Le projet d’inclusion du Nadia, premier bar sportif féminin à Montréal

Le projet d’inclusion du Nadia, premier bar sportif féminin à Montréal

C’est un mardi soir pluvieux, et la rue Jean-Talon Ouest est quasi déserte, si ce n’est quelques voitures et des passant·es pressé·es de rentrer chez eux. Après une succession de commerces fermés et de bars vides, une vitrine illuminée attire le regard. Derrière les grandes fenêtres d’une brasserie, une foule animée, majoritairement féminine, s’affaire autour des tables.

En poussant la porte, un joyeux brouhaha nous enveloppe. Les tintements des verres se mêlent aux éclats de voix, recouverts par la chanson Flowers de Miley Cyrus. La salle est presque pleine, et les dernier·ères arrivé·es patientent pour être placé·es. Des groupes d’ami·es, des couples et des personnes seules occupent les tables et le comptoir, jetant un œil à l’un des cinq écrans de télévision accrochés au mur. Certain·es arborent un chandail de hockey rouge.

Pourtant, ici, ce n’est pas un bar sportif comme les autres. Le Nadia est un espace entièrement dédié à la diffusion du sport féminin. Créé il y a un an par Catherine D. Lapointe et Caroline Côté, le projet, encore nomade, investit différents bars montréalais pour organiser des soirées de diffusion de hockey, de soccer ou encore de basketball féminin. Leur objectif : rendre visible des sports encore « trop souvent marginalisés, sous-financés et invisibles », comme le présentent les fondatrices.

Ce soir, c’est à la Brasserie Harricana que le Nadia prend place pour un match de la nouvelle Ligue professionnelle de hockey féminin (LPHF) : la Victoire de Montréal affronte les Sceptres de Toronto, respectivement premières et deuxièmes du classement.

Il est 19 h passées quand les écrans s’animent, dévoilant l’entrée des joueuses sur la glace. Assise entre ses parents, une petite fille pointe l’écran du doigt, les yeux pétillants d’excitation. Le coup de sifflet retentit, et la musique s’interrompt pour laisser place aux commentaires. Le public porte alors son attention sur le match, tout en continuant à jaser. 

Le sport féminin peu accessible au public

Aujourd’hui, « aucun espace à Montréal ne garantit un accès constant au sport féminin », déplorent les fondatrices du Nadia. Alors que les matchs des Canadiens, l’équipe masculine, sont retransmis « à chaque pâté de maison », il est bien plus ardu de suivre la Victoire de Montréal, regrette Catherine D. Lapointe. Et pourtant, la demande est là. « Il y a un imaginaire collectif qui ne prend pas en compte le sport féminin, mais sur le terrain, le public est bien présent », relate Caroline Côté, qui rappelle en toute logique que « si l’offre n’est pas disponible, on ne peut pas la consommer ».

Attablée au comptoir, Valérie, une trentenaire au hoodie rouge, attend le début du match un verre à la main. Elle confie ne pas pouvoir suivre la LPHF depuis chez elle, n’ayant pas de télé. Le Nadia lui permet ainsi de suivre le match de ce soir dans une ambiance conviviale, alors qu’aucun bar ne le diffusait à sa connaissance.

Un espace inclusif

Le Nadia ne vise pas seulement à accroître le sport féminin, mais également le public féminin, encore minoritaire dans les espaces de diffusion. Les bars sportifs traditionnels sont souvent des lieux de rassemblements masculins, dans lesquels la présence de femmes est parfois remise en question. Habituées de ces endroits, Catherine D. Lapointe a « toujours été la fille qu’on cruise parce qu’elle est dans un bar », tandis que Caroline Côté s’est souvent fait dire que ses connaissances sportives étaient insuffisantes.

Au-delà d’être un « simple » bar sportif, le Nadia se veut un « espace inclusif et sécuritaire » où tous·tes les amateur·ices de sport pourraient se réunir « sans complexe », comme le décrivent les fondatrices. L’ambiance est « full relax et inclusive », témoigne Valérie, qui ne se reconnaît pas dans l’atmosphère des bars sportifs traditionnels : « Ce n’est pas tant ma vibe. »

Que ce soit sur le plan du genre, de l’âge, ou du niveau de d’expertise, le public du Nadia est « vraiment diversifié », affirment fièrement ses entrepreneuses. Cette mixité contribue à une atmosphère plus détendue et bienveillante. Lorsque des problèmes techniques interrompent la diffusion, Catherine D. Lapointe était étonnée que le public reste calme. Et lorsque l’équipe locale perd, les clients quittent dans la bonne humeur.

Ce soir-là, la Victoire de Montréal semble toutefois bien partie pour l’emporter. Après avoir concédé un premier but, l’équipe montréalaise égalise avant de prendre l’avantage grâce à un tir en pleine lucarne de Marie-Philip Poulin. La salle du Nadia exulte, applaudissant et s’exclamant entre deux bouchées de burger. 

Inspirer les spectacteur·ices 

Assister à de tels moments de joie et de communion dans leur bar ne laisse pas Catherine D. Lapointe et Caroline Côté insensibles. « On pleure beaucoup », avouent-elles en riant. « Le Nadia, c’est un projet qui porte une mission, celle de faire rayonner les femmes à travers le sport », explique l’une d’entre elles. Constater que cela fonctionne semble toucher profondément les fondatrices du projet. 

Les répercussions sur le public semblent d’autant plus grandes lorsque celui est jeune. Toujours aux côtés de ses parents, la petite fille a les yeux rivés sur le match. Son père Jean-François nous explique partager la passion pour le hockey avec sa fille de cinq ans, qui « pense d’ailleurs que le hockey est seulement un sport de femmes ». Son jeune âge l’empêchant de se rendre à l’aréna trop souvent, le Nadia s’est avéré être une belle opportunité pour suivre leur équipe préférée. 

Caroline Côté dit « ne pas avoir de mots » face à de tels récits. « À partir de maintenant, [cette petite fille] a le droit de devenir une Marie-Philip Poulin », se réjouit-elle, les yeux humides. Regrettant le manque de représentation dans son enfance, la co-fondatrice se réjouit de l’impact que peut avoir le Nadia sur les jeunes générations.

Quand le bar définitif ouvrira, dès que possible l’espèrent les fondatrices, Jean-François et sa fille s’y rendront « tous les jours ». En attendant, la soirée au Nadia continue, et le troisième but de la Victoire ne tardera pas à faire chavirer la salle une dernière fois.

CRÉDIT PHOTO: Des spectatrices devant le match Montréal VS Toronto dans le bar du Nadia – Charline Caro

Jeux paralympiques : les bénéfices durables de la couverture médiatique

Jeux paralympiques : les bénéfices durables de la couverture médiatique

Il y a quelques semaines, les Jeux paralympiques mettaient un coup de projecteur médiatique sur le sport adapté. Une visibilité rare pour les personnes en situation de handicap, qui attendaient cet instant de représentation avec impatience. Retour à la vie normale pour la communauté, après avoir vécu une parenthèse enchantée dont les effets se font encore ressentir.

Il est 11 heures lorsque l’entraînement de boccia bat son plein au Centre Gadbois à Montréal. Accompagnés de leurs entraîneurs, une vingtaine de pratiquant·e·s de tous niveaux s’exercent à ce sport de boules qui s’apparente à la pétanque. Il n’est toutefois plus nécessaire ou presque de présenter ce sport, tant sa couverture médiatique a explosé durant les Jeux paralympiques de Paris 2024.

« Il y a le Super Bowl tous les ans, la Coupe du monde de football tous les quatre ans, mais nous, notre événement, c’est les Jeux paralympiques », nous confie Marc Dispaltro, joueur de boccia et paralympien. La communauté a suivi avec beaucoup d’intérêt la compétition, qui place le sport adapté et les personnes en situation de handicap sur le devant de la scène médiatique mondiale. Au total, 11 millions de Canadiennes et de Canadiens[1] ont suivi les Jeux paralympiques, au cours de 12 jours d’une couverture médiatique en continu. Souffrant habituellement d’un manque de visibilité, les personnes en situation de handicap disposent, le temps de quelques semaines, d’une représentation qui peut leur bénéficier sur le long terme.

Le sport adapté occupe une place très importante dans la vie de celles et ceux qui le pratiquent. Marc Dispaltro le dit clairement, « sans le sport, je serais mort ». L’athlète est atteint de dystrophie musculaire, entraînant la dégénération de sa condition physique. Face à cette maladie, le sport lui a apporté une communauté et un mode de vie salvateurs. Pourtant, l’athlète aurait pu ne jamais se lancer dans le boccia, pensant que la discipline n’était pas faite pour lui, « ça m’a pris six ans avant de vraiment considérer ce sport-là ». La faute à des stéréotypes coriaces et à un manque d’information.

Une vitrine pour le sport adapté

Selon la directrice du Centre d’intégration à la vie active (CIVA) Marine Gailhard, « il y a une méconnaissance des sports qui sont offerts » aux personnes en situation de handicap. Trouver un sport qui correspond à son niveau de capacité demeure en effet difficile, en raison d’un manque de sources d’information. Résultat, de nombreuses personnes concernées ne savent pas que des sports adaptés à leur condition existent.

Les Jeux paralympiques remédient en partie à ce manque d’information, agissant comme un coup de projecteur sur le parasport. « Ça permet d’avoir un bon panel de disciplines, et de voir toutes les possibilités qui existent, faisant parfois naître des vocations » appuie Mme Gailhard. Un effet confirmé par la forte augmentation du trafic sur la plateforme Trouve ton sport durant les Jeux. Le site, géré par le CIVA, répertorie les différents sports adaptés et leurs règles, et a vu de nombreux visiteurs s’informer sur la disponibilité des disciplines à Montréal et sur les niveaux de capacité requis.

Une source d’inspiration

Cette vitrine médiatique bénéficie également à celles et ceux qui pratiquent déjà un sport adapté, et dont les ambitions sont limitées en raison du manque de représentation. « C’est important de se voir parce qu’il y a bien des athlètes en devenir qui ne sont même pas au courant qu’ils pourraient être des athlètes paralympiques », soutient Marc Dispaltro. Avant de participer aux Jeux de 2012, de 2016 et de 2020, le joueur de boccia « n’avait aucune idée » que c’était possible d’atteindre ce niveau de compétition.

Les jeunes joueuses et joueurs du Centre Gadbois le savent désormais, il est possible de rêver des Jeux paralympiques. C’est le cas d’Alexandre Raymond, 22 ans, rencontré à la pause de l’entraînement de boccia. Pour le jeune joueur atteint de paralysie cérébrale, les athlètes observé·e·s à la télévision « démontrent qu’avec un peu de volonté, on peut se rendre assez loin dans ce sport ». Avoir des modèles l’encourage à continuer : « je me dis qu’un jour, ce serait possible que je me rende aux paralympiques ».

Démystifier le handicap

Incubateur d’espoir, les Jeux rompent ainsi avec l’image tragique et négative souvent associée au handicap. Le public peut y voir des « personnes qui se dépassent et qui performent comme n’importe quel·le athlète », se réjouit Mme Gailhard. De son côté, Alexandre Raymond a « surtout ressenti de la fierté » en se voyant représenté de manière positive.

Tout n’est pas rose non plus dans le handicap, mais les Jeux révèlent la résilience de certain·e·s athlètes au destin tragique. À ce propos, Marc Dispaltro se souvient de la paralympienne belge Marieke Vervoort, décédée deux mois après avoir participé aux Jeux de Rio en 2016. Atteinte d’une maladie rare lui paralysant les jambes, elle avait recouru à une euthanasie en raison de l’aggravation de ses souffrances. « Les gens vont se dire ‘‘oh c’est terrible, c’est triste’’, mais elle a réalisé son rêve de participer aux Jeux tout en sachant que ses jours étaient comptés […], il n’y a rien de plus beau », soutient l’athlète montréalais.

Les Jeux s’attachent également à visibiliser la diversité des handicaps qui existent. « Les gens ont souvent une image très stéréotypée du handicap », regrette Mme Gailhard. Dans l’imaginaire collectif, la déficience physique demeure globalement associée au fauteuil roulant, et la déficience mentale à la trisomie 21, selon la directrice. Le spectre des handicaps est pourtant bien plus large, comme en témoigne l’amplitude de la classification paralympique. Les athlètes sont réparti·e·s selon la nature de leur handicap, et ensuite selon leur niveau de déficience, donnant lieu à 549 épreuves pour 22 sports lors des derniers Jeux.

Information, représentation, éducation… Paris 2024 a semblé agir avec une efficacité décuplée sur la visibilité des personnes en situation de handicap. Cependant, les Jeux paralympiques d’été, et la représentation qui vient avec, reviendront seulement dans quatre ans. N’était-ce qu’une parenthèse enchantée? Pour Mme Gailhard, « tout est bon à prendre ». La directrice du CIVA attend de voir si la couverture médiatique retombera complètement, ou si la visibilité gagnée durant les Jeux perdurera. Quant à lui, Marc Dispaltro veut rester réaliste, « c’est sûr que ça serait le fun d’avoir cette visibilité-là à l’année, mais il ne faut pas se créer d’illusions non plus. »

En attendant les prochains Jeux de Los Angeles en 2028, dont Alexandre Raymond sait déjà qu’il regardera tous les matchs, le Centre Gadbois continuera à accueillir les joueuses et joueurs de boccia de Montréal, que Mme Gailhard espère de plus en plus nombreux·se·s.


[1]Radio-Canada, 2024. « 11 millions de Canadiennes et Canadiens étaient au rendez-vous des jeux paralympiques ». https://presse.radio-canada.ca/corporatif/13411/11-millions-de-canadiennes-et-canadiens-etaient-au-rendez-vous-des-jeux-paralympiques-de-paris-2024-a-cbc-radio-canada/# (consulté le 25 octobre 2024)

Maltraitance dans le sport : un pas dans la bonne direction

Maltraitance dans le sport : un pas dans la bonne direction

Par Fabrice Samedy

Une nouvelle étape dans le but de rendre le sport plus sécuritaire a été franchie avec l’annonce que le Centre de règlement des différends sportifs du Canada (CRDSC) a été sélectionné pour établir et mettre en œuvre un nouvel organisme pour la sécurité dans le sport. Cette annonce est un pas dans la bonne direction, mais il s’agit d’un problème auquel la communauté sportive mondiale doit faire face.

Le ministre du Patrimoine canadien, Steven Guilbault, en a fait l’annonce le 6 juillet dernier. Selon le communiqué de presse, le gouvernement du Canada investira un montant de 2,1 millions pendant la période de 2021-2022 pour l’établissement et la mise en œuvre de l’organisme. Cette annonce se faisait attendre depuis plusieurs années alors que plusieurs intervenants dans le milieu sportif  réclamaient la création d’un organisme pour recevoir et traiter les plaintes d’abus qui serait indépendant.[i]

Le principal objectif de ce nouveau mécanisme sera de superviser la mise en fonction du Code de conduite universel pour prévenir et contrer la maltraitance  dans le sport (CCUMS). Le CCUMS aspirent à ce que le monde sportif soit dissocié d’abus physiques, psychologiques ou sexuels[ii] et cela à tous les niveaux.[iii]  Le mécanisme aura particulièrement à l’œil les organismes sportifs qui sont financés par le gouvernement fédéral.[iv]

Avec ce partenariat, le CRDSC se munit d’un autre outil. Marie-Claude Asselin, cheffe de la direction pour le Centre de règlement des différends sportifs du Canada, a annoncé en entrevue avec un journaliste de l’Esprit libre que l’organisme se munira d’une nouvelle branche avec la création du Commissaire à l’intégrité dans le sport. Selon le site Internet du Commissaire, cette nouvelle branche aura comme rôle de traiter les plaintes de maltraitance dans le sport au niveau national. Le Bureau du Commissaire se chargera de superviser le processus de réception des plaintes, de mener les évaluations préliminaires, de commencer les enquêtes complètes et de transmettre les dossiers à des professionnels indépendants ou indépendantes en médiation ou en arbitrage.[v]

Le bureau du commissaire s’ajoute aux services de tribunal (Secrétariat de règlement des différends) et le centre de ressources qui sont déjà disponibles. Avec le nouveau système, des services de soutien aux victimes seront offerts. Des services en santé mentale et de l’assistance pour les victimes seront également implantés. Les abus dans le sport ne datent pas d’hier alors qu’une étude conjointe de CBC News et de CBC Sport avec l’aide de Radio-Canada révèle que 340 entraîneurs du monde sportif amateur au Canada ont été accusés d’un crime de nature sexuelle pendant la période allant de 1998 à 2018.

Les accusations vont de l’agression à la possession et fabrication de matériel pornographique juvénile.

L’enquête a aussi démontré que parmi ces 340 entraîneurs, 222 accusations ont été retenues pour des condamnations.[vi] Un des cas qui a retenu l’attention de l’actualité québécoise et canadienne est celui de Bertrand Charest. L’ex-entraîneur de ski a été reconnu coupable d’avoir agressé de jeunes skieuses âgées de 12 à 18 ans dans les années 90 (1992-1998).[vii]

De plus, le phénomène de la violence dans le sport ne date pas d’hier. Des études sur le sujet ont été publiées depuis plusieurs années. Par exemple, une étude de plusieurs chercheurs et chercheuses de l’Université de Toronto en partenariat avec AthlèteCAN s’est penchée sur la question de la prévalence de mauvais traitements comme la violence physique, psychologique, sexuelle ainsi que bien d’autres comportements nocifs chez les athlètes actuels et passés de l’équipe nationale.

Lors de la création de cette recherche en 2019, 67% des 764 athlètes interrogés et qui étaient actuellement dans l’équipe du Canada ainsi que 76% des athlètes à la retraite depuis au moins une dizaine d’année, se dit avoir été victime d’une forme de comportement négligent.[viii] 

Un problème mondial

Le fléau que représentent les abus dans le sport est un problème qu’on retrouve partout dans le monde. En septembre 2016, des allégations d’abus sexuels contre Larry Nassar, un ancien docteur de l’équipe nationale américaine de gymnastique, ont été rendues publiques. Lors de ses années de service au sein de l’équipe américaine, Nassar a agressé plusieurs centaines d’athlètes dont certain-e-s étaient des mineur-e-s.[ix] [x] [xi]

Dans le but de lutter contre les abus de nature sexuelle, le gouvernement français a lancé un plan de prévention des violences sexuelles ainsi qu’un kit de sensibilisation pour les dirigeants sportifs, les éducateurs, les bénévoles ainsi que les familles des athlètes. L’ensemble de sensibilisation explique les différentes catégories en matière de violences sexuelles, les signaux à repérer chez les possibles victimes. Finalement, le document explique les raisons pourquoi il est nécessaire de signaler.[xii]

Une nouvelle bien accueillie

Sylvain Croteau, directeur général de l’organisme Sport’Aide, applaudit l’initiative prise par le gouvernement canadien : « Je suis très content de voir que la communauté du sport canadien emboîte le pas à ce qui a été fait au Québec » a-t-il dit en entrevue à l’Esprit libre. Sport’Aide se donne comme mission d’offrir des services d’accompagnement, d’écoute et d’orientation pour les jeunes sportifs ainsi que les autres intervenants dans le monde sportif qui sont témoins de violences dans le cadre sportif.[xiii]

Afin d’instaurer la confiance envers les victimes, le gouvernement du Québec avait annoncé, l’an dernier, l’instauration d’un nouveau mécanisme indépendant où les athlètes pourront déposer leurs plaintes plutôt que de faire affaire avec les fédérations.

En ce qui a trait à l’instauration d’un mécanisme pour gérer les plaintes dans le monde sportif, le Québec est légèrement en avance sur le reste du Canada. Depuis février, la province du Québec s’est munie d’un officier indépendant où les athlètes québécois-es sont en mesure de déposer des plaintes lorsqu’ils ou elles sont victimes d’abus ou de harcèlement.[xiv]

Il se réjouit de savoir qu’avec l’instauration de cette entité, le reste du Canada a maintenant une place où les athlètes ou les témoins d’abus peuvent porter plainte. Un des souhaits de M. Croteau est de voir cet outil être fonctionnel et à la disponibilité des victimes ou des individus voulant l’utiliser le plus tôt possible. 

Le directeur général de Sport’Aide a des attentes assez élevées pour le projet qui devrait être complété en 2021 ou 2022 : « Qu’il soit totalement indépendant, qu’il ait une culture éthique irréprochable et qu’il place les victimes au premier plan. »

Aller plus loin

Pour M. Croteau, la création de cet organisme indépendant est un pas dans la bonne direction, mais il faut faire attention de ne pas se contenter uniquement de cette étape et pousser plus loin.

« Il ne faut pas s’arrêter là. C’est bien d’avoir un officier indépendant, mais il faut s’assurer d’avoir un levier sur les organisations. ». Le directeur estime que les organisations devront être imputables et qu’elles ont une obligation de mettre les meilleurs efforts pour s’assurer de prévenir et de contrer les différentes formes de violence dans leurs communautés. M. Croteau estime qu’un des moyens les plus importants pour aider à combattre ce problème est d’éduquer, sensibiliser et informer l’ensemble des parties de la communauté sportive.

Crédit photo : flickr/stampmedia


[i] Josie-Anne Taillon,Abus dans le sport :Le Canada aura un mécanisme indépendant ,Radio-Canada,5 mai 2021, https://ici.radio-canada.ca/sports/1790661/abus-sport-canada-mecanisme-i…

[ii]Formation sécurité dans le sport, Formation, sur la sécurité dans le sport , consulté le 3 aout 2021, https://safesport.coach.ca/fr#:~:text=Le%20Code%20de%20conduite%20univer…

[iii] SIRC,Code de conduite universel pour prévenir et contrer la maltraitance dans le sport(CCUMS),Communiqué,16 décembre 2019, https://sirc.ca/wp-content/uploads/2020/01/UCCMS-v5.1-Distribution-to-NS…

[iv] Patrimoine Canadien(Gouvernement du Canada), « Le ministre Guilbeault annonce un nouveau mécanisme indépendant pour le sport sécuritaire »,Communiqué,6 juillet 2021. https://www.canada.ca/fr/patrimoine-canadien/nouvelles/2021/07/le-minist…

[v] Bureau du Commissaire à l’intégrité dans le sport, « Bienvenue sur le futur site du nouveau Bureau du Comissaire à l’intégrité dans le sport du Canada », consulté le 17 juillet 2021, https://commissaireintegritesport.ca/

[vi] Radio-Canada, « 34O entraineurs accusés de délit sexuels au Canada en 20 ans, plus de 600 victimes »,Radio-Canada, 10 février 2020, https://ici.radio-canada.ca/sports/1151877/enquete-entraineurs-canada-ac…

[vii] Louis-Samuel Perron , « Très faible » risque de récidive pour Bertrand Charest, selon la Commision, La Presse, 1er avril 2020, https://www.lapresse.ca/actualites/justice-et-faits-divers/2020-04-01/tr…

[viii] Gretchen  Kerr(Ph.D), Erin Wilson (B.Kin) et Ashley Stirling(Ph.D), Prévalence des mauvais traitements chez les  athlètes , tant qu’anciens qu’actuels, de l’équipe nationale, Université de Toronto, rapport du 30 avril 2019. https://athletescan.com/sites/default/files/images/prevalence_of_maltrea…

[ix] Hadley Freeman, « How was Larry Nassar able to abuse so many gymnasts for so long? », The Guardian,26 janvier 2018, https://www.theguardian.com/sport/2018/jan/26/larry-nassar-abuse-gymnast…

[x] Marisa Kwiatkowski, « Larry Nassar’s abuse of gymnasts, including Simone Biles went back decades. Why it still matters in Tokyo »,USA Today,27 juillet 2021, https://www.usatoday.com/story/sports/olympics/2021/07/27/usa-gymnastics…

[xi] Tim Evans, Mark Alesia and Marisa Kwiatkowski, « Former USA Gymnastics  doctor accused of abuse»,USA Today, 24 janvier 2018 , https://www.usatoday.com/story/news/2016/09/12/former-usa-gymnastics-doc…

[xii] Gouvernement français, Prévenir les violences sexuelles dans le sport,, consulté le 3 aout 2021, https://www.gouvernement.fr/prevenir-les-violences-sexuelles-dans-le-sport

[xiii] Sport’Aide,À propos, consulté le 3 aout 2021, https://sportaide.ca/a-propos/

[xiv] Robert Frosi/Radio-Canada,« Abus dans le sport :Québec crée un nouveau mécanisme pour les plaintes »,Radio-Canada(en ligne), 20 novembre 2020, https://ici.radio-canada.ca/sports/1751195/officier-independant-recevra-…

Les athlètes de l’ombre : ces sportives dont on ne parle pas

Les athlètes de l’ombre : ces sportives dont on ne parle pas

Au fond, c’est une question de possibilités. Les jeunes filles doivent sentir qu’elles peuvent progresser à tous les niveaux et gravir tous les échelons dans le domaine du sport. Trop souvent, on ne leur offre que des emplois subalternes, et les portes se ferment quand vient le temps de monter en grade, d’occuper des postes de direction, de prendre en charge une équipe professionnelle ou une équipe de haut niveau, avec comme résultat que la jeune fille laisse tomber parce qu’elle voit bien qu’il n’y a pas de place pour elle.

–      Séverine Tamborero, Casser le moule.

La sous-représentation des femmes dans le sport n’est que le reflet de la sous-représentation des femmes dans toutes les sphères de notre société. Cet article fait état des lieux de la présence des sportives dans les médias québécois et canadiens et offre une tribune à quatre femmes travaillant dans le monde du sport au Québec. Des pistes de solutions sont données en fin de texte quant aux manières de rendre accessible le sport aux femmes.

Des sportives font l’histoire

Il faut l’entrée dans le XXe siècle pour que les femmes puissent enfin concourir dans les Jeux olympiques, en 1900, et qu’on accepte socialement leur présence dans le monde sportif. À ces jeux, seules cinq disciplines accueillent les femmes, soit le golf, le tennis, les sports équestres, la voile et le croquet1. Pendant les deux guerres mondiales, les femmes participent de plus en plus aux sports,  poursuivant les tournois et constituant des équipes alors que les hommes sont partis à l’étranger. Cependant, comme elles reprennent le travail domestique où l’on tente de les confiner après la guerre, plusieurs délaissent à nouveau le sport pour occuper la sphère familiale et réaliser les travaux invisibilisés que l’on considère comme étant naturellement des tâches féminines : prendre soin de la maisonnée et des enfants. Dans les années 1950, le American way of life renforce les stéréotypes de genre et l’image idéale de la femme dans les cultures occidentales, et celle qui persiste est celle d’une femme hétérosexuelle au foyer, précieusement habillée et coiffée pour plaire à son mari, mère dévouée et prodiguant les soins à la famille, écoutant son mari et prévoyant réponses à ses besoins. Son épanouissement personnel est ainsi mis de côté, et peu de temps lui est disponible pour s’impliquer activement dans un sport. La société est convaincue que la place des femmes est à la maison, et que sa principale fonction est de procréer. Les sports sont le royaume des hommes et beaucoup s’évertuent à conserver cet état des choses.

Au Canada, dans les années 1970, certaines femmes portent en justice des cas de discrimination sexuelle, dans plusieurs sphères de la vie sociale, et aussi dans le sport. Elles veulent défendre leur droit de jouer dans des équipes sportives. La décennie suivante, l’Association canadienne pour l’avancement des femmes, du sport et de l’activité physique (ACAFS) est créée2. Le mandat que se sont donné les femmes de cette association est grand mais simple : elles sont déterminées à bâtir un système canadien de sport et d’activité physique équitable et inclusif qui permet aux femmes de se réaliser, tant à titre de participantes que de « leadeuses ». Elles ont pour souhait de produire des changements systémiques et, en partenariat avec des gouvernements, des organisations et des chefs de file, de remettre le statu quo en question. L’association participe aussi à des études, donne des formations et ateliers, et transmet des recommandations aux parties impliquées dans l’arène du sport au Canada, tant pour les entraîneur·euses et pour les écoles que pour les divers paliers des gouvernements et les athlètes elles-mêmes3. L’ACAFS rapporte, sur son site web, qu’aux Jeux olympiques d’Atlanta, en 1996, seulement 97 des 271 épreuves étaient ouvertes aux femmes et qu’il y avait 3 626 femmes pour 10 629 athlètes. De l’équipe canadienne composée de 307 athlètes, il y en avait déjà quand même plus de la moitié qui étaient des femmes, soit 154 pour 153 hommes!

Selon une étude de la chercheuse Marie-Hélène Landry, avec la participation de la Direction du sport et de l’activité physique du ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport4, trois fédérations sportives sur 33 rapportent qu’il y a une augmentation significative, depuis 1998, du nombre d’athlètes féminines, et cinq autres affirment que le nombre de sportives augmente continuellement. Cependant, neuf fédérations disent que la situation de leur côté est stable, et ce, depuis les cinq à dix dernières années. Parmi les fédérations interrogées, on constate que la participation des femmes stagne entre 15 % et 30 % pour chacune d’elles. Au sein des fédérations, toujours selon les données recueillies lors de cette étude, on développe une préoccupation consciente de l’importance d’amener les femmes vers le sport. Les fédérations désirent faire de la place aux femmes et veulent approcher un nombre égal de femmes et d’hommes parmi leurs membres. Les mentalités évoluent donc avec le temps, et plusieurs efforts sont collectivement déployés pour inclure les femmes dans la vie sportive. Cela est encourageant, bien qu’une étude plus récente5 maintienne que les hommes sont toujours plus susceptibles que les femmes de participer à un sport : en 2010, on comptait que le tiers des Canadiens pratiquait un sport, alors que seulement le sixième des Canadiennes le faisait. Par contre, de cette dernière étude, on note que la participation des femmes à des tournois sportifs a bien augmenté : 40 % des sportives ont déclaré qu’elles jouaient en tournois, comparativement à 33 % en 2005.

Sous-représentation et sexisme systémique

Bien qu’une certaine amélioration soit perceptible dans l’acceptation sociale de la présence des femmes dans le sport, beaucoup reste à faire. Si moins de femmes évoluent dans les milieux sportifs, c’est aussi parce que leur représentation est quasi nulle, et ce, à tous les niveaux du sport : entraîneuses, directrices de fédération, commentatrices, athlètes de haut niveau, journalistes sportives, etc. Elles sont toutes sous-représentées, d’abord parce qu’on ne leur ouvre pas les portes collectivement, ensuite parce que les médias et les commanditaires favorisent le sport masculin au détriment du sport féminin. Un effet  malheureux en découle : les jeunes filles ne voient pas beaucoup de modèles féminins autour d’elles (à l’école parmi les professeurs·es d’éducation physique, dans les équipes régionales, à la télévision, dans les journaux), ce qui les empêche de s’imaginer comme femmes dans le sport, les amenant souvent à délaisser le monde sportif après le cheminement scolaire, ce qui réduit donc leur présence dans ces milieux, puisqu’elles n’y voient pas de possibilités futures pour elles. Avec peu de modèles visibles, les jeunes filles oublient qu’elles peuvent aussi devenir modèles et ne poursuivent que rarement une carrière sportive. Il y a certainement des femmes dans le sport, et davantage aujourd’hui qu’avant, mais sans l’aide des médias qui pourraient diffuser le sport féminin, sans l’aide des hommes et des femmes pour leur faire plus de place dans les instances de haut niveau, sans l’aide des commanditaires pour appuyer financièrement les sportives dans leur parcours, sans programme scolaire gouvernemental pour inciter les jeunes filles à l’activité physique, peu d’opportunités seront créées pour inverser la tendance. Aussi, sans changement radical dans le sexisme systémique qui sévit dans notre culture, on ne verra pas évoluer les mentalités par rapport aux femmes dans le sport. Si on ne croit pas collectivement que les femmes peuvent aussi être sportives, fortes, énergiques, compétitives, persévérantes, musclées, faire preuve de leadership, et qu’elles doivent se restreindre à la sphère domestique et aux activités « typiquement féminines », le monde du sport sera à l’image de notre culture. Et le sexisme se produit aussi chez les hommes, lesquels peuvent rarement sans préjugés pratiquer un sport dit « féminin » (gymnastique, danse), puisqu’ils sont affublés de sobriquets tel « fif », « tapette », et autres commentaires homophobes. Dans le même ordre d’idées, l’homophobie résultant du sexisme s’exprime souvent chez les femmes sportives en cette idée qu’ « elles doivent être lesbiennes », alors que les femmes ayant des activités et traits plus socialement attribués au genre masculin peuvent tout aussi bien être hétérosexuelles.

Selon une étude6 faite par l’ACAFS, en collaboration avec la campagne « Nourrir le sport féminin » des producteurs laitiers canadiens, les femmes ne reçoivent que 5 % de la couverture sportive médiatique, alors que le sport occupe en général 15,64 % des médias, rapporte La Gazette des femmes7. En 2014, parmi tous les diffuseurs des réseaux de télévision nationaux spécialisés dans le sport, seulement 4 % des 35 000 heures de diffusion ont porté sur le sport féminin. Leur représentation, aussi rare qu’elle soit, est principalement basée sur les stéréotypes de la féminité ainsi que sur leur apparence physique, ou encore sur le fait qu’elles soient épouses. Toujours selon cette étude, un maigre 5,1 % de la couverture médiatique journalistique des médias imprimés au Canada parlait des sportives.  De plus, dans l’industrie du sport canadien, 99,6 % des commandites sont données au sport masculin. Selon l’article « Sport féminin cherche temps d’antenne » publié dans la Gazette des femmes en 2014, parmi les athlètes les plus citées au Québec, Serena Williams est la première femme du palmarès… à la 38e position. Les femmes sont donc loin dans l’imaginaire sportif québécois. On ne les connait pas vraiment, on ne les suit pas, elles semblent réduites à l’ombre, là où elles participent pourtant avec passion et courage.

Une équipe de chercheur·euses de l’Université de Cambridge au Royaume-Uni a analysé des millions de mots relatifs aux sportifs et aux sportives rapportés dans les médias afin de voir avec quels termes on décrit les hommes sportifs en comparaison à ceux utilisés pour parler des femmes sportives lors des Jeux olympiques de Rio au Brésil en 20168. D’abord, on constate que le sport masculin est habituellement le sport « par défaut ». Par exemple, le hockey joué par les hommes demeure le hockey, tandis que le hockey joué par des femmes est le hockey « féminin ». Parmi les mots associés spécifiquement aux sportives, on retrouve « âgée », « plus vieille », « enceinte », « mariée », « célibataire », etc. En comparaison, les mots les plus employés pour parler des sportifs sont « le plus rapide », « fort », « grand », « vrai » et « bon ». Alors même qu’il s’agit de décrire les situations sportives dans lesquelles se retrouvent les sportives, elles demeurent associées à leur rôle genré d’épouse et de mère, en plus d’être observées sous la loupe de l’apparence physique, selon leur âge ou la façon dont elles sont habillées. Selon Emilie Tôn, dans son article « Sexisme dans le sport :  »et si on parlait autrement des championnes? » »9, le sexisme se vit aussi dans la façon dont on commente les prouesses des sportives. Comme exemple, elle nous rappelle que la nageuse Katie Ledecky, au Jeux de Rio de 2016, a été surnommée la « Phelps au féminin », la comparant donc à un homme au lieu de lui donner le mérite qui lui revient en tant que personne sportive. Tôn nous fait aussi remarquer qu’aux même Olympiques, les joueuses de rugby ont été comparées entre elles, « les Françaises sont beaucoup plus mignonnes, beaucoup plus féminines que les Américaines ». Ces façons de parler des sportives les réduisent à des rôles genrés et les confinent dans une pensée de compétition des apparences physiques du type « qui est la plus belle », comme si les femmes se devaient d’être belles en tout temps pour le plaisir des spectateurs·trices, alors même qu’elles occupent une fonction où cela n’a aucune importance.

Visite chez trois grands quotidiens québécois

Dans le but de faire moi-même l’exercice, j’ai passé deux semaines, du 3 avril au 16 avril 2018, à scruter la section sport de trois grands journaux québécois en ligne, soit Le Journal de MontréalLa Presse et Le Devoir. Chaque jour, j’ai compté le nombre d’articles qui présentaient des sportives versus des sportifs en photo, j’ai aussi comptés le nombre de fois que des sportifs étaient cités versus celui où des sportives étaient citées. Parmi les sportifs et les sportives, j’ai inclus les noms d’entraîneur·euses et ceux des  directeur·trices d’équipe. Les noms répétés dans un même article ne comptaient que pour une fois, mais si ce nom était répété dans plusieurs articles différents une même journée, je le comptais autant de fois. Ainsi, pour un total de 2 494 citations de sportives et de sportifs durant ces deux semaines, et parmi les trois journaux, seulement 357 étaient des noms de femmes, soit 14,3 %. Si ce nombre dépasse la moyenne canadienne de 5 % de couverture médiatique, c’est probablement, selon notre jugement, dû aux Jeux olympiques de Pyeongchang qui se terminaient et aux Jeux du Commonwealth qui battaient leur plein. Sur un total de 320 articles analysés, 283 étaient dédiés aux hommes pour 33 dédiés aux femmes. Le meilleur jour pour les sportives a été le 3 avril 2018, alors que Le Devoir a cité 19 sportives sur 24 citations, que La Presse a cité 19 sportives sur 35 citations et que Le Journal de Montréal nommait un piètre 5 sportives sur un total de 54 citations. Cette courte étude a permis de voir que Le Devoir a invariablement publié, durant cette période, un total de 4 articles sportifs par jour et que chaque jour, au moins un article était publié au sujet d’une ou de plusieurs sportives. À l’opposé, Le Journal de Montréal était le journal le moins porté à publier des articles sur le sport féminin, alors qu’il attire le plus grand lectorat des trois quotidiens et qu’il compte le plus grand nombre d’articles sportifs. Si Le Devoir a publié quatre articles sportifs par jour sur son site, la moyenne des articles sportifs sur le site Journaldemontreal.com a été de 14 par jour (pour les deux semaines considérées). Ainsi, le plus grand nombre de citations s’est retrouvé dans Le Journal de Montréal, bien que ce soit dans celui-ci qu’on a le moins cité les femmes. En fait, pendant 13 jours sur 14 à lire ce journal, au moins 90 % des citations ont été données aux sportifs plutôt qu’aux sportives. Cette expérience, bien qu’incomplète, offre malgré tout une vision de la nature du traitement et de la couverture médiatique sportive qui ne revient pas aux femmes.

Et les sportives, qu’en pensent-elles?

Afin d’avoir un portrait plus juste de ce que des femmes dans le milieu du sport vivent, je me suis entretenue avec Séverine Tamborero, autrice, entraîneuse et conseillère en haute performance; avec Ariane Bergeron, photographe sportive; avec Karolyne Delisle-Leblanc, commentatrice à RDS; et finalement, avec Ariane Fortin-Brochu, boxeuse olympienne. Chacune ne vit pas sa « place dans le sport » pareillement, et il en découle que toutes ne revendiquent pas leur statut de femme dans le sport, alors qu’elles voudraient surtout être vues comme une personne, sans que leur genre ne les réduise à certaines idées préconçues.

Boxeuse olympienne

Ariane Fortin-Brochu, boxeuse de haut niveau, nous rappelle que la boxe n’a été acceptée comme discipline ouverte aux femmes qu’en 1991 et en 1993, au Canada et aux États-Unis respectivement. Elle nous partage son expérience en regard du biais sexiste qui pouvait exister, même quand on désirait la complimenter : « J’ai entendu beaucoup « Ariane, c’est comme un gars », ça se voulait un compliment, mais en fait ça demeure du sexisme, parce que, du moment qu’une fille s’entraîne fort, régulièrement, fait le même entraînement que les hommes, on la fait traverser « du côté des gars », alors que ce n’est pas ça. » Elle insiste pour me dire qu’il faut reconnaître qu’une femme peut s’entraîner aussi fort qu’un gars, et la percevoir toujours comme une femme. Pour elle, une femme championne du monde (au même poids), ça a autant de valeur qu’un homme, parce qu’elle est au plus haut niveau de compétition qu’il lui est possible d’atteindre. Il ne faudrait donc pas comparer les réussites des hommes dans la boxe à celles des femmes. La physionomie de chacun·e est différente et leurs limites ne peuvent pas s’inscrire dans un mode comparatif entre catégories. Pour Ariane, le sexisme vécu a plutôt été un élément de motivation dans sa carrière. Elle sait qu’elle représente une femme qui a réussi dans un milieu d’hommes et s’envisage comme une modèle pour les jeunes filles. Pour elle, ce qui est important, c’est de faire ressortir sa persévérance, car cet atout n’a pas de sexe. Ariane nous confie que c’est important d’être un modèle, non pas seulement pour les jeunes filles, mais pour tous·tes les jeunes sportif·ves. Selon la rétroaction qu’elle reçoit des élèves qu’elle visite pour donner des conférences dans les écoles, les garçons sont aussi ouverts à l’idée d’avoir des modèles féminins : « Ils embarquent, ils sont impressionnés par ce que j’ai réalisé. » Selon elle, enrayer le sexisme, ça ne passe pas juste par les filles, mais aussi par ce que l’on montre aux garçons.

Journaliste à RDS

De son côté, Karolyne Delisle-Leblanc est journaliste sportive pour la chaîne RDS. De son point de vue, il n’y a pas vraiment de problématique au niveau de l’égalité des sexes dans son milieu. Elle y voit s’y épanouir beaucoup de femmes et ne sent pas nécessairement le besoin de recourir au féminisme pour atténuer les injustices systémiques que le sexisme fait connaître au monde sportif. Cependant, elle concède que la communication est moins ouverte, selon elle, dans une salle de nouvelles sportives occupée majoritairement par des hommes : « C’est difficile pour eux d’exprimer leurs sentiments, et il peut en résulter une cumulation d’émotions négatives, ce qui n’est pas nécessairement bon à long terme. » Pour Karolyne, il y a de la place pour les femmes dans le journalisme sportif, « ça ajoute un aspect à la couverture ». Dans la salle de nouvelles, bien qu’elle ne choisisse pas les sujets qu’elle devra couvrir, elle a la ferme impression que « parce qu’elle est une femme », on lui donne majoritairement des sujets concernant le sport féminin. Pourtant, comme elle conclut avec moi : « Ne pensez pas que parce que nous sommes des femmes, nous préférons le sport féminin! ». Et voilà encore un commentaire qu’il ne faut pas prendre à la légère : être femme ne signifie pas que l’on veuille rester prisonnière de la couverture médiatique féminine dans tous les contextes. Les sportives aiment le sport, et leurs intérêts ne sont pas constamment teintés par leur nature stéréotypée de « femme ».

Photographe en mode sport

En discutant avec Arianne Bergeron, photographe de sportives, on sent que sa passion nourrit aussi ses convictions : « J’ai toujours préféré Justine Henin à Roger Federer. Pendant les Jeux olympiques, j’ai toujours tune in pour les épreuves féminines parce que je m’identifie plus à leur réalité. D’ailleurs, dans le temps, c’était pas mal la seule fenêtre sur nos athlètes féminines, une fois aux deux ans. » Ayant trop souvent ouvert la section sport des journaux sans y voir une seule photo de sportives, elle s’est donnée comme mandat d’imager et de représenter les femmes dans le sport. À la question « Comment trouvez-vous les photos de femmes dans le sport? », elle répond sans hésiter : « Certainement moins nombreuses que celles des hommes ». Elle nous confie qu’il lui est arrivé plusieurs fois d’ouvrir les journaux et de ne voir aucune photo de femmes sportives. Et quand il y en a, elle a souvent l’impression que les images des hommes sont plus avantageuses que celles des femmes, « comme si l’homme devait plus souvent être puissant et que la femme devait être belle ». Pour elle, photographier des sportives lui permet de rectifier la situation, de mettre son poids dans la balance : « Le fait d’être une femme qui photographie les femmes rend certainement la tâche plus facile pour les athlètes. La plupart ont tendance à se sentir comprises et appuyées dans le processus photographique. J’essaie avant tout de montrer que les athlètes sont présentes. Malheureusement, dans certains sports, on est encore au point où l’image comme telle est le message, plutôt que d’être le véhicule. » À la question « Croyez-vous que les sportives apprécient votre travail? », Arianne me répond, confiante, que oui, les sportives apprécient son travail : « Des skateuses m’ont dit que si je n’étais pas là, personne ne saurait qu’elles font du skate. » Son travail prend donc tout son sens dans le fait de rendre visible une population qui se sent trop souvent invisibilisée. Quand on lui demande ce qu’elle pense de la sous-représentation des femmes dans le sport, elle donne en exemple une situation qui est arrivée à des femmes en compétition de planche à neige : « Les organisateurs ont donné le « go » à la finale féminine de slopestyle pendant des conditions météorologiques qui étaient non seulement dangereuses, mais qui ont fait en sorte que les filles ont performé à une fraction de leur potentiel. Elles ont donné des performances qui sont impressionnantes selon les conditions, mais je ne pense pas qu’on puisse apprécier l’effort depuis son salon. Ça joue un grand rôle sur l’admiration qu’ont les jeunes filles pour leurs athlètes favorites. Dans des conditions différentes, les snowbordeuses [planchistes sur neige] auraient pu marquer l’histoire. » Selon elle, ce genre de situation fait en sorte que les commanditaires pour les athlètes féminines sont moins nombreux : « Encore en 2018, une compétition locale snowboard [planche à neige] donnait le double du cachet des femmes aux hommes et on les a tous fait poser avec leur gros chèque en plastique. C’est difficile dans ces cas-ci de ne pas faire passer ça sur de la mauvaise foi. » Mais foncièrement, Arianne Bergeron croit en ce qu’elle fait. Ses images sont une preuve de plus que les filles peuvent réussir : « Je suppose que des fois, une image vaut mille rêves! »

Des femmes et non pas des filles

Quand on demande à Séverine Tamborero pourquoi c’est encore d’actualité de parler de la sous-représentation des femmes sportives dans les médias, elle nous répond que surtout, les attentes envers celles-ci sont différentes de celles qu’on entretient envers les hommes : « Une femme dans les médias doit être à l’image des standards de beauté strictes qui sont dictés par la mode. Elle doit aussi s’exprimer de manière impeccable. Son intelligence sera sans cesse critiquée et on lui laissera peu de marge d’erreur. Les hommes, de leur côté, s’ils ont été athlètes ou impliqués dans le milieu du sport professionnel, sont automatiquement considérés comme étant compétents. On excuse ceux ayant un physique soi-disant de laisser-aller et ayant un langage familier », alors qu’on ne le permet pas aux femmes. Pour Séverine, il faudrait commencer déjà à prioriser le sport et l’activité physique à l’école, et ce, au plan gouvernemental. Dans le but d’échapper aux stéréotypes de genre et de sexe dans la représentation médiatique, il faudrait selon elle éduquer le monde sportif lui-même, et avoir plus de femmes à la tête d’entreprises sportives. Il faudrait aussi démystifier la place des entraîneuses au-delà des groupes sportifs juvéniles et les voir s’accomplir comme entraîneuses de haut niveau. Il y a aussi tout un travail à faire auprès des familles pour faire évoluer les mentalités qui font qu’encore aujourd’hui, on envoie les garçons au hockey et les filles à la danse. Si on lui demande comment elle aimerait que les commentateur·trices sportif·ves parlent des sportives, elle nous répond qu’il faudrait d’abord commencer par utiliser le mot femme au lieu de fille pour désigner une athlète, puisque qu’on ne nomme jamais les hommes « garçons ». Aussi, trop souvent ont décrit l’apparence physique d’une femme plutôt que de couvrir l’ensemble de ses performances. Il serait temps d’éviter les commentaires du type « elle court vite pour une fille » ou encore « elle est forte pour une fille », qui diminuent les capacités des femmes dans leur domaine sportif, ne les considérant plus comme une athlètes mais comme une image naturalisée de la femme « fragile », « faible » ou « impuissante ». Pour Séverine, parler de sport féminin, c’est déjà être féministe. Elle demeure persuadée qu’il faut aborder le fait que la réussite des sportives de haut niveau peut stimuler la participation des jeunes filles qui croient encore malheureusement que le sport leur est inaccessible. Ainsi, la couverture médiatique du sport féminin devient un outil pour contrer un problème qui est plus grand que celui de sa faible représentation.

Et elle n’a pas tort. Selon l’article À la recherche de l’équité entre les sexes dans le domaine de l’entraînement : opinions des athlètes féminines sur la carrière d’entraîneure10[sic], les athlètes ont mentionné que la culture à prédominance masculine du sport était perçue comme un obstacle à la poursuite d’une carrière en entraînement, et qu’il s’agissait de l’une des raisons pour lesquelles elles avaient quitté le poste d’entraîneuse qu’elles occupaient.

Dans tous les cas, la présence des femmes dans le sport existe et mérite de recevoir une diffusion publique et des ressources adéquates et paritaires pour amener les femmes et les jeunes filles à poursuivre des activités sportives tout au long de leur vie.

Bienfaits du sport et pistes de solutions

Selon l’ACAFS, les bienfaits de l’équité des sexes dans le sport sont multiples : représenter l’ensemble de la population et profiter des ressources de tous les membres permet de créer une association plus vaste, plus forte et plus efficace; les femmes compétentes offrent un bassin important de gestionnaires, d’entraîneuses et d’officielles aux associations; changer l’image des femmes dans le sport attire l’intérêt public et les investissements privés, ce qui a pour effet d’attirer encore plus de membres vers l’association; devenir une chef de file dans la promotion des filles et des femmes donne du prestige et attire le soutien; en travaillant ensemble, les hommes et les femmes peuvent apprendre à créer des partenariats; offrir aux mères et aux filles des occasions de participer ensemble à des activités sportives; le sport et l’activité physique apprend aux filles et aux femmes à respecter leur corps et ses limites, ce qui les aide à faire face aux problèmes de santé tels que les troubles alimentaires et le tabagisme, etc.

En bref, le sport au féminin, s’il était célébré, diffusé, accepté socialement, permettrait de donner aux femmes l’espoir qu’elles ont aussi leur place dans ce domaine durement gardé par les hommes. Il faut montrer que faire du sport est sain, souhaitable, bon pour la santé physique et psychologique, et ce, pour toutes et sans crainte de se faire harceler, ridiculiser, comparer, diminuer, réduire à une apparence.

À titre d’exemple à suivre,  la France a instauré des mesures d’incitation à la diffusion du sport féminin. Un fonds d’un million d’euros par année sera donné aux fédérations sportives pour financer la production d’images de sport féminin qui n’auraient encore aucune valeur aux yeux des diffuseurs. De grands événements sportifs féminins seront aussi choisis et mis à la liste des « événements d’importance majeure », dont les droits de diffusion devront être partagés entre les chaînes payantes et gratuites11.

Le calcul m’apparaît simple : plus il y aura d’opportunités données aux femmes dans le milieu des sports, que ce soit en tant qu’athlètes ou dirigeantes d’équipe, sans les réduire à un rôle de femme fatale ou de mère-entraîneuse aux bons soins de son équipe, plus il y aura de modèles pour les générations futures, donc plus il y aura de jeunes filles qui oseront s’aventurer dans les sports. Les femmes sont capables d’endurance, de surmonter les obstacles, de créer des stratégies, de pratiquer une discipline intensivement, de saisir l’esprit de compétitivité, d’aspirer au surpassement de soi. Elles possèdent, physiquement et psychologiquement, tous les traits souhaitables pour s’épanouir, au même titre que les hommes, dans le monde du sport. Ce qui leur manque, c’est une acceptabilité sociale et culturelle, un droit à la présence des femmes dans le sport. Les préjugés et stéréotypes sociaux telle l’idée que la couleur bleue est une couleur de garçon et la couleur rose est une couleur de fille ont fait leur temps : on sait aujourd’hui que le genre et les attributs allouées aux sexes sont inexactes, trompeurs, réducteurs. Les femmes peuvent évoluer dans les mêmes domaines que les hommes, leur corps et leur mental le leur permettent. Elles ne sont pas dépourvues de ces capacités et ces capacités ne sont pas que celles des hommes. Les femmes sportives ne sont pas toutes lesbiennes, et non pas nécessairement davantage celles qui sont plus musclées, poilues ou agressives. Une femme peut être féminine et lesbienne, comme elle peut être masculine et hétérosexuelle. Les stéréotypes ne correspondent pas aux réalités. Les hommes qui pratiquent la danse ne sont pas tous gais non plus, les femmes peuvent courir vite tout comme les hommes, et les réussites sportives ne dépendent pas du sexe de l’athlète. Ce qui peut être comparé, ce sont les poids, les distances, les temps, la précision d’exécution, la finesse, la souplesse, l’endurance, la force. Mais les sexes et les genres ne peuvent servir de point de comparaison, car les humains sont dotés d’un plus large éventail de capacités que ne leur confèrent les constructions sociales d’« homme » et de « femme ».

Le sport est surtout l’apprentissage de la confiance en soi, de la découverte de ses compétences, du respect des limites de son corps, du soin et de l’écoute de soi, du dépassement de soi, de la fierté, du travail en équipe, de la connaissance de ses faiblesses et de la résilience. La place des femmes dans le sport est donc tout à fait indiquée, favorable, souhaitée. Vivement que la tendance s’inverse et que l’on voie s’épanouir un plus grand nombre de femmes dans ce domaine ceinturé d’hommes et de masculinité idéalisée.

1 Séverine Tamborero, 2017, Casser le moule, Éditions Québec Amérique, Québec, p.19.

2 Tabitha Marshall, 20 octobre 2013, « Les femmes et le sport au Canada, une histoire », Encyclopédie canadienne, consulté le 22 avril 2018. www.encyclopediecanadienne.ca/fr/article/les-femmes-et-le-sport-au-canad…

3 Association canadienne pour l’avancement des femmes, du sport et de l’activité physique, consulté le 22 avril 2018. www.caaws.ca/?lang=fr

4 Marie-Hélène Landry, 2008, La place des femmes dans le sport au Québec, la représentation féminine au sein des fédérations québécoises unisports et multisports, des unités régionales de loisir et des municipalités de plus de 75 000 habitants, Rapport Landry, Gouvernement du Québec. www.education.gouv.qc.ca/fileadmin/site_web/documents/loisir-sport/Rappo…

5 Patrimoine Canadien, 2010, Participation au sport, Gouvernement du Canada. publications.gc.ca/collections/collection_2013/pc-ch/CH24-1-2012-fra.pdf

6 2016, Le Sport féminin : nourrir toute une vie de participation : L’état de la participation sportive des filles et des femmes au Canada, Association canadienne pour l’avancement des femmes, du sport et de l’activité physique et les producteurs laitiers canadiens. www.lesportfeminin.ca/bundles/dfcwomenchampions/dist/pdf/research-long-f…

7 Véronique Chagnon, 10 février 2014, « Sport féminin cherche temps d’antenne », Gazette des femmes, Montréal. www.gazettedesfemmes.ca/8664/sport-feminin-cherche-temps-dantenne/

8 5 août 2016, « Aesthetic, athletics and the olympics, Cambridge University Press research shows gender divides in the language of sport », Cambridge University Press. www.cambridge.org/about-us/news/aest/

9 Emilie Tôn, 18 août 2016, «Sexisme dans le sport : “Et si on parlait autrement des championnes?”», L’Express.frwww.lexpress.fr/actualite/sport/sexisme-dans-le-sport-et-si-on-parlait-a…

10 Gretchen Kerr et Jenessa Banwell, juillet 2014. « À la recherche de l’équité entre les sexes dans le domaine de l’entraînement : Opinions des athlètes féminines sur la carrière d’entraîneure », Journal canadien des entraîneures, vol.14, no.2. www.coach.ca/files/CJWC_JULY2014_FR.pdf

11 Véronique Chagnon, op. cit.

Coupe du Monde de football ou la commercialisation de la paix

Coupe du Monde de football ou la commercialisation de la paix

« Clairement, le football représente l’espoir, le football représente la joie, le football représente la réussite, le football représente le progrès pour beaucoup de gens sur ce continent »  – Danny Jordaan, président du comité d’organisation de la Coupe du Monde 2010 et ancien militant anti-apartheid

La Coupe du Monde 2014 est maintenant chose du passé. Sur tous les continents, des millions d’individus ont observé les prouesses de ces joueurs d’élites. Cet événement se démarque dans le paysage médiatique par sa popularité : le football est le sport le plus répandu et populaire sur la planète. La Fédération internationale de football association (FIFA), organisatrice de l’événement, le promeut comme un symbole d’union mondiale, comme un vecteur de paix. Le « lâché des colombes », symbole de paix universellement connu, en début de tournoi en est une démonstration évidente. Autre indice significatif : le logo de la Coupe du Monde 2014 représente trois mains unies autour d’un ballon de football. Le slogan choisi pour le tournoi?  »Juntos num só ritmo » (Tous sur le même rythme). En plus d’être un symbole de paix, le tournoi serait aussi une opportunité de prospérité économique pour les pays hôtes. Selon les organisateurs, le tournoi est donc bénéfique pour la stabilité et l’épanouissement de la planète entière, tout en créant des retombées économiques qui vont profiter à tous-tes les citoyen-ne-s du pays hôte.

Cette vision de la Coupe du Monde est cependant critiquée par nombre d’observateurs pour qui les compétitions mondiales sportives n’améliorent aucunement les relations internationales ou infranationales. D’autres considèrent que les retombées économiques se retrouvent surtout dans les poches de la FIFA, des sponsors et de grandes compagnies nationales. Nous y reviendrons plus tard.

Coupe du Monde de la FIFA : vecteur de paix et de prospérité

Pour la FIFA et le gouvernement brésilien, la Coupe du Monde est une occasion d’ « appeler les gouvernements, la société civile, la communauté du football, les participants et les supporters à réaffirmer l’importance de la promotion de la paix et de la lutte contre toutes les formes de discrimination durant la compétition et au-delà ».  (1) Maria Nazareth Farani, représentante permanente du Brésil auprès de l’ONU, considère que la Coupe du Monde peut contribuer « de façon significative à l’économie du pays ainsi qu’aux objectifs du Millénaire pour le développement » (réduction de la pauvreté, de la mortalité infantile etc.). (2) Comme mentionné précédemment, la campagne publicitaire mise de l’avant invoque régulièrement ce désir de créer un monde plus juste et plus tolérant. D’ailleurs, cette Coupe du Monde innove par rapport aux éditions précédentes par l’introduction d’une poignée de main de paix entre les capitaines des deux équipes adverses au début  ainsi qu’à la fin de chaque match.

Certes, il est un peu paradoxal qu’un événement qui invite les pays à s’affronter entre eux soit promu comme un vecteur de tolérance et de paix. Pierre de Coubertin, le père des jeux Olympiques modernes, croyait que le sport pouvait canaliser ce nationalisme dans le cadre d’une compétition pacifique afin de réduire les violences entre les états. (3) Le politicologue américain Andrew Bertoli avance que cette idée est basée sur la « théorie du catharisme », théorie qui proviendrait originellement de Sigmund Freud dont l’idée fondamentale est qu’il existe chez l’humain des pulsions agressives qui doivent être exprimées de façons contrôlées. Autrement dit, les compétitions sportives permettent aux participant-e-s et à leurs compatriotes d’évacuer leurs pulsions agressives dans un environnement contrôlé. Cette « idée que les sports peuvent canaliser l’agressivité est régulièrement affirmée par des reporters, par des académiciens et par politiciens. » (4)  

Une autre théorie, qui se base en partie sur le néofonctionalisme, défendue par la classe académique est l’idée que lorsque les pays se réunissent dans le cadre d’une compétition mondiale, ils développent une capacité de collaboration sur d’autres facettes de leurs relations internationales. (5) Malgré la nature antagoniste de la compétition sportive, une reconnaissance mutuelle des règles d’engagement est nécessaire entre les participants. Plusieurs rencontres sportives entre pays ennemis ont eu lieu au courant du 20e siècle dans le but d’harmoniser les relations, comme les parties de ping-pong entre la Chine et les États-Unis dans les années 1970, la Série du Siècle entre l’URSS et le Canada, etc. C’est à travers ce paradigme que la FIFA se perçoit comme un agent actif pour la paix : en confrontant les pays dans un environnement sain, elle permet un contact direct entre les nations. Comme le disait Barack Obama en 2009 : « La compétition pacifique entre les nations représente ce qu’il y a de meilleur à propos de l’humanité. Elle nous rassemble, ne serait ce que pour quelques semaines, face à face. Elle nous aide à comprendre l’autre un peu mieux. C’est un très puissant point de départ pour le progrès. (Traduction libre) » (6) Six organisations continentales et 209 organisations nationales de football font partie de la FIFA, qui se positionne ainsi comme un modèle de gouvernance mondiale. L’ancien directeur des relations internationales de la FIFA, Jérôme Champagne, n’hésitait pas en 2010 à faire un parallèle entre les problèmes socio-économiques de la planète et ceux avec lesquels doit composer la FIFA « Le football pose des questions qui ne sont pas moins importantes que celles qui se posent pour le monde en matière de gouvernance. La crise financière de 2008, l’échec de Copenhague sur l’environnement […] sont les preuves que le monde doit se doter d’organes de gouvernance centralisés ». M. Champagne renchérit en déclarant que « s’il y avait une FIFA de l’eau […] le problème des puits et de l’eau en Afrique aurait été réglé depuis longtemps! ». La FIFA considère ainsi qu’elle joue un rôle important pour l’avenir de la société mondiale. (7)

Aussi, l’impact positif des retombées économiques sur les pays hôtes est souvent vanté par les organisateurs comme un bienfait de la tenue de la Coupe du Monde. L’événement attire un grand nombre de touristes, provoquant un influx de capitaux dans le pays. Itau Unibanco, l’une des principales banques brésiliennes, avait prédit dans un rapport publié en juillet 2011 que le PIB du Brésil augmenterait de 1,5% pour l’année 2014 en plus de créer 250,000 emplois. (8) L’impact économique se répercuterait également dans les investissements dans les grandes infrastructures du pays qui vont profiter aux Brésilien-ne-s pour les prochaines décennies. Bref, il s’agirait d’un enrichissement collectif qui peut aider à l’augmentation du niveau de vie des citoyen-ne-s du pays.

Nationalisme et sport : un cocktail explosif ?

Cette vision idéaliste de la Coupe du Monde est-elle réaliste ?

Plusieurs académicien-ne-s contestent l’idée que les rencontres sportives mondiales peuvent influencer de manière positive les relations internationales. Nombre d’études et de recherches ont établi une corrélation entre la tenue d’une rencontre sportive et l’augmentation d’actes de violence ou encore la promotion d’un discours public haineux. L’écrivain Georges Orwell, après avoir constaté la conduite antisportive des joueurs impliqués en 1945 dans une série de matchs entre l’Angleterre et l’URSS, déclara que : «  sur le terrain du village, où l’on choisit son équipe et où il n’existe pas de sentiment de patriotisme local, il est possible de jouer pour le simple plaisir de la chose : mais lorsqu’il est question de prestige, lorsque vous sentez que vous et quelque chose de plus que soi pourrait être humilié par une défaite, les sentiments combatifs les plus sauvages apparaissent ». Orwell réfute l’idée de Pierre de Coubertin : le sport ne canalise pas le nationalisme, il l’exacerbe. Lorsqu’un-e membre d’une nation craint la défaite, crainte ressentie par tous-tes ses compatriotes, le jeu prend des allures de guerre. Le football dépasse ainsi les limites du stade et peut avoir des répercussions à l’extérieur du terrain de jeu. Il sera par exemple l’élément déclencheur d’un conflit armée entre deux pays d’Amérique centrale. (9)

Entre 1900 et 1966, un nombre croissant de Salvadorien-ne-s ont émigré vers le Honduras à la recherche de terres agricoles (le Honduras ayant un plus grand territoire avec une population moindre). Cela créa une concurrence entre les paysan-ne-s pour l’accès à la terre. Une collaboration entre la compagnie américaine United Fruit Company et des paysan-ne-s Hondurien-ne-s va naitre dans le but de faire pression sur le gouvernement local afin de récupérer les terres sous le contrôle de paysan-ne-s Salvadorien-ne-s. C’est pourquoi en 1967 le gouvernement du Honduras commence à retirer des terrains aux Salvadorien-ne-s pour les donner à des citoyen-ne-s né-e-s au Honduras. Cette politique provoque une crise diplomatique et une augmentation de gestes racistes entre Salvadorien-ne-s et Hondurien-ne-s. C’est dans ce contexte particulier qu’a eu lieu une série de matchs de qualifications pour la Coupe du monde 1970 opposant les deux pays. Au cours de la nuit précédant le premier match, une foule de Hondurien-ne-s encercla l’hôtel où dormaient les joueurs de la sélection salvadorienne. Ils firent du bruit durant toute la nuit afin d’empêcher les joueurs de dormir, influençant probablement le score de la partie (le Salvador perdit 1-0). Lors du match retour, maintenant au Salvador, les partisans de l’équipe nationale ont renchérit en imitant leurs voisins, pour ensuite s’attaquer à des partisans Hondurien-ne-s présents dans le stade. La pression augmente sur les deux gouvernements à mesure que les actes de violences s’intensifient. Le 14 juillet 1969, le Salvador envoie sa force aérienne bombarder des cibles militaires honduriennes, marquant le début du conflit armé. « La guerra del fútbol » n’aura duré que quelques jours, le Salvador ayant accepté le cessez-le-feu suite aux menaces de sanctions par l’Organisation des États américains. Elle aura toutefois conduit à la perte de 3000 vies humaines et au brusque retour de dizaines de milliers de Salvadorien-ne-s au pays, déstabilisant l’économie locale et s’établissant comme une cause de la guerre civile salvadorienne (1979-1992). (10) (11) Certes, les affrontements entre les deux équipes nationales ne sont pas la véritable raison de la guerre, mais ils ont été  un catalyseur qui a permis aux deux nations de canaliser leur haine, provoquant une augmentation dramatique d’actes de violence qui ont dégénéré en conflit armé. Plus récemment, les matchs de qualifications pour la Coupe du Monde 2010 entre l’Algérie et l’Égypte ont également donné lieu à de violents affrontements sur le terrain et dans les rues. Ceux-ci seront repris par les politicien-ne-s locaux-ales en mal de popularité, jetant la responsabilité des violences sur le pays rival. (12) Chaque match entre les deux équipes sera accompagné d’émeutes et d’actes de violence entre partisan-ne-s opposé-e-s. Et ce ne sont que quelques exemples de matchs internationaux ayant mené à des conflits. (13) (14)

Au final, il est souvent difficile d’évaluer l’impact politique de ce type d’événement. Par exemple, il est impossible de savoir si la « guerre du foot » entre le Salvador et le Honduras aurait quand même eu lieu sans la tenue des matchs de qualification, considérant que le contexte politique entre les deux pays était propice au conflit politique ou armé. Mais si les agissements des partisan-ne-s durant ces matchs reflétaient la situation politique entre les pays et dans ces conditions, les rencontres sportives n’aidaient pas au rapprochement entre partis opposés : ils ont plutôt provoqué l’effet l’inverse. C’est sans doute ce qui explique pourquoi certaines fédérations sportives, dont la FIFA, interviennent dans le choix des équipes lors de compétition mondiale afin d’éviter un affrontement entre deux pays en conflit (Russie et Georgie, Inde et Pakistan, Armenie et Azerbaijan). (15) Sans pour autant conclure que les évènements sportifs ont fatalement une influence négative sur les relations internationales, ces recherches mettent toutefois un important bémol à la rhétorique simpliste de la FIFA.

Soit. Mais peut-être que l’on peut quand même considérer la FIFA, techniquement un organisme à but non lucratif, comme étant sincère dans sa démarche cherchant activement à resserrer les liens entre les pays, à établir de meilleures conditions sociales pour les citoyen-ne-s des pays membres. Que sa démarche n’est pas optimale, que l’utilisation du sport comme vecteur de paix rencontre plusieurs difficultés, mais que l’intention soit réelle. Malheureusement, derrière le discours pacifique de la FIFA se cache une réalité plus sombre.

La Coupe du monde comme symbole du capitalisme millénaire

A la lumière des reportages et analyses faites des deux dernières Coupes du Monde, on peut établir que les infrastructures, héritage direct de l’événement, sont inadéquates pour les pays hôtes et que les retombées économiques sont bien en deçà des attentes alors que la FIFA accumule les profits. Les critiques avancent que ces profits sont gonflés par le fait que la FIFA n’a pas à gérer les grandes dépenses complexes liées à l’organisation de l’événement. Les profits (2,4 milliards en dollars canadiens) accumulés lors de la Coupe du Monde 2010 par la FIFA contrastent avec les impacts socio-économiques pour la communauté sud-africaine. Voici une liste établie par l’OSEO (Œuvre suisse d’entraide ouvrière) des conséquences concrètes pour le pays:

  • Augmentation des coûts d’organisation pour le gouvernement sud-africain de 1709 % par rapport aux estimations initiales. (environ 5,5 milliards au lieu de 330 millions)
  • La collusion dans le secteur de la construction a artificiellement fait grimper les coûts des stades et des infrastructures de 400 millions (des amendes totalisant 150 millions ont ensuite été imposées aux compagnies coupables).
  • Construction d’un stade au coût d’un milliard de dollars (Cape Town Stadium) exigée par la FIFA, qui ne voulait diffuser des matchs en provenance du Newlands de Cape Town, puisque selon un délégué de l’organisation, les « spectateurs ne veulent pas voir des taudis et de la pauvreté. ». Ce stade, comme la majorité des stades construits ou rénovés pour le Mondial, est déficitaire et devient ainsi un poids financier pour les gouvernements locaux.
  • 15,000 évictions de citoyen-ne-s de Cape Town qui ont été forcés à rester dans un nouveau quartier « temporaire » (Blikkiesdorp) afin de permettre la construction du Cape Town Stadium, quartier maintenant reconnu en Afrique du Sud pour son haut taux de criminalité. Ce quartier temporaire existe encore aujourd’hui.
  • Perte financière de 2,8 milliards pour l’état sud-africain, loin des gains de 700 millions projetés par le gouvernement. Cette perte s’explique en partie par les concessions fiscales exigées par la FIFA
  • Les emplois créés par la construction des stades et la tenue de l’évènement ont disparu. Contrairement aux prévisions, pratiquement aucun emploi permanent n’a été créé. (16)

Il est encore trop tôt pour avoir un portait global de l’impact du Mondial 2014 sur le Brésil. Par contre, nous savons déjà qu’il y a beaucoup de similitudes avec l’édition 2010. Déjà plusieurs stades, comme ceux de Manaus, Natal et de Brasilia, sont considérés comme des éléphants blancs, puisque ces villes n’ont aucune équipe de football de renom et qu’il faudrait un nombre irréaliste de spectacles et d’événements afin de les rentabiliser. Comme en Afrique du Sud, les coûts de l’organisation ont largement dépassé les prévisions initiales et la FIFA a eu encore droit à des exemptions de taxes exceptionnelles. Aussi, des dizaines de milliers de citoyen-ne-s ont été expulsé-e-s de leurs habitations et transféré-e-s dans de nouveaux quartiers, loin du centre-ville. Bref, l’histoire semble se répéter. (17) (18)

Mais qu’est-ce qui incite ces pays à accueillir ce type d’événements ? Certains avancent qu’ils représentent une occasion unique d’investir dans de nouvelles infrastructures qui vont profiter à tous-tes les citoyens-ne-s. Mais si l’État possède les fonds nécessaires, pourquoi attendre un évènement de niveau mondial quelconque ? Ne serait-il pas plus simple d’investir graduellement en fonction des besoins de la population et non de ceux imposés par l’organisation d’un tel événement, qui nécessite la construction de stades désertés, de routes d’accès inutiles ?

La réponse est ailleurs : pour l’anthropologue Shaheed Tayob, « l’organisation et la promotion de la Coupe du Monde 2010 sont conformes aux caractéristiques du  “capitalisme millénaire” » tel que défini par les chercheurs John et Jean Comaroff.  Dans l’économie mondiale contemporaine, les États sont de plus en plus sujets aux demandes du système économique mondial, car celui-ci implique une augmentation des échanges entre États et ainsi une dénationalisation de l’économie nationale. Les États sont ainsi de plus en plus dépendants du capitalisme mondial, et donc des capitaux étrangers, afin d’être économiquement prospères. Les gains financiers des grands événements sportifs sont souvent évoqués par les politiciens qui promettent ainsi aux citoyen-ne-s l’expression d’une gloire et d’une prospérité nationales. Ils permettraient l’enrichissement collectif, mais il s’agit aussi d’une occasion unique d’unir tous-tes les citoyen-ne-s derrière un projet grandiose afin de renforcer ce que Benedict Anderson nommait une identité « collective imaginaire », bref un moment de gloire nationale qui renforce le lien entre l’individu et la nation. Malheureusement, ce type de politique cache « des sacrifices financiers publics et privés, et cache aussi la réalité des grands profits corporatifs », ainsi qu’une perte de capitaux dans des infrastructures inutiles. La prospérité promise par les organisateurs est une illusion, sauf pour certaines classes d’individus ou de corporations qui sont largement favorisés par ce type de capitalisme et qui en sont les promoteurs les plus actifs. De plus, la dépendance des états envers le capital étranger donne aux corporations le pouvoir d’exiger des changements législatifs, des exemptions de taxes ou des subventions afin de permettre aux États de « profiter » des retombées économiques tant désirées, retombées qui sont surestimées par les promoteurs. Ainsi, la Coupe du Monde 2010, qui devait enrichir l’Afrique du Sud et servir de symbole pacifique et unificateur, aura surtout servi à enrichir des intérêts privés étrangers. (19)

Le mercantilisme avant tout

Malgré toute l’assurance dans le discours de la FIFA, on ne peut conclure que l’organisation de la Coupe du Monde peut avoir un impact positif quelconque sur les relations internationales. On sait que le sport mêlé au nationalisme peut tendre à les cristalliser et à provoquer des actes de violence. Les effets positifs de la Coupe du Monde sur la situation politique mondiale, s’ils existent, sont difficiles à évaluer. L’idéal du sport pour la paix semble plutôt être une stratégie marketing, car les profits qu’engendrent l’événement, eux, sont bien réels. En bombardant les spectateurs et spectatrices d’images qui vont conforter l’idée de la Coupe du Monde comme événement mondial unificateur, on créé une aura de respectabilité : le football et la Coupe du Monde sont moralement bons. Après tout, le Mondial est un produit de consommation à vendre que la FIFA se doit d’embellir afin de maximiser le retour en capital. C’est une logique publicitaire : la Coupe du Monde n’est pas seulement un événement télévisuel sportif, mais aussi une communion mondiale pour célébrer la diversité et pour diffuser un message d’espoir aux citoyen-ne-s de la Terre. A la lumière de ce que l’on sait des impacts d’évènements sportifs et des pratiques commerciales de la FIFA, ce message sonne vide. Au final, la Coupe du Monde est avant tout un spectacle sportif qui sert les intérêts de la FIFA, dont les profits seront redistribués à travers les associations nationales, entre autre afin d’augmenter la popularité du sport dans le monde, augmentant donc le bassin de partisan-e-s du sport et par le fait même le potentiel économique du football. Une partie de ces profits se retrouveront dans les poches des dirigeant-e-s de la FIFA, sommes qui sont d’ailleurs gardées secrètes. Pour les diffuseurs, qui ensemble ont payé 2,4 milliards en 2014 pour les droits de diffusion, la Coupe du Monde permet d’exiger aux sponsors d’importantes sommes pour les spots publicitaires. Elle sert ainsi à vendre ce que Patrick Le Lay, ancien président-directeur général du groupe télévisuel TF1, appelait du « temps de cerveau humain disponible ». « Dans une perspective business, soyons réalistes : à la base, le  métier de TF1, c’est d’aider Coca-Cola, par exemple, à  vendre son produit. Or pour qu’un message publicitaire  soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit  disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre  disponible : c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour  le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à  Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible ». (20)

Lors du match d’ouverture du Mondial 2014, les organisateurs de la Coupe du Monde ont manqué une occasion de prouver qu’ils prenaient leur message de paix au sérieux. Avant le début de la première demie, l’un des trois enfants prenant part à la cérémonie a présenté aux caméras un écriteau sur lequel on pouvait lire « demacarsion », dénonçant l’exclusion des Guaranis brésilien-e-s de leur territoire ancestral. La vitrine mondiale de la Coupe du Monde aurait pu être utilisée pour sensibiliser la planète aux conditions de vie du peuple Guarani, dont le taux de suicide est le plus élevé au monde. En outre, une partie de leur terre ancestrale leur fut retirée illégalement pour permettre la construction d’une usine de transformation de canne à sucre, sucre qui a ensuite été achetée par Coca-Cola, sponsor officiel de la Coupe du Monde. On peut comprendre maintenant que la FIFA n’ait pas voulu compromettre sa relation avec le géant américain. Les téléspectateurs n’ont jamais vu l’écriteau du jeune guarani, car la séquence fut censurée par la FIFA. (21)

Il serait sans doute commercialement moins profitable à la FIFA de permettre, lors de la diffusion de la Coupe du Monde, à des citoyen-ne-s des pays hôtes de dénoncer des injustices existant dans leur pays. Premièrement parce que certaines de ces injustices ont été causées par l’organisation même du tournoi, mais surtout car réside toujours le risque de vexer ceux que l’on dénonce, de provoquer la colère de puissants partenaires commerciaux. Les appels à la paix de la FIFA sont sans doute sincères, mais ils sont vides de sens. Pour paraphraser Thomas à Kempis, tous désirent la paix mais bien peu veulent faire ce qui est nécessaire pour l’obtenir.  

(1) « La Coupe du Monde pour la paix et contre toutes les formes de discrimination », http://fr.fifa.com/worldcup/news/y=2014/m=6/news=la-coupe-du-monde-pour-…, FIFA, consulté le 15 juillet 2014.
(2) »Le sport: Un catalyseur pour le développement et la paix », http://www.un-ngls.org/spip.php?page=article_fr_s&id_article=3471, SLNG, consulté le 15 juillet 2014.
(3) De Coubertin, Pierre. Essais de psychologie sportive. Librairie Payot & Cie. Laussane et Paris. 1913.
(4) Bertoli, Andrew. The World and Interstate Conflict : Evidence from a Natural Experiment. http://www.andrewbertoli.org/. Consulté le 15 juillet2014.
(5) IBID
(6)  IBID. « Peaceful competition between nations represents what’s best about our humanity. It brings us together, if only for a few weeks, face to face. It helps us understand one another just a little bit better. That’s a very powerful starting point for progress. »
(7) Chamapgne Jérome et Schoepfer, « Une FIFA forte pour une gouvernance mondiale du football! », Géoéconomie, 2010/3 n.54, p. 9.
(8) Sreeharsha, Vinod, « Brazilian Bank Predicts World Cup Winner », The New York Times, http://dealbook.nytimes.com/2014/06/02/brazilian-bank-predicts-world-cup…, Consulte le 15 juillet 2014.
(9) IBID (4)
(10) Cable,Vince. « The ‘Football War’ and the Central American Common Market ». International Affairs (Royal Institute of International Affairs 1944-), Vol. 45, No. 4(Oct., 1969), pp. 658-671
(11) Hickman, Kenndy. « Latin America : The FootBall War ». about.com. http://militaryhistory.about.com/od/battleswars1900s/p/footballwar.htm. Consulté le 15 juillet 2014.
(12) IBID
(13) Markovits, A. S., et Rensmann, L. « Gaming the world : how sports are reshaping global politics and culture. Princeton University Press. 2010.
(14) Marqusse, M. « War minus the shooting : a journey through south Asia during cricket’s World Cup. Vintage. 1996.
(15) La UEFA n’a pas programmer de matchs entre la Russie et la Géorgie entre 2008 et 2014 à la suite du conflit armé impliquant les deux pays. La UEFA a également empêché l’Arménie et l’Azerbaïdjan de s’affronter en 2013, continuant une tradition datant de 2006.
(16) « Apercu des principales conclusions de l’étude de l’OSEO ‘A Preliminary Evaluation of the Impact of the 2010 FIFA World Cup : South Afrika’ », Œuvre suisse d’entraite ouvrière (OSEO), 2010.
(17) « Brazil’s evicted ‘won’t celebrate World Cup’ », http://www.aljazeera.com/indepth/features/2014/05/brazil-evicted-won-cel…, Al-Jazeera, consulté le 15 juillet 2014.
(18) « Who’ll play in stadiums after the cup ? », http://registerguard.com/rg/news/31852818-76/cup-stadium-stadiums-brazil…, The Associated Press, consulté le 15 juillet 2014.
(19) Tyaob, Shaeed. « The 2010 World Cup in South  Africa : A Millenial Capitalist Moment », Journal of Southern African Studes, 38:3, 2012, p.717-736.
(20) « Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible », http://lexpansion.lexpress.fr/entreprises/patrick-le-lay-president-direc…, L’Expansion.com, consulté le 15 juillet 2014. (21) «Coca-Cola dragged into Brazilian Indians’ land struggle », http://www.survivalinternational.org/news/9816, Survival International, consulté le 15 juillet 2014.