Du Minnesota à Ramallah : anatomie d’une lutte

Du Minnesota à Ramallah : anatomie d’une lutte

Par Adèle Surprenant

La plus récente vague de manifestations liées au mouvement #BlackLivesMatteraux États-Unis a déclenché un élan de solidarité mondial. Le slogan « je ne peux pas respirer » a résonné jusqu’en territoires palestiniens occupés, où le soutien aux luttes pour les droits des afro-américain.e.s ne date pas d’hier. Retour sur des décennies de solidarité.

« Nous devons nous rappeler que George Floyd n’est pas mort à cause d’un manque d’oxygène. Il est mort à cause d’un manque de justice, » confie l’artiste palestinien Taqi Spateen dans une entrevue accordée à Mondoweiss1. Suite à l’assassinat de Floyd par un policier blanc à Minneapolis, le 25 mai 2020, Spateen a peint son portrait sur le mur séparant la ville de Bethléem, en Cisjordanie occupée, d’Israël.

Un geste de solidarité fort et évident pour Spateen, selon qui le mur de séparation contribue à « asphyxier » le peuple palestinien, vivant sous occupation israélienne depuis plus d’un demi-siècle.

Cinq jours après l’assassinat de George Floyd, un étudiant palestinien autiste de 32 ans, Eyad el-Hallaq, perdait la vie suite à son interpellation à un point de contrôle dans Jérusalem-Est occupé. Sa mort entraîne des manifestations partout au pays et propulse le #PalestinianLivesMatter sur les réseaux sociaux. En 2019, les membres des forces de sécurité israélienne ôtaient la vie à 133 palestinien.ne.s dont 28 mineur.e.s, d’après l’organisation de défense des droits humains B’tselem2.

La même année, 250 afro-américain.e.s ont été tués par la police aux États-Unis, d’après une enquête du Washington Post3. Cela représente un quart des décès annuel résultant d’une intervention policière. Les afro-américain.e.s ne constituent pourtant que 13,4% de la population américaine4.

« Quand je les vois, je nous vois5 »

Le mouvement des droits civiques aux États-Unis débute au milieu des années 1950, seulement quelques années après la déclaration de l’État d’Israël en 1948, dont découla l’exode d’environ 750 000 Palestinien.ne.s. Porteur du projet de création d’un foyer national juif, le mouvement sioniste se réclame alors majoritairement d’une gauche socialiste, attirant la sympathie et le support de militant.e.s et dirigeant.e.s politiques afro-américain.e.s6.

La guerre des Six jours de 1967 et l’annexion de territoires palestiniens par Tel-Aviv créera une scission indélébile au sein des alliances afro-sionistes: les ambitions coloniales d’Israël sont désormais claires, et contredisent l’anti-impérialisme et l’antiracisme inhérents aux positions des défenseuses et défenseurs des droits civiques, qui se rangent du côté des organisations palestiniennes. Les élu.e.s qui se succèdent au Congrès américain continuent quant à eux à afficher un soutien quasi-inébranlable au pouvoir israélien. Une position de laquelle il est mal vu de déroger, comme en témoigne le cas du militant Andrew Young, qui a perdu son poste d’ambassadeur aux Nations unies en 1979 pour avoir rencontré des membres de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP)7.

De leur côté, les organisations palestiniennes multiplient les contacts avec les défenseuses et défenseurs des droits afro-américains. De nombreux échanges stratégiques ont notamment lieu entre l’OLP et les Black Panthers, alors que le bureau international de ces derniers est situé à Alger, capitale des luttes décoloniales durant les années 19608.

Ces liens de solidarités s’expliquent par une lutte commune contre toutes formes d’oppressions raciales -le sionisme étant reconnu comme une forme de racisme dans la résolution 33799 du Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations unies (ONU) en 1975.

De plus, les militant.e.s Afro-américain.e.s et palestinien.ne.s « reconnaissent des similarités entre leurs oppresseurs, » nous indique le professeur à l’Université américaine de Beyrouth et auteur d’un livre sur la question10, Greg Burris. « Les États Unis et Israël sont des [entités] suprématistes blanches, vendant des projets coloniaux qui sont tous deux nés en Europe, » ajoute-t-il, rappelant qu’« ils ont travaillés et collaborés avec beaucoup de proximité dans les dernières décennies. »

La réactualisation des relations entre militant.e.s palestinien.ne.s et afro-américain.e.s doit quant à elle attendre l’été 2014. Alors que l’assassinat par la police de Michael Brown déclenche des manifestations à Ferguson, dans l’État américain du Missouri, le Président israélien Benjamin Netanyahou entreprend une campagne de bombardements contre les positions du Hamas et d’autres factions armées dans la Bande de Gaza.

Tandis que les évènements de Ferguson lèvent le voile sur la militarisation de la police aux États-Unis et sur la violence et le racisme systémique au sein de l’institution policière, des militant.e.s palestinien.ne.s affichent leur support aux Noir.e.s américain.e.s sur les réseaux sociaux. Certain.e.s vont même jusqu’à partager sur Twitter des recommandations pour limiter les effets des gaz lacrymogènes ou se protéger des balles de caoutchouc.

« De Ferguson à la Palestine, l’occupation est un crime11 »

Dans son intervention lors du congrès annuel de l’American Studies Association, la sociologue d’origine palestinienne Rabab Abdulhadi soutenait que « ces manifestations [de solidarité] ne sont pas nouvelles et ne découlent pas d’un enthousiasme momentané. Elles ont des précédents historiques dans les liens qui ont initialement rassemblé les mouvements anticoloniaux, antiracistes et anticapitalistes – des politiques révolutionnaires claires, non pas des politiques réformistes12 ».

D’autant plus que, d’après Greg Burris, « depuis le début du mouvement sioniste, les sionistes voient les États-Unis comme un modèle. » Dès l’installation de colons juifs en Palestine au début du XXe siècle à la création d’Israël et jusqu’à aujourd’hui, « ils pensent devoir traiter les Palestinien.n.e.s comme les Américain.e.s ont traité les Premières nations » et, par la suite, les populations afro-américaines.

Un « traitement » se déclinant en plusieurs formes, de la marginalisation économique à l’incarcération massive, en passant par la ghettoïsation13 du système d’éducation. Les Noir.e.s américains sont 10 fois moins riches que les Blanc.he.s, avec un taux de chômage presque deux fois plus élevé, d’après la Brookings Institution14. Avant l’éclosion de la pandémie de COVID-19, le quart de la population palestinienne était au chômage, 24% vivant sous le seuil de pauvreté15.

Le « deal du siècle » pour le règlement du conflit israélo-palestinien présenté par l’administration Trump en janvier 2020 ouvre la voie à l’annexion israélienne de la vallée du Jourdain, soit environ un tiers de la Cisjordanie16. L’annexion n’a officiellement pas eu lieu à ce jour, retardée par la pandémie et les bouleversements internes à la Knesset, le parlement israélien17. Un plan décrié par les spécialistes du conflit et la communauté internationale, à quelques mois seulement de l’élection présidentielle américaine.

 

1 Patel, Yumna. «  Meet the artist who painted the George Floyd mural on the Separation Wall  » dans Mondoweiss, le 11 juin 2020. [En ligne]  https://mondoweiss.net/2020/06/meet-the-artist-who-painted-the-george-floyd-mural-on-the-separation-wall/ (page consultée le 27 juillet 2020) 

2 B’tselem. «  The year in review: Israeli forces killed 133 Palestinians, 28 of them minors  », le 1er janvier 2020. [En ligne] https://www.btselem.org/press_releases/20200101_2019_fatalities (page consultée le 27 juillet 2020) 

3 Washington Post. «  990 peoplerson were fatally shot by the police in 2018  », le 20 juillet 2020. [En ligne] https://www.washingtonpost.com/graphics/2019/national/police-shootings-2019/ (page consultée le 28 juillet 2020) 

4 U.S. Census Bureau. QuickFacts. [En ligne] https://www.census.gov/quickfacts/fact/table/US/PST045219 (page consultée le 27 juillet 2020) 

5 Phrase emblématique des décennies de solidarités Afro-palestiniennes.

6 Davis Bailey, Kristian. «  Black-Palestinian Solidarity in the Ferguson-Gaza Era  » dans American Quarterly, 2015, p.1. 

7 Ibid., p.2. 

8 Mokhtefi, Elaine. 2019. Alger, capitale de la révolution : De Fanon aux Black Panthers. Éditions La Fabrique, Paris, 288 p. 

9 Organisation des Nations Unies. Résolution  3379 sur l’élimination de toutes les formes de discriminations raciales, le 10 novembre 1975. [En ligne] https://undocs.org/fr/A/RES/3379(XXX) (page consultée le 30 juillet 2020) 

10 Burris, Greg. 2019. The Palestinian Idea: Film, Media, and the Radical Imagination. Temple University Press, Philadelphia, 270 p. 

11 Slogan entendu dans les rues de Ferguson, à l’’été  2014. 

12 Davis Bailey, Kristian. Op.cit., p.  6.  

13 Aux États-Unis, les écoles dans les districts à majorité blanche reçoivent 733 $/élève de plus en financement étatique que les écoles des districts à majorité noire. Brookings Institution, United States Census Bureau, National Bureau of Economic Research. [En ligne] https://www.census.gov/quickfacts/fact/table/US/PST045219 (page consultée le 30 juillet 2020) 

14 Ibid. 

15 The World Bank. Avril 2020. Palestinian Territories’ Economic Update. [En ligne] https://www.worldbank.org/en/country/westbankandgaza/publication/economic-update-april-2020 (page consultée le 29 juillet 2020) 

16 Le Monde. Le 2 juillet 2020. « Israël: un projet d’annexion illégal et dangeureux ». [En ligne] https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/07/02/israel-un-projet-d-annexion-illegal-et-dangereux_6044945_3232.html (page consultée le 29 juillet 2020) 

17 Le Président Benjamin Netanyahou est présentement en procès pour corruption. Suite à trois élections législatives en moins d’un an, Netanyahou et son parti, le Likoud, forment un gouvernement de coalition avec le parti Kakhol lavan de Benny Gantz depuis mars 2020. 

Explosion à Beyrouth: ce que disent les ruines

Explosion à Beyrouth: ce que disent les ruines

Par Adèle Surprenant

Le 4 août 2020, une double-explosion dans le port de Beyrouth a fait plus de 149 mort.e.s, 4000 blessé.e.s et 300 000 personnes sans-abris. Regard sur un Liban aux prises avec une crise politique et économique majeure, amplifiée par la pandémie de Covid-19. 

« Ils ont fait exploser Beyrouth… Littéralement, et délibérément. Oui, délibérément. Ils l’ont fait exploser, et ont fait exploser nos cœurs avec elle, » écrivait la sociologue et professeure à l’Université américaine de Beyrouth (AUB) Rima Majed sur les réseaux sociaux.  

La veille, le hangar 12 et les 2 750 tonnes de nitrate d’ammonium qu’il contenait ont explosé, causant des dégâts importants sur 9 kilomètres. Une détonation si forte qu’elle a été sentie à Chypre, à quelque 200 kilomètres. L’entreposage du matériel hautement explosif remonte à septembre 2013, alors que le cargo moldave Rhosus avait fait escale au port de la capitale libanaise à cause de problèmes techniques avant d’être interdit de départ et abandonné par ses propriétaires, selon l’agence Reuters.  

Entre 2014 et 2017, la direction générale des douanes libanaises aurait averti les autorités à cinq reprises des risques liés à la présence du nitrate d’ammonium dans le port, à proximité de quartiers résidentiels densément peuplés.  

Des avertissements n’ayant visiblement pas été pris au sérieux par le gouvernement, expliquant l’accusation portée par Mme. Majed et nombres de libanais.e.s envers ceux qui auraient « délibérément » provoqués la catastrophe de mardi dernier.  

Sous la révolte, le pavé 

Ce n’est pas la première fois que le président Michel Aoun et son gouvernement sont accusés de négligence: le 17 octobre 2019 éclatait partout au pays une vague de manifestations anti-gouvernementales sans précédent dans l’histoire du pays, autrement connue pour avoir été le théâtre de plusieurs conflits armés dont la guerre civile de 1975 à 1990. 

Libanaises et libanais de toutes appartenances religieuses – autrement divisés par les blessures de la guerre et le système politique confessionnel entretenant les animosités – sont descendus dans les rues jusqu’à l’éclosion de la pandémie de Covid-19 et le confinement qui en découla.  

La thawrai, avait été déclenchée par l’annonce de nouvelles taxes sur l’application populaire de messagerie WhatsApp, annulées le soir-même et laissant de ce fait la place à diverses revendications: la démission du gouvernement jugé corrompu et clientéliste, la fin de l’impunité pour les dirigeants corrompus, l’abolition du confessionnalisme politique, etc.  

Dans la nuit du 6 août 2020, deux jours après l’explosion, le quartier entourant la Place des Martyrs fût à nouveau bondé de manifestant.e.s en colère, dont certain.e.s ont tenté de pénétrer l’enceinte du parlement.  

Sur le pavé, les pierres et bouteilles vides ont remplacés l’épaisseur d’éclats de vitres qui jonchaient le sol encore quelques heures auparavant, ramassées entre temps par des citoyen.ne.s équipés de balais et de patience. Face au marasme de l’état libanais et à l’atrophie de ses services publics, elles et ils ne comptent sur personne d’autre pour reconstruire.  

Pour les manifestant.e.s présent.e.s ce soir-là, le tragique accident décrit par la presse étrangère n’en est pas un. La goutte qui a fait déborder un vase déjà inondé, plutôt, alors que la livre libanaise a perdu 65% de sa valeur dans la dernière année et qu’un.e Libanais.e.s sur deux vit sous le seuil de la pauvreté.  

Les Libanais.e.s, connu pour leur résilience à la suite de nombreuses guerres, à la pauvreté endémique et à l’occupation militaire répétée de forces étrangères sur leur territoire, ont une fois de plus face à la rhétorique désormais célèbre et usé du « ça va bien aller ».  

Derrière la révolte se cache pourtant une réalité bien concrète: des coupures d’électricité allant jusqu’à 23 heures par jour, l’absence d’eau potable et le manque quasi-total de soins de santé publique. Le Liban est le troisième pays le plus endetté dans le monde, avec une dette équivalente à 170% de son produit intérieur brut (PIB).  Sur une population de 5,5 millions d’habitantsii, on compte le plus grand nombre de réfugiés per capita, alors que le quotidien local An-Nahar estimait que le taux de chômage avait dépassé les 40% en 2020.  

Le mythe du phœnix  

Depuis bien avant sa création par la puissance mandataire française en 1920 et son indépendance en 1943, le territoire du Liban est ponctuellement détruit, puis reconstruit.  

Beyrouth, qui compte parmi les dix plus vieilles villes du monde, s’en est valu une réputation mythique, voire mystique. Elle est souvent comparée à la figure du phœnix, cet oiseau légendaire connu pour renaître de ses cendres après s’être consumé dans les flammes.  

Symbole par excellence de la résurrection, il s’est taillé une place dans l’imaginaire libanais. Une sculpture en a par exemple pris la forme à l’automne dernier, construite à partir des débris de tentes démolies par des opposants à la thawra sur la Place des Martyrs, lieu central lors des protestations.  

Aujourd’hui, le phénix bat de l’aile.  

Comme le soulignait la journaliste Becky Anderson à CNN, « ce qui est vu comme une oligarchie politique a, pendant des décennies, évidé un pays entier de l’intérieur à travers une infinie et incessante série de dysfonctionnement et de vols, » dont le plus récent exemple a pris la forme de l’explosion de mardi dernier 

Un événement pour le moins spectaculaire, mais presque aussi dévastateur que les feux de forêts qui, à l’automne dernier, ont ravagés plus de 1200 hectares avant d’être contrôlés, par faute d’entretien des hélicoptères antifeu. Un exemple parmi tant d’autres « d’un système de dysfonctionnement beaucoup plus large, alors que gouvernement après gouvernement au Liban échouent à faire leur travail le plus fondamental et prendre soin de leur peuple », continue Becky Anderson.  

Le quartier branché de Gemmayze et ses bâtisses traditionnelles sont détruits, alors que la veille les bars enlaçant sa rue principale étaient pleins, comme tous les soirs.  À Qarantina, ancien camp palestinien devenu quartier populaire, c’est à peine si les gens ont survécu aux murs, effondrés par dizaines. Dans l’ombre du phénix, les artefacts grecs, romains et phéniciens qui parsèment la ville ont été rejoint par d’autres morceaux de vies, en ruines.  

« Ne dites pas aux gens qu’ils se relèveront, » commentait sur Twitter Hamed Sinno, le chanteur du groupe populaire Mashrou’ Leila, « dites-leur de construire une p* de guillotine ». 

Le lundi 10 août, le gouvernement du premier-ministre Hassan Diab annonçait sa démission.  

i Arabe pour « révolution ». 

ii Chiffre estimé, puisque le dernier recensement démographique officiel date de 1932.  

« Mettez votre propre masque avant d’aider les autres »

« Mettez votre propre masque avant d’aider les autres »

Par Frédéric Aubé

C’est la consigne de sécurité que pratiquement toutes les compagnies d’aviation donnent à leurs passagers au décollage d’un avion. Curieusement, la stratégie des États-Unis dans la gestion de la Covid-19 semble suivre cette consigne au pied de la lettre. En avril, la surenchère des masques destinés à d’autres pays et l’interdiction au producteur 3M d’exporter au Canada et ailleurs en témoigne. Et avec le retrait total de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) qui suit peu après, c’est à se demander si la deuxième étape de la consigne, « aider les autres », suivra la première. De cette comparaison, il faut y voir la politique « America First » du président Donald Trump qui s’impose une fois de plus sur la scène internationale, et viendra-t-elle radicalement changer le visage américain en temps de crise mondiale?

Après bientôt quatre ans de présidence, le désintérêt que porte Donald Trump envers le reste du monde ne surprend plus.  Il devient difficile de compter le nombre d’organisations et de traités internationaux desquels les États-Unis se sont retirés depuis 2017 (UNESCO, accord de Paris sur le climat, accord sur le nucléaire iranien, etc.). À cela, s’ajoute leur effort à peine voilé d’entraver le travail des institutions desquelles ils font encore partie : blocage de la nomination de juges à l’Organisation mondiale du commerce (OMC), absentéisme lors de rencontres internationales sur le climat et dernièrement l’échec de la création d’un communiqué conjoint au G7 par obstination des États-Unis à vouloir désigner le coronavirus comme le « virus chinois »[i].

Pourtant, ce genre de désengagement constitue une rupture fondamentale avec plusieurs décennies de politique étrangère américaine. Jamais une administration – démocrate ou républicaine – n’a osé remettre en cause les vertus stratégiques de l’interventionnisme depuis la Deuxième Guerre mondiale[ii]. Le débat résidait uniquement dans le degré de légitimité à acquérir auprès de la communauté internationale pour justifier une intervention armée. Aux interventions multilatérales appuyées par l’OTAN ou l’ONU dans les années 90 dans les Balkans, ont succédé les invasions rapides et unilatérales de l’Afghanistan et de l’Iraq dans les années 2000, pour ensuite revenir au multilatéralisme dans la gestion du Printemps arabe et les conflits subséquents au Moyen-Orient dans les années 2010.

Outre le côté militaire, le consensus interventionniste américain se traduisait dans la promotion d’une économie mondialisée et inclusive. De Reagan à Obama, les États-Unis ont signé une quinzaine de traités de libre-échange[iii], ont fait accéder la Chine à l’OMC et étaient sur le point d’implanter deux mégas traités régionaux – le Partenariat transpacifique et le Partenariat transatlantique de commerce et d’investissement – qui à eux deux réunissaient 90% du PIB mondial[iv], avant que l’arrivée de Trump à la Maison blanche n’empêche leur réalisation.

La participation active des États-Unis dans les institutions multilatérales et dans les conflits régionaux a longtemps été perçue comme un outil essentiel pour la défense de leur intérêt national. Qu’est-ce qui motive ce changement de cap si soudain et que l’on voit s’exacerber avec la gestion de la crise actuelle?

La logique derrière l’isolement

Il serait précipité d’expliquer le revirement de la stratégie internationale américaine sur la simple incompétence présumée du président. Il est vrai que l’extraordinaire volatilité de son équipe – quatre conseillers à la sécurité nationale et deux secrétaires d’État se sont succédés en moins d’un mandat – et sa propension à favoriser son propre instinct plutôt que les conseils de son administration laissent croire que le président peine à élaborer une stratégie cohérente[v]. Malgré tout, le choix de l’isolement n’est pas dénué de sens, mais il répond en partie à des considérations autres que celles géopolitiques.

Dans le cas spécifique de la COVID-19, les critiques virulentes que lance Trump à l’OMS – une organisation multilatérale – sont d’abord un excellent moyen pour lui de s’affranchir de toute responsabilité en cas d’aggravation de la situation[vi], selon Victor Bardou-Bourgeois, chercheur à l’Observatoire sur les États-Unis dans une entrevue avec L’Esprit libre. Le président sous-estimait encore la gravité de la crise quand plusieurs pays d’Europe étaient déjà durement affectés. Talonné sur la question par des journalistes une fois que le virus eut frappé les États-Unis, il accusa la lenteur de l’OMS à déclarer l’urgence de santé mondiale pour justifier sa propre réponse. Si la crise n’avait pas été prise au sérieux assez rapidement, ce n’était pas la faute de son insouciance, mais celle d’une organisation qui « travaille pour la Chine »[vii].

D’un regard plus général, M. Bardou-Bourgeois affirme que « l’abandon de l’interventionnisme et du multilatéralisme est […] guidé par des impératifs domestiques et électoraux »[viii]. Ainsi, l’intérêt national derrière « America first » semble être en fait l’intérêt du président, qui donne l’impression de ne chercher qu’à assurer sa réélection en 2020. Le directeur de l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS) Pascal Boniface partage ce point de vue. Dans ses capsules Comprendre le monde, il explique qu’à travers le saccage des institutions internationales, Donald Trump s’adresse plus à sa propre population qu’à la communauté internationale. M. Boniface précise que les « électeurs [et électrices] détestent les institutions internationales [parce qu’ils·elles] ont le sentiment qu’elles viennent entraver la souveraineté américaine »[ix].

D’une certaine façon, elles et ils ont raison sur ce point, mais c’est la nature même du concept de multilatéralisme : concéder une partie de sa souveraineté pour mieux traiter les problématiques vécues par les autres États[x], comme les changements climatiques, le terrorisme et, évidemment, les pandémies. Pourquoi alors cette perception si négative des institutions internationales ?

Entre multilatéralisme et mondialisation

Puisque la perception du déclin de la puissance américaine pèse lourd sur la conscience de plusieurs aux États-Unis, Donald Trump a misé sur la promesse de restaurer cette puissance dans sa campagne électorale en 2016. Pour ce faire, il fallait identifier la cause de ce déclin. Outre « l’État profond », la cible choisie fut le multilatéralisme – ou la mondialisation, qui sont utilisés pratiquement comme synonymes. La réalité est qu’il n’a pas totalement tort.

L’idée de déclin de la puissance américaine peut se traduire par la montée en puissance du reste du monde. Le mot déclin fait uniquement référence à l’écart réduit entre les États-Unis et les autres pays, avec la Chine en tête de troupeau. De 40% en 1960, la part du PIB américain dans le monde n’est qu’à 22% en 2016[xi]. Cette réduction d’écart a été permise en très grande partie grâce à l’établissement d’un ordre mondial multilatéral et libéral, un projet continuellement mis de l’avant par les États-Unis, on s’en souvient, durant plus de 70 ans.

Avec la mondialisation de l’économie, les grandes entreprises américaines peuvent réduire leurs coûts de production en exportant leurs activités dans les pays en développement. Cela grâce à leur main-d’œuvre abondante et abordable, l’absence de normes contraignantes et des taxes plus faibles, voire inexistantes. Résultat, la main d’œuvre aux États-Unis ne rivalise pas et le secteur manufacturier a perdu le tiers de ses effectifs entre 2000 et 2010[xii]. À noter que la Chine intègre l’OMC en 2001 et s’élève au deuxième rang des économies mondiales en 2010[xiii]. Une corrélation qui n’est pas une coïncidence. C’est là que le bât blesse. Dans une discussion avec L’Esprit libre, Vincent Fauque, professeur en sciences historiques de l’Université Laval, explique que le projet de création d’une « économie mondiale ouverte » aurait joué « un vilain tour à la puissance américaine », qui l’avait conçue pour assurer le maintien de sa suprématie économique, et non pour la réduire. Or, une fois qu’un pays comme la Chine « joue le jeu, [il] remet en cause la prééminence américaine »[xiv]. De par la taille de son économie – et de son infrastructure militaire – toujours croissante.

Lorsque la pire crise financière depuis 1929 secoue les États-Unis et le monde entier en 2008, une prise de conscience s’amorce. D’un côté, les décideurs américains se rendent compte que la Chine constitue une menace à leur suprématie; l’interdépendance économique dérange une grande partie de la classe politique qui critique le déficit commercial important qui s’est installé entre les deux pays. Aussi, les changements structurels – démocratisation de son système politique et alignement avec les valeurs « universelles » de droits humains et de libertés individuelles – qui étaient anticipés en Chine alors que le pays s’ouvrait au capitalisme dans les années 80 ne sont finalement pas au rendez-vous.

Du côté de la population américaine, une remise en question des vertus de la mondialisation jaillit parmi les deux côtés du spectre politique. À droite, une classe ouvrière dépossédée qui a l’impression de se faire voler ses emplois ; à gauche, des écologistes qui voient dans l’augmentation des échanges commerciaux un accroissement de la pollution et des défenseurs·euses des droits humains qui voient dans la délocalisation des entreprises une forme de néocolonialisme économique[xv]. On constate aussi que les fruits du projet d’économie mondiale ouverte n’auront pas profité à tous et à toutes puisque la répartition de la richesse est de plus en plus inégalitaire. Finalement, les aventures militaires interminables deviennent un fardeau économique et humanitaire de moins en moins justifiable. Mais la gauche et la droite ne s’unissent pas pour autant et il faut ici bien séparer les concepts de multilatéralisme, lequel désigne un mode d’organisation des relations entre pays, et de mondialisation, lequel porte sur un processus de construction d’un système international[xvi].

À gauche, la notion de citoyenneté mondiale se substitue aux logiques nationalistes. On conçoit le monde comme une grande famille où tout est interrelié : les problèmes des uns sont les problèmes des autres. Le multilatéralisme, en tant que processus impliquant le plus grand nombre d’acteurs dans la recherche de solutions aux problèmes communs, apparaît comme essentiel. La critique de la gauche à l’endroit du multilatéralisme réside ici dans la lenteur et l’insuffisance du processus, non dans sa nature. Les manifestations durant les négociations menant à l’Accord de Paris en ont donné un bon exemple.

À droite, le multilatéralisme est perçu comme une contrainte. Devant les menaces à la sécurité nationale, le droit international restreint la marge de manœuvre américaine dans l’exercice de sa politique étrangère. L’Accord de Vienne sur le nucléaire iranien, par exemple, limitait les sanctions économiques imposées par les États-Unis[xvii] pour faire pression sur le régime qu’ils souhaitent voir tomber depuis 1979. Empreint d’un sentiment nationaliste fort, tout ce qui implique un compromis avec d’autres nations agit comme une pression illégitime sur le libre arbitre, comme le font les cibles de réductions d’émission de CO2 de l’Accord de Paris. Le destin des États-Unis doit se décider par et pour des Américains·es uniquement, sans subir l’influence de forces extérieure et sans considération des problèmes d’autrui – une idée sur laquelle Trump s’est appuyé pour mettre de l’avant son America First. On reproche aussi au multilatéralisme de drainer des fonds publics qui ne devraient être utilisés qu’à l’intention du peuple américain. OTAN, ONU, OMC, OMS et l’aide humanitaire en général ne servent pas, selon leur point de vue, l’intérêt national et les ressources qui leur sont octroyées devraient servir à régler les problèmes internes. Donc, pour la droite, le multilatéralisme s’ajoute à la mondialisation pour alimenter le sentiment de frustration envers les élites politiques et économiques – soit le fameux « establishment ».

En somme, alors que des partisans de la droite et de la gauche s’entendent sur le fait que la mondialisation a jusqu’ici été néfaste pour la société américaine; ce sont les causes et les conséquences identifiées qui divergent d’un côté à l’autre du spectre politique. Or, lors des élections présidentielles de 2016, c’est la voix de l’anti-mondialisme nationaliste – la droite – qui l’emporte. Donald Trump a le champ libre pour mener sa guerre contre la mondialisation et le multilatéralisme.

D’ailleurs, le président n’est pas seul à critiquer les institutions multilatérales, le cas du Brexit parle par lui-même, et ses attaques ne sont pas complètement infondées. Si elles sont perçues comme un frein à la souveraineté dans les pays riches comme les États-Unis, on les critique d’être à la solde des grandes puissances dans pays « faibles ». Investie de la mission d’assurer le maintien de la paix dans le monde, l’ONU s’est fréquemment montrée trop lente, voire absente de plusieurs crises humanitaires et conflits armés. Les négociations à l’OMC sont en dormance depuis 2001 et, pour la deuxième fois en moins de 5 ans, l’OMS a réagi beaucoup trop lentement à l’éclosion d’un virus contagieux. De plus, la COVID-19 expose de façon évidente les risques liés au flux démesuré de personnes et de marchandise entre les pays, que la mondialisation a engendrés. D’autant plus que les bienfaits que cette pause forcée apporte à l’environnement ont été instantanés, en ce qui a trait à la qualité de l’air du moins.

Certes, les excès de la mondialisation auront causé des dommages sociaux, environnementaux et économiques importants, mais comment adresser ces problèmes qui touchent le monde entier, sans impliquer tous les acteurs qui le composent? Comment assurer la coordination avec les États, les entreprises transnationales et les organisations non-gouvernementales si ce n’est par le biais de forums où chacun peut s’exprimer et faire valoir ses idées (ou intérêts). Ces forums, si imparfaits soient-ils, sont incarnés par les institutions multilatérales.

À l’image des situations de crises peuvent pousser les individus à agir de façon à favoriser leur propre intérêt sans considération du bien commun, pour la politique « America first », la pandémie de la COVID-19 constitue une aubaine. L’occasion est idéale pour justifier et accentuer le retrait de la présence américaine sur la scène internationale et satisfaire ses électeurs. Cette attitude respecte le principe de la consigne de sécurité en avion – de penser à soi-même avant de penser aux autres – et prend d’autant plus de légitimité aux yeux de la population dans un contexte de crise mondiale.  D’autant plus que, comme le rappelle Pascal Boniface dans L’Année stratégique 2020, si la situation « peut apparaître comme une rupture […], ce sont davantage les soixante-dix dernières années qui apparaissent comme une exception, les États-Unis ayant une tradition isolationniste »[xviii]. Le slogan même d’« America First » fait écho à une organisation sociale nationale dans les années 40 qui s’opposait à l’intervention des États-Unis dans la Deuxième Guerre mondiale.  Donald Trump n’a rien inventé avec sa posture isolationniste et unilatéraliste, car elle est en fin de compte inscrite dans l’ADN du pays.

Mais le monde pré-Guerre mondiale n’est pas celui d’aujourd’hui. L’interconnexion tout azimut est une réalité qu’aucun discours nationaliste ne peut altérer. Avec ou sans l’engagement des États-Unis, les crises climatiques, économique ou sanitaires n’épargnent personne. De Clinton à Obama, les États-Unis se targuaient d’être la “nation indispensable” pour assurer la paix et la sécurité dans le monde[xix]. La politique “America First” de Donald Trump a abandonné cette idée. Elle donne un coup dur au multilatéralisme, dans un contexte où celui-ci devient plus que jamais utile. La question est de savoir jusqu’à quel point les États-Unis se retireront de la scène internationale à l’issue de cette pandémie et si le multilatéralisme peut survivre à l’absence de la plus grande puissance mondiale.

CRÉDIT PHOTO: Flickr/New York National Guard


[i] Katie Rogers, Lara Jakes et Ana Swanson. 2020. « Trump Defends Using ‘Chinese Virus’ Label, Ignoring Growing Criticism. » The New York Times, 18 mars, sect. U.S. https://www.nytimes.com/2020/03/18/us/politics/china-virus.html.

[ii] Andrew J. Bacevich, « Saving “America First”, »  Foreign Affairs, 2017. https://www.foreignaffairs.com/articles/2017-08-15/saving-america-first

[iii] Cathleen Cimino-Isaacs, « PIIE Chart: Political Timetables for US Free Trade Agreements », 10 décembre 2014, https://www.piie.com/research/piie-charts/piie-chart-political-timetable….

[iv] Daniel S. Hamilton, « America’s Mega-Regional Trade Diplomacy: Comparing TPP and TTIP », The International Spectator, vol. 49, n1, 2014 : 81-97. doi.org/10.1080/03932729.2014.877223.

[v] Ivo H. Daalder et I. M. Destler, « Why National Security Advisor Is the Hardest Post for Trump to Fill », Foreign Affairs, 11 septembre 2019. https://www.foreignaffairs.com/articles/2019-09-11/why-national-security….

[vi] Victor Bardou-Bourgeois, propos recueillis par Frédéric Aubé le 29 avril 2020.

[vii] Golden State Times, « THE WHO WORKS FOR CHINA: Trump says MAJOR Investigation Underway on the World Health Organization », Youtube, 2:55, 29 avril 2020. https://www.youtube.com/watch?v=la5r6wTpWZQ.

[viii] Victor Bardou-Bourgeois, propos recueillis par Frédéric Aubé le 29 avril 2020.

[ix] Pascal Boniface, « Trump : Make China great again », Youtube, 4:39, 24 avril 2020. https://www.youtube.com/watch?v=LR5Yk2jkSUg.

[x] Vincent Fauque, propos recueillis par Frédéric Aubé le 6 mai 2020.

[xi] Mike Patton, “U.S Role in Global Economy Declines Nearly 50%”, Forbes,29 février 2016. https://www.forbes.com/sites/mikepatton/2016/02/29/u-s-role-in-global-ec….

[xii] William B. Bonvillian, « Le déclin du secteur manufacturier américain et l’avènement des nouveaux modèles de production », Forum de l’OCDE, 2017. https://www.oecd.org/fr/forum/annuel-ocde/le-declin-du-secteur-manufactu….

[xiii] David Barboza, « China Passes Japan as Second-Largest Economy », The New York Times, 15 août 2010.

[xiv] Vincent Fauque, propos recueillis par Frédéric Aubé le 6 mai 2020.

[xv] Jacques Austruy, « Le néo-colonialisme économique », Encyclopédie Universalis, consultée le 10 mai 2020. https://www.universalis.fr/encyclopedie/neo-colonialisme/1-le-neo-coloni….

[xvi] « Glossaire », Perspective Monde, École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke, https://perspective.usherbrooke.ca/bilan/BMEncyclopedie/BMGlossaire.jsp

[xvii] Yves-Michel Riols, « Accord historique sur le nucléaire iranien », Le Monde, 13 juillet 2015. https://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2015/07/14/un-accord-sur-le….
 

[xviii] Pascal Boniface, L’Année stratégique 2020 : Analyse des enjeux internationaux, Paris : Armand Colin, 2019.

[xix] Micah Zenko, “The Myth of the Indispensable Nation”, Foreign Policy, 6 novembre 2014. https://foreignpolicy.com/2014/11/06/the-myth-of-the-indispensable-nation/

La moukhabarat

La moukhabarat

Le présent texte d’Alexandre Dubé-Belzile, même s’il n’a pas paru dans le recueil poético-politique Contre-attaque esthétique, s’inscrit dans un même état d’esprit. D’une part, cet essai littéraire se penche sur les conséquences du printemps arabe et du 11 septembre 2001 sur l’imaginaire occidental et sa vision de l’Orient. D’autre part, il s’intéresse aux raisons qui pousseraient des personnes issues de l’Occident à accepter l’Islam, et ce que cela signifie au regard de la politique à caractère identitaire qui a refait surface au cours des dernières années. La « moukhabarat » est le nom donné à la police secrète dans le monde arabe qui est, entre autres en Égypte, reconnue pour sa brutalité. Ce récit de voyage de l’auteur imprégné de rêveries et de réflexions personnelles est ponctué de passages poétiques. Il est à noter que le premier passage poétique est de Khwaja Abdullah Ansari, le sage d’Hérat, ville aujourd’hui en Afghanistan, qui a vécu au XIe siècle. Les poèmes qui suivent sont de l’auteur et ont été rédigés au cours du voyage dont il est question. On y constate l’influence de la poésie soufie, dont le texte d’Ansari est un exemple. 

Le meurtri y trouve le parfum d’un baume :  

Sa mémoire console l’âme des épris.  

Par milliers derrière les ombres, en quête de Son éclat  

Sanglotant comme Moïse : « Seigneur, montre-toi! »  

Je les vois par millier dans un désert de douleur,  

Errant sans but mais dans l’espoir  

« Allah! Allah! »  

Je vois des poitrines déchirées par la séparation  

Je vois des yeux débordant d’agonie.  

Agités de culpabilité et de refoulement  

Les épris s’exclament : « Notre pauvreté est notre orgueil! »  

Pir-i Ansar est alangui, imbibé de vin  

Intoxiqué tel Majnoun  

Vagabond désorienté i  

Je suis arrivé à Assouan depuis Le Caire un après-midi brûlant. J’étais parvenu à traverser les points de contrôle militaire sans trop de problèmes. Depuis la révolution et la chute du scélérat Hosni Mubarak, porter une barbe ne posait plus de problème. On nous disait qu’il n’y avait plus de moukhabaratii, plus de prisons secrètes, plus de sévices, plus de disparitions. À l’époque, on y avait prêté foi, et beaucoup d’Égyptien·e·s aussi. J’avais entendu l’histoire de ce prêcheur qui avait eu les yeux arrachés par les interrogateurs du régime et dont les bourreaux devaient maintenant lécher la poussière pour se voir momentanément soulagés des affections qui les dévoraient vivant. D’ailleurs, la mort de Khalid Saïd sous la torture des policiers de Moubarak, filmée et diffusée en ligne, ainsi que le mouvement Kulina Khalid Said (nous sommes tous Khalid Said) avaient été un catalyseur de la rage qui a jeté le dictateur en bas de son perchoiriii. Le mot haq (حقّ) en arabe vaut autant pour la « vérité » (ou réalité) que « droit ». Les histoires d’horreurs d’un système dans lequel les murs avaient des yeux et des oreilles abondaient. Dès mon arrivée à la station de bus, j’avais fait la rencontre d’étudiants qui voulaient m’accueillir à la résidence de leur université. Ils m’ont amené jusqu’au centre-ville dans une vieille Peugeot déglinguée que le oleil décapait. Les vapeurs qui s’en élevaient engendraient des mirages entre les hautes structures des rues étroites de l’agglomération nubienne et nilotique.  

Ô Seigneur 

Sous quelle ombre lourde vas-tu me laisser vagabonder 

Et quelles fatigues me font pourrir? 

Pour que je puisse crever vers le haut 

J’ai grouillé dans la poussière tel Éblis 

Pour ne pas frire dans le brasier 

Ô Seigneur des Univers 

Qui règle les rotations et les révolutions 

Les élections des lunes et des roitelets éphémères 

Ma créativité abonde & 

Coule en lèchements  

Dans ma chair d’angoisse 

Des langues de viande 

S’engourdissent et s’agitent 

De ma tête de bois 

À pieds de terre cassée 

Allah, je fus créé 

Esclave au sang froid 

La nausée jusque dans les reins 

Cette coulée de beurre avarié 

Une créature aux os d’airain 

De lourdes jointures soudées 

Dans la fonte désertique 

Le torse broyé 

Par le silence qui murmure 

De fil en aiguille, d’une rue poussiéreuse et fébrile à l’autre, on a fini par m’amener coucher chez le Cheikh Ridwan. Je crois que quelques bureaucrates un peu zélés m’avaient refusé l’accès à la résidence. Cheikh Abdoul Karim Ibrahim, connu sous le nom de Ridwan, était un vieil homme chaleureux, toujours vêtu d’une tunique bleue. Il tenait aussi une boutique au coin de la rue dont les étagères étaient presque vides. Cependant, il ne semblait guère s’en soucier. Il y lisait le Coran à longueur de journée. Il ouvrait ses portes juste après la prière de l’aube et retournait chez lui tard le soir. Il m’avait accueilli dans un appartement vide au-dessus de chez lui. Chez lui, j’étais tranquille. Le logement était poussiéreux et semblait servir d’entrepôt, mais on s’en accommodait. De plus, les armoires étaient encore pleines de haricots, de pâtes déshydratées et de riz.  

Avant de venir à Assouan, j’avais passé le jeûne du Ramadan dans le désert frontalier à la Libye. Juste de l’autre côté de la frontière, Khadafi venait de tomber. Jeûner dans un climat désertique procurait une certaine ivresse. Exalté, j’avais beaucoup songé au dictateur déchu. Il avait été sodomisé à la baïonnette et traîné nu dans les rues de Syrte, sa ville natale. Le dictateur libyen, dont les idées politiques avaient été publiées dans Le livre vertiv, combinait marxisme et islam en un singulier amalgame que certains ont rapproché de l’anarcho-syndicalisme, et que d’autres, dont le gouvernement saoudien, ont qualifié d’hérésiev. Le philosophe anarchiste américain Hakim Bey (pseudonyme de Peter Lamborn Wilson) a gardé de bons souvenirs de sa visite dans le pays dans les années 1990, lors de laquelle il avait participé à une conférence et abordé la révolution libyenne comme une résistance mystique soufie contre l’Islam corrompu de la monarchievi Khadafi est encore largement admiré en Afrique et dans le monde arabe comme un leader anti-impérialiste. Enfin, je le voyais bien, pendant ce jeûne dans les régions désertiques, la chaleur m’amenait en des lieux insoupçonnés de la conscience : 

Le désert me mord les pieds 

Avec ses saveurs de rouille 

Les braillements d’âne égoïnent le jour et la nuit 

Chaïtan y dépose les heures 

Traîne l’humanité dans sa nuit empruntée 

Allah laisse galoper & murmure mes réveils 

Dans les nuits éveillées de cette oasis 

Un jardin de melons éventrés 

Aux fibres essorées sous le sable 

Les ruelles accueillent des étangs inexistants 

Parsemées de galets, de pieds de poulets & de pieds de mouton 

De traînées d’huile aussi noires que le jais 

Et le sang coagulé en gâteaux de sable 

Le souffle brûlant s’en prend à l’intimité de mes yeux 

 J’étais irrigué de longues rêveries qui m’amenaient d’une ruelle à l’autre du petit village où je séjournais, parfois à pied, parfois dans une charrette de paysan tirée par un âne. J’y ai même fait la rencontre d’une famille de véritables nomades afghans, qui avaient grandi à Montréal, puis vécu en Syrie, en Somalie, au Yémen, aux Émirats arabes unis et en Iraq. Nous avions commencé à briser le jeûne ensemble un jour, puis une amitié s’est installée. Les quatre frères vivaient avec leur mère dans un petit appartement et y étudiaient le Coran avec les cheikhs locaux. J’aurai eu l’horreur d’apprendre plus tard que le plus vieux frère, Rashid, fut tué à l’étranger, dans une guerre prétendument sainte qui ne le concernait pas vraiment. Pour moi, ce drame incarnerait la fuite vers l’avant de jeunes apatrides, toujours prêt à changer de pays lorsqu’un visa expire ou qu’un autre pays leur octroie l’hospitalité. Enfin, c’est pendant ce jeûne que j’ai décidé d’entreprendre la traversée vers le Soudan, par voie fluviale. Je pris donc la route vers Assouan, le temps d’obtenir mon visa au consulat, l’estomac rongé par la rouille dont le gorgeait le jeûne. 

Le ventre cru répond, grogne 

Et se laisse pénétrer 

Se laisse éventrer 

La trompe des intestins répand sa souillure rauque 

Sur ces veines rousses dégorgées 

La langue rouillée racle 

Arrache les veines de rouille nues 

Sur un pavé flottant 

Le jour du départ enfin arrivé, j’ai rencontré un Afro-américain converti à l’Islam dans le magasin vide du cheikh Ridwan. Il maîtrisait parfaitement l’arabe et revenait tout juste du Yémen. Yaqoob, de son nom de converti, attendait mon départ pour occuper l’appartement du cheikh. Nous avons discuté de nos voyages pendant un certain temps. Le Yémen subissait alors une grave crise économique et un dollar valait littéralement quelques kilos de billets yéménites. Yaqoob avait fui la persécution en Pennsylvanie. Il avait été la cible de la moukhabarat étatsunienne après le 11 septembre. En effet, à l’aube de l’ère du PATRIOT actvii, qui conférait de nombreux pouvoirs aux services de renseignements étatsuniens, il n’était pas le seul à subir ce sort, à voir ses communications surveillées et à être intimidé et contraint de servir d’informateur. Il avait également, dans le cadre de ses études universitaires, rédigé une thèse hallucinante sur les révoltes d’esclaves africains musulmans qui avaient eu lieu aux États-Unis, au XIXe siècle, dans la ville de Bâton Rouge, puis en Floride, s’alliant aux autochtones séminoles, mais aussi à Salvador, au Brésilviii. Il y soulignait l’importance d’entretenir une conscience historique pour parer au colonialisme interne des nations des Amériques.  

Il avait dû fuir après que son texte ait causé une tentative révolutionnaire dans un pénitencier fédéral. Il avait ensuite vécu en Chine, au Nigéria et au Mali. Il est la dernière personne que nous avons saluée avant de prendre le taxi vers le port. Il y a lieu de se demander pourquoi tant de personnes afro-américaines se convertissent à l’Islam. Dans un rassemblement récent à Trinidad-et-Tobago, j’ai pu constater que l’écrasante majorité des convertis américains étaient d’origine afro-américaine. Certains d’entre eux ont expliqué qu’ils avaient d’abord appartenu à la Nation of Islam, mouvement sectaire auquel s’était aussi joint El-Hajj Malik El-Shabazz, plus connu sous le nom de Malcolm X, avant d’accepter l’Islam dans sa forme plus répandue. Le message d’égalité dont est empreint l’Islam semble une forte résonance au sein de la communauté afro-américaine. Aussi, étant donné que l’Islam est établi depuis très longtemps en Afrique, il peut s’agir d’un moyen de se démarquer du christianisme teinté de colonialisme et revenir « aux origines », et ce, même si beaucoup d’Africain·e·s voient dans l’Islam une forme d’hégémonie sur le continent.  Je me questionne parfois sur certains liens qui existaient déjà entre le FLQ et la Black Panthers dès la fin des années Nègres Blancs d’Amérique (mal informées), Pierre Vallières, avait reçu le soutien du groupe marxiste-léniniste afro-américain lors de son emprisonnement aux États-Unisix. Aujourd’hui, de nombreuses personnes au Québec acceptent l’Islam, beaucoup plus que dans le reste du Canada, semble-t-il. Or, il apparaît que, au revers de cette vision fortement implantée d’un Islam hostile, une minorité y voit l’incarnation d’un mode de vie  contre-courant l’aliénation de la consommation, que ce soit au Québec ou aux États-Unis, à moins que ce soit une séduction par ce qui est vue comme la seule force réellement capable de bousculer l’ordre des choses, et ce, surtout après le 11 septembre.   

Y a-t-il lieu de faire le lien avec le séparatisme islamique en Francex  Outre la forme assez totalitaire que peut parfois y prendre l’Islam, nous pourrions y voir une tentative d’autonomisation contre l’ancienne puissance colonisatrice, une tentative de ronger la France de l’intérieur. Au final, l’Islam aurait beaucoup servi, en Occident, à incarner cet ennemi de l’intérieur dans les discours hégémoniques. Malheureusement, force est de constater que, de nos jours, une certaine forme de militantisme islamique appartient surtout à la droite voire à l’extrême droite, tout le contraire des mouvements progressistes teintés d’Islam des années 1970 (mouvements palestiniens, le FLN algérien et à une certaine époque, le gouvernement révolutionnaire libyen de Mouammar Khadafi). Enfin, cette droite islamique (dont les différences idéologiques avec la alt-right raciste sont moins importantes qu’on peut le croire), sert souvent de catalyseurs de frustration et de haine, ce qui explique sans doute les attentats suicide, ce désir d’en emporter le plus possible avec soi comme dernier moyen de laisser sa marque sur le monde, de se sacrifier pour la cause.  

À ce propos, au Québec, j’avais connu une convertie qui avait terminé dans un pénitencier pour avoir tenté, comme Rashid, d’aller guerroyer à l’étranger. Jeune Québécoise originaire de Maniwaki, le cheminement exact de sa conversion m’échappait. Amna aurait été impliquée dans la vente de fentanyl pour soi-disant financer son voyage. Elle avait été arrêtée un beau matin, avec quelques complices. Même dans le pénitencier de Joliette pour femmes, elle avait été malmenée pour avoir proféré des menaces de mort  ses copénitencières n’avaient pas très bien prises. Elle disait : « Si tu ne te joins pas à nous, ils vont tuer ta famille! ». Comme l’affirme Peter Lamborn Wilson, dans The New Nihilismxi on peut comprendre qu’une personne veuille tout faire sauter, qu’elle veuille exercer vengeance contre une société monolithique, qui est aussi prétentieuse quant à son caractère avant-gardiste qu’elle est bornée et aliénée. Je suis moi-même tout à fait apte à comprendre ce sentiment, que j’ai aussi éprouvé, sans pour autant basculer de l’autre côté du miroir obscène.  

À vrai dire, il m’a toujours été difficile de voir un quelconque bien-fondé dans les tendances de l’Islam politique, le plus souvent carrément islamofascistes. Même si certains liens entre l’Islam et la gauche sont intéressants, c’est le cas des idées de l’iranien Ali Shariati, considéré comme le penseur de la révolution islamique en Iran, la richesse que j’ai trouvée dans l’Islam se trouvent plutôt dans son mysticisme, sa « radicale tolérance »xii pour reprendre les mots de Hakim Bey, qui a passé de nombreuses années en Afghanistan et en Iran dans les années 1970. Son contact avec les mystiques de l’Islam (avant la révolution islamique en Iran et avant le régime communiste en Afghanistan et l’invasion soviétique) a fortement influencé sa pensée anarchiste. Même s’il n’a jamais formellement accepté l’Islam, il est sûrement plus proche de ce que je vois dans cette vision spirituelle. Enfin, du port au navire, puis du navire au Nil, je suis entré en collision avec la nuit, pendant laquelle une ivresse semblable à celle du jeûne allait se saisir de moi, ravivant cette colère enfouie sous des couches de graisse et de carne. 

I  

Ô vautours en orbite 

Telles les aiguilles d’une montre 

Vous portez des yeux aveugles 

En vos becs charognards 

Je est le cloaque invisible 

Le cadavre social a les neurones en transe  

Les neutrons s’enfoncent et son flanc pourrissant 

Ballonné par l’accumulation scatologique 

Il étouffe par endoctrinement 

L’inconscient collectif 

Y est remplacé par un lapidé imposteur 

La créativité, par l’anthropophagie 

Entre la destinée et la conscience individuelle 

Gronde un océan agité 

Vaste, d’une profondeur ineffable 

II 

Au loin, j’entrevois 

Les longues surfaces cuivrées 

Les fleuves de sperme 

Qui ont amené l’humanité à cogiter 

Mais la larve s’est métamorphosée 

En désertification 

Où es-tu violé, ma créativité? 

Sur une plage d’yeux vitreux 

Au bord d’un océan de mères noyées 

Où es-tu violé, ma créativité? 

Toi, ô « je » qui fut soustrait au Néant 

Nous en sommes la plénitude 

Quelques heures plus tard, j’étais affaissé sur la carapace d’acier brûlant du navire. Les paillasses et les châles des passagers et des passagères tapissaient le pont supérieur du vaisseau africain. Des centaines de corps en sueurs semblaient catalyser toute la chaleur de la nuit. Cette chaleur nous irradiait et faisait flotter nos corps, détrempés des sueurs qui se mélangeaient. Nous étions en proie à une sorte de rêverie collective et nos âmes étaient devenues des protubérances qui s’exhibaient à demi hors de nos corps. Tel un champ de cordes entrelacées nous gisions, dans nos vêtements comme des feuilles de chou collées et gluantes. Nos torses et nos jambes s’étaient soudés à nos tuniques, torturés de démangeaisons absurdes, de picotements intermittents et de morsures d’insectes aux quatre extrémités. Nous étions ivres d’une nuit blanche de guerre avec les puces, sales et en sueur, coagulés les uns contre les autres sous un ciel désertique. Un monument de silence y avait été érigé de fatigués entortillés entre eux et contre les tiges chaudes et rongées des garde-fous. 

Juste avant l’aube, avec la transition de la nuit noire vers la nuit bleutée qui précède l’aube, les silhouettes se retiraient des fanges de la stupeur, maquillées des affres de la traversée nocturne. L’engin grondait d’un assommant tonnerre de ferraille. La voix de l’appel à la prière se déversait telle une psalmodie contre la marée, audible avec l’apparence d’un écho lointain. Lentement et maladroitement, les uns cherchaient leurs galoches pendant que d’autres patientaient en position fœtale ou sur le flanc parmi les sacs et les caisses. La lune nous observait, l’appel à la prière se poursuivait. Mon turban de coton noir dénoué sur l’épaule, je suis descendu dans le gouffre fumant du bateau par une cage d’escalier squelettique. Puis, au bout d’un étroit passage à travers les machines en dégueulades, j’entrais dans la gargote à foul (fève fava), le bouche-creux égyptien. Au Soudan, l’eau avec laquelle sont cuites les fèves est recyclée, c’est-à-dire achetée par les moins nantis et mêlée avec des morceaux de pain. Ils appellent cette mixture le Bush. Une confection semblable faite avec du lait se nomme Obamaxiii. Cela témoigne du ressentiment de la population à l’égard des sanctions des États-Unis (maintenant abolies). En fait, à l’époque où j’étais au Soudan, on priait pour la destruction des États-Unis dans certaines mosquées. Enfin, je n’ai pas connaissance d’une recette pour le Trump. L’appel se poursuivait. 

Mes yeux tentent de noyer l’ennui 

Dans les cieux liquéfiés et les fanges lentes 

Mais seul Ton nom existe, dévêtant toutes les nuits 

Sous leurs silhouettes soupire mon âme gémissante 

Ô Allah, pardonne à un halluciné à demi suicidé 

Une ombre à l’ombre d’un univers vaporeux 

Ô Allah, retire mon squelette de sa vierge de fer 

Pour le déposer là où il ne sera plus déchiré d’hier 

Dans ce paradis sans nausée, sans soif débordante 

Bien au-delà des profondeurs aux voix hurlantes 

Les crevasses de mes regards visqueux 

Sont les oblongs boudoirs 

D’un rêve dont tu as sculpté mes yeux 

Ces placards profanés, ces éteignoirs 

Ce crâne floconneux de cendre gelée 

De son silence d’humilié éclate 

Telles mille langues fumées 

Par le souffle de géhenne écarlate 

Ô Allah, pardonne à un halluciné à demi suicidé 

Une ombre à l’ombre d’un univers vaporeux 

Je ne sais pas encore exister 

Je reste une limace engluée de vivre 

Enlisé de feu pour m’y noyer 

À moins que Tes faveurs m’enivrent 

Mes yeux se sont faufilés dans le compartiment de classe supérieure, muni de grandes banquettes sans rembourrage, une ventilation quelconque, capharnaüm avec éclairage tamisé, discussions et volutes de fumée se propulsaient dans ce qui restait d’espace. J’enjambais les corps en concerts de ronflements pour me faufiler dans la ligne qui oscillait énergiquement vers les latrines. Des femmes endormies étaient bien ensevelies dans leurs niqabs enluminés ou léopards, les pieds tatoués de henné resurgissant comme des télescopes. Au-dessus de ces pieds, l’appel se poursuivait. Le type derrière moi, avec de grands verres noirs et miroitants, une calotte aux couleurs jamaïcaines sur son crâne imberbe me racontait : « Je suis né au fond de ces eaux mon frère, avant qu’ils ne construisent le barrage et que tout soit englouti. Je vis depuis 25 ans à Vancouver. » Au-dessus de la tête de ce type, l’appel continuait.  

Ma cervelle navire-proie 

Se dérobe vers l’acide du bain ancien 

Parmi les yeux qui flottent 

Les nerfs optiques sanglotent 

Chaque œil y est un grain de sable 

D’une ivresse déshydratée 

Chaque dune du décor 

Était une population de viols 

Mes paupières ne sont plus que des faisceaux oblongs! 

À l’endos de mes paupières mi-closes 

Se creusent deux étroits paysages 

Deux souterrains à la Van Giap 

Deux intestins cancéreux 

Dévaloirs incendiés vers le feu 

Vers les bas-fonds telluriques  

J’y vois ma chair pourrie combustible 

Et mon sang carbonisé 

À l’intérieur, les toilettes turques avaient débordé et l’eau du Nil avec ses matières en suspension nous passait entre les orteils. Nous utilisions le petit lavabo pour faire nos ablutions. Au-dessus de toilettes turques débordantes, l’appel se poursuivait encore. J’avais lavé mon visage et ma barbe. J’introduisais mes bras dans l’évier minuscule, puis passai mes mains mouillées sur mes cheveux. Enfin, je terminai par les pieds, un à un, une poigne ferme sur le hublot, lavant d’abord ma jambe droite, m’assurant que la peau soit rincée jusqu’aux chevilles. L’appel a fini par prendre fin. Le temps de remonter sur le pont supérieur, nous formions les rangs pour la prière. Les hommes se faufilaient un à un pour boucher les interstices. L’espace a été totalement occupé très rapidement. Un étranger hirsute au teint d’Européen se tenait au milieu des rangs. Debout et stupéfait, il restait enfoncé, immobile comme un épouvantail. Sa chevelure était nouée d’un élastique au-dessus du crâne. La touffe blonde giclait aux courants d’air comme une flamme jaune ou un drapeau. Orientés vers La Mecque, le navire a cessé pour un moment d’exister. 

Par qui les cœurs s’inondent 

Toi par qui les cœurs s’inondent 

Par qui bourdonnent et s’écrasent les mondes 

De quelles guerres ma langue est-elle amputée? 

Tel un serpent, pour quelle tentation a-t-elle déserté? 

Comment irais-je la récupérer? 

Là où mes paupières seraient arrachées 

Poses-y ton pied ô Allah seigneur des mots versés 

Avec force, ne la laisse pas traverser 

Le désert de fiel des idoles menacées, 

Des miroirs grisâtres d’opiacés 

Comment irais-je la récupérer? 

Là où mes paupières seraient arrachées 

Où suis-je pour ne plus me voir dans les cieux? 

Les sables mouvants me dévisagent d’immenses yeux 

Puisque ces telluriques entités s’enracinent dans mes jarrets 

Ma langue définitivement se dérobe 

Comment irais-je la récupérer? 

Lorsque mes yeux sont crevés 

Plus tard, une fois le Soleil bien haut, nous sommes arrivés à Wadi Halfa, la ville frontalière du côté soudanais. Il n’y avait pas grand-chose à part quelques auberges, ou plutôt des murailles d’argiles formant des cours intérieures dans lesquelles étaient alignés des lits de corde directement sur le sable, et quelques cafés rudimentaires bondés de fumeurs de narguilé. Quoi qu’il en soit, j’y ai fait la connaissance d’un étudiant qui voulait bien m’accompagner jusqu’à Khartoum. Dans l’arrêt de bus, le portrait du général Bachir en uniforme, dictateur du Soudan pendant près de 30 ans, de 1989 à 2019, guettait nos moindres mouvements. Après avoir flotté en provenance d’un pays en révolution, la Tunisie, moins d’un an après l’auto-immolation du vendeur ambulant Bouazizi, qui en avait l’étincelle, je me retrouvais dans la contrée encore habitée par la moukhabarat et l’excision pharaonique, une phallocratie antédiluvienne, multimillénaire qui n’avait pas encore été châtrée.   

Ô Seigneur des ouïes 

J’ai subsisté sur ta poussière 

J’ai traversé tes étendues sans miroir 

Ma chair y a suppuré sa sanie 

Ma chair et son « je » sont ta créature 

Ô Seigneur des yeux des cœurs 

Tu as vu mon tronc sec d’idolâtre 

Sa faim de ténèbres se repose 

À mon épaule fendue 

Cette langue T’implore de guérir 

Un habitant de l’Univers 

Seigneur de la compréhension 

Mon intelligence s’est amaigrie 

N’est plus qu’un désert 

De fibres et de membranes d’argile 

Des réflexions piliers de l’angoisse 

Le sang et les larmes sont coagulés 

Dans mon cerveau affaissé  

Mes membres glissent dans les actes du brasier 

Je crains les liseurs de grimaces 

Purifie mon visage! 

Je crois respirer le remugle de la tombe 

Et le parfum de mon crâne en bouillonnements 

Ô Seigneur des déchirements et des fumoirs 

J’ai étranglé mon intelligence 

Pour une mâchoire de chien, un os de datte 

Est-ce que je suis encore un esclave cadavérique? 

La moukhabarat soudanaise avait la réputation d’écraser les testicules avec des pinces lors de ses interrogatoires. Heureusement, je n’ai pas eu d’interactions, à ma connaissance, avec ces agents de la terreur. J’allais toutefois faire la rencontre d’anciens janjawid, les escadrons de la mort qui sévissaient au Darfour dans un conflit opposant, depuis 2003, le gouvernement et des milices paramilitaires à des rebelles issus de tribus non arabes. Ce conflit très complexe aurait eu pour cause à la fois la découverte de ressources pétrolières, les changements climatiques ayant causé sécheresse et les politiques racistes du gouvernement qui favorise les populations arabes du paysxiv. Ces anciens janjawid étaient des adolescents, parfois même des enfants, qui avaient pour la plupart eux aussi des enfants. Ils n’avaient rien de monstres, malgré les horreurs qu’ils avaient pu commettre et subir. J’allais passer des mois en leur compagnie à dormir dans les mosquées, à bénéficier de leur hospitalité, véritables trésors des déserts. L’un d’entre eux travaillait-il pour la moukhabarat?  

Je me souviens d’une nuit brûlante, lors de laquelle, dormant dans une petite mosquée à quelques kilomètres de Khartoum, dans le désert, j’ai été tiré de mon sommeil par le souffle violent d’une explosion. J’apprenais le lendemain qu’un avion israélien avait bombardé une usine d’armement du régime. Cela n’avait cependant que contribué au discours antiaméricain de l’État, qui ne tomba que près d’une décennie plus tard, en 2019, sous les pressions des révoltes populaires. Le pays est à ce jour en pleine transition…xv  

J’irai comme un cheval fouxvi 

Étourdi dans les sueurs ocres  

Et l’amertume des brûleries 

Médusement, ma céphalée absorbe 

Les murs et les enluminures 

Des matières violées pour mon œil 

La nuit hurle de ses pattes et de ses mains 

L’obscurité ronge l’ampoule nue 

Saigne le verre des vitrines de vide 

La nuit lèche la fange avec vacarme 

Laisse ses crocs couler le long des herbes 

Les fumées et les vapeurs 

S’accouplent et muent 

De cireux ossements se font lâches 

Et viennent se poser sur un front insomniaque 

i Khwaja Abdullah Ansari, Intimate Conversations, traduction de Wheeler M. Thackston, Paulist Press, New York, 1978, cité par Peter Lamborn Wilson. 2014. Spiritual Journeys of an Anarchist, Autonomedia, Brooklyn, 2014, p.43 (Nous avons assuré la traduction vers le français). 

ii Nom donné à la police secrète dans la plupart des pays arabes. Elle est notoire en Égypte, au Soudan, en Iraq et en Syrie, entre autres régimes, pour sa brutalité.  

iii Al Jazeera, « My Arab Spring: Egypt’s silent protest »,  Al Jazeera, 24 janvier 2016. https://www.aljazeera.com/news/2016/01/arab-spring-egypt-silent-protest-160124101244868.html

iv Mouammar Kadhafi, Le Livre vert, Éditions Cujas, Paris, 1976. 

v Al-Sulami, Muhammad. 2011. « Saudi Arabian Scholars Support Libyan Uprising ». Eurasia Review, 1 mars 2011. https://www.eurasiareview.com/01032011-saudi-arabian-scholars-support-libyan-uprising/

vi Hakim Bey, « Jihad Revisited », 2009, https://theanarchistlibrary.org/library/hakim-bey-jihad-revisited

vii Nouvel Observateur. 2006. « Qu’est-ce que le Patriot Act ? » Nouvel Observateur, 6 septembre 2006. https://www.nouvelobs.com/monde/20060906.OBS0822/qu-est-ce-que-le-patriot-act.html

viii Pour avoir visité cette ville récemment, je suis resté troublé par la manière dont l’islam africain y avait été presque totalement effacé. De nos jours subsiste un Islam surtout à Sao Paulo, communauté essentiellement palestinienne, syrienne et libanaise. 

ix Louis Fournier, F.L.Q.: Histoire d’un mouvement clandestin, Lanctôt, Montréal, 1998. 

x Pierre Michaud, « France : Macron lance la lutte contre le “séparatisme islamiste” ». Euronews, 21 février 2020. https://fr.euronews.com/2020/02/18/france-macron-lance-la-lutte-contre-le-separatisme-islamiste

xi Peter Lamborn Wilson, The New Nihilism, Bottle of Smoke Press, North Salem, NY, 2018. 

xii Peter Lamborn Wilson, Spiritual Journeys of an Anarchist. Autonomedia, Brooklyn, 2014, p.64. 

xiv La page Wikipedia, dans ce cas-ci, propose une bonne synthèse : https://fr.wikipedia.org/wiki/Guerre_du_Darfour 

xv Al Jazeera, « 12 defining moments in Sudan’s 12-month uprising ». Al Jazeera, 18 décembre 2019. https://www.aljazeera.com/news/2019/12/12-defining-moments-sudan-12-month-uprising-191215151600227.html

xvi Le premier vers de ce poème est aussi le titre d’un film de Fernando Arrabal, réalisé en 1973 et tourné, en grande partie, n Tunisie. Le protagoniste du film fuit dans le désert et y rencontre un nain extraordinaire qui lui fait découvrir un autre univers de sens. Ce film surréaliste évoque pour moi, métaphoriquement, le mysticisme islamique et ce qu’il représente pour moi.   

La crise du libéralisme à l’heure de la COVID-19

La crise du libéralisme à l’heure de la COVID-19

Par Léandre St-Laurent

À l’ère du progrès sanitaire, il n’a fallu qu’un virus grippal de la ville chinoise de Wuhan pour que vacille la civilisation libérale, vieille d’au moins 400 ans. Les deux principales institutions qui donnent sa stabilité au libéralisme, le droit et le marché, ont été mises sur respirateur artificiel. Et il n’est absolument pas certain qu’une fois la crise passée, le vent libéral balaie du même souffle qu’auparavant le monde occidental. La COVID-19 vient bouleverser un rapport au monde érigé par un Occident qui pensait avoir évacué la moralité du champ politique.

La formation historique de l’unité libérale

Pour saisir la nature ce que l’année 2020 a vu se désarticuler, le rappel historique des racines de la civilisation libérale est nécessaire. La longue trajectoire qui a permis d’instaurer les institutions libérales nous éclaire, par contraste, sur le choc produit par la pandémie sur les sociétés qui ont adopté le modèle libéral. Tout d’abord, cette civilisation naquit, à la sortie du Moyen-Âge, des guerres de religions européennes. C’est un point fondamental, puisque c’est en réponse à cette situation que l’État moderne du XVIe siècle mit en place des dispositifs politico-juridiques pour pacifier la société. Le schisme entre catholicisme et protestantisme avait rompu l’équilibre si durement trouvé par l’Occident quant au « problème théologico-politique » si bien décrit par le philosophe Pierre Manent[i]. Selon cet équilibre, l’Église, mère de l’unité chrétienne, façonnait les esprits, tandis que la monarchie, en organisant la vie sociale des divers royaumes européens, prenait en charge le pouvoir terrestre, qui est le champ proprement politique. Le compromis théologico-politique n’était possible qu’à condition que soit assurée l’unité religieuse. Et sans compromis, sans entente sur la morale religieuse globale, ce système devenait intenable.

Comme le précise le critique du libéralisme Jean-Claude Michéa, ce sont les acteurs centraux des États européens de l’époque, les « politiques », qui, à partir de cette conjoncture, poseront les fondements matériels du libéralisme[ii]. C’est dans l’objectif de trouver une nouvelle unité civilisationnelle que le libéralisme se présentera comme une nécessité historique. Le problème central qui occupe l’esprit des politiques en est un pratique : dans un contexte de morcellement des référents religieux, l’imposition d’une morale collective devient source de discorde dégénérant potentiellement en guerre civile ou interétatique. Il devient donc primordial de construire un appareil institutionnel qui empêche quiconque d’imposer sa moralité aux individus, principalement via l’État. Le droit, se restreignant à la protection des droits et libertés des personnes, devient alors l’institution cohérente d’une certaine Europe qui ne veut plus se définir moralement par les voies politiques.

Évincer la morale de l’action collective constitue le moteur fondamental du libéralisme. Cynique, le libéralisme croit les sociétés modernes incapables de s’organiser moralement par le haut, par l’intermédiaire de l’autorité, sans commettre le mal. Dans cette perspective, c’est l’égo individuel qui vient structurer les forces organisant la société. C’est de cette façon que se référer à la neutralité du droit pour y défendre les droits individuels devient le socle des sociétés libérales. La préservation des individus est son assise.

Mais les droits des gens ne s’équilibrent pas naturellement entre eux. Ils se font compétition, et c’est là le problème pratique rencontré par la logique d’une extension des droits. Le tribunal devient cette institution qui, dans un fin jeu d’équilibrage, octroie des droits et immunités au détriment de ces mêmes droits et immunités pour d’autres individus ou groupes[iii]. Neutre, le tribunal suit la cadence de cette dynamique conflictuelle. Et rapidement, la guerre sociale tant redoutée par les politiques a tout le potentiel de se reproduire sous la forme d’un affrontement des droits multiples[iv]. Comment alors pacifier la société sans réintroduire politiquement la morale publique? Comment empêcher l’affrontement sans retomber dans les travers qui en premier lieu ont fait naître le libéralisme?

Historiquement, le projet libéral a trouvé une voie de sortie dans cette institution politiquement neutre qu’est le marché. L’économiste Friedrich Hayek a très bien su saisir l’essence de cette institution prisée par le libéralisme. Le marché est une « cattalaxie », selon le terme grec cattalaxia, qui signifie « rendre ami » par l’échange. Le marché, comme « cattalaxie », est un ordre social spontané dont l’organisation dépend d’un ajustement mutuel des acteurs qui y participent[v]. Contrairement à tout acte de commandement d’une institution politique, le marché n’impose aucune morale par le haut. Dans un marché, aucun individu ou groupe, en principe, ne décide des comportements collectifs qui sont adéquats. La morale, en constante dynamique, y émerge plutôt des multiples interactions des acteurs du marché. Elle s’autorégule.

C’est le lieu idéal pour un système qui veut à la fois éviter la guerre entre tous et toutes, et en même temps éviter de produire une morale publique par la voie des institutions politiques. C’est ainsi que le droit « sous-traite » — l’expression est de Michéa — la morale au marché. On peut ainsi résumer le libéralisme à la formule suivante : « […] le projet d’une société minimale dont le Droit définirait la forme et le Marché le contenu […] »[vi]. Il s’agit d’un acte civilisationnel qui vient neutraliser la morale publique.

La pandémie : un choc pour l’unité du libéralisme

Au contraire de ce qu’impose le libéralisme, la COVID-19 structure une crise planétaire qui neutralise le droit et le marché. Il s’agit a priori d’une neutralisation temporaire dans un contexte d’urgence. Le marché, de son côté, a démontré à maintes reprises durant l’histoire du capitalisme sa capacité à se réinventer, à prendre des formes nouvelles lorsqu’il subit un choc. Le dynamisme du capital le porte à s’accommoder d’une pluralité de contextes. La relation passive-agressive qu’il entretient avec l’État-providence en est l’exemple flagrant. Le marché capitaliste a également su se relever de bouleversements majeurs comme le krach de 1929 et la crise financière de 2007-2008. Le capital a aussi cette capacité à se dégager de nouveaux pôles d’accumulation lorsqu’il décline dans certains secteurs ou qu’il y a atteint le maximum de son potentiel de croissance[vii]. Ne proclamons pas de facto une crise assurément structurelle et permanente du libéralisme.

D’un autre côté, le choc produit par la pandémie est sans commune mesure. Aucune crise précédemment traversée par le libéralisme ne permet de jauger adéquatement ce qui assaille actuellement nos sociétés. De façon à saisir la singulière ampleur de cette crise, l’intellectuel libéral et avocat Nicolas Baverez fait le constat d’un triple choc : sanitaire, économique et financier. Pour lui, c’est un peu comme si nous devions faire face à un « […] mélange de la grippe espagnole de 1918 […], du krach de 1929 et […] de l’effondrement du crédit de 2008 »[viii]. Le libéralisme a beau avoir un sens inné pour l’adaptation, il existe un certain point de rupture à partir duquel il n’est plus possible de maintenir sa forme traditionnelle grâce à la suprématie du droit et du marché. Dans un passé rapproché, le libéralisme s’est effectivement effondré. La jonction de la première guerre mondiale et de la crise économique de 1929 a eu raison de lui. Le libéralisme n’a pu se refaire une santé qu’après la Deuxième Guerre mondiale, au prix d’une alliance contre-nature avec l’État-providence moderne qui impose son pouvoir moral sur des strates importantes de la société civile.

Et la question du caractère exceptionnel de l’urgence sanitaire pose problème. L’« exception » n’a de valeur que dans un espace-temps circonscrit. À partir du moment où c’est l’humanité entière qui est touchée et que la crise se prolonge, le caractère exceptionnel de la situation perd justement de son « exceptionnalité ». La science politique et l’histoire nous enseignent à cet égard une leçon importante : les crises historiques structurent des séquences institutionnelles dans lesquelles il est difficile de ne pas s’empêtrer une fois que lesdites séquences sont enclenchées. Peu importe les intentions de l’État et autres acteurs centraux d’un système institutionnel, plus une voie institutionnelle est empruntée, plus grands sont les incitatifs pour continuer à agir dans ce sens, et plus cher est le coût à payer pour agir autrement. Il s’agit d’un véritable engrenage dans lequel la main se coince. C’est là la fameuse notion de la « dépendance au sentier » (path dependancy)[ix]. Plus nos sociétés emprunteront une trajectoire hors du droit et du marché, plus il sera difficile d’assumer le projet civilisationnel du libéralisme de neutralisation morale.

Tout est donc une question de timing. Afin d’imager cette trajectoire hors du libéralisme que nous impose la pandémie, l’ingénieur et analyste américain Tomas Pueyo utilisait dès les débuts de la crise les métaphores de « marteau » et de « danse »[x]. Le « marteau » consiste en cette stratégie de choc contre le coronavirus qui vise à aplanir la fameuse courbe de progression de la propagation de la COVID-19. La majorité des États développés, excepté certains comme la Suède ou la Corée du Sud, ont opté pour le confinement généralisé des populations. De la durée et de la dureté de ce confinement dépend la viabilité à court et moyen terme du libéralisme. La deuxième phase, la « danse » avec le virus, correspond au juste degré de déconfinement compatible avec le ralentissement épidémiologique voulu. Cette phase est nettement plus longue et perverse, puisque la ligne de démarcation entre état d’urgence et vie normale en société civile devient poreuse. Les peuples enclenchent alors une valse macabre avec la mort, un pas devant, un pas derrière, qui, chaque jour, enfonce un peu plus les sociétés libérales dans un chemin obscur où l’incertitude est la norme. Au moment d’écrire ces lignes, les populations occidentales se déconfinent lentement d’une première vague de la pandémie.  

L’impuissance du droit

Le « marteau » a ainsi imposé le confinement à la moitié de l’humanité[xi]. En prenant le contrôle total de l’espace public devenu interdit, les États du monde entier ont transformé objectivement les sociétés en tyrannies. L’interdiction d’occuper l’espace public ne concerne pas que l’organisation politique de la Cité, mais bien les activités socio-économiques du quotidien qui permettent aux gens de se préserver, bref, de vivre. C’est que le fléau subi et anticipé est tel qu’il rend logique cette drôle de moralité publique qui dicte comme bonne façon de vivre le fait de lutter contre soi. Lorsque la camarde rôde, on retient son souffle.

Cette volonté de toute puissance paternelle évoque une forme de gouvernement que le libéralisme a toujours cherché à annihiler. Dans l’Angleterre du XVIIe siècle aux prises avec la guerre civile, l’un des premiers auteurs libéraux à faire de la préservation individuelle le socle de sa pensée politique, Thomas Hobbes, trouva une solution anti-libérale au problème de l’affrontement des moralités multiples. Pour Hobbes, l’intuition libérale de sauvegarde de la vie des gens était destinée à se nier elle-même si elle voulait atteindre son objectif d’assurer la sécurité individuelle. En fait, cette intuition libérale ne parviendrait jamais à concrètement protéger les gens si son modèle, qui se restreint aux droits individuels, entrave les institutions publiques dans leurs capacités à faire régner l’ordre, seule garantie pour la sécurité individuelle et collective. Dans ces conditions (libérales), il ne peut exister de préservation individuelle concrète. Hobbes était d’avis que la seule façon de neutraliser les morales particulières qui s’affrontent était de fonder un pôle de puissance si immense qu’il neutralise les capacités d’action de toute forme de prétention morale extérieure à ce pôle de puissance. Cette exigence d’un pouvoir absolu est à trouver dans l’État souverain, qui ne saurait supporter de limites à son champ d’action ni être remis en question[xii]. Hobbes voulait ainsi vider la moralité publique de sa substance en la soumettant à la froide domination de la loi. C’est ici la puissance de l’État qui vient neutraliser toute prétention à la moralité publique, plutôt que strictement le droit et le marché, comme le préconise le libéralisme.

La pandémie n’est évidemment pas une guerre civile, mais elle constitue un mal qui nécessite une réponse rapide, unidirectionnelle, coercitive et mesurée dans sa brutalité. La gestion de crise peut très difficilement s’accommoder d’une trop grande compétition quant à savoir ce qui constitue la juste prise en charge de la population. Dans ce contexte, le droit se résume, pour reprendre l’expression du juriste John Austin, à un « acte de commandement »[xiii]. Ce qui pose la loi et fait de l’individu un sujet du droit se limite alors à ce qui est proclamé par l’État, ni plus ni moins. L’écrit s’impose aux personnes sous la menace de peines si ce qu’il prescrit n’est pas respecté.

Cette façon de concevoir et d’appliquer la loi fait violence à la façon dont le libéralisme conçoit le droit. Une société libérale bien réglée ne se contente pas d’actes de commandements dictés par le pouvoir. Ces exhortations écrites ne constituent, comme l’exprime le philosophe du droit Herbert Hart, que les « règles primaires » du droit, cet aspect externe du droit qui pose des effets de contrainte sur les populations[xiv]. Mais au-delà de ce commandement de la loi, il existe au sein du droit des « règles secondaires » qui s’intéressent à la juste configuration des règles primaires, à leur application adéquate, à leur intégration dans un système juridique cohérent et aux façons dont ces règles peuvent être modifiées. Les « règles secondaires », partie interne du droit que les peuples intériorisent comme pratique légitime du vivre-ensemble, encadrent toute décision législative. Ces règles secondaires forment le socle de toute constitution et de toute jurisprudence.

Durant la crise sanitaire, le libéralisme doit faire face à une grande contradiction. Ce pilier fondamental du droit, qui transforme l’acte de commandement en loi, est censé protéger la vie des gens, surtout contre le pouvoir arbitraire de l’État. Or, dans un contexte où une pandémie nous assaille, il fait l’inverse de son objectif de préservation de l’individu, puisqu’il nuit aux capacités d’action rapide de l’État. Et chaque fois que l’acte de commandement de l’État est contraint ou ralenti dans son application, c’est une voie d’opportunité pour que le virus se propage. C’est là une belle contradiction. L’acte de commandement nie à l’individu son statut de sujet autonome. Mais en agissant de la sorte, il le protège.

Le même type de contradiction s’impose à un autre des principes fondamentaux du droit libéral : les droits de la personne[xv]. Cet étrange moment d’histoire vient mettre le libéralisme dans une position délicate. S’il veut préserver la vie des êtres humains, il doit tout faire pour que ces droits n’entravent en rien la gouverne de l’État. La libre auto-organisation de la société civile transforme les droits de la personne en armes bactériologiques, elle en fait les bras de la faucheuse. Le libéralisme se voit dans l’obligation de se suspendre juridiquement.

L’acte de commandement, d’un pays à l’autre

Au début de cette crise, toute forme d’application d’idéologie des droits de la personne s’est montrée impuissante, voire dangereuse en contexte de pandémie. En fait état, par exemple, l’acharnement avec lequel l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a tenté de maintenir le principe de libre circulation des personnes. Dans les premières semaines de la crise sanitaire, l’OMS agissait comme si le monde continuait de suivre la valse radieuse de l’humanitaire libéral. Reprenant les recommandations de l’appareil central du Parti communiste chinois (PCC), l’OMS a, durant des semaines, déconseillé aux États de restreindre les flux migratoires en provenance d’Asie. Pendant que les États occidentaux continuaient d’agir selon les paramètres ordinaires du libéralisme, le coronavirus se disséminait de façon fulgurante, passant d’épidémie à pandémie[xvi].

Les États représentatifs occidentaux qui, initialement, ont réagi le plus promptement à l’encontre du droit libéral sont ceux qui avaient à leur tête des gouvernements qui n’étaient pas particulièrement attachés au libéralisme politique classique. Les circonstances rendaient pragmatiques des décisions autrement jugées odieuses. Le 11 mars 2020, le président américain Donald Trump bloquait unilatéralement toute immigration en provenance d’Europe, après qu’il l’eut fait plus tôt pour l’immigration en provenance de Chine[xvii]. De son côté, le premier ministre canadien Justin Trudeau a gaspillé des journées critiques à tergiverser selon ses œillères libérales. Cette inaction força François Legault à envoyer des forces policières sécuriser l’aéroport Pierre-Elliot Trudeau, outrepassant par le fait même ses champs de compétences provinciaux[xviii].

Mais le libéralisme s’est finalement adapté, défigurant de la sorte son projet civilisationnel. Ce qui aurait été une hérésie il y a peu a été poussé à son maximum, de sorte que les territoires nationaux, les quartiers, les rues, l’enceinte de la sphère privée ont été interdites à la circulation normale des populations. La chape de plombs d’une certaine morale publique a posé son voile sur la vie des gens. Et voilà Justin Trudeau, que The Economist qualifiait il y a peu de l’un des « derniers libéraux »[xix] au monde, qui refuse la réouverture de la frontière canado-américaine au « populiste » et autoritaire Donald Trump[xx].

L’acte de commandement par lequel le droit libéral est bafoué passe par une suprématie du pouvoir exécutif qui agit par décrets. À mesure que se disséminait le coronavirus, l’exécutif de la majorité des gouvernements du monde étalait sa sphère d’action, jusqu’à englober la quasi-totalité du processus décisionnel par lequel l’État actualise sa puissance sur la société. Sa forme ultime est le confinement policier. L’État autoritaire semble le plus à même de prendre en charge cette tâche ingrate. Si la norme chez les États occidentaux est de distribuer aux gens des amendes dissuasives très élevées et de mettre en accusation pénale certains comportements jugés dangereux, le modèle d’un État autoritaire ne s’exclut aucune limite pour abattre la menace. L’individu devient un objet dans la trajectoire de l’acte de commandement. Le président des Philippines Rodrigo Duterte fut explicite. S’adressant aux forces policières du pays et à l’armée, il leur ordonnait dès avril « d’abattre » toute personne ne respectant pas les règles de confinement et de contrôle social. À l’endroit des récalcitrant∙e∙s, il s’élança : « Je vous enverrai au cimetière… N’essayez pas de défier le gouvernement. »[xxi]

C’est là l’exemple extrême d’une excroissance du pouvoir exécutif et de tout l’arsenal policier qui l’accompagne. Mais nul besoin de se plonger dans l’observation d’une dictature assumée pour prendre acte d’un tel phénomène. Plus près de ce que l’on est habitué d’observer en Occident, les régimes représentatifs dit « ilibéraux »[xxii] d’Europe de l’Est, comme en Hongrie ou en Pologne, accusent une radicalisation d’un pouvoir autoritaire qui fait sortir ces régimes du cadre parlementaire. En Hongrie, le parlement a ratifié une « loi coronavirus » qui décrète l’état d’urgence dans tout le pays et octroie les pleins pouvoirs au premier ministre Viktor Orban et ce, sans limite de temps. Le seul moyen pour qu’Orban perde son statut de chef suprême de l’État est que le parlement entièrement acquis à son parti, le Fidesz, lui retire ce statut spécial[xxiii]. Comme nous le savons, les démocraties représentatives, elles non plus, n’en sont pas sorties indemnes. La pandémie de COVID-19 a forcé la suspension du travail parlementaire de la majorité des pays du monde, durant des semaines, voire des mois. Tout fut mis en place pour que le pouvoir exécutif ait le champ libre dans sa capacité à imposer ses actes de commandement.

À l’heure du déconfinement des populations, l’urgence de la relance économique offre de nouvelles justifications pour une extension du pouvoir exécutif en contexte démocratique. Au Québec, la CAQ en fait la parfaite démonstration avec son projet de loi 61. Avant que l’adoption du projet de loi ne soit reléguée à l’automne 2020, la loi proposée visait à donner, durant deux ans, des pouvoirs d’exception au premier ministre François Legault, qui permettent au pouvoir exécutif de contourner des lois de l’Assemblée nationale ou de ne pas la consulter, de remodeler les relations contractuelles qui lient certaines entreprises à l’État québécois et de doter le gouvernement d’un pouvoir d’expropriation[xxiv].

La crise produit donc mécaniquement des modèles de gouverne étatique en rupture avec ce que préconise le libéralisme. Au moment où la pandémie atteignait les portes de l’Occident, l’État chinois se prétendait le modèle d’un État fort bien huilé qui est capable de réagir efficacement face à un fléau qui n’a que faire de la douce discussion libérale berçant la modernité occidentale. Contrairement au capitalisme libéral, la Chine assume, comme le précisait récemment l’économiste Branko Milanovic, un « capitalisme politique » entièrement inféodé à son État central[xxv]. Ce système est le fruit d’un Parti communiste chinois (PCC) qui a écrasé toute forme d’opposition sociale et idéologique à la domination de l’État lors de la récente révolution culturelle et économique. Le capitalisme chinois, qui vise l’exportation de son modèle, se distingue par deux aspects lorsque comparé au capitalisme libéral. Dans un premier temps, la croissance économique est entièrement prise en charge par une bureaucratie centrale qui encadre les acteurs du marché selon une planification de l’économie. Dans un deuxième temps, la loi, en pleine contravention du droit libéral, s’applique arbitrairement selon les volontés du PCC.

Avant même que l’histoire n’exige des sociétés l’urgence sanitaire, le peuple chinois était donc déjà habitué de fonctionner au pas d’un État qui impose ses actes de commandements en vue d’une juste moralité publique. La propagande chinoise n’a pas tardé, dès janvier, à faire montre de son tour de force contre la pandémie, tandis que l’Occident hésitera un moment avant d’imposer le « marteau » : isolation rapide par l’armée de la ville de Wuhan, confinement généralisé de la province de Hubei, couvre-feu, construction d’immenses hôpitaux, dont l’un supposément en dix jours, érection de murs en béton autour de résidences et de quartiers accusant d’importants foyers d’éclosion du virus, occupation des villes par l’armée, fermeture des aéroports[xxvi]. En prenant pour acquis la validité des données chinoises quant à la comptabilisation de leurs victimes de COVID-19, la Chine offre un portrait reluisant de la situation lorsque comparé à des pays occidentaux comme l’Italie ou les États-Unis où l’épidémie a dégénéré. Durant les mois de mars et avril, au pic de la propagation en Occident, le gouvernement chinois, qui assurait avoir maîtrisé la situation, accusait l’Occident d’être la source d’une importation de nouveaux cas de COVID-19[xxvii], puisque considérée incapable avec ses mœurs libérales d’endiguer le fléau[xxviii].

En Occident, il est facile de ne pas se rendre compte de la nature de cet acte de commandement qui s’est imposé. Le consentement consensuel quant aux justifications sanitaires de cette affirmation autoritaire d’une moralité publique renforce cette illusion. Dans les démocraties occidentales, l’épaisseur de ce voile se mesure à l’ampleur des taux d’approbation à l’endroit des gouvernements. Pourtant, du moment où il est perçu que l’État n’agit pas simplement pour de justes raisons de santé publique, et que l’imposition d’une façon de vivre n’est plus en phase avec ce qu’une masse critique de la population est prête à assumer, le calme plat du confinement se trouve assaillit d’importantes magnitudes.

Les États-Unis constituent probablement l’exemple type d’un pays démocratique où l’urgence sanitaire a pris l’apparence d’un pur acte de commandement qui dépasse ses prérogatives de santé publique. La polarisation de l’espace public étatsunien et son tribalisme politique sont tels[xxix] que l’imposition du confinement y a pris les allures d’une continuation brutale de la politique partisane. Durant la crise, le New York Times faisait le constat que l’affirmation des mesures de contrôle social avait pour effet une dégénérescence de la guerre culturelle sévissant entre progressistes (liberals) et conservateurs[xxx].

Dans certains États sous contrôle du Parti républicain, comme le Texas, l’Ohio ou l’Alabama, l’urgence sanitaire a été l’occasion d’exclure l’avortement de la liste des services médicaux essentiels et d’en criminaliser la pratique. La mécanique électorale fut également repensée sans consultation publique, en vue d’adopter le vote électronique. À l’opposé, lorsque les tenants du conservatisme subissaient l’urgence sanitaire, les mesures de contrôle social furent perçues comme la consécration d’un « État profond » qui bafoue les libertés civiles. Ainsi en fut-il de la liberté de conscience face à la fermeture d’églises, de la liberté d’entreprendre face à l’arrêt de l’économie ou du deuxième amendement de la constitution américaine (le droit de porter des armes) face à la décision de certains États comme celui de New York de ne pas considérer les magasins d’armement comme services essentiels. Dès le 17 avril, le président Donald Trump appelait la population, dans une forme de proto guerre civile, à « libérer » les États, la plupart gouvernés par des démocrates, où les mesures de confinement furent les plus strictes[xxxi]. Durant des semaines, des manifestations anti-confinement se sont multipliées. Le 30 avril, des hommes armés de fusils d’assauts, qualifiés par Trump de « très bonnes personnes », entraient dans le capitole de l’État du Michigan afin de faire pression sur les élue∙es[xxxii]. Cette hostilité à l’endroit de l’autoritarisme sanitaire peut potentiellement s’actualiser dans maintes sphères des sociétés en cause. Par exemple, suite au meurtre policier de George Floyd, il n’est pas difficile de s’imaginer l’indignation massive qui découlerait d’une décision des États de réprimer, sous couvert de raisons de santé publique, les manifestations antiracistes qui déferlent sur l’Occident.

Du commandement à la prise en charge sanitaire           

Bien évidemment, le « marteau » concerne un espace-temps circonscrit. Le pari des sociétés libérales est qu’une fois l’exceptionnalité de l’urgence sanitaire assumée, un juste retour au droit libéral est possible. À cet égard, ce sera probablement du cas par cas, et tout dépendra des capacités de chaque société à faire rentrer dans sa bouteille le génie du pouvoir exécutif. Mais cette hypothèse reste aveugle sur un point crucial. Contrairement à son moment d’instauration, l’urgence sanitaire ne s’arrête pas du jour au lendemain par décrets. La forme qu’elle revêt suit plutôt la tendance de dissémination du virus. C’est là la « danse » avec le virus, moment où les sociétés tentent de lentement désactualiser la puissance d’un pouvoir exécutif devenu global. En déconfinant l’économie et les autres relations sociales, l’urgence sanitaire passe d’un acte de commandement explicite, et donc visible, à une dissémination subtile de la moralité publique à l’intérieur de la société civile. C’est là un aspect important qui vient mettre à mal le libéralisme qui croyait justement faire l’économie de la morale par le droit. Une forme de biopolitique[xxxiii], dictée par les spécialistes de la santé publique, s’instaure et vient modeler le corps dans ses actes et l’esprit dans ses épanchements. Pour que la bonne hygiène publique s’affirme, toute personne citoyenne devient une reproduction microscopique du pouvoir exécutif bienveillant. La norme est alors à la rectitude morale et à la délation.

Encore une fois, c’est la Chine qui montre la voie à suivre. Depuis plusieurs années, le PCC a instauré un « crédit social » qui permet à la salubrité morale d’organiser l’activité sociale des gens. Semblable à un épisode dystopique de la série Black Mirror[xxxiv], le crédit social instaure un système de points qui récompense les comportements sociaux jugés sains, le point octroyant ou réduisant les droits et services à la mesure du niveau cumulé par tout individu obligatoirement soumis à ce régime. Les technologies de la surveillance, comme la vidéo-surveillance, la géolocalisation et le bluetooth, forment le socle d’un régime devenu la première « dictature numérique » de l’histoire[xxxv]. Ce sont des mécanismes de contrôle social qui ont été radicalisés par l’État chinois durant la sortie de crise[xxxvi]. Pour l’Occident, en contexte de déconfinement, une utilisation plus modérée de ces technologies  constitue la solution logique d’un pouvoir exécutif qui se retire graduellement. Elles visent à implanter le traçage numérique des gens actuellement ou antérieurement atteints par la COVID-19 ou de toute personne ayant croisé leur route, à l’image de certains pays qui ont appliqué plus modérément le confinement, comme la Corée du Sud[xxxvii]. En Occident, l’ampleur de ce phénomène dépendra des pas de danse avec le virus et, surtout, de la présence ou non d’une deuxième vague importante du virus.

L’impuissance du marché

En principe, une telle trituration du libéralisme n’est pas totalement incompatible avec une certaine forme d’autogestion de la moralité publique au sein de la société civile. On peut imaginer, une fois le déconfinement consommé, une société ayant suffisamment intériorisé les règles sanitaires nécessaires à la lutte contre la pandémie pour continuer son train quotidien, sans que l’État soit dans l’obligation d’appliquer un acte de commandement par décret. On peut également imaginer que l’État ne s’impose pas de manière trop forte comme force morale qui dicte ou structure une juste façon de vivre. Bref, que le libéralisme maintienne cet « […] État qui ne pense pas »[xxxviii].

C’est supposer que les mécanismes neutres d’autorégulation morale que sont ceux du marché capitaliste fonctionnent toujours. Pour qu’une telle chose soit possible, il aurait fallu que les règles qui encadrent l’ajustement mutuel des acteurs du marché, et qui rendent possible les lois de l’offre et la demande, soient maintenues. Comme nous le savons, la même logique qui faisait de certains droits fondamentaux des armes pour la propagation du virus s’applique de façon analogue à la compétition des activités économiques et à la libre circulation des marchandises. C’est de cette façon que le gros de l’économie planétaire a été mis à l’arrêt. L’autorégulation morale fut ainsi remplacée par la moralité publique de l’urgence sanitaire.

Mais ce n’est pas tout. Pour que cette catallaxie décrite par Hayek, cette dynamique où l’autre est « l’ami » avec qui l’on échange, puisse se déployer, il est nécessaire que cette autorégulation morale trouve un point d’appui concret dans la réalité sociale. Ce point d’appui, qui donne les informations nécessaires aux acteurs du marché pour adapter rationnellement leurs comportements, c’est le prix des marchandises. L’autorégulation du marché s’affirme à partir du moment où l’offre et la demande se joignent sous un prix d’équilibre. Ce prix correspond toujours à sa possible transposition en un accès à des ressources matérielles. C’est pourquoi le marché, s’il veut exister, dépend de la croissance économique associée à celle de la population et de ses besoins, ainsi qu’à la croissance du capital.

Or, ce sont justement les racines matérielles du marché que l’arrêt de l’activité économique a arrachées de terre. Ces mois de confinement ont vu se concrétiser l’effondrement de la production mondiale. L’historien et économiste Adam Tooze s’alarmait dès avril des effets déjà hautement perceptibles de la politique de confinement sur l’économie planétaire. Pour lui, si la stagnation de l’activité économique se perpétuait trop longtemps, il n’aurait suffi qu’un an s’écoule pour que le PIB mondial s’effondre du tiers par rapport à son niveau du début de l’année 2020. Ce serait alors assumer « […] un niveau de contraction quatre fois plus rapide que celui de la Grande dépression des années 1930 »[xxxix]. Ça, c’est si la tendance de confinement s’était maintenue au-delà du mois de juin. La « danse » a depuis imposé son rythme lugubre.

Le présage de Tooze nous donne toutefois une idée de la violence de la dépression économique qu’ont produite les mois de mars, avril et mai. À cet égard, le Fond monétaire international (FMI) anticipe une chute du PIB mondial de 3 %, 6 % pour les pays développés, donc en deçà de la dépression de 1929 (-10 %), mais infiniment plus importante que la crise financière de 2007-2008 (-0,1 % en 2009)[xl]. La Banque mondiale a depuis revu ces prédictions à la hausse : -5,2 % pour l’économie mondiale et -7 % pour les économies développées[xli]. Il n’a suffi que de quelques semaines pour que les États-Unis perdent l’équivalent de l’ensemble des gains économiques attribués à la croissance des années 2010[xlii]. Et la Chine, pour la première fois depuis qu’elle émet des cibles de croissance économique (en 1994), a suspendu cette pratique pour l’année 2020[xliii]. À une ère où le progrès humain a pour condition une croissance au minimum entre 1 % et 2 % du PIB par année[xliv], c’est une catastrophe monumentale. Nous sommes dans une situation où les sociétés, avec leurs moyens actuels et, surtout, selon les paramètres normaux du marché, n’ont pas les capacités minimales de reproduction matérielle du bien-être humain, tel que le logement ou l’accès à des biens de première nécessité, des services essentiels et des loisirs.

La mise à mal du libéralisme économique

Le marché peut très difficilement continuer à se déployer librement sans contrevenir à l’esprit du libéralisme. La solution du marché au problème de la pandémie aurait normalement dû être celle qui n’a pas été appliquée : le laissez-faire. La stratégie de santé publique compatible avec ce dogme de l’autorégulation est celle de l’immunité collective à travers laquelle, dans une forme de darwinisme social, les plus faibles et les plus âgé∙e∙s succombent, et les mieux adapté∙e∙s, ayant contracté le virus, développent ladite immunité. C’est la stratégie de départ que le premier ministre britannique Boris Johnson voulait appliquer pour son pays, au contraire des objectifs de la santé publique[xlv], jusqu’à ce que l’éclosion du virus ne prenne des proportions monstre et qu’elle envoie aux soins intensifs un Johnson lui-même contaminé par la COVID-19[xlvi].

Encore une fois, Michéa est très utile pour cerner les acrobaties effectuées par le libéralisme lorsque confronté à une réalité qui entre en contradiction avec la vision du monde supposée par son projet civilisationnel. Plutôt que d’intégrer ces contradictions et de se transformer, le libéralisme maintient sa forme pure dans une « […] fuite en avant, avec son inévitable cortège de catastrophes et de régressions humaines »[xlvii]. Le libéralisme prend alors une forme qui réalise l’exact opposé de ce qui justifie son existence : il empêche la préservation de soi. Il n’y a pas meilleure démonstration de ce retournement funeste du libéralisme que les propos du lieutenant-gouverneur du Texas, Dan Patrick, qui affirmait fin mars que « les personnes âgées de ce pays sont prêtes à se sacrifier pour sauver l’économie »[xlviii]. Une société qui ferait ce genre de choix en est une qui préfère le libéralisme à la vie des personnes qui l’habitent. Belle contradiction que ce libéralisme qui se choisit lui-même plutôt que la sauvegarde du bien-être de l’individu, son but initial.

Une autre fuite en avant possible de la civilisation libérale est le maintien du marché dans une forme peu éloignée de celle qui prévalait avant la crise. Ce maintien des conditions de l’autorégulation économique nécessite toutefois, pour y parvenir, de faire violence au libéralisme en renflouant le marché à l’aide d’un État qui assume pleinement son pouvoir moral sur la société. C’est déjà ce qui s’est passé durant la crise financière de la fin des années 2000, lorsque l’État américain a injecté au-delà de 700 milliards de dollars dans la grande entreprise et les banques[xlix], assumant de la sorte un drôle de socialisme sélect pour capitalistes. Dans le contexte actuel, la Réserve fédérale américaine (FED) prévoit l’injection de 4000 milliards de dollars dans l’économie américaine, l’équivalent d’un cinquième de la richesse annuelle du pays[l]. L’Union européenne, de son côté, a déjà mis en place le 9 avril un projet d’injection de 540 milliards d’euros dans l’économie européenne[li]. Le duo franco-allemand souhaite, depuis fin mai, un plan de relance pour l’Europe de 500 milliards d’euros venant s’ajouter à l’argent déjà investi[lii]. La Commission européenne renchérit en proposant une injection de 750 milliards d’euros, dont 500 milliards en subventions et le reste en prêts[liii]. Cette fuite en avant dans la relance économique selon les paramètres du marché pourrait prendre la forme d’un raidissement des conditions de vie des gens. Pour exemple, en France, le président Emmanuel Macron envisage de contourner le droit du travail français, qui impose la semaine de 35 heures, pour exiger les 60 heures dans certains secteurs clé de l’économie[liv].

Le compromis moral du libéralisme

Mais ce qui semble plus concrètement se dessiner est une intégration par le libéralisme des contradictions auxquelles il fait face. Dans ces conditions, le libéralisme ne peut plus se contenter de la forme pure d’une union du droit et du marché. À cet effet, le XXe siècle nous éclaire quant à l’exemple d’une trajectoire libérale qui a assumé un compromis avec l’affirmation du pouvoir moral de l’État-providence, suite au krach de 1929 et à la Deuxième Guerre mondiale. La situation actuelle est le fruit d’un monde occidental qui a essayé, depuis les années 1980, et au contraire de ce qui a été fait en période d’après-guerre, de se désengager de cette voie de compromis. La rupture des années 1980 s’affirma par la lente réaffirmation de la toute-puissance du marché. Cette consécration du néolibéralisme nous a placé dans la conjoncture actuelle[lv].

La pandémie structure une séquence historique qui exige le retour d’un compromis, à moins d’une fuite en avant catastrophique du libéralisme. La désindustrialisation de l’Occident, la délocalisation de son activité économique et l’affirmation d’une division internationale du travail selon les paramètres d’une économie libérale globalisée sont des effets des mécanismes du marché qui se sont avérés funestes durant la crise sanitaire. L’idée que la distribution des ressources passe par une optimisation naturelle du capital s’est fracassée à la dure réalité d’une pandémie qui annihilait les capacités usuelles d’accumulation du capital.

Et la division internationale du travail, plutôt que d’assurer une harmonie organique des avantages comparatifs de chaque pays, a prouvé qu’en temps de crise, les États-nations s’accaparent les ressources stratégiques qu’ils ont accumulé. C’est exactement ce qui est arrivé avec la production de masques médicaux que les pays asiatiques ont dirigé vers la sauvegarde de leurs populations. Il s’en est suivi une compétition existentielle des États occidentaux pour l’approvisionnement en masques. L’on se rappelle tous et toutes de cet épisode du début avril où les États-Unis ont détourné, pour leur propre approvisionnement, une cargaison de masques chinois destinés au Canada[lvi]. Une autre calamité de la suprématie du marché fut également l’affaiblissement des systèmes de santé en Occident suite à des vagues successives de mesures d’austérité dans les dernières années et de réorientation de ressources vers le marché plutôt que dans les structures de l’État-providence.

Durant l’urgence sanitaire, le retour en force de l’État-providence a, dans l’immédiat, pris la forme d’une aide économique directe aux ménages et aux particuliers pour répondre à la massification du chômage[lvii]. Jointe aux plans de relance nationaux, cette aide a signifié l’explosion massive de la dette publique de la grande majorité des États. C’est là une entorse majeure à un dogme fondamental du néolibéralisme qui condamne toute forme de déficit public. Pour cause, l’Union européenne a suspendu ses règles budgétaires qui empêchent tout État d’assumer un déficit annuel au-delà de 3 % ou une dette dépassant 60 % de son PIB[lviii]. La Banque centrale européenne (BCE) avait même pour objectif d’organiser un programme de rachat des dettes des États européens, jusqu’à ce que l’Allemagne, économie dominante de la zone euro, impose unilatéralement un arrêt juridique contre la BCE par l’intermédiaire de sa Cour constitutionnelle[lix]. On a là l’exemple d’une fuite en avant contradictoire de la civilisation libérale où un État tente de sauver le libéralisme en imposant son pouvoir moral sur la neutralité du droit européen.

Bien que la relance économique se déploie dans l’optique d’un redémarrage du grand commerce capitaliste, les États organisent déjà en parallèle certaines solutions qui font violence aux paramètres du marché. C’est le cas, par exemple, de la France[lx], mais également des Pays-Bas, du Royaume-Unis et même des États-Unis[lxi], qui envisagent des nationalisations d’entreprises privées et de certains secteurs de l’économie, en sens contraire de la trajectoire que plusieurs de ces pays suivaient depuis plusieurs années. Il reste à voir si ces intentions seront suivies d’actions conséquentes.

Certains pays adoptent même des solutions innovatrices. Pensons aux Pays-Bas, qui s’imaginent un modèle de développement nommé le « Beigne d’Amsterdam »[lxii], visant à assumer une croissance économique en phase avec les besoins des peuples et les capacités de la nature à essuyer ses contrecoups. L’Union européenne, de son côté, envisage un plan de relance écologiste avec son « Pacte vert »[lxiii]. Pensons aussi à la Nouvelle-Zélande qui veut instaurer la semaine de quatre jours comme solution au chômage de masse[lxiv]. Globalement, avec le caractère systémique de la massification des mesures d’aide économique en réponse au chômage, l’idée d’un revenu universel garanti par l’État, dans maints pays, plane sur les esprits[lxv].

Tous ces coups de semonce du réel montrent que les capacités du libéralisme à neutraliser la morale, sous une forme tendant à imposer cette union historique du droit et du marché, sont pour le moment radicalement mises à mal. Face à ces catastrophes qui se jettent sur la civilisation libérale, le retour à une moralité publique forte semble inévitable. S’il est possible que l’humanité emprunte une trajectoire morale qui ne soit pas incompatible avec une forme renouvelée de libéralisme, donc en rupture du néolibéralisme, ce n’est pas une certitude assurée. Il est important de se rappeler que, si de l’effondrement du libéralisme du XXe siècle est née la social-démocratie, cette séquence trouble a également engendré le marxisme-léninisme et ses variantes, le fascisme ainsi que le nazisme[lxvi]. Il est pour le moment assez difficile de bien scruter la pénombre qui se dresse devant nous. Ce que le regard arrive à scruter à travers ce jeu d’ombres, c’est le dragon chinois qui veut se dresser hors de l’abîme. Et l’aigle américain, qui tente de toujours voler plus haut.

CRÉDIT PHOTO: Flickr/Silvision


[i] Pierre Manent, Histoire intellectuelle du libéralisme, Paris : Pluriel, 2012.

[ii] Jean-Claude Michéa, L’empire du moindre mal : Essai sur la civilisation libérale, France : Champs essais, 2010.

[iii] Wesley Newcomb Hohfeld, Fundamental Legal Conceptions, Yale University Press, 1966.

[iv] L’empire du moindre mal, op.cit.

[v] Friedrich Hayek, Droit, législation et liberté, France : Presses universitaires de France (PUF), 2008.

[vi] L’empire du moindre mal, op.cit., p.75

[vii] David Harvey, The New Imperialism, Royaume-Uni: Oxford University Press, 2005.

[viii] RT France, «Interdit d’interdire- Nicolas Baverez et Juliette Duquesne sur les conséquences du coronavirus», diffusé sur Youtube, 31 mars 2020 : https://www.youtube.com/watch?v=f-2fj0GYi0E&t=630s (Pour la révision, à partir de 2min).

[ix] Paul Pierson, Politics in Time: History, Institutions and Social Analysis, États-Unis: Princeton University Press, 2004.

[x] Tomas Pueyo, «Coronavirus : The Hammer and the Dance», Medium, 19 mars 2020. Repéré sur https://medium.com/@tomaspueyo/coronavirus-the-hammer-and-the-dance-be9337092b56

[xi] Le figaro avec AFP, «Coronavirus : la moitié de l’humanité appelé à se confiner», Le figaro, 2 avril 2020.

[xii]Thomas Hobbes, Léviathan, Folio, France, 2000 (1651).

[xiii] John Austin, « The Providence of Jurisprudence Determined», extraits traduits dans CHAMPEIL-DESPLATS, Véronique, GRZEGORCYK, Christophe, TROPER, Michel, Dir., Théorie des contraintes juridiques, LGDJ, France, 2005.

[xiv] «Le droit conçu comme l’union des règles primaires et secondaires» dans Herbert Hart, Le concept de droit, Publications des facultés universitaires Saint-Louis, France, 2006.

[xv] Ces droits de la personne sont au cœur de ce qui constitue le «droit naturel» en complément du droit positif écrit (règles primaires et secondaires). Voir « La doctrine du droit de saint Thomas» dans Michel Villey, La formation de la pensée juridique moderne, PUF, France, 2013.

[xvi] Le 11 mars 2020, l’OMS déclare la COVID-19 pandémie mondiale.

[xvii] Sophie-Hélène Lebeuf, «Coronavirus : Trump ferme les frontières aux voyageurs en provenance d’Europe», Radio-Canada, 11 mars 2020. 

[xviii] Marie-Michèle Sioui & Guillaume Lepage, «Désaccord sur les frontières entre Legault et Trudeau», Le Devoir, 16 mars 2020.

[xix] The Economist, «The last liberals: Why Canada is still at ease with openness», The Economist, 29 octobre 2016.

[xx] Émilie Bergeron (Agence QMI), «La frontière canado-américaine fermée jusqu’à nouvel ordre», TVA Nouvelles, 18 mars 2020.

[xxi] Liny Billing, «Duterte’s Response to the Coronavirus: « Shoot Them Dead« », Foreign Policy, 16 avril 2020. (Traduction libre)

[xxii] Ivan Krastev, «Eastern Europe’s Illiberal Revolution: The Long Road to Democratic Decline», Foreign Affairs, mai/juin 2018.

[xxiii] The Economist, «Protection Racket: Would-be autocrats are using covid-19 as an excuse to grab more power», The Economist, 23 avril 2020.

[xxiv] Michel C. Auger, «Projet de loi 61 : la première grande défait de la CAQ», Radio-Canada, 13 juin 2020.

[xxv] Branko Milanovic, «The Clash of Capitalisms», Foreign Affairs, Janvier/Février 2020.

[xxvi] Bernadette Arnaud, «Coronavirus : chronologie de l’épidémie en Chine et émergence des théories complotistes», Sciences et Avenir, 19 mars 2020. Repéré sur https://www.sciencesetavenir.fr/sante/coronavirus-comment-rumeurs-et-theories-du-complot-se-sont-mises-en-place-en-chine-une-chronologie-des-evenements_142502

[xxvii] France 24, «Chine : record de nouveaux cas importés de Covid-19», France 24, 12 avril 2020.

[xxviii] Valeurs actuelles, «Coronavirus : l’ambassade de Chine se paye l’Occident dans une tribune assassine», Valeurs actuelles, 14 avril 2020.

[xxix] Déjà dès 2016, la division de l’espace public américain en tribus politiques, souvent sur une base raciale, se confirmait électoralement durant l’élection de Donald Trump, tendance déjà radicalisée sous la présidence Obama. Voir John Sides, Michael Tesler et Lynn Vavreck. 2018. «The Electoral Landscape of 2016». The Annals of the American Academy of Political Science. Septembre: 50-71.

[xxx] Jeremy W. Peters, «How Abortion, Guns and Church Closings Made Coronavirus a Cultural War», The New York Times, 20 avril 2020.

[xxxi] Chantal Da Silva, «Trump’s « Liberate«  Tweets Incite Insurrection and Flout Federal Law Against Overthrow of Government: Ex-DOJ Official», Newsweek, 19 avril 2020.

[xxxii]Josh K. Elliott, «« Very good people« : Trump backs armed effort to storm Michigan capitol over coronavirus rules», Global News, 1er mai 2020.

[xxxiii] Cette expression de Michel Foucault fut reprise par certain-e-s analystes comme par exemple le journaliste François Bousquet qui en a fait un dossier étoffé. Voir «Biopolitique du coronavirus (1). La leçon de Michel Foucault», Éléments, 2 avril 2020. Et ses suites : repéré sur https://www.revue-elements.com/author/francois2019/

[xxxiv] Plus spécifiquement de l’épisode «Nosedive», Black Mirror saison 3, réalisé par Joe Wright & Carl Tibbetts, House Of Tomorrow & Moonlighting Films, 2016.

[xxxv] La littérature allant dans ce sens est plutôt dense. Peu avant l’éclosion de la pandémie, Arte menait une enquête sur le sujet, qui constitue une bonne entrée en matière : Tous surveillés : 7 milliards de suspects, réalisé par Sylvain Louvet, ARTE France & Capa Presse, 2020.

[xxxvi] Dominique André, «Covid-19 : quand « Big Brother«  déconfine la Chine», France culture, 14 avril 2020.

[xxxvii] Human Rights Watch, «Données de localisation mobile et Covid-19 : Questions-réponses», Human Rights Watch, 26 mai 2020. Repéré sur https://www.hrw.org/fr/news/2020/05/26/donnees-de-localisation-mobile-et-covid-19-questions-reponses

[xxxviii] L’empire du moindre mal, op.cit., p.36

[xxxix] Adam Tooze, «The Normal Economy Is Never Coming Back», Foreign Policy, 9 avril 2020. (Traduction libre)

[xl] Delphine Toitou (AFP), «« Cette crise ne ressemble à aucune autre«  : le FMI prévoit une récession mondiale en 2020», Le Devoir, 14 avril 2020.

[xli] Banque mondiale, «Perspectives économiques mondiales», Banque mondiale. Repéré le 12 juin 2020 : https://www.banquemondiale.org/fr/publication/global-economic-prospects#overview

[xlii] AFP, «La COVID-19 met fin à 10 ans de croissance aux États-Unis», Les Affaires, 29 avril 2020.

[xliii] Jonathan Cheng, «Beijing Scraps GDP Target, a Bad Sign for World Reliant on China Growth», The Wall Street Journal, 22 mai 2020.

[xliv] Du moins depuis les années 1950. Voir «La croissance : illusions et réalité» dans Thomas Piketty, Le capital au XXIe siècle, France : Seuil, 2013.

[xlv] Cristina Gallardo, «Herd immunity was never UK’s corona strategy, chief scientific adviser says», Politico, 5 mai 2020.

[xlvi] Jonathan Calvert, George Arbuthnott & Jonathan Leake, «Coronavirus: 38 days when Britain sleepwalked into disaster», The Times, 19 avril 2020.

[xlvii] L’empire du moindre mal, op.cit., p.197

[xlviii] Adrianna Rodriguez, «Texas’ lieutenant gorvernor suggests grandparents are willing to die for US economy», USA Today, 24 mars 2020. (Traduction libre)

[xlix] Joseph Stiglitz, Le triomphe de la cupidité, France : Babel, 2010.

[l Le Figaro avec AFP, «Plan de relance aux États-Unis : 4000 milliards de dollars pour les entreprises», Le Figaro, 22 mars 2020.

[li] Virginie Malingre, «Alors que l’UE s’enfonce dans une récession sans précédent, le plan de relance à nouveau discuté», Le Monde, 21 avril 2020.

[lii] Thomas Wieder & Virginie Malingre, «La France et l’Allemagne jettent les bases d’une relance européenne», Le Monde, 19 mai 2020.

[liii] Ulrich Ladurner, «Une si puissante union européenne», Die Zeit, 27 mai 2020, dans Courrier international, no.1544 du 4 au 10 juin 2020.

[liv] AFP, «La durée du travail portée jusqu’à 60 heures par semaine dans certains secteurs», La tribune, 24 mars 2020.

[lv] David Harvey, Une brève histoire du néolibéralisme, Paris : Les prairies ordinaires, 2014.

[lvi] Thomas Gerbet, «Des masques destinés au Canada détournés vers d’autres pays?», Radio-Canada, 2 avril 2020.

[lvii]  Adam Tooze, op.cit. 

[lviii] Julien Da Sois, «La crise du coronavirus pousse l’Europe à assouplir la règles des 3%», C News, 18 mars 2020.

[lix] Jean Quatremer, «La Cour constitutionnelle allemande s’érige en juge de la BCE», Libération, 5 mai 2020.

[lx] Ali Laidi, «Avec le coronavirus, le retour des nationalisations en France?», France 24, 27 mars 2020.

[lxi] BFM Business, «Le grand retour de l’État interventionniste dans l’économie mondiale», BFM Business, 2 mai 2020.

[lxii] Daniel Boffey, «Amsterdam to embrace « doughnut«  model to mend post-coronavirus economy», The Guardian, 8 avril 2020. 

[lxiii]                 

[lxiv] Radio France, «En Nouvelle-Zélande, la semaine de quatre jours à l’étude pour relancer l’économie», Franceinfo, 20 mai 2020. Repéré sur https://www.francetvinfo.fr/replay-radio/un-monde-d-avance/en-nouvelle-zelande-la-semaine-de-quatre-jours-a-l-etude-pour-relancer-l-economie_3950745.html

[lxv] Nicolas Massol, «Le revenu universel, panacée du monde d’après?», Libération, 21 mai 2020.

[lxvi] Karl Polanyi, La grande transformation : Aux origines politiques et économiques de notre temps, Paris : Gallimard, 2009 (1944).

Haïti: impact sur la diaspora montréalaise

Haïti: impact sur la diaspora montréalaise

Par Chantale Ismé

Cet article est publié dans le numéro 84 de nos partenaires, la Revue À bâbord(link is external)

L’autrice est chercheuse et militante féministe et communautaire. 

Un mouvement social revendicateur d’une grande intensité (lutte contre la corruption, contre la dilapidation des fonds PétroCaribe, contre l’impunité, contre la cherté de la vie, etc.) secoue Ayiti depuis presque deux ans maintenant.

Ce mouvement social, présent tant dans la capitale que dans les villes de province, provoque une explosion sociale qui semblevouloir non seulement renverser le président Jovenel Moïse, mais surtout abattre le système de la double oligarchie, à savoir un ensemble d’institutions étatiques et privées qui contrôle et domine la vie sociale dans l’intérêt du petit groupe restreint et privilégié détenant le pouvoir.

Cette crise aiguë vient exacerber la dégradation de la situation socioéconomique déjà entamée depuis plus d’une décennie. Tous les indicateurs socioéconomiques sont au rouge »: la monnaie haïtienne, la gourde, s’échange actuellement à 100 gourdes pour 1 dollar étatsunien »; l’inflation a atteint un niveau record de 20 %; le déficit budgétaire est estimé à plus de 10 milliards de gourdes; la croissance économique est inférieure à 1 %. En outre, la pauvreté s’est transformée en misère : 77 % de la population vit au-dessous du seuil de la pauvreté ; 60 % de la population est au chômage ; plus d’un million d’Haïtien·ne·s vit avec moins de 50 gourdes par jour et 5,4 millions d’Haïtien·ne·s sont en situation d’insécurité alimentaire. L’espérance de vie n’excède pas 63 ans et la mortalité infantile atteint 80 enfants par 1 000 naissances. À tout cela s’ajoutent les pénuries récurrentes de carburant et d’électricité et la fuite du pays sur de frêles embarcations d’hommes, de femmes et d’enfants prêt·e·s à risquer leur vie pour échapper à la misère, à l’insécurité programmée et à la répression.


Cette situation a un impact énorme sur la « transnation » constituée par la diaspora montréalaise (1), particulièrement sur les couches précaires qui, malgré tout, soutiennent leurs proches en Ayiti. Une situation qui les fragilise encore plus (2). Les couches plus favorisées sont aussi concernées, leurs rêves du retour semblent impossibles, créant ainsi un sentiment d’exil. Les jeunes de la deuxième et de la troisième génération, en plein dilemme identitaire, intériorisent un sentiment d’infériorité, renforcé par l’image d’une Ayiti mutilée, en crise perpétuelle. D’une façon générale, la diaspora, très attachée à sa terre d’origine, ne peut pas retourner au pays à cause de la présence de gangs armés et de kidnappings en série. Elle vit en différé la peur et le stress des familles restées au pays. L’affection des Haïtien·ne·s vivant au Québec pour leur terre d’origine et les liens qu’ils et elles tissent à différents niveaux avec ceux et celles qui y vivent les placent aussi au coeur des réflexions sur les alternatives en Ayiti. La matérialisation de cette participation est ancrée dans la synergie entre la militance politique à l’intérieur et à l’extérieur. Un exemple emblématique est l’implication des jeunes de la diaspora dans l’avant-garde au sein du mouvement petrochallengers, dont Mirambeau qui a lancé le #Kotkòbpetrocaribea. Bien sûr, c’est un débat qui était déjà sur la scène nationale à travers d’autres organisations de l’opposition. La jeunesse animée d’une certaine flamme, forte de son expérience en terre étrangère, apporte d’autres perspectives dans les stratégies de lutte. L’engagement de la diaspora s’effectue à travers des notes de presse (3), l’organisation de panel de discussion, de manifestations, de sit-in devant le consulat haïtien, parfois dans un froid glacial (4). Toutes ces actions, même si elles n’arrivent pas à mobiliser la masse des travailleurs·euses et des cadres, ont un impact particulièrement visible sur les médias sociaux. Par ailleurs, quelques associations régionales investissent dans la revitalisation de leur zone; la communauté universitaire, à travers des institutions comme le Groupe de réflexion et d’action pour une Haïti nouvelle, apporte son savoir à la modernisation et à l’extension du réseau universitaire à l’intérieur du pays.

En somme, la lutte pour l’émancipation du peuple haïtien est soutenue par sa diaspora sous diverses formes. Toutefois, il faut reconnaître les limites de ces supports qui sont intimement liés aux mouvements de résistance à l’intérieur du pays dont ils font écho. Ainsi, on constate un certain ralentissement des dispositifs de lutte de la diaspora, conséquence d’un reflux apparent des mouvements sociaux évoluant à travers le pays.

1. La communauté haïtienne au Canada, estimée en 2016 à 93 485 personnes, vit essentiellement au Québec, plus spécifiquement à Montréal (81 %).

2. Selon un rapport de la Banque de la République d’Haïti, la diaspora haïtienne a transféré 19,75 milliards de dollars étatsuniens entre 2010 et 2019. Le gouvernement haïtien a prélevé sur les transferts de la diaspora environ 160 millions de dollars en taxes pour le compte dit de l’éducation pour la seule année de 2019, taxes prélevées depuis 2011.

3. Notamment le Regroupement des Haïtiens de Montréal contre l’occupation d’Haïti (REHMONCO) et Haïti Québec Solidarité.

4. Initiatives de Haïti Québec Solidarité. 

CRÉDIT PHOTO: Flickr / CIDH visita Haiti – 2019