De la tyrannie des buzzwords

De la tyrannie des buzzwords

La langue d’un peuple donne son vocabulaire, et son vocabulaire est une bible assez fidèle de toutes les connaissances de ce peuple ; sur la seule comparaison du vocabulaire d’une nation en différents temps, on se formerait une idée de ses progrès […]

Diderot, Encyclopédie, cité dans Foucault,

Les mots et les choses

Nous sommes assis autour d’une table de conférence à surface de bois synthétique, au milieu d’une salle de réunion sans fenêtres. C’est une salle située dans les entrailles du bâtiment dans lequel je travaille, quelques étages au-dessus de mon open space. Cette salle sans oxygène est, du moins c’est ce que je pense, trop exigüe pour une réunion comme celle à laquelle j’assiste avec plus de douze personnes ; elle est d’ailleurs trop sombre pour percevoir avec clarté qui ou quoi que ce soit.

Ma gestionnaire parle. Elle présente un « plan d’action » vers une approche nouvelle, bien plus audacieuse que celle qui l’a précédée, du programme quinquennal que notre division lancera d’ici quelques mois. Avec sa forte voix, il est difficile de ne pas entendre chaque mot qu’elle prononce, même pour quelqu’un dur d’oreille comme moi. Toutefois, le plan qu’elle décrit, qui souligne « la bonne gouvernance » et favorise l’utilisation d’approches « novatrices », « transformatives » et « axées sur les résultats », est difficile à saisir. Je pense au plan et m’interroge : « où sont les problèmes, les manières de les résoudre, sans compter le justificatif de cette approche et les délais du projet ? » À moi, linguiste de formation, les paroles de la gestionnaire rappellent – charme en moins – le fameux « colourless green ideas sleep furiously » de Chomsky, une phrase grammaticalement correcte, mais sans aucun sens.

Après la réunion, je discute du plan d’action avec la seule personne restée dans la pièce, celle qui a posé l’unique question intelligente au cours des deux dernières heures. Elle sourit et suggère de jouer au buzzword bingo à la prochaine réunion. L’idée me fait rigoler et penser à la première fois que j’ai entendu cette expression. C’était pendant une conférence dans le cadre d’un cours de psychologie, il y a maintenant plus de trente ans. Le professeur avait décrit un jeu à tableaux qu’il avait joué en classe avec ses camarades à Berkeley. Les règles du jeu étaient les mêmes que celles du bingo : lorsqu’on entend un buzzword, on le raye de son tableau, et aussitôt qu’on raye toute une ligne de buzzwords, on crie « Bingo ! ».

Cette petite « guérilla », cette manifestation d’irrévérence et d’audace, m’a semblé attirante, inspirante. Les buzzwords me semblaient n’être qu’une coquille presque vide – je les considérais comme n’étant rien d’autre que des fadaises, une source de plaisanteries – jusqu’au moment où j’ai été moi-même confronté à ces mots et aux environnements où ils prolifèrent. Depuis ce temps, j’ai compris qu’ils constituent une tyrannie, sans pouvoir légitime. Permettez-moi de développer cette idée par une brève analyse du mot « buzzword ».

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Il convient d’abord de clarifier que je souhaite me pencher sur cet anglicisme – et non sur l’expression « mot à la mode » ou quelque chose du genre. Puisque « buzzword » apparaît en effet dans les textes en français, cela semble un choix raisonnable. En plus, le mot a une histoire particulière qui peut nous aider à déchiffrer le problème au cœur de son usage.

D’où vient cette expression ? Selon le Oxford English Dictionary, son origine et son usage principal seraient américains, compris dans le sens de « catchword or expression currently fashionable, a term used more to impress than to inform, esp. a technical or jargon term. » Comme sommaire brut de l’usage du mot, cette définition est juste, bien que dépouillée de son contexte explicatif.

Plus révélateur encore : l’expression nous vient du discours – osons le dire – désinvolte de la gestion des entreprises. C’est d’ailleurs le thème de « ‘Buzzwords’ at the ‘B School’ », un article de Hallgren et Weiss (1946) paru dans la revue American Speech. D’après les auteurs,

Students at the Graduate School of Business Administration at Harvard University use a specialized vocabulary known as « buzz words » to describe the key to any particular course or situation. To ask for the answer or solution for any given case one merely asks, « What’s the word? »

On peut soutenir que l’optimisme exprimé dans cette description – la conviction qu’on peut court-circuiter l’analyse des faits en cherchant une solution à un problème spécifique – est la clé du mystère du buzzword et, en raison de l’absurdité de l’idée même exprimée par ce mot, la cause de sa propre dévalorisation. Il n’est donc pas surprenant que quelques années après l’émergence du mot « buzzword », on trouvait des usages comme les suivants, documentés par l’Oxford English Dictionary qui ne manquait d’ailleurs pas de les ridiculiser au passage :

The possibilities of a send-up were spotted by the First National City Bank of America which gives its customers what it calls the Instant Buzzword Generator. « Technology », it says, « has created a new type of jargon that is nearly as incomprehensible as it is sophisticated ». With the card « you can generate an almost endless variety of intelligent-sounding technical terms ». (Scottish Daily Mail, 1968)

The air is thick with devalued buzz words, including « buzz words ». (Time, 1980)

L’impression qui se dégage de ces usages est qu’un buzzword n’est pas vraiment « un mot à la mode ». Au contraire, il s’agit en quelque sorte d’un « mort-vivant verbal », déjà dégradé et dévalorisé, une auto-parodie, sauf pour les personnes qui l’utilisent.

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Revenons à la salle sans fenêtre et à l’exposé du plan de la gestionnaire accompagné par des schémas, tous en couleurs, qui contiennent des carrés, des lignes droites et des lignes incurvées, et des cercles qui se chevauchent comme dans des diagrammes de Venn, mais qui – contrairement à ceux-ci – n’ont aucune signification. En d’autres mots, un ragoût peu ragoûtant de buzzwords.

Où se trouve la tyrannie de ces mots risibles ? Sans doute pas dans le fait qu’ils remplissent l’espace de la véritable réflexion par leur vide ou qu’une solution formulée en ces termes n’offrirait aucune solution crédible. Elle se trouve plutôt dans l’inutilité de critiquer quelqu’un qui fait des déclarations construites de ces mots en invoquant leur manque de contenu. Contester des déclarations gonflées de buzzwords – et les idées fausses ou mal formulées que ceux-ci représentent – exigerait une réponse vigoureuse. Mais, et c’est là le problème, les utilisateurs habituels des buzzwords ne démontrent aucun intérêt dans ce type de réponses et les autres auditeurs, déjà affaiblis par leur soumission à l’offensive de ces mots, n’ont souvent plus de patience à les écouter. En bref, c’est une tyrannie maintenue par la crainte de toutes ses victimes qu’elles ne pourraient, en essayant de la combattre, seulement gagner qu’une victoire à la Pyrrhus.

CRÉDIT PHOTO: Flickr – France insoumise 

L’incommensurable lutte de Julian Assange

L’incommensurable lutte de Julian Assange

Il y a quelques mois, le compte Twitter de WikiLeaks ainsi que celui dédié à la campagne pour défendre son fondateur Julian Assange annonçaient le risque imminent de son expulsion de l’ambassade équatorienne où il était réfugié depuis juin 2012. Force est de constater que les craintes de WikiLeaks n’étaient pas infondées. En effet, tous et toutes en furent témoins, alors que les images d’Assange se faisant traîner de force par les policiers britanniques, invités à venir le saisir dans l’ambassade, ont fait le tour du monde le 11 avril dernier.

La lutte d’Assange est d’une importance primordiale alors que l’avenir démocratique des sociétés occidentales est remis en question par l’opacité grandissante des gouvernements, le monopole des technologies de communication par quelques grandes entreprises et l’émergence de mécanismes de surveillance puissants déployés contre les citoyen·ne·s. En effet, l’information et la presse constituent des outils essentiels pour comprendre l’état actuel de la société et revendiquer un rééquilibre du pouvoir. Par ailleurs, alors que se dessinent aujourd’hui des plans d’intervention et de guerre en Iran et au Vénézuélai, le rôle qu’ont les médias de fournir un exposé des faits et des enjeux est fondamental. Or, le cas d’Assange laisse présager qu’un désir de bâillonner celles et ceux qui présentent la vérité anime la classe politique. Aujourd’hui persécuté par les Américain·e·s par leur Espionage Act de 1917, Julian Assange constitue un cas de figure pour les journalistes qui oseraient exposer les mécanismes voilés du pouvoir.

Des publications qui dérangent

Le cas de Julian Assange peut sembler complexe et particulier. En 2006, l’informaticien originaire d’Australie fonde un site web — qui s’appellera WikiLeaks — dédié à la publication d’informations secrètes fournies par des lanceurs d’alertes. Le mandat de l’organisation est de publier toute information qui, n’étant pas autrement accessible au public, revêt une valeur historique, éthique, diplomatique et/ou politiqueii. Jusqu’alors peu connu, WikiLeaks se retrouve au cœur de l’actualité mondiale en 2010, après la publication de la vidéo intitulée « Collateral Murder » (meurtre collatéral)iii. La vidéo en question montre l’assassinat de deux journalistes de l’organisation Reuters par les forces armées américaines. Il s’ensuit une série de révélations, que l’on nomme respectivement les Iraq War LogsThe Afghan War Diaries et Cablegate. Le public et les militant·e·s pour les droits de la personne voient dans ces révélations d’importantes preuves de crimes de guerres et de violations des droits de la personne commis par le gouvernement américain.

Des figures politiques et militaires américaines dénoncent rapidement les activités de WikiLeaks, affirmant que la publication d’informations classifiées et confidentielles pose un danger pour la sécurité nationaleiv (bien que, selon le témoignage en cour de dirigeants de l’armée américaine en 2013v, aucune preuve n’existe de décès causés par les publications de WikiLeaks). Ces révélations ont pour effet de placer Julian Assange dans la ligne de mire des autorités américaines, si bien que celles-ci s’acharnent à tenter de capturer le fondateur de WikiLeaks pendant près d’une décennie. Rappelons qu’en 2010, au moment de la publication des câbles diplomatiques — une révélation de plus de 250 000vi « câbles » ou rapports provenant des ambassades américaines à travers le monde et offrant un portrait jusqu’alors secret des opinions et opérations diplomatiques menées par les États-Unis — plusieurs commentateurs et commentatrices demandent ouvertement l’emprisonnement à vie, voire l’assassinat de Julian Assange. On pense à l’analyste Bob Beckel qui, lors d’une apparition à Fox News en 2010, affirme qu’« un homme mort ne peut pas publier »vii. Au Canada, l’ex-conseiller de Stephen Harper, Tom Flannagan, a suggéré qu’Obama devrait faire taire Assange à l’aide d’un droneviii.

L’affaire suédoise

L’histoire de M. Assange se complexifie davantage peu de temps après la publication des câbles diplomatiques, lorsqu’il fait subitement face à des allégations d’inconduite sexuelle en Suède. Selon les faits présentés devant la cour britannique, deux femmes se seraient rendues dans un poste de police afin de savoir si elles pouvaient inciter M. Assange à passer un test de dépistage contre les ITSix. Selon le témoignage de la poursuite suédoise, la police conclut, par cet échange, qu’un crime aurait potentiellement été commis. Les services de police ouvrent ainsi une enquête et interpellent Julian Assange. Ce dernier répond à quelques questions préliminaires, à la suite de quoi la procureure décide de rejeter la majorité des accusationsx. Or, quelques semaines plus tard, un autre procureur décide d’ouvrir l’enquête et d’interpeller à nouveau le suspect, qui se trouve désormais en Grande-Bretagne, afin de le soumettre à un autre interrogatoire. C’est le début d’un long et ardu litige qui finira par impliquer quatre nations différentesxi : le Royaume-Uni, où Julian Assange se trouve; la Suède, qui poursuit son enquête préliminaire pour inconduite sexuelle; les États-Unis, qui veulent mettre la main sur Assange en raison de ses publications; et l’Équateur, qui l’héberge dans son ambassade londonienne.

De la Grande-Bretagne, Julian Assange combat son extradition en Suède pendant près de deux ans. Ce dernier fait alors valoir que la Suède a un passé douteux et peu transparent quant à sa volonté d’extrader des suspects aux autorités américaines, souvent sous prétexte de guerre au terrorismexii. En raison de cette crainte, le fondateur de WikiLeaks offre de retourner en Suède, pourvu que les autorités lui garantissent qu’il ne sera pas ensuite extradé aux États-Unis. Elles refusent à répétition cette offre, offre qui demeure à ce jour la position officielle adoptée par M. Assange et ses avocats.

Face à cette impasse, M. Assange accepte de se soumettre de nouveau à un interrogatoire, mais sur le territoire britannique selon le traité d’assistance judiciaire mutuelle. Cette offre est également initialement refusée par les autorités suédoises qui iront finalement l’interroger en 2017xiii. La Suède et la Grande-Bretagne demeurent intransigeantes et, à la suite des procès en appel, la cour anglaise ordonne l’extradition de Julian Assange en juin 2012xiv.

Internement à l’ambassade et arrestation

C’est à ce moment que M. Assange met pied dans l’ambassade équatorienne, située dans le quartier aisé de Knightsbridge à Londres. Craignant d’être extradé aux États-Unis, il y demande l’asile politique. Le gouvernement progressiste de Rafael Correa accepte cette demande en août. Bien qu’il soit invité à se réfugier en Équateur, le gouvernement britannique refuse de lui accorder le passage à l’aéroport pour s’y rendre. Le réfugié se retrouve donc captif dans l’ambassade, qui fait la taille d’un petit appartement londonien, incapable de franchir la porte de sortie sous peine d’emprisonnement. Il y reste pendant près de sept ans, sans accès à la lumière du jour ou à l’air frais ni aux soins médicaux qui deviennent essentiels alors que son état de santé se détériore à cause conditions de son internementxv.

Malgré sa captivité, le fondateur de WikiLeaks n’abandonne pas la mission de l’organisme. Les révélations se succèdent pendant son confinement. En 2016, il s’attire une nouvelle vague de reproches, alors qu’il publie les courriels de John Podesta, le coordonnateur de la campagne présidentielle d’Hillary Clinton. On y découvre, entre autres, un coup monté par l’élite démocrate contre le candidat progressiste Bernie Sandersxvi. Cependant, pour la plupart des commentateurs, commentatrices et journalistes, la faute d’Assange est alors impardonnable : celui-ci aurait délibérément cherché à déstabiliser Hillary Clinton au service de la campagne de Donald Trump. On l’accuse d’être un pion russe ou encore un supporteur de la droite alternative. Tour à tour, M. Assange rejette ces accusations.

On ne s’étonnera donc pas de la réaction des médias lorsque ce dernier fut finalement arrêté par la police britannique en avril dernier. En effet, les titres le qualifiant de « hacker », de « violeur », ou encore de « celui qui a voulu déjouer la justice » défilent partout dans le mondexvii. Si plusieurs médias comme The GuardianThe New York Times et Le Monde se réjouissaient autrefois des révélations de WikiLeaks et d’Assange, ils sont maintenant prêts à lui tourner le dos en dénonçant ses méthodes de publication et en lui reprochant son rôle dans l’élection américaine de 2016xviii. On se plait même à publier des détails insipides sur sa vie à l’ambassade, par exemple qu’il aurait fait de la planche à roulettes dans les couloirs ou encore qu’il oubliait de faire la litière de son chatxix.

L’antagonisme entre Assange et les médias de masse est important. Si les journalistes travaillant pour les grands médias évoquent souvent le devoir de censurer certaines informations sous prétexte de préserver l’intégrité physique ou morale des sujets de leurs publications et préfèrent, ainsi, présenter l’information sous forme d’articles et d’analyse, WikiLeaks privilégie la publication de documents de source primaire, les rendant directement accessibles au public et n’y expurgeant l’information qu’en cas d’extrême nécessité (en cas de risque pour la vie par exemple). Cette distinction théorique se traduit par la volonté de WikiLeaks de publier l’information que n’osent pas publier les médias de masse. Depuis sa création, WikiLeaks publie les informations qui gênent le pouvoir et démontre l’ampleur de la censure des médias traditionnels. Ce conflit théorique et idéologique a provoqué une rupture entre Assange et les médias de masse. C’est la raison pour laquelle les causes réelles de son expulsion et des poursuites nouvellement intentées à son égard ne font pas les manchettes. Si le gouvernement néolibéral de Lenin Moreno (élu pour succéder à Correa en 2017) affirme que l’Équateur l’a expulsé en raison de son comportement désobligeant, un examen plus attentif des faits révèle que l’éviction d’Assange s’inscrit dans la volonté de la classe dirigeante actuelle du pays de se rapprocher du pouvoir américain en reformulant la politique étrangère équatoriennexx. Le pays s’est d’ailleurs vu accorder un prêt du Fonds monétaire international (FMI), organisation hautement contrôlée par les États-Unis qui y détiennent la majorité des voixxxi, de 4,2 milliardsxxii de dollars quelques jours avant l’expulsion du réfugié. Parmi les alliés n’ayant pas déserté Assange, John Pilger, ancien correspondant de guerre australien aujourd’hui connu pour ses documentaires politiques, craint que « l’Équateur ait vendu » le lanceur d’alerte pour plaire aux demandes américainesxxiii. En effet, quelques heures après son arrestation en avril dernier, on annonce officiellement qu’il est détenu sous la demande des autorités américaines qui s’apprêtent à réclamer son extraditionxxiv.

Julian Assange, désormais interné à la prison Belmarsh du sud de Londres, attend présentement son procès d’extradition. C’est le Royaume-Uni qui décidera s’il sera d’abord extradé aux États-Unis, où l’on vient de lui accoler 18 chefs d’accusation qui l’exposent à une peine pouvant aller jusqu’à 175 ans de prisonxxv, ou en Suède, où on a annoncé en mai dernier la réouverture de l’enquête sur l’accusation d’inconduite sexuelle — pourtant officiellement abandonnée en 2017 après le témoignage d’Assange recueilli dans l’ambassadexxvi. Notons que jusqu’à présent, la justice suédoise n’a formulé aucune accusation et que l’affaire est toujours en enquête préliminaire. S’il est envoyé puis inculpé aux États-Unis, Assange risque de passer le reste de sa vie derrière les barreaux.

WikiLeaks et l’avenir démocratique

Pourquoi le cas de Julian Assange est-il important? À priori, la poursuite américaine contre le fondateur de WikiLeaks s’attaque directement à la liberté d’expression, certes, mais plus concrètement, elle s’en prend à la liberté de la presse. La raison d’être des médias, en dehors de tout calcul économique et marchand, est de rendre un service public essentiel. Ils sont notamment responsables de la redevabilité de la classe politique. Noam Chomsky explique :

« Une presse réellement indépendante refuse de se subordonner au pouvoir et à l’autorité. Elle rejette l’orthodoxie, remet en question ce que les personnes bien-pensantes prennent pour acquis, expose la censure implicite, rend accessible au public l’information et la diversité d’opinions nécessaires à la participation valorisée à la vie sociale et politique, et de surcroit, offre une plateforme qui permet aux gens de débattre et discuter des enjeux qui les préoccupent. Ce faisant, la presse accomplit sa fonction comme fondement d’une société véritablement libre et démocratique. »xxvii

Une presse légitime se doit donc de chercher à exposer les dérapages et les injustices en offrant au public la vérité. Or, si l’on criminalise l’acte de publier de l’information vérifiée, si l’on pourchasse et emprisonne ceux et celles qui exposent les faits et dévoilent l’injustice et les violences systémiques des États, comment pouvons-nous alors prétendre à la démocratie?

Une presse éthique et efficace aurait, par exemple, rapidement démasqué les mensonges ostentatoires de l’administration Bush pour justifier la guerre d’Irak, ce à quoi les médias de masse comme le New York Times et le Washington Post ont échouéxxviii. Ce n’est pas surprenant, dès lors qu’ils choisissent d’obscurcir leur propre échec en rejetant le travail de WikiLeaksxxix. Le paradoxe est clair. Celui qui a osé publier des crimes de guerres et autres violations du droit est détenu, alors que ceux et celles qui ont ordonné et sanctionné ces violations demeurent libres, voire respectés. Néanmoins, les grands médias ignorent cette incohérence. L’importance de WikiLeaks et du travail d’Assange, qui nous offrent un aperçu des mécanismes cachés du pouvoir en publiant des documents de source primaire, ne peut donc être contestée.

Enfin, n’oublions pas l’embrouille diplomatique et légale à laquelle se sont livrés l’Équateur, la Suède, la Grande-Bretagne et les États-Unis pour finalement mettre la main sur Julian Assange. Ce dernier n’était pas simplement réfugié dans l’ambassade, mais bien citoyen équatorien depuis 2018xxx. Imaginez que votre nation décide de vous livrer sans procès ni même avertissement à un autre État pour des raisons politiques. Plus encore, les accusations formulées aux États-Unis reposent sur le fameux Espionage Act

qui date de la Première Guerre mondiale. L’instrumentalisation de cette loi, souvent critiquée par les

militant·e·s pour la liberté d’expression à cause de son ambiguïtéxxxi, pose un réel et grave danger pour tou·te·s les journalistes qui publient des informations sur l’État américain – d’autant plus lorsque celui-ci se permet de pourchasser un journaliste étranger (Assange est Australien et non Américain) qui a commis les soi-disant actes criminels à l’extérieur de la juridiction américaine (les révélations de WikiLeaks n’ayant pas été publiées aux États-Unis)xxxii. On ne peut donc ignorer le danger que pose le pouvoir exceptionnel et extraterritorial déployé par les États-Unis contre la liberté d’expression.

Le cas d’Assange démontre clairement que toute violation du droit est possible, et même acceptée, si celles et ceux qui vous persécutent sont assez puissant·e·s pour faire fi de vos droits. Ceux et celles qui osent dénoncer le pouvoir américain verront leurs droits bafoués : voilà le message envoyé par les autorités américaines. En bref, il est impératif de dénoncer la situation dans laquelle se trouve le fondateur de WikiLeaks, non pas parce que nous voulons sauver Julian Assange, mais bien pour sauver la liberté d’expression, de presse et ce qu’il nous reste de droit et de démocratie.

CRÉDIT PHOTO : Romina Santarelli

i Tom O’Connor, « Iran Defends Venezuela as U.S Warns of ‘All Options’ Against Two More Oil-Rich Nations » 5 mars 2019, Newsweekhttps://www.newsweek.com/iran-defends-venezuela-all-options-oil-1414237

ii Wikileaks, What is Wikileaks, Consulté le 17 mai 2019,

https://wikileaks.org/What-is-WikiLeaks.html

iii Wikipedia, Raid aérien du 12 juillet 2007, Consulté le 17 mai 2019

https://fr.wikipedia.org/wiki/Raid_a%C3%A9rien_du_12_juillet_2007_%C3%A0_Bagdad

iv Greg Myre, 12 avril 2019, « How Much did Wikileaks Damage U.S National Security », NPR,

https://www.npr.org/2019/04/12/712659290/how-much-did-wikileaks-damage-u-s-national-security

v Ed Piklington, « Bradley Manning leak did not result in deaths by enemy forces, court hears », 31 juillet 2013, The Guardianhttps://www.theguardian.com/world/2013/jul/31/bradley-manning-sentencing-hearing-pentagon

vi Scott Shane et Andrew W. Lehren, « Leaked Cables Offer Raw Look at U.S. Diplomacy », 28 novembre 2010, The New York Times, https://www.nytimes.com/2010/11/29/world/29cables.html?_r=2&bl

vii Huffington Post, « Fox News’ Bob Beckel Calls For ‘Ilegally’ Killing Assange: ‘A Dead Man Can’t Leak Stuff’ (VIDEO) », 7 décembre 2010,

https://www.huffpost.com/entry/fox-news-bob-beckel-calls_n_793467

viii CBC, « Flanagan regrets WikiLeaks assassination remark », 1er décembre 2010,

https://www.cbc.ca/news/politics/flanagan-regrets-wikileaks-assassination-remark-1.877548

ix Submission to the Supreme Court regarding facts agreed on by the appellant and the respondent. Assange v. Swedish Prosecution Authority, Adopté par la Cour suprême britannique le 1er février 2012. https://www.scribd.com/document/80912442/Agreed-Facts-Assange-Case

x Ibid.

xi BBC, Julian Assange: Why is the Wikileaks co-founder a wanted man?, 12 avril 2019, https://www.bbc.com/news/uk-47912180

xii Michael Bilton, « Post-9/11 renditions: An extraordinary violation of international law », 2 mai 2012, https://www.icij.org/investigations/collateraldamage/post-911-renditions-extraordinary-violation-international-law/

xiii Esther Addley « Swedish prosecutors drop Julian Assange rape investigation », 19 mai 2017, The Guardian

xiv BBC News, « Julian Assange in the Ecuadorian Embassy Timeline », 23 mai 2019, https://www.bbc.com/news/world-europe-11949341

xv Ewen MacAskill, « Julian Assange’s health in ‘dangerous’ condition, say doctors », 24 janvier 2018, The Guardianhttps://www.theguardian.com/media/2018/jan/24/julian-assanges-health-in-dangerous-condition-say-doctors

xvi Maquita Peters, « Leaked Democratic Party Emails Show Members Tried To Undercut Sanders », 23 juillet 2016, NPRhttps://www.npr.org/sections/thetwo-way/2016/07/23/487179496/leaked-democratic-party-emails-show-members-tried-to-undercut-sanders

xvii Kate Lyons, « ‘Whiffyleaks’: what the papers say about Julian Assange’s arrest », 12 avril 2019, The Guardian https://www.theguardian.com/media/2019/apr/12/whiffyleaks-what-the-papers-say-about-julian-assanges-arrest

xviii Damien Leloup, « Pourquoi WikiLeaks soutient Trump ? », 9 octobre 2016, Le Monde

https://www.lemonde.fr/pixels/article/2016/10/19/les-ennemis-de-hillary-clinton-sont-les-amis-de-wikileaks_5016125_4408996.html

xix José M. Abad Linan, « The life of Julian Assange, according to the Spaniards who watched over him », 14 avril 2019, El Paishttps://elpais.com/elpais/2019/04/14/inenglish/1555239431_083712.html?rel=mas

xx Ethan Bronner et Stephan Kueffner, « The Socialist Who Gave Up Julian Assange and Renounced Socialism », 29 mai 2019, Bloomberg Businessweek https://www.bloomberg.com/news/features/2019-05-29/ecuador-s-leader-kicked-out-assange-shunned-venezuela-and-embraced-the-u-s

xxi Dan Beeton, « US and Europe Continue to Maintain Control of IMF Despite Small Changes in Voting Structure », Center for Economic Policy Research http://cepr.net/press-center/press-releases/us-and-europe-continue-to-maintain-control-of-imf-despite-small-changes-in-voting-structure

xxii International Monetary Fund, IMF Executive Board Approves US$4.2 Billion Extended Fund Facility for Ecuador, https://www.imf.org/en/News/Articles/2019/03/11/ecuador-pr1972-imf-executive-board-approves-eff-for-ecuador

xxiii John Pilger, « Assange Arrest a Warning from History », 12 avril 2019, Consortium News https://consortiumnews.com/2019/04/12/assange-arrest-a-warning-from-history/

xxiv Bill Van Auken, « Amid corruption scandals and deals with IMF and Washington, Ecuador’s government betrays Assange », 12 avril 2019, World Socialist Web Site https://www.wsws.org/en/articles/2019/04/12/ecua-a12.html

xxv Jon Swaine, « New US charges against Julian Assange could spell decades behind bars », 24 mai 2019, The Guardianhttps://www.theguardian.com/media/2019/may/23/wikileaks-founder-julian-assange-with-violating-the-espionage-act-in-18-count-indictment

xxvi Esther Addley « Swedish prosecutors drop Julian Assange rape investigation », 19 mai 2017, The Guardian

xxvii Noam Chomsky, « The independence of journalism », https://chomsky.in

Comment les multinationales canadiennes pillent l’Afrique – Entretien avec Alain Deneault

Comment les multinationales canadiennes pillent l’Afrique – Entretien avec Alain Deneault

Cet article a d’abord été publié par notre partenaire Le Vent se lève

L’emprise exercée par les multinationales canadiennes sur les ressources minières et pétrolières en Afrique demeure une thématique peu connue. Alain Deneault, directeur de programme au Collège international de philosophie de Paris, est l’auteur de plusieurs ouvrages sur ce sujet : Noir Canada, Paradis sous terre, De quoi Total est-il la somme? et Le totalitarisme pervers.


Le Vent Se Lève : Dans votre livre Noir Canada, publié en 2008, vous faites le constat que le Canada constitue un « havre législatif et réglementaire » pour les industries minières mondiales, si bien que 75 % des sociétés minières mondiales sont canadiennes. Quels sont les leviers juridiques, fiscaux ou financiers qui expliquent une telle situation?

Alain Deneault : Le Canada a une longue tradition coloniale. Créé en 1867 dans sa forme encore en vigueur aujourd’hui, le Canada est né dans l’esprit des projets coloniaux européens. Il fut un Congo du Nord qui, comme bien des colonies, est devenu avec le temps, une législation de complaisance à la manière des paradis fiscaux. Avec William Sacher, je me suis attelé dans Paradis sous terre, après Noir Canada, à rappeler que le Canada, à la faveur de la mondialisation au tournant des XXe et XXIe siècles, s’est imposé comme un pays des plus permissifs dans ce secteur particulier qu’est celui des mines. Traditionnellement, on peut aisément mettre en valeur un site minier aux fins de transactions spéculatives à la Bourse de Toronto : le Canada soutient cette activité spéculative en bourse par des programmes fiscaux d’envergure. Il investit lui-même massivement des fonds publics dans ce secteur, sa diplomatie se transforme en un véritable lobby minier dans tous les pays où se trouvent actives les sociétés canadiennes, et son régime de droit couvre de fait les sociétés minières lorsqu’elles commettent des crimes ou sont responsables d’abus à l’étranger. C’est la raison pour laquelle des investisseurs miniers vont choisir de créer au Canada leur entreprise quand viendra le temps d’exploiter un gisement en Amérique du Sud, en Afrique, en Asie ou dans l’Est de l’Europe.

LVSL : Dans Noir Canada, vous mettez en cause les pratiques douteuses de certaines minières canadiennes en Afrique. Que pouvez-vous dire de ces pratiques?

AD : L’industrie minière se caractérise historiquement par sa violence. Lorsqu’on fait le tour des critiques qui sont portées à l’endroit des sociétés minières canadiennes à l’échelle mondiale, on a l’embarras du choix : corruption, atteinte à la santé publique, pollution massive, financement de dictatures et participation à des conflits armés. L’information est abondante : des chercheurs, des journalistes ou des documentaristes de moult pays ont fouillé de nombreux cas que j’ai repris dans le cadre de rapports indépendants, dépositions faites à des parlements, articles de presse, livres ou documentaires. Mon travail a été de rassembler tous ces cas : transaction entre Barrick Gold et Joseph Mobutu autour d’une gigantesque concession minière, mobilisation de mercenaires par Heritage Oil en Sierra Leone, atteinte à la capacité des femmes d’enfanter au Mali en lien avec AngloGold et IamGold etc.

LVSL : Dans Noir Canada, vous pointez également l’implication de la diplomatie canadienne, en tant que relais des minières canadiennes en Afrique. De quelle manière la diplomatie canadienne agit-elle pour défendre les intérêts des minières? Cette situation a-t-elle évolué depuis l’arrivée au pouvoir de Justin Trudeau?

AD : La seule chose qui a évolué depuis l’arrivée de l’actuel Premier ministre est la taille des sourires. Le Canada se donne officiellement le mandat de soutenir l’industrie minière dans les pays du Sud, notamment en favorisant le développement de codes miniers identiques à ceux qu’on a dans les différentes régions du Canada. Soit des politiques minières coloniales visant à favoriser l’exploitation indépendamment du bien commun. Il couvre aussi l’industrie essentiellement en lien avec sa capacité à engranger des capitaux en bourse. Une diplomate citée dans Paradis sous terre a même le culot d’expliquer que la diplomatie canadienne ne soutient pas l’industrie minière parce qu’elle est de mèche avec elle, mais parce que les Canadiens ont tellement investi leur épargne (fonds de retraite, sociétés d’assurance, fonds publics etc.) dans le secteur minier – à leur insu – que les autorités politiques canadiennes sont amenées à défendre le bien public canadien en soutenant l’industrie violente et impérialiste qui étalonne ces investissements.

LVSL : Plus récemment, vous avez consacré un livre à la plus grande entreprise de France, Total : De quoi Total est-elle la somme ? Multinationales et perversion du droit. Les titres des différents chapitres sont éloquents : Conquérir, Coloniser, Corrompre, Collaborer. Pouvez-vous nous donner quelques exemples emblématiques de l’action de Total en Afrique et ailleurs dans le monde?

AD : Je me suis intéressé, quant à ces verbes, au fait qu’ils renvoient à des actions et décisions qui relèvent, aux dires des dirigeants ou représentants de Total, et au vu de l’état du droit lui-même, d’actes légaux. Dans De quoi Total est-elle la somme?, je me suis demandé comment, diantre ; des actions aussi choquantes et contraires à la morale élémentaire pouvaient passer dans nos régimes de loi pour légales. Force serait de croire que la corruption d’agents étrangers, l’évasion fiscale, le travail forcé, l’endettement odieux, le financement de factions armées, le soutien de dictatures se veulent permis par la loi. Il en ressort l’idée que les multinationales sont moins des entreprises que des pouvoirs autonomes, capables de se jouer de la loi : l’écrire, la contourner, profiter de ses équivoques et de ses manquements, la neutraliser par des mesures dilatoires, ne pas s’en soucier… selon les cas.

LVSL : Comment qualifieriez-vous les relations entre Total et le gouvernement français?

AD : Incestueuses. L’actuelle Total est le fruit d’une fusion entre trois entités. Outre la belge PetroFina qui lui a apporté tout un réseau d’investisseurs étrangers – les Desmarais du Canada et les Frère de Belgique, la multinationale est aussi l’amalgame de deux groupes français, la Compagnie française des pétroles (CFP), première détentrice de la marque Total, et Elf, qui eurent, respectivement à titre minoritaire et majoritaire, l’État comme actionnaire. L’État a donc longtemps considéré la CFP et Elf comme des joyaux publics français qu’il fallait défendre et promouvoir à l’étranger. Entre 1986 et 1998 toutefois, l’État a vendu pratiquement toutes ses parts, de sorte que ces structures, fusionnées en 2000 sous la forme de l’actuelle Total, répondent désormais d’un actionnariat privé et largement mondialisé. Une minorité de titres seulement appartiennent actuellement à des français. Pourtant, l’État fait encore comme s’il lui revenait de défendre partout dans le monde une firme dont les actionnaires sont pourtant principalement états-uniens, canadiens, belges, qataris, chinois… C’est à croire que les logiques de rétrocommissions et de financement de carrières à l’ancienne ont perduré, même sur un mode privatisé, de sorte que les élus se précipitent pour soutenir la firme… C’est une hypothèse.

LVSL : Depuis plusieurs années, on voit émerger en Afrique un nouvel acteur : la Chine. La Chine multiplie les aides et prêts publics en faveur de projets d’infrastructures, qui sont ensuite confiés à des multinationales chinoises du BTP. Quel regard jetez-vous sur l’irruption de ce nouvel acteur en Afrique?

AD : Pour employer une image tristement célèbre de Léopold II, on a simplement partagé avec un larron de plus le gâteau africain.

LVSL : S’agissant des multinationales, vous parlez de totalitarisme pervers. Qu’entendez-vous par totalitarisme pervers?

AD : C’est un concept qui ne se laisse pas définir en peu de mots, mais qui, dans Le Totalitarisme pervers, renvoie à un univers dans lequel les puissants – c’est-à-dire les titulaires de parts au sein des multinationales dans le domaine de la haute finance et de la grande industrie – n’assument pas la part de pouvoir qui leur revient. Ils diffusent plutôt l’exercice du pouvoir à travers l’action de ceux qu’ils subordonnent. Rendre les employés actionnaires de Total est une des formes du totalitarisme pervers, tout comme le fait de se substituer à l’État, autant dans la restauration d’une pièce au Louvre, que dans son activité diplomatique au Kremlin. On ne sait plus tout à fait où s’exerce le pouvoir, du moment qu’on comprend que les États n’en ont absolument plus le monopole.

Les cowboys des Laurentides

Les cowboys des Laurentides

Après que le diocèse de Mont-Laurier a vendu l’église près du chalet familial où je me soustrais de temps à autre, les résident·e·s du village ont établi un nouveau point de rencontre dans une auberge mystérieuse. Au cours de mes observations, j’ai découvert que ce bâtiment devant lequel je passais comme un étranger depuis plusieurs années renfermait des activités citoyennes aussi variées qu’inusitées. Les soupers communautaires, les après-midi de danse en ligne et les tournois de bras de fer s’étaient naturellement substitués aux rites d’antan pour animer le village comme le faisait jadis la paroisse. Mais par-dessus tout, c’est là que j’ai fait un soir d’hiver la rencontre fortuite de ceux que j’ai nommés les cowboys des Laurentides.

***

« Sois bien prudent là-bas », me lance ma mère en me voyant enfiler mon manteau. Les familles qui possèdent une résidence secondaire sur le bord du lac se soucient peu de ce qui se déroule au-delà des limites de leur terrain. Pourvu qu’il n’y ait pas d’algues bleues dans l’eau, que leur fosse septique se contienne et que les mouches noires ne soient pas trop voraces quand l’été arrive. Lorsque l’on quitte les bornes de son terrain pour rejoindre l’inconnu, il faut être prudent, et particulièrement quand l’inconnu se situe à dix minutes de voiture.

Dans le vestibule de l’auberge se trouvent additionnées à la porte principale deux batwing doors identiques à celles qui sont dépeintes dans le cinéma western. En les franchissant pour accéder à la salle commune, on se sent enveloppé par une aura de virilité comme si un blouson de cuir venait se poser sur nos épaules. Si les établissements du Far West utilisaient ces portes pour aérer les lieux et voiler les activités illicites auxquelles se livraient les brutes, on peine ici à leur trouver une raison d’être. Les vents hivernaux sont trop froids et les bars de région ne sont pas des mondes interlopes. Leur fonction première consiste à rendre l’endroit plus exotique. Et quoi qu’on en pense, c’est plutôt réussi. Cette esthétique se propage sans vergogne pour déteindre sur les quatre coins de l’auberge : les murs sont tapissés par des images de cowboys et d’« Indiens » finement sélectionnées, au-dessus du bar pendent des cornes de taureau et au loin retentissent des mélodies du rockabilly des années cinquante. Westernwestern, quand tu nous tiens…

Si le décor de l’auberge a quelque chose d’attrayant, l’accueil que l’on réserve à un étranger comme moi a de quoi provoquer un malaise. Les regards fuyants et les « bonsoirs » qu’on ne me disait pas étaient les signes avant-coureurs d’une étrange gravité. Étais-je entré dans un pseudosaloon où je n’étais pas le bienvenu? J’allais sans doute le découvrir. Pour l’instant, je partageais l’auberge avec quatre hommes dans la cinquantaine quelque peu réchauffés par la boisson. Aux fins de l’observation, je me suis installé à quelques mètres d’eux et j’ai sorti mon calepin rouge afin de capter ce qui traversait mon champ de vision. J’ai alors remarqué qu’il était inscrit sur une affiche « We don’t dial 911, we use colt » et au même moment un des hommes a proféré à son voisin : « Et puis, l’as-tu enfin enregistrée, ton arme à feu? »

Je pensais à ma mère.

La serveuse est venue me voir pour m’offrir à boire. J’ai accepté volontiers en lui suggérant de m’apporter sa boisson préférée. Quelques minutes se sont écoulées et j’avais entre les mains une grosse bière fièrement américaine de 710 millilitres. La soirée pouvait commencer.

***

« Qu’est-ce que tu écris? », m’a demandé une employée en uniforme de jeans accoudée au comptoir, « Des jokes pour un show d’humour? » Si la question m’a fait sourire, c’est que deux humoristes en rodage ont récemment donné le premier spectacle d’envergure au village. On s’en enorgueillit et l’on cherche à récolter un peu partout des bribes d’humour qu’ils auraient pu semer ici pendant leur bref passage. Je lui ai expliqué que mon entreprise était malheureusement moins amusante que la leur : « J’étudie en sociologie et je fais une petite séance d’observation sur l’auberge. » Sans m’en rendre compte, mon inexpérience venait de me plonger dans une situation embarrassante. Après m’avoir écouté pendant un moment, l’employée s’est dirigée vers les quatre hommes en s’exclamant : « Messieurs, on a un sociologue de Montréal parmi nous ce soir! »

On m’a regardé comme si j’étais aux prises avec un grave problème. Qu’est-ce que cette auberge pouvait bien avoir de particulier pour qu’un « sociologue de Montréal » délaisse le confort de son chalet pour venir s’y aventurer? L’aîné du groupe me fusilla même du regard : « Et tu prends des notes sur nous en plus! Moi, mes notes, je les prends ici », dit-il en pointant son crâne du bout de son index. Difficile de savoir s’il était réellement fâché ou quelque peu railleur. Je sentais toutefois avec plus de certitude que le commentaire naïf de l’employée m’avait mis sur la sellette et qu’il était temps pour moi d’officialiser une rencontre avec ces hommes. Me prêtant donc à quelques gymnastiques, j’ai laissé mon calepin derrière moi et suis allé m’asseoir avec eux. La troupe se formait d’un dynamiteur de profession, d’un entrepreneur général, d’un ébéniste et d’un fermier. Je le répète : la soirée pouvait enfin commencer.

***

Il serait possible de feuilleter mon calepin rouge et d’y trouver quelques citations mesquines qui appuient l’idée selon laquelle ces hommes étaient quelque peu lourds et légèrement grossiers. Mais cela m’importe peu. On venait tout juste de me baptiser sociologue de Montréal et pour honorer ce titre, il me fallait dépasser ces préinterprétations. Pendant les jours qui ont suivi cette rencontre inopinée, une même question me taraudait : comment expliquer le comportement hostile de ces hommes à mon égard? En guise de réponses, j’aimerais vous faire part de deux courtes histoires : l’une traite des bottes, l’autre de l’ivresse.

La botte de ville et la botte de travail

La façon par laquelle nous couvrons nos pieds peut nous renseigner sur le type de rapport que nous entretenons avec la réalité. En ce qui me concerne, je chausse la plupart du temps des bottes de ville avec lesquelles je me rends confortablement à l’université tous les matins. Je tente de les garder en bon état et j’évite de marcher volontairement sur la terre solide du sens communi. À ce propos, certains écrivain·e·s se plaisent à dire, non pas sans ironie, que les pieds des universitaires ne « collent » pas toujours à la réalité; celle de la ruralité, de la province et du bon sens. Inversement, s’il est une botte qui y adhère fermement, c’est bien la botte de travail. Elle promeut la force physique, celle des muscles du corps, de la poitrine et des bras.

Lorsque j’ai franchi les deux batwing doors de l’auberge, une aura de virilité avait beau m’envelopper de son blouson imaginaire, mes bottes de villes, elles, me trahissaient. Elles projetaient l’image d’un garçon oisif pour qui le travail physique semblait être quelque chose de parfaitement étranger. Devant les huit bottes robustes que chaussaient ces hommes, les miennes paraissaient tout à fait chétives : deux réalités se côtoyaient sous le même toit sans se croiser.

La valorisation du travail physique a une longue histoire dans la province, et surtout dans celle qui a trait à la colonisation des Laurentides. On peut lire dans un livre publié au début du XXe siècle par le ministère de la Colonisation du Québec la chose suivante : « Si vous aimez la vie au grand air, le travail énergique et la tranquillité; si vous êtes un bon ouvrier, intelligent, plein de santé; si vous aspirez au bonheur de soustraire vos enfants aux dangers des grandes villes et de leur assurer un avenir modeste, mais solide, oh! Là par exemple, vous êtes mon hommeii ».

Trois des quatre hommes qui se trouvaient à l’auberge cette soirée-là étaient natifs du village et leurs ancêtres étaient de véritables pionniers des Laurentides. Sous les durs commandements d’Antoine Labelle, ils avançaient sans se lasser dans les immenses terres du Nord en entendant toujours, comme des coups de fouet : « Abattez les arbres! Faites reculer les forêts!iii » Si les tournois de bras de fer sont aujourd’hui populaires à l’auberge, c’est peut-être parce qu’ils renouent avec cet esprit qui tend à valoriser le travail physique. Le gagnant, c’est évidemment celui qui a les bottes les plus usées.

La bière de 710 millilitres et le shooter d’une once

La bière de 710 millilitres se boit tranquillement. Quand on la commande, on signale son intention de passer un bon moment à picoler. On s’ouvre ainsi à la possibilité de combiner sa consommation à une discussion. Le shooter d’une once, quant à lui, se boit d’un trait, dans la rapidité. On penche vite sa tête vers l’arrière, on avale vite le liquide et on en ressent vite les effets. Les manœuvres se font en l’espace de quelques instants.

Je me trouvais donc assis avec ma troupe de colosses à discuter quand trois individus dans la trentaine ont fait leur apparition dans l’auberge. Vu leurs accoutrements, ils venaient sans doute d’une grande ville tout aussi dangereuse que la mienne et ils s’étaient aventurés ici pour faire une courte escale avant de reprendre la route vers leur chalet. Ils ont commandé une demi-douzaine de shooters, les ont avalés tout de go, et sont repartis aussi vite qu’ils étaient entrés. « Ils ne sont même pas venus nous voir… », a râlé d’un air mi-fâché, mi-déçu l’aîné du groupe.

Les gens qui ont une résidence secondaire dans les Laurentides consomment la nature comme ils consomment leur alcool : ils quittent la ville en vitesse le vendredi, font une marche rapide le samedi, et reviennent au bercail à la hâte le dimanche pour éviter le trafic. Par chance, l’employée m’avait servi une grosse bière fièrement américaine. Peut-être était-ce le sésame pour que les quatre hommes m’accueillent avec une certaine clémence auprès d’eux malgré tout.

***

Les lueurs de la lune réfléchissaient sur les capots des chevaux-vapeur qui attendaient leur conducteur dans le stationnement. Les bêtes à propulsion devaient toutefois être patientes, car les quatre hommes étaient bien campés au comptoir du bar. À l’intérieur de l’auberge, on se remémorait, non sans nostalgie, un temps où l’on s’avançait dans les forêts encore vierges des Laurentides, comme les cowboys repoussaient jadis les terres hostiles de l’Ouest américain.

i « La terre solide du sens commun » est une expression employée par Roland Barthes dans ses Mythologies. Roland Barthes. 2001 [1957]. Poujade et les intellectuels dans Mythologies. Paris : Éditions du Seuil. p.170.

ii Henri-Gaston de Montigny. 1902. Le Livre du Colon. Montréal : Ministère de la Colonisation de la Province de Québec. p.5.

iii Pierrette Langlois Thibault. 2009. L’immigration des familles dans les Laurentides. Paru dans Histoire Québec 14 (3). p.32.

« Marx était plus près de l’Islam que nous »

« Marx était plus près de l’Islam que nous »

Je suis arrivé en pleine nuit. L’aéroport était désert et les services de sécurité m’ont invité dans leur bureau le temps d’un petit interrogatoire. Ils ont fini par étamper mon passeport après quelques questions banales. En entrant dans le hall d’arrivée, le propriétaire de mon petit hôtel, Hakim, m’attendait, avec, à la main, une feuille de papier avec mon nom mal orthographié. Avec lui, je me suis enfoncé dans une nuit d’encre. Tout juste en sortant du terminal, une enseigne annonçait la frontière iraquienne. La Jordanie est un havre de paix au Moyen-Orient. C’est aussi la base de tous les efforts de « reconstruction » de l’Iraq, comme en témoignent les camions de SNC-Lavalin qui s’y promènent. Le pays abrite également une caverne mentionnée dans le Coran et le mont Nébo, mentionné dans la Bible, duquel Moïse aurait entrevu la terre promise. C’est aussi le lieu de tournage de nombreux films d’Hollywood, dont Indiana Jones et la dernière croisade, pour lequel certaines scènes ont été tournées à Pétra, lorsque le héros pilleur de tombes joué par Harrisson Ford s’apprête à mettre la main sur le Saint-Graal. Jérusalem est à deux heures de route. Je songeais à entreprendre une visite d’un jour à la ville israélienne, mais le visa israélien dans mon passeport ou même l’étampe de sortie du côté de la Jordanie m’aurait empêché de visiter une bonne partie des pays du monde musulman, et ce, parce que le Mossad a la réputation de s’approprier des passeports européens. Qui plus est, des échanges de roquettes auront lieu à Gaza, entre moi et la ville sainte, durant mon voyage, après un raid de l’armée israélienne contre deux leaders du Hamas. On était plutôt enthousiaste en Jordanie : c’est la première fois qu’on rapportait plus de morts du côté israélien que du côté jordanien, disait-on. Le trajet de l’aéroport nécessitait environ 40  minutes. Je discutais avec Hakim de tout et de rien, d’abord du IKEA qui se trouvait tout près de l’autoroute, témoignant de « l’ouverture économique du pays ». Tous ces beaux meubles peuvent garnir les constructions décrépites du centre-ville. On a ensuite parlé de sa famille. Comme une grande majorité de Jordanien⸱ne⸱s, il était d’origine palestinienne. Il avait dû quitter son pays pour ne plus pouvoir y revenir. Une famille juive vivait maintenant chez lui et on lui refusait systématiquement le visa pour visiter sa ville natale. Quoi qu’il en soit, au bout d’un moment, nous arrivions à l’hôtel, situé au pied d’un amphithéâtre romain. Quelques kiosques et gargotes étaient encore ouverts, près de minuit le soir. Hakim m’assurait que la Jordanie était sûre, même en pleine nuit.

Le lendemain, je prenais une marche dans le souq. Des Palestinien⸱ne⸱s, des Iraquien⸱ne⸱s et des Syrien⸱ne⸱s se partageaient divers étals, vendant l’attirail touristique habituel et des cartes postales, en plus de pipes à charbon, de porte-clés avec des petits Ak-47 et des drapeaux de la Palestine, et même des aimants à frigo « Free Syria ». Il y avait aussi des jeux de cartes à l’effigie de Saddam Hussein et de ses ministres, ainsi que des dinars iraquiens avec la gueule du président déchu. Il y a deux principaux camps de réfugié⸱e⸱s syrien⸱ne⸱s en Jordanie, l’un près de Mafraq, l’autre près de Zarqa. Malgré cela, le pays reste paisible. Cette année, la famille royale jordanienne et le roi Abdullah, dont le portrait se trouvait partout en Jordanie, sur la monnaie, à l’aéroport et dans les universités, ont célébré le 13e anniversaire d’un attentat perpétré contre trois hôtels luxueux. À l’occasion, 60 personnes avaient perdu la vie et près de 200 avaient été blessées. Un Égyptien avec qui je me suis lié d’amitié me disait que le mot irhab, l’équivalent en arabe de terrorisme, avait une connotation qui glaçait le sang de ceux qui s’exprimaient en cette langue. « Tout le monde a un ami ou un membre de la famille qui a souffert ou qui est décédé dans un attentat », disait-il. Quoi qu’il en soit, les mesures de sécurité entreprises en Jordanie sont musclées et semblent fonctionner, pour le moment. Abu Musab Al-Zarqawi, ancien du djihad afghan entraîné par la CIA et principal fondateur d’al-Qaida en Iraq, l’organisation qui allait évoluer pour devenir DAECH, est originaire de la Jordanie. Aujourd’hui, le pays mène des efforts importants contre ce mouvement et les services secrets jordaniens collaborent avec les autres services du monde entier.

Les rencontres étranges se succédaient et, lors d’une de ces soirées, alors que j’errais dans le souq de la rue Hashimi, près de la mosquée Al-Husseini, un homme est même venu me voir pour me demander les numéros gagnants de la loterie, croyant que mon apparence un peu poilue me donnait des pouvoirs divinatoires. J’en ai profité pour lui recommander d’être un peu moins crédule face aux hirsutes qui lui faisaient part de leurs révélations. Quoi qu’il en soit, c’est lors d’une autre de mes marches dans le souq que j’ai fait la rencontre de deux ingénieurs d’origine palestinienne. Ces derniers, Abdullah et Marwan, avaient fait leurs études ensemble à Islamabad, au Pakistan, il y a de cela près de 40 ans. Le premier portait une jalabiya grise et un bonnet blanc, avec de grosses lunettes sur le bout du nez et une barbe poivre et sel. L’autre portait l’étoffe bédouine rouge et blanche et arborait une moustache fournie et un veston.

Nous nous sommes mis à marcher ensemble sur la voie achalandée. Ils m’ont invité à manger une sucrerie traditionnelle de la ville de Naplouse, en Palestine, le kounafa, faite avec du fromage, du sirop et une couche de vermicelles frits ou de semoule. Abdoullah m’expliquait, tout en mangeant sa pâtisserie, que les gens du Canada étaient plus proches de l’Islam que les Jordanien·ne·s. « Ils ne mentent pas; votre gouvernement permet qu’on le critique », s’est-il exclamé au moment où nous reprenions la rue.

La conversation se déroulait en arabe. En suivant les hauts et les bas de la discussion, dévalant les ruelles, escaladant les nombreux vallons d’Amman, nous avons fini par aller prendre le thé chez Abdoullah. Pendant que nous sirotions notre breuvage, il argumentait : « La vraie tradition du prophète, c’est la justice sociale. » Il entonne ensuite : « Marx est plus proche de l’Islam que nous! » Il défendait même le philosophe allemand au regard de la phrase : « La religion est l’opium du peuple ». D’abord, à l’époque de Marx, l’opium était utilisé à des fins médicinales et n’avait rien à voir avec ce qu’elle représente aujourd’hui : l’héroïne et le fentanyl. L’opium était utilisé comme médicament et comme analgésique lors des opérations, entre autres. Cela d’une part. Ensuite, à l’époque, les théologiens, musulmans ou chrétiens étaient, selon eux, tous, à peu près, subordonnés aux autorités politiques.

Nous avons ensuite abordé l’assassinat de Kashoggi, qui serait, selon eux, l’arbre qui cache la forêt. Ils affirment que l’État saoudien, en plus d’être responsable d’avoir massacré bon nombre de femmes et d’enfants au Yémen, se débarrasse de tous ceux qui s’opposent au gouvernement dans un désert immense et brûlant dans lequel toute survie est impossible. Nous avons terminé la soirée en discutant de la question autochtone, les « Bédouins du Canada », que nous avons dépossédé de leurs ressources et de leurs territoires. Ils semblaient très bien comprendre cet enjeu, comme s’il y avait un parallèle à faire avec la situation en Palestine.

Une contre-numisphère : un véhicule autonome pour les médias antihégémoniques 3/3

Une contre-numisphère : un véhicule autonome pour les médias antihégémoniques 3/3

Quelques pistes de réflexion

Notre article s’inscrit en quelque sorte dans la foulée des questionnements lancés par Noam Chomsky dans les années 1980 avec Manufacturing Consenti, ouvrage qui mérite grandement une mise à jour. Notre question est la suivante : dans quelle mesure pourrions-nous libérer l’hypertexte, et les médias qui en dépendent, des contraintes imposées par le système capitaliste international? Dans un premier texte, nous avons abordé les espoirs déçus de la « révolution numérique » et, plus précisément, de l’hypertexte. Nous avons aussi traité des dynamiques de contrôle émergentes qui ont empêché de réellement surmonter l’hégémonie auparavant instaurée par l’imprimé. Dans un deuxième texte, nous avons abordé la question des médias hypertextuels eux-mêmes et leurs implications sociales. Dans ce troisième texte, nous chercherons à émettre des pistes de réflexion pour poursuivre la lutte grâce, entre autres, au média même qui permet la diffusion de textes, c’est-à-dire la revue L’Esprit libre.

Par ces pistes de réflexion, nous souhaitons, entre autres, affirmer notre autonomie et ouvrir la « boîte noire de la technologieii », c’est-à-dire refuser d’utiliser la numisphère sans en comprendre les moindres rouages, refuser toute tentative obscurantiste de mystifier, de « privatiser » telle ou telle autre machine aliénante (« privatiser » au sens d’aliéner au moyen de la propriété privée tout en faisant écho à la vie privée comme phénomène bourgeois). La machine aliénante, c’est aussi la « machine à croissance » qu’est la villeiii, justifiant une constante accélération (des données, entre autres choses), à laquelle sont liés notre conception même du temps (plus d’argent, plus de données : une augmentation de la consommation entraîne une diminution du temps libre) et l’appropriation de nouveaux territoires, le Landnahme, que ceux-ci soient cybernétiques ou « physiques »iv. On a même de moins en moins de temps pour la démocratie et les algorithmes, qui devaient nous simplifier la vie, servent plutôt l’État policierv.

Nos conclusions en ce qui concerne les totalitarismes de l’hypertexte ne signifient pas qu’il faille attendre la révolution passivement, avec trop peu d’espoir, se vautrant dans un profond cynisme. Peter Lamborn Wilson a fait état de la possibilité d’engendrer des zones autonomes temporaires qui défient le temps et l’espace pour vivre, ne serait-ce qu’un instant, comme si la révolution avait eu lieu, comme si les médias étaient déjà réellement indépendants. Voici ce qu’il en dit :

« Si l’histoire est temporalité, comme elle prétend l’être, alors le soulèvement est un moment qui jaillit hors du temps, qui viole la « loi » de l’histoire. Si l’État est histoire, comme il le prétend, alors l’insurrection est le moment interdit, un déni impardonnable de la dialectique, qui oscille le long d’un axe jusqu’à l’extérieur du trou fumant, une manœuvre de chaman exécuté d’un angle impossible de l’Univers. […] [La zone autonome temporaire] est comme un soulèvement qui n’est pas directement dirigé vers l’État, une opération de guérilla qui libère un espace (un territoire, un espace dans le temps, dans l’imagination) et se désintègre par la suite pour se matérialiser de nouveau en autre lieu et moment, avant que l’État ne puisse l’assujettir et l’écraservi. »

Landow se demandait, vers la fin de son livre Hypertext 3.0, si Internet est une anarchie ou une dictature. Sa réponse est sans équivoque : l’hypermédia reste un espace de liberté, même s’il est encore difficile de séparer le bon grain de l’ivraie et de contourner la surveillance. Cela dit, toutes les technologies, de l’écriture à l’ordinateur, en passant par le cinéma et la photographie, semblent avoir en commun les mêmes dérives. Par conséquent, il nous semble que le vrai problème de la technologie relève de la propriété de ses moyens de production, et un changement radical à cet égard, qui assurerait une propriété réellement collective, pourrait faire en sorte que les technologies restent véritablement au service de l’ensemble de la société. C’est un peu l’idée des logiciels libres, des creative commons, de Wikipédia et même, au Québec, des Classiques des sciences sociales, qui ont le potentiel de « bouleverser autant la forme de l’infrastructure (rapports de propriété, forces productives) que la superstructure (institutions politiques et juridiques, culture, idées et valeurs)vii ». Nous osons croire que ce changement peut se faire grâce à des organes médiatiques comme L’Esprit libre et le mode de fonctionnement coopératif, une tentative de socialiser les moyens de production de l’information. L’effet pervers des moyens de télécommunications et de représentations avait aussi été dénoncé par Slavoj Žižek, qui qualifie ceux-ci d’éléments importants dans l’éducation à la « suprématie du statu quo »viii. Cela est dû, bien sûr, à la propriété de ces moyens et non à leur nature elle-même. Pour répondre à cet état des choses, il nous faut donner de l’importance au local, comme l’affirme Jonathan Durand Folco, et ce, également dans la numisphère.

La journaliste Dani Cavallaro compare, dans son ouvrage sur la culture cyberpunk, la ville au corps érotique, la décrivant comme la « cybercitéix », qui combine la matérialité et l’immatérialité :

« Les technologies numériques ont tendance à idéaliser la ville dans son immatérialité, tels une carte abstraite ou un réseau de données traitées par des ordinateurs. Néanmoins et paradoxalement, les villes contemporaines sont, à l’évidence, tout à fait matérielles : surchargées de structures architecturales en constante expansion et en évolution perpétuelle, dans lesquelles pullulent des corps et des véhicules chargés de marchandises de toutes sortesx. »

Les idées de Cavallaro sont à mettre en relation avec ce que Jonathan Durand Folco propose dans son Traité de municipalisme, soit la repolitisation des municipalités comme moyen de reprendre possession des espaces politiques au sein du système hégémonique. Il résume le sujet de son essai en ces mots : « La réhabilitation de la municipalité comme espace politique et vecteur de transformation socialexi ». Cela dit, Cavallaro décrit trois manières d’organiser l’espace : la citadelle, le rhizome et le jeu de ficellesxii. La citadelle est imprenable et isolée. Le rhizome est une cartographie sans fin qui se voit comme une réaction à la précarité et aux limites de la citadelle, dont les murs ne sont ni étanches ni totalement poreux. Les ramifications du rhizome sont innombrables, fluides et sans extrémités. Le jeu de ficelles pousse l’idée encore plus loin, sa structure se définissant par sa constante transformationxiii.

En ce qui concerne le potentiel décolonisateur de l’hypermédia que mettait de l’avant Landow, il faut se demander comment l’hypertexte, une technologie occidentale tout comme la langue française, les voitures importées d’Europe ou du Japon, ou encore les téléphones cellulaires chinois, pourrait se voir réapproprié. Vraisemblablement, l’hypertexte n’apportera de libération que lorsque tous les peuples disposeront des savoirs et moyens de fabriquer leurs propres ordinateurs, infrastructures de réseaux et sauront créer leurs propres langages de programmation. Cependant, il ne semble pas que les pays colonisateurs soient prêts à renoncer à leur mainmise sur le continent. Ainsi, peut-être nous incomberait-il à nous, collaborateurs et collaboratrices des médias indépendants, de travailler à nos propres langages de programmation, à nos propres serveurs et, éventuellement, à nos propres technologies, ou du moins à la réappropriation de ces moyens, et favoriser la même chose dans les pays du sud. Peut-être pourrions-nous même produire notre propre cryptomonnaie (non basée sur la spéculation) qui joue sur les interstices du système et qui puisse financer le journalisme à l’échelle internationale. Ce sont là des idées proches du courant cryptoanarchiste, auquel appartient, entre autres, Amir Taaki, qui a aidé à implanter la cryptomonnaie au Rojavaxiv. Cependant, par-delà le problème de surmonter ce capital artificiel et le paradoxe qui fait en sorte que l’accélération des données et de ses moyens de production nous donne toujours moins de temps, la dématérialisation des contenus, de l’économie et de la numisphère dépendent encore aussi du produit d’une exploitation de minerais qui est nocive, voire source de violence et de misèrexv. C’est pourquoi Jonathan Durand Folco avance l’idée d’un « municipalisme de combat internationalxvi », une « hydre aux mille têtesxvii » qui pourraient éventuellement permettre d’abolir l’exploitation outre-mer.

Quoi qu’il en soit, pour le moment, l’Internet se trouve à être encore et surtout à l’intérieur des murs de la citadelle telle que décrite par Cavallaro, celle de l’Occident. Par conséquent, il nous apparaît nécessaire que les médias indépendants prennent l’aspect d’un rhizome, ou encore mieux, d’un jeu de ficelles, adoptant les caractéristiques de réseaux nomades qui ne pourraient laisser émerger de nouvelles citadelles. Nous entendons par là une utopie pirate, pour faire référence à Peter Lamborn Wilsonxviii. Ainsi, chaque média indépendant pourrait être conçu comme un bateau pirate, externe à tout État, système économique ou monétaire.

Nico Carpentier, de son côté, souligne, comme Durand Folco, l’importance des villes comme interface communautaire de résistance à la mondialisation. Ce qu’il propose se rapproche, selon nous, d’un « cybermunicipalisme radical ». Pour lui, les réseaux de la numisphère permettent de reconfigurer les communautés en surmontant les contraintes de temps et d’espace, donnant lieu à des déchirures spatiotemporelles dans la cartographie et l’histoire. Ces réseaux peuvent mener à une urbanité plus mobile, plus fluide, interagissant avec de nombreuses identités elles aussi plus fluides qui alimenteraient les subjectivités de ses collaborateurs et collaboratricesxix. Nico Carpentier cite Arjun Appadurai pour expliquer comment la mondialisation s’est déroulée au sein d’un ensemble de sphères sociales en constante fragmentation et caractérisées par la déterritorialisation s’intégrant dans un translocalisme : « Ethnoscapes, mediascapes, ideoscapes, technoscapes and finanscapes, which incorporate flows of people, cultural meanings, ideologies, technologies and capitalsxx ». Le translocalisme serait l’étirement du local au-delà de ses frontières en interagissant à travers un environnement réseau avec des personnes, des organisations, des machines et des agents nomades et internationaux :

« Il s’agit du moment pendant lequel le local se fond dans une partie du contexte qui lui est extérieur, sans toutefois devenir ce contexte. Il s’agit du moment pendant lequel le local assimile le contexte et le transgresse à la fois. Il s’agit du moment pendant lequel le local atteint un inconnu familier et l’amalgame avec le connuxxi. »
 

Carpentier propose une démocratisation par l’hypermédia communautaire, qui deviendrait un catalyseur pour les mouvements sociaux et les organisations qui sont ancré⸱e⸱s dans une société civile fluide au sein d’un réseau beaucoup plus vaste. Aussi, la tension qu’ils maintiennent avec l’État et le marché, en parallèle avec les médias hégémoniques, engendre des médias antihégémoniques à l’identité fluide et polymorphexxii. Cette notion nous semble très importante pour prendre conscience de la tâche et du potentiel d’un média comme L’Esprit libre, tout particulièrement de sa structure coopérative. Carpentier rejette aussi la binarité ou la dichotomie locale et globale. Cela dit, le translocal est aussi rhizomatique :

« La pensée rhizomatique se concentre sur l’hétérogène, les interconnections qui se modifient constamment et qui s’articulent en tension avec la structure ramifiée de l’État et du marché. De ce point de vue, il n’y a aucune raison pour que le rhizome s’arrête aux abords d’une localitéxxiii. »

Carpentier aborde aussi la création d’un réseau sans fil communautaire. Pour l’organisation belge Réseau citoyen, le Wi-Fi communautaire n’est pas seulement rhizomatique en raison de son aspect technique, mais il l’est aussi en raison de son mode d’organisation politique non hiérarchique. De la même manière dont chaque collaborateur et collaboratrice paie une part sociale pour constituer l’appareil de la revue L’Esprit libre, chaque utilisateur et utilisatrice contribue à une ramification du rhizome. Ces organisations doivent toutefois lutter contre les fournisseurs commerciaux et emploient de nombreuses tactiques transgressives pour maintenir l’accès au réseau à tou·te·s les habitant·e·s d’une communautéxxiv. Nous faisons le parallèle avec ce que dit Jonathan Durand Folco, qui abordait la création d’un « front municipal », une coalition de « villes rebelles » pour mener une lutte à l’échelle mondialexxv. Durand Folco esquisse aussi « les contours d’un nouveau véhicule politique post-partisan, soit une plateforme citoyenne, créative et collaborative visant à favoriser l’auto-organisation populaire et l’action municipalexxvi ». Il rapproche cela du concept de « patriotisme communalxxvii ». Enfin, même s’il est difficile de déterminer jusqu’à quel point ces réseaux communautaires pourraient être installés dans les pays dits « du sud », l’idée constitue un point de départ pour que les populations concernées installent leurs propres réseaux avant que l’hégémonie ne le fasse à leur place, si cela est encore possible. Cela dit, serait-il possible de le faire à Montréal ou à Gatineau comme contre-pouvoir à la machine étatique d’Ottawa, un contre-pouvoir municipaliste, une « ville rebelle », un foyer de « démondialisationxxviii »? Est-il possible d’y créer une zone autonome pour « résister à la colonisation du monde vécuxxix »?

« Le plagiat est nécessaire. Le progrès l’implique. […] Le détournement est le contraire de la citation, de l’autorité théorique toujours falsifiée du seul fait qu’elle est devenue citation […] Le détournement est le langage fluide de l’anti-idéologiexxx. »

Un autre auteur, Jonas Andersson, s’intéresse à la production, à la diffusion et à la consommation du savoir ou, en ce qui nous concerne, de l’information. Il aborde le partage de fichiers en ligne comme mode de consommation culturelle et comme tactique de « braconnage » avec les moyens qui sont à la portée de tous, décentralisés et, selon l’auteur, presque invisibles. Il fait une comparaison avec la guérilla, qui doit résister sur le terrain qu’elle connaît le mieux pour contrer l’hégémoniexxxi. Andersson réitère à plusieurs reprises dans son article cette phrase qui était le mot d’ordre chez la première génération de pirates et d’hacktivistes : « Les données veulent être libresxxxii. » Enfin, selon Andersson, la « piratologie » est d’autant plus pertinente de nos jours. Elle serait une forme de résistance au néolibéralisme et aux industries culturelles. Qui plus est, elle ne serait pas seulement une forme de résistance, mais bel et bien une volonté d’autosuffisance. Cependant, il est à noter que les néopirates ne produisent pas toutes et tous leur propre contenu. Dans la plupart des cas, elles et ils ne font que s’approprier les produits des médias hégémoniques pour les redistribuer gratuitement. Néanmoins, selon Andersson, les infrastructures d’échanges autonomiseraient ses utilisateurs et ses utilisatrices contre l’hégémonie culturelle, peu importe la nature des produits échangés. Andersson affirme d’ailleurs :

« Il s’agit d’un éthos qui n’implique pas seulement une quête sans répit de nouvelles expériences culturelles, mais aussi la mise en œuvre de structures et de discours alternatifs ce faisant. […] Le piratage est une activité déchirée par la nécessité de vivre avec certaines conditions technoculturelles tout en y résistant, ces conditions puisant le plus souvent leurs origines à l’intersection des intérêts militaro-industriels et corporatifs […]xxxiii. »

Cependant, il est à noter que toute tentative de mobiliser l’hacktivisme en vue de consommer et de faire circuler des produits culturels de l’hégémonie (sans réappropriation) implique possiblement la perte de ce moyen de résistance et la perpétuation de l’hégémonie. Le concept d’hacktivisme désigne cette dynamique décentralisée et autonome des utilisateurs et utilisatrices qui cherchent à établir des infrastructures fluides de diffusion des contenusxxxiv. Andersson rejette la dichotomie production-consommation et se demande si les utilisateurs et utilisatrices des plateformes de diffusion des produits culturels sont des producteurs et productrices, ou des consommateurs et consommatrices. Cela dépend en fait des points de vuexxxv. Cependant, le simple partage en ligne de productions culturelles, le plus souvent celles de l’hégémonie, ne suffit pas.

Comme le concède aussi Andersson dans son article, le partage de fichiers n’est qu’un mode de consommation culturelle comme un autre, ni une calamité, ni une bénédiction. Si l’hacktivisme ne tient qu’à cela, il ne s’agit que d’un autre symptôme de la croissance effrénée du capitalisme, comme l’est la pornographie ou le narcotrafic. Nous ajouterions même qu’il pourrait participer à l’expansion de l’hégémonie là où les lois du marché ne sont pas encore souveraines. En effet, dans les pays où la population est trop pauvre pour se payer des films ou de la musique étrangère par les canaux officiels ou dans ceux qui font l’objet d’un embargo empêchant les entreprises étrangères de pénétrer le marché local (Iran, Soudan, Cuba, etc.), les CD et DVD piratés deviennent la norme de propagation de la culture nord-américaine. Enfin, Andersson conclut qu’un mouvement général en faveur de ce type de consommation plus libre peut, en s’y adonnant massivement, avoir un certain poids politiquexxxvi. Nous pensons qu’appliquer ces principes à la consommation de l’information pouvait avoir un sens. Cependant, Guy Debord nous met en garde : « Le consommateur réel devient consommateur d’illusions. La marchandise est cette illusion effectivement réelle, et le spectacle, sa manifestation généralexxxvii. » Il nous semble donc que l’hacktivisme n’a que trop peu d’importance, dans son état actuel, pour la libre circulation de l’information.

De son côté, Petar Jandric, chercheur croate de l’Université des sciences appliquées de Zagreb, aborde Wikipédia d’un point de vue anarchiste. Il affirme que « la nature contradictoire de l’identité, pour Bookchin, est une caractéristique inhérente de l’être humain; elle s’épanouit plutôt qu’elle ne discipline et constitue donc un des éléments les plus importants de l’éducation anarchistexxxviii ». Jandric explique que l’éducation est centrale à l’anarchisme et à une société libre et égalitaire. Tout autre mode d’organisation est condamné à donner lieu à la reproduction sociale et culturelle. Le chercheur met de l’avant cinq principes : un changement radical et son immédiateté, la libre association, l’action autonome et l’amalgame du militantisme et de l’éducation. Il souligne l’importance de la praxis par l’éducation, qui ne devrait pas être sous le contrôle total de l’État. Est-ce qu’une plateforme de diffusion d’information, telle L’Esprit libre, peut satisfaire à ces principes? Nous répondrions par l’affirmative, parce qu’elle propose d’aller au-delà du spectacle dont parle Debord. Il serait aussi possible de croiser ces principes avec ceux qui sont proposés par Durand Folco dans son livre : la participation citoyenne directe, la démocratisation, la décentralisation, la solidarité intermunicipale, la justice sociale et la transition écologiquexxxix. Jandric souligne à quel point les théories de Peter Lamborn Wilson expliquent bien ce qu’il entend par mode d’éducation anarchiste.

« Lorsqu’appliqué à la praxis de l’éducation, le concept de zone autonome temporaire est un espace pour une éducation des contraintes et de l’influence de nature sociale ou financière. La participation se fait sur une base volontaire; le curriculum est conçu par et pour la collectivité concernée; et la pédagogie a pour fondement le plus grand respect de la personnexl. »

L’élément le plus important à retenir est que les anarchistes voient l’éducation comme une pratique anarchique et, qui plus est, le militantisme et l’éducation comme une seule et même chosexli. Jandric propose, nous le disions antérieurement, une analyse anarchiste de l’encyclopédie en ligne Wikipédia, qui selon ses créateurs, aurait les caractéristiques suivantes : Wikipédia est ouvert, une page mal écrite pouvant être réorganisée et corrigée. Il est augmentable (des pages peuvent en citer d’autres, même celles qui n’existent pas encore) et organique, car sa structure et son contenu peuvent être modifiés et évoluer. Il est aussi populaire, accessible à tous et à toutes, et universel, ses utilisateurs et utilisatrices pouvant à la fois rédiger, réviser et organiser le contenu des articles. Également redistribuable, l’encyclopédie en ligne comprend un mode d’impression afin d’en faciliter la transmission. Qui plus est, elle est uniformisée et précise, et les noms de ses articles sont clairs et simples. Elle est tolérante, puisque différentes prises de position sont proposées et laissées à l’interprétation. Enfin, elle est observable, parce que les actions des rédacteurs et rédactrices ainsi que des réviseurs et réviseures sont visibles par les tiers et convergent; la répétition ou les longues citations peuvent être évitées en renvoyant à une autre pagexlii. Cela ne représenterait pas, d’une certaine manière, un idéal pour les médias indépendants?

Enfin, Jandric reconnaît aussi que, même si Wikipédia est en principe socialement, géographiquement et politiquement décentralisé, certaines barrières existent. Il les classe en quatre catégories : les barrières mentales, caractérisées par un manque d’intérêt ou par la technophobie; les barrières matérielles, soit le fait de ne pas avoir accès à un ordinateur ou de ne pas en avoir; les barrières liées aux habiletés, soit le manque d’éducation ou de soutien en la matière; les barrières liées à l’usage, qui constituent essentiellement un manque de circonstances opportunes. Toutes ces barrières mèneraient de concert à la reproduction sociale que les Wikipédiens et les Wikipédiennes voulaient éviterxliii. Malgré cela, Jandric soutient que, à la lumière de la pensée anarchiste, il est possible d’affirmer qu’un engagement au sein de la plateforme Wikipédia tire ses origines de croyances qui sont celles appartenant à l’anarchisme, et que le travail réalisé est très proche du travail dans l’acception anarchiste du terme. Wikipédia donnerait également lieu à une société anarchiste virtuelle. Cependant, abolir les rapports de pouvoir dans la réalité quotidienne est plus difficile. Enfin, Jandric termine sur une citation intéressante :

« Il nous semble que, chaque fois qu’un événement historique tranche une tête de l’hydre, deux autres poussent à sa place de la manière la plus improbable. Contrairement à la croyance populaire […] qui veut que l’anarchie ne soit réalisable que dans une société primitive et non technologiste, l’exemple de Wikipédia nous montre clairement que des idées anarchistes sur l’éducation s’épanouissent là où l’on s’y attend le moins : dans le domaine de l’information en direct et des technologies de communicationxliv. »

Dans cette série d’articles, à la lumière des écrits de Benjamin, de Landow, de Debord et de Durand Folco, nous avons essayé de découvrir dans quelle mesure l’hypertexte et les médias indépendants qui en dépendent pouvaient être libérés des contraintes imposées par le système capitaliste. Nous avons d’abord décrit les espoirs déçus de l’hypertexte, d’abord entrevu comme une libération et une démocratisation du savoir, érodant les monolithes et contribuant à une décolonisation des cultures. Malheureusement, ces moyens qui se devaient libérateurs ont permis l’émergence de nouvelles formes de totalitarisme auparavant insoupçonnées. Cependant, nous n’avons pas manqué de faire remarquer, en abordant Deleuze et Guattari, ainsi que Slavoj Žižek, que toute soumission dépend d’un désir allant en ce sens. Enfin, nous avons proposé trois pistes de solution pour une libération hypertextuelle, en mobilisant les propos de différents auteurs sur la culture cyberpunk et les mythes technologiques, le translocalisme et les modes non hiérarchiques de diffusion du savoir. Nous ne cherchions pas à proposer une solution unique, mais bien un ensemble de réflexions qui pourraient nous permettre d’agir dans en ce sens et de procéder à une libération plus totale des médias antihégémoniques. Peter Lamborn Wilson avançait aussi :
 

« L’anarchie ontologique éprouve une certaine affection pour le luddisme comme tactique. Si une technologie donnée, peu importe si son potentiel suscite l’admiration, est utilisée pour nous opprimer ici et maintenant, nous devons nous saisir de cette arme de sabotage ou des moyens de production eux-mêmes (ou, peut-être, les moyens de communication, dont l’importance est d’autant plus grande) xlv. »

À nous donc de nous saisir de nos médias.

CRÉDIT PHOTO: Rudy et Peter Skitterians, Pixabay

i Edward S. Herman et Noam Chomsky, Manufacturing Consent: The Political Economy of the Mass Media, New York, Pantheon Books, 1988.

ii Jonas Andersson, “For the Good of the Net: The Pirate Bay as a Strategic Sovereign”, Culture Machine, 10, 2009, p. 74.

iii Jonathan Durand Folco, À nous la ville! Traité de municipalisme, Écosociété, Montréal, 2017, p. 25.

iv Op. cit., note 3, p. 27-32.

v Op. cit., note 3, p. 41.

vi Hakim Bey, T.A.Z.: The Temporary Autonomous Zone, Ontological Anarchy, Poetic Terrorism, Brooklyn, Autonomedia, 1985, p. 98, notre traduction.

vii Op. cit., note 3, p. 49.

viii George I. García et Carlos Guillermo Aguilar Sánchez, “Psychoanalysis and Politics: The Theory of Ideology in Slavoj Žižek”, International Journal of Žižek Studies, 2, 3, 2008, pp. 125-141.

ix Dani Cavallaro, Cyberpunk and Cyberculture: Science Fiction and the Work of William Gibson, London and New Brunswick, The Athlone Press, 2000, p. 133.

x Loc. cit.

xi Op. cit., note 3, p. 12.

xii Dani Cavallaro, Cyberpunk and Cyberculture: Science Fiction and the Work of William Gibson, London and New Brunswick, The Athlone Press, 2000, p. 138.

xiii Op. cit., note 12, pp. 138-139.

xiv Joon Ian Wong, “Anarchist hacker Amir Taaki says bitcoin’s boom means it’s on the verge of a collapse”, Quartz, 8 février 2018. Disponible à : https://qz.com/1192640/anarchist-cryptocurrency-hacker-amir-taaki-says-b… [consulté le 30 septembre 2018].

xv Op. cit., note 3, p. 37.

xvi Op. cit., note 3, p. 170.

xvii Op. cit., note 3, p. 190.

xviii Peter Lamborn Wilson, Pirate Utopias: Moorish Corsairs & European Renegadoes. Brooklyn, Autonomedia, 2003.

xix Nico Carpentier, “Translocalism, Community Media and the City”, Center for Media Sociology, Department of Communication Sciences, Brussels Free University, sans date, p. 3. Disponible à : https://www.researchgate.net/profile/Nico_Carpentier/publication/2426596… [consulté le 30 septembre 2018].

xx Ibid., p. 5.

xxi Loc. cit., notre traduction.

xxii Ibid., p. 9.

xxiii Ibid., p. 11, notre traduction.

xxiv Ibid., p. 21.

xxv Op. cit., note 3, p. 14.

xxvi Loc. cit.

xxvii Op. cit., note 3, p. 88.

xxviii Op. cit., note 3, p. 55.

xxix Op. cit., note 3, p. 20.

xxx Guy Debord, La société du spectacle, Paris, Les Éditions Buchet Chastel, 1967, pp. 122-123.

xxxi Op. cit., note 2, pp. 67-68.

xxxii Op. cit., note 2, p. 73.