par Alexandre Dubé-Belzile | Mai 8, 2018 | Culture, Idées
Dans cet article, nous traiterons du cinéma politique, c’est-à-dire du septième art mobilisé à des fins d’expression engagée ou carrément comme moyen de lutte politique. Il va sans dire que le cinéma politique et engagé est défini de multiples manières. Nous chercherons donc à explorer les théories et les films de certain·e·s artistes qui ont marqué le XXe et le XXIe siècle, en nous concentrant sur une période charnière de la contre-culture, c’est-à-dire le cinéma des années 1960 et 1970. Le présent texte traitera surtout de cinéma européen et latino-américain et sera suivi d’un second, qui fera le pont avec le cinéma québécois. Dans cette première partie, nous définirons d’abord le cinéma politique grâce au cinéma de Jean-Luc Godard et aux théories du philosophe Gilles Deleuze sur le cinéma. Nous aborderons aussi le troisième cinéma de Fernando Solanas et Octavio Getino. Par la suite, nous examinerons trois exemples de cinéma politique européen, soit Salò ou les 120 journées de Sodome de Pier Paolo Pasolini, La bataille d’Alger de Gillo Pontecorvo, et L’État de siège de Costa-Gavras.
Qu’est qu’un film politique?
En 1967, les cinéastes Agnès Varda, Alain Resnais et Chris Marker ont lancé un projet de film collectif contre la guerre du Vietnam intitulé Loin du Vietnam. La contribution du cinéaste Jean-Luc Godard s’intitulait, en hommage au réalisateur soviétique Dziga Vertov, Camera Eye. Le segment réalisé par Godard était un essai filmé qui cherchait à redéfinir le cinéma politique, à « penser en filmant » à la guerre du Vietnam depuis Paris. Selon le chercheur Julien Pallotta, ce film est politique pour trois raisons. Il est d’abord politique par son objet, le conflit qui sévit au Vietnam, dont l’incidence est extrêmement importante. Ensuite, il l’est en raison des intentions de son auteur, qui voulait inciter à combattre l’impérialisme, à prendre en exemple le Vietnam du Nord et Ernesto « Che » Guevara[i]. Enfin, le film est aussi politique par sa forme, car il n’est pas réalisé avec des acteurs et un scénario de fiction. Il s’agit plutôt d’un discours, construit à partir d’images documentaires mobilisées et détournées contre l’impérialisme et l’intervention militaire des États-Unis au Vietnam[ii].
Les écrits de Gilles Deleuze sur le cinéma nous éclairent encore un peu plus sur la question. En effet, ce dernier a rédigé deux ouvrages sur le cinéma : L’image-mouvement en 1983 et L’image-temps en 1985[iii]. Par ces deux ouvrages en apparence moins politiques que ses textes précédents, dont Schizophrénie et capitalisme, Deleuze aurait justement tenté de défendre la révolution qui se voyait récupérée et édulcorée, rendue inoffensive dans l’ère post-mai 1968[iv]. Au Québec, ce pourrait être en quelque sorte l’équivalent de la « Révolution tranquille », qui a donné naissance au Parti Québécois, ou, au Mexique, de la « révolution institutionnalisée », incarnée par le parti politique du même nom (Parti révolutionnaire institutionnel – PRI), à laquelle le cinéaste révolutionnaire Raymundo Gleyzer avait répondu en signant son film intitulé La révolution congelée (La revolución congelada). Quoi qu’il en soit, Deleuze aborde, dans ses ouvrages, des cinéastes très hétérodoxes comme Pier Paolo Pasolini, Glauber Rocha ou encore Pierre Perrault[v]. Nous dresserons un parallèle sur ces deux derniers dans notre deuxième article sur le cinéma politique. Enfin, selon le philosophe franco-serbe Igor Krtolica, dans L’image-temps, Deleuze analyse les relations qu’entretient le cinéma moderne avec la politique et il souligne ainsi quatre traits distinctifs : l’absence du peuple, l’abolition des frontières entre les sphères du politique et du privé, la transition d’un caractère politique qui relevait du « renversement » vers un caractère politique qui relève plutôt de « la fragmentation du peuple en minorités non unifiables » et enfin, l’énonciation par « la fabulation d’un peuple à venir[vi] ».
Dans L’image-temps, Deleuze compare également les cinémas soviétique et américain et la place qu’y occupe le héros : individualiste dans le cinéma hollywoodien ou incarnant « la praxis des masses » dans le cinéma soviétique[vii]. Cependant, il relève que le plus important pour un peuple reste de « prendre conscience de son existence et la réaliser, passer de l’en-soi au pour-soi[viii] », ce qui lui fait souligner la pertinence et la force qui réside dans le cinéma « tiermondiste ». En effet, ce dernier naît hors de l’hégémonie étatsunienne et, durant la guerre froide, à l’extérieur du giron de l’URSS. Il est aussi associé aux luttes de libération en Afrique et en Amérique latine. Il se trouve donc en étroites relations avec le phénomène de décolonisation. Par conséquent, pour Deleuze et Krtolica, ce cinéma est le cadre « d’interrogations profondes sur les identités collectives, nationales ou populaires[ix] ». Qui plus est, ce cinéma ne doit pas « s’adresser à un peuple supposé, déjà là, mais contribuer à l’invention d’un peuple[x] », ce qui écarte d’emblée les conceptions hollywoodienne et soviétique du cinéma pour nous amener au cœur de notre sujet, précisément au cinéma-géniteur, iconoclaste et anti-hégémonique[xi].
Deleuze traite aussi de toute la problématique de la colonisation des moyens cinématographiques, c’est-à-dire qu’il avance la nécessité de trouver les moyens de faire de l’art sans reproduire les méthodes des colonisateurs, sans s’abreuver de stéréotypes étrangers, sans adopter le point de vue des colonisateurs et, enfin, sans tomber dans l’idéalisation du passé[xii]. Il explique encore que le cinéaste « se trouve devant un peuple doublement colonisé, du point de vue de la culture : colonisé par les histoires venues d’ailleurs, mais aussi par ses propres mythes devenus des entités impersonnelles au service du colonisateur[xiii] ». Aussi, le cinéaste ne doit pas faire de la fiction qui raconte l’histoire personnelle de personnages, ce qui reviendrait à reproduire le cinéma des colonisateurs. Il cite, à titre d’exemple, le cinéma du Brésilien Glauber Rocha, qui cherche à dévorer les mythes de l’intérieur[xiv], et du Québécois Pierre Perrault, qui refuse toute fiction. Selon Deleuze, il « reste à l’auteur la possibilité de se donner des “intercesseurs”, c’est-à-dire de prendre des personnages réels et non fictifs, mais en les mettant eux-mêmes en état de “fictionner”, de “légender”, de “fabuler” [xv]».
Gilles Deleuze dénonce aussi la télévision comme une manifestation d’une forme de contrôle encore plus aiguë de l’image et de la représentation, sans parler de l’internet, qui n’existait pas à l’époque. Toutefois, il est sans doute possible d’étendre ces conclusions au foisonnement d’images diffusées en ligne. Quoi qu’il en soit, c’est, selon Deleuze, le travail du cinéaste militant que de détourner ces images pour contrer le système et l’hégémonie[xvi]. Le cinéma serait une « machine abstraite[xvii] », selon l’expression tirée des Mille plateaux (deuxième volume de Schizophrénie et capitalisme), un assemblage de « formes d’expression ou de régimes de signes (systèmes sémiotiques), formes de contenu ou régimes de corps (systèmes physiques) […] constituant et conjuguant toutes les pointes de déterritorialisation de l’agencement [xviii]». Cette machine abstraite permettrait de réunir des éléments discursifs avec des éléments non discursifs et d’alimenter une recréation constante à partir du chaos, c’est-à-dire de l’infinité des possibilités de chaque élément mobilisé. Le chercheur Jeffrey Bell, dans un essai qu’il intitule La fonction réalisateur (en référence à la « fonction auteur » définie par Michel Foucault) définit ce concept en abordant les films du réalisateur italien Pier Paolo Pasolini[xix]. Ce dernier affirmait : « L’auteur de cinéma ne dispose pas d’un dictionnaire, mais d’une possibilité infinie; il ne tire pas ses signes (im-signes) hors d’une boîte, ou d’un sac, mais du chaos où ils ne sont que de simples possibilités ou des ombres de communication mécanique et onirique[xx]. » Enfin, puisque ces « im-signes » ou images-signes sont puisées du chaos, elles restent insoumises aux règles et aux structures du langage et sont rassemblées par la « fonction-réalisateur » en un « discours indirect libre [xxi] ».
Un cinéma argentin contre la dictature
Fernando Solanas et Octavio Getino, deux cinéastes argentins, ont tenté de donner lieu à « un cinéma en marge du système et contre le système, un cinéma de décolonisation[xxii] ». Dans leur manifeste intitulé Hacia un tercer cine (Vers un troisième cinéma), ils expliquent ce qu’ils entendent par « troisième cinéma ». D’abord, ils s’opposent au cinéma de divertissement qui se trouve à être un objet de consommation, produit et conçu strictement pour satisfaire aux intérêts des multinationales de distribution de films, qui sont, pour la plupart, nord-américaines. Ensuite, les auteurs se demandent comment utiliser ce puissant moyen de communication contre ce système qui, justement, le contrôle. Comme influences, ils citent le Français Chris Marker, un cinéaste-essayiste extrêmement prolifique qui a travaillé, entre autres, avec Jean-Luc Godard et Alain Resnais, à l’occasion du film Loin du Vietnam. Cela dit, ils appellent « premier cinéma » le cinéma de spectacle, le cinéma de plus-value, comme celui d’Hollywood qui, aux dires de Dziga Vertov, « cherche à tromper les gens pour les aliéner[xxiii] ». Le cinéma d’auteur, plus réfléchi, qu’il soit de la nouvelle vague ou autre, mais bourgeois, est appelé par Solanas et Getino le « deuxième cinéma ». Ce cinéma constitue une avancée, car l’auteur s’y exprime plus librement, hors des normes du marché et de l’impérialisme culturel. Cependant, contraint parce que réalisé à l’intérieur du système capitaliste, il ne dépasse pas certaines limites. Ainsi, le « modèle de l’œuvre d’art parfaite, du film parfait exécuté selon les règles imposées par la culture bourgeoise, ses théoricien[·ne·]s et ses critiques a servi, dans les pays dépendants, à inhiber [la ou] le cinéaste, surtout quand [elle ou] il a voulu adapter des modèles identiques à une réalité qui ne lui offrait ni la culture, ni la technique, ni les éléments les plus sommaires pour y parvenir[xxiv] ». Ainsi, ce modèle de film parfait, dénoncé auparavant par le Cubain Espinosa, infériorise le cinéma de la culture dépendante à laquelle les moyens de faire un cinéma irréprochable sur le plan technique ne sont pas donnés. Le cinéma révolutionnaire, ou troisième cinéma, doit donc surmonter de nombreuses difficultés.
Pour eux, le cinéma est un instrument de conscientisation servant à préparer la révolution qui permettra éventuellement de prendre le pouvoir. Ils affirment qu’une production scientifique et artistique orientée dans ce sens est essentielle pour que soient réunies les conditions préalables à la révolution. Ce serait donc là la tâche des intellectuel·le·s de mener des recherches afin de donner lieu à un cinéma et à une culture révolutionnaire qui alimentera « l’homme nouveau », celui qui s’élèvera des « cendres du vieil homme aliéné que nous sommes [xxv] ». Ainsi, le troisième cinéma cherche à décoloniser la culture dont l’impérialisme se sert pour imposer ses valeurs et « inférioriser » les populations colonisées. Selon Solanas et Getino, les « moyens de communication de masse » endoctrinent une population dès son enfance et détruisent dans l’œuf toute forme de conscience nationale ou de classe. Elle asservit la population à la culture dominante. Pour eux, « les mass-médias sont plus efficaces que le napalm[xxvi] ». Dans le contexte de la dictature de la junte militaire en Argentine, au moment où Solanas et Getino rédigent leur manifeste, toute tentative d’offrir un contre-discours à cette hégémonie était sévèrement réprimée, dans « un effort désespéré pour absorber, neutraliser ou éliminer toute expression qui réponde à une tentative de décolonisation », ce qui reviendrait à « une sérieuse tentative de castrer, d’absorber les formes de la culture qui pourraient naître en marge de ce qu’il se propose[xxvii] ».
Le créateur ou la créatrice adhérant au programme idéologique du troisième cinéma doit donc s’aventurer, expérimenter, repousser les frontières, prendre des risques, « comme le fait le guérillero qui s’engage dans des sentiers qu’il s’ouvre à coup de machette[xxviii] ». Elle ou il doit découvrir et inventer, et ce, en dépit de la répression. L’équipe de troisième cinéma doit donc fonctionner avec la discipline d’une guérilla, réaliser ses tournages dans le secret, évitant la police, déjouant les laboratoires de développement en mélangeant la pellicule envoyée au laboratoire, afin qu’il soit impossible de reconnaître le caractère « subversif » du film. Il doit déjouer les autorités et la censure. Ainsi, le « cinéma de guérilla prolétarise [la ou] le cinéaste, brise l’aristocratie intellectuelle que la bourgeoisie octroie à ses suiveurs [et suiveuses], et démocratise. Les liens [de la ou] du cinéaste avec la réalité l’intègrent davantage à son peuple[xxix] ».
Le réalisateur ou la réalisatrice est près du peuple et de son sujet parce qu’elle ou il lutte avec lui contre la même répression. Le rapport hiérarchique entre les producteurs et productrices et les spectateurs et spectatrices qui existe dans le cinéma commercial y est aboli. Pour ce qui est de la distribution des films, passer par le circuit commercial est hors de question. Les œuvres sont projetées clandestinement et des débats sont organisés après la projection. Celles et ceux qui les visionnent ne sont alors plus que de simples spectateurs et spectatrices, mais participent à la lutte. Les projections étaient illégales et menacées d’être interrompues par la police et les participant·e·s pouvaient être arrêté·e·s, torturé·e·s ou pire. Ainsi, le simple fait de se présenter sur les lieux devenait une remise en question de l’autorité. Cette remise en question permettait une forme de libération intellectuelle, de conscientisation. L’espace de projection devenait alors un espace de liberté. Conformément à cette manière de faire les choses, les auteurs relèvent trois éléments d’importance : « 1) Le [ou la] camarade participant[·e], l’homme [ou la femme] acteur[·trice]-complice qui participait à la réunion; 2) L’espace libre dans le cadre duquel l’être humain exposait ses inquiétudes et ses propositions, se politisait et se libérait; 3) Le film, qui importait à peine, juste en tant que détonateur ou prétexte[xxx]. » Ces observations permettent de dégager les éléments constituants d’un cinéma de lutte qui s’observe peut-être de nos jours dans les films tournés à partir de téléphones lors des manifestations du printemps arabe sur la place Tahrir, au Caire, pour ne mentionner qu’un exemple, et qui avaient pu être distribués grâce aux médias sociaux qui échappaient, dans une certaine mesure, au contrôle de l’armée et de la moukhabarat (police secrète) égyptiennes[xxxi]. Nous pourrions aussi parler du groupe Wapikoni mobile, constitué d’une équipe de cinéastes ambulant·e·s qui cherche à donner la parole aux jeunes autochtones[xxxii]. Cela n’est pas sans rappeler Jorge Sanjinés, un cinéaste bolivien et autochtone dont l’importance a d’ailleurs été soulignée par le gouvernement d’Evo Morales. L’Alliance bolivarienne pour les Amériques lui a d’ailleurs attribué un prix en 2009. Dans un esprit de guérilla, il avait tourné clandestinement dans les mines boliviennes au péril de sa vie[xxxiii]. Enfin, la Wapikoni mobile, sa mobilité et son esprit engagé ne sont pas sans rappeler cet esprit de guérilla.
Raymundo Gleyzer, un autre réalisateur argentin, avait une approche du cinéma militant qui vaut la peine d’être abordée. Raymundo Gleyzer a été arrêté, torturé et assassiné par le gouvernement répressif de son pays en 1976. Contrairement à Solanas, Gleyzer ne concevait pas un cinéma révolutionnaire qui n’implique pas de se joindre à la guérilla et aux mouvements armés de résistance eux-mêmes. Il a ainsi réalisé bon nombre de documentaires et un long métrage de fiction, Los traidores, film « culte » qui aborde la trahison des syndicats affairistes[xxxiv] sous la junte militaire. Le film décrit comment Roberto Barrerra, un meneur syndical, faisait affaire avec le patronat et la dictature pour, entre autres, dénoncer et persécuter les opposant·e·s politiques, mais aussi faire « la grève » lorsque le manque de débouchés menace la rentabilité de l’usine. Bon nombre de ses films ont été réalisés en collaboration avec des mouvements de guérillas, comme les Montoneros, l’Armée révolutionnaire du peuple (Ejercito revolutionnario del pueblo – ERP) et les Forces armées révolutionnaires (Fuerzas armadas revolucionarias – FAR)[xxxv]. Par exemple, le film Swift s’attaque à l’entreprise du même nom au moment où le consul britannique avait été enlevé. La compagnie avait des relations étroites avec les militaires au pouvoir et les syndicats étaient complices de la dictature et des entreprises qui exploitaient les travailleurs et travailleuses. Le film parle au nom de l’ERP, qui était vraisemblablement responsable de la séquestration, et lance un appel clair à la lutte armée[xxxvi]. La comparaison ave Solanas et Getino est pertinente lorsqu’on s’interroge sur l’engagement du réalisateur. Jean-Luc Godard a posé la question dans le film Tout va bien, au lendemain des événements de mai 68. En effet, jusqu’à quel point peut-on être militant·e par des films ou des discours alors que d’autres risquent la prison, la torture ou même la mort? Dans le contexte de la dictature en Argentine en particulier, un cinéaste vraisemblablement engagé peut-il se cacher derrière sa caméra, en affirmant qu’elle est un fusil, et laisser les autres combattre et mourir? Il nous est encore plus facile de comprendre cette question en constatant que, alors que Gleyzer est décédé aux mains de la dictature, Solanas a fui le pays pour faire des films que nous pourrions considérer comme du deuxième cinéma et a fini par se présenter aux élections en Argentine, une entrée dans l’arène politique bourgeoise du pays.
Pier Paolo Pasolini et le sadisme de Salò
Puisque Gilles Deleuze abordait le « discours indirect libre », nous souhaitons nous pencher sur le dernier film de Pier Paolo Pasolini, Salò ou les 120 journées de Sodome, que ce dernier a réalisé peu avant son assassinat en 1975. Il s’agit d’une adaptation de l’œuvre du Marquis de Sade, transposée dans les derniers moments de l’Italie fasciste, au sein de la République de Salò. Quatre nobles s’y enferment dans un château avec des adolescents et des adolescentes pour s’adonner à tous les sévices. Le film est divisé en quatre parties, chacune, à l’exception de la première, faisant l’objet de la narration d’une libertine experte en une perversion particulière : le vestibule de l’enfer, le cercle des passions, le cercle de la merde et le cercle du sang. La première partie est en quelque sorte une introduction, lors de laquelle les victimes sont séquestrées, choisies, inspectées comme du bétail. Les nobles énoncent aussi les règles qui régiront les orgies qui dureront 120 jours. Dans la deuxième partie, les nobles violent tour à tour les jeunes personnes qu’ils ont séquestrées, donnant libre-cours à leur goûts particuliers. Dans la troisième partie, les victimes sont contraintes de conserver leurs excréments et de les manger au cours d’un festin. Enfin, dans la quatrième partie, les adolescents et les adolescentes sont torturé·e·s et assassiné·e·s[xxxvii].
Le sadisme sexuel constituait, pour Pasolini, en une métaphore du pouvoir. Pasolini était un militant communiste et queer ainsi qu’un poète hors du commun, un anticonformiste radical. Plus de quarante ans après sa sortie, ce film pourrait bien être un des films, politiques ou non, les plus importants du XXe siècle, tout à fait pertinent devant la montée de l’extrême droite que nous connaissons actuellement au Québec et en Europe. Selon Robert A. Lauer, professeur de littérature et de cinéma à l’Université d’Oklahoma, Pasolini semble avoir voulu créer « un événement filmique multidimensionnel qui émoustille et séduit avec de multiples signifiants, qui sont tous et aucun à la fois. Similaire au trompe-l’œil de Jean Baudrillard, il [s’agirait] d’un simulacre ironique, d’un rapport (non productif) homosexuel […] qui subjugue et qui détourne, un secret dont le pouvoir se trouve précisément dans le non-dit[xxxviii] ».
Selon le même auteur, il s’agit du film le plus intime de Pasolini et celui qui reste le plus explicitement politique de par ses thèmes et de par son approche, tout particulièrement la transposition de l’idéologie du Marquis de Sade, synonyme d’une transgression émancipatrice pour les surréalistes, dans le « nazi-fascisme », symbole du mal suprême dans notre conscience collective moderne. Il s’agit d’un film excessif et brutal qui laisse peu à l’imagination et qui « dépasse » le cinéma lui-même, une critique virulente du fascisme dans tous ses aspects. Pasolini, encore selon Lauer, semble « (re)présenter les limites de l’art, du film et de la postmodernité, mais aussi les limites de la vie, de l’histoire et de la personne », comme pour faire tomber l’écran qui sépare l’image projetée de l’auditoire, jusque-là en pâmoison et sûr de son innocence [xxxix].
Lors du tournage de son dernier film, Pasolini a signé une auto-entrevue pour le journal Il Corriere della Sera à l’occasion de laquelle il a expliqué certains aspects de son film. Ce dernier affirme reprendre des thèmes de films antérieurs comme Théorème et Porcherie, ainsi que de sa pièce Orgie. Sade serait entré dans son œuvre par l’entremise du « théâtre de la cruauté » d’Antonin Artaud, qui cherchait à rompre les barrières entre le théâtre et la vie, à utiliser la représentation théâtrale pour révolutionner la vie. Pasolini a aussi été influencé par le dramaturge Bertolt Brecht, pour qui il a développé une passion fulgurante après les événements de mai 68. Selon Pasolini, avec les changements sociaux qui ont eu lieu dans les années 1960 et 1970, la sexualité serait devenue une obligation et n’est plus ce plaisir qui allait à l’encontre des normes sociales et de la morale dominante quelques années auparavant. Cette situation était pour Pasolini intolérable. Pour lui, nous sommes immergé·e·s dans la pire des répressions, c’est-à-dire celle qui a fait de la sexualité quelque chose de triste et d’obsessif. Dans Salò, la sexualité serait donc une métaphore pour la situation dans laquelle nous vivons, « le sexe comme une obligation et une horreur[xl] », une commodité au sens marxiste, l’exploitation des hommes et des femmes, le corps transformé en objet de consommation dans les sociétés capitalistes modernes. C’est un peu comme la révolution « institutionnalisée » ou « tranquilisée » dont nous avons fait mention antérieurement. La sexualité aurait donc, dans Salò, une signification opposée à celle qu’elle avait dans la « trilogie de la vie » du réalisateur (comprenant Le Décaméron, Les contes de Canterbury et Les mille et une nuits), qui présentait la sexualité, « dans les sociétés répressives, comme une innocente dérision du pouvoir[xli] ».
Ainsi, dans Salò, la forme de pouvoir primitive qui est représentée devient un symbole et une métaphore pour toutes les formes de pouvoir imaginables[xlii]. En effet, même, si le film de Pasolini a été taxé d’obscénité, jugé absurde et impossible, encore censuré et banni dans de nombreux pays, le chercheur Christopher Roberts souligne à quel point les tortures sexuelles aux mains des Américain·e·s dans les prisons d’Abou Ghraib, parmi tant d’autres exemples, nous confirment que les horreurs du fascisme que nous expose Salò ne sont pas que des représentations grotesques d’horreurs du passé[xliii]. Les scènes de violence sexuelle et de coprophagie du film construisent, selon Pasolini lui-même, une métaphore qui représente la nature de l’industrie de la culture, de l’art et du cinéma, faisant de Salò une œuvre de « métacinéma », qui décrit la production d’une « œuvre conçue comme rien d’autre qu’une machine à produire des transgressions[xliv] ». Cette machine serait le dispositif mis en place par les quatre hommes pour permettre leurs orgies, mais aussi, métaphoriquement, la porno ou la « porno-torture », films qui cherchent à titiller ou à provoquer l’auditoire avec violence et sexualité, et ce, à de strictes fins commerciales. Encore une fois, les scènes de coprophagie représentent, selon Pasolini, les actions des producteurs et productrices et des patron·ne·s qui contraignent les consommateurs et consommatrices à se nourrir d’excréments, que ce soit au sein de l’industrie cinématographique ou autres. Le film chercherait donc à impliquer les spectateurs et les spectatrices dans les actes de brutalité posés par les quatre tortionnaires du film, dans ce que Pasolini appelle le « satanisme théâtral de l’autoconscience »[xlv]. C’est ce qui rendrait d’ailleurs le film si dérangeant, puisqu’il fait appel au fasciste et au sadique en chacun de nous.
Gillo Pontecorvo et l’indépendance de l’Algérie
Puisque Pasolini a tenté de nous conscientiser au fascisme qui se trouve, en quelque sorte, en chacun de nous, nous pourrions maintenant aborder le fascisme de la France en Algérie avec ce qu’Edward Saïd considérait comme étant l’un des deux meilleurs films politiques jamais réalisés, La Bataille d’Alger de Gillo Pontecorvo (l’autre étant Queimada, du même réalisateur)[xlvi]. Le film aborde certains événements qui ont entouré la lutte de la guérilla urbaine du FLN, qui combattait pour l’indépendance de l’Algérie. Le film a été tourné quelques années après la libération du pays, avec la participation de ceux et celles mêmes qui avaient vécu les événements dont il est question, dont Yacef Saadi, cadre du FLN qui joue son propre rôle dans le film. Comme plusieurs des réalisateurs néoréalistes, Pontecorvo n’aimait pas travailler avec des acteurs et actrices professionnel·le·s, qui nuisaient à ce qu’il appelait la « dictature de la vérité[xlvii] ».
Alors que Pasolini mettait à nu l’oppression, Pontecorvo braquait sa caméra sur la résistance. Le film La bataille d’Alger est considéré comme un précurseur du troisième cinéma de Fernando Solanas et Octavio Getino, pour qui la caméra est un fusil, un « expropriateur qui tire 24 images-munitions par seconde » et qui fait bien plus que simplement documenter les luttes de libération : il serait une forme de contre-violence[xlviii]. En Algérie, le film est considéré comme faisant partie du patrimoine national. Il serait encore diffusé de façon régulière à la télévision et en salle. En France, le film a été banni dès sa sortie. Il a été diffusé brièvement en 1970 pour disparaître presque immédiatement sous les pressions de l’extrême droite et des associations d’anciens combattants de la guerre d’Algérie. Le film a même fait l’objet de menaces d’attentats à la bombe. Il est ressorti dans une version censurée en 1971. En 1981, deux personnes ont été blessées lors d’un attentat à la bombe à l’occasion d’une représentation du film. La version intégrale n’a par la suite pas été présentée en France avant 2003[xlix]. Depuis lors, le film a été considéré comme un modèle d’insurrection révolutionnaire autant par les groupes de gauche que par les services secrets et militaires de contre-insurrection à travers le monde. Le film aurait d’ailleurs été projeté au Pentagone, en 2003, après l’invasion de l’Irak [l].
Dans de nombreuses scènes du film, les tactiques des rebelles sont expliquées. On voit les militants du FLN assassiner des policiers avec des armes soigneusement dissimulées, poser des bombes dans des cafés et des discothèques. Pontecorvo s’approprie les méthodes stylistiques du thriller pour attaquer le système de l’intérieur[li]. Il utilise de la même manière les méthodes documentaires, souvent considérées comme présentant des « faits » et détourne ces méthodes contre l’hégémonie. Il a, à cette fin, artificiellement détérioré la pellicule du film pour donner l’apparence d’une image granuleuse de reportage. Selon la professeure de langue de l’Université de l’Indiana Nancy Virtue, il a créé, avec la collaboration du régime de l’Algérie libérée (avec, à l’époque, le général Boumédiène à la tête d’un gouvernement autoritaire d’allégeance socialiste), la vision panoptique (concept très étoffé par Michel Foucault dans Surveiller et punir) que les Français·es auraient bien voulu posséder, mais qu’elles et ils n’ont jamais obtenue, déjoué·e·s par les rebelles, comme nous le montre le film. Le colonel Mathieu, chef des parachutistes chargés d’écraser l’insurrection, représenterait ce désir frustré de vision panoptique, ce désir de voir sans être vu et de contraindre le peuple algérien à se soumettre[lii].
Dans le film, le colonel, tel un réalisateur, tente de filmer les points de contrôle afin d’identifier les terroristes du FLN, sans succès. La frustration provoquée par cet échec serait symbolisée, selon Nancy Virtue, qui mobilise les idées du psychiatre Frantz Fanon, par le voile de la femme algérienne, que le colonisateur voudrait déchirer, sans chance de succès. Même les militants masculins du FLN se cachent derrière le niqab pour échapper aux soldats. Des armes servant à l’exécution de policiers y sont également cachées. Cependant, la femme, comme la caméra de Pontecorvo, voit, sans se rendre, sans s’offrir, sans se donner, ce à quoi le colonisateur répond par l’agressivité, comme dans nos sociétés occidentales et néocoloniales. La réponse du colonel Mathieu, comme celle des Américain·e·s en Irak et en Afghanistan, est la torture. Ainsi, le voile peut être compris comme un signe, si nous revenons à Deleuze et à Pasolini, que Pontecorvo et le FLN se réapproprient au nom de la cause algérienne. Enfin, Pontecorvo va même, à un certain moment, lever le voile sur le visage de femmes algériennes, dans une scène où elles se préparent à passer les postes de contrôle pour aller poser des bombes, en s’habillant à l’occidentale, démontrant encore que Pontecorvo s’approprie la vision panoptique tant désirée par les systèmes hégémoniques, cette omniscience dystopique qui permettrait à des policiers et policières invisibles de pénétrer l’intimité et l’esprit de tous et de toutes. C’est d’ailleurs une possibilité que les systèmes hégémoniques explorent encore grâce aux possibilités de la surveillance électronique. Enfin, le cinéma de Pontecorvo chercherait à mener son auditoire, comme le disait madame Virtue, en citant Solanas et Getino, à la « libération et non à l’assujettissement[liii] ».
Costa-Gavras et les Tupamaros
Costa-Gavras, cinéaste français d’origine grecque, a fait un cinéma qui n’est pas étranger à celui de Pontecorvo. Il est connu pour sa trilogie de films politiques avec Yves Montand : Z, adapté du roman de Vassilis Vassilikos, qui raconte l’histoire vraie de l’assassinat d’un leader de gauche en Grèce et l’ascension au pouvoir de la junte militaire, L’aveu, adapté du livre autobiographique d’Artur London, sur les procès de Prague et les purges staliniennes en Tchécoslovaquie et, enfin, L’état de siège. Le dernier film de cette trilogie, présentant la lutte des Tupamaros, n’est pas très loin, dans son approche, de La bataille d’Alger. Plus précisément, le film aborde la séquestration de l’agent du FBI Dan Mitrione, qui était venu en Uruguay sous le couvert de l’aide au développement afin de former les policiers et policières uruguayen·ne·s aux méthodes de contre-insurrection, parmi lesquelles la torture[liv]. Le nom du pays n’est toutefois pas nommé dans le film qui veut illustrer, par l’exemple de l’Uruguay, les méthodes de l’impérialisme et de la résistance, quel que soit le pays. Ce qui est particulier avec Costa-Gavras, c’est qu’il aborde des sujets politiques dans des films qui sont réalisés à l’intérieur du système du cinéma commercial, et ce, selon lui, pour toucher le plus de gens possible. Cela ne semble toutefois pas avoir affecté la pertinence de leur contenu[lv].
L’État de siège a été tourné au Chili, peu de temps avant la chute d’Allende à la suite d’un coup d’État orchestré avec l’aide de Washington, ce qui nous fait comprendre d’autant plus, en rétrospective, l’importance du film au moment où ce dernier a été réalisé. Pour exposer les rouages de l’ingérence américaine, Costa-Gavras a engagé le scénariste Franco Solinas, membre du Parti communiste italien, qui avait travaillé sur La bataille d’Alger et Queimada. Ce deuxième film, par ailleurs, traitait aussi de l’impérialisme américain en Amérique latine. Solinas et Costa-Gavras ont alors voyagé en Amérique latine pour rencontrer des militant·e·s des Tupamaros avec qui ils ont discuté des événements entourant l’enlèvement de Dan Mitrione. Ils ont également effectué des enquêtes auprès des sources journalistiques pour mettre au point ce qu’ils ont appelé un « scénario-dossier ». Leur objectif, selon les mots de Costa-Gavras lui-même, était : « Montrer les mécanismes, la technique de contrôle des États-Unis à travers une série d’organisations diverses. […] Nous disions aussi que nous devrions faire un film à la suite duquel le public ne verrait plus jamais une ambassade américaine comme une simple ambassade, mais comme un centre d’espionnage, de contrôle, de pressions politiques[lvi]. »
Enfin, comme l’affaire Mitrione était très récente au moment de la réalisation du film, les faits n’avaient pas encore été « sanctionnés » par les institutions. Le film devenait alors une enquête et une recherche de vérité, représentée dans l’œuvre même au gré des interrogatoires de Mitrione (appelé Santore dans le film) par les Tupamaros. La chercheuse Adamantia Mado Spyropoulou souligne un parallélisme avec la théorie du lecteur, modèle d’Umberto Eco, car comme l’écrivain italien, les auteurs de l’État de siège cherchaient à anticiper ce que feraient les spectateurs et les spectatrices au visionnement de cette « fiction possible ». En effet, ils prévoyaient que ces derniers et ces dernières entameraient aussi leur propre quête de vérité[lvii].
Pas de révolution sans libération des femmes et pas de libération des femmes sans révolution
La chercheuse féministe postcoloniale Gayatri Chakravorty Spivak explique, dans un texte intitulé Can the subaltern speak ?, la pratique du sati (auto-immolation) de la femme hindoue et de son interdiction par l’impérialisme britannique au nom de la libération de la femme et comment, parallèlement, le sati devenait, pour celles qui le pratiquaient, un acte d’insoumission devant le colonisateur. Ce texte exprime, tout en reconnaissant la pertinence des écrits poststructuralistes de Gilles Deleuze, Félix Guattari, Michel Foucault et Jacques Derrida, comment la voix des femmes s’est trouvée subordonnée à celle des hommes, que ce soit sous le joug colonial ou au sein des mouvements de résistance[lviii]. Cette constatation vaut aussi pour le cinéma postcolonial et contre-culturel des années 1960 et 1970. Cela dit, la simple mention de femmes cinéastes ne suffit pas.
Le cinéma peut être vu à la fois comme un langage et comme de la traduction, représentation d’une réalité. Pour Barbara Godard, théoricienne féministe en littérature et en traduction, la traduction féministe est une « transformation critique » à l’encontre du « langage du patriarcat » et ainsi, par la traduction, il est possible d’articuler la difficulté de s’exprimer avec un langage qui n’appartient pas à sa locutrice[lix]. Encore une fois, le cinéma féministe peut aussi être une « transformation critique », comme peuvent l’être les films d’Agnès Varda ou d’Anne Claire Poirier, cinéaste québécoise dont nous traiterons dans notre deuxième article. Nous serions aussi portés à croire que le cinéma a ou avait un très grand potentiel parce que son langage, encore à élaborer à l’aube du XXe siècle, était, nous semble-t-il, moins empreint de contraintes phallocratiques que la langue française, un « discours indirect libre », comme le disait Pasolini. Enfin, nous sommes conscients que ce point reste à éclaircir.
Cela dit, il nous semble essentiel d’aller plus loin qu’une simple visibilisation du féminin. Après tout, la cinéaste officielle du parti nazi, Leni Riefenstahl, est une femme, qui a réalisé des chefs-d’œuvre sur le plan technique, mais qui ne défendait certainement pas des revendications féministes. De plus, on ne peut nier la nécessité de dépasser la binarité du genre. À cet égard, Jamie Heckert, chercheur anarcho-queer de l’Université d’Édimbourg, s’inspire de Deleuze et Guattari et s’oppose au caractère réducteur des catégories essentialistes masculines et féminines[lx] pour mettre de l’avant comme alternative le nomadisme et l’autocréation[lxi]. Il fait aussi appel à la libération du quotidien dont parlait le philosophe anarchiste Murray Bookchin[lxii], pour souligner qu’une libération véritable doit transformer les moindres gestes du quotidien, pour tous et toutes, peu importe le genre. Par conséquent, les féministes pourraient donc s’inspirer de ces réflexions pour contrer la phallocratie et ce que Roland Barthes appelait le « fascisme de la langue [lxiii]», et ce, potentiellement grâce au cinéma.
Assurément, le cinéma féministe pourrait faire l’objet d’un article à part. Qui plus est, nous voudrions éviter d’adhérer à certaines normes qui imposeraient une représentation, en apparence égale, entre hommes et femmes, car c’est déjà une pratique de diverses hégémonies. En effet, bon nombre d’institutions se « vaccinent » contre la résistance en intégrant certaines revendications par des réformes superficielles qui lui permettent de survivre et de canaliser la résistance à ses propres fins. Nous sommes solidaires des femmes qui voudraient donner lieu aux analyses les plus radicales et la non-mixité mise de l’avant par certaines organisations nous semble tout à fait justifiée. Enfin, nous pensons qu’il ne nous appartient pas de faire une analyse en profondeur du cinéma féministe. D’autres ont parfaitement la capacité de mieux le faire et nous ne prétendons ici à rien de plus qu’une humble tentative d’élargir les horizons de réflexions sur la question. Enfin, nous nous sommes limités, pour le moment, aux thèmes et aux films que nous connaissons le mieux.
Limites et récupération de la contre-culture cinématographique
Nous avons commencé par aborder la définition du cinéma politique au regard des films engagés de Jean-Luc Godard, des théories de Gilles Deleuze, de Fernando Solanas et d’Octavio Getino. Nous avons ensuite analysé trois films politiques : La Bataille d’Alger de Gillo Pontecorvo, Les 120 journées de Sodome de Pier Paolo Pasolini et L’État de siège de Costa-Gavras. Toutefois, il faut se rendre à l’évidence que ces œuvres et ces idées s’inscrivent dans une période de l’histoire très précise. Pontecorvo, de son vivant, avait constaté l’échec de la révolution algérienne lorsqu’il y était retourné pour filmer un documentaire dans les années 1990, à la veille du reversement de la dictature du général Boumédiène et le début d’une sanglante guerre civile[lxiv]. Pasolini a pu, juste avant de mourir, produire une œuvre qui critiquait le paradigme néolibéral naissant et la société de consommation. Cela ne nous empêche pas d’être là où nous sommes aujourd’hui, encore très loin d’une révolution planétaire. En Amérique latine, même si le début des années 2000 nous a donné beaucoup d’espoir, les gouvernements socialistes sont en perte de vitesse, s’ils n’ont pas été renversés. Le Venezuela, quant à lui, fait face à l’une des plus grandes crises de son histoire. Le Front de libération des femmes parlait déjà, vers la fin des années 1960, de la récupération des revendications féministes par l’État et le Parti québécois[lxv]. Pourrait-on parler de récupération du cinéma politique, et ce, aux quatre coins de la planète?
Tous les films dont nous avons traité n’ont certainement pas changé le cours de l’histoire. Qui plus est, ils se vendent tous aujourd’hui en édition DVD, devenus parfaitement rentables pour le système capitaliste et la société de consommation qu’ils critiquaient. Enfin, l’enthousiasme du troisième cinéma n’est pas sans rappeler celui de Walter Benjamin qui, à la veille de la Seconde Guerre mondiale, faisait part du potentiel révolutionnaire du cinéma. Mais il formulait également des craintes en ce qui a trait à l’utilisation des moyens fournis par le cinéma et autres formes de reproduction mécanisée pour aliéner les masses et esthétiser la guerre[lxvi]. Dans la deuxième partie de cet article, nous aborderons les réussites et les échecs, ainsi que les perspectives d’avenir pour le cinéma politique au Québec. Un regard sur notre propre cinéma et notre propre histoire est susceptible de donner un éclairage complémentaire sur le cinéma politique. Nous aurons aussi l’occasion de nous entretenir avec deux personnes qui ont pris part au cinéma québécois : Stéphane-Albert Boulais, collaborateur de Pierre Perrault, et Mathieu Denis, coréalisateur avec Simon Lavoie, de Ceux qui font la révolution à moitié ne font que creuser leur tombeau, qui s’inspire des événements du Printemps érable et dont le titre fait référence aux événements de mai 68. Denis avait déjà réalisé un film sur le FLQ et cette turbulente période des luttes de décolonisation, période qui fait l’objet de nos articles.
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[i] Ernesto Guevara, dit « el Che », est un révolutionnaire argentin connu pour sa participation à la révolution cubaine. Dans un de ses derniers textes, il encourageait à donner lieu à de nombreux Vietnams, c’est-à dire des « foyers révolutionnaires » contre l’impérialisme aux quatre coins de la planète. Il développe plus amplement cette thèse dans son ouvrage La guerre de guérilla (en espagnol).
[ii] Julien Pallotta, 5 mai 2008, « Camera eye de Jean-Luc Godard : un essai politique filmé », Revue internationale électronique. http://www.sens-public.org/article558.html
[iii] Gilles Deleuze, 1983, « Cinéma 1: L’image-mouvement », Les Éditions de minuit, Paris.
Gilles Deleuze, 1985, « Cinéma 2: L’image-temps », Les Éditions de minuit, Paris.
[iv] Igor Krtolica, 23 décembre 2010, « Art et politique mineurs chez Gilles Deleuze, L’impossibilité d’agir et le peuple manquant dans le cinéma », Revue Silène, Paris. http://www.revue-silene.comf/index.php?sp=comm&comm_id=25
[v] Gilles Deleuze, 1985, « Cinéma 2: L’image-temps », Les Éditions de minuit, Paris, pp. 189-191.
[vi] Op. cit., notes 3 et 4.
[vii] Op. cit., notes 3 et 4.
[viii] Op. cit., note 3.
[ix] Op. cit., notes 3 et 4.
[x] Op. cit., note 4.
[xi] Op. cit., notes 3 et 4.
[xii] Op. cit., note 3.
[xiii] Op. cit., note 4.
[xiv] Op. cit., note 4.
[xv] Op. cit., note 4.
[xvi] Dork Zabunyan, 6 mai 2016, « Deleuze et le cinéma comme art critique », Implications philosophiques : Espace de recherche et de diffusion. http://www.implications-philosophiques.org/actualite/une/deleuze-et-le-c…
[xvii] Gilles Deleuze et Félix Guattari, 1980, « Capitalisme et scizophrénie 2 : Mille Plateaux », Les Éditions de minuit, Paris.
[xviii] Op. cit., note 17, p. 175.
[xix] Jeffrey A. Bell, 1996, « The Director-function: Auteur Theory and Poststructuralism », Southeastern Louisiana University. https://www2.southeastern.edu/Academics/Faculty/jbell/auteur.pdf
[xx] Pier Paolo Pasolini, 1976, « L’expérience hérétique », Payot, Paris, p. 138.
[xxi] Op. cit., note 20, p. 39.
[xxii] Fernando Solanas et Octavio Getino, 1973, « Vers un troisième cinéma », Zin TV. https://www.zintv.org/IMG/pdf/-9.pdf
[xxiii] Ibid.
[xxiv] Ibid.
[xxv] Ibid.
[xxvi] Ibid.
[xxvii] Ibid.
[xxviii] Ibid.
[xxix] Ibid.
[xxx] Ibid.
Jehane Noujaim, 2013, « Al-Midan ».
[xxxii] « Wapikoni en bref ». http://www.wapikoni.ca/a-propos/qui-sommes-nous/le-wapikoni-en-bref
[xxxiii] Cristina Alvarez Beskow, 2016, « A combative cinema with the people. Interview with Bolivian filmmaker Jorge Sanjinés », Cinema Comparat/ive Cinema, volume 4, numéro 9, pp. 21 à 28. http://www.ocec.eu/cinemacomparativecinema/pdf/ccc09/ccc09-eng-inter-bes…
[xxxiv] Les syndicats affairistes sont généralement considérés comme ayant trahi la cause des travailleurs et travailleuses pour des intérêts lucratifs. Le Québec n’en a pas été exempt. Les propos de Pierre Vallières et de Charles Gagnon dans notre dernier article en font d’ailleurs état.
[xxxv] Fernando Martin Peña et Carlos Vallina, 1998, « El cine como arma. Raymundo Gleyzer y los comunicados del ERP (1971-1971), Arte y política. Mercados y violencia. Razón y Revolución, numéro 4.
[xxxvi] Raymundo Gleyzer, 1971, « Swift ».
[xxxvii] Pier Paolo Pasolini, 1975, « Salò o le centoventi giornate di Sodoma ».
[xxxviii] Robert A. Lauer,2002, « A Revaluation of Pasolini’s Salo ». CLCWeb: Comparative Literature and Culture, volume 4. http://docs.lib.purdue.edu/clcweb/vol4/iss1/2
[xxxix] Ibid.
[xl] Pier Paolo Pasolini, 25 mars 1975, « Auto-entrevue », Il Corriere della Sera.
[xli] Ibid.
[xlii] Ibid.
[xliii] Christopher Roberts, 2010, « The Theatrical Satanism of Self-Awareness Itself », Angelaki, pp. 29-43
[xliv] Ibid.
[xlv] Ibid.
[xlvi] Nancy Virtue, 2014, « Poaching within the system: Gillo Pontecorvo’s tactical aesthetics in The Battle of Algiers », Screen, volume 55, numéro 3.
[xlvii] Ibid.
[xlviii] Op. cit., note 22.
[xlix] Florence Beaugé, 10 mars 2012, « La bataille d’Alger : Tourné trois ans après la fin des combats, le film fut censuré jusqu’en 2003 », Le monde. http://www.lemonde.fr/vous/article/2012/03/10/la-bataille-d-alger_165584…
[l] Op. cit., note 74.
[li]Gillo Pontecorvo, 1996, « La bataille d’Alger ».
[lii] Op. cit., note 74.
[liii] Op. cit., note 74 et 22.
[liv] Constantin Costa-Gavras, 1972, « L’État de siège ».
[lv] Adamantia Mada Spyropoulou, « La fictionnalisation d’un conflit politique : le cas du scénario du film État de siège de Costa-Gavras ». http://quaina.univ-angers.fr/IMG/pdf/spyropouloustandardnov4_1_.pdf
[lvi] Ibid.
[lvii] Ibid.
[lviii] Spivak, Gayatri Chakravorty, 1988, « Can the subaltern speak? » dans Marxism and the Interpretation of Culture, de C. Nelson et L. Grossberg, Bangalore : Macmillian Education, pp. 271-293.
[lix] Godard, Barbara, 1990, « Theorizing Feminist Discourse/Translation » dans Translation, History and Culture, de André Lefevere et Susan Bassnett, London and New York: Pinter, pp. 87-96.
[lx] Heckert, Jamie, 2006, « Towards Consenting Relations: Anarchism and Sexuality ».
[lxi] Gilles Deleuze et Félix Guattari, 1972, « Capitalisme et schizophrénie 1 : L’Anti-Oedipe », Les Éditions de minuit, Paris.
Gilles Deleuze et Félix Guattari, 1980, « Capitalisme et scizophrénie 2 : Mille Plateaux », Les Éditions de minuit, 1980.
[lxii] Murray Bookchin, 1986, « Post-scarcity Anarchism », Black Rose Books, Montréal.
[lxiii] Hessam Noghrehchi, 2017, « Le fascisme de la langue » Littérature 2, n° 186 (2017), pp. 34-43.
[lxiv] Carlo Celli, 2004, « Gillo Pontecorvo’s Return to Algiers » Film Quarterly 58, n° 2, pp. 49-52.
[lxv] Véronique O’Leary et Louise Toupin, 1982, « Québécoises deboutte ! Tome I, une anthologie de textes du Front de libération des femmes (1969-1971) et du Centre des femmes (1972-1975) », Les Éditions du remue-ménage, Montréal.
[lxvi] Walter Benjamin, 1939, « L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique », Payot, Paris.
par Rédaction | Jan 10, 2018 | Idées, International
Par Julien Gauthier-Mongeon
Le terrorisme est souvent associé à un groupe ou à un type d’individus réputés dangereux, d’où le danger des amalgames qui contribuent à renforcer les stéréotypes liés à la figure du terroriste. Précisément parce qu’il soulève l’indignation et qu’il déchire les passions, surtout par le portrait qu’en dressent les médias, le terrorisme devient un terme fourre-tout mis au service de l’idéologie. Difficile, par conséquent, d’en avoir une représentation claire et nuancée, d’autant qu’il n’existe guère de consensus sur le sujet. Par l’étude du terrorisme, il ne s’agit donc pas tant d’arriver à une définition commune du phénomène que de chercher à mieux comprendre la complexité du monde dans lequel nous vivons.
« Terrorisme », un mot toujours sujet à discussion
Le terrorisme a fait l’objet d’un nombre incalculable d’études dans les cinquante dernières années, d’où la diversité des points de vue et des façons d’aborder ce phénomène complexe. « Depuis les années 1970, plusieurs chercheur·e·s se sont penché·e·s sur le terrorisme. Ce qui ressort comme constat, c’est qu’il n’existe aucun consensus sur une définition du terrorisme », affirme Stéphane Leman-Langlois de l’Équipe de recherche sur le terrorisme et l’anti-terrorisme (ERTA) et professeur à l’École de service social de l’Université Laval. Néanmoins, le terrorisme comporte certaines caractéristiques générales qui permettent d’en donner une définition large. « En dépit qu’il soit presque impossible de s’entendre sur une définition commune, il y a, en revanche, deux éléments qu’on retrouve pratiquement dans toutes les définitions scientifiques. Tout d’abord, le terrorisme est une forme de violence politique. Ensuite, le terrorisme instille une peur diffuse dans les sociétés touchées », explique pour sa part Aurélie Campana, professeure au département de science politique de l’Université Laval.
Est-ce à dire que l’action d’un État contre ses populations puisse être qualifiée de terroriste ? N’y retrouve-t-on pas des caractéristiques similaires, à savoir la violence politique et le fait d’instiller une peur diffuse ? Certes, il existe des caractéristiques communes entre la violence terroriste et la violence des États sur des populations civiles. Par contre, il convient d’être prudent et de ne pas mélanger des réalités qui présentent d’importantes différences : « Évidemment, l’État utilise parfois la violence pour faire peur à une population. Il existe alors une volonté de coercition politique et il possible de parler de terrorisme d’État. Par contre, il existe des cas de figure où la violence d’État ne vise pas à assujettir une population, mais à la faire disparaitre. Il est alors plus adéquat de parler de génocide plutôt que de terrorisme », nuance Stéphane Leman-Langlois.
Contrairement aux guerres que mènent des États, l’action terroriste ne vise pas forcément la maîtrise d’un territoire. Elle diffère en ce sens des guerres conventionnelles dont l’objectif est la destruction physique de l’adversaire et le contrôle militaire d’un espace. De plus, le terrorisme nie catégoriquement la distinction classique entre les combattant·e·s et les non-combattant·e·s, comme il fait fi des limites territoriales pour cibler des objectifs politiques[i].
Le terrorisme n’est pas automatiquement assimilable à un mouvement de lutte armée qui emploie parfois des méthodes d’action similaires. La distinction entre ces deux phénomènes reste fortement tributaire des jugements de valeur et des positions des différent·e·s acteurs et actrices impliqué·e·s dans un conflit.
« Actuellement, il est difficile d’identifier clairement les terroristes dans le contexte de la guerre en Syrie. Daesh[ii] est-elle une armée révolutionnaire mue par des idéaux fanatiques ou est-ce plutôt un mouvement terroriste ? L’opinion peut différer selon les intérêts qui sont en jeu », explique Benoît Gagnon, doctorant en criminologie et spécialiste des questions de terrorisme.
Comme le terrorisme n’a pas de statut légal, il laisse libre cours aux interprétations qui changent au gré des aléas politiques et des sensibilités locales. Si en Occident le terrorisme se définit avant tout comme un mode d’action destiné à semer la peur, il en va autrement de pays comme l’Irak et la Syrie qui n’ont pas le même rapport au terrorisme. Les enjeux locaux font qu’un groupe considéré ici comme terroriste peut être perçu comme une armée de libération par les populations locales. Ce fut le cas, par exemple, des talibans qui se sont opposés aux envahisseurs soviétiques durant les années 1980. Loin d’être vus comme des éléments perturbateurs, ils étaient souvent accueillis par une partie de la population qui souhaitait être libérée du joug étranger[iii].
Le terrorisme, une question de méthodologie
C’est entendu, il n’y a pas de consensus pour définir ce qu’est précisément le terrorisme. Cela s’explique notamment par des raisons d’ordre méthodologique où cohabitent plusieurs manières de comprendre un même phénomène. Dans un article récent, le sociologue Antoine Mégie présente plusieurs approches méthodologiques pour analyser l’action terroriste. De ces approches, certaines permettent d’appréhender les acteurs et actrices qui participent « à la structuration du terrorisme comme phénomène social et politique[iv] ». Il s’agit non pas d’isoler l’acte terroriste, mais bien d’examiner les relations complexes entre les acteurs et actrices qui contribuent de près ou de loin à structurer le phénomène. Il s’agit d’une compréhension dynamique qui cherche à mettre en lumière les relations entre les acteurs et actrices qui agissent tant à un niveau micro que macro dans la structuration de la « scène terroriste ».
Au niveau macro, c’est en relation aux institutions publiques, aux prises de positions politiques et aux gouvernements qu’une certaine conception du terrorisme se précise et s’affirme. Dans le contexte du terrorisme mondialisé, les États partagent des enjeux de sécurité communs sans pour autant adopter les mêmes mesures face à la menace terroriste.
Au niveau micro, c’est sur le terrain des acteurs de la vie civile (groupes de pression, ONG, organismes humanitaires, groupes citoyens) que s’observe une vision plus contextuelle, moins générale et plus localisée du terrorisme comme violence politique. Une approche psychosociale s’intéressant davantage au vécu des gens permet alors de mieux mesurer les impacts du terrorisme ainsi que les manières dont il est perçu.
Globalement, la définition du terrorisme dépend donc du point de vue où l’on se place, des intérêts qui sont en jeu et des raisons qui poussent un groupe ou un individu à commettre un acte de violence contre des personnes ou des biens. D’où, note le sociologue Pradip K. Bose, la difficulté d’obtenir une définition claire du terrorisme : « Les définitions du terrorisme sont controversées pour des raisons autres que les problèmes conceptuels qu’elles posent. Le fait d’étiqueter les actions de “terrorisme” avantage la condamnation des acteurs [et actrices], d’où le fait qu’une définition quelconque reflète généralement un penchant idéologique ou politique[v] ».
Dans les vingt dernières années, de nouveaux acteurs et de nouvelles actrices ont fait leur apparition et elles et ils ont transformé notre manière d’appréhender le terrorisme. Les relations entre les États révèlent une nouvelle façon de combattre la terreur dans un contexte d’insécurité relayé par l’univers des médias. À la différence d’une époque où le terrorisme restait très peu médiatisé, il bénéficie aujourd’hui d’une tribune considérable qui accroit sa force de frappe. Les médias jouent à ce titre un rôle de premier plan dans l’élaboration et la présentation du terrorisme comme évènement spectaculaire relevant de la mise en scène.
Il est difficile d’aboutir à une définition commune du terrorisme pour une autre raison qui tient aux rôles des États. « La manière de définir le terrorisme va varier de manière plus ou moins importante selon le type d’État, selon qu’il s’agit d’un régime autoritaire ou d’une démocratie. De plus, la définition va changer considérablement en fonction de l’expérience passée d’un pays et de sa tradition juridique », précise Mme Campana. L’expérience passée teinte fortement les enjeux de sécurité liés à la menace terroriste et la façon dont les États définissent cette menace réelle ou supposée. Depuis les quinze dernières années, le paradigme du terrorisme s’articule autour des enjeux de sécurité liés aux risques de la radicalisation des individus.
« Après le 11 septembre, il est devenu plus difficile de chercher à comprendre les causes du terrorisme. Il y a eu un barrage idéologique important où chercher à expliquer le phénomène revenait pour certains gouvernements à vouloir l’excuser. Ainsi, il devenait plus facile pour les chercheurs [et chercheuses] de travailler sur le phénomène de la radicalisation que sur le terrorisme. En travaillant sur la radicalisation on n’exclut pas le terrorisme, mais on l’étudie par la bande sans trop se compromettre », explique M Langlois.
Aujourd’hui, le défi revient à parler du terrorisme sans tomber dans une surenchère idéologique : le fait de prendre parti empêche la plupart du temps d’y voir clair, d’où l’importance de prendre en compte la diversité des points de vue afin de mieux comprendre ce phénomène complexe.
Crédit photo: Public Domain Archive
[i] MERARI, A. (016), « Du terrorisme comme stratégie d’insurrection », Histoire du terrorisme de l’antiquité à Daesh, Paris, Fayard, p.35
[ii] DAECH est l’acronyme, en langue arabe, de « État Islamique en Irak et au Levant ».
[iii] http://www.academiedegeopolitiquedeparis.com/echec-sovietique-en-afghani…
[iv] MÉGIE, A. (2010), « La “scène terroriste” : réflexions théoriques autour de l’“ancien” et du “nouveau” terrorisme », Revue canadienne de science politique, V43, n.4, p.997.
[v] BOSE, K. Pradip (2007) « Sécurité, terreur et paradoxe démocratique », Centre for Studies in Social Sciences, N.74, p.26.
par Rédaction | Oct 27, 2017 | Idées, International
Par Frédéric Legault
Il y a presque 100 ans jour pour jour, le peuple russe se révoltait contre le régime du tsar Nicholas II en pleine Première Guerre mondiale. Sous le leadership de Vladimir Illytch Oulianov, dit Lénine, les révolutionnaires triomphent et appliquent une doctrine idéologique qui n’existait à ce jour que dans les écrits de Karl Marx et de Friedrich Engels : le communisme.
Pendant le prochain mois, nous publierons chaque semaine un article explorant un enjeu de la révolution bolchévique de 1917 relié à l’actualité politique contemporaine. Nous parlerons de la politique étrangère de l’URSS en 1917 et celle de la Russie aujourd’hui, des conflits gelés et de la question nationale, du communisme dans le monde post-soviétique, et de comment le modèle des conseils (soviets) du temps de la révolution peut contribuer aux stratégies contemporaines pour donner davantage de pouvoir au peuple dans une optique de démocratie directe. Voici le deuxième article de cette série.
Face à l’échec patent des socialismes autoritaires du XXe siècle et du capitalisme à régler les problèmes sociaux, économiques et environnementaux, il importe sérieusement de penser des solutions pour sortir de la crise actuelle. En prenant comme point de départ que le mythe populaire incarné dans la célèbre formule de Margaret Thatcher « There is no alternative » est erroné, cet article vise à apporter de l’eau au moulin des solutions possibles en explorant le modèle horizontal, participatif et décentralisé des conseils russes du début du siècle.
Malgré les dérives autoritaires qu’a connues la Russie au cours du siècle dernier, nous croyons qu’il est possible, en distinguant soigneusement le bon grain de l’ivraie, de s’inspirer des prémisses à l’origine des soviets pour reconstruire notre démocratie sur un modèle plus participatif, horizontal et décentralisé. À l’occasion du centième anniversaire de la révolution russe, un devoir de mémoire s’impose pour trouver des remèdes à la déliquescence de notre démocratie.
Que sont les soviets?
À leurs débuts, en 1905, les soviets[1] sont un système de représentant·e·s d’usine, délégué·e·s révocables et élu·e·s démocratiquement par leurs collègues de travail[2]. Ces personnes s’occupent principalement de questions économiques et, marginalement, de revendiquer des droits politiques, alors que la politisation des soviets – d’origine spontanée et ouvrière – ne vient que plus tard. Leurs activités principales consistent essentiellement à négocier avec les patrons (heures de travail, salaires, etc.), à constituer et gérer un fond de grève, ainsi qu’à organiser et convoquer les assemblées locales.
Le premier rassemblement à fonctionner sur le modèle des soviets est fondé à la mi-mai 1905 dans la ville d’Ivanovo-Voznesensk, centre textile de la région de Moscou. Auparavant surnommée la « Manchester russe » pour ses conditions de travail difficiles, le berceau des soviets est à cette époque le théâtre de grèves d’une durée et d’une intensité sans précédent. Dans ce contexte, les ouvriers et les ouvrières (majoritairement issu·e·s du secteur du textile) se rassemblent pour revendiquer notamment la suppression du travail de nuit et des heures supplémentaires, la mise en place d’un salaire minimum mensuel et l’abolition d’une forme de police attachée à certaines usines[3]. Simple comité de grève à l’origine, le soviet d’Ivanovo-Voznesensk change de nature lorsque la grève prend fin pour devenir le premier organe de représentation des intérêts ouvriers à l’échelle d’une ville entière. En survivant à la grève, il est reconnu comme une instance représentative non seulement par la classe ouvrière, mais aussi par les employeurs et les autorités, qui acceptent de négocier avec cette nouvelle structure.
C’est donc dans l’optique de rassembler et de converger des luttes considérées comme fragmentées mais partageant l’objectif commun de la défense des intérêts ouvriers que les premiers soviets naissent en 1905, comme en témoigne cet extrait du manifeste de la première réunion du soviet de Pétersbourg :
« On ne peut permettre que les grèves naissent et s’éteignent de façon sporadique. C’est pourquoi nous avons décidé de concentrer la direction du mouvement dans les mains d’un comité ouvrier commun. Nous proposons à chaque usine, à chaque atelier, à chaque profession, [d’élire] des député[·e·]s, à raison de 1 pour 500 ouvriers [et ouvrières]. Les député[·e·]s de chaque usine ou atelier constituent un comité d’atelier ou d’usine. La réunion des député[·e·]s de toutes les usines et ateliers constitue le comité ouvrier général de Pétersbourg ».
À l’instar du soviet d’Ivanovo, celui de Pétersbourg s’est donné comme mandat initial la gestion stricte de la grève, mais y survit également lorsque celle-ci se termine à la fin du mois d’octobre. Il passe ainsi d’un simple comité de grève à celui d’organe fédérateur de la défense des droits ouvriers et devient en quelque sorte la préfiguration des soviets de la révolution de 1917. De par sa seule existence et sa forte notoriété, le modèle des soviets se diffuse par la suite en province pour représenter non seulement les intérêts ouvriers, mais également ceux d’autres groupes sociaux (paysan·e·s, soldats, et marins).
Bureaucratisation et centralisation : le retournement des soviets contre eux-mêmes
Peu après la révolution de Février 1917[4], la renaissance et la diffusion des soviets à l’échelle de la Russie témoigne de la vivacité avec laquelle les soviets sont restés frais dans l’imaginaire révolutionnaire des ouvriers et ouvrières. « Ce fut un mouvement spontané en ce sens que les soviets surgirent partout, indépendamment les uns des autres et sans la moindre préparation théorique, en fonction des impératifs de l’heure[5] ». C’est essentiellement face à l’incapacité des partis politiques et des syndicats de se poser en organisation politique vigoureuse, légitime et représentative des intérêts ouvriers que l’on peut aujourd’hui comprendre la popularité des soviets.
Dès ses premières semaines d’existence, le soviet de Pétersbourg est cependant rattrapé par sa popularité. Les séances du soviet sont en effet si populeuses qu’elles « [tiennent] bien plus du grand et bruyant concours de peuple que de la séance de travail d’une institution parlementaire[6] ». Selon les bolchéviques, ces assemblées sont trop populeuses pour être efficaces et, conséquemment, une réorganisation s’impose. Certaines mesures qui visent à diminuer le nombre de député·e·s et à « améliorer » le fonctionnement de l’institution sont donc mises en place. Le nombre grandissant de tâches quotidiennes qui incombe au conseil exécutif impose une division du travail de plus en plus poussée ainsi qu’une augmentation de sa taille.
Dans le même souci de rendre plus efficaces les structures décisionnelles révolutionnaires, les bolchéviques instaurent un nouvel organe à l’intérieur même du conseil exécutif : le bureau du conseil exécutif. Cet organe, chargé des affaires courantes, se voit octroyé le droit de prendre des décisions d’ordre politique en cas d’urgence. Ainsi, en moins de deux mois, le soviet de Pétersbourg passe d’un organe ouvert, populaire et démocratique à un appareil administratif bien huilé composé de plusieurs centaines d’employé·e·s. Ce qu’il gagne en efficacité, nous dit l’auteur de Les soviets en Russie, Oskar Anweiler, il le perd en transparence et en démocratie. Assez rapidement, la structure s’alourdit, l’exécutif s’affranchit des délégué·e·s, les séances s’espacent et la participation diminue. Les réformes mises en place par les bolchéviques inversent ainsi le sens du pouvoir au sein des soviets : plutôt que de structures politiques servant à « faire monter » les demandes du peuple, les soviets sont stratégiquement instrumentalisés par les bolchéviques pour devenir la « courroie de transmission » (selon l’expression consacrée de Staline) et diriger les masses. L’aboutissement de la perversion du principe fondateur des soviets s’est incarné dans le système politique bureaucratique, centralisé, autocratique et coercitif qu’était la dictature bolchévique[7]. Lénine, et les bolchéviques avec lui, ont sacrifié la démocratie au profit de l’efficacité révolutionnaire, ne laissant pas la chance aux soviets de déployer leur plein potentiel démocratique.
Pourquoi s’intéresser aux soviets aujourd’hui?
En s’inspirant du modèle des conseils, il ne s’agit pas de plaquer bêtement sur notre société les reliquats d’une structure politique d’une autre époque ou de tomber naïvement dans le mythe des conseils. Il s’agit plutôt de réfléchir à savoir comment les principes de démocratie directe à l’origine de la mise sur pied des soviets peuvent être repris dans un projet collectif de démocratisation de notre société. Comme en témoigne l’avis de convocation à la première rencontre du soviet de Pétersbourg de 1917, le souci démocratique était effectivement à l’avant-plan dans la mise sur pied du projet des soviets : « Afin que la lutte pour la démocratie soit victorieusement menée à son terme, il faut que le peuple crée lui-même son organe de pouvoir propre[8] ». En ce qui a trait aux valeurs démocratiques, ce serait un piège que de jeter le bébé des soviets avec l’eau du bain de l’URSS.
En plus d’être démocratique, le fonctionnement des soviets de 1905 était très flexible. Que ce soit à l’échelle d’un milieu de travail (soviets de fabrique, soviets d’usine), d’une ville, de l’armée ou d’un quartier, le modèle des conseils s’adapte et permet de penser l’auto-organisation d’une communauté à différents niveaux et dans divers secteurs, tout en restant entièrement sous le contrôle de ses participant·e·s. Cette flexibilité serait un atout pour repenser des structures décisionnelles décentralisées adaptées à la réalité éclatée et plurielle de nos modes de vie et de nos sociétés (ruelles vertes, quartiers, arrondissements, municipalités, milieux de travail, communautés virtuelles, etc.).
Mais l’histoire nous rappelle que le modèle des conseils n’est pas non plus une panacée. Il n’est pas en soi démocratique, comme le rappelle Pierre Broué en préface du livre d’Oscar Anweiler : « Le pouvoir des conseils n’est pas par essence démocratique, et […] la condition pour qu’il le soit est que coexistent, reconnus au sein des masses qui le portent, des tendances, organisations, groupes et partis rivaux acceptant les règles qu’il leur donne et qu’ils imposent[9]. » Il s’agirait d’une structure politique décisionnelle fonctionnant sur des règles assurant une participation équitable qui pourrait être investie à différents niveaux par l’ensemble des membres. Similairement à la cité athénienne, aux communes médiévales, à la Commune de Paris de 1871, aux Town-meetings de la Nouvelle-Angleterre, et, plus récemment, au communalisme kurde du Rojava, les soviets s’inscrivent dans la longue tradition historique de la démocratie directe, des communes et du conseillisme.
Sans tomber dans les écueils antidémocratiques des « socialismes réellement existants » du XXe siècle, la gauche pourrait s’inspirer de l’histoire pour penser des modèles de sociétés post-capitalistes. Celui des soviets a l’avantage de se placer entre le tout-à-l’État et la propriété privée en proposant une solution mitoyenne qui remet en son cœur la démocratie, la participation et la décentralisation. Ce modèle serait de surcroit en adéquation avec l’ensemble des expérimentations collectives et des innovations sociales qui foisonnent actuellement dans les milieux alternatifs et qui fonctionnent pour la plupart déjà sur des bases horizontales de coopération, de consultation, de partage et d’autogestion[10].
Dans un contexte de crise écologique et d’accroissement des inégalités socioéconomiques, il importe de redéfinir collectivement les bases communes d’un autre monde. Ces bases gagneraient en démocratie et en représentativité si elles s’articulaient autour du modèle des conseils, et ne peuvent donc pas se limiter à la prise du pouvoir d’État.
Il serait à cet égard intéressant de mesurer plus en profondeur la proximité du modèle des soviets avec les thèses du municipalisme, qui avance que les leviers de transformations sociales, économiques et politiques se situent à l’échelle municipale[11]. Autrement dit, il s’agirait de concevoir le changement social par la base et essayer de se réapproprier les municipalités afin d’en reconstruire un système politique et économique ancré dans des formes de participation, de discussion et de décision publiques.
Cent ans plus tard, la question du « que faire? » reste encore ouverte. La révolution au XXIe siècle ne peut pas se permettre d’omettre des questions qui seront centrales à son déroulement, qui ont pour la plupart déjà été soulevées par les révolutionnaires russes sous diverses formes. Où se situe le précaire équilibre entre la participation populaire de masse la plus représentative possible et une certaine forme de « pragmatisme logistique » qui permette à la démocratie directe d’être fonctionnelle à grande échelle? De quels mécanismes les structures politiques émancipatrices devront-elles se doter pour éviter de sombrer dans l’autoritarisme? Comment opérer une coordination et une communication aussi efficace que démocratique entre les différents conseils? Considérant la forte pluralité dans la composition de nos sociétés, comment le modèle des conseils pourrait-il participer à l’intégration des minorités dans le processus décisionnel politique?
L’histoire se doit certes d’être un puits pour guider l’action collective, et ce qui y est puisé doit inévitablement être réinterprété à la lumière des défis du présent.
Aussi dans ce dossier sur la révolution russe :
Les « conflits gelés » et la question nationale dans l’ex-URSS
Le communisme dans le monde postsoviétique : continuité ou déclin?
Le centenaire de la révolution russe : La politique étrangère à un siècle d’écart
CRÉDIT PHOTO: IISG
[1] Le terme « soviet » est dérivé du terme russe « sovet », qui veut littéralement dire « conseil », « comité » en russe.
[2] Bien que les postes de pouvoir fussent occupés à forte majorité par des hommes, les femmes ont joué un rôle non négligeable dans les événements de la révolution russe de 1917. Pour approfondir le rôle que les femmes ont joué dans ces événements, voire notamment cet article du Temps (https://www.letemps.ch/societe/2017/03/07/femmes-russes-revolution-17-ar…) ainsi que le chapitre sur la révolution russe dans l’ouvrage de Tony Cliff, Class Struggle and Women’s Liberation, originellement publié en 1984 chez Bookmarks et disponible en ligne à l’adresse suivante : https://www.marxists.org/archive/cliff/works/1984/women/index.htm
[3] Oskar Anweiler (1972), Les Soviets en Russie (1905-1921), Gallimard, p.48
[4] La révolution de Février se déclencha à la suite d’une grève dans l’usine Poutilov, la plus grande de Pétersbourg. La révolution prit de l’ampleur par une grande manifestation d’origine spontanée et ouvrière à l’occasion de la Journée internationale des femmes, quelques jours après le déclenchement de la grève. Une mutinerie dans les rangs de l’armée, qui se répandit comme une trainée de poudre, fut un événement aussi inattendu que charnière dans la révolution de Février. Ces événements débouchèrent sur l’abdication du tsar Nicolas II et la mise en place d’un gouvernement provisoire, lui-même renversé par les bolchéviques quelques mois après.
[5] Ibid., p.137
[6] Ibid., p. 132
[7] Pour une lecture historique détaillée du processus de centralisation et de bureaucratisation du système politique, voire l’ouvrage de Marc Ferro, Des soviets au communisme démocratique. Les mécanismes d’une subversion, publié originalement en 1980 chez Gallimard.
[8] Ibid., p. 129
[9] Ibid., p. XVII
[10] Le documentaire Demain, réalisé par Cyril Dion et Mélanie Laurent, en fait une recension intéressante.
[11] Consulter à ce sujet l’ouvrage de Jonathan Durand Folco, À nous la ville. Traité de municipalisme (2017), publié chez Écosociété.
Bibliographie
Carrère d’Encausse, Hélène (1979), Lénine, la révolution et le pouvoir, Flammarion, 297p.
Ferro, Marc (2017), Des soviets au communisme bureaucratique. Les mécanismes d’une subversion, Gallimard, 352p.
Lénine, Vladimir Illitch Oulianov (1918), Les tâches immédiates du pouvoir des Soviets, en ligne, consulté le 2 octobre 2017, 15p. https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1918/04/vil19180428.htm
Nin, Andres (1978), Les soviets : leur origine, leur développement et leurs fonctions, En ligne, consulté le 2 octobre 2017, 21p. https://www.marxists.org/francais/nin/works/1932/00/soviets.htm
Anweiler, Oskar (1972), Les soviets en Russie (1905 -1921), Gallimard, 384p.
par Marie-Claude Belzile | Avr 10, 2017 | Idées
Biais de l’autrice : Une femme blanche de 29 ans, scolarisée, qui a reçu un diagnostic de cancer inflammatoire triple négatif du sein droit en août 2016. Elle a subi une double mastectomie, sans reconstruction. Ce choix était à la fois médical, cosmétique (symétrie du sein controlatéral) et politique (refus de subir les multiples chirurgies nécessaires à une reconstruction pour retrouver l’esthétique socioculturelle de « femme »).
En 2012, la réalisatrice canadienne Léa Pool s’est penchée sur la question de l’industrie très lucrative qui se cache derrière le célèbre ruban rose, emblème du cancer du sein, dans son film Pink Ribbon Inc[i]. Elle y partageait le fruit pourri d’une recherche approfondie sur le commerce et l’antiféminisme reliés à ce cancer touchant 25 000 nouvelles personnes chaque année[ii]. Cependant, une autre facette de cette maladie n’avait pas encore été explorée, qui pourtant soulève des questionnements au sein des regroupements activistes et parmi les femmes atteintes, soit l’imprégnation d’un regard paternaliste dans le processus chirurgical et psychologique entourant la mastectomie.
La mastectomie
D’abord, il y a « des » mastectomies : partielles, totales, unilatérales, bilatérales, radicales ou non. Quand vient le temps de décider quel soin, quelle chirurgie est la plus adaptée pour contrer le cancer du sein, plusieurs options s’offrent, bien que souvent la décision n’en soit pas une de préférence, mais bien d’obligation. Dépendamment de quel type de cancer du sein une personne est atteinte – car oui, il y a plus d’un type – le protocole de soins à administrer variera. Ainsi, certaines femmes n’ont pas réellement le choix de subir une mastectomie totale, alors que d’autres auront « la chance » de conserver en partie leur(s) sein(s). Dans tous les cas, lors d’un cancer du sein, cette partie du corps si fortement chargée de symboles culturels sera atteinte et deviendra le lieu de changements significatifs. Une mastectomie, donc, est l’ablation, partielle ou totale, d’un ou des deux seins[iii].
Le but, en retirant chirurgicalement le sein, est de faire cesser la progression du cancer. Ainsi, après une telle chirurgie, sans compter tous les autres traitements qui viennent se greffer au protocole de soins pour traiter ce cancer, il se peut qu’une femme croie perdre une partie du corps qui porte le poids de l’histoire de son genre et de son sexe, de sa féminité et de son image idéalisée de femme. De plus, pour celles qui désiraient allaiter et pour celles qui avaient une sensibilité érotique de leur sein, les fonctions de cet organe disparaissent en même temps que la mastectomie. C’est alors que plusieurs se demandent comment leur corps sera perçu après la chirurgie. Si cette question se pose, c’est parce qu’il y a une culture sexiste et hétéronormative de l’image de la femme, qui est très uniforme et qui comprend invariablement les seins.
Qu’arrive-t-il donc à une personne lorsque des obligations de santé la forcent à se soustraire à une partie d’elle-même qui porte presque entièrement le construit social et psychologique de sa féminité ? La réponse provenant du corps médical est simple : la reconstruction mammaire ou encore le port de prothèses externes qui imitent les seins sous les vêtements. Il s’agit donc de réparation : il faut redonner à la femme ses seins ou du moins, une image d’elle-même créant l’impression qu’elle a encore des seins. Quand vient le temps de parler de la chirurgie, les infirmiers⸱ères en oncologie à la clinique du sein de l’Hôtel-Dieu offrent d’office une pochette rose comprenant divers feuillets explicatifs sur les types de chirurgies reconstructrices avant même de parler de la mastectomie elle-même[iv]. On vous explique, de l’oncologue à la personne qui s’occupe de la chirurgie esthétique, toutes les techniques possibles pour vous redonner des seins, qu’il s’agisse de prendre les muscles de vos abdominaux ou de votre grand dorsal ou d’utiliser la peau de votre aine pour imiter vos futurs mamelons[v]. La question a été étudiée depuis des années, des spécialistes en font leur expertise ; des seins, peu importe la quantité de peau qu’on vous retirera du ventre ou le nombre de fois où vous serez ensuite en salle opératoire, retrouveront place sur votre poitrine.
Sur le site de la Fondation du cancer du sein du Québec, qui est derrière le célèbre « ruban rose », on parle ainsi de la mastectomie : « La mastectomie aboutit à la perte de la totalité du sein. Cette ablation peut être vécue comme une atteinte à la féminité de la patiente, associée à l’estime de soi, à la séduction, à la sexualité et à la maternité[vi]. » De son côté, l’Association des spécialistes en chirurgie plastique et esthétique du Québec décrit la mastectomie comme une « expérience traumatisante [vii]». Finalement, la Société canadienne du cancer parle de la mastectomie en ces termes :
« La mastectomie est une intervention lors de laquelle on enlève tout le sein. On peut faire une chirurgie reconstructive au même moment que la mastectomie ou plus tard […] Une femme peut opter pour la reconstruction mammaire pour : se sentir à nouveau complète physiquement, moins se rappeler le cancer du sein, acquérir un plus grand sentiment de liberté, éviter d’avoir à porter une prothèse mammaire externe, pouvoir porter une plus grande variété de vêtements, et se sentir plus à l’aise dans son corps et plus désirable [viii]».
De ces trois exemples, aucun n’offre une vision positive de la mastectomie, aucun ne propose de la percevoir comme une libération (ne plus avoir l’angoisse d’une récidive, ne plus avoir à porter de brassières et autres sous-vêtements de soutien, ne plus devoir cacher sa poitrine à la plage, etc.), comme une guérison ni comme une expérience de réappropriation de son corps. Ces trois organismes parlent d’abord de la mastectomie comme s’il s’agissait d’une atteinte significative à la vie de la personne, d’une perte à laquelle il faudrait remédier, alors que cette chirurgie représente une partie importante du traitement.
Cette construction sociale autour du sein dans le système médical démontre la difficulté psychologique pour la personne atteinte du cancer du sein de se voir complète, sereine et rassurée après la mastectomie. Pourtant, les chirurgies esthétiques réparatrices occasionnent des problèmes divers : le temps de convalescence après la mastectomie se rallonge ; la patiente a plus de chances de contracter des infections, en plus de devoir subir plusieurs anesthésies générales et de se retrouver, après l’opération, avec de multiples cicatrices liées aux greffes de peau et de muscles ailleurs sur le corps ; cette procédure supplémentaire retarde son retour au travail ou la contraint à prendre davantage de congés de maladie, sans parler du retard avec lequel elle débutera par la suite des traitements adjuvants ou préventifs (chimiothérapies, radiothérapies, etc.)…Il faut aussi mentionner que pendant qu’elles reçoivent ces soins, les patientes n’ont pas toutes nécessairement un suivi psychologique ou de l’assistance socio-psychologique, ce qui serait pourtant approprié dans le but d’assurer une réappropriation de leur image corporelle après le cancer. On prend pour acquis que ce qu’il y a de mieux est qu’elles conservent l’apparence de la femme idéalisée, et cela passe notamment par les seins. Il y a des femmes qui n’osent plus se donner une vie érotique, amoureuse après tout cela, qui craignent de perdre leurs conjoint.es, et c’est ça aussi la réalité. Une personne ne devrait pas n’être qu’une chose fixe dont l’image ne change jamais : on change tous, c’est seulement tabou et il faut tout camoufler. Toute leur vie, les femmes doivent cacher leur poitrine, et quand elles n’ont plus de seins, il faut encore cacher ce qu’elles n’ont plus. C’est un concept presque impossible, une femme sans sein, dans notre culture.
Il ne s’agit pas de nier que les seins sont un symbole fort dans notre société, et ce depuis des millénaires d’histoire, si l’on fouille dans les recherches archéologiques de l’iconographie de la femme. Les Vénus du paléolithique, que l’on retrouve de la Méditerranée à la Sibérie, présentent régulièrement un ventre et des seins au volume exagéré, quoique la signification de cet art porte aujourd’hui à débat[ix]. Seules les Amazones de la mythologie grecque offrent une image de femmes sans sein, bien que cette interprétation soit aussi sujette à une nouvelle évaluation aujourd’hui[x]. Bien sûr, plusieurs femmes vivent leur féminité à travers leur apparence et leurs seins font partie de l’image qu’elles projettent, en tant que femmes, dans la société. Les seins sont plus qu’une partie du corps dans notre imaginaire collectif, et cela se reflète dans nos façons d’expérimenter les seins dans l’espace public comme dans l’espace privé. Cependant, le fait de calquer cette culture et ces construits sociaux dans les soins à prodiguer pour la guérison d’un cancer du sein est très contraignant, perturbateur, et souvent maladroit .
L’analyse livrée dans cet article ne propose pas que le personnel médical, ou encore les organismes chargés de venir en aide aux femmes souffrant du cancer du sein, interagissent avec elles de manière inappropriée, ou bien qu’ils aient tort d’agir comme ils le font. Après tout, ce n’est pas de leur faute si le système sexiste dans lequel nous vivons a décrété que le recours à des chirurgies reconstructrices était approprié, voire nécessaire, pour des femmes ayant subi une mastectomie. Il est cependant important de souligner que ces tentatives de recourir absolument à la chirurgie esthétique pour « aider » les patientes démontrent l’absence totale d’un discours féministe au cœur même de cette réalité qu’est le cancer du sein. Et ce discours féministe est primordial, car certaines femmes peuvent éprouver un profond mal-être à la suite du cancer du sein et de la mastectomie et, sans en comprendre les raisons fondamentales, accepteront de subir les multiples chirurgies post-mastectomie dans le seul but d’apaiser cette souffrance, qui est le produit du poids de la culture sur elles.
Cette incompréhension peut même être plus grande quand aucun temps de deuil n’est accordé à la personne : lorsque la reconstruction a lieu en même temps que la mastectomie. Il faut comprendre que les décisions relatives à ces opérations se prennent le plus souvent dans l’urgence, sans qu’un temps de réflexion réel ne soit accordé à la patiente, en l’espace de quelques jours ou de quelques semaines, et pour plusieurs, sans soutien psychologique et sous les conseils d’un⸱e ou de deux praticien⸱ne⸱s. Le temps et les ressources manquent souvent aux patientes pour consulter différent⸱e⸱s chirurgien⸱ne⸱s-oncologues ou psychologues sur la question.
L’expérience de la mastectomie
L’autrice de cet article a eu l’occasion de s’entretenir avec les patientes d’un groupe Facebook fermé, les Si-Fortes. Les 131 femmes admises dans le groupe ont toutes reçu un diagnostic de cancer du sein de stade IIIB et plus (sur un total de quatre stades, dont le quatrième est métastatique, donc incurable[xi]). La majorité d’entre elles ont subi une ou plusieurs chirurgies, dont des mastectomies partielles ou complètes, ainsi que diverses autres opérations liées à la reconstruction. Les discussions portant sur la reconstruction mammaire sont très chargées en émotions et plusieurs ont permis de saisir l’ampleur des impacts que ce soin réparateur laisse dans la vie de chacune d’entre elles. Bien qu’une majorité nous confie avoir pris pour elles-mêmes la décision de procéder à la reconstruction, sans égard à leur conjointe ou conjoint et aux conseils de leur oncologue, celles qui ont répondu à notre questionnaire partagent des expériences qui portent à réfléchir sur la façon dont on perçoit le corps des femmes alors même qu’il est à son point le plus vulnérable.
La perte de contrôle sur son corps, les conseils impératifs des praticien⸱ne⸱s, le regard des membres de la famille et des partenaires, le rappel constant des images de femmes et de seins sur les panneaux et affiches publicitaires, dans les films et dans l’espace public en général : réunis tous ensemble, ces éléments influencent grandement les décisions entourant la reconstruction. Au-delà de la mastectomie, ces éléments jouent aussi de manière plus subtile, mais non moins intense, sur le bien-être des femmes et leur perception d’elles-mêmes. En regard de ce qui vient d’être mentionné, il ne fait aucun doute pour nous qu’un discours féministe pourrait adoucir ces expériences vécues par 6 000 nouvelles Québécoises chaque année[xii].
Caroline, 35 ans, nous confie que bien qu’elle ait reçu toute l’information nécessaire de la part de ses médecins et qu’elle n’ait d’abord pas opté pour la reconstruction, c’est la difficulté de se « voir autant abîmée » et le regard triste de ses enfants qui l’ont poussée à changer d’idée. Après les premières étapes consistant à étirer tranquillement la peau de sa poitrine à l’aide d’expandeurs, elle a senti que la femme en elle commençait à se reconstruire. Ce qui l’a choquée particulièrement, c’est que plusieurs personnes de son entourage lui ont dit qu’elle était « chanceuse » de pouvoir se faire refaire gratuitement les seins, ce qui la mettait hors d’elle-même à tous les coups. Son oncologue, qui s’avérait être une femme, lui avait conseillé la reconstruction, car son « expérience » lui démontrait que les femmes étaient majoritairement plus heureuses ainsi, et que dans son cas, étant donné son jeune âge, une reconstruction était préférable.
Une autre femme, de 49 ans cette fois et qui désire conserver l’anonymat, nous raconte que la nature de son cancer, inflammatoire et très agressif, l’a obligée à subir une mastectomie totale du sein droit sans reconstruction. Elle a demandé à son oncologue si l’on pouvait aussi enlever le sein gauche afin de lui permettre d’avoir une poitrine symétrique, mais on lui a refusé cette intervention supplémentaire par deux fois. Elle ne comprend toujours pas à ce jour pourquoi on lui a refusé cette chirurgie, esthétique à ses yeux, qui pourtant occasionne moins de complications postopératoires qu’une reconstruction mammaire. Le système de santé permet donc de couvrir les coûts et les soins pour des chirurgies de reconstruction mammaire, mais ne lui offrait aucunement la possibilité, le choix, d’enlever le sein non-atteint pour son propre bien-être psychologique. Cette situation exprime à elle seule à quel point les seins sont cruciaux dans la perception du corps de la femme dans notre société : des oncologues sont prêt⸱e⸱s à effectuer des chirurgies invasives pour redonner des seins à une femme après un cancer du sein, mais elles et ils ne sont pas prêt⸱e⸱s à enlever un seul sein par une chirurgie d’un jour suivie d’une guérison rapide.
L’autrice de cet article, qui a 29 ans, a dû insister très fortement auprès de ses infirmières et de son onco-chirurgien pour avoir droit à l’ablation du sein controlatéral. Diagnostiquée avec un cancer inflammatoire du sein droit, la reconstruction lui était fortement déconseillée. Cependant, dans le but de ne pas vivre l’anxiété liée à la présence de son sein gauche et ayant envie d’avoir une poitrine symétrique[xiii], elle désirait subir une mastectomie bilatérale. Son onco-chirurgien lui répétait qu’étant donné son jeune âge, elle pourrait regretter cette décision, et semblait peu enclin à accepter le choix de sa patiente. C’est en voyant la requête destinée au département de chirurgie, dans les mains de son infirmière, qu’elle a remarqué que sa demande n’était pas conforme à ses volontés : il y avait écrit : « expandeurs mammaires et reconstruction ». C’est choquée qu’elle a dû expliquer en quoi cette décision pourrait avoir des conséquences sur sa santé physique mentale : la reconstruction en cas de cancer inflammatoire est déconseillée, et elle n’avait pas non plus envie d’avoir un seul sein. Ce n’est qu’au bout d’une semaine que cette requête a pu être modifiée afin de lui offrir le soin désiré. Il ne faisait aucun sens pour elle de subir des chirurgies supplémentaires si elle pouvait guérir rapidement après une chirurgie d’un jour.
En plus du sexisme, une forme d’âgisme transparaissait également dans l’approche médicale : « Vous êtes si jeune, vous aurez encore plusieurs années devant vous! ». Alors qu’est-il proposé aux femmes plus âgées qui doivent subir une mastectomie ? Qu’advient-il des femmes qui ont probablement moins d’années devant elles car elles sont au stade 4, réputé « incurable » ? Nous savons qu’aujourd’hui, les soins médicaux peuvent permettre aux femmes ayant un cancer du sein de stade 4 de vivre plusieurs années encore. Une femme de 53 ans, de Québec, toujours du groupe Facebook Si-Fortes, nous partage la tristesse qu’elle vit depuis sa mastectomie, car on ne lui jamais offert de reconstruction, puisque son cancer s’est propagé. Pourtant, avec les traitements actuels, plusieurs femmes des Si-Fortes atteintes d’un cancer de stade 4 vivent encore (de 5 à 12 ans depuis le diagnostic).
Il est à se demander pourquoi cette disparité existe encore entre les traitements offerts. Qu’est-ce qui justifie ces iniquités entre les patientes ? Une femme de 53 ans est-elle moins féminine ? Est-il moins important qu’une femme de 53 ans ayant un cancer de stade avancé ait des seins ? Quel message envoie-t-on sur l’image des femmes et sur la part d’arbitraire qui intervient dans le choix des traitements qui leur sont offerts ? Faut-il absolument opter pour une reconstruction lorsqu’on est jeune et que l’on subit une mastectomie ? Faut-il absolument être jeune pour avoir droit à une reconstruction ? Ces questions expliquent en partie, aussi, pourquoi il est plus que temps qu’un discours féministe intègre le domaine du cancer du sein.
En attendant, la principale forme de réappropriation du corps de la femme après un cancer du sein s’inscrit dans un discours patriarcal populaire : on conquiert le cancer du sein, on est des guerrières, on fait face au combat, on est fortes, etc. Ces mots, devenus des idéaux du comment-être devant le cancer, s’inscrivent dans le langage vernaculaire depuis environ une vingtaine d’années et semblent avoir pris de l’ampleur avec les publicités « roses » dont la première nous est donnée par Ford et ses mustangs roses pour les « guerrières en rose [xiv]».
Ce que dit le discours féministe à propos du cancer du sein
Le cancer du sein ne se vit pas aujourd’hui comme il se vivait il y a à peine deux décennies. Auparavant, les femmes atteintes de ce cancer le subissaient plus ou moins en solitaires, cachées, et obtenaient peu de soutien social, psychologique et communautaire. Aujourd’hui, au Québec, cette maladie n’est plus taboue et divers organismes[xv] viennent en aide aux patientes touchées par le cancer du sein. Les femmes développent des solidarités, fondent des groupes sociaux en ligne, deviennent activistes ou militantes pour la cause, etc. Cependant, malgré toute cette présence et ces efforts, le cancer le plus important chez les femmes demeure teinté d’une hétéronormativité incontestable. Peu d’études[xvi] réalisées à son sujet développent une réflexion anthropologique sur la question et ce manque se fait cruellement sentir alors que les genres, les sexualités et les corps se transforment et sont devenus multiples. L’idée est simple : toutes les femmes ne sont pas « femmes » pareillement. La reconstruction mammaire permet à certaines de faire la paix avec leur corps, mais cette paix est tributaire d’une image idéalisée de ce qu’est et doit être le corps d’une femme en Occident. Dans notre monde binaire où l’économie dépend de la stabilité d’une patriarchie mercantile qui a besoin que les femmes portent et encensent leurs seins, que ces derniers soient naturels ou reconstruits, peu de liberté réelle existe quant au choix à faire lorsqu’on fait face au cancer du sein et ses traitements :
« Bien que plusieurs assertions soient données à propos des bénéfices psychologiques de la reconstruction mammaire dans le milieu médical (Ceradini et Levine, 2008), il existe peu d’études bien contrôlées et bien élaborées dans lesquelles seraient évaluées des comparaisons entre femmes ayant ou non subi une reconstruction post-mastectomie […] Le cancer du sein a le potentiel de déstabiliser certaines idées aujourd’hui prises pour acquis en ce qui concerne le genre, la sexualité et l’identité corporelle (Sedgwick, 1994). Peut-être alors, pour cette raison, le cancer du sein est devenu un contexte social dans lequel le genre est à la fois “produit et contrôlé”, considérant “l’hyper et l’hétéro sexualisation” de ce cancer maintenant omniprésent (Jain, 2007, p.506) » (traduction libre)
Je crois qu’il est possible de vivre le cancer du sein autrement, de manière moins pénible. Cela implique que l’on envisage les patientes en dehors de l’idée préconçue de ce que doit être une femme, et que l’on se permette d’imaginer des patientes bien dans leur peau après une mastectomie. Cela implique également que l’on puisse parler d’une sexualité accomplie au-delà des seins et que l’on puisse considérer une maternité autrement que par l’allaitement. Bref, cela implique de s’ouvrir à la possibilité qu’un être humain soit plus d’une chose et que sa beauté et son bien-être dépendent de multiples facteurs.
Il ne s’agit pas de dire que ce cancer est sans blessure, sans deuil, sans difficulté et « tout rose » comme certains peuvent le faire croire. Un cancer est un cancer, jamais il ne s’agira d’une maladie bénigne. Néanmoins, nous possédons les connaissances suffisantes aujourd’hui pour faire une analyse différente, féministe, de ce cancer et de sa réalité.
CRÉDIT PHOTO: Paul Falard
[i] 2012, Léa POOL. Pink ribbon inc. https://www.onf.ca/film/industrie_du_ruban_rose/
[ii] Fondation du cancer su sein du Québec : https://rubanrose.org/cancer-du-sein/comprendre/statistiques
[iii] Mastectomies : https://rubanrose.org/cancer-du-sein/traitements/chirurgie-mastectomie-t… et http://www.cancer.ca/fr-ca/cancer-information/cancer-type/breast/treatme…
[iv] Clinique du sein du CHUM à l’Hôtel-Dieu : http://www.chumontreal.qc.ca/patients-et-soins/departements-et-services/…
[v] Reconstructions mammaires, Centre universitaire de l’Université de Montréal : http://www.chumontreal.qc.ca/sites/default/files//documents/Votre_sante/…
[vi] Fondation du cancer du sein du Québec : https://rubanrose.org/cancer-du-sein/traitements/chirurgie-mastectomie-t…
[vii] Association des spécialistes en chirurgie plastique et esthétique du Québec : http://www.ascpeq.org/Contenu_accueil.asp?CATEGORIE_CODE=364&CONTENU_COD…
[viii] Société canadienne du cancer : http://www.cancer.ca/fr-ca/cancer-information/cancer-type/breast/support… = il faut revérifier ce link, cela dit : page non trouvée
[ix] https://fr.wikipedia.org/wiki/V%C3%A9nus_pal%C3%A9olithique
[x] http://www.cndp.fr/archive-musagora/amazones/fichiers/nom_amazo2.htm
[xi] http://www.cancer.ca/fr-ca/cancer-information/cancer-type/breast/staging…
[xii] Fondation du cancer su sein du Québec : https://rubanrose.org/cancer-du-sein/comprendre/statistiques
[xiii] Nous considérons que la difficulté des femmes à vivre avec un seul sein est encore plus grande, étant donné que nous vivons dans un monde binaire où la possibilité des zones grises sont peu présentes et représentées.
[xiv] Warriors in pink de Ford Mustang : www.warriorsinpink.ford.com
[xv] Belle et bien dans sa peau : www.lgfb.ca/fr/propos-de-nous/: idem pour ce lien (« page not found »)
Action cancer du sein du Québec : http://www.bcam.qc.ca/fr
Fondation du cancer du sein du Québec : www.rubanrose.org
[xvi] Une étude intéressante qui en englobe d’autres :
Lisa R. Rubin et Molly Tanenbaum, “Does That Make Me A Woman ? : Breast Cancer, Mastectomy, and Breast Reconstruction Decisions Among Sexual Minority Women”, Psychology of Women Quarterly, vol. XXXV, nº 3, 2011, p. 401-414.
par Alexandre Dubé-Belzile | Avr 1, 2017 | Culture, Idées, International, Québec, Societé
La traduction joue un rôle de première importance dans la résistance contre le système néolibéral mondialisé et la vision du monde véhiculée par une certaine élite politique et économique et ce, plus particulièrement en ce qui concerne les enjeux mis de l’avant dans le cadre du Forum social mondial. Cet article traitera de la traduction non seulement comme une profession qui prend en charge le transfert d’un contenu sémantique d’une langue à une autre, mais également au sens beaucoup plus large que lui donne le sociologue brésilien Boaventura de Sousa Santos. Ce dernier explique comment la traduction est un instrument de conscientisation et d’abolition des rapports de pouvoir qui minent les relations entre diverses visions du monde, au Québec, au Canada et ailleurs. L’auteur de cet article a lui-même été interprète lors du Forum social mondial de 2016, qui a eu lieu au mois d’août dernier, à Montréal.
Le Forum social mondial
Le Forum social mondial a vu le jour en 2001 à Porto Alegre, au Brésil, dix ans après la chute de l’Union soviétique, mettant ainsi fin à une dure décennie de désillusionnement face au socialisme orthodoxe. C’est donc peu avant les attentats du 11 septembre 2001 et les débuts d’une nouvelle rage répressive émanant de l’impérialisme étatsunien et de ses alliés que le Forum social a été créé par ceux qui croyaient encore en un monde meilleur et qui le croyaient possible autrement que par la voie des armes. Selon sa charte, le Forum « est un lieu de rencontre et de convergence des mouvements sociaux […] afin de mettre au premier plan nos préoccupations concernant la justice sociale, le développement durable, la solidarité internationale et la démocratie participative[i]. »
Lors du Forum social de 2016, qui a eu lieu en août dernier à Montréal, des interprètes bénévoles se sont déplacé·e·s de nombreuses villes du Québec et du Canada pour faciliter les discussions dans les assemblées de convergence et sur les diverses plateformes d’interactions. Il s’agissait d’un Forum du Nord, sans aucun doute, et les rapports de domination qui émanaient du pays d’accueil se faisaient sentir. C’était la première fois que le Forum avait lieu dans un pays nord-américain. Le dernier s’était déroulé en Tunisie et, à d’autres occasions auparavant, à Mumbai, à Karachi, à Bamako ainsi que dans plusieurs autres villes du « tiers monde ». Quoi qu’il en soit, parce que le Canada est un État avantagé par le système mondial actuel, la responsabilité des hôtes du Forum était d’autant plus grande, car au sein de notre société sévit encore un colonialisme interne et au Québec, une lutte entre deux colonialismes internes, que nous expliquerons ultérieurement. Quoi qu’il en soit, pour les privilégié·e·s qui ont pu être sur les lieux, les interactions entre collectifs, mouvements et organisations ne se sont pas toujours faites sans rapport de force. Le Forum a eu lieu, même si des milliers de participant·e·s n’ont pas eu de visa pour, selon le gouvernement canadien, « certains voyages antérieurs, une situation financière inadéquate ou un doute sur les intentions des militant[·e·]s de retourner dans leur pays après le Forum [ii]». En d’autres mots, on pourrait parler, si on lisait entre les lignes, d’« enjeux de sécurité ».
La traduction : panacée à l’eurocentrisme
Dans cette ère de la « sécurité » qui sert de prétexte à des assassinats, à la torture et aux interventions militaires à outrance, au Forum, un grand nombre de militant·e·s du monde musulman semblaient avoir adopté une vision des plus eurocentristes de la justice sociale, c’est-à-dire qu’elles et ils rejetaient, non sans un certain mépris semble-t-il, leur culture arabe et musulmane. Le rejet de la religion est un choix tout à fait personnel et compréhensible dans une société comme, par exemple, la Tunisie, déchirée entre une « modernité » occidentale de façade qui avait imposé le régime de Ben Ali et une jeunesse en quête d’identité qui a constitué, malheureusement, une importante force volontaire de l’organisation État islamique, autre extrême non moins aliénant. Cependant, embrasser la culture occidentale ne peut être que tomber dans un autre panneau, puisque cela revient à se soumettre à une illusion comme une autre[iii]. Gilbert Rist mentionne : « C’est un effet de l’arrogance occidentale que de considérer la société moderne comme différente des autres, sous prétexte qu’elle serait sécularisée et rationnelle. Parce qu’il n’existe aucune société qui ne soit pas fondée sur des traditions et des croyances, rien n’indique que la société occidentale en soit dépourvue, même si celles-ci sont différentes de celles des autres sociétés[iv]. » La traduction est un travail qui empêche l’aliénation, qui permet à des militant⸱e⸱s de tous horizons culturels d’être sur la même longueur d’onde. Selon le sociologue brésilien Buoventura de Sousa Santos, la traduction vise « à clarifier ce qui unit et ce qui sépare les différents mouvements et leurs pratiques afin d’établir les possibilités et les limites d’articulation et d’agrégation entre eux. » Ce travail est également « crucial pour définir, dans chaque contexte concret et pour chaque moment historique, quelle constellation de pratiques subalternes va générer le plus fort potentiel contre-hégémonique[v]. »
L’hégémonie de la laïcité
Malheureusement, l’hégémonie culturelle de notre propre pays tend parfois à s’imposer comme un modèle. Encore une fois, une responsabilité d’autant plus grande pèse donc sur nos épaules. Enfin, la laïcité comme neutralité de l’État, de la société et de ses institutions par rapport aux croyances religieuses est une prise de position qui mérite d’être défendue. Cependant, quand la société avec ses rapports de pouvoir fait de cette laïcité le sceau de sa supériorité, mariant possiblement condescendance et xénophobie, cela donne des résultats comme ceux dont nous avons été témoins lors des débats entourant la charte des valeurs québécoises. Pauline Marois, chef du Parti québécois à l’époque, avait fait de la religion un épouvantail qui servait à des fins de propagande pour gagner des élections et s’accrocher au pouvoir. D’une révolte contre l’église lors de la Révolution tranquille, elle a tenté de construire un nouvel instrument d’oppression. En fait, l’Islam et la laïcité ont tous deux constitué, dans différents contextes, deux idéologies motivant la répression. Nous avons mentionné la Tunisie plus haut, mais nous pourrions parler de la Turquie d’Atatürk (oppression au nom de la laïcité) et du gouvernement actuel en Arabie saoudite (oppression au nom de l’Islam). Dans le cas du Québec de Pauline Marois, la mobilisation du peuple sur des bases islamophobes a heureusement échoué.
Il faut se rendre à l’évidence qu’adopter une position fermement antireligieuse brime nombre de personnes dans leur identité au même titre que l’homophobie et le racisme. Un athéisme agressif a d’ailleurs été la cause des échecs des premiers mouvements communistes iraquiens au début du XXe siècle [vi]. Le même phénomène s’est également produit quelques décennies plus tard en Afghanistan[vii]. Il ne faut pas confondre le discours pseudo-religieux d’une élite qui cherche à légitimer sa domination et l’Islam, une vision du monde partagée par près d’un milliard et demi de personnes. Malheureusement, nombre de celles et ceux qui sont nés dans l’Islam sont elles-mêmes et eux-mêmes en proie à cette confusion. C’est le cas du militant kurde Zaher Baher, qui manifeste pourtant son soutien au gouvernement progressiste du Kurdistan syrien qui reconnaît, dans sa charte, toutes les croyances. En effet, Baher parle de lutter contre l’Islam qui serait, selon lui, la source de tous les problèmes, tenant un discours proche de celui des néofascistes, comme le Front national en France et son homologue québécois[viii], ou encore comme La meute, groupe d’extrême-droite lancé sur Facebook par un vétéran de l’armée canadienne[ix]. Il est très inquiétant d’entendre ce discours chez un anarchiste[x]. Le philosophe anarchiste Murray Bookchin, qui a inspiré les militants kurdes, avait pourtant bien expliqué que ce sont les rapports de pouvoir qui posent problème[xi]. Enfin, tout cela est dû à un affreux manque de communication causé par une perméabilité de différentes visions du monde qui s’affrontent. La solution à ce problème antédiluvien se trouve en partie dans le Forum social mondial et dans « le travail de traduction »[xii], comme le mentionne Boaventura de Sousa Santos. Enfin, les évènements récents à Québec qui ont mené aux décès de six personnes aux mains d’Alexandre Bissonnette en janvier dernier sont d’ailleurs tout autant le symptôme de ce manque de communication et d’un trouble identitaire criant.
La traduction, souvent vue par les gens qui s’en servent comme un simple travail de transfert d’une langue à l’autre, un labeur de pure méthodologie, est en fait au cœur de la résistance au néolibéralisme et de l’impérialisme culturel. La traduction est bien plus qu’un simple service marchandable. En dépit de cela, les traducteurs et les traductrices se trouvent le plus souvent bien au bas de la hiérarchie dans la bureaucratie de l’État et au sein des entreprises privées. Les traducteurs et les traductrices sont des intellectuel·le·s qui doivent avoir conscience de leur responsabilité pour ne pas tomber dans la servitude ou dans la fatuité. Dans le cadre de la convergence nécessaire qui est tentée au Forum social mondial, la traduction est essentielle, non seulement sur le plan linguistique mais également d’un point de vue culturel, pour éviter que le forum soit, comme plusieurs en ont fait part, un forum du Nord, qui révélerait, derrière une façade de coopération internationale, l’impérialisme culturel, l’eurocentrisme et le paternalisme des pays plus favorisés. Maria Timoczko, professeure de littérature comparée à l’Université du Massachussetts à Amherst, a souligné l’importance d’étendre la traduction de tous les horizons culturels vers tous les horizons. Dans le même ordre d’idées, les personnes qui s’adonnent à la traduction ne peuvent rester passives, mais doivent être des acteurs et actrices à part entière de la résistance et ce, même si elles et ils sont moins souvent au-devant des barricades[xiii]. D’ailleurs, le professeur Santos affirme : « La traduction n’est pas une simple technique. Même ses composants purement techniques et la façon dont ils sont utilisés au cours du processus de traduction doivent être l’objet de délibération démocratique. La traduction est un travail dialogique et politique. Elle comporte aussi une dimension émotionnelle, parce qu’elle présuppose à la fois une attitude non conformiste à l’égard des limites de son propre savoir et de ses pratiques et un désir d’apprendre et d’être surpris par les savoirs et les pratiques des autres. »[xiv] Il s’agit donc non seulement de se solidariser et de se concerter sur ce qui mérite d’être traduit plutôt que de se soumettre aux diktats du marché de la traduction, mais également, dans la traduction, de mettre en œuvre un processus de conscientisation, d’adopter une approche sourcière pour toujours élargir les horizons du lecteur. Antoine Berman, linguiste, traducteur, philosophe et écrivain français, qualifie d’ « approche sourcière » ou « exotisation » l’opposé de l’approche ethnocentriste, qui cherche à conformer un texte étranger à la culture de la langue d’arrivée[xv]. Dans les ouvrages collectifs dirigés par Tymoczko, notamment Translation and Power, Translation, Resistence, Activism et Enlarging Translation, Empowering Translators, les contributeurs et contributrices abordent une variété de sujets en lien avec la traduction et son aspect politique, que ce soit en Amérique latine dans le cadre des luttes indigènes, à Hawaii pour la survie d’une culture colonisée par les États-Unis, dans l’ancienne Union soviétique chez l’intelligentsia, en Afrique francophone dans les luttes postcoloniales et même en Europe.
Double colonialisme : la traduction au Québec et au Canada
Enfin, ne pas parler du rôle de la traduction au sein de l’appareil politique canadien constituerait une omission significative. D’une part, même si le Bureau de la traduction a vu le jour en 1934, le bilinguisme n’est réellement devenu effectif qu’en réaction aux crises politiques qui se sont manifestées au Québec dans les années 1960 et 1970, avec la Loi sur les langues officielles de 1969; d’autre part, ce bilinguisme fait désormais partie intégrante de l’idéologie canadienne, qui assure une certaine cohésion de l’identité nationale. Grâce à la traduction, l’État parle au sujet canadien-français dans sa propre langue. Il institutionnalise les contradictions qui avaient été la cause de ces crises et légitime ainsi son hégémonie, qui se manifeste sous la forme d’un colonialisme interne. Cela fait écho à toute l’analyse de la traduction au Québec faite par Annie Brisset, professeure de traductologie à l’Université d’Ottawa[xvi]. Cette dernière a analysé la traduction théâtrale au Québec, qui fut d’abord faite en France puis rapatriée dans la Belle province dans les années 1970 pour que le théâtre « parle enfin québécois ». Cette traduction s’est toutefois avérée ethnocentrique et isolationniste. Malheureusement, même si une partie de la mouvance souverainiste appartenait à la gauche, il semble que le nationalisme québécois ait plutôt engendré une nouvelle élite locale qui a remplacé l’ancienne. Bien que les membres du FLQ et Pierre Vallières, auteur de Nègres blancs d’Amérique, revendiquaient l’indépendance du Québec, ils le faisaient par anticolonialisme et par anti-impérialisme, s’inspirant des Black Panthers et du Front de libération nationale algérien pour donner forme à une sorte de Cuba du Nord. Par contre, les souverainistes qui se sont emparés du pouvoir étaient plutôt de droite, et leur nationalisme comportait d’emblée certains éléments xénophobes. Ce sont des gens appartenant à cette deuxième catégorie, et à d’autres, qui ont pris les rênes tant sur le plan politique qu’économique et qui ont remplacé l’ancienne élite plus strictement anglo-saxonne, devenant ainsi une deuxième puissance coloniale interne. Néanmoins, un peu plus de 40 ans après l’instauration du bilinguisme et l’émergence d’une élite francophone, faits historiques importants pour la traduction au Canada, le gouvernement fédéral, sous les pressions de la mondialisation et de la montée du néolibéralisme, privatise la traduction jadis effectuée par ses propres institutions. Le Bureau de la traduction traduit de moins en moins de documents gouvernementaux. En une seule décennie, le Bureau, qui employait déjà près de 2 000 traducteurs et traductrices, a vu ses effectifs diminués presque de moitié. Le Canada fait traduire de plus en plus de documents par des traducteurs et traductrices externes qui travaillent pour des entreprises privées, des « usines à traduction » au prix les plus bas, aux dépens de la qualité. Par la même occasion, le Canada voit sa souveraineté érodée. L’identité, l’idéologie canadienne et la citoyenneté qui en découle se voient compromises[xvii]. C’est d’ailleurs pourquoi un groupe de professeur·e·s de l’Université d’Ottawa, de l’Université du Québec en Outaouais et de l’Université de Montréal, entre autres, cherchent à abolir le Bureau pour en faire un Secrétariat général de la traduction qui serait chapeauté par Patrimoine Canada plutôt que par le ministère des Services publics et de l’approvisionnement[xviii], ceci afin de souligner l’importance politique et identitaire de la traduction, qui ne devrait pas être traitée de la même manière que le papier de toilette, les assiettes en carton, les chaises et autres fournitures de bureau. Enfin, serait-il possible qu’il appartienne maintenant aux mouvements sociaux de prendre en main la traduction et leur identité, et par le même fait, leur propre citoyenneté ? Nous entendons par cela une traduction qui s’insérerait dans une économie sociale plutôt que dans une dynamique institutionnelle. Nous avons présenté la question à madame Chantal Gagnon, professeure de traduction à l’Université de Montréal. Selon elle, bien qu’il pourrait y avoir une place pour ce type de traduction, elle ne pourrait remplacer les traductions institutionnelles canadiennes, qui sous-tendent une idéologie que madame Gagnon définit comme « un ensemble de valeurs
associées à un individu, à un groupe d’individus ou à une institution ». Aussi, au Québec, la traduction institutionnelle est « une reconnaissance du poids politique de la communauté linguistique minoritaire ». Enfin, pour notre part, il semble que remettre en question la traduction institutionnelle, qu’elle soit canadienne ou québécoise, s’avère être une forme de résistance. Enfin, madame Gagnon a affirmé lors de notre entretien que la traduction engagée peut empêcher l’aliénation comme elle peut l’engendrer. Comme traducteurs et traductrices, il faudrait donc prendre les devants.
L’expérience de traduction au Forum
Ainsi, les interprètes au Forum se trouvaient exclu·e·s des cercles militants, dans des cabines insonorisées équipées de microphones et de casques d’écoute à l’arrière des locaux, comme cela est d’usage dans les conférences internationales et à l’ONU. Même si cela a été fait avec les meilleures intentions, c’est-à-dire pour faciliter le travail des interprètes, il reste que l’interprète n’était que prestataire d’un service. Cela ne tenait pas compte de la traduction « engagée » et de la définition que lui prête Santos, car on n’incite pas l’interprète, en raison de son isolement, à adopter cette « attitude non conformiste à l’égard des limites de son propre savoir et de ses pratiques et un désir d’apprendre et d’être surpris par les savoirs et les pratiques des autres » que prône Santos. C’est en ce sens que la traduction se faisait sous un plan hiérarchique. De plus, peu de langues étaient au rendez-vous : le français, l’anglais et l’espagnol. Étant donné les visées altermondialistes du Forum, limiter les langues de traduction à celles des principales puissances coloniales minait la portée des dialogues. Le fait que tous les échanges réalisés en territoire mohawk non cédé, c’est-à-dire sur l’île de Montréal, l’aient été dans les trois langues de trois des empires qui ont pillé l’Amérique ne rendait pas justice à la grandeur des aspirations du public. L’autogestion aurait permis de faire de la traduction engagée, militante et conscientisante, ce qui aura été plus difficile à réaliser dans une cabine. Cette même autogestion aurait donné lieu à des traductions horizontales (alors que le modèle en place était plutôt vertical), qui auraient pu se faire plus spontanément, par les participant·e·s, dans toutes les langues. Sur le plan purement technique, le système de microphones, de casques d’écoute et de cabines rendait difficile la spontanéité et limitait le nombre de langues. Il est déplorable que les limites d’une technologie donnée constituent des limites aux dialogues. La traduction ne devrait pas être tenue en otage par ces réalités techniques. L’interprétation et la traduction existent depuis des millénaires et si la technologie handicape le dialogue interculturel, elle devient inutile. Plusieurs militant⸱e⸱s et intellectuel⸱le⸱s, comme Latouche, Rist et l’anarchiste Bookchin, avancent de nos jours l’idée de la décroissance comme véritable solution aux problèmes de la société actuelle. La décroissance implique de se désengager d’un mode de vie axé strictement sur la surproduction et la surconsommation et de retourner à une manière de vivre plus simple, puisque nombre de technologies ont fait plus de mal que de bien et que beaucoup de gens n’ont même pas l’essentiel pour vivre.[xix] Par conséquent, toute la technologie fournie aux interprètes a peut-être contribué à déshumaniser la traduction.
Selon Santos, le Forum social mondial « comme phénomène politique » est une « nouveauté [qui] coexiste [avec] les traditions de la pensée contre-hégémonique, dans leurs versions occidentales ou non occidentales »[xx]. Cette idée que la résistance ou la « pensée contre-hégémonique » existe sous une infinité de formes, qui peuvent être aussi variées, différenciées et vastes que peut l’être la créativité humaine lorsque non entravée par l’hégémonie, est le catalyseur de tout un processus d’autocritique pour les traductrices et les traducteurs. Le Forum social doit être une plateforme qui permet l’épanouissement de cette inépuisable variété d’horizons de la résistance. Dans les mots de Santos lui-même : « La diversité qu’il accueille est libérée de la peur d’être cannibalisée par de faux universalismes ou de fausses stratégies uniques proposées par quelque théorie générale. » La traduction permet le dialogue au sein de la diversité tout en repoussant l’hégémonie de prétendues universalités occidentales, en l’occurrence celle du pays d’accueil, avec son idéologie dont nous avons fait état précédemment. Santos définit donc la traduction en ces mots : « La traduction est une procédure qui facilite l’intelligibilité mutuelle entre des expériences du monde […] sans compromettre leur identité et leur autonomie, ou pour le dire autrement, sans les réduire à des entités homogènes. »[xxi]
Pour une traduction de la convergence
La traduction est en fait un prérequis à la convergence qui rassemble toutes les visions du monde sous un même toit. Il ne s’agit pas d’estomper les différences, mais plutôt de s’assurer que l’éventail des visions du monde soient traduites les unes aux autres. La traductrice ou le traducteur adapte donc le propos autant sur le plan de la langue que celui des références culturelles, physiques, métaphysiques et même ontologiques. C’est sans aucun doute ce dont Santos parle quand il mentionne l’importance de délaisser la « différence geôlière » pour la « différence hospitalière » et ainsi célébrer la diversité comme « condition du partage et de la solidarité »[xxii].
Pour illustrer son propos, il donne l’exemple du concept très européen (et très phallocratique) des droits de l’Homme (d’ailleurs appelé par certains « droits de la personne » pour cette raison), qui n’est pas compris, reçu et accepté par toutes les cultures. Il les compare au concept de umma en Islam, « la communauté » et de dharma chez les hindouistes, qui signifie « l’harmonie entre les êtres humains et tout ce qui existe ». Ce sont là trois visions de la dignité humaine fort différentes. Santos critique tour à tour ces différents concepts. Pour lui, les droits « à l’occidentale » sont bien trop simplistes et se limitent à la dichotomie des droits et devoirs, négligeant ainsi totalement de prendre en considération la nature. Pour ce qui est du dharma, il lui prête un côté bien trop fataliste et une soumission à une harmonie supérieure qui néglige les libertés individuelles et les valeurs démocratiques. En ce qui a trait au concept de umma, il avance que ce dernier exagère l’importance des devoirs par rapport aux droits. Santos juge également que l’Islam pousse à fermer les yeux sur de nombreuses inégalités.
Afin d’amener la réflexion un peu plus loin, nous pourrions aussi comparer les différentes définitions de la liberté. Très grossièrement, en Occident, la liberté implique souvent de poursuivre ses désirs et, en Orient, de s’en libérer. Bien que pointer les fautes de chaque système et parler de leur incomplétude peut sembler quelque peu prétentieux, il reste que le propos illustre très bien l’importance de la traduction et la lumière que celle-ci peut jeter sur ces visions du monde en contexte de convergence. Nous n’irons pas jusqu’à dire que les cultures sont incomplètes et que cela est la raison d’être du dialogue interculturel. Cependant, nous ne voulons pas non plus sombrer dans un relativisme absolu et enfin, un solipsisme qui rendrait toute communication impossible. Le dialogue interculturel est essentiel, mais de parler de « complétude culturelle impossible » et d’« incomplétude » des cultures pourrait être encore bien trop près de l’universalisme chimérique de l’Occident. La traduction permet un dialogue entre ces visions du monde et ce, par-delà le transfert linguistique entre le français, l’anglais, l’arabe, l’hindi, l’espagnol, etc. Il est également important de rappeler que cette analyse est impossible à moins de se débarrasser du sentiment de supériorité de l’Occident dû, avec bien d’autres facteurs, au caractère soi-disant sécularisé de sa société.
Conclusion
Nous croyons que Deleuze et Guattari ont vu juste dans leur ouvrage Capitalisme et schizophrénie[xxiii], faisant écho à Antonin Artaud, dans Van Gogh, le suicidé de la société[xxiv]. Ces auteurs parlaient de notre société en disant qu’elle ne sort pas de sa maladie parce qu’elle n’a pas intérêt à le faire. Cette maladie serait en quelque sorte l’idéal libéral de notre société où chacune et chacun serait une « machine dévorante » sans cesse à la poursuite de ses désirs et qui ne se rendrait pas compte que, dans ce délire de surconsommation, elle court à sa perte. Même si les pensées religieuses sont souvent blâmées comme étant des perversions qui poussent les gens à agir aveuglément contre eux-mêmes, il reste que ce n’est certainement pas le phénomène religieux qui encourage cet « individualisme néolibéral »[xxv]. Il est donc nécessaire de transcender les visions du monde et les croyances occidentales et orientales du monde et, sans imposer de « faux universalismes », définir les enjeux communs et les traduire vers tous les horizons pour ne pas se pointer du doigt les uns les autres dans l’obscurité et ainsi attiser la flamme du discours néoconservateur et néolibéral.
Enfin, les propos synthétisés plus haut s’appliquent non seulement à l’aspect plutôt théorique du Forum social mais également à son organisation pratique. Ce travail de réflexion n’aurait toutefois pas été possible sans un article théorique, comme celui de Santos, qui effectue un élargissement nécessaire du concept de traduction. Comme la professeure Maria Tymoczko en fait état dans ses ouvrages, il y a une corrélation entre cet élargissement de la définition de la traduction et l’émancipation des traducteurs et des traductrices. On pourrait aller plus loin et parler de démocratisation de la traduction, qui n’appartiendrait plus à une classe professionnelle (en risque d’être prolétarisée) servile aux entreprises privées, au capital et aux institutions de l’État. La traductrice ou le traducteur deviendrait alors une actrice ou un acteur de changement politique. Par le fait même, un plus grand nombre de personnes de tous les horizons pourraient participer au processus de traduction. On pourrait alors parler d’un passage d’une économie politique de la traduction vers une économie sociale de traduction autogérée et autonome, politiquement et économiquement.
CRÉDIT PHOTO : Revenu de base
[i] Assemblée ouverte du Forum social mondial. (2015). Charte constitutive du Forum Social Mondial à Montréal en 2016. Montréal. Récupéré sur https://fsm2016.org/wp-content/uploads/2015/11/Charte-du-FSM-2016.pdf
[ii] France-Presse, A. (2016, août 5). Le Canada refuse des visas à plus de 200 participants au Forum social mondial. Récupéré sur LaPresse : http://www.lapresse.ca/actualites/201608/05/01-5007752-le-canada-refuse-…
[iii]Gruda, A. (2013, mai 7). Le bras de fer tunisien : entre laïcité et intégrisme. Récupéré sur La Presse : http://www.lapresse.ca/international/dossiers/la-montee-des-salafistes/2…
Jomier, A. (2011, avril 12). Laïcité et féminisme d’État : le trompe-l’œil tunisien. Récupéré sur La vie des idées : http://www.laviedesidees.fr/Laicite-et-feminisme-d-Etat-le.html
[iv] Rist, G. (2007). Le développement : Histoire d’une croyance occidentale. Paris : Presses de sciences Po (P.F.N.S.P.).
[v] Santos, B. d. (2010). L’avenir du Forum social mondial : le travail de traduction. Mouvements, 20-31.
[vi] Salucci, I. (2005). A People’s History of Iraq: The Iraqi Communist Party, Workers’ Movements and the Left 1924–2004. Chicago: Haymarket Books
[vii] Linschoten, A. S. (2014). An enemy we created: The Myth of The Taliban-Al-Qaeda Merger in Afghanistan. Oxford University Press.
Cooley, J. (2002). Unholy Wars: Afghanistan, America and International Terrorism. Pluto Press: New York.
[viii] Croteau, M. (2016, octobre 28). Le Front national du Québec prend forme. Récupéré sur La Presse : http://www.lapresse.ca/actualites/politique/politique-quebecoise/201610/…
[ix] Rémillard, D. (2015, décembre 28). La Meute, un groupe contre « l’invasion de l’islam ». Récupéré sur La Presse : http://www.lapresse.ca/le-soleil/actualites/societe/201512/28/01-4935114…
[x] Baher, Z. (2015). The Experiment of West Kurdistan: Feminism, Anti-Sectarianism, and Collectivism in the Syrian Revolution. Chico, California: AK Press.
[xi] Bookchin, M. (1971). Post-Scarcity Anarchism. Montreal and Buffalo: Black Rose Books .
Bookchin, M. (1982). The Ecology of Freedom: The Emergence and Dissolution of Hierarch. Palo Alto : Cheshire Books .
Bookchin, M. (1987). The Rise of Urbanization and the Decline of Citizenship. San Francisco: Sierra Club.
Bookchin, M. (1995). From Urbanization to Cities : Towards a New Politics of Citizenship. London: Cassall.
Bookchin, M. (1995). Social Anarchism or Lifestyle Anarchism: An Unbridgeable Chasm. Edinburgh and San Francisco: AK Press .
[xii] Ibid no 6
[xiii] Tymoczko, M. (2007). Enlarging Translation, Empowering Translators. Manchester, UK : St. Jerome Publishing.
Tymoczko, M. (2010). Translation, Resistence, Activism. Amherst and Boston: University of Massachusets Press.
Tymoczko, M., & Gentzler, E. (2002). Translation and power. Amherst and Boston: University of Massachusetts Press.
[xiv] Ibid no 6
[xv] Berman, A. (1984). L’épreuve de l’étranger. Paris : Gallimard.
[xvi] Brisset, A. (1990). Sociocritique de la traduction : Théâtre et altérité au Québec (1968-1988). Longueil : Le Préambule.
[xvii] Doiron, J.-M. (2016, janvier 25). Bureau de la traduction : la SANB sonne l’alarme. Récupéré sur Acadie Nouvelle: http://www.acadienouvelle.com/actualites/2016/01/25/bureau-de-la-traduct…
Gaboury, P. (2016, janvier 19). Heures sombres pour le Bureau de la traduction. Récupéré sur La Presse: http://www.lapresse.ca/le-droit/politique/fonction-publique/201601/19/01…
Lanthier, C. (2016, juin 16). Le Bureau de la traduction doit récupérer son expertise, dit un comité parlementaire. Récupéré sur Radio Canada: http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/787749/bureau-traduction-rapport-com…
Lantier, C. (2016, octobre 27). Un sondage mené par le gouvernement fédéral préoccupe les traducteurs. Récupéré sur http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/811236/bureau-traduction-contrats-ex…
Vachet, B. (2016, octobre 17). Bureau de la traduction: la réponse du gouvernement jugée décevante. Récupéré sur #ONFR TFO: http://www5.tfo.org/onfr/bureau-de-la-traduction-la-reponse-du-gouvernem…
[xviii] Gaboury, P. (2016, mai 10). Remplacer l’actuel Bureau de la traduction. Récupéré sur http://www.lapresse.ca/le-droit/politique/fonction-publique/201605/10/01…
[xix] Rist, G. (2007). Le développement : Histoire d’une croyance occidentale. Paris : Presses de sciences Po (P.F.N.S.P.).
Latouche, S. (novembre 2003). Pour une société de décroissance. Le Monde Diplomatique, 18-19. Récupéré sur https://www.monde-diplomatique.fr/2003/11/LATOUCHE/10651
[xx] Ibid no 6
[xxi] Ibid no 6
[xxii] Ibid no 6
[xxiii] Deleuze, G., & Guattari, F. (1972). Capitalisme et schizophrénie. Paris : Éditions de minuit.
[xxiv] Artaud, A. (1990). Van Gogh, le suicidé de la société. Paris : Gallimard.
[xxv] Charbonneau, J. (1998). Lien social et communauté locale : quelques questions préalables. Lien social et Politiques, 115-126.
par Suzanne Zaccour, Michaël Lessard | Mar 7, 2017 | Idées, Societé
Petit guide de féminisation ostentatoire
Suzanne et Michaël sont autrice et auteur d’un livre de référence sur la féminisation, à paraître chez M éditeur et aux Éditions Syllepse à l’automne 2017, ainsi que directrice et directeur d’un ouvrage collectif sur le sexisme linguistique, à paraître ce printemps aux éditions Somme Toute.
« Moi, je préfère auteur. Mais pas auteur-eur. Au-teu-re. Avec un e muet. »
Combien de fois a-t-on entendu ces mots après avoir eu l’audace de parler d’une autrice? Il semble que plusieurs aiment leur féminisation comme ils aiment les femmes : muette.
Depuis quelques années, nous assistons à un essor de la féminisation au Québec. Il n’est plus aussi rare de voir, au travail, à l’école et dans nos milieux sociaux, la marque langagière d’une reconnaissance de l’existence des femmes. Mais cette avancée est timide, partielle, discrète. Lorsqu’on féminise, c’est du bout du clavier, en mettant les femmes entre parenthèses: les étudiant(e)s, les citoyen(ne)s. Ou l’on féminise à moitié : les candidates et candidats retenus seront contactés en avril. Ou encore on « féminise » à la française, en délaissant les noms qui « sonnent trop » féminin : les chercheures, la metteure en scène, la professeur.
Ces modes de féminisations portent la marque du compromis. D’accord pour féminiser, mais il ne faudrait pas trop qu’on entende la présence des femmes, qu’on les mette à l’avant-plan. Les autrices, les chercheuses. Il ne faudrait pas qu’elles s’imaginent qu’il est vraiment question d’elles. Les chercheuses/eurs passionnéEs. Tou·te·s modernes que l’on soit, on aime encore notre féminisation discrète.
Nous proposons une alternative à ces féminisations de demi-mesure : la féminisation ostentatoire. Cette approche reconnaît l’importance d’une féminisation tant à l’oral qu’à l’écrit. Elle insiste pour que le féminin soit marqué, et remarqué. On ne s’excuse plus de féminiser. La féminisation n’est plus camouflée dans le discours : elle est le discours.
Cinq raisons d’adopter la féminisation ostentatoire
1- Par cohérence. Pourquoi les raisons qui nous incitent à féminiser à l’écrit ne s’appliqueraient-elles pas à l’oral? Si l’on considère important d’écrire les auteur·e·s pour révéler et marquer la présence des femmes à l’écrit, on devrait estimer tout aussi important de dire les auteurs et les autrices à l’oral, puisque l’oral s’accommode mal des e muets et des graphies tronquées (auteur.e.s, auteur/e/s, auteur-e-s, etc.).
2- Pour contrecarrer la masculinisation du français. Les féminins ostentatoires que nous employons ne sont pas nés dans nos cerveaux rebelles. Au moyen-âge, il était courant d’entendre autrice, doctoresse, défenderesse, vainqueresse, inventrice, prophétesse, poétesse… Si ces mots « sonnent bizarres » aujourd’hui, ce n’est pas le fruit du hasard. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, des auteurs et grammairiens sexistes ont activement lutté pour faire disparaitre les noms féminins désignant des métiers et fonctions dont ils jugeaient les femmes indignes. On a fait disparaitre philosophesse pour que les femmes cessent de penser. On a fait disparaitre peintresse pour que les femmes cessent de peindre. Autrice pour qu’elles cessent d’écrire. Pourtant, on a laissé indemnes amatrice et spectatrice, des féminins construits sur le même modèle que auteur/autrice, parce que ces rôles ne menacent pas l’ordre établi : « Si l’on ne dit pas une femme autrice, c’est qu’une femme qui fait un livre est une femme extraordinaire ; mais il est dans l’ordre qu’une femme aime les spectacles, la poésie, etc. comme il est dans l’ordre qu’elle soit spectatrice[i] ». Utiliser auteure lorsqu’on connait cette histoire, c’est faire vivre un héritage sexiste. C’est donner raison à ceux qui ont lutté pour que la langue contraigne les femmes à la passivité, les confine au deuxième sexe.
3- Pour refuser d’associer la sonorité esthétique à la sonorité masculine. Même chez les féministes, la raison la plus souvent invoquée pour ne pas féminiser est que « autrice, c’est laid, ça sonne bizarre ». Pareil pour les noms en euse[ii], comme chercheuse[iii]. Ce qui est féminin est laid? L’argument n’est ni nouveau, ni original. Aux XVIIe siècle et XVIIIe siècles, philosophesse a été vigoureusement attaqué pour une raison esthétique : on y entend le mot fesse. On a curieusement aussi fait disparaitre capitainesse, vainqueresse et peintresse qui pourtant ne partagent pas cette « faute ». L’argument esthétique devient facilement un prétexte pour cacher d’autres considérations sexistes. Par ailleurs, l’esthétique auditive ne repose que sur l’habitude. Entre auteure et autrice, aucun n’est objectivement plus beau que l’autre[iv]. Une fois intégré dans notre vocabulaire, on s’habitue rapidement à autrice – au point où c’est une auteure qui nous fait sursauter. Féminiser de façon ostentatoire, c’est refuser un critère de beauté phonétique arbitraire qui nous fait associer la sonorité masculine à la sonorité « esthétique ».
4- Pour valoriser les féminins. Certains féminins sont également boudés parce que leur emploi serait dévalorisant. On dit une maîtresse d’école, mais une maître pour désigner une avocate. C’est encore une question d’habitude. Il y a à peine quelques décennies, au Québec, madame le juge était préféré à madame la juge, considéré péjoratif. Ici, on parle de la mairesse, alors qu’en France la maire est préféré sous le même prétexte. Faut-il vraiment que les femmes se désignent au masculin pour être prises au sérieux? Pour renverser la valeur et éradiquer la connotation péjorative des féminins, il faut tout simplement se les réapproprier, les utiliser jusqu’à ce qu’ils deviennent normaux, prendre en charge l’histoire des mots qui nous sont chers.
5- Pour mobiliser. Chaque fois que nous utilisons autrice, quelqu’unE se surprend. Ce sont autant d’occasions de discuter de féminisation, d’en raconter l’histoire, de partager nos convictions. On peut bien utiliser le « féminin » l’auteure à l’oral, personne ne s’en rendra compte, et votre public aura le loisir d’entendre l’auteur. La féminisation ostentatoire, c’est l’activisme de tous les jours.
Comment féminiser? Petit guide pratique de féminisation ostentatoire
Le principe de base de la féminisation ostentatoire est la recherche d’un féminin marqué à l’écrit et à l’oral : le féminin s’entend. Cette stratégie préconise l’emploi de la forme féminine la plus différente de son homologue masculin.
Cette façon d’écrire et de parler se pratique, se développe, s’accorde aux contextes et aux goûts personnels. Voilà cependant un guide pratique pour vous aider à vous lancer dans cette aventure.
Afin de choisir le féminin à privilégier, on se posera les questions suivantes :
- La forme féminine se distingue-t-elle de manière marquée à l’écrit et à l’oral de la forme masculine ?
- Est-ce qu’une forme féminine utilisée ailleurs dans la francophonie se distingue davantage de la forme masculine ?
- Est-ce qu’une forme féminine anciennement utilisée se distingue davantage du masculin ?
- Vaut-il la peine de recourir à un néologisme pour marquer le féminin ?
- Le nom a-t-il un synonyme dont la forme féminine est plus marquée ?
Afin d’illustrer chacune de ces étapes, faisons passer cet examen au mot auteure.
- La marque. Contrairement au « féminin » auteur employé en France et en Belgique, auteure est marqué à l’écrit. Cependant, sa prononciation est identique au masculin auteur. Conséquemment, auteure n’est pas un féminin ostentatoire puisqu’il n’est pas marqué à l’oral.
- Ailleurs dans la francophonie. Le féminin autrice, employé en Suisse, est plus marqué à l’écrit qu’auteure et est également maqué à l’oral. On favorisera donc autrice par rapport à auteure.
- Alternatives historiques. Les féminins historiques autrice, autoresse et authoresse sont tous marqués à l’oral et à favoriser par rapport à auteure.
- Néologismes et nouvelles graphies. Les formes féminines autrice, autoresse et authoresse sont suffisamment marquées à l’oral et à l’écrit. Il n’est pas nécessaire de recourir à un néologisme ou à une nouvelle graphie.
- Synonymes. On peut préférer recourir à un synonyme lorsqu’un mot est difficile à féminiser – la protagoniste plutôt que le personnage – ou lorsqu’on recherche un féminin plus marqué – la magistrate plutôt que la juge. Dans le cas d’auteure, les alternatives autrice, autoresse et authoresse sont suffisamment ostentatoires : il n’est donc pas nécessaire de recourir à un synonyme.
En conclusion
Il existe des dizaines de façons de féminiser nos textes et discours – la féminisation ostentatoire n’est qu’une stratégie parmi tant d’autres. Elle convient particulièrement aux contextes où il est crucial de marquer la présence des femmes, comme pour parler de milieux traditionnellement masculins. Dans d’autres contextes, on préfèrera une formulation épicène qui « dégenre » la langue (le personnel), ou l’emploi de doublets (l’employé ou l’employée). Pour faire un choix entre ces options, encore faut-il les connaître. Or, on apprend encore en cours de français que « le masculin l’emporte »; on apprend tous les jours que les femmes importent peu. À l’occasion de la Journée internationale de lutte pour les droits des femmes, passons non pas seulement de la parole aux actes, mais aussi des actes à la parole, pour saisir chaque opportunité de « parler féministe ». Dans cette perspective, la féminisation ostentatoire est un outil important pour rappeler et réaffirmer l’importance de la visibilité des femmes.
[i] Éliane Viennot, Non, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin !, Donnemarie-Dontilly, iXe, 2014, p 59.
[ii] L’Office québécois de la langue française rapporte que les « noms qui se terminent en –euse […] suscitent des réticences, en raison surtout de la valeur dépréciative souvent associée à cette finale, utilisée à l’occasion pour désigner des outils ou des machines ». Office québécois de la langue française, « Capsule du 2 septembre 2011 », 50 ans d’action et de passion, 2012, en ligne : <www.oqlf.gouv.qc.ca/50ans/html/50_enrichissement.html>. Il est possible que cette réticence ait des origines classistes, le suffixe eux ayant acquis une connotation populaire et donc péjorative au XVIIe siècle. Les féminins en trice apparaissent à la même époque et acquièrent une connotation plus noble que ceux en teuse : actrice/acteuse, cantatrice/chanteuse… Voir Office québécois de la langue française, Titre et fonctions au féminin : essai d’orientation de l’usage, Québec, Éditeur officiel du Québec, 1986 aux pp 45-46. Voir aussi Claude Duneton, Pierrette qui roule… : Les terminaisons dangereuses, Carcassonne, Mots et cie, 2007.
[iii] Pourtant, on s’accommode bien de l’adjectif chercheuse, comme dans fusée à tête chercheuse.
[iv] Il n’y a d’ailleurs aucune raison linguistique ou historique pour qu’autrice choque l’oreille, ce mot étant issu du latin auctrix et respectant la règle voulant que les masculins en teur aient des féminins en trice.