Madre Ayahuasca : étreinte avec la panacée amazonienne

Madre Ayahuasca : étreinte avec la panacée amazonienne

En collaboration avec Luisina Sosa Rey

Le présent article fait état de mon expérience avec des chamanes dans le centre de retraite spirituelle Gaia Sagrada, près de Cuenca, en Équateur1https://gaiasagrada.com/. Mon approche fait écho au journalisme gonzo et l’absence de distance critique est absolument intentionnelle. J’ai tenté de plonger dans la pensée chamanique pour mieux la comprendre. Qui plus est, pour apprécier pleinement l’expérience d’état de conscience non-ordinaire2Terme utilisé par Stanislav Grof pour désigne les expériences psychédéliques. Nous entendons le terme comme moins péjoratif. Voir :
Grof, Stanislav. 1975. LSD: Doorway to the Numinous. New York : Viking Press.
Grof, Stanislav, et Hal Zina Bennett. 1993. The Holothropic Mind: The Three Levels of Human Consciousness and How They Shape Our Lives. New York : HarperCollins Publisher.
de l’Ayahuasca, l’abandon est nécessaire, l’abandon de soi aux multiples réalités possibles et l’abandon des dogmes du quotidien qui peuvent nous asservir dans les sociétés de consommation. L’« état de  conscience non-ordinaire » est un terme emprunté à Stanislav Grof, psychiatre tchèque et pionnier de la recherche psychédélique dans les années 1950. Ce terme se veut non-péjoratif et désigne les effets des enthéogènes par opposition à la conscience altérée ou à l’hallucination. Le terme « enthéogène » signifie : qui « génère le sentiment de Dieu en soi, qui donne le sentiment du divin »3https://fr.wiktionary.org/wiki/enth%C3%A9og%C3%A8ne#:~:text=Adjectif,-Si…(Pharmacologie)%20(En%20parlant%20d,donne%20le%20sentiment%20du%20divin..  Je ne prétends pas avoir totalement réussi cet abandon, mais je pense avoir été en mesure de transmettre ce qui a peu été exprimé auparavant dans une approche anti-hégémonique, c’est-à-dire de lutte contre l’oppression.

Dans le cadre de ce texte, je tente d’aborder l’intersectionnalité entre certaines formes de chamanisme autochtone et les pensées écologique, anti-impérialiste, féministe ou encore, de manière plus générale, révolutionnaire. Je m’inspire, d’une part, de mon expérience lors de cérémonies d’Ayahuasca et de San Pedro en Équateur et, d’autre part, de mes propres recherches en épistémologie qui visent à remettre en question le projet politique impérialiste de l’épistémè actuel, c’est-à-dire le système du savoir à un lieu et une époque donnée. Ce système est responsable de la marginalisation de nombreux savoirs, dont les savoirs autochtones et les savoirs chamaniques.

Foisonnement d’intersections : la pensée adaptogène chamanique

La spiritualité révolutionnaire préoccupait d’ailleurs grandement José Carlos Mariatégui, dont la pensée est cruciale pour la pensée révolutionnaire dans les Amériques. Selon le penseur marxiste-léniniste, les autochtones devraient être au-devant de tout processus révolutionnaire digne de ce nom et au-devant de la théorisation qui doit mener à la révolution4Mariátegui, José Carlos. 1998. 7 Ensayos de interpretación de la realidad peruana. Lima, Peru : Biblioteca Amauta, p.49 dans les Amériques. Cela s’explique par le fait que tous les enjeux sociaux, économiques et politiques qui touchent aux systèmes oppressifs dans les Amériques nous ramènent inéluctablement au génocide qui a mené à la construction de ses États et de leurs systèmes politiques actuels. La pensée chamanique me fait abonder en ce sens. Si certains mouvements d’extrême gauche sont souvent dénoncés comme étant sectaires, la réponse à ce problème est peut-être une ouverture plus formelle et plus manifeste aux spiritualités marginalisées et colonisées. Les chamanes dont j’ai fait la connaissance semblent aussi, à mon sens, mieux comprendre la santé que certains médecins, étant donné que leur approche dépasse le cadre rigide de la médecine occidentale et tient compte de l’interdépendance de la santé spirituelle, corporelle et mentale. Cela étant dit, ce n’est pas la seule forme de médecine holistique.   

Au cœur de la pensée et de l’expérience chamanique se trouve l’idée de guérison de diverses maladies : la haine, le sexisme, le spécisme, l’homophobie, la transphobie ou encore l’avarice des multinationales qui détruisent les forêts. Dans ce texte, j’essaie de souligner l’importance cruciale d’une ouverture aux spiritualités marginalisées, ce qui est nécessaire, à mon avis, à toute pensée ou axe de pensée anti-hégémonique. En fait, la solution même aux limites actuelles de certains types de pensée hégémonique pourrait bien être trouvée dans la spiritualité chamanique elle-même, dans son caractère nomade et « adaptogène »5Fericgia, cité dans Luna, Luis Eduardo, et Steven F. White. 2016. Ayahuasca Reader: Encounters with the Amazon’s Sacred Vine. Synergetic Press, p.6, caractère qui se retrouve chez toutes les ethnies qui utilisent la plante médicinale :

Ce processus comprend également l’appropriation chamanique de n’importe quelle et de toute métaphore relative au pouvoir, que ce soit la réception de Saintes Écritures, la radio, des allumettes magiques, des pilules blanches, des pharmacies, des armes de guerre moderne et des OVNI.6« This process also involves the shamanic appropriation of any and all power-metaphors, including received books, radios, magic matches, white pills, drugstores, contemporary weapons of war, and UFOs. », Ibid.

À titre d’exemple, la croyance en les extraterrestres est omniprésente dans la pensée chamanique. J’ai eu des conversations avec des chamanes qui me racontaient, comme si c’était tout naturel, de nombreuses rencontres avec des extraterrestres, des êtres qui seraient interdimensionnels, donc invisibles dans des états de conscience ordinaires, mais tout de même bienveillants. L’idée à retenir ici n’est pas la question de la véracité de cet énoncé, du point de vue de la réalité objective, mais bien l’illustration de cette faculté adaptogène qui fait en sorte que des métaphores, essentiellement, sont empruntées à tous les horizons pour exprimer des réalités abstraites, qui peuvent être exprimées tant de manière spirituelle qu’artistique, selon les affinités de chacun·e. Par ailleurs, l’Ayahuasca est parfois appelée Ayer, hoy y mañana (hier, aujourd’hui et demain) et pour les chamanes, elle est associée à une vision du monde selon laquelle le temps n’existe pas7Knight, Michael Muhammad Knight. 2013. Tripping with Allah : Islam, Drugs and Writing. Berkeley, CA : Soft Skull Press, p.19. Cela n’est pas étranger au débat philosophique entre présentéisme et éternalisme. Dans le premier cas, seul le présent existe. Le passé a cessé d’exister et le futur n’existe pas encore. Pour l’éternalisme, le passé et le futur existent tout autant que le présent, mais en d’autres lieux dans l’univers8Noonan, Harold W. 2013. « Presentism and Eternalism ». Erkenn, no 78 : 219‑27, p.219-220. Ce point de vue est connexe au quatre dimensionalisme, qui voit le temps comme une quatrième dimension9Rea, Michael C. 2003. « Four-dimensionalism ». Dans The Oxford Handbook of Metaphysics. 1‑59. Oxford University Press, p.1. Pour d’autres, le temps n’existe tout simplement pas, position similaire à celles des chamanes10McTaggart, J. Ellis. 1908. « The Unreality of Time ». Oxford University Press 17 (68) : 457‑74, p.457-458 ou encore de certaines écoles bouddhistes11Miller, Kristie. 2017. « A Taxonomy of Views about Time in Buddhist and Western Philosophy ». Philosophy East and West 67 (3) : 763‑82.. Dans le soufisme,

la relation entre le réel et le cosmos est comme la relation entre l’eau et la neige[…] Il y a un va-et-vient qui se produit au sein de l’éternité sans commencement et sans fin et en chaque instant, puisque, à chacun de ces instants, le cosmos revient à la réalité pour ensuite retourner au-delà, comme les vagues de l’océan12«The relationship of the Real to the cosmos is like the relationship of water to snow[…]The issuing forth and returning take place in eternity without beginning, eternity without end, and in all temporal moments, since at each moment the cosmos goes back to the Reality and comes out from the Reality, like the waves of the ocean. » Source : Khwāja Khurd, cité dans Muhammad U Faruque, « Sufism contra Shariah? Shah Wali Allah’s Metaphysics of Wahdat al-Wujud ». Journal of Sufi Studies, 2016 no 5 : 27‑57..

 Comme le soulignait Christine, qui dirige la retraite spirituelle ou j’ai passé une semaine, la science tente d’expliquer la spiritualité, sans nécessairement réussir. Christine est une chamane étatsunienne qui a étudié auprès des autochtones dinés (autodénomination du groupe plus connu sous le nom de Navajos) pendant de nombreuses années. Pour Don Mauricio, un autre chamane originaire du Chili que j’ai eu le plaisir de rencontrer, la musique est un médicament. Il est lui-même un musicien accompli en Amérique latine et fabrique ses propres instruments13Voir https://www.youtube.com/watch?v=rdYFx2UyG3s. Il est membre du groupe Altiplano de Chile14Voir https://www.youtube.com/watch?v=g5JtdHzBno0. En autres mots, dans le chamanisme, la création artistique est une activité hautement spirituelle qui permet donc d’en comprendre davantage que la science. Créer des arts visuels, de la musique, de la poésie, c’est développer une relation avec l’invisible, avec la réalité divine, mais c’est aussi un instrument thérapeutique puissant.

Selon Pierre Clastres, anthropologue anarchiste qui s’est spécialisé dans l’étude des sociétés sans État, on trouve certaines sociétés autochtones « où les détenteurs de ce qu’ailleurs on nommerait pouvoir sont en fait sans pouvoir, où le politique se détermine comme champ hors de toute coercition [ou] subordination hiérarchique »15Pierre Clastres, La société contre l’État : recherches d’anthropologie politique, 11.. Il s’intéresse plus particulièrement au cas de la tribu Tupinambà, dont ses chefs ne détenaient aucun pouvoir, contrairement aux monarchies absolues qui régnaient en Europe à l’époque de la colonisation16Ibid., p.14.. Or, les autochtones guaranis étaient des sociétés chamaniques et c’est là une autre raison de tirer des connaissances des savoirs autochtones, avec toute l’humilité et le respect nécessaires. Le politique dans leur société aurait existé avant la politique comme nous l’entendons, mais elle serait en même temps apolitique parce qu’elle ne serait pas porteuse de pouvoir, mais plutôt de son auto abolition. À cet égard, les sociétés autochtones seraient détentrices de formes de savoir qui touchent ce que nous appelons l’écologie, l’anti-impérialisme et le féminisme, mais qui existaient bien avant l’émergence de ces disciplines et courants de pensée qui sont aujourd’hui intégrés dans l’épistémè européenne dominante, c’est-à-dire la superstructure du savoir.  

Le caractère adaptogène de la pensée chamanique serait une cannibalisation (au sens de l’école brésilienne de la traduction cannibale17Oswaldo de Andrade, « Manifeste anthropophage/Manifesto antropófago (Traduction de Michel Riaudel) ». Revue Silène, Centre de recherches en littérature et poétique comparées de Paris Ouest-Nanterre-La Défense, 2010. http://www.revue-silene.comf/index.php?sp=liv&livre_id=143.
Alexandre Dubé-Belzile, « Écocannibalisme: contre-attaque esthétique sdes discours anthropocentriques ». Dans L’effondrement du réel: imaginer les problématiques écologiques à l’époque contemporaine. Val d’Or : L’Esprit Libre, 2020.
Alexandre Dubé-Belzile, « A Reappreciation of Cannibal Translation as Critique of Ideology ». Linguistic and Literature Review, 2019, 5 (2) : 7‑87.
), une sorte de contre-appropriation culturelle anti-hégémonique. Le chamanisme, même s’il n’est en rien homogène et plutôt nomade et en constante transformation, s’assure au moins, dans son ensemble, de ne rien devoir à la culture blanche. La culture et la science des blancs deviennent des outils pour expliquer leur vérité, sans toutefois que ces simples métaphores de pouvoir puissent en atteindre la complexité et l’exhaustivité et sans en diminuer le pouvoir. Même les intersections féministe et révolutionnaire ne sont que des moyens d’exprimer des éléments qui se trouvent déjà dans la pensée chamanique. Il est important de préciser que les chamanes considèrent le savoir qu’ielles acquièrent et transmettent comme antédiluvien. L’écologie est déjà pratiquée de manière saillante par les chamanes, qui considèrent la faune et la flore comme étant dotées d’une conscience avec laquelle on peut communiquer. En effet, la voix de l’Ayahuasca devenant la voix de la faune et de la flore, sa traductrice. L’expérience transpersonnelle18Expression de Stanislav Grof. Voir les ouvrages susmentionnés. avec madre ou mère Ayahuasca favorise l’épanouissement des solidarités avec la flore, la faune et les peuples autochtones victimes de la déforestation19Op. Cit., note 5, p.vii. Pour les chamanes, mère Ayahuasca serait « le cordon ombilical vers le cosmos »20Op. Cit., note 5, p. 16.

Pour ce qui est de l’angle proto-féministe à proprement parler, mère Ayahuasca est considérée comme une énergie féminine, qui renvoie à un grand principe féminin, principe que j’ai pu embrasser totalement lors de mon expérience. Ce principe féminin n’a rien à voir avec une conception binaire du genre. Comme le masculin, il s’agirait d’une forme d’énergie qui traverse l’univers de part et d’autre et se retrouve dans chaque personne. L’idée de principe ici renvoie à une essence, mais qui se retrouve de manière diffuse dans tout ce qui existe. Cette conception d’énergie traverse les cultes et les époques et diverses traditions l’associent plus spécifiquement à divers éléments et caractéristiques. Dans la tradition hermétique, le principe féminin serait celui de l’inconscient21Voir https://www.sacred-texts.com/eso/kyb/kyb16.htm. Dans le Sanatana Dharma (endonyme de l’Hindouisme), ce principe serait Shakti, l’énergie créatrice et dynamique22Voir https://asiasociety.org/education/shakti-power-feminine. Kenneth Grant, qui avait été secrétaire d’Aleister Crowley et qui a étudié les traditions spirituelles de l’Inde, accordait à ce principe une place importante dans sa magie sexuelle. Par ailleurs, Crowley considérait la prostituée de Babylone (à l’encontre de l’image biblique) comme bienveillante et donnant accès aux mondes au-delà du nôtre23Levenda, Peter. 2013. The Dark Lord: H. P. Lovecraft, Kenneth Grant and the Typhonian Tradition in Magic. Lake Worth, Florida : Ibis Press..

J’ai pu me rendre à l’évidence qu’auparavant, une mauvaise compréhension de mes désirs faisait obstacle à une étreinte profonde du féminin. Et je dis étreinte, car l’expérience elle-même de l’Ayahuasca était une union extatique, comme un immense orgasme féminin, féminin parce que tellement plus puissant, de plusieurs heures. En fait, le problème est que la masculinité est malade, affligée par une volonté de possession dans l’amour, l’appropriation de ce qui, dans une vue étroite, suscite le désir. Au fond, selon une compréhension mystique, c’est la divinité elle-même qui suscite le désir pour elle-même dans le cœur de l’amant·e. Par conséquent, ce qui inspire soi-disant le désir de l’autre n’est rien d’autre que la divinité et ses émanations dont cet·te autre se fait porteur·euse. L’Ayahuasca enseigne donc à servir le principe féminin plutôt que de l’asservir.

 J’ai depuis également retrouvé ces vérités dans le tantrisme, mouvement spirituel originaire de l’Inde qui transcende diverses communautés hindoues et bouddhistes. Ce mouvement spirituel regroupe des idées relatives, d’une part, au principe créateur féminin, et, d’autre part, aux pratiques sexuelles visant à atteindre des états de conscience non-ordinaire. Par des pratiques sexuelles visant à prolonger la durée du plateau de l’orgasme, l’objectif est ainsi de pouvoir produire des visions. Cette utilisation de l’énergie sexuelle comme enthéogène est toutefois controversée, associée au mouvement New Age et certains groupes sectaires, dont je ne me revendique pas du tout, mais je reconnais la valeur du symbolisme et des méthodes d’auto-exploration ainsi fournies, indépendamment de tout dogme ou de toute dérive. Aussi, comme je tente dans ce texte de nous plonger dans la pensée chamanique, il est tout à fait concevable d’interpréter le tantrisme comme porteur de métaphores de pouvoir pour représenter quelque chose qui existe déjà dans le chamanisme. En effet, l’énergie sexuelle y symboliserait une forme de pouvoir qu’on peut avoir sur soi-même ou sur les autres.

Le tantrisme propose également certaines méthodes pour aller au-delà des acquis de la révolution sexuelle des années 1960. Cette révolution, qu’on peut d’ailleurs interpréter comme un mouvement pour l’accès sexuel, c’est-à-dire la possibilité d’avoir des rapports sexuels à l’extérieur de l’institution du mariage, ne tient pas compte du caractère sacré de la sexualité. Sans une nouvelle compréhension plus profonde de la sexualité, celle-ci n’a pas pu offrir un nouvel horizon de sens, pourtant indispensable à toute pensée révolutionnaire24À cet égard, voir le film WR : Mysteries of the organism (1971) de Dušan Makavejev, inspiré du freudomarxiste Wilhelm Reich, théoricien précoce, entre autres, de la révolution sexuelle.. J’entends par là que la sexualité postrévolutionnaire (si on considère la révolution sexuelle comme une véritable révolution) a reproduit les rapports de pouvoir qui existaient auparavant au sein des institutions, sans engendrer une sexualité de libération. Le tantrisme et le chamanisme amènent une dimension spirituelle, un caractère sacré, à la sexualité. Une notion de libération de la sexualité par elle-même, une libération qui passe par une adoration du principe féminin25Margo Anand, The Art of Sexual Ecstacy: The Pth of Sacred Sexuality for Western Lovers (TarcheePerigree, 1990), 1‑8. Il est à noter que, même si cette source ne suffirait pas pour appuyer toute une analyse du tantrisme, dans  une optique de réappropriation chamanique, nous croyons que cela convient, comme elle épure les méthodes des dogmes ou des notions plus strictement religieuses, une idée chère au chamanisme et à Christine.. En bref, mère Ayahuasca m’a fait comprendre la femme comme étant notre porte vers cet univers et la porte vers l’au-delà, les autres dimensions, les univers parallèles, les paradis et les enfers.

Pourquoi l’Ayahuasca?

Si j’avais à faire un parallèle avec une expérience antérieure à la mienne, ce serait avec celle de l’écrivain étasunien converti à l’Islam Muhammad Michael Knight, qui raconte son expérience dans son livre Tripping with Allah : Islam, Drugs and Writing. Comme il l’explique d’entrée de jeu dans son livre, l’Ayahuasca n’a rien à voir avec les drogues au sens conventionnel du terme. C’est aussi ce qu’affirmait Titi un des chamanes qui m’a guidé pendant une des cérémonies. Titi, autochtone guarani originaire du Brésil, a mentionné qu’il considérait les expressions « drogues », « hallucinogènes » ou « psychédéliques » comme étant péjoratives. Il insistait sur le terme « enthéogène ». Dans tous les cas, comme le dit Knight :

Même mes ami·e·s musulman·e·s qui font de la cocaïne ne veulent pas se joindre à moi pour de l’Ayahuasca, mais ils ne font pas de la cocaïne pour leur croissance spirituelle. La cocaïne c’est agréable, pas l’Ayahuasca. La cocaïne, c’est pour les gens qui aiment faire la fête et l’Ayahuasca, c’est pour les gens qui aiment se vomir et se chier dessus et voir Muhammad voler dans l’espace sur un jaguar. Il n’est donc pas étonnant que ces deux activités attirent différents types de personnes26« Not even my Muslim friends who do coke want to join me for ayahuasca, but they’re not doing coke for the sake of spiritual growth. Coke is fun, and ayahuasca is anti-fun. Coke is for people who like to party, and ayahuasca is for people who like throwing up and shitting themselves and seeing Muhammad flying through space on a jaguar. I guess it’s understandable that these experiences attract different crowds. », Op. Cit., note 7, p.3..

En effet, la cocaïne poursuit une euphorie instantanée et une impression de toute puissance. L’ayahuasca écrase la personne qui entre en communication avec elle et la confronte à ses propres démons, aux monstres tapis dans le placard de notre inconscient. Cela étant dit, ce n’est probablement pas cet aspect qui dérange le plus la médecine traditionnelle, mais bien le fait que les chamanes ne prétendent pas guérir elles-mêmes les afflictions du corps ou de l’esprit. La cérémonie d’Ayahuasca a pour objectif d’invoquer des esprits avec lesquels le ou la chamane a établi des relations pour que ces derniers viennent guérir l’usager·ère en entrant dans son corps et en travaillant sur la relation qu’ielle a avec son corps et son esprit. La boisson a également un effet purgatif et ce qui serait vu en Occident comme un symptôme d’une affliction est en fait un moyen de se purger, littéralement, de ses idées négatives27Op. Cit., note 5, p.i. Lors de mon expérience, un autre participant m’avait par ailleurs recommandé de lire Dante avant la cérémonie, auteur célèbre pour sa cartographie de la vie après la mort. La mort est inséparable de l’expérience des enthéogènes. En fait, certain·e·s chercheur·e·s, dont Rick Strassman, affirment qu’au moment de la mort, le cerveau sécrète de grandes quantités de diméthyltryptamine (DMT), la même substance contenue dans la vigne servant à fabriquer l’Ayahuasca. Cette substance serait aussi sécrétée pendant les rêves28Rick Strassman, DMT: The Spirit Molecule: A Doctor’s Revolutionary Research into the Biology of Near-Death and Mystical Experiences (Rochester, Vermont: ‎ Park Street Press, 2002)..

L’idée d’aller ingurgiter cette boisson en Amérique du Sud est très souvent motivée par la volonté de guérison, mais aussi de conscientisation. Les visions peuvent aussi être des « traductions de réalités inconscientes réprimées »29Op. Cit., note 5, p. 241. Contrairement à la thérapie traditionnelle et la pharmacopée occidentale, les cérémonies chamaniques peuvent porter en peu de temps des effets positifs à long terme, qui durent bien au-delà de la dernière cérémonie30Op. Cit., note 5, p. 239. Selon une étude de chercheurs hongrois, l’interaction chimique entre l’esprit de la plante et son usager·ère provoquerait un redémarrage de l’esprit permettant de se débarrasser des « mauvais programmes »31Op. Cit., note 5, p. 237-238, ces mécanismes, des pensées et des actions nuisibles qui se déclenchent dans certaines situations. À titre d’exemple, cela peut être un sentiment de culpabilité qui vient troubler le plaisir, les complexes d’infériorité ou encore simplement la haine, la colère, la peur ou toute autre émotion négative qui revient de manière récurrente.

 Si les propriétés médicinales de la potion amazonienne commencent à éveiller l’intérêt des chercheur·e·s occidentaux·ales pour ses vertus médicinales dans le traitement des troubles d’anxiété et de la dépression32Sarris, Jerome, Daniel Perkins, Lachlan Cribb, Violeta Schubert, Emerita Opaleye, José Carlos Bouso, Milan Scheidegger, et al. 2021. « Ayahuasca use and reported effects on depression and anxiety symptoms: An international cross-sectional study of 11,912 consumers ». Journal of Affective Disorders Reports 4. https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S2666915321000251., à mon sens, elle nous oriente vers la solution à l’aliénation dont ce que nous désignons comme la maladie mentale n’est que le symptôme : la révolution. En effet, si la médecine traditionnelle tient surtout compte de symptômes, le chamanisme permet d’accéder aux sources de ce que la pensée européenne appelle la maladie mentale, c’est-à-dire l’aliénation d’un système économique et d’une société rongée par l’injustice et les rapports de pouvoir. Il est important de noter que l’Ayahuasca n’est pas une seule plante, mais bien la combinaison d’au moins deux végétaux33Voir Deshayes, Patrick. « L’ayawaska n’est pas un hallucinogène », Psychotropes, vol. 8, no. 1, 2002, pp. 65-78., ce qui fait en sorte qu’elle est parfois comparée, dans le cadre de métaphores tout à fait habituelles au chamanisme, au téléviseur ou à la radio, par sa capacité à capter les fréquences d’univers parallèles. Pour l’anthropologue montréalais Jeremy Narby34Voir Jeremy Narby, The Cosmic Serpent: DNA and the Origins of Knowledge. Geneva : Georg, 1998., largement responsable du regain d’intérêt pour l’ayahuasca dans les vingt dernières années, il pourrait très bien s’agir d’un « antidote contre le désenchantement de la modernité »35Op. Cit., note 5, p. 12. Je ne suis pas le premier à croire au potentiel révolutionnaire des enthéogènes. Timothy Leary, Aldous Huxley et Stanislav Grof avaient raison de souligner l’importance de l’expansion de la conscience par des « états de conscience non-ordinaires »36Grof, Stanislav. 1975. LSD: Doorway to the Numinous. New York : Viking Press.
Grof, Stanislav, et Hal Zina Bennett. 1993. The Holothropic Mind: The Three Levels of Human Consciousness and How They Shape Our Lives. New York : HarperCollins Publisher.
dans l’éveil à la nécessité de la mise en œuvre d’un processus révolutionnaire37Huxley, Aldous. 1954. The Doors of Perception. New York : Harper & Brothers , Publishers.
Leary, Timothy, Ralph Metzner, et Richard Alpert. 1992. The Psychedelic Experience: A Manual Based on the Tibetan Book of the Dead. New York : Citadel Press Books.
Schou, Nicholas. 2010. Orange Sunshine: The Brotherhood of Eternal Love and Its Quest to Spread Peace, Love, and Acid to the World. New York : Thomas Dunne Books. St. Martin’s Press.
. Je me penche donc de nouveau sur cette idée.

À la suite de cette expérience formidable, je réaffirme avec conviction que ce qui est authentiquement réaliste en ce moment, c’est d’exiger l’impossible. En effet, il est inconséquent de penser qu’on puisse continuer de vivre comme nous le faisons, marchant tout droit à la destruction des écosystèmes. Au fond, ma position reste la même : les gouvernements sont impossibles et la réalité est ingouvernable. Enfin, si on parle souvent de consentement, c’est, je crois, à la réalité entièrement qu’il faudrait consentir pour céder notre pouvoir à celles et ceux qui nous imposent la réalité soi-disant commune. Cela dit, qui voudrait vraiment céder de plein gré un tel pouvoir? Chaque personne est à même de créer sa propre réalité et d’accepter ou de refuser toute réalité.   

Pour Allen Ginsberg, les visions avaient un caractère épistémologique et ontologique38Op. Cit., note 5, p.23. Séparé de son individualité, il s’est retrouvé nez à nez avec un immense vagin humide, d’une manière qui cadre avec l’archétype de l’univers-utérus39Op. Cit., note 5, p.332, c’est-à-dire l’idée présente dans divers paradigmes culturels selon laquelle ce monde est une matrice dans laquelle nous attendons notre véritable naissance. Comme pour beaucoup de gens qui ont pu faire l’expérience produite par cette concoction, ce qui comprend les membres de la beat generation William S. Burroughs et Allen Ginsberg, mon expérience en Équateur a été plutôt transformatrice. Je n’entends pas par-là que mes proches ne me reconnaissent plus. À cet égard, il n’est pas rare de voir des gens craindre de ne plus être, de ne plus avoir accès à leur propre être, de perdre la tête, de devenir fou·olle, de faire une psychose toxique et de ne plus jamais pouvoir sortir de la prison des paradis artificiels, ce qui les fait hésiter à consommer des hallucinogènes. Pour ma part, mes idées n’ont pas beaucoup changé et je suis toujours anarchiste, toujours à la recherche d’une prise de position plus radicale et plus impossible. En fait, d’une certaine manière, l’expérience d’étreinte avec l’Ayahuasca m’a permis de mieux voir qui je suis, de l’accepter et d’entamer les démarches nécessaires pour devenir qui je suis. Ce dernier point étant en quelque sorte la mise en pratique des acquis de mon expérience, que je m’efforce de mener à bien depuis lors. J’insiste pour parler d’étreinte au regard de ce que le philosophe iranien Sayed Hossein Nasr souligne dans The Garden of Truth.En arabe, un des mots pour amour, ishq, tire son étymologie de la liane qui étreint l’arbre pour l’étrangler, symbolisant du même coup la relation étroite entre l’amour et la mort40Seyyed Hossein Nasr, The Garden of Truth: The Vision and Promise of Sufism, Islam’s Mystical Tradition (San Francisco, California: HarperOne, 2007), 66., mais aussi entre la conscience et mère Ayahuasca. Pour d’autres, les visions se présentent comme symbolisant l’amour suprême et universel :

« J’ai pénétré le grand filet de l’être, réseau de ce qui ressemblait à des joyaux étincelants de sois divins tissant une tapisserie anthropocosmique sans fin. Il s’agissait d’une réalité d’êtres universels avec une topologie unidirectionnelle d’esprits et de cœurs interreliés, fusionnant avec une sagesse et un amour infini »41« l entered a greatnet of being, fiery jewel-like Web of Godselves weaving an endless anthropocosmic  tapestry. It was a realm of universal beings with an omnidirectional topology of interconnected heads and hearts, fusing boundless wisdom and love. » » Op. Cit., note 3, p.19

Vers la fin de son livre, Knight finit par décrire son expérience avec la panacée amazonienne. Il s’était endormi en attendant les effets de la potion. Il est ensuite soudainement réveillé par les visions, des fenêtres contextuelles comme celles qui apparaissent sur un écran d’ordinateur, avec des scènes pornographiques impliquant des femmes d’Asie du Sud42Op. Cit., note 7, p. 219. Elles « s’étouffaient sur d’énormes sexes parcourus de veines, mais sans corps ». Des « larmes de mascara coulaient sur leurs visages, qui étaient bombardés de grumeaux et de longs filaments de sperme ». Selon Knight, il s’agissait des « houris, les poupées sexuelles vivantes du paradis islamique »43Op. Cit., note 7, p.220. Il découvre ensuite les mystères de l’univers en ingurgitant des litres du sang qui s’écoulaient du vagin de la fille du prophète, Fatimah, qui lui apparaît comme une femme noire. Ce sang passe à travers les plaies des martyrs de l’Islam44Op. Cit., note 7, p.221-222. Nue, Fatima prend la main de Knight et la pose sur son vagin et lui dit : « Ceci est tout ce qui existe. Toutes les religions, les livres, les mosquées, ce n’est que ça. Ce sont des hommes qui essaient d’imiter ce pouvoir »45Op. Cit., note 7, p. 223.  Elle ajoute plus loin : « c’est la porte de la mosquée », le monde entier étant aussi comme un immense utérus46Op. Cit., note 7, p.223. Cela faisait contraste avec l’islam soi-disant orthodoxe, qui participait à la construction d’« une sexualité de colère et de vengeance »47Op. Cit., note 7, p. 233. Enfin, Knight conclut son livre en en arrivant à peu près aux mêmes conclusions que moi. L’Ayahuasca ne l’a pas changé lui, mais bien la façon dont il voit sa propre place au sein de l’ordre des choses48Op. Cit., note 7, p.256.

La répression de la conscience : guerre contre la drogue et guerre spirituelle

Si les enthéogènes rendaient les gens plus réactionnaires et moins révolutionnaires, le cannabis et le LSD n’auraient pas entraîné la répression dont ses consommateur·trice·s ont fait l’objet dès les années 1960 et 1970. En effet, ces enthéogènes étaient associés à la contre-culture, aux mouvements révolutionnaires de l’époque, des Black Panthers au Weather Underground et aux mouvements pacifistes qui s’opposaient à la guerre du Vietnam qui minaient la crédibilité des politiques impérialistes du gouvernement49Voir :
Martin Lee, Smoke Signals: A Social History of Marijuana – Medical, Recreational and Scientific. New York : Scribner, 2013.
Martin Lee et Bruno Shlain, Acid Dreams: The Complete Social History of LSD: The CIA, the Sixties, and Beyond. New York : Grove Press, 1985.
. En effet, la répression de la culture des enthéogènes est politique et ses prisonnier·ère·s, sont des prisonnier·ère·s politiques. Knight se permet de faire le parallèle avec l’interdiction des oranges en Espagne après la reconquête chrétienne. En effet, ces dernières avaient été amenées par les musulman·e·s d’Afrique du Nord. Pour Knight, toutes les formes de répression qui ont touché la consommation de divers psychotropes avaient pour motif caché la répression, dans une perspective coloniale, d’un groupe de personnes racisées. Par exemple, la guerre contre l’opium du XIXe siècle avait été menée contre les « travailleurs chinois qui menaçaient de voler les emplois sur le chemin de fer des hommes blancs ». La guerre contre la marijuana du XXe siècle, quant à elle, avait été menée contre « les travailleurs mexicains qui menaçaient de voler les emplois agricoles des hommes blancs ». Enfin, la guerre contre la drogue des années 1980 a touché de manière disproportionnée les populations afro-américaines.

Même la guerre contre le terrorisme dans l’ère post-onze-septembre a été menée comme si l’islam était une « substance qui empoisonnait les esprits » de jeunes hommes blancs50Op. Cit., note 7, p.16-17. Les traditions islamiques ou enthéogéniques sont donc traitées comme hérétiques par rapport à l’orthodoxie dominante, cryptochrétienne et même peut-être au Québec, cryptocatholique, parce que l’abstinence aux enthéogènes est aussi bien estimée que la soi-disant abstinence des prêtres et des religieuses ou l’abstinence du croyant en général vis-à-vis de leur sexualité. Il ne faut pas oublier que l’apogée de la guerre contre la drogue des années 1980 a été initiée par Reagan, néoconservateur et néo-fondamentaliste, ce qui n’a pas été sans répercussions sur notre coin des Amériques. Les personnes qui « pêchent » contre l’orthodoxie dominante sont conditionnées à ressentir un terrible sentiment de culpabilité et l’Ayahuasca est peut-être un remède contre ce mal, comme l’a été le LSD pour la contre-culture des années 1960. À titre d’exemple, Michel Foucault aurait affirmé avoir vécu une expérience transformatrice et éclairante avec le LSD, qui lui aurait permis de comprendre sa sexualité51Op. Cit., note 7, p.29. Enfin, je pense qu’il faudrait se rendre à l’évidence que notre société ne s’est jamais libérée des dogmes de l’Église catholique, pas au Québec en tout cas. Elle ne les a que refoulés. Pour revenir à l’Islam, si ses dogmes enseignent que les intoxicants sont « taghiyat al-aql, le recouvrement de l’intellect »52Op. Cit., note 7, p.25, l’Ayahuasca ne l’est pas, car elle repousse les limites de la conscience, accroît la sensibilité à des dimensions de la réalité inaccessibles autrement. Je ne le répéterai pas assez : l’Ayahuasca n’est pas et ne doit pas être considérée comme un stupéfiant. Malheureusement, la peur de déroger à l’orthodoxie rend la tâche de dénoncer cette méprise bien difficile. Un ordre soufi, c’est-à-dire un groupe qui adopte la voie mystique de l’Islam, le Fatimiya Sufi Order, fondé par Wahid Azal, un iranien bahaï converti à l’Islam chiite en Australie, utilise la boisson amazonienne, dans une version qui utiliserait des ingrédients importés d’Iran, mais cet ordre est extrêmement marginal53https://realitysandwich.com/fatimiya_sufi_ayahuasca/
http://www.monamagick.com/media/the-fatimiya-sufi-order/
. Le philosophe de l’anarchisme spirituel Hakim Bey avait d’ailleurs adhéré à cet ordre avant sa mort en mai dernier54https://ia902505.us.archive.org/15/items/plwto-nwazal-11apr-2020/PLWtoNWAzal-11apr2020.pdf
https://ia802206.us.archive.org/27/items/forwarded-message-2/Forwarded%2…
.

Illégale en Amérique du Nord et en Europe, à quelques exceptions près55https://blog.retreat.guru/ayahuasca-legality, comme c’est le cas pour les succursales de l’église Santo Daime, originaire du Brésil, située à Montréal et à Toronto56https://www.ctvnews.ca/health/health-canada-allows-more-religious-groups…., au Pérou, l’Ayahuasca est reconnue comme une « plante médicinale traditionnelle, patrimoine culturel et pratique spirituelle »57Op. Cit., note 7, p.16. Enfin, le corps entier est rempli d’enthéogènes, dont le DMT, présent dans l’Ayahuasca. Par conséquent, je crois que le concept de biopouvoir mis de l’avant par Michel Foucault, c’est-à-dire le pouvoir sur la vie, sur le corps et sur la société s’applique tout à fait à la répression de l’utilisation des enthéogènes, même ceux qui se trouvent déjà dans nos propres corps et nos propres glandes. Il ne s’agirait alors de rien d’autre que la gouvernance du corps pour empêcher toute remise en question des dogmes et de la réalité de la conscience ordinaire58Op. Cit., note 7, p.35. Enfin, d’un point de vue spirituel, et peut-être celui de certaines branches de la philosophie ou de la physique quantique, on ne peut reprocher aux drogues d’engendrer des paradis artificiels ou une pseudo-réalité, car toute réalité est illusoire, produite par la conscience qui observe59Op. Cit., note 7, p. 36.

Les acquis de l’expérience

Selon Ibn Arabi, les dogmes ont remplacé la transparence de ce monde par une opacité persistante. La soi-disant construction rationnelle du savoir a réussi à dépeindre une illusion directement sur cette transparence et continue d’y appliquer des coups de pinceau pour ne pas que s’écaille la peinture pour nous laisser voir au travers. L’imagination créatrice est ce que nous projetons de l’autre côté de cette transparence, dans le monde intermédiaire (alam -al-misal), monde habité par les djinns (esprits, origine du mot « génie ») et autres créatures invisibles. En fait, l’imagination est un moyen d’accès, souvent trop vite perdu parmi les savoir rationnels, vers les réalités intérieures. Intérieures parce que dans le soufisme, il y a une correspondance entre microcosme, le soi, et le macrocosme, l’univers. « Ce qui est en haut est aussi en bas », selon les paroles de la Table d’émeraude attribuées à Hermès Trismégiste. Dans le monde intermédiaire, il serait possible d’observer des bribes de la réalité suprême et divine60Henry Corbin, L’imagination créatrice dans le soufisme d’Ibn ’Arabi (Paris : Médicis-Entrelacs, 2006), 208‑9.. Les chamanes, selon leur propre compréhension, auraient développé de bonnes relations avec certain·e·s djinn·e·s bienfaisant·e·s, dont l’Ayahuasca, protectrice de l’Amazonie et de mère nature. Ces esprits les aident ensuite à guérir celles et ceux qui participent à leur cérémonie.

Toujours du point de vue du chamanisme, c’est notre ignorance d’Européen·ne·s qui nous fait parfois parler d’un effet placebo pour désigner ce qui n’est rien de moins qu’une chirurgie de l’inconscient qui transforme notre relation avec le réel. La pensée chamanique conçoit, entre autres, que le médicament, le natan, la préparation elle-même, permet d’interagir avec l’Ayahuasca-esprit, et constitue une technologie qui permettra de franchir la prochaine étape de l’évolution humaine61Diane Reed Slattery, Xenolinguistics: Psychedelics, Language, and the Evolution of Consciousness. Berkeley, CA : Evolver Editions, 2015.. Enfin, en ce qui me concerne, lors de ma première expérience, mère Ayahuasca m’a montré comment puiser dans mes moments de bonheur, de conscience non-ordinaire, dans mes rêves de libération, mes moments d’inspiration qui me poussent à écrire. Mère Ayahuasca m’a fait comprendre, dans son langage pur, sans loi ni gouvernement, que je prospère hors des sentiers battus et dans la marge. Je devais accepter cette place.

Jaguar Negro, ou Jaguar noir, avait été le chamane pour la deuxième cérémonie d’Ayahuasca, celle qui avait été, pour moi, la plus transformatrice. Lors d’une conversation que nous avons eue le lendemain autour du feu, il m’a expliqué certaines notions de son identité culturelle shuar (et non Jivaros, terme raciste et péjoratif), peuple auparavant connu en Europe comme étant des cannibales et des réducteurs de tête. En fait, pour lui, les shuars sont avant tout des défenseur·euse·s de terre mère et dévorer ceux et celles qui détruisent la nature est un moyen comme un autre de la défendre. J’ai longuement discuté avec lui, moi de mes expériences de vie, de voyages et lui, de son cheminement pour devenir un chamane. Selon lui, il y a plusieurs niveaux d’éveils de la conscience.

  1. Victime : sentiment d’autopitié
  2. Ambitieux·euse : vouloir changer le monde
  3.  Chercheur·e : celui ou celle qui cherche la vérité
  4. Voyageur·euse : sur la voie de la sagesse
  5. Sage

Il mentionne aussi qu’il y a quatre obstacles à la réalisation spirituelle :

  1. La science
  2. La politique
  3. L’économie
  4. La religion

Je crois que ces idées méritent d’être analysées, d’une part, comme faisant partie d’une certaine pensée autochtone et adaptogène chamanique, mais aussi d’une spiritualité postcoloniale qui cannibalise les moyens culturels du système hérité du colonialisme. Le nombre d’interprétations possibles est infini. On pourrait, par exemple, interpréter l’enchaînement des niveaux de réveil de la conscience de la manière suivante : victime du colonialisme, l’ambitieu·euse qui veut changer le système de l’intérieur en se taillant une place au sein du système hégémonique, le ou la chercheur·e qui cherche la vérité qui transcende le colonialisme et la condition de colonisé·e et enfin, le ou la voyageur·euse qui a trouvé son chemin et le ou la sage. Quand il parle de ces obstacles, je pense qu’il faut aussi les comprendre : la science des blancs, la politique de blancs, l’économie des blancs et la religion des blancs. Jaguar m’a qualifié de chercheur.

Enfin, pour la cérémonie de San Pedro (Wachuma), un cercle est créé par le ou la chamane pour nous protéger des esprits prédateurs qui rôdent en périphérie et qui pourraient dévorer votre âme. Christine nous a expliqué que les visions produites par l’Ayahuasca et le San Pedro sont bel et bien réelles. Des voies d’accès à des dimensions parallèles sont ouvertes par la cérémonie. Les dimensions parallèles seraient comme des ondes radio, dont nous pouvons syntoniser la fréquence grâce aux enthéogènes. C’est aussi un peu comme une rivière qui nous suit en parallèle, lorsque nous dormons, nous y trempons les pieds et lorsque nous ingérons les plantes médicinales pour nous trouver en présence de mère Ayahuasca ou papa Wachuma, nous nageons dans cette rivière d’émotions, nous permettant de perdre le pied ferme sur la rive le temps de quelques heures. Par ailleurs, le but de la médiation soufie (la mouraqaba) serait justement de nager dans cette rivière et d’échapper aux contraintes de l’espace-temps62Shamsuddin Azeemi, Muraqaba: The Art and Science of Sufi Meditation, 2020.. Sur le plan personnel, cette cérémonie m’a permis de tourner la page sur mes expériences d’intimidation vécues à l’enfance, dont les horreurs m’avaient suivi jusque dans la vie adulte.

Christine nous expliquait que nous sommes la conscience éternelle de Dieu. Ce que nous vivons constitue un rêve. Tout ce qui est vrai, c’est la conscience qui en est témoin. Nous avons le choix de faire de ce rêve un rêve agréable ou d’en faire un cauchemar. Malheureusement, selon Christine, des sorciers sont à l’œuvre et font en sorte que les travailleur·euse·s de la lumière, les personnes qui suivent la voie de l’accomplissement spirituel par l’amour, deviennent obnubilé·e·s par la machinerie de l’obscurité. Le ou la chamane œuvre à ramener ces travailleurs·euses vers leur vraie nature, celle de répandre la lumière. Pour elle, le monde est gouverné en collaboration avec des démons qui soutiennent les puissances impérialistes et les forces du capitalisme transnationalisé. Elle nous appelle des anges, des « agents 007 de l’amour » dont la responsabilité est de faire changer les choses. Au sujet de l’amour, Ibn Arabi, une des figures les plus importantes du soufisme, le mysticisme islamique, explique qu’il existe trois types d’amour, l’amour naturel, dans lequel cas l’amant·e ne cherche qu’à satisfaire ses propres désirs auprès de l’aimé·e, puis il y a l’amour spirituel, dans lequel l’amant·e n’a d’autre but que satisfaire les moindres désirs de l’aimé· et, enfin, l’amour divin, dans lequel cas Allah aime sa créature et se crée dans le cœur de cette dernière. La créature désire Allah en retour, désir qui n’est autre qu’Allah lui-même révélé en son cœur qui tente inlassablement de retourner vers lui ou elle-même63Corbin, L’imagination créatrice dans le soufisme d’Ibn ’Arabi, 166.. Ce dernier type est complet, et n’exclut pas non plus l’amour du prochain et l’amour de soi, puisque, dans le soufisme n’existe rien d’autre qu’Allah et sa parole manifestée64Muhammad Hisham Kabbani, The Sufi Science of Self-Realization (Fenton, Michigan: Institute for Spiritual & Cultural Advancement, 2006), 18..

L’amour, d’un point de vue alchimique, est une puissance transformatrice65Nasr, The Garden of Truth: The Vision and Promise of Sufism, Islam’s Mystical Tradition, 64.. Or, mère Ayahuasca m’a permis de mieux embrasser ces idées. Face à mon affirmation selon laquelle l’amour serait la seule véritable force révolutionnaire, Christine a acquiescé. Encore une fois, il faut comprendre toutes ces choses à un niveau métaphorique tout en prenant conscience que, dans la pensée chamanique, ces métaphores et les émotions dont elles sont chargées sont plus vraies que ce que nous appelons la réalité objective. Ce n’est pas sans raison que beaucoup de gens se sentent frustrés en revenant de ces expériences et sentent que personne d’autre n’est en mesure de les comprendre. J’espère que ce texte pourra jeter un nouvel éclairage sur cette incompréhension. Malheureusement, le gouvernement canadien, entre autres gouvernements, déconseille encore fortement, dans ses avertissements aux voyageurs [sic], de participer à de telles cérémonies66Voir https://voyage.gc.ca/destinations/equateur.. Je crois qu’il faut le voir comme une résistance des pouvoirs réactionnaires et néocoloniaux à une acceptation authentique des visions du monde qui ne se conforment pas à leurs intérêts politiques et économiques. Par la même occasion, ils essaient d’asservir encore plus profondément la vie elle-même et la conscience, une tentative vaine et un objectif impossible.


  • 1
  • 2
    Terme utilisé par Stanislav Grof pour désigne les expériences psychédéliques. Nous entendons le terme comme moins péjoratif. Voir :
    Grof, Stanislav. 1975. LSD: Doorway to the Numinous. New York : Viking Press.
    Grof, Stanislav, et Hal Zina Bennett. 1993. The Holothropic Mind: The Three Levels of Human Consciousness and How They Shape Our Lives. New York : HarperCollins Publisher.
  • 3
    https://fr.wiktionary.org/wiki/enth%C3%A9og%C3%A8ne#:~:text=Adjectif,-Si…(Pharmacologie)%20(En%20parlant%20d,donne%20le%20sentiment%20du%20divin.
  • 4
    Mariátegui, José Carlos. 1998. 7 Ensayos de interpretación de la realidad peruana. Lima, Peru : Biblioteca Amauta, p.49
  • 5
    Fericgia, cité dans Luna, Luis Eduardo, et Steven F. White. 2016. Ayahuasca Reader: Encounters with the Amazon’s Sacred Vine. Synergetic Press, p.6
  • 6
    « This process also involves the shamanic appropriation of any and all power-metaphors, including received books, radios, magic matches, white pills, drugstores, contemporary weapons of war, and UFOs. », Ibid.
  • 7
    Knight, Michael Muhammad Knight. 2013. Tripping with Allah : Islam, Drugs and Writing. Berkeley, CA : Soft Skull Press, p.19
  • 8
    Noonan, Harold W. 2013. « Presentism and Eternalism ». Erkenn, no 78 : 219‑27, p.219-220
  • 9
    Rea, Michael C. 2003. « Four-dimensionalism ». Dans The Oxford Handbook of Metaphysics. 1‑59. Oxford University Press, p.1
  • 10
    McTaggart, J. Ellis. 1908. « The Unreality of Time ». Oxford University Press 17 (68) : 457‑74, p.457-458
  • 11
    Miller, Kristie. 2017. « A Taxonomy of Views about Time in Buddhist and Western Philosophy ». Philosophy East and West 67 (3) : 763‑82.
  • 12
    «The relationship of the Real to the cosmos is like the relationship of water to snow[…]The issuing forth and returning take place in eternity without beginning, eternity without end, and in all temporal moments, since at each moment the cosmos goes back to the Reality and comes out from the Reality, like the waves of the ocean. » Source : Khwāja Khurd, cité dans Muhammad U Faruque, « Sufism contra Shariah? Shah Wali Allah’s Metaphysics of Wahdat al-Wujud ». Journal of Sufi Studies, 2016 no 5 : 27‑57.
  • 13
  • 14
  • 15
    Pierre Clastres, La société contre l’État : recherches d’anthropologie politique, 11.
  • 16
    Ibid., p.14.
  • 17
    Oswaldo de Andrade, « Manifeste anthropophage/Manifesto antropófago (Traduction de Michel Riaudel) ». Revue Silène, Centre de recherches en littérature et poétique comparées de Paris Ouest-Nanterre-La Défense, 2010. http://www.revue-silene.comf/index.php?sp=liv&livre_id=143.
    Alexandre Dubé-Belzile, « Écocannibalisme: contre-attaque esthétique sdes discours anthropocentriques ». Dans L’effondrement du réel: imaginer les problématiques écologiques à l’époque contemporaine. Val d’Or : L’Esprit Libre, 2020.
    Alexandre Dubé-Belzile, « A Reappreciation of Cannibal Translation as Critique of Ideology ». Linguistic and Literature Review, 2019, 5 (2) : 7‑87.
  • 18
    Expression de Stanislav Grof. Voir les ouvrages susmentionnés.
  • 19
    Op. Cit., note 5, p.vii
  • 20
    Op. Cit., note 5, p. 16
  • 21
  • 22
  • 23
    Levenda, Peter. 2013. The Dark Lord: H. P. Lovecraft, Kenneth Grant and the Typhonian Tradition in Magic. Lake Worth, Florida : Ibis Press.
  • 24
    À cet égard, voir le film WR : Mysteries of the organism (1971) de Dušan Makavejev, inspiré du freudomarxiste Wilhelm Reich, théoricien précoce, entre autres, de la révolution sexuelle.
  • 25
    Margo Anand, The Art of Sexual Ecstacy: The Pth of Sacred Sexuality for Western Lovers (TarcheePerigree, 1990), 1‑8. Il est à noter que, même si cette source ne suffirait pas pour appuyer toute une analyse du tantrisme, dans  une optique de réappropriation chamanique, nous croyons que cela convient, comme elle épure les méthodes des dogmes ou des notions plus strictement religieuses, une idée chère au chamanisme et à Christine.
  • 26
    « Not even my Muslim friends who do coke want to join me for ayahuasca, but they’re not doing coke for the sake of spiritual growth. Coke is fun, and ayahuasca is anti-fun. Coke is for people who like to party, and ayahuasca is for people who like throwing up and shitting themselves and seeing Muhammad flying through space on a jaguar. I guess it’s understandable that these experiences attract different crowds. », Op. Cit., note 7, p.3.
  • 27
    Op. Cit., note 5, p.i
  • 28
    Rick Strassman, DMT: The Spirit Molecule: A Doctor’s Revolutionary Research into the Biology of Near-Death and Mystical Experiences (Rochester, Vermont: ‎ Park Street Press, 2002).
  • 29
    Op. Cit., note 5, p. 241
  • 30
    Op. Cit., note 5, p. 239
  • 31
    Op. Cit., note 5, p. 237-238
  • 32
    Sarris, Jerome, Daniel Perkins, Lachlan Cribb, Violeta Schubert, Emerita Opaleye, José Carlos Bouso, Milan Scheidegger, et al. 2021. « Ayahuasca use and reported effects on depression and anxiety symptoms: An international cross-sectional study of 11,912 consumers ». Journal of Affective Disorders Reports 4. https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S2666915321000251.
  • 33
    Voir Deshayes, Patrick. « L’ayawaska n’est pas un hallucinogène », Psychotropes, vol. 8, no. 1, 2002, pp. 65-78.
  • 34
    Voir Jeremy Narby, The Cosmic Serpent: DNA and the Origins of Knowledge. Geneva : Georg, 1998.
  • 35
    Op. Cit., note 5, p. 12
  • 36
    Grof, Stanislav. 1975. LSD: Doorway to the Numinous. New York : Viking Press.
    Grof, Stanislav, et Hal Zina Bennett. 1993. The Holothropic Mind: The Three Levels of Human Consciousness and How They Shape Our Lives. New York : HarperCollins Publisher.
  • 37
    Huxley, Aldous. 1954. The Doors of Perception. New York : Harper & Brothers , Publishers.
    Leary, Timothy, Ralph Metzner, et Richard Alpert. 1992. The Psychedelic Experience: A Manual Based on the Tibetan Book of the Dead. New York : Citadel Press Books.
    Schou, Nicholas. 2010. Orange Sunshine: The Brotherhood of Eternal Love and Its Quest to Spread Peace, Love, and Acid to the World. New York : Thomas Dunne Books. St. Martin’s Press.
  • 38
    Op. Cit., note 5, p.23
  • 39
    Op. Cit., note 5, p.332
  • 40
    Seyyed Hossein Nasr, The Garden of Truth: The Vision and Promise of Sufism, Islam’s Mystical Tradition (San Francisco, California: HarperOne, 2007), 66.
  • 41
    « l entered a greatnet of being, fiery jewel-like Web of Godselves weaving an endless anthropocosmic  tapestry. It was a realm of universal beings with an omnidirectional topology of interconnected heads and hearts, fusing boundless wisdom and love. » » Op. Cit., note 3, p.19
  • 42
    Op. Cit., note 7, p. 219
  • 43
    Op. Cit., note 7, p.220
  • 44
    Op. Cit., note 7, p.221-222
  • 45
    Op. Cit., note 7, p. 223
  • 46
    Op. Cit., note 7, p.223
  • 47
    Op. Cit., note 7, p. 233
  • 48
    Op. Cit., note 7, p.256
  • 49
    Voir :
    Martin Lee, Smoke Signals: A Social History of Marijuana – Medical, Recreational and Scientific. New York : Scribner, 2013.
    Martin Lee et Bruno Shlain, Acid Dreams: The Complete Social History of LSD: The CIA, the Sixties, and Beyond. New York : Grove Press, 1985.
  • 50
    Op. Cit., note 7, p.16-17
  • 51
    Op. Cit., note 7, p.29
  • 52
    Op. Cit., note 7, p.25
  • 53
  • 54
  • 55
  • 56
  • 57
    Op. Cit., note 7, p.16
  • 58
    Op. Cit., note 7, p.35
  • 59
    Op. Cit., note 7, p. 36
  • 60
    Henry Corbin, L’imagination créatrice dans le soufisme d’Ibn ’Arabi (Paris : Médicis-Entrelacs, 2006), 208‑9.
  • 61
    Diane Reed Slattery, Xenolinguistics: Psychedelics, Language, and the Evolution of Consciousness. Berkeley, CA : Evolver Editions, 2015.
  • 62
    Shamsuddin Azeemi, Muraqaba: The Art and Science of Sufi Meditation, 2020.
  • 63
    Corbin, L’imagination créatrice dans le soufisme d’Ibn ’Arabi, 166.
  • 64
    Muhammad Hisham Kabbani, The Sufi Science of Self-Realization (Fenton, Michigan: Institute for Spiritual & Cultural Advancement, 2006), 18.
  • 65
    Nasr, The Garden of Truth: The Vision and Promise of Sufism, Islam’s Mystical Tradition, 64.
  • 66
Gouverné par « le cafard » : des épreuves de taille pour le Pakistan

Gouverné par « le cafard » : des épreuves de taille pour le Pakistan

« Si on me donnait un dollar à chaque fois que j’entendais dire que le peuple pakistanais est résilient, je serais sans doute en mesure de rembourser la dette du pays et d’acheter le Cachemire à l’Inde […]

Nous survivons grâce à des sarcasmes si tranchants qu’on pourrait trancher de l’acier comme du beurre. Nous avons fait des armes des euphémismes et des analogies, le résultat d’années de censure et de répression intermittentes. »1« If I had a dollar for every time that I have heard the Pakistani people called “resilient”, I could probably single-handedly bridge our current account deficit while having enough left over to try to buy Kashmir from India.We survive by using sarcasm so sharp it could slice steel. We have weaponised euphemisms and analogies (a skill honed by decades of on-and-off censorship and state repression). »
Source : Zarrar Khuhro, « Pakistan’s dark age: The joke’s on us, and it’s no longer funny », Al Jazeera, 25 janvier 2023. https://www.aljazeera.com/opinions/2023/1/25/pakistans-dark-age-the-jokes-on-us-and-its-not-funny (consulté le 19 mars 2023).
 

Je suis arrivé à Karachi au début mars au petit matin. L’aile, à travers le hublot, avec un clignotant à son extrémité qui projetait une lumière écarlate, ressemblait à un poignard découpant les champignons de smog gras, anthracite et chevelus dans la nuit. La scène prenait des allures de la scène d’ouverture du film d’épouvante Suspiria (1977), de Dario Argento, dans une version tournée au Pakistan. Ces champignons de brouillard et de poussière masquaient de grandes parties de la ville. À l’aéroport, dans une atmosphère glauque et humide, muni de mon visa électronique, j’ai dû faire la queue dans une file pour recevoir de la main d’un agent moustachu impavide un tampon sur visa lui-même, que j’avais imprimé avant de partir, puis dans une autre file pour recevoir le tampon d’entrée, dans mon passeport cette fois, de la main d’un autre moustachu en uniforme. Il ne me restait plus qu’à attendre mes bagages sur le tapis roulant, attente prolongée par de petites pannes de courant qui se produisaient à intervalle régulier, qui émettaient à chaque fois un crépitement électrique. Aussitôt les douanes passées, je me trouvais à l’extérieur de l’aéroport international Jinnah, nommé en l’honneur du fondateur de la première République islamique.

À l’extérieur, l’air semblait chargé de goudron, de poussière, d’essence, de graisse bouillante et d’épices. La ville était, comme d’habitude, un pandémonium, sans centre ou périphérie, comme un filet d’artères bruyantes qui s’étendaient dans l’horizon emboucané. Aucune règle de conduite, les voitures, les camions et les rickshaws zigzaguaient à toute allure les uns entre les autres. En raison de divers problèmes, comme l’approvisionnement en eau2Naeem Khanzada, « Water scarcity hits city ». Tribune, 24 octobre 2022. https://tribune.com.pk/story/2383239/water-scarcity-hits-city (consulté le 19 mars 2023)., le trafic de drogue en provenance de l’Afghanistan3Shehryar Fazli, « Narcotics Smuggling in Afghanistan: Links between Afghanistan and Pakistan ». Serious Organised Crime & Anti-Corruption Evidence Research Program, 2022. https://globalinitiative.net/wp-content/uploads/2022/06/narcotics-smuggling-in-afghanistan-paper.pdf (consulté le 19 mars 2023)., les attentats perpétrés par les talibans pakistanais4BBC News, « Pakistani Taliban attack Karachi police station », BBC, 17 février 2023. https://www.bbc.com/news/world-south-asia-64678923 (consulté le 19 mars 2023). contre les forces de l’ordre et les civil·e·s, sans parler de l’inflation5https://tradingeconomics.com/pakistan/inflation-cpi et de tensions sectaires6International Crisis Group, « A New Era of Sectarian Violence in Pakistan », 2022. https://www.crisisgroup.org/sites/default/files/2022-09/327%20Pakistan%2…, la sécurité s’est grandement détériorée dans les dernières années dans la métropole pakistanaise. Des gardes armés le plus souvent de AK-47 gardent les mosquées pendant la prière, les supermarchés et même les plus petits commerces, probablement tous les établissements qui ont les moyens de se payer ce genre de services. Hassan, un restaurateur interrogé, affirme que la situation de sécurité est devenue intolérable. Sans ces mesures de sécurité draconiennes, il serait impossible de tenir un commerce. « Ne pas avoir d’argent ou si peu, on s’y fait, mais je n’arrive pas à vivre avec l’idée que mes enfants pourraient être tués par des bombes ou des balles perdues à n’importe quel moment ». Le père d’Hassan avait immigré de l’Inde pour ouvrir un restaurant en 1968, depuis devenu célèbre pour ses kebabs de bœuf. Malheureusement, ces derniers temps, il tend à être vide et certaines sections de la salle à manger, faute d’être utilisées, sombrent peu à peu dans la décrépitude. Le propriétaire m’offre quand même de bon cœur de tester ses spécialités. Les pakistanais·e·s ne manquent jamais à leur devoir d’hospitalité et ielles méritent entièrement leur réputation à cet égard. Enfin, surtout pour des raisons relatives à la situation précaire en matière de sécurité, Hassan songe à immigrer aux États-Unis ou dans les pays du Golfe. Il a déjà, par ailleurs, géré un restaurant à Manama, au Bahreïn.

Dans ce texte, nous plongeons dans l’angoisse que vit au quotidien le peuple pakistanais, qui se demande ce qui arrive à leur pays, si ce dernier pourrait encore exister dans les années à venir, si l’armée interviendrait encore ou non. Pourquoi doivent-elles et ils vivre avec le cafard ? En fait, il ne s’agit pas seulement du cafard, mais aussi des cafards, dont la population surpasse indéniablement les quelque 20 ou 25 millions d’habitant·e·s humain·e·s de la ville de Karachi seulement7https://worldpopulationreview.com/world-cities/karachi-population. En fait, comme pour les politiciens, les pakistanais·e·s s’y sont faits. Qu’on essaie de les chasser avec de l’insecticide, qu’on les écrase, qu’on fasse appel aux services musclés des exterminateur·trice·s, ces insectes finissent toujours par trouver le moyen de revenir. On ne les voit pas nécessairement au grand jour, mais la nuit tombée, prenez garde en allumant. On les voit et on les entend prendre la fuite vers les zones d’ombres. La croyance populaire selon laquelle les cafards peuvent survivre aux radiations émises par une bombe nucléaire n’est pas totalement fausse. Le Pakistan est une puissance nucléaire et les mêmes politiciens semblent toujours finir par revenir. Dans cet article, nous analyserons l’interdépendance des récentes crises économique et politique du pays. À la lumière de sources journalistiques et d’entretiens sur le terrain, nous tenterons de jeter un meilleur éclairage sur des enjeux si peu abordés dans les grands médias canadiens.

Au moins, au Canada, nous avons peut-être eu vent de la crise économique qui sévissait et de la panne d’électricité qui avait duré près d’une semaine à certains endroits8Agence France-Presse, « Retour progressif de l’électricité au Pakistan après une panne géante ». La Presse, 23 janvier 2023. https://www.lapresse.ca/international/asie-et-oceanie/2023-01-23/retour-…(link is external) (consulté le 10 mai 2023).. Le 23 janvier, le pays avait été plongé dans l’obscurité : commerces, hôpitaux, entreprises de télécommunication, nul n’y a échappé, une fois les batteries à plat et les réservoirs des génératrices vidés. Évidemment, les sarcasmes abondaient sur les réseaux sociaux : « Le pays ne fonctionnait plus, alors il a fallu le redémarrer »9Well the country wasn’t working so we had to turn it off and on again. » Source: Op. cit., note 1. Après l’incident, le ministre de l’Énergie, monsieur Khurram Dastagir Khan, a fini par avouer que le courant avait été coupé temporairement dans une visée de réduction des coûts, le pays étant approvisionné en électricité principalement grâce aux combustibles fossiles. Ces derniers sont importés et le pays doit composer avec la hausse des prix engendrée par la guerre en Ukraine10Murtaza Hussain, « Pakistan on the Brink: What the Collapse of the Nuclear-Armed Regional Power Could Mean for the World ». The intercept, 12 février 2023. https://theintercept.com/2023/02/12/pakistan-economy-crisis-imf/?utm_medium=email&utm_source=The%20Intercept%20Newsletter (consulté le 19 mars 2023).. Malheureusement, le réseau électrique, mal entretenu et laissé en désuétude, n’a pas pu être redémarré aussi rapidement que prévu. Le Parti du premier ministre déchu Imran Khan, le Tehreek-e-Insaf (PTI) n’a pas manqué de souligner le raté, disant que, dans une situation similaire, son gouvernement avait pu restaurer l’approvisionnement en électricité en 12 heures.11Op. cit., note 1.

Au-delà de cet événement récent, le PTI est l’un des joueurs clés dans la politique pakistanaise. Il est un parti de centre droite fondé par Imran Khan, ex-joueur de cricket. Sans être nécessairement révolutionnaire, étant par ailleurs soutenu par l’armée lors de son ascension au pouvoir, il reste que son élection en 2018 marquait une première historique. C’était la première fois qu’un parti autre que ceux qui appartiennent littéralement à deux familles parmi les plus puissantes du pays se retrouvait aux rennes du pays. Ces deux autres partis en question sont la Ligue musulmane pakistanaise (Pakistan Muslim League – PML), fondé par Nawaz Sharif, le frère de l’actuel premier ministre, Shahbaz Sharif, issus d’une riche famille de Lahore, au Punjab12Global Security, « Sharif Family », Gobal Security, 22 août 2019. https://www.globalsecurity.org/military/world/pakistan/sharif.htm (consulté le 19 mars 2023). et le Parti populaire pakistanais (Pakistan People’s Party – PPP), fondé par Zulfikar Ali Bhutto, père de Benazir et grand-père de Bilawal Bhutto, l’actuel ministre des Affaires étrangères. La famille Bhutto est originaire de la province du Sindh13Salman Taseer, Bhutto: a political biography, New Delhi : Vikas Publishing House, 1980., province du Sud-Est du pays. Après avoir pris le pouvoir, le PTI avait fait des efforts considérables pour apporter des changements sociaux et économiques importants, comme le programme Ehsas, qui visait à fournir de l’aide aux secteurs les plus pauvres de la population14Dawn, « “Ehsas”: PM Khan launches ambitious social safety, poverty alleviation programme », Dawn, 27 mars 2019. https://www.dawn.com/news/1472228 (consulté le 19 mars 2023). ou encore un projet de halte de production de charbon pour le remplacer par des formes d’énergie renouvelable15China Pakistan Investment Corporation, « Five Things Imran Khan Has Done To Improve Pakisan », CPIC Global, 25 juillet 2022. https://www.cpicglobal.com/five-things-imran-khan-has-done-to-improve-pakistan (consulté le 19 mars 2023).. Grâce à une gestion plus saine, le pays a également pu connaître une croissance économique d’abord, puis un rétablissement relativement rapide après la COVID-1916Dawn, « Pakistan beats growth target as industries, services guide V-shaped recovery ». Dawn, 10 juin 2021. https://www.dawn.com/news/1628602 (consulté le 19 mars 2023)., et ce, grâce à des mesures comme la diminution des dépenses militaires17Dawn, « Defence budget not increased to provide relief to masses: Qureshi », Dawn, 14 juin 2020. https://www.dawn.com/news/1563308 (consulté le 19 mars 2023)., qui comptait jadis pour presque 30 % du budget du pays18Banque mondiale. https://data.worldbank.org/indicator/MS.MIL.XPND.ZS?locations=PK (consulté le 19 mars 2023). et qui bloquait littéralement son développement économique.

Le parti d’Imran Khan a également fait des efforts considérables pour réduire la dépendance vis-à-vis des importations et réduire la dette du pays19Shahid Iqbal, « CAD shrinks 78pc in 2019-20 ». Dawn, 22 juillet 2020. https://www.dawn.com/news/1570449 (consulté le 19 mars 2023). ainsi que son déficit commercial20Tahir Sherani, « Trade deficit falls by 33.5% during July-Oct of FY19-20 ». Dawn, 2 novembre 2019. https://www.dawn.com/news/1514450 (consulté le 19 mars 2023).. Malheureusement, il est toujours resté tiraillé par des adversaires redoutables, que ce soit la très puissante armée, les partis d’opposition ou encore des mouvements d’extrême droite, violents ou non, qui sont en mesure de mobiliser beaucoup de gens par l’entremise des institutions religieuses. C’est le cas de la Jamiat Ulema-i-Islam-Rehman (JUI-F), parti religieux avec à sa tête le théologien maulana Fazlur Rahman21Umair Jamal, « No, Fazlur Rehman Cannot Protect Pakistanis’ Democratic Rights », The Diplomat, 10 octobre 2020. https://thediplomat.com/2020/10/no-fazlur-rehman-cannot-protect-pakistanis-democratic-rights/ (consulté le 19 mars 2023).. On constate, dans les dernières années, bien que cela ne soit pas l’œuvre du gouvernement en soi, une multiplication des marches de femmes, réclamant leurs droits, une percée dont l’avènement est d’une grande importance22Abid Hussain, « Aurat March: Pakistani women rally seeking safe public space ». Al Jazeera, 8 mars 2023. https://www.aljazeera.com/news/2023/3/8/aurat-march-pakistani-women-rally-across-country (consulté le 19 mars 2023). Dans tous les cas, le peuple pakistanais n’était pas au bout de ses peines.

En fait, il est difficile de savoir ce qui passe vraiment au Pakistan. Même si les médias, auparavant propriété du gouvernement, ont été grandement privatisés sous le règne du général Pervez Musharraf, récemment décédé23Al Jazeera, « Pakistani former President Pervez Musharraf dies aged 79 », Al Jazeera, 5 février 2023. https://www.aljazeera.com/news/2023/2/5/pakistan-former-president-pervez-musharraf-dies (consulté le 19 mars 2023)., le pays ne semble avoir assisté qu’à un passage de médias étatiques assujettis à une stricte censure visant à protéger le pouvoir à des empires médiatiques sensationnalistes, qui tienne davantage de Fox News ou de CNN que de médiums d’information proposant des analyses poussées24Voir : http://pakistan.mom-gmr.org/en/media/tv/(consulté le 19 mars 2023)
https://pide.org.pk/research/the-politics-of-media-economy-in-pakistan/ (consulté le 19 mars 2023)
. On montre des images fortes, on s’engueule, mais on analyse peu. Un ancien représentant en marketing pour un de ces médias, qui avait été embauché au moment de la période de privatisation du début des années 2000, dans un entretien que nous avons eu avec lui, faisait état d’une ambiance de travail très malsaine ou toutes sortes de magouilles se déroulaient en coulisses, comme des pots de vin et du trafic d’influence. Des services sexuels de la part des modèles qui posent pour les publicités devenaient aussi monnaie d’échange pour obtenir un espace publicitaire ou un autre. En bref, ces empires médiatiques sont totalement assujettis à une économie politique de l’attention25Cronin, Michael. 2017. Eco-translation : translation and ecology in the age of the anthropocene. London : Routledge, Taylor & Francis Group, p.20.. Or, ce sont ces mêmes médias, le 14 mars dernier, qui font état d’une situation inusitée. La police, munie d’un mandat d’arrestation contre l’ex-premier ministre Imran Khan, destitué en mars 2022, dans le cadre d’une motion de censure, une première depuis la création du pays26Geo News, « Opposition submits no-confidence motion against PM Imran Khan », Geo News, 8 mars 2022. https://www.geo.tv/latest/403780-opposition-likely-to-move-no-confidence-motion-against-pm-imran-khan-within-24-hours-sources (consulté le 19 mars 2023)., tente de pénétrer dans sa résidence de Lahore. Les motifs de l’arrestation sont le terrorisme et la corruption27Abid Hussain, « What is Pakistan’s Imran Khan accused of? », Al Jazeera, 17 mars 2023. https://www.aljazeera.com/news/2023/3/17/why-pakistan-police-wants-to-ar…(consulté le 19 mars 2023)., accusations qui portent fortement au doute quant à leur bienfondé, mais une foule de partisan·e·s leur bloque le passage menant à une lutte acharnée entre les forces de l’ordre et les manifestant·e·s. La police utilise des canons à eau et des gaz lacrymogènes, les manifestant·e·s ripostent à coups de bâton et en lançant des pierres. Bientôt, dans toutes les grandes villes du Pakistan ont lieu des mobilisations en soutien à Imran Khan, à Islamabad, à Peshawar, à Karachi. En soirée, l’ex-premier ministre apparaît dans une vidéo diffusée en ligne, en simple t-shirt, paraissant épuisé. L’atmosphère était révolutionnaire comme jamais avant depuis le coup d’État institutionnel contre Imran Khan il y a près d’un an28Amber Rahim Shamsi, « Imran Khan crisis: Is Pakistan facing its own January 6 moment? », Al Jazeera, 17 mars 2023. https://www.aljazeera.com/opinions/2023/3/17/imran-khan-crisis-is-pakistan-facing-its-jan-6-moment (consulté le 19 mars 2023).. Son discours est sans équivoque. Il appelle ses partisans à poursuivre la lutte, même s’il devait être assassiné. Cela dit, les chaînes de télévision et les journaux ne nous fournissent qu’une vague idée de ce qui se trame en coulisses. On n’en retient que les mots-clés du jour : terrorisme, corruption, manifestation, théorie du complot, etc.

Nous avons eu la chance de nous entretenir avec un employé de l’armée, dont nous préserverons l’anonymat. Ce n’est pas chose rare de rencontrer de ces fonctionnaires, étant donné les dépenses militaires très importantes, engagées au détriment, des investissements dans les secteurs comme la santé et l’éducation, qui demeurent largement privés, mal réglementés et souvent de bien piètre qualité. Par ailleurs, après le récent changement de gouvernement, le budget militaire aura été augmenté et les dépenses dans la santé et l’éducation, coupées encore davantage29Dawn, « DG ISPR defends army’s budget, says it’s been reduced », Dawn, 14 juin 2022. https://www.dawn.com/news/1694797 (consulté le 19 mars 2023).. Près de la moitié de la population est analphabète30https://www.statista.com/statistics/572781/literacy-rate-in-pakistan/ (consulté le 19 mars 2023). et près de 60 % vivent en milieux ruraux31https://tradingeconomics.com/pakistan/rural-population-percent-of-total-population-wb-data.html (consulté le 19 mars 2023). et subsistent de l’agriculture32https://www.finance.gov.pk/survey/chapters_21/02-Agriculture.pdf (consulté le 19 mars 2023).. Le fonctionnaire en question nous a éclairés, justement, sur ce qui pouvait se passer derrière les coulisses, mais qui échappe totalement au discours médiatique. Selon lui, la crise du gouvernement de PTI aurait été causée par des tensions entre le chef de l’InterServices Intelligence (ISI), les services secrets pakistanais, le lieutenant-général Faiz Hameed33Kamran Yousouf, « Lt Gen Faiz Hameed decides to seek early retirement: family sources », Tribune, 26 novembre 2022. https://tribune.com.pk/story/2388321/lt-gen-faiz-hameed-decides-to-seek-early-retirement-family-sources (consulté le 19 mars 2023). et le chef des armées, le général Qamar Javed Bajwa34Abid Hussain, « The controversial legacy of Pakistan’s outgoing army chief Bajwa », Al Jazeera, 25 novembre 2022. https://www.aljazeera.com/news/2022/11/25/pakistans-army-chief-to-end-his-six-year-long-tenure (consulté le 19 mars 2023).. En effet, le premier ministre Khan entretenait alors de bonnes relations avec les services de renseignement, mais n’était pas vu du bon œil par l’armée, qui voyait non seulement son budget réduit, mais son influence écartée quelque peu des décisions politiques importantes35Ibid.. Les deux puissants leaders militaires ont depuis trouvé leurs remplaçants, le lieutenant General Asim Munir au poste de chef des armées36Abid Hussain, « Who is Asim Munir, Pakistan’s new army chief? » Al Jazeera, 24 novembre 2022. https://www.aljazeera.com/news/2022/11/24/who-is-asim-munir-pakistans-new-army-chief (consulté le 19 mars 2023). et le lieutenant-général Nadeem Anjum à la tête de l’ISI37Rezaul H. Laskar, « Pakistan’s ISI chief emerges from the shadows, roasts Imran Khan for his “lies” », Hindustan times, 27 octobre 2022. https://www.hindustantimes.com/world-news/pak-army-fields-isi-chief-to-counter-imran-khan-he-calls-out-ex-pm-s-lies-101666892378309.html (consulté le 19 mars 2023).
Tribune, « Never wanted to appoint DG ISI as army chief: Imran », Tribune, 6 mai 2022. https://tribune.com.pk/story/2355430/never-wanted-to-appoint-dg-isi-as-army-chief-imran (consulté le 19 mars 2023).
. C’est ce conflit qui aurait fait en sorte, selon notre interlocuteur, que l’armée aurait acheté des membres du parlement pour pouvoir procéder à une destitution du premier ministre38Voir aussi : Samina Ahmed, « A Change of Command and Political Contestation in Pakistan », International Crisis Group, 2022. https://www.crisisgroup.org/asia/south-asia/pakistan/change-command-and-political-contestation-pakistan (consulté le 19 mars 2023)..

Cependant, cet incident nous ramène à des enjeux beaucoup plus importants. En effet, les États-Unis avaient manifesté leur désaccord après une visite du premier ministre en Russie en février 202239Mohan, C. Raja. 2022. « Imran Khan Goes to Moscow as Pakistan Romances Russia ». Foreign Policy, 23 février 2022. https://foreignpolicy.com/2022/02/23/imran-khan-pakistan-russia-putin-india-geopolitics (consulté le 19 mars 2023)., pendant laquelle ce dernier devait potentiellement conclure un accord pour importer du pétrole en roubles. En fait, d’une part, le coût aurait été moindre pour le pays, mais, de manière plus importante, un tel accord aurait pavé la voie à un affranchissement de la dépendance au dollar étatsunien. Ce sont des démarches que de nombreux pays du Sud ont déjà tenté d’entamer, surtout depuis la polarisation autour du conflit en Ukraine40Jha, Somesh. 2023. « Will Russia sanctions dethrone ‘King Dollar’? » Al Jazeera, 7 mars 2023. https://www.aljazeera.com/features/2023/3/7/will-russia-sanctions-dethrone-king-dollar (consulté le 19 mars 2023).. Le Pakistan se rapprochait également de la Chine dans le cadre du China-Pakistan Economic Corridor (CPEC), qui donnerait à la Chine l’accès à ses ports de mer sur l’Océan indien41Fahd Humayun, « Why was Pakistan’s PM in Russia amid the Ukraine invasion? », Al Jazeera, 3 mars 2022. https://www.aljazeera.com/opinions/2022/3/3/why-was-pakistans-pm-in-russia-amid-ukraine-invasion (consulté le 19 mars 2023). Voir aussi : https://www.britannica.com/topic/China-Pakistan-Economic-Corridor (consulté le 19 mars 2023).. Cela expliquerait aussi que 30 % de la dette du Pakistan soit due à la Chine42Faseeh Magi, « Why Pakistan Is Struggling to Get Another IMF Bailout ». Washington Post, 6 février 2023. https://www.washingtonpost.com/business/energy/why-pakistan-is-struggling-to-get-another-imf-bailout/2023/02/04/3d446f86-a508-11ed-8b47-9863fda8e494_story.html (consulté le 19 mars 2023).. Évidemment les États-Unis et sans doute les autres pays de l’Occident ne pouvaient voir un tel rapprochement d’un bon œil. Par ailleurs, ce genre d’interférence le part des États-Unis entre l’armée et le gouvernement civil n’a rien de nouveau. Cela s’était produit, par exemple, avec le gouvernement de Benazir Bhutto vers la fin des années 1980, qui devait maintenir le budget de l’Armée et laisser à cette dernière la gestion de la politique étrangère pour rester au pouvoir, et ce, conformément à un accord avec Washington43Ahmed Rashid. Descent into Chaos: The United States and the Failure of Nation Building in Pakistan, Afghanistan, and Central Asia. London : Penguin, 2008, p.40. Enfin, si Imran Khan s’affairait scrupuleusement à payer la dette44Op. Cit., note 16., le nouveau gouvernement de Shahbaz Sharif se prépare maintenant à livrer le pays au Fonds monétaire international (FMI)45Al Jazeera, « ‘Beyond imagination’ : Pakistan PM warns of IMF bailout conditions ». Al Jazeera, 3 février 2023. https://www.aljazeera.com/economy/2023/2/3/363 (consulté le 19 mars 2023). en mettant en œuvre, entre autres, une dévaluation de sa monnaie46Al Jazeera et Reuters, « Pakistani rupee hits record low amid IMF bailout delay », Al Jazeera, 2 mars 2023. https://www.aljazeera.com/economy/2023/3/2/pakistani-rupee-hits-record-low-amid-wait-for-imf-fund (consulté le 19 mars 2023)..

Selon notre source anonyme, ruiner le pays ne veut rien dire pour le nouveau premier, du moment qu’il peut continuer de remplir ses comptes de banque à l’étranger47Paul Farrelly et Jason Burke, « Search for the millions Sharif “stole” ». The Guardian, 24 octobre 1999. https://www.theguardian.com/world/1999/oct/24/paulfarrelly.jasonburke (consulté le 19 mars 2023).. De manière générale, les conditions du FMI mettent l’accent sur la conformité du pays au marché international, des mesures d’austérité, un investissement dans les programmes destinés aux victimes des inondations et au plus démuni·e·s (paradoxalement), entre autres, et un assainissement des institutions pour enrayer la corruption, un problème antédiluvien48https://www.dawn.com/news/1733139 (consulté le 19 mars 2023)., et accroître la transparence49https://www.imf.org/en/News/Articles/2023/02/10/imf-staff-concludes-visit-to-pakistan et https://www.imf.org/en/News/Articles/2022/07/13/pr22255-pakistan-staff-level-agreement-on-7th-and-8th-eff-review (consulté le 19 mars 2023)., ce qui semble vouloir dire la privatisation des entreprises étatiques non rentables, avec les conséquences que cela peut avoir, comme un recul en ce qui a trait justement à l’aide aux populations défavorisé·e·s. Une autre mesure serait la hausse des prix de l’énergie, dont les coûts étaient subventionnés par le gouvernement50Mangi, Faseeh. 2023. « Why Pakistan Is Struggling to Get Another IMF Bailout ». Washington Post, 6 février 2023. https://www.washingtonpost.com/business/energy/why-pakistan-is-struggling-to-get-another-imf-bailout/2023/02/04/3d446f86-a508-11ed-8b47-9863fda8e494_story.html (consulté le 19 mars 2023)., ce qui semble avoir été, pour le Pakistan, un moyen de maintenir le couvercle sur la marmite et éviter les explosions de mécontentement qui peuvent secouer le pays.

D’une part, il y a lieu de se demander.  Comment une institution étatsunienne qui s’est montrée hostile au seul gouvernement du pays qui a tant soit peu voulu assainir les finances du pays et limiter la corruption? Pourquoi alors favoriser le retour de leaders dont les antécédents de corruption ont été éprouvés, si le FMI espère réellement accomplir cet objectif. En effet, ce n’est pas la première fois que le FMI doit courir à la rescousse du Pakistan, mais dans bien des cas, le processus a été abandonné en cours de route en raison de l’inaction de l’État pakistanais qui tend à ne pas mettre en œuvre les mesures demandées51Ibid.. C’est la 13e fois depuis les années 1980. Il semble que, du côté pakistanais, on essaie donc de toucher les fonds, possiblement de s’en mettre plein les poches, une pratique qui existe depuis des décennies chez les élites, tout en évitant la grogne populaire. En effet, le gouvernement a aussi tendance à faire des dépenses énormes à la veille d’élections, dont les prochaines sont prévues dans quelques mois, en octobre prochain. D’autre part, il a été aussi été établi que le FMI, malgré ses beaux discours, favorisait une dérégulation des économies du Sud pour favoriser les intérêts des multinationales étrangères52Dufour, Mathieu, et Özgür Orhangazi. 2007. « International Financial Crises: Scourge or Blessings in Disguise? » Review of Radical Political Economics 39 (342)..

En fait, c’est comme si les États-Unis et les organisations qui défendent leurs intérêts souhaitent avoir affaire à des gouvernements corrompus prêts à sacrifier le pays aux intérêts étrangers pour pouvoir perpétuer leur propre cleptocratie et leur train de vie luxueux. Il faut souligner également que la situation de sécurité, sur le plan géopolitique, reste des plus précaires, avec les talibans au pouvoir en Afghanistan, l’instabilité politique et économique générale, sans parler de la bombe atomique détenue par Islamabad53Op. cit., note 9.. Imaginez ce qui se produirait si, ne serait qu’une fraction de la population de 220 millions du Pakistan décidait de se ruer vers l’Europe pour y trouver refuge, compte tenu du fait que le continent est déjà la proie à l’arrivée massive de réfugiés du Moyen-Orient, de l’Afrique et de l’Ukraine. L’urgence était telle que, au début février, il ne restait au Pakistan que de quoi payer ses importations pour un mois54Op. cit., note 45., parmi lesquelles, l’importation de pétrole. Pour donner une idée, en 2020, le Pakistan a importé 45, 8 milliards de dollars  des États-Unis de marchandise, mais n’en a exporté que pour 22,3 milliards de dollars, ce qui engendre un déficit commercial de 23,5 milliards de dollars $55https://wits.worldbank.org/CountryProfile/en/PAK (consulté le 19 mars 2023).. Or, le pays aurait déjà cumulé une dette de 370 milliards de dollars56Op. cit., note 9..

Entre temps, l’ex-premier ministre avait été convoqué pour apparaître devant des tribunaux de tout le pays pour 85 chefs d’accusation. Évidemment, comme il ne pouvait paraître partout à la fois, c’est là que le mandat d’arrestation avait été émis contre lui. Le 17 mars, Imran Khan marchait vers la cour de Lahore, entouré de ses partisan·e·s pour obtenir une libération sous caution. En effet, suite aux événements des derniers jours, le gouvernement actuel semblait vouloir conclure cet incident à l’amiable57Hussain, Abid. 2023. « Lahore court grants protective bail to ex-Pakistani PM Imran Khan ». Al Jazeera, 17 mars 2023. https://www.aljazeera.com/news/2023/3/17/imran-khan-to-visit-lahore-court-to-seek-halt-of-arrest-warrant (consulté le 19 mars 2023).. Une telle libération a par ailleurs depuis été accordée58Ibid.. Malheureusement, en date du 10 mai 2023, l’ex-premier-ministre a été arrêté de nouveau à Islamabad et ses partisan·e·s se révoltent et confrontent la police. La communauté internationale retient son souffle alors qu’on frôle une énième fois la catastrophe, le coup d’État ou pire encore59Al Jazeera and News Agencies, « How the world reacted to Imran Khan’s arrest in Pakistan », Al Jazeera, 10 mai 2023. https://www.aljazeera.com/news/2023/5/10/how-the-world-reacted-to-imran-… (consulté le 10 mai 2023)..

CRÉDIT PHOTO : armansabir


La défense du territoire et l’avancée paramilitaire en Colombie

La défense du territoire et l’avancée paramilitaire en Colombie

Traduction d’Alexandre Dubé-Belzile
Cet article a été publié par nos partenaires de Colombie, la revue Kalivando.

Plusieurs événements survenus au cours d’une très courte période de temps depuis le début de l’année 2023 font état d’une même réalité : d’une part, le projet de réorganisation violente des territoires en faveur de corporations va toujours bon train, et d’autre part, la nécessité de consolider les organisations sociales, autochtones, paysannes et populaires pour la défense de la vie, de l’autonomie et des territoires est encore plus importante, avec ou sans gouvernement progressiste au pouvoir.

À l’heure actuelle, divers projets d’extraction, légaux et illégaux, progressent dans les territoires et nous assistons à une réingénierie et à une avancée du paramilitarisme, et ce, en collaboration, dans plusieurs régions, avec les forces de sécurité de l’État. Face à cette situation s’organise une défense du territoire par des communautés qui souhaitent compter sur un gouvernement progressiste qui est à leur écoute, sans pour autant être en mesure de se montrer à la hauteur de la situation. Nous ne mentionnons ci-bas que quelques exemples particulièrement probants qui ont eu lieu au début du mois de janvier 2023.

Siège humanitaire à Vista Hermosa (Meta)

Le village de Vista Hermosa, un parc de la Sierra Macarena, région de la grande Amazonie, un territoire très affecté par le conflit armé entre les FARC et l’État, vivait dans une certaine tranquillité depuis la signature de l’accord de paix de 2016. Toutefois, le 18 janvier dernier, cette tranquillité a été perturbée en raison du non-respect de l’accord par le gouvernement d’Iván Duque, la mise en œuvre de multiples projets extractifs, l’augmentation des groupes armés illégaux qui se sont emparés du territoire pour le commerce de la feuille de coca et l’exploitation minière illégale, ainsi que des actions agressives et stigmatisantes des forces de sécurité contre la population.

Ainsi, face au non-respect des accords d’investissement et de soutien avec les communautés de Meta et de Guaviare qui avaient été alors conclus, ces dernières ont décidé d’organiser une résistance pour revendiquer leurs droits. À cette fin, elles ont créé un siège humanitaire contre un groupe de 30 soldats installés dans la région, leur demandant de se retirer de ce corridor écologique de paix, tout en demandant au gouvernement de respecter les accords et les promesses de soutien à leurs initiatives communautaires. De leur côté, les médias n’ont fait qu’aggraver la situation, en déformant la réalité et, pire encore, en faisant passer les justes revendications des paysan·ne·s pour une action d’une des factions dissidentes des FARC, ce qui a posé un risque grave pour la sécurité de ces populations, tout en sabotant, évidemment, leur mouvement de résistance.

Finalement, le gouvernement a lancé une commission et un dialogue a été entamé avec les collectivités et la situation a été temporairement solutionnée. Le siège humanitaire a été levé, mais non sans avoir convenu d’un échéancier et de mesures de suivi pour la satisfaction des justes demandes des communautés qui visent à protéger leur qualité de vie et à défendre leur territoire.

Il est important de souligner qu’il s’agit d’une zone riche en eau, en biodiversité et en ressources pétrolières et gazières. À ce stade, il est aussi important de noter que « de 2004 à 2021, période du Plan Colombia-Patriota y Consolidación, le nombre de zones d’exploitation d’hydrocarbures est passé de 255 à 892 en 2017, et ce, sous la présidence de Juan Manuel Santos. Ce dernier nous a accusés d’être de la narcoguérilla et s’est tiré avec notre pétrole »1Estefania Ciro, « Magia Salvaje », La Jornada, 18 novembre 2022. https://www.jornada.com.mx/notas/2022/11/13/politica/magia-salvaje-20221113/?from=page&block=politica&opt=articlelink (consulté le 21 mars 2023). En arrière-plan, le trafic de drogue, l’élevage extensif de bétail, l’agriculture industrielle et les projets d’extraction continuent d’aller de l’avant.

Les populations résistent à l’entrée des entreprises nationales et multinationales dans la région2Semana Rural, « Petróleo y deforestación, las amenazas que enfrenta La Macarena », Semana Rural. https://semanarural.com/web/articulo/petroleo-y-deforestacion-las-amenazas-que-enfrenta-la-macarena/495 (consulté le 21 mars 2023) et construisent et mettent en œuvre des projets pour une vie commune. Il convient de noter que, depuis la signature de l’accord de paix, les organisations communautaires de défense du territoire ont pris de l’expansion.

Grève illimitée dans la région de Dos Rios

Le 22 janvier, les communautés de la région de Dos Rios se sont mobilisées dans le cadre d’une « grève régionale illimitée pour la vie et la permanence sur le territoire », exigeant que le conflit historique sur la terre, l’extraction de ses richesses, le génocide et la destruction sur le territoire aux mains des paramilitaires prennent fin.

Le 26 janvier dernier, le gouvernement a entamé un dialogue avec ces communautés, aux termes duquel un accord a été conclu. Selon cet accord, notamment, « le gouvernement reconnaît qu’il existe dans les régions rurales de la Colombie une crise humanitaire et qu’y sont commises, en raison d’une reconfiguration des groupes paramilitaires, de graves violations des droits de la personne, un enjeu non seulement militaire, mais aussi politique, culturel, économique et social »3Comunidad, & Gobierno, « Gobierno y Comunidades acuerdan crear comisión para la solución de la #EmergenciaHumanitaria. Macrorregión Magdalena Medio. Colombia », Kavilando, 26 janvier 2023. https://kavilando.org/lineas-kavilando/formacion-genero-y-luchas-populares/9421-gobierno-y-comunidades-acuerdan-crear-comision-para-la-solucion-de-la-emergenciahumanitaria-macrorregion-magdalena-medio-colombia (consulté le 21 mars 2023). Les parties ont également convenu d’une stratégie et d’un échéancier, tombant d’accord pour parler d’une « urgence humanitaire » en vertu d’une loi administrative et ainsi surmonter à long terme les causes structurelles de l’urgence.

La région constitue une vaste zone enclavée par les rivières Magdalena et Cauca, deux artères fluviales importantes de la Colombie. Il s’agit d’un territoire d’une grande richesse hydrique, avec des terres fertiles, sur lequel sont menées des activités d’élevage extensif et des activités agro-industrielles, notamment de production d’huile de palme, d’extraction d’or, d’argent, de zinc, de cuivre (un minerai clé pour la transition énergétique), de pétrole, de gaz, de charbon et, enfin, la production de cultures destinées à un usage illicite.

Selon le rapport intitulé Expansión Paramilitar y represión contra comunidades en la región de los dos Ríos (Expansion paramilitaire et répression contre les communautés de la région de Dos Rios) présenté en janvier 2023 par un réseau d’organisations communautaires qui défendent le territoire, cette région a subi les effets d’une militarisation, qui comprend des activités paramilitaires, et ce, en fonction d’intérêts économiques. Les communautés concernées réaffirment que, à l’heure actuel, le pouvoir des paramilitaires sur le territoire et ses sociétés est consolidé par une présence accrue de ses membres, mais aussi par ses structures établies en collaboration avec l’armée.

En effet, la deuxième division de l’armée nationale, sa cinquième brigade, le 48e bataillon de jungle (Batallón de Selva Nº 48), la force opérationnelle conjointe de Marte (la Fuerza de tarea conjunta Marte), le 8e bataillon chargé des voies de transport et de l’énergie (Batallón Vial y Energético No. 8), qui protège l’entreprise Gran Colombia Gold, opèrent dans cette zone. Des groupes paramilitaires connus sous le nom de Caparrapos, le Clan du Golfe, composé des groupes Autodefensas Unidas de Colombia (AUC) et Autodefensas Gaitanistas de Colombia (AGC), le Jalisco Nueva Generación, certaines factions dissidentes des FARC et l’ELN sont également présents dans la région.

La présence militaire et paramilitaire et la complicité entre ces derniers trouvent leur raison d’être dans des intérêts économiques et politiques précis, et mènent à un contrôle territorial et social efficace. Dans de vastes zones, ces groupes exercent un contrôle sur, entre autres, la mobilité des populations et sur l’aménagement du territoire ainsi que sur l’approvisionnement. Ils sont devenus des expressions de facto du pouvoir sur le territoire, pouvoir maintenu par l’intimidation de sa population. Dans d’autres régions, ils agissent en tant que promoteurs de la culture de la coca et acheteurs de feuilles de coca, prêteurs et constructeurs d’infrastructures de base, de routes et d’entrepôts, pour ne mentionner que quelques éléments4Organizaciones sociales y firmantes, « Expansión Paramilitar y represión contra comunidades en la región de los dos Ríos. Colombia. Informe », Kavilando, 21 janvier 2023. https://kavilando.org/lineas-kavilando/territorio-y-despojo/9413-expansion-paramilitar-y-represion-contra-comunidades-en-la-region-de-los-dos-rios-colombia (consulté le 21 mars 2023).

Leur arrivée et le maintien de leur présence modifient peu à peu les logiques territoriales, culturelles et relationnelles, engendrent des répercussions sur l’environnement dont l’ampleur est incommensurable et transforment la composition de la population. Il s’agit d’une réingénierie socioterritoriale complète qui va à l’encontre de la volonté des communautés qui habitent et protègent ces territoires et du pouvoir populaire et qui sont constamment victimes de diverses formes de violence et d’assassinats.

Caravane humanitaire

Du 17 au 21 janvier, une caravane humanitaire a été lancée dans le Bajo Calima et le Medio San Juan, afin de mettre en œuvre les accords sur l’aide humanitaire conclus lors du premier cycle de négociations entre le gouvernement national et l’ELN.

L’objectif est d’établir un diagnostic sur l’intensification du conflit armé au cours des derniers mois, qui a entraîné de graves conséquences, comme le déplacement et le confinement de la population civile, dans le but de tracer un échéancier souple qui, à moyen terme, permettra aux communautés de sortir de leur confinement ou, dans les cas où il y a eu un déplacement forcé, de retourner sur leurs territoires si elles le souhaitent, et ce, en toute dignité et en toute sécurité.

« Mettre en œuvre des mesures humanitaires immédiates » est l’appel lancé à la fin de la caravane humanitaire de Calima et San Juan. Contenir la crise vécue par les communautés déplacées dans les abris et les installations de Cali, Dagua et Buenaventura, ainsi que par la population confinée dans les territoires5Caravana Humanitaria, « Implementar medidas humanitarias inmediatas. El llamado al cierre de la Caravana Humanitaria Calima y San Juán. Colombia ». 23 janvier 2023. https://kavilando.org/lineas-kavilando/conflicto-social-y-paz/9416-implementar-medidas-humanitarias-inmediatas-el-llamado-al-cierre-de-la-caravana-humanitaria-calima-y-san-juan-colombia (consulté le 21 mars 2023). Des rapports persistants font état entre autres, d’actions coordonnées entre les paramilitaires de l’AGC et l’armée colombienne, de pressions sur les communautés, de confinement, de déplacement, d’affrontements avec l’ELN dans plusieurs régions et de contrôle permanent de la mobilité.

Parallèlement, les projets d’exploitation de palmiers à huile, de cultures illicites, de bois, de mines d’or et de platine6El Tiempo, « Rebelión contra permisos para la minería en Calima El Darién (Valle)», El Tiempo, 21 décembre 2021. https://www.eltiempo.com/colombia/cali/rebelion-contra-tres-proyectos-de-mineria-en-calima-el-darien-valle-638140 (consulté le 21 mars 2023) et de cuivre progressent. En outre, les rivières qui constituent des voies de transport rapides vers et depuis la mer suscitent un intérêt particulier des groupes impliqués dans la région7Alfonso Insuasty Rodríguez, « El pacífico entre fuegos, Kavilando », 5 janvier 2020.  https://kavilando.org/lineas-kavilando/observatorio-k/7379-el-pacifico-entre-fuegos (consulté le 21 mars 2023).

En guise de conclusion

Le mouvement social, populaire et ethnique des paysan·ne·s doit être renforcé et doit continuer d’exiger ce qui est juste, avec ou sans gouvernement progressiste. Le modèle économique extractiviste, ancré dans des stratégies militaires, paramilitaires et même juridiques de persécution, sévit toujours, et ce, dans l’impunité. Il s’agit de zones très riches en ressources naturelles, que ce soit en eau, en sols fertiles ou en minéraux précieux.

L’abandon de l’État ou, en autres mots, la présence de groupes militaires et paramilitaires comme abandon par l’État de sa fonction dans cette région persiste. En outre, certains accords n’ont pas été respectés, notamment l’accord de paix entre les FARC et le gouvernement colombien. Les conditions structurelles qui permettent la perpétuation du conflit armé et de la violence dans le cadre d’un modèle économique extractiviste massif et destructeur n’ont pas encore cessé. La reprise de contrôle du territoire par les armes est aujourd’hui caractérisée par des intérêts divers, mais ce qui est certain, c’est que la stratégie de contrôle social, politique, économique et armé des territoires se repositionne, avec la complicité des forces armées et c’est ce que dénoncent les communautés qui en sont elles-mêmes victimes.

Au fur et à mesure que cette stratégie de prise de contrôle territorial progresse, les initiateurs de projets miniers et agro-industriels, qu’ils soient légaux ou illégaux, agissent impunément et avec agressivité, ce sur quoi il faut enquêter et ce qu’il faut dénoncer. Il convient de souligner l’attitude d’ouverture au dialogue du gouvernement de Gustavo Petro et de Francia Márquez, qui sont à la recherche de solutions, mais qui, sans avoir de position claire, sans agir rapidement et efficacement, pourraient vite voir leurs élans frustrés. La mobilisation collective des communautés est la voie vers la construction d’un tissu territorial autonome, et la force organisationnelle est la première garantie de protection, car elle a été en mesure de poser des conditions à l’État ainsi qu’à d’autres formes et tentatives de contrôle de la population et du territoire.

Ces défis dépendent, sans aucun doute, de la volonté politique forte et claire des organisations sociales, paysannes, ethniques et populaires, ainsi que de la volonté politique forte du gouvernement progressiste actuel, visant à promouvoir des transformations rapides par le biais de plans et d’actions efficaces pour exécuter les accords et les lois existants, ainsi que pour mettre en œuvre les réformes nécessaires et structurelles. Insister pour que des solutions durables soient apportées à moyen et à long terme implique en soi un exercice constant et dynamique de participation contraignante des différents secteurs de la société et du territoire.

En quatre ans de gouvernement de Gustavo Petro, même dans le meilleur des cas (ce qui est peu probable), des changements structurels suffisants ne seront pas réalisés, de sorte que le mouvement renforcé devra faire preuve de la clarté politique nécessaire pour permettre la poursuite des changements, tout en défendant ses acquis. Avec ou sans progressisme, les luttes des communautés pour la consolidation et l’affirmation de leurs projets de vie collective, la défense de leurs territoires, leur autodétermination, sont toujours d’actualité.

CRÉDIT PHOTO : Ákos Helgert / Pexels


Expansion mercantile et poursuite de la dépossession

Expansion mercantile et poursuite de la dépossession

Traduction d’Alexandre Dubé-Belzile
Cet article a été publié par nos partenaires de Colombie, la revue Kalivando. 

Le deuxième rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) affirme que la catastrophe est déjà inévitable. Il faut maintenant, de toute urgence, nous efforcer d’en minimiser les répercussions1Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), Rapport de 2021, https://www.ipcc.ch/report/ar6/wg1/. L’influence néfaste des grandes entreprises sur les modes de fonctionnement démocratiques est accentuée et d’autant plus percutante dans la manière dont elle consolide non seulement le pouvoir d’une minorité2OXFAM, Democracias Capturadas: el gobierno de unos pocos. Bruxelles : Oxfam, 2019, récupéré sur https://www.oxfam.org/es/informes/democracias-capturadas-el-gobierno-de-unos-pocos (consulté le 30 janvier 2023), mais aussi dans la manière dont elle fait obstacle ou retarde les transformations essentielles qui nous permettraient de vraiment prendre soin de la planète et de la vie. Cela nous éclaire sur l’affirmation sans équivoque du GIEC3Op. Cit., note 5., selon laquelle, même face aux avertissements, les gouvernements n’ont rien fait. Ils n’ont pas pris les mesures les plus fondamentales à la prévention de la crise ou à tout le moins, les mesures nécessaires pour en minimiser les conséquences4Organisation des Nations unies (ONU), « Los líderes mundiales han fracasado en su batalla contra el cambio climático, según un informe de la ONU », 20 février 2022, récupéré sur https://news.un.org/es/story/2022/02/1504702 (consulté le 30 janvier 2023).

Sans aucun doute, aujourd’hui plus que jamais, la Terre joue un rôle de premier plan, actrice elle-même à part entière dans des aspects de ce monde qui dépassent toute logique, qu’elle soit diplomatique, issue des us et coutumes occidentaux ou autre. La planète vibre, prend parti en tant que sujet politique, fait pression sur les gouvernements de par le monde et nous permet en même temps de constater l’urgence d’un changement de culture et de valeurs pour les habitant·e·s submergé·e·s par la logique du capital.

La catastrophe

L’Organisation météorologique mondiale (OMM) nous prévient que, actuellement, plus de la moitié de la population mondiale n’a pas accès à de l’eau potable et que le problème devrait s’exacerber dans les années à venir5Organisation météorologique mondiale (OMM), « La Coalición para el Agua y el Clima pide medidas urgentes para proteger a las personas », 9 mars 2022, récupéré sur https://www.iagua.es/noticias/organizacion-meteorologica-mundial/coalicion-agua-y-clima-pide-medidas-urgentes-proteger (consulté le 30 janvier 2023). Selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), (2022), le nombre de personnes souffrant de l’insécurité alimentaire et de la faim dans le monde augmente aussi rapidement6Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), Informe Global sobre Crisis Alimentarias 2022, récupéré sur  https://eacnur.org/es/actualidad/noticias/inseguridad-alimentaria-hambre-2022#:~:text=Informe%20Global%20sobre%20Crisis%20Alimentarias%202022 (consulté le 30 janvier 2023). Il convient de noter que l’Organisation des Nations Unies (ONU) prévoit que, d’ici 2050, il y aura plus de 9 milliards d’habitant·e·s, dont 70 % vivront dans des villes, adoptant un modèle de consommation intenable7ONU, « Las ciudades seguirán creciendo, sobre todo en los países en desarrollo », 2018, récupéré sur  https://www.un.org/development/desa/es/news/population/2018-world-urbanization-prospects.html (consulté le 30 janvier 2023). Selon le World Wildlife Fund (WWF)8World Wildlife Fund (WWF), Informe Planeta Vivo 2020. Revertir la curva de la pérdida de la biodiversidad, récupéré sur https://wwfeu.awsassets.panda.org/downloads/lpr20_full_report.pdf (consulté le 30 janvier 2023), ce modèle de société capitaliste a dévoré des ressources irrécupérables en limitant l’espace de la biodiversité. Au cours des 50 dernières années, la population de mammifères, d’oiseaux, de poissons, de reptiles et d’amphibiens a diminué de 68 % en moyenne. Les données sur l’Amérique latine sont d’autant plus troublantes, car elles font état d’une réduction de 94 %.

Malgré ces faits alarmants, les discussions des récents sommets de la COP26 (Conférence des Nations Unies sur les changements climatiques de Glasgow) et de Davos (Réunion Annuelle du Forum Économique Mondial) font surtout états de préoccupations relatives à la réactivation de l’économie dans le cadre du modèle capitaliste et à l’endiguement de la contestation de plus en plus importante qui résulte d’un mécontentement général9Alfonso Insuasty Rodríguez et Gustavo Muñoz Gaviria, « Disputas por el territorio, tensiones entre la guerra y la paz », 30 novembre 2021, récupéré sur https://www.biodiversidadla.org/Documentos/Disputas-por-el-territorio-tensiones-entre-la-guerra-y-la-paz (consulté le 30 janvier 2023). Les solutions sont de plus en plus hors d’atteinte. Quelle que soit la voie que peut sembler emprunter l’humanité, les changements essentiels ne sont pas en vue10Convida20, « Los poderes globales no apuntan sus decisiones a la satisfacción de necesidades humanas ni el cuidado de la Casa Común », 28 mars 2022, récupéré sur https://kavilando.org/lineas-kavilando/territorio-y-despojo/9014-los-poderes-globales-no-apuntan-sus-decisiones-a-la-satisfaccion-de-necesidades-humanas-ni-el-cuidado-de-la-casa-comun (consulté le 30 janvier 2023). Les pays développés et les grandes entreprises voient plutôt cette tragédie climatique comme une possibilité de faire des affaires, ce qui n’entraîne qu’une révision de la réglementation des institutions, simplement pour pouvoir retarder la dilapidation totale des ressources, tout en offrant un discours plus écologiste.

De plus, le conflit en Ukraine qui s’est amorcé au début de 2022 accélère et met en péril les faibles progrès réalisés par les pays de l’Union européenne par rapport aux accords de Paris et, au contraire, nous fait courir le risque de revenir en arrière par rapport aux gains réalisés en matière de politiques, et ce, en raison de la dépendance indubitable et accentuée au gaz, au pétrole et à ses dérivés. Dans un même ordre d’idées, on constate, entre autres, l’augmentation de la demande de charbon11Prensa Latina, « Demanda mundial de carbón alcanzará récord en 2022 », récupéré sur https://www.prensa-latina.cu/2022/12/23/demanda-mundial-de-carbon-alcanzara-record-en-2022 (consulté le 30 janvier 2023), qui entraînera sans aucun doute une augmentation des émissions mondiales de CO2. Les grandes entreprises et les pays développés qui les protègent ne réparent toujours pas les dégâts qui résultent de leurs activités et ne comprennent pas la gravité de l’état actuel de la planète.

L’expansion de l’extractivisme

Les tenant·e·s du modèle économique actuel reniflent déjà les dernières réserves naturelles de la planète où ielles pourront continuer de mener leurs activités, parmi lesquelles les forêts primaires et les terres disponibles et productives du poumon de la planète, l’Amazonie. Le synode sur l’Amazonie a affirmé : « la forêt amazonienne est un “cœur biologique” pour la terre de plus en plus menacée […] Il est scientifiquement prouvé que la disparition du biome amazonien aura un impact catastrophique pour toute la planète! »12« … la selva amazónica es un “corazón biológico” para la tierra cada vez más amenazada (…) ¡Está comprobado científicamente que la desaparición del bioma Amazónico tendrá un impacto catastrófico para el conjunto del planeta! …» Source : Secretaría General del Sínodo de los Obispos, Documento Preparatorio del Sínodo para la Amazonía, récupéré sur http://secretariat.synod.va/content/sinodoamazonico/es/documentos/documento-preparatorio-para-el-sinodo-sobre-la-amazonia.html  (30 janvier 2023) Ce biome important contient plus d’un tiers des réserves de forêts primaires du monde et constitue l’une des plus grandes réserves de biodiversité, contenant notamment 20 % de l’eau douce non gelée de la planète13AIDA, « Pronunciamiento de AIDA ante la crisis en la Amazonía », 22 août 2019, récupéré sur https://aida-americas.org/es/prensa/pronunciamiento-de-aida-ante-la-crisis-en-la-amazonia (30 janvier 2023). Aussi, 410 peuples autochtones coexistent dans les 8 470 209 km2 de l’Amazonie14Red Información Socioambiental Georreferenciada (RAISG). Atlas Amazonía Bajo Presión, 2020..

Face à l’incompétence fonctionnelle des États et à la protection à tout prix de l’avancée perverse des grandes entreprises, les communautés autochtones, paysannes, afro-américaines et les organisations populaires ont décidé de confronter les activités dévastatrices du capital, donnant ainsi lieu aux luttes de première ligne, ce qui les expose aussi aux agressions du système de mort qu’elles affrontent. La militarisation, la stigmatisation, la criminalisation et l’extermination sont les réactions qu’entraîne la défense de leurs justes causes. Le Brésil, la Bolivie, la Colombie, l’Équateur, le Pérou, le Venezuela, le Suriname, la Guyane et la Guyane française sont des pays qui ont une relation directe avec l’Amazonie.

Entre 2017 et 2020, en Amazonie, sur les territoires de la Bolivie, de la Colombie, de l’Équateur et du Pérou, plus de deux millions d’hectares de forêts primaires ont été perdus. En 2020, la plus forte augmentation a été enregistrée, avec plus de 500 000 hectares déforestés. Depuis, 76 % des brûlages ont été enregistrés dans des zones non protégées du bassin, tandis que les 24 % restants ont eu lieu dans des territoires autochtones et des zones protégées15Monitoring of the Andean Amazon Project (MAPP), « La deforestación grave continúa dentro el Parque Nacional Chiribiquete », 2020, récupéré sur https://www.maaproject.org/2022/chiribiquete-colombia-2022/ (30 janvier 2023). Un total de 13 235 km2 a été déboisé en Amazonie brésilienne entre avril 2020 et avril 2021, le pire chiffre depuis 15 ans enregistré par l’Institut de l’homme et de l’environnement d’Amazonie (Instituto do Homem e Meio Ambiente da Amazônia). En avril 2022, le système d’alerte à la déforestation (DAS), qui fait partie de l’Institut, a fait état d’une augmentation de 54 % du phénomène16Instituto do Homem e Meio Ambiente da Amazônia (IMAZON), « Desmatamento na amazonia cresce 54 e atinge pior abril dos últimos 15-anos », 2022, récupéré sur : https://imazon.org.br/imprensa/desmatamento-na-amazonia-cresce-54-e-atinge-pior-abril-dos-ultimos-15-anos/ (30 janvier 2023). Dans une large mesure, la combustion de cette biomasse est associée à la pénétration de l’élevage, de l’agriculture extensive et de l’exploitation minière.

Colombie

La Colombie se classe au sixième rang mondial en matière de déforestation de la forêt primaire17World Resource Institute (WRI), Forest Pulse: The Latest on the World’s Forests, 2022, récupéré sur  https://research.wri.org/gfr/latest-analysis-deforestation-trends (30 janvier 2023). Selon les chiffres mondiaux, les forêts tropicales ont perdu 11,1 millions d’hectares en 2021, dont 3,75 millions dans les forêts tropicales primaires. La Colombie occupe la première place en ce qui a trait à l’avancement de la déforestation en Amazonie. De grands incendies ont été enregistrés à l’intérieur du parc national de Chiribiquete avec plus de 6 000 hectares brûlés depuis 2018, dont 2 000 hectares entre septembre 2021 et février 2022.18Op. cit., note 16.

Enfin, les groupes qui luttent contre les changements climatiques y sont perçus comme nuisible : « [celles et] ceux qui défendent à juste titre la vie dans un environnement sain font l’objet de menaces, de harcèlement et d’assassinats […] les progrès de la technologie et de la science ne semblent pas être utilisés pour adopter des politiques, des plans ou des actions qui visent le développement durable. Au contraire, ces progrès se font dans un esprit de développement négligent, corrosif et excluant »19Red Eclesial Panamazónica (REPAM), « Introducción del 2º Informe sobre la Vulneración de los DDHH en la Amazonía », p. 8..

La poursuite de la dépossession

Parallèlement, la machinerie extractiviste agricole et industrielle, dont celle de l’huile de palme, poursuit son cours, continue son expansion, avec ses effets néfastes, et ce, avec le soutien de l’État. Le 27 mars 2022, le gouvernement d’Iván Duque, par l’intermédiaire de l’Autorité nationale des licences environnementales (Autoridad Nacional de Licencias Ambientales-ANLA), a annoncé qu’un permis d’exploitation avait été accordé pour le développement du premier projet pilote de fracturation, appelé Kalé, qu’Ecopetrol a l’intention de réaliser dans la municipalité de Puerto Wilches, dans le département de Santander20Compromiso. (2022). « Rechazamos la aprobación de primer proyecto piloto de fracking en Colombia, en un contexto de amenazas contra líderes, lideresas ambientales y el territorio », récupéré sur  https://r.search.yahoo.com/_ylt=AwrFeFOM.9Zj0zkLOSqrcgx.;_ylu=Y29sbwNiZjEEcG9zAzIEdnRpZAMEc2VjA3Ny/RV=2/RE=1675062284/RO=10/RU=https%3a%2f%2fddhhcolombia.org.co%2fwp-content%2fuploads%2f2022%2f03%2fComunicado-rechazo-pilotos-fracking-en-Santander-2.pdf/RK=2/RS=TorofNaBmCWdw42R5BM3hf6QuEw- (30 janvier 2023)

Pour sa part, le gouvernement national a ignoré l’arrêt de la Cour suprême de justice qui protège les droits à la santé, à l’eau et à la sécurité alimentaire des communautés autochtones de La Guajira, ignorant les risques encourus par le détournement du ruisseau Bruno, qu’elle a autorisé en faveur des multinationales Glencore et Angloamerican.

« Se moquant de l’arrêt SU 698 de 2017 de la Cour constitutionnelle, les institutions gouvernementales ont annoncé leur décision d’entériner la destruction du cours naturel du ruisseau Bruno, au sud de La Guajira. Cette décision du gouvernement a été motivée par étude falsifiée, inadéquate tant sur le plan technique que scientifique, sans rigueur et dont données proviennent principalement de l’entreprise étrangère Carbones del Cerrejón, qui n’a pas bénéficié d’une participation réelle des communautés Wayuu de Paradero et de La Gran Parada qui faisaient pression n’a pas été validée par les technnicien·ne s impliqué·e·s ou fait l’objet d’un contrôle judiciaire »21Prensa CAJAR, « Alerta urgente: Gobierno avala la destrucción del arroyo Bruno », 17 avril 2022, récupéré sur https://www.colectivodeabogados.org/alerta-urgente-gobierno-avala-la-destruccion-del-arroyo-bruno/.

Le gouvernement a annoncé des mesures visant à faciliter l’accès et l’exploitation minière dans les localités d’El Roble et de Volador pour les sociétés canadiennes Atico Mining et Rugby Mining, ainsi que Mandé Norte, filiale de la société étatsunienne Muriel Mining Corporation, et Minera Cobre. De même, les projets à grande échelle de la multinationale Anglo Gold Ashanti et de la société Minerales Córdoba à Quebradona et dans les départements de Putumayo et de Nariño sont situés dans ce qu’on appelle la ceinture de cuivre du Pacifique, qui s’étend du Chili au Panama. On y trouve aussi du lithium, un minéral crucial pour la transition énergétique22Portafolio, « Chocó marca el hito para la operación de cobre en el país », 7 février 2018, récupéré sur https://www.portafolio.co/negocios/choco-marca-el-hito-para-la-operacion-de-cobre-en-el-pais-514053.

La situation est la même pour l’exploitation du charbon, et ce, en réponse à la demande à l’échelle mondiale. Or, les communautés racisées, paysannes, afrocolombiennes, les écologistes actif·ve·s au sein des centres urbains, les artistes, les éducateur·trice·s, les chercheur·e·s qui assument leur responsabilité écosociale ont articulé des demandes et mené des luttes acharnées, ont réussi à réaliser des gains en matière de territoires, ont fait avancer des projets de lois, ont fait suspendre des projets extractivistes, mais ielles sont, en conséquence, victime de persécution, de criminalisation et d’assassinats. L’unité d’enquête et d’accusation de la juridiction spéciale pour la paix (Unidad de Investigación y Acusación de la Jurisdicción Especial para la Paz) a publié une alerte au regard de l’augmentation des menaces de mort contre les militant·e·s écologistes à Santander, le département où la plupart des menaces ont été proférées contre des personnes qui « s’opposent publiquement à des projets d’extraction pétrolière ou minière ». Selon le rapport, au cours des 18 derniers mois, neuf de ces militant·e·s ont été tué·e·s à Puerto Wilches23La Silla Vacía, « Aún sin arrancar el fracking, la violencia se profundiza en puerto Wilches », 2022, récupéré sur https://www.lasillavacia.com/historias/silla-nacional/aun-sin-arrancar-e….

Un nouveau gouvernement est arrivé au pouvoir en Colombie. En effet, Gustavo Petro a pris les rênes du pays en octobre 2022. De profonds changements sont attendus, mais le paramilitarisme prends de l’expansion dans les territoires et les mégaprojets miniers et énergétiques, l’élevage extensif et l’agriculture industrielle, notamment l’huile de palme, sont en pleine expansion. Il reste à voir si le nouveau gouvernement apportera vraiment les changements espérés.

CRÉDIT PHOTO : Pixabay/ Turiano L P Neto


EXPULSIONS : la campagne pour le Right to Counsel à New York

EXPULSIONS : la campagne pour le Right to Counsel à New York

Cet article est d’abord paru dans le numéro 94 de nos partenaires, la revue À bâbord!

Les locataires sont souvent sans défense devant les expulsions. On a même souvent l’impression que le système judiciaire joue contre eux. Pourtant, la campagne pour le Right to Counsel (ou pour l’aide juridique) à New York montre qu’il peut en être autrement.

Les expulsions et les déplacements forcés de population sont peut-être les manifestations les plus violentes de la crise du logement. Bien que beaucoup d’expulsions puissent être informelles et résulter de menaces ou de harcèlement de la part des propriétaires, les expulsions sont, au sens strict, le produit d’un processus légal très encadré qui passe nécessairement par un tribunal où un juge donne un ordre de la cour mis en œuvre par un huissier ou la police.

Il y a différentes façons de s’opposer aux expulsions. On peut agir en amont et essayer de développer des campagnes visant à peser sur les lois et les politiques publiques. On peut aussi agir en aval et avoir recours à l’action directe pour essayer de bloquer physiquement l’expulsion. Entre les deux, la cour est un espace asymétrique central où propriétaires et locataires s’affrontent à armes inégales. Au Québec, il y a chaque année entre 30 000 et 50 000 demandes d’expulsion qui passent par le Tribunal administratif du logement (TAL). Il faut garder à l’esprit qu’une expulsion ne touche pas simplement un individu, mais un ménage incluant potentiellement plusieurs personnes. 50 000 demandes d’expulsion peuvent ainsi vouloir dire que plus de 100 000 ou même 200 000 personnes sont touchées chaque année au Québec.

Dans une ville comme New York, une des plus chères au monde, la situation est encore plus dramatique. Selon le Furman Center de l’Université de New York, en 2017 il y a eu 176 590 demandes d’expulsion (eviction filings) soumises aux différents tribunaux du logement (housing court) de la ville de New York (il y a un tribunal du logement dans chacun des 5 boroughs de la ville – Manhattan, Brooklyn, Bronx, Queens et Staten Island)1Voir Furman Center, Trends in New York City Housing Court Eviction Filings (Data Brief. NYU Furman Center, 2019).. On parle donc de plusieurs centaines de milliers de personnes affectées annuellement.

Les quartiers les plus pauvres, où sont concentrées les populations racisées, sont les plus touchés, particulièrement le sud-ouest du Bronx et le centre et l’est de Brooklyn. Même si toutes ces demandes d’expulsion ne se concrétisent pas, les conséquences peuvent être énormes dans la mesure où les locataires visé·es peuvent ensuite finir sur des listes noires et avoir encore plus de difficultés à trouver un logement.

Pourtant, lorsque les tribunaux du logement de New York ont été créés en 1973, ils étaient censés contribuer à une application juste et équitable du droit. Mais dans la mesure où la grande majorité des propriétaires (entre 90 et 97,6 %) étaient représenté·es par un·e avocat·e, tandis que c’était le cas d’une toute petite proportion de locataires (entre 11,9 et 15 %), la majorité des jugements servaient les intérêts des propriétaires aux dépens de ceux des locataires2Chester Hartman et David Robinson, “Evictions: The Hidden Housing Problem”, Housing Policy Debate, 14 (4), 2003, p. 477.. Lorsque les locataires bénéficiaient d’une représentation légale en cour, la proportion de jugements allant à leur encontre passait de 51 à 22 %3Caroll Seron et al, “The Impact of Legal Counsel on Outcomes for Poor Tenants in New York City’s Housing Court: Results of a Randomized Experiment”, Law and Society Review, 35 (2), 2001, p. 419.. Développer une forme d’aide juridique pour les locataires est alors apparu comme une façon relativement simple de faire baisser le nombre d’expulsions.

La Right to Counsel NYC Coalition

C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre la campagne pour l’aide juridique (le Right to Counsel) en matière de logement lancée par le CASA (Community Action for Safe Apartments), un groupe communautaire du sud-ouest du Bronx, en 20124Je me base sur RTCNYC, History of the Right to Counsel NYC Coalition (Right to Counsel NYC Coalition, 2017) et CASA et NWBCCC, Tipping the Scales: Right to Counsel Is the Moment for the Office of Court Administration to Transform Housing Courts (CASA-New Settlement and the Northwest Bronx Community and Clergy Coalition, 2019).. Celui-ci commence par produire un rapport sur la situation, mais la dynamique accélère en mars 2014 lorsque deux démocrates membres du Conseil municipal de New York – Mark Levine et Vanessa Gibson –présentent le projet de loi Intro-214 pour forcer la Ville à couvrir les frais de représentation légale des résident·es à bas revenus confronté·es à une expulsion. Bien que CASA accueille positivement cette initiative, il tient aussi à maintenir son autonomie et crée, avec plus de 25 groupes communautaires et de défense des droits, une coalition exigeant non seulement que la Ville couvre les frais de représentation, mais aussi que le droit à l’aide juridique soit inscrit dans la loi5Voir https://www.righttocounselnyc.org/.

Malgré une augmentation massive du financement de l’aide juridique entre 2013 et 2016, la coalition a recours à une diversité de modes d’action pour faire pression sur la Ville de New York. Elle produit des rapports, des vidéos d’information et des manuels pour les activistes du droit au logement. Elle organise des assemblées qui attirent plus de 500 personnes ainsi qu’un forum à la New York Law School qui attire plus de 450 personnes et des personnalités juridiques et politiques. Elle développe un plan de mise en œuvre de la réforme législative qu’elle présente dans plusieurs conseils de quartier de la ville, qui finissent par adopter une déclaration commune en faveur de la réforme.

Parallèlement, la coalition s’appuie sur une pétition de près de 7000 signatures et organise de nombreuses conférences de presse et audiences publiques. Tout cela contribue énormément à la visibilité de la revendication du droit à l’aide juridique en matière de logement. Mais le tournant a eu lieu en 2016, lorsqu’un rapport de la New York City Bar Association conclut que cette réforme non seulement se financerait elle-même, mais permettrait aussi à la Ville d’économiser 320 M$ par année6RTCNYC, History of the Right to Counsel NYC Coalition, p. 3.. Des acteurs influents, comme le New York Times, commencent alors à soutenir la réforme et, le 11 août 2017, le maire démocrate de New York, Bill de Blasio, signe la loi Intro-214 qui garantit une aide juridique aux personnes aux bas revenus. Il s’agit alors d’une première aux États-Unis.

La lutte continue

Depuis, la campagne pour le Right to Counsel a permis de réduire le nombre d’expulsions et de sensibiliser le public à ce problème. Elle a renforcé le mouvement pour le droit au logement de New York. Elle s’est transformée en campagne régionale au niveau de l’État de New York et a été reprise dans de nombreuses grandes villes américaines. Il y a donc eu de véritables gains et un effet de diffusion.

Néanmoins, de nombreux problèmes persistent. Beaucoup de locataires ne connaissent pas leurs droits et n’ont donc pas recours à l’aide juridique. Il n’y a pas assez d’avocat·es disponibles pour représenter le nombre astronomique de locataires qui se présentent aux différents tribunaux du logement tous les jours. Ainsi, depuis la fin du moratoire sur les expulsions, décrété durant les deux premières années de la pandémie, la proportion de locataires bénéficiant d’une aide juridique ne cesse de diminuer : le 16 janvier 2022, mois durant lequel le moratoire a pris fin, 54 % des locataires bénéficiaient d’une représentation légale en cour ; le 25 septembre 2022, ils et elles n’étaient plus que 6 %7Voir https://www.righttocounselnyc.org/nyccrisismonitor.

Malgré son succès, le cas de la campagne new-yorkaise pour le Right to Counsel montre clairement que la mise en œuvre des gains législatifs est en soi un enjeu de luttes. Le 28 octobre 2022, la Right to Counsel NYC Coalition organisait ainsi une manifestation devant le tribunal du logement de Brooklyn pour dénoncer la situation : « Les tribunaux nient le droit des locataires à un avocat, que notre mouvement a obtenu lors d’une victoire historique en 2017. Ils profitent de ce moment de crise pour faire reculer nos droits. MAIS NOUS NOUS BATTONS !!! ». La lutte continue…

CRÉDIT PHOTO : Claue37/Flickr


  • 1
    Voir Furman Center, Trends in New York City Housing Court Eviction Filings (Data Brief. NYU Furman Center, 2019).
  • 2
    Chester Hartman et David Robinson, “Evictions: The Hidden Housing Problem”, Housing Policy Debate, 14 (4), 2003, p. 477.
  • 3
    Caroll Seron et al, “The Impact of Legal Counsel on Outcomes for Poor Tenants in New York City’s Housing Court: Results of a Randomized Experiment”, Law and Society Review, 35 (2), 2001, p. 419.
  • 4
    Je me base sur RTCNYC, History of the Right to Counsel NYC Coalition (Right to Counsel NYC Coalition, 2017) et CASA et NWBCCC, Tipping the Scales: Right to Counsel Is the Moment for the Office of Court Administration to Transform Housing Courts (CASA-New Settlement and the Northwest Bronx Community and Clergy Coalition, 2019).
  • 5
  • 6
    RTCNYC, History of the Right to Counsel NYC Coalition, p. 3.
  • 7
Le contrôle de l’eau en Louisiane : entre repère identitaire et menace existentielle

Le contrôle de l’eau en Louisiane : entre repère identitaire et menace existentielle

Ce texte est extrait du recueil Faire des vagues. Pour acheter le livre, visitez votre librairie, ou notre boutique en ligne!

Avec la hausse des inondations et de la perte de territoire due au changement climatique, le contrôle de l’eau est devenu un enjeu primordial dans le sud de la Louisiane, aux États-Unis. Centrale au sentiment d’appartenance à la terre et à la culture louisianaise, l’eau se positionne simultanément comme repère identitaire et comme menace existentielle. Mais, dans sa tentative de préservation de la côte et de ses cultures, l’État met en danger un groupe particulier : les communautés de pêcheur·euse·s, pour qui les politiques gouvernementales de contrôle de l’eau représentent une menace à la survie économique.

En Louisiane, une quantité de terre équivalente à un terrain de football sombre toutes les heures dans le golfe du Mexique1Coastal Protection and Restoration Authority. Louisiana CPRA Highlights Decade of Restoration Since Deepwater Horizon Oil Spill, communiqué, 20 Avril 2020.  https://www.prnewswire.com/news-releases/louisiana-cpra-highlights-decade-of-restoration-since-deepwater-horizon-oil-spill-301043636.html. Sur le serpentant delta du Mississippi plane aujourd’hui la menace de la montée du niveau de la mer, et la région fait face à l’une des pertes de territoire les plus rapides au monde. Certains chercheur·euse·s estiment que la majorité du delta sera sous l’eau d’ici 21002Orrin H. Pilkey et Keith C. Pilkey, Sea level rise: A slow tsunami on America’s shores, Durham and London: Duke University Press, 2019..

Aujourd’hui, la Louisiane abrite 59 communautés inondées chroniquement3Erika Spanger-Siegfried, Kristina Dahl, Astrid Caldas, Shana Udvardy, Rachel Cleetus, Pamela Worth, Nicole Hernandez Hammer, When rising seas hit home: Hard choices ahead for hundreds of US coastal communities, USA: Union of Concerned Scientists, 2017, et l’eau constitue une menace persistante à la prospérité des habitant·e·s de la région. Le territoire est aux prises avec plusieurs enjeux climatiques et environnementaux, qui vont des ouragans violents à la perte accélérée du territoire, attribués à trois causes principales : l’exploitation pétrolière effrénée, qui a creusé et affaibli les sols du bayou; la mise en place de digues le long du Mississippi, qui a coupé les processus naturels de sédimentation permettant la création et l’alimentation des terres; et, finalement, les changements climatiques, responsables de la montée du niveau de la mer et de l’intensification des pluies et des ouragans4Ned Randolph. « License to Extract: How Louisiana’s Master Plan for a Sustainable Coast is Sinking It », Lateral, vol 7, n 2, 2018. https://doi.org/10.25158/L7.2.8.

Face à ces menaces, l’État s’est engagé dans un processus de protection et de restauration des côtes dans le but de réduire les inondations et la perte de territoire à l’aide, notamment, de systèmes de digues le long des côtes et du Mississippi, de politiques de drainage et de projets de diversion. Paradoxalement, ces stratégies contribuent à modifier le paysage louisianais et posent un défi à la préservation des identités ancrées dans la culture de l’eau ainsi qu’au communautés dépendantes de la pêche.

L’eau comme menace : l’histoire d’un contrôle difficile

La gouvernance de l’eau et de l’environnement en Louisiane remonte au XVIIIe siècle5Craig E. Colten, « Environmental Management in Coastal Louisiana: A Historical Review », Journal of Coastal Research, 2016. Doi.org/10.2112/JCOASTRES-D-16-00008  . Les premières digues furent érigées par les Français pour contenir les inondations causées par le débordement du Mississippi et protéger la Nouvelle-Orléans. Cette politique d’infrastructures se développa tout au long du XIXe siècle, jusqu’à la grande crue de 1927, évènement dévastateur qui marqua durablement la gouvernance du Mississippi. Afin de prévenir d’autres inondations catastrophiques et de protéger la Nouvelle-Orléans et ses infrastructures de commerce, l’État fédéral américain lança des politiques majeures visant à renforcer les digues et à construire un ensemble d’« exutoires », soit des systèmes de vannes permettant de déverser l’eau ailleurs, avant qu’elle n’atteigne le cœur économique du Golfe.

Le problème du système de digues est qu’il empêche l’excès d’eau de se répandre naturellement dans le delta, confinant plutôt les flots dans le lit du Mississippi jusqu’à entraîner son débordement. Ces crues nécessitent alors l’ouverture des déversoirs construits après la grande inondation de 1927 afin d’éviter la submersion de la ville, un processus qui évacue l’eau de la rivière directement vers le golfe du Mexique. Cependant, ce mélange entre eaux douces et salées met à mal l’industrie de la pêche6Rick, propos recueillis par Sarah M. Munoz le 21 avril 2021. Par soucis d’anonymat, tous les prénoms ont été changé. En 2019, par exemple, l’ouverture du Bonnet Carré, le déversoir qui protège la Nouvelle-Orléans, a décimé les parcs à huîtres et les populations de dauphins, de tortues de mer et d’autres espèces aquatiques du Golfe7Anita Lee, « Bonnet Carré Spillway is opening Friday to prevent flooding, Army Corps decides », Sun Herald, 2 avril 2020. Consulté le 5 août 2021. https://www.sunherald.com/news/local/article241710071.html. Les pertes considérables qu’elle engendra ont laissé aux pêcheur·euse·s et aux personnes qui leur sont proche un souvenir amer. Christine, une employée de l’État en charge des relations avec les ostréiculteur·rice·s, me raconte, peinée, ce qu’il s’est passé cette année-là : « Ce n’est pas censé arriver tous les ans, mais en 2019, le déversoir a été ouvert deux fois. Quand ils [le Corps du génie de l’armée de terre des États-Unis] l’ont refermé la première fois, les huîtres avaient survécu et s’accrochaient. On s’arrêtait et on respirait en se disant “ouf, on est sauvé·e·s”. Mais une ou deux semaines plus tard, la rivière était encore tellement haute qu’ils ont dû rouvrir les vannes. Il n’y a rien qu’on pouvait faire, à part tout regarder mourir. »8Christine, propos recueillis par Sarah M. Munoz le 31 mars 2021. Traduction libre, « It’s not supposed to happen every year and in 2019, it opened twice. By the time it closed the first time, oysters were still alive and they were hanging on. When you stopped and breathe, ‘phew, we’re safe here’, then a week or two later the river was still rising and they had to open it again. The waters were so high with that second opening. There was nothing we could do, other than watch everything die.”.

Si les systèmes d’exutoires étaient originalement supposés servir à sauver la Nouvelle-Orléans dans des cas de crues exceptionnelles, les dérèglements climatiques et les débordements répétés du Mississippi, causés par les digues qui l’emprisonnent, ont entraîné l’ouverture des déversoirs plusieurs fois au cours de la dernière décennie9Ibid.. Une menace considérable pour la faune aquatique et l’industrie de la pêche.

Le désir politique de contrôler l’eau du Mississippi et du golfe du Mexique afin de préserver les infrastructures commerciales du sud de la Louisiane se traduit également par le développement de systèmes de drainage des sols. Destinées à favoriser l’expansion urbaine à partir du XXe siècle, ces politiques d’assèchement engendrent l’enfoncement progressif des terres, augmentant la vulnérabilité des habitant·e·s aux inondations et aux ouragans. C’est ainsi que quand Katrina et Rita frappèrent en 2005, la moitié de la Nouvelle-Orléans se trouvait sous le niveau de la mer10Ned Randolph, 2018..

La bétonisation des côtes

En guerre contre les éléments, l’État de Louisiane perpétue toujours ces politiques de gouvernance de l’eau en misant sur les développements technologiques et infrastructurels. Digues, écluses et systèmes de pompes sillonnent le paysage louisianais au détriment des processus naturels d’évacuation de l’eau. Au téléphone, je discute avec Charlie, un barbier noir militant de l’environnement à la Nouvelle-Orléans, qui me raconte son expérience personnelle avec les inondations et les injustices vécues par sa famille. Pour lui, cette volonté humaine de contrôler l’eau a transformé la région en une jungle de béton, détruisant sur son passage les protections qu’offrait le bayou contre les intempéries11Charlie, propos recueillis par Sarah M. Munoz le 11 mars 2021.. En effet, la construction des digues le long du Mississippi a eu pour effet d’enrayer les processus de sédimentation des marécages, ce qui a entraîné la perte progressive de ces barrières naturelles contre les ouragans12Kevin Fox Gotham, « Antinomies of risk reduction: climate change and the contradictions of coastal restoration », Environmental Sociology, vol 2, n 2, 2016: 208-219..

« Ils [et elles] ont mis encore plus de béton sur les digues (…), s’exaspère Charlie, le brouhaha ambiant de la Nouvelle-Orléans résonnant derrière lui. Ça ne permet pas à l’eau de pénétrer, ça ne retient pas l’eau. Si tu as un marais et que tu mets du béton dessus, ça va l’assécher, et c’est pour ça que les rues [de la Nouvelle-Orléans] sont mauvaises! Les rues s’effondrent parce qu’il n’y a plus rien en dessous. (…) Ils [l’État et le Corps du génie de l’armée de terre] essaient de contrôler la nature au lieu de vivre avec, de contrôler l’Homme [sic] au lieu de vivre avec. Cette mentalité [de] “je vais contrôler l’eau et construire cette digue et mettre toute l’eau derrière”, ça ne marche pas! Ça a échoué avec Betsy, ça a échoué avec Katrina, ça ne marche pas13Charlie, mars 2021. Traduction libre ; « They put more concrete on the levees. (…) It doesn’t allow water to permeate the surface, it doesn’t retain water. If you have a swamp and you put concrete on top, it’s going to dry and that’s why the streets are bad. The streets are caving in because there’s nothing under them. (…) They’re trying to control nature instead of live with nature, controlling Man instead of living with Man. This mindset is “I’m going to control this water and I’m going to build this levee and put all the water behind it.” It doesn’t work! It failed for Betsy, it failed for Katrina. It doesn’t work. » », conclut-il, d’un air excédé.

Bien que le système de protection de la Nouvelle-Orléans se soit avéré efficace contre l’ouragan Ida en août 2021, les ravages de son passage se font tout de même sentir pour les habitant·e·s les plus démuni·e·s, tandis que les autorités locales multiplient leurs efforts pour rapidement évacuer l’eau et rétablir les services essentiels dans les villes14Kevin Roose, « New Orleans in the Aftermath of Hurricane Ida », The Daily, The New York Times, 2 septembre 2021. https://www.nytimes.com/2021/09/02/podcasts/the-daily/hurricane-ida-new-…. Pour les gouvernements, ces systèmes sont néanmoins la seule manière de protéger les communautés vivant sur la côte contre les intempéries, les ouragans et les inondations. Selon David, biologiste et ancien fonctionnaire de l’État de la Louisiane, la raison pour laquelle les politiques de drainage restent en place malgré leurs effets sur l’effondrement du bayou est qu’elles sont essentielles à la prévention des inondations au sein du système de digues. Il soutient que « tout le système est fait de digues. S’il y a 25 ou 50 centimètres de pluie, il faut retirer l’eau et elle doit aller quelque part. Si on ne draine pas, l’eau s’accumule dans la rue et entre dans les maisons, dans les commerces15David, propos recueillis par Sarah M. Munoz le 2 juin 2021. Traduction libre; « It’s the inside of the system that is completely leveed, and if you have a 20-inch rain or a 10-inch rain, you have to get the water out and it’s gotta go someplace. (…) If you don’t drain, then the water builds up in the streets and it gets into people’s houses, inside businesses. » ».

Les fortes pluies et autres évènements climatiques nécessitent alors régulièrement l’utilisation des systèmes de pompes. Charlie, lui, attribue néanmoins ces inondations à l’urbanisation de la région et constate dans son quotidien l’empirement de la situation. « Il y a des inondations régulières à cause du béton », affirme-t-il, ajoutant que « les inondations ont commencé à être fréquentes dans des endroits qui n’étaient pas inondés avant16Charlie, mars 2021. Traduction libre; « It floods on a regular basis because of all the concrete. (…) It started flooding on a regular basis in places that never flooded before. ». » Pour lui, c’est l’idéologie de l’État et son rapport à l’eau qui sont à l’origine de ces problèmes. « Nous devons comprendre l’eau, nous sommes entouré·e·s par l’eau. Nous ne devrions pas en avoir peur, mais nous n’apprenons pas à la comprendre », se désole-t-il17Charlie, mars 2021. Traduction libre; « We should understand water, we’re surrounded by water. We shouldn’t fear water. We’re taught to fear water. We’re not taught to understand water. ».

L’eau, un repère identitaire

En dépit de son potentiel menaçant, l’eau est au cœur de l’identité Louisianaise. Pour les habitant·e·s de la région côtière, l’attachement au lieu et à la culture est remarquablement fort. Ils et elles ont l’un des plus hauts taux de « persistance résidentielle » du pays : 78 % des Louisianais·e·s vivent là où ils et elles sont né·e·s18Craig E. Colten, Transplanting communities facing environmental changes: An annotated bibliography on resettlement, Louisiana: The Water Institute of the Gulf, 2015..

L’eau constitue une grande partie de cet attachement culturel à la terre parce qu’elle est le signe d’une résilience particulière chez les habitant·e·s de la région. Leur identité collective est forgée par leur conscience de la « perte », et leur capacité à se (re)construire après les tempêtes, les ouragans et les inondations19Jessica R. Z. Simms, « Why would I live anyplace else?’: Resilience, sense of place, and possibilities of migration in Coastal Louisiana », Journal of Coastal Research, vol 33, n 2, 2017: 408-420. La fragmentation des marais et l’engloutissement des terres dans le golfe du Mexique ont un impact direct sur le sentiment d’appartenance des groupes dont l’identité est ancrée dans leur lieu d’habitation20Julie Koppel Maldonado, « A multiple knowledge approach for adaptation to environmental change: lessons learned from coastal Louisiana’s tribal communities », Journal of Political Ecology, vol 21, n 1, 2014: 61-82. C’est ainsi l’expérience quotidienne de ce lieu qui crée leur compréhension commune des risques et des trésors de la région21David Burley, Pam Jenkins, Shirley Laska, et Traber Davis, « Place attachment and environmental change in coastal Louisiana », Organization and Environment, vol 20, n3, 2007: 347-366.

Dans le bayou, la proximité à l’eau forme ce sentiment d’appartenance notamment parce qu’elle sous-tend les tissus social et économique de leur mode de vie. Comme il est indiqué dans le plan d’adaptation et de résilience environnementale du gouvernement de Lafourche, l’un des comtés les plus vulnérables à l’érosion, « où que l’on habite à Lafourche, on est connecté·e à l’eau. (…) L’eau fournit la subsistance économique et l’héritage culturel qui définit la vie à Lafourche22Lafourche Parish Council, The Lafourche Parish Comprehensive Resiliency Plan, Lafourche: Louisiana, 2014. Traduction libre; « Wherever you live in Lafourche Parish, you are connected to the water. (…) The water provides the economic sustenance and cultural heritage that defines living in Lafourche Parish. » ».

L’eau représente ainsi un véritable mode de vie pour une partie de la population, en particulier pour certaines communautés autochtones dépendantes de la pêche de subsistance. Vivant parfois à l’extérieur du système de digues côtières et ne bénéficiant pas de protections infrastructurelles, elles sont nombreuses à subir les ravages de l’exploitation pétrolière23Maldonado, 2014., des politiques infrastructurelles et des changements climatiques24Bob Marshall, 2016. « Native Americans of Grand Bayou seeking help to remain in homeland », The Lens Nola, December 27, 2016. Consulté le 5 mars 2021. https://thelensnola.org/2016/12/27/native-americans-of-grand-bayou-seeking-help-for-homeland/.. Malgré le risque, certaines refusent d’abandonner leurs terres. C’est le cas de la communauté de Grand Bayou, un petit village de pêcheur·euse·s au bout de Plaquemines Parish et accessible uniquement par bateau, qui estiment qu’une relocalisation de leur village anéantirait leur culture et leur futur25Ibid.. Mais après le départ de plusieurs centaines d’habitant·e·s, la survie des quelques quarante restant continue d’être menacée par l’érosion graduelle de leur territoire26Barry Yeoman, « As sea level rise threatens their ancestral village, a Louisiana tribe fights to stay put », NRDC, 13 avril 2020. https://www.nrdc.org/onearth/sea-level-rise-threatens-their-ancestral-vi….

Dans un rapport produit par différentes communautés autochtones pour le National Climate Assessment, des habitant·e·s de Grand Bayou racontent leur expérience avec la perte de territoire. « Nos bayous étaient le paradis pour les enfants parce qu’ils [et elles] adoraient l’eau ainsi que pêcher, nager, faire du canoë et se réunir avec les ancien·ne·s s. Mais ce paradis est en train de changer. (…) Les enfants ne peuvent plus jouer dehors car il n’y a plus de terre27Traduction libre, citation tirée du rapport « Stories of change: coastal Louisiana tribal communities’ experiences of a transforming environment », co-produit par Grand Bayou Village, Grand Caillou/Dulac Band of the Biloxi-Chitimacha Confederation of Muskogees, Isle de Jean Charles Band of the Biloxi-Chitimacha Confederation of Muskogees, et Pointe-au-Chien Indian Tribe, 22-27 Janvier 2012.. »

L’histoire de l’érosion des terres de la communauté de Grand Bayou, comme d’autres communautés autochtones en Louisiane, dépasse celle des changements climatiques. « [L’État dit] que nous sommes une communauté “à risque”. Mais comment sommes-nous devenu·e·s à risque, et qui est responsable de ça? », rappelle Philippe, un habitant de la communauté28Traduction libre, citation tirée de Marshall, 2016. « “They say we are a ‘high risk’ community. But how did we become high risk, and who was responsible for that?”. Aux politiques de digues du Mississippi, qui ont entraîné l’effondrement du bayou, et à l’exploitation pétrolière, qui a creusé et détruit les marécages, s’est ajoutée une histoire coloniale industrielle violente envers les communautés autochtones qui a fragilisé leurs territoires et leurs protections sociales29Julie K Maldonado, Seeking justice in an energy sacrifice zone: Standing on vanishing land in coastal Louisiana, Routledge, 2018. L’impact dévastateur du récent ouragan Ida sur les communautés autochtones du sud-est de la Louisiane est un douloureux rappel de ces vulnérabilités30Emily McFarlan Miller, “Indigenous communities in Louisiana’s Delta overwhelmed by damage from Ida”, The Washington Post, 1er septembre 2021. https://www.washingtonpost.com/religion/indigenous-communities-in-louisi….

Les « contradictions » des politiques de restauration de l’environnement

On trouve des effets durables aux politiques de contrôle de l’eau, tant sur les écosystèmes que sur les communautés humaines. Le chercheur Kevin Fox Gotham pointe du doigt ces conséquences néfastes et parle d’une « contradiction » des politiques de restauration et de protection en Louisiane31Gotham, Kevin Fox, 2016.. Selon lui, la mise en place de ces structures de contrôle de l’eau s’inscrit dans une logique extractiviste qui vise à perpétuer l’exploitation pétrolière dans le golfe du Mexique, malgré ses conséquences directes sur l’environnement. Il parle ainsi d’une construction sociale du risque.

Les politiques structurelles mises en place par l’État préserveraient en effet les industries pétrolières de la région en restaurant les côtes et en protégeant les infrastructures contre les aléas climatiques, de manière à maintenir leurs opportunités de production. Mais cette bataille contre les éléments en faveur des intérêts industriels a un impact considérable sur les communautés de la région.

Lors des réunions mensuelles du Oyster Task Force, un groupe de travail composé d’ostréiculteur·rice·s et de représentant·e·s du gouvernement qui vise à faire part des intérêts de l’industrie à l’État, il n’est pas rare d’entendre les pêcheurs et pêcheuses dénoncer ardemment la détérioration de leurs conditions économiques. Dans leur viseur se trouvent notamment les politiques de l’État. Depuis plus d’un an, l’agence environnementale de Louisiane (la Coastal Protection and Restoration Authority, CPRA32L’agence environnementale de l’État de Louisiane, la Coastal Protection and Restoration Authority (CPRA).) tente de faire approuver un projet de restauration du bayou appelé le Mid-Barataria Sediment Diversion, qui vise à reconnecter le Mississippi aux marécages pour rétablir le processus naturel de sédimentation et créer de la terre.

Acclamé par les organisations environnementales, ce projet de restauration vise à inverser les effets du système de digues de la rivière pour reconstruire les barrières naturelles terrestres contre les ouragans et l’érosion côtière33Restore the Mississippi River Delta, « Priority Restoration projects: Mid-Barataria Sediment Diversion ». Consulté le 5 août 2021. https://mississippiriverdelta.org/project/mid-barataria-sediment-diversion/. Il aura cependant pour effet d’introduire l’eau douce du Mississippi dans les parcs à huîtres du golfe du Mexique. Il implique le même mélange des eaux que celui qui provoqua la mort de la faune aquatique en 2019 et aura des conséquences dévastatrices à long terme sur toute l’industrie de la pêche.

Pour Jakov, ostréiculteur de quatrième génération, il est préférable de se méfier des projets du gouvernement : « La CPRA ne dit pas toujours toute la vérité, soutient-t-il devant ses confrères et consœurs. On se souvient toutes et tous de ce qui s’est passé il y a deux ans avec l’ouverture du Bonnet Carré34Témoignage recueilli lors du Oyster Task Force, le 11 mai 2021. Traduction libre.. » Cet événement a laissé une appréciation amère des pêcheurs et pêcheuses pour les politiques de gestion de l’eau et de restauration de l’environnement. Rick, un crevettier local militant, identifie quant à lui l’État comme une véritable menace : « Notre industrie de la pêche, et les gens comme moi et les gens qui vivent sur cette côte, on est résilient[·e·]s. On a survécu à la marée noire de BP35En 2010, l’explosion de la plateforme pétrolière Deepwater Horizon, opérée par BP, a créé une intense marée noire dans le Golfe du Mexique. C’est l’une des plus importantes catastrophes environnementales de l’histoire des États-Unis., on a survécu à l’Ouragan Katrina, un événement dévastateur. Maintenant, on se bat contre notre propre État pour notre survie! On peut survivre à la nature, on peut faire face à la nature. Mais quand notre propre État essaie de nous mettre en faillite, ça, on ne peut pas y faire face36Rick, avril 2021. Traduction libre, « Our fishing industry, and people like me and people who live along this coast, we’re resilient. We’ve dealt with the BP oil spill, we’ve bounced back from Hurricane Katrina, a devastating event. But now we’re fighting our own State for our very survival! We can survive Mother Nature, we can deal with Mother Nature. But when our own State is trying to put us out of business, that’s what we can’t deal with. ». »

Pour d’autres, l’argent de l’État utilisé pour les projets d’atténuation des inondations et des ouragans, comme le projet de diversion Mid-Barataria, devrait plutôt être utilisé pour aider les pêcheurs et pêcheuses qui souffrent des aléas climatiques et économiques. Lors d’une rencontre particulièrement mouvementée du Oyster Task Force en mars 2021, la tension était palpable entre les ostréiculteur·rice·s et les représentant·e·s gouvernementaux. Sous le coup de la colère, une ostréicultrice s’écria: « Nous sommes des pêcheurs [et des pêcheuses], nous avons des vies, des familles, des enfants! Tout l’argent part dans la restauration, mais nous, nous sommes en train de perdre notre mode de vie. Payez les gens pour qu’ils puissent survivre !37Témoignage recueilli lors du Oyster Task Force, le 9 mars 2021. Traduction libre. » 

Avec l’avancement du projet de l’État, bien que toujours en phase de planification, la méfiance des pêcheurs et pêcheuses à l’égard des gouvernements s’accroit. S’opposent d’un côté les organisations environnementales et l’État en faveur du plan et, de l’autre, les communautés de la pêche, tiraillées entre leur envie de préserver un environnement qu’ils et elles voient disparaître et leur besoin de combattre les politiques de restauration qui menacent leur survie économique.

Un couteau à double tranchant

L’histoire de l’aménagement du territoire dans le sud de la Louisiane a profondément modifié la vie locale humaine et non humaine, ainsi que son rapport à l’eau. L’État s’inscrit aujourd’hui dans une démarche de protection et de restauration des écosystèmes pour inverser les conséquences des politiques de digues du Mississippi et de drainage des marécages, qui ont accéléré la perte de territoire ainsi que les inondations et qui ont augmenté la vulnérabilité de la côte aux ouragans. Malgré ses désavantages, le système de digues renforcé après l’ouragan Katrina a aujourd’hui démontré son efficacité pour la protection de la Nouvelle-Orléans, maintenue largement au sec lors du passage de l’ouragan Ida en août 202138The Associated Press, « New Orleans Levees Passed Hurricane Ida’s Test, But Some Suburbs Flooded », NPR, 31 août 2021. https://www.npr.org/2021/08/31/1032804634/new-orleans-levees-hurricane-ida-flooding.

Mais plusieurs des autres projets destinés à reconstruire les terres et à protéger des inondations ont des conséquences indirectes non négligeables, en particulier sur l’industrie de la pêche et sur les Louisianais·e·s qui en dépendent. Plus encore, l’approche infrastructurelle semble servir les intérêts économiques de l’État qui, faute de reconsidérer son soutien à l’industrie pétrolière qui a contribué à détruire le bayou et a accentué les vulnérabilités des communautés autochtones, s’attarde à restaurer la côte pour assurer la pérennité de son exploitation.

Certain·e·s voient cette gouvernance de l’environnement comme essentielle pour préserver la culture louisianaise face aux changements climatiques, mais d’autres la considèrent comme une menace à l’existence des communautés dépendantes de l’eau. Tandis que le golfe du Mexique continue d’engloutir le paysage louisianais, la bataille contre les éléments est loin d’être gagnée.

CRÉDIT PHOTO : Bayou, par Rene Rauschenberger (Pixabay)


  • 1
    Coastal Protection and Restoration Authority. Louisiana CPRA Highlights Decade of Restoration Since Deepwater Horizon Oil Spill, communiqué, 20 Avril 2020.  https://www.prnewswire.com/news-releases/louisiana-cpra-highlights-decade-of-restoration-since-deepwater-horizon-oil-spill-301043636.html
  • 2
    Orrin H. Pilkey et Keith C. Pilkey, Sea level rise: A slow tsunami on America’s shores, Durham and London: Duke University Press, 2019.
  • 3
    Erika Spanger-Siegfried, Kristina Dahl, Astrid Caldas, Shana Udvardy, Rachel Cleetus, Pamela Worth, Nicole Hernandez Hammer, When rising seas hit home: Hard choices ahead for hundreds of US coastal communities, USA: Union of Concerned Scientists, 2017
  • 4
    Ned Randolph. « License to Extract: How Louisiana’s Master Plan for a Sustainable Coast is Sinking It », Lateral, vol 7, n 2, 2018. https://doi.org/10.25158/L7.2.8
  • 5
    Craig E. Colten, « Environmental Management in Coastal Louisiana: A Historical Review », Journal of Coastal Research, 2016. Doi.org/10.2112/JCOASTRES-D-16-00008  
  • 6
    Rick, propos recueillis par Sarah M. Munoz le 21 avril 2021. Par soucis d’anonymat, tous les prénoms ont été changé
  • 7
    Anita Lee, « Bonnet Carré Spillway is opening Friday to prevent flooding, Army Corps decides », Sun Herald, 2 avril 2020. Consulté le 5 août 2021. https://www.sunherald.com/news/local/article241710071.html
  • 8
    Christine, propos recueillis par Sarah M. Munoz le 31 mars 2021. Traduction libre, « It’s not supposed to happen every year and in 2019, it opened twice. By the time it closed the first time, oysters were still alive and they were hanging on. When you stopped and breathe, ‘phew, we’re safe here’, then a week or two later the river was still rising and they had to open it again. The waters were so high with that second opening. There was nothing we could do, other than watch everything die.”
  • 9
    Ibid.
  • 10
    Ned Randolph, 2018.
  • 11
    Charlie, propos recueillis par Sarah M. Munoz le 11 mars 2021.
  • 12
    Kevin Fox Gotham, « Antinomies of risk reduction: climate change and the contradictions of coastal restoration », Environmental Sociology, vol 2, n 2, 2016: 208-219.
  • 13
    Charlie, mars 2021. Traduction libre ; « They put more concrete on the levees. (…) It doesn’t allow water to permeate the surface, it doesn’t retain water. If you have a swamp and you put concrete on top, it’s going to dry and that’s why the streets are bad. The streets are caving in because there’s nothing under them. (…) They’re trying to control nature instead of live with nature, controlling Man instead of living with Man. This mindset is “I’m going to control this water and I’m going to build this levee and put all the water behind it.” It doesn’t work! It failed for Betsy, it failed for Katrina. It doesn’t work. »
  • 14
    Kevin Roose, « New Orleans in the Aftermath of Hurricane Ida », The Daily, The New York Times, 2 septembre 2021. https://www.nytimes.com/2021/09/02/podcasts/the-daily/hurricane-ida-new-…
  • 15
    David, propos recueillis par Sarah M. Munoz le 2 juin 2021. Traduction libre; « It’s the inside of the system that is completely leveed, and if you have a 20-inch rain or a 10-inch rain, you have to get the water out and it’s gotta go someplace. (…) If you don’t drain, then the water builds up in the streets and it gets into people’s houses, inside businesses. »
  • 16
    Charlie, mars 2021. Traduction libre; « It floods on a regular basis because of all the concrete. (…) It started flooding on a regular basis in places that never flooded before. »
  • 17
    Charlie, mars 2021. Traduction libre; « We should understand water, we’re surrounded by water. We shouldn’t fear water. We’re taught to fear water. We’re not taught to understand water. »
  • 18
    Craig E. Colten, Transplanting communities facing environmental changes: An annotated bibliography on resettlement, Louisiana: The Water Institute of the Gulf, 2015.
  • 19
    Jessica R. Z. Simms, « Why would I live anyplace else?’: Resilience, sense of place, and possibilities of migration in Coastal Louisiana », Journal of Coastal Research, vol 33, n 2, 2017: 408-420
  • 20
    Julie Koppel Maldonado, « A multiple knowledge approach for adaptation to environmental change: lessons learned from coastal Louisiana’s tribal communities », Journal of Political Ecology, vol 21, n 1, 2014: 61-82
  • 21
    David Burley, Pam Jenkins, Shirley Laska, et Traber Davis, « Place attachment and environmental change in coastal Louisiana », Organization and Environment, vol 20, n3, 2007: 347-366
  • 22
    Lafourche Parish Council, The Lafourche Parish Comprehensive Resiliency Plan, Lafourche: Louisiana, 2014. Traduction libre; « Wherever you live in Lafourche Parish, you are connected to the water. (…) The water provides the economic sustenance and cultural heritage that defines living in Lafourche Parish. »
  • 23
    Maldonado, 2014.
  • 24
    Bob Marshall, 2016. « Native Americans of Grand Bayou seeking help to remain in homeland », The Lens Nola, December 27, 2016. Consulté le 5 mars 2021. https://thelensnola.org/2016/12/27/native-americans-of-grand-bayou-seeking-help-for-homeland/.
  • 25
    Ibid.
  • 26
    Barry Yeoman, « As sea level rise threatens their ancestral village, a Louisiana tribe fights to stay put », NRDC, 13 avril 2020. https://www.nrdc.org/onearth/sea-level-rise-threatens-their-ancestral-vi…
  • 27
    Traduction libre, citation tirée du rapport « Stories of change: coastal Louisiana tribal communities’ experiences of a transforming environment », co-produit par Grand Bayou Village, Grand Caillou/Dulac Band of the Biloxi-Chitimacha Confederation of Muskogees, Isle de Jean Charles Band of the Biloxi-Chitimacha Confederation of Muskogees, et Pointe-au-Chien Indian Tribe, 22-27 Janvier 2012.
  • 28
    Traduction libre, citation tirée de Marshall, 2016. « “They say we are a ‘high risk’ community. But how did we become high risk, and who was responsible for that?”
  • 29
    Julie K Maldonado, Seeking justice in an energy sacrifice zone: Standing on vanishing land in coastal Louisiana, Routledge, 2018
  • 30
    Emily McFarlan Miller, “Indigenous communities in Louisiana’s Delta overwhelmed by damage from Ida”, The Washington Post, 1er septembre 2021. https://www.washingtonpost.com/religion/indigenous-communities-in-louisi…
  • 31
    Gotham, Kevin Fox, 2016.
  • 32
    L’agence environnementale de l’État de Louisiane, la Coastal Protection and Restoration Authority (CPRA).
  • 33
    Restore the Mississippi River Delta, « Priority Restoration projects: Mid-Barataria Sediment Diversion ». Consulté le 5 août 2021. https://mississippiriverdelta.org/project/mid-barataria-sediment-diversion/
  • 34
    Témoignage recueilli lors du Oyster Task Force, le 11 mai 2021. Traduction libre.
  • 35
    En 2010, l’explosion de la plateforme pétrolière Deepwater Horizon, opérée par BP, a créé une intense marée noire dans le Golfe du Mexique. C’est l’une des plus importantes catastrophes environnementales de l’histoire des États-Unis.
  • 36
    Rick, avril 2021. Traduction libre, « Our fishing industry, and people like me and people who live along this coast, we’re resilient. We’ve dealt with the BP oil spill, we’ve bounced back from Hurricane Katrina, a devastating event. But now we’re fighting our own State for our very survival! We can survive Mother Nature, we can deal with Mother Nature. But when our own State is trying to put us out of business, that’s what we can’t deal with. »
  • 37
    Témoignage recueilli lors du Oyster Task Force, le 9 mars 2021. Traduction libre.
  • 38
    The Associated Press, « New Orleans Levees Passed Hurricane Ida’s Test, But Some Suburbs Flooded », NPR, 31 août 2021. https://www.npr.org/2021/08/31/1032804634/new-orleans-levees-hurricane-ida-flooding