par Rédaction | Août 24, 2021 | Analyses, Économie, International
Par Félix Beauchemin
Dans un contexte de pénurie de main d’œuvre croissante, certaines entreprises étatsuniennes révolutionnent la fameuse paie aux deux semaines. Les employé‧e‧s qui le désirent peuvent maintenant se faire payer directement après un quart de travail. Une tendance qui gagne en popularité, et qui pourrait même faire son apparition l’autre côté de la frontière, au Canada.
« On peut penser qu’effectivement, il y a des gens qui attendent le chèque du jeudi, et donc les deux-trois jours avant [sont plus difficiles] », mentionne Diane-Gabrielle Tremblay, professeure à l’école des sciences de l’administration de l’université TELUQ. Selon un sondage de 2019 de l’Association canadienne de la paie, ce serait bel et bien 43% des Canadien‧e‧s qui sont considérés comme « vivant d’un chèque de paie à l’autre »[i]. Aux États-Unis, cette proportion grimpe à près de 54%[ii]. En réponse à ces données inquiétantes, plusieurs observateur‧trice‧s cherchent des moyens de permettre aux travailleurs et travailleuses d’avoir accès à leur paie avant la fin du cycle de 2 semaines. Parmi ces observateurs·trice·s, il y a Kevin Falk, cofondateur et directeur de l’innovation (CIO) de Instant Financial, une entreprise qui se veut un « fournisseur d’accès au salaire gagné », permettant « essentiellement de redonner aux employé‧e‧s le contrôle de leur salaire ».
La paie aux deux semaines et ses difficultés
Le cycle de paie aux deux semaines est « avantageux pour l’employeur‧euse parce qu’il simplifie le processus de paie, mais il ne l’est pas pour les employé‧e‧s. Si vous avez besoin d’accéder à votre [salaire] à mi-chemin de votre cycle de paie, vous n’avez pas vraiment beaucoup de choix en ce moment, » explique Kevin Falk.
Pour une personne aux prises avec une situation financière précaire, les solutions offertes sont donc peu nombreuses : l’utilisation d’une marge de crédit, le recours aux fameux « prêteurs sur salaire » ou encore le paiement de différents frais d’insuffisance de fonds. Ces frais d’insuffisance tournent d’ailleurs aux alentours de 45$ dans les banques canadiennes[iii]. Ainsi, dans une situation fictive où il ne reste que 50$ dans un compte chèques et qu’il faut payer une épicerie de 100$, le remboursement total ne sera pas d’uniquement 50$, mais plutôt de 95$ si l’on considère ce frais. Dans un rapport de 2020 publié par la Financial Health Network, on découvrait que les consommateur‧trice‧s étatsunien‧e‧s avaient payé un total de 12,4 milliards $ en frais d’insuffisance de fonds aux banques[iv]. Parmi ces 12,4 milliards $, c’est 95%, soit 11,8 milliards $, qui ont été déboursés par des personnes qui sont considérées vulnérables sur le plan financier[v]. Il va donc sans dire qu’une solution permettant d’avoir accès à son argent à peu de frais bénéficierait à cette tranche de population qui débourse déjà beaucoup d’argent en frais bancaires.
Des services comme Instant Financial sont donc apparus, majoritairement aux États-Unis, permettant de déposer directement le salaire gagné dans un compte en banque dès la fin d’un quart de travail. Tout dépendant des services, il se peut qu’un frais d’environ 3$ soit exigé à chaque retrait d’une partie de salaire, comme le demande l’application DailyPay. Sur ce sujet, Diane-Gabrielle Tremblay y voit un problème : « Ça semble beaucoup s’adresser aux bas salarié‧e‧s. Je trouve ça un peu problématique qu’on leur demande de payer pour ça et que ce soit des frais pour accéder à leur propre salaire. » À ce sujet, Kevin Falk n’hésite pas à vanter la gratuité du service Instant : « Ce qui nous rend uniques, c’est que nous avons décidé de ne pas faire payer les gens pour être payés. »
Ces services permettent également des avantages importants pour les employeur‧euse‧s. « Quand nous avons créé l’entreprise, nos client‧e‧s mettaient des affiches dans leurs vitrines disant « vous êtes embauché aujourd’hui, vous êtes payé aujourd’hui », et de l’autre côté de la rue, [quelqu’un d’autre offrait le] même salaire [mais sans ce service]. Pour qui pensez-vous qu’ils allaient travailler ? » illustre Kevin Falk. Dans un marché de main-d’œuvre très compétitif, la paie quotidienne se veut donc un avantage social intéressant.
Pourquoi deux semaines?
Dans ce débat, certain‧e‧s spécialistes, dont Mary Childs et Sarah Gonzalez de NPR, n’hésitent pas à présenter le cycle de paie de deux semaines comme un « prêt de son labeur à son patron », et ce, à un taux d’intérêt nul[vi]. Cette théorie part du fait que l’argent acquis après un quart de travail n’est remis que plusieurs jours plus tard. Dans certains cas, ce délai de deux semaines pourrait alors être trop long pour le paiement de dépenses courantes. Ceci soulève donc la question : pourquoi sommes-nous payés aux deux semaines plutôt que quotidiennement?
Pour Diane-Gabrielle Tremblay, « c’est lié au fait qu’au début on remettait de l’argent cash dans une enveloppe. On est dans un État-providence, on a donc un certain nombre de déductions, alors ça paraissait plus simple de regrouper le tout [à chaque deux semaines] ». Mais, comme l’explique cette dernière, il s’agit avant tout d’« une norme sociale ».
Il est donc possible de se demander si les entreprises sont en mesure de mettre en place un système permettant de payer leurs employé‧e‧s directement après un quart de travail. Pour Mme Tremblay, « sur le plan technique, il n’y a rien qui empêcherait ça, avec l’électronique, on pourrait très bien avoir des versements d’une entreprise vers tous ses salarié‧e‧s chaque jour ». Pourtant, Kevin Falk, qui est d’avis que ce changement serait trop difficile en termes de gestion, voit la situation bien différemment : « Les entreprises devraient changer tout leur processus technologique. Le service de rémunération ne veut pas traiter la paie tous les jours, ils sont déjà surchargés de travail, c’est déjà un processus compliqué, s’assurer que les impôts sont calculés correctement, s’assurer que toutes les déductions ont été traitées de manière appropriée. » C’est d’ailleurs pour cette raison que certaines grandes entreprises américaines, dont McDonalds, KFC et Six Flags font affaire avec des services comme Instant ou DailyPay, s’évitant du même coup de gérer la lourdeur administrative d’une gestion de paie journalière.
D’autres solutions possibles?
Pour les travailleurs et travailleuses à faible revenu, Mme Tremblay de la TÉLUQ voit toutefois d’autres solutions importantes pour ceux et celles vivant d’une paie à l’autre. « J’aurais tendance à dire que si le problème c’est l’accès à la rémunération, il y a quand même, et déjà beaucoup de gens utilisent cette stratégie, les cartes de crédit. Si on paie chaque mois, c’est quand même une bonne affaire. On se retrouve à se faire « avancer » l’argent » ajoute-t-elle. Or, les taux d’intérêt pour les cartes de crédits non payées peuvent grimper jusqu’à 20%[vii]. Selon une étude de Prosper Canada, les ménages canadiens à faible revenu utiliseraient en moyenne 31% de leurs revenus dans le paiement de leurs dettes[viii]. Parmi les formes les plus communes de ses dettes, la carte de crédit arrive au sommet. Ainsi, une gestion saine de cet outil est donc de mise pour les personnes déjà précaires.
Mme Tremblay y voit aussi une opportunité pour les employeur‧euse‧s de travailler main dans la main avec les banques ou coopératives de crédit comme Desjardins : « Ce serait peut-être aux coopératives de crédit, qui s’intéressent à ces populations-là, les bas salarié‧e‧s, d’essayer de trouver des formules qui ne seraient pas problématiques. » Ce serait pour elle une occasion d’abaisser les frais d’insuffisances de fonds pour les travailleurs à revenus modiques : « Une institution financière, surtout une coopérative, avec une entente avec l’employeur‧euse de la personne [accordant une garantie] que l’argent s’en vient, pourrait effectivement permettre un découvert sans trop de frais. » La possibilité de frais bancaires préférentiels pour personnes financièrement vulnérables est d’ailleurs fréquemment discutée depuis des années, notamment dans un rapport d’Option Consommateurs de 2018 qui mentionnait que « la façon dont les forfaits sont conçus et expliqués aux consommateur‧trice‧s favorise l’explosion des frais bancaires variables, même pour ceux et celles qui disposent d’un compte à frais modiques » [ix].
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Malgré la popularité du service de paie quotidienne aux États-Unis, entre autres à travers des applications comme Instant ou DailyPay, cette tendance n’a pas encore véritablement vue le jour au Canada. « Nous pensons qu’il y a une énorme demande au Canada. Je dirais que ce nombre est proche de 6 millions [de travailleurs et travailleuses], avec probablement un million et demi au Québec seulement, peut-être même 2 millions » mentionne Kevin Falk de Instant. Ceux-ci se disent donc « prêts » à une entrée progressive dans le marché canadien. Il ne reste qu’à voir si ce service aura le même impact au Canada qu’aux États-Unis.
Crédit photo : flickr/Tina Franklin
[i] Association canadienne de la paie, « Sondage de recherche 2019 de la SNP auprès des employés, Communiqué de presse national des résultats, » 2019. https://paie.ca/PDF/NPW/2019/Media/CPA-2019-NPW-Employee-French.aspx
[ii] Reality check : the paycheck-to-paycheck report, PYMNTS et LendingClub, 2021, https://www.prnewswire.com/news-releases/nearly-40-percent-of-americans-with-annual-incomes-over-100-000-live-paycheck-to-paycheck-301312281.html.
[iii] « Frais d’insuffisance de fonds des comptes chèques, » 2021, https://www.ratehub.ca/comptes-cheques/frais-d-insuffisance-de-fonds-des-comptes-cheques.
[iv] Meghan Greene et al., The FinHealth Spend Report 2021 : What Financially Coping and Vulnerable Americans
Pay for Everyday Financial Services, Financial Health Network, 2021. https://s3.amazonaws.com/cfsi-innovation-files-2018/wp-content/uploads/2021/04/19180204/FinHealth_Spend_Report_2021.pdf
[v] Ibid.
[vi] Sarah Gonzalez et Marie Childs, « You’re Giving Your Boss A Loan », NPR: Planet Money, 22:02, 13 décembre 2019. https://www.npr.org/2019/12/13/787996422/episode-957-youre-giving-your-boss-a-loan.
[vii] Stéphanie Grammond, « Baissons les taux des cartes de crédit » La Presse, 31 mars 2020. https://www.lapresse.ca/affaires/finances-personnelles/2020-03-31/baissons-les-taux-des-cartes-de-credit
[viii] Prosper Canada, « Low-income households spend 31 per cent of their incomes on debt repayment », 10 novembre 2020, https://prospercanada.org/News-Media/Media-Releases/Low-income-households-spend-31-per-cent-of-their-i.aspx.
[ix] Olivier Bourgeois, Frais bancaires et personnes à faible revenu : portrait de la situation, Option consommateurs, juin 2017. https://option-consommateurs.org/wp-content/uploads/2018/04/oc-809261-frais-bancaires-rapport-final-fr.pdf
par Rédaction | Août 20, 2021 | Analyses, International, Societé
Par Félix Beauchemin
Les deux dernières années ont permis de démontrer l’impact que pouvait avoir une pandémie sur le bien-être public. Pourtant, de l’autre côté de la frontière, un autre problème endémique semble frapper de manière aussi importante la société américaine : l’épidémie que représente la prolifération des armes à feu. Analyse d’une tendance académique qui cherche à démontrer les liens entre la violence par armes à feu et la situation dans laquelle se trouve la santé publique.
Le 8 avril dernier, le président américain Joe Biden définissait la situation alarmante de la violence par armes à feu aux États-Unis comme une « épidémie ». Il s’agit d’une terminologie qui peut sembler banale, mais qui est en fait incrustée dans une tendance scientifique et académique qui gagne du terrain depuis plus de 30 ans. Concrètement, la violence par armes à feu serait en fait un enjeu de santé publique devant être étudié par la science, et non par la politique.
Cette tendance s’est d’ailleurs vue symbolisée par un mouvement viral de novembre 2018. À la suite d’une publication de la National Rifle Association (NRA) sur Twitter qui critiquait les physicien‧ne‧s s’impliquant dans l’étude des violences par armes à feu, leur disant de « rester dans leur voie », de nombreux médecins aux États-Unis ont répliqué avec le mot-clic #ThisIsOurLane[i]. De nombreuses publications graphiques, représentant des blouses tachées de sang ou des salles d’opération souillées, mettaient en lumière le fait que les conséquences de cette violence étaient directement vécues par le personnel de la santé, d’où l’importance de traiter le tout comme un enjeu de santé publique[ii].
Pourquoi traiter la violence par armes à feu comme une épidémie?
Les statistiques pointent sans équivoque vers un problème de violence par armes à feu. Le Center for Disease Control and Prevention (CDC) recensait, en 2019, 38 355 morts par armes à feu aux États-Unis, soit un rythme d’environ 100 par jour[iii]. Cela équivaut à une moyenne de morts par armes à feu dix fois supérieure à celle des pays à revenu élevé de l’OCDE[iv]. Sur ce nombre, près de 24 000 morts sont des suicides[v]. Francis Langlois, membre associé à l’Observatoire des États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand, réitère l’importance de considérer le suicide dans ces calculs, notamment en raison de la létalité de l’acte. Celui-ci affirme que « si on a accès à des armes à feu, et qu’[elles] sont disponibles, il est possible que la personne passe à l’acte. Étant donné la puissance de l’objet, ça engendre plus de morts que par d’autres moyens ». Concrètement, les statistiques démontrent qu’en général, une personne sur 25 réussira sa tentative de suicide, soit un taux d’environ 4 %[vi]. Cependant, ce taux grimpe à presque 100 % lorsqu’une arme à feu est utilisée. Une différence considérable.
La multiplication des décès causés par une arme à feu, tant les suicides que les homicides, est donc la principale raison qui pousse de nombreuses associations professionnelles comme la American Psychological Association (APA)[vii] ou la American Public Health Association (APHA)[viii] à aborder le sujet de la violence par armes à feu comme un enjeu de santé publique.
Pourtant, pour désigner cette crise comme étant une épidémie, il faut qu’il y ait un élément de contagion ou de propagation.
À ce sujet, Francis Langlois mentionne ceci : « L’idée est que dans les communautés où il n’y a pas nécessairement de violence, si des armes à feu commencent à se multiplier, ça peut engendrer plusieurs victimes, un peu comme un virus. »
Selon David Hemenway, chercheur émérite de ce champ académique, pour adresser le phénomène comme un enjeu de santé publique, les mesures mises en œuvre devraient être constituées de davantage de règlementations et de campagnes de sensibilisation au niveau des communautés[ix]. On fait d’ailleurs fréquemment le parallèle avec les campagnes pour éviter les décès par accidents d’automobile. « On voulait limiter les morts par les accidents de voiture. Donc, qu’est-ce qu’on fait? On a mis des ceintures, des coussins gonflables. Donc, il s’agit de trouver des politiques qui vont limiter le nombre de victimes par armes à feu », comme l’explique Francis Langlois. Parmi ces mesures, on retrouve le fait de « limiter certains types d’armes ou certains types de munitions, en passant par forcer un entreposage sécuritaire » explique ce dernier.
La NRA et la santé publique
Francis Langlois constate aussi des similitudes entre le traitement de la violence par armes à feu aujourd’hui et celui de la cigarette dans les années 1990 : « Je pense que le parallèle qu’il faut faire en termes d’épidémiologie, c’est beaucoup plus avec l’industrie du tabac. » M. Langlois affirme que « jusque dans les années 90, les grandes compagnies [de tabac] faisaient tout pour bloquer toute forme d’étude qui montrait la dépendance engendrée par leur produit. C’est le même genre de problème qui se présente pour l’industrie des armes à feu. » La NRA exerce des pressions politiques et économiques immenses sur les législateur‧trice‧s pour éviter les recherches pouvant les discréditer, comme l’avaient fait les entreprises tabagiques à l’époque. Dans le cas du tabac, une série de facteurs interreliés ont mené à la chute de l’influence du « Big Tobacco » : la perte d’allié·e·s dans la communauté scientifique et médicale, le scepticisme de la part de la population, le militantisme d’organisations non-gouvernementales et la mise en place de régulations anti-tabac de la Food and Drug Administration (FDA) et des États américains, entre autres[x]. Ces mesures ont d’ailleurs fait passer le pourcentage de fumeur·euse·s de 40 % environ dans les années 1970[xi] à 13 % aujourd’hui[xii].
En ce qui a trait aux armes à feu comme enjeu de santé publique, les premières études à ce sujet ont été conduites par le CDC au début des années 90. Le CDC a notamment publié l’article Gun Ownership as a Risk Factor for Homicide in the Home[xiii] qui prouvait que « la présence d’armes à feu dans une maison augmente de façon importante le risque de décès ou de blessures », comme l’explique Francis Langlois. Pourtant, « il y a eu une réponse assez violente du lobby des armes à feu. Ils ont réussi à faire en sorte que le gouvernement fédéral ne finance plus la recherche sur les armes à feu ». En effet, en 1996, le Congrès passait une loi, fortement appuyée par la NRA, qui interdisait aux organisations comme le CDC de mener des recherches sur le contrôle des armes à feu[xiv].
Toutefois, signe que le vent change, plus de vingt ans après le début de cette restriction, 25 millions de dollars américains ont été débloqués cette année par le Congrès pour étudier la violence liée à ces armes[xv]. Des associations scientifiques et médicales commencent donc progressivement à étudier ce phénomène, un peu comme elles le firent dans les années 1990 pour la dépendance au tabac.
Le pouvoir linguistique du mot « épidémie »
« La question du lien entre la langue et la pensée se pose beaucoup. Il y a l’hypothèse Sapir-Whorf qui, dans sa forme extrême, dit que si on parle d’angles différents, on pense différemment », mentionne Julie Auger, professeure titulaire au département de linguistique et de traduction de l’Université de Montréal. Ainsi, grâce à l’instauration d’une terminologie différente, telle la comparaison de la crise des armes à feu à une épidémie, la population sera nécessairement menée à adopter une prise de conscience différente. « Le but, c’est clairement d’avoir un impact, de frapper l’imaginaire, d’essayer de faire changer quelque chose dans l’esprit des Américain·e·s », ajoute-t-elle.
Dans le cas qui nous intéresse, puisque l’épidémie se veut contagieuse, le virus ou la bactérie infectieuse ne serait autre que l’arme à feu. Cette analogie se veut donc avant tout dissuasive, tel que l’illustre Julie Auger : « il est clair que l’analogie qui consiste à comparer l’arme à un virus est tout à fait apte à la situation, parce que oui, il y a des situations où l’on doit se protéger », comme on pourrait le faire contre un microbe.
Alors que des politicien·ne·s comme Joe Biden et même de grands médias comme CNN utilisent de plus en plus une terminologie de santé publique pour désigner le problème des armes à feu, Mme Auger croit que cela amènera nécessairement une plus grande conscientisation à cet enjeu.
« Si on veut justement rependre l’utilisation “d’épidémie”, si on peut faire les liens entre l’arme à feu et un virus ou une bactérie infectieuse, ce sont des liens qui deviennent beaucoup plus clairs. Les auditeur‧trice‧s ont donc moins de travail à faire pour faire le lien. Même si le lien ne se fait pas de manière automatique, à force de l’utiliser, ça peut faire changer d’avis certaines personnes. »
L’étude des inégalités sociales de santé
Bien souvent, la résolution d’une crise de santé publique ne se fait pas uniquement sur le plan médical, mais également au niveau social. Dans le cas de la crise de la COVID-19, les mesures prises pour les populations plus à risque, comme les régions éloignées ou le personnel de la santé, étaient proportionnées aux inégalités de santé dont celles-ci pouvaient faire l’objet.
En ce qui a trait à l’épidémie d’armes à feu, le même schéma se répète. « Les communautés les plus affectées aux États-Unis par la violence d’armes à feu, ce sont les communautés afro-américaines et latino-américaines. Il y a une corrélation très forte entre la prévalence de violence par armes à feu et le niveau de pauvreté », explique Francis Langlois. Celui-ci énumère également certaines conséquences sociales de cette criminalité excessive : familles disloquées, dévalorisation économique des quartiers, et même des syndromes post-traumatiques parmi les élèves d’écoles défavorisées. Dans une perspective de santé publique, ces problèmes sociaux se doivent donc d’être pris en compte comme des facteurs aggravants dans le cadre d’une résolution de crise éventuelle.
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Ce n’est toutefois pas la première fois qu’un problème autre qu’une maladie est définie comme une épidémie. Entre autres, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) qualifie l’obésité d’« épidémie », malgré que fait qu’elle est non contagieuse[xvi]. Pourtant, le simple fait de traiter cette dernière comme un enjeu de santé publique a permis de créer des programmes importants comme Let’s Move!, campagne lancée par Michelle Obama en 2010[xvii].
Il ne reste plus qu’à déterminer si les succès des campagnes de santé publique par le passé, telles que les campagnes pour l’éradication de la polio ou la conscientisation face au VIH, pourront se reproduire avec le phénomène de violence par armes à feu. Cependant, comme l’explique Julie Auger, avant de viser à la résolution rapide de cette crise, un autre problème devra être résolu, soit celui de la « polarisation politique » aux États-Unis, omniprésente dans toute sphère sociale.
Crédit photo : flickr/ m&r Glasgow
[i] Jacqueline Howard, « Doctors start movement in response to NRA, calling for more gun research, » CNN, 20 novembre 2018, https://www.cnn.com/2018/11/19/health/nra-stay-in-your-lane-physicians-study/index.html.
[ii] Ibid.
[iii] BBC News Service, « America’s gun culture in charts », BBC, 8 avril 2020. https://www.bbc.com/news/world-us-canada-41488081
[iv] Erin Grinshteyn et David Hemenway, « Violent Death Rates: The US Compared with Other High-income OECD Countries, 2010 », The American Journal of Medecine, vol. 123, no.3, 2015: 266-273. http://dx.doi.org/10.1016/j.amjmed.2015.10.025
[v] BBC News Service, Op. Cit.
[vi] « Suicide », Mental Health America, 2021, http://www.mentalhealthamerica.net/suicide.
[vii] Arthur C. Evans et Clarence E. Anthony, « Gun Violence: A Public Health Problem », American Psychological Association, 6 avril 2018. https://www.apa.org/news/press/op-eds/gun-violence
[viii] « Gun Violence », American Public Health Association, 2021. https://www.apha.org/topics-and-issues/gun-violence
[ix] David Hemenway, Private Guns, Public Health, Ann Arbor: University of Michigan Press, 2004. https://www-jstor-org.proxy.bibliotheques.uqam.ca/stable/10.3998/mpub.17530.
[x] Kristi Keck, « Big Tobacco: A history of its decline », CNN, 19 juin 2009. https://edition.cnn.com/2009/POLITICS/06/19/tobacco.decline/
[xi] « Achievements in Public Health, 1900-1999: Tobacco Use — United States, 1900-1999 », CDC, 11 avril 1999. https://www.cdc.gov/mmwr/preview/mmwrhtml/mm4843a2.htm
[xii] « Smoking and Tobacco use: Fast Facts », CDC, 2 juin 2021. https://www.cdc.gov/tobacco/data_statistics/fact_sheets/fast_facts/index.htm
[xiii] Arthur L. Kellermann et al, « Gun Ownership as a Risk Factor for Homicide in the Home », The New England Journal of Medecine, vol. 329, 1993: 1084-1091. 10.1056/NEJM199310073291506.
[xiv] Kirsten Weir, « A thaw in the freeze on federal funding for gun violence and injury prevention research », American Psychological Association, 1 avril 2020. https://www.apa.org/monitor/2021/04/news-funding-gun-research.
[xv] Ibid.
[xvi] « Controlling the global obesity epidemic », World Health Organization, 2021. https://www.who.int/activities/controlling-the-global-obesity-epidemic.
[xvii] « Learn the facts », Let’s Move!. https://letsmove.obamawhitehouse.archives.gov/.
par Rédaction | Août 11, 2021 | Analyses, International, Societé
Par Arthur Calonne
Le 7 juillet 2021, la nation d’Haïti s’est réveillée en proie à la panique en apprenant l’assassinat dans sa résidence, par un commando armé, du président Jovenel Moïse vers une heure du matin. Un mois après cet incident dramatique, le vide institutionnel qui faisait craindre les pires violences a été comblé avec l’investiture d’Ariel Henry au poste de premier ministre. Pourtant, le flou demeure quant à l’identité et les motivations du ou des commanditaires du crime. La semaine dernière, on apprenait que de nombreuses menaces de mort avaient été proférées à l’égard de greffiers ou du juge de paix chargé de l’enquête, Carl Henri Destin. À en juger par des documents récupérés et dévoilés fin juillet par CNN[i], qui font état des multiples obstacles rencontrés par les autorités haïtiennes dans leurs démarches, la situation est plus qu’inquiétante : disparition de témoins essentiels, manipulation et restriction d’accès aux scènes de crimes et aux preuves, intimidations des enquêteur·ices etc. Selon Velina Elysée Charlier, militante et porte-parole du groupe Nou Pap Dòmi depuis sa fondation en 2018, il sera ardu de faire la lumière sur la mort de Jovenel Moïse alors que l’investigation en cours se heurte à la corruption, à l’insécurité et à l’agonie institutionnelle du pays. La miliante souligne d’ailleurs qu’il s’agit là des mêmes conditions qui ont mené à cet assassinat.
« Je ne vais pas vous mentir, je n’ai pas été triste. C’est le résultat de ses années de gouvernance. Jovenel Moïse a conduit le pays dans le chaos et il a terminé sa vie dans ce chaos-là », confie-t-elle à L’Esprit libre lors d’une entrevue téléphonique. « Toutes les institutions ont été méthodiquement et systématiquement détruites. Quand un pays n’a pas d’institution, on en arrive là : à l’assassinat d’un président ». Engagée depuis 20 ans pour la justice sociale et contre la corruption, Mme Charlier explique que l’assassinat du président a été un coup dur pour les militant·e·s de son camp, qui ont l’impression de s’être fait couper l’herbe sous leurs pieds. « On a ressenti avant tout beaucoup de frustration […] Il y a un tas de crimes pour lesquels on aurait voulu traîner Jovenel Moïse et son gouvernement devant la justice. »
En effet, dans les derniers mois, la popularité du défunt président auprès de sa population était à son plus bas. Successeur du président Michel Martelly, lui aussi issu du parti politique Tet Kale (PHTK), Moïse avait été porté au pouvoir lors d’un scrutin qui n’avait attiré que 18 % des électeur·ice·s aux urnes et où il n’avait recueilli qu’un peu moins de 600 000 voix. Cette absence de légitimité ne l’a pourtant pas empêché de tenir fermement les rênes de l’État et de s’accaparer progressivement la totalité des pouvoirs. Allant jusqu’à donner à Haïti des airs de dictatures, Moïse avait soigneusement écarté adversaires et contrepouvoirs de son chemin, en omettant d’organiser des élections législatives pour renouveler l’appareil législatif, ou encore en écartant de leurs activités des juges de la Cour de cassation. Résultat : depuis janvier 2020, l’ancien agriculteur surnommé « l’homme-banane » gouvernait seul et par décret un pays en totale déliquescence.
L’interminable descente aux enfers
Malgré la promesse d’une reconstruction rapide, la population du plus pauvre État d’Amérique latine et des Caraïbes[ii] panse toujours les plaies que lui a infligées le séisme du 12 janvier 2010, et s’enlise tragiquement dans ce que beaucoup d’Haïtien·ne·s n’hésitent pas à qualifier d’enfer. L’expression créole « Peyi lock » (pays bloqué), utilisée depuis trois ans pour désigner l’état de paralysie du pays à tous les égards, illustre assez bien la gravité en ce qui concerne la situation politique, économique, sanitaire et sécuritaire d’Haïti.
Le Cadre intégré de classification de la sécurité alimentaire (IPC) estimait que de mars à juin 2021[iii], dans le pays peuplé d’environ 11 millions de personnes, 4,4 millions de personnes, dont 1,9 million d’enfants, seraient en situation d’insécurité alimentaire. L’accès à l’eau potable demeure aujourd’hui un enjeu crucial : globalement, 20 % des enfants âgés de 0 à 5 ans en Haïti meurent du choléra, de la typhoïde et d’autres maladies liées à la consommation d’eaux contaminées. Clou du spectacle, la saison des ouragans, de plus en plus funeste en raison des bouleversements climatiques[iv], pourrait apporter son lot de dégâts matériels et aggraver la situation déjà précaire des infrastructures haïtiennes.
L’insécurité est également à son paroxysme dans ce pays touché par les désastres. Le nombre d’enlèvements contre rançon a bondi à 234 en 2020[v], le triple de l’année précédente, menaçant dorénavant l’intégralité de la population, riche comme pauvre, qui doit se plier aux volontés des gangs qui ont recours aux enlèvements pour financer leurs activités. Ces gangs, de connivence avec le pouvoir[vi], tiennent en otage le système entier en contrôlant les routes et en semant impunément la terreur dans les rues de Port-au-Prince, sous les yeux d’une police caduque. La violence de la guerre des gangs est telle que l’ONG Médecins sans frontières (MSF) a décidé début août de se retirer définitivement de Martissant, un quartier populaire de la capitale déserté par la police, où les balles perdues constituent une menace permanente pour les habitant·e·s.
Dans ce chaos et malgré une répression violente, le peuple haïtien a investi la rue depuis l’été 2018. Des émeutes éclatent régulièrement pour protester contre l’augmentation du prix des carburants, dénonçant un exécutif corrompu et illégitime. Ce mouvement de contestation a été quasi permanent jusqu’à la mort de Jovenel Moïse, qui était lui-même accusé de détournements de fonds dans le cadre d’un gigantesque scandale de corruption, l’affaire Petrocaribe[vii], programme au cours duquel 3,8 milliards de dollars (US) ui étaient destinés à financer des projets d’infrastructures se sont évaporés entre les mains des responsables. Le défunt président avait également été accusé d’avoir au mieux cautionné, et au pire organisé, plusieurs massacres perpétrés contre des civils vivant dans des quartiers défavorisés de Port-au-Prince.
Le Core Group toujours maître du destin d’Haïti
Après une période de flottement et d’incertitude suite à l’assassinat du président haïtien, Ariel Henry, qui devait remplacer Claude Joseph au poste de premier ministre, a finalement pris le pouvoir le 20 juillet dernier. Son objectif est d’organiser des élections présidentielles, une ambition affichée par le président de son vivant, malgré l’opposition massive du peuple haïtien et de la société civile qui ne croient pas possible et raisonnable d’organiser un tel scrutin dans le contexte sécuritaire actuel. Muet, lors de son discours d’investiture le 20 juillet dernier, en ce qui concerne le projet de référendum pour changer la constitution haïtienne, Ariel Henry semble aujourd’hui enclin à marcher dans les pas de Moïse. Neuf jours après son intronisation, on apprenait dans une note publiée par son bureau que le nouveau Premier ministre avait « rencontré les membres du Comité consultatif indépendant pour l’élaboration de la nouvelle constitution »[viii], une démarche illégale et inconstitutionnelle au regard du texte actuel qui interdit toute modification de la constitution par voie référendaire.
La communauté internationale, aujourd’hui incarnée principalement par le Core Group, un regroupement d’ambassadeur·ices de pays comme les États-Unis, le Canada et la France, a toujours été très active en Haïti. Sous la présidence de Moïse, cette communauté internationale avait condamné et refusé de financer son projet de référendum, mais appuyait le calendrier électoral prévu par le pouvoir qui consiste en la tenue d’élection législative et présidentielle afin de renouveler la classe politique du pays. Cette posture ne devrait visiblement pas changer à l’avenir, une mauvaise nouvelle pour Velina Elysée Charlier. Selon ce dernier, le soutien du Core Group au parti PHTK, dont Ariel Henry représente la continuité d’après l’opposition[ix], est inconditionnel au respect des lois et de la constitution : « Ils font le mort, c’est quelque chose qu’on a déjà vu dans les pays d’Afrique. Ils s’y opposent [au référendum], mais à partir du moment où il passera, la communauté internationale continuera de collaborer avec ces soi-disant élu·e·s, qui violent la loi, sous cette nouvelle constitution », dénonce-t-elle.
À la mort de Jovenel Moïse, le monde entier a scruté la réaction de ces acteur·ice·s internation·aux·ales qui semblent faire la pluie et le beau temps dans ce pays, n’écartant pas l’éventualité d’une intervention militaire étrangère afin de stabiliser le pays. Un tel scénario ne s’est pour le moment pas concrétisé, cependant, il semblerait que le Core Group ait joué un rôle prépondérant dans la transition post-Moïse et la nomination du neurochirurgien à la tête de l’État haïtien, comme le soulignent de nombreuses organisations haïtiennes. « Ça aurait été l’occasion pour eux [le Core Group] de changer leur fusil d’épaule, d’encourager la société civile et politique à faire autrement, déplore Vélina Elysée Charlier, mais ça nous aurait étonné·e·s de les voir faire autrement ». Pourquoi la communauté internationale s’entête-t-elle, dans des conditions sécuritaires déplorables, à organiser des élections contre la volonté d’une grande partie du peuple haïtien ? Pourquoi soutenait-elle un dirigeant critiqué de toutes parts et dont la réputation était ternie par de nombreuses et très graves accusations qui éloignerait at vitam, dans n’importe quel pays occidental, une personnalité politique du pouvoir ? Pourquoi les revendications de la société civile haïtienne sont-elles si peu considérées par le Core Group dans sa démarche qui est censée renforcer la démocratie dans le pays ?
« La communauté internationale a toujours promu une démocratie de façade, sans substance, car il devient facile pour elle de promouvoir son agenda […]. La mise en place d’un état de droit, ça ne les a jamais intéressés », explique Roromme Chantal, chercheur à HEP et politologue, lors d’un entretien téléphonique avec L’Esprit libre. Le spécialiste décèle dans le regard que portent les « ami·e·s » d’Haïti face à la faillite démocratique du pays, une hypocrisie flagrante et malsaine : « Ils s’entêtent, ils feignent de ne pas comprendre ». Pour le professeur, ce n’est pas l’incompétence, la naïveté ou un manque d’imagination des acteur·ice·s étranger·e·s qui explique une telle attitude vis-à-vis d’un véritable drame humanitaire.
Haïti est, dans les faits, une terre remplie d’opportunités pour les puissances occidentales et leurs entrepreneur·euse·s. Dans les années 2000, les activités du couple Clinton et de sa fondation, très présente en Haïti dans le cadre de la reconstruction post-séisme, ont notamment fait polémique. La Clinton Foundation s’est entre autres vu reprocher de n’accorder de contrats qu’à des entreprises qui la finançaient. Cas emblématique qui illustre cette situation : le contrat accordé à la compagnie Clayton, propriété du milliardaire américain Warren Buffet, pour construire des refuges résistant aux intempéries en vue de la saison des ouragans. Ce contrat avait alors été offert à un très gros bailleur de fonds de la fondation, sans passer par le traditionnel processus d’appel d’offres. Lorsque les reporters de l’hebdomadaire américain The Nation ont visité les abris livrés par la compagnie Clayton, ils et elles ont constaté que ceux-ci étaient inadéquats, mal isolés et même dangereux pour ses usager·e·s[x]. Le rôle du frère d’Hillary Clinton, Tony Rodham, dans l’exploitation des mines d’or d’Haïti a aussi fait l’objet de critiques et de spéculations, renforçant l’impression qu’ont beaucoup d’Haïtien·ne·s d’être pillé·e·s par les étranger·e·s. On se souvient que l’ex-président américain Donald Trump s’était servi, lors de la campagne électorale de 2016, de ces controverses pour démolir la crédibilité de son adversaire qu’il surnommait « Crooked Hillary » (« Hillary la tordue »), une stratégie qui s’est avérée décisive dans le cadre de son ascension politique.
Le Canada, second en ligne
Le poids politique du Canada en Haïti ne pourrait être surestimé, notamment depuis 2003, date à laquelle l’ancien président Jean-Bertrand Aristide – une des figures politiques les plus populaires auprès de sa population depuis la fin de la dictature – a été renversé. Un putsch qui avait été discuté et même planifié par « une coalition de pays rassemblée à l’initiative du Canada » lors d’« une rencontre secrète [qui] s’est tenue à Ottawa et sur les bords du lac Meech, dans le parc de la Gatineau », comme le racontait dans ses pages le magazine l’Actualité, le 15 mars 2003[xi]. Premier président élu de la République d’Haïti, Aristide avait entre autres doublé le salaire minimum et dissout l’armée, détestée à l’époque[xii]. Guère satisfaite de son approche, la communauté internationale a procédé, brandissant le concept onusien de « responsabilité de protéger », à l’enlèvement du président[xiii] par les forces spéciales canadiennes et américaines, le 29 février 2004, alors que les médias canadiens évoquaient à l’époque une démission[xiv].
« Ils ont décidé que Aristide devait être renversé, qu’Haïti devait être mise sous tutelle. 13 mois plus tard, c’était fait. Depuis ce moment-là, le Canada est devenu le deuxième joueur en Haïti, après les États-Unis », relate Yves Engler, écrivain, militant politique et spécialiste de l’impérialisme canadien, lors d’un entretien téléphonique avec L’Esprit libre. Le pays a par la suite joué un rôle de premier rang dans la répression exercée contre les Haïtien·ne·s opposé·e·s au coup d’État. « C’étaient des policier·e·s entraîn·é·s, financ·é·s et appuy·é·s diplomatiquement par Ottawa qui ont ouvert le feu sur au moins une douzaine de manifestations qui réclamaient le retour du gouvernement élu », poursuit-il. Aujourd’hui encore, Ottawa est accusé d’appuyer le gouvernement haïtien et de fermer les yeux sur ses crimes, alors même que la complicité de celui-ci dans des crimes contre l’humanité[xv] est établie. Cette posture adoptée par le gouvernement fédéral a d’ailleurs été dénoncée en février dernier par de nombreuses personnalités issues du monde universitaire, politique et des arts (David Suzuki, Naomi Klein, Roger Waters etc…) dans une lettre ouverte[xvi] destinée au premier ministre Justin Trudeau. « On n’en parle pas dans ce sens dans les grands médias ici, mais Haïti est presque une colonie américano-canadienne. C’est la dynamique actuelle », commente l’écrivain. Contactée par L’Esprit libre, l’ambassade canadienne en Haïti n’a pas répondu à notre demande d’entrevue.
Fidèle soutien du président Moïse, mais également de son prédécesseur et mentor Michel Martelly, le Canada n’est pas ce qu’on peut appeler un « acteur mineur » en Haïti, sauf si on évoque par là le vif intérêt que nourrit notre pays pour le très riche sous-sol haïtien[xvii]. On peut prendre pour exemple le simple fait que l’entreprise montréalaise de textile Gildan, qui a longtemps fait l’objet de plaintes pour non-respect des droits des travailleur·euse·s en Haïti et au Honduras, fait partie des plus grands employeurs du pays, après l’État. La compagnie qui se heurtait à de grandes difficultés financières dans les années 1990, a reçu des subventions de la part du gouvernement canadien et a même obtenu 30 millions de dollars en prêts provenant du Fonds de solidarité FTQ[xviii]. Qualifié dans un article du Globe and Mail d’« aboutissement ultime de la mondialisation », Gildan a plus tard opté pour l’optimisation fiscale en ouvrant une filiale à la Barbade, et a profité d’un accord de rapatriement de fonds entre les deux pays, pour ne plus payer d’impôts sur le revenu au Canada.
« C’est pour ça que la communauté internationale soutient ces dirigeant·e·s corrompu·e·s. Parce qu’elle trouve son compte en ayant accès aux acquisitions aux projets, aux marchés. Avec un secteur démocratique au pouvoir, ces projets ne passeraient pas », explique Roromme Chantal à ce sujet. Mais ce modèle est solide, coriace, et surtout, il contente les principales forces en présence, au désespoir de la population et de la société civile haïtienne, qui ne sont pas dupes. « La communauté internationale, le Canada inclus, n’a pas grand intérêt à ce qu’il y ait de grands procès contre la corruption parce que peut-être que trop de choses se découvriraient », souligne de son côté la militante Vélina Elysée Charlier, qui rappelle que l’argent de la corruption est généralement investi à l’étranger. Elle évoque le cas de Rony Célestin, un sénateur appartenant au PHTK, soupçonné de corruption à la suite de l’acquisition par sa femme, diplomate au consulat d’Haïti à Montréal, d’une villa de 4,25 millions de dollars à Laval, sans hypothèque[xix]. Cette dépense extravagante en période de crise avait suscité un tollé jusqu’en Haïti, où les autorités se sont chargées d’enquêter sur l’affaire, pour finalement blanchir le sénateur. Un verdict qui ne convainc pas Mme Charlier : « L’ULCC (L’Unité de lutte contre la corruption), qui est contrôlé par le PHTK, a sorti un faux rapport que nous sommes en train de dénoncer, avec lequel [Ronny Célestin] a été blanchi. Il y a beaucoup d’autres personnes comme qui sont allées investir l’argent acquis en Haïti au Canada, aux États-Unis, au Brésil, etc. ».
La société civile joue des coudes pour se faire entendre
Peu de place à l’espoir, donc, lorsqu’on constate la profondeur de la crise dans laquelle Haïti se trouve. Pourtant, il semble impossible de décourager une partie de la jeunesse, qui continue de se mobiliser, malgré la répression et l’insécurité. À l’été 2018, c’est cette jeunesse « petrochallenger », rassemblée grâce aux réseaux sociaux, et indignée par le scandale de corruption PetroCaribe, qui a pris la rue, entamant un long et puissant cycle de contestation populaire. De nombreux groupes militants issus pour certains de ce mouvement « petrochallenger » ont animé la protestation, mais également investi la scène politique, en proposant des alternatives au modèle actuel.
Contactée par L’Esprit libre peu avant l’assassinat de Jovenel Moïse, Emmanuela Douyon est membre du collectif Nou Pap Dòmi, mais également économiste et fondatrice du groupe de réflexion Policité, un organisme non gouvernemental « visant à impulser la conception et l’implémentation de politiques publiques de développement efficaces centrées sur les citoyens ». La jeune femme se disait alors très inquiète du projet de référendum et avait assuré qu’elle s’y opposerait « jusqu’au jour du scrutin ». Pour elle, comme pour sa collègue Vélina Elysée Charlier, une transition politique est essentielle, mais impossible à réaliser dans les conditions actuelles. « Il faut un conseil électoral crédible, des juges honnêtes et un climat sécuritaire stable pour éliminer l’implication des gangs de l’organisation des élections », affirme la militante qui nourrit l’espoir de voir Haïti être débarrassé de l’influence des bandes armées, qui rendent impossible le déroulement adéquat d’un quelconque scrutin. « Rien n’a été fait pendant 5 ans pour combattre les gangs, mais on a déjà eu des problèmes de gangstérisation dans le passé et les a résolus. C’est ce qu’il va falloir faire pour éviter que ce soient les gangs qui continuent de faire la loi en période électorale », poursuit-elle.
L’organisme Nou Pap Dòmi fait la promotion d’une « transition 4R », un ensemble d’exigences apportant une alternative au système actuel. « Rupture, Redressement, Réorientation et Rigueur » sont les 4 axes autour desquels s’articule cette transition démocratique. Dans un document de 14 pages présenté le 2 juillet 2019 à la presse, le groupe propose notamment d’adopter une loi créant un tribunal et un parquet mandaté pour juger les responsables impliqué·e·s dans l’affaire PetroCaribe, d’organiser des élections libres et financées exclusivement par des fonds publics. Ce document est le fruit d’une large consultation menée auprès de 6700 personnes en Haïti et à l’international, et vise à « redresser la barque nationale afin de sortir de l’instabilité politique dans laquelle nous nous retrouvons depuis plusieurs décennies », comme l’avait formulé Vélina Elysée Charlier, qui était présente le jour de la présentation du projet.
Le collectif Nou Pap Dòmi est également impliqué dans un comité participant à la « Commission pour la recherche d’une solution haïtienne à la crise », un regroupement d’organismes de la société civile pour qui « les formules politiques se sont succédé[es], ainsi que les manifestations citoyennes et les mobilisations populaires, sans arriver à déclencher le changement auquel aspirent de larges majorités privées de services et de leurs droits les plus élémentaires »[xx]. La diaspora haïtienne aux États-Unis et au Canada met également la main à la pâte. Le 6 août dernier, une lettre adressée au premier ministre canadien Justin Trudeau faisant « écho à la Commission pour la recherche d’une solution haïtienne à la crise » est parue dans Le Devoir. Les signataires, une vingtaine d’organisations, dont de grands syndicats et des organismes de développement international, y invitent M. Trudeau à les rencontrer afin de « partager l’appel de la société civile haïtienne ».
crédit photo : flickr/photo RNW
[i] Caitlin Hu, Matt Rivers, Etant Dupain and Natalie Gallón, CNN« Exclusive: Leaked documents reveal death threats and roadblocks in Haiti assassination investigation », CNN, 27 Juillet 2021, https://edition.cnn.com/2021/07/26/americas/haiti-moise-assassination-investigation-death-threats-intl-latam/index.html
[ii] La Banque mondiale, « La Banque mondiale en Haïti », mis à jour le 26 avril 2021, https://www.banquemondiale.org/fr/country/haiti/overview
[iii]Nations Unies, « Haïti : le nombre d’enfants sévèrement malnutris pourrait doubler cette année, selon l’UNICEF », 31 mai 2021, https://news.un.org/fr/story/2021/05/1097182
[iv] Carine Mayo, « À Haïti, la résistance au bouleversement climatique s’organise », Le Nouvelliste, 16 décembre 2015, https://lenouvelliste.com/public/article/153652/a-haiti-la-resistance-au-bouleversement-climatique-sorganise
[v] Sarah Marsh, “”Descent into hell”: Kidnapping explosion terrorizes Haiti”, Reuters, 26 avril 2021, https://www.reuters.com/world/americas/descent-into-hell-kidnapping-explosion-terrorizes-haiti-2021-04-26/
[vi] Robenson Geffrard, « Qui contrôle les 76 gangs armés répertoriés par la CNDDR sur le territoire… ? », Le Nouvelliste, 2 Novembre 2019, https://lenouvelliste.com/article/208474/qui-controle-les-76-gangs-armes-repertories-par-la-cnddr-sur-le-territoire
[vii] Ciara Nugent, “Why a Venezuelan Oil Program Is Fueling Massive Street Protests in Haiti”, Time, 24 Juin 2019, https://time.com/5609054/haiti-protests-petrocaribe/
[viii] Robenson Geffrard, « Ariel Henry n’a pas renoncé au référendum de Jovenel Moïse », Le Nouvelliste, 30 juillet 2021, https://lenouvelliste.com/article/230673/ariel-henry-na-pas-renonce-au-referendum-de-jovenel-moise
[ix]« Haïti: l’opposition prend ses distances avec le nouveau premier ministre », AFP, 21 Juillet 2021, dans Le Journal de Montréal, https://www.journaldemontreal.com/2021/07/21/haiti-lopposition-prend-ses-distances-avec-le-nouveau-premier-ministre-1,
[x] Rick Cohen, “Clinton Foundation Charged with Providing Shoddy and Dangerous Emergency Shelters in Haiti”, Non-Profit Quarterly, NonProfit Quarterly, 20 Juillet 2011, https://nonprofitquarterly.org/clinton-foundation-charged-with-providing-shoddy-and-dangerous-emergency-shelters-in-haiti/
[xi] Michel Vastel, « Haïti mise en tutelle par l’ONU ? », L’Actualité, 15 mars 2003, https://lactualite.com/monde/haiti-mise-en-tutelle-par-lonu/
[xii]Dru Jay & Nikolas Barry-Shaw, “New documents detail how Canada helped plan 2004 coup d’état in Haiti ”, The Breach, 15 Juillet 2021, https://breachmedia.ca/new-documents-detail-how-canada-helped-plan-2004-coup-detat-in-haiti/
[xiii]« Aristide porte plainte pour enlèvement », Reuters, 1er Avril 2004, dans Le Devoir, https://www.ledevoir.com/monde/51186/aristide-porte-plainte-pour-enlevement
[xiv]Radio-Canada, Aristide est en Afrique, 1er mars 2004, https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/157789/aristide-panama,
[xv] Massacres cautionnés par L’État : règne de l’impunité en Haïti, Harvard Law School International Human Rights Clinic, Observatoire Haïtien des crimes contre l’humanité, Avril 2021,
[xvi] « Des personnalités appellent Trudeau à ne plus soutenir le président haïtien », La Presse Canadienne, 18 Février 2021, dans Radio-Canada, https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1771858/justin-trudeau-jovenel-moise-canada-hait
[xvii] Jean-François Nadeau, « Ottawa interpellé pour son rôle dans l’exploitation minière en Haïti », Le Devoir, 8 Janvier 2016, https://www.ledevoir.com/monde/ameriques/459645/aide-internationale-ottawa-interpelle-pour-son-role-dans-l-exploitation-miniere-en-haiti
[xviii] Bruce Livesey, « Gildan workers in Haiti, Honduras complain of harassment, pay too meagre to live on », The Globe and Mail, 27 Novembre 2014, https://www.theglobeandmail.com/report-on-business/rob-magazine/do-you-know-where-your-t-shirt-came-from/article21818609/
[xix]Vincent Larouche, « Pas de signe de corruption, selon les autorités », La Presse, 16 Juillet 2021, https://www.lapresse.ca/actualites/2021-07-16/villa-lavalloise-d-un-senateur-haitien/pas-de-signe-de-corruption-selon-les-autorites.php
[xx] Robenson Geffrard, « Création d’une nouvelle « Commission pour la recherche d’une solution haïtienne à la crise », Le Nouvelliste, 11 mai 2021, https://lenouvelliste.com/article/228966/creation-dune-nouvelle-commission-pour-la-recherche-dune-solution-haitienne-a-la-crise
par Rédaction | Août 10, 2021 | Analyses, International, Societé
Par Fabrice Samedy
Une nouvelle étape dans le but de rendre le sport plus sécuritaire a été franchie avec l’annonce que le Centre de règlement des différends sportifs du Canada (CRDSC) a été sélectionné pour établir et mettre en œuvre un nouvel organisme pour la sécurité dans le sport. Cette annonce est un pas dans la bonne direction, mais il s’agit d’un problème auquel la communauté sportive mondiale doit faire face.
Le ministre du Patrimoine canadien, Steven Guilbault, en a fait l’annonce le 6 juillet dernier. Selon le communiqué de presse, le gouvernement du Canada investira un montant de 2,1 millions pendant la période de 2021-2022 pour l’établissement et la mise en œuvre de l’organisme. Cette annonce se faisait attendre depuis plusieurs années alors que plusieurs intervenants dans le milieu sportif réclamaient la création d’un organisme pour recevoir et traiter les plaintes d’abus qui serait indépendant.[i]
Le principal objectif de ce nouveau mécanisme sera de superviser la mise en fonction du Code de conduite universel pour prévenir et contrer la maltraitance dans le sport (CCUMS). Le CCUMS aspirent à ce que le monde sportif soit dissocié d’abus physiques, psychologiques ou sexuels[ii] et cela à tous les niveaux.[iii] Le mécanisme aura particulièrement à l’œil les organismes sportifs qui sont financés par le gouvernement fédéral.[iv]
Avec ce partenariat, le CRDSC se munit d’un autre outil. Marie-Claude Asselin, cheffe de la direction pour le Centre de règlement des différends sportifs du Canada, a annoncé en entrevue avec un journaliste de l’Esprit libre que l’organisme se munira d’une nouvelle branche avec la création du Commissaire à l’intégrité dans le sport. Selon le site Internet du Commissaire, cette nouvelle branche aura comme rôle de traiter les plaintes de maltraitance dans le sport au niveau national. Le Bureau du Commissaire se chargera de superviser le processus de réception des plaintes, de mener les évaluations préliminaires, de commencer les enquêtes complètes et de transmettre les dossiers à des professionnels indépendants ou indépendantes en médiation ou en arbitrage.[v]
Le bureau du commissaire s’ajoute aux services de tribunal (Secrétariat de règlement des différends) et le centre de ressources qui sont déjà disponibles. Avec le nouveau système, des services de soutien aux victimes seront offerts. Des services en santé mentale et de l’assistance pour les victimes seront également implantés. Les abus dans le sport ne datent pas d’hier alors qu’une étude conjointe de CBC News et de CBC Sport avec l’aide de Radio-Canada révèle que 340 entraîneurs du monde sportif amateur au Canada ont été accusés d’un crime de nature sexuelle pendant la période allant de 1998 à 2018.
Les accusations vont de l’agression à la possession et fabrication de matériel pornographique juvénile.
L’enquête a aussi démontré que parmi ces 340 entraîneurs, 222 accusations ont été retenues pour des condamnations.[vi] Un des cas qui a retenu l’attention de l’actualité québécoise et canadienne est celui de Bertrand Charest. L’ex-entraîneur de ski a été reconnu coupable d’avoir agressé de jeunes skieuses âgées de 12 à 18 ans dans les années 90 (1992-1998).[vii]
De plus, le phénomène de la violence dans le sport ne date pas d’hier. Des études sur le sujet ont été publiées depuis plusieurs années. Par exemple, une étude de plusieurs chercheurs et chercheuses de l’Université de Toronto en partenariat avec AthlèteCAN s’est penchée sur la question de la prévalence de mauvais traitements comme la violence physique, psychologique, sexuelle ainsi que bien d’autres comportements nocifs chez les athlètes actuels et passés de l’équipe nationale.
Lors de la création de cette recherche en 2019, 67% des 764 athlètes interrogés et qui étaient actuellement dans l’équipe du Canada ainsi que 76% des athlètes à la retraite depuis au moins une dizaine d’année, se dit avoir été victime d’une forme de comportement négligent.[viii]
Un problème mondial
Le fléau que représentent les abus dans le sport est un problème qu’on retrouve partout dans le monde. En septembre 2016, des allégations d’abus sexuels contre Larry Nassar, un ancien docteur de l’équipe nationale américaine de gymnastique, ont été rendues publiques. Lors de ses années de service au sein de l’équipe américaine, Nassar a agressé plusieurs centaines d’athlètes dont certain-e-s étaient des mineur-e-s.[ix] [x] [xi]
Dans le but de lutter contre les abus de nature sexuelle, le gouvernement français a lancé un plan de prévention des violences sexuelles ainsi qu’un kit de sensibilisation pour les dirigeants sportifs, les éducateurs, les bénévoles ainsi que les familles des athlètes. L’ensemble de sensibilisation explique les différentes catégories en matière de violences sexuelles, les signaux à repérer chez les possibles victimes. Finalement, le document explique les raisons pourquoi il est nécessaire de signaler.[xii]
Une nouvelle bien accueillie
Sylvain Croteau, directeur général de l’organisme Sport’Aide, applaudit l’initiative prise par le gouvernement canadien : « Je suis très content de voir que la communauté du sport canadien emboîte le pas à ce qui a été fait au Québec » a-t-il dit en entrevue à l’Esprit libre. Sport’Aide se donne comme mission d’offrir des services d’accompagnement, d’écoute et d’orientation pour les jeunes sportifs ainsi que les autres intervenants dans le monde sportif qui sont témoins de violences dans le cadre sportif.[xiii]
Afin d’instaurer la confiance envers les victimes, le gouvernement du Québec avait annoncé, l’an dernier, l’instauration d’un nouveau mécanisme indépendant où les athlètes pourront déposer leurs plaintes plutôt que de faire affaire avec les fédérations.
En ce qui a trait à l’instauration d’un mécanisme pour gérer les plaintes dans le monde sportif, le Québec est légèrement en avance sur le reste du Canada. Depuis février, la province du Québec s’est munie d’un officier indépendant où les athlètes québécois-es sont en mesure de déposer des plaintes lorsqu’ils ou elles sont victimes d’abus ou de harcèlement.[xiv]
Il se réjouit de savoir qu’avec l’instauration de cette entité, le reste du Canada a maintenant une place où les athlètes ou les témoins d’abus peuvent porter plainte. Un des souhaits de M. Croteau est de voir cet outil être fonctionnel et à la disponibilité des victimes ou des individus voulant l’utiliser le plus tôt possible.
Le directeur général de Sport’Aide a des attentes assez élevées pour le projet qui devrait être complété en 2021 ou 2022 : « Qu’il soit totalement indépendant, qu’il ait une culture éthique irréprochable et qu’il place les victimes au premier plan. »
Aller plus loin
Pour M. Croteau, la création de cet organisme indépendant est un pas dans la bonne direction, mais il faut faire attention de ne pas se contenter uniquement de cette étape et pousser plus loin.
« Il ne faut pas s’arrêter là. C’est bien d’avoir un officier indépendant, mais il faut s’assurer d’avoir un levier sur les organisations. ». Le directeur estime que les organisations devront être imputables et qu’elles ont une obligation de mettre les meilleurs efforts pour s’assurer de prévenir et de contrer les différentes formes de violence dans leurs communautés. M. Croteau estime qu’un des moyens les plus importants pour aider à combattre ce problème est d’éduquer, sensibiliser et informer l’ensemble des parties de la communauté sportive.
Crédit photo : flickr/stampmedia
[i] Josie-Anne Taillon,Abus dans le sport :Le Canada aura un mécanisme indépendant ,Radio-Canada,5 mai 2021, https://ici.radio-canada.ca/sports/1790661/abus-sport-canada-mecanisme-i…
[ii]Formation sécurité dans le sport, Formation, sur la sécurité dans le sport , consulté le 3 aout 2021, https://safesport.coach.ca/fr#:~:text=Le%20Code%20de%20conduite%20univer…
[iii] SIRC,Code de conduite universel pour prévenir et contrer la maltraitance dans le sport(CCUMS),Communiqué,16 décembre 2019, https://sirc.ca/wp-content/uploads/2020/01/UCCMS-v5.1-Distribution-to-NS…
[iv] Patrimoine Canadien(Gouvernement du Canada), « Le ministre Guilbeault annonce un nouveau mécanisme indépendant pour le sport sécuritaire »,Communiqué,6 juillet 2021. https://www.canada.ca/fr/patrimoine-canadien/nouvelles/2021/07/le-minist…
[v] Bureau du Commissaire à l’intégrité dans le sport, « Bienvenue sur le futur site du nouveau Bureau du Comissaire à l’intégrité dans le sport du Canada », consulté le 17 juillet 2021, https://commissaireintegritesport.ca/
[vi] Radio-Canada, « 34O entraineurs accusés de délit sexuels au Canada en 20 ans, plus de 600 victimes »,Radio-Canada, 10 février 2020, https://ici.radio-canada.ca/sports/1151877/enquete-entraineurs-canada-ac…
[vii] Louis-Samuel Perron , « Très faible » risque de récidive pour Bertrand Charest, selon la Commision, La Presse, 1er avril 2020, https://www.lapresse.ca/actualites/justice-et-faits-divers/2020-04-01/tr…
[viii] Gretchen Kerr(Ph.D), Erin Wilson (B.Kin) et Ashley Stirling(Ph.D), Prévalence des mauvais traitements chez les athlètes , tant qu’anciens qu’actuels, de l’équipe nationale, Université de Toronto, rapport du 30 avril 2019. https://athletescan.com/sites/default/files/images/prevalence_of_maltrea…
[ix] Hadley Freeman, « How was Larry Nassar able to abuse so many gymnasts for so long? », The Guardian,26 janvier 2018, https://www.theguardian.com/sport/2018/jan/26/larry-nassar-abuse-gymnast…
[x] Marisa Kwiatkowski, « Larry Nassar’s abuse of gymnasts, including Simone Biles went back decades. Why it still matters in Tokyo »,USA Today,27 juillet 2021, https://www.usatoday.com/story/sports/olympics/2021/07/27/usa-gymnastics…
[xi] Tim Evans, Mark Alesia and Marisa Kwiatkowski, « Former USA Gymnastics doctor accused of abuse»,USA Today, 24 janvier 2018 , https://www.usatoday.com/story/news/2016/09/12/former-usa-gymnastics-doc…
[xii] Gouvernement français, Prévenir les violences sexuelles dans le sport,, consulté le 3 aout 2021, https://www.gouvernement.fr/prevenir-les-violences-sexuelles-dans-le-sport
[xiii] Sport’Aide,À propos, consulté le 3 aout 2021, https://sportaide.ca/a-propos/
[xiv] Robert Frosi/Radio-Canada,« Abus dans le sport :Québec crée un nouveau mécanisme pour les plaintes »,Radio-Canada(en ligne), 20 novembre 2020, https://ici.radio-canada.ca/sports/1751195/officier-independant-recevra-…
par Rédaction | Août 2, 2021 | Analyses, International, Societé
Par Arthur Calonne
Le nouveau président iranien, Ebrahim Raïssi, est entré en fonction en août 2021, mettant un terme à la cohabitation entre conservateur et conservatrices et modéré·e·s au sommet de l’État. Pressenti pour être le successeur du Guide suprême, Ali Khamenei, l’hodjatoleslam (rang inférieur à celui d’ayatollah dans la hiérarchie religieuse chiite) de 60 ans a emporté haut la main les élections présidentielles de juin dernier : un scrutin particulièrement boudé par les 59 millions d’Iranien·ne·s appelé·e·s aux urnes, en raison du nombre de candidat·e·s précautionneusement écarté·es par le pouvoir afin de paver la voie à l’ancien chef de l’autorité judiciaire iranienne.
Avec un taux de participation d’à peine 48.78 % (contre 71,04 % en 2017), les élections présidentielles qui ont porté Ebrahim Raïssi au pouvoir ont été les moins populaires depuis l’instauration du régime théocratique en 1979. En cause, la mise à l’écart par le Conseil des gardiens de la Constitution, agissant comme conseil électoral, de plusieurs potentiel·le·s successeur·e·s à Hassan Rohani. Parmi elles et eux, des figures politiques majeures du pays telles que l’ancien président Mahmoud Ahmadinejad ou encore Ali Larijani, qui a occupé le poste de président du parlement pendant douze années. Ne retenant que 7 candidatures sur 600, le Conseil a effectué un véritable « ménage » qui a permis d’assurer à Raïssi, proche du régime et du Guide suprême qui voit en lui son héritier, de s’imposer sans surprise, qui plus est, au premier tour, avec un score de 61,95 %.
Dans un entretien téléphonique avec L’Esprit libre, le directeur de l’École des affaires publiques et internationales de l’université d’État Virginia Tech, Merhzad Boroujerdi, met le doigt sur le désintérêt croissant du peuple iranien pour les processus électoraux. En effet, les élections législatives de 2020 n’avaient pas non plus mobilisé les électeurs et électrices : « On avait eu le plus bas taux de participation de toute l’histoire des élections parlementaires. Ça dit quelque chose sur le niveau d’insatisfaction de la population vis-à-vis du régime », explique-t-il. Un tel taux de participation remet pour lui en cause la légitimité du futur président, puisqu’en Iran, le certificat de naissance des votant·e·s, leur Shenasnameh, est estampillé lors du vote, ce qui les distingue des abstentionnistes. « Les personnes désireuses d’être employées dans une institution gouvernementale sentent qu’elles ont besoin d’avoir ce coup de tampon (sur leur document). Leur participation aux élections ne devrait pas être lue comme un soutien au régime. »
De nombreux dossiers épineux
L’Iran apparait régulièrement à la une des médias du monde entier dans le cadre des négociations pour un possible retour de l’Accord de Vienne sur le nucléaire iranien (JCPOA) ou de querelles avec des puissances voisines telles qu’Israël. Parfois, ce sont les activités de ses bras armés à l’étranger, comme le Hezbollah au Liban ou le Hachd al-Chaabi en Irak, qui font parler d’eux. Force est de constater que la République islamique est devenue, avec les années, une puissance mondiale incontournable, qui pèse de tout son poids sur l’échiquier géopolitique, allant jusqu’à donner des maux de tête aux cadors de l’OTAN. Mais si Téhéran investit tant d’efforts dans sa volonté de devenir un acteur majeur et respecté sur la scène internationale, c’est au détriment de la population iranienne qui, au sein de ses frontières, est confrontée à de multiples crises gérées de façon chaotique par le pouvoir.
Avec plus de 87 000 décès, un bilan officiel que même les autorités sous-évaluent, l’Iran est le pays le plus endeuillé par la pandémie de COVID-19 du Moyen-Orient[i]. Le gouvernement est notamment blâmé par le peuple pour sa prise en charge catastrophique de la pandémie de COVID-19 et de la campagne de vaccination. En date du 20 juillet 2021, alors que les autorités, faisant face à une cinquième vague, imposaient aux habitant·e·s de la capitale Téhéran un énième confinement, seul·e·s 2,3 millions d’Iranien·ne·s sur 83 millions avaient été entièrement vacciné·e·s, pour un taux de 2,8 %[ii]. Refusant d’acheter des vaccins aux États-Unis et à l’Europe qui pourraient, selon le guide suprême Ali Khamenei, servir à « contaminer » le pays, l’Iran a décidé de faire confiance aux livraisons de doses de vaccins russes et chinois, trop insuffisantes pour assurer une campagne efficace, et ont misé sur le développement de vaccins locaux. Pour une partie de la population qui se sent prise en otage, ces caprices diplomatiques en situation d’urgence sanitaire ne passent tout simplement pas, d’autant plus que les citoyen·ne·s sont relativement sceptiques quant à l’efficacité des vaccins locaux.
L’Iran éprouve aussi de graves difficultés sur le plan énergétique. « Le pays ressent amplement les changements climatiques », affirme Merhzad Boroujerdi, expliquant que dans beaucoup de régions du pays, la température dépasse par moments les 50°C, entrainant des sécheresses face auxquelles la population se retrouve parfois totalement démunie. « Bien des réservoirs d’eau se sont asséchés à cause d’une mauvaise gestion et de la construction de trop de barrages hydrauliques au fil des années ». La gestion de l’eau potable est un tel désastre que même le gouvernement n’a pas pu cacher sa grande appréhension face aux défis qui attendent le pays qui s’apprête, selon le ministre de l’Énergie Reza Ardakanian, à traverser « l’été (dans le calendrier iranien) le plus sec des cinq dernières décennies. Les inquiétudes ne sont pas récentes : en 2015,
l’ancien ministre de l’Agriculture Isa Kalantari avertissait que plus de la moitié de la population iranienne devrait quitter le pays en raison de la sécheresse. En 2016, il affirmait que la « crise de l’eau » constituait une plus grande menace pour l’Iran que le conflit contre l’Irak de Saddam Hussein[iii]. Le 17 mai 2021, M. Kalantari, qui occupe aujourd’hui le poste de chef du Département de l’Environnement, faisait une autre sortie macabre, évoquant une « guerre de l’eau » qui s’étend d’ores et déjà dans les zones rurales : des conflits entre villages voisins pour l’accès à la ressource.
Un peuple sur les dents
De violentes manifestations ont eu lieu dans de nombreuses villes de la province du Khouzestan, dans le sud-ouest du pays, pour dénoncer une situation gravissime. « Concernant l’agriculture, je dois dire que si la situation continue comme ça, nous en serons bientôt au point où il sera impossible de récolter quoi que ce soit, car il n’y aura plus assez d’eau au Khouzestan. À cause de la pénurie, les rares sources sont devenues trop salées et ont rendu impossible certaines activités agricoles comme l’élevage ou l’entretien des vergers », s’alarme un expert de l’eau en Iran interrogé par France 24[iv]. Dans cette région, peuplée par une grande communauté arabe et où plusieurs villes sont complètement privées d’eau courante, la colère était insurrectionnelle. On pouvait y entendre quotidiennement des slogans appelant à la chute du régime et à la mort du guide suprême, ce qui constitue une relative nouveauté.
« Un retour des manifestations pourrait être le talon d’Achille de Raïssi durant sa présidence », suppose Merhzad Boroujerdi, évoquant le mouvement de contestation majeur qui avait secoué le pays en 2019 et 2020, suite à la hausse des prix des carburants. L’agence Reuters estime, suite à une enquête, que plus de 1500 personnes ont été tuées par les forces de l’ordre au cours de ces émeutes, alors que les autorités iraniennes ont fait preuve d’une répression féroce et inédite. Les premiers pas du président seront sûrement scrutés de près par l’opposition et une redéfinition des politiques sociales – puisque les conservateurs et conservatrices tiennent maintenant les rênes du pouvoir – pourrait rallumer la mèche au sein des couches populaires. M. Boroujerdi s’inquiète notamment du contraste entre l’ampleur de la tâche qui attend le futur président et son inexpérience politique, lui qui a toujours œuvré dans le secteur judiciaire. « Les gens ont peur d’assister à une sorte de bis repetita de l’ère Ahmadinedjad, où des personnes qui n’avaient aucune expérience réelle ont fait des erreurs stupides », estime le chercheur, qui note, de plus, une faible adhésion du peuple au projet politique hérité de l’ayatollah Khomeini et de sa révolution.
Le spécialiste juge, selon les estimations qu’il a consultées et ses observations personnelles, que le régime ne jouit de l’appui que d’environ 30 % de la population, qui se sent délaissée par la politique expansionniste de ses dirigeant·e·s. Et même s’il observe un durcissement de la position des opposant·e·s politiques, de plus en plus nombreux, il ne considère pas que la République islamique ait à craindre pour sa continuité. « Je n’envisage pas la possibilité que le régime soit menacé parce qu’il n’y a pas d’alternative crédible », clame le chercheur pour qui l’éventualité d’un vide institutionnel effraie beaucoup de monde en Iran. « Il y a ce danger que personne ne reprenne le flambeau, (…) cette peur de devenir la Libye, ou l’Irak. Il pourrait y avoir des mouvements sécessionnistes du côté des Kurdes, des Arabes, des Turques ; cela pourrait déchirer le pays ».
Raïssi est là pour rester
Il est certain que diriger ce mastodonte du Moyen-Orient ne sera pas une promenade de santé pour Ebrahim Raïssi. En mal de légitimité chez lui comme en Occident, où ses antécédents en matière de violations des droits de la personne[v] ont été condamnés, le conservateur n’aura sur nombre de dossier que peu de marge de manœuvre, et ne sera pour le moment, à l’instar de son prédécesseur, qu’un pantin des Gardiens de la Révolution. Réels détenteurs du pouvoir en Iran depuis plus de 40 ans, ceux-ci devront affronter une crise environnementale imminente afin d’éviter le pire. Pour ressusciter l’économie iranienne, ils devront également parvenir à faire lever les sanctions imposées par la communauté internationale en quittant la liste noire du Groupe d’Action financière (GAFI), où l’Iran figure seul avec la Corée du Nord, et en renégociant l’Accord de Vienne. Président aujourd’hui et potentiellement Guide suprême à la mort de l’ayatollah Ali Khamenei, âgé de 82 ans, Ebrahim Raïssi incarne en dépit de son impopularité le futur de l’Iran, et aura fort à faire dans les prochaines années pour assurer la prospérité de son pays, mais aussi celle d’un régime théocratique qui pourrait vaciller s’il ne trouve pas des solutions aux problèmes du peuple.
Crédit photo : flickr/photo_RNW
Révision linguistique : Kim Kowtaluk
Révision de fond : Any-Pier Dionne
[1] Noé Pignède, « En Iran, des vaccins « nationaux » contre le Covid-19 », La Croix, 20 Juillet 2021, https://www.la-croix.com/Monde/En-Iran-vaccins-nationaux-contre-Covid-19-2021-07-20-1201167106
[1]« Iran : Une semaine de confinement à Téhéran face à une cinquième vague de COVID-19 », Reuters, 20 Juillet 2021 dans La Tribune, https://www.latribune.fr/depeches/reuters/KBN2EQ1GA/iran-une-semaine-de-confinement-a-teheran-face-a-une-cinquieme-vague-de-covid-19.html
[1] MH/PA, “Kalantari: Water shortage more harmful than Iraq’s war on Iran in 1980s”, Tehran Times, 17 Septembre 2016, https://www.tehrantimes.com/news/406486/Kalantari-Water-shortage-more-harmful-than-Iraq-s-war-on-Iran
[1] « « Nous sommes assoiffés ! » : face à la crise de l’eau en Iran, la police tire à balles réelles », France 24, 20 Juillet 2021, https://observers.france24.com/fr/moyen-orient/20210720-iran-crise-eau-manifestations-khouzestan
[1] Adina Bresge La Presse Canadienne, « Stephen Harper critique le nouveau président iranien », La Presse, 11 Juillet 2021, https://www.lapresse.ca/actualites/politique/2021-07-11/droits-de-la-personne/stephen-harper-critique-le-nouveau-president-iranien.php
par Rédaction | Juil 26, 2021 | Analyses, Environnement, International
Par Louise Van Brabant
À travers son œuvre polymorphe, Caroline Lamarche interroge en filigrane la place que les êtres humains accordent aux animaux dans leur vie quotidienne. Elle nourrit les réflexions de notre époque en élaborant des récits tout en nuances, dans lesquels se découvre un espace où tombent les conventions régissant les sociétés humaines autant que celles attribuées au monde animal.
Autrice belge d’expression française née à Liège en 1955, Caroline Lamarche construit des récits aux formes multiples où s’entremêlent l’amour et la douleur pour tracer un portrait vibrant de notre époque. Le Jour du chien (Les Éditions de Minuit, 1996) et Nous sommes à la lisière (Gallimard, 2019), respectivement ses premier et dernier ouvrages en date, se font écho tant par le fond que par la forme et balisent une production littéraire où la sensibilité à l’être vivant dans toute sa diversité occupe une place de premier plan. En novembre 2019, Caroline Lamarche nous a accordé un entretien1 paru dans le numéro d’hiver de la Revue générale, dont le dossier avait pour sujet Des animaux et des hommes. Lamarche y livre des réflexions et des anecdotes personnelles ayant trait à son enfance, à ses croyances, aux livres marquants de sa jeunesse et plus encore Tous ces évènements et ces ouvrages ont nourri son rapport au monde et, corollairement, son œuvre littéraire, en ce sens qu’elle vise à atteindre une certaine universalité par l’utilisation d’une matière personnelle, qui reflète une dimension plus politique de notre relation aux éléments extérieurs. Nous pouvons ainsi lier ces réflexions globales sur l’état du monde à une œuvre qui, si elle n’est certainement pas une version romancée d’un message politique, manifeste un rapport au monde qui nous apparaît particulièrement conscient de l’interdépendance fondamentale des êtres qui peuplent la Terre.
Notre époque se situe sous le signe du paradoxe : à l’heure où les disparitions et les saccages irréversibles dont font les frais les mondes animal et végétal, ceux-ci ont des répercussions de plus en plus étendues et catastrophiques. L’urgence climatique devient (enfin) visible et audible, et l’on commence (enfin) à percevoir, dans l’espace public et scientifique, la sensibilité animale. La conceptualisation du monde qui prédomine dans nombre de sociétés humaines contemporaines veut que notre monde soit divisé en deux : d’un côté l’humanité, de l’autre ce que celle-ci qualifie d’« environnement ». Cette conception est éminemment problématique à plusieurs niveaux : d’une part, elle suppose une séparation essentielle entre les humains et les autres êtres qui peuplent la terre; d’autre part, elle réduit la « nature » à un tout homogène, niant l’hétérogénéité et la complexité de ce qui n’est pas humain. Or, l’impact global de la destruction de ce que l’on qualifie hâtivement d’« environnement » sur l’humanité remet en question la séparation entre ces deux entités qui, en vérité, ne sont pas séparées : l’humanité fait partie intégrante de cette « nature » à bout de souffle, qui ne l’entoure pas, mais dans laquelle elle se fond. C’est ici qu’interviennent les arts et, dans le cas qui nous intéresse, la littérature. Les œuvres littéraires construisent un rapport au monde que la fluidité de la narration participe à « faire aller de soi ». Ainsi, les romans, comme les films, en dépit de leur caractère fictionnel, participent à construire ou à déconstruire des codes et des visions du monde. Cette façon « d’aller de soi » tient pour beaucoup à la manière dont sont transcrits les sujets abordés, c’est-à-dire à la narration. Bien sûr, on ne peut rechercher dans une œuvre de fiction le portrait de son auteur ou de son autrice et de ses convictions : cette personne n’est pas là pour transmettre un message, et Lamarche soutient d’ailleurs que la littérature n’a aucun « rôle » à jouer : « L’écrivain[·e] n’écrit pas “pour” (délivrer un message ou sauver le monde), [il ou elle] écrit “traversé[·e]” et ce qui le [ou la] traverse saute de son époque sur la page. » La littérature de fiction ne peut prendre la forme d’un manifeste – ce n’est pas sa fonction –, mais elle peut ouvrir de nouvelles voies. Ce sont ces voies que nous allons analyser, sous l’angle de la transcription de la sensibilité animale. Pour ce faire, nous nous baserons sur l’entretien que nous a accordé l’autrice, mais nous emprunterons également une approche comparative en convoquant principalement le roman Anima de Wajdi Mouawad (Leméac / Actes Sud, 2012), que nous mettrons en parallèle avec les deux ouvrages précédemment évoqués, Le Jour du chien et Nous sommes à la lisière, dont nous analyserons les thèmes, la structure et les choix narratologiques, pour découvrir d’autres voies possibles et les confronter entre elles.
Une égalité de nature : l’animal (ou l’humain) qui cache le bestiaire
Le Jour du chien est un roman composé de six chapitres où différents personnages évoquent, à la première personne, ce moment particulier qui les a rassemblés : lorsqu’ils ont aperçu un chien courant sur l’autoroute. Nous sommes à la lisière2 est un recueil composé de neuf nouvelles qui ont chacune pour titre un prénom – presque systématiquement celui d’un animal – et qui donnent, toujours, un rôle central à un personnage animal. Anima est un récit complexe qui retrace le parcours d’un homme à la recherche de l’assassin de son épouse et, plus viscéralement, à la recherche de sa propre identité. Divisé en quatre parties, le récit est successivement pris en charge par des bestiae verae, des bestiae fabulosae, un canis lupus lupus (loup gris commun) et un homo sapiens sapiens (humain moderne). Les bêtes vraies et fabuleuses se confondent (il s’agit, dans les deux parties, d’animaux empruntés au monde réel et non d’animaux fantastiques). Elles apparaissent dans autant de chapitres qui portent le nom latin de l’espèce à laquelle appartient le narrateur animalier, tandis que l’Homo sapiens sapiens de la dernière partie révèle que ce qui précède est un manuscrit écrit par Waahch Debch, l’homme dont l’histoire est racontée au travers de ces dizaines de voix.
Des parallèles s’établissent ainsi naturellement entre ces trois œuvres, tant dans la place centrale accordée aux personnages non humains que dans la structure et les voix narratives employées. Le Jour du chien et Anima sont composés de plusieurs voix liées à un seul évènement; La Lisière et Anima jouent avec le lectorat en ne lui indiquant pas clairement la nature de l’animal dont il est question : les noms latins des deux premières parties d’Anima constituent parfois des indices, parfois pas du tout, tout comme les descriptions de La Lisière peuvent être, ou non, directement évocatrices de l’espèce dont il est question. Mais s’il s’agit, dans les deux cas, de laisser en suspens l’identité de l’animal, la démarche apparaît, a priori, différente : dans Anima, deviner l’animal semble participer au genre auquel appartient le roman, portant à la fois sur une enquête policière et une quête d’identité. Dans ce contexte, préférer le nom latin à son expression francisée, plus commune, renvoie autant à une certaine rigueur scientifique (les dénominations latines autorisent des nuances qui n’apparaissent pas en français) qu’à un caractère générique. L’animal, bien qu’omniprésent, y est le plus souvent un narrateur extradiégétique ou, du moins, un personnage secondaire. Cette affirmation reste cependant à nuancer, car Mouawad procède fréquemment à de légers décadrages, qui laissent entrevoir le monde animal sans qu’il soit plus question de Waahch Debch. Donnons par exemple un papillon qui évoque la destinée du narrateur précédent : « Une bête traverse le grand espace où vibrent les voitures. Elle hésite, s’arrête, s’engage, recule et explose dans un éclair de sang3. »
En comparaison, dans le cas de Lamarche, laisser au lectorat le soin de deviner l’espèce témoignerait d’une forme de désintérêt pour l’appellation générique de l’animal, à laquelle l’autrice préfère la familiarité suggérée par un prénom : dans La Lisière, tous les animaux sont des individus aux personnalités singulières dont l’histoire est intrinsèquement liée à celle de l’humain·e qui la raconte, et tous ont un prénom4. Même si cette notion pourrait être problématique et pourrait vite prendre la forme d’une appropriation (pente glissante que n’emprunte jamais Lamarche), il s’agit bien là, avant tout et dans ce contexte, d’une tentative d’aller vers quelque chose : vers l’altérité, vers la construction d’une première passerelle entre les mondes en reconnaissant comme personnages, au même titre que les humain·e·s, ces êtres avec qui nous partageons notre quotidien sans toujours les voir.
Mes personnages, du reste, lorsqu’ils parlent d’un animal dont ils prennent soin, l’évoquent comme un autrui qui les séduit, les console, les accompagne un temps, et qu’il faut laisser libre de repartir, de rejoindre son territoire et la vie qui l’appelle. Ce n’est pas une appropriation. C’est un compagnonnage. Un échange. Ce qu’il y a de plus proche de l’amour.
À nouveau, un parallèle, plus discret mais aussi plus fondamental, s’établit dans Anima : dans la troisième partie du roman de Mouawad, il s’agit, de manière similaire mais inverse, de raconter un compagnonnage : celui de Waahch Debch et de Mason-Dixon Line, chien sauvage qui narre l’histoire de l’humain dont il a, de sa propre initiative, fait son compagnon. Certes, plus on avance dans la lecture, plus on se dirige vers l’humain (des bestiae à homo sapiens sapiens), mais plus les différentes parties s’éclairent à la lumière des révélations des suivantes. Bien que l’animalité tourne autour de Waahch, qui reste au centre de l’histoire, le chapitre final renverse cette conception : sous couvert de raconter sa propre histoire, c’est l’humain qui parlait, assez attentif pour voir les animaux à côté de lui et leur offrir un temps de parole qui ne soit pas basé sur des clichés5. Tout compte fait, la fin de l’histoire révèle que tous ces animaux étaient des personnages à part entière.
La différence entre Lamarche et Mouawad se situe ainsi davantage sur le plan de la stratégie narrative que sur celui du fond : tous deux font preuve d’une attention profonde à l’égard de toutes les formes du vivant et ignorent les hiérarchies. Cela apparaît simplement de manière plus directe chez Lamarche, qui place d’emblée les personnages humains et non humains sur le même plan. Ainsi, une narratrice de La Lisière affirme à propos d’un hérisson :
Je pense à lui avec inquiétude – tant de dangers le menacent! – comme à un frère, le petit frère de la femme que je suis, hérissée d’objections silencieuses. Je décide de l’appeler Ulysse6.
Un autre, à propos d’une cane, raconte :
Voilà moins de six mois que je la connais et c’est ma plus belle love story [histoire d’amour]. […] Frou-Frou est le miroir de mes pensées. C’est bouleversant pour moi et peut-être aussi pour elle, même si je veille à rester discret à son égard7.
Chez Lamarche, l’humain n’est jamais au-dessus de l’animal. Le traitement du religieux dans la production de l’autrice en est particulièrement révélateur en ce qu’à de nombreuses reprises, le sacré est mis à la portée des animaux. « [E]n poussant le raisonnement à l’extrême, en quoi un estomac de poule est-il plus indigne de recevoir le corps du Christ qu’un estomac humain8? » s’indigne un narrateur de La Lisière, comme ce prêtre du Jour du chien qui ne doute pas, malgré l’enseignement de l’Église, que les bêtes aient une âme, et ce camionneur végétarien qui se fait le porte-voix de cette position antihiérarchique :
Et combien j’aimerais dire au monde que négliger les bêtes, c’est comme d’encourager l’esclavagisme, c’est aussi grave, simplement les chiens et les chevaux, les vaches et les poulets ont remplacé les esclaves9.
Il s’agit là de concepts qui animent Lamarche de longue date : élevée « en ville, sans chien ni chat, mais au contact de la nature dès que possible », elle a très vite « consid[éré] la forêt comme son milieu vital et les animaux, sauvages ou non, comme ses compagnons ». Ce socle forgé par une éducation où l’animal apparaît, sinon comme un égal, en tout cas comme un voisin dont on considère l’existence avec attention, est identifiable dans l’œuvre de l’autrice par le rejet systématique de l’essentialisation de « l’animal » : l’animalité qui parsème ses ouvrages est plurielle. Le chien du Jour du chien est l’occasion pour les narrateurs et narratrices humain·e·s d’évoquer leur quotidien, qui se trouve peuplé de bêtes. Le chien est au croisement de toutes ces manières d’êtres vivants dans la mesure où il s’agit de l’un des animaux les plus présents dans le quotidien des êtres humains; il est donc ici, l’animal qui cache le bestiaire – comme Waahch masquait, tout en le révélant, celui de Anima. Au-delà des animaux domestiques (ceux que l’on a décidé de ne pas manger) et exotiques (ceux dont l’existence revêt presque un caractère mythique à force d’être mis en scène dans des aventures rocambolesques), animaux de ferme, animaux de la forêt ou encore invertébrés trouvent leur place dans le quotidien des humains qui peuplent le roman :
L’araignée de cette nuit était belle : un corps étroit, légèrement allongé, des pattes très fines, démesurées, qui tâtaient l’air vers le bas, avec délicatesse, comme pour en mesurer le poids, la température et les courants infimes, y dessiner à l’avance le tracé de la toile, avec respect, et une sorte de conscience des bornes mystérieuses dont la vie – toute la vie, celle qui inclut la mort – est saturée10.
Cette aptitude à représenter des formes de vue multiples et à leur porter une attention quotidienne rappelle inévitablement les propos de Marguerite Yourcenar que rapporte Lamarche : l’autrice plaidait pour « une éducation où l’enfant apprendrait qu’il dépend de tous les êtres vivants », car « c’est un gain immense de s’apercevoir que la vie n’est pas incluse seulement dans la forme en laquelle nous sommes accoutumé[·e]s à vivre »11. C’est cette possibilité que l’on entrevoit dans les récits de Lamarche, celle d’un monde où l’humain·e et la ou le non-humain·e évoluent de manière complémentaire et respectueuse et tissent (inspiré·e·s par de jolies araignées) des ponts entre les mondes pour en créer un commun.
Questionner l’altérité : méthodes classiques et chemins de traverse
La présence polymorphe de l’animalité dans les récits de Caroline Lamarche est ainsi établie. La question est maintenant de traduire la sensibilité animale sans s’approprier une pensée qui, par essence, nous demeure étrangère. Dans bien des cas, dès que des animaux occupent un rôle important dans l’histoire, il s’agit de mettre en scène leur sensibilité telle que romancée par les humain·e·s, et non transcrite. L’anthropomorphisme n’est évidemment pas un travers, c’est un usage comme un autre des outils de la fiction. Le problème est que ces approches anthropocentrées sont prépondérantes et laissent peu de place à la variation; en conséquence, c’est toujours plus ou moins la même vision qui est ressassée: celle d’un monde divisé en deux, d’un côté l’humanité, de l’autre l’« environnement ». Il est pourtant possible d’écrire des contes ou des fables et de se placer en narrateur ou en narratrice omniscient·e sans pour autant établir de hiérarchies entre les règnes (animaux, végétaux) ni se conformer à des stéréotypes. Eugène Savitzkaya l’a bien montré :
Tous les bouleaux se ressemblaient mais n’étaient pas semblables. Pour les sapins, c’était pareil; il suffisait de bien observer. Et les rivières ne transportaient pas les mêmes alluvions, hébergeant toutefois des animaux de mêmes espèces. Nous voulons parler par exemple, tout en passant, de l’esturgeon, ce roi des eaux dont l’échine était couronnée et les œufs infiniment vénérés12.
Il est également envisageable d’emprunter la voix des animaux sans forcément trahir leur individualité, mais il faut, pour cela, emprunter un chemin de traverse. Cette dernière possibilité transparaît dans le roman de Mouawad, bien que certains aspects auraient tendance à indiquer le contraire, comme retrouver, dans la structure du roman, des réminiscences de la traditionnelle séparation interespèces ainsi qu’une idée de hiérarchie (des bêtes à l’humain, rappelons-nous). Vu sous cet angle, Mouawad emprunte le chemin classique, celui que l’on retrouve dans les contes et fables d’anthologie, celui qui va de l’animal vers l’être humain, lorsqu’il s’agit de faire parler les animaux pour dire quelque chose de l’humain. Hormis le fait que le roman représente, dans les deux premières parties de l’ouvrage, quantité d’espèces auxquelles on ne prête guère grande attention et qu’il introduit des variations dans leurs discours, cette remarque rejoint toutefois l’idée qu’il est impossible de « donner la parole » à des êtres qui en sont dépourvus puisque la subjectivité humaine est toujours derrière les narrations animales, comme le révèle la fin de l’ouvrage. Comment traduire la sensibilité animale? La réponse se situe dans la tentative : il ne s’agit pas de réaliser l’impossibilité fondamentale de traduire ce qui nous est étranger13, mais d’aller vers ce qui la traduirait au mieux.
L’originalité de Caroline Lamarche est de ne pas cacher qu’elle emprunte le chemin le moins fréquenté : celui qui part de l’humain à l’animal. Nous avons déjà évoqué la présence plurielle de l’animal dans sa production : d’entrée de jeu, Lamarche montre tous ceux qui se cachent derrière le chien-totem. Baptiste Morizot, dans Manières d’être vivant (Actes Sud, 2020), pose le caractère intraduisible de la sensibilité animale et de sa reconfiguration dans l’espace littéraire, qui est sans cesse à retraduire, car il existe autant d’approches qu’il y a d’individus. Cette idée se concrétise dans la présence des multiples personnages, humains et non humains, qui peuplent Le Jour du chien et Nous sommes à la lisière. Plutôt que d’emprunter les voix animales, de parler à leur place ou en qualité de narrateur ou de narratrice omniscient·e, qui connaîtrait les pensées de chaque vivant, Lamarche choisit d’exposer les sensibilités à travers le regard d’un personnage humain qui, le plus souvent, s’exprime au je : « On tourne autour, on observe […] et peu à peu on apprivoise les mystères de la vie animale. On ne peut prétendre à plus. » Cette approche colle au plus près la réalité et, comme donner un prénom, participe à reconnaître l’existence des animaux sans empiéter sur leur territoire. Le choix de cette voix narrative humaine, le plus souvent autodiégétique (dans les deux livres qui nous occupent en priorité, mais aussi dans le reste de sa production), permet de s’éloigner de la focalisation omnisciente, apanage d’une certaine littérature classique et traditionnelle qui convient difficilement à la représentation équilibrée de vivants de natures distinctes.
C’est ainsi que Lamarche partage, dès son premier ouvrage, des imaginaires alternatifs qui dépassent les catégories et les clichés. Dans La Lisière, c’est un imaginaire des relations interespèces vierge de tout a priori qui est pensé en filigrane : ces relations ne se présentent ni sous la forme d’une servitude ni d’un sauvetage, mais sous celle d’un compagnonnage. Lamarche et Mouawad ont l’audace de bouleverser la dichotomie humanité-bestialité entendue au sens premier, lorsque l’animal figure la sauvagerie ou la pureté de la nature, par opposition à la sagesse ou à l’intelligence de la culture humaine. Dans les ouvrages que nous avons analysés, être « humain » n’est pas forcément synonyme d’être sensible et à l’écoute, bien au contraire : à l’intérieur du héros de Anima gronde « une bête », et c’est la raison pour laquelle ce héros parvient à voir et à entrer en résonance avec les êtres qui l’entourent, là où les autres humains sont d’une cruauté et d’une indifférence insupportables. Ces récits déploient des imaginaires fertiles, riches en possibilités, car ils écrivent les contours d’une humanité et d’une animalité interchangeables. Si, dans l’ouvrage de Mouawad, l’humain se confond avec la bête pour le meilleur et non pour le pire, chez Lamarche, l’humain·e et l’animal sont tou·te·s deux des créatures.
C’est dans un ouvrage de 2012, La Chienne de Naha14 (Gallimard), que Lamarche adopte le plus clairement ce parti pris, tel qu’on peut le constater dans l’exergue : « toute femme est femme ET chienne, humaine ET animale à la fois ». Il n’est pas rare que femmes et animaux se fondent et se confondent dans les récits de Lamarche par leurs « yeux de bête », leurs prénoms, leurs aptitudes… Le mal fait aux animaux et celui fait aux femmes apparaissent comme des thèmes récurrents de son œuvre, ce qui fait inévitablement écho à l’écoféminisme. L’autrice se défend cependant d’une quelconque appartenance à un courant de pensée, car, dit-elle :
La réponse genrée face à la destruction me semble insuffisante. Elle gomme le fait que ce sont avant tout les possédant[·e·]s qui consomment et détruisent, et que ce seront eux encore qui monteront dans l’arche salvatrice qui les transportera au-delà de l’effondrement.
C’est pour cette raison qu’elle accorde une telle importance aux histoires individuelles, car « tout cela charrie du politique et de l’universel ». Chez Lamarche, la voix narrative se révèle un puissant outil d’invention, d’innovation, sans pour autant participer d’une démarche ouvertement militante. Le motif de la nature saccagée, qu’elle dit observer depuis des décennies, n’est pas central mais traversant. Véhiculer des idées sans s’inscrire dans un mouvement ou un courant de pensée particulier, mais les fédérer (écologie et féminisme), partager une vision du monde en l’inscrivant dans des histoires individuelles, c’est ainsi que Lamarche transmet au lectorat « à la fois l’émerveillement et l’épouvante » ressentis dans son enfance face aux autres vivants et à la manière dont les (mal)traitent les humains. Lamarche a cette aptitude à semer le trouble dans les idées reçues, à montrer de nouvelles voies en osant quelques pas de côté. Cela tient à des procédés aussi simples que le choix d’une voix narrative singulière, la mise en scène de vivants de diverses espèces sans pour autant prétendre parler pour eux, l’omniprésence de tous ces êtres non pas autour des humains, mais dans leur quotidien : laisser à tous de la place pour s’épanouir dans l’espace du récit et, au-delà, dans la vie.
Conclusion : un nouvel espace possible
Les récits de Caroline Lamarche et Wajdi Mouawad dépassent la notion de concept en refusant l’essentialisation de la « nature » : elle et il montrent ce qui est caché par le mot, c’est-à-dire des vivants, des individus. Par leurs choix narratologiques et leur capacité à déplacer le curseur du centre autoproclamé de l’humanité, l’auteur et l’autrice étudié·e·s signalent que l’être humain fait partie intégrante de la biosphère, avec une simplicité telle qu’on en vient à se demander comment il pourrait seulement en être autrement. Lamarche et Mouawad tracent de leurs mots de nouvelles voies à emprunter pour promouvoir l’inclusion des animaux non humains dans les sociétés modernes. Reconnaître leur existence est le premier pas à effectuer afin d’envisager la mise en place d’une société qui ne soit pas anthropocentrée. Lamarche déplie ainsi la possibilité d’un nouvel espace, qui se cristallise sous la forme de la « lisière » : un lieu où se répare la séparation entre l’être humain et la nature, un espace indéterminé où tombent les conventions qui régissent les sociétés humaines autant que celles que l’on attribue au monde animal. Aux dires de l’autrice, cette réparation s’effectue tous les jours : « Des gens disent, écrivent, jouent, enregistrent les bruits de la nature pour garder une mémoire de ce que nous avons connu : un silence habité. » Voilà ce qui se déploie dans les fictions de Caroline Lamarche : écrire pour partager un imaginaire conscient de l’interdépendance des êtres, écrire pour se souvenir des forêts primaires et des rossignols, écrire pour replacer toutes les créatures sur le même sol.
Crédit photo : flickr/phil fiddyment
RÉFÉRENCES
1 Sauf mention contraire, toutes les citations de cet article réfèrent à Louise Van Brabant, « Entretien avec Caroline Lamarche », Revue générale, Presses de l’Université de Louvain, 2, 2019, 27-38.
2 Qui sera par la suite réduit à l’abréviation La Lisière.
3 Wajdi Mouawad, Anima, Paris : Actes Sud, 2012, p. 177.
4 Et pas seulement les animaux dits de compagnie, comme on peut le constater dans Anima.
5 Certes, le chien occupe, dans ce roman, une place centrale, mais ce temps de parole reflète la place qu’occupe aujourd’hui cet animal dans les foyers.
6 Caroline Lamarche, Nous sommes à la lisière, Paris : Gallimard, 2019, p. 104.
7 Lamarche, ibid., p. 13.
8 Lamarche, ibid., p. 76.
9 Caroline Lamarche, Le jour du chien, Paris : Éditions de Minuit, 1996, p. 15.
10 Lamarche, ibid., p. 77.
11 Louise Van Brabant, op. cit., p. 36.
12 Eugène Savitzkaya, Au Pays des poules aux œufs d’or, Paris : Éditions de Minuit, 2020, p. 19.
13 Voir Elisabeth de Fontenay, Le silence des bêtes, Paris : Seuil, 1998. Référencé à la fin de Anima.
14 Caroline Lamarche, La Chienne de Naha, Paris : Gallimard, 2012.