La grève de 2021

La grève de 2021

Par Leila Celis

Cet article est d’abord paru dans le numéro 90 de nos partenaires, la revue À bâbord!.

Les manifestations qui ont débuté le 28 avril 2021 ont transformé le paysage politique de la Colombie. Ce qui était au départ une grève d’une journée s’est transformé en la mobilisation sociale la plus importante de l’histoire du pays.

Pendant deux mois, des milliers de Colombien·ne·s sont descendu·e·s dans les rues des grandes et des petites villes, sur les routes principales et secondaires, jour et nuit, pour dénoncer le gouvernement du président Ivan Duque et ses politiques anti-populaires.

Les revendications de manifestant·e·s comprenaient autant l’accès aux services de santé et d’éducation que la démission du gouvernement, et les actions allaient de soirées culturelles et festives à l’incendie de plusieurs postes de police et succursales bancaires dans différentes villes du pays. Les sondages d’opinion effectués durant la grève ont démontré que la droite n’a jamais fait aussi piètre figure en Colombie et que les manifestations ont joui d’une sympathie inouïe.

Tous les secteurs sociaux organisés et qui se mobilisent depuis des décennies étaient dans les manifestations : les étudiant·e·s, les ouvrier·ère·s, les Autochtones, les paysan·ne·s, les afrodescendant·e·s, les femmes… Mais il y a eu aussi émergence de nouveaux acteurs sociaux, notamment les jeunes de quartiers populaires, les plus pauvres parmi les pauvres. On note aussi des transformations : le mouvement autochtone, après n’avoir été qu’un acteur de plus au sein du mouvement social, en est venu à jouer un rôle central de leadership. Les femmes et leurs revendications ont réussi à être plus visibles que jamais.

Plusieurs analystes affirment que, bien plus qu’une grève, il y eut une explosion sociale : ce mouvement semble avoir causé une fissure dans la structure de stabilité du régime politique colombien.

Les raisons de l’indignation populaire

La grève reflète la colère d’une population qui refuse de continuer à accepter les sacrifices et les humiliations que lui impose depuis longtemps la classe dirigeante ; l’indignation de plusieurs générations privées de droits, qui ont grandi dans la précarité, dans un contexte de guerre ayant particulièrement touché les plus pauvres, les femmes et les personnes racisées.

Pour bien comprendre pourquoi la grève s’est transformée en une explosion sociale, il faut rappeler que les inégalités sont profondes. La Colombie, avec un indice de Gini de 0,531, est l’un des pays les plus inégalitaires au monde et ces inégalités sont à l’origine d’un conflit social et armé qui dure déjà depuis plus de 60 ans. Dans la construction de ce clivage social, il ne faut pas négliger l’appropriation des fonds publics par les élites politiques, appropriation qui se fait tantôt à travers des législations sur mesure2, tantôt par simple corruption. Au cours des 30 dernières années, les écarts sociaux se sont creusés davantage par les politiques néolibérales qui ont réduit au minimum les redevances de l’industrie minière et pétrolière pour l’État, ont imposé la privatisation des services publics — notamment en santé et en éducation — et ont démantelé les normes de protection de l’environnement et de protection de travailleur·euse·s, le tout en faveur du grand capital.

Taxer les pauvres et subventionner les riches : la goutte de trop

Dans un pays où des millions de personnes dépendent du travail journalier pour se procurer à manger, les mesures d’isolement imposées par le gouvernement dans le contexte de la pandémie n’ont pas aidé, d’autant plus que ces mesures n’ont été suivies d’aucune aide sociale. Selon l’Institut colombien des statistiques, en 2020, 42,5 % de la population vivait dans la pauvreté.

Alors que près de la moitié de la population peine à avoir trois repas par jour et que la pandémie se propage sans que la population ait accès à des services de santé, le gouvernement a voulu faire adopter deux réformes législatives. La réforme fiscale du président Ivan Duque voulait augmenter l’impôt sur le revenu, les taxes sur les aliments de base (riz, sucre, viandes, café) et sur des services funèbres. Sa réforme de la santé voulait privatiser ce qui reste du système de santé publique en asphyxiant les hôpitaux au milieu d’une crise sanitaire sans précédent. Selon le gouvernement, ces mesures, qui affectent directement les secteurs sociaux les plus défavorisés du pays, étaient nécessaires pour répondre au déficit fiscal. Ce qu’il n’a pas dit, c’est que sa réforme de l’année précédente avait accordé des avantages fiscaux aux entreprises et qu’il estimait que la charge fiscale de celles-ci passerait de 16,6 % du PIB en 2019 à 15,7 % en 2030.

Ces initiatives législatives ont déclenché la grève. Les mobilisations démontrent que la logique qui consiste à taxer les pauvres et à subventionner les riches ne passe plus. La population qui a été progressivement précarisée n’est plus prête à garder le silence devant une élite qui bénéficie directement du pouvoir et des deniers publics, au détriment de la majorité de la population.

L’effet boomerang de la violence d’État

Si les déclencheurs de la grève ont été ces projets législatifs qui auraient aggravé les injustices socio-économiques, ce sont la violence disproportionnée de l’État contre les manifestations et l’indignation suscitée par cette violence qui expliquent que la grève ait duré deux mois. La réaction du gouvernement aux demandes de justice sociale était digne d’une déclaration de guerre. Pendant la grève, 73 personnes ont été tuées, 2005 personnes ont été détenues arbitrairement, 82 personnes ont été victimes d’agressions oculaires et 28 d’agressions sexuelles.

La justification de la violence d’État s’est appuyée sur une stratégie discursive dans laquelle les manifestant·e·s étaient accusé·e·s d’être des vandales et les manifestations, d’être infiltrées par la guérilla. Parallèlement, les personnes opposées aux manifestations se sont présentées comme des « gens bien » et ont été autorisées à tenir des discours racistes dans lesquels les Autochtones ont été insulté·e·s et exhorté·e·s à « rentrer chez eux », de même que des discours classistes contre les plus pauvres, qui sont principalement les jeunes des quartiers informels, les Autochtones et les femmes. Les effets de ces discours ne sont pas anodins : les victimes de la violence ont été principalement les personnes issues des secteurs les plus pauvres, la population racisée et les femmes.

La brutalité contre les manifestant·e·s reflète le caractère systématique des crimes d’État. Entre 2002 et 2008, 6 402 jeunes des secteurs les plus pauvres ont été assassiné·e·s de sang-froid par des membres des Forces armées et ont été présenté·e·s comme des guérillero·a·s tué·e·s au combat. On pourrait continuer longtemps la liste des crimes d’État, car depuis les années 1960, les forces de l’ordre (armée, police et organismes de renseignement militaire) sont entrainées à voir les citoyen·ne·s comme des ennemi·e·s de l’État et cela a des effets systématiques et quotidiens.

Les raisons de l’espoir

L’explosion sociale qui a commencé en avril 2021 va directement à l’encontre des valeurs et de pratiques qui ont servi à la stabilité exceptionnelle du régime politique colombien. Ces pratiques comprennent le blocage de la participation politique des majorités nationales, notamment des Autochtones, des jeunes des secteurs populaires et des femmes.

Grève et décolonisation

La grève de 2021 a mis en évidence le caractère décolonial que le mouvement autochtone a inscrit dans les luttes sociales en Colombie. Depuis plusieurs années, les Autochtones sont devenu·e·s un point de référence dans le mouvement social. Des formes d’organisation communautaire comme la Minga (concept qui désigne le travail de mise en commun des forces, dont les mobilisations font partie) et de formes de défense comme la garde autochtone (comptant 70 000 membres) sont devenues des exemples pour le mouvement social. En effet, la garde paysanne, la garde afrodescendante et les « premières lignes » formées dans les quartiers populaires pour défendre les manifestations s’inspirent en partie des pratiques autochtones. Une sorte d’autochtonisation du mouvement social semble en marche.

Deux exemples permettent de voir de manière concrète comment fonctionne ce leadership. Le premier exemple est la décision du mouvement autochtone d’appuyer les autres secteurs sociaux mobilisés. Dans les moments les plus durs de la confrontation dans les villes et sur les routes, les Autochtones ont soutenu les autres secteurs sociaux dans le processus de mobilisation et dans la défense de la sécurité des manifestant·e·s, le tout, au péril de leur vie. Dans ce contexte, neuf Autochtones ont été assassinés et plus de 40 autres ont été blessé·e·s3. Le deuxième exemple réfère aux revendications de décolonisation du mouvement autochtone. Pendant la grève, au moins 13 statues des colonisateurs ont été déboulonnées dans différentes villes du pays. Le premier jour de la grève, la statue du conquérant espagnol Sébastian de Belalcázar a été mise à terre. L’action a été décidée par les autorités du peuple Misak en tant que partie du processus de récupération de la mémoire et de l’espace public.

Le sentiment des manifestant·e·s face aux actions du mouvement autochtone peut se mesurer à l’ampleur et à l’émotivité de la cérémonie de passation du bâton de la garde autochtone aux jeunes de la première ligne à Bogotá, ou encore des manifestations de remerciements à la Minga et à la garde autochtone à Cali. Témoignent aussi de ce sentiment des slogans comme « la Minga me protège, pas la police ».

Les « sans rien » : la génération qui a dit basta

En Colombie, entre 1980 et 2020, plus de 8 millions de personnes ont été obligées par la violence de quitter leur foyer. Ces déplacé·e·s forcé·e·s se sont entassé·e·s dans des quartiers insalubres et ont lutté pour leur survie. Dans ces quartiers, la présence de l’État est principalement incarnée par l’action répressive de la police. Pour les jeunes, l’éducation universitaire est un luxe inaccessible et presque tous les hommes de ces quartiers ont fait le service militaire obligatoire. Les taux de chômage sont très élevés et l’économie informelle va de la vente de biscuits et d’eau dans la rue au microtrafic. Pendant la grève, ces jeunes des quartiers pauvres, qui ont grandi dans le désespoir, ont rompu avec l’apathie politique qui leur a été imposée par la violence et la précarité.

Ce sont très majoritairement eux et elles qui forment la première ligne. Armé·e·s de boucliers faits de bidons, les jeunes de la première ligne défendent le droit à la manifestation contre la police. Cette dernière agit parfois conjointement avec de personnes habillées en civil et qui portent des armes (il s’agit d’urbanisation du modèle des escadrons de la mort qui existait principalement dans les régions rurales du pays). Pendant deux mois, les jeunes ont repoussé les gaz lacrymogènes et les grenades assourdissantes envoyés par la police contre les manifestant·e·s. Ils et elles se sont mis·e·s au milieu de jets d’eau et de tirs à balles réelles pour permettre aux autres manifestant·e·s de continuer les protestations. Les jeunes des quartiers défavorisés sont aussi dans la première ligne parce que la police les a toujours traité·e·s comme des ennemi·e·s. Ces jeunes sont puni·e·s parce qu’ils et elles sont pauvres et parce que, comme déjà mentionné, la police et les militaires en Colombie ont été entrainés à voir dans la population des ennemi·e·s.

Dans la grève, ces jeunes sont devenu·e·s des acteur·trice·s sociaux·ales et politiques, et qui plus est, des acteur·trice·s révolutionnaires. Ils et elles disent souvent à qui veut l’entendre : « on nous a tellement enlevé qu’on nous a même enlevé la peur ». Les manifestant·e·s savent que s’opposer à l’État, lutter pour construire un pays plus juste, c’est risquer sa vie. Il ne faut pas confondre ce courage avec des envies suicidaires. Ces jeunes sont en train de lutter pour leur avenir.

Les accusations de vandalisme lancées en permanence par le gouvernement et les médias contre les manifestant·e·s se sont appuyées sur des faits comme les incendies de plusieurs postes de police par les manifestant·e·s, incendies qui avaient commencé en 2020, avant la grève. Il convient de rappeler deux faits liés à ces incendies. Premièrement, ils ont été la réponse aux violences mortifères de la police. Deux cas dramatiquement célèbres sont celui de l’avocat Javier Ordoñez, mort à la suite des tortures dans un poste de police de Bogotá en septembre 2020, et celui de la jeune de 17 ans Alison Salazar, arrêtée et amenée à un poste de police à Popayan en mai 2021, alors qu’elle prenait des photos de la grève. Alison s’est suicidée après avoir subi des attouchements par des policiers lors de son arrestation.

Le deuxième fait qu’il faut rappeler, c’est que les manifestant·e·s ont transformé plusieurs de ces postes de police en centres culturels et en bibliothèques communautaires.

Femmes : le prix de la visibilité

Un des phénomènes les plus marquants des manifestations a été la visibilité de la participation des femmes et des minorités sexuelles, de leurs organisations et du mouvement féministe, surtout dans les villes. Les femmes ont participé aux premières lignes des mères défendant les jeunes et aux premières lignes féministes, aux soupes populaires… La participation des femmes dans les mobilisations ne surprend personne, elles ont fait partie des mouvements sociaux depuis toujours. Ce qui est nouveau, c’est leur refus d’être seulement « en appui » au mouvement, leur décision de participer activement aux débats d’idées, aux confrontations avec l’État et la police.

Elles ont participé à cette explosion sociale à double titre. Comme membres du mouvement social, elles ont appuyé les revendications de toutes et tous : investissement social, démilitarisation du pays, solution politique au conflit, respect des accords de paix avec les FARC4, etc. Mais la participation des femmes dans la grève a aussi permis de rendre visibles les revendications des organisations de femmes et du mouvement féministe, parmi lesquelles, au premier chef, la dénonciation de la violence sexuelle et de genre qu’elles et les minorités sexuelles subissent dans la sphère domestique, dans la rue, dans le contexte du conflit armé ou encore au sein du mouvement social.

Le courage de leur décision, les femmes le paient cher. Selon la campagne Defender la libertad, pendant la grève, près de 500 femmes ont été victimes de violence policière et 37 cas de violence de sexe et de genre ont été enregistrés.

Le leadership dont les femmes font preuve constitue une véritable rupture avec les valeurs patriarcales solidement ancrées dans la société colombienne. Faut-il rappeler que l’un des arguments de la droite conservatrice pour s’opposer aux accords de paix a été la perspective de genre incluse dans ces derniers, qui visaient, entre autres, à promouvoir la participation politique des femmes ? 

* L’autrice de cet article, Leila Celis, est professeure à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) et membre du Projet d’accompagnement solidarité Colombie (PASC)

[NDLR] L’indice de Gini mesure le niveau d’inégalité dans la répartition du revenu dans un pays. Il s’agit d’un nombre variant de 0 à 1, où 0 signifie l’égalité parfaite et 1, une inégalité parfaite. À titre de comparaison, selon la Banque mondiale, l’indice de Gini est de 0,33 au Canada et de 0,41 aux États‑Unis.

Historiquement, les classes dirigeantes ont utilisé le pouvoir législatif pour produire des lois et des politiques publiques leur permettant d’éviter les impôts, d’accaparer des terres ou encore de bénéficier directement des crédits publics de promotion de l’industrie et l’agriculture.

Remarquons qu’en même temps, au Canada, les Autochtones procédaient à des actions du même type, déclenchées par l’identification de fosses des enfants autochtones près des pensionnats.

En 2016 le président Juan Manuel Santos (2010-2018) a signé un accord de paix avec les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC). Son successeur, le président Ivan Duque (2018-) a refusé l’application des points clés de l’accord. Entre-temps, près de 300 ex‑combattant·e·s des FARC ont été assassiné·e·s.

Crédit photo : Oxi.Ap (CC By 2.0) 

Le Tigré : une crise aux accents profonds

Le Tigré : une crise aux accents profonds

Par Hermann-Habib Kibangou

En Éthiopie, sur une superficie totale de 1 172 127 km² pour une population d’environ 113 millions d’habitant·e·s,le Tigré n’occupe que 50 000 km², pour 6 millions d’habitant·e·s. Malgré sa petite taille, cette région du Nord – sur un total de dix provinces – partage sa frontière avec l’Érythrée (indépendante en 1993) et le Soudan du Sud (indépendant en 2011). 

Les relations entre le Tigré et l’Érythrée sont marquées tantôt par des coalitions d’intérêt[i], par exemple lorsqu’il fallait chasser militairement Mengistu Hailé Mariam[ii], tantôt par une « politique de l’inimitié » – pour reprendre le titre d’un livre d’Achille Mbembe[iii] –, comme lorsque l’armée érythréenne est venue à la rescousse du gouvernement fédéral éthiopien pour combattre les forces tigréennes avec cette crise qui dure depuis neuf mois. 

Au début du conflit, l’envoi des roquettes par les combattants tigréens vers le territoire érythréen justifiait alors la présence érythréenne aux côtés du gouvernement fédéral éthiopien. Si, dans un premier temps, le gouvernement éthiopien rejetait ces accusations, il finira par reconnaître la présence de l’armée érythréenne sur le sol tigréen en conséquence des pressions de la communauté internationale et des preuves apportées par les troupes tigréennes. Il ne faut pas non plus oublier la présence sur le sol tigréen d’un millier de réfugié·e·s érythréen·ne·s. Les relations entre le Tigré et le Soudan du Sud sont aussi marquées par une forme de solidarité. Au début de la guerre, on a vu des réfugié·e·s tigréen·ne·s fuir les affrontements et se diriger vers le voisin sud-soudanais, alors que l’armée tigréenne, appuyée par l’armée érythréenne, défendait son territoire contre les troupes fédérales. Militairement aguerrie, l’armée tigréenne va tenir tête à ses adversaires grâce à son expérience acquise durant des années à la commande de l’armée fédérale. En effet, le Tigré a joué un rôle non négligeable dans l’histoire du pays, notamment à travers le Front de libération du peuple du Tigré (FLPT) qui a régné pendant 27 ans (1991-2018). On peut affirmer, sans exagérer, que l’histoire contemporaine éthiopienne se confond en partie avec le FLPT, parti jadis dirigé par Meles Zenawi (1955-2012).

Meles : un leader charismatique? 

Ancien premier ministre (1995-2012), considéré comme « le leader africain le plus original et le plus intelligent de ces cinquante dernières années »[iv], Meles Zenawi est vu par certains comme un leader charismatique. Cet éloge est lié à son refus de tout « autoritarisme pur et dur » pour diriger un pays comme l’Éthiopie.[v] La mise en place d’un système « garantissant à tou[te]s – « nations, nationalités et peuples » – un haut degré d’autonomie interne, allant jusqu’au droit à l’autodétermination, et à l’indépendance »[vi] explique sans doute le refus de ce dirigisme. Avec la guerre du Tigré, sa région natale, Meles risque de se retourner dans sa tombe. En effet, tout porte à croire qu’il a emporté avec lui le secret d’une Éthiopie pacifique et unie. Meles savait en effet gérer les crises internes.[vii] Ainsi, on peut penser qu’il avait tellement mis la barre haute que ses successeurs immédiats n’ont pas été à la hauteur de la tâche! La question reste posée. Son décès en 2012 n’a pas ravagé l’Éthiopie grâce, notamment, à un transfert de pouvoir pacifique ayant abouti à la nomination de Hailémariam Desalegn[viii], moins charismatique que Meles, qui va diriger le pays du 20 août 2012 au 2 avril 2018. Au bout de six années de pouvoir, Desalegn est contraint à la démission à la suite de mouvements de protestation qui vont embraser l’Éthiopie et qui seront durement réprimés[ix] par les forces de l’ordre, causant au passage environ un millier de victimes. 

Après la disparition de Meles, il faut le souligner, le FLPT, garante de la sécurité nationale pendant près de trois décennies[x], perd peu à peu de son influence sur toute l’étendue du territoire éthiopien[xi]. Cette perte de prestige sera presque totale avec les rapports tendus entre le nouveau premier ministre Abiy Ahmed (entré en fonction le 1er décembre 2019, après la démission de son prédécesseur Desalegn) et certains leaders tigréens[xii]. Pour ces derniers, Abiy Ahmed n’était encore qu’un premier ministre de transition (ce qui, au fond, n’était pas faux) qui devait être confirmé à son poste par des élections démocratiques. 

Abiy Ahmed : un leader ambitieux?

Désireux de conquérir le cœur de ses concitoyen·ne·s, le nouveau premier ministre voulait partir sur de nouvelles bases, notamment avec la création d’un grand parti de coalition, d’où la dissolution du Front démocratique révolutionnaire du peuple éthiopien (FDRPE) – dirigée d’abord par Meles jusqu’à sa mort, puis par Desalegn ensuite – et la création du Parti de la Prospérité. Alors que la coalition dirigée par Meles réunissait quatre partis[xiii] (le Mouvement national démocratique Amhara, le Front de libération du peuple du Tigré, le Mouvement démocratique des peuples du sud de l’Éthiopie et l’Organisation démocratique des peuples Oromo), la nouvelle coalition en compte huit : le Mouvement national démocratique Amhara (MNDA), le Parti démocratique national Afar (PDNA), le Front unité démocratique du peuple de Benishangul-Gumuz (FUDPBG), le Parti démocratique populaire de Somali (PDPS), le Mouvement démocratique populaire Gambela (MDPG), la Ligue nationale Hareri (HNL), le Mouvement démocratique des peuples du sud de l’Éthiopie (MDPSE) et l’Organisation démocratique des peuples Oromo (ODPO). Toutefois, si le FLPT était présent dans la coalition de quatre, il a refusé de faire partie de la coalition de huit. Ce refus témoigne de la discorde entre Abiy Ahmed et les leaders du Tigré qui va prendre une tournure grave lorsque les autorités fédérales vont – officiellement à cause de la pandémie – repousser à trois reprises la date des élections contre le gré des autorités régionales tigréennes. Puis, celles-ci vont décider d’organiser, contre la volonté du gouvernement fédéral éthiopien, les élections auxquelles vont participer deux millions de votant·e·s. Cette décision tigréenne d’organiser des élections de façon unilatérale est à la base de la guerre du Tigré.

Dans le but de punir les autorités tigréennes et de rétablir l’ordre, les forces armées éthiopiennes lancent une attaque contre les forces tigréennes le 4 novembre 2020. Cette guerre, qui devait durer deux semaines, en est à son neuvième mois et a déjà fait des milliers de victimes[xiv], rendant fragile la paix dans la sous-région. Ainsi, Abiy Ahmed, qui a remporté un Nobel le 11 octobre 2019, ne fait pas honneur à ce prix prestigieux, et mérite encore moins de recevoir un prix Nobel de la paix. Si l’ambition de la nouvelle coalition d’Abiy Ahmed était de mettre fin à une organisation ethnolinguistique des partis politiques, rien ne prouve qu’il va y arriver. De « père oromo et de mère amhara »[xv], il est difficile de penser qu’il n’aura pas le soutien de ces deux groupes ethniques, si tant est que les hommes politiques s’appuient souvent sur leur base ethnique (ethnicisation) pour gagner des élections en Afrique en général. En Éthiopie, pays de plus de 80 groupes ethniques, les Oromos (population en majorité musulmane) et les Amharas (population en majorité chrétienne) représentent respectivement 40 % et 27 % de la population, pour un total de 67 %. Vue sous cet angle, l’Éthiopie ne fait certainement pas exception. Toutefois, un point qui rapproche l’actuel premier ministre et ses adversaires tigréens est la religion : Abiy Ahmed est né de mère amhara de religion chrétienne orthodoxe, comme l’ensemble du Tigré, et de père oromo musulman. Mais, ce qui l’oppose au peuple tigréen n’est pas la croyance religieuse, mais plutôt la politique ou, plus précisément, une manière de faire de la politique. Ainsi, vu sous cet autre angle « le conflit actuel a de profondes racines ».[xvi] En effet, Debretsion Gebremichael, leader tigréen, aspirait déjà à devenir premier ministre du gouvernement fédéral. Malheureusement pour lui, le choix était porté sur le premier ministre actuel. En outre, les dirigeants tigréens reprochaient au premier ministre de ne pas leur avoir accordé la place qui leur revenait de droit,[xvii] ce qui va renforcer l’animosité entre les autorités tigréennes et le premier ministre du gouvernement fédéral. Cette animosité ne prendra pas fin avec la tenue des élections et la victoire de l’actuel premier ministre. 

Élections en temps de guerre et reprise de Mekele        

Après plusieurs reports dus à la pandémie et aux difficultés logistiques[xviii], à savoir la finalisation de l’enregistrement des électeur·rice·s, la formation du personnel électoral et l’impression et distribution de bulletins de vote[xix], le gouvernement éthiopien va tout de même organiser des élections en temps de pandémie, comme l’ont fait plusieurs autres pays sur le continent. D’abord fixées en mai 2020, ensuite au 29 août 2020, puis sine die, avant d’être confirmées pour le 5 juin 2021, celles-ci ont pu se tenir dans la plupart des régions du territoire le 21 juin 2021 – excepté certaines régions comme le Tigré et l’Oromia à cause des problèmes de sécurité – soit au total dans 78 sur 547 circonscriptions[xx]. Dans un cinquième des circonscriptions qui n’ont pas pu voter, les élections sont reportées du 6 au 30 septembre 2021. Entre-temps, le Parti de la prospérité d’Abiy Ahmed pouvait se réjouir d’avoir remporté 410 des 436 sièges dans les circonscriptions ayant voté. Malheureusement, la joie de la victoire va être écourtée par la reprise de Mekele (capitale du Tigré) par les combattants du FLPT, occasionnant l’arrestation des milliers de combattants de l’armée fédérale : une vraie humiliation pour le prix Nobel de la paix. Chose curieuse, les autorités fédérales vont décider de façon unilatérale la cessation des hostilités, décision que les autorités provinciales tigréennes vont rejeter. 

Refus de dialoguer 

Face aux appels au dialogue de la part de la communauté internationale, Abiy Ahmed oppose une fin de non-recevoir. La liste des victimes de cette crise, qu’on aurait pu éviter, ne fait que s’allonger, alors que le pouvoir fédéral incite les jeunes éthiopien·ne·s à rejoindre les rangs de l’armée pour mettre à genoux les combattants tigréens plus aguerris et davantage expérimentés. Allons-nous assister à une guerre qui menace l’intégrité de l’Éthiopie? La question se pose de plus en plus. C’est le cas de cet appel d’une dizaine d’intellectuel·le·s africain·e·s[xxi] dont Souleymane Bachir Diagne, Mamadou Diouf, Elleni Centime Zeleke, Godwin Murunga, Boubacar Boris Diop, Achille Mbembe, Jimi O. Adesina, Ato Sekyi-Otu, Felwine Sarr, Anne-Marie Bryan et Imraan Coovadia, pour ne citer que ceux·elles-là. Aussi, écrivent-il·elle·s en substance : « Nous sommes profondément bouleversé[e]s par la guerre civile en cours en Éthiopie – que certains qualifient de conflit interne régionalisé, étant donné le rôle joué par l’[É]rythrée dans ce conflit. Nous constatons avec consternation que les protagonistes du conflit ne sont plus seulement les [F]orces de défense du Tigré [FDT] et les [F]orces de défense nationale éthiopiennes [FDNE], ainsi que les forces spéciales d’Amhara, mais aussi l’[A]rmée de libération oromo d’un côté et, de l’autre, les forces spéciales de plusieurs autres régions, ainsi que de conscrits ».[xxii] Ces intellectuel·le·s s’inquiètent donc de la multiplication des protagonistes dans ce conflit qui risque de dévaster le pays entier, si ce n’est toute la région de l’Afrique de l’Est. De surcroît, il·elle·s déplorent le rôle de l’Union africaine à cause de son manque d’engagement dans cette guerre qui prend de plus en plus des proportions inquiétantes. Conscient·e·s donc de la gravité de cette crise, la réponse que propose cette dizaine d’intellectuel·le·s est avant tout une solution politique plutôt que militaire. 

L’appel de ces intellectuel·le·s est louable, même s’il tombe neuf mois après le début du conflit. Mais, comme on le dit si bien : Mieux vaut tard que jamais! Cet appel devrait aussi placer les Éthiopien·ne·s de toutes conditions devant leurs responsabilités. En même temps, il ne devrait pas nous faire perdre de vue l’histoire de ce pays, marquée par des problèmes ethniques et d’intégration. 

Problèmes ethniques et échec de l’intégration : et si l’histoire se répétait? 

« Faute d’une politique imaginative de construction nationale et d’intégration, les dirigeants de l’Éthiopie impériale, comme ceux de l’Éthiopie révolutionnaire, décidèrent alors le maintien de l’unité par la force, ce qui provoqua une dissidence des nationalismes et des résistances armées. »[xxiii] Cette remarque judicieuse d’Abbas Haji est encore d’actualité, comme si l’histoire encore une fois se répétait. En effet, un regard sur l’histoire récente de ce pays indique que chaque régime a eu à gérer toute forme de tension, de rébellion, voire de dissidence. Donc, les années 1970 sont marquées par la famine dans le Wollo, par l’instabilité politique ayant conduit à la mise à l’écart du roi Hailé Sélassié en 1974, à l’enlèvement de ce dernier au palais du « Vieux Guébi » le 12 septembre 1974[xxiv], puis à son assassinat par étouffement le 27 août 1975 par un régime militaire brutal et violent, le Derg (nom issu de la langue ecclésiastique ge’ez et qui signifie « comité »), à la tête duquel se trouvait Mengistu Hailé Mariam[xxv]. Début 1976, le Derg mettra fin à la monarchie avant de procéder à une purge qui fera de nombreuses victimes, notamment son président, Teferi Bante, liquidé par Mariam pour divergence de points de vue et rivalité interne. De plus, cette instabilité au sommet de l’État va être compliquée par l’invasion de la province de l’Ogaden par le président somalien Syad Barré. À la demande de Mariam, cette attaque sera neutralisée par l’Éthiopie avec l’intervention de l’Union soviétique. Cette large victoire éthiopienne va marquer le passage du pays au communisme avec une gestion malheureusement désastreuse[xxvi]. Une rébellion en partie tigréenne (FLPT) et érythréenne va mettre fin au régime militaire en 1991. « C’est de cette situation dont hérite alors le Front révolutionnaire et démocratique des peuples d’Éthiopie »[xxvii], au pouvoir de 1991 à 2018, avec un intermède non négligeable : la fin d’une période de transition (août 1995) qui correspond à l’avènement de la République fédérale démocratique d’Éthiopie sur la base de la Constitution de 1994. Cette constitution reconnaît une large autonomie aux États et octroie des pouvoirs aux différents groupes ethniques avec un système presque parlementaire où le premier ministre a les pleins pouvoirs[xxviii]. « Mais dans les faits, cette promesse d’autonomie a tourné court, et l’opposition a été mise au pas, voire tout simplement démantelée »[xxix]. Seraient-ce ces mêmes pleins pouvoirs qui auraient amené le prix Nobel de la paix à déclarer la guerre au Tigré? Cette question mérite d’être approfondie. Selon certain·e·s spécialistes, les différents régimes ne s’y sont pas souvent pris de la meilleure des manières. Selon Abbas Haji, « Les tentatives d’intégration à l’Empire de sociétés extrêmement hétérogènes au regard des valeurs et de la culture de la classe dirigeante, se sont soldées par un échec; elles restent à l’origine des conflits politiques actuels. »[xxx]

Conclusion 

La situation au Tigré laisse tout de même perplexe quant à sa gravité et à l’ampleur des conséquences, sans oublier ses zones d’ombre. Quid des intellectuel·le·s et autres forces vives de la fédération éthiopienne? Voilà autant d’interrogations qui peuvent aider à appréhender de manière générale la situation sociopolitique en Éthiopie et, en particulier, au Tigré. À tous points de vue, cette guerre aux accents multiples reste une guerre des idées, une guerre armée, ethnique et peut-être aussi idéologique. Elle révèle en partie le problème d’un pays en mal d’intégration et de construction nationale. 

La construction d’un État national et la politique d’intégration doivent permettre à tou·te·s les Éthiopien·ne·s – toutes ethnies confondues – de s’enrichir mutuellement en puisant dans leurs différentes traditions. 

La guerre du Tigré a montré que l’Éthiopie n’a pas fait honneur à son hymne national « Wedefit Gesgeshi Woude Enat Ytyopa », traduit en français par « Marche vers l’avant, chère Mère Éthiopie ». Bien au contraire, elle a fait plusieurs pas en arrière. Mais, va-t-elle vite rebondir? Nous osons l’espérer… 

crédit photo : flickr:/Martha de Jong Lantink


[i] Duteuil, M. (s. d.). Pouvoir militaire et tradition impériale. Autrement Monde, nº 2, p. 90.

[ii] Chef d’État éthiopien de 1977 à 1991.

[iii] Mbembe, A. (2016). Politique de l’inimitié. La Découverte.

[iv] Clapham, C. (2015, 25 septembre). 40 ans après la mort d’Hailé Sélassié, le décollage de l’Éthiopie. The Conversationhttps://theconversation.com/40-ans-apres-la-mort-dhaile-seliasse-le-decollage-de-lethiopie-46757

[v] Loc. cit. 

[vi] Loc. cit. 

[vii] Machulka, D. (2002, 24 mai). Les voies étroites d’un pays à l’équilibre fragile. Marchés tropicaux, p. 1083.

[viii] Clapham, C. op. cit.

[ix] Jeune Afrique. (2018, 15 février). Éthiopie : le Premier ministre Hailemariam Desalegn démissionne. https://www.jeuneafrique.com/531208/politique/ethiopie-le-premier-ministre-hailemariam-desalegn-demissionne

[x] De la chute de Mengistu Hailé Mariam en 1991 jusqu’au sixième anniversaire de mort de Meles en 2018.

[xi] Lafargue, F. (2020, 30 juin). L’Éthiopie survivra-t-elle en 2025? The Conversationhttps://theconversation.com/lethiopie-survivra-t-elle-en-2025-141183

[xii] Kinfe Dagnew, directeur de Metals and Engineering Corporation, a été arrêté pour corruption, alors que le chef d’état-major Samora Yunis s’est vu écarté de son poste.

[xiii] Lafargue, F. L’Éthiopie survivra-t-elle en 2025? op. cit.

[xiv] DW News. (2021, 14 août). Escalating Tigray conflict poses threat to whole East African region | DW News [vidéo]https://youtu.be/a_a7d1qgQ6I

[xv] Lafargue, F. L’Éthiopie survivra-t-elle en 2025? op. cit.

[xvi] Lafargue, F. (2020, 2 décembre).  Tigré : tombeau de l’Éthiopie? The Conversation https://theconversation.com/tigre-tombeau-de-lethiopie-151082

[xvii] Lafargue, F. L’Éthiopie survivra-t-elle en 2025? op. cit.

[xviii] AFP. (2021, 24 août). Élections en Éthiopie : nouveau report du scrutin dans plusieurs régions. VOAhttps://www.voaafrique.com/amp/elections-en-ethiopie-nouveau-report-du-scrutin-dans-plusieurs-r%C3%A9gions-/6013813.html

[xix] France 24. (2021, 15 mai). En Éthiopie, les législatives reportées sine die pour raisons logistiques. https://amp.france24.com/fr/afrique/20210515-en-%C3%A9thiopie-les-l%C3%A9gislatives-report%C3%A9es-sine-die-pour-raisons-logistiques

[xx] BBC. (2021, 18 juin). Élections 2021 en Éthiopie : ce qu’il faut savoir. https://www.bbc.com/afrique/region-57483273.amp

[xxi] https://www.jeuneafrique.com/1222855/politique/appel-des-intellectuels-africains-pour-une-action-urgente-en-ethiopie/

[xxii] Loc. cit.

[xxiii] Abbas Haji, L’État et les crises d’intégration nationale en Éthiopie contemporaine. Travaux et documents n° 37. Programme Afrique australe de la maison des sciences de l’Homme d’Aquitaine. Talence : Centre d’étude d’Afrique noire/Institut d’études politiques de Bordeaux, 1993, résumé.

[xxiv] Duteuil, M. op. cit. p. 86.

[xxv] Machulka, D. op. cit.

[xxvi] Loc. cit.

[xxvii] Ibid., p. 1084.

[xxviii] Loc. cit.

[xxix] Clapham, C. op. cit.

[xxx] Abbas Haji, L’État et les crises d’intégration nationale en Éthiopie contemporaine. Travaux et documents n° 37. Programme Afrique australe de la maison des sciences de l’Homme d’Aquitaine. Talence : Centre d’étude d’Afrique noire/Institut d’études politiques de Bordeaux, 1993, p. 3.

GardaWorld, G4S, Securitas… bienvenue dans l’âge d’or de la sécurité privée

GardaWorld, G4S, Securitas… bienvenue dans l’âge d’or de la sécurité privée

Par Arthur Calone

Secteur en croissance effrénée depuis plusieurs années déjà, l’industrie de la sécurité privée assume aujourd’hui – et plus que jamais depuis le début de la crise sanitaire – un nombre croissant de responsabilités dans un monde de plus en plus privatisé, dérèglementé, et où la remise en cause du paradigme sécuritaire semble inexorable. 

Il est de nos jours quasi-impossible de se déplacer dans un environnement urbain tel que le centre-ville de Montréal sans constater la présence d’agent·e·s de sécurité privée déployé·e·s par des entreprises comme GardaWorld, Securitas, ou encore G4S. Assurant principalement des missions de surveillance dans des lieux tels que des universités, des centres commerciaux, des banques ou encore des tours à bureaux, ces employé·e·s font partie d’une industrie-mère gigantesque, impliquée dans un nombre incalculable de secteurs tant privés que publics. 

Les pouvoirs publics dépendants 

« Depuis le début des années 80, l’industrie de la sécurité privée est en progression importante et constante en terme quantitatif [d’effectifs], mais devient aussi qualitativement de plus en plus diversifiée et sa présence est de plus en plus visible dans l’espace public », assure Massimiliano Mulone, professeur à l’École de criminologie à l’Université de Montréal, en entrevue téléphonique avec L’Esprit libre. « L’industrie a deux clients principaux : les grandes entreprises et l’État », ajoute-t-il. 

Depuis le début de la crise sanitaire, ces firmes ont largement été mises à contribution par l’État pour superviser les hôpitaux, les cliniques de dépistage et de vaccination, etc. Ces dépenses culminent, rien que dans le secteur de la santé, à 336,3 M$[i] pour l’année 2020-2021. Une hausse de 257 % en comparaison à l’année précédente, qui se justifie par l’explosion de la demande dans un contexte sanitaire inédit, mais également par la valeur des contrats, négociés à la hausse par les firmes de sécurité privée, à qui la pandémie a indubitablement profité. 

Une enquête menée par Le Journal de Montréal révélait à la fin août que parmi ces 336,3 M$ de fonds publics dépensés, près d’un tiers (100 M$) auraient été octroyés sans concurrence et principalement à la société GardaWorld. Celle-ci aurait raflé à elle-seule 11 contrats et empoché 49 M$ en bénéficiant de l’utilisation du décret d’urgence sanitaire utilisé maintes fois par Québec « pour obtenir sans appel d’offres des services d’agent[·e·]s de sécurité »[ii]. L’enquête indique également que malgré l’augmentation significative des tarifs appliqués par les entreprises de sécurité privée, la plupart des agent·e·s sur le terrain, considérablement exposé·e·s au virus, n’ont pas vu leur salaire augmenter. 

De son côté, le gouvernement fédéral a lui aussi sollicité cette industrie en mandatant la firme GardaWorld, dont les recettes ne cessent d’augmenter depuis le début de la crise sanitaire, pour faire respecter l’application de la Loi sur la quarantaine. À partir du 29 janvier 2021, l’entreprise a pris le relai de la Sûreté du Québec (SQ) dans ses missions d’inspections aux résidences des personnes revenant de voyages non essentiels. Un changement de garde qui a eu des résultats parfois douteux, comme l’évoque un article de Radio-Canada datant du 12 février[iii]. Plusieurs personnes ayant reçu la visite d’employé·e·s de GardaWorld y confient leurs doutes quant à la pertinence et la qualité de ces contrôles, visiblement mal effectués et sans protocole clair. 

Un paradigme sécuritaire en mutation 

Cette tendance à la sous-traitance de missions effectuées en temps normal par les services publics au secteur privé est appelée à s’intensifier dans les prochaines années, avant tout pour des raisons économiques. « Les États reconnaissent globalement que le modèle budgétaire des polices publiques n’est pas tenable, poursuit Massimiliano Mulone. Il y a une demande pour moins de police, tant du côté de la gauche sociale [notamment avec le mouvement Defund the Police] que de la droite économique, car ce n’est pas logique dans un monde néolibéral d’avoir une police qui coûte toujours plus cher ». 

Reddition de comptes, critères de performance… le chercheur explique que les services de police, sommés d’intégrer des logiques de plus en plus entrepreneuriales, subissent des pressions budgétaires inédites. Pressions auxquelles ils résistent cependant plutôt bien, notamment grâce à des syndicats coriaces, qui permettent aux policiers et aux policières de conserver d’excellents salaires et avantages sociaux, en comparaison au reste de la fonction publique. 

Le phénomène de la privatisation des services de police est mondialisé, mais touche particulièrement les pays qui disposent de systèmes de police décentralisés, notamment les États-Unis, où les attentats du 11 septembre 2001 ont propulsé la sécurité nationale au sommet des préoccupations politiques. Si, à l’exception du Royaume-Uni, la tendance est moindre en Europe continentale parce que les services y sont centralisés, celle-ci demeure tout de même importante[iv].

Paradoxalement, l’inverse de la sous-traitance existe aussi : il s’agit de la commercialisation policière, soit l’embauche de membres des forces de l’ordre par des entreprises privées, pour par exemple assurer des escortes motorisées ou modifier la circulation routière dans le cadre d’un tournage de film ou de série[v]. Il s’agit là d’une pratique commune à Montréal et dans « plusieurs grandes villes canadiennes et américaines », comme on peut lire sur le site du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM). Il s’agit cependant d’une solution très dispendieuse : près de 100 $ de l’heure par agent·e doivent être déboursés pour s’attacher ce type de service. 

Pour Massimiliano Mulone, il est clair que l’on assiste depuis les années 1990 à une « fragilisation de la frontière entre le privé et le public » en ce sens. Un phénomène accentué par « la multiplication des acteurs [et actrices] de la sécurité », mais également par la « fragmentation de l’espace public ». « Notre vie se passe de plus en plus dans des espaces privés […] qu’on croit souvent publics, on est presque toujours chez quelqu’un », indique-t-il, en citant l’exemple des centres commerciaux, mais aussi d’Internet, souvent considéré à tort comme un bien public.  

Aujourd’hui, l’industrie de la sécurité privée détient une dimension largement supérieure, en termes d’effectifs et de champs d’action, à celle des pouvoirs publics. Dans la plupart des pays du monde, il y a plus de deux fois plus d’agent·e·s de sécurité que de policier·ère·s (Prenzler, 2013 : 9)[vi] « C’est une force dont il faut tenir compte. D’autant plus que sur certaines formes de criminalité, comme la cybercriminalité, on peut considérer que l’industrie de la sécurité privée a un avantage sur la police. Par exemple, la police n’a pas les stratégies pour détecter et contrer la fraude aux casinos de Las Vegas », explique Massimiliano Mulone. 

Une sécurité à rabais

Junior* (le prénom a été changé) est employé chez GardaWorld depuis plusieurs années, et a eu le temps de travailler sur des missions relativement différentes les unes des autres. Pour lui, une très grande partie du travail des policiers et policières, ne nécessitant pas le pouvoir d’arrestation ou l’usage de la force, pourrait être assumée par des agent·e·s de sécurité comme lui. « On ne fait pas de répression, mais vis-à-vis de la population, on fait quasiment le même travail. On demande aux gens de suivre les règles », explique-t-il, lors d’un entretien téléphonique avec L’Esprit libre. 

Si celui-ci comprend l’écart entre son salaire et celui des agent·e·s de police, il considère que sa profession, qui ne lui procure aucune couverture ou avantage social, demeure sous-payée, au regard des risques qu’elle implique : « Parfois, tu arrives sur le terrain, tu ne sais pas ce que tu dois faire, et tu es le seul agent sur place parce que le client dit qu’il ne veut payer que pour un agent. Ça m’est arrivé plusieurs fois alors qu’il faisait nuit. Je me disais : et s’il m’arrive quelque chose, qui me viendra en aide? […] Ça peut être très dangereux et il y a un manque de considération [pour l’intégrité des agent·e·s] ».

Pourtant, entre se démener dans une usine au salaire minimum et devenir agent de sécurité, un emploi moins fatiguant physiquement et qui paie quelques dollars de plus, le choix était vite fait pour Junior : « Trois dollars de plus c’est minuscule, mais ça fait une différence et il n’y a pas beaucoup de prérequis ». Selon lui, la sécurité privée est une bonne porte d’entrée sur le marché du travail pour les immigrant·e·s fraichement arrivé·e·s, qui sont souvent éduqué·e·s et même diplomé·e·s dans leur pays d’origine, mais qui n’ont pas réussi à faire reconnaître leurs compétences au Québec. 

Généralement payé entre 15 $ et 18 $ de l’heure lors de ses contrats, Junior a envisagé un temps de devenir convoyeur de fonds pour GardaWorld, un poste qui rapporte quelques dollars de plus par heure, mais qui demande une formation spéciale, et implique le port d’une arme de service : « J’y ai réfléchi et je me suis dit que ça ne valait pas la peine : tu portes une arme, tu transportes des fonds et tu risques ta vie pour 19 $ de l’heure. »

Des freins à cette révolution

Malgré le potentiel économique évident que représente la sous-traitance du maintien de l’ordre, il demeure trop tôt pour parler d’un « remplacement » de la police par la sécurité privée à grande échelle, selon Massimiliano Mulone. « La sécurité privée ne remplacera pas la police tant que ses agents [et agentes] n’auront pas le pouvoir d’arrestation et la légitimité de celle-ci. On n’a pas appris à leur obéir, mais peut-être que plus la population sera habituée à voir des agent[·e·s] de sécurité dans l’espace public, plus elle les trouvera légitime. »

Il est également important de rappeler la nature de ces deux entités, qui disposent de logiques d’intervention diamétralement opposées. La légitimité et l’autorité dont jouit le corps policier auprès de la population est due au fait que la police prétend agir au service du bien commun, protéger et servir les citoyen·ne·s à tout prix. Les agent·e·s de sécurité privée, obéissant à l’unique volonté de leur employeur, ne sont pas soumis·e·s à ce serment, et ne sont pas en voie de le devenir. Une telle intégration du secteur privé dans l’espace public sera simplement pour des raisons éthiques, ce qui sera très difficile : en effet, comment développer de la confiance envers une force qui ne prétend même pas agir dans notre intérêt? 

Des inquiétudes quant à la sécurisation des données personnelles des voyageur·euse·s, controlé·e·s par les agent·e·s de GardaWorld à leur retour au Canada, ont également émergé dans l’article de Radio-Canada et rappelle un défi crucial dans les partenariats entre les pouvoirs publics et les sociétés privées aux yeux de Massimiliano Mulone. « Un des enjeux fondamentaux, c’est le partage de l’information. Car il est régi par plein de lois qui font qu’on ne peut pas partager n’importe quoi. Par exemple, une institution bancaire ne peut pas transmettre toutes les informations dont elle dispose à la police simplement parce que celle-ci lui demande », explique-t-il.

Il existe d’autres obstacles à la sous-traitance absolue. Effectivement, quelques fâcheuses expériences ont terni la crédibilité du secteur privé, comme le fiasco des Jeux olympiques de Londres en 2012[vii], pour lesquels la société britannique G4S, employant 660 000 salarié·e·s dans le monde, avait obtenu la gestion de la sécurité. L’entreprise avait alors été incapable de rassembler les 10 400 gardien·ne·s qu’elle s’était engagée à fournir, ce qui avait forcé le gouvernement britannique à mobiliser l’armée en catastrophe, quelques jours à peine avant l’événement. 

Que faut-il penser de ce phénomène? Il est certain que les pratiques actuelles en matière de sécurité publiques gagneraient à être analysées à l’aune de ces considérations, qui mettent en lumière certains des paradoxes les plus criants de nos sociétés de plus en plus surveillées. Il n’est jamais trop tôt pour s’interroger sur les risques liés à la sous-traitance et à l’effritement de cette frontière nécessaire entre le domaine public et le domaine privé, surtout lorsqu’il s’agit de défendre le droit d’accéder sans crainte à des espaces publics.

crédit photo : flickr:/futureatlas.com


[i] Pierre-Paul Biron, « Secteur de la santé: le recours au privé explose avec la pandémie », Le Journal de Montréal, 5 août 2021, https://www.journaldemontreal.com/2021/08/05/le-prive-plus-present-que-jamais

[ii] Nicolas Lachance et Charles Mathieu, « Des millions de dollars à Garda sans appel d’offres », Le Journal de Montréal, 21 août 2021, https://www.journaldemontreal.com/2021/08/21/des-millions–a-garda-sans-appel-doffres

[iii] Sarah Molkou, « GardaWorld mandatée par le fédéral pour faire respecter la quarantaine des voyageurs », Radio-Canada, 12 Février 2021, https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1770226/quarantaine-voyageurs-gardaworld-sq-federal-canada-amendes

[iv] Rawlins Pace William, Kwon Sung-Wook, « Vers la privatisation des services de police : efficacité, imputabilité et décisions des tribunaux », Revue Internationale des Sciences Administratives, 2016/3 (Vol. 82), p. 613-631. DOI : 10.3917/risa.823.0613. URL : https://www.cairn.info/revue-internationale-des-sciences-administratives-2016-3-page-613.htm

[v]Site du Service de police de la Ville de Montréal, https://spvm.qc.ca/fr/Pages/Decouvrir-le-SPVM/Qui-fait-quoi/Module-Services-affaires

[vi] Gouvernement du Canada, Le recours aux services de sécurité privés pour assurer le maintien de l’ordre, 

[vii] Béatrice Debut, « Fiasco de la sécurité: le patron de G4S se répand en excuses », Agence France-Presse, dans La Presse, 17 juillet 2012, https://www.lapresse.ca/sports/londres-2012/201207/17/01-4556457-fiasco-de-la-securite-le-patron-de-g4s-se-repand-en-excuses.php

La dure réalité de l’industrie musicale québécoise pendant la pandémie

La dure réalité de l’industrie musicale québécoise pendant la pandémie

Par Fabrice Samedy

La pandémie de la COVID-19 a bouleversé les activités de l’industrie de la musique québécoise. Les artistes ont été contraint·e·s d’annuler leurs concerts et d’innover dans leur manière de se faire connaitre par le public. Et la pente est encore plus abrupte pour les artistes émergent·e·s de la province. 

Depuis plus d’un an, la pandémie de COVID-19 bouleverse le quotidien de la population québécoise. Du jour au lendemain, les habitudes ont été chamboulées et de larges pans de la population se sont vus contraints au travail à distance ou ont perdu leur emploi. Selon un sondage de la Guilde des musiciens et musiciennes du Québec (GMMQ), plus de la moitié des personnes (57%) pratiquant la musique de façon professionnelle a envisagé d’abandonner sa carrière ou y a déjà pensé. De plus, la moitié des répondant·e·s à ce sondage indique faire face à des problèmes financiers en lien avec la crise de la COVID-19.[i]   

C’est donc la réalité des artistes québécoi·e·s et de l’industrie musicale en entier qui a dû se transformer pour survivre. 

La vente déjà déclinante des disques a chuté encore plus avec les périodes de confinement

Selon une étude de l’Association québécoise de l’industrie du disque, du spectacle et de la vidéo (ADISQ), le nombre d’albums physiques vendus en 2020 a baissé de 45,8 % par rapport à 2019. L’an dernier, 1,24 millions d’albums ont été vendus, en comparaison avec les 2,29 millions de copies distribuées en 2019.[ii] Il semble que la plateforme Spotify ait aussi été touchée par la crise, alors que la compagnie suédoise a annoncé avoir essuyé une perte nette trois plus importante en 2020 que l’année précédente.[iii]

Une autre complication pour l’industrie musicale de la province a consisté dans la fermeture des salles de spectacles et des bars, ainsi que dans l’annulation des festivals pendant une longue période. 

Avec cet obstacle, non seulement les artistes perdent un autre moyen de subventionner à leurs besoins, mais ils et elles perdent l’opportunité de se faire connaitre d’un plus grand public. 

Selon Dominic Trudel, président du Conseil québécois de la musique, tout le monde de la scène du jazz, du classique et du folklore québécois ressent les conséquences, mais certain·e·s plus que d’autre : 

« Toutes les difficultés que les artistes établis rencontrent en raison de la pandémie, c’est multiplié par dix pour les artistes émergents parce qu’ils ont plus de difficulté à faire leur place ». 

Les festivals sont touchés, mais pas tous

En plus de faire une croix sur les concerts, l’industrie du spectacle a été contrainte d’annuler plusieurs festivals au cours de l’été. Deux éditions d’Osheaga et d’ÎLESONIQ ont été annulées en raison de la pandémie. Les spectacles musicaux plus petits s’en sont sortis un peu mieux, mais eux ont été aussi frappés par la situation sanitaire alors que le coup d’envoi du festival de musique country Lasso Montréal a été remis à l’été 2022.[iv]

Cependant, ce ne sont pas tous les festivals qui ont été forcés de mettre la clé sous la porte temporairement. Le Festival de musique émergente en Abitibi-Témiscamingue (FME) a continué ses opérations, mais avec un modèle différent des autres années. Autre exemple, le site du FME annonce que le festival se tiendra à Rouyn-Noranda du 2 au 5 septembre, mais que Montréal aura aussi sa chance d’accueillir des artistes émergent·e·s canadien·ne·s, puisque le Festival de musique émergente de l’Avent s’est tenu du 6 au 8 août prochains.[v]

Un des changements les plus importants se trouve au niveau de la liste d’artistes qui auront l’opportunité de se produire sur scène, au moment où cette édition sera centrée sur le talent canadien. 

Ainsi, une soixantaine d’artistes du pays auront l’opportunité de dévoiler leur talent au public. 

En ce qui a trait à la gestion pratique de ces événements, les restrictions sanitaires ont forcé les organisateurs à revoir le nombre de spectateurs et de spectatrices à la baisse, en plus d’instaurer plusieurs mesures de distanciation. Magali Monderie-Larouche, directrice générale du Festival de musique émergent, s’attend à accueillir une foule d’environ 10 000 personnes pendant les trois jours d’activités. Ce nombre représente une augmentation par rapport aux 4 500 spectateurs de l’édition précédente, mais le compte est bien loin des 30 000 et plus que le festival avait l’habitude d’attirer lors des années sans COVID.  

Malgré toutes les embûches rencontrées en cours de parcours, Mme. Monderie-Larouche trouve que la scène émergente au Québec a bien tiré son épingle du jeu : « On a l’impression que les artistes n’ont pas chômé, ils (ou elles) ont vraiment travaillé sur de nouveaux projets. On est très content, on trouve que c’est vraiment foisonnant », a-t-elle mentionné dans une entrevue téléphonique avec L’Esprit libre. Cependant, la directrice générale a affirmé que l’année dernière a été très difficile pour que les créateurs ou créatrices puissent se réunir et pratiquer leur art. Afin de minimiser les dégâts, les artistes ont dû se réinventer afin de continuer leur carrière. Par exemple, les chanteur·euse·s diffusent des concerts virtuels sur les réseaux sociaux pour rester connectés avec leur public et attirer une nouvelle vague d’admirateur·trice·s.[vi]

Une perte de revenus constants pour les compagnies 

Les artistes ne sont pas les seuls à avoir subi les contrecoups de la pandémie alors que des compagnies comme PURCOM Entertainment Group ont aussi ressenti les pressions des derniers mois. Cette entreprise se spécialise dans plusieurs branches du show business comme la relation publique, la production de concerts, la conception de disques et autres.[vii]

Tandis que les choses allaient de bons trains pour la compagnie de M. Pierre-Paul Boisvert, président et fondateur de PURCOM, on notera que le 13 mars 2020 a été le début d’une période très difficile pour l’entreprise, les artistes et les employé·e·es. La pandémie a forcé la fermeture des studios d’enregistrement et l’annulation des tous les contrats en cours. M. Boisvert a affirmé que son entreprise était en pleine ascension pendant les mois qui ont précédé le début de la pandémie et que du jour au lendemain, tout a complètement été chamboulé : « Pour nous, cela a été très (très) difficile comme la plupart des entreprises, tu pars d’un chiffre d’affaires énorme à zéro », a-t-il laissé savoir dans une entrevue téléphonique. Il est encore trop tôt pour quantifier spécifiquement les pertes, mais M. Boisvert chiffrerait les pertes à plusieurs milliers de dollars par mois depuis maintenant un an. Les affaires reprennent tranquillement depuis janvier 2021. 

Une conséquence silencieuse 

Il est beaucoup question des conséquences tangibles de la pandémie sur l’industrie comme la perte de revenus ainsi que l’annulation de concerts ou de festivals, mais il faut aussi tenir compte des dommages psychologiques que les artistes et les entrepreneur·euse·s ont subi ou continuent de subir pendant ces temps incertains. Selon M. Boisvert, les derniers mois ont amené beaucoup de questionnements pour certain·e·s artistes qui travaillent à faire de leur pratique musicale une carrière à temps plein. 

L’entrepreneur avec une vingtaine d’années d’expérience ne s’est pas caché que les derniers mois n’ont pas été évidents : « J’ai eu peur. Je me suis dit : c’est incroyable, j’ai travaillé depuis vingt ans pour atteindre ce niveau-là et là un virus va tout mettre à terre en quelques heures, je n’en revenais 

pas. »  

Pour les amateurs ou amatrices du FME, la programmation pour l’édition du 2 au 5 septembre prochain est disponible sur leur site Internet. 

crédit photo : flickr/Jeanne Menjoulet


[i] Radi0-Canada, « Précarité : 57% des musiciens et musiciennes pourraient changer de métier », Radio-Canada, 31 octobre 2020(mis a jour le 2 novembre 2020),https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1745981/musiciens-pandemie-precarit…

[ii] Philippe Rezzonico, « La pandémie fait plonger encore davantage les ventes de disques », Radio-Canada,28 janvier 2021, https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1766492/chute-ventes-disques-quebec…

[iii] Agence France-Presse, « Spotify triple sa perte en 2020, mais compte toujours plus d’abonnés », La Presse, 3 février 2021,https://www.lapresse.ca/affaires/entreprises/2021-02-03/spotify-triple-s…

[iv] Radio-Canada, « Les festivals Osheaga, ÎLESONIQ et Lasso Montréal annulés cette année », Radio-Canada, 22 avril 2021,  https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1786965/annulation-festivals-osheaga-ile-soniq-lasso-montreal-2021

[v] FME, « FME de l’Avent », consulté le 30 juillet 2021, https://www.fmeat.org/avent/

[vi],  Cecile Gladel, « COVID-19 : 10 prestations musicales à découvrir en direct (ou non) ) sur le web », Radio-Canada, 24 mars 2020, https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1685338/covid-19-10-prestations-mus…

[vii] Purcom Entertainment Group, « Profil », Consulté le 25 aout 2021, https://purcomgroup.com/?fbclid=IwAR0wNl2LXjMzieYeMeDqZbJ9P1zUx4N3hmDMbb…

La situation des langues minoritaires dans le monde vue par un Québécois : entretien avec Jacques Leclerc

La situation des langues minoritaires dans le monde vue par un Québécois : entretien avec Jacques Leclerc

Par Félix Beauchemin

À la suite de la présentation de la Loi 96, réforme de la fameuse Charte de la langue française (Loi 101), par le gouvernement de François Legault, l’éternel débat sur l’importance de la langue française au Québec s’est de nouveau mis en branle. Mais qu’en est-il des autres territoires linguistiques minoritaires dans le monde et leurs lois? Pour Jacques Leclerc, sociolinguiste, le Québec a beaucoup à apprendre du reste du monde. 

Les citations de l’article sont tirées d’un entretien avec Jacques Leclerc, linguiste.

À première vue, le site Web « L’aménagement linguistique dans le monde »créé par Jacques Leclerc, peut sembler banal. Pourtant, ce projet, parti en 1999, est aujourd’hui une des références en la matière de l’aménagement linguistique dans le monde : « J’ai fait ça il y a à peu près 20 ans, ça a commencé lentement, avec une quarantaine de pays. Puis, avec les années, le monde entier y a passé. » Durant notre entretien téléphonique, il m’était difficile de cacher mon admiration envers la passion et l’effort mit sur ce site, celui-ci regorgeant d’informations détaillées sur plus de 195 États souverains, 200 États non souverains en plus de près de 3000 lois linguistiques traduites en français[i]. À ce jour, 15 000 à 20 000 internautes visitent ce site par jour, pour un total de près de 5 millions par année[ii]. Comme l’explique Jacques Leclerc, linguiste de profession, « tout ce qui concerne la géographie linguistique, l’aménagement linguistique, les lois linguistiques, c’est mon hobby ».  

Cela étant dit, notre entretien était tout d’abord destiné à comparer la situation linguistique québécoise à celle des autres territoires minoritaires du reste du monde. Une comparaison qui permettrait peut-être de dédramatiser la situation dite alarmante du français au Québec[iii].

« Beaucoup de peuples minoritaires à travers le monde envient le Québec, ils aimeraient bien ça être dans notre situation, même si ce n’est pas parfait. »

Des situations comparables au Québec

Parmi les régions linguistiques semblables au Québec, la comparaison de la Catalogne est revenue fréquemment, notamment en raison d’une situation administrative similaire, en plus d’une langue distincte de l’État central, dans ce cas-ci l’espagnol d’Espagne. « Le cas du catalan est intéressant, parce qu’il est à la fois majoritaire et minoritaire, comme nous », faisant référence au fait que le catalan est parlé par une majorité de gens dans la région, mais par une minorité à l’échelle du pays. À ça s’ajoute un combat nationaliste – voire pour l’indépendance politique – qui rejoint les valeurs politiques de ses deux nations. Dans les deux cas, une volonté d’indépendance s’appuie sur la protection du français dans le cas du Québec, et du catalan dans le cas de la Catalogne, généralement négligée par l’État central. 

La langue distincte devient alors un symbole de cette volonté d’autodétermination. Comme le développe Jacques Leclerc sur L’Aménagement linguistique dans le monde, « symbole de l’identité, la langue est le plus puissant facteur d’appartenance sociale et ethnique en même temps qu’un facteur de différenciation et d’exclusion. L’affirmation de soi va de pair avec la recherche de la dominance, mais, ce faisant, la langue dominée entre nécessairement en conflit avec la langue dominante, dont elle veut partager la suprématie. » 

Le problème des minorités linguistiques va donc plus loin que la simple cohabitation: « En réalité, les pays, ou les États non souverains, ont des problèmes quand leur langue n’est pas celle de l’État central. » Le problème résiderait également dans le fait que « le groupe majoritaire n’aime jamais apprendre la langue du minoritaire. Pour eux, c’est comme une [rétrogradation], une humiliation ». 

Parmi d’autres exemples notables, la Corse, collectivité territoriale française : « La Corse a une assemblée délibérante, la Corse peut adopter des lois en autant que ça ne contrevienne pas aux lois françaises. » Ainsi, « les Corses peuvent imposer certaines choses, comme certaines écoles peuvent imposer l’étude du corse à tout le monde. Ça oblige les Français‧es [en Corse] à apprendre le corse, et ça les écœure, les majoritaires n’aiment jamais ça ». 

Quoique moins discutée, une autre comparaison intéressante pourrait être faite avec l’Inde, État qui fonctionne sous un mode fédératif, comme le Canada, et où deux langues officielles doivent cohabiter (l’hindi et l’anglais). Pourtant, « les États [de l’Inde] ont un réel pouvoir, autant que le Québec en a. Ils peuvent choisir la langue officielle qu’ils veulent. Ils ne pourront pas exclure ni l’anglais ni l’hindi, mais ils peuvent rajouter les langues officielles qu’ils veulent ». Il y a donc 22 langues indiennes considérées comme constitutionnelles, celles-ci ayant une présence administrative, scolaire et sociale dans les provinces concernées. Jacques Leclerc en profite pour démontrer l’influence prépondérante du multilinguisme en Inde : « En Inde, normalement, un enfant apprend la langue de son État, s’il y en a deux, il en apprend deux, en plus d’apprendre la langue de l’État central qui est l’hindi ou l’anglais. Il va probablement aussi apprendre la langue de l’État voisin. Autrement dit, un enfant indien apprend généralement trois à quatre langues.  » M. Leclerc se permet donc de lancer une flèche à l’unilinguisme à l’américaine : « L’unilinguisme est assez généralisé dans les deux Amériques. Ou bien c’est l’anglais, ou bien c’est l’espagnol, ou bien c’est le portugais. [Les Québécois‧es], on est les moins unilingues [en Amérique] pour diverses raisons historiques. »

L’Inde peut également se comparer avec le Canada pour une autre raison : la présence de langues mineures et autochtones. Alors que le Canada recense une soixantaine de langues autochtones au pays[iv], l’Inde possède 302 « langues mineures » et plus de 250 – quoique moins bien répertoriées – « langues tribales »[v]. Dans les deux cas, des difficultés s’imposent dans la conservation de ses langues. Au Canada, les dispositions linguistiques destinées à promouvoir certaines langues autochtones ne doivent pas contrevenir au bilinguisme officiel, donnant à cesdites langues un rôle de second plan[vi]. Quant à l’Inde, la présence omniprésente des langues de l’État central, l’hindi et l’anglais, marginalise l’apprentissage de langues non constitutionnelles[vii]. Des encadrements qui poussent certaines langues sous-représentées près de l’extinction. 

Comparaison des lois linguistiques

À sa sortie en 1970, la Loi 101 avait subi beaucoup d’opposition, notamment de la communauté anglophone et italienne québécoise[viii]. La plus récente Loi 96, même si étant plus globalement consensuelle[ix], a tout de même attiré son lot de critiques. Ainsi, comparativement aux lois linguistiques du reste du monde, le Québec est-il si sévère dans la protection de sa langue minoritaire? 

« Dans certains pays, comme en Roumanie, on les oblige à savoir le roumain. Tu vas à l’université en anglais? C’est bien correct, mais tu vas avoir des matières en roumain », explique Jacques Leclerc. 

« C’est comme si on disait que les cours d’histoire [au Québec] seraient en français, y compris dans les cégeps , y compris dans les écoles anglaises. Ça va plus loin que [nos lois]. Nous, on est un peu peureux au Québec. On craint toujours de froisser la population. » 

Comparant encore la situation catalane à celle du Québec, M. Leclerc se permet également de mettre de l’avant une certaine combativité des Catalan‧e‧s en ce qui a trait à leur langue : « Les Catalan‧e‧s se retournent de bord plus vite que les Québécois‧es. Quand l’État central, ou la Cour constitutionnelle, condamnait une loi, les Catalan‧e‧s se retournaient de bord et en votaient une autre. Nous on prend notre trou. Quand la Cour suprême condamne, on ne fait rien. » Ainsi, fidèle à son habitude[x], le québécois se veut plus consensuel que combatif. L’idée du Québec comme un peuple « d’extrême-centre » n’est toutefois pas née d’hier. Comme l’explique Jean-Marc Léger, auteur du livre Code Québec, dans le balado du même nom, « la recherche du consensus ça vient de loin, ça a des conséquences sur une société qui est plus tolérante, une société qui est plus permissive[xi]. » 

La perte d’une langue minoritaire

La situation linguistique du Québec est toutefois « positive » puisque « quand on se compare avec le reste du monde, on est dans une situation quand même intéressante pour notre minorité ». Certaines situations témoignent d’une perte de la langue minoritaire au profit de la langue majoritaire à un rythme bien plus important qu’au Québec. 

Que ce soit dans le cas d’un État central autoritaire comme la Chine vis-à-vis le Tibet : « En Chine, tout est contrôlé par le gouvernement chinois. C’est-à-dire qu’on met en poste des Chinois‧es, et non des Tibétain‧e‧s. Les Tibétain‧e‧s sont là comme le peuple qui subit les forces des Chinois‧es. Ensuite, on s’organise pour les minoriser. » La situation du Tibet est donc extrêmement tendue. 

Comme l’explique M. Leclerc sur L’aménagement linguistique dans le monde, « le Tibet vit sous un régime colonial au moyen duquel les Chinois imposent leurs idées et leurs valeurs, le tout avec un fort patriotisme normalement accompagné de racisme, de dogmatisme, de mépris et d’ignorance. » 

Ce contrôle chinois fait en sorte que les Tibétain‧e‧s « ne peuvent pas adopter des lois pour imposer le tibétain aux Chinois‧es ».

Ce peut aussi être un manque de volonté politique pour le maintien d’une langue : « Tous les pays où on donne libre-choix [de la langue], il y a de sérieux problèmes. » Entre autres, « en Moldavie, on donne le choix d’aller à l’école russe ou à l’école moldave, mais en faisant ça, ils se comportent un peu comme les Québécois‧es le feraient [avec l’anglais], une bonne partie des gens instruits, des gens plus aisés, envoient leurs enfants à l’école russe. Autrement dit, individuellement c’est une bonne affaire. Mais socialement, c’est une catastrophe ». Cette catastrophe est liée à la régression rapide de la langue moldave au profit de celle de l’État voisin, la Russie. 

Des lois sévères pour une plus grande conservation linguistique

De l’autre côté de la médaille, certains États et régions exercent des lois linguistiques plus sévères, leur permettant une préservation linguistique presque parfaite. Parmi ces États, il y a l’Islande, pays dont plus de 90 % de la population ont l’islandais comme langue maternelle[xii]

« Les Islandais‧es, qui sont moins de 200 000 de population, le parlement intervient é–nor–mé–ment sur les questions linguistiques, et ils sont sur une ile, c’est ce qu’on appelle une forteresse linguistique. Leur langue n’est pas en danger et ne le sera jamais. » 

Pourtant, l’apprentissage de l’anglais et du danois est obligatoire, rendant presque la totalité de la population islandaise bilingue ou trilingue[xiii]. De plus, sous les principes du purisme linguistique islandais, la langue islandaise est en constante évolution, ce qui rend la langue dynamique, s’adaptant du même coup aux nouvelles générations[xiv]. Comme l’explique Jacques Leclerc, « contrairement au Québec, les Islandais‧es sont très respectueux de leur organisme linguistique », le Conseil de la langue islandaise (Íslensk málnefnd), qui règlemente justement sur ses différents changements linguistiques.

Quelles leçons à tirer pour le Québec et le Canada?

« Je me souviens il y a quelques années, j’ai été dans la Vallée d’Aoste en Italie, où la langue officielle est l’italien et le français, et puis je me souviens que le président de la Vallée d’Aoste me disait « on aimerait ça nous aussi être comme vous », de pouvoir faire les lois qu’ils veulent », m’explique Jacques Leclerc. Il perçoit donc le Québec comme un peuple « chanceux », notamment en ayant un « pouvoir quasi souverain sur sa langue ». Ceci se distingue d’ailleurs des départements français qui n’ont aucun pouvoir de légiférer sur les questions linguistiques, un problème qui est d’ailleurs visible dans les cinq départements qui constituent la Bretagne, la langue bretonne étant désormais parlée par environ 5 % de la population[xv].

Au-delà du pouvoir provincial de légifération linguistique, M. Leclerc espère aussi un plus grand rôle du gouvernement fédéral canadien : « Le Canada fédéral pourrait certainement s’améliorer aussi. C’est d’un ridicule des fois de consommer les politiques du gouvernement. Juste ce qui s’est passé récemment avec la gouverneure générale, on s’en fout complètement de nous, c’est clair. » Celui-ci fait, du coup, référence à la nouvelle gouverneure générale du Canada, Mary Simon, qui a fait couler beaucoup d’encre pour ses difficultés à s’exprimer en français[xvi]. À l’encontre de ces critiques, d’autres pourraient toutefois se réjouir d’avoir la représentation d’une langue autochtone, dans ce cas l’inuktitut, parlée par près de 40 000 personnes au Canada, au sein d’un des postes les plus prestigieux du pays[xvii]

Le Canada pourrait donc tirer des leçons de différents pays dans le monde, notamment la province autonome de la Voïvodine en Serbie ou encore la Finlande, cette dernière étant « très respectueuse des minorités linguistiques ». Dans les deux cas, un pouvoir spécial est émis aux municipalités afin que celles-ci légifèrent et choisissent leurs propres langues administratives et sociales. Ce type de division municipale pourrait alors aider de nombreuses minorités linguistiques au Canada, dont les Franco-Ontariens : « Si l’Ontario s’en inspirait, elle pourrait faire des choses plus intéressantes pour les francophones, c’est certain. » À cela pourrait s’ajouter d’autres communautés francophones au Canada, les anglophones au Québec, ou sur un plan pancanadien, les langues autochtones. 

***

Le constat : en se comparant avec le reste du monde, la situation du français au Québec « n’est pas une catastrophe ». Toutefois, encore une fois en se comparant, il y aurait également place à « améliorer des choses ». « Si on compare le Canada au Pakistan, le Canada est diablement mieux, mais si on compare le gouvernement canadien avec le gouvernement finlandais, là il y a du chemin à faire », conclut Jacques Leclerc.

Crédit photo : Eli Carrico


[i] Jacques Leclerc, « Historique du Site », 19 janvier 2017, https://www.axl.cefan.ulaval.ca/monde/historique_du_site.htm.  

[ii] Ibid. 

[iii] La Presse Canadienne, « Deux études de l’OQLF confirment le déclin du français au Québec », Radio-Canada.ca, 29 mars 2021,  https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1780961/declin-francais-quebec-etudes-oqlf.  

[iv] Statistique Canada, « Les langues autochtones au Canada », 23 juillet 2018, https://www12.statcan.gc.ca/census-recensement/2011/as-sa/98-314-x/98-314-x2011003_3-fra.cfm.

[v] Jacques Leclerc, « Union indienne », 2 décembre 2017, https://www.axl.cefan.ulaval.ca/asie/inde-1Union.htm#5_Le_statut_des_langues_.

[vi] Jacques Leclerc, « Les langues et les droits linguistiques des autochtones », 26 septembre 2019, https://www.axl.cefan.ulaval.ca/amnord/cndautocht.htm.

[vii] Probal Dasgupta, « La politique linguistique et les langues indiennes moins répandues », Droit et Cultures, vol. 63, no 1, 2012 : 143-160. https://journals-openedition-org.proxy.bibliotheques.uqam.ca/droitcultures/2955.

[viii] Pierre-Luc Bilodeau, « Impacts de la loi 101 sur la culture politique au Québec de 1977 à 1997», Mémoire de maîtrise, Université du Québec à Montréal – Département d’histoire, 2016. https://archipel.uqam.ca/8719/1/M14347.pdf.

[ix] Lina Dib, « Pas d’unanimité pour une motion du Bloc aux Communes », La Presse, 26 mai 2021, https://www.lapresse.ca/actualites/politique/2021-05-26/projet-de-loi-96/pas-d-unanimite-pour-une-motion-du-bloc-aux-communes.php.  

[x] Jean-Marc Léger, Jacques Nantel et Pierre Duhamel, Le Code Québec : Les sept différences qui font de nous un peuple unique au monde, Montréal : Les Éditions de l’Homme, 2016. 

[xi] Jean-Marc Léger, propos recueillis dans « Consensuel : Pour un Québécois, il est urgent d’attendre », Le balado de Code Québec, diffusé par TVA, 6 août 2021. https://www.qub.ca/tvaplus/video/cq-ep02-final-1051365957.

[xii] Jacques Leclerc, « Islande », 12 décembre 2016, https://www.axl.cefan.ulaval.ca/europe/islande.htm.

[xiii] Ibid. 

[xiv] Ibid. 

[xv] « Langues de Bretagne : combien de locuteurs et quelles attentes ? », France Info, 5 octobre 2018, https://france3-regions.francetvinfo.fr/bretagne/langues-bretagne-combien-locuteurs-quelles-attentes-1553008.html.  

[xvi] La Presse Canadienne, «Le commissaire aux langues officielles enquêtera sur la nomination de Mary Simon », Le Devoir, 20 juillet 2020, https://www.ledevoir.com/politique/canada/619161/le-commissaire-aux-langues-officielles-enquetera-sur-la-nomination-de-mary-simon.  

[xvii] Radio-Canada, « Des Inuits du Canada se réjouissent pour Mary Simon, la nouvelle gouverneure générale », Regard sur l’arctique, 27 juillet 2021, https://www.rcinet.ca/regard-sur-arctique/2021/07/27/des-inuit-du-canada-se-rejouissent-pour-mary-simon-la-nouvelle-gouverneure-generale/.

La réalité des athlètes en dehors des Jeux olympiques

La réalité des athlètes en dehors des Jeux olympiques

Par Fabrice Samedy

La réalité de l’athlète tourne presque exclusivement autour du sport pratiqué, et cela pendant une bonne partie de sa vie. La diète, les pratiques et les compétitions font partie du quotidien des sportif·ive·s de haut niveau, mais qu’arrive-t-il lors de la saison morte ou lorsque l’heure de la retraite a sonné ?

Au cours des treize dernières années, Maxime Valois-Fortier a représenté le Canada au judo dans la catégorie des moins de 81 kg et il a eu l’honneur de représenter le pays lors des trois dernières éditions des Jeux olympiques (JO). Le judoka québécois a décroché une médaille de bronze lors des JO de Londres en 2012, mais c’est à l’âge de 15-16 ans qu’il a décidé de faire de la compétition sérieusement.

Une journée typique pour le sportif en temps de compétition commence dans les environs de 9 h du matin avec un entrainement axé sur la technique ou la préparation physique. Ensuite, un temps de repos est prévu pour aller diner. Les athlètes qui suivent des cours académiques y vont durant l’après-midi pour finalement revenir au centre de judo vers l’heure du souper pour l’entrainement principal, qui dure environ deux heures. Lors des journées de compétition, les combats se déroulent sur une journée, commencent vers 9-10 h et se terminent vers 17 h, si tout se déroule bien. Une fois le calendrier olympique ou de compétition terminé, Maxime Valois-Fortier prend le temps de se reposer et de penser à la suite des choses. Le québécois de 31 ans prend aussi le temps de reconnecter avec sa famille et ses ami·e·s, qu’il n’a pas vu·e·s depuis plusieurs mois en raison de la préparation requise pour les Olympiques.

Un quotidien plus ennuyeux qu’on le pense

La vie d’un·e athlète n’est pas toujours ce que l’on imagine. En effet, les performances diffusées à la télévision cachent un quotidien dit « ennuyeux » par le médaillé de bronze olympique.

Un·e sportif·ive de haut niveau doit se soucier de plusieurs éléments qui pourraient avoir un impact sur sa performance, comme la diète, la qualité de sommeil et l’hygiène de vie.

La discipline au niveau de la nutrition a été le défi le plus difficile pendant plusieurs années pour Maxime Valois-Fortin à un niveau presque émotionnel, en raison de son amour pour la nourriture.

L’impact de la COVID-19 sur la santé mentale

La crise sanitaire des derniers mois a eu une influence sur les entrainements et la préparation de l’équipe de judo canadienne. Selon le québécois, la reprise du sport après les interdictions ne s’est pas faite de façon optimale et les déplacements ont été difficiles. Il affirme toutefois que le comité responsable du sport a bien géré la situation malgré tout. Cependant, il reste que les derniers temps n’ont pas été de tout repos pour nos représentant·e·s. « Je pense que [pour] tous·tes les athlètes, surtout [ceux et celles qui œuvrent dans] le sport amateur, cela a été une période quand même assez difficile entre les deux oreilles », dit-il en entrevue avec un journaliste de l’Esprit libre. Il explique que cette période creuse émanait du fait que les combattant·e·s et les autres athlètes s’identifient à leur sport ou à leur équipe et que de ne plus les voir du jour au lendemain peut être difficile à gérer pour certain·e·s.

La crise sanitaire a amené son lot de changements dans la vie des athlètes sur une courte durée; ils et elles ont passé d’une vie dominée par le sport uniquement à une autre où certaines responsabilités sont plus importantes. Mais, inévitablement, tout·e sportif·ive de haut calibre devra prendre sa retraite et faire la transition un jour ou l’autre. Et ce n’est pas tout le monde faisant partie du sport professionnel qui en est capable, alors que plus de 75 % des athlètes de la National Football League (NFL) et 60 % des joueurs de la National Basketball Association (NBA) éprouvent des problèmes personnels graves moins de deux ans après avoir mis un terme à leur carrière. Selon Maude Guilmette, étudiante au doctorat en psychologie à l’UQAM, plusieurs des athlètes vivent un divorce, une faillite ou sont incapables de se trouver un emploi quelque temps après la retraite[i].

C’est dans l’espoir d’aider et de faciliter la transition que La Maison des Champions a été fondée en 2016. Cette organisation sans but lucratif aide les personnes issues du sport de haut niveau, les forces armées et la population, incluant le monde des affaires, à passer à autre chose en les outillant pour qu’ils et elles puissent prendre en charge leur bien-être, les aidant ainsi à se sentir prêts ou prêtes à passer à une autre étape de leur vie.

Pour ce faire, l’organisation offre trois cheminements : « Le parcours », un programme de codéveloppement de 12 mois, « La communauté », un réseau de soutien constitué d’individus vivant une transition ou ayant réussi leur transition et le dernier est une série d’ateliers ou de conférences qui abordent le thème de la transition[ii].

Briser les tabous

Selon un texte de Sophie Brassard, conseillère d’orientation à la Fondation de l’athlète d’excellence, il existe un tabou dit « très fort » dans le monde sportif lorsque vient le temps de penser à l’après-carrière[iii].

Chris Miranda, ancien militaire et ancien athlète paralympique, maintenant administrateur et facilitateur pour La Maison des Champions, explique que ce tabou provient du sentiment que la personne qui souhaite quitter la vie d’athlète ou de militaire, par exemple, est considéré comme un·e traître envers son équipe.

Pour M. Miranda, l’isolement est le sentiment le plus dominant chez les athlètes qui sont de retour des Jeux olympiques ou qui ont mis un terme à leur carrière de façon permanente. « C’est normal que ce moment-là soit inconfortable, mais le drame, c’est qu’on va vouloir s’enivrer avec les projets pour oublier », a-t-il confié en entrevue.

Dans le but de briser ce tabou autour de la santé mentale, plusieurs athlètes comme Kevin Love, Demar Derozan, Johnny Manziel, Naomi Osaka et Simone Biles, qui sont des figures de proue de la scène sportive, sont sorties publiquement pour faire part de leurs démons intérieurs[iv][v][vi]. Cependant, malgré ces sorties, Joëlle Carpentier, professeure au Département d’organisation et ressources humaines[LMP1]  de l’École des sciences de la gestion de l’UQAM, mais possédant une spécialisation en psychologie de la performance, estime que la question de la santé mentale des athlètes reste toujours un sujet de discussion assez épineux : « C’est encore un sujet tabou, ce l’est dans la population et ce l’est encore plus dans le sport, parce qu’on s’attend à la perfection de nos athlètes ». Elle continue en expliquant que la population s’attend à ce que les athlètes soient « des machines programmées qui donnent une performance, qui ne craquent pas, qui inspirent nos plus jeunes » et que pour certain·e·s, le fait qu’un sportif ou une sportive puisse avoir des problèmes psychologiques ne concorde pas avec l’image qu’on a d’eux et d’elles.

Finalement, la déstigmatisation de la santé psychologique des athlètes rencontre une autre embuche alors que ceux-ci et celles-ci peuvent avoir des réticences à s’exposer publiquement en raison du message que cela pourrait envoyer à leurs adversaires et aux commanditaires qui les soutiennent.

En résumé, la vie d’un·e athlète en dehors de son sport peut être plus ennuyeuse qu’on le pense et remplie de sacrifices quotidiens. Le changement de routine que la retraite entraine peut causer beaucoup de problèmes lors de la transition, mais il existe des groupes de soutien qui permettent de faciliter la chose.

crédit photo : flickr/Andy Lapham


[i] Jean-François Ducharme, « La vie après le sport », Actualité UQAM, 21 novembre 2018, https://www.actualites.uqam.ca/2018/la-vie-apres-le-sport-transition-carriere

[ii] La Maison des Champions, 15 août 2021, https://www.maisondeschampions.org/

[iii] Sophie Brassard, « La transition de carrière : un défi pour les athlètes de haut niveau », Orientation Québec, Volume 8, numéro 2, https://www.orientation.qc.ca/files/La-transitiohttps://www.canada.ca/fr/emploi-developpement-social/programmes/invalidite/cra/planification-securite.html#h2.5-h3.8n-de-carriere-chez-les-athl%C3%A8tes.pdf

[iv] Gabriel Gaudette, « Les problèmes de santé mentale dans le sport professionnel : un autre genre de blessure à la tête », Balle courbe, 29 janvier 2020, https://www.ballecourbe.ca/problemes-sante-mentale-sport

[v] Scott Gleeson, « Naomi Osaka says it’s OK not to be OK ; standing up for mental health “all worth it” », USA Today, 8 juillet 2021, https://www.usatoday.com/story/sports/tennis/2021/07/08/naomi-osaka-opens-up-french-open-withdrawal-mental-health/7899251002/

[vi] Étienne Paré, « Le courage d’une gymnaste inspire le monde du sport », Journal de Montréal, 31 juillet 2021, https://www.journaldemontreal.com/2021/07/31/le-courage-dune-gymnaste-inspire-le-monde-du-sport