par Nathalie Garceau | Nov 4, 2022 | Opinions, Québec
Cet article est d’abord paru dans le numéro 93 de nos partenaires, la revue À bâbord!
La fusillade dans une école primaire d’Uvalde au Texas le 24 mai dernier ne manque pas de rappeler la tuerie de Sandy Hook et le rôle des figures de proue des théories complotistes aux États-Unis. Quel pouvoir détiennent ces vedettes complotistes, et quels sont les échos au Canada?
Peut-être avez-vous vu sur les réseaux sociaux les fameux vidéos dénonçant les mesures sanitaires ou encore clamant que le vaccin contient des puces qui permettront au gouvernement de suivre tous nos mouvements en tout temps. Galvanisés par des dizaines de supporteur·euses, certain·es complotistes se sont même retrouvé·es en prison pour avoir harcelé et menacé de mort François Legault.
Pourtant, ces théories ont toujours existé, fortement liées à des événements d’actualité comme l’assassinat de JFK ou l’élection de Barack Obama. Parmi les plus farfelues, notons les fameux extraterrestres enfermés à Area 51, l’installation hautement secrète de l’armée de l’air américaine au Nevada. On peut aussi penser à celle des reptiliens, ces extraterrestres à la physionomie de lézard déguisés en humain avec l’objectif secret de contrôler la planète en acquérant des pouvoirs politiques et financiers.
Les plus troublantes de ces théories sont malheureusement liées à des événements tragiques : les tueries de masse. Le 14 décembre 2012, un jeune adulte pénètre dans l’école primaire Sandy Hook et tue 26 personnes, dont 20 enfants. Quelques jours plus tard, les premières hypothèses complotistes font surface sur Internet : le massacre était un événement planifié par l’administration Obama pour confisquer les armes à feu; les enfants sont des acteurs; il y avait un deuxième tireur; les Illuminati sont responsables… Il n’en fallait pas plus pour que l’animateur conservateur et complotiste Alex Jones reprenne ces idées farfelues sur son site web et sur ses multiples plateformes de diffusion.
Qui est Alex Jones?
Né en 1974, il lit à l’adolescence son premier livre de nature complotiste sur les banquiers mondiaux qui contrôleraient la politique américaine. C’est une révélation qui le guidera tout au long de sa carrière médiatique. Il fait ses débuts à la télévision publique de la ville d’Austin au Texas où il discutera abondamment de la théorie du Nouvel Ordre mondial. En 1996, Alex Jones décide de se consacrer à la radio et sera même nommé l’un des meilleurs animateurs de radio d’Austin. Très politisé, il consacre de grands pans de son émission à attaquer des membres éminents de la politique américaine comme Bill Clinton et à prôner un retour aux valeurs religieuses.
Renvoyé de la station de radio, Alex Jones décide de se tourner vers Internet et fonde Infowars, un site web qui deviendra un pilier dans la propagande complotiste en ligne. Il y anime une émission de radio qui sera éventuellement diffusée sur plus de 100 stations à travers les États-Unis ainsi que sous format vidéo. Sa plateforme rejoint des millions de personnes et devient une véritable porte d’entrée pour les extrémistes de tous genres; il reçoit régulièrement Stewart Rhodes, leader des Oath Keepers, une organisation de type « milice » voulant défendre la constitution américaine contre une soi-disant tyrannie. Soulignons que de nombreux membres des Oath Keepers ont participé à l’assaut du Capitole le 6 janvier 2021; ceci explique peut-être cela.
De Sandy Hook à Uvalde
Après la tuerie de Sandy Hook en 2012, Alex Jones clame sur ses multiples plateformes que celle-ci est en fait un canular. Selon lui, les enfants et leurs familles sont des acteur·rices qui ont été engagé·es pour créer une opération policière de type false flag. Ce terme est utilisé pour décrire une tactique de déguisement de l’identité ou un motif d’opération militaire. Les adeptes du complotisme croient que des forces puissantes (Le Nouvel Ordre mondial?) organisent ce type d’événement tragique en dirigeant la responsabilité sur une personne ou un groupe dans le but d’atteindre des objectifs politiques comme le contrôle des armes à feu. En plus de cette affirmation ridicule, Alex Jones n’hésite pas à clamer que personne n’est mort lors de cet événement malheureux.
La propagande de l’animateur entraînera une foule de conséquences fâcheuses; des parents d’enfants tué·es seront harcelé·es par téléphone et courriel; accusé·es de participer à un canular, des personnes oseront même leur demander de prouver que leur enfant est vraiment mort. Un de ces parents, Lenny Pozner, dont le fils Noah a été tué à Sandy Hook, décidera de s’attaquer aux théories du complot sur le web. En 2014, il fonde le HONR Network, un regroupement de volontaires qui participent au signalement et à la suppression des publications haineuses et complotistes reliées aux tueries de masse sur les réseaux sociaux. En 2018, Lenny Pozner ainsi que sept autres familles de victimes de la tuerie décident de poursuivre Alex Jones pour diffamation. Ce dernier sera condamné en avril 2022 à verser des dommages et intérêts aux familles des huit victimes.
Récemment, la tuerie d’Uvalde au Texas n’a pas fait exception. Les théoriciens du complot ont saisi l’occasion pour affirmer que le massacre des enfants était un canular mis en place par le gouvernement pour promouvoir un meilleur contrôle des armes à feu. De plus, ils ont propagé de fausses informations sur l’identité du tireur, affirmant qu’il était un immigrant illégal ou encore une personne transgenre. Bien sûr, Alex Jones ne se gêne pas pour partager ces publications mensongères.
Des effets bien réels
Avec l’ancrage de ces théories en lien avec les tueries de masse dans l’imaginaire populaire, principalement par l’entremise des réseaux sociaux, quelles conséquences cela a-t-il sur les victimes de ces événements tragiques? Revenons à Lenny Pozner, le père de Noah, abattu à Sandy Hook. Militant de longue date s’opposant aux théories du complot, il se fait constamment harceler, que ce soit en ligne ou au téléphone; ses adresses résidentielles et celles de ses proches ont été publiées sur Internet; on l’a accusé d’être un acteur payé par le gouvernement; il s’est fait menacer de mort. Aujourd’hui, il vit caché et doit constamment changer de logement pour ne pas être trouvé. Malgré tout, il continue son combat et vit en permanence avec le deuil de son fils et la peur d’être traqué par un zélé complotiste.
Au Canada, le candidat au leadership du Parti conservateur du Canada Pierre Poilievre côtoie des complotistes et des figures notoires de l’extrême droite. Par ailleurs, les nombreuses manifestations contre les mesures sanitaires (comme le siège d’Ottawa) et l’engouement quasi sectaire devant certains théoriciens du complot nous ont montré que le phénomène ne se concentrait pas seulement aux États-Unis. Même le Québec n’est pas épargné : selon un sondage Léger réalisé en avril 2021, 23 % des Québécois·es croient qu’il existe un gouvernement mondial qui contrôle le monde, 18 % croient qu’il existe un projet secret en lien avec le Nouvel Ordre mondial et 13 % sont persuadés qu’il existe un complot juif à l’échelle planétaire. Face à cet enjeu, nous avons le devoir de trouver collectivement des solutions pour éradiquer ce phénomène : c’est notre santé mentale collective qui en dépend.
ILLUSTRATION : Elisabeth Doyon
par Alexandre Dubé-Belzile | Août 27, 2022 | International, Opinions, Societé
Remarque préliminaire : Le texte qui suit est le résultat d’entretiens informels dans un pays auquel l’accès est difficile pour les journalistes. D’une part, les noms et certains éléments qui permettraient d’identifier les personnes mentionnées dans ce texte ont été modifiés. D’autre part, il est possible que certains des faits mentionnés ne soient pas tout à fait exacts. Le but de ce récit est de dresser un portrait général et de raconter des expériences vécues par les Cubain·ne·s que nous ne souhaitions pas alourdir par des recherches documentaires. Merci d’en tenir compte lors de votre lecture.
L’œil d’un ouragan est cette zone d’accalmie en plein cœur de la tempête. Or, les complexes hôteliers tout inclus qui pullulent sur l’archipel marxiste-léniniste des Caraïbes sont des yeux d’ouragans à travers lesquels il est difficile de se rendre compte de la tourmente qui frappe l’écrasante majorité de la population de Cuba. Récemment, j’ai eu l’occasion de participer à une conférence à Varadero, organisée par la Fédération internationale des traducteurs (FIT) et l’Association cubaine des traducteurs et des interprètes (ACTI). Bien sûr, la conférence se déroulait dans un de ces hôtels tout inclus, le Melia international, sous les climatiseurs, avec un buffet abondant. Cela dit, je ne souhaitais pas y loger, et de toute façon, je n’en avais pas les moyens. Je m’étais trouvé une chambre dans un village avoisinant, Santa Marta, qui faisait énormément contraste. Les gens s’y promenaient à cheval, pas pour plaire aux touristes, mais par simple nécessité, faute de carburant. Les travailleur·euse·s s’entassaient donc dans des charrettes pour se rendre au travail. Il y avait quelques voitures, pas les gros bus chinois climatisés, mais des voitures de fabrication soviétique, dont les plus récentes dataient des années 1980 (Moscovita et Lada), et des voitures étatsuniennes rafistolées datant des années 1950 et 1940, voire des années 1930. J’ai eu l’occasion, grâce à la générosité de mes hôtes, de monter clandestinement dans une Moscovita (sans licence de taxi de touristes). Si l’on parle d’une décroissance possible au Canada (1), ici, elle existe, mais contrainte par la nécessité. On ne jette rien. Tout est recyclé.
Même si le but de ma visite à Cuba était de participer à une conférence, je n’ai pu m’empêcher de constater à quel point la précarisation qui érode nos modes de vie aux quatre coins de la planète est d’autant plus grave à Cuba. En fait, l’étendue de la misère qui s’y est approfondie depuis la pandémie est incomparable. Lors de la conférence, j’ai tout de même abordé l’anthropophagie en traduction, cette pratique culturelle tirant ses origines du Brésil et cherchant à cannibaliser la culture dominante pour riposter aux riches qui cannibalisent les pauvres (2). C’est un sujet on ne plus approprié dans un pays où l’on se demande si ce ne sont pas les Cubain·ne·s qui sont offerts, rôtis à la broche dans les buffets des hôtels tout inclus. La conférence m’a quand même permis de faire la connaissance d’auteur·e·s et de traducteur·trice·s cubain·e·s et latinoaméricain·e·s, dont Mateo Cardona (traducteur colombien de Gérard de Nerval et de Mikhaïl Bakhtine, entre autres), et Rodolfo Alpizar, traducteur cubain de Paulo Freire (La pédagogie des opprimés). On lui doit également l’introduction en Amérique latine de nombreux auteur·trice·s africain·e·s d’expression portugaise. Il me racontait comment son père avait introduit le poète nadaïste (3) Gonzalo Arango, surréaliste et contestataire, une véritable légende de la contre-culture des années 1960, natif de Medellín, à la population de Bogotá. Pour ce faire, ils avaient grimpé une tour servant au contrôle du trafic, en pleine rue, et avaient commencé à se déshabiller. Une grande foule s’était rassemblée et Arango avait commencé à lire un poème écrit sur dix billets d’un peso, le poème des dix pesos.
« Parlamentos: burdeles políticos,
Bacanales de bla bla bla »
« Parlements : bordels politiques,
Bacchanales de bla-bla-bla »
« Revolución no es tomar el poder
Con el pum pum para después
Defenderlo con el pum pum y así pasar
Todo el tiempo de pum pum en pum pum
Hasta la muerte » (4)
« La révolution ce n’est pas prendre le pouvoir
Avec le pow pow pour ensuite
Le défendre avec le pow pow et ensuite
Passer son temps de pow pow en pow pow
Jusqu’à la mort »
Après la conférence, je me suis rendu à La Havane pour connaître davantage le pays, un entre-deux situé à l’articulation d’un imaginaire utopique et d’une réalité de fange et de sueur, dont les représentations trahissent souvent sa réalité : un goulag des tropiques pour certains, une Mecque révolutionnaire pour d’autres. La plupart des mouvements de gauche des années 1970, y compris ceux du Québec, envoyaient certains de leurs membres couper de la canne à sucre, pour faire acte de solidarité envers la révolution cubaine, comme le racontait l’historien Donald Cuccioletta. Sur la terre ferme, en 2022, les choses sont plus nuancées.
En dehors des enclaves balnéaires, la réalité crue d’un désastre économique
L’embargo imposé par les États-Unis contre Cuba a été mis en œuvre à la suite de la nationalisation des entreprises étatsuniennes par Fidel Castro et dure tout au long des années 1960. De nos jours, Cuba est une destination prisée des Québécois·e·s, et ce, depuis les années 1990, lorsque le pays a ouvert ses frontières à la recherche de devises étrangères après la guerre froide et la perte du soutien de l’Union soviétique. Selon Don Carlos, économiste cubain à la retraite chez qui je logeais, avant ce tournant historique, Cuba ne manquait de rien. Je me souviens qu’il y a 20 ans, en vacances à Cuba avec mon père, on sortait à peine de ces installations balnéaires, qui constituaient des isoloirs par rapport au reste de l’île, pour ne pas avoir à subir les pénuries de viande, de lait, d’œufs, etc., sévissant au jour le jour, jusqu’à l’approvisionnement en denrées alimentaires.
À l’extérieur de ces enclaves, les temps ont été difficiles à partir des années 1990 ou de la « Période spéciale » : pas de carburant, pas d’huile de cuisson. Les transports se sont immobilisés du jour en lendemain. On utilisait du beurre de noix de coco pour cuisiner, et des plantes aux propriétés nettoyantes pour se laver ou laver les vêtements. Dans les deux dernières années, la pandémie et l’adoption d’une monnaie unique en 2021 (5) — le peso cubain — ont fait en sorte que les choses soient aujourd’hui encore extrêmement difficiles. Quelqu’un qui travaille pour le gouvernement gagne 300 pesos par mois. Le dollar canadien vaut 20 pesos dans les bureaux de change officiels, mais facilement quatre ou cinq fois plus sur le marché, plus près de la valeur réelle, qui change tout de même de jour en jour. Un appartement coûte 5 000 pesos par mois à La Havane. Le gouvernement fournit un carnet qui permet aux Cubain.e·s d’obtenir mensuellement des produits de base pour 400 pesos : sept livres de riz, un peu de haricots, de farine, d’huile, une livre de viande ou de poulet, un savon pour le corps et un autre pour la lessive. Tout le reste doit être obtenu comme faire se peut, à des prix généralement exorbitants, dans la mesure où les produits sont disponibles. Il n’y a pas de lait frais. Le lait en poudre coûte 1 000 pesos par sac. Les œufs coûtent entre 150 et 700 pesos la trentaine, selon l’endroit. Pour faire leurs achats, les Cubain·e·s utilisent également une monnaie virtuelle, sur une carte, qui doit être remplie au moyen de devises étrangères, soit achetées avec des pesos cubains, soit obtenues par d’autres moyens, dont le tourisme. Une paire de chaussures coûte 5 000 pesos; le reste des pièces de vêtement se vendent à des prix similaires. Ainsi, il n’est pas rare de voir les Cubains·e·s porter les mêmes vêtements tous les jours ou presque. Mes trois ou quatre ensembles de voyage semblaient un luxe en comparaison. Étant donné la situation, je vivais d’un régime de noix que j’avais apportées dans mes bagages et je buvais du café, pour ne pas faire exploser mon modeste budget.
Par les temps qui courent, même lorsqu’on est étranger·ère, la vie peut coûter cher. Je logeais chez l’habitant pour environ 20 $ par jour à La Havane, mais, à sortir dans les rues, j’avais de la peine à trouver de quoi manger à des prix abordables. Bien des restaurants sont fermés, faute de produits à vendre ou faute d’électricité. Ceux qui sont ouverts ont des étals presque vides, les produits changent d’un jour à l’autre et sont parfois couverts de mouches ou de guêpes, ce qui n’inspire pas confiance. Tout le monde essaye de vendre pour survivre, et l’on peut souvent acheter des produits aux fenêtres des maisons. J’ai vu, par exemple, des pizzas avec du ketchup comme sauce tomate et un peu de fromage qui me semblait moisi. Oubliez le pepperoni ou les légumes, hors de prix. Les rues ont aussi des nids de poule à faire envier Montréal.
Évidemment, ce sont ces mêmes vendeur·euse·s de rue qui occupent la place la plus importante de l’économie de La Havane. Dépendant du produit recherché, on nous envoie cogner à la porte de telle ou telle maison. On vend, on revend et on revend encore. La prostitution est aussi répandue et donne lieu à un certain tourisme charnel dont nous avons vu les manifestations çà et là. Comme les livres ne se mangent pas, j’ai été en mesure d’acheter des premières éditions de livres des années 1960 et 1970, de la poésie révolutionnaire aux ouvrages de Fernando Ortiz, célèbre anthropologue cubain. Celui-ci a étudié entre autres les cultures africaines, dont la présence à Cuba est très importante, en raison de l’importation d’esclaves à l’époque de la colonisation espagnole. Par ailleurs, je me trouvais dans un quartier ou était répandue la pratique de la santeria, mélange de spiritualité africaine et de christianisme, amenée principalement par les esclaves yorubas du Bénin et du Nigeria actuels, et semblable au vaudou haïtien ou à la macumba (ou au candomblé) du Brésil, quoique distincte. Les livres coûtaient entre 200 et 1 000 pesos. En me rendant dans ces librairies aux livres poussiéreux empilés pêle-mêle, j’ai entrevu une vieille dame d’origine africaine, avec son attirail de santeria, une bruja, qui a offert de me lire le tarot. J’ai refusé poliment, mais arrivé à la librairie, je me sentais fondre, presque perdre conscience, comme si j’avais été victime d’un sort…
Les Cubain.e.s, un peuple solidaire et résilient
De manière générale, il faut souligner la solidarité du peuple, dans une situation où les Canadiens·ne·s s’entretueraient probablement pour survivre. Non, La Havane, en dépit d’un manque d’à peu près tout, reste très sécuritaire. Les Cubain·e·s font preuve d’une résilience extraordinaire. J’ai rencontré des étranger·ère·s qui s’offusquaient d’une telle pauvreté, blâmant le régime et l’endoctrinement marxiste. Or, il ne faut pas oublier les conséquences de l’embargo, en grande partie la cause de cette situation, même si, aux dires de Don Carlos, Cuba n’a pas su profiter de sa prospérité pendant la guerre froide. Le pays se trouvait alors dans une situation de dépendance qui a préparé la catastrophe de la « Période spéciale ».
Malgré ces conditions moins qu’idéales, l’éducation reste gratuite, et ce, jusqu’au doctorat. Au Canada, les frais de scolarité augmentent, sous prétexte d’inflation, sans que les salaires suivent. À Cuba, si certaines personnes hésitent à parler de la situation, d’autres, surtout les jeunes, s’en donnent à cœur joie. Même si l’on décrit souvent Cuba comme étant le théâtre de répressions violentes, Don Pedro m’expliquait que certaines des images vues sur les chaînes de télévision, montrant des policiers qui tiraient sur les gens, provenaient en fait de Turquie. Bien qu’on ne puisse vérifier cette assertion, il est clair, dans tous les cas, que les gens peuvent s’exprimer en pleine rue, contrairement aux gens d’autres pays que j’ai pu visiter, comme la Colombie (6), pays sur lequel j’ai récemment écrit un article, ou encore l’Algérie (7), pays sur lequel j’ai également écrit.
En me baladant dans les rues, j’ai parlé à Don Luis, un homme âgé qui vendait du kérosène dans des bouteilles de plastique. Il me disait : « Nous, à Cuba, on est maudits » (« somos jodidos »). Pas seulement en raison de l’embargo, car l’État a aussi sa part de responsabilité. « Les jeunes veulent voyager, vont au Nicaragua pour essayer de se rendre aux États-Unis. Il y a aussi des mouvements subversifs. Moi, je suis trop vieux et j’aime Cuba… Il faut continuer de lutter. »
Dans le parc central, de retour des boutiques de livres usagers, j’ai rencontré deux jeunes de Guantanamo, Alberto et Pedro, venus à La Havane pour chercher du travail, tâche rendue impossible par la nécessité d’obtenir toutes sortes de paperasse du parti. Alberto survit en faisant de petits boulots ici et là. « Aujourd’hui, je ne mange pas. J’espère manger demain. » Quand je lui ai dit que je travaillais sur ma thèse de doctorat, il m’a dit que je devrais faire une thèse sur la situation qui accable les Cubains·e·s.
En revenant vers mon logement, je passe devant un magasin d’État ou les Cubains·ne·s peuvent obtenir les denrées garanties par leur fameux carnet. Emilio, un homme maigre avec une croix sur le front et quelques larmes tatouées sous l’œil gauche, m’aborde : « J’ai passé 20 ans dans un hôpital psychiatrique et un an à la rue. » Il exprime son désespoir et termine en disant : « C’est ton devoir de retourner dans ton pays et de raconter ce que nous vivons ici à Cuba. »
La relation entre le Canada et Cuba : aide importante ou pratique d’ignorance?
C’est au problème de ne pas savoir et de se limiter à la fréquentation d’hôtels étrangers masquant la réalité cubaine que s’en prend cette modeste contribution. Si le Canada a apporté une aide prétendument importante, en fournissant des emplois et des devises, et en exploitant, par la même occasion, les plages cubaines, cette aide ne contribue en rien à l’indépendance de Cuba, et la majorité des gens en voient très peu les retombées. En fait, ce n’est qu’une autre manifestation de la pensée développementaliste, qui maintient un rapport de dépendance économique.
Don Carlos me disait que le Canada avait fourni une aide pour la reprise d’une mine d’exploitation de nickel, qui recevait auparavant une aide de technicien·ne·s de l’ancien bloc de l’Est, de la République démocratique d’Allemagne, de la Hongrie, de la Roumanie, de la Tchécoslovaquie et du Kazakhstan. Par contre, à une certaine époque, le Canada interdisait à certain.e.s des employé·e·s de la fonction publique de voyager à Cuba, notamment celles et ceux qui travaillaient au sein des services de renseignements, même si Cuba elle-même ne faisait pas nécessairement entièrement confiance à son grand-frère russe. Don Carlos devait par ailleurs, à un moment donné, aller en Union soviétique pour défendre et protéger les intérêts de Cuba. Si le Canada est un ami de l’État marxiste-léniniste, il n’éprouve aucun remords à laisser les Cubain·e·s affamé·e·s. Pas de paramilitaires comme en Colombie, même si les conditions de travail restent plutôt précaires. Pire encore, un hôtel récemment construit emploie des travailleurs.euses importés directement de l’Inde.
Paradoxalement, le moyen le plus efficace d’affaiblir le régime cubain, voire de le faire tomber, serait de lever l’embargo, l’économie de marché comme machine aliénante pouvant s’infiltrer presque partout et affaiblir les États qui se limitent à effectuer une capture des flux de capitaux. Il semblerait que les États-Unis aient simplement besoin d’un.e ennemi.e et de faire souffrir pour pouvoir déployer les efforts que leur commande la doctrine de la « Destinée manifeste ». En effet, les États-Unis s’imposent comme police du monde et s’arrogent le droit moral de faire souffrir ceux et celles qui ne sont pas d’accord avec eux, et le Canada suit de très près son voisin du Sud. Ce qui menace ladite sécurité nationale, ou le pouvoir d’un État, c’est la libéralisation des marchés, et pas les musulman.e.s, les anarchistes, ou les voyages à l’étranger, le fait de connaître d’autres réalités. Enfin, on dirait que les États-Unis et le Canada s’entêtent à faire la promotion de l’adage on ne peut plus faux selon lequel l’ignorance fait le bonheur.
Écrit d’un balcon de La Havane, dans une rue dont les édifices s’écroulent (il n’y a pas de ciment pour les réparer), les 5-6 juin 2022.
(1) Pour en savoir, vous pouvez lire : https://www.ababord.org/Pourquoi-la-decroissance
(2)
Pour en savoir davantage, veuillez consulter les ouvrages suivants :
Campos, Haroldo de, et María Tai Wolff. 1986. « The Rule of Anthropophagy: Europe under the Sign of Devoration ». Latin American Literary Review 14 (27) : 42‑60.
Cheyfitz, Eric. 1991. The Poetics of Imperialism. Translation and colonization from The Tempest to Tarzan. Oxford : Oxford University press.
Cisneros, Odile. 2012. « From Isomorphism to Cannibalism: The Evolution of Haroldo de Campos’s Translation Concepts ». TTR, 15‑44.
Vieira, Else Ribeiro Pires. 1998. Liberating Calibans:Readings of Antropofagia and Haroldo de Campos’ poetics of transcreation. London, US : Taylor and Francis.
(3) De « nada » en espagnol, qui veut dire « rien ».
(4) Il ne nous a pas été possible de retrouver le poème des dix pesos original. Nous avons donc décidé d’utiliser des extraits de poèmes représentatifs de l’œuvre d’Arango.
Source : Arango, Gonzalo. 1991. Todo es mío en el sentido en que nada me pertenece. Bogota : Plaza & Janes, p. 88 et 103
(5) Deux monnaies existaient à Cuba depuis 1994, l’une pour la population locale, et l’autre destinée aux touristes.
(6) Voir https://revuelespritlibre.org/en-colombie-plus-ca-change-plus-pareil-les-plus-recentes-peripeties-dun-etat-policier.
(7) Voir https://revuelespritlibre.org/sous-les-palmiers-dalger-une-question-de-poil.
CRÉDIT PHOTO: Alexandre Dubé-Belzile
par Shanned Morales | Août 14, 2022 | Opinions
Les aîné·e·s sont plus vulnérables dans une situation de maltraitance. Cela est d’autant plus vrai si les aînés sont maltraité·e·s par leurs enfants ou par un autre membre de leur famille. La crainte et la honte provoquent un mutisme chez les personnes âgées, mais aussi des problèmes de santé physique et mentale. Pour répondre aux besoins des aîné·e·s, des organismes communautaires offrent un accompagnement gratuit et confidentiel.
Lorsqu’on parle d’aîné.e.s, les CHLSD nous viennent en tête, car la plupart des personnes âgées habitent dans des centres d’hébergement pour aîné.e.s. Toutefois, certain.e.s aîné.e.s décident de rester dans leurs foyers avec leurs familles. Un lieu où illes peuvent aussi subir de la maltraitance de la part de leurs proches, qui peuvent tirer profit de la vulnérabilité de leur parent ou grand-parent.
Selon des données du ministère de la Santé et des Services sociaux (1), en 2016, 4 % à 7 % des aîné.e.s ont été victimes de violence au Québec. Et certain.e.s d’entre elleux ne dénonçaient pas leur agresseur.euse.
« Différents motifs expliquent cette situation, tels que la peur des répercussions d’une dénonciation, les sentiments de honte, de culpabilité, d’humiliation, de tristesse, de colère, la dépendance à l’égard de la personne maltraitante, la perte d’autonomie […] », est-il écrit dans le rapport du ministère de la Famille. La plupart du temps, les aîné.e.s ne sauraient pas reconnaître les signes d’alarme, que ce soit parce qu’illes ne jouissent pas de toutes leurs facultés, ou parce que les comportements sont perçus comme normaux.
Selon l’article Maltraitance envers les personnes aînées publié par le gouvernement du Québec (2), la maltraitance envers les aîné.e.s peut avoir des répercussions graves sur leur santé physique et mentale et peut entraîner une faible estime de soi, des séquelles physiques et psychologiques. Dans certains cas, l’aîné.e maltraité.e peut vouloir mourir plus tôt ou tenter de s’enlever la vie.
Lucie Caroline Bergeron est directrice générale du DIRA Estrie (dénoncer la maltraitance, informer, référer, accompagner les aîné.e.s) (3), et intervenante auprès des aîné.e.s qui subissent de la maltraitance. Elle explique que les types de maltraitance les plus dénoncés au DIRA sont la maltraitance psychologique et la maltraitance financière.
La première se traduit par le chantage, la manipulation et le harcèlement. La deuxième est le fait de voler l’argent de l’aîné.e et de négliger ses besoins en nourriture ou ses dépenses personnelles.
Les femmes, les plus visées
Selon les données présentées par le ministère de la Famille, les personnes âgées ayant des pertes d’autonomie sont plus fréquemment victimes de maltraitance. Et la situation est plus grave pour les femmes. Des données de la Ligne Aide Abus Aînés (4) trouvées dans un document du ministère de la Santé et des Services sociaux confirment que la proportion de femmes victimes de violence est majeure; une probabilité qui peut augmenter avec l’âge de la personne. Parmi les 5 à 7 % d’aîné.e.s victimes de maltraitance au Québec, 71 % étaient des femmes et étaient 24 % des hommes.
Selon un article sur la maltraitance publié par le gouvernement du Québec, certains facteurs pourraient augmenter le risque de maltraitance : la solitude, le faible revenu, l’alcoolisme, la dépendance d’un membre de la famille, la maladie ou la perte d’autonomie.
Pour que les choses changent, de plus en plus de personnes commencent à dénoncer la violence envers les personnes âgées. Le 15 juin, des communautés partout dans le monde se mobilisent lors de la Journée mondiale de lutte contre la maltraitance des personnes aîné.e.s, pour sensibiliser la population aux comportements violents et promouvoir la bientraitance. Le 12 juin 2022, le gouvernement du Québec a lancé un plan d’action pour lutter contre la maltraitance envers les personnes âgées. Cette initiative a pour but d’aider les aîné.e.s qui souffrent en silence.
Les proches, les premiers agresseurs
La plupart du temps, la victime cohabite avec l’agresseur.euse. Pour cette raison, ille craint de la.le dénoncer, parce qu’on l’a menacé.e ou que l’agressé.e ne veut pas faire de tort à son proche.
Selon Lucie Caroline Bergeron du DIRA, même si la collectivité croit que la maltraitance envers toute personne ne se justifie pas, elle peut s’expliquer : une personne maltraitante pourrait avoir subi de la violence dans le passé, et elle peut penser que maltraiter les autres est normal. « Si la personne maltraitante maltraite une personne âgée, c’est que quelque part, elle vit un problème. Elle peut rencontrer des difficultés en matière financière ou en matière de dépendances », détaille-t-elle.
Ainsi, la personne maltraitante agresse son proche vulnérable et lui vole de l’argent parce que c’est plus facile, et si jamais le.la maltraité.e refuse d’en donner, on le.la maltraite physiquement ou émotionnellement. Les statistiques de la Ligne Aide Abus Aînés présentées par le ministère de la Santé et des Services sociaux démontrent que 38 % des agresseur.euse.s sont les enfants de l’aîné.e et que 12 % sont des membres de la famille.
À l’heure actuelle, les aîné.e.s ne sont en sécurité ni à la maison ni dans les CHLSD. Et ce seraient l’âge et la perte d’autonomie qui mettraient en danger leur sécurité et leur bien-être. Dans un article publié le 22 juin 2022, le Journal de Montréal (5) rapporte la maltraitance dont l’ensemble des résident.e.s d’un CHLSD à Granby sont victimes. Une résidente aînée âgée de 100 ans n’a pas été nourrie et est restée dans son lit pendant une journée entière. La situation de cette personne n’est pas unique : en décembre 2021, 24,7 % des motifs de plaintes étaient liés à la maltraitance dans l’ensemble du CIUSSS de la Mauricie-et-le-Centre-du-Québec.
Parler pour s’aider
Face à la maltraitance de la part des proches, le DIRA tente d’abord de permettre à la personne de trouver les forces et la volonté de demander de l’aide de son plein gré. Si la personne maltraitée décide de prendre la parole, le DIRA pourra la référer à la police, au Centre d’aide aux victimes d’actes criminels (CAVAC) et à d’autres partenaires qui offrent du soutien aux victimes de maltraitance. Cela permettra à la victime d’être accompagnée par un.e intervenant.e. Chacun.e peut choisir les modalités des rencontres (heures, lieux, etc.).
Mme Bergeron du DIRA envoie un message aux personnes maltraitées et maltraitantes : « Pour régler un problème, il faut en parler. Et on peut choisir la personne à qui on parle, en qui on a confiance ». Elle explique que cela peut être un.e ami.e, un.e intervenant.e, un.e infirmier.ère, ou un membre du personnel de soins. « Cela permet au moins de décharger cette lourdeur qui nous habite. En parler fait déjà un grand bien », conclut-elle. Au Québec, maltraiter une personne constitue un délit, peu importe l’âge ou le statut social. S’il n’existe pas d’accusation spécifique criminalisant la maltraitance des aîné.e.s, les agresseur.euse.s peuvent être accusé.e.s d’homicide involontaire, de fraude, de braquage à domicile, etc.
Les proches aidant.e.s qui soutiennent les victimes de maltraitance
Selon Mme Bergeron, le fait d’être elle-même intervenante et proche aidante de ses parents lui permet de connaître les besoins des autres aîné.e.s et de les référer à des organismes qui offrent du soutien, notamment le Réseau de la santé et des services sociaux. Un.e conjoint.e, un.e ami.e, un.e enfant, un.e bénévole, un.e proche aidant.e, ou encore un.e aidant.e naturel.le peuvent être des anges gardiens pour la personne âgée, de par le soutien et la compagnie qu’illes lui procurent. « Un.e proche aidant.e est toute personne qui accompagne une autre personne en perte d’autonomie en raison d’une incapacité permanente ou temporaire notamment, comme le diabète, la maladie d’Alzheimer ou un cancer », selon Mélinda Pepin, intervenante au sein du Réseau d’Amis de Sherbrooke (6). Cette personne peut ou peut ne pas avoir suivi une formation en proche aidance. « On peut avoir des qualités professionnelles en matière d’intervention, mais on ne peut s’improviser et être intervenant du jour au lendemain. C’est une problématique assez complexe », explique Mme Bergeron.
Si un.e proche aidant.e veut suivre une formation, ille peut s’inscrire auprès de l’Appui pour proches aidants, un organisme à but non lucratif qui offre un accompagnement aux proches aidant.e.s. Selon Gwladys Sebogo, conseillère en développement régional en Estrie, cette institution offre du soutien aux proches aidant.e.s qui veulent savoir comment prendre soin d’une personne âgée. Illes peuvent contacter la ligne Info-aidant en cas de doute.
Les proches aidant.e.s ont elleux aussi besoin d’aide
Les personnes aidant.e.s peuvent aussi vivre aussi des moments difficiles dans leur vie personnelle ou professionnelle. Dans de tels cas, Mélinda Pepin, intervenante au sein du Réseau d’Amis de Sherbrooke, recommande de se faire aider : « Il faut sensibiliser les proches aidant.e.s à leur réalité et travailler sur leur sentiment de perfectionnisme », explique-t-elle à propos des aidant.e.s naturel.e.s qui se sentent coupables de ne pas pouvoir apporter plus d’aide aux personnes à leur charge.
Selon la Fondation proches-aimants Petro–Canada (7), 51 % des aidant.e.s naturel.e.s se sentent épuisé.e.s mais ne le disent pas, de peur d’être jugé.e.s par les autres. La fondation tente ainsi de sensibiliser les Canadien.e.s aux réalités des proches aidant.e.s pour mieux les soutenir. Le premier mardi d’avril, on célèbre la Journée nationale des proches aidant.e.s. C’est l’occasion de reconnaître le travail que ces personnes font pour les aîné.e.s, et d’offrir tout l’appui dont les aidant.e.s ont besoin pour retrouver la paix et l’estime de soi.
Le Réseau d’Amis recommande aux proches aidant.e.s éprouvant des sentiments de culpabilité, de tristesse ou d’impuissance de communiquer avec les organismes communautaires de leur région. La ligne Info-aidant peut les référer aux services disponibles dans leur région.
Pour en savoir plus :
Si vous êtes une personne aînée victime de maltraitance de n’importe quel type, ou que vous connaissez quelqu’un qui en subit, contactez le DIRA ou la ligne Aide Abus Aînés au 1-888-489-2287.
CRÉDIT PHOTO: Rebecca Sampson – flickr
1. Gouvernement du Québec, Reconnaître et agir ensemble, plan d’action gouvernemental pour contrer la maltraitance envers les personnes aînées 2022-2027, Québec, Ministère de la Santé et des Services sociaux, 2022, https://publications.msss.gouv.qc.ca/msss/fichiers/2021/21-830-48W.pdf
2. Gouvernement du Québec, « Maltraitance envers les personnes aînées, » 15 juillet 2022, https://www.quebec.ca/famille-et-soutien-aux-personnes/violences/maltrai…
3. DIRA- Estrie, propos recueillis par Shanned Morales, le 13 juillet 2022
4. SAVA, Soutien d’aînés victimes d’abus, « Conséquences de la maltraitance, » 18 juillet 2022, https://maltraitance.org/2017/11/14/consequences-de-la-maltraitance/
5. Agence QMI, « Granby: de mauvais traitement dans un CHLSD persistent malgré un rapport accablant » Le Journal de Montréal 22 juin 2022, https://www.journaldemontreal.com/2022/06/28/granby-des-mauvais-traitements-dans-un-chsld-persistent-malgre-un-rapport-accablant
6. Réseau d’Amis de Sherbrooke, propos recueillis par Shanned Morales, le 15 juillet 2022
7. Fondation proches aimants Petro-Canada, « Les proches aidants au Canada : orienter une conversation nationale : enjeux et occasions, » 20 juillet 2022. (Document PDF).
par Alexandre Maheu | Juil 15, 2022 | Opinions
Ce texte a été publié dans le recueil Anguilles sous roche: les théories du complot à l’ère du coronavirus. Pour commander le livre, visitez notre boutique en ligne!
Aujourd’hui, le populisme désigne le plus souvent un style politique antiélite basé sur la démagogie et l’instrumentalisation des préjugés. Souvent imprégné de désinformation et de récits conspirationnistes, il a obtenu des succès étonnants aux États-Unis avec Donald Trump et en Europe avec les partis d’extrême droite, et la société québécoise n’y échappe pas. Portrait d’un discours public qui, par ses réponses simplistes, aggrave des problèmes complexes.
Le Québec, comme le reste de l’Occident, subit les conséquences des grands bouleversements qui ont secoué le monde dans les dernières décennies : les gouvernements nord-américains et européens n’ont pas tenu leurs promesses et ont laissé se déployer des crises majeures causées par leur projet de mondialisation néolibérale (écarts de richesse, crises économiques, délocalisation des emplois, insécurités identitaires, etc.) et leurs stratégies géopolitiques (guerres, terrorisme, crise migratoire, etc.). Qui plus est, la pandémie de COVID-19 n’a fait qu’amplifier les angoisses de la population. Pendant que les gens font face à ces problèmes, les élites politiques et économiques persistent à défendre une vision de la société qui semble ne profiter qu’à elles-mêmes. Austérité, inégalités économiques, aveuglement volontaire face aux paradis fiscaux et corruption ont perdu leur effet de surprise au XXIe siècle. Il n’est d’ailleurs pas étonnant que, selon un sondage CROP demandé par Radio-Canada en février 2017, 58 % des Québécois·es affirment ne plus arriver à croire personne (que ce soit dans les milieux de la politique, des affaires, du milieu scientifique ou des médias), comparativement à 41 % en 2004. Aussi, 72 % estiment que les partis politiques se moquent des préoccupations de la classe moyenne[1].
C’est dans ce contexte que de nouvelles voix s’élèvent : des leaders politiques, des intellectuel·le·s et des personnalités médiatiques qui font fi des normes discursives de la démocratie moderne pour s’adresser au « peuple » sur des enjeux qui lui tient à cœur, et auxquels l’establishment n’a pas su répondre. Au même moment, la population se sent menacée de toutes parts et n’a plus la patience des actions politiquement correctes. Pour cette raison, le populisme s’avère un paradigme de prédilection pour les figures de droite ou d’extrême droite : Donald Trump aux États-Unis, Jair Bolsonaro au Brésil, Victor Orbán en Hongrie, Marine Le Pen en France, Jaroslaw Kaczynski en Pologne, pour ne citer qu’eux.
Par ailleurs, un autre outil qui, comme la rhétorique populiste, peut être adapté à différents contextes sert particulièrement bien ces personnalités : le conspirationnisme. Même si ce mouvement n’entretient pas une relation exclusive avec le populisme, ces deux phénomènes cultivent un lien privilégié. En effet, le politologue islandais Eirikur Bergmann observe que « la montée fulgurante des partis populistes de droite coïncide avec une diffusion grandissante des théories du complot, et démontre que ces organisations politiques utilisent fréquemment le conspirationnisme comme levier pour promouvoir leurs idées et obtenir plus d’appuis[2] ».
Bien que le Québec ne compte aucun parti de droite radicale ou à tendance conspirationniste à l’Assemblée nationale, plusieurs signes démontrent que la rhétorique populiste est utilisée par ses élites. Cela, alors que les théories du complot sont de plus en plus ouvertement débattues dans l’espace public, mais aussi alimentées par les réseaux sociaux, Internet et certains médias de droite comme Radio X.
Devrait-on pour autant s’inquiéter d’un tel phénomène ? Le fait de s’attarder aux préoccupations et aux idées d’une prétendue « majorité silencieuse » est-il garant d’une émancipation collective ou annonce-t-il plutôt la désintégration de la cohésion sociale nécessaire à la démocratie ? Pour faire état de la situation de façon juste et éclairée, il convient d’analyser parallèlement les conditions d’émergence du populisme et du conspirationnisme, puis d’établir des liens entre leurs stratégies rhétoriques. Ces points communs nous permettront d’expliquer la popularité croissante de ces deux tendances et de comprendre les conséquences sociopolitiques d’une telle alliance.
Peuple contre élites
Depuis l’élection de Donald Trump à la tête de la première puissance économique mondiale, le terme « populisme » est sur toutes les lèvres. Malgré son utilisation fréquente, les spécialistes peinent à expliquer le concept succinctement puisqu’il peut prendre plusieurs formes. Dans cette perspective, le journaliste politique John B. Judis n’en définit pas l’essence, mais observe une distinction importante : si les populistes de gauche opposent seulement les intérêts du peuple à ceux des élites traditionnelles, « les populistes de droite défendent le peuple contre une élite qu’ils accusent de choyer un troisième groupe, qui peut être, par exemple, les immigrant[·e·]s », explique-t-il. Dans l’usage courant, c’est cette dernière acception qui prévaut[3].
En effet, selon Michel Seymour, qui est professeur de philosophie à l’Université de Montréal et dont nous avons recueilli les propos par visioconférence, le populisme désigne la plupart du temps un discours utilisé par la droite, généralement vu d’un mauvais œil justement parce qu’il ostracise certaines minorités. Alors que le noyau neutre de sa définition se résumerait par l’idée que des politicien·ne·s ou des intellectuel·le·s s’en prennent à une élite en s’appuyant sur des idées admises par le peuple, son sens connoté négativement laisse entendre que « ce que l’on reconduit comme arguments, ce sont les préjugés de la population, et même si l’on sait qu’ils sont faux, on va les exploiter pour obtenir des avantages politiques[4] ». Pour sa part, le sociologue Philippe Bernier Arcand remarque que la rhétorique populiste consiste également en « une valorisation — une survalorisation même — du peuple. C’est penser que les élites sont toujours disqualifiées pour parler au nom du peuple[5] ». On se retrouve donc en présence d’un discours qui préfère les solutions simplistes de la « raison populaire » à l’opinion des expert·e·s, dont on se méfie.
Le populisme partage ainsi ce trait caractéristique avec le conspirationnisme : l’utilisation d’un style de communication extrêmement simplifié et la proposition de solutions qui le sont tout autant[6]. Plusieurs expert·e·s notent d’ailleurs que l’imaginaire conspirationniste fait toujours partie des mouvements populistes. À ce propos, le philosophe Pierre-André Taguieff affirme : « Les populistes dénoncent les puissances cachées qui confisquent le pouvoir et l’exercent secrètement à leur seul profit. C’est pourquoi, dans toutes les formes de populisme politique observables depuis la fin du XIXe siècle en Occident, l’on rencontre des récits complotistes[7]. » Ce recours aux théories du complot tend à se voir redynamisé par certains événements importants, mais dont les enjeux s’avèrent complexes, comme l’assassinat de John F. Kennedy, les attentats du 11 septembre 2001 ou l’apparition de virus comme la COVID-19 à l’échelle planétaire[8]. « La pandémie n’a fait qu’exacerber ce qui était latent (en fait de théories du complot), ce qui existait déjà et qui a toujours un peu été la trame de fond de tous les types de populisme, mais surtout d’un populisme de droite ou d’extrême droite », nous explique Martin Geoffroy, sociologue et directeur du Centre d’expertise et de formation sur les intégrismes religieux et la radicalisation (CEFIR) lors d’une entrevue téléphonique[9]. Selon lui, les récits conspirationnistes classiques, dont l’existence semble se perpétuer de façon cyclique, représentent un bassin dans lequel les populistes vont nécessairement aller puiser[10].
Dans le populisme identitaire autant que dans le conspirationnisme, on constate une logique qui divise : la dichotomie que l’on tente d’imposer à l’imaginaire social définit la majorité comme le « vrai peuple » et le place en victime dont le combat vertueux doit être mené contre les élites et les minorités afin de protéger sa noble identité historique. Par exemple, Philippe Bernier Arcand, auteur de Populisme et islamophobie au Québec, soutient que « dans les mouvements populistes des démocraties occidentales, l’islam semble faire consensus dans le rôle de la menace[11] ». Du côté du conspirationnisme, on retrouve entre autres la fameuse théorie du « grand remplacement », voulant que les peuples « de souche » soient remplacés par des gens venus d’ailleurs. En fait, « les mouvements d’extrême droite supposent souvent que le grand remplacement serait “quelque chose d’organisé, d’orchestré par des élites, décrites comme multiculturalistes et globalistes, donc qu’il y a une forme de complot”[12] ». Il s’agit là d’un élément essentiel : le populisme consiste en un style de politique où des leaders utilisent des stratégies comme la polarisation et l’appel à l’émotion. Cela, pour mieux justifier leur légitimité lorsqu’ils ou elles se présentent comme étant en mesure de défendre le peuple face aux menaces qu’ils ou elles identifient et dont ils ou elles amplifient l’importance. C’est un paradoxe auquel les victimes du populisme sont aveugles : on crée une mise en scène de leur autonomisation (empowerment) afin de profiter de leurs faiblesses psychosociales. Il est vrai que la mondialisation et le néolibéralisme ont produit des inquiétudes identitaires et économiques légitimes. Or, des populistes comme Donald Trump, même s’ils font partie de l’élite et qu’ils signent des projets de loi qui défavorisent économiquement la majorité des gens, se servent de l’affect populaire pour blâmer d’autres groupes de la population comme les médias ou des minorités comme les musulman·e·s et les Mexicain·e·s. Cela représente un moyen efficace pour détourner l’attention et dissimuler leurs contradictions.
D’ailleurs, l’évocation des récits complotistes vise le même but, avec une adaptabilité encore plus grande des faits et de la vérité. Ainsi, elle « permet d’affirmer l’existence d’un ennemi volontairement mal intentionné », de démoniser — parfois littéralement — ses adversaires et d’établir une vision manichéenne où la rationalité est reléguée au second plan, selon Jérôme Jamin, professeur de science politique et de philosophie politique à l’Université de Liège en Belgique[13]. Par conséquent, même si les populistes affirment vouloir défendre les intérêts du peuple, on peut deviner pourquoi l’expression sert bien souvent à discréditer ou à insulter : elle évoque l’exacerbation et l’exploitation de bas instincts (peur, colère, haine, etc.) pour manipuler psychologiquement la masse que les populistes prétendent défendre. C’est particulièrement vrai lorsque ces personnalités utilisent le conspirationnisme pour établir une profonde division morale (le Bien contre le Mal), ainsi que pour « consolider l’idée qu’un danger est imminent et que la catastrophe est déjà partiellement engagée[14] ».
Il convient toutefois de préciser que les théories du complot existent indépendamment du politique. C’est un univers autonome qui aide certaines personnes à répondre à différents besoins inconscients et à justifier des attitudes ainsi que des postures psychologiques ou sociales. Pour Martin Geoffroy, il existe deux caractéristiques importantes dans l’argumentation conspirationniste : le biais d’intentionnalité (tous les événements découlent d’une intention humaine) et l’effet de révélation (la satisfaction de démystifier et de dénoncer une situation)[15]. Grâce à de tels mécanismes psychologiques, « le cours du monde devient maîtrisable », explique Pierre-André Taguieff. Pour lui, « [i]dentifier les puissances obscures et mauvaises qui mènent le monde, c’est commencer d’agir contre elles. La force des croyances conspirationnistes vient donc de ce qu’elles produisent deux illusions rassurantes : expliquer l’inexplicable et maîtriser l’immaîtrisable[16] ». On pourrait affirmer que les récits conspirationnistes fonctionnent de manière à apaiser ses adeptes avec la vision limpide d’un monde ordonné où tout est facilement explicable. En effet, Jérôme Jamin conçoit que l’imaginaire complotiste « renvoie d’abord à une explication du monde où tout semble organisé, lié et interconnecté, où tout a été voulu et programmé par quelques conspirateurs [ou conspiratrices] qui contrôlent le monde (…) L’imaginaire renvoie ensuite à un monde idéal qui devrait naturellement être ordonné s’il n’avait fait l’objet d’une prise de contrôle par les ennemis du peuple ou de la nation[17] ».
Les théories du complot sont donc des récits qui possèdent un attrait indéniable pour ceux et celles qui souhaitent « échapper à tout prix à l’anxiété liée au sentiment de la marche chaotique du monde », car ils répondent à leur besoin d’ordre et de stabilité, tout en permettant de circonscrire aisément leurs ennemis, la cause de tous leurs malheurs[18]. Il n’est alors pas surprenant que plusieurs leaders populistes cherchent à tirer profit de ces schémas narratifs envoûtants pour faire bonne figure et réécrire leur histoire. Par exemple, le mouvement QAnon, qui est né aux États-Unis en 2017 et qui dénonce la corruption de politicien·ne·s soi-disant pédosatanistes, regroupe plusieurs grandes théories du complot et promeut l’idée que Donald Trump est un sauveur[19]. C’est ce genre d’avantages politiques qui a mené, selon Eirikur Bergmann, à « l’émergence de ce qui a été désigné comme la politique de la post-vérité où le trop-plein d’information noie les faits et où le discours public fait plutôt appel aux émotions et aux croyances personnelles »[20].
Populisme et conspirationnisme au Québec
Même si ces tendances ont pris des formes plus radicales aux États-Unis et en Europe, cela ne signifie pas que le Québec en est épargné. Dans son ouvrage Droitisation et populisme, Frédéric Boily apporte des réflexions sur la plus récente phase de droitisation dans la vie politique occidentale, soit celle à laquelle on assiste depuis la crise financière de 2008. Pour ce spécialiste de la politique canadienne et québécoise, cette tendance est accentuée par « les partisan[·e·]s d’une droite nationaliste et identitaire (qui) insistent sur la nécessité de préserver l’identité culturelle[21] ». D’ailleurs, on peut déjà apercevoir les symptômes d’une logique populiste s’insinuant dans l’espace public au Québec, à commencer par un certain déplacement des grands partis vers la droite identitaire, du moins dans quelques-unes de leurs politiques. Ce glissement prend racine dans les peurs qui tenaillent les Québécois·es. À cet égard, le sondage CROP mentionné plus haut révélait plusieurs données tout à fait étonnantes. On y apprenait notamment que 70 % des sondés estiment que l’on se préoccupe davantage des besoins des minorités que de ceux de la majorité, que 32 % voudraient interdire l’immigration musulmane et que 75 % voudraient faire passer un test de valeurs aux nouveaux immigrants, comme le proposait et l’a finalement instauré la CAQ (Coalition Avenir Québec) le 1er janvier 2020[22]. En parcourant tous les résultats statistiques de l’étude, qui démontrent également une méfiance sans équivoque envers les élites, on réalise l’existence d’un profond malaise identitaire.
Au Québec, le populisme a connu un moment charnière avec la Charte des valeurs défendue par le PQ (Parti québécois). À cet effet, Michel Seymour affirme que cette formation politique voulait instrumentaliser des préjugés populaires qui se sont répandus dans tout le monde occidental après les attentats terroristes du 11 septembre 2001 et qui se sont renforcés avec la présence et les actions du groupe État islamique[23]. Bien sûr, ce type d’événements frappe l’imaginaire collectif. « Comprenant cela, on exploite les réactions viscérales des gens pour réanimer, dans le cas du PQ, les espoirs nationalistes du parti, sachant que moins on voit de musulman[·e·]s, plus on a peur d’eux [et d’elles] [24]. » Ainsi, malgré une faible présence de musulman·e·s dans la province, le PQ a encouragé l’idée d’une menace de l’islam. Par contre, le philosophe rappelle qu’il ne représente pas le seul parti à profiter des peurs démesurées des gens : la Charte des valeurs était appuyée par 60 % de la population, parmi laquelle plusieurs votaient pour d’autres partis. « Depuis ce temps-là, on se partage les choses, jusqu’au PLQ (Parti libéral du Québec) avec son projet de loi interdisant le niqab dans l’espace public », résume-t-il[25]. Alors que les autres partis cherchent seulement des gains en avantages politiques, le PQ souhaite réactiver le projet nationaliste et souverainiste en exploitant les dangers qui guetteraient le peuple québécois, tout en démontrant que le Canada, défenseur du multiculturalisme, se rend complice de ces menaces. Seymour croit que « si cette charte avait été adoptée et contestée devant les tribunaux jusqu’à la Cour suprême, ça aurait créé un grand clivage identitaire entre le Québec et le Canada, ce qu’espéraient les péquistes[26] ». La souveraineté serait donc posée comme solution ultime pour protéger l’identité de la majorité.
Pour ce qui est de la CAQ, avant son accession au pouvoir en 2018, sa plateforme électorale était plus simple et pouvait laisser présager un style de populisme trumpien. Dès 2016, on comparait même son chef François Legault à Donald Trump — une analogie qui ne l’embarrassait pas à l’époque —, car il proposait certaines solutions radicales, mais peu crédibles et difficilement applicables [27]. Pour rassurer le peuple face à une supposée menace démographique, la CAQ entendait diminuer le nombre d’immigrant·e·s accepté·e·s chaque année par le Québec et faire grimper le taux de natalité. Elle voulait également réduire les impôts, une mesure à première vue bénéfique pour les « gens ordinaires », selon ses termes, mais qui encourage paradoxalement un système profitant à l’élite et accentue les écarts de richesse de manière constante depuis les années 1980. Or, depuis que la CAQ a formé un gouvernement majoritaire en 2018 et qu’il a fait face à la pandémie de COVID-19, la comparaison avec Donald Trump ne tient plus. Bien sûr, le parti a parfois essayé de satisfaire la droite nationaliste, celle qui réclame un contrôle accru de l’immigration, mais il « n’est pas similaire aux formations politiques qui prônent une réduction draconienne de l’immigration ou une fermeture des frontières » selon Frédéric Boily[28]. Il ajoute que « si l’on veut parler de populisme, alors il faut parler d’un populisme soft qui se contente de répondre à des inquiétudes, mais en se refusant à endosser les discours les plus extrémistes[29] ». Rappelons finalement que le type de discours beaucoup plus posé de François Legault détonne du style incendiaire et provocateur qu’utilisait Donald Trump alors qu’il était à la tête des États-Unis, sans oublier son recours fréquent aux mensonges et aux théories du complot.
Enfin, on pourrait dire que le PLQ s’est lui aussi engagé dans le jeu du populisme en proposant en octobre 2017 la Loi 62 sur la neutralité religieuse, qui mise surtout sur les apparences puisque les contrevenant·e·s ne sont pas pénalisé·e·s. C’est cette loi qui a été en partie modifiée par la Loi 21 sur la laïcité de l’État adoptée en juin 2019.
À la lumière de ces observations, force est de constater que le populisme québécois a parfois entraîné ces partis à faire preuve de clientélisme et à prioriser la majorité aux dépens des minorités, tout particulièrement en ce qui a trait aux individus que l’on associe à l’islam. Toutefois, au Québec, les épisodes de populisme ne se sont pas traduits par la normalisation des théories du complot au sein des grands partis provinciaux. Aussi, comme l’indique le sociologue Gérard Bouchard, « nous n’avons pas, dans les médias, l’équivalent de Fox News et de Rupert Murdoch ni, dans le monde des idées, de puissants think tanks réactionnaires abondamment financés par des milliardaires cyniques (comme les frères Koch) voués au sabotage de la démocratie, des institutions et de l’éthique publique[30] ». C’est plutôt dans certains médias alternatifs et sur Internet que le mouvement conspirationniste a pris de l’ampleur, mais cela ne doit surtout pas être sous-estimé.
Affaiblir la démocratie
Certaines personnes comprennent difficilement pourquoi le populisme est si mal perçu, puisqu’il implique a priori la défense des intérêts du peuple et de son identité. Chantal Delsol, intellectuelle conservatrice et auteure de Populisme : les demeurés de l’histoire, parle d’un·e candidat·e populiste comme celui ou celle qui obtient l’appui des milieux populaires et qui répond à ce qu’exige le peuple. « Mais n’est-ce pas là précisément le but de la démocratie ? Existerait-il un mauvais peuple, un peuple qui n’aurait que des caprices, et jamais des pensées ? », se demande-t-elle[31]. Pourtant, la philosophe française rappelle que dès la première démocratie, les grands penseurs grecs comme Aristote et Platon déplorent que la population en assemblée « trépigne et jette dans tous les sens des jugements à l’emporte-pièce, aussi excessifs que contradictoires[32] ». Ils la comparent souvent à un animal que l’on doit retenir ou dompter. Bien que ce soit une question encore débattue aujourd’hui, et qui nécessite une réflexion approfondie axée sur les mécanismes démocratiques, on comprend qu’il serait mal avisé d’obéir à toutes les opinions et les passions qui circulent au sein de la population, surtout lorsqu’elle se voit placée dans un monde de changements et de crises dont les facteurs semblent particulièrement complexes pour le commun des mortels.
De plus, même si les leaders populistes prétendent défendre et incarner la volonté du peuple, quelques problèmes importants nous permettent de douter que la démocratie s’en porte mieux. D’abord, leur message consiste à dire qu’eux ou elles seul·e·s représentent le peuple, ce qui enlève de facto la légitimité à l’opposition[33]. Ensuite, il est évidemment impossible de se faire le porte-voix neutre d’une volonté populaire qui devrait, en plus, être monolithique. En fait, les populistes doivent inévitablement construire à la fois le peuple et sa volonté. Enfin, les institutions qui assurent le maintien d’une démocratie saine comme les parlements et les contre-pouvoirs, ainsi que les mécanismes de participation citoyenne, sont rendues obsolètes par cette vision. Au fond, les populistes n’ont pas véritablement à cœur la démocratie, car en plus de s’opposer aux élites (seulement pour les remplacer et non pour renverser la hiérarchie), ces personnes s’opposent au pluralisme, c’est-à-dire à un système qui accepte une diversité d’intérêts politiques. C’est la thèse principale de Jan-Werner Müller dans Qu’est-ce que le populisme ?. Il y déclare que « c’est avant tout leur revendication morale d’un monopole de la représentation qui fait réellement des populistes ce qu’ils [et elles] sont, et qui fait d’eux [et d’elles] et de leur rapport à la démocratie un problème préoccupant[34] ».
À cet égard, les cercles conspirationnistes ne sont pas en reste : on peut y observer une tendance radicalement antidémocratique, à la fois dans leurs structures souvent autoritaristes et militaristes ainsi que dans leur désir de renverser le gouvernement, comme on l’a vu avec QAnon et l’assaut du Capitole le 6 janvier 2021[35]. Or, il faut rappeler que les théories du complot ont nourri l’extrémisme à travers l’histoire, de Hitler aux jihadistes contemporains. « Le complotisme est un mode de construction de l’ennemi absolu, défini par ses objectifs : la domination, l’exploitation ou l’extermination de certains groupes humains » selon Pierre-André Taguieff [36]. La récupération des récits conspirationnistes par les figures populistes n’est donc pas une bonne nouvelle pour le futur de la démocratie. Eirikur Bergmann, dans Conspiracy & Populism: The Politics of Misinformation, démontre que « le fait d’être exposé[·e] aux théories du complot réduit la confiance envers les institutions gouvernementales. Par conséquent, la prolifération des théories du complot peut affaiblir la démocratie et la confiance sociale[37] ». Cela a également mené plusieurs individus à la radicalisation, parfois même aux crimes violents, et les mouvements comme QAnon, qui s’étend mondialement, font perdurer ce schéma. Lorsqu’on croit par exemple que les élites sacrifient des enfants ou qu’ils utilisent des vaccins pour éliminer une partie de la population, l’expression « aux grands maux les grands remèdes » signifie dans ce cas que certain·e·s adeptes basculeront inévitablement dans l’extrémisme.
Amplification numérique
L’essayiste Philippe Bernier Arcand, également professeur en communication sociale à l’Université Saint-Paul à Ottawa, est d’avis que les médias participent au problème en alimentant la polarisation, entre autres par rapport à la communauté musulmane. Il accuse les médias d’avoir trop insisté sur certains sujets. Ainsi, ils « encourageaient l’islamophobie en citant des cas anecdotiques qu’ils ne cessaient de montrer et de remontrer », parfois en laissant s’immiscer de fausses nouvelles, comme en 2017 dans ce reportage infondé de TVA « qui affirmait que les dirigeants de la mosquée avaient demandé à un entrepreneur qu’il n’y ait aucune femme présente sur un chantier qui se trouve devant la mosquée, lors de la prière du vendredi[38] ». Le sociologue pense que le populisme est appelé à durer grâce à sa présence importante dans les médias. Selon lui, ce que l’on y répète devient un discours acceptable ou, du moins, défendable. Il donne l’exemple de « toutes ces émissions de débats où l’on invite des polémistes qui défendent parfois des idées associées à l’extrême droite, ce qui a pour effet de légitimer ces idées[39] ».
Si, grâce à de tels mécanismes, les médias traditionnels représentent des lieux propices au développement d’une logique populiste, les médias socionumériques comme Facebook ou Twitter poussent le phénomène encore plus loin. À ce propos, nous avons rencontré Lena Hübner, doctorante en communication à l’Université du Québec à Montréal, pour approfondir la question. Elle est convaincue que l’information circule plus rapidement et en plus grande quantité grâce à Internet, et que cela joue un rôle de catalyseur dans le cas du populisme[40]. Toutefois, elle nuance la responsabilité de ces plateformes en ligne : « Le problème n’est pas seulement Facebook, c’est aussi la littératie numérique ; les gens ne comprennent pas comment l’information est produite[41]. » Ce n’est pas nouveau : on éprouve souvent de la difficulté à distinguer les faits des opinions, ou les informations valables de celles qui ne le sont pas. Et Internet ne règle aucunement ce problème. Au contraire, il facilite le brouillage et le mélange des genres, devenant par le fait même un terreau fertile pour les théories du complot. « L’accroissement des flux d’information, notamment par l’effet du Web qui charrie indistinctement le vrai, le faux et le douteux, produit mécaniquement une haute diffusion des rumeurs de complots, qui peuvent prendre la forme de “rumeurs solidifiées”, et des explications “alternatives” de style complotiste », explique M. Taguieff [42].
Parallèlement, on assiste à une autre tendance inquiétante : le microciblage. Ce nouveau paradigme encouragé par Facebook et Google se révèle extrêmement lucratif, car il cerne plus précisément le profil des individus. L’information devient une marchandise et sa validité n’a plus d’importance ; si un individu consomme de fausses nouvelles et des théories du complot, les réseaux sociaux vont lui en suggérer encore plus. Le modèle plaît aux entreprises autant qu’aux organisations politiques, mais s’accomplit au détriment de l’ouverture d’esprit, avec les risques que cela comporte. En effet, Lena Hübner explique que « le fait de se retrouver dans un groupe partageant exclusivement les mêmes opinions que soi entraîne une polarisation et une escalade vers une certaine radicalisation[43] ». En fait, « le danger, c’est de passer à côté du débat public. Si l’on satisfait toujours une tranche de la population en lui présentant l’information qu’elle veut entendre, on ne l’affronte pas à toutes les autres, et l’on peut perdre la vue d’ensemble », juge-t-elle [44].
Or, si les nouvelles véridiques et les fausses nouvelles partent sur un pied d’égalité, ces dernières se répandent à une vitesse considérablement plus grande. Une étude du Massachusetts Institute of Technology (MIT) publiée en 2018 a révélé que sur Twitter, « les fausses nouvelles sont 70 % plus susceptibles d’être repartagées que les nouvelles véridiques. Également, les nouvelles véridiques prennent environ 6 fois plus de temps à atteindre 1 500 personnes que les fausses nouvelles[45] ». Mais pourquoi ? Les trois chercheurs derrière ce projet croient que la nouveauté des fausses nouvelles, l’impression que leur auteur·e sait quelque chose que les autres ne savent pas et l’implication d’émotions plus intenses sont des hypothèses plausibles pour expliquer le phénomène[46].
Finalement, dans ce mode de communication où l’on accorde autant d’importance aux messages anonymes que ceux qui proviennent de sources reconnues pour leur expertise, la distinction entre le vrai et le faux devient problématique. Pire encore, le faux se répand plus rapidement et profondément. Ainsi, Internet encourage l’érosion du lien social en amplifiant les mécanismes utilisés par le populisme et le conspirationnisme, et gonfle les rangs de ces deux mouvances en facilitant le réseautage.
Diviser pour régner
Tout compte fait, le populisme et les théories du complot naissent en réponse au sentiment d’une sécurité perdue dans un monde chaotique où une simplification manichéenne peut apaiser les consciences. Le monde occidental vit de nombreuses incertitudes quant à son avenir. De plus en plus, notre confort et notre sécurité, souvent acquis aux dépens du reste du monde, sont remis en question, mais dans ce retour du balancier, on refuse de reconnaître nos torts. Dans cette optique, le populisme, couplé au conspirationnisme, nourrit un paradigme où la fin justifie les moyens : il faut conserver les acquis de la majorité à tout prix, quitte à esquiver certaines institutions démocratiques ou à tordre les faits, voire à inventer des « faits alternatifs ». Sa logique, qui s’insinue dans l’espace public en instrumentalisant le contexte sociopolitique, la xénophobie ambiante et les mécanismes médiatiques, semble contagieuse. Mais ce type de discours peut-il perdurer sans s’effondrer sous le poids de ses propres paradoxes ? Car si la figure populiste parle au peuple en cultivant ses peurs, sa colère, et parfois ses angoisses paranoïaques, c’est souvent pour faire oublier le fait qu’elle aussi, comme l’establishment, veut servir ses propres intérêts, au détriment des autres et de la vérité ; diviser pour régner.
Or, plusieurs espèrent encore que cette rhétorique trompeuse se retournera contre elle-même. On la renversera « en insistant sur la puissance de l’action collective, réel oxygène de la vie démocratique », prédit Gabriel Nadeau-Dubois, porte-parole de Québec solidaire et politicien se réclamant d’un certain populisme de gauche[47]. De l’autre côté du spectre politique, en avril 2021, l’ancien animateur et chroniqueur Éric Duhaime est élu chef du Parti conservateur du Québec. Il semble représenter parfaitement la figure populiste identitaire usant d’un discours démagogue et d’un ton conspirationniste. Lors de son discours de victoire, il a affirmé vouloir « défendre les gens ordinaires » et ceux « qui se font traiter à tort et à travers de complotistes, de covidiots, de touristatas ou même de pissous par François Legault et une élite médiatique et politique qui a perdu le contact avec la réalité du monde ordinaire[48] ». Cela pourrait bien représenter un point culminant pour l’alliance du populisme et des théories du complot au Québec, dépendamment des limites qu’il est prêt à franchir pour plaire à base électorale et de la sensibilité de la population québécoise à ce type de discours.
CRÉDIT PHOTO: Flickr/Jes
[1] Gaétan Pouliot et Mélanie Julien, « Prêts pour un Trump canadien ? », Radio-Canada, 2017. https://ici.radio-canada.ca/nouvelles/special/2017/03/sondage-crop/canad…
[2] Traduction libre de Eirikur Bergmann, Conspiracy & Populism: The Politics of Misinformation, Cham: Palgrave Macmillan, 2018.
[3] Traduction libre de John B. Judis, The populist explosion: how the great recession transformed American and European politics, New York: Columbia Global Reports, 2016.
[4] Michel Seymour, propos recueillis par Alexandre Maheu le 15 novembre 2017.
[5] Philippe Bernier Arcand, Populisme et islamophobie au Québec, Québec : Presses de l’Université Laval, Collection Verbatim, 2017.
[6] Martin Geoffroy, propos recueillis par Alexandre Maheu le 29 mars 2021.
[7] Pierre-André Taguieff, « La vague complotiste contemporaine », HuffPost Québec, 10 mai 2016. https://quebec.huffingtonpost.ca/pierreandre-taguieff/vague-theorie-comp…
[8] Ibid.
[9] Martin Geoffroy, propos recueillis par Alexandre Maheu le 29 mars 2021.
[10] Ibid.
[11] Philippe Bernier Arcand, Populisme et islamophobie au Québec, Québec : Presses de l’Université Laval, Collection Verbatim, 2017.
[12] « Le grand remplacement : trajectoire d’une théorie conspirationniste », Radio-Canada, 6 avril 2019. https://ici.radio-canada.ca/ohdio/premiere/emissions/samedi-et-rien-d-au…
[13] Jérôme Jamin, L’imaginaire du complot : discours d’extrême droite en France et aux États-Unis, Amsterdam : Amsterdam University Press, 2009.
[14] Ibid.
[15] Martin Geoffroy, propos recueillis par Alexandre Maheu le 29 mars 2021.
[16] Pierre-André Taguieff, « La vague complotiste contemporaine », HuffPost Québec, 10 mai 2016. https://quebec.huffingtonpost.ca/pierreandre-taguieff/vague-theorie-comp…
[17] Jérôme Jamin, L’imaginaire du complot : discours d’extrême droite en France et aux États-Unis, Amsterdam : Amsterdam University Press, 2009.
[18] Pierre-André Taguieff, « La vague complotiste contemporaine », HuffPost Québec, 10 mai 2016. https://quebec.huffingtonpost.ca/pierreandre-taguieff/vague-theorie-comp…
[19] Brigitte Noël, « Qonspirations : comment un mégacomplot s’enracine au Québec », Radio-Canada, 15 octobre 2020. https://ici.radio-canada.ca/recit-numerique/1030/qanon-conspirations-com…
[20] Traduction libre de Eirikur Bergmann, Conspiracy & Populism: The Politics of Misinformation, Cham: Palgrave Macmillan, 2018.
[21] Frédéric Boily, Droitisation et populisme, Québec : Presses de l’Université Laval, 2020.
[22] Gaétan Pouliot et Mélanie Julien, « Une majorité de Canadiens exprime des craintes face à l’immigration », Radio-Canada, 2017. https://ici.radio-canada.ca/nouvelles/special/2017/03/sondage-crop/canad…
[23] Michel Seymour, propos recueillis par Alexandre Maheu le 15 novembre 2017.
[24] Ibid.
[25] Ibid.
[26] Ibid.
[27] Martin Croteau, « François Legault à l’aise d’être comparé à Trump », La Presse, 12 novembre 2016. https://www.lapresse.ca/actualites/politique/politique-quebecoise/201611…
[28] Frédéric Boily, Droitisation et populisme, Québec : Presses de l’Université Laval, 2020.
[29] Ibid.
[30] Gérard Bouchard, « Un populisme québécois ? », La Presse, 31 mai 2019. https://www.lapresse.ca/debats/opinions/2019-05-31/un-populisme-quebecois
[31] Chantal Delsol, Populisme : les demeurés de l’histoire, Paris : éditions du Rocher, 2015.
[32] Ibid.
[33] Jan-Werner Müller, Qu’est-ce que le populisme ?, Paris : Gallimard, Folio essais, 2018.
[34] Ibid.
[35] Martin Geoffroy, propos recueillis par Alexandre Maheu le 29 mars 2021.
[36] Pierre-André Taguieff, « La vague complotiste contemporaine », HuffPost Québec, 10 mai 2016. https://quebec.huffingtonpost.ca/pierreandre-taguieff/vague-theorie-comp…
[37] Traduction libre de Eirikur Bergmann, Conspiracy & Populism: The Politics of Misinformation, Cham: Palgrave Macmillan, 2018.
[38] Philippe Bernier Arcand, Populisme et islamophobie au Québec, Québec : Presses de l’Université Laval, Collection Verbatim, 2017; Pierre St-Arnaud, « Controverse autour d’une mosquée et de femmes sur un chantier », Le Soleil, 13 décembre 2017. https://www.lesoleil.com/actualite/controverse-autour-dune-mosquee-et-de…
[39] Philippe Bernier Arcand, Populisme et islamophobie au Québec, Québec : Presses de l’Université Laval, Collection Verbatim, 2017.
[40] Lena Alexandra Hübner, propos recueillis par Alexandre Maheu le 20 novembre 2017.
[41] Ibid.
[42] Pierre-André Taguieff, « La vague complotiste contemporaine », HuffPost Québec, 10 mai 2016. https://quebec.huffingtonpost.ca/pierreandre-taguieff/vague-theorie-comp…
[43] Lena Alexandra Hübner, propos recueillis par Alexandre Maheu le 20 novembre 2017.
[44] Ibid.
[45] Traduction libre de Peter Dizikes, « Study: On Twitter, false news travels faster than true stories », MIT News, 8 mars 2018. https://news.mit.edu/2018/study-twitter-false-news-travels-faster-true-s…
[46] Ibid.
[47] Gabriel Nadeau-Dubois, « La démocratie au-delà du populisme », La Presse, 11 avril 2017. http://www.ledevoir.com/politique/quebec/496063/la-democratie-au-dela-du…
[48] Ibid.; Michel Saba, « L’animateur Éric Duhaime élu chef du Parti conservateur du Québec », La Presse, 17 avril 2021. https://www.lapresse.ca/actualites/politique/2021-04-17/l-animateur-eric…
par Alexandre Dubé-Belzile | Mai 28, 2022 | International, Opinions
« Être Gouverné, c’est être gardé à vue, inspecté, espionné, dirigé, légiféré, réglementé, parqué, endoctriné, prêché, contrôlé, estimé, apprécié, censuré, commandé, par des êtres qui n’ont ni le titre, ni la science, ni la vertu… »[1].
Plus ça change, plus c’est pareil. En Colombie, les enjeux qui font actuellement couler beaucoup d’encre sont les mêmes qu’il y a une, deux, trois, quatre, voire six ou même sept décennies : trafic de drogue, groupes armés, violence, instabilité politique et corruption. Toutefois, la complexité de la situation s’aggrave de manière plutôt constante : il est de plus en plus difficile d’attribuer les crimes commis à un groupe en particulier ou à une institution précise, et il est encore plus difficile de démêler les relations nouées entre ces mêmes groupes et institutions. Contrairement aux représentations souvent faites dans les médias, il ne s’agit pas d’une guerre contre le mal, dans ce cas la drogue, ou pour certain·e·s, le communisme. En effet, derrière une chasse aux sorcières, on découvre une situation complexe et une démocratie extrêmement fragile, dont l’examen est d’autant plus important au lendemain des élections prévues le 29 mai.
Si l’on en croit la devise qui apparaît dans la légende de la photographie ci-haut, prise par l’auteur dans le musée historique de la police à Bogotá, un bon gouvernement dépend d’une bonne police! Or, un État dont la légitimité dépend de la répression ne peut avoir comme résultat que ce que nous constatons en Colombie. En effet, l’année 2021 aurait été l’année la plus violente depuis l’accord de paix historique de 2016[i] entre le gouvernement colombien et les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), la guérilla la plus connue du pays, avec, en plus, l’augmentation du recrutement d’enfants et d’adolescent·e·s. Pour l’année, on enregistre 93 massacres, 146 déplacements massifs forcés de population et 228 combats entre les forces de l’ordre et les groupes armés illégaux[ii]. À tout le moins, ce sont là les chiffres officiels. Malheureusement, comme l’État amalgame guérillas et groupes criminels et que les paramilitaires travaillent essentiellement pour le gouvernement, il devient difficile d’attribuer la responsabilité de ces actes de violence répétés à un groupe plutôt qu’à un autre.
Les belligérants infatigables
Du côté de l’arène politique officielle d’un système démocratique en façade seulement, la coalition menée par Gustavo Petro, ex-membre de la guérilla M-19, semblait en voie de remporter les élections qui avaient lieu à la fin du mois. Son parti avait déjà été élu majoritairement au Sénat[iii]. Malgré un programme politique légèrement plus progressiste que les idées qui ont constamment prédilection en Colombie, on dénonce déjà de la fraude[iv] et on met en garde contre un éventuel « coup d’État »[v], comme si s’écarter de la tendance ultradroitiste et corrompue relevait du péché mortel! Le « théâtre » offert par les partis politiques en Colombie paraît insipide. Même s’il y avait traditionnellement un Parti conservateur et un Parti libéral, il y a de nos jours toute une palette de partis aux noms qui portent tous plus à confusion les uns que les autres : Centro Democrático, Partido Cambio Radical, Partido de la Unión por la Gente, Partido conservador, Movimiento Independiente de Renovación Absoluta, Colombia Justas Libre (tous de droite) et quelques partis plus à gauche (Partido Liberal, Allianza verde, Polo, Dignidad, Unión Patriótica et Allianza Social Indepediente[vi]. Au fond, l’État reste au service d’une élite commerçante et les partis au pouvoir restent plutôt aliénés des masses. La situation est rendue plus complexe en raison du nombre d’alliances et de mouvements de partis réalisés à des fins stratégiques, mais également plus simple parce que, dans le fond, devant cet immense chaos, ce qui mènerait les gens à voter serait un gain personnel obtenu auprès d’un parti en échange d’un vote[vii]. En Colombie, les partis politiques sont perçus comme irrémédiablement corrompus et n’inspirent pas du tout confiance. En fait, si on cherche les secteurs progressistes les plus actifs, il faut les chercher du côté des mouvements locaux citoyens ou paysans.
Parmi les groupes armés actifs, on dénombre l’Armée de libération nationale (Ejército de Liberación Nacional – ELN), de nombreux groupes qui faisaient jadis partie des Forces armées révolutionnaires de Colombie (Fuerzas Armadas Revolucionarias de Colombia -FARC), qui ont décidé de retourner au maquis après l’accord, et les Autodefensas Gaitanista de Colombia (AGC), aussi connu sous le nom de Clan du Golfe, un groupe paramilitaire d’extrême droite, anciennement une faction des Autodefensas Unidas de Colombia (AUC)[viii]. Ce dernier groupe aurait le soutien plus ou moins tacite de l’État. En effet, après l’arrestation de quelques leaders de l’AUC et l’extradition de certains aux États-Unis, Vicente Castaño, frère des fondateurs des AUC Fidel et Carlos Castaño, a hérité du contrôle des effectifs existants du groupe. Ils ont depuis pris le contrôle d’une bonne partie du trafic de drogue, entre autres activités criminelles. En 2013, il aurait renoué des relations avec les autorités à Medellín. En 2016, le groupe revendiquait sa place à la table des négociations, ce que refusait l’ancien président Juan Manuel Santos. En 2018, le groupe existait encore, mais après l’élection de Iván Duque, son gouvernement a brossé l’éléphant dans la pièce sous le tapis et a commencé à prétendre que le groupe ne représentait pas vraiment une menace, et ce, même s’il luttait toujours avec les autres groupes armés pour le contrôle des territoires[ix]. Peu importe le groupe armé dont il s’agit ou les idées défendues, le conflit en Colombie revêt indéniablement un caractère raciste, les populations afro-colombiennes et autochtones étant très souvent les victimes de toute cette violence[x].
Malheureusement, cette situation n’est pas nouvelle. En effet, dans les années 1980, l’Union patriotique, un parti fondé par les FARC qui devaient quitter le maquis, a vu ses membres assassiné·e·s un·e à un·e dans le cadre de ce qu’on a appelé un génocide politique[xi], après l’accord de la Uribe. Ce génocide aurait fait au moins 5 700 victimes[xii]. Or, depuis l’accord de La Havane, les FARC qui ont laissé la lutte armée se font également assassiner, comme les meneur·euse·s de mouvements sociaux. En effet, depuis l’accord de 2016, on dénombre plus de 1 300 assassinats[xiii]. Il ne s’agit pas du seul problème auquel fait face la Colombie. Outre le fait que d’autres groupes, comme l’ELN, n’ont pas été invités à la table des négociations, sans parler de la société civile, le président Iván Duque, élu après que Santos ait mené à bien les négociations, s’est affairé à saboter cet accord[xiv]. Les militant·e·s sont traité·e·s comme des criminel·le·s[xv] et on les amalgame à la guérilla et au trafic de drogues. Par exemple, pour la compagnie pétrolière et gazière canadienne Gran Tierra, les manifestations ne sont qu’un obstacle parmi tant d’autres à l’extraction de ressources[xvi].
La situation actuelle sur le terrain
Dans le cadre de nos recherches pour cet article, notre contact du Projet Accompagnement Solidarité Colombie (PASC), Blandine Fuchs, coordonnatrice des accompagnements, nous a mis en contact avec Isabel Gonzalez, militante colombienne, dont l’affiliation ne peut être précisée dans le cadre de cet article pour des raisons de sécurité. En effet, l’entrevue a été menée dans la plus grande discrétion, dans les locaux de l’organisation, qui se trouvent dans une maison sans identification aucune. Il va sans dire que le nom qui apparaît ici est entièrement fictif afin de protéger son anonymat et sa vie, ni plus ni moins. Madame Gonzalez dresse un portrait sombre de la situation actuelle de son pays; elle nomme une panoplie d’enjeux économiques, sociaux et environnementaux auxquels fait face la population colombienne. Elle a commencé par dire que les réseaux de défense des droits de la personne colombiens ont de plus en plus de peine à obtenir du soutien de l’étranger, sous forme d’accompagnant·e·s, c’est-à-dire de bénévoles détenteur·trice·s de passeports occidentaux qui suivent les militant·e·s de défense des droits de la personne dans leurs déplacements pour servir de boucliers face à l’intimidation, voire aux agressions de la part des forces de l’ordre ou d’autres groupes criminels ou paramilitaires qui leur sont subordonnés. Le comité Fonseca, d’Italie, un groupe de miltiant·e·s qui avait auparavant envoyé des bénévoles en Colombie, a, en raison de la pandémie, décidé de se concentrer sur les problèmes de son pays. Évidemment, la pandémie rend les voyages plus difficiles et le gouvernement colombien a commencé à restreindre l’accès au pays en imposant des visas pour toute activité autre que le tourisme. Ainsi, les accompagnateur·trice·s étranger·ère·s sont vite déporté·e·s. C’est le risque nous courrions également. Comme collaborateur indépendant de la revue L’Esprit libre, il n’était pas évident d’obtenir un visa de journalisme. À cette difficulté à obtenir du soutien s’ajoutent les conditions résultantes de crises économiques et de changements climatiques, qui font que la situation en Colombie ne s’améliore pas.
De nombreux accords de libre-échange, dont celui signé en 2008 entre le gouvernement Harper et l’État narcocriminel d’Alvaro Uribe[xvii], ont contribué à une privatisation. En théorie, cet accord stipulait que la Colombie devait produire de rapports sur les droits de la personne, mais dans la pratique, mais cette clause n’est pas vraiment respectée. En effet, les rapports sont des ramassis de généralité et sont somme toute assez superficiels[xviii]. Depuis lors, les entreprises en ont profité pour faire signer à la Colombie des contrats au détriment des paysan·e·s. En plus de l’extraction de minerais, il y a de nombreuses monocultures de fleurs, de bananes, de café et d’avocats. Cette dernière culture d’exportation a de nombreux effets néfastes : « [l’]accaparement des terres par des mains étrangères, la déforestation, l’accaparement et la contamination des eaux[xix] ».
Il y a également une industrie du papier. Les produits chimiques utilisés sont très nocifs pour la santé et les travailleur·euse·s deviennent rapidement très malades (avortements, problèmes de poumons). Enfin, la pandémie a imposé un confinement sans aucun filet de sécurité sociale. Les législations visant à assurer l’approvisionnement en nature favorisaient les importations au détriment des paysan·e·s. À ce jour, la situation est telle que l’ONU craint une pénurie alimentaire prochaine[xx]. Pour aggraver le problème, un peu comme partout ailleurs, y compris au Québec et au Canada, les grands médias sont contrôlés par les grands propriétaires (dans ce cas-ci terriens) et ne parlent évidemment pas de ces enjeux[xxi]. En effet, on préfère plutôt aborder les sujets plus distrayants, comme la descendance des hippopotames de Pablo Escobar qui pullulent maintenant dans les régions rurales de l’Antioquia[xxii], ce qui donne tout son sens à l’expression utilisée par Chomsky et Hermann dans leur ouvrage sur la « fabrication du consentement », et pour qui les médias hégémoniques étaient « l’équivalent moderne du cirque romain »[xxiii].
En plus de ces problèmes économiques à l’échelle nationale, le peuple colombien est confronté à de nombreux fléaux sociaux : violence quotidienne, manque d’emplois et accès difficile à l’éducation, inégalités sociales, corruption, règne de la terreur de l’armée. Les gens en ont ras le bol et c’est pour ça qu’ils sont sortis dans les rues en 2021. Par ailleurs, madame Gonzalez souligne qu’ils n’ont pas été rassemblés ou organisés par une organisation. Il s’agit d’un soulèvement spontané. Comme l’affirme Yves Carrier, membre d’une mission d’observation des droits de la personne en Colombie envoyée du Québec au début de 2022 :
« L’explosion sociale en Colombie se produit exactement le 28 avril 2021 […] Cette journée de mobilisation nationale est convoquée suite au dépôt d’un projet de loi qui baisse les impôts des plus riches, élève les taxes sur les produits de consommation, transforme à la baisse les pensions de vieillesse et privatise les études supérieures et les soins de santé. La population s’est soulevée en bloc parce que déjà leurs conditions de vie étaient intenables. »[xxiv]
Depuis des décennies en Colombie, mais surtout depuis les années 1990, lorsque les conflits armés et la violence liés au narcotrafic sont à leur zénith, les populations doivent fuir leurs communautés et leur maison, et s’amassent aux périphéries des grandes villes comme Bogota, Medellín, Barranquilla ou encore Bucaramanga[xxv]. C’est ce qui explique, entre autres, l’insécurité et le haut taux de criminalité dans ces villes. En effet, les assassinats et les féminicides ont lieu dès la tombée de la nuit[xxvi]. Même le jour, il n’est pas recommandé de sortir son téléphone en pleine rue. C’est l’une des raisons pour lesquelles on tue. Madame Gonzalez insiste sur le terme de « conflit social et armé », car les zones d’extraction des ressources et les zones de conflits se superposent presque parfaitement. Les belligérants sont l’armée, les paramilitaires, l’ELN, en plus de groupuscules anciennement associés aux FARC qui ont soit rejeté d’entrée de jeu l’accord de la Havane de 2016, soit repris le maquis après avoir constaté que l’État ne respectait pas leur part de l’accord. C’est le cas d’Iván Márquez, qui avait représenté la principale guérilla colombienne lors des négociations[xxvii].
Cette superposition presque parfaite de zones d’extraction et de zones de conflits s’expliquerait par le fait que les grands propriétaires et les gens qui gouvernent le pays sont les mêmes personnes! En fait, pour madame Gonzalez, là où il y a des problèmes de droit de la personne, il y a des pratiques extractivistes et des intérêts économiques ou stratégiques d’un point de vue géographique, qui sont défendus par l’État colombien, par l’armée et par les groupes armés. L’armée sert les intérêts des multinationales avant tout. En effet, selon une brochure du PASC, plus de 10 % de l’armée, soit 3 000 militaires, seraient affecté·e·s aux côtés de mercenaires, de paramilitaires et d’agences de sécurité privée, à la protection des ressources pétrolières et minières et, dans certains départements de la Colombie, ce serait le cas de près de 80 % des effectifs[xxviii]. Il y a beaucoup d’entreprises étrangères, dont plusieurs canadiennes. L’État colombien, subissant les pressions du Capital, doit céder. Madame Gonzalez raconte qu’un sénateur a voulu se rendre sur les terres par rapport auxquelles il avait reçu des plaintes relatives aux droits de la personne et ce dernier s’est vu refuser l’accès par l’armée colombienne elle-même.
Mais enfin, pourquoi l’armée est-elle si puissante? Pour madame Gonzalez, la réponse est simple. Les entreprises appartiennent à ceux-là mêmes qui contrôlent l’exécutif. Malheureusement, le judiciaire n’arrive pas à exercer ces fonctions de manière indépendante et de nombreux crimes restent impunis, incluant ceux des paras qui travaillent pour le gouvernement, et le gouvernement lui-même. Les petit·e·s criminel·le·s sont souvent payé·e·s pour plaider coupables et ceux qui donnent les ordres s’en lavent les mains. Dans les régions marginalisées, les institutions de l’État sont absentes. La seule présence du pouvoir se fait grâce à l’armée, voire les paramilitaires, comme sur la côte, et l’imputabilité est évidemment inexistante. Ainsi, dans ces régions, les entreprises font parfois directement affaire avec ces groupes armés. Par exemple, au Nord, dans la Guajira, l’entreprise américaine Chiquita, l’un des plus grands producteurs et distributeurs de bananes au monde, aurait embauché des paramilitaires pour assassiner des leaders syndicaux·ales, ce qui n’est qu’un cas parmi tant d’autres[xxix]. Les paramilitaires sont aussi souvent embauché·e·s pour vider les territoires où des activités d’extraction doivent avoir lieu[xxx].
Un terrorisme colombien soutenu par le Canada
Enfin, si l’armée colombienne reçoit un important soutien des États-Unis par l’entremise du Plan Colombia[xxxi], le Canada offre aussi son aide au terrorisme d’État colombien au nom de la guerre contre la drogue, et ce, dans le cadre, entre autres, du Programme d’instruction et de coopération militaire (PICM), du Joint Interagency Task Force South (JIATF-S), du Programme d’aide au renforcement des capacités antiterroristes (PARCAT) et du Programme d’aide à l’instruction militaire (DPAIM). Le Canada fournit également de l’équipement militaire, et la GRC et le SCRS collaborent avec les services de renseignements colombiens[xxxii].
Au Canada, Simon-Pierre Savard-Tremblay, représentant de la circonscription de Saint-Hyacinthe-Bagot au parlement fédéral depuis 2019 et aussi porte-parole du Bloc Québécois en matière de commerce international, affirme que l’idée d’un ombudsman ou d’une ombudswoman pour porter plainte contre les minières canadiennes à l’étranger a été mise de l’avant, mais, en dépit des promesses du premier ministre, cela ne s’est jamais concrétisé[xxxiii]. La création d’une représentation diplomatique du Québec en Colombie[xxxiv] a récemment été annoncée. Le projet aurait plutôt pour but de faciliter l’immigration de travailleur·euse·s de la Colombie, soi-disant parce que ces dernier·ère·s s’intègreraient mieux ou, en d’autres mots, parce qu’ils et elles sont plus facilement assimilables et résisteraient moins à ce qui se dessine très clairement comme un impérialisme québécois. Fort heureusement, au regard de ce nous avons vu en Colombie, le gouvernement de la CAQ se trompe royalement. Enfin, nous aurions espéré qu’une politique étrangère québécoise aurait valorisé la solidarité avec toutes les luttes anti-impérialistes du monde.
Un projet hydroélectrique controversé
Si vous souhaitez avoir un exemple de la mauvaise gestion du gouvernement et de l’influence néfaste des gouvernements étrangers en Colombie, prenez le projet hydroélectrique Hidroituango, partiellement financé par le gouvernement québécois[xxxv], qui serait à mettre en parallèle avec les grands projets hydroélectriques au Québec, qui se sont le plus souvent faits au détriment des populations autochtones[xxxvi]. Le projet hydroélectrique, encore inachevé à ce jour, devait harnacher la rivière Cauca, dans l’Antioquia. En 2008 a été créé le mouvement Rios Vivos pour dénoncer l’expulsion brutale de paysan·e·s des territoires destinés au projet et la catastrophe écologique que le barrage devait entraîner. En effet, d’une part, les autorités colombiennes avaient octroyé un permis de construction, et ce, négligeant de tenir compte adéquatement de sept failles géologiques. D’autre part, l’entreprise chargée du projet, Empresas Públicas de Medellín, avait déjà une très mauvaise réputation.
Malgré les démarches judiciaires, de sérieux incidents se sont multipliés. Un tunnel s’est effondré, causant un grave éboulement. Des infrastructures essentielles, telles que des écoles et des hôpitaux, ont été détruites. Les habitant·e·s des zones affectées se sont retrouvé·e·s à la rue et sans travail. Tout cela s’ajoute aux souffrances déjà endurées par ces populations, dont la plupart ont survécu aux conflits armés qui sévissent dans la région depuis les années 1980, emportant même des cimetières et des fosses communes, reliques de ce sombre passé, qui avait fait en sorte que près de 300 personnes avaient été portée disparues. Depuis lors, comme si ce n’était pas assez, les leaders sociaux·ales continuent de se faire assassiner et les paramilitaires ont forcé plus de 4 000 personnes à abandonner leur demeure, leur bétail et leurs possessions pour la construction du barrage. Enfin, il faut bien noter qu’il s’agit d’un projet public, financé par la Banque interaméricaine de développement (BID), la banque BNP Paribas et la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ)[xxxvii], c’est-à-dire que c’est de l’argent des contribuables qui est ainsi gaspillé. Notre responsabilité est donc d’autant plus grande, au moins autant que devraient l’être notre indignation et notre motivation à changer les choses.
Les élections de mai : un nouveau faux-espoir à l’horizon?
Les relations entre les gouvernements latino-américains et les mouvements sociaux, qui mènent le plus souvent les luttes, sont pour le moins tumultueuses, en Colombie comme ailleurs en Amérique latine.[xxxviii]. Or, il y a lieu de s’interroger sur les dynamiques qui ont placé ces gens au pouvoir, d’une part, mais aussi sur les relations qui ont été maintenues ou non entre ces leaders et les mouvements sociaux. À cet égard, on pourrait parler des cas de Nicolás Maduro au Venezuela[xxxix] ou encore de Daniel Ortega au Nicaragua[xl], qui se sont totalement aliénés par rapport aux mouvements sociaux ou révolutionnaires qui les ont portés au pouvoir. Au Brésil et en Uruguay, cela a aussi été le cas, le Frente Amplio et le Parti des travailleurs ayant un effet hégémonisant sur les mouvements sociaux[xli]. C’est pourquoi, par ailleurs, le mouvement des terres s’est éventuellement distancé de l’État brésilien[xlii]. Un phénomène similaire s’est déroulé en Bolivie, où le Mouvement vers le socialisme (Movimiento al Socialismo – MAS), s’est peu à peu institutionnalisé pour intégrer la classe politique, et pour ultimement s’aliéner des mouvements sociaux et des autres dynamiques populaires[xliii].
Ce ne sont que quelques exemples parmi tant d’autres. Enfin, cela jette un éclairage plus nuancé sur ce que pourrait représenter la victoire de Gustavo Petro, parce qu’aucun de ces gouvernements n’a vraiment réussi à transformer la structure de l’État qu’ils gouvernaient. Ils ont seulement appliqué des réformes qui ont ensuite été défaites par les mouvements de droite qui ont suivi. C’est là que les mouvements sociaux acquièrent un certain avantage[xliv]. Au lendemain de l’élection, pour la première fois dans l’histoire de la Colombie, d’un gouvernement progressiste, quelles relations devront avoir avec lui les mouvements sociaux[xlv]? Il ne semble pas y avoir d’issue facile, mais une chose est certaine : les mouvements sociaux devront rester forts et autonomes par rapport à l’État, peu importe les discours tenus par des leaders prétendument progressistes[xlvi] (de Sousa Santos 2001; Duque et Rodriguez 2022).
CRÉDIT PHOTO: « Habrá buen o mal gobierno, si hay buena o mala policia » (Il y aura un bon ou un mauvais gouvernement s’il y une bonne ou une mauvaise police), Musée historique de la police, Bogotá, Colombie, photo de l’auteur.
[1] Louis-Joseph Proudhon, Idée générale de la Révolution au dix-neuvième siècle, Paris : Garnier, 1851.
[2] Voir l’article de l’auteur : Alexandre Dubé-Belzile, « Quelle paix ? Le fossé infranchissable entre la politique colombienne et les inégalités sociales », janvier 2017. http://revuelespritlibre.org/quelle-paix-le-fosse-infranchissable-entre-….
[3] Adriaan Aselma, « Armed conflict resurged throughout Colombia: war crimes tribunal », Colombia Reports, 19 février 2022. https://colombiareports.com/armed-conflict-resurged-throughout-colombia-war-crimes-tribunal/ (consulté 27 avril 2022).
[4] Adriaan Aselma, « Colombia announces dramatically revised Senate election results: National Registry finds 390,000 extra votes for opposition party », Colombia Reports, 19 mars 2022. https://colombiareports.com/colombia-announces-dramatically-revised-sena….
[5] Adriaan Aselma, « Colombia’s opposition recovering ‘stolen’ congressional seats ». Colombia Reports, 17 mars 2022. https://colombiareports.com/colombias-opposition-recovering-stolen-congr…(consulté le 27 mars 2022).
[6] Adriaan Aselma, « Colombia’s political parties avert ‘coup’ ». Colombia Reports, 23 mars 2023. https://colombiareports.com/colombias-political-parties-avert-coup/(consulté le 27 mars 2022).
[7] https://es.wikipedia.org/wiki/Anexo:Partidos_pol%C3%ADticos_de_Colombia
[8] RFI, « Législatives en Colombie : la gauche favorite, malgré “l’achat des votes” ». RFI, 22 mars 2022. https://www.rfi.fr/fr/am%C3%A9riques/20220313-l%C3%A9gislatives-en-colombie-la-gauche-favorite-malgr%C3%A9-l-achat-des-votes (consulté le 27 mars 2022).
Anne Proenza, « En Colombie, des élections à bâtons corrompus ». Libération, 12 mars 2022. https://www.liberation.fr/international/amerique/en-colombie-des-elections-a-batons-corrompus-20220312_SBBPJTY26BCIFK7H6XYU7LBHJM/ (consulté le 27 mars 2022).
[9] Ibid.
[10] Colombia Reports, « Gaitanista Self-Defense Forces of Colombia (AGC) / Gulf Clan », Colombia Reports, 25 octobre 2021. https://colombiareports.com/agc-gulf-clan/ (consulté le 27 avril 2022).
[11] Adriaan Aselma. 2022c. « White supremacy in Colombia | Part 5: the racist war », 11 mars 2022, Colombia Reports. https://colombiareports.com/white-supremacy-in-colombia-part-5-the-racist-war/ (consulté le 27 mars 2022).
[12] Andrei Gomez-Suarez, Genocide, Geopolitics and Transnational Networks: Con-textualising the destruction of the Union Patritia in Colombia, New York : Routledge, 2015.
[13] Adriaan Aselma, « Colombia’s war crimes tribunal: 5,700 killed in political extermination », Colobia Reports, 4 mars 2022. https://colombiareports.com/colombias-war-crimes-tribunal-5700-killed-in….
[14] El Colombiano, « Asesinan a Víctor Manuel Pacheco, líder social en Fortul, Arauca ». El Colombiano, 5 février 2022. https://www.elcolombiano.com/colombia/asesinan-a-lider-social-victor-mac…(consulté le 27 mars 2022).
[15] Yves Carrier, « Constats préliminaires de la mission d’observation des droits humains en Colombie », Carrefour d’animation et de participation à un monde ouvert (CAPMO), janvier 2022. https://capmo.org/comptes-rendus/329-constats-preliminaires-de-la-missio… (consulté le 27 mars 2022).
[16] Ibid.
[17] Bnamericas. 2021. « Gran Tierra Energy Inc. proporciona actualización sobre el impacto de las protestas y bloqueos nacionales en Colombia ». Bnamericas, 18 mars 2021. https://www.bnamericas.com/es/noticias/gran-tierra-energy-inc-proporcion…,)% 20%2D%20Gran%20Tierra%20Energy%20Inc (consulté le 27 mars 2022).
[18] Colombia Working group, « La Colombie dans l’ombre des abus de droits humains ». PASC, juillet 2015. http://pasc.ca/fr/CWG (consulté le 27 mars 2022).
[19] Yves Carrier, Op. Cit., note 16.
[20] La Cola de Rata y La Liga Contra el Silencio, « El Aguacate desata conflictos en el Eje Cafetero ». Censat Agua Viva, 2021. https://censat.org/es/analisis/el-aguacate-desata-conflictos-en-el-eje-cafetero-9809 (consulté le 27 mars 2022).
[21] Adriaan Alsema, « UN flags Colombia as ‘hunger hotspot’: Almost 14% of population would lack food security ». Colombia Reports, 31 janvier 2022. https://colombiareports.com/un-flags-colombia-as-hunger-hotspot/ (consulté le 27 mars 2022).
[22]Nolwenn Jaumouillé, « En Colombie, des médias se liguent pour raconter les histoires interdites ». Ina : la revue des médias, 13 janvier 2022. https://larevuedesmedias.ina.fr/colombie-journalistes-ligue-contre-silence-medias-independants-liberte-presse (consulté le 27 mars 2022).
[23] El Colombiano, « Hipopotamos se pasean por las calles de Doradal ». El Colombiano, 3 mars 2022.
[24] Edward S. Herman et Noam Chomsky, Manufacturing Consent: The Political Economy of the Mass Media, New York, Pantheon Books, 1988, p. XVIII
[25] Yves Carrier, Op. Cit., note 16.
[26] Montoya, Miguel Osorio, et Julio César Herrara, « El morro de Moravia se termina de poblar sin control alguno », El Colombiano, 3 mars 2022.
[27]Hayley McCord, « Impunity for femicide in Colombia is still above 90% », The Bogota Post, 27 septembre 2021. https://thebogotapost.com/impunity-for-femicide-in-colombia-is-still-above-90/49317/ (consulté le 27 mars 2022).
[28]Gilian Maghmud, « En Colombie, le réarmement des FARC et la revanche de l’extrême droite paramilitaire », LVSL, 22 septembre 2019. https://lvsl.fr/en-colombie-le-rearmement-des-farc-et-la-revanche-de-lextreme-droite-paramilitaire (consulté le 27 mars 2022).
[29] Projet Accompagnement Solidarité Colombie, « Ciblons les profiteurs canadiens de la guerre en Colombie », PASC, 2012, p.3. https://pasc.ca/sites/pasc.ca/files/u6/depliantprofiteurs7.pdf (consulté le 27 mars 2022).
[30]Horacio Duque Giraldo, « Guillermo Gaviria Echeverri, el decano de los para empresarios ». Rebelión, 19 décembre 2012. https://rebelion.org/guillermo-gaviria-echeverri-el-decano-de-los-para-empresarios/ (consulté le 27 mars 2022).
Amy Goodman, « El gran traspié de Chiquita ». Rebelion, 22 juillet 2007. https://rebelion.org/el-gran-traspie-de-chiquita/ (consulté le 27 mars 2022).
[31] Yves Carrier, Op. Cit., note 16.
[32] Natalio Cosoy, « Has Plan Colombia really worked? » BBC News, 4 février 2016. https://www.bbc.com/news/world-latin-america-35491504 (consulté le 27 mars 2022).
Jack Norman, « US aid to Colombia will grow to $448 million in 2020, largest amount in 9 years ». Colombia Reports, 19 décembre 2019. https://colombiareports.com/amp/us-aid-to-colombia-will-grow-to-448-million-in-2020-largest-amount-in-9-years/ (consulté le 27 mars 2022).
[33] Projet Accompagnement Solidarité Colombie, Op. Cit., note 29, p.7-8.
[34] Yves Carrier, Op. Cit., note 16.
[35] Marc-André Gagnon, « Un nouveau Bureau du Québec en Colombie : La ministre Nadine Girault annonce l’implantation d’une 34e représentation à l’étranger ». Journal de Montréal, 13 avril 2022. https://www.journaldequebec.com/2022/04/13/un-nouveau-bureau-du-quebec-en-colombie (consulté le 27 mars 2022).
[36] Yves Carrier, Op. Cit., note 16.
[37] Stéphane Savard, « Les communautés autochtones du Québec et le développement hydroélectrique ». Recherches amérindiennes au Québec, 2009, 39 (1‑2) : 47‑60.
[38]Isabel Cristina Zuleta. 2021. « Hidroituango : désastre socio-environnemental et responsabilité internationale ». IdeAs, 2021, 17. http://journals.openedition.org/ideas/10013 (consulté le 27 mars 2022).
[39] Soledad Stoessel, « Giro a la izquierda en la América Latina del siglo XXI », Polis Revista Latinoamericana, 2014, no 39 : 129‑56.
Yani Vallejo Duque et Alfonso Insuasty Rodriguez, « Organizaciones sociales de cara a gobiernos progresistas en Latinoamérica: ¿apoyo o subordinación? », Desinformémonos, 3 mars 2022. https://desinformemonos.org/organizaciones-sociales-de-cara-a-gobiernos-progresistas-en-latinoamerica-apoyo-o-subordinacion/ (consulté le 27 mars 2022).
[40] Alexandre Dubé-Belzile, « Le visage en décomposition de la révolution bolivarienne : le Venezuela en crise ». 21 juin 2017. http://revuelespritlibre.org/le-visage-en-decomposition-de-la-revolution-bolivarienne-le-venezuela-en-crise (consulté le 27 mars 2022).
[41] Alexandre Dubé-Belzile, « Nicaragua : la société du spectacle sandiniste en Amérique centrale ». Revue L’Esprit Libre, 12 septembre 2019. https://revuelespritlibre.org/nicaragua-la-societe-du-spectacle-sandiniste-en-amerique-centrale (consulté le 27 mars 2022).
[42] Pablo Ospina Peralta, « Gobiernos, progresismos y organizaciones populares ». Nueva Sociedad, juin 2016. https://www.nuso.org/articulo/progresismos-y-organizaciones-populares/ (consulté le 27 mars 2022).
[43] El país, « Los Sin Tierra “vetan” la presencia de Lula en su congreso de Brasilia : La cita arranca con elogios a las “revoluciones” de Cuba y Venezuela », El pais, 12 juin 2007. https://elpais.com/internacional/2007/06/13/actualidad/1181685606_850215.html (consulté le 27 mars 2022).
[44] Zuazo, Moira. 2010. « ¿Los movimientos sociales en el poder? El gobierno del MAS en Bolivia ». Nueva Sociedad, NUSO Nº 227, mai-juin 2010. https://nuso.org/articulo/los-movimientos-sociales-en-el-poder-el-gobierno-del-mas-en-bolivia/ (consulté le 27 mars 2022).
[45] Yani Vallejo Duque et Alfonso Insuasty Rodriguez Carrier, Op. Cit., note 48.
[46] Yani Vallejo Duque et Alfonso Insuasty Rodriguez Carrier, Op. Cit., note 48.
[47] Yani Vallejo Duque et Alfonso Insuasty Rodriguez Carrier, Op. Cit., note 48.
Sousa Santos, Boaventura de. 2001. « Los nuevos movimientos sociales ». OSAL, 2001.
par William Grondin | Mai 15, 2022 | Opinions
Lors de la campagne électorale de 2021 à la mairie de Montréal, la mairesse Valérie Plante a promis qu’advenant sa réélection, elle doterait le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) de caméras corporelles portatives dès 2022[1]. Le ministère de la Sécurité publique a également déployé en 2021 un projet pilote de caméras portatives dans la province[2]. Un consensus socio-politique favorable se dégage quant à l’adoption de caméras portatives pour les corps de police couvrant le territoire québécois, et ce, pour améliorer la confiance citoyenne envers la police et favoriser l’imputabilité. Au-delà de ces promesses et du consensus quant à l’utilisation d’un tel dispositif, l’angle mort des débats est le caractère technique de cette solution à une problématique de nature sociale.
L’imaginaire sociotechnique auréolant les caméras corporelles portatives : de l’objectivité épistémique de l’image
Le concept d’imaginaire sociotechnique est fécond pour appréhender les attentes et les apriorités – positives et négatives – face aux nouvelles technologies. En sociologie des sciences, ils sont les représentations collectives des futurs désirables ou non souhaités se matérialisant dans les choix techniques et sociaux. Autrement dit, le concept d’imaginaire sociotechnique renvoie aux valeurs s’inscrivant dans la création et la négociation d’un artéfact technique. Raisonner l’artéfact technique pour comprendre la société, réfléchir la société pour comprendre l’artéfact technique dans une perspective coextensive d’influence mutuelle.
Les artéfacts techniques – dans notre cas, les caméras corporelles – peuvent être étudiés dans une dialectique représenté-représentant en tant que concrétisation d’un ordre désirable et d’une vision de la société qui se répercute dans l’adoption et la constitution de la technique[3]. L’imaginaire sociotechnique de transparence, de redevabilité et d’objectivité auréolant l’utilisation de caméra portative par les corps de police a pris naissance dans un contexte de prolifération rapide des technologies de l’information et des communications, comme les téléphones intelligents munis de caméras vidéos.
La captation d’images vidéos par les citoyens et citoyennes est reconnue comme un moyen de contrebalancer le pouvoir de l’institution policière, de se défendre en cas d’abus et de donner de la crédibilité à la perspective citoyenne. Cet imaginaire sociotechnique n’est pas étonnant étant donné que, ces dernières années, plusieurs interventions policières ont été filmées par des citoyens et citoyennes à l’aide de leurs téléphones cellulaires, mettant en lumière des situations de violences policières au Canada et aux États-Unis. Un cas paradigmatique est celui de l’Afro-Américain George Floyd – décédé à la suite d’une intervention policière en mai 2020 – où l’ex-policier Derek Chauvin a maintenu son genou sur le cou de la victime pendant près d’une dizaine de minutes, causant son décès par asphyxie. Les images de l’intervention, captées par des citoyens et citoyennes, ont fait le tour du monde et permis de braquer les projecteurs sur les violences policières et raciales métastasées en Amérique du Nord. Elles ont également été au centre du procès de Derek Chauvin, reconnu coupable le 20 avril 2021 de meurtre au 2e degré, meurtre au 3e degré et d’homicide involontaire[4].
Il serait cependant surprenant que des images provenant d’une caméra corporelle portée par la police fassent l’objet d’un traitement semblable aux images captées par la population. Alors qu’il semble y avoir consensus politique sur le déploiement de caméras corporelles, l’aspect du traitement et de la diffusion des données vidéos produites par caméras corporelles est un angle mort du débat – évacué par l’illusion d’un imaginaire sociotechnique, qui met sur un piédestal épistémique l’objectivité des images vidéos. Cet angle mort devrait cependant être au cœur des préoccupations sur l’implantation de cette nouvelle technologie. En absence de législation sur leur utilisation, les images demeurent entre les mains des services de police, faisant en sorte que l’objectif de transparence et de redevabilité est institutionnellement et théoriquement court-circuité. Par exemple, l’introduction, en 2017, de caméras corporelles au New York City Police Department pour tenter de redorer l’image du service de police – teintée par des scandales, des abus et des années de stop-and-frisk – n’a pas eu l’effet escompté. Le manque d’encadrement législatif a fait en sorte que l’effet contraire s’est produit. Le New York City Civilian Complaint Review Board, l’agence chargée de surveiller et d’enquêter sur le service de police de la ville de New York, explique :
Le New York Police Department sape les enquêtes sur les abus de la police en refusant de donner un accès complet aux images de caméras portées sur le corps, selon un nouveau rapport d’une agence de surveillance de la ville([1])[5].
Le syndicat des agents et agentes de police de la ville de New York a, par le passé, tenté de bloquer la diffusion d’enregistrements d’intervention policière au public, soit en niant leur existence[6], soit en empruntant la voie juridique[7]. Les agents et agentes de police ont également développé un système de codes pour faire comprendre à leurs collègues que leurs caméras étaient en fonction et qu’ils et elles devraient agir en conséquence.
L’article Police turn body cams into tools for public relations, not accountability, paru en 2017 dans le Columbia Journalism Review, s’est penché sur le phénomène de l’utilisation des caméras corporelles en tant qu’outil de relation publique par les corps de police aux États-Unis[8]. On y explique que les services de police s’empressent de diffuser les images les présentant sous un jour favorable, tandis que les images compromettantes font l’objet de rétention et ne sont pas médiatisées. Constat semblable dans un article publié dans le North Carolina Law Review, qui mentionne qu’en absence de législation, les services de police ont tendance à utiliser les images des caméras corporelles de façon partiale. Par exemple, pour donner une image positive de leurs officiers et officières, décident arbitrairement quelles images seront dévoilées aux médias et sont réticents à fournir des images négatives de leurs agents et agentes[9].
Les images captées par les services de police peuvent parallèlement servir à tenir des opérations marketing sous le couvert de partager la réalité policière. Abondamment présentes sur internet, des images d’interventions provenant de caméras portatives sont diffusées sur YouTube par les services de police pour faire la promotion de la profession et cultiver l’admiration du public pour les forces de l’ordre. Les caméras corporelles portatives n’étant pas bonnes ou mauvaises en soi, la variable indépendante est une règlementation claire et précise qui circonscrit le processus de rétention et de traitement des images par la police, tout en favorisant le respect du droit à la vie privée des policiers et policières et des citoyens et citoyennes présents dans les enregistrements vidéos.
Les caméras corporelles en tant que « technological fixes »
Le concept de technological fixes fait référence à une « Application de la technologie pour résoudre des problèmes sociaux de nature non-technique, et ce, pour une variété de problèmes dans la société contemporaine ([2]) »[10]. Il s’agit d’intelligibiliser des problématiques sociales en s’ingéniant à les convertir en problématiques d’ordre technique, dont le corolaire est ultimement une solution technique. On note que cette approche technocentrique est particulièrement répandue en ce qui a trait à la formulation de solutions pour lutter contre les changements climatiques (les voitures électriques), les problématiques économiques (développement de l’intelligence artificielle et de nouvelle technologie en général) et la brutalité policière (caméra corporelle).
Dans le contexte d’une perte de confiance envers les services de police, l’implantation généralisée de caméras corporelles portatives peut paraitre une solution digne d’intérêt. Or, le SPVM a signalé que les coûts associés à un tel projet sont de l’ordre d’environ 24 M$ par année, soit près de 4% du budget de fonctionnement du corps de police pour l’année 2018[11]. Le SPVM estime qu’il faudrait embaucher 71 policiers et policières additionnels compte tenu des charges de travail supplémentaires, 117 agents, agentes et civils pour garantir une gestion efficace des vidéos et 14 personnes au soutien en matière technologique et pour les demandes d’accès à l’information[12]. Le déploiement du projet s’effectuerait sur 4-5 ans, car il faudrait former l’ensemble des effectifs, faire l’acquisition des caméras, développer une solution technologique, aménager des locaux, etc. Dans ce contexte, l’implantation de caméras corporelles portatives nécessiterait une vague massive d’embauche et une augmentation marquée du budget du SPVM. Rien ne dit par contre que cet investissement massif serait le plus approprié pour rendre le SPVM imputable de ses actions.
À Montréal, la Commission de la sécurité publique est l’instance publique qui surveille et étudie les questions relatives au Service de Police de la Ville de Montréal. Elle permet de limiter l’autonomie policière et d’assurer une redevabilité du SPVM envers les élus et élues. La commission mène actuellement plusieurs dossiers quant au profilage racial par la police, sur la diversité au sein du SPVM et a mené des consultations sur les caméras portatives. L’historique du SPVM avec cette instance est ambivalente, ayant initialement refusé de répondre aux préoccupations des élus et élues par rapport à l’utilisation de nouvelles technologies de reconnaissance faciale[13]. On note que Commission de la sécurité publique se réunit souvent à huis clos, court-circuitant l’essence d’une commission publique. Sous le couvert d’une indépendance entre l’institution politique et policière, le cadre de redevabilité démocratique envers la population demeure déficitaire, favorisant une méfiance face à l’institution policière
Un second élément qui pourrait renforcer la confiance du public envers l’institution policière est la remise en question de l’imputabilité restreinte dont l’effectif policier bénéficie. En effet, le traitement de plainte en déontologie policière peut facilement s’étirer sur plus de 5 ans avant qu’une décision soit rendue[14]. La gravité des peines est également superficielle en fonction des infractions. Prenons l’exemple de l’affaire récente concernant le policier Matthew Cool, reconnu coupable en 2022 par le Comité de déontologie policière d’avoir notamment[15] :
- Intentionnellement produit un faux rapport d’évènement « dans le but de camoufler sa propre inconduite et dans le but de justifier l’intervention sans apporter le réel descriptif des évènements » ;
- D’avoir arrêté un individu sans motif ;
- D’avoir utilisé la force sans droit pour empêcher un individu de filmer une arrestation
Dans cette affaire, la peine imposée par le comité de déontologie policière est de 31 jours de suspension sans traitement. Loin d’être hors de l’ordinaire, cette faible sanction s’inscrit dans une jurisprudence particulièrement clémente considérant la gravité objective de l’infraction, plombant du même coup la confiance du public envers les institutions censées agir en tant que chien de garde de l’institution policière.
Quand la technique se substitue au progrès social
La période des Lumières comme définie par Rousseau postule la perfectibilité humaine sous l’angle d’une prise de conscience collective de la capacité de créer des institutions pour bâtir une société plus juste et égalitaire :
« Si la maîtrise technoscientifique peut contribuer à l’amélioration de notre destinée, cette quête technoscientifique doit, pour Rousseau et, plus largement, pour l’ensemble des philosophes des Lumières, rester subordonnée à des impératifs d’ordre éthico-politique plus fondamentaux »[16].
Autrement dit, si la technique peut contribuer à la perfectibilité sociale, celle-ci doit avant tout demeurer secondaire à une prise de conscience collective. Dans la société post-moderne, l’antienne selon laquelle le progrès technique est corolaire au progrès social est hypostasiée, comme on le constate avec le projet d’instauration des caméras portatives en tant que technological fixes à une problématique de nature sociale. Ancrées dans un imaginaire sociotechnique d’omniscience et d’objectivité épistémique de l’image, les caméras corporelles apparaissent erronément comme solution privilégiée pour faire triompher la vérité et l’imputabilité. S’il est possible que des effets positifs émanent du déploiement à grande échelle de ce dispositif, on est en droit de se questionner sur son coût élevé, le manque d’encadrement juridique et le choix d’une solution technique à un problème fondamentalement social. Aussi louable soit-elle, la volonté de renforcer la confiance du public envers l’institution policière en introduisant des caméras corporelles est, au mieux, ténue, au pire, elle s’inscrit dans un paradigme technophile occultant la problématique sociétale à la base de cette situation.
CRÉDIT PHOTO: Alexandre Debiève/unplash.com
([1]) Notre traduction : « The New York Police Department is undermining investigations into police abuse by refusing to give full access to body-worn camera footage, according to a new report by a city watchdog agency. »
([2]) Notre traduction de : « application of technology meant to solve social problems that are non-technical in nature – for a variety of pressing issues in contemporary society »
[1] Anne-Marie Lecomte, « Caméras pour les policiers : Plante n’agit pas assez vite au goût de Coderre », Radio-Canada.ca (Radio-Canada.ca, 2021), https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1807233/plante-projet-montreal-snow….
[2] Sureté du Québec, « Déploiement d’un projet pilote de caméras portatives », 2021, https://www.sq.gouv.qc.ca/communiques/deploiement-dun-projet-pilote-de-c….
[3] Sheila Jasanoff, « Future Imperfect : Science, Technology, and the Imaginations of Modernity », dans Dreamscapes of Modernity: Sociotechnical Imaginaries and the Fabrication of Power (University of Chicago Press, 2015).
[4] Sophie-Hélène Lebeuf, « L’ex-policier Derek Chauvin reconnu coupable du meurtre de George Floyd », Radio-Canada.ca (Radio-Canada.ca, 2021), https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1786469/mort-george-floyd-jury-verd….
[5] Eric Umansky, « Police Watchdog Calls for Full Access to Body Cam Footage. The NYPD Says No. », ProPublica, 2021, https://www.propublica.org/article/police-watchdog-calls-for-full-access….
[6] Eric Umansky, « Over 700 Complaints About NYPD Officers Abusing Black Lives Matter Protesters, Then Silence », ProPublica, 2021, https://www.propublica.org/article/over-700-complaints-about-nypd-office….
[7] NBC New York, « New York Court Rules Public Allowed to See Police Body Camera Footage », NBC New York (blog), 2019, https://www.nbcnewyork.com/news/local/new-york-ny-court-rules-public-all….
[8] Steve Friess, « Police Turn Body Cams into Tools for Public Relations, Not Accountability », Columbia Journalism Review, 2017, https://www.cjr.org/united_states_project/body-cam-las-vegas-police.php.
[9] Seth W. Stoughton, « Police Body-Worn Cameras Badge Cams as Data and Deterrent: Enforcement, the Public, and the Press in the Age of Digital Video », North Carolina Law Review 96, no 5 (2018): 1363‑1424 https://scholarship.law.unc.edu/cgi/viewcontent.cgi?article=6681&context….
[10] Selma Šabanović, « Robots in Society, Society in Robots », International Journal of Social Robotics 2, no 4 (2010): 439-450, https://doi.org/10.1007/s12369-010-0066-7.
[11] Service de police de la Ville de Montréal, « Projet pilote des caméras portatives du SPVM : synthèse janvier 2019 » (Montréal: Service de police de la Ville de Montréal, 2019), https://spvm.qc.ca/upload/Fiches/Cameras_portatives/synthese_projet_pilo….
[12] Ibid.
[13] Commission de la sécurité publique, « Ville de Montréal – Portail officiel – SPVM – technologies de reconnaissance »,page web (Ville de Montréal, 2021), http://ville.montreal.qc.ca/portal/page?_pageid=6877,143506297&_dad=port….
[14] Louis-Samuel Perron, « Un policier du SPVM suspendu un mois pour un faux rapport », La Presse, 8 mars 2022, sect. Justice et faits divers, https://www.lapresse.ca/actualites/justice-et-faits-divers/2022-03-08/un….
[15] Comité de déontologie policière, « C-2016-5015-3 (15-1245-1) », 2022, https://comite.deontologie.gouv.qc.ca/fileadmin/comite/decisions/C-2016-….
[16] Nicolas Le Dévédec, « Retour vers le futur transhumaniste », Esprit Novembre, no 11 (2015): 89‑100, https://doi.org/10.3917/espri.1511.0089.