Intelligence artificielle : un point de vue irresponsable de la part du directeur du programme de journalisme de l’UQAM

Intelligence artificielle : un point de vue irresponsable de la part du directeur du programme de journalisme de l’UQAM

L’auteur est doctorant en communication à l’Université du Québec à Montréal (UQAM).

Le printemps dernier, Patrick White, le nouveau directeur du programme de journalisme de l’UQAM, a publié un texte dans La Presse +1, mais aussi dans The Conversation2, faisant l’éloge de l’intelligence artificielle et de son application au monde des médias. L’argument du professeur en journalisme, ici fortement inspiré de l’idéologie du libéralisme, est simple : le journalisme ne s’adapte pas assez vite à l’évolution des nouvelles technologies. En impliquant l’intelligence artificielle dans la production des nouvelles, les médias pourraient réorienter les journalistes vers le travail complexe à valeur ajoutée, comme les enquêtes ou les longs formats, et les libérer à l’inverse du travail routinier maintenant pris en charge par les robots et les algorithmes. 

« L’IA peut permettre également aux journalistes d’épargner beaucoup de temps », dit l’ancien rédacteur en chef du Huffington Post Québec. Or, cette idée trop simple ne prend pas du tout en compte le lien entre la forme actuelle du capitalisme et le monde du travail et se doit d’être critiquée. 

Le libéralisme ne pense pas la technique

Le libéralisme est l’idéologie la plus influente du champ de recherche des études médiatiques, ce biais étant particulièrement présent dans les universités américaines3. Si la pensée libérale comporte certains avantages, comme par exemple assigner un rôle positif aux journalistes qui se voient comme des chiens de garde de la démocratie, elle a aussi plusieurs défauts : elle est incapable de penser ni la matérialité des médias ni la technique et encore moins l’influence des machines sur les conditions de travail. 

Dans La richesse des nations, Adam Smith écrit que l’innovation technologique venait tout simplement de la division du travail. C’est en se divisant les tâches que les travailleurs et les travailleuses pouvaient se spécialiser dans leur domaine et ainsi développer les technologies nécessaires pour faciliter leur travail. 

Or Adam Smith et ses disciples qui sévissent encore aujourd’hui oublient qu’en contexte capitaliste, la technologie n’est jamais développée dans les mains des travailleurs et des travailleuses. Elle n’est même jamais appliquée pour faciliter leur travail, au contraire disent les auteurs et les autrices critiques, la technique n’est pas neutre et a toujours comme rôle premier d’intensifier et d’accélérer la production4. Dans le cas du journalisme, la technique d’écriture de la pyramide inversée qui vise à prioriser les informations jugées les plus importantes et un style d’écriture bref et dépourvu d’émotions, par exemple, a été créée spécifiquement pour augmenter le rendement des reporters sur le terrain qui devaient écrire plusieurs articles par jour pour répondre au développement du télégraphe5

Pour une critique sociale de la technique

Comme l’écrit Harry Braverman dans son livre classique de la sociologie du travail Travail et capitalisme monopoliste6, l’histoire du capitalisme depuis le 19e siècle est une histoire de dépossession du savoir artisanal par la classe dominante. En appliquant une stricte organisation scientifique du travail, d’abord dans les usines, puis dans les bureaux (le taylorisme), les capitalistes ont séparé la conception de l’exécution, la première étant réservée aux gestionnaires et aux contremaîtres et la deuxième aux travailleurs et aux travailleuses devant effectuer des tâches de plus en plus simples et parcellisées. 

Cette séparation historique entre le travail manuel et le travail intellectuel a aliéné les travailleurs et les travailleuses, ceux-ci ne devant qu’accomplir une liste de tâches sans jamais pouvoir penser ou adapter le processus de travail. En ce sens, la technique, quand elle est développée par des gestionnaires et non par le personnel, a toujours pour objectif d’augmenter le rendement du travail et par conséquent, à stimuler les profits des grandes entreprises, en baissant les coûts de production. 

Contrairement à ce que M. White affirme, le plus grand danger guettant les journalistes et, surtout, la qualité de leurs conditions de travail n’est donc pas le fait de ne pas assez encadrer les algorithmes, ce qui pourrait produire des situations de biais ou des fausses nouvelles, mais bien l’accélération en temps réel de la production et de la circulation de l’information créée précisément par le recours systématique aux algorithmes et aux techniques d’automatisation.  

Le problème est que M. White, loin de condamner l’accélération du cycle d’écriture, a tendance à la saluer. Dans un autre article7 paru sur l’intelligence artificielle en septembre 2019, celui-ci loue les mérites du service d’automatisation des nouvelles de Bloomberg News qui vise à publier de courts articles produits par des algorithmes. « L’intelligence artificielle permet non seulement à Bloomberg de publier ses nouvelles plus rapidement, au bénéfice des courtiers en valeurs mobilières, mais également d’automatiser la traduction de milliers d’articles dans de nombreuses langues étrangères. […] Les progrès technologiques de cette agence d’information financière n’ont pas manqué de m’impressionner », écrit-il. 

Or la chercheuse Mel Bunce a bien souligné dans une étude parue en 20178 que les conditions de travail proposées par les services d’information financière (Reuters, dans son cas) sont exécrables. Les journalistes sont forcés par leurs gestionnaires de publier en temps réel les nouvelles concernant les divers marchés financiers. Ceux-ci doivent trouver des histoires qui « move the market  (bougent les marchés) », ce qui déprime nombre d’entre eux. 

En effet, Nicole S. Cohen a aussi bien démontré dans ses entrevues avec de jeunes journalistes numériques9 que les salles de rédaction les plus adaptées aux nouvelles technologies ne sont pas des paradis du travail où les reporters réalisent du travail à valeur ajoutée. Au contraire, ces environnements sont extrêmement précaires et aliénants. Les journalistes se voient dans l’obligation de produire cinq, six, sept articles par jour, sans compter les fréquentes réécritures d’une dépêche avec de multiples liens multimédias qui vise à attirer le plus de clics possibles. Les outils créés par les algorithmes affichent en temps réel la performance des articles créant des sentiments de rivalité parmi les journalistes.

S’organiser contre le pouvoir instrumental de la technique

Ces conditions de travail éprouvantes poussent de plus en plus de jeunes journalistes vers l’épuisement professionnel10. En ce sens, comme l’affirme Cohen dans son livre Writers’ Rights : Freelance Journalism in a Digital Age11 publié en 2016, les luttes journalistiques les plus urgentes sont avant tout des luttes syndicales pour la réduction des longues heures et l’autonomie éditoriale face aux algorithmes et à la marchandisation de l’information. Les exemples ne manquent pas : plus de 60 salles de rédactions nord-américaines se sont syndicalisées dans les cinq dernières années12 (ViceGawkerVoxBuzzFeed). Ils sont les exemples à suivre. 

Il faut dire la vérité aux futurs journalistes, et cela dès l’université : vous n’aurez pas de poste stable, ce ne sera pas une partie de plaisir, vous ne dormirez pas beaucoup et les défis seront énormes. Le 30 mai dernier, Microsoft a licencié 27 journalistes alimentant le portail MSN13, dont plusieurs Canadiens et Canadiennes, au profit d’un programme d’automatisation des articles, sans parler des pigistes précaires qui ont perdu nombre de contrats. En pleine pandémie, ce type de précarisation est cruel. Pendant ce temps, le nouveau directeur du programme de journalisme à l’UQAM signe paradoxalement des articles où il fait l’éloge de l’intelligence artificielle pour le futur du métier. 

Ce point de vue libéral ne représente pas la réalité. Bien au contraire, une récente enquête de Vice14 concernant les nombreux jeunes journalistes qui fuient le métier après seulement quelques années d’expérience illustre très bien la réalité aliénante qui atteint beaucoup de journalistes lors de leur entrée sur le marché du travail. Nous méritons de meilleures analyses pour résoudre ce problème. Il faut surtout cesser de considérer la technique ou l’innovation technologique comme étant neutre, mais bien au service de ceux qui la mettent en branle. 

 

1 Patrick White, « Les robots vont-ils remplacer les journalistes? », La Presse, 1er mai 2020. https://www.lapresse.ca/debats/opinions/2020-05-01/les-robots-vont-ils-remplacer-les-journalistes 

2 Patrick White, « L’intelligence artificielle à la rescousse du journalisme », The Conversation, 16 avril 2020. https://theconversation.com/lintelligence-artificielle-a-la-rescousse-du-journalisme-135387 

3 Barbie Zelizer, « On the shelf life of democracy in journalism scholarship », Journalism, vol. 14, no. 4, 2013 : 459–473. doi:10.1177/1464884912464179 

4 À partir des propos de Marx dans Le Capital portant sur l’intensification du travail et la plus-value relative, il est possible de tracer toute une histoire de penseurs et de penseuses critiques du lien entre la technique et le capitalisme. Parmi ceux-ci les plus contemporains sont par exemple : Hartmut Rosa, Bernard Stiegler, Andrew Feenberg, Jodi Dean ou Jean Vioulac. Comme le dit d’ailleurs Vioulac dans son livre Approche de la criticité : « toute approche de la technique moderne (l’automatisme) est insuffisante qui n’envisage pas sa connexion structurelle avec le capitalisme (l’autovalorisation) et réciproquement ; toute approche de la démocratie moderne (l’avènement des masses) est insuffisante qui n’envisage pas son rapport structurel avec le dispositif industriel (la production de masse) » (Vioulac, 2018, p. 30). 

5 Henrik Örnebring, « Technology and journalism-as-labour: Historical perspectives », Journalism, vol. 11, no. 1, 2010 : 66. doi:10.1177/1464884909350644 

6 Harry Braverman, Travail et capitalisme monopoliste, Paris : Maspero, 1976. 

7 Patrick White, « L’intelligence artificielle et ses impacts sur les pratiques journalistiques », Patwhite.com, 5 septembre 2019. https://patwhite.com/lintelligence-artificielle-et-ses-impacts-sur-les-pratiques-journalistiques 

8 Mel Bunce, « Management and resistance in the digital newsroom », Journalism, vol. 20, no. 7, 2017 : 890–905. doi:10.1177/1464884916688963. 

9 Nicole S. Cohen, « At Work in the Digital Newsroom », Digital Journalism, vol. 7, no 5, 2019 : 571-591. https://doi.org/10.1080/21670811.2017.1419821

10 Scott Reinardy, « Newspaper journalism in crisis: Burnout on the rise, eroding young journalists’ career commitment », Journalism, vol. 12, no 1, 2011 : 33-50. doi.org/10.1177/1464884910385188 

11 Nicole S. Cohen, Writers’ Rights: Freelance Journalism in a Digital Age, Montreal, Kingston: McGill-Queen’s University Press, 2016. 

12 Cultural Workers Organize, « Digital media unionization timeline », 19 août 2020. https://culturalworkersorganize.org/digital-media-organizing-timeline/ 

13 Radio-Canada. « Microsoft licencie ses journalistes et les remplace par des robots », Radio-Canada, 30 mai 2020. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1707839/microsoft-nouvelles-msn-edge-intelligence-artificielle-licenciement-journalistes 

14 Justine Reix, « Arrêter le journalisme pour apprendre à vivre », Vice, 11 août 2020. https://www.vice.com/fr/article/935gba/arreter-le-journalisme-pour-apprendre-a-vivre

Haïti: impact sur la diaspora montréalaise

Haïti: impact sur la diaspora montréalaise

Par Chantale Ismé

Cet article est publié dans le numéro 84 de nos partenaires, la Revue À bâbord(link is external)

L’autrice est chercheuse et militante féministe et communautaire. 

Un mouvement social revendicateur d’une grande intensité (lutte contre la corruption, contre la dilapidation des fonds PétroCaribe, contre l’impunité, contre la cherté de la vie, etc.) secoue Ayiti depuis presque deux ans maintenant.

Ce mouvement social, présent tant dans la capitale que dans les villes de province, provoque une explosion sociale qui semblevouloir non seulement renverser le président Jovenel Moïse, mais surtout abattre le système de la double oligarchie, à savoir un ensemble d’institutions étatiques et privées qui contrôle et domine la vie sociale dans l’intérêt du petit groupe restreint et privilégié détenant le pouvoir.

Cette crise aiguë vient exacerber la dégradation de la situation socioéconomique déjà entamée depuis plus d’une décennie. Tous les indicateurs socioéconomiques sont au rouge »: la monnaie haïtienne, la gourde, s’échange actuellement à 100 gourdes pour 1 dollar étatsunien »; l’inflation a atteint un niveau record de 20 %; le déficit budgétaire est estimé à plus de 10 milliards de gourdes; la croissance économique est inférieure à 1 %. En outre, la pauvreté s’est transformée en misère : 77 % de la population vit au-dessous du seuil de la pauvreté ; 60 % de la population est au chômage ; plus d’un million d’Haïtien·ne·s vit avec moins de 50 gourdes par jour et 5,4 millions d’Haïtien·ne·s sont en situation d’insécurité alimentaire. L’espérance de vie n’excède pas 63 ans et la mortalité infantile atteint 80 enfants par 1 000 naissances. À tout cela s’ajoutent les pénuries récurrentes de carburant et d’électricité et la fuite du pays sur de frêles embarcations d’hommes, de femmes et d’enfants prêt·e·s à risquer leur vie pour échapper à la misère, à l’insécurité programmée et à la répression.


Cette situation a un impact énorme sur la « transnation » constituée par la diaspora montréalaise (1), particulièrement sur les couches précaires qui, malgré tout, soutiennent leurs proches en Ayiti. Une situation qui les fragilise encore plus (2). Les couches plus favorisées sont aussi concernées, leurs rêves du retour semblent impossibles, créant ainsi un sentiment d’exil. Les jeunes de la deuxième et de la troisième génération, en plein dilemme identitaire, intériorisent un sentiment d’infériorité, renforcé par l’image d’une Ayiti mutilée, en crise perpétuelle. D’une façon générale, la diaspora, très attachée à sa terre d’origine, ne peut pas retourner au pays à cause de la présence de gangs armés et de kidnappings en série. Elle vit en différé la peur et le stress des familles restées au pays. L’affection des Haïtien·ne·s vivant au Québec pour leur terre d’origine et les liens qu’ils et elles tissent à différents niveaux avec ceux et celles qui y vivent les placent aussi au coeur des réflexions sur les alternatives en Ayiti. La matérialisation de cette participation est ancrée dans la synergie entre la militance politique à l’intérieur et à l’extérieur. Un exemple emblématique est l’implication des jeunes de la diaspora dans l’avant-garde au sein du mouvement petrochallengers, dont Mirambeau qui a lancé le #Kotkòbpetrocaribea. Bien sûr, c’est un débat qui était déjà sur la scène nationale à travers d’autres organisations de l’opposition. La jeunesse animée d’une certaine flamme, forte de son expérience en terre étrangère, apporte d’autres perspectives dans les stratégies de lutte. L’engagement de la diaspora s’effectue à travers des notes de presse (3), l’organisation de panel de discussion, de manifestations, de sit-in devant le consulat haïtien, parfois dans un froid glacial (4). Toutes ces actions, même si elles n’arrivent pas à mobiliser la masse des travailleurs·euses et des cadres, ont un impact particulièrement visible sur les médias sociaux. Par ailleurs, quelques associations régionales investissent dans la revitalisation de leur zone; la communauté universitaire, à travers des institutions comme le Groupe de réflexion et d’action pour une Haïti nouvelle, apporte son savoir à la modernisation et à l’extension du réseau universitaire à l’intérieur du pays.

En somme, la lutte pour l’émancipation du peuple haïtien est soutenue par sa diaspora sous diverses formes. Toutefois, il faut reconnaître les limites de ces supports qui sont intimement liés aux mouvements de résistance à l’intérieur du pays dont ils font écho. Ainsi, on constate un certain ralentissement des dispositifs de lutte de la diaspora, conséquence d’un reflux apparent des mouvements sociaux évoluant à travers le pays.

1. La communauté haïtienne au Canada, estimée en 2016 à 93 485 personnes, vit essentiellement au Québec, plus spécifiquement à Montréal (81 %).

2. Selon un rapport de la Banque de la République d’Haïti, la diaspora haïtienne a transféré 19,75 milliards de dollars étatsuniens entre 2010 et 2019. Le gouvernement haïtien a prélevé sur les transferts de la diaspora environ 160 millions de dollars en taxes pour le compte dit de l’éducation pour la seule année de 2019, taxes prélevées depuis 2011.

3. Notamment le Regroupement des Haïtiens de Montréal contre l’occupation d’Haïti (REHMONCO) et Haïti Québec Solidarité.

4. Initiatives de Haïti Québec Solidarité. 

CRÉDIT PHOTO: Flickr / CIDH visita Haiti – 2019

La Coalition Fjord : un mouvement crédible contre GNL Québec

La Coalition Fjord : un mouvement crédible contre GNL Québec

Exploitations forestières, pulperies, hydroélectricité, aluminium, depuis le XIXe siècle, le Saguenay—Lac-Saint-Jean vit au rythme des industries qui profitent de l’abondance des ressources de la région et de la voie maritime qu’est le fjord du Saguenay, porte d’entrée et de sortie vers le reste du monde. Alors que la dépendance aux énergies fossiles est toujours d’actualité au Canada et au Québec, de nouveaux joueurs lorgnent le paysage industriel saguenéen. On peut penser notamment à GNL Québec et son double projet de gazoduc et d’usine de liquéfaction de gaz naturel. Les activités, allant de l’extraction jusqu’à la consommation, engendreraient l’émission de plus de 7,8 millions de tonnes de gaz à effet de serre par an1. En effet, le gaz naturel est en réalité du méthane issu en grande partie de la fracturation hydraulique et en termes d’émission de GES, l’impact du méthane est 25 fois plus important que celui du CO2 sur 20 ans2. Face aux menaces environnementales et sanitaires que représente ce projet aux niveaux régional et national, le mouvement citoyen de la Coalition Fjord mobilise la population contre GNL depuis novembre 2018. Ce texte analysera ce mouvement qui a fait germer, au Saguenay—Lac-Saint-Jean, une mobilisation qui met à mal un mégaprojet soutenu par des élites politiques et économiques parmi les plus influentes au monde. 

Trois projets menaçants

Avant de revenir sur la Coalition Fjord, il faut rappeler que ce n’est pas un, mais trois projets qui menacent la biodiversité du fjord du Saguenay entre La Baie et Tadoussac.

Tout d’abord, le projet d’Ariane Phosphate pour lequel l’Administration Portuaire du Saguenay (ou Port de Saguenay) construirait un port entre Saint-Fulgence et Sainte-Rose du Nord pour accueillir les ressources d’une mine de phosphate située à 200 km au nord de Chicoutimi (c’est le « Troisième port »). Ensuite, celui de Métaux Black Rock (MBR) installerait une fonderie et une usine cryogénique dans la zone portuaire de Grande-Anse. Et enfin, le projet GNL Québec se divisant en deux : 1) le projet Gazoduq, qui prévoit la construction d’un gazoduc de 782 km qui s’accorderait à un réseau existant en Ontario via l’Abitibi et la Haute Mauricie pour transporter du gaz naturel; et 2) le projet Énergie Saguenay, qui verrait la construction d’une usine de liquéfaction à La Baie et qui refroidirait à -162 degrés le gaz naturel en provenance des gaz de fracturation d’Alberta pour le liquéfier, le compresser et l’envoyer dans le monde entier par d’immenses méthaniers.

Point commun : les trois projets passeraient sur des territoires ancestraux de plusieurs communautés autochtones; ils utiliseraient le fjord pour le transport de minerais et de gaz, ce qui augmenterait considérablement le trafic dans le milieu protégé et unique qu’est le Parc-Marin du Saguenay-Saint-Laurent. De plus, ils prévoient la construction d’infrastructures nuisibles à la biodiversité, à la stabilité écologique de la région et aux bélugas, tout en invoquant des retombées économiques hautement controversées.

Puisque plusieurs incertitudes entourent les projets d’Ariane Phosphate et de Métaux Black Rock (problèmes de contrats avec les clients pour le premier et travaux reportés pour l’autre), c’est contre le projet GNL Québec que la mobilisation se concentre depuis plusieurs mois. Répondant à une supposée demande croissante en gaz naturel3 dans le monde, décrit à tort comme une énergie écologique par rapport au charbon, et ce même par le ministère de l’Énergie et des Ressources naturelles du Québec4, le gouvernement québécois, tout en se montrant prudent, a, malgré tout, plusieurs fois posé des gestes en faveur de ce projet, notamment en rencontrant les PDG des entreprises5. Ces appuis de poids pour le projet ont fait naître la Coalition Fjord.

Créer un mouvement crédible

« On est parti·e·s d’absolument rien », raconte Adrien Guibert-Barthez, cofondateur et co-porte-parole de la Coalition Fjord. En novembre 2018, une assemblée de cuisine d’une dizaine de personnes s’est transformée via les réseaux sociaux en une rencontre de plus de cent personnes au bar de l’Université du Québec à Chicoutimi. Selon Adrien, trois éléments ont déclenché cette importante mobilisation. Tout d’abord, la décision de la ministre McKenna, le 22 octobre 2018, d’approuver la construction du terminal maritime sur la rive nord lié au projet d’Ariane Phosphate6; ensuite, les appels de plusieurs scientifiques déterminés à arrêter les projets destructeurs de l’environnement; enfin, l’issue des élections provinciales, qui, malgré l’importance des questions climatiques débattues pendant la campagne, ont vu gagner la CAQ dont le programme en la matière était vide. 

Le principal enjeu, souligne la co-porte-parole de la Coalition, Anouk Nadeau-Farley, a été de créer un groupe crédible et légitime dans la région. Pour ce faire, les membres ont toujours été soucieux·ses de faire reposer leurs propos sur des faits scientifiques approuvés et documentés, de préparer leurs sorties médiatiques consciencieusement et surtout d’établir un dialogue respectueux avec la population.

En un an, la Coalition Fjord n’a pas chômé. Selon les informations disponibles et diffusées en ligne par le groupe à l’occasion de leur première année d’activité, la Coalition a participé à 9 consultations publiques, a organisé 6 ateliers de travail ainsi que 6 manifestations réunissant de 300 à 3000 personnes chacune. Le combat contre GNL était également visible à la grande manifestation du 27 septembre 2019 à Montréal, dans laquelle a circulé un gigantesque monstre représentant un méthanier relié à un pipeline. De plus, les membres ont participé à 18 conférences publiques pour informer la population, tout en intervenant régulièrement au conseil de Ville Saguenay pour peser dans la balance politique. La force de la mobilisation repose sur les plus de 61 000 signatures recueillies jusqu’à ce jour sur la pétition Non-GNL Québec7, le nombre croissant de personnes qui suivent la page Facebook de la Coalition Fjord, la réalisation de la vidéo Gazoduq/GNL Non merci! visionnée plus de 100 000 fois en plus des centaines d’entrevues diffusées dans les médias locaux et nationaux. Il faut mentionner également les liens de proximité renforcés avec les groupes environnementaux nationaux (comme Équiterre, Greenpeace, Nature Québec, Eau secours, Coule pas chez nous!, etc.), insérant la Coalition Fjord dans le réseau serré de la lutte environnementale québécoise. À tout cela s’ajoutent les appuis extérieurs provenant de chercheuses et chercheurs et de plusieurs lettres ouvertes, notamment des membres de l’UQAC8 spécifiquement contre le projet GNL Québec.

David contre Goliath

Mais la lutte est bien celle de David contre Goliath. La Coalition Fjord affronte ce qu’elles et ils ont appelé la pieuvre saguenéenne (voir image), qui révèle que plusieurs actrices et acteurs occupent des rôles importants au sein de différentes organisations : « On se rend rapidement compte que les élu·e·s du Saguenay sont proches des acteurs économiques, ce qui remet en cause leur neutralité et leur lucidité quant aux réalités du projet », souligne Adrien Guibert-Barthez. Quelques exemples : la mairesse Josée Néron et le conseiller Michel Potvin occupent des fonctions au conseil municipal et à Promotion Saguenay; le préfet de la MRC du Fjord-du-Saguenay Gérald Savard est administrateur de Promotion Saguenay; Stéphane Bédard est président de Port Saguenay et conseille la mairesse de ville Saguenay; Carl Laberge est directeur général de Port Saguenay et président de la chambre de commerce et de l’industrie Saguenay-le-Fjord.

De même, pendant quatre mois, Promotion Saguenay a octroyé 33 000$ à Karine Trudel (ex-députée néodémocrate de Jonquière), à même les fonds publics, pour son rôle de porte-parole du groupe « Je crois en ma région » (100 000$ a été budgété pour faire la campagne de publicité incluant le salaire). Ce regroupement, qui se considère comme un mouvement, n’est rien d’autre qu’une stratégie de relation publique qui s’apparente à ce qu’on appelle « l’astroturfing » (ou la désinformation populaire planifiée), c’est-à-dire la construction de toutes pièces d’un soi-disant mouvement créé spontanément pour contrebalancer les groupes militants9. Ce faux mouvement milite donc pour la réalisation des grands projets au Saguenay10 et opte pour un discours qui stigmatise les sympathisant·e·s de la Coalition Fjord. En effet, le nom suppose implicitement que les personnes contre les grands projets ne « croient pas en leur région ». Rhétorique habile pour décrédibiliser plusieurs citoyennes et citoyens qui croient simplement « autrement » en leur région, c’est-à-dire à une région qui reposerait sur des projets de transition socioécologiques, notamment par et à travers les entreprises locales.

La connivence entre élu·e·s et promoteurs industriels s’est confirmée lorsque les membres du conseil de Saguenay ont adopté le 2 février 2020 une résolution d’appui à « Je crois en ma région ». La Coalition Fjord ainsi qu’une centaine de personnes étaient présentes ce soir-là pour exprimer leur désaccord face à l’adoption de cette résolution d’appui11.

Rassembler et se mobiliser calmement et dans le respect sont les mots d’ordre de la Coalition qui fait face à de nombreuses critiques du côté de ses détracteurs en région face à un sujet extrêmement polarisé. En effet, pour plusieurs résident·e·s, freiner ces projets au nom de l’environnement est un suicide pour la vitalité économique de la région, qui dépend encore beaucoup de la grosse industrie. Évidemment, ce sont des idées propices à ce genre de clivages dans une région éloignée aux prises avec des enjeux démographiques importants, des taux de scolarisation moins élevés et des tendances conservatrices. La Coalition est critiquée parce qu’elle cherche des appuis en dehors de la région et qu’elle semble militer contre la relance économique promise par les promoteurs industriels.

Un argumentaire à construire

Alors que le milieu politique s’est emparé de la lutte contre GNL, la Coalition Fjord est soucieuse de ne pas être associée à un parti politique. Elle s’attèle plutôt à organiser la mobilisation face aux prochaines échéances (notamment les interventions au Bureau d’Audience Publique en Environnement – le BAPE) et à démonter les arguments, principalement celui de la création d’emplois grâce à GNL. Les membres de la Coalition Fjord sont formels : les garanties d’emplois régionaux sont minimes et considérant la pénurie de mains d’œuvre au Saguenay—Lac-Saint-Jean, les emplois seront comblés par des employé·e·s provenant de l’extérieur de la région ou quittant même leur emploi actuel, ce qui aggraverait la situation de pénurie12. De plus, les retombées locales seront bien loin de ce que promettent les soutiens au projet puisqu’elles ne seront pas redistribuées localement, mais rapatriées dans des sociétés d’investissement établies aux États-Unis13. Enfin, la question de la taxation de GNL Québec demeure sans réponse. En effet, la municipalité taxe sur les bâtiments, mais les infrastructures et les équipements ne peuvent pas être taxés et puisque l’usine serait à ciel ouvert14, comment va-t-elle être taxée?

L’argumentaire écologique développé par les industriels doit aussi être démonté (puisque l’entreprise axe son discours sur le GNL comme énergie de transition) en soulignant que le projet n’est rien d’autre que l’exportation d’un gaz fossile et polluant provenant de l’Ouest canadien et éventuellement du nord-est des États-Unis vers des marchés étrangers volatiles.

Si la pieuvre saguenéenne semblait au départ si solide, les efforts de la Coalition portent leurs fruits : des acteurs et actrices politiques se sont affichés contre le projet (les membres de Québec Solidaire et Sylvain Gaudreault député péquiste de Jonquière); et, surtout, le plus grand investisseur de GNL, le fond Berkshire Hathaway de Warren Buffett15, s’est retiré du projet en mars 2020. Il est intéressant de noter que le retrait du milliardaire américain survient en pleine mobilisation de la communauté autochtone Wet’suwet’en contre le projet du gazoduc Coastal GasLink (CGL) en Colombie-Britannique qui a paralysé le pays du 6 février jusqu’à la mi-mars 2020. Par ailleurs, ce retrait est le signe de l’importance de l’acceptabilité sociale des projets extractivistes. D’ailleurs, force est de constater que l’effervescence de la mobilisation au Saguenay—Lac-Saint-Jean (et ailleurs) contre GNL autour de la Coalition Fjord se fonde sur le travail du mouvement anti-pétrole au pays, particulièrement actif au Québec, qui s’est opposé à tous les projets d’exploitation sur le territoire, dont Énergie Est de Transcanada et Junex en Gaspésie.

Ainsi, les stratégies de communication industrielles sont devenues essentielles pour favoriser l’acceptabilité sociale et faire passer les projets de l’industrie pétrolière et gazière en raison des nombreuses mobilisations anti-pétrole à travers le pays au cours des dernières années. GNL et les investisseurs étrangers le savent très bien et concentrent leurs efforts sur l’alliance avec les élites locales et nationales et en insistant sur les arguments économiques et environnementaux (surtout au Québec et en Colombie-Britannique) qui s’apparentent ni plus ni moins à un capitalisme vert. Face à ces stratégies, une organisation militante fiable et crédible peut effriter le mirage de la réalisation du projet GNL Québec. Cependant, rien n’est gagné, et ce d’autant plus avec la pandémie de la COVID-19 qui a reporté les audiences du BAPE et qui rend incertaines les stratégies de relance qui seront choisies par les gouvernements.

Mais le groupe est prêt et tient plus que jamais à freiner l’expansion du capitalisme fossile au pays. Impulsées par la mobilisation récente et par la prise de conscience qu’une autre façon de croire en sa région est possible, plusieurs initiatives écologiques éclosent au Saguenay, notamment au niveau agroalimentaire (comme par exemple Zone Boréale, Coopérative Nord-Bio, Borée16). Il est certain qu’il faut continuer à suivre de près les maillages à venir dans cette région contre GNL, mais aussi pour la transition socioécologique nécessaire. 

L’opinion exprimée dans le cadre de cette lettre d’opinion, est celle de son auteur et ne reflète pas nécessairement l’opinion, ni n’engage la revue l’Esprit libre.

Crédit photo : Gwano

1 À noter que ce chiffre est très contesté. C’est le chiffre officiel du CIRAIG de l’extraction jusqu’à la liquéfaction, mais en sous-estimant le nombre de fuites et omettant le transport par navire, la gazéification et la consommation. Centre International de Référence sur le cycle de vie des produits, précédés et services (CIRAIG), Rapport préliminaire. Analyse du cycle de vie du terminal de liquéfaction de gaz naturel du Saguenay, janvier 2019. jgreener.chm.ulaval.ca/fileadmin/user_upload/Rapport_de_CIRAIG.pdf

2 Intergovernmental Panel on Climate Change, Good Practice Guidance and Uncertainty Management in National Greenhouse Gas Inventories, Intergovernmental Panel on Climate Change National Greenhouse Gas Inventories Programme, 2000. www.ipcc-nggip.iges.or.jp/public/gp/english/

3 Patrick Bérubé, « Une demande forte et croissante des besoins en gaz naturel », Le Quotidien, 18 septembre 2019. www.lequotidien.com/opinions/une-demande-forte-et-croissante-des-besoins…

4 Gouvernement du Québec, « Gaz naturel », Ministère de l’énergie et des ressources naturelles, consulté le 5 avril 2020. mern.gouv.qc.ca/energie/hydrocarbures/gaz-naturel/

5 Pascal Girard, « François Legault rencontre GNL Québec et vante le projet Énergie Saguenay », ICI Radio-Canada, 17 janvier 2020. ici.radio-canada.ca/nouvelle/1476794/gnl-quebec-environnement-gaz-naturel

6 Radio-Canada, « Le projet de terminal maritime sur la rive nord obtient le feu vert du ministère », ICI Radio-Canada, 22 octobre 2019. ici.radio-canada.ca/nouvelle/1131353/accord-projet-terminal-rive-nord-saguenay

7 NON au gaz fossile de GNL Québec !, « Pétition Non GNL Québec », consulté le 5 avril 2020. www.non-gnl-quebec.com/

8 Alexandre Shields, « Cent profs de l’UQAC s’opposent au projet GNL Québec », Le Devoir, 1er février 2020. www.ledevoir.com/societe/environnement/572019/une-centaine-d-enseignants…

9 Cette stratégie est utilisée par l’industrie pétrolière. Par exemple, en Colombie-Britannique, on peut mentionner l’Ethical Oil, un groupe financé par le promoteur qui se présente comme un organisme citoyen indépendant faisant la promotion du pétrole éthique canadien, et qui devrait être encouragé contrairement à celui qui provient des régimes autoritaires qui oppriment les droits et libertés de leurs citoyens. D’un point de vue démocratique, ce genre de tactique est perçue comme malhonnête puisqu’elle confond le public et masque les intérêts, notamment derrière la diffusion de contenus à caractère informatif.

10 Mélanie Côté, « Je crois en ma région : Karine Trudel recevra 33000$ pour quatre mois », Le Quotidien, 15 novembre 2019. www.lequotidien.com/actualites/je-crois-en-ma-region-karine-trudel-recev…

11 Mélyssa Gagnon, « L’appui à “Je crois en ma région” par Saguenay adopté à onze contre trois », ICI Radio-Canada, 3 février 2020. ici.radio-canada.ca/nouvelle/1504433/gnl-quebec-grands-projets

12 Comme l’explique bien plusieurs économistes dans une lettre ouverte : Texte collectif, « Le projet GNL Québec, bon pour l’économie ? », La Presse, 15 octobre 2019. https://www.lapresse.ca/debats/opinions/201910/14/01-5245371-le-projet-g…

13 Colin Pratte et Bertrand Schepper, GNL Québec/Énergie Saguenay – Quelles retombées fiscales ?, Institut de recherche et d’informations socioéconomiques, novembre 2019. cdn.iris-recherche.qc.ca/uploads/publication/file/FicheCAQ-8-GNL_WEB.pdf

14 GNL Québec Inc., Projet Énergie Saguenay : Résumé de l’étude d’impact sur l’environnement (PROJET NO : 161-00666-00), janvier 2019. energiesaguenay.com/media/cms_page_media/38/161-00666-00_GNL_Resume_EIE_FR_20190208%20(002).pdf

15 Radio-Canada, « Projet GNL Québec : un investisseur majeur abandonne le navire », ICI Radio-Canada, 5 mars 2020. ici.radio-canada.ca/nouvelle/1649506/investisseur-perdu-gnl-quebec-warren-buffett

16 Zone Boréale : https://zoneboreale.com/ ; Coopérative Nord-Bio : https://www.nord-bio.coop/ecomarche ; Borée : https://boree.ca/416-2/

Les cigares de Daniel Ortega : une industrie socialiste?

Les cigares de Daniel Ortega : une industrie socialiste?

La consommation de tabac est antédiluvienne. Sa production industrielle est plus récente. La montée du capitalisme a mené une contestation qui s’est cristallisée dans les idées de Karl Marx. Cela dit, même si de nombreux régimes politiques se réclament du marxisme, la plupart n’incarnent cependant pas une transformation radicale de l’économie. C’est ce que ce texte d’opinion tente d’illustrer, en abordant justement la production de tabac au Nicaragua, ce pays qui a connu la révolution socialiste sandiniste en 1979 et qui peine, de nos jours, à se montrer comme représentant toujours les idéaux de cette dernière.

En effet, le Nicaragua a, dans la dernière année, fait la manchette, avec des manifestations massives contre la présidence de Daniel Ortega. À l’occasion du 40e anniversaire de la révolution sandiniste, la légitimité du régime est remise en question, en dépit de son discours gauchiste proche de celui des ex‑présidents Hugo Chavéz, Lula ou encore Evo Morales. L’économie du Nicaragua est tout à fait subordonnée au libre marché plutôt qu’à une planification économique quelconque ou à tout autre système alternatif. Certaines mauvaises langues affirmeraient même que ce qui resterait de sandinistes en serait venu à adopter le néolibéralisme tout en maintenant un socialisme de façade, contradiction qui démontrerait qu’Ortega s’accroche désespérément au pouvoir, faisant fi des beaux principes jadis défendus : « sauver » la révolution sandiniste de 1979, influencée par le mouvement mené dans les 1930 contre l’Impérialisme étatsunien par Augusto Sandino, quoiqu’à un niveau très superficiel. Pour le Nicaragua, Cuba incarne toujours la Mecque révolutionnaire des Amériques. Cuba est, comme le Nicaragua, un important pays producteur de cigare. Dans cet article, nous nous pencherons sur l’industrie du cigare au Nicaragua et nous nous interrogerons sur le caractère « socialiste » de cette dernière, qui accuse pourtant une forte présence d’intérêts et de savoir‑faire cubains.

Dès les premiers jours de notre passage à Managua, nous avons croisé dans notre hôtel bon marché plusieurs groupes de Cubain·e·s qui venaient acheter de grandes quantités d’électroménagers au Mercado del Oriente, bazar réputé autant pour la vente d’articles en quantité phénoménale et d’origine parfois obscure que pour ses pickpockets et son ambiance électrisée. Ces visiteur·e·s de l’île communiste des Caraïbes allaient et venaient au marché, entassés dans la boîte d’un pick-up, entre congélateurs, réfrigérateurs, téléviseurs, pièces de vêtements et autres articles que l’on trouve difficilement accessibles sur l’île. De nombreux articles autrement difficiles à trouver à Cuba, soit en raison de l’embargo, soit en raison de la double économie du pays et du rationnement de l’État, étaient ainsi amenés du Nicaragua.

Cela dit, il ne s’agit pas de la seule manière dont ces camarades cubains font des affaires au Nicaragua. L’industrie du cigare existe à Estelí depuis près de 70 ans. Le pays s’était d’ailleurs démarqué comme un important exportateur de tabac sous la dynastie Somoza, et l’industrie a fait un pas en avant grâce à sa nationalisation avec la révolution de 1979. Depuis, de nombreux entrepreneurs venus de Cuba ont participé activement à l’expansion de l’industrie du cigare. Les investissements étrangers y ont également contribué de manière importante à partir de l’année 2000, après la fin de la guerre civile et la libéralisation de l’économie du pays. À ce jour, une grande partie des investissements proviennent de Cuba et des États‑Unis.

Le tabac est une plante indigène des Amériques que les autochtones utilisent depuis des siècles pour les cérémonies religieuses et pour ses propriétés médicinales, fumé ou prisé. Il est à noter que cet usage n’a rien à voir avec celui qu’on en fait aujourd’hui avec la cigarette ou du vapotage. De nos jours, la consommation de tabac, par ailleurs ostracisée jusqu’au ridicule, est le résultat de sa commodification. En effet, c’est après sa découverte dans les Amériques et à l’occasion de la révolution industrielle que le tabac a commencé à être commercialisé sous forme de cigarette à travers le monde. Cette commercialisation a ensuite mené à sa consommation effrénée et abusive.

L’industrie des cigares a été lancée par le Cubain José Orlando Padrón en 1970. La même année se sont aussi installées de grandes entreprises étatsuniennes. En 1977, près de 10 millions de cigares ont été fabriqués. Toutefois, cette production a été interrompue par la révolution sandiniste et par l’embargo des États-Unis qui a duré de 1980 à 1990. Sous le gouvernement sandiniste, des entreprises nicaraguayennes ont repris, pendant un certain temps, leurs activités sur le marché : Cubanica, Nicaragua Cigars, La Nave et Padrón Cigars. Néanmoins, l’industrie a surtout pris de l’expansion à partir du début du présent millénaire1.

En 2015, la production de tabac au Nicaragua, dominée par le cigare, était menée à bien par 65 entreprises, dont 15 locales (environ 15 % de la production), 20 étrangères exploitants les zones franches (environ 30 % de la production) et 30 fermes familiales (environ 45 % de la production)2. Cette production recevait, en 2013, un financement totalisant près de 120 millions de dollars3 de la part des banques comme Banpro, cette dernière a été fondée en 1991 au lendemain de la libéralisation de l’économie du pays, et d’entreprises comme la Drew Estate Tobacco Company, fondée par des entrepreneurs étatsuniens à Estelí en 19984. L’industrie employait, en 2013, près de 70 000 personnes (de manière directe et indirecte) et avait connu une augmentation de 318 % depuis 20095. Selon le Centro de Trámites de Exportación (CETREX), le montant des exportations serait passé de 1 623,2 millions de dollars à 1 872,5 millions de dollars entre 2012 et 2013.

À Estelí seulement, 150 000 personnes bénéficieraient des retombées résultant de la présence de l’industrie6. Enfin, 60 % de la production serait destinée aux États-Unis7. En 2018, le Nicaragua était également en tête de file des exportateurs de cigares vers ce pays (263,7 millions de cigares), ce que ne manque pas de rappeler la Chambre de commerce américaine du Nicaragua (Cámara de Comercio Americana de Nicaragua AMCHAM) dans sa revue mensuelle. Sur la première page de la revue en question, une carte du Nicaragua fardée des couleurs du drapeau américain nous laisse comprendre les intérêts représentés. Le Nicaragua y est décrit comme le « roi du cigare »8. La qualité de ces cigares serait excellente, en grande partie en raison du sol, et le rapport qualité‑prix est bien meilleur que dans les pays où l’industrie se caractérise par un monopole ou un quasi‑monopole, affirme la revue. On souligne aussi le peu de restrictions au commerce et aux investissements dans le pays. En somme, ce sont là toutes les caractéristiques d’une économie néolibérale. Enfin, même si l’industrie souffrait de sanction de la part des États-Unis, elle reste la moins affectée par l’instabilité actuelle9.

Nous avons eu l’occasion de visiter l’une des fabriques de cigares d’Estelí. Selon notre guide, Rodrigo, la ville compte environ 120 fabriques, dont les plus grandes emploient entre 1000 et 2000 personnes et les plus petites, entre 200 à 300 personnes. Celle que nous avons visitée était de la seconde catégorie. Les cigares sont assemblés par des couples composés d’une femme et d’un homme. L’homme se charge de compresser le fourrage, tandis que la femme roule le cigare dans la fine feuille qui en recouvre l’extérieur. L’homme place ensuite ces derniers dans un compresseur manuel, appareil que notre guide nous a permis de voir en action. Le tabac est cultivé, nous dit Rodrigo, de novembre à avril, mais les cigares sont produits toute l’année, le processus de fumage, de fermentation et de séchage s’étendant sur plusieurs mois.

« La majorité des fabriques est de propriété privée et les coopératives sont l’exception à la règle », nous explique Rodrigo. Les conditions de travail sont quand même plutôt bonnes, avec des journées de huit heures, deux pauses d’une demi-heure et une heure de dîner. La fabrique que nous avons visitée appartient à un Cubain. Rodrigo nous a fait remarquer son pick-up qui passait à toute allure dans les étroites ruelles d’Estelí. Ces fabriques représentent tout de même du capitalisme, à petite échelle, certes, et au visage humain, avec une conscience sociale, dans une certaine mesure, mais du capitalisme quand même. Avec l’implication des Cubain·e·s dans l’industrie, il y a lieu de se demander si le Nicaragua ne serait pas un lieu hybride qui permettrait à Cuba de faire un peu de capitalisme hors de son île, sans pour autant collaborer avec les impérialistes, le gouvernement d’Ortega maintenant un discours très nationaliste et anti-gringo10.

Le revers de la médaille : les États-Unis accaparent l’industrie du cigare au Nicaragua et restent le plus important consommateur du produit en question. Les Nicaraguayen·ne·s fument très peu, et encore moins le cigare. Autre fait intéressant, les cigarettes vendues au Nicaragua sont surtout fabriquées au Honduras et, parfois, au Costa Rica. De plus, certaines compagnies disposent de droit de propriété intellectuel sur les cigares une fois la couronne de marque apposée. Lorsque cette dernière est présente, il n’est plus possible pour la fabrique de les vendre elle-même. Cela dit, le même cigare, sans couronne, se vend pour un dollar plutôt qu’au prix exorbitant de la marque. 

En somme, si on s’intéresse spécifiquement à l’industrie du tabac au sein de la République du Nicaragua, qui est désormais un état fardé d’un socialisme de surface, force est de constater les problèmes qui minent cette industrie et qui rendent difficilement concevable la socialisation de ses moyens de production. Le premier obstacle à une telle réalisation serait le statut de « commodité » du tabac. La deuxième serait le cadre totalement néolibéral au sein duquel l’industrie s’épanouit, en dépit de la décennie d’embargo qui avait stimulé, pendant un certain temps, des industries nationales à proprement parler. Enfin, force est de reconnaître que les bonnes conditions de travail au sein des fabriques nous contraignent de reconnaître au Nicaragua le mérite d’un certain « visage humain », néanmoins assombri par la répression qui a récemment fait rage, et qui devra faire l’objet d’un autre article.

Photo : Alexandre Dubé-Belzile

1 Ivania Sofía López Merlos et Orlando Antonio Zelaya Martinez, Comportamiento de las exportaciones de tabaco artesanal en Nicaragua en el periodo 2009-2013, Universidad Nacional Autónoma de Nicaragua, 2015, pp. 13-14. repositorio.unan.edu.ni/3893/

2 Ibid., pp. 17-18.

3 On parle de dollars des États-Unis.

4 Ibid., pp. 27-28.

5 Ibid., p. 35.

6 Ibid., p. 36.

7 Ibid., p. 37.

8 Roberto L. Fonseca, « Nicaragua, nuevo Rey de los puros en EE.UU. », Business : Camara de Comercio Americana de Nicaragua, vol. 22, n° 107, juin 2019, p. 10.

9 Analía Llorente, « Cómo se convirtió Nicaragua en uno de los principales productores de tabaco de América Latina », BBC News Mundo, 10 août 2018. www.bbc.com/mundo/noticias-america-latina-44035162

10 « Gringo » est une expression le plus souvent péjorative utilisée een Amérique latine pour désigner un nord-américain.

Décentralisation et autonomie régionale dans la grève des stages

Décentralisation et autonomie régionale dans la grève des stages

Une collaboration spéciale de Eloi Halloran et Etienne Simard, militant pour la campagne sur le travail étudiant (CUTE)

La grève des stages a pris fin il y a bientôt un an, le 12 avril 2019, lorsque les étudiantes en éducation de l’UQO à Saint-Jérôme ont voté à majorité contre sa reconduction. Elle aura duré quatre semaines dans ce campus satellite des Laurentides, deux à trois semaines de plus que dans la plupart des universités et cégeps, même parmi les bastions les plus militants comme l’UQAM et le Cégep du Vieux Montréal. Des semaines de débrayage en autonomie locale et régionale, sans légitimation par une association étudiante départementale ou modulaire – il n’y en avait pas – ni soumission à un momentum dit « national » – il n’y en avait plus! Une lecture de l’histoire du mouvement pourrait y voir un fait anodin ou un retournement insolite. Pourtant, si on lâche Montréal « deux minutes » pour parler d’« une ville bien ordinaire » comme Saint-Jérôme, à l’instar de Ducharme et Charlebois, on peut y voir l’expression de la décentralisation et de l’autonomie régionale dans l’organisation de cette lutte. Un bilan.

Un mouvement sans dessus dessous

La campagne pour la rémunération des stages a été marquée par une décentralisation sans précédent dans le mouvement étudiant. Elle a mis de l’avant l’autonomie des réseaux militants dans chaque région où l’on s’organisait pour se mobiliser. Cette autonomie a été incarnée par des comités autonomes locaux où se sont concentrés les pouvoirs de décision et des structures régionales où les pouvoirs de coordination se sont négociés. Ce faisant, il s’agit d’une tentative de renversement du rapport de domination traditionnel du centre métropolitain sur les villes périphériques en supprimant toute forme de palier décisionnel à l’échelle nationale.

Plusieurs parmi celles et ceux à avoir posé les jalons de cette campagne avaient déjà participé activement à des luttes étudiantes1 à Gatineau et Sherbrooke ou s’y impliquaient toujours. Ceux et celles-ci questionnent sévèrement la centralisation des pouvoirs entre les mains d’une clique montréalaise. D’autres avaient le souci d’inscrire le mouvement dans une critique du nationalisme et du colonialisme, telle qu’elle se développe au sein de la gauche étudiante et féministe depuis plusieurs années. Il faut aussi dire que la campagne est née dans un contexte où un débat sur la centralisation et le « montréalocentrisme »faisait rage à l’Association pour une solidarité syndicale étudiante (ASSÉ)2. S’y opposaient deux tendances : l’une qui voulait s’attaquer aux disparités régionales en concentrant davantage de ressources au palier national pour mieux les répartir entre les associations de campus des autres régions3 ; et l’autre, qui proposait, au contraire, de réduire au maximum le palier national et de renforcer les conseils régionaux pour assurer une plus grande autonomie vis-à-vis de la métropole et de l’exécutif national4.

Suite à la mise en place de comités autonomes (CUTE et CRIS)5, dont le potentiel de mobilisation sur les campus semblait avoir plafonné après une première année de campagne, des structures ont été imaginées dans une perspective d’élargissement et de coordination entre les campus. L’objectif était notamment d’intégrer au mouvement des exécutifs d’associations étudiantes et de syndicats, des comités de mobilisation, des comités féministes, des comités de parents étudiants et des groupes politiques et communautaires. Sont ainsi nées, l’une après l’autre, les coalitions régionales de Montréal, de Sherbrooke, de l’Outaouais, de Québec et des Laurentides. Si la structure différait quelque peu d’une région à l’autre, le principe était essentiellement le même : des militant·e·s de différents campus collégiaux et universitaires impliqué·e·s dans des comités et des associations étudiantes s’y rencontraient pour coordonner l’organisation de la grève des stages dans leur région. L’objectif était de favoriser la prise en charge de toutes les dimensions de l’organisation de la campagne par l’ensemble des militant·e·s, peu importe le contexte régional.

Mais l’élément le plus marquant de ces structures est qu’elles n’étaient dotées d’aucun palier national : une tentative de défier le réflexe nationaliste dans l’organisation des mouvements sociaux. D’une part, on faisait l’expérience d’une organisation qui ne prenait pas la nation québécoise comme communauté politique de référence, préférant structurer le mouvement des stagiaires sur les liens de communauté entretenus entre militant·e·s d’une même région. Ce pari s’est doublé de tentatives de faire déborder le mouvement à l’extérieur des frontières québécoises, que ce soit à New York, au Michigan, en Ontario et au Nouveau-Brunswick, où des militant·e·s de l’Université de Moncton ont notamment organisé une manifestation dans le cadre du Global Interns Day, en novembre 2017. Cette critique effective du nationalisme semblait nécessaire pour inscrire le mouvement dans une perspective révolutionnaire, de manière à incarner le « refus politique de se faire peuple »6. D’autre part, la multiplication des pôles de coordination au sein de ces différentes structures rendait à peu près impossible la prise de contrôle sur l’ensemble du mouvement par quiconque s’y aventurait. Cela rendait beaucoup plus difficile la centralisation des pouvoirs à Montréal et, surtout, la mise des autres régions à la remorque du centre métropolitain. Parce que ce qu’il y a d’encombrant avec le national, c’est que c’est toujours le national de Montréal.

Saint-Jérôme ne s’est pas faite en un jour

Bien sûr, on ne renverse pas des rapports de domination simplement en inventant de nouvelles structures. Le maintien des disparités régionales au niveau des ressources et des effectifs militants repose sur des leviers qui ne sont pas entre les mains du mouvement : l’ensemble du territoire est organisé de manière à ce que Montréal demeure la métropole7. Cela a notamment des répercussions migratoires sur les militant·e·s parmi les plus motivé·e·s, qui passent d’un cégep ou d’une université de région à une université montréalaise en cours de campagne, comme ça a été le cas de quelques-un·e·s qui avaient mis sur pied les coalitions outaouaise et sherbrookoise. 

La métropole concentre également la plupart des réseaux militants, ce qui donnent un accès direct à des informations privilégiées, trop peu souvent documentées, particulièrement en ce qui concerne les conflits entre les tendances politiques et la mémoire militante. On y accède dans les bars, lors des nombreux ateliers et conférences, ou encore par l’entremise de documentation, bien que rare, disponible dans les espaces radicaux et associatifs ainsi que dans les bureaux d’associations étudiantes « nationales ». Ces différents éléments rendent beaucoup plus aisées la formulation de propositions et la consolidation théorique pour les militant·e·s de Montréal, d’autant plus que ces initiatives sont stimulées par une dialectique avec d’autres mouvements politiques, ce qui crée un désir de critique, d’opposition, de complémentarité ou de dépassement. Il va donc sans dire que les militant·e·s de la métropole ont eu une grande responsabilité dans cette tentative pratique d’inverser le « montréalocentrisme ». Pour partager au maximum l’information et les savoirs et donner de l’aide à la mobilisation, la Coalition montréalaise a mis sur pied un comité destiné à organiser des tournées de formation pour partager ses ressources dans le but d’élargir et consolider la grève sur les campus des différentes régions. Plutôt que d’organiser un camp de formation national par session, des ateliers ont ainsi été donnés à Gatineau, Sherbrooke, Victoriaville, Laval, Québec, Rimouski et Saint-Jérôme. On n’a évidemment pas anéanti la disparité entre les campus avec une tournée d’ateliers et des échanges de ressources, mais certainement plus qu’en laissant le tout entre les mains d’un palier national. Ce travail collaboratif entre les régions a eu un effet visible à travers l’articulation d’analyses originales concernant l’exploitation des stagiaires et le salaire étudiant8. On a fait le pari qu’en privilégiant une décentralisation radicale, on verrait émerger des décisions stratégiques qui n’auraient probablement jamais franchies l’instance nationale, voire qui n’aurait peut-être même pas été formulées.

D’ailleurs, quelques mois après la mise sur pieds des coalitions régionales, on a commencé à en percevoir les effets. La Coalition outaouaise émettait à l’automne 2018 un communiqué indiquant que la lutte pour la rémunération des stages ferait fi des résultats électoraux et tiendrait coûte que coûte la grève en novembre, quel que soit le gouvernement au pouvoir9. Elle appela également à une journée de grève le 20 février 2019, conjointement avec la mobilisation des organismes communautaires réclamant un meilleur financement, pour créer des ponts entre les luttes. Ce mot d’ordre a été repris à Sherbrooke et à Montréal. La Coalition de Québec a, quant à elle, lancé un appel à tenir des journées de grève flottantes dans les campus de la capitale nationale, ce qui a été tenté dans les assemblées d’associations étudiantes de l’Université Laval et du Cégep de Limoilou. La Coalition laurentienne a, pour sa part, joué un rôle clé dans le maintien de la grève au campus de l’UQO à Saint-Jérôme. Toutefois, l’exécutif de l’Association générale étudiante du Centre universitaire des Laurentides (AGECEUL) demeurait passif quant à la mobilisation et ne prenait aucune initiative quant à la convocation des assemblées générales de grève. La coalition a donc constitué un espace d’organisation où les efforts militants de l’Association des étudiantes et des étudiants du Collège Lionel-Groulx (AGEECLG), du CUTE CLG et du CUTE UQO-Saint-Jérôme ont été mis en commun, même après que la grève ait été battue en assemblée au cégep. La coalition régionale a ainsi servi à renforcer le petit noyau des militantes de l’UQO-Saint-Jérôme, qui se sentaient isolées et moins bien outillées, notamment en raison de l’absence d’une culture militante sur leur campus.

La manie des grosses manifs

Bien sûr, les relations n’ont pas été aussi harmonieuses à l’interne de toutes les coalitions ni entre ces dernières. Il y a eu à quelques reprises des désaccords entre tendances politiques au regard la stratégie de grève générale illimitée, notamment en Outaouais et à Montréal, mais généralement rien qui n’a empêché la continuité du mouvement10.

Cette expérience a poussé plusieurs militant·e·s des CUTE de Montréal à privilégier dorénavant des manifs régionales et des actions locales sur les campus, d’une part parce que l’organisation et la coordination d’une manifestation nationale était une tâche lourde pour la poignée de militant·e·s qui portaient la campagne à bout de bras, et, d’autre part, pour favoriser la participation d’un plus grand nombre de personnes aux manifestations. Un constat semblable a été formulé deux mois plus tard par les militant·e·s du CUTE du Cégep de Sherbrooke concernant le poids qu’a représenté l’organisation d’une manifestation nationale de l’ASSÉ dans leur ville11. Cette position ne faisait évidemment pas l’affaire de tout le monde. En Outaouais, par exemple, des militant·e·s du CRIS-UQO trouvaient démobilisant de se trouver un petit nombre isolé en grève à Gatineau, préférant se joindre au rassemblement devant le ministère du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité Sociale à Montréal lors de la journée internationale des stagiaires, le 10 novembre 2017.

L’année suivante, dans le cadre de la Global intern strike du 20 février 2018, on a tout de même tenté le coup des actions décentralisées sur les campus. L’idée était qu’en préparation de la grève des stages à venir, il importait de développer des savoir-faire en organisation dans les différentes régions et sur les campus où s’organisait la campagne. Le résultat a été impressionnant : des actions et piquets de grève sur plusieurs campus, dans six régions, et des militant·e·s qui prennent la rue à Gatineau, Montréal et même à Trois-Rivières. Voyant que ça grouillait un peu partout, il est probable que cette stratégie ait convaincu le gouvernement d’octroyer, dans les semaines qui ont suivi, des bourses pour le stage final en enseignement, dans le but d’atténuer la mobilisation.

Mais les tensions autour des manifs sont revenues de plus belle l’automne suivante, à la Coalition montréalaise, cette fois. Des militant·e·s proches des associations étudiantes du Cégep de Saint-Laurent, du Cégep du Vieux Montréal et de la Faculté d’éducation de l’UQAM désiraient organiser une manifestation nationale à Montréal lors de la journée du 21 novembre 2018, avançant qu’il s’agissait d’une étape nécessaire pour que le mouvement prenne de l’ampleur, notamment en étant couvert par les médias nationaux. La proposition n’a pas fait l’unanimité : des militant·e·s du CUTE UQAM ont réitéré qu’il était préférable de privilégier des actions locales pour maximiser la participation et assurer la prise en charge de l’organisation par les comités locaux, en prévision de la GGI à l’hiver suivant12. Bien qu’une décision collective en défaveur d’une manifestation nationale ait été prise, l’ADEESE-UQAM appelait à une manifestation à Montréal le 21 novembre, en gardant flou son caractère national.

La participation à la semaine de grève a été beaucoup plus considérable que prévue : environ 60 000 étudiant·e·s en grève et des milliers de personnes qui prennent la rue à Gatineau, Rimouski, Sherbrooke et Québec, en plus de la manifestation de Montréal. Tout comme à l’hiver précédent, le caractère décentralisé de la lutte des stagiaires est bien visible. Dès le vendredi précédent, les médias régionaux et nationaux couvrent amplement le mouvement, mais les tensions demeurent. À quoi sert de discuter pendant des heures en réunion si des personnes présentes font à leur tête par la suite? Que ce soit volontaire ou non, l’appel à une manif vaguement nationale a contribué à délégitimer les coalitions régionales comme espaces d’organisation.

La même tension a refait surface à deux reprises durant l’hiver, à l’aube de la grève générale, cette fois avec comme protagonistes des militant·e·s de Québec. Dans le premier cas, sans les principal·e·s concerné·e·s, il était décidé qu’une action de visibilité se tiendrait à Montréal le 15 mars au même moment où avait lieu une rencontre entre le ministre de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur et des militant·e·s de Québec. Évidemment, sans la prise en charge de l’événement par les personnes qui l’ont décidé, l’action n’a pas eu lieu13. Dans le deuxième cas, malgré qu’aucun de ses propres effectifs n’ait été consacré à l’élargissement de la mobilisation, l’ASSÉ appelait à une manifestation nationale pour la rémunération des stages à Québec le 21 mars. L’appel est par la suite adopté par la Coalition de Québec, mais nulle part ailleurs. À Montréal et à Gatineau, on préfère organiser des manifestations à proximité pour maximiser la participation. Dans les faits, même l’ASSÉ ne mobilise personne à l’extérieur de la capitale nationale et n’envoie aucun autobus. Une manif a quand même lieu à Québec et, même si elle n’est pas spectaculaire en nombre, a le mérite d’être entièrement organisée et mobilisée par les militant·e·s de la capitale.

La tentation du national

L’expression d’une résistance nationaliste14 à l’élan de décentralisation incarnée par les coalitions régionales a également pris d’autres formes. Plus politiques, elles concernaient directement la mise en place d’une instance nationale. Si l’on prend en compte le rôle prépondérant accordé aux fédérations nationales dans l’imaginaire du mouvement étudiant québécois, il était prévisible qu’il y ait des tentatives de faire bifurquer l’organisation de la campagne vers une structure nationale. Les tentatives de récupération de la campagne par l’ASSÉ ont d’ailleurs été nombreuses, alors même que la campagne pour la reconnaissance du travail étudiant et l’appel à la grève des stages n’ont jamais été adoptés en congrès. Du côté de la Fédération étudiante collégiale du Québec (FECQ) et de l’Union étudiante du Québec (UEQ), la récupération a pris la forme d’une campagne « nationale » tardive de lobbyisme pour l’amélioration de la condition des stagiaires, qui s’écartait de toutes les dimensions progressistes et subversives de la campagne portée par les coalitions régionales15.

Or, cette contre-attaque nationaliste ne s’est pas limitée aux bureaucraties étudiantes nationales : elle a également été défendue dans les espaces d’organisation par des militant·e·s près de l’ASSÉ et des conseils exécutifs d’associations étudiantes. C’est bien sûr à Montréal, mais aussi à Québec, que les critiques contre l’absence d’un palier national ont été les plus fortes. Elles ont été formulées bien après l’instauration du mode d’organisation décentralisé, au moment où un ultimatum au gouvernement était lancé. À l’approche du point culminant de la campagne, la grève générale, on vantait les avantages stratégiques de la coordination et des actions à l’échelle nationale : meilleure représentation médiatique et politique, élargissement dans un maximum de régions, légitimation du mouvement par la centralisation des ressources, de l’information et du pouvoir dans une structure de coordination nationale, etc. On se référait ainsi aux coalitions nationales passées, organisées par l’ANEEQ, le MDE et l’ASSÉ16.

C’est la position que le conseil exécutif de l’Association facultaire étudiante des sciences humaines de l’UQAM (AFESH-UQAM) défendait, quelques semaines avant la grève de l’automne 2018, par la proposition d’une structure de coordination nationale afin de mener à bon terme la lutte pour la rémunération de stages. Advenant son refus, ses représentant·e·s menaçaient de déserter la Coalition montréalaise et de créer un palier national avec d’autres associations étudiantes, hors des espaces d’organisation existants17. Peu de temps auparavant, une proposition portée par les exécutifs de l’AFESH-UQAM et de l’Association facultaire étudiante de science politique et droit (AFESPED) de l’UQAM avait été adoptée par la Coalition montréalaise. Cette résolution prévoyait la tenue d’une conférence de presse pour annoncer le lancement de l’ultimatum de grève au gouvernement, le 1er novembre. Les exécutifs de ces associations avaient interprété le mandat en considérant qu’il s’agissait d’une conférence nationale et centralisée, ce qui a généré quelques protestations parmi lesmilitant·e·s en Outaouais et à Québec à l’effet que la Coalition montréalaise voulait leur imposer un rythme qui ne convenait pas au niveau de mobilisation dans leurs régions, et ne reconnaissaient pas être lié·e·s par une décision prise à Montréal. Un réflexe nationaliste sans malice, mais très parlant sur la réalité structurelle du « montréalocentrisme » dans le mouvement étudiant.

En réponse à cette situation, le besoin de créer un canal de communication interrégional a été exprimé à la Coalition outaouaise. Une proposition adoptée à la Coalition montréalaise et à la Coalition sherbrookoise a été d’organiser des rencontres régulières entre des délégué·e·s de chacune des coalitions régionales et d’autres groupes qui ne sont pas organisés en coalition. Nommées l’Interrégionale, ces réunions devaient se tenir par vidéoconférence environ aux trois semaines pour échanger de l’information et du matériel produit pour la campagne, mais pas à des fins décisionnelles. Les coalitions régionales étaient aussi invitées à rendre disponibles aux autres leurs procès-verbaux et comptes-rendus18.

Parallèlement, une discussion issue d’une journée de formation en août 2018 a mené à la création d’un comité de liaison – avec délégation rotative de chaque coalition régionale – dans le but de ne pas laisser les rencontres avec le ministère de l’éducation entre les mains des fédérations étudiantes – la FECQ et l’UEQ, principalement. Le mandat de ce Comité de liaison se limitait à recueillir de l’information et de la ramener dans les coalitions régionales. Dès le départ, la condition de la tenue des rencontres était la présence des délégations de toutes les régions afin qu’aucune ne soit laissée derrière. Une position claire contre les négociations avec le gouvernement était aussi prise. On considérait que ce dernier ferait des concessions à la hauteur de ce que la pression le contraindrait de faire et, qu’en ce sens, des négociations ne joueraient pas à notre avantage. Au contraire même, elles tendraient davantage à atténuer l’effet des revendications, ce qui a été confirmé par les gains de la grève : des bourses se rapprochant des revendications des fédérations étudiantes.

Il est intéressant de comparer la dynamique de l’Interrégionale et du Comité de liaison. Alors que le premier est issu d’un débat enflammé et souvent lourd sur la structure, il n’a pas particulièrement été investi par la suite. Les réunions Skype étaient difficiles à tenir et les personnes qui réclamaient un palier national n’y ont jamais participé. Le Comité de liaison a, quant à lui, été beaucoup plus investi, particulièrement par les exécutifs d’associations étudiantes locales impliqués dans les coalitions régionales. C’est le caractère prestigieux de la représentation auprès du ministère qui semblait attirant, et pas seulement pour les personnes qui y étaient déléguées. Il est arrivé à quelques reprises que la discussion en préparation d’une rencontre avec le ministère puisse occuper presque tout le temps disponible pour des rencontres de coalition, et ce, dans toutes les régions organisées. Alors que tout le temps et les énergies étaient nécessaires pour que la grève passe et tienne, la tentation de « représenter » le mouvement et d’en prendre la direction était manifeste dans les espaces d’organisation.

Ces exemples un peu, comme celui de la manifestation nationale conjointement organisée avec l’ASSÉ à Québec, exposent plutôt bien la difficulté de briser les dynamiques de représentation et le réflexe nationaliste dans l’organisation des mouvements sociaux, et ce, même si l’on met en place des structures qui cherchent à les contrer. Cette difficulté prend une ampleur particulière dans la « Belle province » où l’indépendantisme a été pendant longtemps fédérateur dans les mouvements sociaux. Dans la métropole et la capitale nationale surtout, mais aussi, à un moindre degré, dans les autres coalitions régionales, une tendance en faveur de la centralisation nationale est régulièrement revenue à la charge. Elle se manifestait par une volonté d’utiliser les effectifs plus importants de Montréal et de leur donner un caractère national, que ce soit pour la représentation médiatique, les rencontres avec le gouvernement ou l’organisation de manifestations, le tout pour donner une impression d’un mouvement massif. Au niveau décisionnel, elle s’exprimait par une volonté de représenter une région au moment de la délibération et de renvoyer la charge de l’exécution à d’autres.

Or, c’est exactement cette dynamique de représentation que tentait de briser l’organisation de coalitions autonomes et décentralisées, en misant sur la vivacité d’une base active et capable partout où la campagne s’organisait plutôt que sur une représentation de la masse qui se fait craindre par la force du nombre. Même au sein de tendances se réclamant de l’anticapitalisme, de l’autonomie et de l’anticolonialisme, l’imaginaire radical présente un penchant pour la masse « nationale » quand vient le temps de se structurer, que ce soit dans le but de lancer des mots d’ordre à l’ensemble du mouvement ou simplement pour laisser à d’autres la prise en charge des aspects les laborieux et le plus plates de l’organisation.

Le chauvinisme régional : effet pervers de la décentralisation

La mise en place d’un mouvement structuré en coalitions régionales a évidemment entraîné son lot de conséquences indésirables, la plus pernicieuse étant le chauvinisme régional. À peu près tous les campus ont eu besoin d’aide à un moment ou un autre pour l’organisation de la lutte, que ce soit pour des ateliers de formation, l’organisation d’instances, la rédaction de communiqués ou la distribution de matériel de mobilisation. Et bien sûr elle provenait presque essentiellement de l’UQAM, mais aussi de l’UdeM et du Cégep Saint-Laurent.

Or, cette aide ne venait jamais sans une influence sur l’analyse ou la stratégie à adopter, en plus d’une certaine arrogance. Après l’atteinte d’un certain degré d’organisation, à peu près toutes les coalitions régionales ont opéré un repli pour conserver leur autonomie vis-à-vis Montréal. Ce repli était principalement porté par des exécutifs d’associations étudiantes, dont les responsabilités de représentation contraignaient davantage la possibilité de défendre des lignes plus maximalistes dans les revendications comme dans la tactique. Si ce réflexe est tout à fait justifié, voire nécessaire à l’autonomie, ce détournement vis-à-vis des militant·e·s de la métropole est arrivé à un moment où les besoins d’organisations étaient les plus criants, particulièrement entre la grève de l’automne et celle de l’hiver.

C’est devenu du chauvinisme au moment où les canaux de communication entre régions ont été de plus en plus interrompus pour se détourner de l’objectif de la grève générale illimitée des cours et des stages à l’hiver 2019. Cet abandon s’est exprimé de différentes manières, soit en poussant soudainement une ligne maximaliste (GGI ou rien!) en sachant pertinemment que ça ne passerait pas dans les AG sans aide extérieure pour la mobilisation, soit en évitant tout bonnement la tenue d’AG de grève, cette fois sous prétexte que la mobilisation n’était pas au rendez-vous. C’est d’ailleurs cette dynamique ainsi que la multiplication des rencontres des différentes instances d’organisation, c’est-à-dire les assemblées générales, les conseils de grève ou des stagiaires, les comités autonomes, les coalitions régionales, le comité de liaison, l’Interrégionale, qui ont rendu de plus en plus difficile la mobilisation, malgré son importance évidente.

Dans le même sens, le chauvinisme régional a également servi à mystifier certains conflits de tendances. À gauche comme à droite, il a servi à défendre une ligne centralisatrice et nationaliste dans les régions non-métropolitaines contre la décentralisation et l’autonomie défendues par « Montréal », pourtant « montréalocentriste ». À droite, il a servi à combattre la stratégie de GGI au profit de journées ponctuelles ou bien pire, d’une campagne de lobbying. À gauche, il a servi à mousser la prétention et la suffisance montréalaises à concrétiser la ligne juste d’une grève des stages authentique, sans pour autant s’intéresser à donner un coup de main à l’extérieur de l’Île. Dans tous les cas, le chauvinisme régional a été néfaste pour la mobilisation et a nui au maintien et à l’élargissement du mouvement.

« Ça me fait bien de la peine, personne n’écrit sur Saint-Jérôme »

Peut-on avancer que la grève a eu lieu à Saint-Jérôme en raison des structures décentralisées? Non. Dans les faits, le mouvement a gagné le centre d’études universitaires des Laurentides (UQO) bien avant la mise sur pied des coalitions régionales, dès le tout premier appel à la grève des stages la journée du 16 février 2017 où se déroulait une manifestation à Québec. À l’appel des différents comités autonomes de Montréal, Gatineau et Sherbrooke, et particulièrement du CRIS-UQO, les étudiantes en éducation de Saint-Jérôme se sont mises en grève, conjointement avec celles de l’Association étudiante modulaire en éducation de l’UQO (Gatineau). Une initiative similaire lancée par une fédération nationale aurait très bien pu trouver le même écho à Saint-Jérôme : la résonance de la revendication pour la rémunération des stages concerne une réalité de classe propre à ce campus, qui concentre les étudiant·e·s universitaires parmi les plus précaires. « Parce que l’ouvrage est rare à Saint-Jérôme, faut qu’y travaillent! ».

On peut par contre affirmer sans gêne que c’est en raison des structures décentralisées que la grève y a duré aussi longtemps. Aucune instance à l’extérieur des Laurentides n’avait la légitimité d’appeler à la fin de la grève, même quand les dernières associations étudiantes de l’UQAM y mettaient fin. En même temps, la Coalition laurentienne est celle qui a été le moins affectée par le chauvinisme régional. Les militant·e·s y ont entretenu des canaux de communication avec les autres coalitions tout au long de la dernière année de campagne, particulièrement avec celles de Québec, Montréal et Gatineau. De l’aide pour la rédaction, la mobilisation et l’organisation d’instances a été demandée au besoin et l’autonomie a tout de même été conservée.

Bref, malgré un bilan mitigé pour la décentralisation régionale, on doit en partie la concession du gouvernement à mettre en place des bourses pour stagiaires dans de nombreux programmes à l’université, au cégep et dans les écoles de métiers à la ténacité des grévistes en enseignement de Saint-Jérôme. La contribution du CUTE UQO-Saint-Jérôme et l’indépendance des grévistes vis-à-vis de leur association étudiante incarnent particulièrement bien le potentiel de l’autonomie dans l’organisation d’une lutte au sein de laquelle on préfère un mouvement plus petit mais plus dynamique à un mouvement plus spectaculaire en nombre mais centralisé. On parle quand même de la première grève offensive à obtenir des gains importants en quarante ans.

Les militant·e·s de la Coalition laurentienne pour la rémunération des stages ont d’ailleurs pris la décision de transformer cette dernière en coordination régionale de la grève pour le climat, un héritage structurel concret de la grève des stages, mais la poursuite de ce mouvement est nébuleuse. Un an plus tard, on ne sait toujours pas si la décentralisation régionale marquera durablement la structure du mouvement étudiant. On sait cependant que le comité de transition post ASSÉ en charge de réorganiser la gauche étudiante a été fortement investi par les militant·e·s qui ont le plus ardemment défendu la nécessité d’un palier national au cours de cette campagne. Ainsi, s’il est impératif de souligner les limites de la décentralisation « antinationale », les critiques se limitent encore, depuis la fin de la grève des stages, à marteler la nécessité d’une fédération nationale, et ce, dans les mêmes termes et par les mêmes tendances qu’il y a quatre ans, comme si rien n’avait bougé depuis. Pourtant, des comités autonomes ont bel et bien organisé de A à Z une grève dans différentes régions, alors que les structures nationales que sont l’AVEQ19 et l’ASSÉ ont toutes deux été dissoutes vers la fin de la campagne, et ce n’est pas faute de tentatives de les (ré) animer. N’est-ce pas là un point de départ logique pour la suite des réflexions organisationnelles?

Enfin, il reste peu probable que les mouvements à venir transcendent les frontières provinciales et canadiennes, si on se fie au peu de motivation à intégrer Ottawa dans la Coalition outaouaise ou au désintérêt généralisé vis-à-vis de la collaboration avec les groupes du Nouveau-Brunswick et des États-Unis au cours de cette campagne. De même, la volonté de certaines tendances de mettre sur pied une structure qui prendrait encore une fois la nation comme communauté politique de référence est de mauvais augure. Il n’y a pas à dire, le nationalisme se porte plutôt bien au sein de la gauche étudiante, même là où il s’ignore le plus. « Lâchez-moé ça, vos steps assis et chantez-moi donc Saint-Jérôme! »

1 Plus précisément, les grèves de 2005 contre la réforme de l’AFE et les coupures dans les bourses, et celles de 2007 et de 2012 contre des hausses de frais de scolarité.

2 On retrouve plusieurs textes de réflexions à ce propos dans le cahier de congrès de l’ASSÉ de février 2016, accessible à tinyurl.com/y4v4wy98.

3 Comité anti-montréalocentriste (CRAMo), « L’ASSÉ en dehors de l’île », Congrès d’orientation de l’ASSÉ, 14 novembre 2016. tinyurl.com/yy3dvltn.

4 Thierry Beauvais-Gentile et Chanel Fortin, « Juste milieu », Dissident.es, 27 octobre 2015. dissident.es/juste-milieu/.

5 Désignent les comités unitaires sur le travail étudiant (CUTE) à Montréal, Sherbrooke et Saint-Jérôme et les comités pour la rémunération des internats et des stages (CRIS) à Gatineau.

6 « […] quand la classe ouvrière exprime son refus politique de se faire peuple, la voie la plus directe de la révolution socialiste ne se ferme pas, elle s’ouvre » ; Traduction de Yann Moulier avec la collaboration de G. Bezza, Mario Tronti, Operai e capitale, Turin : Einaudi, 1966. tinyurl.com/y3oapmkh.

7 Jadd-Abigaël Céré et Étienne Simard, « Appel interurbain », Dissident.es, numéro 0, août 2016. dissident.es/appel-interurbain.

8 Voir, par exemple, Amélie Poirier et Camille Tremblay-Fournier, « La grève des stages est une grève des femmes », Françoise Stéréo, 23 mai 2017. francoisestereo.com/greve-stages-greve-femmes.

9 Coalition de l’Outaouais pour la rémunération des stages, « Lettre ouverte aux partis politiques et à leurs candidat.e.s », 17 septembre 2018. tinyurl.com/yxdaaqjb.

10 Le plus gros des tensions s’est exprimé autour de l’organisation de manifestations, et ce, dès la toute première journée de grève pour la rémunération des stages, tenue le 16 février 2017. L’appel à une manifestation à Québec, en marge du Rendez-vous national sur la main-d’œuvre, avait provoqué d’importantes tensions entre les militant·e·s des CUTE et celles et ceux du Front régional de l’ASSÉ à Québec (FRAQ) ; CUTE UQAM, « Rapport sur la collaboration trouble avec le Front régional de l’ASSÉ à Québec », Dissident.es, 11 avril 2017. tinyurl.com/yxvbdd6f.

11 CUTE Sherbrooke, « Mourir sans quorum », Dissident.es, 27 mars 2017. tinyurl.com/y4asrhw3.

12 Pour une analyse détaillée des rapports conflictuels entre les comités autonomes et les associations étudiantes en contexte de grève, voir le bilan de Loïc Carpentier, Félix Dumas-Lavoie, Camille Marcoux et Amélie Poirier, « Tu travailles pour qui? Une grève, trois récits », Dissident.es, numéro 6, automne 2019. dissident.es/tu-travailles-pour-qui-une-greve-trois-recits/.

13 D’autant plus que cette action devait avoir lieu le même jour où étaient déjà planifiées la grande manifestation pour le climat et la manifestation annuelle contre la brutalité policière, ce qui fait que la mobilisation et la visibilité de cette action aurait été à peu près nulle.

14 Nous comprenons le nationalisme comme une logique de reconnaissance qui a pour cadre de référence un espace national et ses frontières, même si un mouvement en rejette les institutions. Pour une définition semblable, voir Angela Mitropoulos, « Autonomy, Recognition, and Movement », sometim3s, 22 avril 2006. s0metim3s.com/2006/04/22/autonomy-recognition-movement/.

15 La campagne Stagiaires en solde a été lancée quelques semaines avant le déclenchement de la grève générale, voir www.stagiairesensolde.quebec.

16 Benoît Renaud, « Six grèves générales ». tinyurl.com/y2unzqly.

17 Comme elle a été présentée en assemblée générale, sous huis clos, la proposition est seulement accessible en retranscription dans le texte « Et pendant ce temps en région… », que des militant·e·s de l’Outaouais ont écrit pour critiquer l’initiative centraliste et nationaliste du conseil exécutif de l’AFESH ; CUTE Magazine, « Et pendant ce temps en région… », Dissident.es, 25 octobre 2018. dissident.es/et-pendant-ce-temps-en-region/.

18 Les procès-verbaux des coalitions sont disponibles sur le site grevedesstages.info/coalitions-regionales.

19 Association pour la voix étudiante au Québec.

« Femmes précaires, femmes en guerre »

« Femmes précaires, femmes en guerre »

Par Marie Lefebvre

 « Il faut accepter que le mouvement des Gilets Jaunes n’est pas qu’une succession de cris le samedi après-midi. C’est avant tout un propos, une réflexion et un positionnement face à un monde qui n’est plus vivable, ou qui ne le sera bientôt plus. »[i]

Après 49 samedis de manifestations, autant de blocages, d’assemblées et de discussions sur les ronds-points et carrefours du pays, les gilets jaunes sont devenus une réalité du paysage français. On croise désormais ce vêtement réfléchissant à l’arrière des coffres de voiture, parfois aux fenêtres des maisons, et surtout sur les milliers de manifestant·es qui ont battu et battent encore le pavé chaque samedi. Il est devenu le symbole de cette mobilisation contre les taxes et plus largement, contre la précarité à laquelle font face les personnes à revenus modestes en France.

Le mouvement découle d’une pétition  Pour une baisse du prix du carburant à la pompe !  lancée sur les réseaux sociaux en octobre 2018. Elle a été signée et diffusée massivement puis suivie, le 17 novembre, d’une journée d’action organisée par le biais des réseaux sociaux. Plus de 280 000 personnes ont répondu à l’appel par des manifestations dans les villes, ainsi que par des blocages de routes, de ronds-points et de péages. Le mouvement des gilets jaunes s’est par la suite poursuivi quotidiennement sur les zones de blocages et de rassemblements et tous les samedis suivants ont été marqués par de nombreuses manifestations. Après plus d’un an de mobilisation, il perdure encore aujourd’hui.

Derrière l’appel à l’origine de la mobilisation se trouvent des femmes. L’une d’elles, Jacline Mouraud, poste le 18 octobre une vidéo sur internet exprimant son mécontentement face aux difficultés des personnes en situation précaire qui empruntent la voiture tous les jours ; une autre, Priscillia Ludovsky, est à l’origine de la pétition réclamant la baisse du prix du carburant ; enfin, Ingrid Levavasseur répond à l’invitation de nombreux médias et crée une liste politique pour les élections européennes de mai 2019.Elle renonce cependant  à se présenter aux élections.

Le mouvement des gilets jaune est composé à plus de 45 % de femmes[ii] qui cumulent des emplois précaires à temps partiel, subissent des inégalités de salaire, et assument bien souvent seules les charges domestiques et familiales. Elles sont nombreuses à travailler en tant que cols roses[iii], qu’elles soient aides-soignantes, ambulancières, infirmières ou assistantes maternelles. .

Les contraintes économiques, matérielles et de temps que connaissent ces femmes laisseraient supposer  un faible investissement de leur part dans les mouvements sociaux, pourtant cela n’est pas le cas. La précarité se vit principalement au féminin, et c’est justement ce qui explique la forte présence  des femmes dans le mouvement. Elles dénoncent l’impact de la précarité vécue à la fois dans la sphère privée et la sphère publique. À ce propos, Flora, membre du collectif Femmes Gilets Jaunes à Paris, mentionne : « La précarité, ce n’est pas la même. Le problème c’est que pour les femmes, c’est plus dur. Il y a tous les problèmes médicaux que les hommes n’ont pas : IVG, accouchements, etc. En province, ils ont fermé beaucoup de maternités, les allocations pour les mères célibataires ; tout ça, c’est plus spécifique même si ça affecte toute la famille ! ». Cherifa, cofondatrice du collectif Femmes Gilets Jaunes, abonde en ce sens : « Lorsque le mouvement [des gilets jaunes] est né, il nous est apparu logique de nous y joindre. Néanmoins, il était important de créer un groupe et une page[iv] Femmes gilets jaunes axés sur les revendications féministes pour libérer la parole des femmes, car la lutte féministe d’aujourd’hui est une lutte des classes ».  

Les statistiques ne démontrent pas tant une inégalité de genre dans la pauvreté : en 2015, il y a 4,7 millions de femmes pauvres en France contre 4,2 millions d’hommes pauvres[v]. Le calcul se porte à l’échelle du ménage domestique. Or, les femmes sont plus nombreuses à occuper des emplois temporaires, à faible rémunération et à temps partiel. 62 % des personnes gagnant le revenu minimum en France sont des femmes[vi] et elles occupent 78 % des emplois à temps partiel[vii]. De plus, le travail domestique, non rémunéré, et la charge familiale qui leur incombe impliquent des ajustements professionnels, des ruptures de carrière. Si ces facteurs pèsent sur les trajectoires professionnelles, ils influencent également la dépendance financière des femmes à l’égard des hommes, faute que soit reconnu leur travail. Ainsi, les mères monoparentales, mais aussi les retraitées veuves, sont d’autant plus fragilisées sur le marché. Les femmes sont donc plus à risque que les hommes de vivre en situation de pauvreté, et c’est contre cette inégalité que se battent aussi les Femmes gilets jaunes en associant lutte féministe et lutte des classes.  

Cherifa et Flora évoquent leurs luttes féministes et sociales lors d’un rassemblement des Femmes gilets jaunes devant le Palais de la femme, résidence sociale accueillant des femmes en difficulté dans le 11e arrondissement de Paris. Le collectif des Femmes résidentes du Palais de la Femme combat l’insalubrité des logements proposés, l’insécurité vécue par les femmes et l’accueil d’hommes au sein d’un établissement où résident de nombreuses femmes fragilisées ayant subi par le passé agressions ou viols. Comme l’affirme Cherifa : « nous sommes les féministes, nous : femmes précaires, femmes en guerre ». Ce slogan est repris et scandé par les femmes présentes au rassemblement et est inscrit également sur les vestes jaunes de celles qui en portent. Les Femmes gilets jaunes contribuent à visibiliser cette précarité spécifiquement féminine et se réapproprient le féminisme des luttes historiquement délaissées par les organisations féministes traditionnelles. Les voix des Femmes gilets jaunes s’érigent depuis le Palais de la femme pour dénoncer les formes de domination intersectionnelles dont elles sont victimes, en tant que femmes précaires, pour beaucoup racisées, ou pour leur orientation sexuelle. Ces voix ont longtemps été tues, le mouvement féministe étant issu historiquement des expériences vécues par la femme blanche, occidentale, bourgeoise et hétérosexuelle, car ce sont ses représentantes qui avaient le temps et les moyens de théoriser leur vécu et d’être reconnues et entendues dans l’espace public[viii]

Le regroupement devant le Palais de la femme est l’occasion d’informer les passant·es de la situation et de leur faire signer des pétitions, mais aussi d’échanger entre résidentes de l’établissement, gilets jaunes, syndiquées et militantes de mouvements féministes. On y discute tout autant des conditions d’existence des femmes logées au Palais que du féminisme, ainsi que de l’articulation du collectif avec le mouvement gilets jaunes national. « Dans ce collectif, j’ai rencontré des féministes » mentionne une femme résidente au Palais. « C’était quelque chose que je ne connaissais pas, dont j’avais entendu parler simplement. Mais aujourd’hui, grâce à ces rencontres, j’essaie de chercher qu’est-ce que c’est, j’essaie d’apprendre et de savoir qu’est-ce que ça veut dire le féminisme, je suis en phase d’apprentissage ». À ses côtés, Josie, militante au Mouvement des femmes, affirme être descendue tous les samedis dans la rue à Paris avec ses camarades militantes pour rejoindre les Femmes gilets jaunes et les appuyer dans la création d’un groupe spécifique.

Le mouvement des gilets jaunes est marqué par son hétérogénéité. S’il est difficile de le situer sur un spectre politique, il est tout aussi difficile de définir un profil type des femmes qui le rejoignent. Pauline, chercheuse au sein du groupe Jaune vif mis en oeuvre par le centre Émile Durkheim du CNRS[ix] sur le mouvement des gilets jaunes, propose la typologie suivante : « il y a quatre profils de positionnement par rapport au féminisme : [les militant·es antérieur·es] qui étaient déjà féministes ; on a aussi des femmes qui refusent le féministe, avec l’idée que le féminisme défendrait la supériorité de la femme sur l’homme ; on a également des femmes qui par leurs actions et leurs discours ont une position féministe sans forcément avoir été sensibilisées à la cause et enfin une autre portion militante de gauche qui place l’humain et les classes populaires avant la différence homme/femme. »

Pauline nuance la place qu’occupe le féminisme au sein du mouvement des gilets jaunes, du fait de l’hétérogénéité des manifestant·es : « les gens ne mettent pas forcément en avant la spécificité des femmes dans la précarité. Même les militantes féministes n’ont pas parlé spécifiquement de la question des femmes, elles ne sont pas là pour ça, mais pour les gilets jaunes avant tout ». Face aux critiques médiatiques et politiques d’un mouvement difficile à cerner, échappant aux formes traditionnelles de mobilisation sociale, il existe « une lutte interne pour l’unité dans le mouvement qui passe surtout par l’élaboration de revendications communes assez fluides, assez larges pour pouvoir mettre tout le monde derrière ces revendications-là » conclut Loic, chercheur au sein du groupe Jaune vif du CNRS.

À cet égard, les femmes gilets jaunes parisiennes présentes devant le Palais de la femme se différencient de l’ensemble du mouvement par leurs revendications féministes. Cependant, l’absence de structure hiérarchique traditionnelle permet un renouvellement des structures de mobilisation qui empruntent des formes multiples : il existe des villes au sein desquelles deux ronds-points sont occupés, l’un par les hommes gilets jaunes et l’autre par les femmes, mais on peut mentionner également l’existence de créneaux horaires dédiés à un groupe de parole de femmes sur les ronds-points, des cortèges de femmes dans les manifestations du samedi, la mise en place de manifestations par et pour les femmes, etc.

Quelles que soient les formes données au mouvement, la visibilité des femmes au sein du mouvement gilets jaunes est forte, plus d’un an après l’éclosion du mouvement #MeToo et son répondant français #BalanceTonPorc, apparus à la suite de l’affaire Weinstein en octobre 2017. Or, la mobilisation des femmes dans les mouvements sociaux suscite régulièrement la surprise dans les médias alors que leur présence est récurrente à travers l’histoire. Arlette Farge écrit à propos des « évidentes émeutières » du XVIIIe siècle en France : « Dans la révolte, les femmes fonctionnent différemment des hommes, ces derniers le savent, y consentent et pourtant les jugent. D’emblée, ce sont elles qui prennent le devant de la scène, exhortent les hommes à les suivre, en occupant les premiers rangs de l’émeute »[x]. Ces propos illustrent avec efficacité l’investissement des femmes dans des mobilisations rendant visibles les difficultés vécues dans la sphère privée du fait de la précarité. La position controversée des femmes mobilisées à travers l’histoire éclaire tout autant celle des femmes en têtes d’affiche du mouvement des gilets jaunes, victimes de critiques liées à leur exposition médiatique notamment. Lorsque le mouvement se structure et se dote de porte-paroles, elles ne sont désormais plus que deux à en faire partie, parmi huit les personnes désignées.

Malgré les critiques auxquelles font face les femmes médiatisées au sein du mouvement, elles sont nombreuses à constituer la base du mouvement. Militer en tant que femme gilet jaune permet de se donner une voix et de mettre en commun des expériences. Les ronds-points et manifestations instaurent donc des espaces de politisation. S’ils ne permettent généralement pas de développer des connaissances sur le féminisme en lui-même, pour les femmes gilets jaunes ils contribuent à se donner une voix et une place. Pauline abonde en ce sens : sur le rond-point, « il n’y a pas à prouver sa légitimité en tant que femme parce qu’on a sa légitimité en tant que précaire, chômeuse ».

Le mouvement des gilets jaunes favorise alors le renouvellement des structures traditionnelles du militantisme du fait de sa structure d’organisation fluide. Cette souplesse libère l’organisation des freins à la prise de parole des femmes, freins existants dans les structures classiques des partis et syndicats. « Le fait que le mouvement ne soit pas instauré par les structures syndicales de partis politiques, ça aide à ce qu’il y ait autant de femmes qui se mobilisent et ça explique en partie pourquoi il y a un petit peu plus de femmes dans ce mouvement que dans les mouvements organisés et structurés par les acteurs intermédiaires tels que partis et syndicats » explique Pauline. « L’engagement [des femmes] peut être expliqué par le fait que ce soit très fluide et que les premières barrières ne soient pas présentes », complète Loic.

L’impact de cette libération de la parole pour les femmes est fort : « dès que vous commencez à vous regrouper, à parler, à discuter avec les gens, à les emmener dans des réunions, dans des colloques et tout ça, il y a une politisation qui se fait au contact. C’est pour ça que même quand la lutte ne réussit pas, la personne est changée, elle est riche de l’expérience acquise, du lien de solidarité qu’elle a avec les autres, de l’espoir qui en naît et même dans ces cas-là, c’est payant de se bagarrer ». Si les femmes gilets jaunes se bagarrent, elles investissent également des lieux, des actions et des espaces de débat auparavant identifiés et revendiqués par les hommes dans les mouvements sociaux. On ne peut que saluer ce renouvellement des formes de mobilisation vers plus de parité.

CRÉDIT PHOTO: Flora Ci Marrone

[i] Revendications Gilets-Jaunes34, « Les revendications des Gilets Jaunes existent », Le Club de Mediapart, 15 juin 2019.

[ii] « Gilets jaunes » : une enquête pionnière sur la « révolte des revenus modestes », tribune publiée par un collectif d’universitaire dans Le Monde le 11 décembre 2018. https://www.lemonde.fr/idees/article/2018/12/11/gilets-jaunes-une-enquete-pionniere-sur-la-revolte-des-revenus-modestes_5395562_3232.html

[iii] Autrement dit dans le secteur du service à la personne et du care.

[iv] Ndlr : page Facebook

[v] Dominique Meurs, « Femmes et précarité », Fondation Jean Jaurès, 26/02/2019. https://jean-jaures.org/nos-productions/femmes-et-precarite

[vi] DARES, 2018

[vii] Oxfam, « Travailler et être pauvre : les femmes en première ligne ». 17 décembre 2018.

[viii] Sandra Harding, « L’instabilité des catégories analytiques de la théorie féministe », janvier 1991.

[ix] Centre national de la recherche scientifique

[x] Arlette Farge, « Évidentes émeutières », in Natalie Zemon Davis, Arlette Farge (dir.), Histoire des femmes XVIe-XVIIIe siècles, Paris, Plon, vol. III, 1991, p. 491