Le corps de Sally l’anathème : les voies d’une transitude de l’Islam anarchiste

Le corps de Sally l’anathème : les voies d’une transitude de l’Islam anarchiste

Par Mohamed Abdou

Extrait traduit par Alexandre Dubé-Belzile

Publié avec la permission de l’auteur

L’article original publié en anglais dans la revue Anarchist Developments in Cultural Studies est également téléchargeable dans sa langue source sur The Anarchist Library.

Cet article traite de l’affaire Sayyid-Sally, une personne trans égyptienne. Elle était étudiante en médecine à l’Université Al-Azhar, éminente institution d’études islamiques. Sayyid-Sally a été expulsée en 1982 en raison de son identité sexuelle. J’y examine donc le point de vue d’Al-Azhar sur la question et l’édit religieux, ou fatwa, prononcée à cette occasion. Même après le dévoilement de son identité, après son opération et même après qu’Al-Azhar ait admis l’existence de l’ « hermaphroditisme » dans certaines interprétations légales de la jurisprudence islamique, des orientations de genre hétéronormatives ont tout de même été réétablies et remises en vigueur par l’institution religieuse égyptienne. J’avance que cette prise de position d’Al-Azhar reflète un ordre logique binaire qui impose une dichotomie entre hermaphroditisme naturel et hermaphroditisme non naturel. Sayyid-Sally était, au mieux, tolérée, même neuf ans après que la Cour administrative du Caire ait renversé la décision d’expulsion de Sayyid-Sally. Je mets de l’avant que l’anarchisme peut conférer une tout autre orientation à ce débat au sein de l’Islam pour dépasser la simple tolérance et développer une doctrine d’acceptation. Je le fais afin de permettre aux anarchistes et aux personnes de confession musulmane ouvertes d’esprits (donc non essentialistes/non dogmatiques) de mieux se comprendre et de collaborer dans le contexte de ce que Richard J. F. Day a qualifié de « nouveaux » mouvements sociaux.

[…]

Sayyid AbdAllah est une personne trans de 19 ans étudiant à l’Université Al-Azhar, une éminente institution d’études islamique située au Caire, en Égypte. En 1982, cette dernière a consulté le psychologue Salwa Jurgis Labib en affirmant souffrir d’une profonde dépression. Salwa a examiné Sayyid et a conclu que l’identité sexuelle de Sayyid se trouvait psychiquement perturbée. D’un point de vue clinique, Sayyid était un « hermaphrodite psychique » (Mu-Khunath nafsiyan). Pendant trois ans de thérapie, tous les efforts possibles avaient été déployés afin de restaurer l’identité sexuelle mâle de Sayyid, sans succès. Salwa a donc décidé de référer Sayyid à un chirurgien du nom d’Izzat Asham Allah Jibra’il afin que Sayyid puisse subir une chirurgie de changement de sexe. L’opération a été effectuée le 29 janvier 1988. Avant cette opération, Izzat avait tout de même référé Sayyid à un autre psychologue du nom de Hani Najib, qui avait tiré les mêmes conclusions que Salwa, affirmant aussi que la chirurgie était la meilleure solution. Par la suite, en préparation pour la chirurgie, Sayyid a dû ingurgiter des hormones féminines, expérimenter avec le port de vêtements féminins et la fréquentation du sexe opposé. Cela a duré un an, après quoi Izzat a procédé à l’ablation du pénis de Sayyid pour créer un nouvel orifice urinal et un vagin artificiel1.

La nouvelle de la chirurgie a éclaté au grand jour le 4 avril 1988, à l’occasion d’une entrevue de Sally pour le journal Al-Ahram. La nouvelle de la chirurgie de Sally a fait bien plus qu’émoustiller l’intérêt des médias : elle a entraîné des répercussions auprès des autorités religieuses, gouvernementales, administratives et légales ainsi qu’auprès de la population égyptienne dans son ensemble. La première de ces répercussions a été le refus de la faculté de médecine d’Al-Azhar d’octroyer à Sally, qui se trouvait à la quatrième année de ses études, le droit de subir les examens finaux afin d’obtenir son diplôme. La deuxième a été le refus des autorités de l’Université de la transférer à la faculté de médecine pour femmes. Pour Al-Azhar, Sally devenait un symbole de l’immoralité de cette époque, un khawal; un « homme efféminé qui accepte de jouer un rôle passif, féminin, lors d’un rapport sexuel avec d’autres hommes »; « un terme connu comme servant à désigner la plus basse et la plus dégradante masculinité »; « considéré comme une porte vers l’hermaphroditisme, qui à son tour peut mener au crime abominable qu’est l’homosexualité »2. L’éminente institution islamique a alors établi un comité pour mener une enquête sur le corps de Sally. À ce comité siégeaient le Conseil de fatwa (Lajnat Al-Fatwa) et le moufti du Haut Conseil des affaires islamiques (Al-Majlis Al-Aola li Sh-Shu’un Al-Islamiya).

Le comité a ainsi effectué, entre autres choses, un ultrason de sa prostate, et a conclu que Sally était tout à fait masculin, à l’intérieur comme à l’extérieur. Il va sans dire qu’après cet incident, Sally a systématiquement refusé d’être examinée. Comme conclusion, le comité a déclaré : « Nous avons ici un jeune musulman qui étudie à la vénérable institution Al-Azhar et qui consulte des psychologues occidentaux. De plus, ces derniers lui disent de se laisser aller aux tentations de la perversité pour devenir une femme. Cependant, ce qui résulte de ces transformations n’est ni un homme ni une femme, mais quelque chose entre les deux »3. Le comité d’enquête a donc procédé, « en vertu de l’article 240 du Code pénal islamique, pour avoir décidé d’infliger une blessure [ou mutilation] permanente à son patient », à la condamnation de la chirurgie qui avait été menée sur Sayyid. Ironiquement, c’est au même moment que le principal représentant du syndicat des médecins (Niqabat al-Atba) de Gizeh, a demandé à un autre médecin, Husam ad -Din Khatib, de mener une enquête sur l’affaire. Pour ce faire, le conseil des médecins avait convoqué le chirurgien Izzat, l’anesthésiste Ramzi Michel Jadd, et le psychologue Salwa. Enfin, le conseil a décidé que les trois personnes en question avaient commis une erreur de jugement dans l’exercice de leur profession. Ils n’avaient pu confirmer de manière scientifique la pathologie de Sayyid avant d’effectuer la chirurgie, une accusation dont les médecins ont d’ailleurs confirmé le bien-fondé. Aussi, le Conseil et le syndicat, tout comme Al-Azhar, ont pris à part le chirurgien et ont affirmé qu’« Izzat avait commis une sérieuse erreur médicale en ne confirmant pas la présence d’une maladie [l’hermaphroditisme psychologique] avant d’opérer […]. [Au contraire,] la procédure adéquate aurait été d’arrêter le traitement hormonal et de poursuivre une simple psychothérapie »4.

Le 14 mai 1988, le syndicat des médecins a envoyé une lettre à Sayyid Tantawi, le grand moufti de la République d’Égypte qui est à la tête des théologiens de l’université Al-Azhar, afin que ce dernier émette une fatwa (un édit religieux) sur la question. Tantawi a prononcé la fatwa le 8 juin 1988, tirant la conclusion selon laquelle, si le chirurgien décidait que l’opération était le seul remède pour Sayyid, cette dernière serait alors autorisée. Toutefois, Tantawi, dans sa fatwa, affirmait aussi que « ce traitement ne peut être entrepris suite à la seule manifestation du désir de changer de sexe, car cela constituerait une menace aux principes, aux valeurs et au code éthique de la société égyptienne ». La fatwa prononcée par Tantawi était vague et imprécise en ce qui concerne l’« hermaphroditisme psychique », un terme clinique emprunté par Al-Azhar à la psychologie occidentale et utilisé systématiquement pour décrire Sally. Il est incertain si cet hermaphrodisme psychique devait constituer ou non une raison suffisante et admissible d’un point de vue médical afin de pouvoir considérer une personne comme trans. En effet, l’acceptation de Sally en tant que femme devait pouvoir ouvrir un espace au sein de la pensée islamique pour ses droits et ceux de tous les trans. Cependant, pour Tantawi, Sally « avait été un homme et l’était toujours, seulement un peu moins, en raison de l’ablation de ses organes génitaux masculins qui avaient été remplacés par des organes artificiels, imparfaits et féminins. Elle n’était pas un homme complet, sûrement pas une femme et encore moins, par conséquent, un véritable hermaphrodite »5. De son côté, le syndicat a supprimé l’inscription d’Izzat parmi ses membres et a imposé à l’anesthésiste une amende de 300 livres égyptiennes pour sa participation à l’opération.

Sans aucun point de vue favorable à la chirurgie exprimé dans les journaux, le 29 décembre 1988, la question a finalement été laissée entre les mains de l’État. Aussi, le procureur général et son substitut ont fini par acquitter le chirurgien des accusations qui pesaient contre lui, en infraction à l’article 240 qui interdisait l’infliction de lésions permanentes et de mutilations. Aussi, selon le rapport final du procureur, publié un an plus tard en octobre 1989, Sally pouvait être considérée comme une femme si la chirurgie avait été effectuée selon les normes, les règles et les lois qui régissent ce type d’opérations. Les calamités qui avaient affligé Sally n’ont pas pris fin pour autant, car Al-Azhar continuait de refuser de la reconnaître comme une femme ou de l’admettre à la faculté de médecine pour femmes. Enfin, après l’ouverture par Sally d’une brèche dans le discours du pouvoir, Al-Azhar a commencé à documenter et à institutionnaliser des cas de ce qu’elle considérait comme des hermaphrodites naturel·les. Pour Al-Azhar, un ou une hermaphrodite naturel·le est caractérisé·e par la présence des organes sexuels naturels, mâle et femelle respectivement, dont le genre est déterminé par le sexe duquel jaillit le plus d’urine. Al-Azhar a aussi déclaré que, lorsqu’une quantité égale d’urine jaillit des deux sexes, il y a ambiguïté. On devrait également attendre la puberté et chercher sur le corps des caractéristiques propres à un sexe ou l’autre : pilosité du visage, grossesse, lactation. Si aucune de ces caractéristiques ne fait son apparition, ou si apparaissent à la fois des caractéristiques féminines et masculines, il s’agit d’un véritable cas d’hermaphroditisme6. En novembre 1989, Sally a enfin reçu un document certifiant qu’elle était une femme, soit près de deux ans après la chirurgie. Un an et demi plus tard, la Cour administrative a infirmé la décision d’expulsion d’Al-Azhar qui l’avait empêchée de subir ses examens finaux7.

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En tant que musulman anarchiste, ma critique de la fatwa de Tantawi vise à faire la promotion de pratiques éthiques et politiques qui assureraient la collaboration entre les musulman·es et les anarchistes au sein de ce que Richard J. F. Day décrit comme « les plus récents mouvements sociaux »8. De façon générale, les prétendus mouvements anarchistes occidentaux et les militant·es de la nouvelle gauche acceptent sans aucune remise en question les représentations conservatrices et orientalistes de l’Islam et des musulmans et des musulmanes auxquelles ils et elles sont confronté·es. Selon les représentations les plus répandues parmi les anarchistes, encore plus que parmi le reste de la population, toutes les personnes musulmanes et toutes les interprétations de l’Islam sont empreintes d’une mentalité autoritariste, dogmatique, transphobique, et ce, sans qu’on puisse vraiment en douter. Ce point de vue prédominant nuit aux relations politiques entre musulman·es et anarchistes au sein de groupes comme No One Is Illegal (NOII) et Solidarity Across Borders (SAB), qui comptent parmi les « plus récents mouvements sociaux »9. Cette pratique a été baptisée par Leela Gandhi la politique d’amitié dans un écrit intitulé Affective Communities : Anti-Colonial Thought, Fin-De-Siècle Radicalism, and the Politics of Friendship (2006), inspirée par Jacques Derrida, Jean Luc Nancy, et Maurice Blanchot.

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Je fais ainsi en sorte de déconstruire les perceptions dogmatiques et essentialistes du genre autant chez les anarchistes que chez les musulman·es d’Occident. Je mène à bien cette tâche en évitant d’aborder les pratiques sexuelles de Sally ainsi que ses intersections et insurrections relatives au genre pour plutôt centrer mon propos, dans la mesure où ce court article le permet, autour de la politique trans telle que conçue au sein de cet État postcolonial et capitaliste qu’est l’Égypte, gouverné par une dictature. Dans le cadre de cet essai, je n’entends pas aborder les présumées pratiques sexuelles de Sally au regard de son corps trans. Contrairement à Al-Azhar, je ne me permets pas de supposer que Sally aurait voulu être opérée seulement pour pouvoir avoir des relations homosexuelles. Le genre et la sexualité comme discours diffèrent. Des intersections peuvent exister entre ces deux discours, mais il n’y a pas nécessairement de corrélation.

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En dépit de ce qui semble être un précédent légal de grande importance, la tolérance relative exprimée dans la fatwa de Tantawi ne représente pas le premier cas de transitude en Islam. La République islamique d’Iran, d’un point de vue statistique, se trouve tout juste derrière la Thaïlande pour ce qui est des chirurgies trans, avec entre 15 000 et 20 000 chirurgies par année depuis leur légalisation par l’Ayatollah Khomeini en 1980. Qui plus est, hormis l’existence de personnes trans à l’époque du prophète, selon Everett Rowson, « nous disposons de preuves tangibles qu’une certaine forme d’efféminité et de travestisme chez les hommes était reconnue et institutionnalisée à l’époque préislamique et au cours des premières années de vie des sociétés islamiques de l’Arabie. Contrairement aux autres hommes, ces efféminés ou mukhannathun pouvaient interagir librement avec des femmes, étant donné qu’ils n’avaient, en principe, aucune attirance sexuelle pour elles. Ils ont ainsi agi comme intermédiaires lors des arrangements de mariages ou pour des relations peut-être plus officieuses »10.

Abdulwahab Bouhdiba décrit le point de vue de Tantawi de la manière suivante : « Tout ce qui viole l’ordre [binaire du genre] n’est que grave « désordre », source de mal et foncière anarchie »11. Pour Tantawi, la bipolarité du monde repose sur une stricte séparation entre les deux ordres : le féminin et le masculin. Il affirme aussi que le meilleur moyen de donner forme à l’harmonie voulue par Allah est que les hommes assument leur masculinité et que les femmes assument complètement leur féminité »12. Les allégations rigides et hérétiques de Tantawi relèvent d’une logique binaire, platonique et essentialiste qui dépend d’une tension entre nature et culture, entre noir et blanc, entre vérité et rhétorique, entre parole et écrit, entre le naturel et le non-naturel, entre ceux qui sont contre et ceux qui sont avec nous, sans aucune zone grise. La construction d’une telle pensée binaire révèle un désir misogyne de contrôle et d’amalgame. Les « parties de chacune de ces paires ne sont pas égales. La première y domine plutôt la deuxième, qui devient cet « autre » de la première »13. Pour Tantawi, Sally souffrait d’une « maladie physique dont seule la chirurgie peut avoir raison »14. Tantawi parle de la chirurgie comme un remède qui révèle des organes sexuels « dissimulés ou ensevelis ». Il affirme qu’Allah n’a pas envoyé de maladie sans y donner de remède, traçant ainsi la ligne entre les apparences (zahir), qui peuvent être trompeuses, et l’essence profonde (batin), qui, elle, est toujours vraie15.

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La transphobie est similaire au racisme. Comme Deleuze et Guattari le décrivent, « le racisme procède par détermination des écarts de déviance, en fonction du visage de l’homme blanc […] en intégrant dans des ondes de plus en plus excentriques et retardées les traits qui ne sont pas conformes, tantôt pour les tolérer à telles places et dans telles conditions […] tantôt pour les effacer sur le mur qui ne supporte jamais l’altérité »16. La hiérarchie établie par la fatwa de Tantawi opérait non seulement par détermination du degré de déviance en ce qui a trait à l’homme blanc non efféminé, l’ancien colonisateur, ou même l’homme égyptien non efféminé produit postcolonialement pour chaque réoccupation subséquente, mais en relation avec comment il croit que l’Islam considère une personne trans naturelle. La logique binaire mise en œuvre par Tantawi et Al-Azhar pointe du doigt et déclare : « Ah, ah! Il ne s’agit ni d’un homme ni d’une femme, alors ce doit être un travesti! » Cette logique n’est pas inhérente à l’Islam. La logique d’Al-Azhar et de Tantawi se fonde sur l’idée que voir serait vaticiner alors que l’essence de Sally était balayée du revers de la main comme une « perturbation psychologique », non seulement par Al-Azhar, mais aussi par les psychologues. Enfin, si tel est le cas, alors « montrez-moi Dieu ». Le problème avec leur vision est la logique qu’ils y mettent en œuvre, selon laquelle le corps de Sally ne correspondait pas à un véritable genre duquel il existerait non pas deux possibilités pour chaque personne, mais trois selon ce qu’a admis Tantawi et qualifié de « naturel », avec des mots sortant de sa propre bouche17.

La distinction entre le naturel et le non-naturel démontre la construction, à la fois par Tantawi et par Al-Azhar, d’une hiérarchie comprenant la catégorie « transitude », à des fins d’institutionnalisation, tout spécialement en ce qui concerne la transitude « naturelle » ou « véritable ». Leur propre vision a orienté la pensée musulmane à l’effet que « chaque être humain n’est que d’un seul genre, le « vrai », et que, d’une certaine manière, existe l’idée qu’un·e hermaphrodite soit engagé·e dans un processus d’approfondissement ou de sortie de son état, c’est-à-dire que l’hermaphroditisme serait un processus réduit à des mouvements corporels et psychologiques constants »18. Pour Tantawi, le corps de Sally ne s’articulait et ne s’élevait pas suffisamment ou adéquatement pour avoir le privilège d’être considéré comme un véritable cas d’hermaphroditisme19. Tantawi lui-même affirmait : « Il est permissible d’opérer afin de révéler ce qui était caché des organes sexuels masculins ou féminins. En effet, il est obligatoire de le faire et de le considérer comme un traitement, lorsqu’un docteur digne de confiance le recommande. Toutefois, il n’est pas permis de le faire en raison d’un simple désir de changer de sexe, de devenir un homme pour une femme et vice versa »20. Tantawi veut rationaliser pour lui-même la personne transgenrée de Sally à son stade liminal afin de la discipliner, la classifier et la (ré)insérer. Il le fait en prétendant qu’il n’y aucun antécédent historique de la sorte, consolidant ainsi la dualité normative du genre dans un effort visant à renforcer les hiérarchies de genre en Égypte, un pays à majorité musulmane. Tantawi croyait que le secret de Sally ne nécessitait qu’une solution exacte et chirurgicale. La logique de Tantawi en est une qui renforce la dichotomie esprit-corps par la mobilisation de la conception binaire, une logique qui implique certaines activités dont la mise en œuvre « n’est pas assurée par le droit, mais par la technique; non par la loi, mais par la normalisation; non par le châtiment, mais par des méthodes de contrôle »21.

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Tantawi affirme que la « bivalence est vouloir de Dieu, et la sexualité, qui est mise en relation du mâle et de la femelle, n’est qu’un cas particulier d’une volonté divine absolument universelle »22. Toutefois, pour faire de la rhétorique, nous pourrions demander quel est ce grossier personnage autoritaire responsable de la réglementation d’un corps donné par Allah, c’est-à-dire, qui est Tantawi pour donner priorité au corps sur l’esprit ou à l’esprit sur le corps alors qu’Allah a créé Sally avec un esprit et un cœur, qui n’est ni plus ni moins naturel qu’une personne trans naturelle ou un corps naturel23? Tantawi explique les régulations qu’il propose à la lumière d’un véritable souci et d’un désir d’établir aussi précisément et avec autant de sérieux que possible les limites du sexe pour finalement se rendre compte, selon ses propres aveux, que « la plupart des frontières intersexuelles s’avèrent difficiles à détailler en dépit de l’importance qu’elles ont au regard de la conscience musulmane qui se trouve de plus en plus poussée à ériger des murs impénétrables entre les sexes »24. Tantawi ne prend en considération que les états dits naturels des genres en fonction d’un cadre inaltéré des paramètres biologiques des organes génitaux et répète encore son argument dans sa fatwa selon lequel « un homme véritable est défini par un pénis pleinement fonctionnel » comme source de pouvoir phallique. On en vient donc à se demander si l’analyse freudienne d’Al-Azhar et de Tantawi mobiliserait la même logique pour examiner la situation d’un homme castré lors d’un accident et dont le statut social se trouve compromis au Caire, car cette perte phallique lui ferait perdre, d’un point de vue légal, sa masculinité. Comme l’écrit Paula Sanders, « en cas de doute, la règle [de Tantawi] semble être d’accorder un statut inférieur aux hermaphrodites. Ce qui était important est que le statut supérieur de l’homme soit protégé avec succès. Ces règles assuraient qu’aucun hermaphrodite ne se verrait doté de ce statut à moins qu’il y ait une preuve claire qu’il s’agit d’un homme »25. Tantawi ne considèrent pas les situations pour lesquelles le « véritable » genre ne peut être rendu visible par une chirurgie, tout particulièrement dans les cas où les personnes concernées n’ont pas les moyens de payer pour la chirurgie.

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Le monde est détrempé par des océans de sublime folie qui restent inexplorés. Il ne s’agit pas de la folie des asiles, mais bien de celle qui habite chacun de nous, une folie dissimulée, qui affame et qui libère, une folie de nos (contre)façons intérieures, de notre propre devenir26. Même dans les années qui se sont écoulées depuis 1982, lorsqu’Al-Azhar fut gagnée par la panique et par des fantasmes ancrés en Sally, source de folie, cette « maléfique anarchie » considérée comme « inacceptable à notre époque » résista à son exorcisme et poursuivit son chemin. Sally mena sa vie. Ce n’est que par des procédés artistiques d’autocréation, comme le disait Deleuze, que nous « pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n’est pas le même que le nôtre et dont les paysages nous seraient restés aussi inconnus que ceux qu’il peut y avoir sur la Lune »27. Le devenir de Sally était sa plus précieuse possession, son asile, sa surface. Plus la panique déchaînée émergeant de la torture publique s’aggravait et plus la folie était affamée au sein d’une tyrannie omniprésente, plus le délire avec lequel Sally résistait était absolu. Imaginez-vous en pleine ville du Caire, dévisagée de toutes parts, essayant d’oublier la surveillance des yeux du monde. Hélas, il était déjà trop tard. Sally n’était déjà plus prisonnière, et ce, depuis longtemps, libérée de son pire fardeau, de ses murs intérieurs. Elle se réconciliait avec un dieu quelconque. Elle devenait, jouant le jeu à fond, explorant le genre, habitée d’une certaine folie, perforant sa coquille pour nager dans le vaste océan. Sally, sans patron, sans usine, ne demandait la permission qu’à elle-même, brisant la dichotomie corps-esprit au Caire, en Égypte, en 1982. Il ne s’agissait pas de la première occurrence de transitude au sein de l’univers islamique, mais Sally résistait, psychiquement, au sein d’une société qui la prenait pour un objet de publicité émeutière, une sorte de vedette de la folie. Elle fit cela à contre-courant de l’opinion publique et d’Al-Azhar dans un pays qui se déclare toujours en état d’« urgence et de terreur »28 depuis plus de 27 ans.

Photo : Jon Ramlan sur Pixabay

1 Jacob Skovgaard-Petersen, Defining Islam for the Egyptian State: Muftis and Fatwas of the Dar Al-Ifta, Leiden : Brill Academic Publisher, 1997, p. 320

2 Ibid., p. 326

3 Jacob Skovgaard-Petersen, Al-Azhar 1922-2006, Copenhague : Vandkunsten, 2007, p. 5

4 Ibid.

5 Ibid., p. 326

6 Abdelwahab Bouhdiba, La sexualité en Islam, Paris : Presses universitaires de France, 1975, p. 55

7 Jacob Skovgaard-Petersen, 2007, op. cit.

8 Richard J. F. Day, Gramsci is Dead : Anarchist Currents in the Newest Social Movements, Toronto : Pluto Press, 2005.

9 Ibid., pp. 189-190

10 Everett K. Rowson, « The Effeminates of Early Medina », Journal of the American Oriental Society, vol. 4, n° 111, 1991, p. 671

11 Abdelwahab Bouhdiba, op. cit., p. 43.

12 Abdelwahab Bouhdiba, op. cit., p. 30.

13 Jane Flax, Thinking Fragments : Psychoanalysis, Feminism, and Postmodernism in the Contemporary West, Oakland : University of California Press, 1990, p. 36.

14 Jacob Skovgaard-Petersen, 2007, op. cit., p. 330.

15 Jacob Skovgaard-Petersen, 2007, op. cit., p. 332.

16 Gilles Deleuze et Félix Guattari, Capitalisme et scizophrénie 2 : Mille Plateaux, Paris : Les éditions de minuit., 1980, p. 218.

17 Jacob Skovgaard-Petersen, 2007, op. cit., p. 3.

18 Jacob Skovgaard-Petersen, 2007, op. cit., p. 8.

19 Jacob Skovgaard-Petersen, 2007, op. cit., p. 3.

20 Jacob Skovgaard-Petersen, 2007, op. cit., p. 3.

21 Todd May, Political philosophy of poststructuralist anarchism, Pennsylvania State University Press, 1994.

22 Abdelwahab Bouhdiba, op. cit., p. 15.

23 Jacob Skovgaard-Petersen, 2007, op. cit., p. 8.

24 Abdelwahab Bouhdiba, op. cit., p. 43.

25 Paula Sanders, « Gendering the Ungendered Body : Hermaphrodites in Medieval Islam », dans Women in Middle Eastern History : Shifting Boundaries in Sex and Gender, sous la direction de Nikki R. Keddie et Beth Baron, New Haven, Londres : Yale University Press, 1991, p. 81.

26 Félix Guattari, Chaosophy, Semiotext(e), 2009, p. 129.

27 Gilles Deleuze, Proust et les signes, Paris : Presses universitaires de France, 1964, p. 55

28 Félix Guattari, op. cit., p.72

Un peuple en jaune – Partie 2 : la souveraine impuissance

Un peuple en jaune – Partie 2 : la souveraine impuissance

Par Léandre St-Laurent

Cet article fait suite au texte « Un peuple en jaune – Partie 1 : le soleil citoyen ».

L’artiste Mathieu Lemarié a peint sur une assiette en céramique une scène de révolte où des gilets jaunes se dirigent vers Paris. Au sol, une pancarte indique les dates suivantes :

« 1789. 1968. 2018 »1

Il n’y aucune innocence dans ce regard posé vers le passé. Encore moins dans le fait de joindre deux dates charnières de l’imaginaire français à l’insurrection de 2018-2019. À elle seule, cette pancarte rend explicite un enchevêtrement d’espaces de représentations mentales qui, selon l’historien allemand Reinhart Koselleck, structure l’action collective : l’enchevêtrement d’un « espace d’expériences » et d’un « horizon d’attentes ».2 Lorsque des acteurs sociaux se mobilisent, ils le font toujours dans le sillage d’une trajectoire historique où passé et futur s’entrelacent. L’expérience historique vécue par les peuples s’active toujours dans le cadre d’attentes par rapport aux effets de l’action collective et des séquences que cette action produit. De son côté, l’horizon d’attentes n’est jamais nu. Il puise continuellement dans l’expérience collective cumulée. Passé et futur sont ainsi les deux pôles d’une dialectique complexe.

En se plongeant dans l’histoire moderne des révoltes de masse, l’espace d’expériences français constitue un abîme d’événements dont la densité des représentations et des récits n’a d’égal que l’irrésistible propension des Français·e·s à fouler le pavé. La Révolution de 1789-1792 en est certes l’ultime référentiel, mais une myriade de dates jalonne le tumultueux parcours national français. La grève étudiante et ouvrière de mai 1968 constitue probablement l’épisode historique ayant le plus structuré la séquence sociale contemporaine. D’autres soulèvements, peu mentionnés par les gilets jaunes3, mais dont la radicalité d’action coïncide avec le choc produit par le mouvement actuel, pourraient être évoqués : les révolutions nationales de 1830 et 1848, celle, socialiste, de la Commune de Paris en 1871, le Front populaire de 1936 et, dans une moindre mesure, la grève de 1995 contre la réforme des retraites du premier ministre Alain Juppé. L’espace d’expériences français est si grand que les attentes qu’il structure, et leurs actions conséquentes, peuvent prendre une multitude de formes. Qu’il s’agisse d’une forme ou d’une autre d’action collective, c’est l’horizon d’attentes qui s’en trouve transformé. La question à se poser ici est de savoir si l’action effective du mouvement des gilets jaunes, et les représentations collectives qu’il emprunte et fait siennes, est en phase avec une quelconque « révolution citoyenne ». Le mouvement des gilets jaunes, et la mobilisation sans précédent qu’il a enclenchée – notamment à travers la grève générale contre la réforme des retraites -, est-il la première phase d’un cycle historique menant à la constitution d’un nouveau corps politique? Et à l’ère du coronavirus, une telle évolution des institutions est-elle envisageable?

À la défense d’une « économie morale »

Commençons dans l’ordre : à rebours. La référence à mai 1968 fait sens dans la mesure où il s’agit d’une mobilisation de masse aux élans révolutionnaires, mais qui, contrairement aux grands événements du XIXe siècle, s’est structurée dans un contexte contemporain où se conjuguent économie de marché moderne, état de droit, démocratie représentative et État-providence. Il peut donc sembler cohérent de mettre en parallèle deux mouvements sociaux qui se déroulent dans une société où les règles du jeu politico-économique n’ont pas encore assez radicalement changées pour que la France soit à ce point méconnaissable qu’il serait impossible d’observer des similitudes entre l’action des militant·e·s gilets jaunes et l’imaginaire soixante-huitard.

Une fois cet état de fait admis, l’amalgame reste toutefois très difficile. Mai 1968 constitue certes un référentiel, mais plutôt de façon à le distinguer du mouvement des gilets jaunes et du marasme social qu’il suppose, tant l’état d’esprit qui motive chacune des deux révoltes est opposé. Mai 1968, c’est avant tout le symptôme d’une révolution culturelle qui, partant des campus universitaires américains, balaie le monde occidental. Et cette révolution est incompréhensible sans la constatation d’un phénomène nouveau que la deuxième moitié du XXe siècle apporte à la modernité : l’État-providence en construction est si efficace dans sa capacité à égaliser les conditions socio-économiques des sociétés capitalistes qu’il tend à façonner un monde nouveau qui ne se réduit pas à la libre circulation du capital. Par les services qu’il offre à la population et par l’élévation des conditions de travail qu’il assure en conjuguant ces forces à celle du monde syndical, l’État-providence permet à une masse de gens de se détacher de la stricte satisfaction de leurs besoins matériels immédiats, et de penser un monde qui dépasse la simple survie économique.

Un fait majeur associé à ce retournement de l’univers mental de l’Occident est probablement la massification de l’éducation supérieure chez la jeune génération du babyboom4. La combinaison de ce phénomène à celui de la nouvelle société d’abondance de la deuxième moitié du XXe siècle et de cette vaste gamme de services publics offerts par l’État porte à un rapport social bien particulier. Les babyboomers constituent la première génération qui, en si grand nombre et bien au-delà de l’apanage d’un privilège restreint de classe, a pu se construire un monde de représentations qui ne soit pas strictement réduit aux aléas du quotidien. C’est là un phénomène que l’on peut associer à l’avènement de ce que le politologue Ronald Inglehart nomme la société « post-matérialiste »5. Au sein de ce nouvel univers social, une masse critique de la jeunesse de l’époque s’est mise à réfléchir à la reconfiguration radicale des mœurs, notamment à travers la révolution sexuelle ou l’expérimentation de psychotropes. Cette jeunesse s’est également mise à percevoir le monde à l’aune de théories que l’espace académique et militant leur rendait accessible. Ainsi en fut-il des théories féministes, anticolonialistes, marxisantes, etc., tout comme l’accès à des auteurs radicaux comme le philosophe freudo-marxiste Herbert Marcuse ou l’écrivain français iconoclaste Guy Debord avec sa critique de la « société du spectacle » du monde bourgeois6. Cet état d’esprit s’est souvent inscrit dans une pratique militante de gauche radicale.

En France, dès le printemps 1968, un regroupement d’étudiant·e·s, le Mouvement du 22 mars (1968), s’active dans les campus universitaires en vue de réorganiser la société sur des bases anti-impérialistes, libertaires, antiélitistes (surtout dans le cadre de l’organisation de l’Université) et anticapitalistes7. Ce mouvement s’inscrit dans le sillage d’une multiplication de groupes d’étudiant·e·s d’extrême gauche, qu’il s’agisse d’anarchistes, de maoïstes, de trotskistes ou de situationnistes8. L’élément déclencheur du soulèvement à venir sera l’agitation politique dans l’Université et sa répression par les directions d’établissements et les forces de l’ordre. Le mouvement étudiant, pris dans une logique d’escalade, y répondra par l’occupation de bâtiments, la manifestation de masse et l’émeute. Ce n’est que par la suite que le prolétariat organisé se mobilisera en soutien aux étudiant·e·s et qu’il enclenchera la grève générale qui paralysera la France durant ce mois de mai explosif. Ce sera l’occasion pour le monde ouvrier de s’assurer des gains dans le monde du travail.

Nous avons là l’exemple type d’un espace d’expériences où c’est l’idéologie qui prime et qui motive l’action. Par idéologie, il est ici entendu que s’affirme la « logique » d’une idée, à partir de prémisses abstraites dans lesquelles le réel est enfermé9. Chronologiquement, les besoins matériels des classes populaires arrivent en deuxième. À l’époque, ce « théâtre de rue », comme l’appelait le penseur Raymond Aron, a pris au dépourvu l’ensemble des forces sociales qui encadraient les forces productives du pays, que ce soit les syndicats les mieux organisés et les plus combatifs comme la Confédération générale du travail (CGT), le Parti communiste français ou le mouvement gaulliste alors aux manettes de l’État. Le monde du travail traditionnel, dont les préoccupations du quotidien restaient bel et bien matérielles, était dépassé par les événements.

Signe des temps qui déchantent, le mouvement des gilets jaunes prend racine dans un sol rance qui peine à faire fleurir un tel élan idéologique. Les conditions d’association qui portent le peuple français à la concorde se sont détériorées à tel point que les conditions d’existence d’une masse critique de la société sont menacées. C’est l’urgence de maintenir, voire de retrouver, une vie décente qui est ici le moteur de l’action sociale.  Il n’y a plus d’espace culturel vif faisant émerger la « logique » d’une idée géniale, comme ce fut le cas à l’époque pour la génération du babyboom. Plus de temps, en fait, pour le produire, ce maelstrom d’idées. Que les besoins immédiats du quotidien. Parlant du point de vue des opposant·e·s à la taxe « écologique » sur le carburant, Emmanuel Macron s’est à l’époque élancé, à l’aide d’un travail de communications bien rodé, d’une phrase vouée à la postérité : « ils [les membres du gouvernement] évoquent la fin du monde, et nous [les gilets jaunes] on parle de la fin du mois »10. Le quotidien est devenu si difficile pour plusieurs, que le monde, dans sa globalité, devient impensable pour les classes populaires. Le sentiment général qui porte à la révolte de ce mouvement affirme un retour du réel dans sa simplicité nue. Tant que les fins de mois ne sont pas assurées, il est impossible de construire un monde commun. Nous pouvons inverser la logique : un monde qui rend impossibles les fins de mois est un monde à détruire.

C’est bien là le signe d’un effondrement de ce qui a pu sembler être l’avènement d’une société post-matérialiste11. Reprenant le vocable de l’historien E.P. Thompson, le politologue Samuel Hayat considère que nous assistons là à la réémergence d’un sentiment populaire qui porte à la défense d’une « économie morale » qui s’ancre dans « […] des conceptions largement partagées sur ce que devrait être un bon fonctionnement, au sens moral, de l’économie »12. Il s’agit là d’une morale très terre à terre qui répond à cette question universelle qui est de savoir comment l’humain doit vivre13. La morale particulière qui a émergé en France durant le soulèvement a pris la forme d’une affirmation de normes tacites relevant d’attentes quant aux prix adéquats des marchandises, à des normes de réciprocité et de solidarité, ainsi qu’à un rapport à la distribution de la production. Lorsque cette décence commune, concept cher à Georges Orwell14, est trop radicalement transgressée par les forces du marché capitaliste ou par l’État, la révolte éclate.

Que cette urgence de défendre une économie morale se soit généralisée dans l’esprit du peuple français n’est pas une surprise. Récemment, l’anthropologue Emmanuel Todd analysait la nouvelle division de classes sociales de la société française en ce début de XXIe siècle15. Le déclin industriel français a lentement désagrégé le tissu social de sorte que ce qui menace la France n’est pas tant la croissance des inégalités économiques que l’abaissement généralisé du niveau de vie de l’ensemble des Français·e·s, situation qui, comme nous l’avons vu, porte le peuple français à avoir le sentiment de subir une rupture de contrat social16. Et cet abaissement dépasse l’univers social du bloc populaire, qui ne profite pas des fruits de la globalisation du marché capitaliste17. En fait, ce n’est qu’une infime minorité du bloc élitaire dont les conditions de vie se trouvent améliorées par l’état actuel des choses, à peine 0,1 % de la population, que Todd associe à la classe dominante, l’« aristocratie stato-financière », dont le président Emmanuel Macron est l’un des agents exemplaires. Comme l’indique son nom, cette classe se définit par une jonction entre le monde de la finance et la haute fonction publique française, majoritairement formée à l’École d’administration nationale (ÉNA) et gavée à l’idéologie néolibérale. La classe stato-financière s’affirme comme un oxymore social. Elle veut transformer le modèle social français, selon une vision néolibérale, en une nouvelle configuration sociale où le libre marché capitaliste est prédominant. Mais pour réaliser ce monde du progrès tout puissant de la globalisation, cette aristocratie stato-financière utilise sciemment tous les outils d’un État français unitaire et centralisateur. Nous assistons alors à l’étrange situation où le néolibéralisme s’affirme en France à travers les mains d’une administration publique devenue gigantesque. La dépense publique dépasse annuellement les 50 % du PIB français, tandis qu’au même moment l’appareil industriel national est démantelé, la qualité des services publics se dégrade et le modèle corporatiste français est remis en cause.

Pour Todd, cette baisse généralisée du niveau de vie restructure les rapports de classes en France. Pour un moment, l’appauvrissement du peuple français a généré un mépris de classe en cascade, vers le bas. Face au 1 % de la bourgeoisie toute puissance – dont la strate stato-financière est dominante (0,1 %) -, le gros de ce que Todd nomme la petite bourgeoisie des cadres et professions intellectuelles supérieures (CPI) (19 %) a réagi à la baisse de ses conditions d’existence en exacerbant la lutte pour une place sélecte au sein du monde radieux du progrès et de la globalisation. C’est là le bloc élitaire qui affronte la masse du peuple. Ce qui reste de peuple se scinde alors en deux classes inférieures : la « majorité atomisée » (50 %) – similaire à notre définition machiavélienne du peuple18 – et ce qu’il reste de prolétariat moderne (30 %)19. Longtemps, la lente paupérisation a signifié un mépris pour plus faible que soi, jusqu’au plus bas des couches populaires. Les membres appartenant aux strates inférieures, subissant le mépris d’en haut, ont souvent lâché leur dévolu sur les personnes qu’ils et elles jugeaient inférieures : les gens issus de l’immigration. C’est là en bonne partie la lie du vote pour l’extrême droite du Rassemblement national (RN), majoritairement ouvriériste. Le tournant du mouvement des gilets jaunes en est un de revirement vers le haut de la colère de classe. Un retournement qui suppose un choc frontal avec la classe dominante.

Cet élan pour la défense d’une économie morale et pour la restauration d’un contrat social brisé est si profond, et il traverse à ce point l’ensemble de la société, qu’il ne saurait être réduit à de l’idéologie et est extrêmement difficile à encadrer politiquement. « Protéiforme », au sens de la multitude de formes que revêt cet épisode de l’histoire sociale de France, est un terme qui sera revenu régulièrement dans l’espace public français pour décrire un tel mouvement. Protéiforme en termes de mobilisation, mais également en termes d’allégeances politiques et idéologiques, ou plutôt de non-allégeance. En fait, il y avait de tout, à l’image du pluralisme que suppose un peuple en mouvement. Il y avait des gens apolitiques, pour qui c’était la première fois qu’ils et elles se mobilisaient dans l’action sociale, des vétéran·te·s de Mai 1968, des électeur·trices·s des partis traditionnels – Partis socialiste (centre gauche) ou parti Les Républicains (centre droit) –, des militant·e·s de La France insoumise (LFI), y voyant là l’éclot de la révolution citoyenne tant espérée, des activistes d’extrême gauche, des anarchistes, des gens d’extrême droite – nationaux-populistes, néo-fascistes, monarchistes, soraliens20 ou pro RN –, et même des citoyen·ne·s déçu·e·s qui ont voté pour Emmanuel Macron lors de l’élection présidentielle de 201721. Cette agrégation de points de vue, discordante en d’autres circonstances, tient tant que le mouvement spontané de défense de l’économie morale sert de liant pour l’action. Globalement, et c’est probablement là l’un des éléments les plus surprenants de ce soulèvement massif du peuple, les idéologies particulières des groupes en cause ne se sont que très rarement affirmées, d’où l’unité de la révolte. Et pour cause. Certains des courants qui animent le peuple sont si radicalement en opposition idéologique, que leur exposition ne peut mener au mieux qu’à l’effondrement de l’action collective, au pire à l’affrontement brutal. La journée du 9 février 2019 en fut la démonstration explosive, où contestataires d’extrême droite et gauche radicale « antifasciste » se sont percutés à coups de bâtons et de projectiles22.

Révolution ou jacquerie?

Comme le rappelle Samuel Hayat, les normes intériorisées que suppose la défense d’une économie morale ne sont pas flottantes. Elles sont enracinées dans un « pacte social implicite »23. La demande de respect d’un tel pacte ne suppose toutefois pas un moment révolutionnaire lorsqu’une rupture advient. La défense d’une économie morale ne serait alors pas nécessairement compatible avec le modèle, très rousseauiste, d’une révolution citoyenne. Le mouvement des gilets jaunes s’affirmerait alors comme une révolte relativement conservatrice, une révolte qui entretient un rapport paternaliste avec le pouvoir politique. Dans cet état d’esprit, il n’est pas question de fonder un nouveau corps politique. Il s’agit plutôt de quémander le respect des élites pour une décence commune élémentaire. Le paternalisme bienveillant du corps politique actuel de l’État français comme réponse à la crise n’est pas une avenue à exclure. Ainsi, « […] il suffit que le pacte soit restauré pour que l’émeute s’éteigne. »24

Selon cette interprétation, le mouvement des gilets jaunes affirme un espace d’expériences distinct des représentations historiques mobilisées par le mouvement. Le soulèvement populaire observé depuis 2018 s’apparente alors plus difficilement à la Révolution française et à tout l’imaginaire qui entoure le choc de 1789. Si le soulèvement se réduit effectivement à l’élan conservateur pour la défense de normes ancrées dans la communauté nationale, difficile d’y adjoindre le modèle d’une révolution où une classe dynamique – dans le cas de la Révolution française, la classe bourgeoise – arrache le pouvoir à un régime dépassé, avec l’appui d’une part considérable du peuple – ici, le tiers-État25. Si nous voulions appliquer à la situation actuelle un schéma révolutionnaire contemporain, nous serions face à une avant-garde éclairée, par exemple la France insoumise de Jean-Luc Mélenchon, qui encadrerait le mouvement de contestation, de sorte qu’il en émerge une réponse politique. Ce n’est pas ce qui s’est produit.

En contraste de la Révolution, le mouvement des gilets jaunes s’apparenterait davantage à un mode d’action populaire très présent dans la France prérévolutionnaire de l’Ancien Régime : les soulèvements paysans ancrés dans la satisfaction de besoins primaires, ces soulèvements, dans l’ordre féodal, qu’étaient les jacqueries. Que le peuple français doive aller puiser dans un espace d’expériences prérévolutionnaires est le signe d’une détérioration dramatique du tissu social. C’est là la démonstration de l’omniprésence du marché autorégulateur au XXIe siècle et du choc qu’il produit sur les modèles de solidarité sociale moderne comme l’État-providence. Les conditions d’existence des sociétés occidentales sont dans un tel déclin, et l’incapacité des États-nations dans une telle inefficacité à trouver une voie de sortie pour le bien-être des populations, que l’idée même d’un projet politique global et cohérent devient impensable sur le plan pratique. Ce qu’il reste aux peuples, surtout dans le cas français, ce sont des soubresauts de résistance visant à défendre ce qu’il reste de décence dans l’ordre économique et dans les institutions politiques. Et cette résistance minimale n’a rien à voir avec l’affirmation d’un modèle révolutionnaire à exporter. Du moins, le cadre classique de la révolution est-il mis à mal. C’est ce qui faisait dire récemment au polémiste réactionnaire Éric Zemmour, dans un débat avec le philosophe libertaire Michel Onfray sur le sens de la révolution, que « […] les gilets jaunes ne sont pas un mouvement révolutionnaire […]. C’est un mouvement réactionnaire. »25 Même que la France, dans un contexte de sécession des élites, ne serait plus mûre pour une révolution. Pour tous ces gens qui « veulent du soleil »27, c’est tout à fait désespérant.

Plutôt que de voir dans le mouvement des gilets jaunes les balbutiements de l’affirmation d’un nouveau corps politique à venir, il serait ainsi plus juste de réduire le mouvement à une demande collective pour la satisfaction de besoins matériels immédiats. À cet effet, une liste de revendications concrètes, des « doléances »28, a fini par émerger au fil des interactions incessantes chez une masse de gens attachés à une certaine forme d’économie morale. La liste est longue. Prenons l’exemple de la liste de doléances de novembre 2018, largement diffusée dans les milieux militants et à travers les médias. Elle nous donne une idée pratique de ce que signifie le rapport à une économie morale. On y exigeait plusieurs choses : bien sûr, la fin de toute hausse de taxes sur les prix du carburant, mais aussi l’élimination de l’itinérance, un système d’imposition davantage progressif, un salaire minimum (SMIC) à 1300 euros par mois, un salaire maximum à 15 000 euros par mois, une justice fiscale taxant davantage les plus riches, une opposition à un système de retraites par points, le salaire médian pour les élu·e·s, une indexation à l’inflation de tous les salaires et retraites, la fin des politiques d’austérité gouvernementale, un plan d’action contre les délocalisations d’entreprises françaises, et la liste continue29. Bien que ces demandes chamboulent drastiquement les pratiques d’usage du libéralisme économique, elles n’impliquent pas nécessairement une transformation importante du cadre institutionnel du pays. Elles peuvent virtuellement se résoudre avec la prise en charge des doléances par un pouvoir étatique paternel et conservateur.

Mais le mouvement des gilets jaunes n’est pas qu’une jacquerie moderne. C’est oublier que l’action collective ouvre toujours un nouvel espace d’expériences qui façonne des attentes collectives parfois absentes en début de mobilisation. Le mouvement qui débuta spontanément en novembre 2018 se résumait effectivement à un cri du cœur contre la vie trop chère. Il constituait avant tout un combat contre une mesure concrète qui venait miner la viabilité économique du quotidien d’une masse critique du peuple : en l’occurrence la taxe sur le carburant. Si le soulèvement s’en était tenu à cette lutte minimale contre une administration fiscale à l’assaut d’une certaine forme d’économie morale, « jacquerie moderne »30  serait le terme adéquat pour cerner l’esprit de révolte des gilets jaunes. Les Français·e·s auraient eu leur « Tea Party »31 bien à eux, comme le pensait l’ancien dirigeant de la droite traditionnelle (Les Républicains) Laurent Wauquiez, ne voyant dans le mouvement des gilets jaunes qu’un mouvement antifiscal et en faveur d’une réduction de la taille de l’État. Son appui à un mouvement en contradiction avec le cadre libéral qu’il défend lui-même est à l’image d’une impossibilité de contraindre cette déferlante du peuple. Wauquiez et son parti s’effondreront aux élections européennes du printemps 201932.

Si le mouvement des gilets jaunes ne se résumait qu’à une jacquerie, le pouvoir en place aurait également eu matière à apaiser la contestation. C’est ce que Macron tenta de faire. À quelques semaines des élections européennes, il organisa son fameux « Grand Débat national »33. Cet exercice de communication visait à prendre le pouls de la population, ou du moins à en donner l’impression. Durant des semaines, il convoqua les maires de communes, dans une discussion cadrée par le haut, de façon à reconnecter l’État central avec les représentant·e·s politiques davantage associé·e·s au bloc populaire et moins au bloc dominé par l’aristocratie stato-financière, plus particulièrement les représentant·e·s des communes de la périphérie française. Une façon pour Macron de convoquer un semblant d’États généraux à travers lesquels il pourrait faire le constat d’un ensemble de doléances filtré par la représentation politique locale. Des entreprises locales, des associations et des organismes divers de la société civile et des citoyen·ne·s tirés au sort étaient également mis à contribution. À travers les thèmes de la transition écologique, de la citoyenneté et de la démocratie, de la fiscalité et du rôle de l’État34, Macron a pu organiser douze débats. À l’issue de ce processus qui s’est échelonné de janvier à mars 2019, Macron avait le beau jeu de sélectionner à sa guise les doléances recevables pour le pouvoir, de sorte que le retour – plutôt la perception d’un retour – à un certain respect d’une économie morale mette fin à la crise. Macron y alla de l’annulation de la taxe sur le carburant, d’une baisse de l’imposition pour la classe moyenne, d’une indexation des petites retraites (moins de 2000 euros par mois) à l’inflation de 2020, d’une « prime exceptionnelle défiscalisée » pour les salaires mensuellement en deçà de 3600 euros, d’une promesse de décentralisation administrative et d’un engagement à réduire les mesures d’austérité gouvernementale35

Démonstration, s’il en est, que le mouvement des gilets jaunes sort du cadre de la jacquerie classique, la partie du peuple mobilisée s’est majoritairement montrée hostile à cette reprise en main paternaliste par l’État central des revendications du mouvement. Le lendemain du Grand débat, l’Acte 18 fut marqué par un regain de mobilisation et par une recrudescence de la violence au cœur de Paris. Au moment où Macron faisait le bilan du Grand débat, les heurts entre manifestant·e·s et forces de l’ordre faisaient jusqu’à 60 blessé·e·s et des incendies de rue se déclaraient, emportant avec eux une partie de la façade de l’emblématique restaurant Le Fouquet36. Les milliards d’euros cédés au peuple ne furent pas suffisants. La population exigeait bien plus qu’un timide mea culpa paternaliste.

La souveraineté populaire face à la représentation politique

Comme l’a indiqué le sociologue Alexis Spire, les sentiments qui sont rapidement devenus les moteurs de l’action pour les gilets jaunes sont ceux de respect et de dignité37. De la défense d’une économie morale s’est dégagée une fierté de s’exposer sans apparat dans la Cité, de façon authentique. L’origine ethnoculturelle, la position sociale et l’appartenance géographique sont devenues les facteurs essentiels de la reprise en main d’une existence mise à mal depuis des décennies. Être pauvre ou précaire cessait d’être quelque chose de honteux. Une masse de gens aux conditions socio-économiques similaires, ou du moins en rupture avec les critères sociologiques du bloc élitaire, refaisaient bloc en rendant apparent ce monde de la honte devenu fierté. En s’organisant, ce peuple flétri déplaçait la honte vers les élites, vers un univers mental et économique qui rendait possible une telle misère sociale.

Les ronds-points et les autoroutes occupés sont devenus les lieux d’une socialisation retrouvée, auparavant aliénée par le monde du capital et du progrès. Les gilets jaunes y ont fait l’expérience de structures politiques spontanées en adéquation avec ce qu’ils et elles étaient. Par la mise en pratique d’une démocratie directe radicale, à travers cette institution égalitaire qu’est l’assemblée générale, le peuple assemblé – le demos38 – a pu s’associer dans un consentement politique total. Consentement, s’il en est, lorsque l’organisation politique et l’expression populaire ne font qu’un. Quand les gilets jaunes décidaient en assemblée générale du mode d’action d’une mobilisation à venir ou de l’organisation sociale de la société idéale, c’est le demos qui décidait, sans filtre, et de façon souveraine. Ce sentiment d’une volonté de contrôle de son destin, une fois qu’il se répand chez une masse critique du peuple ne saurait être tu par des restants de table lancés à la plèbe.

Les gilets jaunes assemblés ont ainsi fait l’expérience d’une institution populaire où il est possible de s’intégrer soi-même et directement dans la prise de décision politique, sans qu’il n’existe d’intermédiaire pour filtrer ce qui est décidé en assemblée. Il s’agit là d’une praxis en rupture avec l’État représentatif moderne, à travers lequel la démocratie se résume, pour reprendre la formule classique de l’économiste Joseph Schumpeter, au « […] système institutionnel, aboutissant à des décisions politiques, dans lequel des individus acquièrent le pouvoir sur ces décisions à l’issue d’une lutte concurrentielle portant sur les votes du peuple »39. En opposition de ce modèle représentatif, le demos a ici mis en pratique le principe du « premier venu »40, cher à la démocratie athénienne de l’Antiquité, qui considérait la proposition d’une loi comme relevant de l’initiative de n’importe quel citoyen présent à l’assemblée du peuple.

Au court terme, l’assemblée axée sur la démocratie directe a rapidement laissé place à des cafouillages, à des difficultés pratiques quant à la prise de décision rapide et efficace41. Mais, à moyen terme, l’espace d’expériences de la discussion démocratique par un demos s’organisant de rond-point en rond-point a permis un certain consensus populaire de faire surface, duquel a pu émerger les cahiers de doléances à la base des revendications des gilets jaunes.

Pour les militant·e·s de ce mouvement, un questionnement logique s’est naturellement imposé: si le peuple assemblé trouve un point d’accord général quant à l’attachement à une certaine forme d’économie morale, comment expliquer que les décisions qui découlent du gouvernement élu par le peuple soient en telle contradiction avec ce que veut la majorité de ce même peuple? Le cas de LREM et de la présidence Macron est un cas exemplaire d’un tel décalage, mais le même constat peut être fait d’un long cycle politique qui a mené à la situation actuelle. Comment, par exemple, expliquer que le président socialiste François Mitterrand, élu en 1981 sur la promesse de « dépasser à terme le capitalisme », soit celui qui ait amorcé les premières réformes néolibérales des institutions politico-économiques françaises?42 Ou expliquer que la même trajectoire néolibérale soit appliquée depuis par tout gouvernement confondu, de droite comme de gauche? Qu’après avoir consulté le peuple français en 2005 sur son adhésion à une future constitution européenne (libérale), que le parlement européen se soit assis sur le refus des urnes, intégrant ainsi la France à un nouveau traité, celui de Lisbonne, qui grosso modo reprenait les paramètres du cadre institutionnel rejeté lors du référendum français? En d’autres mots, comment se fait-il que la souveraineté populaire soit systématiquement piétinée?

De façon conjoncturelle, la réponse peut partiellement se trouver dans l’intégration économique de la France à l’Union européenne (UE). Depuis le traité de Maastritch de 1992, texte fondateur de l’UE, et plus particulièrement depuis le traité de Lisbonne (2007), le continent européen organise le système des États-nations selon le développement d’un marché économique commun43. Cette intégration politico-économique prend la forme de traités de libre-échange vigoureux et de dispositifs institutionnels qui empêchent les États de contrevenir au libre déploiement du marché ou d’assumer une trop forte dépense publique – pensons par exemple aux règles de rigueur budgétaire qui empêchent tout État membre de l’UE d’avoir un budget annuel dépassant les 3 % du PIB national ou d’avoir une dette nationale excédant 60 % de son PIB44. Ainsi, quand bien même le gouvernement représentatif serait en phase avec la volonté du peuple, l’action gouvernementale ne pourra jamais se concrétiser si cette volonté – ici, la défense d’une économie morale – contrevient aux desseins de l’UE. Jean-Claude Juncker, ancien président de la Commission européenne, l’a affirmé sans ambages : « il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens déjà ratifiés »45. Ce n’est donc pas un hasard si le parti eurosceptique l’Union populaire républicaine (UPR) de François Asselineau, partisan du Frexit, a été si populaire chez certain·e·s des porte-paroles des gilets jaunes46.

En ce qui concerne le fond de l’affaire, l’expérience démocratique des gilets jaunes met à mal l’État représentatif lui-même, au-delà de cette conjoncture qui attache l’État français au marché économique commun de l’UE. Bien que la démocratie représentative moderne contienne en son sein un élément démocratique, notamment à travers l’élection régulière couplée au suffrage universel et à travers la discussion publique, elle fait violence au principe du « premier venu » de la démocratie directe expérimentée par les gilets jaunes. L’élection impose un principe de distinction entre les gens élus, à même de prendre une décision politique, et la masse du peuple. Cette distinction suppose la sélection des meilleurs, les aristoi, l’élément aristocratique du régime représentatif47.

Cette compréhension des institutions occidentales s’est largement répandue chez les gilets jaunes à travers le travail pédagogique du professeur de droit et d’économie Étienne Chouard. Pour lui, cet état de fait mène à ce que le peuple n’ait que très peu d’outils institutionnels qui lui permette d’instaurer lui-même les lois du pays. Dans les faits, les élu·e·s du peuple ne font effectivement face à aucun outil institutionnel qui les force à respecter leurs engagements électoraux, ni non plus au spectre d’une révocation de mandat48. Les aristoi du régime représentatif sont alors en position d’agir à leur guise. Selon Chouard, cette indépendance politique fait de l’élection un outil antidémocratique d’accaparement de la souveraineté populaire. Comme le peuple n’a pas de constitution qui lui assure un réel pouvoir politique, il devient possible pour un gouvernement de prendre des décisions allant à l’encontre de la volonté générale. Ainsi, « c’est notre démission du processus constituant qui est la cause première des injustices sociales »49.

Ce constat a mené les gilets jaunes à être très hostiles à l’endroit de toute forme de représentation politique au sein du mouvement. Plutôt que de se doter d’élu·e·s, le demos avait des porte-paroles ne faisant que prendre en charge des mandats qui leur étaient délégués. Ces porte-paroles étaient fortement encadrés de sorte qu’aucun accaparement de la volonté populaire ne soit possible. Le refus des gilets jaunes de rencontrer un·e membre du gouvernement sans enregistrement vidéo en direct suit cet état d’esprit50. Toute tentative de transformer le mouvement en un parti politique a naturellement été balayée. Aucune liste de gilets jaunes n’a eu de poids politique lors des dernières élections européennes de 201951. Les gilets jaunes ont également refusé de collaborer avec les structures traditionnelles d’encadrement de la vie sociale et politique, que ce soit les syndicats ou les partis politiques. Le mot d’ordre sera resté, jusqu’à la fin : « aucune récupération politique ».

Ce rapport à la représentation politique ne signifie pas que le mouvement des gilets jaunes ait eu l’intention de confiner son action à la sphère socialement restreinte et historiquement circonscrite de la démocratie directe de cette séquence sociale. À partir de cette expérience démocratique du « premier venu », il devenait toutefois possible de s’imaginer une articulation de la représentation politique et de la souveraineté populaire, de sorte qu’un nouveau contrat social soit possible. Il redeviendrait enfin possible d’être à la fois sujet de la loi et souverain, bref, d’être pleinement citoyen·ne. Pour ce faire, un nouveau corps politique constituant, doté d’outils adéquats de contrôle des élu·e·s, devient essentiel. À cet effet, des « ateliers constituants » se sont multipliés durant ces mois d’occupation du territoire français52. Et comme pour les doléances, un consensus s’est dégagé quant à l’outil de contrôle par excellence : le référendum d’initiative citoyenne (RIC) en toute matière, y compris en ce qui concerne la révocation des représentant·e·s politiques. Le RIC stipule qu’à partir du moment où une pétition récolte la signature d’un certain pourcentage de la population, le gouvernement est dans l’obligation d’organiser un moment de débat national sur la question et d’organiser un référendum dont il devra respecter l’issue. C’est un moyen pour le peuple de jouer son rôle de législateur.

Le mouvement des gilets jaunes s’affirme ainsi comme une authentique révolution citoyenne visant, par l’introduction d’une dose institutionnelle du principe de « premier venu », à amplifier l’aspect démocratique du gouvernement représentatif et à en atténuer le caractère aristocratique. Si le mouvement des gilets jaunes devait structurer un horizon d’attentes conséquent pour les mouvements sociaux à venir, il constituerait la première étape d’une nouvelle séquence dans la grande histoire de la démocratie occidentale.

En France, la rupture entre représentation politique et souveraineté populaire est telle qu’elle ne devait aboutir au minimum qu’à la dissolution du gouvernement Macron, sous peine de grands troubles sociaux. Les cris scandant « Macron, démission! » ont par moments cédé le pas à des référents brutaux de la Révolution française. Pour exemple d’une mise en scène d’une telle rupture politique, un petit groupe de gilets jaunes se réunissait en décembre 2018, en Angoulême, pour décapiter un mannequin à l’effigie d’Emmanuel Macron53. Globalement acculée, l’aristocratie représentative ne pouvait maintenir son emprise politique que par la violence, masquée par cette pièce de théâtre aristocratique que fut le Grand débat. La féroce répression policière et judiciaire constitue l’un des éléments clés de la démobilisation. Elle fit un décès, au-delà de 2000 blessé·e·s dont plus de 100 blessures à la tête, 4 mains arrachées et une quinzaine d’éborgné·e·s54, environ 3000 condamnations judiciaires dont le tiers ont mené à de la prison ferme55. Dans ce grand et tragique moment d’histoire, ce peuple en jaune s’entête à rester souverain, à ne pas être pris en charge. Le coût de cette souveraineté est pour le moment d’être confiné à l’impuissance politique.

Le schéma incertain de la révolution citoyenne

Fait étrange : nous savons qu’il existe en France un mouvement politique en phase avec une bonne partie des revendications des gilets jaunes, ce qui a le potentiel d’offrir une sortie de crise par la voie politique. Il s’agit de La France insoumise (LFI) de Jean-Luc Mélenchon. Non seulement ce mouvement cadre-t-il son action politique selon l’avènement d’une phase politique destituante, mettant fin à la Ve République, puis constituante, avec l’affirmation d’une VIe République, mais il prend également en charge un nombre important des doléances des gilets jaunes à travers son programme politique L’Avenir en commun (AEC) et est partisan du RIC. Pourtant, LFI ressemble actuellement à un astre mort. Cette contradiction s’explique de plusieurs façons. Mélenchon doit une partie de cet échec à des erreurs qui appartiennent à son mouvement : des coups de gueule médiatiques nuisibles à son image, les ambiguïtés quant à l’appartenance de la France à l’Union européenne, des problèmes de démocratie interne ainsi qu’une étrange oscillation entre populisme et gauchisme culturel auquel le bloc populaire s’identifie mal56.

Mais la situation dépasse LFI. Premièrement, le mouvement représenté par Mélenchon est centralisateur et structure son univers mental dans la capitale parisienne57, ce qui entre en contradiction avec un élan du peuple issu du bloc populaire, dont les couches sociales de la périphérie territoriale démontrent une hostilité marquée à l’endroit de l’intrusion de l’État central dans la vie des citoyen·ne·s58. Deuxièmement, la ligne de démarcation entre bloc populaire et bloc élitaire structure la vie politique représentative de sorte qu’il est difficile qu’éclose politiquement une révolution citoyenne du type défendu par Mélenchon. En Occident, nous assistons présentement à un réalignement partisan qui casse en partie l’axe gauche-droite, autour de trois pôles électoraux que le politologue Pierre Martin définit comme suit : « démocrate-écosocialiste », « libéral-mondialisateur » et « conservateur-identitaire »59. En ce moment, les pôles libéral-mondialisateur, incarné par les « progressistes », et conservateur-identitaire, par les « populistes », monopolisent le champ politique français, ce qui favorise un affrontement entre LREM de Macron et le Rassemblement national de Marine Le Pen. Finalement, l’hostilité à l’endroit du caractère aristocratique de la représentation nuit à Mélenchon, du fait qu’il est un politicien professionnel depuis des décennies, ce qui le place dans le camp des aristoi de la pratique de la représentation politique.

Mais peut-être est-ce le schéma de la « révolution citoyenne » qui pose problème. Pour que ce cadrage fonctionne, il est nécessaire que la séquence sociale qui porte à la destitution du pouvoir politique soit victorieuse. Une fois cette victoire politique assurée, c’est la phase constituante qui s’affirme. La situation actuelle ne correspond pas au juste déroulement de ce processus. En fait, la phase destituante n’a pour l’instant même pas abouti. La difficulté de ce regard se pose comme suit : à moins de croire en un sens de l’Histoire, selon une idéologie du progrès qui pose à l’avance une inéluctable continuité logique du déroulement historique, le schéma de la révolution citoyenne ne se vérifie qu’après coup.

Faisons un exercice. Tentons d’adopter ce « regard d’après-coup », comme si la séquence actuelle s’était déjà déployée jusqu’au bout du processus révolutionnaire. Le moment présent en serait alors un de mi-chemin, dans un stade avancé de destitution politique. Que s’est-il passé jusqu’à maintenant? Pour l’instant, les multiples épisodes de crise sociale qui traversent la France depuis quelques années finissent toujours par s’estomper, sans que la stratification sociale dominante soit sérieusement désorganisée. Comme si, finalement, des mouvements comme celui des gilets jaunes n’étaient que les soubresauts, que les vaines poches de résistance d’un « ancien » monde social en réaction aux forces qui l’assaillent, à l’image d’une jacquerie.

Pourtant, si le calme suit chaque choc social, ce n’est que pour assurer le remous d’une vague encore plus brutale. Regardons les faits. La fin de la présidence de François Hollande s’est bouclée sur fond de crise sociale autour de la refonte du code du travail français. À l’époque, les étudiant·e·s français·e·s s’étaient mis en grève ainsi que le puissant syndicat de la Confédération générale du travail (CGT), ce dernier paralysant une partie de l’économie française60. À Paris, les mouvements de rue, les assemblées populaires et la répression policière auront ponctué le printemps 2016. Un retour au calme s’en est suivi. Lors des élections présidentielles de 2017, c’est le système de partis traditionnel qui s’effondre, réduisant le Parti socialiste et le parti Les Républicains à l’insignifiance. LFI fait 19 % des voix au premier tour. Macron affronte Le Pen, ce qui préfigure l’affrontement électoral des deux blocs. Un précaire retour au calme s’affirme. Il suffit alors de quelques mois pour que les cheminot·e·s français·e·s bloquent massivement les transports en commun avec une grève rotative qui durera plusieurs mois. Encore une fois, retour au calme. À l’automne 2018, le mouvement des gilets jaunes embrase le pays. Retour au calme. L’hiver 2019-2020 débute à peine que le peuple français se mobilise massivement contre la réforme des retraites imposée par Macron. C’est la grève générale dans la fonction publique et les transports. Une bonne partie du peuple se reconnecte avec ces instances populaires de la représentation politique que sont les syndicats. En pleins temps des fêtes, la société fonctionne au ralenti durant plus d’un mois. Une marée humaine inonde les rues. Le 5 et le 17 décembre, environ un million de français·e·s se mobilisent à travers le pays61. Le calme attendu par le retour au travail pris une forme étrange d’action directe que la presse s’empressa de nommer « guérilla sociale », par l’interruption impromptue de rassemblements du parti au pouvoir ou d’organisations collaborant avec le gouvernement, par le harcèlement d’élu·e·s ou par l’organisation de coupures de courant et autres formes de sabotage industriel62.

Et maintenant. Peut-on vraiment qualifier de « calme » le fléau sanitaire de 2020? Le choc externe et inattendu qu’est la pandémie de COVID-19 vient pour le moment chambouler toute idée de processus linéaire de révolution citoyenne, si processus il y avait. L’action sociale s’estompe à la faveur de relents qui pétrifient la société63. Si l’élan de révolte s’évapore, la sécession des élites n’est également plus possible. Les peuples se reconnectent localement vers les institutions qui donnent sens à la décence commune. L’UE laisse tomber le dogme budgétaire des 3 % de déficit maximum pour les États membres64. Le 12 mars, Macron affirmait solennellement la « reconnaissance de la nation » dans un combat pour la défense de l’État-providence et la relance économique, et ce, « quoi qu’il en coûte »65. L’État français envisage même une vague de nationalisations en rupture avec la récente désindustrialisation ainsi que l’arrêt de privatisations en cours66. La réforme des retraites a été suspendue. Mais malgré « l’effort de guerre » promis par Macron et le gouvernement, les difficultés rencontrées par l’État français pour assurer une gestion de crise adéquate fragilisent toujours davantage un président forcé d’adopter une ligne politique qui fait violence à sa nature67.

La pandémie ramène l’humanité aux fondements du consentement politique que Jean-Jacques Rousseau cernait dans ce sentiment fondamental qu’est la « préservation de soi »68. C’est ce sentiment de refuser de voir ses conditions d’existence s’effondrer, ce refus de se laisser périr, qui est le liant de la souveraineté populaire. Le pouvoir ne s’exerce qu’à condition qu’il préserve la vie des gens. C’est finalement la mort l’ultime Souverain.

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1 Joseph Confavreux (dir.), Le fond de l’air est jaune, Paris : Seuil, 2019.

2 Reinhart Koselleck, Le futur passé : Contribution à la sémantique des temps historiques, Paris : Éditions de l’École des Hautes Études en Sciences sociales, 2016.

3 Joseph Confavreux, « Avant-propos », op. cit.

4 Eric J. Hobsbawn, « La révolution sociale, 1945-1990 » et « La révolution culturelle » dans L’âge des extrêmes : Histoire du court XXe siècle, Bruxelles : Éditions Complexe, 1994.

5 Ronald Inglehart, The Silent Revolution : Changing Values and Political Styles Among Western Publics, Princeton University Press, 1977.

6 Michel Onfray, L’autre pensée 68 : Contre-histoire de la philosophie, tome 11, Paris : Grasset, 2018.

7 Collectif, Mouvement du 22 mars : Ce n’est qu’un début, continuons le combat, Paris : La Découverte, 1998.

8 L’Internationale situationniste est un mouvement d’inspiration néo-marxiste, critique de la « société du spectacle », dans la lignée de Guy Debord.

9 L’idéologie comme « logique d’une idée » correspond à la conception qu’en a Hannah Arendt. À ce sujet, voir « Idéologie et terreur, une nouvelle forme de gouvernement» dans Les origines du totalitarisme, Paris : Quarto Gallimard, 2017[1951]. Cette conception est également compatible avec une interprétation plus sociologique qui ferait de l’idéologie cet élan de la pensée transformant un particularisme social en explication totale d’un ensemble social. Voir, à cet égard, Karl Mannheim, Idéologie et utopie, Paris : Maison des sciences de l’homme, 2006.

10 Le Parisien, « Emmanuel Macron : fin du monde ou fin de mois, « nous allons traiter les deux » », diffusé sur Youtube, 27 novembre 2018. www.youtube.com/watch?v=pG3CdiDs7o4

11 C’est le constat que fait Inglehart lui-même suite à la crise financière de 2008 et l’émergence des partis dit « populistes ». Voir Ronald Inglehart et Pippa Norris, « Trump and the Populist Authoritarian Parties: The Silent Revolution in Reverse », Perspectives on Politics, vol.15, n° 2, 2017, pp. 443-454.

12 Samuel Hayat, « L’économie morale et le pouvoir » dans Joseph Confavreux, op. cit.

13 Le philosophe Bernard Williams distingue l’éthique, qui pose la question fondamentale « Comment doit-on vivre? », de la morale, qui vise à y donner une réponse particulière. Voir Bernard Williams, L’éthique et les limites de la philosophie, Paris : Gallimard, 1990.

14 Jean-Claude Michéa, Orwell : Anarchiste Tory, France : Climat Éditions, 2008.

15 Emmanuel Todd, Les luttes de classes en France au XXIe siècle, Paris : Seuil, 2020.

16 Concernant le rapport de la souveraineté populaire à la sujétion à la loi, fondement du contrat social, voir la première partie de cet article : Léandre St-Laurent, « Un peuple en jaune – Partie 1 : Le soleil citoyen », L’Esprit libre, 1er février 2020.

17 Pour mieux comprendre la division sociale occidentale entre blocs populaires et blocs élitaires, voir ibid.

18 Ibid.

19 Pour cette typologie, et la méthodologie qui y conduit, voir Emmanuel Todd, op. cit.

20 « Soralien » fait référence aux partisan-e-s du polémiste néo-fasciste et antisémite Alain Soral.

21 Le courrier international ainsi que Le monde diplomatique ont récemment fait un dossier sur cette masse diversifiée du peuple. Voir : Courrier internationalHors-série : La France des invisibles, octobre-novembre 2019 et Le monde diplomatique, Manière de voir : Le peuple des ronds-points, n° 168.

22 BFMTV, « Gilets jaunes : quand l’extrême droite et l’extrême gauche s’affrontent lors des manifestations », diffusé sur Youtube, 16 février 2019.

23 Samuel Hayat, op. cit.

24 Ibid., p.25

25 Sophie Wahnich, « Partie 1 – Devenir libre et souverain : une rupture démocratique? » dans La Révolution française, Paris : Hachette, 2012.

26 CNEWS, « Face à l’info du 21/01/2020 », diffusé sur Youtube, 21 janvier 2020. www.youtube.com/watch?v=cv5R57rpYlc

27 L’expression fait référence à un film documentaire du journaliste et homme politique français (LFI) François Ruffin. Pour la mise en contexte, voir la première partie de cet article à L’Esprit libre : Léandre St-Laurent, loc. cit.

28 Étienne Chouard, Notre cause commune : Instituer nous-mêmes la puissance politique qui nous manque, Paris : Max Milo, 2019.

29 Ibid., p. 108-111

30 C’est notamment l’expression utilisée par l’historien Pierre Vermeren pour désigner le mouvement. Voir La France qui déclasse : Les Gilets jaunes, une jacquerie au XXIe siècle, Paris : Tallandier, 2019.

31 Tea Party : mouvement né sous l’ère Obama, issu de l’aile droite du Parti républicain. Le Tea Party lutte en faveur d’un État minimal et contre l’immigration.

32 lexpress.fr avec AFP, « LR : Laurent Wauquiez démissionne de la présidence après la défaite aux européenne », L’Express, 2 juin 2019.

33 Voir le site internet qui y est dédié : granddebat.fr/

34 Emmanuel Macron, « Lettre aux français », 13 janvier 2019. www.elysee.fr/emmanuel-macron/2019/01/13/lettre-aux-francais

35 Valérie Mazuir, « Les annonces de Macron pour sortir du grand débat », Les Echos, 7 mai 2019.

36 La rédaction du Parisien, « Acte 18 des Gilets jaunes : un « ultimatum » marqué par un regain des violences », Le Parisien, 16 mars 2019.

37 Alexis Spire, « Reformuler la question sociale » dans Joseph Confavreux, op. cit.

38 Afin de cerner cette conception directe de la démocratie, à travers un demos en action, voir Francis Dupuis-Déri, Démocratie : Histoire politique d’un mot aux États-Unis et en France, Montréal : Lux Éditeur, 2013.

39 Joseph Schumpeter, Capitalisme, socialisme et démocratie, Paris : Payot, 1951, p.355.

40 Bernard Manin, Principes du gouvernement représentatif, Paris : Champs, 1995, pp. 28-29

41 On peut prendre l’exemple de plusieurs assemblées générales de gilets jaunes. Pensons à ce témoignage d’Yves Faucoup, journaliste à Mediapart : « Une assemblée générale de Gilets jaunes à Auch, le 4 décembre 2018 » dans Joseph Confavreux, op. cit.

42 Serge Halimi, Le grand bond en arrière : Comment l’ordre libéral s’est imposé au monde, Paris : Fayard, 2006.

43 Jean-Luc Mathieu, L’Union européenne (Que sais-je?), France : PUF

44 Marie Guitton, « Déficit : qu’est-ce que la règle européenne des 3 %? », Toute l’Europe, 6 février 2019. hwww.touteleurope.eu/actualite/deficit-qu-est-ce-que-la-regle-europeenne-…

45 Coralie Delaume, « Du traité constitutionnel à Syriza : l’Europe contre les peuples », Le Figaro, 2 février 2015.

46 Gaële Joly, «  »On sent qu’il se passe quelque chose » : comment François Asselineau est devenu « très populaire » parmi les « gilets jaunes », Radio France, 1er mars 2019.

47 Bernard Manin, op. cit., p. 171-205

48 Ibid., p. 17-18

49 Étienne Chouard, op. cit., p.17

50 C’est par exemple ce qui se produisit lors de l’échec de la rencontre entre porte-paroles des gilets jaunes et le premier ministre Édouard Philippe : Mikael Corre, «  »Gilets jaunes », la rencontre avec le premier ministre tourne court », La Croix, 30 novembre 2018.

51 Le Monde avec AFP, « Élections européennes 2019 : après six mois de mobilisation, les listes « gilets jaunes » font moins de 1 % », Le Monde, 27 mai 2019.

52 Étienne Chouard, op. cit.

53 France Bleu Larochelle, « Une effigie d’Emmanuel Macron décapitée à Angoulême : trois gilets jaunes charentais mis en examen », France Bleu, 29 décembre 2018.

54 D’une source à l’autre, le nombre de blessé-e-s varie, mais toutes les données tendent vers un nombre élevé. Concernant le collectif « Désarmons-les », voici la compilation des données : desarmons.net/index.php/ressources/ .  Le ministère de l’intérieur français parle lui aussi de plus de 2000 manifestant-e-s blessé-e-s : CNEWS, « Mobilisation, blessures, arrestations… Un an de gilets jaunes en chiffres », CNEWS, 15 novembre 2019.

55 Alexandre Lechenet et Simon Gouin, « Gilets jaunes face à la justice : 3000 condamnations prononcées, 1000 peines de prison ferme », Bastamag!, 23 septembre 2019.

56 Thomas Guénolé, La chute de la maison Mélenchon : Une machine dictatoriale vue de l’intérieur, Paris : Albin Michel, 2019.

57 Pour le philosophe Michel Onfray, LFI se situe dans une ligne jacobine, propre à cette tendance radicale et centralisatrice de la Révolution française, en contraste avec la révolte des gilets jaunes, davantage compatible avec la tendance girondine, décentralisatrice et portée vers l’autonomie de l’individu et des communautés. Voir Michel Onfray, Grandeur du petit peuple, Paris : Albin Michel, 2020.

58 Richard Werly, « Les campagnes, où l’on se bat pour ne pas « craquer » », Le Temps, 1er mai 2019 dans Courrier international, loc. cit.

59 Pierre Martin, « Les systèmes représentatifs occidentaux » dans Crise mondiale et systèmes partisans, Paris : Science Po Les Presses, 2018.

60 Martine Pauwels et Amélie Baubeau (AFP), « Conflit social et spectre d’une pénurie d’essence en France », La Presse, 24 mai 2016.

61 Arnaud Bouvier, Lucie Peytermann et les bureaux de l’AFP (AFP), « Réforme des retraites : des centaines de milliers de Français dans les rues », La Presse, 17 décembre 2019.

62 Richard Werly, « Cette forme de guérilla sociale qui s’installe en France », Le Temps, 21 janvier 2020.

63 Signe de la persistance de la crise sociale, des manifestant-e-s gilets jaunes se sont tout de même réunis le 14 mars à Paris, malgré le début des mesures de confinement : AFP, « À Paris, manifestation de « gilets jaunes » malgré le coronavirus », La Presse, 14 mars 2020.

64 Jean Quatremer, « Le coronavirus a eu la peau du Pacte de stabilité de l’UE», Libération, 23 mars 2020.

65 RFI, « Coronavirus : la déclaration du président français Emmanuel Macron », diffusé sur Youtube, 12 mars 2020. www.youtube.com/watch?v=U_qD7OliGjw

66 Ali Aidi, « Avec le coronavirus, le retour des nationalisations en France? », France 24, 27 mars 2020.

67 Richard Werly, « Vu de Suisse. En France, le Covid-19 restaure les fractures des « gilets jaunes » », Le Temps (Courrier international), 2 avril 2020.

68 Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social, Paris : Flammarion, 2012 [1762].

Richesse des terres et pauvreté des nations : l’éternelle malédiction des ressources en Amérique latine

Richesse des terres et pauvreté des nations : l’éternelle malédiction des ressources en Amérique latine

Par Pablo Rotelli

Cet article a d’abord été publié par notre partenaire Le Vent se lève.

Les leaders populistes d’Amérique latine catalysent de nombreux espoirs et frustrations. Adulés pour leurs programmes sociaux, ils se voient cruellement reprocher, en temps de crise, leur échec à transformer la matrice de leurs économies. Soutiens et opposants entretiennent alors le mythe selon lequel la santé économique dépendrait exclusivement de leur gestion. Ainsi, Perón aurait industrialisé l’Argentine tandis que Nicolás Maduro aurait plongé à lui seul le Venezuela dans le chaos. Si ce genre d’analyses font mouche sur un format médiatique et militant, où invectives et infox règnent sans partage, elles s’effectuent au détriment de raisonnements scientifiques rigoureux. Pour comprendre les crises récurrentes des pays latino-américains, il faut prendre en compte les contraintes structurelles à leur développement, propres à la malédiction des ressources naturelles.


La période faste des progressismes n’est plus qu’un lointain souvenir. Les années 1970 semblent beaucoup plus proches que les années 2000. Le sous-continent de Bolivar et de San Martin, forgé par ses révolutions et ses nombreux coups d’État, semble condamné à sombrer de manière perpétuelle dans des crises économiques et des troubles politiques.

Tout se passe finalement comme si la région était maudite. Cette malédiction porte en réalité un nom, celle des ressources naturelles. Loin d’être une simple lubie d’économistes en mal de publications, ce courant met en exergue les contraintes structurelles contre lesquelles se fracassent les trajectoires de développement des pays latino-américains. Les crises actuelles et les bouleversements passés y trouvent leur explication profonde, loin de l’hystérie récurrente des débats de surface.

À l’image de l’équipe du libéral Mauricio Macri, tout gouvernement qui ignore les contraintes structurelles est condamné à précipiter son pays dans une débâcle économique accélérée. Tout gouvernement qui tente de les contourner semble destiné à en subir les effets les plus indirects et les plus sournois.

La malédiction des ressources naturelles, plafond de verre et chape de plomb

Plus un pays est doté en ressources naturelles, moins bonnes sont ses performances économiques. Ainsi se résume l’idée générale de la malédiction des ressources. Le tableau ci-dessous illustre parfaitement cette idée. On peut y voir la corrélation négative entre les exportations de ressources naturelles sur le PIB et le niveau de richesse par habitant pour chaque pays.

Source : Sachs, J.D. et Warner A.M (2001) European Economic Review, pp. 827-838.

Une relation statistique n’implique pas nécessairement un lien de causalité. Encore faut-il en expliquer les raisons. Pour cela, deux courants de pensée se rejoignent et se complètent. D’un côté, celui du structuralisme latino-américain, qui naît en 1949 à la CEPAL (Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes) avec les premiers travaux de l’argentin Raul Prebisch. De l’autre, celui qui découle de la découverte du « syndrome hollandais ».

Le premier courant met en avant une évolution jusqu’alors insoupçonnée : la dégradation des termes de l’échange pour les pays latino-américains. En d’autres termes, les exportations des pays périphériques achètent de moins en moins de biens manufacturés qui eux, sont importés. L’explication est simple : avec l’enrichissement mondial, la demande de biens manufacturés augmente plus vite que celle des biens primaires dans lesquels se spécialisent les États sud-américains. De fait, si l’on venait par exemple à doubler le salaire d’un travailleur au SMIC, il n’achèterait pas deux fois plus de pommes ou d’oranges, mais il voudrait probablement acquérir une voiture, un ordinateur ou un nouveau téléphone.

Cela provoque un déficit commercial structurel chez les pays périphériques, qui s’accompagne d’une rareté chronique de devises et qui s’aggrave lorsque l’on dérégule le commerce extérieur. En effet, si l’Argentine exporte, à titre d’exemple, du soja, les dollars qu’elle reçoit en échange viennent demander des pesos sur le marché des changes national. À l’inverse, lorsqu’elle importe un avion, elle doit le payer en dollars, que l’importateur doit se procurer sur le marché. On voit donc bien que si les importations surpassent en valeur les exportations, la demande de dollars – qui se font rares – est supérieure à celle de monnaie nationale – le peso. Le prix de la devise nord-américaine augmente dans les mêmes proportions que diminue celui du peso contre lequel elle s’échange. On dit que ce dernier se déprécie. Par conséquent, le prix de toutes les importations mesurées en pesos augmente, ce qui cause une première vague d’inflation. Pour s’en prémunir, les épargnants se ruent vers le dollar, dont le prix augmente à nouveau. Une fois en place, ce cercle vicieux est pratiquement incassable.

Tôt ou tard, les services de la dette viennent drainer l’économie de ses devises, qui se trouve cette fois asphyxiée sous le poids de ses créanciers

L’inflation, déterminée principalement par ce mécanisme et par sa propre inertie acquiert alors un caractère chronique puis, passé un certain seuil, présente des effets récessifs pour les pays concernés. Faute d’exportations suffisantes, l’hémorragie de devises que cause la blessure des déficits courants peut être momentanément compensée par l’endettement extérieur, réalisé en dollars le plus souvent. L’afflux de devises sur le marché des changes neutralise le premier terme du cercle vicieux dépréciation-inflation. Seulement, tôt ou tard, les services de la dette viennent drainer l’économie de ses devises, qui se trouve cette fois-ci asphyxiée sous le poids de ses créanciers.

On rétorquera que le déficit courant est compensé par l’excédent du compte capital. Cette égalité comptable ne se vérifie pas vraiment dans les faits. Les capitaux ont tendance à fuir l’inflation et les pays au bord des crises de la dette. S’ils affluent, ils le font lors des périodes où le taux de change est relativement stabilisé par le processus d’endettement et que leur rentabilité à court terme est garantie par des taux d’intérêt nominaux bien supérieurs à l’inflation. Lorsque l’endettement devient insoutenable et que les services de la dette vident la baignoire de devises plus vite que ce qu’elle ne se remplit, les capitaux étrangers prennent leur « envol vers la qualité », c’est-à-dire vers des titres plus sûrs dans des pays plus stables. La saignée qui en découle provoque une forte dépréciation de la monnaie nationale et une nouvelle vague d’inflation. Trop endetté, le pays se retrouve presque sans marge de manœuvre pour la contenir. Notons que ce facteur d’instabilité s’aggrave avec la dérégulation des marchés des capitaux dans les années 1980, fruit des politiques d’ajustement structurelles mises en place dans le cadre du Consensus de Washington.

Dans ce cas, pourquoi ne pas diversifier la production et développer une industrie locale ? La question revient souvent, notamment adressée sous forme de reproche de la gauche européenne aux gouvernements progressistes latino-américains.

Aussi, il est nécessaire d’explorer cette possibilité dans le cadre des paramètres actuels de la mondialisation. Il s’agit là de produire sur place ce qui cesse d’être importé afin de réduire les déficits commerciaux. Seulement, si l’Uruguay achète moins de biens manufacturés à la Chine, cette dernière reçoit moins de dollars en provenance du pays d’Artigas et de Suarez. La Chine dispose alors de moins de devises pour acheter la production uruguayenne et réduit ses importations à son tour, ce qui vient léser le secteur agro-exportateur de l’Uruguay, principale source de devises du pays.

D’autre part, pour s’industrialiser, l’Uruguay doit importer des machines-outils et de la technologie, alors que ses exportations et l’afflux de devises qui va avec ont diminué. Par conséquent, le déficit courant se creuse à nouveau et vient alimenter l’inflation. L’autre option est de ne pas acquérir ces productions lourdes et couper court au processus d’industrialisation, ce qui ramène le pays à la situation initiale.

Dans les deux cas, le piège de la spécialisation se referme sur les espoirs de développement des nations périphériques et dépendantes.

L’Amérique latine contracte le virus hollandais

À cette trappe structurelle vient s’y ajouter un autre, celle du syndrome hollandais. Ce phénomène s’observe pour la première fois dans les années 1960 aux Pays-Bas. La découverte de grands gisements de gaz booste les exportations hollandaises et les devises affluent vers le pays de la tulipe. Loin d’être une bonne nouvelle, cette manne exceptionnelle de devises constitue une demande soudaine pour les florins1 qui s’apprécient rapidement : les exportateurs, nouvellement riches en devises, doivent se procurer de la monnaie nationale pour faire face à leurs dépenses et pour acquérir des titres libellés en florins, par exemple. Lorsque la monnaie hollandaise s’apprécie, sa production devient mécaniquement moins compétitive. Cela renchérit les exportations et fait baisser le prix relatif des importations. L’industrie nationale perd des parts de marchés et se contracte, à l’inverse du chômage et de la pauvreté, qui augmentent alors.

Le secteur industriel s’affaiblit aussi du côté de l’offre. Le secteur exportateur du gaz, plus rémunérateur, prive en partie l’industrie de capitaux et de travailleurs qualifiés, qui préfèrent quitter ce dernier pour se diriger vers le premier.

Le schéma ci-dessous résume ce mécanisme.

Source : NRGI, mars 2015.

Ce cadre d’analyse ne tarde pas à se transposer aux pays latino-américains, dont les particularités, loin de l’invalider, continuent de le compléter jusqu’à nos jours.

Par exemple, lorsque le cours du pétrole augmente, on pourrait s’attendre à ce que le bolivar, la monnaie vénézuélienne s’apprécie et que l’inflation diminue dans le pays. Pourtant, c’est l’inverse qui se produit. Dans l’économie bolivarienne, l’effet-demande compense ainsi l’effet appréciation-désinflation : l’afflux de devises se traduit par une importante demande de biens et de services adressée à une offre domestique très limitée. Si le marché ne peut s’ajuster par les quantités, il le fait par les prix, qui augmentent et viennent alimenter une inflation auto-entretenue.

Le syndrome hollandais se complexifie lorsque l’on introduit d’autres variables, comme la volatilité des cours. Celle-ci pose un problème majeur lorsque, comme en Argentine, la rente d’exportation sert en partie à financer le budget public. À partir du moment où le cours du soja commence à chuter en 2014, en plus du déficit commercial, c’est le déficit public qui se creuse, lui aussi source d’inflation.

La volatilité des cours empêche d’autre part de pérenniser une politique de soutien à l’industrie, qui pourrait minimiser les premières conséquences du syndrome hollandais. En effet, si les subventions sont financées par un impôt sur les exportations en période de hausse des cours, leur effondrement prive l’État de recettes budgétaires. L’industrie, privée de subventions, se retrouve alors à la merci de l’impitoyable concurrence internationale.

Le syndrome revêt aussi un volet politique. L’instabilité économique structurelle et les luttes – nationales ou transnationales – pour le contrôle des ressources naturelles entraînent dans leur sillage de nombreuses ruptures de l’ordre constitutionnel, comme l’illustre la longue liste de coups d’État et de guerres civiles qui jonchent tristement l’histoire du continent le plus inégalitaire du monde. Cette instabilité politique empêche de construire un cadre institutionnel favorable au développement des pays à long terme.

Une voie sans issue ?

Le panorama général dépeint jusqu’ici est très pessimiste. Il n’habilite pas pour autant une lecture fataliste et qui ne prendrait pas en compte le succès inégal des différents gouvernements dans la lutte contre cette malédiction. Certains gouvernements réussissent à adoucir les effets des contraintes structurelles sur la population. On pense typiquement à la réduction rapide des taux de pauvreté et de chômage observée durant les années 2000 sous les gouvernements progressistes en Argentine, au Brésil, en Équateur et en Bolivie.

Une réduction similaire s’observe toutefois dans des pays comme la Colombie ou le Chili, ce qui brouille les pistes quant au mérite des gouvernements progressistes en la matière. Mais d’une part les méthodologies de mesure diffèrent et compliquent la comparaison internationale. D’autre part ce qui est mesuré n’est la pauvreté monétaire relative : ce qui fait réellement la différence relève du domaine des biens et services non marchands mis à disposition de la population par la puissance publique. En ce sens, l’effet positif sur le bien-être dû au développement des services publics financés par les entrées de devises n’apparaît pas dans la mesure de la pauvreté ou du revenu par tête. Ainsi, à revenu égal, il vaut mieux vivre en Argentine, où l’éducation et la santé sont gratuites et que le gaz et l’électricité l’étaient pratiquement durant l’époque kirchnériste plutôt qu’au Chili, où seuls les plus aisés peuvent accéder à l’éducation supérieure et à la santé.

D’autre part, lorsque l’on applique des politiques néolibérales conçues pour fonctionner de la même manière en tout lieu et en tout temps, à l’image de l’Argentine de l’ancien président Macri, les résultats sont généralement catastrophiques. La dérégulation du commerce extérieur, du marché des changes et de celui des capitaux provoque à la fois un creusement des déficits commerciaux, une forte dépréciation et une hausse de l’inflation. L’explosion de la pauvreté, déjà structurelle, ne se fait pas attendre. En seulement quatre ans, près de 3,5 millions d’Argentins – sur une population de 46 millions – basculent sous le seuil de pauvreté, dont le taux a dépassé les 35 %.

Puis, s’il est vrai que les limites structurelles au développement des pays périphériques soumis à la malédiction des ressources naturelles ne peuvent être conjurées au niveau national, ni à court ni à moyen terme, deux autres échelles restent envisageables pour tenter de dépasser ces contraintes ou d’en adoucir les effets.

Tout d’abord, l’échelle internationale permet de faire appel à la coopération des pays structurellement excédentaires. Certes, la probabilité qu’ils acceptent de réduire les excédents, pourtant financés par les déficits des autres, est très faible. Cette échelle permet surtout de comprendre comment les bouleversements violents de l’ordre économique mondial peuvent ouvrir des fenêtres de tir pour les pays périphériques. En effet, sans la crise de 1929, l’Argentine n’aurait pas pu enclencher son processus d’industrialisation par substitution d’importations qui, malgré toutes les contradictions liées à sa position de pays agro-exportateur, ne prend fin qu’à la suite d’un coup d’État conservateur en 1955.

L’échelle locale offre d’autres solutions partielles. Si elles ne sont pas en mesure de modifier les structures de production, les initiatives populaires apportent de nombreuses réponses aux effets les plus délétères de la spécialisation productive. Par exemple, la récupération des usines en faillite par les travailleurs qui en assurent la continuité productive en autogestion ne représente pas seulement une arme formidable contre le chômage, mais sont aussi un signal fort envoyé aux patrons tentés de définancer leurs entreprises au profit de la spéculation financière.

Les monnaies alternatives, quant à elles, permettent d’assurer un niveau d’activité minimum lorsque les liquidités en monnaie nationale se font rares dans l’économie réelle. L’expérience la plus réussie, le bocade, a permis à la petite province argentine de Tucuman d’alléger son budget en pesos, de réduire sa dette et d’activer la production locale pendant plus de vingt ans, jusqu’au moment où le gouvernement national en décrète la suppression en 2003. Ces monnaies permettent aussi de combattre les effets récessifs de l’inflation, du moment que les circuits dans lesquelles elles circulent sont suffisamment intégrés et diversifiés pour en tirer le potentiel maximal.

Loin d’alimenter des visions défaitistes, la prise en compte des contraintes structurelles permet de nous doter d’une vision éclairée des crises qui secouent actuellement l’Amérique latine et nous empêche de tomber dans des lectures partielles, partiales et manichéennes d’une réalité complexe. En ce sens, il est impossible d’imaginer les solutions futures sans appréhender correctement les soubassements des mécanismes économiques qui façonnent le présent.

Photo en une : Les présidents Hugo Chávez, Evo Morales, Lula da Silva et Rafael Correa © Marielisa Vargas

1 Le florin est la monnaie hollandaise avant l’euro.

Le néocolonialisme en éducation en Afrique francophone

Le néocolonialisme en éducation en Afrique francophone

Par Elisanne Pellerin

Cet article est paru dans notre recueil diversalité, en vente sur notre boutique en ligne et dans plusieurs librairies indépendantes. 

Si chaque pays d’Afrique a une histoire avant l’époque de la colonisation, la prise de possession des terres par divers États étrangers a certainement marqué un point tournant pour les Africain·e·s. En effet, les nouveaux arrivants ont modifié leur quotidien et ont imposé leur mode de vie et leurs valeurs. Tel est le cas des territoires anciennement possédés par la France. Aujourd’hui encore, la France exerce une influence sur le quotidien des Africain·e·s de ses anciennes colonies, bien longtemps après l’indépendance de la majorité des territoires colonisés sur le continent. On appelle souvent cette influence « néocolonialisme » et ce dernier imprègne le discours français. Sous une apparence de bienfaisance humanitaire, les interventions actuelles des Français·es en Afrique cachent une domination persistante, particulièrement sur le plan de la langue. L’éducation est aussi l’un des domaines où l’influence française se fait le plus sentir au quotidien. Et puisque l’éducation d’une population est étroitement liée à son identité, c’est l’identité de ces peuples qui est encore affectée par la colonisation.

La France en Afrique

Bien que chaque pays colonisé ait sa propre histoire, il est possible de dégager un schéma commun dans l’histoire de leur colonisation par la France. Cette ancienne grande puissance coloniale occupait un territoire représentant aujourd’hui une vingtaine de pays qui furent, dans les années 1930, les colonies les plus « lucratives » pour le colonialisme français1. L’éducation est donc, à l’époque, déjà sous le contrôle de l’administration coloniale de la France, qui s’affaire à concevoir les programmes d’éducation qui seront enseignés aux jeunes Africain·e·s en espérant leur faire adopter le mode de vie et les valeurs de la métropole. De plus, les cours sont donnés en français et par des professeur·e·s venu·e·s de la France2. L’éducation française en Afrique est cependant différente de celle dispensée en France même, car les besoins sont distincts. Les Africain·e·s sont majoritairement employé·e·s dans la colonie pour extraire les ressources qui seront monopolisées par les pays occidentaux. Ainsi, les Africain·e·s sont voué·e·s au travail physique. C’est pourquoi leur éducation est beaucoup plus élémentaire que celle offerte dans la métropole. Le but de l’école était la formation d’auxiliaires de l’administration et d’agent·e·s pour les maisons de commerce. Ces méthodes changeront, principalement après la conférence de Brazzaville en 1944. À ce moment, l’éducation française en Afrique est un échec, puisque les écoles dédiées à la formation au travail manuel n’attirent pas les Africain·e·s qui peuvent se former à ce type de travail sans l’aide des écoles françaises3. De plus, l’Organisation des Nations Unies et l’UNESCO, fondées en 1945, demandent aux pays membres, incluant la France, de faire de l’éducation universelle (ce qui inclut donc l’éducation des peuples colonisés) une priorité4. Plusieurs réformes sont alors mises en place pour augmenter le taux de scolarité dans les colonies. Notamment, l’école devient obligatoire tant que des places sont disponibles dans les classes. Aussi, l’éducation est centralisée et gérée par la métropole (et non par le ministère des Colonies), et les classes primaires mènent dorénavant aux mêmes diplômes pour les élèves des colonies et ceux de la métropole. Ce sera ainsi jusqu’à l’indépendance des territoires5.

Il y a déjà, dans les années 1940, des mouvements de résistance au colonialisme. Plusieurs intellectuel·le·s africain·e·s remettent fortement en question la domination française et sa façon de traiter les colonies. D’ailleurs, lors du Congrès international des peuples coloniaux à Paris en 1937, des Africain·e·s sont invité·e·s à s’exprimer sur les enjeux moraux de la colonisation qui faisaient déjà l’objet de débats tant chez les colonisateurs que chez les résistant·e·s africain·e·s6. On s’interrogeait, par exemple, sur le fait de maintenir la colonie dans la pauvreté pour enrichir la France et sur le fait de traiter les Africain·e·s différemment des Français·es, notamment sur le plan des diplômes qu’elles et ils peuvent obtenir. Pendant cette rencontre, certaines femmes sont également présentes pour parler des inégalités entre les hommes et les femmes dans l’éducation et, plus largement, dans la colonie7.

Développement et discours néocolonialiste

La France est impliquée dans les programmes de développement de ses anciennes colonies africaines et a une responsabilité envers les territoires qu’elle possédait. La période coloniale est en grande partie responsable de l’état de pauvreté actuel des pays d’Afrique. L’exploitation brutale des populations ainsi que l’appropriation des ressources du continent par les pays du Nord sont en cause. C’est ce qui justifie qu’aujourd’hui, la France et d’autres pays occidentaux mettent en place des actions, notamment en aidant au développement que la colonisation avait freiné. La réalité est cependant plus complexe, car les pratiques de développement de l’Occident en Afrique posent problème. Ce développement est d’abord critiqué parce qu’il est principalement fait de façon exogène, c’est-à-dire qu’il est géré de l’extérieur, par les pays d’Occident, la France en l’occurrence. Par conséquent, dans les faits, la France a beaucoup de pouvoir sur le développement de ses anciennes colonies, leur laissant peu d’autonomie sur leurs propres territoires. Certain·e·s pourraient croire que les Africain·e·s n’ont qu’à refuser ce type de développement et à prendre les rênes, puisque le droit international leur accorde une pleine souveraineté à l’intérieur de leurs frontières depuis leur indépendance. Cependant, il faut savoir que la relation de pouvoir entre les gouvernements des pays d’Afrique et celui de la France est très déséquilibrée. La France est dominante et elle détient des ressources (principalement le capital financier, mais aussi les travailleurs et travailleuses diplômé·e·s et des technologies, une plus grande influence à l’international et une meilleure crédibilité (supposée) en connaissances pour le développement) que les Africain·e·s n’ont pas. Ces derniers et ces dernières se voient donc dans l’obligation de céder leur autonomie pour espérer accéder, grâce à la France, au financement nécessaire à leur développement8.

Les discours de la France et des autres pays sur le développement de l’Afrique comportent un autre problème dans la façon de parler du développement. On montre généralement les Africain·e·s comme des victimes passives de la pauvreté, surtout dans le cas des femmes et des filles, alors que la France est présentée et perçue comme la sauveuse occidentale qui leur vient gracieusement en aide9. Non seulement cette façon de faire dissimule un certain racisme de l’Occident, mais plus encore, on incite ainsi les Africain·e·s à se penser inférieur·e·s et dépendant·e·s de l’Occident pour leur bien-être. Si le développement est actuellement présenté comme une solution aux problèmes des peuples africains, il est en fait une nouvelle façon pour la France et les autres pays d’affirmer leur domination sur l’Afrique. Cette domination se concrétise de manière plus ou moins violente et toujours dans une logique de capitalisme qui fait la promotion de l’accumulation des ressources au détriment de l’environnement et de la culture10.

L’aide n’est pas octroyée sans condition. Pour y avoir droit, les gouvernements africains doivent répondre aux exigences occidentales en se pliant à des valeurs dites universelles, comme l’économie libérale, l’ouverture des marchés et la démocratie telle que défendue par les pays occidentaux. Ainsi, le développement devient une arme pour imposer des valeurs et des pratiques occidentales à l’Afrique11. La chercheuse Rita Abrahamsen mentionne par ailleurs que les gouvernements occidentaux imposent leur conception de la démocratie comme un prérequis au développement et au financement de cette dernière en Afrique, alors qu’eux-mêmes ne se sont pas développés sous les régimes démocratiques12. Ceux-ci sont arrivés des années après l’époque du grand développement industriel. De plus, l’universalisation de la démocratie est souvent utilisée comme prétexte, par les Occidentaux et Occidentales, pour intervenir à l’étranger comme ce fut le cas en Irak13, mais aussi dans plusieurs pays d’Afrique, dont la Côte d’Ivoire, le Congo et le Mali. Aussi, non seulement la démocratie est très reliée au monothéisme par son insertion au travers du catholicisme dans l’histoire de l’Occident, mais elle a également ses limites. La démocratie demeure très manipulable et manipulée. La Russie nous en donne un bon exemple. La démocratie ne fonctionne pas en toutes circonstances, mais sert souvent les intérêts économiques et politiques des États occidentaux sous son prétexte universalisable14. Ajoutons que la démocratie telle que nous la voyons actuellement est apparue, en des formes très différentes, en Grèce et est réapparue plusieurs siècles plus tard, reprise par les idées universalistes des Lumières, personnages occidentaux : « la démocratie a fini par apparaître comme le régime « normal » du politique, jusqu’à ce que n’en soit plus perçu son caractère quasi exceptionnel à travers époques et sociétés, ni sa fragilité, l’une et l’autre en faisant pourtant une véritable utopie »15.

Blondiaux et Sintomer16 expliquent que la démocratie est basée sur l’idéalisation des citoyen·ne·s et de leur pouvoir. Il est utopique de penser, selon ces deux auteurs, que tou·te·s les citoyen·ne·s peuvent librement s’exprimer dans un système démocratique et que ce dernier est véritablement au service de chaque citoyen·ne représenté·e comme faisant partie d’un groupe où tou·te·s sont égales et égaux. Dans les faits, la démocratie représentative actuellement encouragée est un système hiérarchique où les pouvoirs politique et économique jouent un grand rôle et où tou·te·s les citoyen·ne·s ne peuvent pas participer à parts égales. En Afrique, les disparité sociales et économiques font de la démocratie l’outil des privilégié·e·s, alors que les populations de régions éloignées ou faiblement lettrées et scolarisées peinent à participer à l’exercice et sont pénalisées par ces conditions d’obtention de fonds pour le développement de leur pays.

Ajoutons qu’à travers l’aide internationale au développement, la France projette une belle image : celle d’un pays qui prend ses responsabilités envers ses anciennes colonies et qui a leur bien-être à cœur. C’est sans compter les ententes bilatérales qui prévoient des investissements économiques qui permettront à des Français·es de travailler et à la France de faire fructifier son économie. Le développement est davantage profitable à la France qu’aux populations qu’elle prétend aider17.

Les conséquences sur le quotidien des Africain·e·s

La première des conséquences de ce discours néocolonialiste sur les Africain·e·s est un racisme persistant. Les Africain·e·s en sont particulièrement victimes lorsqu’elles et ils immigrent dans les pays occidentaux. Cela concerne aussi l’ancienne métropole elle-même, cette immigration étant une conséquence directe de la colonisation. En effet, en France, la Commission nationale consultative des droits de l’homme a jugé le niveau de racisme contre les personnes non blanches inquiétant en 2018. Les discours qui insinuent que les Occidentaux et Occidentales (blanc·he·s) sont supérieur·e·s puisqu’elles et ils sont en mesure de sortir les Africain·e·s de la pauvreté, les amènent à se considérer comme des citoyen·ne·s de second ordre, dépendant·e·s des capacités et du savoir-faire de l’Occident. C’est le point de vue de Thomas Sankara, pour qui la colonisation, entre autres par ses discours, a laissé les Africain·e·s croire qu’elles et ils étaient incapables de développer leurs propres pays. Selon Sankara18, les Africain·e·s, par manque de confiance en leurs capacités, entretiennent cette relation ainsi qu’une mentalité de dépendance envers la France et les autres anciennes métropoles19.

Il semble que la colonisation ait effectivement été préjudiciable à la façon dont les peuples africains se perçoivent eux-mêmes. La colonisation a également fait disparaître une partie de la culture traditionnelle africaine au profit de la culture coloniale francophone. Tel était d’ailleurs l’un des principaux objectifs des forces coloniales françaises : assimiler les Africain·e·s20 et de les « civiliser » au moyen de la culture française21. Aujourd’hui encore, cela laisse des traces. Actuellement, la langue la plus couramment parlée dans les anciennes colonies est le français. Dans la plupart de ces pays, l’éducation est encore dispensée en français. Il s’agit aussi de la principale langue d’expression commune et de scolarisation en Afrique22.

Réformer le système d’éducation?

Au moment de déclarer leur indépendance, les gouvernements des pays africains se sont retrouvés avec de nouveaux droits d’autodétermination, mais disposaient toujours de peu de ressources pour les appliquer et pour réformer leurs institutions. Ainsi, la plupart d’entre eux ont choisi de ne pas modifier en profondeur le système d’éducation, principalement par manque de ressources. Les enseignant·e·s africain·e·s ont été formé·e·s par la métropole en français et la multiplicité des différentes langues traditionnelles qui coexistent dans un même pays (parfois plus de dix) complexifie le changement de la langue d’enseignement. Ainsi, réformer le système d’éducation demanderait des ressources économiques, humaines et matérielles que les pays n’ont pas. Ces changements seraient également très coûteux et nécessiteraient une longue transition. Les gouvernements locaux ont préféré maintenir l’enseignement français puisque ce choix était plus simple et moins dispendieux et que leurs situations économiques étaient encore précaire. Également, il faut dire que les gouvernements des pays anciennement colonisés ont compris l’importance de la langue dans les relations de pouvoir. Ils sont conscients qu’ils ont intérêt à rester idéologiquement et culturellement proches de la France pour pouvoir bénéficier de son influence et de ses ressources. Le fait de conserver la langue française leur donne donc de meilleures opportunités avec leur ancienne métropole et les autres pays23.

L’influence des intellectuel·le·s africain·e·s apporte un éclairage différent sur cette décision. Au lendemain de l’indépendance, les élites africaines sont les premières à être appelées à se prononcer sur les réformes des pays nouvellement indépendants. Bien que les avantages à garder un fonctionnement sociétal semblable à celui de la période française soient réels et pèsent dans la balance, il ne faut pas oublier que les intellectuel·le·s qui prennent les décisions ont été pour la plupart formé·e·s en France. Elles et ils ont donc intégré la culture française, ses valeurs et ses idées, et font aussi partie de l’élite. Ce sont donc des Africain·e·s pour qui le système français a été synonyme de succès et de grands bénéfices. Plusieurs sont convaincu·e·s des vertus de ce système, bien que nombre d’entre elles et eux aient résisté, comme Thomas Sankara ou encore Patrice Lumumba au Congo. Plusieurs plaideront en faveur bénéfices du maintien d’un système français. Il faut comprendre ici la dynamique des relations entre ces élites et les colonisateurs. D’abord, les dirigeants tentaient de s’attirer le soutient des intellectuel·le·s en feignant un respect des traditions africaines et en offrant à cette élite des avantages, dont l’éducation à rabais. L’élite ainsi amadouée servait à adoucir le contact entre les pays colonisateurs et les colonisé·e·s. L’élite s’est donc divisée entre celles et ceux qui ont défendu le système d’éducation français et celles et ceux qui l’ont rejeté24. L’acceptation du système français par une partie de l’élite montre également comment la colonisation particulièrement longue et violente a pu avoir des effets insidieux sur la mentalité des gens qui l’ont subie.

Sur un plan plus pratique, mentionnons que, lorsque l’indépendance a été prononcée, l’UNESCO et la France participaient déjà au développement des anciennes colonies et finançaient la construction de plusieurs écoles. Entre autres, l’UNESCO a financé trois écoles supérieures dans les anciens territoires français nommées « écoles normales supérieures ». Situées à Brazzaville au Congo, à Abidjan en Côte d’Ivoire et à Yaoundé au Cameroun, elles ont ouvert leurs portes en 1961. Dans ces circonstances, il s’est avéré difficile pour les pays africains d’imposer les langues traditionnelles comme langues d’enseignement, d’autant plus qu’à l’ouverture de ces écoles, la formation des professeur·e·s était toujours dispensée en France, et ce, malgré les efforts déployés pour que les programmes soient légèrement adaptés aux réalités des étudiant·e·s africain·e·s25. Ces interventions de développement de l’UNESCO et de la France en matière d’accessibilité à l’éducation sont légitimées par l’importance qu’accorde l’ONU, dans les années 1960 et 1970, à l’éducation universelle. Ce terme est utilisé pour demander que tous les peuples aient accès à une éducation de qualité, ce qui encourage les gouvernements occidentaux et africains, par le fait même, à mettre en place des programmes d’éducation universels, c’est-à-dire occidentalisés partout dans le monde. Cette occidentalisation du développement en Afrique a ses conséquences sur l’identité des Africain·e·s et sur l’efficacité du développement, ce qui affecte également la qualité de vie.

La langue d’un pays est très étroitement liée à son identité. Pour la France, le fait de choisir la langue de sa colonie n’est pas neutre et constitue une entrave à la liberté de choix et à la liberté d’expression. Maintenir la langue des pays colonisateurs contribue à exercer une domination et à imposer une hiérarchie26. En poussant les Africain·e·s à utiliser la langue française, on sous-entend que cette dernière a plus de valeur et est plus appropriée que les langues traditionnelles. En faisant le choix, à la place des Africain·e·s, d’éduquer en français, les autorités francophones dénigrent les langues traditionnelles et formulent un jugement de valeur implicite à leur sujet, puisque le français est davantage relié à la France et à ses valeurs occidentales. La langue française est alors vue comme plus distinguée et plus riche, parce que les Français·es ne comprennent pas les langues traditionnelles et dénigrent l’héritage culturel qu’elles portent. Elles et ils souhaitent assimiler les Africain·e·s vers une culture vue comme supérieure, la culture française.

L’imposition du français s’est faite avec des mesures répressives et est synonyme de violence. La langue française est devenue un outil pour détruire la pluralité culturelle et linguistique en Afrique. Elle est également vue comme la seule langue compatible avec le développement économique. La destruction les cultures langagières et l’imposition de la langue des dominant·e·s sont des mesures dont ne pouvaient se passer les pays colonisateurs. Le colonialisme était d’abord une idée d’assimilation qui, elle-même, s’apparente à la violence contre l’identité d’un peuple27. Charles Nodier réplique en ces termes à celles et ceux qui ne voient en l’imposition du français en Afrique qu’une décision utilitaire:

C’est au nom de la civilisation qu’on insiste aujourd’hui sur l’entière destruction des patois. Détruire le bas-breton, dites-vous? Et de quels moyens se servirait-on pour y parvenir? Sait-on seulement ce qu’est une langue et quelles profondes racines elle a dans le génie d’un peuple et quelles touchantes harmonies elle a dans ses sentiments?28

De plus, cela sous-entend également que la culture africaine n’a pas à être mise en valeur et à être conservée. La langue est justement un moyen fort efficace de se définir par rapport aux autres. Ici, le français imposé définit d’emblée la relation entre le Blanc français ou la Blanche française et l’Africain·e et cette relation est teintée par la domination. La langue façonne les habitudes, les pensées, les jugements, les relations et les normes au sein d’une société29. Plus encore, la langue produit une culture. En acceptant ou en se faisant imposer la langue française, pendant la période coloniale comme après l’indépendance, les Africain·e·s se plient implicitement au partage d’une culture commune avec la France incarnée par la langue française30. Les conséquences sont particulièrement importantes pour les enfants qui apprennent le français dès leur plus jeune âge, entre autres, à l’école primaire. Puisqu’elles et ils sont en pleine construction identitaire, l’impact est d’autant plus grand sur leur perception identitaire à long terme, puisque le langage est le véhicule de la construction31 et la première institution sociale selon John Searle32.

Exclure les Africain·e·s du développement pour mieux contrôler

Le fait d’exclure les personnes locales du développement les met dans une position d’attente envers l’international. Elles et ils deviennent des acteurs passifs dans les réalisations des enjeux de leurs propres territoires. Vladimir Filippov explique le contrôle des ressources par un petit groupe d’élite français et la corruption des politicien·ne·s africain·e·s par différentes méthodes passant par les assassinats politiques, le chantage ou les agressions militaires. C’est ce qui permet à la France de garder la mainmise sur les ressources naturelles dont elle a besoin et de conserver les gouvernements africains en état de dépendance envers elle33. Cela crée d’abord un sentiment d’impuissance et d’infériorité et des frustrations à l’interne contre la gestion des gouvernements.

L’Afrique a toujours été un instrument pour d’autres enjeux. Des enjeux intérieurs : champ de manœuvre pour l’armée, financement de la vie politique française, approvisionnement en uranium et en pétrole. Des enjeux de politique internationale : réservoir de votes dans les institutions internationales, zone de transit pour le soutien au régime d’apartheid et à son programme nucléaire.34

Également, cela empêche les Africain·e·s d’avoir un sentiment de fierté pour leurs réalisations en tant que peuple. Pour Fanon35, la ou le colonisé·e doit prendre conscience de son pouvoir de se libérer et du fait que le colonisateur ou la colonisatrice ne lui est pas supérieur·e. Sans cette prise de conscience, l’oppression des colonisateurs et colonisatrices est trop lourde et empêche les Africain·e·s d’être véritablement indépendant·e·s. Plusieurs Africain·e·s ont cependant résisté, comme Thomas Sankara et le peuple burkinabé, Patrice Lumumba au Congo ou Joseph Ki-Zerbo au Burkina Faso, pour développer localement leur pays. Plusieurs initiatives de jeunes intellectuel·le·s et entrepreneur·e·s sont mises de l’avant au Burkina Faso, en Côte d’Ivoire, au Ghana et partout en Afrique pour développer plus localement le territoire. Ces projets et cette vision du développement sont appuyés par plusieurs intellectuel·le·s de partout dans le monde qui prônent un développement plus local, regroupant notamment le paradigme post-développementiste.

Sur un plan plus pratique, il est clair que le fait de ne pas impliquer les Africain·e·s dans le développement prévient la création d’emplois pour elles et eux, alors que les Occidentaux et Occidentales sont souvent appelé·e·s à travailler dans les pays du Sud moyennant de gros salaires qui, pour finir, ne viennent pas enrichir l’économie locale, puisqu’ils sont donnés à des Français·es qui retourneront majoritairement consommer en France, investissant dans l’économie française. Il en va de même pour les Chinois·es, les Américain·e·s, les Canadien·ne·s ou les Anglais·es, par exemple, qui sont payé·e·s pour travailler en Afrique dans plusieurs domaines comme dans l’extraction minière, l’aide humanitaire et le développement (comme entrepreneur·es, gestionnaires, médecins, infirmiers ou infirmières) ou alors pour les métiers de la construction quand vient le temps de reconstruire le pays après une catastrophe naturelle ou humaine ou de développer les infrastructures. La sécurité est souvent assurée également par des corps policiers ou militaires d’autres pays, majoritairement sous la direction de l’ONU. Des travailleurs et travailleuses étranger·ère·s sont souvent engagé·e·s pour faire ce type de développement et réinvestissent majoritairement l’argent de leur salaire dans l’économie de leur propre pays et non en Afrique. Les possibilités d’emplois pour les Africain·e·s sont donc réduites et cela nuit au développement économique des pays de ce continent. Le fait d’opter pour un développement plus endogène permettrait de miser sur les potentiels et les capitaux locaux, en plus de permettre aux Africain·e·s de reprendre leur pouvoir de décision et d’autodétermination36. Il s’agirait alors d’un système pensé et réalisé localement par les Africain·e·s, qui pourraient ainsi créer et réfléchir le développement selon leurs désirs et besoins l’utiliser comme moteur pour faire fonctionner l’économie et créer des emplois. Cette option redonne également du pouvoir aux gouvernements locaux qui, par le fait même, doivent prendre leurs responsabilités et répondre aux attentes et besoins de la population. Ceux-ci deviennent alors imputables de leurs décisions sur les questions de développement face à leur peuple (cela est particulièrement vrai en démocratie). Un développement endogène permettrait aussi d’impliquer tous les acteurs locaux, notamment les femmes, qui pourraient devenir des actrices de plus grande importance dans l’économie locale. Cela contribuerait à résoudre les problèmes d’égalité entre les hommes et les femmes puisque ces dernières pourraient être plus autonomes financièrement ainsi que plus épanouies et indépendantes dans leur quotidien37. À long terme, un développement plus endogène permet une meilleure appropriation des ressources, une plus grande indépendance et un développement plus efficace. Sur ce dernier point, soulignons qu’un tel développement en Afrique apporterait une meilleure qualité de vie pour les Africain·e·s qui pourraient être plus riches et avoir accès à des services sociaux et sanitaires de qualité qui amélioreraient leur vie en répondant à leurs besoins réels, et non à ceux des pays occidentaux. Joseph Ki Zerbo38 définit le concept de développement endogène en expliquant que le développement est en fait l’auto-développement, dans l’optique où il répond aux besoins, aux réalités et aux intérêts des pays d’Afrique. Le développement doit passer par des choix économiques et culturels faits par et pour les Africain·e·s.

Actuellement, les défis sont nombreux. Bien que les choses changent progressivement, le développement est encore contrôlé et mis en action par les pays occidentaux, ce qui ne répond pas aux besoins des Africain·e·s. De plus, l’Occident se montre opportuniste en utilisant sa relation de pouvoir à son avantage dans ses négociations commerciales et économiques avec les États africains qui sont, quant à eux, pris avec des dettes qu’ils peinent à rembourser en raison des taux d’intérêt très élevés et de leur manque de pouvoir commercial à l’international.

Conclusion

Les discours néocolonialistes sont chose courante pour la France depuis l’indépendance. Ils sont particulièrement visibles dans les discours sur le développement où l’on montre les Africain·e·s comme étant dépendant·e·s de l’expertise de l’ancienne métropole pour se développer. À travers ces discours, on insinue également que les valeurs occidentales sont universelles, qu’elles doivent être appliquées en Afrique puisqu’elles sont les seules qui soient acceptables, qu’elles apportent du positif, nonobstant la culture ou l’histoire de l’endroit où on souhaite les voir partagées. L’adhésion à ces valeurs constitue un prérequis pour obtenir de l’aide de la part de la communauté internationale. Plus encore, on observe que les discours néocolonialistes et la colonisation ont eu un impact néfaste sur la construction identitaire et la culture des Africain·e·s, entre autres par l’imposition de la langue française. Ils ont également eu un impact sur les relations entre les Occidentaux et Occidentales et les Africain·e·s qui sont teintées d’une domination du premier groupe sur le second, ce qui crée du racisme, parfois systémique, en plus de pousser les Africain·e·s à s’autodéfinir comme étant inférieur·e·s aux peuples occidentaux.

Le néocolonialisme nuit à la diversité. Par l’imposition de valeurs occidentales présentées comme universelles, le néocolonialisme aplanit la diversité. De plus, par le racisme qui se dégage des discours coloniaux, la diversité est freinée. Le néocolonialisme répond à la diversité par la violence et la domination. Il réprime au profit d’une homogénéité ethnique et culturelle répondant aux critères établis par ce courant imposant une fausse hiérarchie entre les différentes ethnies et cultures qui brime les droits des individus, le vivre ensemble et la paix sociale.

L’une des solutions pour mettre fin au néocolonialisme en Afrique passe par le développement endogène. En effet, impliquer davantage les gouvernements locaux et la population locale dans le développement de leurs pays aiderait les Africain·e·s à reprendre du pouvoir dans leurs relations avec la communauté internationale et à éliminer la domination qui les caractérise. De plus, le fait d’impliquer les gens locaux permettrait de développer un sentiment de fierté et une identité nationale qui leur est propre, ce qui serait positif pour leur perception d’eux et d’elles-mêmes, en plus de créer des emplois et une meilleure participation à l’économie locale. Il semble donc que de miser sur les acteurs locaux et actrices locales soit une bonne solution pour contrer le néocolonialisme en Afrique. Le développement endogène est de plus en plus discuté dans les instances internationales. Il y a donc espoir que les pratiques en ce domaine évoluent vers quelque chose de plus adapté aux contextes africains.

1 Just-Jean Etiene Roy, Histoire des Colonies françaises, et des établissements français, en Amérique, en Afrique, en Asie et en Océanie, Tours : A MAME et Cte, 1856.

2 Lorraine Decléty, « Le ministère des colonies », Livraisons d’histoire de l’architecture, n° 8, 2004 : 23-39. doi.org/10.3406/lha.2004.978.

3 Jean Capelle, L’éducation en Afrique noire à la veille des indépendances (1946-1958), Paris : Karthala, 1990.

4 Maurice Houis et Remi Role Richard, Intégration des langues africaines dans une politique d’enseignement, Paris : Agence de coopération culturelle et technique, UNESCO, 1977. unesdoc.unesco.org/images/0004/000467/046751FB.pdf.

5 Harry Gamble, « La crise de l’enseignement en Afrique Occidentale française (1944-1950) », Histoire de l’éducation, vol. 128, 2010 : 129-162. doi.org/10.4000/histoire-education.2278.

6 Paule Brasseur, « À propos du Congrès de l’évolution culturelle des peuples coloniaux », Journal des africanistes, vol. 49, n° 2, 1979 : 143-150. doi.org/10.3406/jafr.1979.2218.

7 Fanny Colonna, Instituteurs algériens, 1883-1939, Paris : Presses de la FNSP, 1975, p.10.

8 Arturo Escobar, Encountering development: The making and unmaking of the third world, Princeton : Princeton University Press, 1994.

9 Christine Verschuur, Isabelle Guérin et Hélène Guétat-Bernard (éds.), Sous le développement, le genre, Marseille : IRD Éditions, 2015.

10 Serge Latouche, Vers une société d’abondance frugale : Contresens et controverses sur la décroissance, Paris : Mille et une nuits, 2011.

11 Rita Abrahamsen, Disciplining Democracy: Development Discourse and Good Governance in Africa, Londres : Zed Books, 2000.

12 Ibid.

13 Jack Goody, « Démocratie, valeurs et modes de représentation », Diogène, vol. 206, n° 2, 2004 : 6-22. doi.org/10.3917/dio.206.0006.

14 Ibid.

15 Jacqueline Barus-Michel, « La démocratie dans tous ses états », Le Journal des psychologues, vol. 247, n° 4, 2007 : 18-22. doi.org/10.3917/jdp.247.0018.

16 Loïc Blondiaux et Yves Sintomer, « L’impératif délibératif », Rue Descartes, vol. 63, n° 1, 2009 : 28-38. doi.org/10.3917/rdes.063.0028.

17 Gérard Azoulay, « Les nouvelles formes de l’aide publique au développement et l’éventuel « retour de l’État » dans les pays d’Afrique subsaharienne », Mondes en développement, vol. 153, n° 1, 2011 : 57-70. doi.org/10.3917/med.153.0057.

18 Thomas Sankara (1949-1987) était le chef d’État de la Haute-Volta rebaptisée Burkina Faso pendant son mandat de 1983 à 1987. Il est le père de la première révolution burkinabée et fut très important pour l’émancipation nationaliste du Burkina Faso et, plus largement, de l’Afrique, croyant que le continent devait acquérir plus d’autonomie et mettre fin à la domination des anciennes métropoles sur l’Afrique.

19 Thomas Sankara, « Le Burkina et l’école nouvelle, discours de Thomas Sankara (février 1986) », thomassankara.net, 2019.  www.thomassankara.net/burkina-lecole-nouvelle-discours-de-thomas-sankara….

20 Georges Hardy, Une conquête morale. L’enseignement en AOF, Paris : L’Harmattan, 2005.

21 Gary Wilder, The French Imperial Nation-State. Negritude and Colonial Humanism between the Two World Wars, Londres; Chicago : The University of Chicago Press, 2005.

22 Voir à ce propos : Baptiste Beck, Richard Marcoux, Laurent Richard et Alexandre Wolff, Estimation des populations francophones dans le monde en 2018. Sources et démarches méthodologiques, Observatoire démographique et statistique de l’espace francophone (ODSEF), Québec : Université Laval, 2018. www.odsef.fss.ulaval.ca/la-langue-francaise-2018.

23 Pascal Bianchini, École et politique en Afrique noire : sociologie des crises et des réformes du système d’enseignement au Sénégal et au Burkina Faso, 1960-2000, Paris : Karthala, 2004.

24 Kader Fall, 1953, « Problème de l’élite en Afrique Noire », Présence Africaine, vol. 14 n° 1, 1953 : 33-39. doi.org/10.3917/presa.014.0033.

25 Laurent Manière, « La politique française pour l’adaptation de l’enseignement en Afrique après les indépendances (1958-1964) », Histoire de l’éducation, vol. 128, 2010 : 181-183, histoire-education.revues.org/2281.

26 Martine Abdallah-Pretceille, « Langue et identité culturelle », Enfance, vol. 45, n° 4, 1991 : 305-309. doi.org/10.3406/enfan.1991.1986.

27 Jérémie Kouadio N’Guessan, 2007, « Le français : langue coloniale ou langue ivoirienne? », Hérodote, vol. 126, n° 3, 2007 : 69-85. doi.org/10.3917/her.126.0069.

28 Charles Nodier cité dans ibid., p. 70.

29 Patrick Charaudeau, « Langue, discours et identité culturelle », Ela. Études de linguistique appliquée, vol. 3-4, n° 123-124, 2001 : 341-348. www.cairn.info/revue-ela-2001-3-page-341.htm.

30 Maurice Houis et Remi Role Richard, 1977, op.cit.

31 Charlotte Epstein, « Constructivism or the Eternal Return of Universals in International Relations. Why Returning to Language is Vital to Prolonging the Owl’s Flight », European Journal of International Relations, vol. 19, n° 3, 2013, p.502. doi.org/10.1177/1354066113494669  

32 John R. Searle, The Construction of Social Reality, New York : The Free Press, 1995 : 59-60.

33 Vladimir Folippov, « Françafrique and Ethics in International Relations », International Relations, vol. 17, n° 2, 2017 : 402-415. doi.org/10.22363/2313-0660-2017-17-2-402-415.

34 Hervé Sciardet, « De la Françafrique à la mafiafrique », Mouvements, vol. 3, n° 21-22, 2002 : 9-14. doi.org/10.3917/mouv.021.0009

35 Frantz Fanon, Les Damnés de la terre, Paris : La Découverte, 2002.

36 Gilbert Rist, Le développement. Histoire d’une croyance Occidentale, Paris : Presses de la Fondation nationale des Sciences politiques, 2001[1996].

37 Sylvia Chant, « Women, girls and world poverty: empowerment, equality or essentialism? », International Development Planning Review, vol. 38, n° 1, 2016.  doi.org/10.3828/idpr.2016.1

38 Joseph Ki-Zerbo, « La natte des autres : pour un développement endogène en Afrique », Actes du colloque du Centre de recherche pour le développement endogène, Bamako, Paris : Karthala CODESRIA, 1992.

Les cigares de Daniel Ortega : une industrie socialiste?

Les cigares de Daniel Ortega : une industrie socialiste?

La consommation de tabac est antédiluvienne. Sa production industrielle est plus récente. La montée du capitalisme a mené une contestation qui s’est cristallisée dans les idées de Karl Marx. Cela dit, même si de nombreux régimes politiques se réclament du marxisme, la plupart n’incarnent cependant pas une transformation radicale de l’économie. C’est ce que ce texte d’opinion tente d’illustrer, en abordant justement la production de tabac au Nicaragua, ce pays qui a connu la révolution socialiste sandiniste en 1979 et qui peine, de nos jours, à se montrer comme représentant toujours les idéaux de cette dernière.

En effet, le Nicaragua a, dans la dernière année, fait la manchette, avec des manifestations massives contre la présidence de Daniel Ortega. À l’occasion du 40e anniversaire de la révolution sandiniste, la légitimité du régime est remise en question, en dépit de son discours gauchiste proche de celui des ex‑présidents Hugo Chavéz, Lula ou encore Evo Morales. L’économie du Nicaragua est tout à fait subordonnée au libre marché plutôt qu’à une planification économique quelconque ou à tout autre système alternatif. Certaines mauvaises langues affirmeraient même que ce qui resterait de sandinistes en serait venu à adopter le néolibéralisme tout en maintenant un socialisme de façade, contradiction qui démontrerait qu’Ortega s’accroche désespérément au pouvoir, faisant fi des beaux principes jadis défendus : « sauver » la révolution sandiniste de 1979, influencée par le mouvement mené dans les 1930 contre l’Impérialisme étatsunien par Augusto Sandino, quoiqu’à un niveau très superficiel. Pour le Nicaragua, Cuba incarne toujours la Mecque révolutionnaire des Amériques. Cuba est, comme le Nicaragua, un important pays producteur de cigare. Dans cet article, nous nous pencherons sur l’industrie du cigare au Nicaragua et nous nous interrogerons sur le caractère « socialiste » de cette dernière, qui accuse pourtant une forte présence d’intérêts et de savoir‑faire cubains.

Dès les premiers jours de notre passage à Managua, nous avons croisé dans notre hôtel bon marché plusieurs groupes de Cubain·e·s qui venaient acheter de grandes quantités d’électroménagers au Mercado del Oriente, bazar réputé autant pour la vente d’articles en quantité phénoménale et d’origine parfois obscure que pour ses pickpockets et son ambiance électrisée. Ces visiteur·e·s de l’île communiste des Caraïbes allaient et venaient au marché, entassés dans la boîte d’un pick-up, entre congélateurs, réfrigérateurs, téléviseurs, pièces de vêtements et autres articles que l’on trouve difficilement accessibles sur l’île. De nombreux articles autrement difficiles à trouver à Cuba, soit en raison de l’embargo, soit en raison de la double économie du pays et du rationnement de l’État, étaient ainsi amenés du Nicaragua.

Cela dit, il ne s’agit pas de la seule manière dont ces camarades cubains font des affaires au Nicaragua. L’industrie du cigare existe à Estelí depuis près de 70 ans. Le pays s’était d’ailleurs démarqué comme un important exportateur de tabac sous la dynastie Somoza, et l’industrie a fait un pas en avant grâce à sa nationalisation avec la révolution de 1979. Depuis, de nombreux entrepreneurs venus de Cuba ont participé activement à l’expansion de l’industrie du cigare. Les investissements étrangers y ont également contribué de manière importante à partir de l’année 2000, après la fin de la guerre civile et la libéralisation de l’économie du pays. À ce jour, une grande partie des investissements proviennent de Cuba et des États‑Unis.

Le tabac est une plante indigène des Amériques que les autochtones utilisent depuis des siècles pour les cérémonies religieuses et pour ses propriétés médicinales, fumé ou prisé. Il est à noter que cet usage n’a rien à voir avec celui qu’on en fait aujourd’hui avec la cigarette ou du vapotage. De nos jours, la consommation de tabac, par ailleurs ostracisée jusqu’au ridicule, est le résultat de sa commodification. En effet, c’est après sa découverte dans les Amériques et à l’occasion de la révolution industrielle que le tabac a commencé à être commercialisé sous forme de cigarette à travers le monde. Cette commercialisation a ensuite mené à sa consommation effrénée et abusive.

L’industrie des cigares a été lancée par le Cubain José Orlando Padrón en 1970. La même année se sont aussi installées de grandes entreprises étatsuniennes. En 1977, près de 10 millions de cigares ont été fabriqués. Toutefois, cette production a été interrompue par la révolution sandiniste et par l’embargo des États-Unis qui a duré de 1980 à 1990. Sous le gouvernement sandiniste, des entreprises nicaraguayennes ont repris, pendant un certain temps, leurs activités sur le marché : Cubanica, Nicaragua Cigars, La Nave et Padrón Cigars. Néanmoins, l’industrie a surtout pris de l’expansion à partir du début du présent millénaire1.

En 2015, la production de tabac au Nicaragua, dominée par le cigare, était menée à bien par 65 entreprises, dont 15 locales (environ 15 % de la production), 20 étrangères exploitants les zones franches (environ 30 % de la production) et 30 fermes familiales (environ 45 % de la production)2. Cette production recevait, en 2013, un financement totalisant près de 120 millions de dollars3 de la part des banques comme Banpro, cette dernière a été fondée en 1991 au lendemain de la libéralisation de l’économie du pays, et d’entreprises comme la Drew Estate Tobacco Company, fondée par des entrepreneurs étatsuniens à Estelí en 19984. L’industrie employait, en 2013, près de 70 000 personnes (de manière directe et indirecte) et avait connu une augmentation de 318 % depuis 20095. Selon le Centro de Trámites de Exportación (CETREX), le montant des exportations serait passé de 1 623,2 millions de dollars à 1 872,5 millions de dollars entre 2012 et 2013.

À Estelí seulement, 150 000 personnes bénéficieraient des retombées résultant de la présence de l’industrie6. Enfin, 60 % de la production serait destinée aux États-Unis7. En 2018, le Nicaragua était également en tête de file des exportateurs de cigares vers ce pays (263,7 millions de cigares), ce que ne manque pas de rappeler la Chambre de commerce américaine du Nicaragua (Cámara de Comercio Americana de Nicaragua AMCHAM) dans sa revue mensuelle. Sur la première page de la revue en question, une carte du Nicaragua fardée des couleurs du drapeau américain nous laisse comprendre les intérêts représentés. Le Nicaragua y est décrit comme le « roi du cigare »8. La qualité de ces cigares serait excellente, en grande partie en raison du sol, et le rapport qualité‑prix est bien meilleur que dans les pays où l’industrie se caractérise par un monopole ou un quasi‑monopole, affirme la revue. On souligne aussi le peu de restrictions au commerce et aux investissements dans le pays. En somme, ce sont là toutes les caractéristiques d’une économie néolibérale. Enfin, même si l’industrie souffrait de sanction de la part des États-Unis, elle reste la moins affectée par l’instabilité actuelle9.

Nous avons eu l’occasion de visiter l’une des fabriques de cigares d’Estelí. Selon notre guide, Rodrigo, la ville compte environ 120 fabriques, dont les plus grandes emploient entre 1000 et 2000 personnes et les plus petites, entre 200 à 300 personnes. Celle que nous avons visitée était de la seconde catégorie. Les cigares sont assemblés par des couples composés d’une femme et d’un homme. L’homme se charge de compresser le fourrage, tandis que la femme roule le cigare dans la fine feuille qui en recouvre l’extérieur. L’homme place ensuite ces derniers dans un compresseur manuel, appareil que notre guide nous a permis de voir en action. Le tabac est cultivé, nous dit Rodrigo, de novembre à avril, mais les cigares sont produits toute l’année, le processus de fumage, de fermentation et de séchage s’étendant sur plusieurs mois.

« La majorité des fabriques est de propriété privée et les coopératives sont l’exception à la règle », nous explique Rodrigo. Les conditions de travail sont quand même plutôt bonnes, avec des journées de huit heures, deux pauses d’une demi-heure et une heure de dîner. La fabrique que nous avons visitée appartient à un Cubain. Rodrigo nous a fait remarquer son pick-up qui passait à toute allure dans les étroites ruelles d’Estelí. Ces fabriques représentent tout de même du capitalisme, à petite échelle, certes, et au visage humain, avec une conscience sociale, dans une certaine mesure, mais du capitalisme quand même. Avec l’implication des Cubain·e·s dans l’industrie, il y a lieu de se demander si le Nicaragua ne serait pas un lieu hybride qui permettrait à Cuba de faire un peu de capitalisme hors de son île, sans pour autant collaborer avec les impérialistes, le gouvernement d’Ortega maintenant un discours très nationaliste et anti-gringo10.

Le revers de la médaille : les États-Unis accaparent l’industrie du cigare au Nicaragua et restent le plus important consommateur du produit en question. Les Nicaraguayen·ne·s fument très peu, et encore moins le cigare. Autre fait intéressant, les cigarettes vendues au Nicaragua sont surtout fabriquées au Honduras et, parfois, au Costa Rica. De plus, certaines compagnies disposent de droit de propriété intellectuel sur les cigares une fois la couronne de marque apposée. Lorsque cette dernière est présente, il n’est plus possible pour la fabrique de les vendre elle-même. Cela dit, le même cigare, sans couronne, se vend pour un dollar plutôt qu’au prix exorbitant de la marque. 

En somme, si on s’intéresse spécifiquement à l’industrie du tabac au sein de la République du Nicaragua, qui est désormais un état fardé d’un socialisme de surface, force est de constater les problèmes qui minent cette industrie et qui rendent difficilement concevable la socialisation de ses moyens de production. Le premier obstacle à une telle réalisation serait le statut de « commodité » du tabac. La deuxième serait le cadre totalement néolibéral au sein duquel l’industrie s’épanouit, en dépit de la décennie d’embargo qui avait stimulé, pendant un certain temps, des industries nationales à proprement parler. Enfin, force est de reconnaître que les bonnes conditions de travail au sein des fabriques nous contraignent de reconnaître au Nicaragua le mérite d’un certain « visage humain », néanmoins assombri par la répression qui a récemment fait rage, et qui devra faire l’objet d’un autre article.

Photo : Alexandre Dubé-Belzile

1 Ivania Sofía López Merlos et Orlando Antonio Zelaya Martinez, Comportamiento de las exportaciones de tabaco artesanal en Nicaragua en el periodo 2009-2013, Universidad Nacional Autónoma de Nicaragua, 2015, pp. 13-14. repositorio.unan.edu.ni/3893/

2 Ibid., pp. 17-18.

3 On parle de dollars des États-Unis.

4 Ibid., pp. 27-28.

5 Ibid., p. 35.

6 Ibid., p. 36.

7 Ibid., p. 37.

8 Roberto L. Fonseca, « Nicaragua, nuevo Rey de los puros en EE.UU. », Business : Camara de Comercio Americana de Nicaragua, vol. 22, n° 107, juin 2019, p. 10.

9 Analía Llorente, « Cómo se convirtió Nicaragua en uno de los principales productores de tabaco de América Latina », BBC News Mundo, 10 août 2018. www.bbc.com/mundo/noticias-america-latina-44035162

10 « Gringo » est une expression le plus souvent péjorative utilisée een Amérique latine pour désigner un nord-américain.

Le genre et la sexualité décortiqués en Afrique centrale

Le genre et la sexualité décortiqués en Afrique centrale

Compte rendu de la conférence Genre et sexualité organisée par l’Université Franco-Gabonaise Saint-Exupéry, à Libreville, au Gabon, couvert en Amérique du Nord exclusivement par L’Esprit Libre.

La participation à cette conférence et la rédaction de cet article ont été rendues possibles grâce au financement octroyé par Les Offices jeunesse internationaux du Québec (LOJIQ)

Les 17 et 18 juillet 2019, nous avons participé au colloque Genre et sexualité, organisé par l’Université Franco-Gabonaise Saint-Exupéry à Libreville, au Gabon, un événement sans pareil. En effet, la diversité de genre n’est généralement pas reconnue dans la plus grande partie des pays d’Afrique, voire punie par la peine de mort dans des pays comme le Soudan, la Somalie, la Mauritanie ou le Nigéria. Deux États sont toutefois reconnus comme étant plutôt réceptifs aux enjeux LGBT, le Cap-Vert et l’Afrique du Sud. Au Gabon, ces enjeux peuvent être abordés en relative liberté en raison d’une zone grise, la diversité de genre n’y étant ni reconnue ni interdite1. Le colloque auquel nous avons participé, organisé par l’Observatoire International du Couple, de la Conjugalité et de l’Extraconjugalité (OICCE) de l’Université Franco-Gabonaise Saint-Exupéry (Gabon), le Centre de recherches sciences sociales sports et corps (CRESCO) de l’Université Paul Sabatier-Toulouse 3 (France) et l’Association Gabonaise de Statistique (AGS), est réputé être le premier en Afrique centrale et probablement l’un des rares colloques sur le genre en Afrique.

Les médias locaux ont afflué lors de l’événement, journaux et télévision. Cela dit, à notre connaissance, nous sommes le seul média nord-américain à avoir couvert l’événement. Dans la salle de conférence du petit hôtel de Libreville s’étaient entassés les photographes et les caméramans de télévision. Le rendez-vous des chercheurs du continent et de l’étranger avait été commandité au plus haut niveau, avec une visite guidée de la Cour constitutionnelle pour les congressistes, elle aussi couverte par les médias gabonais. Tout récemment, la revue L’Esprit libre a lancé un recueil intitulé diversalité, qui s’intéresse à la diversité sous tous les angles, notamment celui du genre, et divers horizons de mobilisation du concept, que ce soit pour la sécrétion et l’injection d’une forme de libération ou simplement un moyen, pour une organisation hégémonique ou une autre, d’accumuler du capital politique. Un compte rendu de l’événement pour la revue semblait tout indiqué.

C’est un secret de polichinelle : le Gabon est un État très proche de la France. Depuis son indépendance, il n’a connu que trois présidents : Léon Mba, dont la présidence fut de courte durée, suivi d’Omar Bongo et de son fils, le président actuel, Ali Bongo, qui ont tous des rapports très cordiaux avec la France, en plus d’étroites relations économiques2. Le Gabon est un pays assez paradoxal, avec des éléments d’une surprenante européanité, des épiceries pleines à craquer de produits importés de France, mais aussi un marché parallèle pour les denrées alimentaires essentielles pour la plupart de ses habitants. En effet, comme m’a expliqué Albert, travailleur du centre de Libreville, les épiceries, qui vendent des produits importés, sont hors de prix pour la plupart des Gabonais·e·s. Une grande majorité des produits consommés par le commun des mortels sont souvent importés des pays voisins et vendus dans les marchés locaux : légumes, viande, manioc, poisson. « Cependant, comme ces derniers ne sont pas toujours abordables, il faut cultiver derrière les maisons. Au Gabon, beaucoup ont des diplômes, mais peu de gens savent cultiver », affirme Albert. Ce sont là, hélas, les symptômes d’une économie dépendante des hydrocarbures et des pétrodollars.

Cela dit, le Gabon est aussi la terre du Bwiti, ensemble de croyances et de rites initiatiques associé à la consommation de l’iboga, un puissant enthéogène3 qui permettrait de développer une relation entre la conscience et la connaissance. C’est un aspect parmi tant d’autres à la fois étonnant et fascinant de la vie de ce pays, qui illustre peut-être, dans une certaine mesure, la position géosociale et géopolitique de cet événement important. Il serait possible de voir une relation entre ce contraste entre une occidentalisation et une « résistance » d’ordre spirituelle et le contraste entre les éléments occidentaux de la culture haïtienne et la pratique du vaudou. Cette résistance haïtienne est soulignée par le réalisateur Richard Stanley dans The White Darkness (2002)4. L’« obscurité blanche », dans le vaudou, n’est pas celle de l’homme blanc, mais bien une forme de pouvoir abstrait. Pour les adeptes du vaudou interrogés dans le documentaire, c’est ce pouvoir qui aurait permis à Toussaint Louverture de réaliser l’indépendance de l’île face au pouvoir blanc. Un colonel américain posté en Haïti et interrogé déclare même que la christianisation de l’île serait essentielle à son asservissement. Le vaudou constituerait donc un horizon de résistance, comme, peut-être, le Bwiti. C’est d’ailleurs voir cet envers de la médaille que nous laissait espérer un tel colloque au Gabon. Dans quelle mesure cette rencontre a-t-elle pu échapper aux rapports de pouvoirs postcoloniaux pour nous permettre d’aborder la sexualité loin des horizons de l’eurocentrisme ? À tout le moins, ce que nous avons constaté est encourageant.

Le colloque s’était fixé comme objectif de créer un espace d’échange échappant à l’eurocentrisme pour aborder les questions d’identités sociales et politiques relatives ainsi que les multiples pratiques érotiques, en favorisant la transdisciplinarité. En effet, le rapport produit au lendemain du colloque souligne « […] l’urgence de la pensée complexe à travers la transdisciplinarité et la pluridisciplinarité »5. Le colloque gravitait autour de cinq axes de réflexion. Le premier axe est « masculinité-féminité », c’est-à-dire « la construction de l’identité féminine […] et l’intériorisation des normes de féminité [qui cantonnent] hommes et femmes dans les rôles socialement dévolus »6. Le deuxième axe est « corps et sexualité », qui comporte trois points importants : « Primo, en Occident, si l’orientation sexuelle est assumée chez les deux sexes, au point de connaître un changement de regard par l’entremise des médias, par contre en Afrique, cela est loin d’être le cas […] Secundo, dans les non-lieux lignagers […], la corporéité […] joue un rôle déterminant dans la “fabrique” de la masculinité et donne un sens aux pratiques traditionnelles d’objectivation sexuelle ordinaire du corps de la femme […] Tertio, la sexualité préconjugale et celle de divertissement sont appropriées différemment par les femmes et les hommes. La première est plus expérimentée hors du cadre familial. La seconde s’inscrit dans un marché sexuel où elle satisfait aux plaisirs sexuels masculins. »7 Le troisième axe « espace public-espace privé », qui englobe, entre les questions liées à la conjugalité, l’extraconjugalité et la violence conjugale. Le quatrième, « éducation-formation », concerne autant les institutions qui contribuent à la construction des genres que les répercussions que peut avoir le manque d’éducation sexuelle, parmi lesquelles les grossesses précoces chez les adolescentes. Le cinquième, « santé », aborde la stigmatisation et le fardeau excessif des femmes en ce qui concerne les infections sexuellement transmissibles et l’utilisation de contraceptifs. Le VIH est aussi relativement prévalent au Gabon et de nombreux intervenant·e·s ont abordé la question8. Enfin, « la sexualité est convoquée au sens le plus large et dans toutes ses dimensions, c’est-à-dire en tant qu’institution, pratiques et fabrique des identités »9.

Parmi les sujets abordés, nous mentionnons, entre autres, la pratique de danses traditionnelles sénégalaises, connues sous le nom de sabar, par des femmes blanches (« blanches ébènes ») comme libération sur le plan de normes de genre. En effet, contre toute attente, ces dernières se placeraient en dehors de la domination masculine. Elles seraient ainsi bien plus qu’une consommation d’une culture autre (libération en se plaçant dans une situation de pouvoir), propos discutable, puisqu’il y a conscientisation. En effet, pour la chercheuse Alice Aterianus-Owanga de l’Université de Lausanne, ces danses seraient libératrices et participeraient à « une recomposition des féminités blanches et des frontières entre blanchéité et africanité », plaçant blanchéité et africanité en tension10.

Michaela Fusaschi, professeure à l’Université de Rome 3, a abordé, de son côté, les tensions entre les politiques relatives au genre qui sont mises de l’avant par l’ONU, le « genre humanitaire », par rapport à la sexualité telle qu’elle se manifeste au Rwanda. Son exposé portait plus précisément sur le gukuna, technique de massage visant à « étendre » les petites lèvres vaginales. L’ONU a considéré ces pratiques, faute de bien connaître ce dont il s’agissait, comme de la mutilation génitale. L’Église, de son côté, l’aurait aussi dénoncée comme une pratique onaniste et de surcroît homosexuelle, celle-ci étant pratiquée entre femmes. Cette pratique contribuerait à faire augmenter la quantité de sécrétions vaginales lors des rapports sexuels. Cela s’intégrait dans le cadre plus large de la sexualité rwandaise, qui serait une sexualité fluide, où l’abondance de liquide serait fort appréciée. Cela n’est toutefois pas le cas de toutes les cultures africaines. En effet, un autre participant affirmait qu’au Gabon, des cendres sont placées sur l’appareil génital féminin avant les rapports pour justement assécher les sécrétions. Enfin, madame Fusachi conteste le caractère hégémonique de l’ONU en ce qui a trait à ses jugements concernant les pratiques sexuelles que celle-ci connaît mal. Elle conclut aussi qu’une attitude plus prudente devrait aussi être adoptée en ce qui concerne les mutilations génitales elles-mêmes, pour mieux comprendre ces pratiques, avant de les condamner11. Même Jomo Kenyatta, leader de l’indépendance du Kenya, défendait ces pratiques12. Il y aurait donc une nécessité primordiale d’expliquer les pratiques sexuelles non occidentales, du gukuna à l’infibulation13.

Le chercheur Benoit Tine de l’Université Assane Seck au Sénégal, de son côté, nous a entretenus de la culture illégale de marihuana dans la région de la Casamance, au Sénégal, qui serait un facteur d’autonomisation pour les femmes sénégalaises. Ces dernières remplaceraient même les hommes, dans certains cas, comme cheffes de famille. Enfin, la culture de la marihuana se verrait protégée par certains groupes rebelles indépendantistes14. Quel recours pourraient avoir les hommes pour retrouver leur pouvoir perdu ? Dénoncer leur conjointe pour retrouver la structure traditionnelle du patriarcat ? En faire appel à l’État ? Ils n’en font rien ! Une question a été posée… et si on légalisait ? Chez nous, cette culture n’a autonomisé personne. Elle favorise même les grandes entreprises au détriment de la culture à petite échelle15.

Une autre intervenante, Virginie Rigot de l’Institut de recherche interdisciplinaire sur les enjeux sociaux de l’École des Hautes études en sciences sociales (EHESS-IRIS), a critiqué avec virulence le système de services sociaux français, qui pathologise la sexualité de Chloé, 14 ans. En effet, après de longs échanges avec la fille en question, madame Vigot affirme que « Chloé ne peut cependant pas échapper au stigmate social de la prostituée du fait de sa non-conformité aux attentes de genre liées à son sexe et à son âge. »16 Chloé « vit sa vie », tout simplement. Cela est à mettre en contraste avec les autres intervenantes qui abordent la sexualité précoce (ou le mariage précoce) en Afrique comme un problème en lui-même, parmi lesquelles mesdames Ines Zoe Lydia Rouamba Palingwinde et Fatoumata Badini Kinda, toutes deux de l’Université de Ouagadougou I au Burkina Faso. En effet, dans quelle mesure pouvons-nous tracer la ligne entre l’ombre du patriarcat et l’hégémonie humanitaire occidentale ? Rappelons-nous que différents auteurs, tels Michel Foucault ou Allen Ginsberg, avaient contesté la légitimité du pouvoir en ce qui a trait à la légifération de la sexualité et de l’âge où celle-ci devait commencer à exister17.

Nathalie Lugand, chercheuse à l’Université Paris 13, aborde de son côté des pratiques Bondage, domination, discipline, soumission, sadomasochisme (BDSM) et tente de transcender sa « colonisation » par la psychologie. Elle nous parle plus précisément du cas d’un homme maghrébin qui pratique le « money slaving ». Cette pratique se déroule généralement en ligne. Un homme entre en contact avec des femmes, souvent algériennes, qui profèrent des insultes et affichent leur domination. L’homme paie alors ces services avec de nombreux et d’onéreux cadeaux. Ce qui fait jouir, c’est la dépense d’argent. L’homme qui avait accepté de participer à l’étude a dû tout vendre pour combler sa dépendance. Enfin, cette relation n’est pas sans être liée d’un complexe colonial. L’homme dit se sentir « Blanc » lorsqu’il succombe à ces plaisirs (le fantasme d’être un Blanc dominé par une Arabe ou vice-versa…)18.

Emma Tillich, de la même institution que la chercheuse susmentionnée, aborde les interrogations entourant la stérilisation demandée par les femmes dans la trentaine. Elle critique le fait que le médecin se poserait comme « gestionnaire du risque de regret ». Ce phénomène représenterait-il une émancipation de la contraception ou des impératifs de la reproduction, ou une subordination à une certaine image du corps féminin19 ? La question n’est pas entièrement résolue.

De son côté, Franck Bouchetal Pellegri, doctorant à l’EHSS, aborde les « récits de vie de demandeurs d’asile homosexuels africains ». Il « fait ressortir entre autres une chronologie de la construction du masculin et des interactions entre la construction du masculin et celle de l’homosexualité. » Il y a lieu d’établir des relations avec l’immigration au Canada de personnes, tout de même assez nombreuses20, qui demandent refuge en raison de leur identité ou de leur orientation sexuelle.

En ce qui nous concerne, nous avons présenté notre traduction du texte The Body of Condemned Sally : Paths to Queering Anarca Islam de Mohammed Jean Veneuse21. Mohammed Jean Veneuse, pseudonyme de Mohammed Abdou, est d’origine égyptienne. Il a été chargé de cours à l’Université Queen’s de Kingston, en Ontario, où il mène présentement des études doctorales.Dans son mémoire de maîtrise intitulé Anarca Islam, rédigé en 2009, il a d’abord cherché à jeter les bases d’une articulation entre l’islam et l’anarchisme. Le texte avec lequel nous avons travaillé a été dirigé l’année suivante et publié dans la revue Anarchist Developments in Cultural Studies. Dans ce deuxième texte, l’auteur a tenté de circonscrire un point d’articulation et d’attache des théories trans à ce qu’il propose dans sa thèse, et ce, afin de mettre fin aux hostilités et préjugés qui minent les relations entre les communautés musulmane, trans et anarchiste. Les idées de Muhammad Abdou ont d’ailleurs été brièvement abordé par Francis Dupuis-Déri dans un article publié dans Ricochet22. Cela dit, le but n’est pas de « fusionner » ces courants de pensée ou de limiter leur autonomie, mais bien d’engendrer un plus grand potentiel anti-hégémonique pour ultimement renverser l’ordre établi.

Le texte en question traite du cas de Sayyid/Sally, une Égyptienne trans et étudiante en médecine à l’Université Al-Ahzar. Cette dernière a dû, au début des années 1980, mener un combat afin de voir sa véritable identité reconnue. Al-Ahzar, à la fois mosquée et université, est une institution éminente en Égypte et dans tout le monde arabo-musulman. Elle est internationalement reconnue pour ses programmes en études islamiques, tout en ayant la réputation de se trouver en étroite proximité avec le pouvoir, une brutale dictature qui perdure encore à ce jour. L’affaire Sayyid/Sally a eu lieu en 1982, peu de temps après l’assassinat de Sadate et l’arrivée au pouvoir d’Hosni Moubarak. Enfin, Mohammed Jean Veneuse dénonce les institutions qui, comme Al-Ahzar, ont la main mise sur l’interprétation des textes sacrés et ont mobilisé le savoir religieux pour défendre les intérêts du régime. Son texte complète sa thèse, qui se voulait un prisme de convergence des résistances musulmane et anarchiste, en alignant ce même prisme avec les horizons de résistance trans.

Malheureusement, nous ne pourrons pas, dans le cadre de ce modeste compte rendu, aborder chacune des communications. Cependant, nous nous permettons de mentionner encore brièvement les propos de madame Sophie Torrent de l’Université de Fribourg sur l’éducation sexuelle, et le fait qu’on enseigne aux filles, par exemple, de « couvrir [leur] corps pour ne pas donner des érections aux gamins » plutôt que de fournir une éducation vraiment égalitaire23. Francisco Sumbo Sebastião, chercheur de l’Université Franco-Gabonaise Saint-Exupéry, a abordé les récits racontés par les sculptures sur des couvercles Cabinda, une ethnie originaire de la province du même nom, qui fait actuellement partie (une appartenance contestée) de l’Angola. Ces couvercles auraient, en quelque sorte, une valeur parajuridique24. Jérémie Gauthier, maître de conférences à l’Université de Strasbourg, a abordé le genre et la sexualité en milieu policier et la « gestion différentielle des inégalismes », un concept emprunté à Foucault25.

Nous avons eu l’occasion, près de six mois après l’avènement du colloque, de poser quelques questions au Dr Philippe Nkoma Ntchemandji, qui se trouvait à la tête de l’organisation de l’événement. Nous l’avons interrogé sur les répercussions à long terme du colloque. Ce dernier a affirmé que, « sur le plan académique, la notoriété de l’Université Franco-Gabonaise et celle de l’OICCE se sont trouvées renforcées. Fort de ce succès, l’OICCE a été impliqué dans la préparation et l’organisation d’un colloque international sur l’IVG en mai 2020, en collaboration avec le Groupe de Recherches et d’Études sur le Genre (GREG/IRSH/CENAREST) et le Réseau d’Afrique Centrale pour la santé reproductive des femmes : Gabon, Cameroun, Guinée-Équatoriale (GCG) ».

Nous lui avons également demandé si des répercussions politiques étaient attendues au Gabon, en Afrique ou en Occident. Il affirme : « Nous envisageons au niveau national (Gabon) des répercussions politiques, notamment par la tenue d’une table ronde sur les enseignements du colloque et en impliquant d’autres acteurs impliqués dans les questions de genre, ce en vue d’impacter positivement sur les décideurs. Nous avons de ce fait saisi la Cour Constitutionnelle et le Sénat (notamment le Réseau des femmes parlementaires) pour porter la question de la double problématique du genre et de la sexualité. » Enfin, il est envisagé par les personnes organisatrices de répéter l’expérience en France ou au Burkina Faso.

Finalement, il est difficile de dire si cette conférence aura les répercussions escomptées. Néanmoins, elle constitue un événement et une plateforme intersectionnelle d’échanges de grande importance afin de permettre et d’alimenter les débats sur les questions de genre en Afrique. Les communications rendent compte de plusieurs horizons, européens et africains. Le cas Sayyid-Sally n’a peut-être pas eu les répercussions attendues en Égypte près de 40 ans plus tard. Peut-on escompter de meilleurs résultats au Gabon, un pays politiquement très proche de l’Europe ? Ces résultats seront-ils endogènes, ou un reflet de surface des réalités européennes sur le genre ? La liberté par rapport à certains paramètres de genre ne signifie pas liberté politique. L’identité trans est reconnue en Iran (et le changement de sexe financé par l’État), mais pas l’homosexualité26. En Jordanie, c’est le contraire : l’homosexualité est légale, mais la transitude et le changement de sexe ne le sont pas27. En Occident comme ailleurs, les régimes politiques récupèrent les discours sur le genre pour ce qui leur rapporte le plus politiquement. La route est encore longue, que ce soit en Occident ou en Non-Occident, pour voir injectée une libération totale au sein des sociétés.

1 « LGBT rights in Africa », Wikipédia, consulté le 9 janvier 2020. en.wikipedia.org/wiki/LGBT_rights_in_Africa

2 Olivier Piot, « Au Gabon, la mécanique du népotisme s’enraye », Le Monde diplomatique, octobre 2016, pages 4-5. www.monde-diplomatique.fr/2016/10/PIOT/56406

3 André Raponda-Walker et Roger Sillans, Rites et croyances des peuples du Gabon, Libreville : Éditions Raponda-Walker, 2005.

4 Richard Stanley est un réalisateur sud-africain qui a d’Abord fait des études en anthropologie. Il a commencé sa carrière en filament des danses traditionnelles et des rites d’Afrique. Son œuvre est imprégné de cette fascination pour les modes de pensée ésotériques, shamaniques et non-rationnels.

5 Colloque international, Genre et sexualités : diversité des contextes, pluralité des parcours, approches interdisciplinaires, rapport finale, Libreville, 17-18 juillet 2019, p. 2.

6 Ibid.

7 Ibid.

8 Ibid., pp. 2-3.

9 Ibid., p. 10.

10 Ibid., p. 11. 

11 Ibid., p.14.

12 « Kenyatta et la pratique de l’excision », Le Monde, 9 septembre 1978. www.lemonde.fr/archives/article/1978/09/09/kenyatta-et-la-pratique-de-l-…

13 World Health Organization, « Female genital mutilation (FGM) : Prevalence of FGM », 2019. www.who.int/reproductivehealth/topics/fgm/prevalence/en/

14 Marième Soumaré, « Sénégal : “La rébellion en Casamance est plus affaiblie que jamais” », Jeune Afrique, 2 mai 2019. www.jeuneafrique.com/768832/politique/senegal-la-rebellion-en-casamance-…

15 Colloque internationalop. cit., p.14 ; Sean Williams, « Big Business Is Taking Over California’s Marijuana Industry », The Motley Fool, 23 juin 2018. www.fool.com/investing/2018/06/23/big-business-is-taking-over-california…

16 Ibid., pp. 18-19.

17 Allen Ginsberg, « Thoughts on NAMBLA », dans Deliberate Prose : Selected Essays 1952-1995, Harper Perennial, 2001, www.ipce.info/library/miscellaneous/thoughts-nambla ; Michel Foucault, « La loi de la pudeur », Dits Ecrits III, Paris : Gallimard, 1994, pp. 69-82.

18 Colloque internationalop. cit., p.14.

19 Ibid., p.20.

20 Camille Feireisen, « Des organismes inquiets pour les demandeurs d’asile LGBTQ », ICI Radio-Canada, 2 juillet 2019. ici.radio-canada.ca/nouvelle/1205943/lgbtq-immigrants-refugies-gay-canada-homophobie-refuge-immigration

21 Mohammed Jean Veneuse, « The Body of the Condemned Sally: Paths to Queering anarca-Islam », Anarchist Developments in Cultural Studies, vol. 1, 2010. theanarchistlibrary.org/library/mohamed-jean-veneuse-the-body-of-the-condemned-sally-paths-to-queering-anarca-islam.

22 Francis Dupuis-Déri, « Islam et Anarchisme : L’anarchisme et la religion sont-ils incompatibles? », Ricochet, 21 novembre 2017. ricochet.media/fr/2031/islam-et-anarchisme

23 Colloque internationalop. cit., p.18.

24 Ibid., p.15.

25 Ibid., p.16.

26 « LGBT rights in Iran », Wikipédia, consulté le 9 janvier 2020. en.wikipedia.org/wiki/LGBT_rights_in_Iran

27 « LGBT rights in Jordan », Wikipédia, consulté le 9 janvier 2020. en.wikipedia.org/wiki/LGBT_rights_in_Jordan