De Tanguay à Leclerc : un transfert de détenues controversé

De Tanguay à Leclerc : un transfert de détenues controversé

En septembre 2015 près de 300 détenues (et prévenues) de l’établissement de détention Maison Tanguay ont appris l’annonce de la fin de leur séjour dans cette prison, dès lors déclarée désuète par le Ministère de la Sécurité publique. De nombreuses inquiétudes quant à ce changement d’établissement ont été soulevées par les détenues elles-mêmes, mais aussi par des travailleurs du milieu carcéral québécois et des criminologues spécialistes du droit des détenu.e.s. Les questions les plus délicates concernent la vétusté de l’établissement Leclerc (aussi déclaré désuet en 2012), la problématique de la mixité, la configuration des lieux, le rapatriement des programmes et services offerts, la formation des intervenant.e.s ainsi que la criminalisation des femmes.

L’établissement de détention Maison Tanguay

Construite en 1964, la prison Tanguay pour femmes était sous juridiction provinciale (peine de deux ans moins un jour), mais depuis 1972, elle a aussi accueilli des femmes québécoises purgeant des peines fédérales (deux ans et plus) . C’est à l’ouverture de l’établissement pour femmes de Joliette, en 1997, que la population fédérale s’est soustraite de la prison Tanguay. Cette perte de population a réduit considérablement le nombre de détenues à Tanguay, ce qui a eu pour conséquence de  restreindre le budget investi dans cet établissement. À la suite de ce changement important dans l’histoire de Tanguay, la détérioration de l’état des lieux s’est enclenchée, et la qualité et le nombre des services offerts aux détenues ont peu à peu diminué (1). En fait, depuis 2009, le Protecteur du citoyen fait des recommandations au Ministère de la Sécurité publique afin que des modifications majeures soient effectuées dans l’établissement, qu’il s’agisse de la pose de lavabos dans les cellules de confinement ou de l’installation de caméras. Dans son rapport annuel de 2014, le Protecteur du citoyen déplorait qu’aucune mesure concrète n’eût  été prise d’après ses recommandations (2). Un an plus tard, en septembre 2015, dans un contexte d’austérité économique gouvernementale, aucun travail n’avait été entamé et la fermeture de Tanguay était publiquement annoncée.

Revendications à Tanguay

À la suite de l’annonce de la fermeture de Tanguay, des détenues se sont unies pour dénoncer les conditions de moins en moins adéquates dans lesquelles elles vivaient. Anonymement, elles ont rédigé un manifeste qui a été publié le 31 décembre 2015 sur le site internet du collectif social Toute détention est politique(3). Dans ce manifeste, on constate à quel point plusieurs problèmes touchent les femmes détenues, qu’il s’agisse de situations directement liées à leur santé mentale et physique, à leurs besoins concernant les démarches de réinsertion sociale ou encore à l’état des lieux dans lesquels elles vivent. Ainsi, sans tout retranscrire ce que contient le manifeste, on dénonce la présence de moisissure et de rats, de reflux d’égouts par les conduites d’eau potable, de retards dans les changements de prescriptions médicales des détenues,  l’abolition des emplois rémunérés en milieu carcéral, l’emploi de produits nettoyants trop dilués,  la surpopulation obligeant à réunir trois à quatre détenues par cellule, la difficulté à bien se nourrir lorsqu’il n’y a que deux cartons de lait pour 35 femmes, etc. La liste est encore bien plus volumineuse, et amène à nous questionner sur la valeur qui est donnée aux femmes en prison au Québec. Nous nous le demandons, d’autant plus que la plupart d’entre elles sont incarcérées pour des délits mineurs et sont souvent plus victimes de leur cheminement de vie que criminelles aguerries. Nous reviendrons d’ailleurs sur la problématique de la criminalisation des femmes plus loin dans cet article.

Toujours dans ce même manifeste, les femmes énumèrent leurs revendications dans l’espoir d’être entendues et de voir leur situation s’améliorer. Elles désirent entre autres des repas suffisamment nourrissants pour les femmes enceintes, des soins médicaux immédiats pour les femmes qui arrivent en état de sevrage, des outils adéquats pour réaliser les tâches de nettoyage (vadrouilles et torchons en bon état, par exemple), des casiers pour les femmes en surpopulation afin d’éviter le vol, ou encore des programmes de réinsertion sociale et des services d’aide à la sortie de prison. Elles déplorent aussi que les programmes de zoothérapie, d’art thérapie et de friperie ne soient pas reconduits à Leclerc. L’image est simple à saisir : depuis quelques années, les détenues sont devenues témoins de la disparition graduelle d’éléments essentiels à leur bon cheminement (soit devenir, pendant leur peine, des citoyennes qui réintégreront leur société sans risque de récidives et qui seront aptes à s’y épanouir sainement), et elles craignent maintenant que leur transfert à l’établissement Leclerc ne fasse qu’aggraver leurs conditions de détention. Dans une prison provinciale où les détenues ne demeurent que relativement peu de temps en retrait de la société, il serait pourtant souhaitable que  ce temps-là soit consacré à leur remise en santé et à leur réinsertion, c’est-à-dire à leur offrir les meilleures chances de construire de nouvelles bases sur lesquelles fonder leur vie lors de leur sortie. Malheureusement, les faits indiquent que telle n’est pas la réelle priorité des services correctionnels québécois.

Qu’en sera-t-il à Leclerc?

L’établissement de détention Leclerc est situé à Laval et a appartenu au gouvernement fédéral jusqu’en 2014, bien qu’il avait été déclaré désuet depuis 2012 et qu’il a été fermé en 2013. Le 28 février 2014, le gouvernement du Québec a conclu une entente de location de 10 ans avec le gouvernement du Canada pour en faire un centre de détention provincial pour hommes. Le but de cette location était principalement d’alléger le problème de surpopulation carcéral québécois en créant 775 places de plus pour y accueillir des détenus. Cependant, lorsque la décision de transférer les 248 détenues de Tanguay à Leclerc a été prise, de nouveaux problèmes ont émergé, obligeant un déplacement des détenus hommes à se relocaliser ailleurs dans le système, ne réglant donc en rien la question de la surpopulation. Au contraire, des craintes concernant la mixité des détenu.e.s se sont fait sentir auprès des prisonnières, du public et des travailleurs.euses du milieu carcéral féminin, telle Sœur  Marguerite Rivard, qui a travaillé près de 26 ans à Tanguay, ou encore Monsieur Mathieu Lavoie, président du Syndicat des agents de la paix en services correctionnels du Québec. Dans plusieurs articles de presse depuis l’annonce du transfert en février 2015, elles et ils ont fait part de leurs inquiétudes quant au devenir des détenu.e.s. dans un contexte de mixité et ont décrié à plusieurs reprises le fait que Leclerc n’est pas adapté ni encore assez bien rénové pour offrir de justes et sécuritaires conditions de détention (4).

La question de la mixité est un sujet controversé, car bien que le ministère de la Sécurité publique indique qu’il n’y aura pas plus de 80 hommes détenus à Leclerc et qu’ils seront séparés des femmes dans un secteur différent de la prison, il n’en reste pas moins que l’on rapporte déjà des comportements désobligeants entre détenu.e.s : des injures et des cris envoyés mutuellement de part et d’autre des fenêtres divisant hommes et femmes chacun de leur côté (5). Évidemment, la crainte majeure pour les détenues est de subir des actes d’abus, de violence et d’injustice de la part des hommes détenus, mais aussi de la part des intervenants masculins qui n’ont pas nécessairement reçu une formation adéquate pour interagir auprès d’une population féminine criminalisée. Le fait est que les femmes en prison n’ont pas les mêmes besoins que les hommes et ne sont pas incarcérées, pour une grande majorité, pour des crimes aussi violents ou des délits aussi importants que les hommes (6). Souvent victimes d’abus perpétrés par des hommes dans le passé, les femmes détenues peuvent présenter d’énormes difficultés à bien s’adapter à un milieu où des abuseurs les côtoient de l’autre côté des fenêtres et dans les couloirs. Le rapport Profil Correctionnel 2007-2008 : Les femmes confiées aux services correctionnels (2011, Gouvernement du Québec) mentionne d’ailleurs quelques éléments expliquant pourquoi la dotation mixte en prison n’est peut-être pas souhaitable : «[L]es femmes vivent aussi des problématiques particulières liées à leur condition de mère, à leur passé de victimisation, à leurs problèmes de santé physique et mentale souvent plus sévères que chez les hommes. Voilà pourquoi les femmes contrevenantes ont aussi besoin de services particuliers […] Bien [qu’elles] puissent tirer profit de certaines ressources mixtes dans la communauté, il est important de développer des ressources qui leur soient uniquement destinées pour deux raisons : 1) peu nombreuses, les femmes contrevenantes ont du mal à faire leur place dans les ressources mixtes, 2) les problématiques spécifiques aux femmes sont peu ou pas abordées dans les ressources mixtes.»  Le Réseau canadien pour la santé des femmes va dans le même sens dans son étude Faire tomber les murs (2011), dans laquelle on constate que les réponses de 32 femmes en dotation mixte concluent à l’effet néfaste de cette organisation carcérale, puisqu’elles ont pour la majorité de plus petites cellules, moins de liberté de mouvement et moins de programmes et de services pensés pour elles (généralement construits pour une population masculine) (7).

De notre côté, nous nous sommes entretenus avec Monsieur Jean-Claude Bernheim, chargé de cours à l’Université Laval en criminologie et directeur de  l’Office des droits des détenu.e.s, lequel nous rappelle que l’histoire nous a démontré, dans un contexte d’austérité, que ce sont les femmes en prison qui sont les dernières servies, puisque leur petit nombre parmi toute la population carcérale québécoise les défavorise dans les rapports de force (8). M. Bernheim affirme aussi que « c’est une mesure tout à fait inapplicable [la dotation mixte] parce que la conception architecturale [de Leclerc] est incompatible avec la cohabitation des femmes et des hommes». Au sujet de l’intervention auprès des détenues, M. Bernheim insiste sur le fait que «les approches pédagogiques ne sont pas les mêmes dans un groupe de femmes que pour un groupe d’hommes, puisque les préoccupations peuvent être très différentes selon le groupe auquel on s’adresse». Souvent victimes de violence physique ou d’agression sexuelle, les femmes ont pu développer une méfiance dans leurs rapports aux autres, d’autant plus avec des hommes en position d’autorité. Il souligne aussi le fait que les médecins traitants en prison «ne reçoivent aucune formation spécifique en regard des personnes privées de liberté», ce qui peut alimenter les sentiments d’injustice et d’impuissance quand on a besoin d’être soigné pour des problèmes de santé physique ou mentale. «Que je sache, déclare M. Berheim, [le Collège des médecins] n’a jamais publié d’analyse par rapport à la médecine carcérale». Des lacunes importantes ne sont donc jamais repérées par le système et aucun changement ne survient dans les pratiques médicales en prison.

Point de vue du Ministère de la Sécurité publique

Afin de prendre en compte tous les discours générés par le transfert des détenues de Tanguay à Leclerc, nous avons fait le devoir de nous entretenir avec Madame Alexandra Paré, relationniste média au ministère de la Sécurité publique du Québec (9). Mme Paré nous confie que le choix de l’établissement Leclerc à Laval a été pris en fonction de la proximité de la prison avec Montréal, là où l’on retrouve la majorité des ressources venant en aide aux femmes criminalisées, qu’il s’agisse de la Société Élizabeth Fry (10) des maisons de transition ou des divers organismes communautaires qui œuvrent dans le milieu. Au sujet de la dotation mixte, Mme Paré nous informe que Leclerc est le deuxième établissement mixte du réseau correctionnel québécois, le premier étant le centre de détention de Québec «Orsainville», qui accueille déjà quelques femmes au sein de son établissement, dans des aires séparées pour les femmes et les hommes. Ainsi, semblerait-il que le ministère de la Sécurité publique possède une «expertise» en la matière. Mme Paré nous rassure en nous informant que « [l]a planification de l’utilisation des espaces communs pour les programmes et les activités (ex. : gymnase, parloirs, buanderie, etc.) fait en sorte que les hommes et les femmes ne s’y trouvent pas en même temps. De plus, les déplacements entre les secteurs d’hébergement et les espaces communs sont organisés afin d’éviter les contacts entre les deux clientèles». Concernant les agent.e.s et les intervenant.e.s qui travailleront auprès des femmes à Leclerc, Mme Paré nous confirme qu’une formation spécifique a été offerte aux employé.e.s.Les grands thèmes abordent ces questions : spécificité de la clientèle féminine et besoins particuliers de cette clientèle; toxicomanie chez les femmes; femmes autochtones; la santé mentale de la clientèle féminine, et particulièrement la pratique de l’automutilation. Pour ce qui est du transfert des programmes et des services offerts aux femmes, contrairement à ce que les détenues ont dénoncé dans leur manifeste, semblerait-il qu’ils seront reconduits à Leclerc et que, d’ici le temps que la transition soit bien effectuée, «une plus grande variété de programmes est même envisageable étant donné les locaux et les aménagements disponibles».

En regard  de ces informations reçues, nous ne pouvons que constater la disparité entre le discours officiel du ministère de la Sécurité publique et ceux des détenues et des travailleurs.euses du milieu carcéral québécois.

Bref portrait du système carcéral féminin québécois

Dans Profil correctionnel 2007-2008 : les femmes confiées aux services correctionnels, nous apprenons que l’âge moyen des femmes contrevenantes était alors de 37,1 ans, qu’un peu plus de la moitié des femmes étaient célibataires au moment de leur arrivée en prison, que 42 % des femmes vivaient en couple ou, encore, étaient séparées ou divorcées. Nous y lisons aussi que près de 30 % d’entre elles déclaraient avoir au moins une personne à charge et que la majorité des femmes n’avaient pas terminé leurs études secondaires. En 2011 donc, les femmes comptent pour 10 % des admissions en détention et elles représentent 5 % de la population moyenne quotidienne incarcérée (PMQI) au Québec, ce qui en fait la population augmentant le plus rapidement dans les centres de détention.

En ce qui a trait à leur criminalisation, les infractions commises par les femmes québécoises sont habituellement jugées moins graves que celles des hommes. Dans l’ensemble,  une femme sur dix est incarcérée pour l’une ou l’autre de ces raisons : défaut de se conformer à une ordonnance de probation (23 %), vol simple (10 %), affaire de drogues et de stupéfiants (10 %), voies de fait (9 %) et bris de la loi fédérale concernant la boisson et la circulation (8 %). Finalement, les femmes incarcérées en lien avec la prostitution ne constituent que 3 % de l’ensemble des peines, et il en va de même pour les sentences concernant la violence conjugale.

Dans ce contexte où de plus en plus de femmes sont criminalisées, il nous apparaît important de comprendre que pour une majorité d’entre elles, c’est leur situation familiale, économique, sociale, culturelle, ainsi que leur niveau d’éducation qui les mènent en prison. Les problèmes de santé mentale, la pauvreté, le fait d’être mère monoparentale, les mauvaises fréquentations, le manque de ressources de première ligne et la perception sociale du crime sont tous des facteurs indissociables du parcours de vie des femmes en prison. Pour M. Bernheim, par exemple, il s’agit d’une injustice si une femme, mère, à faible revenu, vole pour se nourrir elle et ses enfants : «dans les faits, il s’agit de qui vole qui». Le vol à l’étalage est un crime dont la personne trouvée coupable se voit affligée d’un casier judiciaire. Par contre, le magasin dans lequel se produit le vol qui pratique la publicité trompeuse (donc qui vole ses clients) n’est pas considéré comme un crime, mais comme une pratique commerciale qui se méritera une simple amende». De cet exemple, nous comprenons donc que pour le vol, la criminalisation du comportement dépend de l’auteur du crime et de son rapport de force dans la société, et non pas de la nature du crime en soi. «On ne peut exclure la dimension politique de la gestion des comportements», nous partage M. Bernheim, « […] il faut se poser la question : pourquoi mettre quelqu’un en prison pour avoir volé de la nourriture ou ne pas avoir remis des livres empruntés dans une bibliothèque? Ça se passe aujourd’hui. Ça prouve que la prison n’est pas vraiment une institution pour assurer la sécurité du public. On y met le sucre qui est pourtant un facteur de risque au niveau de la santé.»

Nous nous retrouvons donc aujourd’hui avec un problème grandissant de surpopulation carcérale féminine, alors que pour plusieurs, la solution ne réside pas dans la criminalisation et l’incarcération, mais dans la création de services d’aide, d’accueil, d’éducation, de réinsertion et de soins de santé physique et mentale accessibles aux femmes à risque d’être criminalisées ou de récidiver.

Dans son étude Faire tomber les murs, Jennifer Bernier propose des recommandations pour réformer le système pénal québécois afin de réduire le nombre de femmes criminalisées et de déplacer les fonds investis dans les prisons vers des ressources d’aide communautaire dans la société : «Si on investissait dans [les organisations à but non lucratif] au lieu de construire des prisons, les femmes incarcérées pourraient recevoir une aide axée sur la recherche de solutions aux problèmes qui ont mené à leur criminalisation et [qui ont] retardé leur réintégration. Toutefois […] il faudra aussi travailler à mettre en place une autre infrastructure, où toutes les ressources nécessaires […] seront offertes au sein même de la collectivité, plutôt qu’entre les murs de la prison.»

Remerciements : Madame Ruth Gagnon de la Société Élizabeth Fry du Québec, Monsieur Jean-Claude Bernheim et Madame Alexandra Paré.

(1) 2011, Lise Giroux, Sylvie Frigon. Profil correctionnel 2007-2008 : les femmes confiées aux services correctionnels, Ministère de la sécurité publique, Gouvernement du Québec.http://www.securitepublique.gouv.qc.ca/services-correctionnels/publications-et-statistiques/profil-femmes-2007-2008/femmes-criminalite/lhistorique-de-la-gestion-de-lincarceration-des-femmes-au-quebec.html

(2) Rapport annuel du Protecteur du citoyen 2013-2014, pages 55-56 : http://www.myvirtualpaper.com/doc/protecteur-du-citoyen/rapport-annuel-2014/2014090901/#55

(3) Manifeste des détenu.e.s contre l’austérité : https://toutedetentionestpolitique.wordpress.com/2015/12/31/manifeste-des-detenu-e-s-contre-lausterite/

(4) http://www.lapresse.ca/actualites/201509/24/01-4903548-le-centre-de-detention-tanguay-pour-femmes-fermera-ses-portes.php

http://fr.chatelaine.com/societe/soeur-marguerite-rivard-les-detenues-sont-negligees/
http://www.ledevoir.com/societe/justice/463507/les-detenues-paient-le-prix-de-l-austerite

http://www.lapresse.ca/actualites/201509/24/01-4903548-le-centre-de-detention-tanguay-pour-femmes-fermera-ses-portes.php

(5) Mathieu Lavoie, président du SAPSCQ, dans La Presse du 13 avril 2016 : http://www.lapresse.ca/actualites/justice-et-affaires-criminelles/faits-divers/201604/13/01-4970639-une-detenue-se-suicide-apres-avoir-ete-transferee-de-prison.php

(6) http://www.statcan.gc.ca/pub/89-503-x/2010001/article/11416/tbl/tbl007-f…

(7) 2011, Jennifer Bernier. Faire tomber les murs, automne-hiver 2010-2011, Réseau Canadien pour la santé des femmes. http://www.cwhn.ca/fr/node/42833

(8) Échanges par courriel entre le 12 et le 14 mars 2016.

(9) Échanges par courriel et téléphoniques entre le mois de février 2016 et d’avril 2016.

(10) Société Élizabeth Fry du Québec : http://www.elizabethfry.qc.ca/

Les théoriciens de la révolution syrienne

Les théoriciens de la révolution syrienne

Cet article tentera de porter un autre regard sur le conflit syrien, au-delà du problème DAECH, en s’intéressant aux écrits de deux intellectuels syriens qui, très tôt, se sont intéressés aux soulèvements du printemps arabe, à l’organisation populaire et aux idéaux occultés par DAECH. Il s’agit en quelque sorte d’une « contre-plongée » sur la révolution syrienne.

« Si Carl von Clausewitz avait écrit De la guerre au 21e siècle, il aurait peut-être dit la chose suivante : les médias ne sont que la continuation de la guerre par d’autres moyens. »

 – Yasser Munif, sociologue syrien (1)

Désigné comme l’État islamique en Occident, DAECH (2) est une organisation issue du groupe Al-Qaïda en Iraq, dirigé par Abu Mus’ab al-Zarqawi. Ce Jordanien, truand et proxénète repenti, est un ancien du djihad afghan (3). En effet, il a été au nombre de ceux qui ont été financés et entraînés avec l’aide de la CIA pour combattre les troupes soviétiques en Afghanistan (4). Le groupe aurait tiré profit de la sectarisation de l’Iraq après la chute de Saddam, et l’aurait même provoqué, paradoxalement, de concert avec l’occupation américaine. Lorsque Yasser Munif affirme que les médias sont « la continuation de la guerre par d’autres moyens », ces moyens sont de mieux en mieux utilisés par les forces dissidentes (5). DAECH est le reflet d’un fantasme occidental. À l’heure actuelle, l’Occident est terrifié parce que l’Orient qu’il a créé à son image ne peut plus lui servir de miroir.

« Le peuple veut la chute du système ! » (6)

Les analystes s’entendent généralement pour dire que l’immolation du jeune vendeur ambulant Mohammed Bouazizi a mis le feu aux poudres et que ce qu’on a appelé le printemps arabe a été l’explosion résultante. Cependant, il reste que certains analystes, comme le professeur Tariq Ramadan dans son livre L’Islam et le réveil arabe, considèrent que, très paradoxalement, la chute de Saddam Hussein sous les projectiles étatsuniens a été un précurseur de cette révolte (7). Par contre, si la chute du régime iraquien a été un renversement due à une cause totalement extérieure, la chute des régimes tunésiens, égyptiens et yéménites qui ont résulté lors du printemps arabe ont été des renversements réalisés sans l’aide des forces de l’impérialisme américains et de leurs chars d’assaut, et sans chef, sans que le mouvement soit monopolisé par des chiites, des sunnites, ou des gauchistes (8). Ce fut une révolte en grande partie auto-organisée, qui donna lieu, tout particulièrement en Syrie, à des formes de sociétés auto-organisées.

Omar Aziz : de mai 68 au printemps arabe

Les textes de Omar Aziz ont été publiés sur le compte Facebook de Mohamed Sami El-Kayal, vraisemblablement après sa mort dans les prisons d’Al-Assad, sous le titre Les documents fondateurs du principe des comités locaux . Le professeur Omar Aziz est un économiste né à Damas. Il a été initié aux thèses anarchistes lors de ses études à Grenoble, en France. Il a pris part aux événements de mai 68 qui ont marqué l’évolution de ses idéaux sociaux et politiques.

Évidemment, un tel profil ne lui a pas permis de vivre en Syrie. Il a donc vécu en exil une bonne partie de sa vie, jusqu’aux événements de 2011, lorsqu’il a décidé de participer à la révolution. Toutefois, sa contribution n’est pas celle de la lutte armée. Il a d’abord organisé une collecte de données sur les crimes du régime de Damas. Il sillonnait inlassablement les quartiers et les banlieues de la ville pour rassembler des témoignages. Il participait également à l’organisation d’équipes de soin, de distribution de nourriture. C’est dans le quartier de Barzeh, une banlieue de Damas, qu’il a organisé le premier comité local de coordination pour l’« organisation contre l’État » (8). Il a couché les grandes lignes de cette expérience révolutionnaire sur papier. Nous résumons ci-dessous les propos tenus dans ces documents..

Après le soulèvement de 2011, le pouvoir de l’État s’est effrité, et peu à peu, l’amplitude du contrôle qu’il exerçait sur la société s’est réduite dans l’espace et dans le temps. Certains endroits échappaient complètement à son contrôle. D’autres y échappaient à certaines heures, à la tombée de la nuit par exemple. Pour chaque révolutionnaire, le danger d’une telle situation est de ne pouvoir s’occuper de la révolution qu’à l’intérieur d’un certain cadre spatiotemporel et de toujour se voir contraint-e, à un moment ou un autre, de retourner dans le tronçon de société encore sous le contrôle de l’État pour subvenir à ses besoins et vaquer à sa profession. Les comités d’auto-organisation avaient pour but d’éviter cette situation.

Ainsi, les révolutionnaires pouvaient s’organiser pour subvenir à leurs besoins et pouvaient s’« organiser contre l’État » afin de bâtir un nouveau système tout en vivant « au rythme de la révolution et non au rythme du pouvoir » (9). Le comité local aspire à être le mariage de la vie révolutionnaire avec la vie quotidienne pour engendrer une révolution qui possède une solide base populaire. Les documents rédigés par Omar Aziz rapportent que le peuple syrien a fait preuve d’un grand esprit de coopération dans le cadre des comités locaux. Il est rapporté que les comités n’ont cessé de « s’enrichir, en un arc-en-ciel de nuances d’expression, des différences socioculturelles régionales » (10). L’« auto-organisation de la société » (11) est présentée comme le moyen de liquider la dictature sans provoquer « l’effondrement moral » (12) ou adopter la « solution des armes qui fait peu à peu de la révolution et de la société des otages du fusil » (13). En somme, il est expliqué que pour émasculer une dictature, il faut que la vie révolutionnaire et la vie quotidienne ne fassent qu’un. Pour ce faire, Omar Aziz a proposé les « comités locaux de coordination » (14).

Les comités étaient composés d’individus de la plus grande diversité culturelle et sociale possible. Les membres y ont contribué tous ensembles, afin de vivre sans dépendre des institutions du régime, bâtir un espace d’expression collective qui renforce la coopération et l’implication politique et étendre la coopération de manière horizontale. Les objectifs énumérés par le professeur Aziz comprennent une aide alimentaire, une aide au logement, la collecte et la gestion d’informations sur les prisonniers politiques, l’installation d’hôpitaux temporaires ainsi que la coordination de la formation et de l’éducation. Il propose également la mise en place d’une « agora » dans laquelle seraient discutées et débattues les questions d’ordre social, politique et économique. Il traite de l’organisation d’une défense et de collaboration avec l’armée syrienne libre. Il propose également la mise sur pied d’un conseil national pour gérer la coordination entre les différents comités (15).

Enfin, le contraste par rapport à ce qui s’est fait lors de l’occupation de l’Iraq est évident. En Iraq, toutes les institutions étatiques ont été réduites à néant et la population est passée du joug de la dictature de Saddam Hussein au joug de l’occupation ou de l’une ou l’autre des millices.La logique du système d’Omar Aziz est un exemple, car elle propose une organisation révolutionnaire par laquelle la société pourrait se construire à son image et, après un certain temps, se débarrasser de la dictature comme un serpent se débarrasse d’une vieille peau lorsqu’il mue. À la base du mouvement révolutionnaire, il y avait une organisation qui pourvoit aux besoins de toutes et tous. Selon ces documents, la coopération empêche la scission de la société, la plongée du pays dans le chaos et donne lieu à la prise en charge de la société par la société elle-même. Selon nous, malgré la mort d’Omar Aziz et l’occultation quasi totale de son mouvement par DAECH, nous croyons que ces documents et ces idées sont extrêmement importants. De fait, ils sont inspirés de l’expérience d’un homme qui connaissait les théories anarchistes et qui a donné sa vie pour le bien des opprimés. De plus, ces textes nous aident à ne pas oublier que les Syriennes et les Syriens avaient la volonté de s’émanciper du régime d’Al-Assad et à ne pas oublier les origines du conflit et la révolution syrienne volée par DAECH.

La politique économique du pain

Le professeur Yasser Munif (17) nous donne un exemple d’une autre expérience semblable. Cette dernière s’est déroulée dans la ville de Manjib, dans le nord de la Syrie. Il se réfère aux théories de Michel Foucault (18) pour décrire les mécanismes de contrôle du gouvernement baasiste, qu’il appelle « l’économie politique du pain ». Le gouvernement de Hafez al-Assad a développé la production du blé pour pouvoir fournir du pain à bas prix aux Syrien-nes et ainsi garder un contrôle sur la population. Cet équilibre a été rompu au moment de la révolution, lorsque le territoire syrien a été morcelé par la guerre civile. La plus grande production de blé était réalisée dans le Nord, qui est maintenant sous le contrôle des révolutionnaires.

Le professeur Yasser Munif parle plus en détail de la tentative de sabotage du processus révolutionnaire par l’État par cette « politique économique du pain ». L’État continuait de payer les employé-es du moulin à grain pour garder la mainmise sur l’approvisionnement en nourriture des rebelles et distribuait du pain à bas prix pour entretenir un réseau de sympathisants. Quand le conseil révolutionnaire de Manjib finalement réussi à prendre le contrôle du moulin, les forces d’Al-Assad ont commencé à bombarder les files d’attente devant les boulangeries, toujours avec la même logique de contrôle. Selon l’analyse qui est faite suivant les théories de Guattari et Deleuze (19), deux philosophes de gauche, très influencés par la psychanalyse, auteurs d’un ouvrage intitulé Capitalisme et schizophrénie, les révolutionnaires auraient « décontextualisé » la politique économique du pain. Pour ce faire, ils ont élaboré un réseau de distribution et ainsi reconfiguré, c’est-à-dire « recontextualisé » l’économie politique de Manjib, permettant d’en exclure l’État. Cela revient à l’idée de Omar Aziz de « s’organiser contre l’État ».

Le récit d’un autre événement nous a inspirés pour traiter de toute la question des groupes comme DAECH et Jaich al Mahdi. Malheureusement, cette reconfiguration de la « géographie du pain » n’a pas pu être mise en œuvre sans que d’autres milices et puissances régionales tentent de s’approprier le contrôle du moulin. Monsieur Munif mise beaucoup sur une approche microéconomique et sociale de la révolution plutôt qu’une vision macro-économique et politique. Celle-ci, souvent utilisée dans les grands médias, fausse la réalité en représentant la guerre civile comme un conflit entre islamistes et le gouvernement Assad, entre Sunites et Chiites (20). Néanmoins, ce qui contribue à l’extrême pertinence de l’analyse de Yasser Munif, c’est qu’il traite de la révolution par sa racine.

Même dans le microcontexte de Manjib, une ville d’environ 200 000 habitants, le groupe salafiste Ahram-al-Sham a tenté de prendre le contrôle du moulin pensant ainsi gagner la loyauté de ses habitant-es. Nous pensons que c’est dans la même logique que DAECH a volé la révolution en Syrie et de la même manière qu’ils avaient gagné un certain contrôle en Iraq. En même temps, ils ont instrumentalisé la question sectaire. Fort heureusement, le conseil révolutionnaire de Manjib a réussi à repousser ces milices en formant des groupes d’autodéfense. D’ailleurs, cette autodéfense est une question de grande importance pour toute la mouvance révolutionnaire. Celle-ci s’étend dans tout le nord de la Syrie, comme dans la région du Rojava, où les militant-es Kurdes rejoint-es par des gens de toutes les ethnies et de toutes les religions ont bâti une forme d’organisation sociale très progressiste (21). Bref, tout en s’organisant contre l’État, les mouvements révolutionnaires ont également eu à s’organiser contre tous ceux qui voudraient prendre illégitimement la place de ce dernier (22).

« La continuation de la guerre par d’autres moyens »

Ce à quoi DAECH a excellé dans sa tentative de s’approprier la révolution, c’est la propagande. Le groupe a tiré un profit maximum de l’utilisation des médias. Il n’a eu qu’à produire une vidéo pour que les réseaux sociaux, et même les grands médias, y fassent écho. Ces grands médias ont amplifié chaque déclaration de DAECH. L’organisation n’a eu qu’à lancer un galet à l’eau pour que l’Occident en fasse un raz-de-marée. Elle a su réagir savamment aux événements. Dans leur journal de propagande Dabiq, après le meurtre de deux militaires par Martin Couture-Rouleau et Michael Zehaf-Bibeau, DAECH a glorifié leurs actes et en ont fait des saints… même si ceux-ci n’avaient à priori aucun lien avec l’organisation (23).  Pour ce qui est du vendredi 13 de Paris, l’un des agresseurs avait sur lui un faux passeport syrien (24). Il est possible que les objectifs de DAECH fussent précisément de freiner la vague d’émigration. En fait, leur but plus général serait de semer la zizanie par la provocation et la radicalisation des musulmans et de l’Occident.. Il s’agit d’un dangereux stratagème de polarisation planétaire. Tristement, les États ont réagi exactement comme DAECH le voulait, terrassés par la peur, alors que le moyen de les combattre est précisément de ne pas y céder. En fait, DAECH repose davantage sur une construction malsaine de notre imaginaire collectif et la terreur, élément central du terrorisme, dont les systèmes de télécommunication ont été l’amplificateur.

(1) Munif, Y. (2006). Media is the continuation of War with Other Means: The New York Times’

(2) Sigle de Ad-dowla al islamiyyah fil Iraq wa cham, c’est-à-dire l’État Islamique en Iraq et au Levant.coverage of the Israeli War in Lebanon. The MIT Electronic Journal of Middle East Studies, 126-140. Récupéré sur http://www.mafhoum.com/press10/292P6.pdf

(3) Barrett, R. (2014). The Islamic State. New York: The Soufan Group. Récupéré sur http://soufangroup.com/wp-content/uploads/2014/10/TSG-The-Islamic-State-Nov14.pdf

(4) Cooley, J. K. (1999). Unholy Wars: Afghanistan, America and International Terrorism. London: Pluto Press.

(5) Munif, Y. (2006). Media is the continuation of War with Other Means: The New York Times’coverage of the Israeli War in Lebanon. The MIT Electronic Journal of Middle East Studies, 126-140. Récupéré sur http://www.mafhoum.com/press10/292P6.pdf

(6) Slogan utilisé lors des manifestions du printemps arabe : Ach-chab yourid al-isqat an-nidham.

(7) Ramadan, T. (2011). L’Islam et le réveil arabe. Paris: Presses du Châtelet.

(8) Filiu, J.-P. (2011). The Arab Revolution : Ten Lessons From the Demopcratic Uprising. New York:Oxford University Press.

(9) Aziz, O. (2013). Sous le feu des snipers, la révolution de la vie quotidienne :Programme des comités locaux de coordination de Syrie. Paris: Éditions Antisociales. Récupéré sur http://www.editionsantisociales.com/pdf/Abou_Kamel.pdf

(10) lbid no. 7

(11) lbid no. 7

(12) lbid no. 7

(13) Ibid no. 7

(14) lbid no. 7

(15) lbid no. 7

(16) lbid no. 7

(17) Foucault, M. (1975). Surveiller et punir. Paris: Éditions Gallimard.

(18) Sociologue syrien, professeur au Emerson College de Boston, spécialiste de la révolution syrienne qui a eu l’occasion de se rendre plusieurs fois sur le terrain. (http://www.emerson.edu/academics/faculty-guide/profile/yasser-munif/3004)

(19) Les Sunnites regroupent la majorité des musulmans et les Chiites, issus d’une scission politique après la mort du troisième Calife, ont développé un système de croyances distinct.

(20) Deleuze, G., & Guatteri, F. (1972). Capitalisme et schizophrénie. Paris: Editions de Minuit.

(21) Collectif Marseille-Rojava. (2014). Où en est la révolution au Rojava ? Marseille: Collectif Marseille-Rojava. Récupéré sur https://paris-luttes.info/chroot/mediaslibres/mlparis/ml-paris/public_html/IMG/pdf/rojava-brochure1.pdf

(22) Munif, Y. (2015). The Geography of Bread and the Invisible Revolution. Emerson College, Boston:À paraître.

(23) Kestler-D’Amour, J. (26 Octobre 2014). Muslim-Canadians decry attacks amid backlash.Récupéré sur Al Jazeera: http://www.aljazeera.com/indepth/features/2014/10/muslimcanadians-decry-attacks-amid-backlash-2014102692556982844.html

(24) Al Jazeera. ( 17 novembre 2015). Confusion mounts over Syrian passport found at Paris attack site. Récupéré sur Al Jazeera America: http://america.aljazeera.com/articles/2015/11/17/confusion-over-syrian-p… in-paris.html

SOURCE PHOTO: Franco Pagetti/Fickr

L’envers de l’opinion

L’envers de l’opinion

La crise des médias force l’industrie médiatique québécoise à développer de nouveaux modèles de transmission de l’information qui reflètent la réalité actuelle au détriment du journalisme traditionnel. Le journalisme d’opinion est l’une des formes journalistiques qui tire son épingle du jeu.

Le journalisme d’opinion occupe une place de plus en plus importante au sein des médias québécois. Il prend la forme de chroniques, de critiques, de billets, et ce, au travers du contenu des médias autant écrits que radiophoniques et télévisuels. L’Esprit libre a organisé une conférence centrée sur le journalisme d’opinion, le 28 janvier dernier, où étaient présents-es Lise Millette, présidente de la fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ), Marc-André Cyr, chroniqueur et chargé de cours à l’UQAM, Dominique Payette, professeure au Département d’information et de communication à l’Université Laval et auteure du rapport L’information à Québec, ainsi qu’Alain Denault, auteur de l’essai La médiocratie et docteur en philosophie.

Si l’opinion se faufile habilement dans les informations du jour, c’est parce que dans plusieurs cas, elle se vend. Les médias montréalais sont confrontés à un journalisme d’opinion dont l’imposance se répand à travers les publications traditionnelles. Selon La FPJQ, La Presse compte maintenant 28% d’opinion, The Gazette 24%, Le Devoir 23% et le Journal de Montréal 22%. Mais «toutes les opinions ne se valent pas», pense Lise Millette. L’opinion ouvre un vaste éventail d’idées qui se projettent sur les ondes, mais on observe une prépondérance de celles de la droite.

La radio parlée de Québec est le lieu par excellence de diffusion de ce type de discours. Pour Dominique Payette, ces radios ont trouvé une réponse à la crise du modèle d’affaires qui sévit dans les médias québécois. «Il n’y a pas de mystère à Québec, soutient-elle. Ce qui s’y passe va se passer ailleurs». C’est le cas notamment de la Beauce et du Bas-Saint-Laurent qui voient le potentiel économique de cette formule.

Ce qui est payant chez ces stations de radio, également surnommées les «radios-poubelles», c’est qu’elles passent du broadcasting au narrowcasting. Plutôt que de s’adresser à un auditoire large, comme le fait le broadcasting, le narrowcasting permet au contenu publicitaire de viser un groupe précis d’individus. Les hommes entre 25 et 45 ans sont les cibles principales, ce qui attire les publicitaires issus de la vente automobile, par exemple. De cette façon, la station de radio construit son auditoire, basée sur le type de publicités qu’elle peut aller chercher pour faire de l’argent, explique Dominique Payette. « Le narrowcasting c’est de donner sur mesure un auditoire à des publicitaires. Autrement dit, c’est une planche à billets », décrit-elle. Il n’est donc plus possible de dissocier les médias d’information des médias publicitaires.

La radio parlée de Québec n’a pas trouvé la recette miracle à elle seule, d’après Mme Payette. Il s’agit en fait d’un calque sur les Américains qui comptent près de 4000 stations du genre à travers le pays. Elles se font appeler des All talk stations et sont «presque toutes à droite ou à l’extrême droite», précise-t-elle.

Équilibre idéologique

La diffusion des discours de la droite présents dans les radios, comme c’est le cas à Québec, fait toutefois de l’ombre aux autres points de vue, ce qui crée un déséquilibre entre les différentes idées. «On se retrouve donc face à une droite qui montre les dents, qui est excessivement méprisante, soutient Marc-André Cyr. Lisez les propos de Martineau, de Durocher, de Duhaime, de Lysiane Gagnon qui soutient l’apartheid en Palestine par exemple, et comparez-les à ceux du centre gauche, des progressistes comme Rima Elkouri et Patrick Lagacé.» Selon lui, il y a un débalancement entre les discours de droite présentés dans les médias avec une certaine agressivité, et les discours de gauche plus modérés. «Cette bataille des mots favorise largement le statu quo et les idées conservatrices», ajoute-t-il.

Cette droite dominante, Dominique Payette la qualifie de «régime de peur». Celle qui a étudié les impacts des propos diffusés par la radio parlée de Québec sur la population croit que le pouvoir que détient la droite instaure une crainte faisant taire les idées de gauche. «Si vous êtes une association moindrement progressiste, vous allez vous cacher», déplore-t-elle. À l’inverse, la violence verbale à laquelle les auditeurs sont confrontés à répétition a également pour effet de devenir une norme acceptable. Les insultes et les paroles incendiaires conditionnent les auditeurs qui légitiment le contenu des émissions. «Ça n’a rien à voir avec la liberté d’expression, c’est contre la démocratie», pense Mme Payette.

Le journalisme d’opinion a pourtant comme rôle d’exercer la démocratie et la liberté d’expression en offrant différents points de vue aux destinataires. Mais pour Marc-André Cyr, la démocratie limite au contraire la liberté d’opinion puisqu’elle demande une forme de respect pour les différents discours. «Elle nous dit en gros on a le droit de débattre […]. On se retrouve donc avec des gens qui veulent envahir l’Afghanistan, l’Irak, et il faut respecter leur opinion», ironise-t-il.

Ce genre journalistique se doit d’être encadré, «parce qu’avoir une carte de presse ne permet pas de dire n’importe quoi», selon Lise Millette. La déontologie doit jouer un rôle sur la ligne de front. Le code de déontologie de la FPJQ souligne les valeurs de vérité et de rigueur comme fondement même du bon journalisme d’opinion. « On parle de respect des faits, d’impartialité, de rigueur et d’exactitude de l’information, expose la présidente de la FPJQ. Ce n’est pas que des coups de gueule ou des affirmations en l’air.» Mais les animateurs des radios parlées, principalement à Québec, ne se considèrent pas comme journalistes et ne sont donc pas tenus de respecter les normes de la FPJQ et du Conseil de presse, bien qu’ils aient un encadrement povenant du Conseil canadien des normes de la radiotélévision (CCNR).

Le danger de l’opinion c’est qu’elle peut facilement transgresser la ligne tracée par la déontologie qui dicte ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas, d’après Lise Millette. Elle donne aussi naissance à des débats incessants du pour et du contre en omettant les nuances. «L’opinion répond à l’opinion et on perd rapidement de vue les faits» soutient-elle.

Alain Deneault abonde en ce sens. Les faits sont bien souvent engloutis par le journaliste qui surplombe la nouvelle, sa personne étant mise à l’avant-plan. «On ne s’intéresse pas à ce qu’a pu déclarer un tel ou un autre, ou à ce qu’a pu décider tel ministre, on va dire ‘’As-tu vu ce que Boisvert en a dit?’’», évoque-t-il. Il s’agit pour lui d’un narcissisme journalistique qui fait écran aux valeurs de rigueur. Les chroniqueurs deviennent des vedettes de l’information, les liens entre des événements d’actualités étant donc effacés par du contenu anectodique.

Rappeler à l’ordre

Pour assurer la santé du journalisme d’opinion, il faut «remettre le code de déontologie au cœur des pratiques», croit Dominique Payette. Le Conseil de presse et le CCNR constituent des moyens de sévir contre les pratiques journalistiques contrevenant au code de déontologie. Ces conseils reçoivent les plaintes et interviennent si besoin est. Mais ils ont des limites.

À l’été 2015, un animateur de Radio X a tenu des propos violents à l’égard des cyclistes, suggérant qu’ils méritaient de se faire heurter par des voitures, pour ensuite les injurier et leur balancer les termes Fuck you. Près de 145 plaintes ont été rapportées au CCNR. Le seul reproche fait par le rapport concernait le langage grossier, et non la teneur de propos incitants à la violence. «Le Comité a estimé que les propos en question traduisaient la frustration des animateurs à l’égard des cyclistes qui incommodent les conducteurs d’automobile, mais n’encourageaient pas sérieusement le recours à la violence. Il n’y avait donc pas infraction du code à cet égard. Le Comité a néanmoins constaté une infraction au code dans l’utilisation de langage grossier [1]», peut-on lire dans le rapport publié le 15 juillet 2015.

Pour Dominique Payette, les recours du Conseil de presse ou du CCNR sont insuffisants. Les recours visent généralement des excuses d’ordre public lorsqu’il est reconnu qu’une faute journalistique a été commise. Elle est d’avis que le Conseil de presse, qui agit à titre de tribunal d’honneur, devrait plutôt imposer des amendes parce que «le seul langage qui marche c’est celui de l’argent».

Le journalisme d’opinion prend sa légitimité dans l’éventail de discours qu’il offre à son lectorat et son audtoire, mais il tend à dériver vers des directions qui ne relèvent pas de la déontologie et qui sont plutôt dictées par un credo économique. L’équité idéologique et le renforcement du respect du code de déontologie mèneraient à un journalisme d’opinion plus sain dans l’ensemble de l’univers médiatique québécois.

[1] http://www.cbsc.ca/fr/comments-about-running-over-cyclists-did-not-breac…

Communautés autochtones et projets pétroliers

Communautés autochtones et projets pétroliers

Les Premières Nations exigent le consentement plutôt qu’une simple consultation symbolique et proposent des solutions de rechange aux hydrocarbures.

La maison du développement durable accueillait le 23 février dernier la table ronde Projets d’hydrocarbures au Québec : quel rôle pour les communautés autochtones? Trois représentant-e-s des communautés mohawk, innue et mi’gmaq, qui sont directement touchées par différents projets d’hydrocarbures, étaient présent-e-s pour discuter des enjeux que ces projets pétroliers soulèvent, ainsi qu’un avocat spécialisé en droit autochtone. Au menu : des plaidoyers exigeant le consentement des Premières Nations plutôt qu’une simple consultation symbolique, et des propositions de solutions aux hydrocarbures.

Plus que consultation : consentement

Les trois représentant-e-s présent-e-s à la table ronde déplorent des « consultations superficielles », qui se limitent à l’écoute : « Actuellement, on est consulté-e-s, mais on ne le voit pas dans leurs décisions! », déplore Jean-Charles Piétacho, chef du Conseil des Innus d’Ekuanitshit.

Depuis 1982, l’obligation de consulter les Premières Nations figure à l’article 35 de la Loi constitutionnelle canadienne. Ce droit est toutefois plutôt flou : « Le contexte dictera ce qu’il faut faire pour respecter cette obligation et faire preuve d’honneur dans les transactions » (1)

Tanya Barnaby, directrice des ressources naturelles du secrétariat Mi’gmawei Mawiomi, s’insurge elle aussi qu’il soit monnaie courante pour l’industrie pétrolière et le gouvernement de ne pas prendre en considération la voix des habitant-e-s du territoire touché. Sa communauté a appris dans les nouvelles le projet de Train chaleur, qui passerait par le territoire mi’gmaq de Listuguj pour transporter le pétrole vers Belledune, au Nouveau-Brunswick. Le gouvernement du Nouveau-Brunswick refusait carrément toute consultation directe avec les Mig’maq de Listuguj, faisant fi du devoir constitutionnel. La cause est présentement en cour et un jugement devrait être rendu en mars 2016.

Serge Simon, grand chef du conseil mohawk de Kanesatake, a par ailleurs rappelé que les terres de nombreuses communautés autochtones au Québec n’avaient jamais été cédées : «  C’est à nous de faire le choix; […] on est des nations souveraines ». Lui aussi déplore les failles des instances de consultation, qui s’entêtent à refuser d’entendre les revendications autochtones. Il dénonce l’emprise de l’industrie pétrolière, qui contrôle même les instances de consultation, les rendant illégitimes à son avis.

Pour mieux se défendre, il mise sur une alliance qui regrouperait les communautés autochtones parsemées tout le long du tracé du pipeline projeté jusqu’en Colombie-Britannique. Selon lui, une telle solidarité renforcerait le poids des Premières Nations dans la prise de décision. Mais il n’hésite pas à lancer un appel à un ralliement plus général : « C’est le temps d’obtenir le soutien d’autres groupes. » À ses yeux, une unité plus vaste, qui inclurait les Premières Nations et d’autres groupes allochtones qui s’opposent aux projets d’hydrocarbures, renforcerait le pouvoir du peuple face à la puissante industrie pétrolière.

Des solutions proposées

Pour les représentant-e-s autochtones, il est « inconcevable » que des fonctionnaires dans des bureaux à Québec, Montréal ou Ottawa émettent des permis pour des projets qui comportent autant de risques pour l’environnement. Comme le souligne le grand chef Serge Simon, « les modes de vie sont reliés à nos terres [et] il n’y a pas de territoire B ». Les risques liés aux projets pétroliers sont incontestables, et leurs impacts sur les modes de vie traditionnels seraient dévastateurs.

Monsieur Simon dénonce le « développement très irresponsable » auquel on assiste présentement, soulignant qu’il existe des solutions de rechange au pétrole : « La technologie est là (ex : énergie tesla, hydrogène, etc.), mais tant que l’industrie pétrolière aura le pouvoir, il n’y aura pas de changement. » Il affirme qu’aux États-Unis, plus de 4 000 brevets pour des sources d’énergie autres que pétrolières ont été supprimés au nom de la « sécurité de la nation ».

Monsieur Piétacho martèle quant à lui qu’il n’est pas contre le développement, mais il plaide qu’il faut réfléchir : « Pour qui est ce développement? » Le chef innu exige que le développement sur son territoire soit durable et profitable à la population locale plutôt qu’à l’industrie pétrolière. Il faudrait donc un profond changement de la volonté politique pour donner une place aux sources alternatives d’énergie et mettre de l’avant le bien-être de la collectivité plutôt que les intérêts privés.

Monsieur Piétacho souligne toutefois la « lueur d’espoir » entrevue avec le nouveau gouvernement fédéral, qui semble un peu plus ouvert à accorder l’égalité que revendiquent les Premières Nations dans la prise de décision et la possibilité d’envisager des solutions à l’exploitation pétrolière traditionnelle. Espérons que le combat mené par les autochtones pour le consentement préalable aux projets d’hydrocarbures et pour la remise en question de l’industrie pétrolière servira d’inspiration aux allochtones qui s’opposent aussi en grande partie aux projets pétroliers, et que le peuple uni pourra amener un véritable changement.

(1) Gouvernement du Canada, Affaires autochtones et du Nord, « Consultation et accommodement des Autochtones – Lignes directrices actualisées à l’intention des fonctionnaires fédéraux pour respecter l’obligation de consulter ». Page consultée le 3 mars 2016.  https://www.aadnc-aandc.gc.ca/fra/1100100014664/1100100014675

CRÉDIT PHOTO: Frédéric Vissault 

Le combat continue pour la défense d’un CPE de qualité

Le combat continue pour la défense d’un CPE de qualité

Si le gouvernement a accepté de verser une allocation de transition de 60 millions de dollars au réseau des garderies, il n’a rien promis pour la suite et maintient pour l’année 2017-2018 les compressions de 120 millions de dollars. Cette baisse de subventions touche tous les types de structures, mais les centres de la petite enfance (CPE) sont plus touchés et plus inquiets. Durant la soirée de réflexion sur ces compressions dans les CPE organisée par L’Esprit Libre, les travailleurs-euses du milieu ont exprimé leur crainte d’un exode des parents vers les services privés. Pour eux, il faut ainsi continuer d’empêcher la baisse du financement en maintenant les emplois et un service de qualité.

« 41 millions [aux CPE pour un an], ça nous donne juste le temps de continuer la mobilisation», estime Brian Naud directeur général du Regroupement des CPE de l’île de Montréal, qui répond de l’Association québécoise des centres de la petite enfance (AQCPE). Aux directrices et directeurs de CPE qui se démotivent, il leur répond qu’il ne faut pas se décourager pour travailler ensemble sur la valorisation du travail effectué en CPE.

Pour faire face au gouvernement, les travailleurs-euses des réseaux pour la petite enfance s’accordent pour dire qu’il faut s’unir et communiquer. « Il faut qu’on s’organise pour avoir une voix unique », estime Brian Naud. « On a gagné des batailles. Là, il va falloir gagner la guerre. Pour ça, ça prend un plan », déclare Brian Naud.

Godefroy Laurendeau, directeur adjoint du CPE Biscuit à Montréal, reproche au mouvement de protestation des compressions budgétaires envers les CPE d’être restreint. « J’ai l’impression que l’on milite beaucoup entre nous », regrette le père de famille qui désire convaincre aussi bien le gouvernement que les citoyens-ennes.

En tant qu’universitaire, Nathalie Bigras, professeure à l’UQAM et directrice scientifique de l’équipe de recherche Qualité éducative des services de garde et petite enfance, conseille en effet aux travailleurs-euses des CPE de commencer par convaincre les parents et de poursuivre avec ceux et celles qui n’ont pas l’habitude d’entendre ce discours de contestation. Une sensibilisation de la population qui passe nécessairement par la transmission et par l’enseignement du travail réalisé quotidiennement dans un CPE.

Prendre le taureau par les cornes

Cette transmission peut prendre d’autres formes. En créant des vidéos humoristiques amateurs pour dénoncer les coupures dans le financement et leurs conséquences, l’approche du CPE Rosemonde a inspiré le réseau. L’initiative a donné le la à une action plus offensive, afin de cesser d’attendre que le gouvernement exauce les vœux des travailleurs-euses. « On va prendre le taureau par les cornes », lance Tony Calabro, responsable des services alimentaires au CPE St-Édouard. Une travailleuse d’un CPE de Villeray soutient qu’il faut « arrêter d’attendre après les instances nationales, après les syndicats. Il faut suivre l’exemple du CPE Rosemonde. Ça prend juste du Go ».

Pour sauver le plus d’emplois possible, Brian Naud estime qu’il faut se poser des questions, revoir son fonctionnement et amener de nouvelles idées au gouvernement.  Un parent qui était présent dans la salle est persuadé que « négocier les conditions de sa propre austérité ne peut pas être une option ». C’est pour lui aux travailleurs-euses de se battre afin de partir un mouvement de la base plutôt que d’attendre.

Au CPE Biscuit, Godefroy Laurendeau soutient ce combat : « Il faut savoir réfléchir, se remettre en question. On a besoin de personnes de qualité. Le passage du CPE à la maternelle doit être naturel », affirme-t-il, persuadé que le CPE prépare mieux les enfants à l’entrée dans le système scolaire. La notion de remise en question doit aussi être présente dans la formation de l’éducatrice. Une formation initiale ne suffit pas et elle doit continuellement être au fait des nouvelles techniques d’apprentissage, notamment.

« Il va falloir réfléchir à comment on veut transformer [l’organisation du CPE, ndlr] tout ça. Peut-être qu’il y aura des choses qu’il faudra faire différemment, mais ce n’est pas vrai qu’on va couper la qualité du service », assure l’éducatrice Jasmine Desmarais.

« L’argent vient couper le côté humain »

Ce sont probablement 900 postes qui sont en danger à Montréal, selon Brian Naud, et entre 2 000 et 2 500 dans la totalité de la province, dont la majorité est occupée par des femmes. Réduire les subventions percute directement la qualité des services et avec elle, ceux qui en bénéficient : les jeunes enfants. À commencer par leur alimentation, comme le témoigne Tony Calabro. Chacun d’eux est nourri avec l’équivalent de 1,91 $ d’aliments par jour. « Les enfants ne vont pas voir de différence », rapporte-t-il avec indignation des paroles d’un directeur.

« L’argent vient couper le côté humain », regrette Jasmine Desmarais, éducatrice au CPE Rosemonde. La baisse de financement réduit le temps permettant aux éducateurs-trices de garder un contact avec les parents. Un lien essentiel dans le soutien de ceux-ci, mais aussi dans le développement des enfants. Tony Calabro explique que sa semaine de travail risque de passer de 40 à 32 heures et que son temps de travail risque encore de diminuer avec la baisse de financement. « Je suis supposé être heureux parce que ce n’est pas cette année que je vais être coupé, mais l’année prochaine », ironise-t-il. Cuisiner pour 60 enfants en si peu de temps est faisable, mais il craint de ne plus pouvoir passer du temps avec les enfants.

« Ce que le gouvernement nous propose, c’est une logique de comptable », affirme Godefroy Laurendeau. Selon lui, un CPE est comme une cheminée. La nourrir d’un bois de mauvaise qualité l’endommage petit à petit. À terme, c’est toute la structure qu’il faut changer. Les coûts de réparation dépassent alors largement ceux qu’aurait engendrés l’utilisation d’un bois de meilleure qualité.

À travers cette métaphore, M. Laurendeau explique que réduire la qualité des services de garde et d’éducation aura un impact au moyen et au long terme. Les économies ne sont réalisées qu’au court terme, une théorie prônée par Pierre Fortin pour Radio-Canada[i], économiste et professeur en sciences économiques à l’Université du Québec à Montréal.

Les raisons d’une migration vers le privé

Même si Nathalie Bigras vante les CPE et fait l’éloge du service public, elle reconnaît que les institutions manquent de places et qu’en pratique, il existe des inégalités d’accès comme le coût de 7,30 $ par jour déjà trop élevé pour certains ou la trop haute demande, notamment dans certains quartiers. Des lacunes qui poussent de plus en plus les familles à se diriger vers le privé, moins coûteux en retour d’impôts que de payer chaque semaine des frais qui ne cessent d’augmenter. Les crédits d’impôt sont en effet passés de 80 millions en 2008 à 420 millions en 2013. Si la tarification journalière des CPE a augmenté pour les familles, c’est pour que le prix des structures subventionnées soit égal à celui des structures qui ne sont pas aidées. « C’est le rapport d’impôts qui va faire comprendre aux parents les réformes », explique le même père de famille qui espère que cela sensibilisera plus de parents au mouvement de contestation.

 « En 1997, il y avait 58 284 places disponibles et en 2014, les services de garde subventionnés ou non proposaient 268 624 places », explique Nathalie Bigras. Les CPE à eux seuls regroupent 86 770 places. Cette explosion est le résultat d’une hausse fulgurante de la demande. Le nombre d’enfants est passé de 76 000 en garderies subventionnées en 1997 à 227 500 en 2016. Pour répondre à l’explosion du nombre d’enfants, le gouvernement crée depuis 2009 des places en garderies subventionnées et non subventionnées, mais pas en CPE. « Au niveau des 40 000 places crées entre 2009 et 2014, 71 % ont été créés dans les garderies commerciales, alors que la qualité y est franchement plus faible qu’ailleurs », précise Nathalie Bigras.

Pour l’année 2014-2015, le budget annuel par enfant était de 13 988 $ en CPE et de 11 230 $ en garderie privée subventionnée. Une hausse du nombre d’enfants augmente donc les dépenses du gouvernement, ce qui explique pourquoi le budget alloué à la petite enfance a autant augmenté. L’économiste Pierre Fortin a assuré à Radio-Canada que l’augmentation du nombre d’enfants devrait stagner, ce qui permettra d’atténuer les coûts[ii].

Réduire le financement des CPE revient à réduire la gestion des services et leur qualité, et entache directement l’éducation reçue par les enfants. Les allocations versées par la suite ne permettront pas de couvrir les dépenses systémiques telles que les salaires des employés, le loyer ou le chauffage. Le coût de fonctionnement d’un CPE est en effet plus élevé que celui d’une garderie subventionnée. En cause, de plus grandes masses salariales, une rémunération de gestionnaires plus élevée, ainsi que le besoin d’une plus grande organisation du travail. Certains CPE parviennent à concilier avec ce budget, un exemple d’efficacité que le gouvernement veut soumettre à tout le réseau public. Le budget alloué au réseau a été réduit de plus de 400 millions de dollars depuis 2006.

Le CPE comme réducteur d’inégalités

Le Québec s’est toujours distingué en matière d’éducation des plus jeunes et prône une politique familiale en faveur de l’équité. Les centres de la petite enfance sont instaurés en 1997 par le gouvernement de Lucien Bouchard. Le but est de moderniser en incluant un volet éducatif, tout en le maintenant accessible, le réseau de structures de garde et d’éducation des enfants en bas âge déjà existant. « Pour nous ça ne voulait rien dire, c’est des niaiseries gouvernementales », rit Godefroy Laurendeau, directeur adjoint du CPE Biscuit à Montréal.

« L’histoire du CPE Biscuit est un peu celle du réseau », déclare Godefroy Laurendeau. Le directeur le confesse, le CPE Biscuit propose des services convenables depuis quelques années seulement. « Aucune éducatrice ne mettait ses enfants au CPE Biscuit », rit-il en parlant de la qualité irrégulière des services. Godefroy Laurendeau explique que le progrès s’est réalisé petit à petit, notamment en formant une à une les éducatrices. En 2008, le CPE s’est agrandi de 60 places supplémentaires, à force d’efforts sur la qualité.

Parmi les effets bénéfiques à la mise en place d’un réseau de CPE de qualité, selon Nathalie Bigras, une baisse du taux de pauvreté chez les familles ayant un enfant entre 0 et 5 ans et notamment chez les mères-célibataires. Le taux de pauvreté de ces familles est passé de 35 % en 1996, avant la création des CPE, à 22 % en 2006. « Cela a aussi des bénéfices sur la réduction des inégalités sociales. Les enfants qui partent avec moins de chances dans la vie peuvent compenser par la fréquentation d’un réseau éducatif de qualité », précise la chercheuse. Elle ajoute que les effets sur le développement infantile sont plus marqués sur les enfants issus de milieux plus défavorisés. En plus d’offrir une grande protection pour les plus vulnérables, les CPE sont plus accessibles et plus ancrés dans la communauté, surtout dans les régions plus éloignées.

Seulement, ces impacts positifs ne sont pas automatiques et requièrent des conditions particulières telles que l’environnement et l’universalité de ses services. Cela passe par un programme éducatif convenable, un ratio enfants par éducatrice raisonnable, mais aussi le fait que cette dernière soit formée initialement et de façon continue. L’universalité s’acquiert aussi par une plus haute qualité des services, un prix abordable, les qualifications, ainsi qu’une bonne réglementation pour assurer des conditions de travail convenables. Ces conditions sont plus susceptibles d’être réunies dans un CPE, pour lequel c’est la vocation, que dans une garderie.

Si la mobilisation des professionnels-elles des CPE doit être planifiée et unie, elle doit aussi pouvoir proposer des pistes de solutions. Nathalie Bigras estime qu’il faut revendiquer les premières ambitions des CPE, l’accessibilité et l’universalité. Cela, en développant de nouvelles places en CPE, mais aussi en réduisant la tarification journalière selon elle déjà trop élevée pour les familles les plus pauvres, pour aller vers la gratuité.

« Au pied du mur »

Le gouvernement a fait pression pour qu’une entente soit établie rapidement. Pour ces négociations, le ministre de l’Éducation et de la Famille, Sébastien Proulx, a choisi de ne dialoguer qu’avec quatre de l’ensemble des associations de CPE et de garderies privées existantes. Avant le 23 février, seule l’AQCPE n’avait pas accepté la réforme qui réduit de 120 millions de dollars le financement annuel.

Le 27 janvier 2016, les trois autres ont conclu une entente entraînant des réductions régulières de 120 millions de dollars. Une entente se voulant surtout « efficiente, équitable et viable ». Cet accord réduit en moyenne de 4,5 % les subventions pour les CPE de 60 places et environ de 3,9 % les subventions pour les garderies privées de 65 places.

Alors que l’AQCPE voulait la suppression de toute compression, l’association a finalement accepté la réforme après la promesse de versement d’une allocation de transition de 41,1 millions de dollars aux CPE pour l’année 2016-2017, afin de diminuer la brutalité de la réduction du financement. Si l’AQCPE a finalement accepté l’accord, c’est parce qu’elle était « au pied du mur », explique Brian Naud pour répondre aux critiques que subit l’association. « Ce n’était pas une négociation, mais une discussion. Le gouvernement savait déjà ce qu’il allait faire », précise le directeur général.

Le ministère s’est engagé à ne pas réduire le financement pendant un an, mais n’a pas promis d’augmenter les subventions au fil des ans. L’allocation de transition n’est pas perçue comme une victoire, mais comme une épée de Damoclès.


[i] « Les CPE, victimes de leur succès », Radio-Canda, Montréal, le 19 janvier 2016, http://ici.radio-canada.ca

[ii] ibid

Politique étrangère canadienne : De Harper à Trudeau : une équation à somme nulle?

Politique étrangère canadienne : De Harper à Trudeau : une équation à somme nulle?

La prise de pouvoir du gouvernement libéral de Justin Trudeau, en octobre dernier, marque la fin de l’ère conservatrice du gouvernement de Stephen Harper. Avec pour promesse de redonner au Canada ses lettres de noblesse sur la scène internationale, Justin Trudeau a clairement signifié ses intentions de réformer la politique étrangère canadienne (PEC) au lendemain de son élection le 19 octobre dernier. Pouvons-nous nous attendre à un virage radical de la PEC? Une certaine continuité est-elle à prévoir? Que pensent les militaires canadiens de ce changement de direction? (1)

Le Canada occupe une place bien particulière sur la scène internationale. D’une part, sa position géographique l’éloigne des guerres et lui assure une précieuse stabilité, et d’autre part, il est le voisin des États-Unis, la plus grande puissance économique et militaire. Rappelons que le Canada est un jeune État et que sa complète souveraineté concernant sa politique étrangère date de la déclaration de Balfour en 1926 qui, de l’initiative britannique, accordait l’autonomie complète à ses dominions pour leur politique étrangère. Nous sommes donc passés d’un dominion protégeant ou accompagnant l’Empire britannique dans ses campagnes impérialistes, à un pays à faible démographie se cherchant une identité dans le domaine de ses relations sur le plan international au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale.

L’internationalisme canadien, qui a marqué l’image du pays sur la scène internationale, « … se caractérise par un engagement constructif du Canada à l’égard des peuples, des organisations et des États dans la poursuite de solutions face à des défis et des problèmes globaux » (2). Le rayonnement de sa puissance douce(3) s’est réellement mis en place avec la Crise de Suez en 1956 et la création des Casques bleus, suite à la résolution présentée par le ministre canadien des Affaires étrangères Lester B. Pearson. Par la suite, avec les gouvernements de Trudeau, Mulroney, Chrétien et Martin, le Canada a bâti son image de gardien de la paix, de médiateur et de « royaume paisible ».

Nous verrons que la venue d’un gouvernement libéral ne touchera pas nécessairement le cœur des orientations canadiennes au niveau de sa politique étrangère et que les principaux changements concernent principalement le discours officiel du pays. Dans un premier temps, nous aborderons les principaux points de rupture durant la décennie Harper ainsi que leurs impacts sur l’image du Canada à l’étranger. Dans un deuxième temps, nous allons décortiquer les différents mythes qui ont forgé la PEC ainsi que l’identité du pays. À quoi fait-il référence? Nous terminerons par une entrevue avec Nicolas Laffont, rédacteur en chef de 45eNord.ca qui nous trace un portrait de la situation actuelle au sein des Forces armées canadiennes et des changements au sein de la chaine de commandement.

L’héritage de l’ère Harper dans la politique étrangère canadienne

Afin de bien saisir les différents enjeux et points de rupture de l’ère Harper, L’Esprit libre a rencontré Marc-André Anzueto, doctorant, chargé de cours à l’UQAM et spécialiste des problématiques de la PEC en Amérique latine. Selon lui, le principal héritage de l’ère Harper concerne la redéfinition du Canada comme puissance : « Le Canada est passé d’une puissance moyenne multilatéraliste à une puissance énergétique à caractère impérialiste. » Cela s’illustre concrètement par l’attitude des minières canadiennes dans le monde, l’importance accordée à l’industrie pétrolière ou par le rejet du protocole de Kyoto, pour ne nommer que ces exemples.

Les principales caractéristiques de ce changement de paradigme de la PEC passent par une réaffirmation des alliances dites « réalistes », avec les États-Unis et Israël notamment. Lors d’un colloque organisé par le Centre d’études et de recherches internationales (CÉRIUM) en octobre dernier, Justin Massie, professeur à l’UQAM et directeur de recherche du Centre interuniversitaire de recherche sur les relations internationales du Canada et du Québec (CIRRICQ), ajoute qu’il y a une redéfinition du Canada comme puissance guerrière (axée sur le hard power). De plus, il mentionne l’insertion de la notion de la supériorité morale qui met fin au relativisme qui a régné durant l’âge d’or de l’internationalisme canadien. Ces trois points ont pour principale conséquence un repli sur soi et un effritement de l’image de faiseur de paix du Canada.

L’une des raisons de ce changement de paradigme repose sur un clientélisme électoral. En effet, en réalignant la PEC sur celle des principaux alliés du Canada (du moins, de la frange conservatrice canadienne), notamment Israël et les États-Unis, le gouvernement Harper a espéré séduire un électorat issu des communautés culturelles (la communauté juive ou ukrainienne par exemple). M. Anzueto souligne également, lors de notre entretien, la volonté de transformer les pensées quant à la PEC. Il s’agit de teinter la PEC d’une idéologie néoconservatrice en rupture avec l’internationalisme libéral qui était « l’image de marque » du Canada. La notion de supériorité morale est très présente lorsque l’on analyse la politique étrangère sous Harper, nous souligne le chercheur, et cette supériorité morale tend fortement vers une approche manichéenne des alliances.

Un autre axe de rupture, en lien avec cette croyance en la supériorité morale canadienne, touche la promotion des droits humains (DH) : « Contrairement à la dichotomie libérale-réaliste inhérente à la culture stratégique internationaliste qui permet une certaine élasticité en matière de DH, les fondements idéologiques du néocontinentalisme marquent une rupture importante en matière de moralité internationale. » (4) (5). M. Anzueto ajoute que la question des droits humains, sous l’ère Harper, a été subordonnée aux intérêts commerciaux et aux alliances traditionnelles. Il s’agit donc, en d’autres mots, de « choisir » où réclamer le respect des droits humains en fonction de nos intérêts réalistes.

Le mythe de la politique étrangère canadienne : au service de l’unité nationale

Nous présenterons ici des mythes qui sont directement liés à la notion de soft power du Canada et de sa capacité d’influence. En effet, Justin Massie et Stéphane Roussel dans leur article Au service de l’unité : le rôle des mythes en politique étrangère canadienne, soulignent que les mythes « représentent une dimension incontestable (ou sacrée) et historique du récit identitaire plus vaste qui les entoure et qui donne un sens aux expériences d’une société » (6). Les deux auteur-e-s parlent d’une « identité libérale canadienne » qui se caractérise par son multiculturalisme et son cosmopolitisme. Un autre élément important concerne la préservation de l’identité canadienne par rapport à son voisin américain. Cela se concrétise par le multiculturalisme, comme nous l’avons mentionné, en contradiction avec le communautarisme ou le melting pot typiquement américain.

Parmi les trois principaux mythes analysés par les auteur-e-s, il y a d’abord celui du « paisible royaume » basé sur l’image d’un Canada antimilitariste. Le Canada se perçoit, et est perçu, comme une nation pacifiste apte à exporter la paix par l’exemple. Le deuxième mythe traité est celui que le Canada est un « champion du maintien de la paix ». Ce mythe prend principalement ses sources dans de la crise du canal de Suez grâce au rôle du pays dans la médiation, mais surtout grâce à sa force d’interposition non combattante déployée sous la bannière de l’ONU. Cette image a été gravement atteinte par la nouvelle orientation du gouvernement Harper, lors de la mission en Afghanistan, qui était plus axée sur les combats que sur le maintien de la paix. Finalement, le troisième mythe mentionné par M. Massie et Mme Roussel traite du Canada comme pays « médiateur ».

Ces mythes ont donc contribué à forger l’identité canadienne. Marc-André Anzueto conclut, dans son article Instrumentalisation des droits humains en politique étrangère canadienne, en étudiant le cas du Guatemala depuis les années 80, à la « (…) constante instrumentalisation avec les intérêts tant dans une culture stratégique internationaliste que dans une idéologie néoconservatrice » (7). Nous constatons en effet que la PEC a toujours servi à faire valoir le soft power ou l’impérialisme canadien en utilisant la question des droits humains.

De réels changements sur le terrain?

Dans le but de comprendre les changements concrets sur le terrain, nous avons interviewé Nicolas Laffont, rédacteur en chef de 45enord.ca et journaliste spécialisé en questions militaires.

Q : Qu’en est-il des différents théâtres d’opérations où les Forces canadiennes sont déployées?

R : Pour l’instant, il n’y a pas de grands changements perceptibles sur le terrain. Les engagements du Canada ne s’annulent pas avec l’élection d’un nouveau gouvernement et il est à prévoir que le gouvernement de Justin Trudeau ira jusqu’au bout du mandat de la mission aérienne du Canada qui se termine le 31 mars. Par contre, ce qui est intéressant de noter est le changement au niveau de l’image que le Canada projette. Les diplomates ont retrouvé leur autonomie et c’est au niveau du discours du Canada que les principaux changements se font sentir. Nous pouvons prévoir un Canada qui réinvestit les institutions internationales comme l’ONU et l’OTAN. On sent un retour du discours du Canada faiseur de paix.

Q : Nous ne devons donc pas nous attendre à des changements majeurs dans les prochaines semaines?

R : Non, nous verrons peut-être une transition au niveau aérien avec plus d’avions de ravitaillement et autres de ce type. Nous en sommes encore au stade des consultations et de la mise en place d’un plan de match « libéral ». Ce que nous pouvons prévoir par contre est un réalignement des actions canadiennes vers des missions de formation et d’assistance. Nous verrons donc peut-être des soldats canadiens en territoire kurde afin de mener des missions d’entraînement.

Q : Au sein des membres des Forces canadiennes, l’arrivée d’un gouvernement libéral est-elle bien vue?

R : L’accueil des soldat-e-s est très mitigé. On sent un fort courant antilibéral au sein des Forces qui se traduit sur les réseaux sociaux par des propos haineux ayant même mené, dans certains cas, à des mesures disciplinaires. Les membres des Forces canadiennes se sentaient soutenu-e-s par le gouvernement Harper, ce qui est particulièrement paradoxal puisque, dans les faits, le gouvernement conservateur a coupé dans le budget de la défense. On a souvent parlé des « années sombres » des Forces durant les années 90, sous le règne libéral, mais lorsque l’on regarde les chiffres, la réalité est tout autre. Il s’agit donc de regarder du côté du discours du gouvernement Harper, beaucoup plus « pro militaire » dans l’ensemble, qui a séduit ses membres.

Conclusion

Nous avons vu, tout au long de cet article, les différents points de rupture du gouvernement Harper, durant sa décennie au pouvoir, ainsi que les principaux points d’ancrage de l’identité canadienne par ses mythes et son imaginaire collectif. Nous sommes donc à présent en mesure de constater que le point particulièrement sensible, au niveau de la PEC, se trouve dans la construction du discours et de l’image du Canada. Nous avons noté que dans les faits, le Canada, sous l’ère Harper, et maintenant, sous le gouvernement Trudeau, met beaucoup plus l’accent sur son image que directement sur les actions. Le principal enjeu, croyons-nous, pour les décideurs canadiens, se situe au niveau du maintien de leur influence sur la scène internationale. Nous avons vu brièvement que l’influence canadienne peut se manifester de manière plus réaliste par une réaffirmation de nos alliances traditionnelles, un certain impérialisme commercial et une conception du monde beaucoup plus manichéenne axée sur le hard power. Nous avons constaté que cette vision du monde entrait en contradiction avec la vision internationaliste canadienne qui insiste davantage sur les plateformes décisionnelles transnationales (l’ONU ou l’OTAN par exemple) et qui accorde plus d’importance aux droits humains et aux opérations de maintien de la paix. Elles sont habitées d’objectifs, tout comme la vision conservatrice, tels que le rayonnement du soft power canadien dans le but de garder le Canada à l’avant-plan des grandes décisions.

Sommes-nous donc devant un gouvernement qui créera une nette scission en matière de politique étrangère? Au-delà du discours et de l’image, c’est la mise en œuvre des politiques de Trudeau qui servira d’étalon pour mesurer le changement avec son prédécesseur conservateur. Les prochains mois en Syrie seront révélateurs et en diront long sur le type de rôle que le Canada y jouera.

(1) Nous tenons à remercier Marc-André Anzueto et Nicolas Laffont pour leur précieuse collaboration.  

 (2) Copeland, D., 2013. Once were diplomats: can Canadian internationalism be rekindled? In : H.A. Smith and C. Turenne-Sjolander, eds. Canada in the world: internationalism in Canadian foreign policy. Oxford : Oxford University Press, p. 125-144  

 (3) « Les notions de hard et de soft power (puissance dure, de contrainte, de commandement, de coercition et puissance douce, de cooptation, de séduction) sont dues à Joseph S. Nye, Le leadership américain. Quand les règles du jeu changent, Nancy, Presses Universitaires de Nancy, 1992. La notion de structural power (puissance structurelle) est due à Susan Strange, States and Markets, Londres, Pinter, 2e éd., 1994. Au-delà de leurs spécificités, ces notions peuvent être assimilées : la première est définie par Joseph S. Nye comme la capacité de « structurer une situation de telle sorte que les autres pays fassent des choix ou définissent des intérêts qui s’accordent avec les siens propres  » (J. S. Nye, op. cit., p. 173); la seconde est définie par Susan Strange comme « la capacité de façonner et de déterminer les structures de l’économie politique globale au sein desquelles les autres [acteurs] doivent opérer » (S. Strange, op. cit., p. 24-25). Exemple très concret de l’efficacité de cette puissance douce et/ou structurelle dont bénéficient les États-Unis de nos jours : toute insatisfaite qu’elle soit, la principale puissance ascendante qu’est la Chine a demandé son intégration à l’Organisation mondiale du commerce (OMC), organisation s’il en est de la régulation du système international géré par les États-Unis. » Définition issue du texte de Dario Battistella, L’Ordre internationalhttp://www.cairn.info/revue-internationale-et-strategique-2004-2-page-89….  

 (4) Anzueto, Marc-André, « Instrumentalisation des droits humains en politique étrangère canadienne? Le crépuscule de l’internationalisme et l’émergence du néoconservatisme au Guatémala », Études internationales, vol 45 no 4, 2014,  p.60  

 (5) Le néocontinentalisme, conçu comme l’expression du néoconservatisme serait ainsi caractérisé par « la nécessité d’exercer la clarté morale », c’est-à-dire de « distinguer amis et ennemis (l’une des attitudes du néoconservatisme tel qu’il est articulé par Irving Kristol) ainsi que Bien et Mal, et de prendre les moyens d’agir contre les seconds » (Ibid. : 11). De ce fondement découlerait une série de « principes opératoires ». Une politique étrangère de clarté morale identifie les intérêts aux principes : il faudra donc promouvoir la démocratie dans le monde. Le renforcement de la puissance militaire est capital, car la puissance permet la lucidité requise pour identifier les menaces (le « Mal ») et agir contre elles. L’hégémonie américaine est bénigne et les institutions internationales qui tentent de la limiter font objet de méfiance. À cet effet, le Canada doit être prêt à faire usage de la puissance afin de « défendre l’ordre hégémonique américain » (12). Dorion-Soulié, Manuel, « Introduction : Les idées mènent le Canada : l’idéologie néoconservatrice en politique étrangère canadienne », Études internationales, vol. 45, numéro 4, 2014, p. 508.

(6) Idem, p. 71.

(7) Anzueto, Marc-André, « Instrumentalisation des droits humains en politique étrangère canadienne? Le crépuscule de l’internationalisme et l’émergence du néoconservatisme au Guatémala », Études internationales, vol 45¸ no