Antiféminisme et implication des femmes dans le conspirationnisme : convergence des idéologies et « alliances stratégiques »

Antiféminisme et implication des femmes dans le conspirationnisme : convergence des idéologies et « alliances stratégiques »

Par Myriam Bernet

Ce texte est extrait du recueil Anguilles sous roche. Pour acheter le livre, visitez votre librairie, ou notre boutique en ligne!

Les théories complotistes ont connu un essor exponentiel depuis le début de la pandémie de COVID-19. Non seulement elles se répandent plus efficacement que jamais, mais elles rallient aussi de plus en plus d’adeptes : le média Politico a d’ailleurs désigné l’année 2020 comme « l’âge d’or des théories du complot1Zack Stanton, “You’re living in the golden age of conspiracy theories”, Politico, 17 juin 2020. www.politico.com/news/magazine/2020/06/17/conspiracy-theories-pandemic-t…. ». Dans les médias et sur nos réseaux sociaux, les fausses nouvelles défilent et les divers « complots mondiaux » et mouvements conspirationnistes s’empilent. En même temps, la pandémie met au jour et exacerbe de nombreuses inégalités, notamment entre les hommes et les femmes, et les protestations contre les mesures sanitaires gouvernementales en Occident font les manchettes. Dans le cadre de cet article, je vais m’appliquer à démontrer la convergence entre antiféminisme, place des femmes et conspirationnisme2Il s’agit d’une proposition et d’une idée originale de Corinne Asselin. Je lui dois également les ressources sur le conspirationnisme ainsi que les contacts des deux chercheuses interrogées dans le cadre de cet article.. Quels liens peut-on établir entre ce contremouvement qu’est l’antiféminisme et le conspirationnisme, qui correspond à un imaginaire « qui favorise et rend possible l’interprétation de l’histoire à partir d’une grille de lecture impliquant un vaste complot à caractère politique au niveau national, international ou mondial3Jérôme Jamin, L’imaginaire du complot : discours d’extrême droite en France et aux États-Unis. Amsterdam University Press, 2009, p. 23. »?

Antiféminisme et conspirationnisme : des liens nouveaux à décortiquer

Il semble important de commencer cet article par une définition plus large de l’antiféminisme et du conspirationnisme. Selon la sociologue et spécialiste des enjeux féministes Marie-Ève Surprenant, l’antiféminisme se définit comme un contremouvement qui ne prône pas de changements sur le plan des rapports sociaux entre les sexes et les genres, mais plutôt le statu quo, voire un retour en arrière : « Les antiféministes réfléchissent au présent en idéalisant un passé auquel ils [et elles] souhaitent retourner. L’antiféminisme s’accompagne souvent de conservatisme politique, moral et/ou religieux4Marie-Ève Surprenant, Manuel de résistance féministe, Montréal : Éditions du Remue-Ménage, 2015, p. 77-78.
Sur le sujet spécifique de l’antiféminisme, je propose les sources suivantes :
Mélissa Blais, « Masculinisme et violences contre les femmes : une analyse des effets du contremouvement antiféministe sur le mouvement féministe québécois », Thèse de doctorat, Université du Québec à Montréal, 2018.
Mélissa Blais et Francis Dupuis-Déri. (2014). « Antiféminisme : pas d’exception française », Travail, genre et sociétés, no 32, 2014 : 151-156.
Mélissa Blais, « Y a-t-il un “cycle de la violence antiféministe” ? Les effets de l’antiféminisme selon les féministes québécoises », Cahiers du Genre, Vol. 52, no 1, 2012 : 167-195.
Francis Dupuis-Déri, « Le discours de la “crise de la masculinité” comme refus de l’égalité entre les sexes : histoire d’une rhétorique antiféministe », Cahiers du Genre, Vol. 52, no 1, 2012 : 119-143.
. » L’antiféminisme se manifeste entre autres par des mobilisations contre les revendications et avancées féministes. En de nombreuses occasions, les antiféministes poursuivent l’objectif de revenir aux relations de sexe/genre d’un passé idéalisé. Ainsi, de nombreux∙ses antiféministes rattachent les femmes à leur rôle potentiel de mère et revendiquent parfois l’interdiction pure et simple de l’avortement. Ils et elles sont uni∙e∙s par l’idéal de la famille hétérosexuelle et blanche. Leur message se déploie à travers différentes techniques : un argumentaire simple, l’appel aux émotions, la recherche de crédibilité, la démagogie, la dépolitisation des revendications féministes, le détournement du sens des actions féministes, la désinformation, le discrédit du féminisme et de ses porte-parole ainsi qu’une stratégie de division de la société5Ibid., p.81-84.. Des discours et stratégies qui ne sont pas sans rappeler certaines dimensions des mouvements conspirationnistes. Pour le chercheur Emmanuel Taïeb, qui analyse les discours conspirationnistes à travers le prisme de la sociologie politique, « on peut plutôt identifier la posture conspirationniste, quand [le] discours postule que le cours de l’histoire et les événements marquants qui la jalonnent sont provoqués uniformément par l’action secrète d’un petit groupe d’hommes [et de femmes] désireux [∙ses] de voir la réalisation d’un projet de contrôle et de domination des populations6Emmanuel Taïeb, Pierre Hamel, Barbara Thériault et Virginie Tournay, « Logiques Politiques Du Conspirationnisme », Sociologie et sociétés, Vol. 42, no 2, 2010, p.267. ». En effet, certain∙e∙s adeptes des théories conspirationnistes affirment que la COVID-19 a été créée par « les élites mondiales » pour contrôler le monde, une thèse notamment soutenue dans le documentaire conspirationniste français Hold-Up. Dans l’article « The Psychology of Conspiracy Theories », les autrices, chercheuses à l’Université du Kent, affirment que « la croyance aux théories du complot semble être motivée par des raisons qui peuvent être qualifiées d’épistémiques (comprendre son environnement), d’existentielles (être en sécurité et contrôler son environnement) et de sociales (maintenir une image positive de soi et du groupe social)7Traduction libre de Karen M. Douglas, Robbie M. Sutton, et Aleksandra Cichocka, “The Psychology of Conspiracy Theories”, Current directions in psychological science, Vol. 26, no 6, p.538. ».

Les technologies de l’information et de la communication sont utilisées par ces groupes pour partager de fausses informations, groupes qui ont gagné en visibilité avec la présidence de Donald Trump. Dans un contexte généralisé de baisse de confiance envers les médias, les théories du complot touchent un public de plus en plus large, comme nous le verrons à travers le cas spécifique des influenceuses. La sphère numérique, qui permet à toutes et tous de donner son opinion, est un espace idéal pour la propagation de fausses nouvelles, surtout dans un contexte de crise. Ainsi, « l’imaginaire conspirationniste refuse la complexité du monde et offre une lecture inédite de ce dernier dans un cadre simple et compréhensible8Maxime Laprise, « Les conspirationnistes ont (presque) raison », La Presse, 23 août 2020. www.lapresse.ca/debats/opinions/2020-08-23/les-conspirationnistes-ont-pr…. ». Plusieurs médias s’attellent pourtant quotidiennement à débusquer les fausses nouvelles à travers des rubriques et des émissions spéciales — « Factuel » (Agence France-Presse), « Fake Off » (20 Minutes), « Les Décodeurs » (Le Monde), « Le vrai du faux » (Franceinfo), « Les Décrypteurs » (Radio-Canada), ainsi que les deux rubriques « Fact Check » des agences de presse anglophones Reuters et Associated Press. Depuis le début de la crise sanitaire, ces équipes de rédaction reçoivent un « volume inédit de questions et de fausses informations à vérifier9Thibault Prévost, « Les fact-checkers face à l’épidémie de désinformation »Arrêt sur images, 20 mars 2020. www.arretsurimages.net/articles/les-fact-checkers-face-a-lepidemie-de-de…. ».

Dans cet article qui s’ancre dans un contexte occidental avec des exemples qui concernent principalement le Québec, les États-Unis et la France, je vais faire le lien entre antiféminisme et conspirationnisme sous plusieurs angles. Au fil de mes recherches, j’ai pu constater l’absence de littérature liant ces deux thèmes et il s’agit donc d’un article qui explore de façon nouvelle l’antiféminisme sous le prisme du conspirationnisme et inversement, tout en prenant en compte la question du rôle des femmes. Cet article ne se veut surtout pas exhaustif, mais propose seulement quatre pistes de réflexion intéressantes. De nombreux liens ne sont pas ici spécifiquement abordés, mais mériteraient d’être examinés en profondeur, tels ceux que le conspirationnisme entretient avec le racisme, la lgbtphobie ou le classisme. Interrogées dans le cadre de cet article, les chercheuses Véronique Pronovost et Héloïse Michaud abordent la notion d’« alliance stratégique » entre ces groupes, théorie qui constitue un fil conducteur et une inspiration tout au long de ce texte10Véronique Pronovost (PhD) est membre de la Chaire Raoul-Dandurand et spécialiste des mouvements conservateurs et antiféministes. Héloïse Michaud est candidate au doctorat en science politique à l’Université du Québec à Montréal et travaille sur l’antiféminisme des femmes sur les réseaux sociaux..

Un retour forcé des valeurs conservatrices de « la famille » ?

Depuis mars 2020, les emplois de la santé et plus généralement ceux qui sont considérés comme essentiels ont fait l’objet d’une attention et d’une reconnaissance, surtout symbolique, accrues. Au Canada, ces emplois sont majoritairement occupés par des personnes racisées et issues de l’immigration11Anaïs Elboujdaïni et Mugoli Samba, « Travailleurs racisés : quand la pandémie révèle les injustices », Radio-Canada, 8 mai 2020. www.ici.radio-canada.ca/nouvelle/1701302/travailleurs-racises-essentiels….. La fermeture des écoles et des garderies a laissé un vide dans l’offre de services de garde d’enfants. Bien que, pour les emplois qui le permettent, les hommes soient autant en télétravail que les femmes, ce sont ces dernières qui s’occupent majoritairement des enfants, de leurs soins, de leur scolarité et des tâches ménagères, au détriment de leur emploi rémunéré12Karine Leclerc. « Soins des enfants : répercussions de la COVID-19 sur les parents ». Statistique Canada, 2020. www150.statcan.gc.ca/n1/pub/45-28-0001/2020001/article/00091-fra.htm
Radio-Canada. « Les femmes seraient plus touchées par la pandémie sur le plan familial et professionnel », 20 juillet 2020. www.ici.radio-canada.ca/nouvelle/1720973/coronavirus-manitoba-femmes-tra….
. D’ailleurs, les femmes ont été plus nombreuses à perdre leur emploi en raison de la pandémie13Conseil du statut de la femme, « Impacts économiques de la pandémie sur les femmes », 2020. www.csf.gouv.qc.ca/article/publicationsnum/les-femmes-et-la-pandemie/eco… ;
Véronique Prince, « 68 % des emplois perdus par des femmes au Québec », Radio-Canada, 11 décembre 2020. www.ici.radio-canada.ca/nouvelle/1756478/perte-emplois-femmes-retention-….
. Les premières études confirment la tendance redoutée selon laquelle cette situation a conduit à une retraditionnalisation des relations entre les sexes et entre les genres dans la sphère privée du foyer familial. Selon une recherche publiée par le Forum économique mondial, la pandémie de COVID-19 retarde en effet les progrès vers l’égalité femmes-hommes d’une génération. Selon cette étude, il faudra attendre 135,6 années avant de parvenir à une parité à l’échelle mondiale sur les plans politique, économique, de la santé et de l’éducation14World Economic Forum (WEF), Global Gender Gap, Report 2021, 30 mars 2021. www.fr.weforum.org/reports/global-gender-gap-report-2021..

Certain∙e∙s antiféministes pourraient voir dans la situation de crise une occasion de renforcer les modèles familiaux traditionnels, puisqu’ils et elles considèrent que la place des femmes est principalement au foyer. Toutefois, cela n’est pour l’instant qu’une hypothèse qui demeure à prouver, mais dont on peut retrouver des indices à travers certains mouvements contemporains. Notamment, le mouvement conservateur #tradwife, très actif en ligne, qui revendique un retour en arrière drastique pour les droits des femmes. La blogueuse conservatrice Alena Kate Pettitt en est l’une des figures de proue et appelle à « redonner de la valeur au rôle de la femme d’intérieur et de la mère au foyer » sur son compte Instagram.

Ce mouvement n’est pas sans rappeler le travail de la féministe radicale Andrea Dworkin, qui s’est penchée sur « les femmes de droite ». Dans un livre du même nom, elle décortique la position de ces femmes qui, dans un contexte structurel patriarcal, « concluent le marché le plus avantageux : en échange de leur conformité aux rôles traditionnels, la droite leur promet la sécurité, le respect, l’amour. Elles font donc le pari qu’il est préférable de prendre le parti du patriarcat plutôt que de combattre ce système dont la violence est trop souvent meurtrière15Andrea Dworkin, Les femmes de droite, Montréal : Éditions du Remue-Ménage, 2016. ».

« Pastel QAnon » : quand des influenceuses et des blogueuses partagent et diffusent des théories du complot

Un sondage réalisé en mars 2020 a révélé qu’environ 30 % de la population des États-Unis adhère à une théorie du complot liée à la COVID-1916Joseph E. Uscinski et al., “Why do people believe COVID-19 conspiracy theories?”, Harvard Kennedy School Misinformation Review, Vol. 1, no 3, 2020. www.misinforeview.hks.harvard.edu/article/why-do-people-believe-covid-19….. Un quart des personnes qui connaissent QAnon pensent que ce mouvement recèle une part de vérité, et pendant l’élection présidentielle étasunienne de 2020, un Tweet sur vingt concernant l’élection provenait d’un compte associé à QAnon17Sam Sabin, “1 in 4 social media users who have heard of QAnon say its conspiracy theories are at least somewhat accurate”, Morning consult, 14 octobre 2020. www.morningconsult.com/2020/10/14/social-media-qanon-poll; David Gilbert, “QAnon lies are taking over election conversations onlineVice, 23 novembre 2020. www.vice.com/en/article/g5bv54/qanon-lies-are-taking-over-election-conve….. Cette mouvance conspirationniste d’extrême droite venue des États-Unis postule que l’ancien président Donald Trump est engagé dans une bataille contre l’État profond (Deep state) et qu’il tente de faire tomber un réseau de pédophiles et de trafiquants d’enfants qui compte plusieurs politicien∙ne∙s et célébrités. Il est à rapprocher du célèbre « Pizzagate », théorie du complot selon laquelle il existait un supposé réseau de pédophilie basé dans le sous-sol d’une pizzeria à Washington et qui a poussé un homme à entrer dans ledit lieu armé en décembre 2016.

En général, quand nous pensons à la théorie du complot QAnon, les premiers exemples qui nous viennent au Québec sont ceux de personnes populaires sur les réseaux comme Alexis Cossette-Trudel. Il représente l’une des principales sources de propagation de discours conspirationnistes sur la pandémie dans la province québécoise. Ces personnalités sont reliées aux « radios-poubelles » de Québec qui diffusent depuis des années leurs discours18Dominique Payette, Les brutes et la punaise : les radios-poubelles, la liberté d’expression et le commerce des injures, Montréal : Lux, 2019.. Nous pensons également plus globalement à des espaces virtuels occupés majoritairement par des hommes comme le forum 4chan. Mais depuis l’année 2020, la mouvance QAnon s’infiltre sur des plateformes numériques moins attendues.

De plus en plus d’influenceuses, de mamans blogueuses et de professeures de yoga en ligne relaient des théories conspirationnistes sur leurs réseaux sociaux. Depuis 2020, la théorie du complot QAnon évolue et semble être reprise et même menée par les femmes selon un article de Slate qui décortique le mouvement Pastel QAnon19Lili Loofbourow, “It Makes Perfect Sense That QAnon Took Off With Women This SummerSlate, 18 septembre 2020. www.slate.com/news-and-politics/2020/09/qanon-women-why.html.. Certaines influenceuses étasuniennes utilisent depuis l’année dernière le réseau social Instagram pour diffuser les théories de QAnon à coup de mots-clics et de publications à l’esthétique douce et aux couleurs pastel20Eden Gillespie, “‘Pastel QAnon’: the female lifestyle bloggers and influenceurs spreading conspiracy theories through Instagram”, The Feed, 30 septembre 2020. www.sbs.com.au/news/the-feed/pastel-qanon-the-female-lifestyle-bloggers-….. Ces femmes qui partagent habituellement des produits de beauté, des cours de yoga et des selfies utilisent donc désormais leurs plateformes pour diffuser des théories conspirationnistes.

Selon un article de The Atlantic, d’autres le font parfois même sans réaliser qu’elles adhèrent aux théories de QAnon21Kaitlyn Tiffany. “The Women Making Conspiracy Theories Beautiful”, The Atlantic, 18 août 2020. www.theatlantic.com/technology/archive/2020/08/how-instagram-aesthetics-….. Ces dernières sont camouflées derrière le mot-clic consensuel #SaveTheChildren. L’une des mamans-influenceuses témoignant pour The Atlantic affirme que tout est bon pour « diffuser le message [que les enfants sont en danger] », même QAnon22Traduction libre de Ibid..  Ces femmes aux milliers d’abonné∙e∙s s’inquiètent donc du sort d’enfants sans pour autant pousser leurs recherches, certaines citant des comptes Instagram comme leurs sources primaires pour étayer leurs croyances voulant qu’un grand nombre d’enfants disparaissent entre les mains de l’État profond23Ibid.. Cependant, en contexte de crise, « toutes les théories du complot tentent de donner un sens aux ruptures paradigmatiques du monde. Voyez-les comme une sorte de réponse à un traumatisme24Traduction libre de Lili Loofbourow, op. cit. ». Plus encore, la pandémie est particulièrement éprouvante pour les mères qui assument souvent une quadruple journée (travail, enfants, école et maison) dans un même espace, et « l’acuité de ce défi s’est produite en même temps que la montée en puissance de Q-stagram », la succursale de QAnon sur Instagram25Traduction libre de Ibid.

En ce qui concerne le lien plus étroit entre influenceuses et conspirations liées à la pandémie de COVID-19, l’exemple de l’influenceuse française Kim Glow est intéressant. Cette dernière a utilisé son compte Instagram, suivi par plus d’un million de personnes, pour appeler la population à « se réveiller » en affirmant que « nous vivons un génocide, que le virus a été utilisé pour diminuer la population et esclavager (sic) le reste qui survit26La vidéo peut être visionnée en ligne : https://www.huffingtonpost.fr/entry/ces-stories-complotistes-de-kim-glow…. ». Elle cite d’ailleurs le documentaire Hold Up comme étant sa source d’information.

Lorna Bracewell, dans son article « Gender, Populism, and the QAnon Conspiracy Movement » publié en 2020, affirme qu’un examen de la littérature scientifique interdisciplinaire sur le populisme montre que le phénomène est très peu étudié sous le prisme du genre, ce que j’ai pu constater au fil de mes recherches pour la rédaction de cet article27Traduction libre de Lorna Bracewell, “Gender, Populism, and the QAnon Conspiracy movement”, Frontiers in Sociology, Vol. 5, 2020.. En effet, Lorna Bracewell relève que la plupart des articles scientifiques sur la question s’intéressent aux rôles des hommes et de la masculinité et pose l’hypothèse selon laquelle « les déploiements populistes de la féminité sont aussi riches, complexes et puissants que leurs déploiements de la masculinité ». Pour la chercheuse, « QAnon est une étude de cas qui montre comment la féminité, en particulier les identités féminines centrées sur la maternité et le devoir maternel, peut être mobilisée pour engager les femmes dans des projets politiques populistes28Traduction libre de Ibid. ».

Rhétoriques antiféministe et conspirationniste : les antiavortements et les antivaccins

La production et l’usage de discours antiféministes par des associations étasuniennes nationalistes, religieuses et conservatrices est un phénomène bien documenté29Voir notamment : Rosalind Pollack Petchesky, « Antiabortion, antifeminism, and the rise of the New Right », Feminist Studies, Vol. 7, no 2, 1981 : 206-246.. L’antiféminisme est très présent aux États-Unis, notamment puisque les institutions religieuses y sont toujours très influentes et revendiquent l’importance de limiter, voire d’interdire complètement l’avortement, un droit qui continue à être menacé dans de nombreux pays du monde.

Une partie de l’Église catholique effectue un croisement entre revendications antiavortement et antivaccin qui mérite de s’y pencher. Les représentants étasuniens de certaines branches plus fondamentalistes de l’Église spéculent parfois que des forces secrètes sont à l’origine des mesures contre la COVID-19 — un récit de conspiration classique. Certains membres plus ou moins influents affirment que des fœtus avortés sont utilisés pour développer un vaccin contre la COVID-19 et, pour cette raison, les catholiques trouvent ce vaccin moralement inacceptable30Boris Proulx, « Le clergé demande d’éviter les vaccins d’AstraZeneca et de Johnson & Johnson », Le Devoir, 11 mars 2021. www.ledevoir.com/societe/sante/596659/le-clerge-demande-d-eviter-les-vac….. Selon la Conférence des évêques catholiques du Canada (CECC), il faudrait par exemple privilégier les vaccins de Pfizer et de Moderna au détriment de ceux de Johnson & Johnson et d’AstraZeneca. Sur le site internet de la CECC, on peut lire : « Le fait que Santé Canada a récemment autorisé les vaccins AstraZeneca et Johnson & Johnson contre la COVID-19 incite des catholiques à se demander s’il est moralement acceptable de recevoir des vaccins dont le développement, la production ou l’expérimentation clinique ont comporté l’utilisation de lignées cellulaires dérivées de l’avortement. Ces questions sont importantes, car elles concernent le caractère sacré de la vie humaine et sa dignité intrinsèque31Site officiel de la Conférence des Évêques Catholiques du Canada (CECC), consulté le 1er avril 2021. www.cccb.ca/fr/foi-et-questions-morales/soins-de-sante/vaccin-covid-19-q….. » Pourtant, comme expliqué par le groupe de recherche de l’Université d’Oxford sur les vaccins contre la COVID-19, le vaccin AstraZeneca comporte des clones de cellules humaines dont « les cellules originales ont été prélevées sur le rein d’un fœtus légalement avorté en 1973 », ce qui contredit factuellement la théorie avancée par les récits complotistes32Traduction libre de University of Oxford, Vaccine Knowledge Project, Authoritative Information For All. https://vk.ovg.ox.ac.uk/vk/covid-19-vaccines..

Les femmes leaders politiques sur le devant de la scène : haine et tentative d’effacement des femmes politiques  

Alors que plusieurs médias mettaient de l’avant la gouvernance efficace des femmes en politique au début de la crise en 2020, il semble qu’un an plus tard, ces articles soient déjà bien loin dans l’imaginaire collectif 33Avivah Wittenberg-Cox, “What do countries with the best coronavirus responses have in common? Women learders”, Forbes, 13 avril 2020. https://www.forbes.com/sites/avivahwittenbergcox/2020/04/13/what-do-coun….. Un article paru dans The Conversation relève qu’en 2020, « un double standard est toujours appliqué aux femmes sur le devant de la scène34Barbara Sherwood Lollar et al, “Even in 2020, a double standard is still applied to women in the spotlight”, The Conversation, 27 septembre 2020. www.theconversation.com/even-in-2020-a-double-standard-is-still-applied-…. », tandis que l’ONU Femmes préconise de considérer les impacts directs de la pandémie sur la participation politique des femmes « en incluant et en soutenant les femmes, ainsi que les organisations et les réseaux qui les représentent, dans les processus décisionnels qui façonneront en définitive l’avenir postpandémique35Traduction libre de Sabine Freizer et al, “COVID-19 and women’s leadership: from an effective response to building back better, UN Women, 2020. www.unwomen.org/en/digital-library/publications/2020/06/policy-brief-cov…. ». Dans un article étoffé qui examine cette question, les chercheuse et spécialiste Saskia Brechenmacher et Caroline Hubbard expliquent que, bien que les femmes qui participent à la vie politique ont su relever de nombreux défis durant la pandémie de coronavirus, les gouvernements du monde entier devraient prendre des mesures pour préserver l’inclusion politique des femmes pendant et au-delà de cette crise36Saskia Brechenmacher et Caroline Hubbard “How the coronavirus risks exacerbating women’s political exclusion, Carnegie Endowment for International Peace, 2020. www.carnegieendowment.org/2020/11/17/how-coronavirus-risks-exacerbating-…..

Depuis le début de son mandat comme mairesse de la Ville de Montréal, Valérie Plante est sous le feu des insultes sexistes et misogynes, notamment sur ses comptes de réseaux sociaux. La crise de la COVID-19 ne faisant pas exception, Mme Plante a été projetée au premier plan de la gestion de crise, dans un contexte où la métropole montréalaise concentre le plus de cas actifs du virus au Québec. Depuis, sur ses comptes Twitter, Facebook et Instagram, les insultes d’individus et les demandes de démission fusent. Mais il ne s’agit pas que d’attaques d’inconnus. Par exemple, Richard Martineau s’est fendu d’une chronique ironisant sur le fait que la mairesse s’attaquerait aux vrais problèmes avec les pistes cyclables et le sexisme dans la langue française. Il faut se rappeler que le chroniqueur du Journal de Montréal avait déjà appelé les Montréalais∙es à « se débarrasser d’elle » lors de la prochaine élection37QUB Radio, « Dehors, Valérie Plante, exige Richard Martineau », 26 août 2020. www.journaldemontreal.com/2020/08/26/dehors-valerie-plante-exige-richard….

Des alliances stratégiques multiples : quand l’antiféminisme et le conspirationnisme s’influencent

Si l’on examine de plus près les principes idéologiques qui sous-tendent l’antiféminisme et le conspirationnisme, il n’est pas surprenant de constater que les deux mouvements se recoupent. L’antiféminisme est étroitement lié aux récits de conspiration notamment à travers l’idée de l’existence d’un « matriarcat », et cela s’intensifie en période d’incertitude et de crise38Idée largement diffusée par la droite au Québec notamment. Voir par exemple : Denise Bombardier, « Le Québec : un matricarcat », le Journal de Montréal, 7 mai 2018. www.journaldemontreal.com/2018/05/07/le-quebec-un-matriarcat.. Une similitude structurelle se trouve dans les stéréotypes abstraits de l’ennemi qui permettent la mobilisation collective de personnes de tout le spectre politique. Durant notre entrevue, la chercheuse Héloïse Michaud aborde Albert Hirschman, auteur du célèbre ouvrage Deux siècles de rhétorique réactionnaire, afin d’illustrer la situation actuelle : « Les discours conservateurs utilisent un argumentaire de mise en péril civilisationnelle et d’une crainte d’invasion. » Selon Mme Michaud, les groupes conspirationnistes utilisent notamment « la panique morale pour mobiliser ». De son côté, la chercheuse Véronique Pronovost met en exergue un lien entre extrême droite et complotisme : il s’agit d’une même rhétorique qui utilise les fausses nouvelles39Note de l’éditrice : Les liens du conspirationnisme avec l’extrême droite sont examinés dans l’article de Corinne Asselin : « Les discours conspirationnistes au temps de la pandémie : cheval de Troie de l’extrême droite ».. « Il y a donc actuellement une reconfiguration des groupes de droite », selon celle qui a récemment travaillé sur ces questions.

Pour Mme Pronovost, ce qui est frappant dans cette convergence entre antiféminisme et conspirationnisme, c’est aussi la constante « remise en question des institutions, de la légitimité des médias, de la politique et de la science ». Un discours de plus en plus prisé par les groupes conservateurs de droite et qui amène à une injustice épistémique. En effet, « selon [la personne] qui s’exprime, ça aura de la valeur ou pas. Par exemple, si ce sont des féministes, elles seront décriées », relève la chercheuse. Nous sommes dans des mouvances qui se reconnaissent entre elles de par leur remise en question de la légitimité des savoirs et leur anti-intellectualisme. Héloïse Michaud confirme qu’il s’agit d’une des dimensions rhétoriques de droite et d’extrême droite : « Dans un monde où “toutes les opinions se valent”, il s’agit d’une forme d’anti-intellectualisme qui se caractérise notamment par ses attitudes hostiles à la méthode et à la pensée scientifiques. » Selon les deux chercheuses, certaines personnes agissent comme courroies de transmission. Elles véhiculent des messages et des discours qui vont remettre en question la science et les institutions, et ce, afin de nourrir les craintes.

Cette stratégie offre un biais de confirmation aux personnes qui pensent que les journalistes, les scientifiques et les politiques sont tou∙te∙s corrompu∙e∙s, sans exception. Les mouvements complotistes risquent d’inculquer à leurs partisan∙e∙s une vision du monde figée et conspirationniste, en permanence associée à des idéologies comme le racisme et l’antiféminisme. Et cette vision est régulièrement l’un des motifs des attentats terroristes d’extrême droite. Selon Héloïse Michaud et Véronique Pronovost, « l’alliance stratégique » et la « réorganisation des groupes conservateurs » pourraient donner lieu à une union à long terme entre les adeptes des théories du complot et les groupes de la droite conservatrice. Plus encore, cette union pourrait aboutir à une politisation des discours ésotériques et antivaccins ainsi que des dimensions antiféministes de ces derniers.

Les protestations contre les mesures sanitaires liées au coronavirus sont bien représentées dans le spectre qui lie l’ésotérique au mouvement d’antivaccination. D’ailleurs, le monde du yoga, du bien-être, de la spiritualité et du scepticisme à l’égard des vaccins s’est croisé avec la propagation rapide de la désinformation en ligne pour créer un mouvement connu sous le nom de « conspiritualité »40Shayla Love, “‘Conspirituality’ explains why the wellness world fell for QAnon”, Vice World News, 16 décembre 2020. www.vice.com/en/article/93wq73/conspirituality-explains-why-the-wellness… Kevin Roose, “Yoga teachers take on QAnonThe New York Times, 15 septembre 2020. www.nytimes.com/2020/09/15/technology/yoga-teachers-take-on-qanon.html.
Note de l’éditrice : la conspiritualité est d’ailleurs abordée plus en détail dans la contribution de Nicholas Cayer au présent recueil : « Comment appréhender la convergence entre le conspirationnisme et la spiritualité ? ».
. De nombreux antiféministes sceptiques quant à l’existence du coronavirus partagent en outre une vision antimoderne du monde et présentent fréquemment des arguments dépourvus de fondements scientifiques.

Comme nous l’avons vu, les liens entre antiféminisme et conspirationnisme peuvent s’analyser sous plusieurs angles. Le fait de ne pas prendre la pandémie au sérieux a des conséquences socioéconomiques, notamment sur le plan de l’emploi. Dans un contexte où la répartition des tâches domestiques a un impact négatif plus important sur la carrière des femmes que sur celle des hommes, cela favoriserait une retraditionnalisation des rôles sexuels et familiaux. Les rassemblements publics contre les mesures de lutte contre le coronavirus révèlent notamment l’existence de liens avec l’antiféminisme dans la mesure où les récits de conspiration et de banalisation sur cette pandémie sont liés à la rhétorique antiféministe classique. En effet, nous retrouvons des liens entre les rhétoriques antiavortement et antivaccin. Des influenceuses sur les réseaux sociaux, parfois très suivies, partagent plus ou moins consciemment les messages et idéologies complotistes, particulièrement ceux du groupe QAnon, fervent supporteur de Trump. C’est également ce qui se produit dans le contexte pandémique, quitte à aller jusqu’à remettre en question la véracité de la pandémie et de ce fait, invalider le travail sans relâche des travailleuses et travailleurs essentiel∙le∙s. Enfin, les femmes sur le devant de la scène politique se retrouvent dans des positions instables et sont virulemment attaquées en ligne. Ces agressions envers les femmes en politique se multiplient depuis le début de la pandémie, un phénomène amplement exacerbé par les réseaux sociaux41Pour en savoir plus sur la situation des femmes et des minorités en politique au Québec, voir mon dernier article pour L’Esprit libre : « Exclusions des femmes et des minorités, invisibles dans le champ politique québécois », Paroles de femmes, inclusions politiques, L’Esprit libre, 2019, p. 31-45. Également accessible en ligne : www.revuelespritlibre.org/exclusions-des-femmes-et-des-minorites-invisib… Dominique Degré, « Les attaques envers les femmes en politique se multiplient, constatent plusieurs », Radio-Canada, 11 août 2020. www.ici.radio-canada.ca/nouvelle/1725957/femmes-politiques-attaques-rese…..

CRÉDIT PHOTO : Markus Meier/Flickr


Se fréquenter

Se fréquenter

Ce texte est extrait du deuxième numéro du magazine de sociologie Siggi. Pour vous abonner, visitez notre boutique en ligne!

Notice biographique : Au cours des dernières années, Noé Klein a tenté de déceler les normes amoureuses spécifiquement québécoise en menant une recherche sociologique sur les couples et les amitiés entre jeunes adultes québécois·es et français·es.

J’ai rencontré Célia, une Québécoise de 24 ans fraîchement mise en couple avec un Français. Avec une naïveté mesurée, je cherchais à comprendre la manière dont les relations amicales et amoureuses se construisaient et étaient reconnues comme telles. Célia me confiait alors :

– J’ai toujours aimé être en couple. Je trouve que c’est un beau projet. Juste de s’engager dans quelque chose, et de se laisser aller un peu plus aussi. À donner le droit à ses émotions, ne pas les retenir, de façon un peu malaisée « faut pas que je lui dise ça parce qu’on est pas en couple », des choses comme ça…

Je fus tout de suite interpellé par cette idée de ne pas pouvoir dire certaines choses hors du couple. À première vue, je pensais qu’elle faisait référence à la phase de séduction qui se déroule entre des partenaires potentiel·le·s: laisser paraître son intérêt en se faisant désirer, jouer avec les codes jusqu’à la concrétisation de la relation, ce moment où l’on se fait suffisamment confiance pour ne plus mesurer chaque parole et chaque geste… Mais il s’agissait d’autre chose.

Au fil des entrevues, les participant·e·s Québécois·es ont relevé unanimement une situation récurrente qui semblait échapper aux Français·es nouvellement arrivé·e·s : le couple est une étape avancée de la relation intime au Québec, qui implique un ensemble de comportements particuliers. Se mettre en couple, c’est consentir à se projeter dans l’avenir et à intégrer la vie de l’autre. Si l’on ne souhaite pas répondre à ce genre d’attentes, alors un modèle alternatif de relation existe : la fréquentation.

La régularité avec laquelle cette situation revenait dans les témoignages me fit comprendre bien vite que j’étais face à une convention apparemment étrangère à mon bagage culturel de Français. Ce n’étaient pas les comportements et le type d’interactions au sein de ces échanges qui m’étonnaient, mais bien le fait que cet ensemble de rapports intimes était déjà nommé et reconnu de la même manière chez les tous·tes les Québécois·es que j’interrogeais. La fréquentation m’a été présentée comme une relation dans laquelle les partenaires apprennent à se connaître à un rythme qui leur est propre. Le plus souvent, la sexualité est au centre des échanges, et c’est autour de cette dimension que se construit progressivement l’orientation de la relation. Mais la chose sur laquelle l’accent était mis et où le doute n’était pas permis était la suivante : il ne s’agit pas d’un couple.

Ce qui distingue le couple de la fréquentation au Québec, c’est cette notion d’engagement. La fréquentation se veut une relation qui ne demande pas aux partenaires de grands projets communs. Il s’agit de partager des moments ensemble en fonction des disponibilités affectives… et horaires. Ce genre de rapport est censé s’intégrer au rythme de vie de chacun·e sans venir le bousculer. Si l’intimité physique est propice au développement d’un attachement émotionnel, ce dernier doit cependant être contrôlé au risque de sortir des attentes que l’on peut avoir et être perçu comme un faux-pas. L’amour et les sentiments sont surtout associés au couple, et leur présence conduit généralement à reconsidérer le lien qui unit des partenaires. L’apparition de sentiments amoureux dans une relation qui a pu se construire sans ces derniers peut mettre en péril un certain équilibre, d’autant plus s’il n’y a pas de réciprocité entre les personnes concernées.

C’est à ce niveau que se joue une subtilité de la fréquentation, surtout lorsqu’elle implique des Québécois·es et des Français·es. La fréquentation se forme souvent dans les débuts d’une relation intime, avant même que les partenaires prennent connaissance de ce que chacun·e peut désirer de l’autre. Là où les Français·es auraient tendance à considérer entrer en relation de couple par défaut, quitte à réévaluer régulièrement ce que ce « couple » signifie, les Québécois·es conçoivent d’abord la fréquentation. Cela leur permet de prendre le temps de partager un début d’intimité, d’estimer ce que l’on peut envisager ensemble sans s’inscrire d’office dans la trajectoire de la conjugalité. Le couple n’est qu’une orientation particulière, qui demande un accord réciproque explicite des partenaires. Sans cet accord, la fréquentation peut durer indéfiniment, tant que les partenaires trouvent satisfaction dans leur relation.

Ce qui peut sembler être une subtilité de vocabulaire pour décrire des comportements similaires lors de l’entrée en relation intime amène un constat plus important. En considérant la fréquentation comme une relation à part entière, et non comme un substitut du couple ou d’une amitié, on ouvre une alternative à l’évolution d’une relation naissante. La fréquentation autorise l’inclusion d’affection, de sexualité, de développer une forme d’intimité avec l’autre sans invoquer les sentiments amoureux pour la soutenir. Si la reconnaissance de cette forme de relation mène parfois à certains quiproquos pour celles et ceux qui n’en connaissent pas l’existence, elle permet le plus souvent d’ouvrir une discussion explicite concernant les attentes que l’on peut avoir envers l’autre et sur l’orientation de la relation en question.

Le couple conserve une place privilégiée et reste une référence pour comprendre l’intimité entre deux personnes. Célia accorde une grande importance à celui-ci, notamment pour la liberté d’être elle-même que le couple semble lui procurer. Toutefois, à l’image de nombreux jeunes adultes au Québec, la fréquentation fait pleinement partie de ses habitudes relationnelles qui se manifestent dans diverses rencontres intimes, sans que cela ne remplace ses idéaux amoureux. La fréquentation vient pallier un manque de repères lorsque deux personnes souhaitent se rapprocher intimement sans nécessairement tendre vers un couple, même si celui-ci peut en venir à être envisagé. 

En reconnaissant la fréquentation comme un modèle de relation, on participe à l’élargissement du spectre des manières d’être ensemble. Dans le flou et l’effervescence que peut représenter l’entrée dans un rapport intime, concevoir la diversité des possibles peut nous permettre d’y voir un peu plus clair. Ce conseil aurait été bien utile aux Français·es qui ont pu être dans une telle situation sans le remarquer; le fait d’être en couple leur paraissait évident, alors qu’il en était tout autrement pour leur partenaire qui considérait être en fréquentation. On comprend alors l’importance de s’accorder sur le type de relation que l’on vit avec l’autre lorsque l’on envisage de construire un projet commun. Être ou ne pas être en couple, voilà la question à se poser.

CRÉDIT PHOTO : Julien Posture


EXPULSIONS : la campagne pour le Right to Counsel à New York

EXPULSIONS : la campagne pour le Right to Counsel à New York

Cet article est d’abord paru dans le numéro 94 de nos partenaires, la revue À bâbord!

Les locataires sont souvent sans défense devant les expulsions. On a même souvent l’impression que le système judiciaire joue contre eux. Pourtant, la campagne pour le Right to Counsel (ou pour l’aide juridique) à New York montre qu’il peut en être autrement.

Les expulsions et les déplacements forcés de population sont peut-être les manifestations les plus violentes de la crise du logement. Bien que beaucoup d’expulsions puissent être informelles et résulter de menaces ou de harcèlement de la part des propriétaires, les expulsions sont, au sens strict, le produit d’un processus légal très encadré qui passe nécessairement par un tribunal où un juge donne un ordre de la cour mis en œuvre par un huissier ou la police.

Il y a différentes façons de s’opposer aux expulsions. On peut agir en amont et essayer de développer des campagnes visant à peser sur les lois et les politiques publiques. On peut aussi agir en aval et avoir recours à l’action directe pour essayer de bloquer physiquement l’expulsion. Entre les deux, la cour est un espace asymétrique central où propriétaires et locataires s’affrontent à armes inégales. Au Québec, il y a chaque année entre 30 000 et 50 000 demandes d’expulsion qui passent par le Tribunal administratif du logement (TAL). Il faut garder à l’esprit qu’une expulsion ne touche pas simplement un individu, mais un ménage incluant potentiellement plusieurs personnes. 50 000 demandes d’expulsion peuvent ainsi vouloir dire que plus de 100 000 ou même 200 000 personnes sont touchées chaque année au Québec.

Dans une ville comme New York, une des plus chères au monde, la situation est encore plus dramatique. Selon le Furman Center de l’Université de New York, en 2017 il y a eu 176 590 demandes d’expulsion (eviction filings) soumises aux différents tribunaux du logement (housing court) de la ville de New York (il y a un tribunal du logement dans chacun des 5 boroughs de la ville – Manhattan, Brooklyn, Bronx, Queens et Staten Island)1Voir Furman Center, Trends in New York City Housing Court Eviction Filings (Data Brief. NYU Furman Center, 2019).. On parle donc de plusieurs centaines de milliers de personnes affectées annuellement.

Les quartiers les plus pauvres, où sont concentrées les populations racisées, sont les plus touchés, particulièrement le sud-ouest du Bronx et le centre et l’est de Brooklyn. Même si toutes ces demandes d’expulsion ne se concrétisent pas, les conséquences peuvent être énormes dans la mesure où les locataires visé·es peuvent ensuite finir sur des listes noires et avoir encore plus de difficultés à trouver un logement.

Pourtant, lorsque les tribunaux du logement de New York ont été créés en 1973, ils étaient censés contribuer à une application juste et équitable du droit. Mais dans la mesure où la grande majorité des propriétaires (entre 90 et 97,6 %) étaient représenté·es par un·e avocat·e, tandis que c’était le cas d’une toute petite proportion de locataires (entre 11,9 et 15 %), la majorité des jugements servaient les intérêts des propriétaires aux dépens de ceux des locataires2Chester Hartman et David Robinson, “Evictions: The Hidden Housing Problem”, Housing Policy Debate, 14 (4), 2003, p. 477.. Lorsque les locataires bénéficiaient d’une représentation légale en cour, la proportion de jugements allant à leur encontre passait de 51 à 22 %3Caroll Seron et al, “The Impact of Legal Counsel on Outcomes for Poor Tenants in New York City’s Housing Court: Results of a Randomized Experiment”, Law and Society Review, 35 (2), 2001, p. 419.. Développer une forme d’aide juridique pour les locataires est alors apparu comme une façon relativement simple de faire baisser le nombre d’expulsions.

La Right to Counsel NYC Coalition

C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre la campagne pour l’aide juridique (le Right to Counsel) en matière de logement lancée par le CASA (Community Action for Safe Apartments), un groupe communautaire du sud-ouest du Bronx, en 20124Je me base sur RTCNYC, History of the Right to Counsel NYC Coalition (Right to Counsel NYC Coalition, 2017) et CASA et NWBCCC, Tipping the Scales: Right to Counsel Is the Moment for the Office of Court Administration to Transform Housing Courts (CASA-New Settlement and the Northwest Bronx Community and Clergy Coalition, 2019).. Celui-ci commence par produire un rapport sur la situation, mais la dynamique accélère en mars 2014 lorsque deux démocrates membres du Conseil municipal de New York – Mark Levine et Vanessa Gibson –présentent le projet de loi Intro-214 pour forcer la Ville à couvrir les frais de représentation légale des résident·es à bas revenus confronté·es à une expulsion. Bien que CASA accueille positivement cette initiative, il tient aussi à maintenir son autonomie et crée, avec plus de 25 groupes communautaires et de défense des droits, une coalition exigeant non seulement que la Ville couvre les frais de représentation, mais aussi que le droit à l’aide juridique soit inscrit dans la loi5Voir https://www.righttocounselnyc.org/.

Malgré une augmentation massive du financement de l’aide juridique entre 2013 et 2016, la coalition a recours à une diversité de modes d’action pour faire pression sur la Ville de New York. Elle produit des rapports, des vidéos d’information et des manuels pour les activistes du droit au logement. Elle organise des assemblées qui attirent plus de 500 personnes ainsi qu’un forum à la New York Law School qui attire plus de 450 personnes et des personnalités juridiques et politiques. Elle développe un plan de mise en œuvre de la réforme législative qu’elle présente dans plusieurs conseils de quartier de la ville, qui finissent par adopter une déclaration commune en faveur de la réforme.

Parallèlement, la coalition s’appuie sur une pétition de près de 7000 signatures et organise de nombreuses conférences de presse et audiences publiques. Tout cela contribue énormément à la visibilité de la revendication du droit à l’aide juridique en matière de logement. Mais le tournant a eu lieu en 2016, lorsqu’un rapport de la New York City Bar Association conclut que cette réforme non seulement se financerait elle-même, mais permettrait aussi à la Ville d’économiser 320 M$ par année6RTCNYC, History of the Right to Counsel NYC Coalition, p. 3.. Des acteurs influents, comme le New York Times, commencent alors à soutenir la réforme et, le 11 août 2017, le maire démocrate de New York, Bill de Blasio, signe la loi Intro-214 qui garantit une aide juridique aux personnes aux bas revenus. Il s’agit alors d’une première aux États-Unis.

La lutte continue

Depuis, la campagne pour le Right to Counsel a permis de réduire le nombre d’expulsions et de sensibiliser le public à ce problème. Elle a renforcé le mouvement pour le droit au logement de New York. Elle s’est transformée en campagne régionale au niveau de l’État de New York et a été reprise dans de nombreuses grandes villes américaines. Il y a donc eu de véritables gains et un effet de diffusion.

Néanmoins, de nombreux problèmes persistent. Beaucoup de locataires ne connaissent pas leurs droits et n’ont donc pas recours à l’aide juridique. Il n’y a pas assez d’avocat·es disponibles pour représenter le nombre astronomique de locataires qui se présentent aux différents tribunaux du logement tous les jours. Ainsi, depuis la fin du moratoire sur les expulsions, décrété durant les deux premières années de la pandémie, la proportion de locataires bénéficiant d’une aide juridique ne cesse de diminuer : le 16 janvier 2022, mois durant lequel le moratoire a pris fin, 54 % des locataires bénéficiaient d’une représentation légale en cour ; le 25 septembre 2022, ils et elles n’étaient plus que 6 %7Voir https://www.righttocounselnyc.org/nyccrisismonitor.

Malgré son succès, le cas de la campagne new-yorkaise pour le Right to Counsel montre clairement que la mise en œuvre des gains législatifs est en soi un enjeu de luttes. Le 28 octobre 2022, la Right to Counsel NYC Coalition organisait ainsi une manifestation devant le tribunal du logement de Brooklyn pour dénoncer la situation : « Les tribunaux nient le droit des locataires à un avocat, que notre mouvement a obtenu lors d’une victoire historique en 2017. Ils profitent de ce moment de crise pour faire reculer nos droits. MAIS NOUS NOUS BATTONS !!! ». La lutte continue…

CRÉDIT PHOTO : Claue37/Flickr


  • 1
    Voir Furman Center, Trends in New York City Housing Court Eviction Filings (Data Brief. NYU Furman Center, 2019).
  • 2
    Chester Hartman et David Robinson, “Evictions: The Hidden Housing Problem”, Housing Policy Debate, 14 (4), 2003, p. 477.
  • 3
    Caroll Seron et al, “The Impact of Legal Counsel on Outcomes for Poor Tenants in New York City’s Housing Court: Results of a Randomized Experiment”, Law and Society Review, 35 (2), 2001, p. 419.
  • 4
    Je me base sur RTCNYC, History of the Right to Counsel NYC Coalition (Right to Counsel NYC Coalition, 2017) et CASA et NWBCCC, Tipping the Scales: Right to Counsel Is the Moment for the Office of Court Administration to Transform Housing Courts (CASA-New Settlement and the Northwest Bronx Community and Clergy Coalition, 2019).
  • 5
  • 6
    RTCNYC, History of the Right to Counsel NYC Coalition, p. 3.
  • 7
Futurs profs en grève : les stagiaires dénoncent des conditions de travail inacceptables dans le réseau scolaire québécois

Futurs profs en grève : les stagiaires dénoncent des conditions de travail inacceptables dans le réseau scolaire québécois

Depuis la mi-octobre, les futurs profs faisaient la grève à l’UQAM. La grève, menée par l’Association des étudiantes et étudiants de la faculté des sciences de l’éducation, a pris fin la semaine dernière.  Alors que les membres du syndicat fort de cinq mille membres ont décidé de ne pas retourner aux piquets, les associations étudiantes d’autres facultés ont pris le relai. Ce qui soulève la possibilité d’une grève générale. Il s’agit de la troisième grande mobilisation étudiante depuis 2018 visant l’amélioration des conditions de travail des stagiaires. « C’est désolant, parce qu’on est reconnu au Québec, et mondialement, en tant qu’une des meilleures universités en enseignement, pourtant les conditions de travail des stagiaires sont déplorables », dit Danae Simard, porte-parole de l’ADEESE.

L’affaire concerne principalement les étudiant·e·s stagiaires de la Faculté de l’éducation qui œuvrent dans le réseau scolaire québécois. Le harcèlement que ces dernier·ère·s subissent sur les lieux de stage a fait notamment l’objet d’une lettre ouverte signée par plus de 1 100 étudiant·e·s. Des stagiaires qui « subissent toutes formes de harcèlement n’ont donc aucun autre choix que d’en parler à leur superviseur·e ou à leur responsable de stage, qui parfois ne prennent pas leur témoignage au sérieux, ou pire, le minimisent, » peut-on lire dans la lettre.  

Les stagiaires en grève souhaitent que l’UQAM mette en place des institutions leur donnant les moyens de se défendre contre des abus. En effet, une politique de l’Université contre le harcèlement existe déjà : celle-ci est censée s’appliquer aux lieux de stage1https://harcelement.uqam.ca/le-bureau/politique-no-42-sur-le-respect-des-personnes-la-prevention-et-lintervention-en-matiere-de-harcelement/.

 « On a recensé beaucoup de témoignages anonymes qui nous ont fait part des cas de harcèlement que subissent les stagiaires, dit Danae Simard. Les témoignages recensés par l’ADEESE attestent de la surcharge de travail et invoquent notamment la réalité du harcèlement moral : « je n’ai jamais été autant infantilisée, humiliée, rabaissée de ma vie. J’ai vraiment pensé à changer de branche parce que je n’avais plus d’estime, » dit une étudiante dans un communiqué transmis par le syndicat étudiant. « Je passais mes soirées à rédiger comme un robot mes SAÉ (situation d’apprentissage évaluée). Vers la dernière moitié du stage, je rédigeais parce que j’étais obligé et non parce que je devais apprendre comment faire. J’étais fatigué et sans émotion, » dit une autre.

L’on sous-estime probablement l’ampleur du phénomène : les étudiants hésitent à porter plainte contre leurs superviseur·e·s, dont les évaluations auront un impact sur l’octroi de leurs diplômes. Jusqu’à présent, les stagiaires ont généralement très peu de marge de manœuvre pour choisir, voire changer, les enseignants et les écoles avec qui ils sont jumelés, ce qui laisse place aux abus. C’est l’UQAM, avec la Commission scolaire, qui détermine leurs lieux de stages. Certains étudiant·e·s se voient ainsi placés dans des écoles situées très loin de chez eux – à savoir, une heure et demie en transport en commun – alors même que des stagiaires peuvent être dans l’obligation de se présenter à l’école très tôt le matin et d’y rester jusqu’en soirée.

 « C’est une loterie », dit Danae Simard. « On finit par mettre les étudiant[·e·]s dans une situation précaire. » « On demande tout simplement des conditions de stage acceptables, » poursuit-elle.

Le tout sans perspective de rémunération pour la plupart des stagiaires. Contraints à jongler avec plusieurs emplois en parallèle, ielles sont nombreux à courir le risque de l’épuisement professionnel. Dans les faits, nombre d’entre eux finissent par effectuer des heures supplémentaires au-delà de la limite légale d’un emploi à temps plein, selon le syndicat.

Mère, étudiante, enseignante, stagiaire 

Enseigner est un métier exigeant. Sans compter le temps passé devant les élèves, une panoplie d’autres tâches passent souvent inaperçues : la planification des cours, les rétroactions, la correction des examens, les réunions hebdomadaires à la fac, la gestion des jeunes en difficulté ou les parent·e·s, etc.

Mais pour Isabelle, enseigner n’est pas simplement un métier. C’est une passion. Elle a même tendance à en donner trop. « Je suis un workaholic, je dirais. Les longues heures ne me dérangeant pas du tout, » dit-elle. Enseignante en langue seconde, elle préfère parler sous couvert d’anonymat, les négociations avec l’Université étant toujours en cours. Isabelle tient à souligner sa chance d’avoir pu travailler avec des gens « magnifiques » dans son milieu de stage. « Jusqu’à présent, les enseignantes avec qui j’ai été jumelée ont été des perles… ce sont des femmes qui m’ont beaucoup aidée dans ma carrière. » Mais équilibrer ses études, le stage et ses obligations familiales la laisse souvent à bout de souffle. Par exemple, faire l’aller-retour entre chez elle, son école et la garderie de son enfant occupe une grande partie de sa journée.  

Les besoins particuliers des parent·e·s-étudiant·e·s sont très souvent négligés, dit Isabelle. D’autres programmes en éducation, poursuit-elle, ont mis en place des structures et des comités consacrés aux étudian·e·ts-parent·e·s. « Sans ces protections, c’est très difficile de se défendre. » Alors que des associations étudiantes ont essayé d’instaurer une politique familiale à l’UQAM, « ils n’y arrivent pas. Les conditions de travail défavorables touchent aux domaines d’études et d’emploi qui sont traditionnellement féminines … C’est une réalité intrinsèquement liée (à la question de genre) », dit Danae Simard. En effet, les chiffres sont assez remarquables. Dans le milieu scolaire, la part des postes occupés par des femmes avoisine 85 %, voire presque la totalité aux niveaux primaire et préscolaire2La valeur du travail du care sous la loupe de la pandémie. (s. d.). Conseil du statut de la femme. Consulté 12 novembre 2022, à l’adresse https://csf.gouv.qc.ca/article/publicationsnum/les-femmes-et-la-pandemie/societe/la-valeur-du-travail-du-care-sous-la-loupe-de-la-pandemie/.

Cela illustre la dévalorisation du travail de soin de manière générale, dit madame Simard. S’occuper d’autrui, communiquer, réaliser des tâches nécessitant souvent la plus grande empathie au quotidien : impossible de passer sous silence la charge émotionnelle que cela implique et les problèmes de santé mentale qui s’y associent.

Les infirmières, les enseignantes, les travailleuses sociales : toutes font face à ces défis particuliers et ce sont notamment les femmes, et parfois des mères, qui en portent le fardeau. Il s’agit également des métiers qui ont été les plus durement frappés par la pandémie, selon une analyse réalisée par le Conseil du statut de la femme3La valeur du travail du care sous la loupe de la pandémie. (s. d.). Conseil du statut de la femme. Consulté 12 novembre 2022, à l’adresse https://csf.gouv.qc.ca/article/publicationsnum/les-femmes-et-la-pandemie/societe/la-valeur-du-travail-du-care-sous-la-loupe-de-la-pandemie/. La fermeture des écoles et les règles sanitaires étaient autant de facteurs de stress qui se sont rajoutés sur les épaules des enseignantes.

Problèmes structurels

La situation actuelle témoigne des problèmes de longue date à plusieurs niveaux qui sous-tendent le réseau scolaire québécois, dit madame Simard. La pénurie de main d’œuvre est propice à la surcharge de travail et, parfois, à un milieu de travail toxique. « Les enseignant·e·s qui encadrent les stagiaires, ielles sont ielles-mêmes souvent déjà brûlé·e·s en plus de devoir gérer un stagiaire » constate madame Simard. Si les stagiaires servent, en quelque sorte, à boucher des trous, ils ne sont pas les seuls à le faire : nombreuses sont les écoles contraintes à faire appel aux retraité·e·s pour combler le manque de personnel.

Un sondage mené par la Fédération des professionnelles et professionnels de l’éducation du Québec en 20214https://magazine.lacsq.org/2021/05/17/desarroi-chez-le-personnel-professionnel-de-leducation/ Données tirées de l’Institut de la Statistique du Québec, https://statistique.quebec.ca/fr/fichier/bulletin-flash-info-volume-16-n… confirme une « surcharge de travail généralisée » évoquée par plus de la moitié des enseignant·e·s sondé·e·s. Une lourdeur qu’ils attribuent au manque de personnel et du soutien psychologique dans les écoles publiques, ce qui pousse certains à quitter le métier ou à aller vers le privé.

Avec le domaine de la santé, le milieu scolaire est l’un des secteurs les plus touchés par la pénurie de main‑d’œuvre généralisée au Québec5Pénurie de main-d’œuvre—La pénurie de main-d’œuvre, le plus grand frein au développement du Québec. (s. d.). Consulté 12 novembre 2022, à l’adresse https://www.quebec.ca/nouvelles/actualites/details/penurie-de-main-doeuvre-la-penurie-de-main-doeuvre-le-plus-grand-frein-au-developpement-du-quebec-35475
Vick, È. M., Baptiste Pauletto, Cédric Gagnon and Valérian Mazataud, Adil Boukind, Jan Antonin Kolar, Matthias Mullie, Michael Beener et Taylor. (2022, août 23). Comprendre la pénurie de main-d’œuvre au Québec. Le Devoir. https://www.ledevoir.com/interactif/2022-08-23/penurie-maindoeuvre/index.html
. Le ministère de l’Éducation a lancé un appel au printemps dernier afin d’inciter des gens à prêter main-forte au milieu scolaire6https://www.quebec.ca/nouvelles/actualites/details/contrer-la-penurie-de-main-doeuvre-en-education-le-gouvernement-lance-une-nouvelle-offensive-de-recrutement-en-enseignement-40830. Au Québec, les rigidités administratives entourant la profession ne facilitent pourtant pas la tâche, constate Isabelle. Beaucoup de personnes veulent enseigner, mais ne peuvent le faire pour des raisons réglementaires. « On se tourne vers les gens d’autres métiers qui n’ont pas nécessairement l’expérience ni les compétences pour enseigner », se désole-t-elle. Ayant grandi ailleurs au Canada, Isabelle a accumulé plusieurs années d’expérience d’enseignement à l’international qui n’ont pas été reconnues au Québec. Elle a dû refaire son baccalauréat en éducation pour pouvoir assumer sa vocation. Après son stage, elle a toujours du chemin à faire — passer un test de français, réussir la certification, — avant de parvenir à un emploi stable.

Mieux encadrer les droits des stagiaires

Danae et Isabelle concèdent que l’issue de la grève dépend, du moins en partie, des facteurs hors du contrôle de l’Université. De fait, la salarisation des stagiaires dans le réseau scolaire relève du budget alloué à l’éducation par le gouvernement provincial. La mobilisation étudiante a malgré tout débouché sur quelques réformes. Lors de la grève de 2018, le gouvernement Couillard a décidé de consentir à la rémunération des stagiaires dans leur dernière année d’études7Caillou, A. (2018, octobre 9). Les étudiants en éducation de l’UQAM retournent en grève. Le Devoir. https://www.ledevoir.com/societe/education/538697/les-etudiants-en-education-de-l-uqam-retournent-en-greve. Le gouvernement québécois actuel a également fait passer une loi sur les droits des stagiaires cette année8Loi visant à assurer la protection des stagiaires en milieu de travail—Ministère du Travail. (s. d.). Consulté 1 novembre 2022, à l’adresse https://www.travail.gouv.qc.ca/toute-linformation-sur/protection-des-stagiaires/. La loi prévoit de plus amples protections juridiques contre le harcèlement psychologique ou sexuel en milieu de travail, sans pour autant garantir la salarisation des stagiaires.  

De son côté, l’ADEESE souhaiterait rémunérer tous les stagiaires sans exception : sujet au cœur des revendications étudiantes ces dernières années. Pour Danae Simard, la nouvelle loi ne va pas non plus assez loin en matière d’absences motivées et de harcèlement, bien qu’elle constitue une étape dans la bonne direction. « La loi a pris en compte l’une de nos revendications de longue-date, à savoir le droit à dix jours d’absence non-justifiés. » Ce droit permet notamment plus de flexibilité aux parents comme Isabelle pour résoudre des urgences familiales.

 « Mais on n’a pas encore vraiment senti les impacts de la loi », dit Danae Simard. Maintenant, il s’agit de la faire valoir auprès de l’UQAM, poursuit-elle, en espérant que d’autres syndicats et associations étudiantes se joindront à leur lutte pour améliorer les conditions de travail des stagiaires de façon plus globale.

C’est la première fois qu’Isabelle s’engage dans une grève. S’impliquer dans l’action collective l’a sensibilisée aux réalités de ceux qui se trouvent dans la même situation que la sienne. « À écouter les témoignages des autres parents, ça change sa perception des choses. Ça a été une expérience gratifiante. »

CRÉDIT PHOTO: Flickr/ Ross Dunn


Science indolore, science douloureuse : le balado allemand Das Coronavirus-Update et ses leçons pour la communication scientifique

Science indolore, science douloureuse : le balado allemand Das Coronavirus-Update et ses leçons pour la communication scientifique

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Un événement de rupture comme la pandémie de COVID-19 déclenche souvent une crise épistémologique qui remet en question ce que l’on sait, offrant ainsi un terrain fertile pour des mythes conspirationnistes[1]. En même temps, le journalisme et la science collaborent de plus en plus afin de satisfaire la soif de savoir des citoyen·ne·s qui souhaitent être davantage éclairé·e·s sur l’état des choses. Le balado allemand Das Coronavirus-Update, dont les entretiens profonds entre un virologue et une journaliste scientifique enthousiasment des millions de personnes depuis février 2020, en est un exemple réussi. Cet article explore les leçons de ce balado — qui se distingue par un style radicalement différent de celui qui domine traditionnellement dans les médias — pour la communication scientifique dans une société de plus en plus polarisée et noyée d’informations.

« Il y a une vraie lacune », se dit Christian Drosten, directeur de l’Institut de virologie de l’hôpital universitaire de la Charité de Berlin, en suivant les nouvelles sur le virus qui commence à se propager à travers la planète en début 2020[2]. Spécialiste des coronavirus et spécifiquement du SRAS-CoV-1 dont il est codécouvreur, il n’est pas d’accord avec les propos qu’il voit dans les médias[3]. « Si personne ne dit quelque chose maintenant, ça peut aller dans la mauvaise direction », résume-t-il pour décrire ses préoccupations presque un an après le début de la pandémie de COVID-19 dans un entretien accordé au programme radiophonique Deutschlandfunk[4].  

À Hambourg, à peine 300 kilomètres plus à l’ouest, le rédacteur en chef du laboratoire d’idées Think Radio de la chaîne radio locale NDR, Norbert Grundei, se demande comment la population pourra avoir le même état de connaissance à propos du nouveau virus que les femmes et hommes politiques[5]. Dans ses recherches, il découvre Christian Drosten, qui fait partie d’une poignée de personnes en Allemagne et à l’international qui disposent d’une expertise rare dans le domaine. M. Grundei lui envoie un courriel, abordant l’idée d’une mise à jour quotidienne d’environ cinq minutes. La réponse de Drosten est immédiate : « J’aime l’idée. Lundi, on peut commencer », se souvient Grundei dans une émission spéciale de NDR[6].

En 24 heures, la rédaction de la radio monte le balado appelé tout simplement Das Coronavirus-Update[7]. Pendant le premier épisode diffusé le 26 février 2020, la journaliste scientifique Korinna Hennig (qui sera assistée par Anja Martini à partir du 2 mars 2020 et par Beke Schulmann à partir du 9 février 2021) interroge Christian Drosten sur les évolutions récentes : les nouveaux cas en Italie et en Iran, l’infectiosité des enfants, les dangers pour les femmes enceintes et la comparaison inadéquate avec la grippe saisonnière.

À l’époque, les connaissances changent tous les jours, elles sont ajustées, révisées, voire rejetées. Le discours est caractérisé par une « incertitude épistémique »[8]. Dès la première émission, Das Coronavirus-Update dépasse largement les cinq minutes initialement prévues. Depuis le début en février 2020, entre trente minutes et deux heures par épisode sont consacrées aux développements les plus récents quant à la recherche sur le coronavirus, aux questions toujours ouvertes et aux incertitudes, mais aussi à la vie quotidienne des scientifiques et au fonctionnement de la science. La qualité novatrice de ce format ? La profondeur, la méticulosité, la durée des entretiens entre un scientifique et une journaliste scientifique. Les réponses longues et détaillées, parfois monotones, et l’absence de tout élément ludique ou divertissant ne nuisent pas à la popularité du balado. Au contraire : le succès ne tarde pas. Dans les premières semaines, plus de 16 000 courriels entrent dans la boîte de réception de NDR, avec des questions sur le coronavirus, mais aussi des remerciements pour le temps consacré à la thématique et sa complexité[9]. « Merci pour le fil conducteur en ces temps difficiles ! » écrit quelqu’un sur YouTube. En novembre 2020, Das Coronavirus-Update compte 75 millions de clics au total dans 50 à 60 pays différents[10]. Ce succès fulgurant est très probablement le résultat de la combinaison élégante de plusieurs éléments : les personnes impliquées, leurs interactions bien huilées, le média et le format choisi, le contenu, la fréquence, la structure, un peu de chance et, enfin, l’impulsion du moment.

Sous les projecteurs, exposé à la vedettisation

Pendant que les adeptes du balado se sentent de plus en plus rassuré·e·s grâce aux informations détaillées, les opposant∙e∙s des décisions politiques manifestent dans les rues. L’un des regroupements conspirationnistes qui est né de la résistance contre les mesures sanitaires en Allemagne est celui de ceux qui s’appellent les Querdenker (libres penseurs en français), un creuset pour des croyances et milieux sociaux très différents : retraité·e·s et familles, groupes antivaccins, partisan∙e∙s de QAnon et de l’ésotérisme, mais aussi groupes d’extrême droite, néonazi∙e∙s et Reichsbürger (citoyen·ne·s du Reich, qui refusent l’ordre politique de la République fédérale et se croient encore dans le Reich allemand des XIXe et XXe siècles) se révoltent côte à côte.

Pour toutes ces personnes, Christian Drosten est une proie facile. À cause de son rôle de conseiller du gouvernement allemand au début de la pandémie, ils le tiennent désormais pour responsable des mesures et remettent en question son titre de docteur. À Munich, une affiche montre Christian Drosten à côté du médecin nazi Josef Mengele ; des comparaisons avec le régime national-socialiste ne sont pas rares dans ce contexte. Après avoir reçu un déferlement de courriels haineux et de lettres menaçantes, Christian Drosten a même songé à un retrait de la scène publique, après seulement un mois de balado[11].

Pour les adeptes des mythes conspirationnistes, le fait qu’un seul expert ait le privilège de communiquer son savoir au public confirme d’une certaine manière leur conviction que les élites détiennent un pouvoir néfaste. Ainsi, elles et ils interprètent les contradictions, incertitudes et ambiguïtés inhérentes à la science que communique Christian Drosten comme de l’information trompeuse[12]. Ce qui accompagne l’aversion pour l’ambiguïté de la science est la méfiance vis-à-vis des médias traditionnels, appelés Lügenpresse (presse menteuse) par les mouvements conspirationnistes en Allemagne. Plusieurs études montrent qu’il y a en effet un lien entre l’adhésion à une théorie conspirationniste et les habitudes de la consommation médiatique[13]. En réalité, le rejet des discours scientifique et médiatique s’explique plutôt par un sentiment d’exclusion des processus sous-jacents et d’impuissance par rapport aux actions politiques qui en découlent[14]. Pourtant, le rôle politique de Christian Drosten est surestimé, car la science n’engendre pas d’actions politiques tant que les résultats de la recherche ne quittent pas le monde académique[15]. Dans un épisode de Das Coronavirus-Update en mars 2020, le virologue souligne : « Il y a une chose que la science ne peut et ne doit pas faire, c’est que la science n’a pas de mandat démocratique. Un scientifique n’est pas un politicien, il n’a pas été élu et il n’a pas à quitter ses fonctions[16]. »  

Pendant la pandémie de COVID-19, plusieurs pays semblent avoir leur virologue en chef qui se présente au public, souvent à côté des femmes et hommes politiques. En Allemagne, ce sont même plusieurs expert·e·s qui ont suivi Christian Drosten sur la scène médiatique, ce qu’il a d’ailleurs beaucoup apprécié[17]. Cependant, la popularité croissante des virologues et des épidémiologues que le New York Times appelle « les nouvelles vedettes émergeant à travers l’Europe » s’accompagne souvent d’une forte personnification[18]. Pour Christian Drosten, cela équivaut à la création d’une figure artificielle qui n’a rien en commun avec la personne derrière[19].

Les médias, tant nationaux qu’internationaux, contribuent en grande partie — consciemment ou inconsciemment — à la « vedettisation » des scientifiques pendant la pandémie de COVID-19. À l’étranger, les médias nomment Christian Drosten « la voix de la raison », la « voix de la pandémie en Allemagne[20] » ou le « bouc émissaire des conspirationnistes[21] ». En Allemagne, le journal Die Zeit demande en mars 2020 : « Est-ce notre nouveau chancelier ? » Le magazine Der Spiegel met M. Drosten sur sa page titre en mai 2020 et consacre 10 pages à un portrait du virologue[22]. Un autre exemple révélateur est la campagne de diffamation du quotidien allemand Bild qui titre en mai 2020 qu’une étude menée par le chercheur était « grossièrement erronée »[23]. Il lui donne une heure pour réagir aux reproches. Christian Drosten refuse. Il en est fâché, mais peu impressionné. « Pour me discréditer en tant que scientifique, d’autres scientifiques devraient croire ce que la Bild publie », explique-t-il dans une entrevue avec Der Spiegel [24].

Cette chaîne d’événements montre que la communication scientifique est toujours un exercice d’équilibriste. Face à ce défi, qu’est-ce que Das Coronavirus-Update peut apprendre aux chercheur·se·s et aux journalistes scientifiques au Québec qui souhaitent faire face aux mythes conspirationnistes ?  

La douleur intérieure de la vulgarisation scientifique

La science et la vulgarisation de cette dernière préoccupent les médias depuis environ deux siècles[25]. Au Québec, c’est notamment l’émission populaire La Science en pantoufles qui marque, dans les années 1950, la naissance de la communication scientifique dans les médias de masse. Aujourd’hui, autant l’Allemagne que le Québec disposent d’un large répertoire de formats médiatiques consacrés à la science — une évolution qui coïncide avec l’intérêt croissant pour la communication scientifique pendant les trente dernières années[26]. Tous ces formats ont principalement deux objectifs : vulgariser les connaissances scientifiques sur un sujet en particulier (le quoi) et expliquer ce que cela signifie pour la vie quotidienne des citoyen·ne·s (le alors quoi)[27].

Malgré ce développement bien prometteur, la relation entre la communication scientifique et les adhérent∙e∙s aux mythes conspirationnistes — nous l’avons vu — reste complexe. Par conséquent, il est improbable que la communication scientifique puisse éliminer les mythes conspirationnistes. Au contraire, un discours visant à rectifier ces convictions peut être perçu comme une forme d’endoctrinement ou comme une campagne de rééducation, ainsi même renforçant et légitimant les croyances conspirationnistes. De même, encourager les gens à développer leur esprit critique n’est guère suffisant pour les sensibiliser aux informations déformées — le fameux « recherchez-le vous-même » fait partie intégrante de ces mouvements[28]. La polarisation sociale est encore moins atténuée lorsque l’on adopte une attitude arrogante en reprochant aux profanes d’être victimes d’une « épistémologie estropiée » : un manque de connaissances approfondies et valides[29].

Ce que la communication scientifique peut faire, par contre, c’est prévenir la propagation des mythes conspirationnistes en protégeant les personnes qui vivent une forte incertitude psychologique en raison de la crise épistémique actuelle. Ces individus craintifs et indécis sont à la recherche d’informations crédibles et sont donc réceptifs aux explications détaillées et complexes. Mais, de l’autre côté, ils sont suffisamment vulnérables pour pouvoir être séduits par des mythes conspirationnistes. Rassurer cette partie de la population par une communication scientifique bien conçue pourrait contribuer à la stabilisation des conditions sociales que les crises épistémiques ont tant bouleversées. Un mécanisme prometteur qui en résulte et qui a été soulevé par Christian Drosten lui-même : ces personnes peuvent avoir une fonction de multiplicateur dans leur entourage en partageant leurs apprentissages avec leurs proches[30].

La recherche étudie depuis plusieurs années les dynamiques complexes qui séduisent les gens à croire aux mythes conspirationnistes. Ainsi, différents biais cognitifs permettent d’expliquer pourquoi certains individus adoptent des croyances qui sont peu alignées au consensus scientifique ou le rejettent carrément. Un de ces biais est particulièrement pertinent pour la communication scientifique : le prétendu Easiness Effect (effet de simplicité), un phénomène qui se produit lorsqu’une forme de vulgarisation scientifique trop simple conduit une personne profane à avoir trop de confiance en son propre jugement et à sous-estimer sa dépendance des spécialistes en la matière[31]. Autrement dit, de la compréhensibilité ne résulte pas automatiquement de la compréhension[32]. Avec son niveau de complexité exceptionnellement élevé, Das Coronavirus-Update rompt avec l’effet de simplicité et ainsi avec toute une « logique médiatique » : il est rare que l’on trouve des formats de longue durée sur une thématique exceptionnellement complexe dans les médias de masse[33]. Au début, Christian Drosten et Korinna Hennig se parlent tous les jours ; à ce stade, le coronavirus et la pandémie de COVID-19 sont les sujets principaux dans les nouvelles quotidiennes. Depuis juin 2020, la fréquence a été réduite à un rythme hebdomadaire, et depuis la pause de l’été 2020, Christian Drosten est en alternance avec Sandra Ciesek, directrice de la virologie médicale à l’Hôpital universitaire de Francfort. Quand l’urgence de la situation l’oblige, le balado peut facilement durer deux heures : par exemple, l’épisode du 8 décembre 2020 sur le deuxième confinement total, alors imminent en Allemagne, et celui du 5 janvier 2021 sur les variants du virus.

Das Coronavirus-Update bouleverse également la mission ultime de la vulgarisation scientifique qui est d’offrir de la « science sans douleur » : dans tous les épisodes, M. Drosten a tendance à défier constamment et consciemment son auditoire[34]. Par exemple, il n’évite pas de termes techniques, de liens complexes, ou de détails chimiques, biologiques, mathématiques et statistiques. Dans une entrevue à la télévision le 30 janvier 2020, avant le début du balado, le virologue exprime clairement son point de vue par rapport au niveau intellectuel du discours scientifique au public (parlant du calcul du taux de mortalité) :

Nous sommes, après tout, une société éclairée et je pense que le [ou la] citoyen[·ne] ordinaire a le droit d’apprendre par un[·e] scientifique les informations de base et pas seulement des propos simplifiés. Et le calcul qui est fait ici est quelque chose dont les citoyen[·ne·]s ont le droit de prendre bonne note[35].

Sa critique des médias de masse dans cette entrevue est nette. Faisant allusion aux animaux porteurs du virus, il déclare lors d’une conférence de presse à Berlin en novembre 2020 : « À la fin, tout ce qu’il reste dans le journal du soir, c’est la mignonne chauve-souris plutôt que mes énoncés soigneusement choisis[36]. » Christian Drosten admet que la communication scientifique produit toujours une « douleur intérieure » pour les scientifiques[37]. « Toute forme de communication scientifique au public est une simplification de la science. », affirme-t-il dans la même conférence de presse [38]. Afin d’éviter le plus possible toute sorte de simplification, M. Drosten a consciemment décidé de s’attacher à long terme au format de NDR dont la longueur ne permet pas de déformer ses propos[39]. Pour la même raison, le virologue est très prudent avec ses explications et « communique les frontières de son propre savoir[40] ». Par exemple, il signale parfois son manque d’expertise dans des domaines voisins tels que la vaccinologie — une remarque qui semble plus que modeste de la bouche d’un virologue tant expérimenté.

« Il n’y a pas de trop long »

Et en effet, le niveau intellectuellement exigeant du balado porte fruit. « Il y a un auditoire qui y est très bien instruit, qui se perfectionne en virologie. [Son] niveau monte, et donc je dois me préparer davantage », explique Christian Drosten dans un entretien accordé à Deutschlandfunk[41]. Contrairement aux craintes de NDR que le balado ne suscite pas l’intérêt des gens, l’auditoire apprécie la stimulation intellectuelle. « Il n’y a pas de trop long », « Ne pas abréger, s’il vous plaît ! », peut-on lire dans les commentaires sur YouTube. Selon la journaliste Korinna Hennig, 80 % des personnes écoutent le balado jusqu’à la fin[42]. Cette préférence des gens pour un format long et un contenu complexe — dont elles et ils ne comprennent peut-être pas tous les détails — par rapport à un format court qui augmente le risque de simplifier et de déformer la réalité était une découverte pour les journalistes de NDR[43]. Bien qu’il soit difficile de trouver des informations détaillées sur l’auditoire, celui-ci semble très diversifié, notamment en matière de tranches d’âge : les auditeurs et auditrices ont environ entre 11 et 80 ans, selon Korinna Hennig[44]. Les commentaires sur YouTube donnent d’autres indices sur leurs profils, réfutant la supposition que ce sont uniquement des universitaires qui écoutent le balado : travailleurs et travailleuses, femmes au foyer, professeur·e·s d’école, retraité·e·s, employé·e·s de la santé publique — pour donner seulement quelques exemples — composent l’auditoire de Das Coronavirus-Update.

Et si la journée ou la semaine ne produisait pas de percée scientifique dont l’auditoire devrait prendre connaissance ? Le duo du scientifique et de la journaliste prend alors le temps d’aller en profondeur dans des sujets spécifiques, de discuter des articles scientifiques pertinents, d’expliquer le fond virologique d’enjeux majeurs. L’absence totale d’alarmisme, combinée avec beaucoup de « Sachlichkeit » (allemand pour objectivité, neutralité), distingue Das Coronavirus-Update des formats médiatiques visant avant tout à augmenter l’attention du public. Afin de ne pas faire la une des journaux, l’animatrice souligne que le titre de chaque émission est choisi avec beaucoup de soin[45]. Des réactions dans les commentaires de YouTube telles que : « Merci ! Enfin des connaissances et non des gros titres », laissent entendre une certaine sursaturation de la population par rapport à la couverture médiatique dramatisante sur la pandémie.

La collaboration bien rodée entre Korinna Hennig et Christian Drosten où l’un alimente l’autre est d’autant plus surprenante qu’elle et il ne se sont jamais vu∙e∙s en personne en raison des mesures sanitaires en place[46]. Plus encore, elle et il ne se voient même pas pendant leurs entretiens. Le format qui ne leur permet pas de communiquer visuellement a un avantage caché : la situation les force à renoncer à toute interruption inutile. Bien que M. Drosten remonte souvent loin dans le temps afin de créer une assise solide pour son argumentation, sa coanimatrice le laisse habituellement toujours terminer son idée. De plus, seules les pauses de réflexion et les répétitions sont coupées au montage, avant la diffusion, selon Korinna Hennig[47]. Ainsi, le risque de propager des citations abrégées qui déforment le sens des vrais propos est réduit au minimum.

L’art de créer des forces centripètes

D’une certaine manière, Das Coronavirus-Update a donné un nouvel élan à la communication scientifique contemporaine. D’autres scientifiques et journalistes pourraient reprendre cet élan et le traduire en une réelle force centripète entre la science, les médias et la société.  

Dans ce contexte, il semble primordial d’établir un lien de confiance ainsi qu’un dialogue en amont avec les citoyen·ne·s déstabilisé·e·s. Un échange plus étroit pourrait en effet générer des éclaircissements sur leurs craintes par rapport à la science, et mitiger leur scepticisme face à la science, les médias et les personnalités politiques, qui constitueraient un cercle d’élite protégeant ses propres intérêts. Quelles thématiques les intéressent ? Quelles sont leurs préoccupations principales et d’où viennent-elles ? Quelles informations recherchent-elles et ils ? À titre d’exemple, NDR a créé une véritable boîte à outils pour son auditoire, comme réponse aux réactions positives exorbitantes. Les transcriptions de toutes les émissions, une liste avec les études citées par les virologues et les journalistes, un résumé des questions les plus posées ainsi qu’un glossaire expliquant les termes techniques — de récepteurs d’ACE2 à zoonose — sont désormais disponibles sur le site.

Du côté des scientifiques, la communication scientifique s’avère moins ludique ; elle est avant tout un enjeu institutionnel. Ceci dit, la communauté de chercheur·se·s nécessite du soutien de leurs institutions, par exemple sous forme d’incitatifs concrets, pour pouvoir s’impliquer dans la communication scientifique[48]. Présentement, l’engagement public peut potentiellement nuire à la carrière des scientifiques. Ainsi, Christian Drosten souligne qu’il aura des inconvénients sur le plan d’allocation des fonds de recherche futurs pour principalement deux raisons[49]. Premièrement, la présence dans les médias exige beaucoup d’engagement, diminuant le temps qui peut être consacré à la recherche. Deuxièmement, l’aspect de simplification de la communication scientifique est perçu « comme une gifle » par certain·e·s collègues scientifiques, explique Christian Drosten lors de la conférence de presse à Berlin, ce qui a un impact sur son estime professionnelle auprès de ces personnes[50]. Étant donné que l’évaluation des propositions de recherche par les pairs ne peut jamais être entièrement détachée de la réputation de la personne, il craint que son travail de vulgarisation puisse l’influencer de manière négative[51].

Toutefois, les voix qui préconisent l’intégration obligatoire de la communication scientifique dans l’enseignement universitaire, surtout au niveau postdoctoral, se font de plus en plus entendre[52]. Les jeunes chercheur·se·s ne savent souvent pas de quelle manière elles et ils devraient communiquer leurs connaissances. « En aucun cas de la même façon qu’un[·e] journaliste ! », précise Christian Drosten. « Le [ou la] journaliste travaille sur un sujet afin de pouvoir en parler. Le [ou la] scientifique parle de quelque chose, car on lui a demandé de le faire[53]. » À l’heure actuelle, la pratique de la communication scientifique est dispersée à travers tout le cursus ; elle est « partout et nulle part ; c’est la tâche de [toutes et] tous, mais la responsabilité de personne[54] ». Le Québec a une longueur d’avance à cet égard : plusieurs universités offrent déjà des programmes courts ou des spécialisations en communication scientifique.

En revanche, la communication scientifique de qualité du côté du journalisme est principalement un enjeu de nature financière. Afin de contourner cette contrainte, quelques journalistes à travers le monde proposent de créer des fondations spécifiquement destinées aux expérimentations avec de nouveaux concepts ou des bourses pour pouvoir réaliser des reportages coûteux[55]. Une autre approche est proposée par Christian Drosten lui-même dans une entrevue télévisée : « Il devrait y avoir un modèle de financement qui permette de payer spécifiquement pour ce type de reportage », parlant des formats de communication scientifique[56]. Ceux-ci ne sont pas limités aux genres journalistiques classiques comme les émissions de télévision. Das Coronavirus-Update montre que des formats novateurs tels que le balado peuvent tout à fait convenir pour communiquer des connaissances scientifiques au grand public. Plus encore, ces nouveaux formats sont même fortement prometteurs, car une grande partie de la population s’y informe même en temps de crise[57]. De plus, les formats traditionnels comme les chroniques ne pourraient pas offrir le même niveau de profondeur, voire rivaliser avec les autres formats en termes de temps et de ressources investies[58]. La popularité d’autres émissions scientifiques confirme la tendance qu’il y a une préférence croissante pour des formats longs sur les canaux d’information numériques comme YouTube[59].

À ce propos, il faut souligner que NDR fait partie des établissements allemands de radiodiffusion de droit public. Il est donc financé par les citoyen·ne·s sous forme de redevances radiophoniques (17,50 € par mois en 2021) qui sont imposées à toute la population allemande, même aux ménages qui ne possèdent pas d’appareil récepteur audiovisuel. La chaîne radio n’est donc pas soumise aux mêmes pressions financières qu’un média privé, et ne fonctionne pas selon les mêmes logiques. Contrairement aux sociétés privées, les médias qui reçoivent du soutien financier public ont la mission impérative de garantir une couverture médiatique aussi neutre et complète que possible (même si ce principe n’est pas toujours respecté), ce qui réduit — au moins partiellement — l’accent sur les gros titres et les formats courts et divertissants. En raison de leur mandat public et sociétal ainsi que du budget souvent généreux qui leur est alloué à cette fin, les médias publics, dont ceux au Québec, pourraient avoir une responsabilité particulière dans la production et la diffusion de la communication scientifique.

Se mettre d’accord sur la plus petite vérité partagée

Mis à part le défi du financement, la communication scientifique bouleverse les pratiques journalistiques traditionnelles. Ainsi, les journalistes devront apprendre à résister à l’instinct professionnel de répondre au consensus scientifique avec la présentation d’une position opposée. Cette « adhésion à l’équilibre » peut déboucher sur une couverture médiatique biaisée exposant des désaccords parmi la communauté scientifique qui, en réalité, n’existent pas (la campagne de la Bild en est un exemple)[60]. Par conséquent, les journalistes ont la responsabilité de sélectionner stratégiquement les spécialistes auxquel∙le∙s elles et ils donnent la parole[61]. Le critère de sélection ne devrait pas être l’originalité du point de vue de l’expert·e, mais son potentiel de représenter l’état actuel du consensus scientifique. Attirer l’attention du public davantage sur ce consensus que sur le CV de l’expert·e pourrait aider à mitiger la vedettisation des scientifiques et aurait pu réduire la personnification de Christian Drosten dans les médias allemands et internationaux. S’ajoute à cela un défi de nature plutôt idéologique et culturelle. Avant que d’autres formats similaires à Das Coronavirus-Update puissent s’établir dans le paysage médiatique, les journalistes devraient s’opposer à la prévalence des formats courts et à la course aux clics. Un changement de culture et de mentalité est d’autant plus important pour convaincre celles et ceux qui prennent les décisions dans les salles de rédaction de se montrer ouvert·e·s à ces nouvelles formes de communication.

Pour bien saisir le consensus scientifique, les journalistes requièrent une expertise dans l’analyse de données et de statistiques, ainsi que dans l’évaluation des prépublications scientifiques, afin de distinguer les vraies contributions des études peu concluantes ou erronées[62]. Poser des questions critiques ne suffit pas ; les journalistes doivent s’approprier un véritable bagage scientifique pour pouvoir être « analystes et commentateur[∙rice∙]s privilégié[∙e∙]s » de la science[63]. Ainsi, le ton équilibré et serein des entrevues dans Das Coronavirus-Update est non seulement le résultat de la vulgarisation exacte et neutre de Christian Drosten, mais surtout de l’instruction profonde de la journaliste Korinna Hennig dans la matière. Afin d’être bien préparée et de pouvoir improviser, creuser des sujets et poser des questions ciblées à Christian Drosten, elle s’est plongée dans l’univers des publications scientifiques et a lu un tas d’études tous les jours. En résulte une relation bidirectionnelle et d’égal à égale entre un scientifique et une journaliste, avec un écart le plus minime possible sur le plan des connaissances techniques. En effet, la création de liens plus durables entre scientifiques et journalistes réputé·e·s pourrait être un point de départ favorable pour tout format de communication scientifique[64].

Finalement, afin de rapprocher science, médias et société autour du consensus scientifique, il peut d’abord suffire de définir ce que la chimiste et journaliste scientifique allemande Mai Thi Nguyen-Kim appelle « la plus petite vérité partagée[65] ». En se mettant d’accord sur un état de connaissances commun minimal, un débat public équilibré et sain sur les choses — même sur la science — semble plus à portée de main.

Et qu’en est-il de l’avenir de Das Coronavirus-Update ? En février 2021, Korinna Hennig confirme que le balado continuera tant qu’il y aura des thématiques qui méritent d’être explorées, comme la vaccination[66]. Et ensuite ? Malgré tout leur succès, les souhaits des deux protagonistes restent très modestes. Tandis que Korinna Hennig est déjà en train de planifier d’autres émissions scientifiques avec son équipe, Christian Drosten a hâte de retourner à son travail quotidien. « Je souhaite que les gens m’oublient. Que dans quelques années, les journaux écrivent : que fait Christian Drosten ? », dit-il dans une entrevue avec le journal Zeit Online[67]

CRÉDIT PHOTO: Tim Reckman/Flickr

[1] Volker Stollorz, « Herausforderungen für den Journalismus über Wissenschaft in der Coronapandemie – erste Beobachtungen zu einem Weltereignis », Bundesgesundheitsblatt, Vol. 64, 2021 : 70-76. doi.org/10.1007/s00103-020-03257-x.

[2] Toutes les citations en allemand ont été traduites par l’autrice. Christian Drosten, propos recueillis dans « Prof. Dr. Christian Drosten : Musik und Fragen zur Person vom 06.12.2020 (Ultra Cut #9) », diffusé par Deutschlandfunk, 6 décembre 2020. www.youtube.com/watch?v=0JzI_qZjybw.

[3] Christian Drosten, propos recueillis dans « Prof. Dr. Christian Drosten : Virus und Medien – Aufmerksamkeitsökonomie in Krisenzeiten (13.11.2020) », Bundespressekonferenz, 13 novembre 2020. www.youtube.com/watch?v=wJuOvZeuZSk.

[4] Christian Drosten, propos recueillis dans « Prof. Dr. Christian Drosten : Musik und Fragen zur Person vom 06.12.2020 (Ultra Cut #9) », diffusé par Deutschlandfunk, 6 décembre 2020. www.youtube.com/watch?v=0JzI_qZjybw.

[5] NDR Info, propos recueillis dans « Behind the Scenes – Talk mit dem Podcast-Team », Das Coronavirus-Update, diffusé par NDR, 1 avril 2020. www.ndr.de/nachrichten/info/Behind-the-Scenes-Talk-mit-dem-Podcast-Team,….

[6] Ibid.

[7] Ibid.

[8] Volker Stollorz, « Herausforderungen für den Journalismus über Wissenschaft in der Coronapandemie – erste Beobachtungen zu einem Weltereignis », Bundesgesundheitsblatt, vol. 64, 2021 : 70-76. doi.org/10.1007/s00103-020-03257-x.

[9] NDR Info, propos recueillis dans « Behind the Scenes – Talk mit dem Podcast-Team », Das Coronavirus-Update, diffusé par NDR, 1 avril 2020. www.ndr.de/nachrichten/info/Behind-the-Scenes-Talk-mit-dem-Podcast-Team,….

[10] Korinna Hennig, propos recueillis dans « Digitale Nacht der Medien 2020 », diffusé par Allgemeiner Hamburger Presseclub, 11 novembre 2020. www.youtube.com/watch?v=Kj94-f2Et20; NDR Info, propos recueillis dans « Behind the Scenes – Talk mit dem Podcast-Team », Das Coronavirus-Update, diffusé par NDR, 1 avril 2020. www.ndr.de/nachrichten/info/Behind-the-Scenes-Talk-mit-dem-Podcast-Team,….

[11] Christian Drosten, propos recueillis dans « (24) Wir müssen weiter geduldig sein », Das Coronavirus-Update, diffusé par NDR, 30 mars 2020. www.ndr.de/nachrichten/info/24-Wir-muessen-weiter-geduldig-sein,audio660….

[12] Ernst Andreas Hartmann, Tobias Jetzke, Peggy Kelterborn, Dennis Mandwurf, Doreen Richter, Sandra Rohner, Henry Schweigel, Julian Stubbe, Carolin Thiem, Jan Wessels, Guido Zinke, Verschwörungstheorien und Wissenschaftsfeindlichkeit, Institut für Innovation und Technik, 2020. www.iit-berlin.de/de/publikationen/verschwoerungstheorien-und-wissenscha….

[13] Jochen Roose, Sie sind überall. Eine repräsentative Umfrage zu Verschwörungstheorien, Konrad Adenauer Stiftung, 2020. www.kas.de/documents/252038/7995358/Eine+repr%C3%A4sentative+Umfrage+zu+….

[14] Ernst Andreas Hartmann, Tobias Jetzke, Peggy Kelterborn, Dennis Mandwurf, Doreen Richter, Sandra Rohner, Henry Schweigel, Julian Stubbe, Carolin Thiem, Jan Wessels, Guido Zinke, Verschwörungstheorien und Wissenschaftsfeindlichkeit, Institut für Innovation und Technik, 2020. www.iit-berlin.de/de/publikationen/verschwoerungstheorien-und-wissenscha….

[15] Markus Feldenkirchen, Jan Friedmann, Johann Grolle, Marc Hujer, Martin Knobbe, Dirk Kurbjuweit, « Der Sündendoc », DER SPIEGEL, 30 mai 2020, 8-13.

[16] Christian Drosten, propos recueillis dans « (24) Wir müssen weiter geduldig sein », Das Coronavirus-Update, diffusé par NDR, 30 mars 2020. www.ndr.de/nachrichten/info/24-Wir-muessen-weiter-geduldig-sein,audio660….

[17] Christian Drosten, propos recueillis dans « (50) Das Virus kommt wieder », Das Coronavirus-Update, diffusé par NDR, 23 juin 2020. www.ndr.de/nachrichten/info/50-Das-Virus-kommt-wieder,audio702258.html.

[18] Matina Stevis-Gridneff, “The Rising Heroes of the Coronavirus Era? Nations’ Top Scientists”, The New York Times, 5 avril 2020. www.nytimes.com/2020/04/05/world/europe/scientists-coronavirus-heroes.ht….

[19] NDR Info, propos recueillis dans « Behind the Scenes – Ein Jahr Coronavirus-Update », Das Coronavirus-Update, diffusé par NDR, 26 février 2021. www.ndr.de/nachrichten/info/Behind-the-Scenes-1-Jahr-Coronavirus-Update,….

[20] Kai Kupferschmidt, “How the pandemic made this virologist an unlikely cult figure”, Science, 28 avril 2020. www.sciencemag.org/news/2020/04/how-pandemic-made-virologist-unlikely-cu….

[21] « Le virologue devenu bouc émissaire des conspirationnistes », TVA Nouvelles, 29 mai 2020. www.tvanouvelles.ca/2020/05/29/le-virologue-devenu-bouc-emissaire-des-co… Baudouin Jurdant, « Vulgarisation scientifique et idéologie », Communications, vol. 14, 1969 : 150-161. doi.org/10.3406/comm.1969.1203; Marie Lambert-Chan, « COVID-19 : les scientifiques deviendront-ils des boucs émissaires ? », Québec Science, 9 juillet 2020. www.quebecscience.qc.ca/edito/covid-19-scientifiques-boucs-emissaires/.

[22] Mariam Lau, « Ist das unser neuer Kanzler? », ZEIT ONLINE, 18 mars 2020. www.zeit.de/2020/13/coronavirus-wissenschaft-auswirkung-auf-politik-viro… Markus Feldenkirchen, Jan Friedmann, Johann Grolle, Marc Hujer, Martin Knobbe, Dirk Kurbjuweit, « Der Sündendoc », DER SPIEGEL, 30 mai 2020, 8-13.

[23] « Fragewürdige Methoden – Drosten-Studie über ansteckende Kinder grob falsch », Bild, 25 mai 2020. www.bild.de/politik/inland/politik-inland/fragwuerdige-methoden-drosten-….

[24] « Ohne uns Wissenschaftler hätten wir bis zu 100 000 Tote mehr », DER SPIEGEL, 30 mai 2020, 14-17.

[25] Martin W. Bauer, “Public Attention to Science 1820–2010—A ‘Longue Durée’ Picture”, dans The Sciences’ Media Connection—Public Communication and its Repercussions (pp. 35–58), sous la direction de Simone Rödder, Martina Franzen, Peter Weingart, Dordrecht: Springer, 2012.

[26] Ibid.

[27] Mai Thi Nguyen-Kim, « Virologen-Vergleich », maiLab, 2020. www.youtube.com/watch?v=u439pm8uYSk.

[28] Barbara Fister, “Lizard People in the Library”, Project Information Literacy Provocation Series, 3 février 2020. projectinfolit.org/pubs/provocation-series/essays/lizard-people-in-the-library.html.

[29] Cass R. Sunstein, Adrian Vermeule, “Conspiracy Theories: Causes and Cures”, The Journal of Political Philosophy, vol. 17, no 2, 2009: 202–227. doi: 10.1111/j.1467-9760.2008.00325.x.

[30] Christian Drosten, propos recueillis dans « Christian Drosten: « Kontraproduktive Fragen » », ZAPP, diffusé par NDR, 18 mars 2020. www.ardmediathek.de/ard/video/zapp/christian-drosten-kontraproduktive-fr….

[31] Lisa Scharrer, Yvonne Rupieper, Marc Stadtler, Rainer Bromme, “When science becomes too easy: Science popularization inclines laypeople to underrate their dependence on experts”, Public Understanding of Science, vol. 26, no 8, 2017: 1003–1018. doi.org/10.1177/0963662516680311.

[32] Volker Stollorz, « Herausforderungen für den Journalismus über Wissenschaft in der Coronapandemie – erste Beobachtungen zu einem Weltereignis », Bundesgesundheitsblatt, vol. 64, 2021 : 70-76. doi.org/10.1007/s00103-020-03257-x.

[33] Stephan Detjen, propos recueillis dans « Prof. Dr. Christian Drosten : Virus und Medien – Aufmerksamkeitsökonomie in Krisenzeiten (13.11.2020) », Bundespressekonferenz, 13 novembre 2020. www.youtube.com/watch?v=wJuOvZeuZSk.

[34] Baudouin Jurdant, « Vulgarisation scientifique et idéologie », Communications, vol. 14, 1969 : 150-161. doi.org/10.3406/comm.1969.1203; NDR Info, propos recueillis dans « Behind the Scenes – Talk mit dem Podcast-Team », Das Coronavirus-Update, diffusé par NDR, 1 avril 2020. www.ndr.de/nachrichten/info/Behind-the-Scenes-Talk-mit-dem-Podcast-Team,….

[35] Christian Drosten, propos recueillis dans « Prof. Dr. Christian Drosten : Coronavirus-Experte im Interview vom 30.01.2020 | Talk aus Berlin », diffusé par RBB, 30 janvier 2020. www.youtube.com/watch?v=Z3Zth7KYVHY.

[36] Christian Drosten, propos recueillis dans « Prof. Dr. Christian Drosten : Virus und Medien – Aufmerksamkeitsökonomie in Krisenzeiten (13.11.2020) », Bundespressekonferenz, 13 novembre 2020. www.youtube.com/watch?v=wJuOvZeuZSk.

[37] Ibid.

[38] Ibid.

[39] Ibid.

[40] « Communicator-Preis 2020 geht an Robert Arlinghaus – einmaliger Sonderpreis für Christian Drosten », Pressemitteilung Nr. 11, Deutsche Forschungsgemeinschaft, 20 avril 2020. www.dfg.de/service/presse/pressemitteilungen/2020/pressemitteilung_nr_11….

[41] Christian Drosten, propos recueillis dans « Prof. Dr. Christian Drosten : Musik und Fragen zur Person vom 06.12.2020 (Ultra Cut #9) », diffusé par Deutschlandfunk, 6 décembre 2020. www.youtube.com/watch?v=0JzI_qZjybw.

[42] Korinna Hennig, propos recueillis dans « Korinna Hennig und Melanie Gath über Wissenschaftler im Fokus der Öffentlichkeit », Medientage München, 14 mai 2020. www.youtube.com/watch?v=smF5k8pG7I8.

[43] NDR Info, propos recueillis dans « Behind the Scenes II – Talk mit dem Podcast-Team », Das Coronavirus-Update, diffusé par NDR, 21 mai 2020. www.ndr.de/nachrichten/info/Behind-the-Scenes-II-Talk-mit-dem-Podcast-Te….

[44] Korinna Hennig, propos recueillis dans « (41) Der Tanz mit dem Tiger », Das Coronavirus-Update, diffusé par NDR, 14 mai 2020. www.ndr.de/nachrichten/info/Podcast-Coronavirus-Update-Drosten-Der-Tanz-….

[45] Martina Franzen, « Medienkonflikte der Wissenschaft: Zur Wissenschaftskommunikation in Zeiten von Corona (Teil 1) », Blog der Deutschen Gesellschaft für Soziologie, 5 avril 2020. blog.soziologie.de/2020/04/medienkonflikte-der-wissenschaft-zur-wissenschaftskommunikation-in-zeiten-von-corona-teil-1/.

[46] Korinna Hennig, propos recueillis dans « Korinna Hennig und Melanie Gath über Wissenschaftler im Fokus der Öffentlichkeit », Medientage München, 14 mai 2020. www.youtube.com/watch?v=smF5k8pG7I8.

[47] Korinna Hennig, propos recueillis dans « re:publica im digitalen Exil – Deep Dive: Ein Blick hinter die Kulissen des erfolgreichsten… », diffusé par re:publica, 2 juin 2020. www.youtube.com/watch?v=sGP5jf02Tuw.

[48] Georg Schütte, Wolfgang Rohe, Caroline Schmutte, « Steht den Wissenschaftlern bei! », ZEIT ONLINE, 2 décembre 2020. www.zeit.de/2020/50/shitstorms-wissenschaftler-public-shaming-beistand-i….

[49] Christian Drosten, propos recueillis dans « Prof. Dr. Christian Drosten : Virus und Medien – Aufmerksamkeitsökonomie in Krisenzeiten (13.11.2020) », Bundespressekonferenz, 13 novembre 2020. www.youtube.com/watch?v=wJuOvZeuZSk.

[50] Ibid.

[51] Ibid.

[52] Georg Schütte, Wolfgang Rohe, Caroline Schmutte, « Steht den Wissenschaftlern bei! », ZEIT ONLINE, 2 décembre 2020. www.zeit.de/2020/50/shitstorms-wissenschaftler-public-shaming-beistand-i….

[53] Christian Drosten, propos recueillis dans « Prof. Dr. Christian Drosten : Virus und Medien – Aufmerksamkeitsökonomie in Krisenzeiten (13.11.2020) », Bundespressekonferenz, 13 novembre 2020. www.youtube.com/watch?v=wJuOvZeuZSk.

[54] Barbara Fister, “Lizard People in the Library”, Project Information Literacy Provocation Series, 3 février 2020. projectinfolit.org/pubs/provocation-series/essays/lizard-people-in-the-library.html.

[55] Jan-Martin Wiarda, « Persönliche Stellungnahme », dans Zusammenstellung der Stellungnahmen der geladenen Sachverständigen (pp. 1-61), Deutscher Bundestag, 25 mars 2020; Pascal Lapointe, « Sortir le journalisme scientifique de la précarité », Relations, no 800, janvier-février 2019 : 20-21. cjf.qc.ca/revue-relations/publication/article/sortir-le-journalisme-scientifique-de-la-precarite/.

[56] Christian Drosten, propos recueillis dans « Christian Drosten: « Kontraproduktive Fragen » », ZAPP, diffusé par NDR, 18 mars 2020. www.ardmediathek.de/ard/video/zapp/christian-drosten-kontraproduktive-fr….

[57] Volker Stollorz, « Herausforderungen für den Journalismus über Wissenschaft in der Coronapandemie – erste Beobachtungen zu einem Weltereignis », Bundesgesundheitsblatt, vol. 64, 2021 : 70-76. doi.org/10.1007/s00103-020-03257-x.

[58] Korinna Hennig, propos recueillis dans « Korinna Hennig und Melanie Gath über Wissenschaftler im Fokus der Öffentlichkeit », Medientage München, 14 mai 2020. www.youtube.com/watch?v=smF5k8pG7I8.

[59] Melanie Gath, propos recueillis dans « Korinna Hennig und Melanie Gath über Wissenschaftler im Fokus der Öffentlichkeit », Medientage München, 14 mai 2020. www.youtube.com/watch?v=smF5k8pG7I8.

[60] Maxwell T. Boykoff, Jules M. Boykoff, “Balance as bias: global warming and the US prestige press”, Global Environmental Change, vol. 14, 2004: 125–136. doi:10.1016/j.gloenvcha.2003.10.001.

[61] Volker Stollorz, « Herausforderungen für den Journalismus über Wissenschaft in der Coronapandemie – erste Beobachtungen zu einem Weltereignis », Bundesgesundheitsblatt, vol. 64, 2021 : 70-76. doi.org/10.1007/s00103-020-03257-x.

[62] Ibid.

[63] Gervais Mbarga, « À quoi sert le journalisme scientifique ? », Revue de l’Université de Moncton, vol. 40, no 2, 2009 : 161-180. doi.org/10.7202/1001393ar.

[64] Hennig Hopf, Alain Krief, Goverdhan Mehta, Stephen A. Matlin, “Fake science and the knowledge crisis: ignorance can be fatal”, Royal Society Open Science, vol. 6, 2019: 1–7. dx.doi.org/10.1098/rsos.190161.

[65] Mai-Thi Nguyen-Kim, propos recueillis dans « Die kleinste gemeinsame Wahrheit », Argon Hörbuch, 2021.

[66] NDR Info, propos recueillis dans « Behind the Scenes – Ein Jahr Coronavirus-Update », Das Coronavirus-Update, diffusé par NDR, 26 février 2021. www.ndr.de/nachrichten/info/Behind-the-Scenes-1-Jahr-Coronavirus-Update,….

[67] Florian Schumann, Jakob Simmank, « Wir haben es selbst in der Hand », ZEIT ONLINE, 6 octobre 2020. www.zeit.de/wissen/2020-10/christian-drosten-corona-massnahmen-neuinfekt….

De près, personne n’est normal. Entretien avec Marcelo Otero

De près, personne n’est normal. Entretien avec Marcelo Otero

Ce texte est extrait du cinquième numéro du magazine de sociologie Siggi. Pour vous abonner, visitez notre boutique en ligne!

Siggi s’intéresse au parcours biographique des sociologues et s’interroge sur la place qu’il occupe dans leurs enquêtes. Pour ce cinquième numéro, nous avons rencontré Marcelo Otero, professeur et ancien directeur du Département de sociologie de l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Ses travaux portent sur le malheur ordinaire et la folie.

Siggi : Merci de me recevoir à votre bureau. Avant de commencer l’entretien, j’aimerais savoir comment il faut vous présenter. Est-ce que « sociologue des psychopathologies » vous convient?

Marcelo Otero (MO) : Je préfère « sociologue des problèmes sociaux complexes ». La folie ne se réduit pas aux maladies mentales, au cerveau, à l’esprit dérangé. La folie implique la société. Il n’y a pas de fous ou de folles en tant que tels, seulement une situation d’interaction particulière traversée par toutes sortes de tensions : l’esprit y joue un rôle important, mais il n’est pas seul. Si l’on veut comprendre ce qu’on appelle les psychopathologies, il faut explorer leur épaisseur sociale.

Siggi : Entendu! Puisqu’il s’agit d’un entretien biographique, il faut remonter un peu dans le temps. Commençons par une question toute simple : qu’est-ce qui a mené le jeune Marcelo vers la sociologie?

MO : J’ai grandi en Argentine, à Buenos Aires, sous la dictature militaire. Quand je suis entré à l’université dans la seconde moitié des années 1970, les départements de sociologie avaient été fermés par le régime parce qu’il s’agissait d’un repaire à marxistes. J’ai donc fait une première formation en ingénierie électrique. Puis, j’ai commencé une seconde formation à la Faculté de philosophie. Hélas, il y avait beaucoup de livres et d’auteurs interdits. Il n’était permis de lire que des philosophes chrétiens ou de droite. Tranquillement, je me suis dirigé vers l’histoire, parce que c’était une discipline qui était moins contrôlée. On pouvait étudier les historiens britanniques de la classe ouvrière, comme Edward Thompson et Christopher Hill.

Siggi : Comment ça se fait?

MO : Simplement parce que les militaires au pouvoir ne savaient pas que c’étaient des marxistes! (Rires.) Quand le régime est tombé en 1983, les départements de sociologie ont rouvert. C’était une période d’ébullition. J’ai terminé ma formation en philosophie, histoire et sociologie. J’ai commencé à enseigner et j’ai pu entamer des recherches sur ce qui m’intéressait vraiment : le croisement entre la pauvreté et la folie.

J’avais deux chantiers parallèles. Le premier était celui des asiles, où j’ai travaillé comme bénévole. Ça n’avait rien à voir avec les hôpitaux psychiatriques qu’on retrouve au Canada aujourd’hui. C’étaient de vieux bâtiments du XIXe siècle et, pour s’y rendre, il fallait habituellement traverser un immense parc. Quand on franchissait les portes de l’enceinte pour rejoindre la bâtisse, tout le monde nous suivait, comme une meute. C’était une expérience très impressionnante. Avec des collègues, on avait commencé à y recueillir des histoires de vie. On voyait comment le mental pathologique et le social problématique sont noués. On nous racontait des vies extrêmement difficiles, où la pauvreté, les problèmes familiaux et les maladies mentales étaient tellement tissés serrés que ça n’avait aucun sens de tenter de les séparer.

Le deuxième chantier était celui des bidonvilles. On y allait pour rencontrer des gens et on les écoutait nous raconter leur histoire. On découvrait que les habitants et habitantes avaient parfois de graves problèmes de santé mentale, mais par dégradation, déclassement et exclusion. La principale leçon que j’ai tirée de ces enquêtes est que la sociologie ne peut pas séparer le psychisme du social. Il était cependant très difficile d’aborder les deux en même temps. D’un côté, la psychanalyse était dominante en Argentine à l’époque. C’est une discipline qui exige une clientèle typée, de classe moyenne ou petite-bourgeoise. Ses concepts se prêtent mal à la compréhension de la grande pauvreté et ses effets sur le psychisme. De l’autre côté, les sociologues des inégalités ont tendance à étudier les stratifications sociales, les classes et les discriminations en laissant complètement de côté le psychisme.

Siggi : Pourquoi la psychanalyse s’adresse-t-elle plus spécifiquement aux classes aisées?

MO : Freud l’a conçue dans un contexte particulier : patriarcal, hiérarchique, sexiste. Il faut un contexte inspiré du modèle de la famille bourgeoise classique pour pouvoir analyser les symptômes d’une névrose. Quand le tissu social est désagrégé, ou plutôt agrégé autrement, comme dans un bidonville, on n’a pas du tout le même cadre. Et puis l’analyse est un échange dense entre deux personnes qui ont un capital culturel commun. Bref, c’est une thérapie qui a été conçue dans la petite bourgeoisie, pour la petite bourgeoisie. Il y a une phrase de Freud qui est désolante, mais qui résume bien cela : « Le barbare n’a pas de peine à bien se porter, tandis que pour le civilisé, c’est là une lourde tâche. » Autrement dit, celui ou celle qui travaille dans une usine ou vit dans un bidonville n’a pas un psychisme digne d’être analysé. La psychanalyse est une thérapie de classe. En plus, il faut payer et ça dure des années. Je ne dis pas ça pour critiquer les gens qui font une analyse. On trouve le sens à sa vie comme on peut, que ce soit dans une religion ou une analyse. Le problème, c’est quand une telle discipline, qui se prétend subversive, se retrouve dominante dans les hôpitaux et les universités. La psychanalyse – tout comme la psychiatrie d’ailleurs – a cette fâcheuse tendance à réduire des problèmes complexes à la seule intériorité et à délester tout le reste. D’où une « sociologie des problèmes sociaux complexes », qui tente de faire l’inverse, c’est-à-dire de se plonger dans la complexe texture du réel en conservant la tension entre le social et le psychisme.

Siggi : Est-ce que l’on consultait un ou une analyste dans votre famille? J’ai entendu dire que c’est très commun à Buenos Aires.

MO : Je viens d’une famille de classe moyenne inférieure, personne n’avait fait d’analyse. J’en ai fait une brièvement lorsque j’étais aux études. Je voulais comprendre ce monde qui me fascinait, mais j’avais beaucoup de réticences.

Cela dit, vous avez tout à fait raison. Quand j’y habitais encore, Buenos Aires était la ville de la psychanalyse. À l’université par exemple, tant en génie qu’en sociologie, je n’ai jamais connu quelqu’un qui n’avait pas de thérapeute. Il y a de nombreux cafés où les gens se donnaient rendez-vous uniquement pour discuter de leur thérapie. Le plus connu est le café La Paz, avec une énorme terrasse au coin de deux grandes artères, et si on tendait l’oreille, on pouvait entendre « j’ai un blocage… » ou « le contre-transfert m’inquiète… ». Ça peut paraître surréaliste, mais c’était très courant. Encore aujourd’hui, si je prends le taxi pour aller à l’aéroport et que je glisse l’expression « complexe d’Œdipe », mon chauffeur va savoir de quoi il s’agit et va me relancer sur ses propres « refoulements ». Il y a une diffusion énorme de la culture psychanalytique au cinéma, dans la littérature, mais surtout au théâtre. Le théâtre argentin met souvent en scène des enjeux œdipiens classiques. Même dans les kiosques de journaux, à côté de la presse à grand tirage, on retrouvait des livres de Freud ou de Lacan.

Siggi : Comment êtes-vous atterri à Montréal dans les années 1990?

MO : C’est un concours de circonstances. Je voulais m’établir quelque part en Amérique du Nord. J’avais un ami qui habitait à Montréal et j’ai vu passer un projet de recherche sur « les orphelins de Duplessis » qui rejoignait mes préoccupations.

Siggi : Qu’est-ce que ce thème veut dire?

MO : Jusqu’à la fin du régime de Maurice Duplessis, les asiles au Québec concentraient un ensemble d’individus dont personne ne voulait, dont on supposait la dangerosité ou dont on avait honte : pauvres, vagabond·e·s, handicapé·e·s, épileptiques, « filles-mères » (on dirait aujourd’hui « jeunes femmes monoparentales »), orphelin·e·s et, bien entendu, certaines personnes qui avaient perdu le contact avec la réalité. Ce type d’institution est intéressant parce qu’il nous indique ce qui ne fonctionne pas dans une société. Des personnes internées, ce sont des personnes que l’on ne veut pas voir, qui n’arrivent pas à fonctionner socialement selon les standards requis et qui sont perçues comme dérangeantes. Dans cet univers-là, il y a certes un petit noyau de gens qui délirent ou hallucinent, bref, qui incarnent le stéréotype du fou ou de la folle. Toutefois, la grande majorité des interné·e·s est plutôt faite d’individus qui ont des problématiques hybrides et complexes. L’enquête sur les orphelins de Duplessis m’a conduit à démarrer de multiples recherches qui consistaient à se demander : qu’est-ce qu’on fait aujourd’hui avec les gens qu’on enfermait par le passé? Où sont-ils? Que font-ils? Comment les traite-t-on? Ce sont ces mêmes questions qui ont continué de m’habiter jusqu’à la publication des Fous dans la cité[1].

Bref, de recherche en recherche, j’ai adoré la vie à Montréal et j’ai eu la chance de décrocher un poste de professeur à l’UQAM.

Siggi : Une fois installé au Québec, vous avez commencé à vous pencher sur l’influence de la psychologie dans le traitement des problèmes sociaux, n’est-ce pas?

MO : Oui. Les psychologues sont aujourd’hui autorisés de facto à intervenir sur tous les problèmes. Qu’on discute de racisme, de pauvreté, de tueries de masse, de sexualité ou de souffrance au travail, on aborde toutes ces questions en termes psychologiques. Pour leur part, les approches sociologiques battent en retraite, car elles ont du mal à faire de la place au psychisme dans leurs analyses. C’est pourtant essentiel de le faire si on veut rejoindre de manière efficace les préoccupations des gens qui se tournent vers le codage massif de tout problème avec le lexique de la psychiatrie.

Siggi : C’est une des choses les plus intéressantes dans vos travaux : au lieu de prétendre que les gens se trompent et que leurs problèmes mentaux sont en réalité des problèmes découlant de conflits sociaux, vous parvenez à prendre au sérieux la souffrance psychique réelle des individus.

MO : Ironiquement, il y a un fort mépris de classe derrière les approches sociologiques qui refusent de voir chez les gens moins favorisés de véritables problèmes mentaux. Je m’explique. Bourdieu disait par exemple que « le pauvre souffre de sa condition ». Ce n’est vrai qu’en partie. Quand on dit à quelqu’un que sa position sociale surdétermine tous ses problèmes psychologiques, on est en train de dire : « Tu n’es que pauvre. » Pourtant, on n’est jamais que pauvre, que dominé·e, que discriminé·e. On est aussi un individu singulier. Tout le monde possède une singularité, peu importe sa condition sociale. On ne peut plus réduire le psychisme, l’identité ou la trajectoire personnelle à une dynamique de position de classe. Caetano Veloso, le célèbre poète et chansonnier brésilien, dit que « de près, personne n’est normal ». À y regarder de près, nous sommes tous et toutes des individus très complexes, avec une agentivité qui nous est propre. On doit donc se demander comment capter sociologiquement cette singularité sans la psychologiser. La souffrance est à la fois professionnelle, raciale, sexuelle, mais aussi psychique, individuelle et singulière. Il faut apprendre à l’explorer de manière un peu moins idéologique. Si on ne comprend pas ça, on écrase une dimension essentielle de l’individualité contemporaine. On s’empêche alors de comprendre des pans entiers des expériences significatives dans nos sociétés et on est moins entendu·e·s en tant que sociologues. À tort, la psychologie apparaît plus pertinente que la sociologie pour analyser bien des problèmes, justement parce qu’elle reconnaît la souffrance singulière.

Siggi : Dans L’ombre portée[2], votre livre sur la dépression, vous écrivez que le droit de souffrir est aujourd’hui une composante importante de l’individualité contemporaine. Qu’entendez-vous par là?

MO : Il y a deux choses. D’abord, on assiste à une extension inédite de la souffrance sociale. On peut se la représenter facilement avec les listes d’attentes pour consulter un·e thérapeute : elles débordent toujours malgré une importante croissance du nombre de psychologues diplômé·e·s qui n’arrivent pas, et n’arriveront jamais, à suffire à la demande. C’est parce qu’aujourd’hui, tout le monde souffre : les personnes âgées et les plus jeunes, les riches et les pauvres, les cols bleus et les cols blancs, les racisé·e·s et les pas racisé·e·s. Dans la première moitié du siècle dernier, c’étaient les membres de la petite bourgeoisie qui avaient le droit légitime de souffrir. Pour leur part, les cols bleus avaient certainement des problèmes musculosquelettiques, mais la plainte psychologique leur était étrangère et interdite. À titre d’exemple, au début des années 2000, un rapport sur les cols bleus à Montréal a été publié par un collègue. On y montrait que la moitié d’entre elles et eux disaient souffrir d’anxiété, de dépression ou de stress. Dans les années 1950, cela aurait été impossible. C’est la même chose dans l’armée : le nombre de suicides y augmente constamment. Pensez à Roméo Dallaire, haut commandant des armées canadiennes, qui exprime publiquement sa souffrance psychologique en 2000. Je dis toujours à la blague : « Imaginez Napoléon Bonaparte qui témoigne ouvertement de son mal-être : c’est impensable. »

On voit donc que la configuration de l’individualité s’est complètement transformée. L’anxiété et la dépression ont remplacé la névrose comme figure typique de la nervosité sociale, car les injonctions à la performance se sont substituées à la répression sociétale comme horizon de nos expériences. En caricaturant un peu, on peut dire que rien ne semble aujourd’hui interdit ni décidé d’avance, mais rien ne semble désormais possible ni certain. Dans un tel monde, comment ne pas être collectivement anxiodépressif·ve? Conséquemment, la souffrance psychologique s’est démocratisée.

Siggi : C’est une bien curieuse démocratisation.

MO : Absolument! Et elle est très révélatrice de ce second aspect dont je voulais vous parler : la souffrance ne s’est pas seulement étendue, son sens s’est également transformé. On ne souffre pas seul·e dans son coin, on veut que cette souffrance soit reconnue et validée par autrui. La souffrance, on peut la montrer, la mettre en forme et même la faire valoir politiquement. Le statut de la victime a complètement changé en 30 ans. Afficher publiquement que l’on est victime est une manière de dire : « J’existe, j’agis dans le monde et je demande réparation. » Grâce à l’avancée de la souffrance, on peut devenir un acteur ou une actrice dans un champ de revendications politiques.

Siggi : Est-ce qu’on souffre plus qu’avant ou cette souffrance a toujours existé, mais ne pouvait pas s’exprimer?

MO : C’est compliqué. Les sociologues ne s’entendent pas toujours sur cette question.

Si vous avez mal aux dents au Moyen Âge, vous vivez avec et vous vous y habituez. Chaque société a des repères culturels définissant les seuils de tolérance à la douleur. Depuis quelques décennies, il y a un nouvel espace social pour accueillir et exprimer la souffrance psychologique. Votre médecin vous demande « comment allez-vous? » plutôt que « où avez-vous mal? » Pour leur part, les psychologues sont partout dans les médias pour nous enjoindre à faire une introspection et à parler de nos émotions. À l’école primaire, si on fait un entretien avec un enfant à la maternelle, il sait ce qu’est l’anxiété, le stress et l’hyperactivité. Bref, on a une grille de lecture omniprésente qui nous amène à scruter notre intériorité et à coder des tensions de la vie quotidienne en termes psychologiques.

Siggi : Dans votre dernier livre, sur Michel Foucault[3], vous consacrez un chapitre à la sexualité afin de montrer que, contrairement à l’idée communément admise, il ne s’agit pas d’un domaine réprimé à partir du XIXe siècle; au contraire, elle y est mise en discours comme jamais. N’y a-t-il pas aussi une « hypothèse répressive » concernant la santé mentale, comme s’il s’agissait d’un sujet tabou et qu’en parler publiquement relevait d’un acte de subversion?

MO : Tout à fait. La souffrance appartient de moins en moins à l’intimité et de plus en plus à l’extimité. On ne cesse de parler de ses problèmes personnels, supposément privés, sur la place publique. On ne peut donc plus parler de répression de la parole, c’est même le contraire : il y a presque une injonction à se raconter. Parfois, il peut même y avoir un charme à dire « je suis hyperactif » ou, de manière métaphorique, « je suis un peu autiste ». Dans les films, on retrouve par exemple des détectives Asperger très performants et hyper intelligents, ce qui contribue à créer ce charme. C’est un réel enjeu, car à côté se trouve le drame des personnes qui ont de graves problèmes de santé mentale réellement handicapants, les empêchant de vivre en société de manière satisfaisante. Ces gens, qui ont des vies très difficiles, peuvent parfois avoir du mal à accéder à de l’aide, précisément parce que tout le monde souffre et que les ressources d’aide psychologique sont constamment débordées.

Si je peux me permettre de soumettre une hypothèse politique, je dirais qu’un bon nombre de problèmes que nous avons ne se règlent pas en allant voir des médecins, des psychologues ou des psychiatres. L’accès élargi à la psychothérapie ne réglera pas nos problèmes les plus importants, tout comme l’augmentation de la consommation d’antidépresseurs ne diminue pas la prévalence sociale de la dépression.

Si on regarde les écoles primaires et secondaires, par exemple, ça n’a aucun sens qu’elles fonctionnent comme des usines du XIXe siècle, avec 30 élèves dans une même classe et où tout le monde suit le même parcours. Nous ne sommes plus à l’époque du fordisme social, nous vivons dans des sociétés singularistes qui produisent de la diversité. Pourquoi le nombre d’enfants hyperactifs ne cesse de croître dans nos écoles? C’est probablement parce qu’il faut repenser le système scolaire dans son ensemble. Si l’on regarde du côté des enjeux de genre et de sexualité, on pourrait aussi dire que l’école a conservé son modèle hétéronormatif alors que l’expression du genre s’est grandement diversifiée. Si une jeune personne trans est dépressive parce que des choses simples comme s’habiller ou aller aux toilettes binaires est une épreuve douloureuse, elle peut aller consulter un·e psy, mais ça ne réglera nullement le problème. Son cadre lui renverra constamment des raisons pour entretenir sa souffrance. Alors que si l’on met en place des dispositifs pour accueillir la singularisation croissante, comme des toilettes ou des uniformes non genrés, on pourra diminuer la prévalence de cette souffrance spécifique. Ce n’est qu’un exemple parmi d’autres.

Le psychisme, le cerveau et la souffrance existent, ce ne sont pas des constructions idéologiques. Toutefois, il faut les comprendre en fonction des tensions sociales qui traversent la personne. Les conditions d’existence et la souffrance psychique sont deux réalités qui se font face. On ne peut pas affirmer que l’une est vraie et que l’autre est fausse.

Siggi : Vous avez une petite citation de Lacan au-dessus de votre bureau. Pouvez-vous nous la lire? Ça ferait peut-être une belle conclusion.

MO : Oui. (Rires.) « Vous pouvez savoir ce que vous avez dit, mais jamais ce que l’autre a entendu ». C’est le mur du langage. Je ne suis pas du tout lacanien, mais il y a de petites choses comme ça qui demeurent intéressantes et provocantes. La préoccupation pour le psychisme est un héritage que les sociologues argentin·e·s portent d’une manière ou d’une autre.


ILLUSTRATION : Alice Gaboury-Moreau

[1] Marcelo Otero, Les fous dans la cité : sociologie de la folie contemporaine, Montréal, Les éditions du Boréal, 2015.

[2] Marcelo Otero, L’ombre portée : l’individualité à l’épreuve de la dépression, Montréal, Les éditions du Boréal, 2012.

[3] Marcelo Otero, Foucault sociologue : critique de la raison impure, Montréal, Les Presses de l’Université du Québec, 2021.