L’adage veut que la nature ait horreur du vide. Ce n’est pas le cas d’un gouvernement conservateur et néolibéral. Au contraire, la suspension des mécanismes habituels permet à l’exécutif de prendre des décisions sans les obstacles d’un système démocratique. Cela fait bientôt deux ans que nous vivons dans ce vide politique caractérisé par la réalisation du rêve de François Legault : devenir Maurice Duplessis.
Depuis le 13 mars 2020, le gouvernement renouvelle tous les 10 jours l’état d’urgence sanitaire lui permettant de gouverner par décret sans consulter l’Assemblée nationale. À ce jour, les décrets et arrêtés sont à l’absurde nombre de 331. Cela implique qu’une décision qui nécessite des circonstances extraordinaires et qui requiert une immense gravité est devenue aussi banale pour la CAQ que l’est devenu le port du masque pour la population. La raison pour laquelle il y a une limite de 10 jours dans les dispositions de l’état d’urgence est qu’il s’agit d’une suspension du fonctionnement démocratique de gouvernement. Le problème est qu’une urgence ne l’est que dans un temps limité. Après près de deux ans, il ne s’agit plus d’une urgence, mais bien du nouvel état normal des choses. Il est donc absolument inacceptable que François Legault se permette de surfer encore et toujours sur la peur des gens parce qu’il a lui-même peur de l’opposition.
François Duplessis
Après avoir sacrifié à l’autel du blâme Dr Horacio Arruda, François Legault continue de multiplier les conférences de presse, s’arrogeant un temps de parole sans précédent. On le voit, en septembre dernier, mener une défense insolite de Maurice Duplessis dans le Salon bleu : « Il avait beaucoup de défauts, mais il défendait sa nation. Il n’était pas un woke comme le chef de Québec solidaire. » Outre l’usage exaspérant d’un néologisme qui ne veut plus dire grand-chose, le premier ministre pêche avant tout par une lecture très libre de l’histoire en réduisant des crimes à « beaucoup de défauts ». On rappelle que les historien·ne·s nomment la période au pouvoir de Duplessis la Grande Noirceur, rien de moins. C’est pourtant cette figure sombre avide de censure et de lois spéciales ayant traumatisé toute une génération (les orphelins de Duplessis les premiers) qui semble être le modèle de François Legault[1]. Il n’est donc pas surprenant de le voir s’épanouir dans un cadre lui permettant d’assouvir ses passions autoritaires.
Il y a lieu de remettre en question la bonne foi du premier ministre en ce qui a trait à sa gestion légale et médiatique de la crise sanitaire. Là où le fonctionnement démocratique de l’État souffre d’un état d’urgence perpétuel, ce même état d’urgence bénéficie au premier ministre en termes de pouvoir et de visibilité. Ainsi, il lui est possible de gérer l’agenda médiatique et de faire campagne pour la prochaine élection provinciale à un niveau monopolistique. À titre d’exemple, la gestion illogique du temps des Fêtes lui a permis de « sauver Noël », puis de rendre illégales les festivités du 31 décembre qui n’ont pas la même importance pour son électorat que la naissance du Christ. Le variant Omicron existait pourtant bel et bien avant le 24 décembre.
Ce qui remporte la palme de la décision la plus douteuse est sans doute la réinstauration d’un couvre-feu qui, cette fois, n’a pas eu le même destin que celui qui s’est étendu de janvier à mai 2021 : il s’est terminé en moins de trois semaines. Reste que cette mesure n’aurait jamais dû être reprise. Lors de tous ces mois de 2021, le ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec (MSSS) n’a pas mené une seule étude sur l’efficacité de la mesure, ce qui est étrange lorsqu’une politique inhabituelle est testée sur le terrain. Cela n’a pas empêché le gouvernement Legault de décréter le retour du couvre-feu en décembre dernier. Face à l’incompréhension générale, le MSSS cite des études menées ailleurs pour justifier le couvre-feu. Au grand dam du gouvernement, ces études ont été vérifiées par des chercheurs et chercheuses qui ont fini par remettre en question leur validité. Ce qui est révélateur ici n’est pas l’incompétence du MSSS. Au contraire, les personnes qui y travaillent sont amplement aptes à faire la distinction entre des études crédibles et invalides. Ce qu’il faut retenir, plutôt, c’est que l’instauration du couvre-feu, du premier au deuxième, n’était en aucun cas basée sur la science et que le gouvernement ne souhaitait pas vraiment connaître son niveau d’efficacité. Le MSSS a sans doute été chargé de trouver rapidement des sources à utiliser pour justifier une décision déjà prise. Face à cela, on ne peut que conclure qu’il s’agit de la manifestation de l’hubris autoritaire du gouvernement Legault.
Les crises avant la crise
Les conséquences d’un état d’urgence sans cesse renouvelé ne sont pas limitées aux libertés individuelles. Pendant que le gouvernement essaie d’éteindre un incendie en lui donnant des ordres, on ne parle pas de solutions concrètes aux problèmes que la COVID-19 a exacerbés. Ce qu’il faut souligner est que la raison principale pour laquelle les hospitalisations sont aussi inquiétantes pour l’État n’est pas la santé des individus qui les composent. La raison principale est plutôt que notre système de santé est dans un état si catastrophique qu’il n’est plus en mesure d’absorber davantage de chocs et de pressions. C’est précisément là que le vide politique se fait sentir le plus intensément : dans l’absence de débat contradictoire sur le système de santé québécois.
Les politiques néolibérales ont éventré les services publics à un tel point que le personnel de la santé se fait supprimer ses vacances, que les parents sont appelés à jouer les enseignants et que le temps d’attente pour voir un psychologue est devenu interminable. Non seulement cela est dû à la soif de pouvoir toujours grandissante de François Legault et son parti, mais c’est aussi parce que leur idéologie les rend incapables de comprendre que c’est leur vision du monde qui a généré une telle situation. Ce sont les politiques néolibérales d’austérité venant tout droit du management qui sont responsables d’une quantité plus grande de morts et de souffrance que ce que le virus aurait pu accomplir seul. Pendant que Legault se prend pour Duplessis, on ne parle pas de réforme radicale des services publics et du mode de dépense de l’État. On ne parle pas plus du rôle du Collège des Médecins dans le blocage de la reconnaissance des diplômes de médecine de l’étranger[2], ainsi que dans la limitation du rôle des infirmières dont les capacités dépassent leurs autorisations. On ne parle pas non plus de la formation des psychologues qui devrait peut-être augmenter en nombre. Pendant que le néolibéralisme conservateur se déchaîne, il y a du vide là où il devrait y avoir du politique.
Pour toutes ces raisons, et bien davantage, nous exigeons l’arrêt de l’état d’urgence sanitaire au Québec.
Missila Izza, candidate au doctorat, département de science politique de l’Université de Montréal
Andréanne Brunet-Bélanger, candidate au doctorat, département de science politique de l’Université de Montréal
Garance Robert, candidate au doctorat, département de science politique de l’Université de Montréal
Martine El Ouardi, étudiante à la maîtrise, département de science politique de l’Université de Montréal
Dimitri M’Bama, candidat au doctorat, département de science politique de l’Université de Montréal
Jean-Philippe Chauny, étudiant à la maîtrise, département de science politique de l’Université de Montréal
Farah Jemel, candidate au doctorat, département d’histoire de l’art de l’Université du Québec à Montréal
Alexia Renard, candidate au doctorat, département de science politique de l’Université de Montréal
Milan Bernard, candidat au doctorat, département de science politique de l’Université de Montréal
Vicky Laprade, diplômée de la maîtrise en histoire de l’Université du Québec à Montréal
Mylène Thériault, diplômée de la maîtrise en science politique à l’Université du Québec à Montréal
Audrai Dubreuil, étudiante au baccalauréat, école de travail social de l’Université de Sherbrooke
Anne Morais, étudiante à la maîtrise en sociologie à l’Université du Québec à Montréal
Héloïse Michaud, candidate au doctorat, département de science politique de l’Université du Québec à Montréal
Sophie-Anne Morency, candidate au doctorat, département de sociologie de l’Université du Québec à Montréal
Lara Maillet, PhD, professeure à l’École nationale d’administration publique (ENAP) en santé et services sociaux
Maxime Carignan, étudiant à la maîtrise en science politique, département de science politique de l’Université de Montréal
Naomi Bovi, étudiante au doctorat, département de sociologie de l’Université de Montréal
Claudia Léger, étudiante au doctorat, département de sociologie de l’Université du Québec à Montréal
Francis Desbiens Prud’homme, diplômé d’un DEC en technologies de la production horticole et de l’environnement de l’Institut de Technologie agroalimentaire, campus La Pocatière
« Je suis tellement occupé·e! » Aujourd’hui, cette phrase est devenue un lieu commun. En effet, dans un monde du travail où des concepts tels que la vélocité, la polyvalence et l’agilité sont devenus des mots à la mode, tout le monde travaille plus que jamais. Mais à quoi sommes-nous tous et toutes si occupé·e·s? Est-il possible que nous débordions tous de travail? De plus en plus d’études et d’écrits sont en train de défier le château de cartes du stress omniprésent. Leur hypothèse principale : beaucoup d’emplois, souvent très bien payés, sont remplis de tâches inutiles, peu exigeantes ou encore, inexistantes. Bullshit jobs ou pseudowork : voilà, pour ne citer que ceux-là, deux concepts qui essaient d’expliquer le phénomène dont nous ne parlons pas. Péjoratifs, ces termes suscitent des échos très forts parmi la population travaillante, qui bouillonne sous la surface. Basé sur un échange avec une Québécoise qui a vécu le vide au travail, cet article s’aventure dans les coulisses d’un phénomène social tabou.
« Jouissante paresse c’est dur de décoller… Moins on en fait, moins on en fait », chantait le groupe français Tryo en 2000. Lorsque Valentine (le nom a été changé pour préserver l’anonymat de mon interlocutrice) écoute la chanson à l’époque, elle n’est que dans sa vingtaine, mais elle comprend déjà très bien le sens de ces paroles. Le sentiment d’inutilité et le manque de force pour décoller, elle l’avait déjà vécu. Après quelques années dans un emploi bien payé et avec des conditions luxueuses pour une jeune diplômée de l’université, elle décide de mettre fin à une période de sa vie qui était, en réalité, marquée par un grand vide au travail.
Environ cinq ans plus tôt, Valentine sortait de l’université, enthousiaste et fière. Elle avait réussi à trouver un stage comme chargée de projets, puis un emploi à temps plein dans la même compagnie. Mieux encore : après un an dans un poste de remplacement de congé de maternité, l’entreprise crée un poste spécifiquement pour elle, l’une des plus jeunes employé·e·s de toute l’organisation. « Pour moi, c’était une job sur un plateau d’argent! » me raconte-t-elle. Valentine se lance dans le travail, conçoit plusieurs grands projets. Malgré leur potentiel, ils ne sont pas approuvés par les comités internes. « Je n’avais pas beaucoup de retours », admet-elle. Valentine continue, peaufine les projets, attend. L’approbation se fera bientôt, lui assure l’entreprise. Il ne se passe rien. Valentine se souvient : « Ce que je faisais, ce n’était jamais la priorité pour l’organisation. » La période d’attente se prolonge. Elle essaie de combler les heures au travail en offrant son aide à ses collègues et en faisant des recherches sur de nouvelles propositions de projets. Elle ne profite jamais de son « temps libre » pour régler des affaires privées ou pour regarder son fil de nouvelles sur Facebook. Mais au bout de quelques années, lorsqu’elle se retrouve à être principalement « la petite main » de ses collègues, Valentine perd l’intérêt pour son travail et sa motivation, puis l’espoir. Le stress, la frustration et l’incertitude l’envahissent. Elle développe un sentiment d’anxiété très prononcé, fait plusieurs crises de panique en allant au travail, des crises d’une telle intensité qu’elle doit se stationner sur le côté de la route pour s’en remettre. Cette anxiété l’accompagne jusqu’au bureau. « Vers la fin, je n’étais même plus capable de prendre le téléphone pour appeler des gens », me confie-t-elle. Lorsqu’elle n’est plus en mesure de gérer cette anxiété généralisée, un arrêt maladie, une dépression et une thérapie s’ensuivent. Le diagnostic noir sur blanc : trouble d’adaptation. Le diagnostic que la psychologue lui souffle derrière des portes fermées : bore-out, ou épuisement professionnel par l’ennui.
Sa première expérience sur le marché de travail, Valentine la décrit comme une « prison de verre ». Mentalement vidée et émotionnellement saignée à blanc, elle était condamnée à être physiquement présente, jour après jour, pour faire un travail qui n’existait pas. « C’est insidieux, raconte-t-elle, mais à un moment donné, tu ne sais plus quoi faire et tu tournes les pouces. » Plus tard, elle souffre d’angoisse. « Le matin, j’arrivais dans mon auto et j’angoissais à l’idée de ne pas savoir quoi faire, de comment j’allais m’occuper dans la journée. »
Le phénomène du vide au travail commence à attirer l’attention des médias, de la recherche et de la littérature grand public. Sous la surface, cette préoccupation grandit dans l’esprit des gens, bien qu’ils n’en parlent pas. L’observation qui guide cette réflexion, c’est qu’il y a des personnes qui font semblant d’être occupées au travail alors qu’elles s’ennuient une grande partie de leur journée. Ceci nous donne l’impression que notre société est entièrement composée de petites abeilles occupées, travailleuses et surmenées. Pourtant, les études montrent une image différente : par exemple, la plupart des sites Web semblent enregistrer leur pic de trafic le lundi de 9 h à 16 h, avec une baisse considérable les soirs et les fins de semaine[i]. Quoiqu’amusant, le message principal que convoient ces statistiques soulève une question fondamentale : comment est-ce possible? Dans un contexte économique et social où la pénurie de main-d’œuvre est un sujet dont on s’entretient sans cesse, pourquoi notre société est-elle en même temps remplie d’emplois inutiles? Et surtout, pourquoi acceptons-nous cet état des choses?
Une souffrance subtile dans les « engrenages du monde »
C’est notamment l’anthropologue américain David Graeber, avec sa « théorie » sur les bullshit jobs[ii] (« emplois à la con ») exposée dans un livre paru en 2018, et rapidement devenu un best-seller, qui donne un nom peu charmant au phénomène social qu’a vécu Valentine. Graeber avance l’idée qu’un « féodalisme managérial » et une financiarisation croissante sont les vecteurs principaux d’un système rempli d’emplois dont les employé·e·s ne voient ni le sens ni l’utilité. S’ajoute à cela l’aspect presque pervers que les bullshit jobs ne sont pas seulement sans valeur pour celles et ceux qui les occupent, mais qu’ils consistent à ne rien faire dès le départ. Une critique classique, voire usée, du capitalisme, pourrait-on dire. Pourtant, la nature subjective de cette analyse se situe au cœur des emplois à la con — Graeber le souligne à maintes reprises dans son ouvrage. Ainsi, le personnel concerné est convaincu que rien ne se passerait si l’on éliminait leur poste, et ce, malgré le fait qu’il s’agit le plus souvent d’emplois très bien payés et haut placés. À titre d’exemple, Graeber nomme les emplois en relations publiques et en marketing qui servent uniquement à créer une image favorable de l’organisation (convaincre des client·e·s d’acheter des produits dont elles et ils n’ont pas besoin, rédiger des rapports professionnels superficiels et propices, etc.) ; des emplois qui existent à cause d’une persistance de dysfonctionnements organisationnels (corriger et réparer des bogues techniques récurrents, transférer des appels ou des courriels, etc.) ; ou, de manière plus classique, les emplois qui consistent à accomplir des tâches bureaucratiques superflues nécessitant beaucoup de temps sans résultat productif (remplir des formulaires, classer des documents administratifs, etc.). Tous ces types d’emploi peuvent être occupés par des consultant·e·s, des cadres intermédiaires, des jeunes diplômé·e·s d’université, des informaticien·ne·s, des fonctionnaires — autrement dit, par des personnes occupant une position sociale bien réputée et rémunérée. Valentine trouve des mots très directs. « J’avais la job la mieux payée parmi tous mes ami·e·s, mais j’étais la moins satisfaite. » Bien que certain·e·s reprochent à Graeber de ne pas avoir de preuves scientifiques ou empiriques pour établir l’existence d’un problème social d’une ampleur aussi considérable[iii], l’écho public et les multiples témoignages qu’a déclenchés son livre indiquent qu’une partie non négligeable de la population se retrouve dans cette situation, et que Valentine ne fait probablement pas figure d’exception au Québec.
Depuis la révolution industrielle, la relation entre l’être humain et le travail — du moins dans les pays occidentaux — semble avoir été composée d’une interaction ambivalente et tendue, s’étant tranquillement déplacée de l’usine vers le bureau. Au XIXe siècle, alors que les ouvriers et ouvrières à l’usine faisaient face à des conditions de travail hostiles et inhumaines, la souffrance au travail de nos jours, notamment parmi la population croissante de « cols blancs », est plus subtile. Comme un animal timide, elle devient à peine visible sous des termes accrocheurs tels que bore-out. Au Québec, le nom officiel de ce trouble psychologique est « syndrome d’épuisement professionnel par l’ennui ». Cependant, au quotidien, dans « les engrenages du monde » dont nous faisons partie, de tels grains de sable sont à éliminer à tout prix. Nous nous taisons, ou comme le philosophe Harry G. Frankfurt l’a exprimé crûment : « Même les questions les plus fondamentales et les plus préliminaires sur le bullshit restent, après tout, non seulement sans réponse, mais aussi sans question »[iv].
Le danger de ce silence, c’est qu’il peut déboucher sur le refus de percevoir ce problème et d’accepter son existence, et ultimement sur un manque de compréhension vis-à-vis des personnes concernées. C’est à cette incompréhension que Valentine était confrontée elle aussi. « Quand je disais que j’avais fait un bore-out, le monde me trouvait weird. Premièrement, les gens ne savent pas de quoi il s’agit, et ils sont comme : mais si tu t’emmerdes dans ta job, fais juste changer. Les gens ne comprennent pas le phénomène. »
Ce qui est peut-être encore plus inquiétant, c’est que ce n’était pas l’entourage proche de Valentine qui ignorait le plus ses problèmes, mais son entreprise. « J’étais jusqu’au RH, me dit Valentine, pour savoir si la compagnie ne me trouvait pas assez bonne pour le poste. » Tandis qu’elle s’ennuyait, les postes de ses collègues étaient « bien circonscrits ». La réponse du département était que la situation était « circonstancielle » et qu’ils étaient satisfaits de son travail. « Il n’y avait jamais de solution concrète. Ils me disaient tout le temps : “Il faut que tu sois patiente, ça va finir par débloquer”. Ils ne voulaient pas que je les quitte. » Valentine essaie alors de faire appel au programme interne d’aide aux employé·e·s. Après des démarches très compliquées, les premières expériences furent décevantes : une psychologue conseille Valentine « d’amener son tricot » et d’arroser les fleurs. Pendant son arrêt maladie de trois ou quatre mois, l’entreprise prolongeait son mutisme. « Personne ne m’a contacté ou quoi que ce soit », se souvient Valentine. Après son retour progressif au travail, ses supérieur·e·s ont établi un plan de match avec des objectifs professionnels concrets, sans qu’il y ait eu plus de travail. « Ce n’était pas la panacée. »
Cette sorte de comportement, l’incapacité dans les organisations de se questionner sur leurs façons de faire, a été nommée « stupidité fonctionnelle » par le chercheur suédois Mats Alvesson[v]. Essentiellement, cette stupidité contribue, elle aussi, à faire tourner la grande machine. David Graeber y ajoute une autre nuance. Selon lui, le refoulement de la perversion de certains aspects de notre vie professionnelle, comme l’hyperoccupation prétendument simulée, découle du fait que notre rapport avec le travail comporte un élément sadomasochiste, symptôme d’une société en abondance : pour pouvoir profiter de notre vie luxueuse, il faut d’abord souffrir, comme si les deux états se neutralisaient mutuellement. Au bout du compte, il s’agit donc d’un jeu à somme nulle. Mais s’il est vrai que la souffrance est inconditionnellement associée au travail, pourquoi ne sommes-nous pas capables d’enfreindre cette loi?
En proie à des fausses rationalités
Pseudowork (« pseudotravail »). Dans un ouvrage éponyme[vi], tel est le nom que Dennis Nørmark et Anders Fogh Jensen ont donné au phénomène tabou auquel nous faisons face. Selon ces chercheurs danois, la raison ultime pour laquelle nous maintenons l’illusion d’une vie professionnelle très occupée, c’est que notre conception du travail est basée sur de fausses rationalités.
L’une de ces fausses rationalités est étroitement associée à l’idée que le travail est uniquement quantifiable en termes de temps : plus l’on travaille, plus l’on est productif. Selon cette logique, une personne qui passe beaucoup d’heures au travail doit forcément être efficace et assidue. Pourtant, dans un emploi dit de « col blanc », la corrélation positive entre le niveau de productivité et les heures travaillées disparaît[vii]. Pour celles et ceux qui n’ont pas assez de tâches stimulantes pour remplir leur journée, c’est souvent l’effet inverse qui se produit : chaque tâche à faire est étalée tout au long de la journée. Baptisé la loi de Parkinson, ce phénomène consiste en un « travail [qui] s’étale de façon à occuper le temps disponible pour son achèvement »[viii].
L’idée que le vide au travail doit avoir de la valeur — car quelqu’un est prêt à nous payer pour que nous ne fassions rien — appartient à ces raisonnements erronés. À cela s’ajoute la croyance selon laquelle le temps passé au travail ne nous appartient pas et que nous ne pouvons donc admettre que nous passons ce temps à nous ennuyer[ix]. Les heures de travail deviennent alors synonymes de surveillance et de contrôle, comme le témoigne Valentine :
J’avais un collègue qui voyait que je ne faisais pas grand-chose. C’est comme si j’étais démasquée. J’avais l’impression que tout le monde savait que je ne faisais presque rien. Mais j’étais payée super cher pour ne pas faire grand-chose, puis là, tu ne te sens pas valorisée. Ce n’est pas ta faute que tu n’aies presque rien à faire, mais en même temps, tout le monde est comme : « Coudonc, elle ne crisse rien ».
Finalement, la conviction que le travail porte le sens de la vie, que Hervé Laroche qualifie d’« envahissante grandiloquence »[x], contribue également à nourrir ce problème. C’est ainsi que nous associons notre valeur en tant qu’être humain à notre capacité à nous rendre indispensable sur le plan professionnel. Le pseudotravail a toujours besoin d’un public[xi] : le dévouement simulé se traduit par une hausse de la réputation sociale.
La paresse et l’ennui : des jumeaux?
Toutes les fausses rationalités qui font partie de l’image qu’on se fait du monde de travail amènent à une grande confusion morale[xii] et à un sentiment de honte. Les personnes qui se retrouvent dans une telle situation sont tiraillées entre l’impulsion qu’elles ont d’admettre leur souffrance réelle et le désir d’adhérer à des mécanismes socialement établis. Valentine connaît bien ce sentiment qui l’a déboussolée moralement. Elle raconte :
Dans ma tête, c’était une cassette qui tournait tout le temps. C’était tout le temps les mêmes questionnements. Je me demandais : qu’est-ce que les gens vont penser de moi? Même moi, mon propre jugement par rapport à moi, je me demandais pourquoi je ne bougeais pas… Je me jugeais de rester dans cet état-là. On dirait que j’étais comme paralysée […] alors que la situation n’était pas compliquée : tu bouges. Aujourd’hui, je dis : « bouge, trouve-toi autre chose ». C’était comme si je savais quoi faire, mais que je ne le faisais pas. Alors je m’autojugeais aussi par rapport à ça.
Ce dilemme a accompagné Valentine pendant des années. Il montre que le pseudotravail a une incidence sur l’image que l’on projette de soi-même et le sentiment d’intégrité qu’on nourrit dans notre vie, tant sociale que professionnelle[xiii]. En effet, les fausses rationalités ne sont pas seulement inquiétantes en termes de coûts économiques, la logique voulant que des salarié·e·s soient rémunéré·e·s en dépit du temps considérable qu’ils et elles passent à ne rien faire ne paraît que possible dans des économies où la prospérité a atteint un niveau excessif. Comme le montre le cas de Valentine, le bore-out affecte également la santé mentale, selon le « degré de prostitution »[xiv] que l’on est prêt·e à supporter au travail. Terme provocateur, le degré de prostitution fait allusion à la caractéristique du pseudotravail selon laquelle l’employé·e se retrouve dans un état de souffrance silencieuse et d’épuisement paradoxal. Valentine finissait par atteindre un point où « l’ennui tue toute envie »[xv].
Je n’étais pas triste, juste vide. Il n’y avait plus rien qui m’allumait. J’avais quasiment l’impression d’être morte à l’intérieur. Je me sentais vraiment physiquement fatiguée, tout me paraissait comme une méga montagne. Chez nous, j’avais juste le goût de dormir tout le temps.
Les symptômes les plus fréquents d’un bore-out sont très similaires à ceux d’un burnout : anxiété, dépression, fatigue chronique. Il y a donc un grain de vérité dans la métaphore employée dans une baladodiffusion allemande qui décrit l’ennui comme « la plus petite sœur de la mort »[xvi]. Pour être précis, il faudrait distinguer l’ennui volontaire (procrastination) de l’ennui imposé (temps mort)[xvii]. Mais dans un environnement où l’ennui est omniprésent, les frontières entre les deux deviennent facilement floues. Valentine peut en témoigner. « Quand il arrive que tu aies quelque chose à faire, tu finis par procrastiner à le faire. Moins tu en fais, moins tu en fais, et moins tu as le goût d’en faire. Ça t’amène à devenir un peu paresseux puis à être confortable dans ton inconfort. »
La procrastination ou la paresse ne sont donc pas des synonymes d’ennui, mais plutôt la conséquence inévitable de celui-ci. Si le vide au travail est tabou, c’est sans doute parce qu’il est associé à la paresse, et la paresse est socialement proscrite. Valentine le confirme : « J’avais peur que les gens pensent que je n’étais pas bonne, que je ne faisais pas mon travail correctement ou que j’étais une paresseuse. » C’est ce qui explique l’idée étrange voulant que, pour préserver son prestige social, il vaille mieux chercher à camoufler l’ennui que l’on ressent au travail, plutôt que de se faire reprocher que l’on est trop paresseuse ou paresseux pour travailler. Comme distraction, on préfère reprocher aux autres de s’ennuyer et d’être paresseuses et paresseux, en proie à une sorte de mécanisme de « défense morale »[xviii].
Sortir du vide avec des cicatrices
Ces dilemmes aident certainement à comprendre pourquoi Valentine et tant d’autres personnes supportent d’être enfermées dans cette prison de verre pendant plusieurs années, jusqu’à ce que le tourbillon du vide les avale. En plus des fausses rationalités et de la confusion morale qui résultent du bore-out, l’incertitude qui entoure les initiatives visant à changer d’emploi fait hésiter des personnes telles que Valentine à amener des changements dans leur situation de vie :
J’avais un super bon salaire […], de la sécurité financière. Tu es jeune aussi, et ce sont toutes de premières expériences. Je savais qu’en me cherchant une autre job, je n’allais pas trouver les mêmes conditions et ça me faisait peur. En plus, j’avais mon estime de moi qui était complètement à plat. Alors le fait d’envisager de chercher une autre job, pour moi, c’était comme une montagne.
Après cinq ans passés dans les abîmes du vide, Valentine a finalement trouvé une porte de sortie. Elle a saisi l’occasion de quitter l’entreprise en joignant l’équipe d’une personne qui avait reconnu sa souffrance comme étant valide. La décision fut libératrice, et elle regrette de ne pas l’avoir prise plus tôt. Mais la prise de conscience était « un processus », dit-elle aujourd’hui. « Ça a pris du temps à me rendre compte que ma job n’avait pas vraiment d’utilité. » Ironie du sort : une semaine après sa démission, son projet le plus important a été approuvé.
Qu’est-ce que Valentine a appris de son expérience de vide au travail? « Ça m’a montré à quel point j’étais capable de me faire souffrir pour quelque chose qui n’était pas vraiment important. Je pense que cette expérience-là m’a apporté une forme de sensibilité, puis une conception de ce que ça devrait être, le travail. » Dans son poste actuel, elle peut enfin libérer l’énergie qu’elle a toujours voulu investir dans son emploi. Cependant, elle souligne qu’elle doit désormais vivre avec le stigmate d’avoir été en proie à un trouble d’adaptation. Sous la surface, le bore-out demeure un phénomène social tabou et il resterait encore un grand nombre de questions à soulever pour mieux comprendre pourquoi autant de gens acceptent de se laisser souffrir sans rien dire. Mais pour cela, il faut tout d’abord faire émerger ces questions. On pourrait composer une chanson sur ce thème, comme l’a fait Tryo. Autrement, il suffirait de prendre la parole, comme l’a fait Valentine, pour briser les tabous.
[i] Dennis Nørmark et Anders Fogh Jensen, Pseudowork : How we ended up being busy doing nothing, Copenhague : Gyldendal Business, 2021.
[ii] David Graeber, Bullshit Jobs : A Theory, Londres : Allen Lane, 2018.
[iii] Magdalena Soffia, Alex J. Wood, Brendan Burchell, « Alienation Is Not ‘Bullshit’: An Empirical Critique of Graeber’s Theory of BS Jobs », Work, Employment and Society, 2021 : 1-15. doi.org/10.1177/09500170211015067.
[iv] Harry G. Frankfurt, On Bullshit, New Jersey : Princeton University Press, 2005.
[v] Mats Alvesson, André Spicer, « A Stupidity-Based Theory on Organizations », Journal of Management Studies, vol. 49, no 7, 2012 : 1194-1120. doi: 10.1111/j.1467-6486.2012.01072.x.
[vi] Dennis Nørmark et Anders Fogh Jensen, Pseudowork : How we ended up being busy doing nothing, Copenhague : Gyldendal Business, 2021.
[ix] David Graeber, Bullshit Jobs : A Theory, Londres : Allen Lane, 2018.
[x] Hervé Laroche, « Jobs à la con : l’ennui, le sens et la grandiloquence », 2 mai 2016, theconversation.com/jobs-a-la-con-lennui-le-sens-et-la-grandiloquence-58382.
[xi] Dennis Nørmark et Anders Fogh Jensen, Pseudowork : How we ended up being busy doing nothing, Copenhague : Gyldendal Business, 2021.
[xii] David Graeber, Bullshit Jobs : A Theory, Londres : Allen Lane, 2018.
[xiii] Dennis Nørmark et Anders Fogh Jensen, Pseudowork : How we ended up being busy doing nothing, Copenhague : Gyldendal Business, 2021.
[xiv] Mats Alvesson, propos recueillis dans Dennis Nørmark et Anders Fogh Jensen, Pseudowork : How we ended up being busy doing nothing, Copenhague : Gyldendal Business, 2021.
[xv] David Desjardins, « Pourquoi travailler? », L’Actualité, 8 mai 2019. lactualite.com/societe/pourquoi-travailler/.
[xvii] Michael Blanding, « American Idle: Workers Spend Too Much Time Waiting for Something to Do », Harvard Business School: Working Knowledge, 31 janvier 2018. hbswk.hbs.edu/item/american-idle-employees-are-wasting-way-too-much-time.
• Action Travail des Femmes (ATF) • Conseil d’intervention pour l’accès des femmes au travail (CIAFT) • Groupe de recherche interuniversitaire et interdisciplinaire sur l’emploi, la pauvreté et la protection sociale (GIREPS) • Réseau d’action pour l’égalité des femmes immigrées et racisées du Québec (RAFIQ) • Table de concertation des organismes au service des personnes réfugiées et immigrantes (TCRI)
Cet article est basé sur une conférence web organisée par Action travail des femmes dans le cadre de ses activités de sensibilisation des effets de la non-reconnaissance des acquis sur les femmes immigrantes. L’entrevue a été menée auprès de Monsieur André Gariépy, commissaire à l’admission aux professions de l’Office des professions du Québec (OPQ), et Monsieur Daniel Ducharme, chercheur à la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ), et complétée par une recherche documentaire.
La conférence web est disponible en cliquant sur le lien suivant :
En ces temps de relance économique, la question des pénuries de main-d’œuvre refait surface, et le rôle à jouer de l’immigration est sur le devant de la scène. Pourtant on sait depuis longtemps que les nouveaux et nouvelles arrivantes rencontrent de nombreux obstacles pour s’insérer sur le marché du travail québécois. Pour une grande part d’entre eux, la déqualification professionnelle marquera à vie leur parcours. Cet obstacle est principalement issu de l’inefficience de certains processus de reconnaissance des acquis et des compétences (RAC). Sans une application ferme et élargie des principes de la RAC, les politiques gouvernementales de relance économique risquent d’avoir un effet de déqualification massive des personnes immigrantes, en répondant aux urgences de pénurie de main-d’œuvre aux dépens d’un juste droit à l’égalité des personnes diplômées à l’étranger. La déqualification professionnelle issue de la non-reconnaissance des acquis est le principal facteur des inégalités économiques dont sont victimes les personnes immigrantes, contribuant fortement à certains mécanismes de ghettoïsation professionnelle que vivent les nouveaux arrivants, et plus particulièrement les femmes. Le débat public autour de la RAC est souvent limité aux professions réglementées et au rôle des ordres professionnels, alors qu’il est bien plus large : il touche généralement les personnes immigrantes qualifiées, particulièrement détentrices de diplômes universitaires, qui s’installent au Québec, et de manière encore plus prononcée les femmes immigrantes. Les institutions universitaires ont une part de responsabilité, méconnue et pourtant fondamentale, dans la perpétuation de ces obstacles systémiques.
À leur arrivée, les nouveaux et nouvelles arrivantes formées à l’étranger peuvent faire la demande d’une « évaluation comparative des études effectuées hors du Québec » auprès du ministère de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration (MIFI), mais celle-ci n’est pas souvent prise en compte par les employeurs ; cette évaluation étant produite à titre indicatif seulement, « elle n’est ni un diplôme, ni une équivalence de diplôme », comme le précise l’instance concernée. Se tourner vers les universités québécoises devient à cet égard un « passage obligé » pour les personnes immigrantes qui espèrent entrer sur le marché du travail à hauteur de leurs compétences, comme le reconnaît le Comité interministériel sur la reconnaissance des compétences des personnes immigrantes formées à l’étranger dans son rapport de 2017[i].
Une logique de rediplômation plutôt que de reconnaissance
Les universités québécoises revendiquent néanmoins leur autonomie dans ce chapitre, et font usage de la reconnaissance des acquis et des compétences exclusivement dans le processus d’admission de nouveaux et nouvelles étudiantes, et donc à des fins de rediplômation des personnes formées à l’étranger.
Contrairement aux ordres d’enseignements secondaire et collégial, dans lesquels la RAC peut permettre d’obtenir le même diplôme que celui du programme régulier, dans les universités « en règle générale, un maximum du tiers des crédits d’un programme d’études peut être reconnu » (Comité interministériel 2017). Cet usage transgresse les principes de la RAC, institués par la Politique gouvernementale d’éducation des adultes de 2002[ii], qui stipulent « qu’une personne : 1/a droit à la reconnaissance formelle des acquis et des compétences correspondant à des éléments de formation qualifiante, dès lors qu’elle fournit la preuve qu’elle les possède ; 2/ n’a pas à refaire dans un contexte scolaire formel des apprentissages qu’elle a déjà réalisés dans d’autres lieux selon d’autres modalités ; 3/ ne devrait pas être tenue de faire reconnaître à nouveau des compétences ou des acquis qui ont été évalués avec rigueur et sanctionnés par un système officiel » (p.23-24). Cette politique québécoise est une application du droit international : le Québec, à l’instar des autres provinces et territoires canadiens, a ratifié la Convention de Lisbonne sur la reconnaissance, devenue juridiquement contraignante en vertu du droit international le 1er août 2018. Cette Convention engage la responsabilité des pays quant aux principes et aux mécanismes de reconnaissance des diplômes d’études, ainsi que de collecte et de diffusion des renseignements sur les systèmes d’éducation, comme le rappelle Me André Gariépy, Commissaire à l’admission aux professions de l’Office des professions du Québec (OPQ).
Dans leurs travaux et dans leur exercice au quotidien, des acteurs et des institutions ont relevé cette absence de RAC dans les universités québécoises. Ces acteurs sont des organismes de défense des droits (Action Travail des Femmes [ATF] et le Réseau d’action pour l’égalité des femmes immigrées et racisées du Québec [RAFIQ], notamment), des instances autonomes comme la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ) et le bureau du Commissaire à l’admission aux professions de l’OPQ, ainsi que des chercheur.e.s universitaires et des étudiants (Bélisle et coll. 2010[iii], Bélanger 2017[iv]). Ces dénonciations ne sont ni récentes ni isolées, et les torts persistent.
Une discrimination systémique aux yeux des deux experts
Précisons d’emblée que les établissements d’enseignement universitaire ont droit de revendiquer leur autonomie, instituée par la Politique québécoise à l’égard des universités de 2000[v]. Mais l’exercice de cette autonomie doit se faire dans le cadre qu’impose la Charte des droits et libertés de la personne[vi], elle ne peut pas ouvrir la porte à des pratiques discriminatoires.
Or, en ne proposant pas de véritable processus de RAC, un processus qui permet l’exercice du droit à l’égalité dans l’accession à une profession ou un métier, les universités exercent une forme de discrimination systémique à l’égard du groupe des personnes immigrantes : elles créent une disparité de traitement par une distinction et/ou une exclusion d’un mécanisme prévu dans une politique gouvernementale. En d’autres termes, alors que ces mécanismes de RAC existent au niveau professionnel et collégial, les personnes immigrantes diplômées à l’étranger en sont exclues lorsqu’elles s’adressent à une université québécoise.
Selon la jurisprudence québécoise et canadienne, issue des recours portés par Action travail des femmes, et synthétisée par le Tribunal des droits de personne dans l’affaire Gaz-Metro, la discrimination systémique se définit comme : « la somme d’effets d’exclusion disproportionnés qui résultent de l’effet conjugué d’attitudes empreintes de préjugés et de stéréotypes, souvent inconscients, et de politiques et pratiques généralement adoptées sans tenir compte des caractéristiques des membres de groupes visés par l’interdiction de la discrimination. » (Paragr. 36[vii]).
Me Gariépy, fort de ses observations en tant que Commissaire à l’admission aux professions de l’OPQ, dénonce vivement les préjugés récurrents exercés à l’encontre des personnes immigrantes par les universités. Il dénonce en effet cette culture universitaire qui invoque des principes tels que « ça a été difficile pour nous, ça va être difficile pour eux. Il n’y a pas de raison pour que ça soit moins difficile pour eux, on va s’assurer que ce soit aussi difficile pour eux », un discours qu’il a souvent entendu dans les directions d’université et qu’il qualifie de « codé » : au même titre que d’autres principes comme « la protection du public », ces éléments sont utilisés comme des « espèces d’épouvantail pour finalement faire tout ce qu’on veut, qui excusent n’importe quoi ». Me Gariépy expose en outre l’« attitude de de résistance, ou du moins d’inconfort, à se faire interpeller et de devoir s’expliquer » des universités. En effet, nombre d’entre elles se sont par exemple déclarées contre la Loi 98 qui comprenait entre autres l’élargissement de la compétence du Commissaire. Les universités développent « cette espèce de blocage, d’orgueil universitaire » qui les empêche de se remettre en question, là où des experts révèlent les impacts socialement indésirables de certaines de leurs pratiques, tel que la non-reconnaissance des acquis et des compétences des personnes immigrantes. Enfin, Me Gariépy souligne à quel point les fonctionnements et attitudes des universités n’ont pas changé depuis 2010, date de l’enquête de la CDPDJ qui mettait au jour leurs pratiques discriminatoires en matière de RAC.
En complément de l’analyse portée par Me Gariépy, M. Ducharme, chercheur à la CDPDJ rappelle également que les articles 1 à 38 de la Charte ont préséance sur les autres lois. Selon l’article 17 de la Charte, « Nul ne peut exercer de discrimination dans l’admission, la jouissance d’avantages, la suspension ou l’expulsion d’une personne d’une association d’employeurs ou de salariés ou de tout ordre professionnel ou association de personnes exerçant une même profession ». Daniel Ducharme précise que « cette disposition de la Charte entraîne des obligations non seulement pour les ordres professionnels, mais pour tous les acteurs qui participent, de près ou de loin, au processus de reconnaissance des acquis et des compétences professionnels : établissements d’enseignement, ministères, etc. ».
Les obstacles vécus par les personnes immigrantes dans le processus de rediplomation imposé par les universités
Alors même que les universités ne proposent pas de processus de RAC, le processus de rediplomation qu’elles imposent est lui-même jonché d’embûches pour les personnes immigrantes.
Une fois la demande d’admission et de « reconnaissance » de certains crédits déposée, ce sont les départements ou les facultés qui procèdent à l’évaluation des compétences ; les modalités d’évaluation variant alors selon les cas, les pratiques et les évaluateurs. Les universités sont en effet entièrement autonomes pour décider des normes d’approbation des dossiers : le degré de reconnaissance peut varier d’une université à l’autre, là où des équivalences peuvent être octroyées en bloc, ailleurs elles peuvent faire l’objet d’un refus de reconnaissance. Pour les personnes qui obtiennent une reconnaissance (toujours partielle), il peut s’agir aussi bien de crédits ou d’équivalence, d’exemption ou de substitution d’une activité par une autre.
Les obstacles qui jalonnent ce processus sont les suivants : le manque d’informations claires et accessibles sur le processus de RAC proposées par les universités ; les carences en accompagnement dans ce processus ; l’absence de standardisation des dispositifs d’évaluation, qui laisse place à beaucoup de subjectivités, et donc éventuellement à des biais discriminatoires, de la part des personnes responsables de l’évaluation ; les lacunes en formation à l’analyse différenciée selon les sexes (ADS) des personnes responsables d’élaborer les outils d’évaluation et de celles responsables de les appliquer ; l’utilisation de critères discriminatoires ; le recours à des critères subjectifs et éloignés de l’évaluation des compétences ; la proposition de démarches de RAC incohérentes ; le peu de reconnaissance des acquis expérientiels ou des acquis universitaires de plus de 10 ans ; l’insuffisance d’alternatives en l’absence de preuves écrites, particulièrement dommageable pour les personnes réfugiées ; le manque de transparence des dispositifs de contestation des décisions ; et les craintes de contester une décision.
Certains de ces obstacles systémiques sont rencontrés, sans distinction, par les personnes immigrantes qualifiées lorsqu’elles s’engagent dans un processus de reconnaissance de leurs acquis et compétences auprès d’une institution universitaire. Mais les femmes vivent, en sus, des mécanismes spécifiques d’exclusion, et ce parce qu’elles sont femmes. Me Gariépy expose le cas, par exemple, d’un couple qui a entamé une démarche de RAC auprès du même ordre professionnel. La conjointe a dû formuler une plainte en raison de plusieurs irrégularités, mais elle a ensuite demandé de suspendre le processus de plainte le temps que son conjoint accède à un statut professionnel, de crainte que sa plainte nuise à son processus. Cette crainte de représailles du dépôt de plainte exprimée par la conjointe s’inscrit plus largement dans un phénomène souvent de la priorité donnée au conjoint dans les processus d’insertion professionnelle et de RAC des familles immigrantes qui s’installent au Québec documenté (Vatz Laaroussi 2008[viii], Chicha 2009[ix], Belhassen 2009[x]). Cette « stratégie » familiale est une manière de composer avec les obstacles systémiques que rencontrent les personnes immigrantes à leur arrivée.
Les effets délétères de la non-reconnaissance des acquis et des compétences sur les personnes immigrantes
L’un des enjeux majeurs de la non-reconnaissance des acquis est la déqualification sur le marché du travail, qui est vécue en plus grand nombre par les personnes immigrantes que les personnes nées au Québec. Cette déqualification, un processus sur le long terme et souvent définitif, est généralement mesurée en termes de « surqualification » par Statistiques Canada, c’est-à-dire comme le fait de détenir un niveau de scolarité plus élevé que le niveau habituellement requis pour l’emploi occupé. Selon les derniers chiffres disponibles[xi], ce phénomène touche une bonne part des travailleurs et travailleuses titulaires d’un diplôme universitaire (une personne sur cinq des 25 à 49 ans au Québec en 2016). Mais cela concerne deux fois plus souvent les personnes immigrantes que les non-immigrantes (30 % des immigrants, comparativement à 16 % des non-immigrants), et de façon plus prononcée encore les femmes immigrantes (1 sur 3) que les hommes immigrants (1 sur 4). De surcroît, lorsque l’on parle de surqualification persistante, c’est-à-dire qui se prolonge plusieurs années, ce sont trois fois plus de personnes immigrantes que non-immigrantes qui sont touchées… et, à nouveau, ce sont les femmes immigrantes qui sont les plus susceptibles d’en être l’objet (12 % d’entre elles). Vivre une surqualification s’accompagne de nombreux effets délétères, dont des salaires inférieurs. Le revenu médian des femmes immigrantes en 2017 ne représentait en moyenne que 82 % de celui des femmes non immigrantes, 80 % de celui des hommes immigrants, et 62 % de celui des hommes non immigrants, selon les données de Statistiques Canada. Cette plus grande précarité financière des femmes immigrantes contribue à accroître leur dépendance financière, et donc décisionnelle, au sein de leur famille, et les retours aux études (rendus nécessaires par les lacunes en RAC) accentuent les difficultés de conciliation famille-travail-études déjà particulièrement saillantes en contexte migratoire (avec l’éloignement du réseau et de la famille notamment).
Les recours actuels : la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse et le Commissaire à l’admission aux professions de l’Office des professions
La Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse : la Commission a été instituée par la Charte des droits et libertés en 1975, et selon l’article 71 de la Charte, la Commission « assure, par toutes mesures appropriées, la promotion et le respect des principes contenus dans la présente Charte ». Ces mesures sont notamment de faire enquête,d’élaborer et appliquer des programmes d’information et d’éducation, de développer des recherches sur les droits et libertés, de relever les dispositions des lois du Québec contraires à la Charte. La Commission peut également saisir le Tribunal des droits de la personne (art. 74 à 85 de la Charte). Les personnes peuvent porter plainte à la Commission s’ils ont vécu une forme de discrimination (directe, indirecte ou systémique), exercée par une personne, un groupe, un organisme, une entreprise privée, le gouvernement du Québec, ou ses institutions et les administrations gouvernementales (municipales, scolaires), à tous les échelons de la hiérarchie, basée sur l’un des 14 motifs de discrimination énoncés à l’article 10 de la Charte. Beaucoup redoutent « des conséquences d’un geste grave comme celui de porter une plainte à la Commission des droits de la personne, ils doivent savoir qu’ils sont protégés contre toute forme de représailles à partir du moment où ils déposent une plainte », précise M. Ducharme.
Le Commissaire à l’admission aux professions : Le Commissaire à l’admission aux professions existe depuis 10 ans. Il a un rôle spécialisé de surveillance et de recherche sur les questions d’admission aux professions réglementées par le Code des professions (ce qui inclut entre autres les médecins, les ingénieurs, les comptables, les avocats, etc.). Le bureau du Commissaire effectue des vérifications et des recherches, et peut formuler des avis. Son mandat couvre l’ensemble des étapes et des acteurs de l’admission aux professions réglementées ; cela inclut donc les ordres professionnels, mais aussi les établissements d’enseignement, les milieux de stages, les ministères et les organismes qui peuvent jouer un rôle dans une démarche d’admission, comme l’Office québécois de la langue française et ses examens de français.
Les pistes de solution et revendications
Plusieurs pistes de solution sont proposées, voire déjà amorcées, par les principaux dénonciateurs de la non-reconnaissance des acquis et des compétences des personnes immigrantes par les universités.
Les acteurs revendiquent surtout des changements au niveau politique, notamment par une application effective de la Politique gouvernementale de l’éducation aux adultes.
Tous les acteurs qui ont relevé les dysfonctionnements du système universitaire au sujet de l’évaluation des acquis et des compétences des personnes immigrantes recommandent d’ouvrir la boîte noire que représente ce dispositif au sein des universités par davantage d’enquête et de recherches indépendantes. Jusqu’à présent, la seule enquête systémique a été réalisée par la CDPDJ en 2010, à la suite du recours d’un collectif de médecins. Cette enquête a permis de mettre au jour la discrimination systémique dont ils étaient l’objet.
Finalement, en juin 2020, Action travail des femmes, appuyée par le Groupe de recherche interuniversitaire et interdisciplinaire sur l’emploi, la pauvreté et la protection sociale (GIREPS), la Table de concertation des organismes au service des personnes réfugiées et immigrantes (TCRI), le Conseil d’intervention pour l’accès des femmes au travail (CIAFT), ainsi que le Réseau d’action pour l’égalité des femmes immigrées et racisées du Québec (RAFIQ), a formulé une demande à la Commission des droits afin qu’elle mène une enquête de sa propre initiative, voire une recherche visant les inégalités systémiques issues des cadres de pratique de la « RAC » par les universités au Québec. Cette demande est à ce jour encore en analyse par la Direction de la recherche de la CDPDJ.
[iii] Bélisle, Rachel, Manon Gosselin et Guylaine Michaud. La formation des intervenantes et intervenants en reconnaissance des acquis et des compétences : un enjeu pour le développement des services. Rapport de recherche. Sherbrooke : Équipe de recherche sur les transitions et l’apprentissage. 104 p. (2010) http://erta.ca/sites/default/files/2018-06/belisle-et-al_pefrac_2010.pdf
[iv] Bélanger, Mireille. « Le rôle et l’identité professionnelle des intervenants-accompagnants en reconnaissance des acquis et des compétences (RAC) auprès de la clientèle immigrante : une exploration. ». Mémoire de maîtrise de l’Université Laval (2017).
[vii] Pour consulter cette décision : Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (Beaudoin et autres) c. Gaz métropolitain inc., 2008 QCTDP 24 (CanLII), disponible ici : https://canlii.ca/t/20pxl
[viii] Vatz-Laaroussi, Michèle. « Du Maghreb au Québec: accommodements et stratégies. » Travail, genre et sociétés 2 (2008): 47-65.
[ix] Chicha, Marie-Thérèse. « Le mirage de légalité: les immigrées hautement qualifiées à Montréal (rapport de recherche). » Montréal: Immigration et Métropoles (2009).
[x] Belhassen, Amel. « La reconnaissance des diplômes et des compétences: difficultés et impact chez les femmes immigrantes. » Rapport de recherche-action, Action travail des femmes (2009).
Cet article a été publié dans la dernière édition de nos partenaires, la Revue À bâbord. Le lancement aura lieu le 26 juin 2021.
Le 20 janvier 2021, la direction de l’Accueil Bonneau abolissait intégralement son service d’intervention de première ligne et plaçait des agent·e·s de sécurité là où des intervenant·e·s qualifié·e·s faisaient leur travail avec passion et engagement. Ces coupures ne sont que la pointe de l’iceberg.
L’approche basée sur la sécurité et la répression est déjà présente dans bien des lieux publics. On embauche de gardien·ne·s de sécurité (bien souvent de la firme GARDA) dans les centres commerciaux, pour vous faire circuler ; dans les salles d’attente des hôpitaux, pour vous tenir tranquilles ; dans certains quartiers, pendant la période touristique, pour s’assurer que vous ne perturbiez pas le bon déroulement des activités et que vous n’entachiez pas l’image de la ville ; dans certaines bibliothèques, pour vous dire de ne pas dormir ni flâner ; dans les installations d’urgence pour personnes en situation d’itinérance pour soi-disant pallier le manque d’intervenant·e·s, etc.
La pandémie à laquelle nous faisons face depuis plus d’un an semble donc avoir fourni une excuse inespérée à certains organismes communautaires pour amorcer eux aussi ce virage drastique vers la sécurité. Ainsi, les agent·e·s de sécurité Garda se sont retrouvé·e·s en plus grand nombre que les intervenant·e·s dans l’ensemble des dispositifs spéciaux mis en place par la ville.
Ceux-ci étaient gérés par les cinq plus gros organismes en itinérance de Montréal : Maison du Père, Old Brewery Mission, Mission Bon Accueil, Armée du Salut et Accueil Bonneau. La demande de ces organismes en matière de sécurité est telle que la firme Garda a même publié une offre d’emploi visant spécifiquement à recruter et à former des agents pour le milieu de l’itinérance !
De leur côté, les différents financeurs publics municipaux et provinciaux ont notamment choisi de venir en aide aux organismes communautaires dans le contexte pandémique par des enveloppes budgétaires spécialement destinées à financer l’entretien ménager et… la sécurité !
De l’accompagnement à la répression
Nous assistons donc à un glissement dans notre vision sociale des populations les plus marginalisées. La personne en situation d’itinérance n’est dorénavant plus un·e citoyen·ne qui a besoin d’une main tendue. Elle est devenue cette personne potentiellement dangereuse à surveiller et contrôler.
Quand les directions d’organismes en itinérance opèrent elles-mêmes ce changement de vision, cela se traduit concrètement par des décisions comme celle de l’Accueil Bonneau, d’abolir l’intervention en première ligne pour la remplacer par de la sécurité. Or, lorsqu’une personne en situation d’itinérance veut se confier à quelqu’un·e pouvant l’accompagner concrètement dans ses démarches, mais qu’elle ne trouve plus en face d’elle qu’un agent Garda, ça fait toute une différence. Imaginez-vous arriver chez le dentiste et trouver un agent du SPVM la fraise à la main : vous pouvez avoir le plus profond respect pour l’uniforme, vous ne la trouverez pas drôle !
Les intervenant·e·s de première ligne sont des professionnel·le·s formé·e·s et qualifié·e·s dans différents domaines de la relation d’aide : la toxicomanie, la santé mentale, la psychologie, la criminologie, etc. Cette pluralité d’expertises est une richesse qui garantit des services adaptés et de qualité aux personnes qui en ont besoin.
Concrètement, notre travail consiste à accueillir les personnes là où elles en sont en leur offrant une écoute attentive pour ainsi évaluer avec elles leurs besoins, leurs désirs et leurs priorités. Il s’agit ensuite de les orienter vers les démarches à entreprendre et vers les ressources appropriées, ainsi que de les accompagner, malgré les rechutes et les écueils qui jalonnent ce parcours du combattant.
L’outil principal de l’intervenant·e pour mener à bien ses différents mandats, c’est le développement d’un lien de confiance avec les personnes qui viennent chercher des services. Les bases de la relation d’aide sont d’accueillir les personnes et leurs souffrances avec respect, empathie et sans jugement. Or, développer ce lien et gagner la confiance d’une personne malmenée par la vie prend du temps. Cela implique que l’intervenant·e démontre qu’elle est une personne repère stable, quels que soient les écueils du parcours vers un mieux-être.
La disparition des intervenant·e·s dans les services de première ligne au profit d’agent·e·s de sécurité est dommageable pour les personnes qui utilisent ces services. Cela revient à les vider complètement de leur dimension personnalisée et professionnelle, pour n’y laisser qu’une gestion froide et rigide de services de base nécessaires à la survie, comme les repas, les douches ou le vestiaire.
Cette déshumanisation pourrait rapidement modifier les rapports que les personnes en situation d’itinérance entretiennent avec les organismes qui sont là pour leur venir en aide. Si elles ne se sentent plus accueillies dans ces ressources, mais plutôt surveillées et indésirables comme dans le reste de l’espace public, certaines pourraient faire le choix de ne plus utiliser même les services de base. Or, lorsqu’elles coupent le lien avec les ressources, les personnes deviennent plus à risque d’éprouver des problèmes de santé, de toxicomanie, de violences ou de surjudiciarisation.
Ainsi, le sentiment de sécurité des personnes vulnérables est aujourd’hui mis de côté au profit d’une sécurité visible visant le contrôle social. Ce changement de vision de l’itinérance et ce virage sécuritaire sont en droite ligne avec d’autres changements de pratiques déjà en place au sein même des organismes spécialisés.
L’approche unidimensionnelle du « Logement d’abord »
Depuis quelques années maintenant, les politiques de gestion de l’itinérance sont tournées vers l’approche « Logement d’abord ». Cette approche, développée à Vancouver, consiste à offrir un logement à une personne en situation d’itinérance, ainsi qu’un soutien professionnel pour répondre aux difficultés vécues au fil du parcours vers la stabilité résidentielle.
Cette approche vise ainsi à réduire l’itinérance chronique, celle que l’on voit le plus et qui correspond à l’imagerie populaire de « l’itinérant ». L’itinérance chronique n’est toutefois pas la plus répandue, au contraire. De nombreuses personnes se trouvent en situation d’itinérance cyclique (de la rue aux ressources, puis à un logement instable ou insalubre, en passant par des phases de rétablissement, de rechute et de retours à la rue, et ainsi de suite) ou d’itinérance situationnelle (due à une perte d’emploi, un divorce, une pandémie, et à un manque de ressources ou de réseau social). Face à une telle variété de situations d’itinérance, il est nécessaire de développer une pluralité d’approches permettant de répondre à l’ensemble des besoins et surtout de ne laisser personne sur le bord du chemin.
Malheureusement, les gouvernements semblent vouloir privilégier à tout prix cette approche du « Logement d’abord », et l’on comprend aisément pourquoi : c’est celle qui donne les meilleurs résultats chiffrés ! Par exemple, lorsque la ville de Montréal fait le recensement annuel des personnes en situation d’itinérance, toute personne ayant une adresse fixe ce jour-là n’est pas considérée comme itinérante. Le meilleur moyen de produire des statistiques avantageuses est donc de fournir un logement aux personnes, de les faire rentrer dans une case acceptable pour la société. Cela crée en retour un sentiment social de sécurité, puisque ces personnes ne sont plus à la rue.
Avoir un toit est un droit fondamental pour tout être humain, et il est indéniable qu’il y a encore beaucoup à faire pour que ce droit devienne une réalité pour tou·te·s. Seulement, ce ne sont pas toutes les personnes en situation d’itinérance qui en sont à cette étape de leur parcours. Il ne faut pas non plus oublier que, bien souvent, l’enjeu principal n’est pas de trouver un logement, mais de le garder ! Pour cela, il est nécessaire d’adopter une approche systémique de l’itinérance, de prendre en compte l’ensemble des difficultés vécues et d’offrir des services adaptés, grâce à des approches variées répondant à l’ensemble des besoins des personnes.
À terme, le danger d’une approche unique est de créer deux catégories de personnes en situation d’itinérance : « la bonne », qui veut s’aider et entrer dans les cases, et « la mauvaise », qui ne veut pas s’aider et à qui tout ce que l’on a à proposer, ce sont des services de survie dans un cadre d’une logique sécuritaire, contrôlante et répressive. Voulons-nous vraiment collectivement de cette logique sécuritaire pour faire face à un enjeu social aussi important que l’itinérance ?
À l’aube d’une seconde vague de COVID-19 dans la province, le gouvernement Legault a déclaré, le 26 septembre dernier, un resserrement des mesures sanitaires dans les zones les plus affectées par le virus. Face à cette annonce, des figures de proue du mouvement anti-masque ont organisé des rassemblements à travers la province.
Le 30 septembre à Montréal au parc Lafontaine, un millier de personnes se sont rassemblées – la très grande majorité sans masques – pour protester contre ces mesures jugées au mieux excessives, au pire fasciste. Quelques semaines auparavant, ce mouvement a réussi un tour de force en regroupant environ 10 000 personnes à Montréal, pour s’opposer au port du masque obligatoire et aux resserrements des mesures de confinements, comme la fermeture des bars et des salles à manger (Trudel, 2020).
Incontestablement, les mouvements conspirationnistes ont – depuis les dernières années – connu un essor fulgurant, se décomplexant et occupant une part significative de l’espace public. Le développement des nouvelles technologies de l’information et de la communication – au premier plan les réseaux sociaux – ont rendu possible le partage à grande échelle de ces théories. Une autre variable importante pour expliquer de cette ascension : la diffusion de ces théories par des figures politiques populistes comme le président américain Donald Trump ou encore le président brésilien Jair Bolsonaro (Dale, 2020).
Même si les analyses de ces mouvements dans les médias se font nombreuses, elles achoppent lorsqu’il s’agit de les rendre intelligible dans un ensemble sociologisant. Ce billet propose de renverser cette tendance en abordant l’argumentation du mouvement s’opposant au port obligatoire du couvre-visage et des mesures de santé publique.
Libertés et communs
L’appel à la liberté est un argument de type péremptoire, c’est-à-dire auquel l’objection est impossible – dans ce cas, parce que c’est une valeur constitutive de la modernité. Qui pourrait ouvertement se positionner contre « la liberté», valeur fondamentale si chère à l’Occident ? Il n’est pas donc surprenant que le présent mouvement s’opposant au port obligatoire du couvre-visage mobilise cet argument pour faire valoir sa position « pro-choix ». Dans ce cas, la liberté individuelle est mise en opposition à « l’oppression » étatique face aux mesures de santé publique.
Dans son ouvrage La démocratie contre elle-même (2002), Marcel Gauchet résume l’état d’esprit individualiste où la liberté prime : « L’individu contemporain aurait en propre d’être le premier individu à vivre en ignorant qu’il vit en société, le premier individu à pouvoir se permettre, de par l’évolution même de la société, d’ignorer qu’il est en société » (Gauchet, 2002, p. 254). La perte de confiance envers les institutions modernes, comme les médias, la démocratie représentative et l’État, laisse un vide politique en ce qui concerne la vie en commun. Cet espace déserté s’est peu à peu comblé par une conception individualiste du vivre ensemble au détriment de la communauté.
La dissolution de la confiance envers l’État démocratique – figure résiduelle de la vie en commun et du vivre ensemble – s’est transmutée en une conception strictement économique de l’État. La société ne semble plus exister. Les principes de communauté et de vivre ensemble sont remplacés par un État prestataire de services, où la citoyenneté est substituée par le statut de « payeur de taxes ». Dans cette nouvelle genèse sans commun, il n’est pas étonnant que des problématiques comme les changements climatiques ou les mesures de santé publique mises en place pour répondre collectivement à la crise sanitaire en cours rencontrent une résistance.
On le rappel, le port du couvre-visage est un geste relevant essentiellement du vivre ensemble, dans la mesure où il ne protège pas celui ou celle qui le porte, mais exclusivement les personnes à proximité. Exiger, au nom de la « liberté » de ne pas porter un couvre-visage revient à réclamer le droit d’être un vecteur d’infection, et ce, au détriment de la vie en commun et des plus vulnérables.
Les sciences : ni pour ni contre, bien au contraire
La mobilisation de l’argument scientifique est primordiale dans les sociétés occidentales pour convaincre de la légitimité d’une position. La raison scientifique est un pilier des sociétés modernes, face aux anciennes croyances des sociétés traditionnelles. Les savoirs scientifiques dépassent un unique domaine de recherche pour s’insérer dans la doxa, c’est-à-dire en tant que principes plus ou moins conscients qui semblent aller de soi dans une société donnée. Par exemple, nul besoin d’être astronome professionnel pour comprendre les bases de l’héliocentrisme ou que la terre n’est pas plate. En somme, une importante partie de notre conception – consciente et inconsciente – du monde naturel découle de travaux scientifiques. Discursivement, se positionner contre les sciences revient donc à adopter une position irrationnelle en opposition au progrès, voire à la conception moderne du monde (Freitag, 2002).
Les discours des leaders anti-masques et anti-confinement sont ambigus et voguent sur une ligne entre attaques et mobilisations de l’argument scientifique. Si les grandes institutions demeurent une cible de choix pour les conspirationnistes, la mobilisation de l’argument scientifique fait étonnamment partie intégrante de leur discours.
En assistant au rassemblement du 30 septembre, j’ai constaté – autant dans les discours des leaders, qu’au cours de conversation avec les manifestant.e.s – que la mobilisation du discours scientifique était systématique. Si cela peut initialement paraître contradictoire avec les positions des manifestant.e.s, cela s’explique par un effort de gymnastique intellectuelle fort intéressant.
Il s’agit d’attaquer les grandes institutions scientifiques, au premier plan l’Organisation mondiale de la santé, puis les universitaires et les grandes pharmaceutiques. Un exemple probant pour comprendre le rejet des institutions scientifiques en conjonction avec de l’appel aux sciences est le cas du docteur Didier Raoult en France. Infectiologue au style marginal, il a été propulsé à l’avant-plan par le mouvement conspirationniste parce qu’il détiendrait la clé pour lutter contre le virus : la chloroquine. L’utilisation de ce remède miracle serait paralysée par les grandes institutions scientifiques et politiques. Or, les récentes études démontrent que ce médicament – utilisé dans les traitements contre la malaria – n’a pas d’effet clinique bénéfique dans la lutte contre le COVID-19 (World Health Organization, 2020).
La tirade : « faites vos recherches [scientifique] » est devenue une devise du mouvement conspirationniste. Elle suppose la possibilité de faire des recherches scientifiques hors de ces mêmes institutions. Or, le processus scientifique est une affaire d’institution, dans la mesure où il doit s’inscrire dans une démarche éthique, méthodologique et procédurale. La publication scientifique révisée par les pairs est considérée comme le produit de ce procès.
Or, le mouvement conspirationniste associe ces grandes institutions au « discours officiel », ipso facto à la manipulation du peuple par l’élite. Il n’est donc pas étonnant que quand l’argument scientifique est mobilisé, il soit associé à des sources plus ou moins vagues, voire inexistantes. J’en paraphrase ici un exemple, entendu lors du rassemblement du 30 septembre à Montréal : « aucune étude ne prouve que le masque soit utile pour limiter la propagation du virus […] les études montrent que le virus est moins mortel que la grippe saisonnière ». Du côté argumentatif, bien que ces études soient inexistantes, elles permettent d’associer le mouvement anti-masque aux sciences, donc à la raison moderne.
La conspiration, c’est les autres
Dans les sociétés démocratiques, la vigilance citoyenne face aux politiques gouvernementales est saine et nécessaire. Elle permet de favoriser le sentiment de redevabilité des élu.e.s, de faire valoir une pluralité d’opinions et d’alimenter le débat public. Il s’agit cependant de reconnaître que les grandes institutions ne sont pas systématiquement en opposition à la population.
En discutant avec plusieurs personnes lors de la manifestation du 30 septembre, un constat est clair : aucun.e d’entre eux et elles ne veut s’associer explicitement à des théories de la conspiration. Libre penseur.se.s, réveillé.e.s, patriotes, ces manifestant.e.s accusent plutôt les député.e.s, les médias, les partis politiques, les pharmaceutiques – donc l’élite politique et économique – d’être les vrais conspirateurs.
Je ne doute pas du bien fondé d’une démarche visant à dénoncer l’inacceptable et le comportement des élites. Les mouvements citoyens ont historiquement joué des rôles cardinaux dans les diverses luttes sociales. Or, dans le cas du mouvement anti couvre-visage, son essence individualiste et anti-science va à l’encontre du devoir citoyen et communautaire. Mobiliser des études scientifiques inexistantes et le droit d’être un vecteur d’infection – au détriment des plus vulnérables – est au mieux égoïste, au pire une attaque frontale faite aux principes du vivre ensemble.
Parler d’Intelligence Artificielle (IA) en journalisme n’est pas irresponsable. Ne pas en parler le serait.
Comme professeur de journalisme et journaliste depuis plus de 30 ans, je suis à même de constater l’importance de plus en plus vive des technologies de l’information dans le travail au quotidien des reporters. En 1995, on riait d’Internet. On parlait d’une mode. En 2020, il faut donc parler franchement de l’IA.
Un journaliste aujourd’hui fait le boulot de quatre personnes en 1990. Le multitâches est une réalité du marché du travail et oui cela représente un défi pour toutes et tous. Ceci amène des enjeux de santé mentale dans les rédactions. J’en ai été témoin à titre de patron pendant plus de 15 ans et j’ai reçu des témoignages à ce sujet encore récemment.
Je n’ai pas de boule de cristal mais il est clair que l’IA jouera un rôle dans les salles de rédaction au Québec un jour, et j’ai voulu sensibiliser le public à cet enjeu important. Pour le moment, l’IA a un rôle totalement marginal ici mais le plus récent livre de Francesco Marconi Newsmakers: Artificial Intelligence and the Future of Journalism montre que 8 à 12% du travail dans les rédactions pourrait être effectués par des logiciels d’IA, comme dans le cas de courts textes sur des résultats sportifs, trimestriels ou autres tâches routinières. Ou encore pour détecter des tendances dans des grands ensembles de données, identifier des fausses nouvelles, mieux gérer les archives et aider à modérer des milliers de commentaires.
Les mises à pied récentes d’éditeurs chez MSN au Québec et au Royaume-Uni ont créé un choc véritable. Ces éditeurs, qui ne produisaient pas de contenu original, ont été remplacés par des robots. Ça fait réfléchir.
Est-ce que l’IA menace certaines tâches journalistiques? Sûrement. Est-ce que l’IA pourra amener un plus grand virage vers le contenu de qualité? Oui je le crois. Est-ce que l’IA va faire disparaître le travail de journaliste? Assurément non. Plus que jamais, le ou la journaliste justifie son existence en faisant le tri des infos dans un contexte d’infodémie et de désinformation. Le journaliste va demeurer essentiel pour l’analyse et l’explication des faits, pour les grands reportages, les dossiers, les entrevues, la vérification des faits, les enquêtes, l’analyse de données, etc. L’humain va demeurer au centre du travail journalistique. La technologie peut aider le traitement de données et donner des pistes de sujets aux reporters.
Je suis bien d’accord avec M. Lamoureux que «l’accélération en temps réel de la production et de la circulation de l’information» est le plus grand danger qui guette les journalistes. Les médias sociaux ont créé une énorme pression additionnelle sur le système de production des nouvelles depuis l’arrivée de Facebook en 2005. Le journalisme s’accélère depuis le télégraphe par ailleurs. Ce n’est pas un phénomène nouveau.
J’ai toujours indiqué être un partisan du journalisme de qualité, qui passe par les contenus à valeur ajoutée (longs formats, balados, documentaires, etc) et je m’inscris en faux avec vos affirmations pessimistes.
L’accélération du cycle d’écriture est une réalité mais on réussit tout de même à privilégier une certaine «lenteur» des contenus dans un grand nombre de médias comme Rad, Radio-Canada, Québecor, L’Actualité, La Presse, Le Devoir et The Globe and Mail.
M. Lamoureux erre complètement lorsqu’il affirme qu’il y a peu ou pas d’avenir en journalisme. Personne n’a jamais parlé ici d’une partie de plaisir et les étudiants savent que la crise des médias est permanente. On le dit que c’est dur, ce métier. Les ateliers sont là pour le faire vivre aux étudiants. On ne dore pas la pilule, au contraire, comme dit Jean-Hugues Roy, mon prédécesseur. Il y aura toujours des postes stables à Radio-Canada, au Devoir, au HuffPost, à La Presse, et chez Québecor. Mais oui, il y a aussi bien de la précarité, de la pige, des postes de surnuméraires ou sur appel. Comme dans tous les secteurs de la société. Et oui il faut combattre cette précarité. Notamment en demandant à Ottawa et à Québec qu’ils exigent des multinationales du numérique (qui font des milliards en partie grâce à l’information produite ici) de faire percoler leur richesse vers les journalistes du Québec.
Personnellement, je suis assez optimiste quant à l’avenir des journalistes au Québec. Près de 70% des finissants du programme de baccalauréat en journalisme de l’UQAM se trouvent un emploi dans leur domaine. Nous recevons des offres de stages et d’emplois pour nos étudiants à toutes les semaines. Il existe vraiment une belle collaboration des écoles de journalisme avec les employeurs en ce moment. Le programme de journalisme à l’UQAM va développer à partir de septembre une formation plus poussée en journalisme d’enquête et nos cours de journalisme de données sont du même niveau que celui des grandes écoles américaines. En radio, en télé, en presse écrite et en journalisme multimédia, nous préparons nos finissants et finissantes à devenir des reporters «à la tête bien faite» comme disait Montaigne.
Somme toute, je suis confiant de la vitalité de notre journalisme au Québec avec ou sans IA. Les technologies de l’information demeurent un outil mais représentent aussi un danger pour la profession. Je fais confiance à l’être humain pour faire les bons choix.