par Sami Jai Wagner-Beaulieu | Jan 13, 2023 | Analyses, International
Ce texte est extrait du recueil Faire des vagues. Pour acheter le livre, visitez votre librairie, ou notre boutique en ligne!
Le pourtour de la mer Méditerranée est bordé d’une forêt qui fait la transition entre le milieu marin et les déserts, les prairies ou les forêts tempérées. S’il vous est difficile d’imaginer cet environnement unique, le goût d’olives, l’odeur de lavande ou encore l’image de cerfs élaphes se baladant dans une forêt de chênes verts sauront vous y transporter.
Dans ce lieu, caractérisé en temps normal par de faibles précipitations annuelles, la flore et la faune font face, en alternance, à des étés arides, chauds et secs, puis à des hivers froids et humides. En dépit des conditions difficiles, ce milieu quasi désertique se caractérise par une des plus grandes concentrations de biodiversité au monde. Pour y survivre, y prospérer et y évoluer, tous les êtres vivants ont dû s’adapter. De leur côté, les végétaux se sont armés d’épines, ont dégagé des arômes, ont augmenté leur résistance au feu ou se sont reposés en période estivale. Pour leur part, les animaux ont diminué leur besoin d’eau ou ont adopté un mode vie nocturne. Finalement, les êtres humains, bien qu’ils aient modifié le milieu par l’agriculture, ont tout de même dû courber l’échine, ne serait-ce qu’en arrêtant leurs activités pour la siesta.
Forêt ibérique, mont de romarin à fleurs d’un vert olive. Pinèdes et fruits de chêne vert qui brillent au soleil. Ce soleil qui dessine les nuages et ces arbres qui laissent une piste olfactive d’un arôme méditerranéen intense.
Eduardo Solano Bernal, citoyen de la forêt méditerranéenne
Si les activités humaines ont longtemps contribué à déséquilibrer le riche écosystème méditerranéen, les pressions auxquelles il est soumis se sont depuis peu intensifiées et diversifiées, menaçant maintenant son intégrité. Les agressions sont nombreuses : changement climatique, pollution, introduction d’espèces envahissantes, agriculture intensive, surexploitation des ressources, construction de routes, croissance démographique, tourisme de masse, augmentation de la fréquence des feux de forêt et mauvaise gestion des ressources hydriques. Bien qu’elles puissent apparaître à première vue variées, toutes ces menaces sont liées entre elles par un seul fil conducteur : l’eau.
La présence ou l’absence d’eau constitue un élément clé pour évaluer la santé de cet écosystème. De nos jours, la tendance à la désertification s’accentue autour du bassin méditerranéen. Paradoxalement, il se pourrait que ce soit l’agriculture, pourtant source majeure de pressions hydriques, qui puisse, contre toute attente, permettre la restauration et la revitalisation de la forêt méditerranéenne. L’Andalousie, où la culture de l’olivier — arbre symbolisant la paix, l’immortalité et l’espoir — menace les ressources hydriques, constitue à ce sujet un beau cas de figure.
En temps de sécheresse
Ce n’est pas la pire sécheresse depuis 20 ans, ce sera la pire sécheresse de l’histoire de l’Espagne.
Antonio Villareal, Antonio Hernandez et Daniele Grasso, journalistes scientifiques pour El Confidencial, novembre 2017
Actuellement, les réserves hydriques sont à 40 % de leur capacité. […] L’apport hydrique n’a pas été suffisant pour que les réservoirs puissent récupérer.
Naturaliza, groupe d’éducation environnementale, octobre 2019
Lors d’un périple en Andalousie, il est surprenant de constater la rareté de l’eau. Il y a peu de rivières et celles que l’on voit sont souvent petites, du moins pour un∙e observateur∙rice québécois∙e. Il y a également peu de lacs et plusieurs d’entre eux sont artificiels. La surprise tourne au malaise lorsque les habitant∙e∙s des lieux, ou encore certains signes qui ne trompent pas, nous font prendre conscience des changements survenus au fil du temps dans le régime hydrique du pays. Ainsi, les marques laissées jadis par l’eau sur les rives, véritables fossiles d’une époque révolue, révèlent l’étendue et la profondeur qu’ont eu ces plans d’eau dans le passé. L’illustration la plus spectaculaire de ce phénomène est probablement le réservoir d’Iznájar, situé au centre de l’Andalousie et où les villages, les ponts, les usines et les routes qui avaient été engloutis suite à sa création sont maintenant graduellement libérés de leur captivité aquatique, devenant des reliques fréquentées par les promeneur∙euse∙s attiré∙e∙s par le phénomène.
Cette baisse systématique du niveau de l’eau sur les rives des plans d’eau au cours des dernières années est exemplaire de la crise majeure qui frappe le pays et la région. L’Espagne a traversé trois grands épisodes de sécheresse généralisée dans les 60 dernières années, et la région andalouse en a connu, à elle seule, quatre dans les 40 dernières années. En fait, on peut même parler d’une nouvelle sécheresse endémique en ce qui concerne l’Andalousie, car depuis 2015, à l’exception de 2018, chaque année a été marquée par des précipitations dont le total restait sous l’indice de sécheresse local. En consultant les graphiques de la Junte d’Andalousie, il est évident que depuis 1980, le nombre, la durée et le déficit en eau des périodes de sécheresse augmentent. Pour ces territoires arides, ces chiffres se traduisent par des déficits en eau importants dans des bassins versants comme celui de la rivière Guadalquivir, la plus longue rivière d’Andalousie. Cela s’observe également dans les réservoirs et les lacs qui, année après année, voient leur niveau d’eau maximal diminuer.
Les trois quarts du territoire espagnol risquent la désertification, alors que ce phénomène affecte déjà plus de 28 % de l’Andalousie. En 2019, le gouvernement andalou s’est même doté de plans d’action spéciaux pour faire face à l’augmentation de la fréquence des états d’urgence liés à la sécheresse. Ces mesures ont pour but d’assurer la santé de la population et de réduire les impacts négatifs sur les écosystèmes et l’économie. Malgré les nouvelles mesures, le phénomène perdure. Ce dernier se traduit par la perte de productivité agricole et l’apparition de plusieurs signes alarmants, facilement constatables lorsque l’on parcourt le territoire. Parallèlement à la diminution des quantités d’eau, le nombre de feux de forêt a augmenté. Ces symptômes sont les signes d’une dégradation qui, si l’on n’y remédie pas, risque de mener à la désertification.
Dans les champs andalous, il est assez commun de voir des sols dénudés et craquelés en raison du manque d’eau. Fait à noter, le désert n’est pas étranger en terre andalouse. La région en compte déjà un, peuplé d’espèces uniques : le désert de Tabernas, situé dans la province d’Almería. Cependant, ce désert s’est développé sur des milliers d’années, donnant naissance à un écosystème équilibré et complexe. La dégradation puis la désertification relativement rapides observées ailleurs dans la région et aux frontières de ce désert diminuent son potentiel biologique et enrayent le développement de la vie ou le maintien de sa complexité. D’ici 2100 et compte tenu des pressions actuelles, on prévoit que la forêt méditerranéenne du sud de l’Espagne deviendra un désert, un lieu qui aura perdu sa vitalité, son équilibre et sa communauté biologique.
Les causes de cet assèchement sont multiples. Le changement climatique y joue bien sûr un rôle important. En effet, le réchauffement de la surface du sol favorise les épisodes météorologiques extrêmes, ce qui augmente la durée ou l’intensité des périodes de sécheresse. Cela entraîne une diminution des précipitations dans les régions à risque et une augmentation de la transpiration des plantes menant à une diminution généralisée des ressources hydriques. Lorsqu’il y a diminution des précipitations annuelles et réduction des épisodes de pluie, les précipitations résiduelles sont alors par moment plus intenses, ce qui génère des inondations et l’érosion des sols déjà affaiblis. D’un autre côté, les hausses de température provoquent également une augmentation des risques d’incendie. Si les écosystèmes sains étaient souvent assez résilients pour maintenir leur intégrité face aux impacts du changement climatique, l’addition d’autres menaces rend le tout insoutenable. Ainsi, la demande en eau de la population croissante et de l’industrie touristique, couplée à la mauvaise gestion des ressources hydriques, diminuent l’eau disponible pour la forêt méditerranéenne. De plus, l’expansion des villes, des zones touristiques, des routes ainsi que des activités d’extraction de ressources naturelles fragmentent, rétrécissent et endommagent le territoire restant, en plus d’affecter la vitalité des écosystèmes nécessaires au maintien de l’équilibre hydrique. Soumis à une boucle de rétroaction positive (où une perturbation en génère ou en accentue une autre, amplifiant ainsi la première), les écosystèmes en déséquilibre résistent moins bien aux pressions comme le changement climatique et se dégradent, puis finalement, se désertifient. Le cycle s’accentue en raison de la modification du comportement des êtres humains qui, voyant leurs options réduites, tendent vers la surexploitation du milieu. Heureusement, ce cercle vicieux peut être brisé, l’échappatoire principale se trouvant être ce qui, à première vue, constitue la menace la plus importante : l’agriculture.
En terre d’oliveraie
Sur les terres andalouses, il est impossible de ne pas remarquer les champs d’oliviers qui s’étendent de la mer aux montagnes, et ce, sur tout l’horizon. Sachant que l’Espagne est le plus grand producteur mondial d’olives et d’huile d’olive et que l’Andalousie est la région dont la production est la plus grande au pays, il est facile de comprendre à quel point cette culture a modifié le paysage. Il existe d’ailleurs en Andalousie un « Réseau de l’oliveraie » (eje del olivar), qui rassemble les principales provinces productrices, parmi lesquelles les provinces de Jaén et de Cordoue font figure de championnes. L’oléiculture a donc eu et continue d’avoir un impact important sur le mode de vie, la culture et l’économie andalous. Pour le portefeuille régional, c’est 31,6 % des revenus agricoles qui en découlent. Pour les villages, ce sont 23 000 fermier∙ère∙s qui en vivent et plus d’un million de travailleur∙euse∙s de toutes origines qui aident à ramasser les olives et à les transformer. Plusieurs villages, pratiques, rituels et mœurs sont directement issus de cette culture. Au printemps, le pollen des oliviers envahit la région, causant bien des troubles aux allergiques. Dans les épiceries, il y a des rayons complets de divers produit oléicoles; même les chips sont frites dans cette huile. En ce qui concerne l’alimentation, il est difficile de manger sans olives ou sans huile d’olive, qu’elles soient ajoutées à la recette ou déposées bien en vue entre les assiettes. Dans chaque restaurant se trouvent de petits contenants en plastique, un peu comme ceux utilisés ici pour la confiture et le beurre d’arachides, réservés à l’huile d’olive. En bref, l’olivier est à la racine même de l’identité andalouse.
Oliveraies et oléiculteur[∙rice∙]s, forêt et peuple, champ et lieu des fidèles du lopin de terre, de la charrue et du moulin, de ceux [et celles] qui montrent le poing à la destinée, des laboureur[∙euse∙]s béni[∙e∙]s, des cavalier[∙ère∙]s espiègles, des maîtres[∙ses∙] dévoué[∙e∙]s et arnaqueur[∙euse∙]s! Villes et fermes en bordure des rivières, dans les plis de la sierra!… Viens Dieu aux foyers et aux âmes de cette terre d’oliveraies et d’oliveraies!
Antonio Machado, poète andalou
La vue d’un olivier dans son environnement est impressionnante. L’arbre s’épanouit en dépit des précipitations faibles et irrégulières. Il sait survivre sur des sols arides, encaissant sans broncher le soleil ardent de l’été, les pluies torrentielles occasionnelles et les journées plus froides de l’hiver andalou. L’olivier est parfaitement adapté à la forêt méditerranéenne, ce que les habitant∙e∙s ont compris il y a des millénaires. Ce savoir a traditionnellement encadré la culture de ces arbres et a minimisé la pression sur les ressources hydriques de la région. Les oliveraies n’étaient pas irriguées; seule la météo dictait les apports en eau, et des niveaux de production acceptables étaient maintenus. Cette culture millénaire a lentement été pervertie par l’économie de marché et la demande mondiale croissante, qui a induit deux nouvelles pratiques destinées à maximiser les rendements. D’une part, si l’oléiculture sans irrigation permet de produire 2000 à 5000 kilogrammes d’olives par hectares chaque année, l’oléiculture avec irrigation permet, pour sa part, d’en produire 15 000, ce qui risque cependant d’épuiser rapidement les réserves en eau de l’écosystème environnant. D’autre part, il s’est avéré plus facile et plus rapide de ramasser les olives sur des sols dénudés, ce qui a conduit à l’élimination systématique de toute la végétation se trouvant autour des oliviers. Cette pratique est devenue encore plus populaire que l’irrigation, mais elle n’en est pas moins dommageable des points de vue hydrique et culturel et pour la biodiversité de la forêt méditerranéenne. En fin de compte, l’arbre qui partageait par le passé son territoire avec d’autres plantes est condamné à vivre dans la solitude, isolé de ses sœurs méditerranéennes.
Ce glissement de l’oléiculture espagnole traditionnelle vers la production intensive s’est traduit par la mise en place de monocultures linéaires d’oliviers s’étendant à perte de vue. En conséquence, et l’eau étant de plus en plus rare, certains agriculteur∙rice∙s vont jusqu’à forer des puits illégaux afin d’y avoir accès sans le déclarer au gouvernement espagnol. Ces puits illégaux sont en hausse dans le pays et intensifient la problématique du manque d’eau. Concilier l’importance culturelle et économique de l’oléiculture avec la pression que celle-ci met sur les ressources hydriques est un défi de taille. Pourtant, tous ces éléments sont intimement reliés et une analyse du fonctionnement des écosystèmes permet d’esquisser des pistes de solution.
Emmagasinée dans l’écosystème sain
Une promenade dans une forêt saine, tant méditerranéenne que boréale, génère des bienfaits que les humains peuvent instantanément ressentir. Au-delà de ces bienfaits, ces milieux nous rendent de multiples services écosystémiques. Ces services complexes, essentiels à la survie de nos sociétés, résultent du mode de vie de certaines espèces, de certaines communautés d’espèces, voire du fonctionnement de l’écosystème tout entier. Plus un écosystème est en santé ou en équilibre, plus il est résilient face aux menaces et plus il est en mesure de fournir des services écosystémiques. Ainsi, une forêt méditerranéenne saine offre plusieurs services particulièrement importants qui permettent de freiner la désertification et de favoriser le retour de la pluie en Andalousie.
Les forêts saines jouent un rôle majeur dans le cycle de l’eau : elles sont à la fois des réservoirs, des filtres et des pompes à eau. Dans le cas qui nous intéresse ici, c’est la forêt méditerranéenne qui fournit des services essentiels aux terres arides de l’Andalousie. Lors d’un épisode de pluie, les feuilles des végétaux ralentissent la chute de l’eau, ce qui permet au sol de recevoir et d’absorber l’eau graduellement. Ce mécanisme diminue le ruissellement et les problèmes qui y sont associés, comme les inondations et l’érosion des sols. L’eau imbibée dans le sol permet ensuite aux plantes de combler leurs besoins vitaux. Pour ce faire, l’eau est aspirée principalement par les racines et se déplace jusqu’aux feuilles, où a lieu la photosynthèse. La transpiration et l’usage de l’eau au niveau des feuilles suscite cette ascension de l’eau par un processus de succion. Cet entreposage permet de maintenir l’eau dans une région pour une période prolongée. Un sol couvert d’un maximum de biomasse végétale, abritant souvent une grande biodiversité, permet donc de retenir l’eau plus longtemps qu’une monoculture d’olivier. De plus, l’évapotranspiration refroidit et modifie la température ambiante et constitue une source importante dans la production de nuages sur le continent. Les plantes agissent comme une pompe permettant à l’eau de l’océan de remonter plus loin dans les terres et de retomber sous forme de précipitations. Il s’agit là d’une caractéristique fort intéressante pour l’Andalousie, qui est entourée de mers, mais elle est malgré tout desséchée en raison de ses pratiques actuelles. L’apport des plantes ne s’arrête toutefois pas là. Elles peuvent également filtrer les eaux qui ont pu être polluées par les activités humaines en amont. Une fois absorbés, les polluants sont soit utilisés pour la croissance, soit emmagasinés dans les tissus comme le bois. En ce qui concerne la filtration, la diversité est encore la clé de l’efficacité, car différentes espèces ont différentes affinités avec les contaminants. À eux seuls, ces quelques services écosystémiques pointent déjà vers une voie intéressante et contribueraient à résoudre les problèmes majeurs auxquels font actuellement face les communautés humaine et extrahumaine andalouses. Il est possible d’imaginer ce qu’on pourrait réaliser en travaillant à rétablir la forêt méditerranéenne plutôt qu’en luttant contre elle.
La déforestation ou l’appauvrissement biologique d’une région diminue l’ampleur des précipitations retombant sur celle-ci et sur les régions adjacentes. Au-delà d’un certain seuil, la dégradation intensive d’un écosystème peut s’avérer désastreuse. Tant que l’équilibre d’un écosystème n’est pas complètement rompu, celui-ci peut se rétablir naturellement dans la mesure où les pressions qui s’exercent sur lui diminuent. Si les pressions sont trop importantes, il finit toutefois par perdre son état d’équilibre et, de surcroît, sa capacité à se régénérer. Il se dégrade alors jusqu’à la désertification, un état où la plupart des services écosystémiques, voir tous, sont perdus. À ce stade, un travail de restauration actif de la part des humains est nécessaire. Un tel travail demande un effort conjugué de l’être humain et de multiples espèces de végétaux, de champignons, de bactéries et d’animaux. Si plusieurs habitant∙e∙s de l’Andalousie ont entamé la régénération là où elle est encore relativement facile, d’autres se sont mis à l’œuvre sur des terres désertifiées où la régénération naturelle n’est plus possible.
De celles et ceux qui restaurent l’oasis andalouse
Lorsque l’incohérence de l’actuelle vision du monde devient évidente, un vieux savoir, commun à toutes les cultures du monde, s’impose chez certain∙e∙s : l’être humain luttant contre la Terre sortira toujours, en fin de compte, perdant. Cette prise de conscience, lente mais bien réelle, se constate chez les habitant·e·s de l’Andalousie. Confronté∙e∙s à une situation qui semble sans issue, les Andalous∙es sont de plus en plus nombreux∙euses à penser que l’adoption d’une agriculture respectueuse des principes écologiques et de la biodiversité permettrait de résoudre les problèmes hydriques existants. Également, ceux-ci et celles-ci croient en l’élaboration de plans agricoles mariant restauration et production, et pouvant éventuellement permettre à l’être humain de réparer ses erreurs et de perdurer dans un écosystème menacé. Une visite s’impose chez quelques-un∙e∙s de ces gardiens et gardiennes de la forêt méditerranéenne, qui ont commencé à concrétiser cette approche.
Au nord de l’Andalousie, dans la province de Jaén, un amoureux de la montagne, Miguel García Alvarez, s’occupe de champs d’oliviers de façon écologique depuis déjà 8 ans. La gestion de son terrain s’inspire de ses apprentissages universitaires, de ses lectures, de ses discussions avec d’autres oléiculteur∙rice∙s et de sa passion pour les monts andalous et les forêts andalouses. Ses champs produisent des olives sans irrigation artificielle. Son terrain est petit, certes, mais il illustre les bienfaits des pratiques alternatives. Miguel a commencé à revitaliser son oliveraie en collectant des graines de multiples plantes indigènes herbacées dans les monts andalous. Au départ, il a dû arroser ces graines afin de favoriser leur implantation. Par la suite, elles ont été en mesure de s’épanouir sans apports hydriques artificiels. Il explique que la biodiversité sur ses champs n’a pas d’impact négatif sur la récolte ou sur sa charge de travail, sinon qu’il doit couper l’herbe une fois par année. Cette herbe coupée a pour effet de restaurer lentement son sol lorsqu’elle se décompose. Parmi les plantes introduites dans son oliveraie, quelques-unes d’entre elles bénéficient directement à la production, comme le jaramago (Hirschfeldia incana), qui protège l’olivier contre la verticilliose, une maladie fongique qui cause d’importants dommages aux oliviers. De la moutarde blanche et des légumineuses se retrouvent aussi dans ses champs et fertilisent naturellement les sols. D’autres espèces, comme le romarin, ne peuvent pas croître, car les sols du village sont encore trop dégradés. Cependant, le cultivateur observe que plus le temps avance, plus la vitalité du terrain augmente. Des espèces absentes de son terrain par le passé apparaissent, ce qui augmente la biodiversité végétale et animale et qui permet à l’humidité du sol de rester plus longtemps. Ce sont de bonnes nouvelles et des progrès que Miguel partage avec les propriétaires des champs voisins, dans l’espoir de les inciter eux et elles aussi à effectuer la transition vers un modèle d’agriculture permettant la restauration des écosystèmes andalous.
Dans la même province, un groupe d’institutions nommé Olivares Vivos (Oliveraies vivantes) existe depuis plusieurs années. Ce groupe croit fermement qu’un autre modèle de culture d’oliviers, rentable et au service de la nature, est possible. Il est constitué de plusieurs institutions provenant d’horizons multiples, comme l’Université de Jaén, le groupe de conservation aviaire SEO BirdLife et la Députation provinciale de Jaén, de même que d’oléicultrices et d’oléiculteurs de tous les coins de l’Andalousie.
Nous sommes oléiculteur[∙rice∙]s, chercheur[∙euse∙]s, et conservateur[∙rice∙]s. […] Nous travaillons ensemble vers un objectif commun : la restauration de la biodiversité des champs d’olives de l’Andalousie.
Olivares Vivos, organisation d’oléiculture écologique
Le groupe travaille sur plusieurs fronts. D’un côté, des recherches scientifiques sont effectuées par le département d’écologie de l’Université de Jaén afin d’établir les caractéristiques et d’élaborer des modèles d’oliveraies qui respectent la forêt méditerranéenne et ses réserves hydriques. D’un autre côté, des bénévoles travaillent à la restauration de la biodiversité dans les champs en plantant des espèces végétales indigènes, puis en installant diverses structures pour favoriser le retour de la faune. Les oléiculteur∙rice∙s sont ensuite encouragé∙e∙s et aidé∙e∙s dans l’établissement des techniques étudiées par Olivares Vivos. Puis, finalement, pour agir sur l’économie, le groupe a développé une stratégie commerciale favorisant le développement des oliveraies restauratrices. Olivares Vivos délivre une certification aux producteur·ice·s de produits d’oliveraies qui suivent ces principes écologiques. Également, le groupe participe activement à des campagnes de publicité et de promotion de l’oléiculture écologique et de ses produits. Bien que le groupe ne soit pas impliqué directement dans la conservation de l’eau, il y contribue largement par ses efforts visant la restauration des écosystèmes andalous et des services hydriques qu’ils procurent, tout en œuvrant à l’élimination des pressions hydriques induites par les cultures intensives.
Dans la province de Cadix, en bordure de la Méditerranée, Juan Jesús Tenorio, un ingénieur forestier, a fait des forêts espagnoles sa demeure. Il marche sur le territoire, consigne les problèmes environnementaux qu’il observe et émet des recommandations portant sur les façons d’améliorer la situation. Il observe et connait déjà bien les effets négatifs de l’agriculture intensive d’oliviers : « Dans mon village, tous les champs deviennent des oliveraies intensives, entraînant un très très grand gaspillage d’eau. »
Pour remédier à ces problèmes, il participe à la coopérative agroécologique La Verde en aidant les oléiculteurs et oléicultrices à trouver des solutions écologiques aux problèmes auxquels ils et elles font face. Depuis plus de 40 ans, cette coopérative cultive des champs écologiques où sont mélangées des variétés d’oliviers autochtones, d’amandiers, de poiriers et d’un peu de tout ce qui peut pousser dans cette zone. La santé de ces champs n’a cessé de s’accroître, tout en offrant une production permettant à plusieurs familles d’en vivre. En se basant sur ses expériences, Juan explique que plusieurs pratiques actuellement généralisées augmentent les pertes hydriques. Selon lui, la solution se trouve dans les techniques de culture sans labour. Ces techniques consistent à diminuer drastiquement les interventions humaines en laissant les « mauvaises herbes » pousser et en les coupant uniquement lorsque c’est nécessaire. Cela permet au sol, à ses microorganismes et à la biodiversité de la zone de se régénérer tout en y améliorant la percolation de l’eau. Il explique aussi, à l’encontre la croyance populaire, que les plantes irriguées devraient seulement recevoir le strict nécessaire en matière d’eau, car les surplus d’eau diminuent l’absorption des nutriments et, par conséquent, la production agricole.
L’être humain est un peu étrange, il fait les choses en fonction de ce que les autres font. Si la majorité saute dans le puits, [celles et] ceux qui suivront sauteront aussi dans le puits sans s’arrêter pour y penser.
Juan Jesús Tenorio, ingénieur forestier
Malgré les études qui démontrent les failles de l’agriculture conventionnelle, il est difficile de changer les mentalités. En ce moment, Juan voit des avancées à certains endroits, mais aussi du recul à d’autres. Il précise toutefois qu’il perçoit un changement global, mais qui est encore lent et timide en raison des pressions du marché et de l’attitude conservatrice de certain·e·s oléicultrices et oléiculteurs. Malgré tout, il continue à travailler pour démontrer la rentabilité accrue du modèle respectueux de l’environnement et inciter de la sorte l’émergence de nouvelles tendances.
Un peu à l’écart de la mer à Cadix, au pied de la Sierra de Grazalema, l’organisation Danyadara s’attaque directement à la désertification par le biais de l’agriculture. Cette organisation, composée principalement de bénévoles, a une vision biocentrique du monde qui place, avec succès, la restauration de la forêt méditerranéenne bien avant la production.
Danyadara démontrera que travailler avec la nature et retourner à une interaction personnelle avec la terre est le chemin à suivre.
Danyadara, organisation permacole
L’organisation tire son inspiration de l’interaction millénaire entre l’être humain et la nature en Andalousie. Les champs comportent plusieurs cultures différentes, comme celles de citronniers, de fraisiers, de figuiers et d’oliviers. La fondatrice Vidya Jacqueline Heisel et le fondateur Jacob Evans, ainsi que les bénévoles, travaillent à restaurer les sols, à améliorer la gestion de l’eau et à augmenter la séquestration de carbone. Les techniques utilisées sont variées et basées sur des principes australiens de permaculture développés là-bas et qui permettent de faire face aux mêmes problèmes de désertification. Parmi les nombreux procédés inspirants, mentionnons la plantation de végétaux indigènes qui permettent de restaurer l’équilibre écologique, la plantation de plantes à fleurs qui permettent d’attirer une grande diversité d’insectes et la présence en alternance d’espèces d’animaux comme les chevaux, les alpagas et les moutons, qui permet contrôler les herbes et de fertiliser les sols. Puisque l’eau est une préoccupation centrale, l’organisation compte résoudre les problèmes hydriques en restaurant la biodiversité, en captant l’eau de pluie, en réutilisant l’eau usée, puis en adoptant une technique d’irrigation minimale des champs adaptée à la microtopographie locale. Sur leurs terres autrefois arides et surexploitées se dresse déjà, comme chez plusieurs autres oléicultrices et oléiculteurs de la transition, l’utopie du retour de l’oasis andalouse.
Arbre de l’espoir
La diminution des réserves hydriques et des précipitations menace déjà l’Andalousie et la situation s’empirera si on n’intervient pas. Les techniques oléicoles actuelles jouent un rôle important dans l’aggravation des problèmes. Toutefois, il serait faux de penser qu’il n’existe pas d’autres avenues. La restauration des écosystèmes et la mise en place d’une agriculture respectueuse de la biodiversité et du fonctionnement des écosystèmes sont possibles. Ici comme ailleurs, les solutions aux problèmes de notre temps se trouvent dans notre capacité à réapprendre les pas de la danse de la vie. L’olivier de la forêt méditerranéenne nous invite à faire un premier pas :
là où la douce couronne des chênes verts et les tiges piquantes des arbustes hébergent une multitude d’espèces bruyantes ou silencieuses, accueillant leurs vies nocturnes et diurnes, leur permettant de voler et de marcher ensemble
Mar Sánchez Vilar, biologiste de la conservation
CRÉDIT PHOTO : FLICKR: Jean-Pierre Viallate
[1] World Wildlife Fund (WWF), «Mediterranean Forest, woodlands and scrubs», 17 février 2021, https://www.worldwildlife.org/biomes/mediterranean-forests-woodlands-and-scrubs(link is external); Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, « La biodiversidad de los bosques de España está en peligro de extinción », 17 février 2021, http://www.fao.org/espana/noticias/detail/en/c/1172396/(link is external)
[2] Abdelaziz Chaabane, « Flore et Végétations Méditerranéenne », notes de cours en format PDF, Université Virtuelle de Tunis, Tunis, 2010, http://pf-mh.uvt.rnu.tn/746/1/flore_vegetation_mediterraneennes.pdf(link is external) ; Alice Schaffhauser et Philippe Roche, «Adaptation de la végétations méditerranéenne aux incendies», Forêt Entreprise, vol. 185, 2009, : 27, https://www.researchgate.net/publication/263337306_Adaptation_de_la_vegetation_mediterraneenne_aux_incendies(link is external)
[3] Animal Corner, « Chapparal/scrub Biome », 7 février 2021, https://animalcorner.org/biomes/chaparral/(link is external)
[4] Eduardo Solano Bernal, propos recueillis par Sami Jai Wagner-Beaulieu le 15 février 2021. Traduction libre.
[5] Omar M’Hirit, « Mediterranean forests : ecological space and economic and community wealth », Unasylva, vol. 50, 1999, http://www.fao.org/3/x1880e/x1880e03.htm(link is external)
[6] Josef Peñuelas, Jordi Sardans, Iolanda Fitella, Marc Estiarte, Joan Llusià, Romà Ogaya, Jofre Carnicer, Mireia Bartrons, Albert Rivas-Ubach, Oriol Grau, Guille Peguero, Olga Margalef , Sergi Pla-Rabés, Constantí Stefanescu, Dolores Asensio, Catherine Preece, Lei Liu, Aleixandre Verger, Adrià Barbeta, Ander Achotegui-Castells, Albert Gargallo-Garriga, Dominik Sperlich, Gerard Farré-Armengol, Marcos Fernández-Martínez, Daijun Liu, Chao Zhang, Ifigenia Urbina, Marta Camino-Serrano, Maria Vives-Ingla, Benjamin D. Stocker, Manuela Balzarolo, Rossella Guerrieri, Marc Peaucelle, Sara Marañón-Jiménez, Kevin Bórnez-Mejías, Zhaobin Mu, Adrià Descals, Alejandro Castellanos et Jaume Terradas, « Impacts of Global Change on Mediterranean Forests and Their Services », Forest, vol. 8, : 1-37, https://www.researchgate.net/publication/321276031_Impacts_of_Global_Change_on_Mediterranean_Forests_and_Their_Services(link is external); Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, «El bosque mediterráneo aumenta su superficie, pero está cada vez más amenazado», 13 février 2021, http://www.fao.org/news/story/es/item/1171780/icode/(link is external); Emma C. Underwood, Joshua H. Viers, Kirk R. Klausmeyer, Robin L. Cox et M. Rebecca Shaw, «Threats and biodiversity in the mediterranean biome», Diversity and Distributions, vol. 15, 2009, : 188-197, https://onlinelibrary.wiley.com/doi/epdf/10.1111/j.1472-4642.2008.00518.x(link is external)
[7] Uriel N. Safriel, «Status of Desertification in the Mediterranean Region», Water Scarcity, Land Degradation and Desertification in the Mediterranean Region, 2009, 33 – 73, https://www.researchgate.net/publication/226860368_Status_of_Desertification_in_the_Mediterranean_Region(link is external)
[8] Traduction libre de Sami Jai Wagner-Beaulieu, Antonio Villareal, Antonio Hernández et Daniele Grasso, «No es la peor sequía en 20 años, será la peor sequía de la historia de España: el desastre en datos», El Confidencial, 26 novembre 2017, https://www.elconfidencial.com/tecnologia/ciencia/2017-11-26/deje-decir-sequia-2017-peor-de-la-historia-espana_1482616/(link is external)
[9] Traduction libre de Sami Jai Wagner-Beaulieu, Naturaliza, «Hay sequía en España: Tres año de falta de agua continuada», 15 octobre 2019, https://www.naturalizaeducacion.org/2019/10/15/hay-sequia-espana/(link is external)
[10] Lora Mora, «En pueblo sumergido bajo el embalse de Iznájar sale a la luz», El Mundo, 2 décembre 2020, https://www.elmundo.es/viajes/espana/2020/12/02/5fc6006cfc6c83ef3f8b4593.html(link is external)
[11] «La España peninsular ha atravesado tres largas sequías en casi 60 años y 2005 fue el año con menos lluvias, según AEMET», Europa Press, 15 août 2020, https://www.europapress.es/sociedad/noticia-espana-peninsular-atravesado-tres-largas-sequias-casi-60-anos-2005-fue-ano-menos-lluvias-aemet-20200815141059.html(link is external)
[12] Junta de Andalucía, Sequía, Conserjería de Agricultura, Ganadería y Desarrollo Sostenible, 4 mars 2021, http://www.juntadeandalucia.es/medioambiente/site/portalweb/menuitem.7e1cf46ddf59bb227a9ebe205510e1ca/?vgnextoid=8f5996f06f245310VgnVCM1000001325e50aRCRD&vgnextchannel=23f996f06f245310VgnVCM1000001325e50aRCRD&lr=lang_es&vgnsecondoid=6c96efc8e9255310VgnVCM2000000624e50a____¶m1=2(link is external)
[13] Junta de Andalucía, Análisis de la sequía en Andalucía. Estudio comarcal, Conserjería de Agricultura, Ganadería y Desarrollo Sostenible, 4 mars 2021, http://www.juntadeandalucia.es/medioambiente/site/portalweb/menuitem.7e1cf46ddf59bb227a9ebe205510e1ca/?vgnextoid=83b6a563f6da8510VgnVCM2000000624e50aRCRD&vgnextchannel=76709f5c10bc6410VgnVCM2000000624e50aRCRD&lr=lang_es(link is external)
[14] Junta de Andalucía, Environment in Andalusia through environmental factors, Conserjería de Agricultura, Ganadería y Desarrollo Sostenible, 2006, http://www.juntadeandalucia.es/medioambiente/site/ima/menuitem.5893969315ab596f7bbe6c6f5510e1ca/nullima/vgn-ext-templating/v/index.jsp?vgnextchannel=1b3bee6d7451b210VgnVCM2000000624e50aRCRD&vgnextoid=ad1a374f0578d110VgnVCM1000001325e50aRCRD&vgnsecondoid=fc1a374f0578d110VgnVCM1000001325e50a____&lr=lang_es(link is external)
[15] Climate Change Post, «Desertification of Spain», 4 mars 2021, https://www.climatechangepost.com/spain/desertification/(link is external)
[16] Alberto Rodriguez, «Los pantanos inician la primavera al 43,5%, el nivel más bajo en más una década», Europa Sur, 1er avril 2020, https://www.europasur.es/campo-de-gibraltar/Pantanos-primavera-nivel-bajo-decada_0_1451255116.html(link is external)
[17] «La sequía amenaza a España: un 75% de la Península está en riesgo de desertificación», El Mundo, 21 novembre 2019, https://www.elmundo.es/ciencia-y-salud/ciencia/2019/11/21/5dd69e8efc6c838a168b4635.html(link is external)
[18] Ginés Donaire, «La desertificación afecta ya al 28% de Andalucía», El País, 16 juin 2006, https://elpais.com/diario/2006/06/17/andalucia/1150496540_850215.html(link is external)
[19] ««Nueve años de retraso» para los planes especiales de actuación de sequía en Andalucía», ABCandalucía, 11 juin 2019, https://sevilla.abc.es/andalucia/sevi-nueve-anos-retraso-para-planes-especiales-actuacion-sequia-andalucia-201906111420_noticia.html(link is external)
[20] Ibid.
[21] Ginés Donaire, «La desertificación afecta ya al 28% de Andalucía», El País, 16 juin 2006, https://elpais.com/diario/2006/06/17/andalucia/1150496540_850215.html(link is external)
[22] Climate Change Post, «Forest Fires Spain», 4 mars 2021, https://www.climatechangepost.com/spain/forest-fires/(link is external)
[23] María Pérez Ávila, «España, un territorio camino de la desertificación», El Mundo, 17 juin 2016, https://www.elmundo.es/ciencia/2016/06/17/5763b74222601d58488b45ab.html(link is external)
[24] Andalucía, «Desierto de Tabernas», 4 mars 2021, https://www.andalucia.org/en/natural-spaces-desierto-de-tabernas(link is external)
[25] Moreira J. M. Madueño, Rodrigez M. Surián et Zamorano M. D. Páez, «Diagnóstico de la Desertificación en Andalucía», XI Congreso Nacional de Teledetección, 2005, http://www.aet.org.es/congresos/xi/ten61.pdf(link is external)
[26] Ibid.; Fernando Ciria Parras et Estanislao de Simón Navarrete, «Un problema medioambiental de Almería: La desertificación», 1988, https://dialnet.unirioja.es/servlet/articulo?codigo=2212173(link is external)
[27] Adam Vaughan, «Climate change rate to turn southern Spain to desert by 2100», The Guardian, 27 october 2016, https://www.theguardian.com/environment/2016/oct/27/climate-change-rate-to-turn-southern-spain-to-desert-by-2100-report-warns(link is external)
[28] Robert McSweeney, «Explainer: Desertification and the role of climate change», 6 août 2019, https://www.carbonbrief.org/explainer-desertification-and-the-role-of-climate-change(link is external)
[29] Ibid.
[30] Ibid.
[31] Ibid.
[32] Ibid.
[33] Josef Peñuelas et al., Loc. cit.
[34] Ibid.
[35] Robert McSweeney, Loc. cit.
[36] Fátima Gonzalez Torres, «Race against desertification: your searches in Spain», 21 novembre 2021, https://blog.ecosia.org/your-searches-in-spain/(link is external)
[37] Junta de Andalucía, El sector del Aceite de Oliva y de la Aceituna de mesa en Andalucía, Conserjería de Agricultura y Pesca, 2021, https://www.juntadeandalucia.es/export/drupaljda/estudios_informes/15/11/sect_ac_oliva-mesa.pdf(link is external)
[38] Ibid.
[39] Agustín Peláez, «The olive industry needs worker», Sur in English, 4 janvier 2019, http://www.surinenglish.com/local/201901/04/olive-industry-workers-20190104105646-v.html(link is external)
[40] Ibid.
[41] Junta de Andalucía, The Olive Groves Landscapes of Andalucia, Ministry of Education, Culture and Sports, 2017. https://whc.unesco.org/en/tentativelists/6169/(link is external)
[42] Traduction libre de Sami Jai Wagner-Beaulieu, Antonio Machado, «Los olivos», 4 mars 2021, https://www.poemas-del-alma.com/los-olivos.htm(link is external)
[43] Junta de Andalucía, The Olive Groves Landscapes of Andalucia, Ministry of Education, Culture and Sports, 2017. https://whc.unesco.org/en/tentativelists/6169/(link is external)
[44] Ibid.
[45] Ibid.
[46] Álvaro Durango Herrera, «El terror de los monocultivos», 13 juillet 2017, https://www.vidasostenible.org/el-terror-de-los-monocultivos/(link is external); Jaime Martínez Valderrama, «No podemos frenar el avance de los desiertos, pero sí la desertificación», The Conversation, 14 octobre 2019, https://theconversation.com/no-podemos-frenar-el-avance-de-los-desiertos-pero-si-la-desertificacion-125147(link is external)
[47] Álvaro Durango Herrera, Loc. cit.
[48] Ibid.
[49] Sam Baker, «Spain’s vast network of illegal wells exposed after death of toddler», Deutsche Welle, 1er février 2021, https://www.dw.com/en/spains-vast-network-of-illegal-wells-exposed-after-death-of-toddler/a-47311150(link is external)
[50] Ibid.
[51] United States Environmental Protection Agency, Benefits of Healthy Watersheds, 11 mars 2021, https://www.epa.gov/hwp/benefits-healthy-watersheds(link is external)
[52] Vincent Cotrone, «The Role of Trees and Forests in Healthy Watersheds», 17 août 2015, https://extension.psu.edu/the-role-of-trees-and-forests-in-healthy-watersheds(link is external)
[53] Elison D. Futter et Bishop K., «On the forest cover-water yield debate: from demand to supply side thinking», Global Change Biology, vol. 18, 2012, 806-820, https://ec.europa.eu/environment/integration/research/newsalert/pdf/32si_en.pdf(link is external)
[54] Ibid.
[55] Ibid.
[56] Elison D. Futter et Bishop K., Loc. cit.; Vincent Cotrone, Loc. cit.
[57] Elison D. Futter et Bishop K., Loc. cit.
[58] Vincent Cotrone, Loc. cit.
[59] Ibid.
[60] John Todd, Healing Earth, Berkley: North Atlantic Books, 2019.
[61] Ibid.
[62] Ibid.
[63] Miguel García Alvarez, propos recueillis par Sami Jai Wagner-Beaulieu le 16 mars 2021.
[64] Ibid.
[65] Javier Lopéz Escudero et Antonio Trapero Cazas, «Control integrado de la Verticilosis del olivo : estado actual de las investigaciones», 27 avril 2017, https://www.interempresas.net/Grandes-cultivos/Articulos/184976-Control-integrado-de-la-Verticilosis-del-olivo-estado-actual-de-las-investigaciones.html(link is external); Miguel García Alvarez, Loc. cit.
[66] Miguel García Alvarez, Loc. cit.
[67] Olivares Vivos, «We are Olive Growers, Researchers, and Conservationists», 27 mars 2021, https://olivaresvivos.com/en/about-us/(link is external)
[68] Ibid.
[69] Traduction libre de Sami Jai Wagner-Beaulieu, Olivares Vivos, «We are Olive Growers, Researchers, and Conservationists», 27 mars 2021, https://olivaresvivos.com/en/about-us/(link is external)
[70] Olivares Vivos, «Olive groves Alive», 27 mars 2021, https://olivaresvivos.com/en/olive-alive/(link is external)
[71] Ibid.
[72] Olivares Vivos, «Saberes, artes y costumbres en el olivar tradicional» 27 mars 2021, https://olivaresvivos.com/wp-content/uploads/2019/02/Anexo-E4-1.pdf(link is external)
[73] Ibid.
[74] Ibid.
[75] Traduction libre de Sami Jai Wagner-Beaulieu, Juan Jesús Tenorio, propos recueillis par Sami Jai Wagner-Beaulieu le 18 mars 2021.
[76] Juan Jesús Tenorio, Loc. cit.
[77] Ibid.
[78] Ibid.
[79] Traduction libre de Sami Jai Wagner-Beaulieu, Juan Jesús Tenorio, Loc. cit.
[80] Andrea Blumenstein, «Rebuilding soil to build sustainable agriculture in Andalusia», 21 janvier 2018, https://borgenproject.org/soil-sustainable-agriculture-in-andalusia/(link is external)
[81] Traduction libre de Sami Jai Wagner-Beaulieu, Danyadara, «Our Work», 27 mars 2021, https://danyadara.com/about/#(link is external)
[82] James Warren, «Expat’s Home-gown Utopia that Aims to Stop Andalusia’s Desertification», The Olive Press, 17 avril 2017, https://www.theolivepress.es/spain-news/2020/04/17/expats-home-grown-utopia-that-aims-to-stop-andalucias-desertification/(link is external)
[83] Andrea Blumenstein, Loc. cit.
[84] James Warren, Loc. cit.
[85] Ibid.
[86] Danyadara, «Water Harvesting», 27 mars 2021, https://danyadara.com/water-harvesting/(link is external)
[87] James Warren, Loc. cit.
[88] Mar Sánchez Vilar, propos recueillis par Sami Jai Wagner-Beaulieu le 14 février 2021.
par Rédaction | Oct 16, 2022 | International
Le Burkina Faso est actuellement secoué par une crise politique majeure, au lendemain d’un deuxième coup d’État en quelques mois, et ce, dans un contexte de coup d’États successifs en Afrique de l’Ouest depuis le début de la pandémie. L’Esprit libre s’est entretenu avec le professeur Basile Laetare Guissou, sociologue et ex-ministre du gouvernement révolutionnaire du capitaine Thomas Sankara, de son arrivée au pouvoir en 1983 jusqu’à son assassinat en 1987. Ce dernier est par ailleurs connu comme le Che Guevara africain. Pour la revue, il s’agissait d’une occasion de faire le point sur la situation actuelle, mais aussi sur ses 35 ans d’implication et de contribution à la vie politique burkinabé.
L’ESPRIT LIBRE (EL): Tout d’abord, je vous demanderais de vous présenter pour le public québécois et canadien.
BASILE LAETARE GUISSOU (BLG): Je suis le professeur Basile Laetare Guissou, directeur de recherche en sociologie. J’ai exercé pendant 35 ans ce métier et j’ai passé quatre années au conseil du gouvernement de la révolution du Burkina Faso avec le capitaine Thomas Sankara comme président. J’ai été ministre de l’Environnement et du Tourisme et ministre des Relations extérieures et de la Coopération et la quatrième année, la dernière année, j’ai été ministre de l’Information.
Mais, bon, après tout cela, comme tout bon homme politique africain, j’ai connu la prison et après le 15 octobre 1997, j’ai repris mes activités de chercheur au Centre national de la Recherche scientifique et Technologique du Burkina Faso jusqu’à ma retraite, en 2014. Actuellement, je milite dans un parti politique, le Mouvement du peuple pour le progrès (MPP) qui exerce le pouvoir et qui vient juste de subir un coup d’État le 22 janvier dernier. J’anime toujours le Centre de formation politique Kwane Nkrumah qui appartient aux voix du peuple pour le progrès, un organe du parti.
EL : Nous savons qu’il se passe beaucoup de choses en ce moment et cela nous intéresse particulièrement et nous pourrons y revenir. Parlons d’abord de votre expérience au sein du gouvernement de Thomas Sankara. Quels souvenirs gardez-vous de cette expérience? Qu’est-ce qui a été le plus marquant dans cette expérience politique?
BLG : Je pense que c’est une expérience qui vous marque à jamais. On ne peut pas ne pas retenir que le passage au pouvoir du capitaine Thomas Sankara au Burkina Faso, a marqué une rupture avec l’histoire politique et institutionnelle de ce pays, par la remise [en question] de la dépendance extrême de ce pays […] vis-à-vis de la France coloniale. La France n’a pas été capable de permettre à ce petit État, avec ses 274 000 m2, de voler de ses propres ailes. Et c’est ce que Thomas Sankara a essayé de faire pendant le pouvoir.
EL : Les années 1980 ont marqué un moment pivot pour les régimes post‑coloniaux africains. En rétrospective, après tous les acquis qui ont eu lieu à ce moment‑là, quel apprentissage tirez-vous de cette période foisonnante sur le plan politique?
BLG : Je pense qu’il y avait un slogan qui disait que tous les bras et les cerveaux de chaque Burkinabé puissent servir au moins à nourrir son ventre, à apprendre à écrire et à lire, à ne pas tomber malade. Mieux se porter pour mieux conduire et consommer local. Voilà des slogans qui sont restés à jamais comme étant un programme politique de développement économique, social et culturel, non seulement pour le peuple du Burkina Faso, mais pour le reste du continent africain.
C’est en 1983 que le capitaine Thomas Sankara est parvenu, enfin, à prendre le pouvoir à son propre compte et non pas au compte d’autrui et à vouloir construire ce qu’il appelait la révolution démocratique et populaire au Burkina Faso. Donc, de ce point de vue là, je pense qu’il y a beaucoup de changements qui ont eu lieu,notamment dans les mentalités. Le [ou la] Burkinabé[e] n’attend plus et ne doit plus attendre son bonheur de dehors, car personne ne viendra apporter de développement s’il n’y a pas, à l’interne, une volonté d’aller de l’avant, une volonté de se prendre en charge et une volonté de rompre avec la mendicité.
EL : Ce changement de mentalité, encore aujourd’hui, vous l’attribuez à cette période-là[i]? Cela n’existait pas auparavant?
BLG : Non, non, non! Pas du tout! Car le Burkina Faso était classé en bas des pays du monde et condamné, sans rien dans son sous-sol, dans son sol pauvre, et qui devait exporter sa main d’œuvre en Côte d’Ivoire, au Gabon, pour le café et le cacao, etc. Thomas Sankara a mis fin à cela. Il a pu créer l’espoir dans les esprits. Comme je l’ai dit, il a osé inventer l’avenir pour son pays, pour son peuple.
EL : Justement, dans le contexte des années 80, il y a eu une période qui semblait très fertile au Burkina Faso, mais, si on regarde dans le contexte africain, de manière plus générale, si je me souviens bien et, corrigez-moi si je fais erreur, dans les années 60, l’Afrique a connu la période des indépendances et dans les années 80, une crise de la dette pour certains pays. J’avais écouté des politologues africains qui disaient que beaucoup des acquis de la période révolutionnaire ont été perdus justement à cause de la crise de la dette. En effet, les pays africains se sont alors vus accablés de dettes terribles. Donc, j’aimerais savoir dans quelle mesure cela a pu toucher le Burkina Faso. Est-ce que cela a rattrapé le Burkina Faso?
BLG : Écoutez, le dernier discours de Thomas Sankara a été en 1987, je crois. Il y a eu un sommet des chefs d’État africains sur la dette africaine et il a dit qu’il ne fallait pas payer cette dette, pas par esprit belliciste, mais simplement, car si on ne paie pas la dette, les gens ne vont pas mourir. Mais si nous payons la dette, nous allons mourir, car l’Afrique n’a pas les moyens ni les ressources de payer.
Il a invité tous les pays africains à agir en bloc, ensemble, parce qu’il a dit que si le Burkina Faso, uniquement, refuse de payer la dette, il ne sera pas là au prochain sommet des chefs d’État, et c’est exactement ce qui s’est passé! Ceux qui ont les moyens, la puissance, vont tout faire pour l’éliminer et, comme par prémonition, c’est ce qui est arrivé!
EL : La question que j’aurais envie de vous poser est la suivante : il y a eu beaucoup de périodes exaltantes, lorsque vous regardez ce qui s’est passé depuis, lorsque vous regardez le passé, diriez-vous que ce momentum ou ces possibilités de changement sont perdues .Pensez‑vous qu’il est encore possible de faire de telles grandes avancées, de poursuivre, d’aller encore plus loin, d’avoir ce momentum politique qui permet d’améliorer finalement la vie politique et sociale au Burkina Faso?
BLG : Moi, je suis d’une école politique idéologique qui m’a enseigné que l’histoire n’est pas rectiligne. Il y a des bifurcations, des retours en arrière, des chutes et des rebonds. Je crois que la marche historique du continent ne peut pas échapper à cette dialectique de l’histoire. Donc, nous allons échouer, nous allons réussir, nous allons bifurquer, nous allons faire des bonds en avant et des bonds en arrière. Je pense que, pour le cas du Burkina Faso, à l’heure actuelle, nous sommes en train de vivre justement ce type de marche arrière par rapport au courant principal de l’histoire qui est de progresser et d’aller de l’avant.
EL : Justement, comment abordez-vous le coup d’État au Burkina Faso? Est‑ce que cela a été une surprise pour vous? Est-ce qu’on s’y attendait finalement?
BLG : Ce n’était pas une surprise, parce que depuis cinq ans maintenant tout était fait du côté d’un clan de l’armée pour empêcher le gouvernement civil issu des élections de travailler dans la sérénité tout en assurant la sécurité du pays. Parce que ce n’est pas le rôle du gouvernement civil de faire la guerre, c’est le rôle de l’armée. Voilà!
EL : Il est encore tôt pour avoir certaines réponses. Vers quoi pensez-vous que le nouveau gouvernement se dirige, dans quelle direction amènera-t‑il le pays?
BLG : Nous sommes à notre deuxième coup d’État depuis le 22 janvier. Il faudrait créer un autre coup d’État dans le troisième coup d’État, ce que je ne souhaite pas. Pour éviter cela, il faut bien qu’on trouve une transition, défense civile ou militaire pour aller vers des élections transparentes qui nous doteront d’un gouvernement issu des urnes qui pourra avoir une armée républicaine qui accepte d’aller au front et se battre.
EL : Justement. J’aimerais beaucoup vous entendre sur ce point. Vous dites d’aller au front et se battre, est-ce que cela est l’élément qui explique ce qui est vécu?
BLG : Le coup d’État dans le coup d’État montre bien que ce sont des contradictions qui sont internes dans la hiérarchie de l’armée du Burkina Faso. On doit trouver des solutions à ces contractions qui nous poussent à aller vers le haut, à ramener l’armée dans ses missions grégariennes : la défense, l’intégrité du territoire et la sécurité des citoyens et de leurs biens.
EL : Lorsque vous parlez d’insécurité, vous référez‑vous à une menace en particulier? Nous avons entendu parler de la présence d’islamiste au sein du pays récemment. Est-ce qu’il vous viendrait autre chose à l’esprit?
BLG : Je ne suis pas très convaincu que ce sont les islamistes qui font tout ce qui se fait aujourd’hui. Il y a un amalgame complet entre les trafics de tout genre, entre le banditisme de grand chemin et la corruption à tous les niveaux et quelque part les trafiquants d’armes et de munitions. Voilà!
EL : J’allais poser une autre question par rapport aux conditions qui ont préparé le coup d’État. Vous avez parlé de la situation qui est propre au Burkina Faso, mais nous avons constaté, pendant les deux dernières années de la pandémie, une succession de coups d’État dans les pays avoisinants et sans parler d’un recul de la démocratie en général ailleurs dans le monde. Quelle est, selon vous, la relation entre la pandémie et ce qui semble être un affaiblissement de divers régimes?
BLG : Il est évident que la pandémie est d’abord source de difficultés, de crises économiques et sociales. Automatiquement, l’activité économique en prend un coup, ce qui n’est pas sans provoquer des remous sociaux que tout ce qu’on appelle les fauteurs de troubles à des fins qui sont les leurs. Je pense que c’est une corrélation et j’irais même pour dire que cela n’est pas un fait du hasard que ce soit l’Afrique francophone en particulier qui se transforme en épicentre, du moins en Afrique de l’Ouest, et qui est saignée par une prolifération du terrorisme.
EL: Et par rapport au projet Françafrique, est-ce qu’on sent un gain de puissance de la France ou une perte, notamment avec ce qui se passe au Mali où le gouvernement a vraiment mis son pied à terre à l’ingérence occidentale. N’est-ce pas?
BLG : Je vous cite l’ancien président du Niger, qui a prévenu, avant l’agression de la France contre la Libye et l’assassinat du problème Kadhafi :
« Attaquer la Libye, c’est ouvrir la boîte de Pandore et toute la région sud-africaine va en payer chèrement le prix. »
Les présidents, comme le président Sarkozy, se sont lancés dans la croisade anti-Kadhafi à cœur joie et, aujourd’hui, ils ne sont pas là pour répondre de leurs forfaits politiques.
EL: J’aimerais revenir sur la déclaration que vous avez signée en lien avec le coup d’État. Je sentais dans celle-ci, et vous me corrigerez, une réelle inquiétude sur une possible détérioration de la situation avec le coup d’État. Diriez-vous que dans les communautés, dans la population, il y a une crainte que cela dégénère?
BLG : Nous ne sommes à l’abri de rien. Il n’y a aucune garantie que la situation ne peut pas évoluer vers le pire. Mais, en même temps, on garde espoir qu’elle puisse évoluer vers le meilleur. Nous attendons de voir, car nous sommes juste au sortir du coup d’État. Personne ne peut dire avec exactitude vers où nous sommes en train de partir. Voilà!
EL: J’aimerais revenir en arrière, parce qu’après la chute de Blaise Compaoré, il y avait eu ce gouvernement de transition, qui avait pris du temps à s’instituer. Diriez-vous, rétrospectivement, que la stratégie qui avait été mise en place à ce moment-là pourrait s’appliquer aujourd’hui, qu’il serait possible d’aller dans ce même état d’esprit (évidemment, je n’ai pas tous les détails, peut-être que des éléments m’ont échappé et je ne sais pas si cela a bien fonctionné), de réessayer quelque chose comme cela?
BLG : Bon, écoutez. Moi, de toute façon, je ne crois pas en la nécessité de réinventer la roue. Mais une chose est certaine, c’est que nous sommes dans une impasse et il faut bien en sortir. Comme je le disais tantôt, soit par le haut, soit par le bas. Le pire serait de sortir par le bas. C’est-à-dire que nous serions dans un engrenage infernal de coups d’État successifs. L’autre solution, qui serait vers quoi personnellement je pencherais si c’était moi qui décidais, serait de tout faire pour trouver le compromis nécessaire pour assurer une transition en bonne et due forme inclusive et de déboucher sur la remise en place d’un régime civil sorti des urnes et incontestable du point de vue de la transparence électorale qui aurait été mise en place. Voilà!
EL: En ce moment, pour la population, c’est la stabilité qui est souhaitée. Mais, est-ce qu’il y a des personnes qui tirent des bénéfices de ces troubles?
BLG : Écoutez. Moi, je ne parle pas de mon pays, je parle de tout le continent africain. Le trouble, le désordre et les crises, certaines personnes prospèrent avec cela. Vous ne croyez pas que le commerce le plus lucratif est celui des armes?
Moi, je le crois! Il y en a qui ne veulent pas que les crises et les guerres se terminent en Afrique, car ils vivent de cela. Il y a des lobbies bien organisés qui fonctionnent sur cette base y compris les lobbies de la drogue. Quand les États sont désorganisés, qu’il n’y a pas de lois ni de police qui fonctionnent bien, tous les trafics deviennent possibles.
Le Burkina Faso n’y échappe pas. Nous sommes dans un tourbillon mondial.
EL: Comment renforcer la solidarité internationale entre les populations des pays du nord et du sud ou du sud-sud, peu importe?
BLG : Écoutez. Je crois en la solidarité et au destin commun de l’humanité. Je reste convaincu que l’humanité ne peut pas évoluer telle qu’une partie et faire croire que le développement doit être au nord, non au sud et que les médicaments doivent toujours aller au nord et qu’il en manque toujours au sud.
Il faut bien rééquilibrer les jeux mondiaux. Je pense que le combat actuel contre le climat, le réchauffement climatique, est une illustration de la volonté, bonne ou mauvaise, de ceux qui se bâtissent comme les puissants du monde de vouloir partager le minimum. Ce que les Anglais appellent le « basic needs » garanti à toute l’humanité. Et cela est faisable. Maintenant, est-ce que la volonté existe de part et d’autre? J’en doute. Je pense qu’il faut travailler pour cette volonté‑là. Elle ne viendra pas toute seule. Comme le disait Thomas Sankara aux Nations Unies : à force de tendre l’autre joue, comme Jésus‑Christ l’a dit, les gifleurs n’ont pas arrêté de gifler. Alors, il faut, qu’à partir d’un certain moment, ceux qui ont toujours subi arrêtent de subir et qu’ils rendent œil pour œil, dent pour dent. C’est tout!
[i] Au gouvernement de monsieur Sankara de 1983 à 1987.
CRÉDIT PHOTO: Flickr/https://www.flickr.com/photos/guillaumecolin/
par Anonyme | Sep 14, 2022 | Analyses, International, Societé
Article rédigé par Shanned Morales
Le 19 juin dernier, la gauche a remporté la victoire en Colombie, ceci étant du jamais vu, car la droite a été au pouvoir depuis la proclamation d’indépendance en 1810. La Colombie a dû faire face à plusieurs épreuves pendant les 212 derniers ans[i], notamment la guerre des Mille Jours, le Bogotazo, la période Escobar et la victoire de la gauche. Est-ce que cette dernière fera un virage à 180 degrés en Colombie?
En ce jour de juin, les Colombien·ne·s attendaient avec impatience les résultats d’une élection qui, selon plusieurs experts, avait de bonnes chances d’entrer dans l’histoire du pays. Après des semaines, voire des mois, d’une campagne électorale riche en émotions, les seules choses qui unissaient un bon nombre de citoyen·ne·s étaient la tension et le vague pressentiment d’un changement politique à l’horizon. Lors de ce second tour de l’élection présidentielle, la polarisation de la société colombienne était plus tangible que jamais. Certain·e·s songeaient à la défaite de la droite, tandis que d’autres craignaient la victoire de Gustavo Petro, candidat de gauche et représentant du Pacte historique. Les reproches des deux côtés, multipliés par le mandat d’Ivan Duque, président colombien des quatre dernières années, n’ont pas cessé cette journée-là. Les partisans de la droite accusaient ceux de la gauche d’être des communistes endoctrinés par Petro, leur leader guérillero . La gauche accusait la droite d’avoir accru la tension sociale lors des grèves politiques en avril 2021 et d’avoir brisé les accords de paix. Enfin, les résultats sont annoncés, et le soupçon d’un changement se confirme : la gauche célèbre la victoire et la droite, stupéfaite, se tait. Bien que le nouveau président doive d’abord démontrer sa volonté de réforme ainsi que sa capacité à conduire son pays vers la paix, une lueur d’espoir règne en cette journée d’été.
Le 19 juin 2022, une journée historique : pourquoi la population colombienne a-t-elle voté pour la gauche?
Les dimensions politiques du résultat du scrutin sont immenses[ii] : c’est la première fois dans l’histoire de la Colombie que la gauche est au pouvoir législatif, 11 277 407 Colombien·ne·s ont voté gauche, les autres 10 562 894 ont voté pour la droite. De plus, le nombre de votant·e·s a été plus élevé en 2022[iii] qu’en 2018. C’est 39 002 239 Colombien·ne·s qui ont participé à la journée des élections, ce qui représente plus de la moitié de la population, tandis qu’en 2018, le nombre total de votant·e·s a été de 18 millions. Comment peut-on expliquer ce comportement surprenant et inhabituel de l’électorat? Le 3 août 2022, Christophe Ventura, directeur de recherche de l’institut des relations internationales et stratégiques (IRIS), a écrit une note de conjoncture[iv] en expliquant les raisons possibles qui ont poussé les Colombien·ne·s à se décider pour la gauche :
« Comme dans d’autres pays latino-américains, c’est sur ce fond de crise économique et de défiance politique radicalisée, orientée contre un gouvernement sortant sévèrement sanctionné et, au-delà, contre les forces politiques traditionnelles, que s’est dénouée la séquence électorale colombienne. »
Le nouveau président lui-même a également fait un rappel de la situation économique du pays en disant que le peuple colombien était soumis à l’esclavage de la part des milliardaires, notamment les entrepreneurs qui vendent des immeubles à des prix très élevés aux gens pauvres. Enfin, il est possible que les paroles du discours de Petro dans la journée du 1er tour[v] aient convaincu les citoyen·ne·s de voter alors qu’il déclara :
« C’est le moment de la vie, pas le moment de faire un saut dans le vide, le changement est pour la vie, car on vise à classer la Colombie comme une puissance économique mondiale de la vie, il nous reste un million de votes pour remporter la victoire. »
La victoire de son parti alimente le discours héroïque encore plus. En effet, les premières paroles proclamées de Gustavo Petro en tant que président fraîchement élu ont été : « Aujourd’hui, étant un véritable jour historique, nous écrivons l’histoire, ce qui arrive est un vrai changement, un changement fondamental. [vi] En plus, afin de démontrer de l’unité et de l’harmonie, la gauche mise sur l’inclusion de tous les Colombien·ne·s, notamment la communauté afro-colombienne. « Après 214 ans, nous avons un gouvernement du peuple, le gouvernement des sans-noms de la Colombie. », a déclaré Francia Marquez, vice-présidente, lors de son discours le 19 juin dernier. Avant les résultats des élections, Mme Marquez tentait de convaincre les Colombien·ne·s de voter gauche pour vivre pleinement (vivir sabroso). Mais est-ce possible dans l’actuel contexte social et politique de la Colombie? Est-ce que la gauche sera capable de traduire ses paroles en actions concrètes et ainsi tenir ses grandes promesses auxquelles ses électeurs s’accrochent avec tant d’ardeur?
Des défis immenses et des attentes élevées envers Petro
Malgré la situation conflictuelle en Colombie, certains experts en politique sont optimistes sur l’entrée en mandat de Petro. Notamment, Yann Basset, professeur en sciences politiques de l’Universidad Del Rosario[vii] qui affirme : « Petro a une bonne volonté de changement, il a une envie d’aller très vite, il y aura une espèce de lune de miel, mais il devra démontrer sa capacité de gérer le pays. Quant à Edwin Moreno[viii], diplômé en sciences politiques de l’Université de Sherbrooke et Colombien de souche, il donne son appui au président élu en déclarant : « Le nouveau président de la Colombie représente une gauche démocratique, modérée et progressiste, pareil à Justin Trudeau, premier ministre de gauche du Canada.» Basset et Moreno soulignent qu’afin de pouvoir accomplir les promesses que Petro a faites, il devra mettre en place une réforme fiscale et une réforme politique. Selon Basset, étant donné la situation économique et sociale de la Colombie, il faudra trouver des ressources pour résoudre les problèmes économiques du pays. Moreno signale que les partis d’opposition critiquent l’adoption d’une nouvelle réforme fiscale de 50 millions, mais cette fois-ci est différente, car Petro vise à supprimer les privilèges aux grandes entreprises, et ainsi récupérer 25 millions de pesos, même montant que Duque a déboursé aux dirigeants de ces entreprises lors de son entrée en mandat.
De leur côté, Yann Basset et Christophe Ventura, membres de l’IRIS déclarent que les Colombien·e·s espèrent que Petro puisse accomplir tout ce qu’il a promis pendant sa campagne électorale. « Il doit répondre à la crise économique et sociale postpandémie, il devra mettre en place une politique de protection sociale et avoir des perspectives d’emploi pour les minorités. » De surcroît, Basset et Ventura abordent le sujet du pouvoir des groupes criminels, notamment le Clan du Golfe, un groupe criminel de trafic de drogue, qui a déclenché une grève armée en mai dernier. « Le Clan du Golfe domine les Caraïbes et a paralysé la vie sociale et économique pendant une semaine pour démontrer son pouvoir. », ont-ils ajouté. Selon le journal El Espectador,[ix] cette grève armée a touché 5 régions, 11 départements et 119 municipalités en Colombie, et selon un rapport de la Juridiction spéciale de la Paix (JEP), 150 faits ont touché la population entre le 5 et le 6 mai 2022 dont 12 homicides et la destruction de 80 immeubles.
À une semaine de son entrée en fonction le 7 août 2022, l’ordre social de la Colombie est encore perturbé. Selon la revue Semana [x]en date du 25 juillet, on a dénombré 34 policiers assassinés et 68 autres blessés. Les départements les plus touchés par la tuerie policière sont Antioquia, Cauca, Narino, Cordoba, Sucre, Arauca, Caqueta, Santander et Norte de Santander. Selon les déclarations de Diego Molano, ministre de la Défense nationale[xi], le Clan du Golfe vise à mettre la force publique au pied du mur et à entamer des négociations, ce qui peut se traduire par le déclenchement d’une possible grève armée au fil des prochains jours. « La Colombie ne peut pas accepter qu’on mette un prix sur la vie d’un héros, notamment un policier, ou un soldat, et que cela reste dans l’impunité. », a déclaré Molano lors d’une réunion de sécurité à Sucre, au nord-ouest de la Colombie. De plus, le ministre a présenté les instructions de l’ancien président Ivan Duque, qui consistent à amorcer l’offensive contre les groupes criminels comme le Clan du Golfe. Mais du côté de Petro, il fait appel au pacifisme en demandant au Clan du Golfe : « Arrêtez les tueries, la voie du changement est la vie. » Lors de ses déclarations au Sommet du Pacte historique à Santa Marta, M. Petro a souligné que le Clan du Golfe a la possibilité d’avoir un démantèlement pacifique, mais il affirme que le groupe préfère se venger des dirigeants en tuant des membres du corps policier qui n’ont pas d’implication dans les problèmes du gouvernement. Entretemps, le ministère de la Défense nationale de la Colombie offre une récompense de 500 millions de pesos colombiens (140,170CAD) pour attraper les responsables. De son côté[xii], Petro propose une solution : « Il faut aborder une politique de pacification, c’est difficile, mais il faut l’aborder, car cela entre en relation avec une nouvelle façon de comprendre le sujet du narcotrafic et de surmonter cette problématique.
Alors que les partis d’opposition de l’extrême droite tentent de jeter le blâme sur Petro en ce qui concerne la situation conflictuelle du pays, des mouvements de solidarité sont à la défense des droits de la personne, notamment le Projet Accompagnement Solidarité Colombie, un collectif canadien établi au Québec[xiii] qui accompagne les communautés menacées et dénonce la violation de droits fondamentaux. Selon cet organisme, de nombreuses arrestations se sont produites quelques jours avant le second tour de l’élection présidentielle. Il est d’ailleurs écrit dans un article sur leur site Web que « ce type d’arrestation a pour effet de générer la peur et vise à briser la mobilisation sociale, enfreignant un droit fondamental des populations à s’organiser ».
L’accord de paix : un enjeu persistant en Colombie
Rappelons que le 24 novembre 2016, Juan Manuel Santos, président de l’époque, a signé un accord de paix avec les Forces armées révolutionnaires de la Colombie (FARC), qui visait à proposer la paix entre le gouvernement colombien et les FARC. Le but premier était d’inviter la guérilla à déposer les armes et à cesser les attaques contre la population. Selon Nelson Arturo Ovalle Diaz[xiv], professeur de criminologie à l’Université d’Ottawa, l’accord de paix comprend des éléments liés à la démocratie, à l’économie et à la justice transitionnelle. Cet accord était d’ailleurs davantage centré sur ce dernier élément :
« La justice transitionnelle prévoit aussi les mécanismes de dédommagement aux victimes du conflit armé, de recherche de la vérité historique, des garanties de non-répétition, ainsi que les instruments de réconciliation entre les divers membres et groupes de la société. » (p. 9).
Malgré que la signature de cette entente envisageât de mettre fin au conflit armé en Colombie, les Colombien·ne·s luttent encore contre la violence. À l’heure actuelle, l’insécurité règne partout en Colombie. Selon Maria Clara Calle Aguirre,[xv] journaliste pour la chaîne de télévision France 24, les accords de paix sont présentement en péril à cause de la réticence du président Duque : « À mi-mandat, le gouvernement d’Ivan Duque est accusé par l’opposition d’entraver la bonne marche des accords. Son parti, Centre démocratique, s’était opposé au référendum sur l’accord de paix d’octobre 2016. », a-t-elle affirmé. L’opposition du Centre démocratique, le Pacte historique qui est le parti politique de Gustavo Petro, président élu, est parti du bon pied en envisageant l’unité du congrès dont quatre des huit partis ont accepté d’y adhérer. Selon des données du journal El Tiempo, le Pacte historique possède 41 sièges au congrès ce qui représente un quart du total de sièges. Selon Ventura et Basset[xvi], le fait que Petro ait contacté Alvaro Uribe Velez, ancien président de la Colombie et chef de la droite, pourrait faciliter davantage les choses, car si les deux parties s’entendent bien, un accord national serait possible et les Colombien·ne·s pourraient enfin retrouver un peu la paix et « vivre au-delà des différences. »
Une victime du conflit armé prend la parole
Lorsqu’on parle de paix, il faut aussi parler de la guerre, du conflit armé qui a tué des milliers de Colombien·ne·s pendant plus de 60 ans. En Colombie, plusieurs mouvements révolutionnaires notamment les FARC, l’Armée de libération nationale (ELN) et le paramilitarisme ont été créés dans le but de défendre les intérêts de la population et de la protéger de la « guérilla». Néanmoins, le paramilitarisme dont l’objectif était de « protéger » les citoyen·ne·s, est devenu un mouvement clandestin et dangereux :
« Même si l’État soutient ne pas avoir eu de politique officielle d’incitative à la constitution de groupes paramilitaires, il en a la responsabilité par l’interprétation faite de la loi qui les protègent et de ne pas avoir mis en œuvre les mesures nécessaires pour prohiber, prévenir et punir leurs activités. », est-il écrit dans un article[xvii] du site Web Projet Accompagnement Solidarité Colombie.
Selon Gina Carrasquilla, victime du conflit armé[xviii], l’entrée en mandat de l’ancien président Alvaro Uribe Velez, en fonction de 2002 à 2010, a marqué le début d’une période violente dans son village et aux alentours. Lors d’une entrevue avec L’Esprit libre, Mme Carrasquilla a partagé son témoignage des faits de corruption et de violence armée dont elle a été victime dans son village natal :
« Quelques jours avant les élections présidentielles, un chef d’un groupe paramilitaire a convoqué tous les leaders politiques, moi-incluse, pour une réunion dans un gallodrome de mon village, c’est pour cela que je dis qu’Uribe Velez avait un lien avec les paramilitaires. Le chef nous a obligés à voter pour Uribe, mais les gens ne voulaient pas voter pour lui, car tout le monde était partisan du parti libéral, mais monsieur le chef a dit : cela dit, 90 % des votes doivent être en faveur d’Uribe et le restant pour l’autre candidat. », a-t-elle raconté.
Selon elle, depuis l’arrivée des paramilitaires au village, l’enfer a commencé, des centaines de paysans ont été retirés de leur terrain, des centaines de personnes ont disparu ou ont été tuées par le groupe paramilitaire. On lui a posé la question sur le virage à gauche en Colombie, elle semble un peu sceptique, mais elle garde l’espoir que tout change pour le bien. « Je pense qu’il va falloir attendre plusieurs années que tout cela change, mais entretemps, beaucoup de gens vont perdre leur vie. », a-t-elle affirmé. Mais, malgré tout, elle croit qu’il y a une lueur d’espoir. « Avant de mourir, je souhaite que la Colombie puisse enfin retrouver la paix et la justice sociale, j’espère que la sagesse de Petro l’aide à résoudre cette problématique. J’espère pouvoir retourner en Colombie un jour. », a-t-elle conclu.
De tels témoignages font preuve des grandes attentes du peuple colombien qui pèsent sur Gustavo Petro. Avec sa victoire historique, il n’a franchi que le premier pas vers une nouvelle ère de la politique colombienne. Même si une partie de la population se méfie de la bonne volonté de changement proposé par Petro, davantage de personnes commencent à lui faire confiance. Depuis son entrée en mandat, le nouveau président est parti du bon pied, notamment avec la restauration des accords de paix. Selon un tweet de Presidencia Colombia, publié le 21 août 2022, Petro vise à rétablir les accords de paix avec l’ELN en suspendant les arrestations et les extraditions des membres de la table de négociation pour pouvoir discuter des enjeux de l’entente de paix. Mais, au fils des prochains mois, le nouveau président de la Colombie devra proposer une solution à la problématique du narcotrafic et au démantèlement des groupes criminels.
CRÉDIT PHOTO : Shutterstock/ Yhaira Rincon
[i] Wego Planet The Travelers’s guide, «Histoire de la Colombie : de l’ère précolombienne à nos jours », 2 aôut 2022, https://wego-planet.com/fr/histoire-de-colombie/
[ii] Redaccion El tiempo, «Resultados elecciones 2022: Gustavo Petro, nuevo president de Colombia», 19 juin 2022, https://www.eltiempo.com/elecciones-2022/presidencia/resultados-elecciones-en-colombia-2022-en-vivo-boletines-registraduria-681350
[iii] El Tiempo, « Resultados elecciones 2022 : Gustavo Petro, nuevo presidente de Colombia», 19 juin 2022, https://www.eltiempo.com/elecciones-2022/presidencia/resultados-elecciones-en-colombia-2022-en-vivo-boletines-registraduria-681350
[iv] Christophe Ventura, « Colombie : le défis d’une présidence inédite », 03 août 2022, https://www.iris-france.org/wp-content/uploads/2022/07/Note_AFD_Colombie_07-2022.pdf
[v] El Pais, «EN DIRECTO: Gustavo Petro da un discurso en la primera vuelta, elecciones colombianas 2022, El Pais, 19 juin 2022. https://www.youtube.com/watch?v=dtYZZGO9mQA
[vi] France 24, «Pour la première fois, La Colombie élit un président de gauche, Gustavo Petro. France 24 », 20 juin 2022. https://www.youtube.com/watch?v=IQoVJD2DrqQ
[vii] Yann Basset, propos recueillis par Shanned Morales le 29 juillet 2022.
[viii] Edwin Moreno, propos recueillis par Shanned Morales le 27 juillet 2022.
[ix] Redaccion Judicial, « Paro Armado: en dos dias hubo 150 afectaciones y 11 departamentos estan en zozobra », https://www.elespectador.com/judicial/paro-armado-segun-la-uia-de-la-jep-en-dos-dias-se-han-registrado-150-afectaciones/
[x] Semana, « La policia esta amenazada por los criminales : bajo el plan pistola los estan masacrando hasta en su casa y en dias de descanso », 27 juillet 2022, https://www.semana.com/nacion/articulo/la-escalada-violenta-contra-la-policia-ya-deja-32-muertos-historias-de-dolor-y-barbarie-contra-los-uniformados/202200/
[xi] MinDefensa Colombia, «Reunion de Seguridad en Corozal, Sucre », juillet 28 2022. https://www.youtube.com/watch?v=pNxy9As1ioE
[xii] El Tiempo, «Llamado de Petro para que el ‘clan del Golfo’ frene ‘plan pistola’, el Tiempo », 29 juillet 2022. https://www.youtube.com/watch?v=94OQ4Cha7bo
[xiii] Projet Accompagnement Solidarité Colombie, « Persécutions, stigmatisations et montages judiciaires comme stratégie de répression de la protestation dans le contexte électoral », 15 juin 2022, https://pasc.ca/fr/action/persecutions-stigmatisation-et-montages-judiciaires-comme-strategie-de-repression-de-la
[xiv] Ovalle Diaz, Nelson Arturo, « L’accord de paix en Colombie à la lumière du droit international interaméricain », , Revue générale de droit, vol.49 Special Issue 2019 : https://doi.org/10.7202/1055488ar
[xv] Maria Clara Calle Aguirre, « Quatre ans après les accords de paix, la Colombie toujours en proie à la violence »,26 septembre 2020, https://www.france24.com/fr/20200926-quatre-ans-apr%C3%A8s-les-accords-de-paix-la-colombie-toujours-en-proie-%C3%A0-la-violence
[xvi] Christophe Ventura, Yann Basset, «Quelques perspectives après l’élection du Gustavo Petro », 11 juillet 2022, https://www.youtube.com/watch?v=W8-50a5Dd0Q
[xvii] Projet Accompagnement Solidarité Colombie, «Histoire et analyse du paramilitarisme en Colombie, 30 septembre 2006, https://pasc.ca/fr/article/histoire-et-analyse-du-paramilitarisme-en-colombie
[xviii] Victime anonyme, propos recueillis par Shanned Morales le 4 août 2022.
par Alexandre Dubé-Belzile | Août 27, 2022 | International, Opinions, Societé
Remarque préliminaire : Le texte qui suit est le résultat d’entretiens informels dans un pays auquel l’accès est difficile pour les journalistes. D’une part, les noms et certains éléments qui permettraient d’identifier les personnes mentionnées dans ce texte ont été modifiés. D’autre part, il est possible que certains des faits mentionnés ne soient pas tout à fait exacts. Le but de ce récit est de dresser un portrait général et de raconter des expériences vécues par les Cubain·ne·s que nous ne souhaitions pas alourdir par des recherches documentaires. Merci d’en tenir compte lors de votre lecture.
L’œil d’un ouragan est cette zone d’accalmie en plein cœur de la tempête. Or, les complexes hôteliers tout inclus qui pullulent sur l’archipel marxiste-léniniste des Caraïbes sont des yeux d’ouragans à travers lesquels il est difficile de se rendre compte de la tourmente qui frappe l’écrasante majorité de la population de Cuba. Récemment, j’ai eu l’occasion de participer à une conférence à Varadero, organisée par la Fédération internationale des traducteurs (FIT) et l’Association cubaine des traducteurs et des interprètes (ACTI). Bien sûr, la conférence se déroulait dans un de ces hôtels tout inclus, le Melia international, sous les climatiseurs, avec un buffet abondant. Cela dit, je ne souhaitais pas y loger, et de toute façon, je n’en avais pas les moyens. Je m’étais trouvé une chambre dans un village avoisinant, Santa Marta, qui faisait énormément contraste. Les gens s’y promenaient à cheval, pas pour plaire aux touristes, mais par simple nécessité, faute de carburant. Les travailleur·euse·s s’entassaient donc dans des charrettes pour se rendre au travail. Il y avait quelques voitures, pas les gros bus chinois climatisés, mais des voitures de fabrication soviétique, dont les plus récentes dataient des années 1980 (Moscovita et Lada), et des voitures étatsuniennes rafistolées datant des années 1950 et 1940, voire des années 1930. J’ai eu l’occasion, grâce à la générosité de mes hôtes, de monter clandestinement dans une Moscovita (sans licence de taxi de touristes). Si l’on parle d’une décroissance possible au Canada (1), ici, elle existe, mais contrainte par la nécessité. On ne jette rien. Tout est recyclé.
Même si le but de ma visite à Cuba était de participer à une conférence, je n’ai pu m’empêcher de constater à quel point la précarisation qui érode nos modes de vie aux quatre coins de la planète est d’autant plus grave à Cuba. En fait, l’étendue de la misère qui s’y est approfondie depuis la pandémie est incomparable. Lors de la conférence, j’ai tout de même abordé l’anthropophagie en traduction, cette pratique culturelle tirant ses origines du Brésil et cherchant à cannibaliser la culture dominante pour riposter aux riches qui cannibalisent les pauvres (2). C’est un sujet on ne plus approprié dans un pays où l’on se demande si ce ne sont pas les Cubain·ne·s qui sont offerts, rôtis à la broche dans les buffets des hôtels tout inclus. La conférence m’a quand même permis de faire la connaissance d’auteur·e·s et de traducteur·trice·s cubain·e·s et latinoaméricain·e·s, dont Mateo Cardona (traducteur colombien de Gérard de Nerval et de Mikhaïl Bakhtine, entre autres), et Rodolfo Alpizar, traducteur cubain de Paulo Freire (La pédagogie des opprimés). On lui doit également l’introduction en Amérique latine de nombreux auteur·trice·s africain·e·s d’expression portugaise. Il me racontait comment son père avait introduit le poète nadaïste (3) Gonzalo Arango, surréaliste et contestataire, une véritable légende de la contre-culture des années 1960, natif de Medellín, à la population de Bogotá. Pour ce faire, ils avaient grimpé une tour servant au contrôle du trafic, en pleine rue, et avaient commencé à se déshabiller. Une grande foule s’était rassemblée et Arango avait commencé à lire un poème écrit sur dix billets d’un peso, le poème des dix pesos.
« Parlamentos: burdeles políticos,
Bacanales de bla bla bla »
« Parlements : bordels politiques,
Bacchanales de bla-bla-bla »
« Revolución no es tomar el poder
Con el pum pum para después
Defenderlo con el pum pum y así pasar
Todo el tiempo de pum pum en pum pum
Hasta la muerte » (4)
« La révolution ce n’est pas prendre le pouvoir
Avec le pow pow pour ensuite
Le défendre avec le pow pow et ensuite
Passer son temps de pow pow en pow pow
Jusqu’à la mort »
Après la conférence, je me suis rendu à La Havane pour connaître davantage le pays, un entre-deux situé à l’articulation d’un imaginaire utopique et d’une réalité de fange et de sueur, dont les représentations trahissent souvent sa réalité : un goulag des tropiques pour certains, une Mecque révolutionnaire pour d’autres. La plupart des mouvements de gauche des années 1970, y compris ceux du Québec, envoyaient certains de leurs membres couper de la canne à sucre, pour faire acte de solidarité envers la révolution cubaine, comme le racontait l’historien Donald Cuccioletta. Sur la terre ferme, en 2022, les choses sont plus nuancées.
En dehors des enclaves balnéaires, la réalité crue d’un désastre économique
L’embargo imposé par les États-Unis contre Cuba a été mis en œuvre à la suite de la nationalisation des entreprises étatsuniennes par Fidel Castro et dure tout au long des années 1960. De nos jours, Cuba est une destination prisée des Québécois·e·s, et ce, depuis les années 1990, lorsque le pays a ouvert ses frontières à la recherche de devises étrangères après la guerre froide et la perte du soutien de l’Union soviétique. Selon Don Carlos, économiste cubain à la retraite chez qui je logeais, avant ce tournant historique, Cuba ne manquait de rien. Je me souviens qu’il y a 20 ans, en vacances à Cuba avec mon père, on sortait à peine de ces installations balnéaires, qui constituaient des isoloirs par rapport au reste de l’île, pour ne pas avoir à subir les pénuries de viande, de lait, d’œufs, etc., sévissant au jour le jour, jusqu’à l’approvisionnement en denrées alimentaires.
À l’extérieur de ces enclaves, les temps ont été difficiles à partir des années 1990 ou de la « Période spéciale » : pas de carburant, pas d’huile de cuisson. Les transports se sont immobilisés du jour en lendemain. On utilisait du beurre de noix de coco pour cuisiner, et des plantes aux propriétés nettoyantes pour se laver ou laver les vêtements. Dans les deux dernières années, la pandémie et l’adoption d’une monnaie unique en 2021 (5) — le peso cubain — ont fait en sorte que les choses soient aujourd’hui encore extrêmement difficiles. Quelqu’un qui travaille pour le gouvernement gagne 300 pesos par mois. Le dollar canadien vaut 20 pesos dans les bureaux de change officiels, mais facilement quatre ou cinq fois plus sur le marché, plus près de la valeur réelle, qui change tout de même de jour en jour. Un appartement coûte 5 000 pesos par mois à La Havane. Le gouvernement fournit un carnet qui permet aux Cubain.e·s d’obtenir mensuellement des produits de base pour 400 pesos : sept livres de riz, un peu de haricots, de farine, d’huile, une livre de viande ou de poulet, un savon pour le corps et un autre pour la lessive. Tout le reste doit être obtenu comme faire se peut, à des prix généralement exorbitants, dans la mesure où les produits sont disponibles. Il n’y a pas de lait frais. Le lait en poudre coûte 1 000 pesos par sac. Les œufs coûtent entre 150 et 700 pesos la trentaine, selon l’endroit. Pour faire leurs achats, les Cubain·e·s utilisent également une monnaie virtuelle, sur une carte, qui doit être remplie au moyen de devises étrangères, soit achetées avec des pesos cubains, soit obtenues par d’autres moyens, dont le tourisme. Une paire de chaussures coûte 5 000 pesos; le reste des pièces de vêtement se vendent à des prix similaires. Ainsi, il n’est pas rare de voir les Cubains·e·s porter les mêmes vêtements tous les jours ou presque. Mes trois ou quatre ensembles de voyage semblaient un luxe en comparaison. Étant donné la situation, je vivais d’un régime de noix que j’avais apportées dans mes bagages et je buvais du café, pour ne pas faire exploser mon modeste budget.
Par les temps qui courent, même lorsqu’on est étranger·ère, la vie peut coûter cher. Je logeais chez l’habitant pour environ 20 $ par jour à La Havane, mais, à sortir dans les rues, j’avais de la peine à trouver de quoi manger à des prix abordables. Bien des restaurants sont fermés, faute de produits à vendre ou faute d’électricité. Ceux qui sont ouverts ont des étals presque vides, les produits changent d’un jour à l’autre et sont parfois couverts de mouches ou de guêpes, ce qui n’inspire pas confiance. Tout le monde essaye de vendre pour survivre, et l’on peut souvent acheter des produits aux fenêtres des maisons. J’ai vu, par exemple, des pizzas avec du ketchup comme sauce tomate et un peu de fromage qui me semblait moisi. Oubliez le pepperoni ou les légumes, hors de prix. Les rues ont aussi des nids de poule à faire envier Montréal.
Évidemment, ce sont ces mêmes vendeur·euse·s de rue qui occupent la place la plus importante de l’économie de La Havane. Dépendant du produit recherché, on nous envoie cogner à la porte de telle ou telle maison. On vend, on revend et on revend encore. La prostitution est aussi répandue et donne lieu à un certain tourisme charnel dont nous avons vu les manifestations çà et là. Comme les livres ne se mangent pas, j’ai été en mesure d’acheter des premières éditions de livres des années 1960 et 1970, de la poésie révolutionnaire aux ouvrages de Fernando Ortiz, célèbre anthropologue cubain. Celui-ci a étudié entre autres les cultures africaines, dont la présence à Cuba est très importante, en raison de l’importation d’esclaves à l’époque de la colonisation espagnole. Par ailleurs, je me trouvais dans un quartier ou était répandue la pratique de la santeria, mélange de spiritualité africaine et de christianisme, amenée principalement par les esclaves yorubas du Bénin et du Nigeria actuels, et semblable au vaudou haïtien ou à la macumba (ou au candomblé) du Brésil, quoique distincte. Les livres coûtaient entre 200 et 1 000 pesos. En me rendant dans ces librairies aux livres poussiéreux empilés pêle-mêle, j’ai entrevu une vieille dame d’origine africaine, avec son attirail de santeria, une bruja, qui a offert de me lire le tarot. J’ai refusé poliment, mais arrivé à la librairie, je me sentais fondre, presque perdre conscience, comme si j’avais été victime d’un sort…
Les Cubain.e.s, un peuple solidaire et résilient
De manière générale, il faut souligner la solidarité du peuple, dans une situation où les Canadiens·ne·s s’entretueraient probablement pour survivre. Non, La Havane, en dépit d’un manque d’à peu près tout, reste très sécuritaire. Les Cubain·e·s font preuve d’une résilience extraordinaire. J’ai rencontré des étranger·ère·s qui s’offusquaient d’une telle pauvreté, blâmant le régime et l’endoctrinement marxiste. Or, il ne faut pas oublier les conséquences de l’embargo, en grande partie la cause de cette situation, même si, aux dires de Don Carlos, Cuba n’a pas su profiter de sa prospérité pendant la guerre froide. Le pays se trouvait alors dans une situation de dépendance qui a préparé la catastrophe de la « Période spéciale ».
Malgré ces conditions moins qu’idéales, l’éducation reste gratuite, et ce, jusqu’au doctorat. Au Canada, les frais de scolarité augmentent, sous prétexte d’inflation, sans que les salaires suivent. À Cuba, si certaines personnes hésitent à parler de la situation, d’autres, surtout les jeunes, s’en donnent à cœur joie. Même si l’on décrit souvent Cuba comme étant le théâtre de répressions violentes, Don Pedro m’expliquait que certaines des images vues sur les chaînes de télévision, montrant des policiers qui tiraient sur les gens, provenaient en fait de Turquie. Bien qu’on ne puisse vérifier cette assertion, il est clair, dans tous les cas, que les gens peuvent s’exprimer en pleine rue, contrairement aux gens d’autres pays que j’ai pu visiter, comme la Colombie (6), pays sur lequel j’ai récemment écrit un article, ou encore l’Algérie (7), pays sur lequel j’ai également écrit.
En me baladant dans les rues, j’ai parlé à Don Luis, un homme âgé qui vendait du kérosène dans des bouteilles de plastique. Il me disait : « Nous, à Cuba, on est maudits » (« somos jodidos »). Pas seulement en raison de l’embargo, car l’État a aussi sa part de responsabilité. « Les jeunes veulent voyager, vont au Nicaragua pour essayer de se rendre aux États-Unis. Il y a aussi des mouvements subversifs. Moi, je suis trop vieux et j’aime Cuba… Il faut continuer de lutter. »
Dans le parc central, de retour des boutiques de livres usagers, j’ai rencontré deux jeunes de Guantanamo, Alberto et Pedro, venus à La Havane pour chercher du travail, tâche rendue impossible par la nécessité d’obtenir toutes sortes de paperasse du parti. Alberto survit en faisant de petits boulots ici et là. « Aujourd’hui, je ne mange pas. J’espère manger demain. » Quand je lui ai dit que je travaillais sur ma thèse de doctorat, il m’a dit que je devrais faire une thèse sur la situation qui accable les Cubains·e·s.
En revenant vers mon logement, je passe devant un magasin d’État ou les Cubains·ne·s peuvent obtenir les denrées garanties par leur fameux carnet. Emilio, un homme maigre avec une croix sur le front et quelques larmes tatouées sous l’œil gauche, m’aborde : « J’ai passé 20 ans dans un hôpital psychiatrique et un an à la rue. » Il exprime son désespoir et termine en disant : « C’est ton devoir de retourner dans ton pays et de raconter ce que nous vivons ici à Cuba. »
La relation entre le Canada et Cuba : aide importante ou pratique d’ignorance?
C’est au problème de ne pas savoir et de se limiter à la fréquentation d’hôtels étrangers masquant la réalité cubaine que s’en prend cette modeste contribution. Si le Canada a apporté une aide prétendument importante, en fournissant des emplois et des devises, et en exploitant, par la même occasion, les plages cubaines, cette aide ne contribue en rien à l’indépendance de Cuba, et la majorité des gens en voient très peu les retombées. En fait, ce n’est qu’une autre manifestation de la pensée développementaliste, qui maintient un rapport de dépendance économique.
Don Carlos me disait que le Canada avait fourni une aide pour la reprise d’une mine d’exploitation de nickel, qui recevait auparavant une aide de technicien·ne·s de l’ancien bloc de l’Est, de la République démocratique d’Allemagne, de la Hongrie, de la Roumanie, de la Tchécoslovaquie et du Kazakhstan. Par contre, à une certaine époque, le Canada interdisait à certain.e.s des employé·e·s de la fonction publique de voyager à Cuba, notamment celles et ceux qui travaillaient au sein des services de renseignements, même si Cuba elle-même ne faisait pas nécessairement entièrement confiance à son grand-frère russe. Don Carlos devait par ailleurs, à un moment donné, aller en Union soviétique pour défendre et protéger les intérêts de Cuba. Si le Canada est un ami de l’État marxiste-léniniste, il n’éprouve aucun remords à laisser les Cubain·e·s affamé·e·s. Pas de paramilitaires comme en Colombie, même si les conditions de travail restent plutôt précaires. Pire encore, un hôtel récemment construit emploie des travailleurs.euses importés directement de l’Inde.
Paradoxalement, le moyen le plus efficace d’affaiblir le régime cubain, voire de le faire tomber, serait de lever l’embargo, l’économie de marché comme machine aliénante pouvant s’infiltrer presque partout et affaiblir les États qui se limitent à effectuer une capture des flux de capitaux. Il semblerait que les États-Unis aient simplement besoin d’un.e ennemi.e et de faire souffrir pour pouvoir déployer les efforts que leur commande la doctrine de la « Destinée manifeste ». En effet, les États-Unis s’imposent comme police du monde et s’arrogent le droit moral de faire souffrir ceux et celles qui ne sont pas d’accord avec eux, et le Canada suit de très près son voisin du Sud. Ce qui menace ladite sécurité nationale, ou le pouvoir d’un État, c’est la libéralisation des marchés, et pas les musulman.e.s, les anarchistes, ou les voyages à l’étranger, le fait de connaître d’autres réalités. Enfin, on dirait que les États-Unis et le Canada s’entêtent à faire la promotion de l’adage on ne peut plus faux selon lequel l’ignorance fait le bonheur.
Écrit d’un balcon de La Havane, dans une rue dont les édifices s’écroulent (il n’y a pas de ciment pour les réparer), les 5-6 juin 2022.
(1) Pour en savoir, vous pouvez lire : https://www.ababord.org/Pourquoi-la-decroissance
(2)
Pour en savoir davantage, veuillez consulter les ouvrages suivants :
Campos, Haroldo de, et María Tai Wolff. 1986. « The Rule of Anthropophagy: Europe under the Sign of Devoration ». Latin American Literary Review 14 (27) : 42‑60.
Cheyfitz, Eric. 1991. The Poetics of Imperialism. Translation and colonization from The Tempest to Tarzan. Oxford : Oxford University press.
Cisneros, Odile. 2012. « From Isomorphism to Cannibalism: The Evolution of Haroldo de Campos’s Translation Concepts ». TTR, 15‑44.
Vieira, Else Ribeiro Pires. 1998. Liberating Calibans:Readings of Antropofagia and Haroldo de Campos’ poetics of transcreation. London, US : Taylor and Francis.
(3) De « nada » en espagnol, qui veut dire « rien ».
(4) Il ne nous a pas été possible de retrouver le poème des dix pesos original. Nous avons donc décidé d’utiliser des extraits de poèmes représentatifs de l’œuvre d’Arango.
Source : Arango, Gonzalo. 1991. Todo es mío en el sentido en que nada me pertenece. Bogota : Plaza & Janes, p. 88 et 103
(5) Deux monnaies existaient à Cuba depuis 1994, l’une pour la population locale, et l’autre destinée aux touristes.
(6) Voir https://revuelespritlibre.org/en-colombie-plus-ca-change-plus-pareil-les-plus-recentes-peripeties-dun-etat-policier.
(7) Voir https://revuelespritlibre.org/sous-les-palmiers-dalger-une-question-de-poil.
CRÉDIT PHOTO: Alexandre Dubé-Belzile
par Anonyme | Juil 15, 2022 | Analyses, International, Societé
Cet article est d’abord paru dans le numéro 92 de nos partenaires, la revue À bâbord!
Un texte de Ricardo Peñafiel
Le 11 mars 2022, Gabriel Boric est assermenté comme Président de la République du Chili avec un agenda politique modéré mais néanmoins féministe, plurinational, écologiste et de défense des droits humains et sociaux. Sans appuis suffisants au Congrès, son gouvernement devra compter sur la Convention constituante et, paradoxalement, sur la pression populaire pour mener à bien les réformes nécessaires à la « dénéolibéralisation » du pays. Entre la rue et les urnes, la révolution chilienne avance à pas lents mais fermes.
Parler de révolution pour référer aux changements politiques qui ont lieu au Chili depuis le soulèvement populaire du 18 octobre 2019 (18-O) peut paraître exagéré. Malgré un processus constitutionnel qui mettra sans doute un terme à la Constitution dictatoriale et néolibérale de 1980 et l’élection d’un président issu du Printemps chilien (2011)[i] et d’une gauche parlementaire relativement radicale, peut-on réellement parler d’une révolution en cours au Chili ? Oui, si l’on prend en considération les principales actrices et acteurs de cette révolution, soit les mouvements sociaux – appuyés par une mobilisation massive de plus de 50% de la population dans des manifestations en tout genre – qui ont réussi à promouvoir des changements politiques et culturels beaucoup plus profonds que tout ce que pourra faire le nouveau gouvernement ou l’Assemblée constituante.
« Le néolibéralisme naît et meurt au Chili »
La consigne issue du soulèvement a beau prétendre que « le néolibéralisme naît et meurt au Chili », le gouvernement Boric n’a pas une majorité suffisante au Congrès (des deux chambres législatives) pour faire adopter les réformes nécessaires à un tel démantèlement du néolibéralisme enchâssé dans la Constitution de 1980. En attendant la fin de travaux de la Convention constitutionnelle en juillet, puis leur ratification par plébiscite le 4 septembre 2022, le gouvernement aura beaucoup de difficulté à faire approuver des réformes substantielles. Il continuera à faire face aux attaques incessantes de la droite et du centre ainsi que des médias traditionnels qui, craignant la perte de leurs privilèges, critiquent systématiquement toute initiative du gouvernement autant que de la Constituante.
Néanmoins, après seulement un mois au pouvoir, le gouvernement a déjà abandonné les 139 accusations portées au nom la Loi de sécurité de l’État et a accéléré le processus d’une Loi d’amnistie pour l’ensemble des détenu·es politiques du soulèvement, en plus d’ouvrir une table de discussion pour la réparation des victimes de la répression. Il a également mis un terme à l’état d’exception dans le WallMapu (le territoire du peuple autochtone mapuche) ; a signé l’Accord international environnemental d’Escazú ; a signé la nouvelle loi des eaux, accordant la priorité à la consommation humaine (au-dessus de l’agriculture ou des mines) ; a présenté un projet de loi pour éliminer la dette étudiante et réformer le système de crédit étudiant ; a ouvert les discussions pour une augmentation du salaire minimum et une diminution de la semaine de travail (de 45h à 40h!) ; etc.
La Convention constitutionnelle
Pièce maîtresse de la dénéolibéralisation du Chili, la Convention constitutionnelle est également un acquis direct du soulèvement du 18-O. Le 25 novembre 2019, pour sauver sa peau après un mois de manifestations nationales massives et quotidiennes demandant sa destitution, le gouvernement Piñera signe l’Accord pour la Paix sociale et la Nouvelle Constitution avec la plupart des partis d’opposition. Les manifestations se sont poursuivies avec autant sinon plus d’intensité, méfiantes d’un « accord » signé « entre quatre murs », « dos au peuple », par « les mêmes qui nous ont trahis pendant plus de 30 ans », comme le disent les manifestant·es interviewé·es en décembre 2019 et janvier 2020. Toutefois, Piñera est parvenu à terminer son mandat grâce à l’appui des partis politiques qui ont fini par perdre pratiquement toute légitimité, avec des taux de confiance de 2% en décembre 2019, selon une étude du Centre d’études publiques (CEP)[ii].
La pandémie a finalement contraint le mouvement de contestation à se réarticuler, notamment dans des initiatives pour pallier la faim due au confinement, sans aide étatique, avec des soupes populaires autogérées, regroupées sous la devise « seul le peuple aide le peuple » et autour desquelles s’organisaient des Cabildos Abiertos (Assemblées populaires) délibérant autour de la nouvelle Constitution. La grande majorité (44%) des 155 délégué·es à la Convention constituante viennent d’ailleurs de mouvements sociaux et se regroupent sous des bannières qui évoquent le mouvement de protestation comme Assemblée populaire pour la dignité, La liste du peuple ou Approbation-Dignité[iii].
Lors du référendum sur le processus constitutionnel du 25 octobre 2020, 80% des suffrages ont approuvé la mise sur pied d’une Convention constituante sans participation des partis politiques. Une majorité presque aussi grande de délégué·es de gauche et d’indépendant·es s’est dessinée lors des élections des délégué·es à la Convention constitutionnelle, les 15 et 16 mai 2021. Cette Assemblée constituante se distingue, entre autres, par sa parité parfaite hommes/femmes, par des places réservées aux Premières Nations et par des mécanismes participatifs qui ont permis à près de deux millions de citoyen·nes de promouvoir des projets d’articles constitutionnels. Très tôt, la Convention a affiché ses couleurs en élisant à sa présidence la professeure de linguistique et militante mapuche pour les droits linguistiques des Premières Nations Elisa Loncón, puis la chercheure en santé environnementale, féministe et déléguée de la liste Assemblée populaire pour la dignité Maria Elisa Quinteros.
Parmi les premiers articles déjà approuvés, on remarque la fin de « l’État subsidiaire » (néolibéral), subordonné à la « liberté » du marché, qui se voit remplacé par un « État social et démocratique […] plurinational, interculturel et écologique […] solidaire [et] paritaire [reconnaissant] comme valeurs intrinsèques et inaliénables la dignité, la liberté, l’égalité substantive des êtres humains et sa relation indissoluble avec la nature. La protection et garantie des droits humains, individuels et collectifs sont le fondement de l’État et orientent toute son activité ». Parmi ces droits fondamentaux, on remarque également l’apparition de nouveaux droits, sexuels et reproductifs, le droit à l’identité de genre et les droits de la nature, reconnue comme « sujet de droits », engageant entre autres l’État dans une lutte contre les changements climatiques et la dégradation environnementale.
Sur le plan de la structure de l’État, la nouvelle constitution abolirait le Sénat pour le remplacer par une Chambre territoriale chargée d’assurer une représentation territoriale décentralisée (État régional). Les travaux se poursuivent quant aux détails des droits socio-économiques comme l’éducation, la santé, le travail, le logement, la sécurité sociale ou l’eau, qui sont actuellement subordonnés aux « droits » des entreprises privées. De même, pour les droits humains, on parle de la création d’un Bureau de la défense du peuple (Defensoría del Pueblo), de la pleine intégration des engagements internationaux dans la constitution et de la réforme en profondeur de la police (carabiniers), responsable d’une violation systématique des droits humains[iv] notamment durant la répression du soulèvement du 18-O.
« La révolution sera féministe ou ne sera pas »
Ces changements constitutionnels ne seront que de nobles intentions s’ils ne se traduisent pas en lois et politiques concrètes. Devant faire face à la réaction des anciens pouvoirs et cherchant à gouverner de manière « pragmatique », le gouvernement Boric ne pourra pas et ne cherchera pas à faire une révolution. Comme le disait Boric dans son discours de victoire du 19 décembre 2021, « …nous allons avancer à petits pas, mais de pied ferme ». Toutefois, la révolution a déjà eu lieu. Elle a été fomentée par toutes les luttes qui ont précédé le 18 octobre 2019 et par toutes les actions et nouvelles luttes qui l’ont suivi.
D’abord il y a eu les luttes pour les droits humains qui n’ont jamais cessé de se battre pour la justice et contre l’impunité que la postdictature chilienne a voulu imposer comme gage d’une « démocratie stable ». Ensuite, les luttes étudiantes qui, en 2011, sont parvenues à engendrer le plus grand mouvement de contestation globale depuis la fin de la dictature. Les luttes des Mapuches, également, contre l’occupation de leurs terres par des compagnies extractivistes et un état colonial et dont le drapeau est devenu l’un des symboles de la révolte, comme on peut le voir dans l’image ci-contre. Et ainsi de suite, les luttes écoterritoriales se sont jointes à celles pour le logement, en faveur des droits des migrants, pour la diversité, contre les pensions privées (No+ AFP), et à un ras-le-bol généralisé qui ne se battait plus pour une cause particulière, mais contre le système autoritaire, classiste, raciste, machiste, colonial, extractiviste et néolibéral.
On pourrait dire, à la suite de cette consigne de la révolte, que « la révolution sera féministe ou ne sera pas ». Cette révolution est non seulement féministe, mais surtout intersectionnelle. Elle s’inscrit dans la nouvelle vague féministe latino-américaine qui, tout en luttant pour le droit à l’avortement (avec le foulard vert comme symbole) dénonce toutes les violences (Ni una más [Pas une de plus]) et toutes les formes de domination. Après le « Pañuelazo » (grand coup de foulard [vert]) de février 2018, il y a eu le Mai féministe, une longue grève étudiante féministe entre avril et juin 2018, puis la journée de Grève féministe du 8 mars 2019 qui a regroupé plus de 200 000 personnes à Santiago, comme un prélude du soulèvement. La Grève féministe du 8 mars 2020, en pleine révolte, a regroupé deux millions de personnes à Santiago seulement, marquant la reprise du soulèvement après une trêve d’été.
On se souviendra aussi de la chorégraphie féministe « Un violeur sur ton chemin » qui a fait le tour du monde après avoir été créée dans des manifestations féministes de la révolte chilienne. Les féministes chiliennes, organisées notamment autour du Collectif 8 mars, ont déjà réussi à imposer des changements sociaux d’une ampleur révolutionnaire. Le postulat d’égalité à l’origine de leurs luttes et réflexions s’articule à l’ensemble des autres luttes dans un féminisme intersectionnel, éco-territorial, décolonial, queer, pour la défense des droits de toustes, etc.
Le discours féministe, plurinational, écologiste et de défense des droits humains du gouvernement et les symboles comme la parité et la représentation autochtone à la Constituante ne sont que le reflet de cette révolution intersectionnelle qui continuera à s’étendre dans l’espace politique en reconstruction autant que dans le social.
CRÉDIT PHOTO: Flickr/Mediabanco Agencia
[i] Voir à ce sujet le texte du même auteur dans À bâbord!: « Le printemps en hiver », no 43, 2012. En ligne : https://www.ababord.org/Le-printemps-en-hiver
[ii] Centro de Estudios Públicos (CEP), Estudio Nacional de Opinión Pública, n° 84, décembre 2019 [En ligne] [https://www.cepchile.cl/cep/site/docs/20200116/20200116081636/encuestacep_diciembre2019.pdf]
[iii] La dignité est l’un des principaux symboles du soulèvement dont le principal lieu de rassemblement a été renommé « Place Dignité » (Plaza Dignidad).
[iv] Selon le rapport de la Mission québécoise et canadienne d’observation des droits humains au Chili ayant eu lieu du 18 au 27 janvier 2020 et à laquelle l’auteur a participé. Crise sociale et politique au Chili 2019-2020 Des atteintes systématiques et généralisées aux droits humains, Montréal, Centre international de solidarité ouvrière (CISO), 2020. https://www.ciso.qc.ca/wordpress/wp-content/uploads/Rapport-FR-Mission-DDHHFINAL.pd
par Alexandre Dubé-Belzile | Mai 28, 2022 | International, Opinions
« Être Gouverné, c’est être gardé à vue, inspecté, espionné, dirigé, légiféré, réglementé, parqué, endoctriné, prêché, contrôlé, estimé, apprécié, censuré, commandé, par des êtres qui n’ont ni le titre, ni la science, ni la vertu… »[1].
Plus ça change, plus c’est pareil. En Colombie, les enjeux qui font actuellement couler beaucoup d’encre sont les mêmes qu’il y a une, deux, trois, quatre, voire six ou même sept décennies : trafic de drogue, groupes armés, violence, instabilité politique et corruption. Toutefois, la complexité de la situation s’aggrave de manière plutôt constante : il est de plus en plus difficile d’attribuer les crimes commis à un groupe en particulier ou à une institution précise, et il est encore plus difficile de démêler les relations nouées entre ces mêmes groupes et institutions. Contrairement aux représentations souvent faites dans les médias, il ne s’agit pas d’une guerre contre le mal, dans ce cas la drogue, ou pour certain·e·s, le communisme. En effet, derrière une chasse aux sorcières, on découvre une situation complexe et une démocratie extrêmement fragile, dont l’examen est d’autant plus important au lendemain des élections prévues le 29 mai.
Si l’on en croit la devise qui apparaît dans la légende de la photographie ci-haut, prise par l’auteur dans le musée historique de la police à Bogotá, un bon gouvernement dépend d’une bonne police! Or, un État dont la légitimité dépend de la répression ne peut avoir comme résultat que ce que nous constatons en Colombie. En effet, l’année 2021 aurait été l’année la plus violente depuis l’accord de paix historique de 2016[i] entre le gouvernement colombien et les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), la guérilla la plus connue du pays, avec, en plus, l’augmentation du recrutement d’enfants et d’adolescent·e·s. Pour l’année, on enregistre 93 massacres, 146 déplacements massifs forcés de population et 228 combats entre les forces de l’ordre et les groupes armés illégaux[ii]. À tout le moins, ce sont là les chiffres officiels. Malheureusement, comme l’État amalgame guérillas et groupes criminels et que les paramilitaires travaillent essentiellement pour le gouvernement, il devient difficile d’attribuer la responsabilité de ces actes de violence répétés à un groupe plutôt qu’à un autre.
Les belligérants infatigables
Du côté de l’arène politique officielle d’un système démocratique en façade seulement, la coalition menée par Gustavo Petro, ex-membre de la guérilla M-19, semblait en voie de remporter les élections qui avaient lieu à la fin du mois. Son parti avait déjà été élu majoritairement au Sénat[iii]. Malgré un programme politique légèrement plus progressiste que les idées qui ont constamment prédilection en Colombie, on dénonce déjà de la fraude[iv] et on met en garde contre un éventuel « coup d’État »[v], comme si s’écarter de la tendance ultradroitiste et corrompue relevait du péché mortel! Le « théâtre » offert par les partis politiques en Colombie paraît insipide. Même s’il y avait traditionnellement un Parti conservateur et un Parti libéral, il y a de nos jours toute une palette de partis aux noms qui portent tous plus à confusion les uns que les autres : Centro Democrático, Partido Cambio Radical, Partido de la Unión por la Gente, Partido conservador, Movimiento Independiente de Renovación Absoluta, Colombia Justas Libre (tous de droite) et quelques partis plus à gauche (Partido Liberal, Allianza verde, Polo, Dignidad, Unión Patriótica et Allianza Social Indepediente[vi]. Au fond, l’État reste au service d’une élite commerçante et les partis au pouvoir restent plutôt aliénés des masses. La situation est rendue plus complexe en raison du nombre d’alliances et de mouvements de partis réalisés à des fins stratégiques, mais également plus simple parce que, dans le fond, devant cet immense chaos, ce qui mènerait les gens à voter serait un gain personnel obtenu auprès d’un parti en échange d’un vote[vii]. En Colombie, les partis politiques sont perçus comme irrémédiablement corrompus et n’inspirent pas du tout confiance. En fait, si on cherche les secteurs progressistes les plus actifs, il faut les chercher du côté des mouvements locaux citoyens ou paysans.
Parmi les groupes armés actifs, on dénombre l’Armée de libération nationale (Ejército de Liberación Nacional – ELN), de nombreux groupes qui faisaient jadis partie des Forces armées révolutionnaires de Colombie (Fuerzas Armadas Revolucionarias de Colombia -FARC), qui ont décidé de retourner au maquis après l’accord, et les Autodefensas Gaitanista de Colombia (AGC), aussi connu sous le nom de Clan du Golfe, un groupe paramilitaire d’extrême droite, anciennement une faction des Autodefensas Unidas de Colombia (AUC)[viii]. Ce dernier groupe aurait le soutien plus ou moins tacite de l’État. En effet, après l’arrestation de quelques leaders de l’AUC et l’extradition de certains aux États-Unis, Vicente Castaño, frère des fondateurs des AUC Fidel et Carlos Castaño, a hérité du contrôle des effectifs existants du groupe. Ils ont depuis pris le contrôle d’une bonne partie du trafic de drogue, entre autres activités criminelles. En 2013, il aurait renoué des relations avec les autorités à Medellín. En 2016, le groupe revendiquait sa place à la table des négociations, ce que refusait l’ancien président Juan Manuel Santos. En 2018, le groupe existait encore, mais après l’élection de Iván Duque, son gouvernement a brossé l’éléphant dans la pièce sous le tapis et a commencé à prétendre que le groupe ne représentait pas vraiment une menace, et ce, même s’il luttait toujours avec les autres groupes armés pour le contrôle des territoires[ix]. Peu importe le groupe armé dont il s’agit ou les idées défendues, le conflit en Colombie revêt indéniablement un caractère raciste, les populations afro-colombiennes et autochtones étant très souvent les victimes de toute cette violence[x].
Malheureusement, cette situation n’est pas nouvelle. En effet, dans les années 1980, l’Union patriotique, un parti fondé par les FARC qui devaient quitter le maquis, a vu ses membres assassiné·e·s un·e à un·e dans le cadre de ce qu’on a appelé un génocide politique[xi], après l’accord de la Uribe. Ce génocide aurait fait au moins 5 700 victimes[xii]. Or, depuis l’accord de La Havane, les FARC qui ont laissé la lutte armée se font également assassiner, comme les meneur·euse·s de mouvements sociaux. En effet, depuis l’accord de 2016, on dénombre plus de 1 300 assassinats[xiii]. Il ne s’agit pas du seul problème auquel fait face la Colombie. Outre le fait que d’autres groupes, comme l’ELN, n’ont pas été invités à la table des négociations, sans parler de la société civile, le président Iván Duque, élu après que Santos ait mené à bien les négociations, s’est affairé à saboter cet accord[xiv]. Les militant·e·s sont traité·e·s comme des criminel·le·s[xv] et on les amalgame à la guérilla et au trafic de drogues. Par exemple, pour la compagnie pétrolière et gazière canadienne Gran Tierra, les manifestations ne sont qu’un obstacle parmi tant d’autres à l’extraction de ressources[xvi].
La situation actuelle sur le terrain
Dans le cadre de nos recherches pour cet article, notre contact du Projet Accompagnement Solidarité Colombie (PASC), Blandine Fuchs, coordonnatrice des accompagnements, nous a mis en contact avec Isabel Gonzalez, militante colombienne, dont l’affiliation ne peut être précisée dans le cadre de cet article pour des raisons de sécurité. En effet, l’entrevue a été menée dans la plus grande discrétion, dans les locaux de l’organisation, qui se trouvent dans une maison sans identification aucune. Il va sans dire que le nom qui apparaît ici est entièrement fictif afin de protéger son anonymat et sa vie, ni plus ni moins. Madame Gonzalez dresse un portrait sombre de la situation actuelle de son pays; elle nomme une panoplie d’enjeux économiques, sociaux et environnementaux auxquels fait face la population colombienne. Elle a commencé par dire que les réseaux de défense des droits de la personne colombiens ont de plus en plus de peine à obtenir du soutien de l’étranger, sous forme d’accompagnant·e·s, c’est-à-dire de bénévoles détenteur·trice·s de passeports occidentaux qui suivent les militant·e·s de défense des droits de la personne dans leurs déplacements pour servir de boucliers face à l’intimidation, voire aux agressions de la part des forces de l’ordre ou d’autres groupes criminels ou paramilitaires qui leur sont subordonnés. Le comité Fonseca, d’Italie, un groupe de miltiant·e·s qui avait auparavant envoyé des bénévoles en Colombie, a, en raison de la pandémie, décidé de se concentrer sur les problèmes de son pays. Évidemment, la pandémie rend les voyages plus difficiles et le gouvernement colombien a commencé à restreindre l’accès au pays en imposant des visas pour toute activité autre que le tourisme. Ainsi, les accompagnateur·trice·s étranger·ère·s sont vite déporté·e·s. C’est le risque nous courrions également. Comme collaborateur indépendant de la revue L’Esprit libre, il n’était pas évident d’obtenir un visa de journalisme. À cette difficulté à obtenir du soutien s’ajoutent les conditions résultantes de crises économiques et de changements climatiques, qui font que la situation en Colombie ne s’améliore pas.
De nombreux accords de libre-échange, dont celui signé en 2008 entre le gouvernement Harper et l’État narcocriminel d’Alvaro Uribe[xvii], ont contribué à une privatisation. En théorie, cet accord stipulait que la Colombie devait produire de rapports sur les droits de la personne, mais dans la pratique, mais cette clause n’est pas vraiment respectée. En effet, les rapports sont des ramassis de généralité et sont somme toute assez superficiels[xviii]. Depuis lors, les entreprises en ont profité pour faire signer à la Colombie des contrats au détriment des paysan·e·s. En plus de l’extraction de minerais, il y a de nombreuses monocultures de fleurs, de bananes, de café et d’avocats. Cette dernière culture d’exportation a de nombreux effets néfastes : « [l’]accaparement des terres par des mains étrangères, la déforestation, l’accaparement et la contamination des eaux[xix] ».
Il y a également une industrie du papier. Les produits chimiques utilisés sont très nocifs pour la santé et les travailleur·euse·s deviennent rapidement très malades (avortements, problèmes de poumons). Enfin, la pandémie a imposé un confinement sans aucun filet de sécurité sociale. Les législations visant à assurer l’approvisionnement en nature favorisaient les importations au détriment des paysan·e·s. À ce jour, la situation est telle que l’ONU craint une pénurie alimentaire prochaine[xx]. Pour aggraver le problème, un peu comme partout ailleurs, y compris au Québec et au Canada, les grands médias sont contrôlés par les grands propriétaires (dans ce cas-ci terriens) et ne parlent évidemment pas de ces enjeux[xxi]. En effet, on préfère plutôt aborder les sujets plus distrayants, comme la descendance des hippopotames de Pablo Escobar qui pullulent maintenant dans les régions rurales de l’Antioquia[xxii], ce qui donne tout son sens à l’expression utilisée par Chomsky et Hermann dans leur ouvrage sur la « fabrication du consentement », et pour qui les médias hégémoniques étaient « l’équivalent moderne du cirque romain »[xxiii].
En plus de ces problèmes économiques à l’échelle nationale, le peuple colombien est confronté à de nombreux fléaux sociaux : violence quotidienne, manque d’emplois et accès difficile à l’éducation, inégalités sociales, corruption, règne de la terreur de l’armée. Les gens en ont ras le bol et c’est pour ça qu’ils sont sortis dans les rues en 2021. Par ailleurs, madame Gonzalez souligne qu’ils n’ont pas été rassemblés ou organisés par une organisation. Il s’agit d’un soulèvement spontané. Comme l’affirme Yves Carrier, membre d’une mission d’observation des droits de la personne en Colombie envoyée du Québec au début de 2022 :
« L’explosion sociale en Colombie se produit exactement le 28 avril 2021 […] Cette journée de mobilisation nationale est convoquée suite au dépôt d’un projet de loi qui baisse les impôts des plus riches, élève les taxes sur les produits de consommation, transforme à la baisse les pensions de vieillesse et privatise les études supérieures et les soins de santé. La population s’est soulevée en bloc parce que déjà leurs conditions de vie étaient intenables. »[xxiv]
Depuis des décennies en Colombie, mais surtout depuis les années 1990, lorsque les conflits armés et la violence liés au narcotrafic sont à leur zénith, les populations doivent fuir leurs communautés et leur maison, et s’amassent aux périphéries des grandes villes comme Bogota, Medellín, Barranquilla ou encore Bucaramanga[xxv]. C’est ce qui explique, entre autres, l’insécurité et le haut taux de criminalité dans ces villes. En effet, les assassinats et les féminicides ont lieu dès la tombée de la nuit[xxvi]. Même le jour, il n’est pas recommandé de sortir son téléphone en pleine rue. C’est l’une des raisons pour lesquelles on tue. Madame Gonzalez insiste sur le terme de « conflit social et armé », car les zones d’extraction des ressources et les zones de conflits se superposent presque parfaitement. Les belligérants sont l’armée, les paramilitaires, l’ELN, en plus de groupuscules anciennement associés aux FARC qui ont soit rejeté d’entrée de jeu l’accord de la Havane de 2016, soit repris le maquis après avoir constaté que l’État ne respectait pas leur part de l’accord. C’est le cas d’Iván Márquez, qui avait représenté la principale guérilla colombienne lors des négociations[xxvii].
Cette superposition presque parfaite de zones d’extraction et de zones de conflits s’expliquerait par le fait que les grands propriétaires et les gens qui gouvernent le pays sont les mêmes personnes! En fait, pour madame Gonzalez, là où il y a des problèmes de droit de la personne, il y a des pratiques extractivistes et des intérêts économiques ou stratégiques d’un point de vue géographique, qui sont défendus par l’État colombien, par l’armée et par les groupes armés. L’armée sert les intérêts des multinationales avant tout. En effet, selon une brochure du PASC, plus de 10 % de l’armée, soit 3 000 militaires, seraient affecté·e·s aux côtés de mercenaires, de paramilitaires et d’agences de sécurité privée, à la protection des ressources pétrolières et minières et, dans certains départements de la Colombie, ce serait le cas de près de 80 % des effectifs[xxviii]. Il y a beaucoup d’entreprises étrangères, dont plusieurs canadiennes. L’État colombien, subissant les pressions du Capital, doit céder. Madame Gonzalez raconte qu’un sénateur a voulu se rendre sur les terres par rapport auxquelles il avait reçu des plaintes relatives aux droits de la personne et ce dernier s’est vu refuser l’accès par l’armée colombienne elle-même.
Mais enfin, pourquoi l’armée est-elle si puissante? Pour madame Gonzalez, la réponse est simple. Les entreprises appartiennent à ceux-là mêmes qui contrôlent l’exécutif. Malheureusement, le judiciaire n’arrive pas à exercer ces fonctions de manière indépendante et de nombreux crimes restent impunis, incluant ceux des paras qui travaillent pour le gouvernement, et le gouvernement lui-même. Les petit·e·s criminel·le·s sont souvent payé·e·s pour plaider coupables et ceux qui donnent les ordres s’en lavent les mains. Dans les régions marginalisées, les institutions de l’État sont absentes. La seule présence du pouvoir se fait grâce à l’armée, voire les paramilitaires, comme sur la côte, et l’imputabilité est évidemment inexistante. Ainsi, dans ces régions, les entreprises font parfois directement affaire avec ces groupes armés. Par exemple, au Nord, dans la Guajira, l’entreprise américaine Chiquita, l’un des plus grands producteurs et distributeurs de bananes au monde, aurait embauché des paramilitaires pour assassiner des leaders syndicaux·ales, ce qui n’est qu’un cas parmi tant d’autres[xxix]. Les paramilitaires sont aussi souvent embauché·e·s pour vider les territoires où des activités d’extraction doivent avoir lieu[xxx].
Un terrorisme colombien soutenu par le Canada
Enfin, si l’armée colombienne reçoit un important soutien des États-Unis par l’entremise du Plan Colombia[xxxi], le Canada offre aussi son aide au terrorisme d’État colombien au nom de la guerre contre la drogue, et ce, dans le cadre, entre autres, du Programme d’instruction et de coopération militaire (PICM), du Joint Interagency Task Force South (JIATF-S), du Programme d’aide au renforcement des capacités antiterroristes (PARCAT) et du Programme d’aide à l’instruction militaire (DPAIM). Le Canada fournit également de l’équipement militaire, et la GRC et le SCRS collaborent avec les services de renseignements colombiens[xxxii].
Au Canada, Simon-Pierre Savard-Tremblay, représentant de la circonscription de Saint-Hyacinthe-Bagot au parlement fédéral depuis 2019 et aussi porte-parole du Bloc Québécois en matière de commerce international, affirme que l’idée d’un ombudsman ou d’une ombudswoman pour porter plainte contre les minières canadiennes à l’étranger a été mise de l’avant, mais, en dépit des promesses du premier ministre, cela ne s’est jamais concrétisé[xxxiii]. La création d’une représentation diplomatique du Québec en Colombie[xxxiv] a récemment été annoncée. Le projet aurait plutôt pour but de faciliter l’immigration de travailleur·euse·s de la Colombie, soi-disant parce que ces dernier·ère·s s’intègreraient mieux ou, en d’autres mots, parce qu’ils et elles sont plus facilement assimilables et résisteraient moins à ce qui se dessine très clairement comme un impérialisme québécois. Fort heureusement, au regard de ce nous avons vu en Colombie, le gouvernement de la CAQ se trompe royalement. Enfin, nous aurions espéré qu’une politique étrangère québécoise aurait valorisé la solidarité avec toutes les luttes anti-impérialistes du monde.
Un projet hydroélectrique controversé
Si vous souhaitez avoir un exemple de la mauvaise gestion du gouvernement et de l’influence néfaste des gouvernements étrangers en Colombie, prenez le projet hydroélectrique Hidroituango, partiellement financé par le gouvernement québécois[xxxv], qui serait à mettre en parallèle avec les grands projets hydroélectriques au Québec, qui se sont le plus souvent faits au détriment des populations autochtones[xxxvi]. Le projet hydroélectrique, encore inachevé à ce jour, devait harnacher la rivière Cauca, dans l’Antioquia. En 2008 a été créé le mouvement Rios Vivos pour dénoncer l’expulsion brutale de paysan·e·s des territoires destinés au projet et la catastrophe écologique que le barrage devait entraîner. En effet, d’une part, les autorités colombiennes avaient octroyé un permis de construction, et ce, négligeant de tenir compte adéquatement de sept failles géologiques. D’autre part, l’entreprise chargée du projet, Empresas Públicas de Medellín, avait déjà une très mauvaise réputation.
Malgré les démarches judiciaires, de sérieux incidents se sont multipliés. Un tunnel s’est effondré, causant un grave éboulement. Des infrastructures essentielles, telles que des écoles et des hôpitaux, ont été détruites. Les habitant·e·s des zones affectées se sont retrouvé·e·s à la rue et sans travail. Tout cela s’ajoute aux souffrances déjà endurées par ces populations, dont la plupart ont survécu aux conflits armés qui sévissent dans la région depuis les années 1980, emportant même des cimetières et des fosses communes, reliques de ce sombre passé, qui avait fait en sorte que près de 300 personnes avaient été portée disparues. Depuis lors, comme si ce n’était pas assez, les leaders sociaux·ales continuent de se faire assassiner et les paramilitaires ont forcé plus de 4 000 personnes à abandonner leur demeure, leur bétail et leurs possessions pour la construction du barrage. Enfin, il faut bien noter qu’il s’agit d’un projet public, financé par la Banque interaméricaine de développement (BID), la banque BNP Paribas et la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ)[xxxvii], c’est-à-dire que c’est de l’argent des contribuables qui est ainsi gaspillé. Notre responsabilité est donc d’autant plus grande, au moins autant que devraient l’être notre indignation et notre motivation à changer les choses.
Les élections de mai : un nouveau faux-espoir à l’horizon?
Les relations entre les gouvernements latino-américains et les mouvements sociaux, qui mènent le plus souvent les luttes, sont pour le moins tumultueuses, en Colombie comme ailleurs en Amérique latine.[xxxviii]. Or, il y a lieu de s’interroger sur les dynamiques qui ont placé ces gens au pouvoir, d’une part, mais aussi sur les relations qui ont été maintenues ou non entre ces leaders et les mouvements sociaux. À cet égard, on pourrait parler des cas de Nicolás Maduro au Venezuela[xxxix] ou encore de Daniel Ortega au Nicaragua[xl], qui se sont totalement aliénés par rapport aux mouvements sociaux ou révolutionnaires qui les ont portés au pouvoir. Au Brésil et en Uruguay, cela a aussi été le cas, le Frente Amplio et le Parti des travailleurs ayant un effet hégémonisant sur les mouvements sociaux[xli]. C’est pourquoi, par ailleurs, le mouvement des terres s’est éventuellement distancé de l’État brésilien[xlii]. Un phénomène similaire s’est déroulé en Bolivie, où le Mouvement vers le socialisme (Movimiento al Socialismo – MAS), s’est peu à peu institutionnalisé pour intégrer la classe politique, et pour ultimement s’aliéner des mouvements sociaux et des autres dynamiques populaires[xliii].
Ce ne sont que quelques exemples parmi tant d’autres. Enfin, cela jette un éclairage plus nuancé sur ce que pourrait représenter la victoire de Gustavo Petro, parce qu’aucun de ces gouvernements n’a vraiment réussi à transformer la structure de l’État qu’ils gouvernaient. Ils ont seulement appliqué des réformes qui ont ensuite été défaites par les mouvements de droite qui ont suivi. C’est là que les mouvements sociaux acquièrent un certain avantage[xliv]. Au lendemain de l’élection, pour la première fois dans l’histoire de la Colombie, d’un gouvernement progressiste, quelles relations devront avoir avec lui les mouvements sociaux[xlv]? Il ne semble pas y avoir d’issue facile, mais une chose est certaine : les mouvements sociaux devront rester forts et autonomes par rapport à l’État, peu importe les discours tenus par des leaders prétendument progressistes[xlvi] (de Sousa Santos 2001; Duque et Rodriguez 2022).
CRÉDIT PHOTO: « Habrá buen o mal gobierno, si hay buena o mala policia » (Il y aura un bon ou un mauvais gouvernement s’il y une bonne ou une mauvaise police), Musée historique de la police, Bogotá, Colombie, photo de l’auteur.
[1] Louis-Joseph Proudhon, Idée générale de la Révolution au dix-neuvième siècle, Paris : Garnier, 1851.
[2] Voir l’article de l’auteur : Alexandre Dubé-Belzile, « Quelle paix ? Le fossé infranchissable entre la politique colombienne et les inégalités sociales », janvier 2017. http://revuelespritlibre.org/quelle-paix-le-fosse-infranchissable-entre-….
[3] Adriaan Aselma, « Armed conflict resurged throughout Colombia: war crimes tribunal », Colombia Reports, 19 février 2022. https://colombiareports.com/armed-conflict-resurged-throughout-colombia-war-crimes-tribunal/ (consulté 27 avril 2022).
[4] Adriaan Aselma, « Colombia announces dramatically revised Senate election results: National Registry finds 390,000 extra votes for opposition party », Colombia Reports, 19 mars 2022. https://colombiareports.com/colombia-announces-dramatically-revised-sena….
[5] Adriaan Aselma, « Colombia’s opposition recovering ‘stolen’ congressional seats ». Colombia Reports, 17 mars 2022. https://colombiareports.com/colombias-opposition-recovering-stolen-congr…(consulté le 27 mars 2022).
[6] Adriaan Aselma, « Colombia’s political parties avert ‘coup’ ». Colombia Reports, 23 mars 2023. https://colombiareports.com/colombias-political-parties-avert-coup/(consulté le 27 mars 2022).
[7] https://es.wikipedia.org/wiki/Anexo:Partidos_pol%C3%ADticos_de_Colombia
[8] RFI, « Législatives en Colombie : la gauche favorite, malgré “l’achat des votes” ». RFI, 22 mars 2022. https://www.rfi.fr/fr/am%C3%A9riques/20220313-l%C3%A9gislatives-en-colombie-la-gauche-favorite-malgr%C3%A9-l-achat-des-votes (consulté le 27 mars 2022).
Anne Proenza, « En Colombie, des élections à bâtons corrompus ». Libération, 12 mars 2022. https://www.liberation.fr/international/amerique/en-colombie-des-elections-a-batons-corrompus-20220312_SBBPJTY26BCIFK7H6XYU7LBHJM/ (consulté le 27 mars 2022).
[9] Ibid.
[10] Colombia Reports, « Gaitanista Self-Defense Forces of Colombia (AGC) / Gulf Clan », Colombia Reports, 25 octobre 2021. https://colombiareports.com/agc-gulf-clan/ (consulté le 27 avril 2022).
[11] Adriaan Aselma. 2022c. « White supremacy in Colombia | Part 5: the racist war », 11 mars 2022, Colombia Reports. https://colombiareports.com/white-supremacy-in-colombia-part-5-the-racist-war/ (consulté le 27 mars 2022).
[12] Andrei Gomez-Suarez, Genocide, Geopolitics and Transnational Networks: Con-textualising the destruction of the Union Patritia in Colombia, New York : Routledge, 2015.
[13] Adriaan Aselma, « Colombia’s war crimes tribunal: 5,700 killed in political extermination », Colobia Reports, 4 mars 2022. https://colombiareports.com/colombias-war-crimes-tribunal-5700-killed-in….
[14] El Colombiano, « Asesinan a Víctor Manuel Pacheco, líder social en Fortul, Arauca ». El Colombiano, 5 février 2022. https://www.elcolombiano.com/colombia/asesinan-a-lider-social-victor-mac…(consulté le 27 mars 2022).
[15] Yves Carrier, « Constats préliminaires de la mission d’observation des droits humains en Colombie », Carrefour d’animation et de participation à un monde ouvert (CAPMO), janvier 2022. https://capmo.org/comptes-rendus/329-constats-preliminaires-de-la-missio… (consulté le 27 mars 2022).
[16] Ibid.
[17] Bnamericas. 2021. « Gran Tierra Energy Inc. proporciona actualización sobre el impacto de las protestas y bloqueos nacionales en Colombia ». Bnamericas, 18 mars 2021. https://www.bnamericas.com/es/noticias/gran-tierra-energy-inc-proporcion…,)% 20%2D%20Gran%20Tierra%20Energy%20Inc (consulté le 27 mars 2022).
[18] Colombia Working group, « La Colombie dans l’ombre des abus de droits humains ». PASC, juillet 2015. http://pasc.ca/fr/CWG (consulté le 27 mars 2022).
[19] Yves Carrier, Op. Cit., note 16.
[20] La Cola de Rata y La Liga Contra el Silencio, « El Aguacate desata conflictos en el Eje Cafetero ». Censat Agua Viva, 2021. https://censat.org/es/analisis/el-aguacate-desata-conflictos-en-el-eje-cafetero-9809 (consulté le 27 mars 2022).
[21] Adriaan Alsema, « UN flags Colombia as ‘hunger hotspot’: Almost 14% of population would lack food security ». Colombia Reports, 31 janvier 2022. https://colombiareports.com/un-flags-colombia-as-hunger-hotspot/ (consulté le 27 mars 2022).
[22]Nolwenn Jaumouillé, « En Colombie, des médias se liguent pour raconter les histoires interdites ». Ina : la revue des médias, 13 janvier 2022. https://larevuedesmedias.ina.fr/colombie-journalistes-ligue-contre-silence-medias-independants-liberte-presse (consulté le 27 mars 2022).
[23] El Colombiano, « Hipopotamos se pasean por las calles de Doradal ». El Colombiano, 3 mars 2022.
[24] Edward S. Herman et Noam Chomsky, Manufacturing Consent: The Political Economy of the Mass Media, New York, Pantheon Books, 1988, p. XVIII
[25] Yves Carrier, Op. Cit., note 16.
[26] Montoya, Miguel Osorio, et Julio César Herrara, « El morro de Moravia se termina de poblar sin control alguno », El Colombiano, 3 mars 2022.
[27]Hayley McCord, « Impunity for femicide in Colombia is still above 90% », The Bogota Post, 27 septembre 2021. https://thebogotapost.com/impunity-for-femicide-in-colombia-is-still-above-90/49317/ (consulté le 27 mars 2022).
[28]Gilian Maghmud, « En Colombie, le réarmement des FARC et la revanche de l’extrême droite paramilitaire », LVSL, 22 septembre 2019. https://lvsl.fr/en-colombie-le-rearmement-des-farc-et-la-revanche-de-lextreme-droite-paramilitaire (consulté le 27 mars 2022).
[29] Projet Accompagnement Solidarité Colombie, « Ciblons les profiteurs canadiens de la guerre en Colombie », PASC, 2012, p.3. https://pasc.ca/sites/pasc.ca/files/u6/depliantprofiteurs7.pdf (consulté le 27 mars 2022).
[30]Horacio Duque Giraldo, « Guillermo Gaviria Echeverri, el decano de los para empresarios ». Rebelión, 19 décembre 2012. https://rebelion.org/guillermo-gaviria-echeverri-el-decano-de-los-para-empresarios/ (consulté le 27 mars 2022).
Amy Goodman, « El gran traspié de Chiquita ». Rebelion, 22 juillet 2007. https://rebelion.org/el-gran-traspie-de-chiquita/ (consulté le 27 mars 2022).
[31] Yves Carrier, Op. Cit., note 16.
[32] Natalio Cosoy, « Has Plan Colombia really worked? » BBC News, 4 février 2016. https://www.bbc.com/news/world-latin-america-35491504 (consulté le 27 mars 2022).
Jack Norman, « US aid to Colombia will grow to $448 million in 2020, largest amount in 9 years ». Colombia Reports, 19 décembre 2019. https://colombiareports.com/amp/us-aid-to-colombia-will-grow-to-448-million-in-2020-largest-amount-in-9-years/ (consulté le 27 mars 2022).
[33] Projet Accompagnement Solidarité Colombie, Op. Cit., note 29, p.7-8.
[34] Yves Carrier, Op. Cit., note 16.
[35] Marc-André Gagnon, « Un nouveau Bureau du Québec en Colombie : La ministre Nadine Girault annonce l’implantation d’une 34e représentation à l’étranger ». Journal de Montréal, 13 avril 2022. https://www.journaldequebec.com/2022/04/13/un-nouveau-bureau-du-quebec-en-colombie (consulté le 27 mars 2022).
[36] Yves Carrier, Op. Cit., note 16.
[37] Stéphane Savard, « Les communautés autochtones du Québec et le développement hydroélectrique ». Recherches amérindiennes au Québec, 2009, 39 (1‑2) : 47‑60.
[38]Isabel Cristina Zuleta. 2021. « Hidroituango : désastre socio-environnemental et responsabilité internationale ». IdeAs, 2021, 17. http://journals.openedition.org/ideas/10013 (consulté le 27 mars 2022).
[39] Soledad Stoessel, « Giro a la izquierda en la América Latina del siglo XXI », Polis Revista Latinoamericana, 2014, no 39 : 129‑56.
Yani Vallejo Duque et Alfonso Insuasty Rodriguez, « Organizaciones sociales de cara a gobiernos progresistas en Latinoamérica: ¿apoyo o subordinación? », Desinformémonos, 3 mars 2022. https://desinformemonos.org/organizaciones-sociales-de-cara-a-gobiernos-progresistas-en-latinoamerica-apoyo-o-subordinacion/ (consulté le 27 mars 2022).
[40] Alexandre Dubé-Belzile, « Le visage en décomposition de la révolution bolivarienne : le Venezuela en crise ». 21 juin 2017. http://revuelespritlibre.org/le-visage-en-decomposition-de-la-revolution-bolivarienne-le-venezuela-en-crise (consulté le 27 mars 2022).
[41] Alexandre Dubé-Belzile, « Nicaragua : la société du spectacle sandiniste en Amérique centrale ». Revue L’Esprit Libre, 12 septembre 2019. https://revuelespritlibre.org/nicaragua-la-societe-du-spectacle-sandiniste-en-amerique-centrale (consulté le 27 mars 2022).
[42] Pablo Ospina Peralta, « Gobiernos, progresismos y organizaciones populares ». Nueva Sociedad, juin 2016. https://www.nuso.org/articulo/progresismos-y-organizaciones-populares/ (consulté le 27 mars 2022).
[43] El país, « Los Sin Tierra “vetan” la presencia de Lula en su congreso de Brasilia : La cita arranca con elogios a las “revoluciones” de Cuba y Venezuela », El pais, 12 juin 2007. https://elpais.com/internacional/2007/06/13/actualidad/1181685606_850215.html (consulté le 27 mars 2022).
[44] Zuazo, Moira. 2010. « ¿Los movimientos sociales en el poder? El gobierno del MAS en Bolivia ». Nueva Sociedad, NUSO Nº 227, mai-juin 2010. https://nuso.org/articulo/los-movimientos-sociales-en-el-poder-el-gobierno-del-mas-en-bolivia/ (consulté le 27 mars 2022).
[45] Yani Vallejo Duque et Alfonso Insuasty Rodriguez Carrier, Op. Cit., note 48.
[46] Yani Vallejo Duque et Alfonso Insuasty Rodriguez Carrier, Op. Cit., note 48.
[47] Yani Vallejo Duque et Alfonso Insuasty Rodriguez Carrier, Op. Cit., note 48.
Sousa Santos, Boaventura de. 2001. « Los nuevos movimientos sociales ». OSAL, 2001.