participation citoyenne par des conceptions consensualistes de la démocratie participative », Revue québécoise de droit international, Hors-série, mars 2015, L’État de droit en Amérique latine et au Canada :247-271.

[12]              Et la formule Rand (sur l’unité de la représentation syndicale) reproduite dans la Loi sur l’accréditation et le financement des associations d’élèves ou d’étudiants.

[13]              Desjardins, Christiane. 2012. « Grève étudiante : le juge en chef s’en mêle ». La Presse, 2 mai 2012, http://www.lapresse.ca/actualites/dossiers/conflit-etudiant/201205/02/01-4521224-greve-etudiante-le-juge-en-chef-sen-mele.php

[14]              À ce sujet, voir notamment, le Rapport de la Commission spéciale d’examen des événements du printemps 2012, http://www.securitepublique.gouv.qc.ca/fileadmin/Documents/police/publications/rapport_CSEEP2012/rapport_CSEP2012.pdf

[15]              Gervais, Lisa-Marie. 2012. « Droits de scolarité: Québec refuse l’offre de discussion des étudiants ». Le Devoir, 26 avril 2012 http://www.ledevoir.com/politique/quebec/348516/exclusion-de-la-classe-charest-affirme-qu-il-a-pris-ses-responsabilites

[16]              Michel Foucault. 1969. L’archéologie du savoir. Paris : Gallimard.

[17]              McAdam, Doug, Sidney Tarrow et Charles Tilly. 2001. Dynamics of contention. Cambridge : Cambridge University Press.

[18]              Comme la plupart des mouvements sociaux d’envergure un peu partout sur le globe.

[19]              Suite notamment aux escalades de violence suivant la répression démesurée, rendant celle-ci contre-productive 

[20]              Fillieule, Olivier et Danielle Tartakowsky. 2014. La manifestation. Paris : Presses de Sciences Po.

[21]              Crozier, Michel, Samuel Huntington et Joji Watanuki. 1975. The Crisis of Democracy : Report on the Governability of Democracies to the Trilateral Commission. New York : New York University Press.

[22]              Joseph A. Schumpeter. 1990 [1942]. Capitalisme, socialisme et démocratie. Paris : Payot, 1990.

[23]              Qui, comme le montre Bernard Manin (op. cit.), n’est qu’une aristocratie élective.

[24]              Althusser, Louis. 1976. « Idéologie et appareils idéologiques d’État ». Positions (1964-1975). Paris : Les Éditions sociales, 67-125.

[25]              Symptomatiquement, le ministre Lavín a perdu son poste du fait de son incapacité à gérer le conflit étudiant…

[26]              O’Donnell, Guillermo. 1994. « Delegative Democracy ». Journal of Democracy 5 (1) : 55-69.

[27]              Pour reprendre les termes de la Commission interaméricaine des droits de l’homme (CIDH) : « Les grèves, les barrages routiers, l’occupation d’espaces publics, et même les tumultes qui peuvent advenir au cours de protestations sociales, peuvent occasionner des inconvénients et même des dommages qu’il est nécessaire de prévenir et de réparer. Néanmoins, les limitations disproportionnées à la protestation, en particulier lors qu’il s’agit de groupes qui n’ont d’autres moyens pour s’exprimer publiquement, compromettent sérieusement le droit à la liberté d’expression » (CIDH, 2009 : 209 ; notre traduction).

[28]              Les images ne sont plus accessibles sur le web mais on peut s’adresser aux organisateurs de la campagne : http://molotov.ca/realisations/arretez-moi-quelquun . Pour une analyse plus détaillée, voir Peñafiel, Ricardo. 2015. « Le sens des casseroles. Charivaris, cacerolazos et création d’espaces publics transgressifs dans et par le bruit ». Cahiers des imaginaires 11 : 9-28. Voir également, Peñafiel. « La criminalisation de la participation citoyenne…, op. cit.

[29]              Au sujet de la valeur argumentative des ellipses, de l’ironie ou des « lieux communs » (topoï), voir Anscombre, Jean-Claude et Oswald Ducrot. 1983. L’Argumentation dans la langue. Liège-Bruxelles : Mardaga. Voir également, Anscombre, J.-C. (éd.). 1995. Théorie des topoï. Paris : Kimé ; ainsi que 1995. « La théorie des topoï : Sémantique ou rhétorique ? ». Hermès 15 : 185-198.

[30]              Pour une articulation théorique entre la perspective rhétorique de l’éthos, la perspective goffmanienne de l’interactionnisme et la perspective discursive de la construction sociale du sens et des institutions, voir Amossy, Ruth. 2010. La présentation de soi : Ethos et identité verbale. Paris : Presses Universitaires de France.

[31]              Fuster Farfán, Xenia. 2011. « ¡A la calle estudiantes! Flashmob thriller frente al Palacio La Moneda, Santiago de Chile ». Cultura_Urbana, 9 août 2011, http://cultura-urbana.cl/%C2%A1a-la-calle-estudiantes-flashmob-thriller-frente-al-palacio-la-moneda-santiago-de-chile/

[32]              Nicholson, Judith. 2005. « Flash! mobs in the age of mobile connectivity ». Fibreculture Journal 6 (Mobility, New Social Intensities and the Coordinates of Digital Networks), http://citeseerx.ist.psu.edu/viewdoc/download?doi=10.1.1.566.6906&rep=re…

[33]              Articulant des Nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) à des formes « ludiques » d’expression publique ainsi qu’à d’autres formes d’action relativement instituées (grève, manifestations, etc.) 

[34]              Voir, par exemple, cette couverture de la flashmob Dragon Z ball : https://www.youtube.com/watch?v=pJEoZUk3NWs

[35]              Laclau, Ernesto. 2000. « De l’importance des signifiants vides en politique ». La guerre des identités, grammaire de l’émancipation. Paris : La Découverte/MAUSS, 93-107.

crédit photo : flickr/Diego Correa

Organismes communautaires : portrait d’un secteur aux abois

Organismes communautaires : portrait d’un secteur aux abois

Depuis un an et demi, l’État québécois, qui, dans le paradigme néo-libéral actuel, a tendance à s’effacer, a fait un retour fracassant dans le quotidien des citoyen·ne·s de la province. Il a notamment usé de son pouvoir exécutif de façon répétée et exceptionnelle pour endiguer la progression de l’épidémie et éviter l’effondrement d’un système de santé qui, comme dans beaucoup d’autres pays, n’était pas préparé à essuyer une telle tempête, estiment certain·e·s. Les mesures sanitaires imposées par le gouvernement du Québec durant cette période ont forcé les travailleur·euse·s de la santé et des services sociaux à s’adapter à des conditions inédites et parfois très contraignantes. Le reportage qui suit se penche sur la situation des organismes communautaires qui, parallèlement à l’État, fournissent des services essentiels, mais dans des conditions moindres que celui-ci. Nous voulions, en interrogeant les personnes qui œuvrent dans ce milieu d’ailleurs déjà boiteux avant la pandémie, faire le point sur la situation de ces organismes, alors que le Québec semble se déconfiner pour de bon.

« Pour moi, c’est un monde nouveau depuis dix mois : je reprends contact avec de la famille avec qui je n’ai pas parlé depuis 30 ans, avec mes enfants, mes six petits-enfants. Ils me motivent beaucoup », confie Stéphane, un ancien toxicomane en réinsertion sociale depuis mars 2021. Après plus de trente ans passés sous l’emprise des drogues dures, l’homme évoque son retour au travail entre confiance et réserve, avec un pragmatisme qui laisse entrevoir l’ampleur de sa détermination à sortir définitivement de l’enfer qu’il a vécu pendant la majeure partie de sa vie.

Aux prises avec le PCP, un psychotrope hallucinogène, et le crack depuis sa jeunesse, Stéphane s’est « réveillé » le 11 août 2020, après une véritable descente aux enfers de plusieurs mois qui lui a fait tout perdre. Pour lui, c’est le contexte de pandémie qui a précipité sa chute : « C’était vraiment pas évident quand la COVID est arrivée. Je consommais seul chez moi, portes barrées, stores fermés : c’est comme si on te donnait la chance de consommer en paix. Tu savais que personne n’allait venir chez toi. Ça a été le déclencheur qui m’a fait atteindre les bas-fonds, qui m’a fait comprendre, et rendu tellement tanné que je devais me relever. »

Entre les murs du pavillon André Dumont de la Maison l’Exode, un centre de réinsertion sociale où Stéphane réside depuis le mois de mars, l’homme de 52 ans, conscient du chemin qu’il a parcouru et déterminé dans sa démarche, semble reprendre sa vie en main et voguer vers de meilleurs horizons. Un optimisme qui contraste avec le dépit de Martin Lafortune, qui dirige l’organisme communautaire. Celui-ci travaille depuis plus de trente ans dans le milieu de la dépendance et offre à des personnes sortant d’une thérapie de désintoxication un cadre sécuritaire et propice à leur réadaptation. Une cause que M. Lafortune estime vaguement délaissée, même à l’échelle du mouvement communautaire, car trop peu populaire auprès de la population et des gouvernements : « la dépendance, c’est le parent pauvre du communautaire », lâche-t-il, inquiet pour le futur.

L’uppercut pandémique

Pour la Maison l’Exode, cette période de crise sanitaire a été synonyme de nouveaux défis logistiques qui ont accablé l’organisme, déjà fragile financièrement. « C’était nouveau pour tout le monde, d’une semaine à l’autre c’était des ajustements : dans la cuisine, on a dû acheter tout en portions individuelles, au début, le matériel de protection, comme les boîtes de masques à 75 $, n’était pas remboursé… Il y a eu des coûts derrière tout ça », explique M. Lafortune. En même temps, la réduction de la capacité des différents pavillons par souci de respect des consignes sanitaires a affecté les revenus de la Maison l’Exode, qui est en partie financée par les loyers que paient les résident·e·s, eux-mêmes et elles-mêmes souvent soutenu·e·s par le bien-être social.

Martin Lafortune et son organisme ont dû traverser cette période critique désarmés, faute de personnel. Un manque qui n’a pas été sans conséquence : « Il y a eu des coupures de services, car on n’avait plus d’intervenant·e. […] Les années passées, pour les vacances, on faisait des remplacements, mais là on ne peut pas, donc on ferme le centre pendant deux semaines », raconte Martin Lafortune, qui constate un exode croissant de ses employé·e·s vers d’autres centres offrant des emplois mieux rémunérés. « On n’a pas les moyens d’offrir des salaires au-dessus de 18,50 $, ça n’a pas de bon sens, je suis gêné de vous dire ça. La majorité [des employé·e·s] quitte vers le CIUSS (Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux), vers ceux qui nous paient! Moi je leur dis [au CIUSS] que je ne suis pas leur club-école! », déplore-t-il, dans la salle de réunion, alors que presque tous·tes les résident·e·s sont sorti·e·s pour la matinée.

Le Québec possède depuis 2001 une politique gouvernementale de reconnaissance et de soutien de l’action communautaire, très avantageuse pour les organismes et unique en Amérique du Nord, comme l’explique Maxim Fortin, chercheur à l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS) et co-auteur d’une étude sur les effets de la crise sanitaire sur le milieu communautaire. Des programmes de subventions tels que le Programme de subvention aux organismes communautaires (PSOC) permettent d’assurer une entrée d’argent relativement conséquente, régulière et stable à cette galaxie de groupes. Cela les rend plus résilients et plus performants qu’ailleurs sur le continent, où la dépendance à la philanthropie et à l’autofinancement est beaucoup plus grande. Cependant, ce système n’est pas sans failles, et s’il garantit généralement le maintien des services, il n’a jamais apporté pleine satisfaction auprès des organismes qui réclament sans cesse un plus grand financement et la fin de la précarité dans laquelle ils doivent évoluer. Un enjeu qui n’est pas nouveau, comme le souligne Maxim Fortin : « Le problème, c’est que cette reconnaissance n’est jamais venue avec un financement adéquat. Depuis 2001, le communautaire québécois est sous-financé, et avec la pandémie, les organismes ont encore plus souffert de ce sous-financement. »

Un secteur de plus en plus déserté

Après avoir consulté des centaines de groupes communautaires en marge de la première vague, Maxim Fortin et sa collègue Eve-Lyne Couturier ont contribué, à l’aide d’un sondage de grande envergure, à dresser un portrait de la situation générale du secteur, qu’il et elle jugent satisfaisante sur le plan financier, mais inquiétante au chapitre des ressources humaines. En effet, comme en témoignent de nombreux·euses acteur·trice·s du milieu, la pandémie n’a fait qu’aggraver une pénurie de personnel préexistante et due notamment au caractère pénible de ces emplois très précaires, qui exposent parfois les intervenant·e·s à des situations d’une violence inouïe, courantes lorsque l’on travaille en itinérance ou en dépendances. Un constat encore plus évident depuis le début de la pandémie.

« Effectivement, dans une période de crise, un salaire de 16 $ ou 17 $ de l’heure, c’est pas cher payé pour mettre à risque sa santé mentale », lance Mélanie Baril, organisatrice communautaire au Comité logement de la Petite-Patrie et membre de la Coalition contre la pauvreté de la Petite-Patrie. « Quand un·e employé·e quitte un organisme communautaire avec une clientèle en détresse parce qu’il ou elle ne se sent pas bien, il ou elle ne va pas rappliquer dans un autre organisme avec une clientèle similaire. Forcément, ça crée une pénurie », affirme-t-elle.

Ce sont une grande majorité des groupes qui ont perdu des plumes durant la tempête qu’a constituée la crise sanitaire : « J’ai rarement vu autant de circulation de personnel : des gens qui partent en congé maladie, qui sont remplacés, qui reviennent. Ça a rendu les équipes plus fragiles », déplore Mme Baril, assurant que les derniers mois ont été intenses, notamment pour les femmes, surreprésentées dans les organismes communautaires, et qui ont hérité, comme souvent dans nos sociétés, d’une plus grande charge mentale et de plus grandes responsabilités dans toutes les sphères de leur vie. Maxim Fortin observe le même phénomène : « Ce sont majoritairement des femmes qui travaillent dans le secteur communautaire. Donc on se retrouvait avec des situations où des employées qui étaient parfois mères de famille devaient faire plus à la maison et plus au travail. Il y a eu une surcharge de travail pour beaucoup de gens au sein de ces organismes. »

Claire travaille depuis un an à la Maison l’Exode. Citoyenne française, elle a accompli trois années d’études en criminologie au Québec et effectue actuellement des démarches pour accéder à la résidence permanente. Arrivée sur le marché du travail en pleine pandémie, elle témoigne du gouffre salarial entre ce qui lui a été proposé dans le communautaire et les salaires offerts dans les services publics, notamment à la DPJ, où elle a effectué son stage de fin d’études : « À l’époque, il y avait beaucoup d’offres d’emploi [dans le communautaire], mais à des salaires encore plus bas qu’à l’habitude; du 14 $ ou 15 $ de l’heure, alors qu’on nous demandait des diplômes, de l’expérience, etc. », relate-t-elle. « À la DPJ, j’aurais pu rentrer à 25,50 $ de l’heure, et ça va jusqu’à 40 $ ou 45 $ de l’heure avec des assurances, etc. ».

La mobilisation reprendra

Les travailleur·euse·s qui œuvrent dans le milieu communautaire appartiennent à un mouvement dont la genèse remonte aux années 1960. Née de la volonté d’une véritable transformation sociale, à l’époque où l’Église catholique était encore toute-puissante, l’approche communautaire vise à aider les couches populaires à obtenir une émancipation financière en s’affranchissant de la misère, tout en assumant un rôle garanti par l’État dans la sphère du politique. Durant ces derniers mois, ce volet a été pratiquement inexistant : « ça nous a pris un petit moment avant de pouvoir ressortir la tête de l’eau et voir comment on pouvait se concerter », explique Mélanie Baril, qui a participé à la relance du journal communautaire La Grogne, dont le dernier numéro, paru le 9 juin 2021, a été distribué dans près de 30 000 foyers de l’arrondissement Petite-Patrie, après des années de pause. « On s’est dit que le journal La Grogne était peut-être la façon la plus intelligente de répondre à chacune de nos missions, de faire de l’éducation populaire, de la sensibilisation sur les enjeux de pauvreté et d’exclusion sociale […] et de rejoindre les gens dans leur foyer, en dépassant la fracture numérique. »

Serions-nous à l’aube d’une mobilisation des acteur·trice·s du communautaire comme celle de la fin des années 2010, où ses acteur·trice·s s’étaient mobilisé·e·s à plusieurs reprises pour obtenir des investissements massifs de la part de l’État? Une chose est sûre, le chemin vers le changement est long, car le système actuel profite à l’État, qui, selon plusieurs, se sert du communautaire pour faire des économies. « L’État québécois rêve un peu que le communautaire fasse à faible coût ce que lui ne veut pas faire. […] Il y a une grande marge lorsqu’on compare ces salaires à ceux du secteur public. C’est pour ça qu’on soupçonne l’État québécois de ne pas vouloir reprendre certains secteurs », explique Maxim Fortin.

Ces travailleur·euse·s essentiel·le·s réintègreront certainement l’espace public dans les prochains mois pour revendiquer de meilleures conditions, mais aussi au nom de leurs bénéficiaires qui devront être pris·e·s en charge d’une façon ou d’une autre, comme le souligne Mélanie Baril : « J’adore mon métier, mais je serais plus qu’heureuse de ne plus avoir raison d’être. Le Comité logement Petite-Patrie pourrait arrêter d’exister si le tribunal administratif du logement répondait enfin à sa mission d’éducation populaire […] et s’il y avait un meilleur contrôle des loyers, etc. »

Reprendre en charge certains secteurs, réinvestir dans le communautaire, ou tout simplement couper dans certains services : de véritables choix de société se présenteront à nos responsables politiques lorsque les militant·e·s reprendront la rue, une fois qu’ils et elles auront pris le temps de lécher les plaies causées par la crise sanitaire.


Crédit photo : flickr/luca sartoni

Les végétaux anthropomorphiques dans les comics et l’émergence d’une conscience écologique aux États-Unis

Les végétaux anthropomorphiques dans les comics et l’émergence d’une conscience écologique aux États-Unis

Cet article est d’abord paru dans notre recueil imprimé L’effondrement du réel : imaginer les problématiques écologiques à l’époque contemporaine, disponible dans notre boutique en ligne.

Depuis les années 1960, les comics comptent dans leurs rangs d’étranges personnages végétaux à forme humaine. Si leurs aventures nous divertissent, ils sont aussi le symbole de l’émergence d’une conscience écologique et même d’un écocentrisme nous permettant de penser la nature autrement.

L’ancienneté de la question environnementale ne fait pas de doute1, et c’est surtout dans la seconde moitié du XXe siècle que l’écologie est devenue un problème de société, émergeant dans les consciences à la faveur des combats progressistes d’après-guerre. Liés à ce courant de pensée, au moins deux personnages marquants sont créés dans les comics. Chez Marvel, Groot apparaît pour la première fois dans Tales to Astonish n°13 en novembre 1960, protagoniste d’une histoire intitulée « I Challenged Groot ! The Monster from Planet X » sous les coups de crayons du scénariste Stan Lee, du dessinateur Jack Kirby et de l’encreur Dick Ayers. L’histoire, qui s’inscrit dans la tradition du récit de science-fiction dont l’antagoniste est un monstre géant, fait de Groot le monarque des flora colossi, espèce d’extra-terrestre issue d’un monde dominé par la vie végétale. Cette création disparaît presque totalement après cette histoire jusqu’à sa réinvention par le scénariste Keith Giffen en 2006, qui en fait le personnage aujourd’hui bien connu du grand public par la série de films Gardiens de la Galaxie réalisés par James Gunn pour Marvel Studios. Groot devient rapidement un pilier de l’équipe cosmique de super-héros et super-héroïnes et une mascotte de l’univers cinématographique Marvel, notamment sous la forme de « baby Groot ». La civilisation des flora colossi est présentée comme très avancée, notamment par sa méthode de transmission de connaissances. Si son langage est inaccessible à la plupart des êtres vivants, les contacts télépathiques de certains personnages avec Groot révèlent son intelligence, répondant, en quelque sorte, à la phrase de Henry David Thoreau « ce que nous appelons sauvagerie est une civilisation autre que la nôtre »2.

Le second personnage qui nous intéresse, également influencé par le transcendantalisme de Thoreau, particulièrement par son mode de connaissance intuitif, voire mystique, de la nature, est Swamp Thing. La création de Len Wein et de Bernie Wrightson est apparue pour la première fois dans un récit horrifique de House of Secrets n°92, en juillet 1971. Cette histoire indépendante, qui se déroule au début du XXe siècle, laisse ensuite place à une série régulière publiée par DC Comics mettant en scène le biologiste Alec Holland, métamorphosé par sa formule de régénération végétale, capable de « transformer les déserts en forêts »3. Avec l’arrivée du Britannique Alan Moore dans le scénario de la série, ce que Swamp Thing pensait être son origine se révèle être un mensonge. Alors que ce personnage croyait initialement être un homme qui avait été transformé en organisme végétal, l’auteur en fait, dans Saga of the Swamp Thing n°21, un être entièrement végétal qui a simplement été « infecté » par la conscience du Dr. Holland de manière accidentelle lors de l’explosion de son laboratoire. Swamp Thing devient le représentant de la Sève (« the Green » en V.O.), l’ensemble du règne végétal, une idée perpétuée par les scénaristes Scott Snyder et Jeff Lemire lors de leur reprise du personnage dans la nouvelle continuité de l’univers DC établie en 2012. Lemire explore, durant son passage sur la série, la notion d’équilibre de l’écosystème, tout en développant l’angle mystique mis en place par Moore. Ces deux végétaux anthropomorphiques des comics mainstream nous semblent significatifs de la place occupée par les problématiques environnementales dans le champ sociopolitique étatsunien par leur personnification du règne végétal, incarnation permise par la science-fiction.

L’influence de Henry David Thoreau

Henry David Thoreau (1817-1862) est un auteur prolifique qui influence profondément la société étatsunienne, en particulier sur son rapport à l’environnement. Il est notamment lié à Margaret Fuller, Ralph Waldo Emerson et au courant transcendantaliste américain, un mouvement littéraire et spirituel fondé sur la bonté inhérente de la nature dans son ensemble, l’autonomie des individus et qui trouve ses racines dans la doctrine transcendantale du philosophe Emmanuel Kant. Thoreau développe un courant de pensée écologique exaltant l’idée de wilderness, comme le fait James Fenimore Cooper dans Le Dernier des Mohicans en 1826. Selon Alain Suberchicot,

« Avant de se concrétiser en action politique […] [l’écologie] est d’abord une culture, faisant en quelque sorte précéder son entrée dans l’histoire d’une existence dans l’ordre des idées et de la création littéraire. Or la vie intellectuelle américaine […] a été le terreau qui a permis à cet ensemble d’idées de se constituer en culture »4.

La pensée de la nature élaborée par Thoreau est à situer dans le premier temps du développement des idées de l’environnementalisme américain, celui de la constitution par une élite intellectuelle. Si Emerson ou Thoreau font des conférences destinées à diffuser leurs réflexions issues de l’empirisme, conformément à leur idée de ce que doit être un intellectuel américain, leur pensée peut parfois sembler difficile d’accès. Le Journal de Thoreau, très riche, parfois obscur, est constitué d’environ 7000 pages manuscrites. Toutefois, Emerson comme Thoreau évitent d’aboutir dans leurs réflexions à une loi générale du territoire. Cette volonté d’évitement de la théorie est d’ailleurs revendiquée, pour mieux se présenter en intellectuels ancrés dans leur territoire et qui se font capables de lire la nature. Ils contribuent tous deux à l’émergence d’une pensée nationale par le détachement de l’image du philosophe européen. Ralph Waldo Emerson prétend à l’originalité en liant sa pensée de manière intime à la nature américaine, agissant plus volontiers en poète dont les modèles sont les romantiques britanniques. Dans l’idée de penser la nature sans en formuler une théorie, les comics centrés sur Groot ou Swamp Thing se placent en continuité avec la tradition transcendantaliste.

Il y a, chez Thoreau, la constatation d’une forme de peur inhérente à l’être humain lorsqu’il se retrouve face à la nature. Alors qu’il va presque jusqu’à faire parler celle-ci dans Walden ou dans son Journal, le pas est évidemment franchi par les auteurs mettant en scène Groot ou Swamp Thing. Le scénariste Alan Moore en particulier traite la série Saga of the Swamp Thing comme une série horrifique, selon la volonté de ses regrettés créateurs Len Wein, qui en restait l’éditeur, et Bernie Wrightson. L’expérience d’une nature sauvage souvent hostile confine parfois à la folie chez Thoreau, ou au moins à la perte de soi. Il s’oppose, en cela, à la symbiose harmonieuse et peut-être idéalisée présentée par Emerson. Sur le plan politique, ces deux visions s’opposent également : dans une certaine mesure, lorsque l’on se reconnaît dans la nature, cela s’accompagne de la volonté de s’en rendre maître et fonde la légitimité d’un impérialisme. A contrario, pointer l’opacité de la nature, c’est faire une expérience d’humilité et se dénier tout droit potentiel sur celle-ci.

On retrouve une opposition similaire dans la première histoire écrite par Alan Moore pour Swamp Thing, où il oppose la créature à un personnage miroir, le Dr. Jason Woodrue. Également biologiste, Woodrue cherche à devenir un végétal complet, tant dans le corps que dans l’esprit, comme c’est le cas pour Swamp Thing. Une différence majeure est bien dans cette volonté, opposée à l’accident qui donne naissance à la créature du marais. Il est celui qui procède à l’autopsie de l’avatar suite à sa mort face aux soldats survenue dans Saga of the Swamp Thing n°20. Il découvre, durant l’opération, que Swamp Thing n’a plus rien de biologiquement humain et que seul l’esprit d’Alec Holland habite la créature, ce que Woodrue désigne comme une « infection »5. À travers son développement, on constate son rejet de l’être humain, qu’il considère comme une simple « créature faite de viande »6 ou un « steak pleurnichard »7. Jason Woodrue, qui est déjà en grande partie végétal et connu sous le nom de Floronic Man, veut aller plus loin et se débarrasser de son anthropocentrisme d’une manière nouvelle. La transformation du corps ne lui suffit pas ; elle n’est qu’un point de départ ; il veut également changer son esprit. Il qualifie ce processus de « voyage », une « odyssée verte », permise par l’incarnation de la wilderness (le terme est employé par Alan Moore) qu’est Swamp Thing. La référence à Thoreau et à son œuvre est directe dans l’idée du voyage dans la nature sauvage comme manière d’accomplir le transcendantalisme : c’est le cas pour la créature du marais évidemment, qui n’a de cesse d’y retourner, mais aussi pour sa compagne Abigail Arcane. Il en est de même pour Jason Woodrue, dont l’expérience brute de la nature ne peut d’ailleurs se représenter que par des planches aux influences psychédéliques, aux aspects mystiques, où il n’est qu’une figure déstructurée qui ramène au récit horrifique, à ce qui dépasse l’entendement humain. Le processus est une réussite pour Woodrue, qui pense s’être débarrassé de son anthropocentrisme, sa part humaine étant complètement détruite au contact de la nature, mais cette fin n’est possible que par un contact prolongé au-delà de la souffrance et de la raison humaine.

Les auteur∙e∙s de comics sont des agent∙e∙s du discours social dont la création est une action, et si « la responsabilité écologique s’est diluée dans le corps social »8, alors les histoires que nous analysons ici ont un sens fort. Le retour à la pensée sensible de Thoreau est une façon de se passer d’une science qui peut parfois apparaître comme discréditée éthiquement par les actes du XXe siècle, en particulier dans le domaine écologique. Alors que la présence humaine se fait de plus en plus pesante sur l’environnement, revenir à un penseur qui tend à effacer, dans son écriture, le sujet humain qui perçoit, prend tout son sens. Selon Alain Suberchicot, « cet amenuisement du sujet devant le monde naturel est le moyen d’un renforcement de l’idée écologiste »9. Dès lors, l’arbre anthropomorphique devient un moyen fictionnel de pousser ce processus d’amenuisement à sa limite, et l’élimination complète de l’origine humaine de Swamp Thing par Alan Moore dès son arrivée sur la série en témoigne. L’arbre anthropomorphique, en ce qu’il n’est pas un sujet humain mais végétal, permet d’aller au-delà de toute expérience humaine de la nature.

Incarner la nature

L’écologie moderne américaine, en tant que pensée politique, est profondément contextuelle, à la différence ce qui a pu être une philosophie de la nature : « Dans l’histoire et hors de l’histoire, les idées de l’écologie américaine s’arrachent au temps, et aussi lui répondent, en évoluant avec lui10 ». Son devenir sociopolitique après la Seconde Guerre mondiale, dépassant la tradition littéraire pour devenir un véritable programme, est lié à plusieurs événements. Le premier, antérieur d’une quinzaine d’années aux autres, est l’essai nucléaire du 16 juillet 1945 sous l’égide du physicien Robert Oppenheimer, qui ouvre la voie à un grand nombre d’expérimentations de l’arme atomique par les grandes puissances militaires. Ce premier essai, aux conséquences inconnues sur l’atmosphère lorsqu’il est mis en œuvre, déclenche une prise de conscience du rapport de la science à l’environnement, ainsi que des dangers de la domination de la première sur la seconde. Oppenheimer lui-même a exprimé plusieurs fois ses doutes sur ce sujet11. Il y a, dans l’apparition de Groot, en 1960, dans Tales to Astonish n°13, un renversement de cette dynamique particulièrement originale pour son époque. En effet, alors que c’est habituellement l’espèce humaine qui expérimente et contrôle la nature, à l’exemple d’un Hank Pym inventant un casque pour donner des ordres aux fourmis dans Tales to Astonish n°27, c’est ici l’arbre géant qu’est Groot qui vient sur Terre pour prendre une cité humaine et la ramener aux scientifiques de sa planète. La thématique des dégâts engendrés par les expériences nucléaires de l’espèce humaine est également abordée dans Swamp Thing avec le « Journal d’une tête nucléaire » dans les numéros 35 et 36 d’Alan Moore, Stephen Bissette, John Totleben et Tatjana Wood. C’est ici l’enfouissement des déchets toxiques qui est remis en cause en raison des dégâts importants qu’ils peuvent causer à l’environnement. La tête nucléaire en question, appelée Nukeface en V.O., est en réalité un ancien employé de centrale irradié qui s’alimente en déchets radioactifs et dont la simple présence provoque la mort pour toute forme de vie.

Les années 1960 sont marquées par des événements faisant de l’écologie une pensée sociopolitique influente. Dans le domaine militaire, suite au précédent de la lutte britannique contre l’insurrection communiste malaise des années 1950, les États-Unis considèrent l’usage des herbicides défoliants comme une tactique en accord avec les lois internationales12. Le Secrétaire d’État Dean Rusk et le Président John Fitzgerald Kennedy font donc de l’utilisation des herbicides arc-en-ciel, en particulier l’agent orange, un élément central de la progression de l’armée américaine dans la guerre du Viêt Nam. À partir de 1961, dans le cadre de l’opération Ranch Hand, plus de 68 000 m3 de défoliants sont déversés sur les mangroves pour priver le Viet Cong du couvert végétal et sur les rizières pour affamer l’ennemi. Cette guerre écologique d’un genre nouveau est médiatisée à la fois durant et après le conflit pour ses conséquences sur l’environnement et sur les combattants. Elle est plusieurs fois représentée de manière symbolique dans la série Swamp Thing. Alan Moore et Steve Bissette montrent le combat de soldats armés de lance-flammes contre Swamp Thing. Charles Soule, scénariste qui succède à Jeff Lemire en 2013, et le dessinateur Kano représentent l’Épouvantail attaquant l’avatar de la Sève avec un dérivé de l’Agent Orange. Les deux affrontements se soldent d’ailleurs par une mort temporaire de l’avatar, et donc une mort symbolique de la nature dans cette guerre. Cette symbolique est encore plus grande lorsque l’on compare les formes de Groot et Swamp Thing. Si le premier a réellement la forme de la partie boisée d’un arbre, avec son tronc et ses branches, le second, qui apparaît en 1971, met beaucoup plus en valeur les parties vertes de la végétation, associées dans l’imaginaire à la vitalité de la plante. Swamp Thing a partiellement les traits de l’arbre, mais il peut aussi sembler, dans certaines cases, être un amas de plantes et de mousse, qui serait passé de la vie à la conscience. Le monde végétal est d’ailleurs réuni sous le terme de « Green », et c’est bien en concevant une formule chimique destinée à revégétaliser n’importe quel environnement – l’exact opposé d’un défoliant, donc – que le biologiste Alec Holland est transformé en Swamp Thing, comme si, pour réparer les erreurs humaines, un pas supplémentaire était fait, dépassant la simple action scientifique pour devenir le héraut/héros du monde végétal. Dépassant sa situation accidentelle de monstre pathétique inspirant au lecteur la pitié, il devient au fur et à mesure de son histoire un représentant pleinement assumé de la vie végétale.

Aux événements scientifiques s’ajoutent les catastrophes de nature anthropique, qui tendent également à se multiplier dans les années 1960. La marée noire provoquée par le naufrage du Torrey Canyon au large des côtes britanniques en mars 1967 est particulièrement relayée médiatiquement, le navire étant à l’époque le plus important à se n’être jamais abîmé en mer. Cette médiatisation nouvelle des problématiques écologiques conduit à de nombreux engagements dans les années 1960 et 1970, parallèlement aux succès des mouvements progressistes pour les droits civiques, qui mènent à la conférence des Nations Unies sur l’environnement à Stockholm en 1972. L’influence des années 1960 est, par ailleurs, toujours mise en valeur aujourd’hui, au moins sur le plan graphique, comme le montre l’aspect psychédélique de certaines planches des épisodes de Jeff Lemire et de Yannick Paquette.

Le transcendantalisme américain de Ralph Waldo Emerson ou d’Henry David Thoreau exalte la nature sauvage et la recherche de son contact. L’être humain doit vivre en harmonie avec elle, la connaître intuitivement, une pensée en adéquation avec la construction nationale des États-Unis en pleine réalisation de leur conquête territoriale. Pour Thoreau, la frontière est partout où se fait le contact avec la wilderness, terme qu’il dégage de son sens biblique premier pour le redéfinir et le repenser continuellement tout au long de ses écrits13. Cet affrontement à la frontière, et donc à la nature sauvage, devient un élément important de la culture nord-américaine. On retrouve cette idée avec un des Swamp Thing qui précédent Alec Holland dans ce rôle. Né au début du XXe siècle, Calbraith A. H. Rodgers est un aviateur mort dans un crash et transformé par la Sève. Il est intéressant de voir que celui-ci plaide pour une modération de la Sève, pour que celle-ci se montre moins agressive et plus en adéquation avec l’espèce humaine. Le personnage est une réinterprétation de l’aviateur Calbraith Perry Rodgers, premier à avoir réalisé un vol transcontinental en Amérique du Nord en 1911. Également mort dans un crash, son exploit participe de l’affrontement à la frontière et de la domestication du territoire.

Dans la première moitié du XXe siècle, le botaniste Henry Alan Gleason s’attache particulièrement à la notion d’association végétale, que l’on doit à Alexander von Humboldt et qui désigne un groupement végétal relativement constant dont les espèces sont liées entre elles. On retrouve cette notion plus particulièrement dans la série Swamp Thing relancée par les scénaristes Scott Snyder et Jeff Lemire à partir de 2012, avec l’idée que les plantes ont le même type de comportement que ceux des membres d’une société humaine. Ainsi, dans Swamp Thing Annual n°2 en décembre 2013, l’avatar incarné par Alec Holland rencontre ses prédécesseurs pour apprendre à utiliser ses pouvoirs. Parmi eux, celui qui est surnommé le « Loup », est présenté comme un aristocrate naturaliste du XVIIIe siècle dont les travaux ont servi de fondements à l’écologie. Le naturaliste agit alors comme un professeur pour le biologiste qu’est Alec Holland, dans un fonctionnement qui semble bien plus humain que végétal. Le Loup explique par ailleurs que le Parlement de la Sève a un fonctionnement politique très similaire à la démocratie occidentale, avec différentes lignes politiques qui reçoivent plus ou moins de soutien de la part des anciens Swamp Thing. La notion d’association végétale n’est toutefois pas la seule influence du fonctionnement de la société humaine sur la société végétale. La notion d’équilibre, ici entre le règne animal incarné par le Sang et le règne végétal incarné par la Sève, est centrale dans l’histoire développée. Elle donne lieu à un crossover important entre les séries Swamp Thing et Animal Man, donnant le point de vue des deux super-héros sur les événements et la lutte contre le troisième élément de cet équilibre, la Nécrose. L’état d’équilibre, notion aujourd’hui dépassée, est notamment théorisé par Carl von Linné dans son économie de la nature au XVIIIe siècle, avec l’idée que l’évolution de l’écosystème sert à atteindre un état stable selon un plan divin pour n’être qu’au service de l’être humain, en référence à la Genèse biblique selon laquelle « l’homme […] domine sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, sur le bétail, sur toute la terre ». Si le contenu théologique est progressivement abandonné par les chercheurs et chercheuses, la thèse d’un équilibre de l’écosystème continue à évoluer et amène biologistes et zoologistes à travailler ensemble, en particulier dans la sphère d’étude nord-américaine des années 1960 et 1970. L’équilibre tripartite présenté dans l’univers DC Comics ne se fait pas au service de l’espèce humaine, qui n’est qu’une partie d’un tout qui la dépasse, mais une puissance mystique de la nature est toutefois bien présente. La possibilité pour la Sève de prendre un avatar, le Swamp Thing, semble remonter à des temps primordiaux, sans qu’une explication sur l’origine de cette force ne soit donnée.

Si le dépassement de l’anthropocentrisme ne semble donc pas complètement réalisé, il apparaît en filigrane comme une raison d’être de ces personnages dans les comics. L’équilibre proposé par le scénariste Jeff Lemire, dans lequel l’être humain n’est guère plus qu’un moyen pour les forces de la Sève, du Sang et de la Nécrose de s’affronter, est un moyen de dépasser la question irrésolue d’Emerson sur la valeur intrinsèque qu’il faudrait déterminer à la nature. L’arbre anthropomorphique dépasse l’anthropocentrisme, replaçant l’être humain dans un ensemble qui le dépasse. Il est complètement dépossédé de toute prétention à attribuer une valeur à la nature, qui existe par elle-même dans sa propre forme de conscience. Selon le niveau de lecture, dépasser l’anthropocentrisme dans une œuvre, qui est par nature humaine, peut évidemment apparaître comme illusoire. Pourtant, le personnage de comics se présente comme une chance unique d’approcher cet objectif, au moins comme une expérience de pensée par l’imaginaire. La nature graphique de cette médiaculture et l’existence d’univers qui ne sont pas soumis à un réalisme scientifique ainsi que la relative liberté laissée aux artistes de refaçonner les personnages, à l’exemple de ce que fait Alan Moore avec Swamp Thing, est un moyen de leur faire véhiculer des idées, par ailleurs, complexes. Cette liberté peut aussi amener à plus d’anthropomorphisme, on le voit avec le succès de Groot dans la version qu’en donne le réalisateur James Gunn pour ses films Gardiens de la Galaxie. Si le fameux bébé Groot, né à la fin du premier opus, remporte un franc succès, c’est peut-être parce qu’il semble très humain lorsqu’il danse sur le générique de fin.

Comme le montre Patrick Matagne, même au début du XXIe siècle, « l’écologie […] se cherche encore »14. Selon lui, « en se globalisant, l’écologie embrasse des domaines du savoir qui débordent largement le champ strictement scientifique »15. C’est peut-être cette difficulté fondamentale d’un champ si vaste, au point où il ne peut jamais être assimilé par l’esprit humain, qui explique la réinterprétation des pensées environnementalistes dans les comics par le moyen des végétaux anthropomorphiques. Le lecteur ou la lectrice trouve refuge dans une forme plus compréhensible d’équilibre écologique qui ne relève plus de l’unique responsabilité de l’espèce humaine mais d’êtres et de puissances qui n’ont que peu à voir avec celle-ci. C’est en ce sens qu’il y a à la fois un dépassement de l’anthropocentrisme et l’idée d’une pensée sans concepts dans laquelle les comics mainstream deviennent un outil de réinterprétation du monde à destination des masses de lecteurs.


SOURCES MENTIONNÉES

Stan Lee, Jack Kirby et Dick Ayers, « I Challenged Groot ! The Monster from Planet X » dans Tales to Astonish, 1(13), Novembre 1960.

Jeff Loveness, Brian Kessinger et al., Groot, 1(1-6), Août 2015 à Janvier 2016.

Alan Moore, Steve Bissette, Rick Veitch, John Totleben, Tatjana Wood, (Saga of the) Swamp Thing, 2(20-64), Janvier 1984 à Septembre 1987.

Scott Snyder, Jeff Lemire, Charles Soule, Yanick Paquette, Jesus Saiz et al., Swamp Thing, 5(1-40), Annual n°1 et 2, Novembre 2011 à Mai 2015.

Len Wein, Bernie Wrightson et al., « Swamp Thing » dans House of Secrets, 1(92), Juillet 1971.

Len Wein, Bernie Wrightson, Tatjana Wood, Swamp Thing, 1(1), Novembre 1972.

RÉFÉRENCES

Crédit photo : S. Hermann et F. Richter, Pixabay, https://pixabay.com/fr/photos/prince-grenouille-grenouille-2398891/

1 François Duban, « L’écologisme américain : Des mythes fondateurs de la nation aux aspirations planétaires », Hérodote, 100, 2001, p. 55 doi.org/10.3917/her.100.0055

2 Henry David Thoreau, Journal, 1859, cité dans Duban, ibid., p. 66.

3 Len Wein, Bernie Wrightson, Tatjana Wood, Swamp Thing, 1(1), novembre 1972.

4 Alain Suberchicot, Littérature américaine et écologie, Paris : L’Harmattan, 2002, p. 9.

5 Alan Moore, Steve Bissette, Alan Totleben, Tatjana Wood et al., (Saga of the) Swamp Thing, 2(22), mars 1984.

6 Ibid.

7 Ibid.

8 Alain Suberchicot, op. cit., p.15.

9 Ibid., p. 24.

10 Ibid., p. 12.

11 Curtis W. Hart, « J. Robert Oppenheimer : a faith development portrait », Journal of Religion and Health, 47, 2008, 118, doi.org/10.1007/s10943-007-9136-z

12 Peter Hough, The Global Politics of Pesticides: Forging Consensus from Conflicting Interests, Londres : Earthscan, 1998, p. 61.

13 Richard W. Judd, « The Trouble with Thoreau’s Wilderness », Forest History Today, 2017, 48-55.

14 Patrick Matagne, Comprendre l’écologie et son histoire, Lonay : Delachaux & Niestle, 2002, p. 187.

15 Ibid., p. 188.