Bangladesh : La misère des travailleuses du textile

Bangladesh : La misère des travailleuses du textile

Par Amélie Nguyen

Cet article est publié dans le numéro 82 de nos partenaires, la Revue À bâbord. Le lancement de ce numéro aura lieu le 17 décembre prochain dès 18h à la Station Ho.st (1494 rue Ontario, Montréal). Cliquez ici pour toutes les informations.

L’autrice est coordonnatrice du Centre international de solidarité ouvrière (CISO)

De retour d’une mission intersyndicale au Bangladesh, l’autrice partage ses constats et impressions sur un implacable système d’exploitation1.

L’écroulement du Rana Plaza

Un terrain vague comme les autres. Des plantes aquatiques qui poussent dans l’eau sale accumulée. Des déchets. Quelques briques sur le sol qui témoignent silencieusement de la tragédie qui s’est produite en 2013 : l’écroulement de l’édifice du Rana Plaza, qui abritait les ateliers de misère du textile, l’une des pires tragédies industrielles du 21e siècle. Au moins 1 135 morts et plus de 2 300 blessé·e·s, d’un seul coup, morts qui auraient facilement pu être évitées2. On nous dit qu’il y aurait encore une centaine de corps qui n’ont pu être récupérés sous les décombres, sous les herbes hirsutes que l’on regarde. Et pourtant, si peu de traces de recueillement. Seulement une petite statue à l’entrée qui dit que les victimes ne seront pas oubliées. Ce qui frappe pourtant, c’est l’odieux de l’indifférence pour les travailleuses du textile. Même dans la mort. L’oubli souhaité par les industriels qui poursuivent l’exploitation sans fin, presque comme si de rien n’était.

L’incendie du Tazreen Fashions

Un an plus tôt, en 2012, l’édifice du Tazreen Fashions avait été la proie des flammes, causant la mort de 112 travailleuses et travailleurs, enfermés dans l’édifice pour les assujettir à la tâche, pour ne pas qu’elles et ils quittent leur poste. De l’extérieur, les fenêtres souillées de suie, les bouches d’aérations déformées, laissent imaginer la souffrance et la puissance désespérée d’une dernière lutte pour la survie. Sans l’ingéniosité des organisations locales – comme le Bangladesh Center for Workers’ Solidarity (BCWS), dont les représentant·e·s se sont courageusement fait passer pour des journalistes, quelques heures après la tragédie, pour visiter le site –, le lien avec les grandes marques du vêtement que nous consommons ici aurait été occulté. On nous raconte des histoires d’horreur : « Deux femmes ont sauté par la fenêtre en se tenant par la main pour que leur corps soient retrouvés. L’une a survécu, l’autre s’est empalée dans les décombres. » « Un ouvrier a appelé sa mère pendant le feu pour lui expliquer qu’il n’arrivait pas à sortir de l’édifice et pour lui dire qu’il se cacherait dans la salle de bain en attendant les secours. C’est là qu’on l’a trouvé, quelques jours plus tard, mort, le téléphone à la main. » Dans les décombres, des étiquettes de plusieurs compagnies transnationales ont été retrouvées sur les vêtements, ainsi que les documents écrits précisant les noms des marques qui sous-traitaient dans l’usine. Dans l’absence de transparence des chaînes d’approvisionnement mondiales, il s’agissait de l’unique manière de les faire réagir3.

Un nouvel internationalisme syndical ?

Au Bangladesh, les organisations ne sont pas utopistes. L’une des demandes suite à l’écroulement du Rana Plaza souligne leur cruel réalisme : dans ce pays à majorité musulmane, où les obsèques sont très importantes, elles ont demandé qu’une banque des empreintes digitales des travailleuses et travailleurs soit constituée pour que les corps soient identifiables… la prochaine fois.

Depuis 2012, puis 2013, l’indignation et la solidarité internationale suscitée par les deux tragédies a permis plusieurs avancées, notamment quant à la sécurité des bâtiments et à certaines compensations financières aux victimes. Un accord volontaire tripartite et contraignant a été mis en place avec l’appui financier des Pays-Bas et des grandes marques qui y ont consenti : l’Accord sur la sureté et la sécurité des bâtiments. L’Accord liait les usines locales du textile, le gouvernement et de grandes organisations syndicales internationales comme IndustriALL et UNI Global Union. Il était aussi prévu que les transnationales du vêtement rendent publiques les endroits où elles se fournissaient au Bangladesh et qu’elles compensent les améliorations apportées par leurs sous-traitants bangladais. Les usines locales étaient appelées à s’engager à améliorer leurs pratiques sous peines de dénonciations publiques de la part de l’Accord, qui comprend notamment un organe d’inspection indépendant et la mise en place de comités de santé et sécurité composés de travailleuses et travailleurs dans toutes les usines visées. De ces usines, ce seraient 90 % des cas problématiques qui auraient rendu leurs édifices plus sûrs, les 10 % restants étant par ailleurs les édifices où les rénovations nécessaires seraient les plus importantes et coûteuses. Les travailleuses du textile ont témoigné sur place de leur appréciation de ce programme, qui leur permettait de dénoncer anonymement les abus à un intermédiaire indépendant. Or, ce programme initial de cinq ans, qui a été reconduit pour un an l’an dernier, dépendait beaucoup du financement international et de l’ouverture passagère des élites locales au dialogue, face aux dénonciations internationales. Après de fortes pressions du secteur manufacturier du textile, représenté par l’Association des manufacturiers et des exportateurs du textile du Bangladesh (BGMEA en anglais), dans quelques mois, ce programme, son personnel et les infrastructures bâties à grands frais lui seront cédées. Selon plusieurs syndicats et organisations rencontrés, cela équivaudra à rendre nulle son indépendance et signifiera concrètement la fin des recours indépendants possibles pour les travailleuses du textile lorsqu’il y a un danger pour leur sécurité ou que leurs droits sont bafoués. Malgré les avancées, que penser alors de la durabilité de telles expériences sociales, pilotées et financées de l’extérieur ?

Il est révélateur que les personnes représentantes officielles du ministère du Travail bangladais nous aient dit que « les compagnies sont aussi les politiciens. Elles sont le gouvernement ». En fait, au Bangladesh – le 3e joueur mondial de l’industrie textile – 4,5 millions de travailleuses4 (puisque 75% des salarié·e·s sont des femmes) y sont employées, et plus de 80 % des exportations dépendent de ce secteur. La majorité des député·e·s élu·e·s sont eux-mêmes des propriétaires de manufactures locales du textile. Dans ce contexte politique bloqué, il est difficile d’envisager un changement rapide des lois ou de leur application favorable aux travailleuses et travailleurs.

La répression syndicale

Au début de 2019, une vaste mobilisation spontanée des travailleuses et travailleurs a mené à une répression sans précédent au pays. Le gouvernement n’avait accordé que la moitié de la hausse du salaire minimum demandée par les syndicats, et uniquement aux travailleurs·euses les moins qualifié·e·s. Le salaire minimum n’atteint aujourd’hui que 8 000 taka, soit 124 $CAN par mois, souvent pour 10 à 14 heures de travail par jour, sans congés maladie, sans temps pour la famille. Le rythme de production sous pression, qui suit les demandes de production à la demande des grandes marques, est intenable et cause de nombreux accidents5. Les patrons prennent prétexte de la hausse du salaire minimum pour demander une hausse de la productivité et limiter le nombre de travailleuses. Le harcèlement et les violences contre les femmes sont courants sur leur lieu de travail, contre une promotion, par exemple. Suite à la mobilisation, les propriétaires d’usines ont procédé à plus de 10 000 mises à pied en ciblant les personnes qui faisaient partie d’un syndicat ou celles qui demandaient la création d’un syndicat. Au Bangladesh, le droit de grève n’est reconnu que dans les syndicats enregistrés auprès du gouvernement. Il est extrêmement difficile d’obtenir cette accréditation comme syndicat indépendant, notamment parce qu’il ne peut y avoir qu’un syndicat par usine et que le patron en profite souvent pour mettre en place un syndicat corrompu à sa solde.

Selon l’équipe du BCWS, la répression antisyndicale est quasi systématique. Les personnes qui militent, pour la plupart peu scolarisées, sont de plus souvent mises sur une liste noire qui leur bloquera l’accès à toute manufacture du textile par la suite. Les travailleuses mobilisées sont fières et connaissent désormais leurs droits, mais sont condamnées à la survie, du moins pour un certain temps. Présentement, le BCWS et les syndicats bangladais tentent notamment d’aider juridiquement les personnes qu’on a accusées de méfaits et d’obtenir qu’on leur permette de nouveau de travailler.

Les organisateurs syndicaux, souvent des travailleuses qui ont elles-mêmes été mises à pied, sont régulièrement attaquées et menacées par des milices patronales et se sentent en grand danger. Mim, une travailleuse du textile, nous a dit : « Je vais mourir un jour, ce sera peut-être aujourd’hui, mais je ne vais pas arrêter de faire ce que je fais. » Il y a quelques années, l’un d’entre eux a été kidnappé, torturé et menacé de mort par la police. Leur collègue, Aminul Islam, a été assassiné en 2012. Malgré tout, l’équipe met énormément d’efforts dans l’organisation des travailleuses et travailleurs qui n’ont pas beaucoup de temps, sont peu éduqués et ont peur de perdre leur emploi. Ils témoignent : « Chaque fois qu’un syndicaliste est mis à pied, il faut recommencer à zéro, alors que de convaincre un leader par usine prend déjà plusieurs années. » Ces  personnes mises à pied en veulent parfois aux gens qui ont tenté de les organiser, ce qui affaiblit les organisations syndicales et devient lourd à porter. Stratégiquement, les organisateurs·trices en viennent à s’interroger : « Si les travailleuses qui défendent le syndicat se font mettre à pied et peinent à survivre ensuite, devrait-on toujours nous battre pour créer des syndicats ? » Mais ces personnes poursuivent la lutte car plusieurs d’entre eux ont vécu les conditions de travail dans les manufactures et ne les souhaitent à personne, parce qu’il faut que ça change. Plusieurs sont soumis à une surveillance constante de la part des autorités patronales ou policières. Des plans de crise sont prévus par le BCWS en cas de menaces ou de disparition d’un·e organisateur·trice.« When you fight, you either win or you learn  »Sumaiya, organisatrice syndicale 

Selon Rubana Huq, présidente du BGMEA défendant les intérêts patronaux, l’enjeu en est aussi un de redistribution des profits dans la chaîne de production. Lorsque les grandes compagnies répondent aux pressions internationales et font en retour pression sur leurs fournisseurs pour une amélioration des conditions de travail, ils ne paient pas nécessairement plus pour les produits, ce sont donc les compagnies bangladaises qui font beaucoup moins de profits. Même si on admettait cyniquement que le principal avantage comparatif du Bangladesh demeure le faible coût de sa main d’œuvre, la menace des délocalisations est toujours possible et il serait très difficile pour les travailleuses de se trouver un autre emploi pour survivre dans ce cas.

Le Bangladesh est en fait un exemple parfait des dépendances causées par l’imposition d’une économie néolibérale et néocoloniale destinée à l’exportation. Ainsi, un représentant du Haut-commissariat du Canada au Bangladesh nous disait qu’avec la densité de population du Bangladesh, « il n’y avait pas d’alternative » à l’industrialisation de l’économie, à l’afflux d’investissements directs étrangers, pour favoriser la croissance.

Pour la prochaine génération

Durant notre mission, nous avons visité la petite maison de tôles d’une travailleuse, Helen. Il y a 25 ans, elle a quitté la campagne pour obtenir un meilleur emploi. Elle gagne 9000 taka par mois et vit dans une seule pièce où n’entrent que son lit et un petit comptoir où elle peut aligner ses quelques possessions, vaisselle, couvertures. L’immeuble abrite 48 familles et il n’y a que 13 brûleurs disponibles pour cuisiner, et 5 toilettes.

Helen tente difficilement de payer pour les études de son fils de 16 ans. Elle aimerait qu’il puisse avoir un meilleur emploi que le sien. Son mari a eu un accident et a dû aller vivre à la campagne où elle peut rarement le visiter, car elle n’a que peu de congés. Comme plusieurs travailleuses, sa principale demande est la hausse des salaires. Selon Oxfam Australie, les salaires actuels ne permettent pas à 9 travailleuses sur 10 produisant pour les compagnies australiennes de se nourrir et de nourrir leur famille convenablement6.

Dans ce contexte complexe et noué, marqué par l’inégalité des rapports de force entre acteurs multiples, et où les responsables ultimes des violations des droits demeurent les grandes marques de vêtements en quête d’un profit destructeur des gens, des communautés et des écosystèmes, seule une voix forte solidaire et populaire pourra dénouer l’impasse dans laquelle se trouvent les syndicats et groupes de défense des droits bangladais. Un premier pas important : demander ici aux transnationales du textile un salaire viable tout au long de leur chaîne d’approvisionnement, qui permette à ces travailleuses de sortir du cycle de la pauvreté duquel elles sont prisonnières. En outre, il est urgent que le gouvernement du Canada adopte des lois qui permettent de sanctionner les compagnies transnationales canadiennes pour leurs violations des droits de la personne à l’étranger.

Photo : Dacca, Bangladesh – Amélie Nguyen

1 L’autrice remercie le Syndicat des Métallos de lui avoir permis de participer à cette délégation solidaire au Bangladesh en juin 2019.

2 Les travailleuses avaient vu les fissures dans les murs s’élargir au cours des jours précédant l’accident et ne souhaitaient pas entrer dans l’édifice le matin-même, mais y ont été forcées par le propriétaire de l’usine.

Compagnies : Walmart, El Corte Ingles (Espagne), KIK (Allemagne), C&A, Sean John’s Enyce, Edinburgh Woollen Mill (Royaume-Uni), Karl Rieker (Allemagne), Piazza Italia (Italie), Teddy Smith (France) et Disney, Sears, Dickies, Delta Apparel (toutes les quatre des États-Unis).

4 Voir Fiona Weber-Steinhaus, « The rise and rise of Bangladesh – but is life getting any better ? »,  The Guardian, 9 octobre 2019 et « RMG and Textile »databd.co, 9 juin 2019, Databd.co.

5 La production peut aller de 100 à 200 morceaux par heure.

6 Lisa Martin, « Workers making clothes for Australian brands can’t afford to eat », The Guardian, 25 février 2019.

« J’aime pas ça, les déficients! » Déficience intellectuelle, diversité et exclusion

« J’aime pas ça, les déficients! » Déficience intellectuelle, diversité et exclusion

Cet article est paru dans notre recueil diversalité, en vente sur notre boutique en ligne et dans plusieurs librairies indépendantes. 

J’ai déjà travaillé avec des handicapés, des déficients. J’avais le même salaire qu’eux autres.

– Léon, 65 ans

Je vis dans une famille d’accueil. C’est une famille pour personnes avec des problèmes de santé mentale, mais moi j’ai rien. C’est vrai que j’ai rien, hein, Milos? Ça m’fait d’quoi, moi, Milos, d’être là, parce que moi j’suis normale.

– Claudia, 48 ans

J’ai commencé à faire de la recherche avec des personnes catégorisées comme ayant une déficience intellectuelle en 2014. Depuis 5 ans, je rencontre régulièrement Léon, Claudia et une douzaine d’autres personnes vivant ou ayant vécu en situation d’itinérance et considérées comme ayant une déficience intellectuelle – avec ou sans diagnostic.

Dès nos premières interactions, j’ai remarqué que le déni de leurs limitations intellectuelles est au cœur de leur représentation de soi. Dans une société qui valorise de plus en plus la « diversité » et où l’on arbore fièrement les caractéristiques qui nous valaient autrefois (et qui nous valent encore souvent) préjugés et discriminations, ils et elles refusent de se percevoir et d’être perçu∙e∙s comme autre chose que des personnes « normales ». Et je leur donne raison[i].

Contrairement à ce que laisse supposer l’existence d’une évaluation formelle pour la diagnostiquer, la déficience intellectuelle n’est pas une condition observable, mais une objectivation de certaines limitations et difficultés avec lesquelles composent des personnes au quotidien – principalement en ce qui concerne le comportement, l’autonomie et les capacités cognitives.

Comme les autres catégories légitimant des rapports d’exclusion et de subordination, la déficience intellectuelle est une construction sociale; elle est déterminée et interprétée à travers des caractéristiques arbitrairement considérées comme plus importantes que d’autres et employées pour définir des personnes aux capacités, aux besoins et aux vécus hétérogènes. Comme les autres stigmates, cette catégorisation arbitraire et relative a toutefois des impacts bien concrets dans la vie des personnes qui y sont associées et qui sont perçues et définies, par autrui comme par elles-mêmes, comme « différentes » et, surtout, comme inférieures[ii].

Pour Léon, Claudia et la majorité des personnes que j’ai rencontrées au cours de mes recherches, le stigmate social associé à être « déficient∙e » ou « retardé∙e » est trop lourd à porter pour être revendiqué, voire reconnu – et ce même lorsque l’on répond aux critères diagnostics et que l’on bénéficie de services sociaux institutionnels et communautaires spécialisés en déficience intellectuelle.

En explorant le cas de la déficience intellectuelle, qui me paraît commander une inclusion de la différence qui passerait par la reconnaissance de la similarité plutôt que de la diversité, je propose dans ce texte de réfléchir aux tensions qu’impliquent les approches promouvant la diversité ainsi qu’aux implications de ces tensions sur les stratégies de renversement des inégalités sociales.

La diversité : pourquoi et comment?

Avant tout, dans quelle optique favorise-t-on la diversité? Je présume qu’une base commune sur laquelle prennent appui les différents courants mettant la diversité de l’avant est la réduction des inégalités sociales. Au-delà de cette question, les courants se divisent et proposent divers indicateurs d’inégalités, appréhendés par exemple en termes économiques, de liberté d’action individuelle, de bien-être, de santé ou de qualité de vie.

Selon ma compréhension, les approches favorisant la diversité viseraient la réduction des inégalités sociales à travers deux processus interreliés. Le premier serait la subversion des catégories sociales altérisantes (c’est-à-dire qui regroupent des personnes partageant des caractéristiques réelles ou supposées à partir desquelles on les conçoit comme fondamentalement différentes, et généralement inférieures), soit le renversement de leur signification et de leurs implications sociales et politiques, notamment en termes de rapports sociaux inégalitaires. Le second serait la reconnaissance du potentiel de contribution sociale des personnes appréhendées à travers ces catégories sociales altérisantes : en reconnaissant la non-conformité aux normes non pas comme une déviance ou comme un symptôme de mésadaptation, d’incompétence ou d’infériorité, mais plutôt comme une différence porteuse de potentiel particulier, complémentaire à ceux déjà reconnus et socialement indispensables, on renverse la signification initiale de la catégorie sociale légitimatrice de discriminations pour faire émerger de cette catégorie une identité fièrement revendiquée.

Prenons l’exemple de l’autisme : en se regroupant et discutant entre pairs, les personnes catégorisées comme autistes interrogent publiquement les étiquettes qu’on leur accole. On fait des vidéos en ligne pour sensibiliser et informer[iii]. On met de l’avant des modèles[iv] qui portent fièrement leur différence tout en se montrant à la hauteur des exigences sociales, avec ou sans adaptation convenant à leurs besoins particuliers. Ce faisant, on renverse la tendance et on subvertit la catégorie de l’autisme : la non-conformité à la norme n’impliquerait ni dangerosité, ni déviance, ni inutilité sociale. Au contraire, les facultés particulières – et non pas déficientes ou mésadaptées – des personnes neurodiverses seraient complémentaires, voire supérieures, à celles des personnes neurotypiques. Négliger leur potentiel est néfaste pour la société et leur exclusion sociale est injustifiée; les personnes autistes devraient être reconnues à leur juste valeur et socialement intégrées de manière à ce qu’elles puissent contribuer à leur plein potentiel, être reconnues pour cette contribution et bénéficier des mêmes opportunités et conditions de vie que leurs concitoyen∙ne∙s.

Ce discours permet à la fois de subvertir la catégorie a priori stigmatisante de l’autisme et de mettre en valeur le potentiel d’utilité sociale des personnes autistes, notamment en contexte d’emploi. Promouvoir la différence à travers la neurodiversité permettrait ainsi de renverser les inégalités sociales, notamment en termes d’exclusion dans les interactions et dans la sphère économique, des personnes autistes.

La difficile intégration des personnes catégorisées comme ayant une déficience intellectuelle

De son côté, la catégorisation de déficience intellectuelle me paraît se distinguer de l’autisme et d’autres différences socialement construites : elle me semble avoir fondamentalement très peu de potentiel à être subvertie à travers une identité positive ainsi qu’à permettre l’inclusion des personnes qu’elle catégorise à travers la reconnaissance de leur potentiel de contribution sociale.

Déficience intellectuelle et identité

Je commence par le premier élément : contrairement à d’autres catégorisations altérisantes, la déficience intellectuelle ne me semble pas être une étiquette propice à être subvertie en identité positive.

En effet, ce qui distingue les personnes catégorisées comme ayant une déficience intellectuelle n’est pas simplement une différence, mais un manque : elles sont perçues comme cognitivement handicapées; et, contrairement à d’autres handicaps, le handicap intellectuel est fondamentalement dégradant puisqu’il remet en question la capacité d’une personne à atteindre les standards pour être considérée comme concitoyenne, voire comme personne.

Comme le présente la philosophe Eva Feder Kittay[v], la tradition philosophique occidentale, de l’antiquité grecque jusqu’à nos jours en passant par les Lumières, conçoit les statuts de « citoyen∙ne » et de « personne » comme fondés sur deux éléments : la capacité intellectuelle, notamment en termes de pensée critique, et la capacité à participer aux délibérations citoyennes, et donc à présenter un discours et une pensée considérés comme rationnels. Les personnes socialement reconnues comme ayant des lacunes en termes de pensée rationnelle et critique ne sont ainsi pas considérées comme des interlocutrices valables et comme des personnes aptes à prendre des décisions « éclairées », notamment par rapport à leurs propres vies.

S’appuyant sur ce positionnement philosophique, le libéralisme a utilisé et utilise toujours la présomption de limitations intellectuelles pour légitimer les inégalités sociales, notamment en contexte de colonisation :

« L’une des caractéristiques supposées des peuples primitifs était l’incapacité à faire usage de nos esprits (minds) ou de notre intellect. […] Dépourvu∙e∙s de ces qualités, nous n’avions pas les qualifications nécessaires pour accéder à la civilisation, ni même à l’humanité. En d’autres mots, nous n’étions pas « entièrement humain∙e ∙s »; certain∙e∙s d’entre nous n’étaient pas même considéré∙e∙s partiellement humain∙e∙s[vi]. » – Linda Tuhiwai Smith

J’observe qu’en réaction, dans le processus de subversion d’une étiquette en identité positive, la plupart des groupes en quête d’émancipation sentent le besoin de se dissocier de la présomption de déficience intellectuelle qui pèse sur eux et légitime leur subordination.

Cette dissociation leur est nécessaire pour revaloriser leur statut et subvertir les catégories sociales altérisantes qui légitiment leur subordination. Toutefois, en revendiquant un statut d’égalité et en refusant la subordination sur la base de leurs capacités intellectuelles, ces groupes valident et reconduisent inévitablement l’idée selon laquelle un manque de capacités cognitives disqualifierait une personne d’un statut pleinement humain et légitimerait sa subordination. Lorsque des groupes remettent leur statut d’infériorité en question en se dissociant de ceux et celles dont la subordination serait légitime plutôt qu’en revendiquant une équité inconditionnelle sur la base d’une humanité commune, l’émancipation des un∙e∙s se fait au détriment de celle des autres.

Difficile par la suite pour les personnes catégorisées comme ayant une déficience intellectuelle de s’approprier et de subvertir une catégorisation fondée sur une caractéristique distinctive unanimement considérée comme « disqualifiante » sur le plan de l’humanité… Comment pourraient-elles se bâtir une identité positive à partir d’une caractéristique affectant leur capacité à être reconnues comme interlocutrices valables, comme égales, comme personnes à part entière? Comment pourraient-elles revendiquer fièrement un statut qui les prive de considération et de dignité?

Pour protéger leur estime personnelle, plusieurs personnes n’ont de choix que de nier leur handicap face aux autres, mais surtout face à elles-mêmes. Ainsi, les personnes que j’ai rencontrées se perçoivent – et certaines se valorisent – d’abord et avant tout comme des personnes itinérantes ou ayant vécu l’itinérance; comme Alphonse, elles nient généralement avoir des limitations intellectuelles et participent à la reconduction des préjugés, très présents dans le milieu de la rue, à l’endroit des « mongols » et des « soucoupes » dont ils cherchent à se dissocier : « [Mon travailleur social] m’a envoyé dans une résidence, je suis resté là une semaine pis je suis parti. C’est des déficients, là-bas. J’aime pas ça, les déficients! »

Comme d’autres personnes composant avec une caractéristique socialement stigmatisée, les personnes catégorisées comme ayant une déficience intellectuelle que j’ai rencontrées ne souhaitent pas être intégrées malgré ce qui les distingue. Mais, contrairement aux personnes dont l’étiquette peut être subvertie à travers une identité positive, elles ne souhaitent pas non plus être intégrées pour, ni par leurs caractéristiques distinctives, puisqu’elles refusent de se définir et d’être définies par la catégorisation de déficience intellectuelle, fondamentalement dégradante.

Néanmoins, en parallèle avec cette difficulté, voire ce refus, à s’identifier à cette catégorie et à la « différence », une minorité des personnes que j’ai rencontrées y font référence, mais dans un contexte bien précis : lorsqu’elles évoquent leurs besoins particuliers et les accommodements qu’elles nécessiteraient, que ce soit de la part de leurs proches ou des organismes communautaires et institutions publiques. Elles me rappellent ainsi régulièrement qu’il manque de services sociaux et de santé spécialisés en déficience intellectuelle décents et non infantilisants. Concrètement, elles souhaitent des services qui reconnaissent leurs limitations et leur offrent le soutien particulier qu’elles nécessitent sans pour autant présumer de leur incompétence – que ce soit pour comprendre ce qu’on leur explique ou pour prendre elles-mêmes les décisions qui les concernent. Encore une fois, l’important est d’être reconnu∙e dans ses besoins, mais aussi et surtout en tant qu’égal∙e.

C’est dans une optique similaire que, lorsqu’elles se regroupent pour revendiquer leurs droits citoyens, les personnes catégorisées comme ayant une déficience intellectuelle le font à travers des mouvements qui mettent de l’avant leur similarité avec l’ensemble de leurs concitoyen∙ne∙s, comme les Mouvements Personne D’Abord[vii] ou le Regroupement pour la trisomie 21[viii]. Ces mouvements tentent ou ont tenté de faire émerger une identité de groupe positive autour de la catégorisation commune de déficience intellectuelle. Sans surprise, leur succès est toutefois très limité puisque, encore une fois, la catégorisation de déficience intellectuelle, fondamentalement pensée en termes de limitations cognitives et d’autonomie, peut difficilement se revendiquer d’une différence complémentaire qui la rendrait utile dans un contexte social valorisant l’indépendance, la performance et la compétition.

Déficience intellectuelle et emploi

Ce qui m’amène au second élément : en plus d’être peu propice à une revalorisation identitaire, la catégorisation de déficience intellectuelle me paraît se distinguer d’autres catégorisations légitimatrices d’inégalités sociales en ce qu’elle présente un très faible potentiel de subversion à travers la reconnaissance du potentiel de contribution sociale des personnes qu’elle catégorise.

Il est vrai que plusieurs valorisent l’inclusion des personnes catégorisées comme ayant une déficience intellectuelle à travers la reconnaissance de leur potentiel et leur intégration en emploi. Les médias « d’information » font périodiquement l’éloge d’entreprises « à visée sociale » qui embauchent des personnes handicapées, leur permettant ainsi d’enfin voir leur potentiel reconnu, d’être « comme monsieur et madame Tout-le-Monde » et de trouver un sens à leur vie à travers l’emploi[ix].

Cette approche présente d’importants avantages à l’échelle individuelle : dans un système social centré sur le productivisme et la consommation individuelle, vendre sa force de travail permet tout d’abord d’obtenir un salaire, donc un meilleur accès à la normalité et aux opportunités de socialisation (en tant que personne salariée[x], mais aussi consommatrice) dont les personnes en situation de handicap sont généralement privées. De nombreuses études scientifiques associent l’augmentation des ressources financières à la réduction de la dépendance aux proches, à l’augmentation du sentiment d’autodétermination et à l’amélioration de la santé physique et mentale. En outre, jouer un rôle social valorisé permet de sortir de l’isolement et d’améliorer son estime personnelle.

Toutefois, les personnes catégorisées comme ayant une déficience intellectuelle peinent à se montrer à la hauteur d’un marché de l’emploi hautement compétitif où elles peuvent rarement se distinguer en étant plus efficaces, plus productives ou plus éloquentes que les autres. La minorité qui est intégrée au marché de l’emploi régulier est ainsi condamnée à n’occuper que des emplois peu rémunérés et dont personne ne veut; pendant ce temps, les entreprises qui les embauchent pour combler leurs besoins de main-d’œuvre bon marché profitent de subventions gouvernementales visant à favoriser l’équité en emploi des personnes en situation de handicap[xi].

Pour les personnes n’ayant pas d’emploi « régulier », leur exclusion du marché de l’emploi n’implique aucunement qu’elles n’ont pas la capacité de travailler, et surtout pas qu’elles ne travaillent pas : les plus chanceuses, qui bénéficient d’un soutien familial, de proches ou de professionnel∙le∙s, peuvent s’investir par le travail sous-payé (à travers des emplois ségrégués) ou non rémunéré (bénévolat); les moins chanceuses, qui dépendent de filets sociaux les maintenant en situation de pauvreté,  sont d’excellentes candidates pour les travaux dangereux, dégradants et socialement dévalorisés – typiquement, la collecte de contenants consignés pour les hommes et le travail du sexe pour les femmes[xii].

Vers l’inclusion par la reconnaissance de la similarité

Les entreprises et les gouvernements tentent de se donner un visage progressiste en mettant de l’avant des adaptations visant à reconnaître le potentiel particulier de groupes « auparavant » stigmatisés. Ce faisant, ils annoncent une ère post-discriminations où l’inclusion de chacun∙e dans le système capitaliste passera par l’accès à des opportunités d’emploi et de contribution sociale pour tous et toutes.

Il serait absurde de s’opposer à l’égalité des chances et des opportunités, et il est donc délicat de se montrer hostile à une telle approche. Il me semble néanmoins important de le faire, puisque celle-ci est un leurre tant et aussi longtemps qu’elle s’opère à travers une inscription dans les paradigmes dominants centrés sur le productivisme et la compétition. Si notre stratégie se limite à chercher à mettre fin aux inégalités sociales en intégrant, un à un, les groupes souffrant de ces inégalités en revalorisant leurs identités et en reconnaissant leur potentiel de contribution sociale, on se limite forcément à créer, dans les mots de Frantz Fanon, une « classe d’esclaves affranchis » ayant réussi à s’assimiler à un système fondamentalement inégalitaire sans contribuer à l’amélioration des conditions de vie de l’ensemble de leurs concitoyen∙ne∙s[xiii].

Dans cette optique, une approche mettant de l’avant la revalorisation de certaines identités et l’intégration économique de certains groupes par la reconnaissance de leur potentiel de contribution sociale est alléchante puisqu’elle permet des gains rapides et observables. Elle n’est toutefois pas suffisante pour subvertir les paradigmes légitimant les rapports sociaux inégalitaires sur lesquels est fondé notre système social. Ce dernier se base sur le principe de la chaise musicale et ne fonctionne que parce qu’il comporte une partie de laissé∙e∙s-pour-compte et que les participant∙e∙s compétitionnent pour les sièges plutôt que de s’allier pour contester les règles du jeu.

Les grandes gagnantes des discours qui se contentent de revendiquer un accès équitable aux sièges disponibles, en présentant la diversité comme un « potentiel dont on ne peut pas se priver », sont les entreprises, qui profitent d’une main-d’œuvre captive, remplaçable et peu coûteuse. Le conseil du patronat du Québec a d’ailleurs récemment trouvé dans les personnes handicapées le potentiel nécessaire pour « répondre aux différents défis que représentent les besoins de main-d’œuvre au Québec » et « [est fier] de dévoiler une formation inédite pour aider les employeurs et les gestionnaires dans le processus d’embauche de personnes en situation de handicap[xiv] ». Si l’on reformule sans langue de bois : les personnes en situation de handicap sont une ressource mobilisable pour répondre aux besoins des entreprises, et leur « intégration en emploi » est conditionnelle à ce que les entreprises leur reconnaissent une utilité et n’aient trouvé personne d’autre pour pourvoir le poste. Leur potentiel distinctif : premièrement, manquer d’alternatives pour sortir de la pauvreté ou obtenir des emplois décents; deuxièmement, permettre aux gouvernements de couper allègrement dans les programmes sociaux inconditionnels sous prétexte qu’intégration sociale et emploi sont synonymes, qu’il y a de la job pour tout le monde et que ce serait la responsabilité de chacun∙e de développer son potentiel et de trouver comment vendre sa force de travail.

Toutefois, comme on le voit avec le cas limite de la déficience intellectuelle, il est faux de croire que les paradigmes sociaux dominants permettent d’accorder une valeur à la différence et de reconnaître la contribution sociale de tous et toutes. En cherchant à s’émanciper à l’échelle individuelle ou groupale, et en se montrant à la hauteur des exigences d’une société fondée sur la compétition et l’exploitation, on reconduit le paradigme selon lequel notre valeur est liée au potentiel de notre travail à générer des profits récupérables par les entreprises.

En proposant de reconnaître et de célébrer la similarité plutôt que la différence, les personnes catégorisées comme ayant une déficience intellectuelle mettent en lumière l’impératif de concevoir la subversion des catégories sociales stigmatisantes comme un moyen plutôt qu’une finalité.

Elles rappellent que chacun et chacune a une valeur intrinsèque et que la seule manière de réellement s’attaquer aux inégalités sociales est d’exiger un accès universel et inconditionnel aux ressources et au soutien nécessaires pour avoir accès à des conditions de vie décentes ainsi qu’à des espaces et opportunités d’épanouissement et de contribution sociale valorisée.

[1] Je remercie chaleureusement Mariette Cliche-Galarza, Patrick Asselin-Mullen, Guillaume Ouellet, Étienne Guertin ainsi que les deux réviseur∙e∙s anonymes de L’Esprit Libre pour la pertinence de leurs commentaires critiques par rapport aux premières versions de ce texte.

[2] Les personnes que j’ai rencontrées sont catégorisées comme ayant une déficience intellectuelle légère et ne sont ainsi pas représentatives de l’ensemble des personnes catégorisées comme ayant une déficience intellectuelle, dont certaines, comme le souligne la philosophe Eva Feder Kittay, ont des difficultés si importantes qu’aucun soutien ou aucun environnement social ne pourrait leur permettre de prétendre à l’indépendance. Environ 85 % des personnes catégorisées comme ayant une déficience intellectuelle sont considérées comme ayant une déficience légère.

       Eva Feder Kittay, 2001, “When Caring Is Just and Justice Is Caring: Justice and Mental Retardation,” Public Culture, vol.13, no.3, pp.557–80, Durham. doi: 10.1215/08992363-13-3-557

       CRDI Montérégie-Est, 2010, « Guide d’accès aux services spécialisés du CRDI Montérégie-Est », Service des communications du CRDI Montérégie-Est, Longueuil.   https://www.laressource.ca/images/ressources/guide_dacces_aux_services_specialises_du_crdi_de_la_monteregie-est.pdf

[3] Les travaux d’Edgerton ainsi que ceux de Bogdan & Taylor montrent très bien à la fois le caractère arbitraire des diagnostics de « retard mental » et les conséquences de cet étiquetage dans la vie des personnes ainsi catégorisées, notamment sur leur définition identitaire, sur leur estime personnelle, sur leurs interactions avec autrui et sur les services sociaux et de santé qui leur sont imposés et/ou auxquels elles ont accès. Par rapport à l’invalidité scientifique et au caractère arbitraire du concept de quotient intellectuel (QI), central dans l’évaluation diagnostique de la déficience intellectuelle, voir les travaux de Fischer et ses collègues.

       Robert Bogdan et Steven J. Taylor, 1994, The Social Meaning of Mental Retardation: Two Life Stories, Teachers College Press, New York et Londres.

       Robert B. Edgerton, 1967, The Cloak of Competence: Stigma in the Lives of the Mentally Retarded, University of California Press, Californie.

       Claude S. Fischer, Michael Hout, Martín Sánchez Jankowski, Samuel R. Lucas, Ann Swidler, et Kim Voss, 1996, Inequality by Design: Cracking the Bell Curve Myth, Princeton University Press, Princeton.

[4] Voir par exemple, la série Ask an Autistic mise en ligne sur la chaîne YouTube personnelle d’Amythest Schaber : Amythest Schaber, « Ask an Austistic Episodes », 27 septembre 2016, publié sur YouTube. https://www.youtube.com/playlist?list=PLAoYMFsyj_k1ApNj_QUkNgKC1R5F9bVHs

[5] Voir par exemple la présentation TED d’Hugo Horiot, disponible en ligne: Tedx Talks, « L’autisme, une chance pour la société | Hugo Horiot | TEDxEMLYON », 13 février 2018, publié sur YouTube. https://www.youtube.com/watch?v=PUdZJVde7lw

[6] Eva Feder Kittay, 2001, op cit.

[7] Linda Tuhiwai Smith, 2012[1999], Decolonizing Methodologies: Research and Indigenous Peoples, Zed Books & Otago University Press, Londres & Dunedin, p. 26.

       Traduction libre. Citation originale: « One of the supposed characteristics of primitive peoples was that we could not use our minds or intellects. […] By lacking such virtues we disqualified ourselves, not just from civilization but from humanity itself. In other words we were not ‘fully human’; some of us were not even considered partially human. »

[8] Ces mouvements ont débuté en Oregon, dans les années 1970, sous l’appellation People First.

       « History of People First », People First of West Virginia, consulté le 6 février 2019, http://peoplefirstwv.org/old-front/history-of-people-first/

       « Un peu d’histoire sur les Mouvements des Personnes D’Abord… », Mouvement des Personnes D’Abord de Drummondville, consulté le 6 février 2019, http://www.mpda-drummond.qc.ca/pgeprinc/acceuil.html

[9] Regroupement pour la Trisomie 21 du Québec, consulté le 6 février 2019, https://trisomie.qc.ca/

[10] Voir par exemple les articles suivants :

       Sophie Côté, 7 avril 2018, « Handicapés ou déficients, ce sont des perles rares », Le Journal de Montréal, Montréal. https://www.journaldemontreal.com/2018/04/07/handicapes-ou-deficients-ce-sont-des-perles-rares

       TVA Nouvelles, 12 octobre 2018, « Les personnes handicapées, un bassin pour les employeurs », TVA Nouvelles, Montréal. https://www.tvanouvelles.ca/2018/10/12/les-personnes-handicapees-un-bassin-pour-les-employeurs

[11] « Salariée » et non pas « travailleuse », puisque la plupart des personnes sans salaire travaillent pour subvenir à leurs besoins ou en s’impliquant bénévolement dans leurs communautés. Contrairement aux idées reçues, les personnes catégorisées comme ayant une déficience intellectuelle sont loin de faire exception à la règle. J’aborde cette question dans mon mémoire de maîtrise (pp.74-75) :

       Stéphane Handfield, 2017, S’autodéterminer « dans la bonne direction » : Enjeux éthiques et relationnels de l’accompagnement auprès de personnes catégorisées comme ayant une déficience ou des limitations intellectuelles et vivant en situation d’itinérance ou de grande précarité, mémoire de maîtrise, Université de Montréal – Département de sociologie, Montréal. https://papyrus.bib.umontreal.ca/xmlui/handle/1866/20364

[12] Matthieu Laroche, 17 juin 2016, « ASPERGER, AUTISTE, TRISOMIQUE, SOURD. POURQUOI SE CASSER LA TÊTE À LEUR OFFRIR UNE JOB? », Blog personnel. http://matthieularoche.ca/asperger-autiste-trisomique-sourd-pourquoi-se-casser-la-tete-a-leur-offrir-une-job/

       Main-forte Montréal Inc., consulté le 6 février 2019, https://mainfortemontreal.org/

       « Subvention salariale pour employés »,  Ministère québécois du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale, consulté le 6 février 2019, http://www.emploiquebec.gouv.qc.ca/entreprises/recruter/aide-financiere-a-lembauche/subventions-salariales-pour-employes/

[13] J’aborde encore une fois cette question dans mon mémoire de maîtrise. Stéphane Handfield, 2017, op. cit.

[14] Frantz Fanon, 2010[1961], Les Damnés de La Terre, La Découverte poche, Paris, p.61.

[15] Conseil du patronat du Québec, 7 juin 2018, « 22e édition de la Semaine québécoise des personnes handicapées − Le CPQ et ses partenaires lancent une formation inédite pour améliorer le processus d’embauche des personnes en situation de handicap », Communiqué de presse. https://www.cpq.qc.ca/fr/publications/communiques-de-presse/22e-edition-de-la-semaine-quebecoise-des-personnes-handicapees-le-cpq-et-ses-partenaires-lancent-une-formation-inedite-pour-ameliorer-le-processus-d-embauche-des-personnes-en-situation-de-handicap/

Le quotidien des grandes luttes : Regards croisés sur les littératures autochtones

Le quotidien des grandes luttes : Regards croisés sur les littératures autochtones

Les littératures autochtones prennent aujourd’hui une place incontestable au sein du paysage littéraire québécois. Qu’il s’agisse de Joséphine Bacon qui a récemment remporté le Prix des libraires 2019 dans la catégorie « poésie » avec son dernier recueil Uiesh, quelque part, de la poésie de Natasha Kanapé Fontaine, de celle de Marie-Andrée Gill, ou encore des romans acclamés de Naomi Fontaine, Kuessipan et Manikanetish, ainsi que Shuni, paru cet automne, les œuvres d’autrices et d’auteurs autochtones émerveillent le lectorat québécois. Ainsi, quiconque désire aujourd’hui se plonger dans l’univers de ces peuples au moyen de la littérature le peut. Si cette dernière permet un dialogue entre différentes cultures, langues et territoires, elle peut aussi servir à recenser la parole de celles et ceux qui subissent le colonialisme depuis longtemps et encore aujourd’hui de différentes manières. Or, à plus petite échelle, et sans être pour autant moins important, il semble que la littérature se pose comme pivot pour s’accrocher, vivre et entrer en contact avec le quotidien des Premiers Peuples. Cet appel à la vie quotidienne, à la banalité, aux petites routines qui peuplent l’existence de chacun·e pourrait être perçu comme une autre manière de concevoir la décolonisation, mais surtout de l’humaniser.

Au Québec, bien qu’on assiste depuis quarante ans à un essor de plus en plus important des œuvres littéraires autochtones, la présence de celles-ci dans les cours de français demeure timide. Inversement, les étudiant·e·s francophones découvrent peu à peu le champ des études littéraires autochtones, mais aussi les potentiels qui s’en dégagent. Or les références théoriques sur la question se font plutôt rares dans la langue de Molière[i]. Pour aider à paver la route, la maison d’édition Mémoire d’encrier s’est tournée vers des textes déjà publiés dans l’autre langue coloniale, l’anglais, pour finalement lancer en 2018 l’ouvrage Nous sommes des histoires : Réflexions sur la littérature autochtone, qui regroupe des textes théoriques universitaires, mais aussi des points de vue d’écrivain·e·s sur leur travail et sur les différentes dimensions que peut prendre celui-ci. Ce fut, d’une part, un travail de recension de ces textes, et d’autre part, un travail de traduction de l’anglais au français. Désormais, le lectorat francophone a accès à des textes lui permettent de constater que la littérature, oui, peut divertir, émerveiller ou choquer. Pour certain·e·s, les lettres et les histoires deviennent parfois aussi des outils de lutte au quotidien.  

Pour mieux explorer ce qui vient d’être mentionné, deux jeunes militantes ont été contactées. Questionnées afin de savoir si la lecture d’œuvres autochtones a pu à certains moments influencer leur parcours et leur travail militant, la réponse fut positive. L’idée qui s’est dégagée de ces entrevues a finalement dévié vers un appel à s’intéresser aux quotidiens des gens issus des communautés autochtones.

Premières lectures 

Jointe par téléphone, la militante métisse Maitée Labrecque-Saganash, se rappelle ses premières lectures. « Mon père m’a appris à lire et à écrire à 3 ans, j’avais genre 3 ans et demi. J’ai commencé à lire tôt. Je gossais vraiment, j’étais assise à la table pis je lisais mon article de journal vraiment tranquillement[ii]. » Elle dit grandir dans une famille ou la culture est très présente et valorisée. D’une mère québécoise, Élaine Labrecque, et d’un père cri, l’homme politique Roméo Saganash, Maitée Labrecque-Saganash est très tôt entourée de livres. « Mes parents avaient des grosses grosses bibliothèques faites sur mesure pour mettre tous leurs livres, pis y’en avait vraiment beaucoup. Mon père avait plein de livres sur Louis Riel, sur les résistances autochtones, sur la convention de la Baie-James, sur l’arrivée des colons en territoire cri[iii]. » Elle raconte avec humour que c’est en posant naïvement à ses parents la question de savoir qui était Louis Riel que ceux-ci lui répondent « Bin Louis Riel y’est comme toi, il est Cri et francophone ». Et elle poursuit : « Mais là, il fallait qu’ils m’expliquent qu’ils l’ont pendu, genre… Comment t’expliques ça à ton enfant, comment t’expliques l’impérialisme canadien et la colonisation à ton enfant? » ajoute-t-elle en riant un peu de la délicatesse d’une telle situation, mais peut-être aussi de la complexité de celle-ci. Et qui dit grandir dans une situation familiale complexe peut aussi vouloir dire identité complexe : « J’pense que mes parents savaient que j’allais avoir une identité compliquée, alors mes parents m’ont amenée tôt dans des musées, à me faire lire, alors j’pense que ç’a toujours fait partie de ma vie, vraiment, les arts[iv]. »

Pour la militante allochtone abitibienne Élise Blais-Dowdy, qui s’implique entre autres à titre de co-porte-parole du Comité citoyen de protection de l’Esker de Saint-Mathieu-Berry où une minière de la compagnie Sayona cherchait récemment à éviter l’examen du Bureau d’audiences publiques en environnement (BAPE) pour son projet de mine de lithium, c’est au Cégep que ses contacts avec les littératures autochtones ont débuté. Celle qui, après des études en soins infirmiers, s’est dirigée vers les études autochtones à l’Université de Montréal, se souvient que c’est à la lecture du livre relatant la vie de Dominique Rankin, On nous appelait les sauvages, qu’elle a connu l’effet chamboulant de la littérature. « J’accédais tout d’un coup à un tout autre récit de l’histoire de ma région d’appartenance, l’Abitibi », confie-t-elle. Après ses études dans la métropole, Élise Blais-Dowdy est revenue à s’établir à Val-d’Or, notamment en raison d’un emploi comme agente de recherche à la Commission d’enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services publics du Québec. Elle demeure marquée par cette prise de conscience, du « fait que même dans un contexte de proximité [avec les Premières Nations], dans des villes comme Amos et Val‑d’Or, où l’on retrouve une forte présence des membres des Premières Nations, il est possible de vivre sans jamais connaître les réalités historiques entourant notre cohabitation. »

Les mots du quotidien

Une erreur qui guette celui ou celle qui se penche sur les questions autochtones est d’adopter une posture essentialiste et une vision figée de ce que c’est d’être autochtone aujourd’hui au XXIe siècle. Or, s’y intéresser dans un contexte journalistique ou universitaire peut amener l’initié·e à ne s’attarder qu’aux grands enjeux et problèmes liés au colonialisme. Bien que ceux-ci soient très importants et déterminants, ils occultent parfois les particularités et les nuances qui fondent les individus. À cet effet, le partage du quotidien, que permettent entre autres l’écriture et la lecture, se présente comme une autre manière d’aborder les cultures et enjeux concernant les Premières Nations.

Maitée Labrecque-Saganash travaille depuis un peu plus d’un an au Cree Health Board à Waswanipi où elle s’occupe principalement des communications, en cherchant, notamment, à intégrer des savoirs traditionnels aux plateformes Web, ou bien en allant à la rencontre des ainé·e·s pour documenter des histoires relatant « The cree way of life » ( Eeyou pimatsiiwin, en langue crie, Le mode de vie cri, en français)Parallèlement à ces fonctions, elle tient aussi des chroniques dans différents médias, dont le quotidien montréalais Métro. Elle se réjouit d’ailleurs que cette tribune lui permette de rejoindre autant de gens à Montréal et au Québec : « J’pensais pas qu’il y avait autant de gens qui me lisaient. Je suis contente que ces personnes-là, comment je pourrais dire… enjoy my daily, how I talk about my daily life (apprécient mon quotidien, comment je parle de ma vie quotidienne), parce que le quotidien, quand tu es dans une réserve, est tellement différent du quotidien en ville. »  Ainsi, si dans ses chroniques elle traite d’enjeux plus larges, témoigner de son quotidien, parfois sous forme de tranches de vie, n’est pas moins important, au contraire : « Juste le quotidien, comment on est, comment on interagit, les gens s’intéressent à ça, et moi je suis contente que les gens aiment nous connaître de cette façon-là ; comme un peuple actif, comme des individus qui vivent une vie au quotidien, qui ne font pas juste souffrir à la télé, qu’on a une vie quotidienne. On a nos petites routines, nos codes sociaux, on est un peuple qui est présent dans le temps. »

De son côté, Élise Blais-Dowdy, qui dans son parcours académique a été amenée à bonifier sa connaissance des cultures autochtones en lisant des textes plus théoriques ou des essais, croit que même si la dimension humaine demeure présente dans de tels textes « il y a peut-être un risque qu’après avoir lu des récits très militants, proposant des idéaux de décolonisation à atteindre, on se retrouve déçu lorsque l’on se rend compte de la multiplicité des enjeux du quotidien à surmonter » (sous-financement généralisé des services publics, problématiques de logement, insécurité alimentaire, etc.)[v]. Voilà pourquoi la lecture de textes plus littéraires peut s’apparenter à « des rencontres humaines qui n’auraient pas pu avoir lieu autrement »[vi]. La littérature permet-elle d’éviter d’essentialiser les Premières Nations? « Tout à fait », répond sans hésiter la militante, avant d’enchaîner sur une anecdote qui s’est produite lors d’une soirée de contes et légendes présentée au site culturel Kinawit à Val-d’Or. Élise Blais-Dowdy raconte : « Nous avons rencontré Johanne Wabanonik de la communauté de Lac-Simon. Pour cette soirée, Johanne a tout simplement décidé de partager avec nous qui elle était, quel était son rôle dans sa communauté (…) et comment elle vivait au quotidien son identité culturelle. Ce fut un partage humain ancré dans le quotidien qui a présenté les éléments tels que l’interprétation des rêves, l’utilisation de plantes médicinales, la pratique de cérémonies de guérison. Non pas comme des éléments de  »contes et légendes », mais bien comme des pratiques structurantes qui font partie concrètement de la vie de tous les jours de cette personne. »

« Autochtone » mais pas que ça 

Si lors de leurs entretiens, Maitée Labrecque-Saganash et Élise Blais-Dowdy ont été jointes dans le but de discuter de littérature et du lien que cet intérêt pouvait entretenir avec leurs militantismes, le sujet a bien évidemment dévié quelques fois, et ce pour le mieux. L’idée initiale d’aborder l’entrevue strictement en ce sens était en quelque sorte limitée. En parlant d’auteurs ou d’autrices autochtones qu’elle a aimé lire dernièrement, Élise mentionne l’autrice Virginia Pesemapeo Bordeleau : « J’ai aimé lire L’amant du Lac, que j’ai reçu tout simplement comme une magnifique histoire d’amour et de sensualité. Le récit prend lieu autour du lac Abitibi, et lorsque j’ai eu la chance d’aller le voir pour la première fois à partir de l’île Nepawa en Abitibi-Ouest, je me rappelle simplement avoir souri en repensant au roman de Virginia Pesemapeo Bordeleau. Cette lecture a donc eu pour effet d’humaniser un lieu nouveau, et je trouvais tout simplement ça beau et agréable. » L’appréciation de ce roman semble donc s’être faite en deçà de son origine identitaire, comme quoi il est aussi de mise d’apprécier la qualité du texte en soi.

Si pendant qu’elle résidait à Québec ou à Montréal « lire des auteurs autochtones [lui] faisait du bien parce qu'[elle était] loin de chez [elle] », depuis plus d’un an, celle qui habite principalement à Waswanipi, ne vit plus la même réalité. En Eeyou Istchee, son identité crie n’est plus, si l’on peut dire, en situation minoritaire : « Je n’ai plus à la justifier et je n’ai plus à l’expliquer. (…) J’ai juste à vivre mon identité. » De ce fait, elle peut désormais se dire « je suis chez nous. J’ai le temps de lire d’autres choses aussi », ajoute-t-elle, en rappelant, non sans raison qu’elle est « une personne en dehors de [son] identité autochtone aussi ». Dernièrement, elle dit avoir apprécié lire le recueil Even this page is white de l’artiste Vivek Shraya. Une autre de ses lectures du moment est le recueil de la poétesse Clementine Von Radics In a Dream You Saw a Way to Survive qui traite, entre autres, de rupture amoureuse. « Moi aussi j’en ai des heartbreaks, et moi aussi j’ai une vie en dehors d’être autochtone et d’être militante […] J’ai des expériences humaines en dehors des violences coloniales. J’ai aussi des beaux moments dans ma vie […] et être à la maison, ça me permet de développer ces moments-là aussi, et prendre le temps de rire. Alors, ouais, je prends le temps de lire autre chose aussi. »

Au terme de ces échanges sur la littérature et sur les rapports qu’ont pu entretenir ces deux militantes avec celle-ci, il semble que c’est surtout un appel au dialogue et à l’écoute qui se dégage de ces entrevues. Sur ce point, nul ne doute que la littérature peut permettre ces rapprochements.  

[i] Louis-Karl Picard-Sioui. In « Nous sommes de histoires : réflexions sur la littérature autochtones »

CRÉDIT PHOTO: Renaud Camus – FLICKR 

Les astuces de Manon et Madeleine

Les astuces de Manon et Madeleine

Par Andreea-Catalina Panaite

Diète cétogène, « shakes » protéinés, jeûne, régime hypocalorique ou encore chronorégime : ce n’est pas l’offre de diètes qui manque. En regardant ces différentes promotions en ligne, il y en a une qui retient mon attention : un programme d’amaigrissement qui se présente comme une méthode pour atteindre le bien-être et non pas perdre du poids. Ma curiosité piquée, je suis allée enquêter sur ce centre d’amaigrissement qui n’en est pas un.[1]

Mercredi, 18h30. En entrant dans une des salles de rencontres du centre d’amaigrissement « Santé Mieux-Être », j’aperçois de nombreuses chaises de couleur orange formant un demi-cercle. Elles laissent un petit espace au centre de la pièce où Manon, l’animatrice de la rencontre, déploie ses savoirs et, surtout, ceux de la compagnie sur le « bon » amaigrissement. Le seul homme présent dans la salle regarde les présentoirs des produits de l’entreprise : brownies, barres tendres et croustilles y sont mis en vente. Leur emballage aux couleurs vives rappellent la « bonne vie », celle du bonheur, du bien-être et de la fierté incommensurable d’avoir choisi de perdre du poids. « Les produits sont santé, sans colorant ou ajouts artificiels » précise Manon, comme pour nous rassurer. Les murs sont décorés de courtes citations visant à inspirer les participantes : « Le progrès plutôt que la perfection », « Soyez bien dans votre corps et votre esprit », « Les plus petits pas vous font le plus avancer ». Ce sont là, en quelque sorte, les articles de foi de la compagnie auxquelles les participantes doivent adhérer afin d’assister aux séances de discussion. Les participantes peuvent s’y ressourcer et se motiver pour maintenir leur fidélité au programme Santé Mieux-Être. C’est d’ailleurs pour cela qu’elles vont à la rencontre : recevoir un « boost », comme me disent deux participantes du programme. Une autre participante a besoin d’un double « boost », ce pour quoi elle assiste à deux réunions par semaine, et surtout à la pesée, me dit-elle.

Au fond de la pièce, on retrouve deux petits comptoirs avec des balances. Une fois par semaine, les participantes sont tenues d’aller voir Madeleine, la surveillante du poids. Avant la discussion, elles se placent sur la balance, le dos tourné au reste des participantes qui attendent fébrilement leur tour. La pesée est une sorte d’épreuve personnelle : c’est le moment de voir si les participantes ont bien appliqué les principes du programme. « C’est une confrontation avec moi-même », affirme une participante. Je lui demande si elle est stressée. « Oh, mon dieu, oui ! À chaque fois ! », me dit-elle sans la moindre hésitation. Plusieurs participantes partagent cet avis. Elles sont courageuses de se soumettre à un tel exercice à la vue de toutes, d’autant plus que, lors de la pesée, les participantes ne sont pas seulement confrontées à leurs efforts par le chiffre qui apparait sur la balance, mais aussi à Madeleine.

Si Madeleine félicite les participantes lorsqu’elles perdent du poids ou lorsqu’elles maintiennent le poids de la semaine précédente, sa présence est surtout requise pour les encourager à persévérer lorsqu’elles prennent du poids. Dans ces cas, elle leur demande aimablement : « Qu’est-ce qui s’est passé cette semaine ? » Aiment-elles trop le sucre ou les aliments gras ? Ne respectent-elles pas le nombre de calories allouées à une journée ? Peut-être sont-elles, comme une des participantes du programme, des adeptes des céréales avant le coucher ? Peu importe la raison, Madeleine les aide à trouver une solution. Elle le fait par le suivi, la principale marque du programme Santé Mieux-être. Madeleine encourage les participantes à écrire tout ce qu’elles mangent dans une journée afin de « repérer le problème à sa source ». Il s’agit, pour les participantes, de « prendre conscience » de ce qu’elles mangent en se confrontant à ce qu’elles écrivent dans leur carnet de suivi. Selon Manon et Madeleine, cette pratique permet d’enrayer ce qui fait grossir ou ce qui empêche de perdre du poids.

Au sein de l’entreprise Santé Mieux-Être, ce ne sont pas seulement les participantes qui se font peser. C’est aussi le cas de Manon et Madeleine. Elles doivent maintenir leur poids santé (avec un jeu de deux livres) lors de leur pesée mensuelle. Étonnée, je demande : « Vraiment ? Et si vous ne respectez pas cette condition ? On vous renvoie ? ». « Non, pas tout de suite », me rassure Manon. Un plan d’action est d’abord mis de l’avant pour les aider à retrouver leur poids santé. Si la situation ne se résorbe pas après quelques mois, c’est le licenciement qui risque de les attendre. Me voyant quelque peu choquée, Madeleine ajoute avec une confiance qui semble à toute épreuve : « « You can’t preach what you’re not doing yourself ! » » Les animatrices et les surveillantes du poids ont une certaine éthique à respecter. Leurs enseignements n’auraient pas la même valeur si elles n’étaient pas elles-mêmes capables de se soumettre aux principes dont elles exigent le respect.

***

Manon et Madeleine ne seraient sûrement pas d’accord avec ma description de leur programme. « Santé Mieux-être, ce n’est pas que de la perte de poids. C’est un style de vie qui vous aidera à trouver de la joie, des liens et la force des saines habitudes », peut-on lire sur le guide de bienvenue. Comme me l’explique Manon : « On est devenues un peu comme des « coachs » de vie ». Selon le plus récent article de foi du programme, ce n’est plus le poids qui est central dans le programme, mais bien l’atteinte du bien-être. Madeleine m’a mise en garde dès la première rencontre : « On ne peut pas considérer le programme comme une diète, c’est un programme de bien-être et de santé ! »

« Est-ce qu’on se prive avec le programme Santé Mieux-être ? », demande Manon durant la rencontre. Le seul homme participant à la discussion lève sa main :

« Ben oui ! Moi, je me prive », répond-il naïvement.

– Ah oui ?, doute Manon.

– Ben, ce soir, j’avais envie d’une pizza graisseuse, mais je vais garder ça pour samedi et manger des aliments non caloriques pendant cette journée-là, ajoute-t-il, confiant de la légitimité de sa réflexion.

– Dans ce cas, vous reportez à la fin de semaine. Vous ne vous privez pas vraiment ! », rétorque habilement Manon en reprenant les rênes de la discussion.

L’homme ne parle plus. Peut-être est-il trop gêné de son erreur pour s’opposer de nouveau à l’animatrice. Afin de rectifier le tir, une autre participante intervient dans la discussion : « On peut vraiment manger ce qu’on veut ! Mais avec modération… » Certains « oui, oui ! » se font entendre dans la salle. Toutes les participantes hochent la tête en signe d’approbation. Manon se réjouit : si on fait abstraction du monsieur, le discours est visiblement intériorisé.

Pourquoi cet homme n’a-t-il pas eu le droit de dire qu’il se prive ? Pour prétendre que le programme de perte de poids mène au bien-être, Manon s’appuie sur deux rhétoriques : le programme n’encourage pas la restriction alimentaire et il permet de faire ce que les participantes veulent. Tout écart de discours face à ces principes est repris par Manon. À chaque discussion, toute occasion est bonne pour Manon de rappeler aux participantes la liberté offerte par le programme : « au lieu de penser aux trois poutines par semaine que vous ne pourrez plus manger, il faut penser à tous les aliments qui s’offrent maintenant à vous ». Si, par mégarde, les participantes oubliaient cela durant la semaine, les multiples brochures de la compagnie sont là pour leur rappeler. On y voit des membres du programme : un homme épanoui durant son jogging, des gens joyeux partageant un repas ou des femmes au sourire étincelant profitant d’une piscine privée.

Si les participantes du programme trouvent leur motivation aux rencontres de discussion, on peut croire qu’elles entretiennent aussi une certaine distance quant aux discours sur le bien-être. Une participante me confie : « Le poids, c’est central. Ils [l’entreprise] ne veulent pas que ce soit le cas, mais, « veux, veux pas », les gens s’inscrivent pour perdre du poids ». Pourtant, lorsque Manon lui demande : « Est-ce qu’on peut manger du fromage brie ? », elle répond, telle une étudiante modèle : « Oui! Le programme nous offre vraiment la chance de manger ce qu’on veut sans se priver ». « Contrairement à toi, elle a bien compris le programme, elle », penseraient sûrement Manon et Madeleine en lisant ce petit texte. Peut-être aurais-je besoin de quelques séances supplémentaires ?

[1] Tous les prénoms, le nom de l’entreprise ainsi que les citations tirées des documents de celle-ci ont été anonymisé afin d’empêcher la reconnaissance de l’entreprise.

CRÉDIT PHOTO: Flickr – Potamos Photography

Évènements culturels : en route vers un financement écoresponsable?

Évènements culturels : en route vers un financement écoresponsable?

Dans la difficile recherche de financement qui sous-tend tout événement culturel, pour se dire « écoresponsable », les festivals doivent-ils tourner le dos à certaines industries polluantes et controversées? Portrait de la situation.

Alors que la saison des festivals s’achève au Québec et que plusieurs ont pu en profiter et s’amuser au rythme de leurs artistes favori·te·s, les préoccupations de plus en plus importantes en rapport à l’environnement et à la lutte aux changements climatiques se transposent dans l’organisation même de ces rassemblements collectifs. L’utilisation de verres et de gourdes réutilisables en échange d’une consigne, les services de transports en commun, les stations d’eau potable, la mise en valeur de nourriture et d’alcool locaux, la vaisselle biodégradable, le compostage et le recyclage figurent parmi les mesures mises en place par de plus en plus de festivals au Québec. Or, si, dans certaines facettes de leur organisation, les festivals de musique, et plus largement les évènements culturels, passent au vert, ils continuent de nouer des partenariats avec des industries que certain·e·s qualifieraient de « polluantes et controversées ». Est-ce que le volet financement demeure exclu des considérations environnementales?

Le cas de Rouyn-Noranda

La relation parfois délicate qui peut s’établir entre un évènement culturel et un commanditaire controversé avait déjà été exposée en mai 2019 dans la ville de Rouyn-Noranda en Abitibi-Témiscamingue. En pleine conférence de presse pour le Festival des Guitares du Monde, l’artiste Richard Desjardins a critiqué un commanditaire du festival, soit la Fonderie Horne du géant mondial Glencore. À ce moment, M. Desjardins ne s’est pas gêné pour dénoncer le fait que la fonderie située en pleine ville dépassait de 67 fois la norme provinciale en termes d’émission d’arsenic dans l’atmosphère. Il disait du même coup que « Glencore, la valeur de cette compagnie-là, c’est 17 milliards, elle pourrait bien avoir un peu d’argent pour régler le problème de l’arsenic »[i]. Suite à cette déclaration, les organisateurs du festival ont demandé aux journalistes de ne pas diffuser cette partie de l’entrevue, de peur de déplaire à leur commanditaire[ii]. Or, Glencore n’en est pas à son premier scandale. Ailleurs dans le monde, cette entreprise est liée à des allégations d’évasion fiscale et de pollution, révélées notamment par les Paradise Papers[iii]. Présente aussi dans des pays du sud, par exemple en République démocratique du Congo où elle exploite une grande mine de cuivre et de cobalt (Katanga Mining), Glencore, exploite sa mine au Congo en passant par plusieurs filiales qui seraient situées dans des paradis fiscaux[iv]. De plus, comme le rapporte Radio-Canada, selon les documents issus des Paradise Papers, il y a plusieurs relations d’affaires entre Glencore et Dan Gertler dans les projets de Katanga Mining[v]. Il faut comprendre que le milliardaire Dan Gertler apparait, en raison de ses activités en RDC, « depuis longtemps dans les enquêtes d’ONG comme Rights and Accountability in Development (RAID) »[vi].   Bref, la liste des allégations qui concernent Glencore pourrait s’allonger sur plusieurs pages. L’idée ici est plutôt de soulever le fait que, malgré ces multiples scandales et ce lourd héritage que porte la compagnie, des festivals continuent d’établir des partenariats avec elle. Pensons ici au festival Osisko en lumière qui en a fait son « coprésentateur officiel », ou bien au Festival de musique émergente (FME) qui le présente comme « partenaire », allant même jusqu’à nommer une scène à son nom. D’autres partenariats pourraient être soulevés, par exemple celui avec la compagnie IAMGOLD (aussi « coprésentatrice officielle » d’Osisko en lumière). En août 2019, cette compagnie a été accusée de fraude et de trafic d’or illégal au Burkina Faso[vii]. Dans le passé, comme le rapportent les travaux d’Alain Deneault, IAMGOLD a aussi été mêlée à des cas de pollution causée par ses activités minières au Mali, empoisonnant les sources d’eau potable d’une communauté locale. Le bilan s’est soldé par la mort d’oiseaux, de bétail, mais surtout, par un nombre alarmant de fausses couches pour les femmes de cette région, touchant quatre femmes sur cinq, selon un rapport du ministère de la Santé du Mali[viii].

Malgré les partenariats créés entre ces industries et ces festivals, offrant publicité au premier en échange de moyens financiers aux seconds, les organisations de ces évènements, comme c’est le cas pour le FME et Osisko en lumière, font tout de même des efforts en matière d’écoresponsabilité sur d’autres points. À cet effet, chacun de leurs sites web respectifs présente une section « écoresponsable » dans laquelle les festivals énumèrent les actions entreprises pour réduire leur empreinte environnementale. Par exemple, ces deux festivals mentionnent leur association avec le Groupe ÉCOcitoyen de Rouyn-Noranda (GÉCO) afin d’obtenir de l’aide dans la gestion des matières résiduelles. Cependant, comme en témoigne ce qui vient d’être rapporté, le volet financement est exclu des considérations environnementales. À cet effet, à savoir si la notion d’écoresponsabilité devrait inclure un volet relatif au financement, la directrice générale du FME, Magalie Monderie-Larouche, voit l’enjeu d’un autre œil : « Il y a l’écoresponsabilité dans un festival, mais il y a aussi le lien social que ces entreprises-là ont avec les gens dans la région ». Selon elle, il ne faut pas réduire l’enjeu du financement de telles entreprises qu’à cette problématique : « C’est peut-être des pollueurs, mais pour nous en région, c’est aussi des employeurs, c’est aussi des citoyens corporatifs, ça fait vraiment partie de notre paysage, alors pour nous ce n’est pas que lié à ça. » Concernant plus spécifiquement le scandale de la Fonderie Horne de Glencore, Magalie Monderie-Larouche ne croit pas que ce soit le rôle du FME d’intervenir dans l’affaire : « Je pense que c’est vraiment au gouvernement et à la ville de gérer ça. Ce n’est vraiment pas à nous comme évènement de gérer ces scandales-là. » Dans le même ordre d’idées, questionnée à savoir si un festival devrait faire attention à ne pas nouer de partenariats avec des entreprises controversées à l’échelle mondiale, comme Glencore, par exemple, elle juge que « ce n’est pas notre rôle ». Dans le cas de Glencore et de la fonderie, elle ajoute que « la Fonderie Horne, c’est vrai qu’elle a été achetée par Glencore, mais c’est un partenariat qui existe depuis bien avant et c’est une entreprise qui est quand même dans notre ville depuis bien avant aussi […] C’est un partenaire qui est naturel pour nous à Rouyn-Noranda ».

L’Esprit libre a tenté de rejoindre plusieurs fois le festival Osisko en lumière, mais nous n’avons pas été en mesure d’obtenir leurs commentaires dans un délai raisonnable. Glencore et IAMGOLD n’ont pas répondu à notre demande d’entrevue.

Reconnaitre les efforts

Dans le but d’encourager les virages verts pour les évènements culturels, le Conseil québécois des événements écoresponsables (CQEER) a vu le jour en janvier 2008. Cet organisme à but non lucratif travaille depuis sa fondation avec des organisateurs d’évènements situés partout au Québec. Le CQEER offre différents services, allant de l’offre de formations et conférences, à l’accompagnement et à la conception d’outils pour les organisateurs souhaitant adopter des pratiques plus saines pour l’environnement[ix].

Le CQEER est aujourd’hui l’un des neuf organismes certifiés sous la norme BNQ 9700-253. Ce cadre émis par le Bureau de normalisation du Québec (BNQ) permet à des organismes comme le CQEER d’accompagner des évènements dans un processus de classification. Rencontrée dans son bureau situé à Montréal, Sara Courcelles, conseillère en développement durable au CQEER, explique que ce processus de classification vient évaluer un organisme en le situant sur une échelle de niveaux allant d’un à cinq. Pour obtenir la classification, c’est le groupe désirant être reconnu par cette norme qui doit approcher le CQEER : « Ils viennent vers nous et on les accompagne, on détermine avec eux quelles exigences ils vont être en mesure de remplir ». Une fois cette certification acquise, l’organisme qui l’obtient reçoit une reconnaissance officielle qui salue son travail en matière d’écoresponsabilité, mais profite aussi d’un avantage auprès du public et de ses partenaires. À cet effet, Sara Courcelles note que « le gros avantage au niveau de la norme, c’est [surtout] au niveau des communications, parce que ça se communique très bien ». Il semble aussi que le CQEER ressent un engouement de plus en en plus important envers ses activités et son expertise de la part des évènements. Au sujet de cette tendance, Sara Courcelles affirme sans hésiter que « définitivement, au CQEER, on offre beaucoup de formations aussi, et, dans la dernière année, on a vraiment vu une augmentation des formations qu’on va donner dans les organismes, dans les municipalités, on fait vraiment plus appel à nous ». Cependant, questionnée à savoir si leur cadre de classification en cinq niveaux utilisé pour évaluer et accompagner un évènement se penchait sur le volet du financement, la représentante du CQEER répond que « non, malheureusement ». Par contre, loin d’être fermée à l’idée, Sara Courcelles nous dit que « ça pourrait être une bonne idée d’ajouter un volet sur le financement ».

Quelles responsabilités pour les artistes?

Alors qu’il semble y avoir une prise de conscience environnementale de plus en plus grande de la part des évènements, comme en témoignent les expériences du CQEER, par exemple, qu’en est-il de celles et ceux qui occupent le devant de la scène, à savoir les artistes? À cet effet, des efforts semblent déjà être faits, comme en atteste le projet québécois Artistes Citoyens en tournée (ACT). Lancé par l’artiste Laurence Lafond-Baulne du groupe Milk & Bone, Aurore Courtieux-Boinot qui évolue dans l’évènementiel, ainsi que par Caroline Voyer, directrice du Réseau québécois des femmes en environnement (RQFE) et fondatrice du CQEER, ACT a pour mission de « promouvoir les pratiques écoresponsables dans le milieu du spectacle »[x]. Les objectifs du mouvement sont, entre autres, de « faire prendre conscience aux artistes de leur pouvoir d’action envers l’environnement, de bâtir des outils simples et efficaces afin de réduire l’empreinte environnementale des spectacles et tournées, ainsi que d’accompagner les artistes qui le souhaitent vers une certification afin de faire reconnaitre leur engagement et d’inspirer leur public »[xi]. Par rapport à la certification, un·e artiste ou un groupe, en s’embarquant dans le mouvement ACT, se voit attribuer un niveau de un à trois, en fonction des actions accomplies.

Le mouvement des Artistes Citoyens en Tournée comprend déjà près de 30 artistes solo ou groupes, dont Klo Pelgag, Fuudge, Charlotte Cardin et plusieurs autres.

L’enjeu du financement : une question de cohérence?

Au-delà des efforts réels entrepris par certain·e·s artistes, organisateurs et organisatrices de festivals ainsi que par des organismes comme le CQEER, le volet financement semble exclu de ces considérations. En termes de cohérence, il semble que pour se dire écoresponsable, un festival qui choisit de se tourner vers du financement provenant d’industries polluantes ou controversées doit se préparer à défendre cette prise de position, selon le CQERR : « On conseille aux gens de faire attention, s’ils veulent se dire écoresponsables et qu’ils sont financés par une industrie polluante, ils ouvrent le flanc aux critiques. » De son côté, Marc Nantel, porte-parole du groupe environnementaliste Regroupement Vigilance Mines de l’Abitibi-Témiscamingue (REVIMAT), abonde dans le même sens : « Il est tout à fait à propos qu’un évènement culturel qui désire être identifié comme vert cherche du financement provenant de bailleurs de fonds qui ne sont pas des pollueurs. »

Situation financière délicate

Pour un évènement culturel, le recours à du financement d’entreprises dites polluantes ou controversé témoigne peut-être aussi d’une situation plus complexe. Questionnée à savoir si le CQEER pouvait intervenir au niveau des ententes entre un évènement et un commanditaire controversé, Sara Courcelles affirme que ce n’est pas le rôle de son organisme d’entrer en jeu à ce moment. C’est plutôt au niveau de l’accompagnement que le CQEER peut aider : « Nous, on va conseiller l’évènement sur comment atténuer les possibles retombés négatives de cette association, entre une compagnie et leur évènement. » Par contre, elle est consciente que l’enjeu du financement peut-être plus complexe dans le cas d’un festival en Abitibi : « Je n’irai pas dire à un évènement en Abitibi qui, sans l’appui d’une minière, ne pourrait pas avoir lieu […)] « non, ne prend pas cet argent-là ». »

Pour Marc Nantel du REVIMAT, cette situation est le résultat du « néo-libéralisme [qui] a fait son œuvre au niveau de la gouvernance des évènements culturels ». Selon lui, « ce sont nos gouvernements qui se sont délestés de leur mission d’aider les communautés et de travailler pour le bien commun ». Ce serait donc ce retrait de l’État en termes de financement de la culture qui pourrait pousser les évènements à se tourner vers ce type de partenariats : « Nos gouvernements, soi-disant pour diminuer les impôts des citoyen[·ne·]s, ne cherchent pas à financer ces évènements. Ils laissent donc au privé le soin de s’impliquer. » Le REVIMAT pense que ce sont les fonds publics qui devraient financer un gros pourcentage des couts, et que la balance seulement devrait revenir au secteur privé. Cela permettrait de « montrer clairement que c’est grâce à la collectivité que l’on peut se payer ces évènements », alors qu’en ce moment « les dons sont indirectement assumés par nous par des mesures fiscales avantageuses aux entreprises comme des remboursements d’impôts, des redevances faibles et un pourcentage d’impôts très bas »[xii]. On se trouverait donc dans une situation où les dons et commandites que versent certaines entreprises seraient remboursés par la collectivité sous forme de remboursement d’impôts, alors que celles-ci jouissent déjà d’un très faible fardeau fiscal, toujours selon M. Nantel. À l’heure actuelle, pour très peu de couts, l’entreprise qui finance un évènement culturel obtient beaucoup en échange. Marc Nantel précise que « ce qu’il faut comprendre du financement des entreprises dans les évènements culturels, c’est que ce ne sont pas juste les citoyennes et citoyens qui bénéficient de l’évènement. L’entreprise gagne gros en couverture médiatique et sur son image corporative. Elle gagne aussi sur son influence politique ».

De son côté, l’Association minière du Québec (AMQ) s’est déjà positionnée sur l’enjeu un peu plus tôt cette année. Alors jointe par Radio-Canada concernant la pratique répandue des dons et commandites émis par certaines minières, la présidente de l’AMQ, Josée Méthot, avait déclaré : « On encourage nos membres à avoir de bonnes relations avec les communautés, avec les collectivités où elles opèrent. Ça fait partie de cette relation de bien connaitre et d’aider les gens localement, c’est une forme d’implication également dans la communauté, alors les dons et commandites, c’est à cela que ça sert. »[xiii]

Des solutions possibles?

Des solutions à court terme existent pour les évènements culturels qui se tournent vers des industries polluantes, voire controversées. S’ils ne peuvent cesser de nouer des partenariats avec ces industries, les organisateurs pourraient, par exemple, comme le suggère le CQEER, demander à une entreprise d’« acheter des crédits carbone pour compenser pour les gaz à effet de serre qui sont émis lors les déplacements des festivaliers [et festivalières] ou pour l’organisation » ou bien, autre exemple relatif à l’Abitibi « cette minière-là va payer pour notre classification avec le BNQ ». Le porte-parole du REVIMAT croit aussi qu’un festival pourrait négocier avec une compagnie polluante un partenariat plus écoresponsable. L’organisation pourrait « exiger qu’elles posent des gestes dans le quotidien pour pouvoir se qualifier comme bailleuses de fonds ». Il ajoute qu’une organisation de festival pourrait « exiger qu’une entreprise réduise ses émissions atmosphériques de CO2 de 10 à 20 % ou qu’elle compense ses émissions de CO2 en plantant annuellement le nombre d’arbres [nécessaires] pour annuler ses émissions. Ou encore, exiger que la compagnie fasse des investissements pour réduire ses rejets ».

Il est clair que de plus en plus d’évènements culturels cherchent aujourd’hui à se positionner sur l’enjeu de l’environnement. L’écoresponsabilité est revendiquée par différents festivals, alors que l’attention du public et de différents organismes encourage les organisateurs et organisatrices de ces rassemblements collectifs à réduire leur empreinte écologique. Si l’enjeu du financement demeure central pour tout évènement culturel, une question demeure : est-il possible d’envisager un financement écoresponsable, ou du moins, cela est-il souhaitable? Le débat est lancé.

CRÉDIT PHOTO: Flickr – Patrice Katalyu

[i] Deshais, Thomas « Commandites des grandes entreprises : leviers de développement ou outils de contrôle de la population? », Radio-Canada, 12 juin 2019. https://ici.radiocanada.ca/nouvelle/1174360/commandites-entreprises-priv…

[ii] Ibid.

[iii] Joncas, Hugo « Glencore, un propriétaire aux mille controverses », Journal de Montréal, 10 septembre 2018. https://www.journaldemontreal.com/2018/09/10/glencore-un-proprietaire-au…

[iv] Harel, Gino « De l’Afrique au Yukon, une mine de controverses », Radio-Canada, 7 novembre 2017. https://ici.radio-canada.ca/nouvelles/special/2017/paradise-papers/glenc…

[v] Ibid.

[vi] Ibid.

[vii] Agence France-Presse, « De l’or caché dans des convois de charbon », Le Devoir, 8 août 2019. https://www.ledevoir.com/monde/560220/burkina-iamgold-essakane-et-bollor…

[viii] Alain Deneault, « Faire l’économie de la haine : Douze essais pour une pensée critique », Montréal : Écosociété, 2011.

[ix] Conseil québécois des événements écoresponsables, https://evenementecoresponsable.com. Page consultée le 25 août 2019.

[x] Artistes Citoyens en Tournée, http://www.act-tour.org. Page consultée le 25 août 2019.

[xi] Ibid.

[xii] Ibid.

[xiii] Deshais, Thomas « Commandites des grandes entreprises : leviers de développement ou outils de contrôle de la population? », Radio-Canada, 12 juin 2019. https://ici.radiocanada.ca/nouvelle/1174360/commandites-entreprises-priv…

Littérature jeunesse : entre super-héros et princesses, quelle place pour la diversité?

Littérature jeunesse : entre super-héros et princesses, quelle place pour la diversité?

Cet article a été publié dans notre recueil Paroles de femmes, inclusions politiques. Vous pouvez vous le procurer via notre boutique en ligne. 

Alors que la littérature jeunesse compose une part importante de l’éducation de nos enfants, elle s’insère également comme élément-clé d’une culture en représentant différentes normes sociales d’un lieu et d’une époque donnée. Pourtant, une consultation de celle-ci nous permet de nous questionner : de quelles manières sont représentés les genres et quels modèles cela présente-t-il aux jeunes lecteurs et lectrices? Entrevues avec Émilie Rivard, auteure jeunesse, et Line Boily, agente de développement pour le projet Kaléidoscope du YWCA.

Les attentes sociales face aux femmes et aux hommes varient énormément. Alors que « […] la société attend des femmes qu’elles soient émotives, sensibles, attentionnées, dépendantes et non violentes […] »1, les attitudes et comportements attendus chez les hommes sont, bien souvent, liés à quatre injonctions principales présentées par Pollack : les hommes devraient, selon les exigences sociales, être forts, autant mentalement que physiquement, affirmés, en contrôle et ne devraient, en aucune situation, s’exprimer sous un mode « féminin »2.

Ces injonctions sociales s’observent dans diverses sphères, telles que l’employabilité, les choix quant aux activités ou encore les rôles sociaux occupés. Notamment, on s’attendra à ce qu’une femme choisisse un métier dans lequel elle pourra prendre soin des autres ou démontrer de la douceur. D’un autre côté, on s’attendra à ce qu’un homme occupe des emplois liés au pouvoir ou à la force physique.

Ces exigences sociales se fondent sur divers stéréotypes sexués et genrés étant véhiculés dans notre société occidentale actuelle. Selon Dionne et al., « [c]ertains auteurs [et autrices] (Gooden et Gooden, 2001; Montarde, 2003; von Stockar-Bridel, 2005), sont d’avis qu’en tant que produits culturels, les livres destinés aux jeunes lecteurs [et lectrices] sont le reflet de la société. C’est donc dire qu’un examen attentif de la littérature jeunesse devrait permettre de rendre compte de certaines valeurs culturelles ou de certaines idéologies qui sont valorisées par la société »3

Pourtant, alors que les gouvernements québécois et canadien affirment valoriser l’équité et la parité femmes-hommes, plusieurs stéréotypes de genre inquiétants s’insèrent toujours dans notre littérature jeunesse. Selon une étude sur les livres jeunesse québécois publiée dans la revue Lurelu, « […] le déséquilibre persiste encore quant à la représentation des personnages féminins et masculins » 4. Un autre constat réalisé dans cette étude est que « […] certains traits [demeurent] cantonnés à l’un ou l’autre sexe, comme si l’intériorité était une caractéristique surtout féminine et que d’être énergique et tout autre qualificatif de ce genre était surtout un trait masculin »4

Selon un article d’Évelyne Daréoux paru en 2007, on assisterait à une dévalorisation du féminin par rapport au masculin, notamment en ce qui a trait à la présence et à la visibilité. Alors que les personnages masculins se retrouvaient dans 78 % des titres, ceux féminins n’occupaient que 25 % de ceux-ci. Daréoux mentionne également qu’au niveau des représentations parentales, «  […] 83 % des pères occupent le rôle du héros contre 17 % des mères »5.

Dans les livres pour enfants, les filles et les femmes seront fréquemment représentées comme secondaires. En plus de ne pas participer activement à l’action, on insistera fréquemment sur leur beauté, sur leur douceur ou sur leur coquetterie5. Selon Serge Chaumier, les filles seront confinées à trois rôles principaux : la séduction, la maternité et le domestique. À l’opposé, on présentera des garçons ou des hommes confiants, ambitieux et forts6. Cela ne laisse que très peu d’espace pour les femmes fortes ou pour les hommes sensibles, par exemple, et encore moins pour les jeunes trans. Cela peut conduire à ce que Michèle Babillot aborde comme de l’auto-censure : « Les garçons et les filles s’interdissent certaines activités, certains jeux sans qu’il n’y ait jamais rien de dit mais [cela est dit] de manière complètement implicite »7.

À ce sujet, une rencontre avec Émilie Rivard, autrice jeunesse, nous permet d’en apprendre davantage sur les réalités associées à ce métier et ce, spécifiquement par rapport aux stéréotypes de genre.

Rencontre avec Émilie Rivard

Comme le souligne Émilie Rivard, le fait de questionner les stéréotypes de genre ne signifie pas  d’éliminer toutes différences entre les garçons et les filles :

Ça prend un équilibre, aussi. Les livres de princesses, c’est parfait. Je pense que ça prend de tout, en fait. […] Les histoires d’amour, ce n’est pas problématique en soi. C’est d’avoir une majorité de livres qui sont comme ça, de n’avoir que ça, en fait [qui est problématique]. Le message que je veux passer serait le suivant : si tu as envie d’être une princesse, vas-y. Si c’est vraiment ça que tu veux, vas-y. Aucun problème! Mais l’autre fille qui veut être scientifique, elle aussi devrait pouvoir avoir ce modèle-là. C’est aussi ça, le défi8.

Selon l’autrice jeunesse, le défi consiste à préserver une diversité dans les personnages présentés aux jeunes et ce, notamment, « pour montrer aux petits gars qu’une fille, ce n’est pas juste une princesse à sauver, ce n’est pas juste rose et girly. Ça peut être beaucoup de choses aussi. » 8 L’auteure aborde tout de même la part de défi liée au fait d’écrire des livres non-stéréotypés :

C’est sûr que le livre genré, ça vend. C’est plate, mais de parler directement aux filles ou de parler directement aux gars, c’est très efficace encore aujourd’hui. […] Donc ça, je pense que c’est un gros défi, d’y aller de différentes façons, [pour rejoindre les jeunes sans créer des personnages stéréotypés]. Avoir un cover de livre super rose, mais de passer un autre message à l’intérieur, c’est une autre façon de faire, d’y aller comme on peut8

C’est d’ailleurs ce que l’autrice observe par rapport aux ventes de son livre Mimi Moustache. Sur la couverture, on peut y apercevoir Mimi, coquette, avec un fond rose. Alors que la popularité de ce livre est très forte chez les jeunes filles, Mme Rivard explique que, dans ce livre destiné aux 6-10 ans, on assiste aux péripéties de Mimi, une jeune fille qui n’en peut plus de devoir participer à des concours de beauté comme sa mère le souhaite :

« Sois belle et tais-toi. ». Mimi a l’impression que ce dicton a été inventé juste pour elle. Et maintenant, elle en a assez! Elle ne veut plus participer à ces stupides concours de beauté, mais sa mère ne l’écoute jamais! Si seulement elle pouvait s’enlaidir… […]9

Dans ce livre, la jeune fille parvient donc, grâce à la magie, à se faire pousser une moustache. Cet acte pourrait donc être interprété comme un désir de la jeune fille de se défaire de certains stéréotypes de beauté, lui permettant ainsi de se retirer des concours de beauté qu’elle trouve stupides. En questionnant l’autrice sur l’importance de montrer des modèles non-stéréotypés aux jeunes, Mme Rivard explique que, selon elle, il y a un manque de ces modèles auprès des jeunes : « Dans la culture populaire, on ne voit pas tant que ça de modèles qui ne sont pas stéréotypés. […] Ce n’est pas notre mandat, du tout, mais je pense que si on peut montrer une plus grande palette de personnages, de montrer plus de diversité dans les personnages qu’on montre et dans les héros qu’on présente, ça peut juste être sain. » 8

L’autrice aborde également l’importance de créer des personnages aux facettes multiples : «  C’est de montrer que la fille n’est pas juste romantique et amoureuse, qu’elle est avant tout persévérante, passionnée ou fonceuse, tout dépendant. » 8. Elle poursuit en affirmant que, selon elle, pour qu’un·e personnage soit intéressant·e, il ou elle doit avoir l’air réel en ayant plusieurs façades : « Que la fille soit juste belle, ça ne marche pas. Que le garçon soit juste fort, ça ne marche pas non plus » 8.

Finalement, l’autrice suggère qu’une plus grande diversité permettrait à la fois de créer des personnages intéressant·e·s tout en permettant à un plus grand nombre de jeunes de se reconnaître dans les héros et héroïnes qui se trouvent dans leurs livres. Mme Rivard, autant dans son rôle de mère que dans son rôle d’écrivaine, suggère toutefois de proposer des livres aux jeunes plutôt que d’en interdire certains : « À partir du moment où ils ont un livre dans les mains, peu importe quoi, c’est gagné. C’est un pas de plus. » 8

Rencontre avec Line Boily, du projet Kaléidoscope

Afin d’en apprendre davantage sur les rapports égalitaires véhiculés dans la littérature jeunesse, nous avons également rencontré Line Boily, agente de développement au projet Kaléidoscope.  

Initié par l’équipe du Centre filles du YWCA Québec en 2016, le projet Kaléidoscope cherche à « […] favoriser des représentations d’enfants non-stéréotypées et, du même coup, participer à la construction d’un monde plus égalitaire et inclusif »10.

Ce projet consiste en une sélection de 200 livres pour les 0-12 ans faisant la promotion de rapports et de rôles sociaux plus égalitaires : « Très tôt dans leur vie, on assigne aux enfants des rôles sociaux distinctifs reliés au fait d’être un garçon ou une fille, d’être d’une origine culturelle ou d’une autre, de provenir d’une famille hétérosexuelle ou non, de répondre aux standards de beauté ou pas. Certains comportements, souvent transmis ou adoptés de façon inconsciente, sont l’expression de discriminations et d’inégalités. » 10 Le recueil, autant dans sa version papier qu’informatisée10, est divisé en huit catégories, soit Égalité des sexes, Affirmation de soi, Diversité corporelle, Diversité culturelle, Diversité familiale, Diversité fonctionnelle, Diversité sexuelle et de genre et Sociétés. 

Line Boily, agente de développement de Kaléidoscope depuis la mi-juin, m’explique les actions prévues pour la deuxième phase du projet, financée par le Secrétariat à la condition féminine :

Notre intention c’est vraiment de faire connaître notre sélection de livres et d’y intégrer davantage d’œuvres québécoises. Nous souhaitons qu’elle reflète la réalité culturelle des jeunes et qu’elle devienne une référence pour les adultes qui travaillent auprès des enfants, que ce soit le personnel enseignant, les éducateurs/éducatrices en petite enfance, les bibliothécaires, les animateurs[·trices] en lecture11.

Pour permettre la diffusion de cette sélection, Kaléidoscope a une entente avec l’Association des bibliothèques publiques du Québec (ABPQ) pour les régions de la Capitale-Nationale et de Chaudière-Appalaches pour que les livres faisant partie de la sélection soient identifiés par un autocollant et que 30 à 40 livres phares soient mis en valeur dans une étagère imprimée au visuel de Kaléidoscope et exprimant leurs valeurs. C’est un important processus d’implantation qui vise à faciliter l’accès aux livres ayant des contenus égalitaires et non-stéréotypés :

D’ailleurs, un comité consultatif composé de six bibliothécaires se réunira vers la fin du mois de septembre afin de valider le choix du modèle d’étagère. De plus, les membres du comité participeront à la planification des outils promotionnels de Kaléidoscope. Il nous apparaît important de travailler de concert avec les gens du milieu puisqu’ils connaissent bien les besoins de leur clientèle et les meilleures pratiques de communication pour les rejoindre. Dans une première étape et d’ici la fin de l’année, ce sera une vingtaine de bibliothèques des régions de la Capitale-Nationale et de Chaudière-Appalaches qui accueilleront cette étagère offerte gracieusement. En deuxième année, nous nous développerons sur ce même modèle dans la région de Montréal et en troisième année dans les régions du Québec qui se montreront intéressées.11

Pour marquer encore plus le coup, Mme Boily souligne qu’il est nécessaire de sensibiliser les futur·es intervenant·es et de les outiller davantage. En questionnant celle-ci sur la responsabilité que peuvent avoir les enseignant·es et les parents dans les choix de livres que font les enfants, Mme Boily souligne qu’ils et elles ont un rôle de premier plan puisqu’ils et elles sont des modèles : « Il est possible qu’un adulte ne pense pas naturellement à présenter des œuvres littéraires aux contenus égalitaires et non-stéréotypés si, dans son enfance, il ou elle n’a pas été en contact avec celles-ci. » 11. Pour ce faire, Mme Boily prévoit une prise de contact avec divers départements des cégeps et des universités afin de présenter, dans un esprit de collaboration et de sensibilisation, la sélection aux futur·es enseignant·es ainsi qu’aux futur·es éducateur·trices :

On veut […] les soutenir et encourager le développement de leurs compétences à choisir les œuvres littéraires qu’ils [et elles] pourront exploiter auprès des jeunes; les éveiller à l’importance de présenter des personnages variés, provenant de diverses réalités sociales et culturelles. À se poser des questions telles que : est-ce qu’on donne des chances égales aux filles et aux garçons en leur présentant ces histoires-là, en leur présentant ces contenus-là? Est-ce qu’on fait attention que les personnages principaux soient des filles ou que s’ils sont en personnages secondaires, qu’elles ne soient pas juste passives, mais qu’elles participent à l’action? […] Montrer des filles volontaires, des modèles féminins qui sont plus actuels pour les encourager à développer leur plein potentiel et rappeler aux garçons qu’ils ont le droit de ressentir des émotions, à comprendre qu’il n’y a pas de rôles fixes dédiés aux filles et d’autres aux garçons11.   

En contactant les futur·es intervenant·es, Mme Boily affirme vouloir éduquer celles et ceux qui éduquent :

Nous, comme organisme, on ne peut pas rejoindre les dizaines, centaines de milliers d’enfants, mais je pense que si on sensibilise et qu’on forme les adultes qui les côtoient, […] ils [et elles] deviendront des agent[·e·]s multiplicateur[·trice·]s, des ambassadeur[·e·]s. Je considère aussi que ces rencontres seront des occasions enrichissantes de partager des pratiques éducatives, ce qui ouvrira des pistes de réflexions communes11.

Tout de même, Mme Boily dresse un portrait assez positif de la littérature jeunesse québécoise des dernières années :

Je trouve que, dans les dix dernières années, il y a plus d’éditeurs québécois qui n’hésitent pas à publier les auteur[·trices] qui abordent des sujets plus sensibles, comme l’homosexualité, la diversité familiale, l’intimidation. Cela se faisait moins dans les années 90 lorsque j’ai commencé comme animatrice littéraire11.

Vers davantage de diversité

En consultant des livres destinés aux jeunes, plusieurs études témoignent de différences marquées quant aux rôles et aux attitudes des personnages féminins et masculins :

Les recherches démontrent qu’au cours des ans, malgré quelques fluctuations en ce qui a trait à la représentation de rapports égalitaires entre les personnages des deux genres dans la littérature jeunesse, des asymétries importantes persistent toujours (Hamilton, Anderson, Broaddus et Young, 2005; Ly Kok et Findlay, 2006; Turner-Bowker, 1996). De façon générale, on constate que les personnages féminins sont sous-représentés dans les histoires, les titres, les rôles centraux et les illustrations et que les images du masculin et du féminin qui sont offertes au lecteur [ou à la lectrice] sont stéréotypées (Daréoux, 2007; Ferrez et Dafflon Novelle, 2003) 3.

Alors que d’importants stéréotypes persistent dans la littérature jeunesse, ceux-ci contribuent à de nombreuses inégalités de genre en perpétuant des préjugés et des contraintes sociales. Selon Line Boily, une plus grande égalité dans la littérature jeunesse pourrait permettre de diminuer celles-ci :

Je pense que [plus d’égalité dans la littérature jeunesse] va modifier les rapports entre les garçons et les filles. Ça va également favoriser le fait que les filles vont choisir des carrières qui leur ressemblent vraiment, mais qui ne seront pas dictées par ce qu’on attend d’elles. Je pense que ça pourrait éventuellement aider à une plus grande parité dans tous les domaines9.

Nos discussions avec Line Boily et Émilie Rivard ainsi que quelques recherches nous permirent d’identifier certains livres jeunesse démontrant une belle diversité. Parmi ceux-ci, voici différents coups de cœur :

  • Tu peux d’Élise Gravel : dans ce livre pour les enfants entre 4 et 9 ans, Élise Gravel présente différents droits que les enfants ont, sans différenciation selon leur genre. « Que tu sois une fille ou un garçon, tu peux être toi-même. »12
  • Assignée garçon de Sophie Labelle : cette bande dessinée en ligne présente, pour les enfants âgés entre 6 et 12 ans, le quotidien et l’histoire de Stéphie, une jeune trans de 11 ans13.
  • L’enfant mascara de Simon Boulerice : Ce livre pour adolescent·e·s et pour adultes présente l’histoire d’amour à sens unique de Larry/Léticia, une jeune trans qui choisit de se maquiller pour se rendre à l’école secondaire. On peut y découvrir son quotidien et ses difficultés, mais également rencontrer un personnage fort de détermination et de ténacité. Ce récit s’inspire d’un meurtre transphobe survenu aux États-Unis en 200814.

Outre les livres jeunesse favorisant la diversité, d’autres lieux et maisons d’édition peuvent avoir à cœur de promouvoir une littérature moins discriminatoire entre les individus. Notamment, la librairie féministe L’Euguélionne propose une large sélection de livres usagés et neufs appartenant à la littérature des femmes, mais également des ouvrages « […] féministes, queer, lesbiens, gais, bisexuels, trans, intersexe, […], etc. ». Cette coopérative de solidarité à but non-lucratif se trouve à Montréal et organise également des événements variés promouvant la diversité15. Également, la nouvelle maison d’édition Dent-de-lion favorise des valeurs féministes et promeut les personnages non-stéréotypés. Son premier livre, Derrière les yeux de Billy, sortira le 6 octobre 201916.

CRÉDIT PHOTO: Vincent Fuh – Flicr

1   Francine Descarries, Marie Mathieu et Marie-Andrée Allard, 2010, Étude : Entre le rose et le bleu : stéréotypes sexuels et construction sociale du féminin et du masculin, Conseil du statut de la femme, Gouvernement du Québec. www.csf.gouv.qc.ca/wp-content/uploads/etude-entre-le-rose-et-le-bleu.pdf

2   William S. Pollack, 2001, De vrais gars : sauvons nos fils des mythes de la masculinité, Éditions AdA, Varennes, Québec.

3   Patricia Balcon, Aïcha Benimmas, Yasmina Bouchamma et Anne-Marie Dionne, 2007, « Étude des stéréotypes sexistes à l’égard des parents dans la littérature jeunesse canadienne », Revue de l’Université de Moncton, vol.38, no.2., pp.111-143. doi.org/10.7202/038493ar

4   Danièle Courchesne et Rachel Roy-Ringuette, 2018, « Filles et garçons : égaux ou pas? »,  LURELU, vol.40, no.3, pp.15-19, Montréal. id.erudit.org/iderudit/87396ac

5   Évelyne Daréoux, 2007, « Des stéréotypes de genre omniprésents dans l’éducation des enfants ». Empan, vol.65, no.1, pp.89-95, Toulouse. doi.org/10.3917/empa.065.0089

6   Serge Chaumier, cité dans Évelyne Daréoux, 2007. « Des stéréotypes de genre omniprésents dans l’éducation des enfants », Empan, vol.65, no.1, pp.89-95, Toulouse. doi.org/10.3917/empa.065.0089

7   Michèle Babillot, citée dans Évelyne Daréoux, 2007. « Des stéréotypes de genre omniprésents dans l’éducation des enfants », Empan, vol.65, no.1, pp.89-95, Toulouse. doi.org/10.3917/empa.065.0089

8   Échanges avec Émilie Rivard, communication personnelle, 27 juillet 2018.

9   Émilie Rivard, 2018, Mimi moustache, Éditions Andara, Blainville. www.leslibraires.ca/livres/mimi-moustache-emilie-rivard-9782924146743.html

1   0     Kaléidoscope, 2018. « Kaléidoscope : Livres jeunesse pour un monde égalitaire », Centre filles YWCA Québec, Québec. kaleidoscope.quebec/

1   1     Échanges avec Line Boily, communication personnelle, 25 juillet 2018.

1   2     Élise Gravel, 2018, Tu peux, Éditions La courte échelle, Montréal.
elisegravel.com/wp-content/uploads/2017/07/tupeuxfin2.pdf

1   3     Sophie Labelle, 2014. Assignée garçon, Tumblr, assigneegarcon.tumblr.com/

1   4     Simon Boulerice, 2016, L’enfant mascara, Édition Leméac Jeunesse, Montréal. www.leslibraires.ca/livres/l-enfant-mascara-simon-boulerice-978276094226…

1   5     Pour plus d’informations sur la Librairie féministe L’Euguélionne, librairieleuguelionne.com/

1   6     Pour plus d’informations sur Dent-de-lion, éditions jeunesse. www.editionsdentdelion.com/