Le climat de tension entre la Russie et les États-Unis a frôlé plusieurs fois l’explosion ces dernières années, et ce, plus de 20 ans après la fin de la guerre froide. Nombre d’enjeux attisent l’antagonisme entre Washington et Moscou tels que le conflit ukrainien et la crise syrienne, pour ne mentionner que les plus récents. Les points de discorde entre les deux puissances se multiplient et se cristallisent, rappelant à certain·e·s observateurs et observatrices les moments les plus chauds de la guerre froide. L’administration Trump a exprimé sa volonté de rapprochement entre les deux pays lors de la campagne électorale. Or, la situation semble encore bien loin d’un rétablissement durable des relations.
DE BUSH À OBAMA : LES GRANDES LIGNES
L’éphémère rapprochement entre George W. Bush et Vladimir Poutine qui a fait suite aux événements du 11 septembre 2001 n’aura été qu’un court moment ensoleillé dans les orageuses relations russo-américaines. La présence états-unienne en Asie centrale, pourtant consentie par le Kremlin, et l’intervention en Irak ont tôt fait de raviver plusieurs points de tension entre Washington et Moscou[i]. Il faut également dire que les vagues d’expansion de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) encore plus près des frontières russes[ii] et le projet de bouclier antimissile en Europe de l’Est préoccupent le Kremlin[iii], sans oublier les « révolutions de couleur » dans l’ancienne sphère soviétique[iv]. Du côté américain, on reproche à la Russie l’instrumentalisation politique des exportations d’énergie, sa dérive autoritaire et la vente d’armement à des régimes dictatoriaux. Cette conjoncture contribue à l’effritement des canaux de communication bilatéraux et la relation en devient plus tendue, chacun campant ses positions plus durement[v].
À l’occasion des Jeux olympiques de Pékin en 2008, l’impensable se produit. Entre une présence états-unienne de plus en plus forte dans l’espace postsoviétique et une Russie qui peine à conserver sa sphère d’influence au profit de l’Occident, la Géorgie de la « révolution des roses », qui a porté au pouvoir le pro-occidental Mikheil Saakashvili, se fait courtiser par les États-Unis en vue d’une éventuelle adhésion à l’OTAN. Moscou entend bien réagir à cet affront vis-à-vis ses intérêts. Le 7 août, à la suite d’une opération de la Géorgie visant à reprendre le contrôle des régions sécessionnistes d’Abkhazie et d’Ossétie du Sud, toutes deux soutenues par Moscou, les Forces fédérales russes traversent la frontière géorgienne. La « guerre de cinq jours » prend fin le 12 août avec l’armée russe aux portes de Tbilissi, la capitale géorgienne. Résultat du climat géopolitique hautement tendu régnant dans l’espace postsoviétique, au Caucase en particulier, la guerre russo-géorgienne a profondément ébranlé les fondements de la sécurité européenne. La hausse vertigineuse des tensions qu’elle a provoquée a amené l’Occident très près d’une guerre avec la Russie[vi].
Après l’escalade de la guerre de cinq jours, les relations entre les deux puissances se stabilisent. L’arrivée au pouvoir de nouveaux présidents des deux côtés, Barack Obama aux États-Unis et Dimitri Medvedev en Russie, donne lieu à ce que l’on appelle couramment le reset. En effet, Américain·e·s et Russes entendent repartir sur de nouvelles bases de collaboration et tentent de balayer les antagonismes passés[vii]. Quelques avancées notables se produisent telles que les négociations sur les missiles balistiques (nouveau traité START), une coopération économique accrue et un climat entre les deux nations somme toute plus cordial, mais la politique du reset reste fragile[viii].
Tout se gâte réellement autour de la crise ukrainienne qui éclate en novembre 2013. Le refus du président Viktor Ianoukovitch de signer un accord économique avec l’Union européenne au profit d’un accord avec la Russie déclenche la « révolution de Maïdan » qui renverse le gouvernement ukrainien dans ce que Moscou qualifie de « coup d’État » contre un gouvernement élu démocratiquement[ix]. S’en suit une rébellion armée dans la région du Donbass – à majorité russophone – face au nouveau gouvernement pro-occidental à Kiev qui jouit du soutien américain dans la répression des rebelles. L’Occident, qui appuie le nouveau président issu des élections de l’après-Maïdan Petro Poroshenko, accuse la Russie d’être à l’origine des milices rebelles du Donbass, et d’avoir violé l’intégrité territoriale de l’Ukraine en annexant la Crimée. La légitimité du référendum menant au rattachement de la péninsule à la Russie a d’ailleurs été âprement débattue et contestée dans les chancelleries occidentales. Depuis ces événements, les manœuvres militaires de part et d’autre des frontières russes nuisent à un règlement de la situation, chaque camp s’accusant mutuellement de provocations. L’OTAN a dépêché plusieurs milliers de soldats additionnels, dans les pays baltes notamment, en guise de dissuasion à une agression russe. La Russie s’adonne elle aussi à des exercices de plus en plus près de ses frontières occidentales. Les États-Unis et leurs alliés ont imposé une série de sanctions contre Moscou après l’annexion de la Crimée. Les pourparlers sur la crise ukrainienne ont ainsi subi plusieurs revers jusqu’à l’accord dit de Minsk II signé en février 2015 et qui n’a pas encore été implanté complètement. Entre autres, l’accord de Minsk prévoit le retrait des armes lourdes du front, la cessation des combats, l’échange des prisonniers et l’amnistie pour les séparatistes, autant de mesures non appliquées des deux côtés. Le gouvernement ukrainien doit également procéder à des réformes constitutionnelles sur le statut des républiques séparatistes, chose qui n’a toujours pas été faite malgré les pressions américaines[x]. La question ukrainienne reste à ce jour en suspens et on assiste à une récente recrudescence des combats au Donbass[xi].
Le conflit syrien est probablement l’événement ayant le plus entaché les relations russo-américaines depuis l’implication de la Russie. La coalition occidentale souhaite le départ de Bachar Al-Assad tout en bombardant Daesh et en soutenant différentes factions rebelles. La Russie est quant à elle intervenue afin de « sauver » le gouvernement Assad de la déconfiture et combattre les groupes terroristes (ou les opposant·e·s au régime?), dont Daesh. Moscou a une fois de plus pris par surprise l’administration Obama en intervenant en Syrie, marquant bien son retour en tant qu’acteur international de premier plan[xii]. Sans entrer en détail dans la complexité de la situation, il suffit de souligner que les objectifs des visées de la Russie et des États-Unis sont presque aux antipodes. Cette « guerre par procuration » a ainsi causé plusieurs accrochages diplomatiques, dont le paroxysme a été la suspension des relations bilatérales menaçant de déclencher une troisième guerre mondiale, comme l’a indiqué le premier ministre turc Numan Kurtumulus il y a quelques mois[xiii].
L’ADMINISTRATION TRUMP ET L’AVENIR DES RELATIONS RUSSO-AMÉRICAINES
C’est donc dans ce contexte que l’administration Trump entre en scène. Beaucoup de points de friction se dressent face au rétablissement normal des relations malgré une volonté affichée du nouveau président américain de dénouer les tensions. L’Esprit libre a rencontré le co-coordonnateur de l’Observatoire de l’Eurasie du Centre d’études sur l’intégration et la mondialisation et spécialiste des questions sur l’espace postsoviétique Yann Breault, afin d’y voir plus clair et de déceler quelques pistes de compréhension pour l’avenir.
D’abord, pratiquement personne ne sait réellement à quoi s’attendre avec Trump en ce qui a trait aux relations avec la Russie. Comme l’affirme Yann Breault : « Mon collègue Irvin Studin disait, un peu à la blague, que Trump pourrait être récipiendaire d’un prix Nobel de la paix et la même journée déclencher une troisième guerre mondiale. » C’est dire le brouillard dans lequel se trouvent les analystes en ce moment. En Russie, grâce aux déclarations en faveur d’un rapprochement lors de la campagne électorale, « certaines personnes bien sûr ont applaudi l’élection de Trump, mais beaucoup font preuve de scepticisme quant à la durabilité de ce renouveau plutôt amical. […] C’est surtout l’imprévisibilité qui est le principal problème », ajoute le spécialiste. On peut dire, pour l’instant, que la porte est ouverte à une collaboration sur plusieurs dossiers qui sont principalement dictés par une convergence d’intérêts. La classe politique en Russie reste tout de même sceptique quant à un rapprochement durable avec les États-Unis.
Parmi les enjeux où une collaboration plus poussée serait envisageable, il y a le conflit syrien, ou plus précisément la lutte contre Daesh. Par contre, plusieurs raisons permettent de douter de la longévité d’un rétablissement des relations sur cette base, « notamment le dossier iranien, où il y a une divergence de point de vue assez importante entre l’administration Trump et les Russes », souligne Yann Breault. Il reste que les divergences d’intérêts et d’objectifs ainsi que le nombre d’acteurs et d’actrices présent·e·s sur le terrain constituent des obstacles de taille. Or, il semble que Trump et Poutine aient une vision relativement semblable, du moins réconciliable, sur la question syrienne. Malgré cela, les récents développements et la montée de ton à l’encontre de la Russie par l’administration Trump au sujet de la Syrie risquent d’empoisonner la possibilité de coopération sur ce point.
L’exploitation pétrolière représente, d’après Yann Breault, un autre enjeu sur lequel une reprise de la collaboration est envisageable. « Si l’on se fie à la nomination de Rex Tillerson au poste de secrétaire d’État, on pourrait être tenté de penser qu’il y a une volonté de renouer avec la collaboration dans le secteur pétrolier […]. Lui-même vient d’une grosse compagnie pétrolière [ExxonMobil] », lance-t-il. Des compagnies américaines, jusqu’à l’imposition de sanctions économiques contre la Russie, étaient impliquées dans des projets d’exploration et d’exploitation pétrolière en Arctique. C’est le cas notamment d’ExxonMobil qui avait essuyé plusieurs revers par le passé. « ExxonMobil avait essayé d’acheter les actions de la compagnie Yukos, une des raisons pour lesquelles l’oligarque Mikhail Khodorkovski a été emprisonné », affirme le spécialiste. La tentative de Khodorkovski de vendre une part importante des actions de Yukos à ExxonMobil sans l’approbation du Kremlin « avait été un des irritants qui avait précipité sa chute politique ». Ainsi, avec la nouvelle administration en place, il n’est pas impossible de voir à l’avenir des projets conjoints entre la Russie et les États-Unis concernant le secteur pétrolier, mais pour Yann Breault, la relation n’en est pas là pour le moment. L’option la plus plausible reste la collaboration contre l’État islamique.
Le désamorçage des tensions est loin d’être une tâche simple, car « les tensions qui opposent les États-Unis et la Russie ne sont pas seulement russo-américaines, elles impliquent aussi l’Union européenne ». Comme l’indique M. Breault, « il y a des divergences à l’intérieur des membres de l’Union européenne, donc la perspective d’un réchauffement des relations russo-américaines est bien accueillie dans certaines chancelleries, [mais] elle suscite des inquiétudes très grandes auprès d’autres, en Europe de l’Est évidemment, en Pologne principalement ». L’appréhension de certains membres de l’OTAN devant une déstabilisation de la région initiée par la Russie en vue d’affaiblir l’Alliance la pousse à renforcer ses positions en Europe. L’arrivée d’une nouvelle administration américaine a peu de chance de renverser cette tendance selon le spécialiste.
Finalement, sur le plan des sanctions économiques, il ne semble pas y avoir de probabilité d’ouverture à court terme, tout simplement parce qu’elles ne représentent pas un enjeu prioritaire ni pour le gouvernement américain, ni pour le gouvernement russe. « Les Russes ont fait preuve de résilience et ont digéré l’effet des sanctions, par contre, la capacité des entreprises russes d’aller chercher du financement pour des projets de développement est limitée », explique Yann Breault. De plus, le contexte actuel rend les gens d’affaires plutôt récalcitrants à investir en Russie. Les États-Unis, qui font l’objet des contre-sanctions russes, ne voient pas d’urgence non plus pour lever les sanctions, le commerce extérieur avec la Russie étant infime. Le spécialiste de la Russie ajoute : « Il y a une renégociation des rapports de force en cours depuis plusieurs années. Les sanctions et contre-sanctions sont des éléments qui vont être sur la table, mais il faudra voir ce que Poutine a à offrir aux Américain·e·s en contrepartie d’une levée des sanctions. Ce qui est certain, poursuit-il, c’est qu’ils [les Russes] ne lâcheront certainement pas le morceau. » L’enjeu majeur faisant obstacle à la levée des sanctions est la question de la Crimée. À ce sujet, Trump a annoncé, le 14 février dernier, qu’il s’attendait à ce que Moscou retourne la péninsule à l’Ukraine, ce que le Kremlin a immédiatement refusé[xiv]. « Il n’y a aucune ouverture possible et imaginable en Russie pour qu’on revienne sur l’annexion », indique Yann Breault. Ainsi, si l’on se fie à la situation au Donbass, « on peut même douter de la volonté des Russes d’abandonner les rebelles à leur sort et de laisser l’Ukraine rétablir par la force le contrôle sur les régions contrôlées par les rebelles ».
Bref, le chemin vers la levée des sanctions et le retour à une relation cordiale entre la Russie et les États-Unis est parsemé d’embûches, de points de discorde et chargé d’un passé lourd de conséquences. L’arrivée de la nouvelle administration aux États-Unis, bien qu’elle soit en faveur d’un rapprochement, fait face à un défi de taille qui nécessitera plusieurs compromis de part et d’autre. Il est permis de douter de la possibilité d’une reprise durable des relations russo-américaines, mais l’ouverture à la collaboration est tout de même bienvenue compte tenu du niveau de tensions actuel.
[i] Djahili, M-R. & Kellner, T. (2006). « L’Asie centrale, terrain de rivalités », Le Courrier des pays de l’Est, Vol. 5, No. 1057, p. 4.
[ii] Plusieurs vagues d’élargissement de l’OTAN ont en effet admis des États qui faisaient auparavant partie du Bloc communiste. En particulier, celle de 1999 a intégré la République tchèque, la Pologne et la Hongrie, et celle de 2004 la Lettonie, l’Estonie et la Lituanie, les deux premiers ayant une frontière commune avec la Russie. Marchand, P. (2015). « Atlas géopolitique de la Russie. Le grand retour sur la scène internationale », Paris, Autrement, p. 54-55.
[iii] Tardieu, J-P. (2010). « Le bouclier antimissile américain en Europe : Les ambiguïtés de la main tendue », Politique étrangère, No. 2, p. 443.
[iv] Le terme « révolutions de couleur » fait référence à la prise de pouvoir en Serbie, en Ukraine, en Géorgie et au Kirghizistan de gouvernements pro-occidentaux et hostiles à la Russie suite à des pressions populaires contre les dictateurs issus de la vieille garde communiste. Les mouvements sociaux à la base de ces révolutions ont en partie vu le jour grâce à la coordination d’ONG locales avec des ONG occidentales, le tout grassement financé par le Département d’État américain et la CIA. Moscou s’est sentie vulnérable et a vu les événements comme délibérément posés à l’encontre des intérêts de la Russie dans ce qu’elle percevait comme sa sphère d’influence. Pour plus de détails, voir Loizeau, M. (2005). « Comment la CIA prépare les révolutions colorées », Les Grands documentaires, 51 min, https://www.youtube.com/watch?v=1zUg9NrkcAQ, consulté le 10 février 2017.
[v] Graham, T. (2008). « Les relations États-Unis/Russie : une approche pragmatique », Politique étrangère, No. 4, p. 748.
[vi] Asmus, R. D. (2010). « A little war that shook the world: Georgia, Russia, and the future of the West », New-York, Palgrave Macmillan, p. 4.
[vii] Nation, R.C. (2012). « Reset or rerun? Sources of discord in Russian-American relations », Communist and Post-Communist Studies, Vol. 45, No. 3-4, p. 379.
[viii] Blank, S. 2010. « Beyond the reset policy : Current dilemmas of U.S.-Russia relations », Comparative Strategy, Vol. 29, No. 4, pp. 333-336.
[ix] Mandel, M-D. (2015). « Conflit en Ukraine : agression russe ou guerre civile? », Relations, No. 781, p. 32.
Entre le 7 et le 18 novembre 2016, le Maroc a accueilli la COP22, un an après la Conférence de Paris sur le climat. Cette dernière réunion, qui a rassemblé plusieurs milliers de personnes à Marrakech dont 80 chefs d’États et de gouvernements, suit la ligne des sommets mondiaux orchestrés par l’Organisation des Nations unies sur la question climatique. L’utilité de cette 22e Conférence a été questionnée dans plusieurs médias occidentaux. Quelle analyse peut-on faire de cette réunion organisée sous l’égide des Nations unies, à présent que plusieurs mois se sont écoulés depuis cet événement ?
Une suite à l’accord de Paris
La COP21[i] de Paris avait pris des engagements ambitieux sur la question du réchauffement climatique. Après un an, le bilan semble positif avec un accord qui a été adopté à l’unanimité par 195 pays le 12 décembre 2015 et une entrée en vigueur rapide qui a eu lieu le 4 novembre 2016, avec le chiffre de 55 pays émettant 55% de gaz à effet de serre atteint. Le temps écoulé entre l’adoption et l’entrée en vigueur semble être un facteur important du point de vue de la coopération internationale[ii] et est ici perçu de façon très positive. En effet, les ratifications prennent généralement plus de temps étant donné que les gouvernements se tournent vers leur Parlement respectif pour obtenir l’autorisation d’implémenter les changements nécessaires au respect des accords. À titre de comparaison, la ratification du protocole de Kyoto avait pris huit ans. La COP21 est le premier traité dans lequel tous les pays s’engagent à faire un effort pour diminuer l’impact anthropique sur le climat, alors que des COP sont organisées dans différentes métropoles chaque année depuis 1995. Lors du déroulement de la COP22, les grands émetteurs de gaz à effet de serre tels que les États-Unis, la Chine, l’Inde, l’Union européenne et 92 États avaient déjà ratifié l’accord de Paris, lequel devrait s’appliquer à partir de 2020.
Climat et politique
L’un des grands objectifs de l’accord de Paris vise à ne pas dépasser les 2 degrés d’augmentation de la température moyenne de la planète. Il s’agit d’un objectif ambitieux, dans la mesure où les recherches sur le sujet, notamment celles du Potsdam Institute for Climate Impact Research et du Climate Analytics, affirment qu’il faudrait plutôt ne pas dépasser 1.5 degré d’augmentation[iii]. Ainsi, la COP22 de Marrakech semblait importante afin de préparer l’application de l’accord de Paris, une préparation qui sera d’ailleurs un enjeu similaire pour les COP à venir. Cependant, le temps manque et la communauté internationale avait déjà fixé un objectif de limitation de 2 degrés d’ici 2050 lors de la Conférence de Copenhague en 2009[iv], les scientifiques ayant considéré qu’il s’agissait du seuil de sécurité à ne pas franchir. Ainsi, la COP de Marrakech découlait aussi d’un besoin politique, soit celui de dynamiser la coopération internationale sur l’enjeu climatique pour pouvoir aller plus loin. C’était en outre l’occasion pour les États de rappeler leurs contributions sur le plan climatique[v]. Il s’agissait également de mettre en place un mécanisme de contrôle incitatif et non coercitif. En effet, même en ayant une valeur de traité international, l’accord ne prévoit pas de sanctions[vi] contrairement au protocole de Kyoto entré en vigueur en 2005. Les COP s’avèrent être une façon d’adapter le problème climatique aux relations internationales et de répondre à la demande de transparence des populations.
L’activité humaine au coeur des préoccupations
Le processus de négociation paraît aussi favorable, car des retours positifs des secteurs publics et privés ont été émis suite à la COP21 et à la COP22. Mais les émissions de gaz à effet de serre continuent de s’accumuler et les promesses des États semblent insuffisantes. En effet, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) place une trajectoire d’augmentation entre 2 et 4 degrés selon les scénarios analysés[vii]. Sans surprise, il s’agit d’un seuil extrêmement dangereux pour notre planète et pour la vie humaine[viii]. Pour pouvoir contextualiser ces chiffres, il faut aussi mettre en lumière le processus et comprendre le mécanisme de réchauffement de la planète. Lorsque la terre est éclairée par le soleil, sa surface réémet une partie du rayonnement qu’elle a reçu vers l’espace. Mais les gaz à effet de serre comme le dioxyde de carbone, le méthane ou le protoxyde d’azote, retiennent une partie de ces rayonnements infrarouges émis par la terre et ils les lui renvoient, ce qui contribue à son réchauffement. C’est cette mécanique, d’abord naturelle et essentielle pour la vie humaine et les écosystèmes, que l’être humain a déréglée[ix], entre autres avec la combustion du pétrole et du gaz, la déforestation et l’agriculture intensive. Depuis la révolution industrielle, les activités humaines émettent une quantité très importante de gaz à effet de serre qui s’accumulent dans l’atmosphère et atteignent des niveaux records. Ainsi, l’effet de serre s’intensifie et les conséquences sont dramatiques et visibles[x] : augmentation des températures, fontes des glaces provoquant des élévations du niveau des mers avec 30% de superficie fondue en Arctique depuis les années 1980, augmentation des précipitations dans les latitudes moyennes et hautes de l’hémisphère, mais avec des sécheresses plus longues et intenses dans les pays arides[xi] et finalement, acidification des océans.
Les femmes davantage touchées par les changements climatiques
La COP22 avait également pour objectif d’appuyer des décisions prises durant la COP21 concernant une autre réalité : l’inégalité des sexes face au réchauffement climatique. En effet, les changements climatiques ne « sont pas neutres au regard du genre[xii] ». Au cours des 10 dernières années, 87% des catastrophes climatiques étaient reliées au climat et ont touché toutes les couches de la population. Mais les chiffres démontrent que les femmes et les enfants sont les premiers·èont touché·e·s. Tel était notamment le cas pour le tsunami qui a frappé l’océan Indien où 67% des victimes étaient des femmes[xiii], ou encore durant la catastrophe qui a frappé le Myanmar en 2008, période durant laquelle les femmes ont eu plus de difficultés à se remettre, notamment en raison de leurs revenus plus faibles et d’un niveau de malnutrition plus élevé. Entre lois discriminantes, pauvreté et charges de travail plus importantes, les femmes disposent de moins d’outils pour se protéger et se relever après des sinistres. Plus encore, selon ONU Femmes : « les femmes sont souvent les dernières à s’enfuir après avoir assuré la sécurité des membres de leur famille avant la leur […] après une catastrophe les femmes et les filles qui sont en charge de recueillir de l’eau et des denrées alimentaires deviennent vulnérables aux violences sexuelles[xiv] ». En politique, les multiples conférences montrent que cette question est souvent mise de côté. Ainsi, le programme Femmes à la COP22 a pu ramener la question du genre au cœur de celle du réchauffement climatique en organisant divers événements, des rencontres et des conférences. Le sujet a été davantage traité quinze ans après la première décision sur la question des femmes et du climat lors de la COP7 qui avait également eu lieu à Marrakech.[xv]
Une position plus forte pour les pays en développement ?
Le fait que le Maroc ait accueilli cet événement d’envergure internationale a également permis de déplacer le point de vue habituellement très occidental pour aller vers le nord du continent africain, ce qui est d’autant plus important, alors que pour les pays situés dans les régions les plus chaudes du globe, les prédictions sont extrêmement inquiétantes : baisses des précipitations, sécheresse, hausse des vagues de chaleur, raréfaction de l’eau pourtant moteur du développement économique[xvi]. Ainsi, ces changements climatiques vont avoir des conséquences sociales, économiques, gouvernementales et agricoles alors que de nombreuses terres sont déjà inaptes à la culture. Dans ce tableau, le Maroc essaie de prévenir les conséquences de la hausse des températures avec le Plan Maroc vert adopté en 2008 qui concerne les secteurs de l’agriculture et de l’agroalimentaire[xvii]. Il s’agit de s’attaquer à plusieurs défis majeurs tels que la gestion durable des ressources en eau, l’économie d’énergie et la réduction des gaz à effet de serre ou encore l’amélioration des revenus des femmes et des jeunes. Des projets d’avenir[xviii] donc, mais qui ne sont pas réalisables à la même échelle dans tous les pays situés dans des zones plus arides, notamment à cause d’un manque de ressources et de soutien financier. La présence de la COP22 à Marrakech aura donc également permis de mettre en lumière les projets environnementaux entrepris par le Maroc.
Le climat est à l’agenda politique mondial depuis plus de vingt ans. Les sommets, réunions, conférences, négociations s’enchaînent et semblent toujours laisser un arrière-goût de défaite. Alors que des processus multilatéraux se mettent en place, les dérèglements climatiques atteignent des niveaux records. Les expert·e·s débattent dans les médias, les scientifiques recherchent, analysent et nous font parvenir des données alarmantes. Plus que jamais, le besoin de coopération interétatique se fait sentir et les événements organisés sur la question du réchauffement climatique qui touche tous les pays ne peuvent plus être vains
[i] COP : acronyme pour Conférence des parties, en anglais : Conference of the Parties
[ii] Amy Dahan-Dalmédico, Stefan C.Aykut, Gouverner le climat ? : vingt ans de négociations internationales, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, Paris, 2014
[iii] Rapport préparé pour la Banque mondiale par le Potsdam Institute for climate impact research et Climate Analytics, « Baissons la chaleur, pourquoi il faut absolument éviter une élévation de 4°C de la température de la planète », résumé analytique, novembre 2012. En ligne : http://documents.worldbank.org/curated/en/666371468159328715/pdf/632190W…, consulté le 27 février
[v] Réunion parlementaire à l’occasion de la Conférence des Nations Unies sur les changements climatiques, Paris, 5 et 6 décembre 2015. En ligne : http://www.ipu.org/splz-f/cop21/outcome.pdf, consulté le 27 février
[vii] Recherche menée par le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), Résumé à l’intention des décideurs, Scénarios d’émissions, 2000. En ligne : https://www.ipcc.ch/pdf/special-reports/spm/sres-fr.pdf, consulté le 22 janvier 2017
[viii] Rapport préparé pour la Banque mondiale par le Potsdam Institute for climate impact research et Climate Analytics, « Face à la nouvelle norme climatique », résumé analytique, 2014. En ligne : http://documents.worldbank.org/curated/en/392931468016245898/pdf/927040v…, consulté le 27 février
-Banque mondiale, « Un nouveau rapport annonce qu’avec le réchauffement climatique de la planète, des millions de personnes seront prises au piège de la pauvreté », Londres, juin 2013. En ligne : http://www.banquemondiale.org/fr/news/press-release/2013/06/19/warmer-wo…, consulté le 28 février
Cet article s’attache à déterminer quelles sont les difficultés auxquelles sont confrontés-es les artistes de Montréal issus-es de la diversité dans le milieu des arts. Il constitue la synthèse d’une série d’entrevues menées par Miruna Craciunescu avec des artistes et des professionnels-les issus-es d’horizons très divers, dont le parcours les a cependant tous et toutes amenés-es à confronter les enjeux liés à la représentation des minorités culturelles dans différents médias au Québec.
Cet article a été publié dans le recueil (in)visibilités médiatiques de L’Esprit libre. Il est disponible sur notre boutique en ligne ou dans plusieurs librairies indépendantes.
Intervenants-es
Manon Barbeau
Cinéaste, entrepreneure sociale et conférencière, Manon Barbeau assume le poste de directrice générale et artistique de Wapikoni mobile depuis sa création en 2003. Actif dans 30 communautés au Canada et dans 17 communautés d’Amérique du Sud, ce studio ambulant de création vidéo et musicale a donné une voix à des milliers de jeunes Autochtones qui y ont réalisé 900 courts métrages diffusés dans le monde entier. Récipiendaire de nombreuses distinctions, dont, en 2014, le prestigieux Prix Albert-Tessier, qui constitue la plus haute récompense au cinéma au Québec, elle a œuvré comme scénariste et réalisatrice pour plusieurs organismes, notamment Télé-Québec et l’Office national du film du Canada (ONF).
Felicia Mihali
Depuis son installation au Québec en l’an 2000, Felicia Mihali a fait paraître sept romans en français aux Éditions XYZ et deux romans en anglais aux Éditions Linda Leith. En 2004, sa carrière de journaliste l’a menée à cofonder le webzine multiculturel en ligne Terra Nova, dont elle a assumé la rédaction en chef jusqu’à sa fermeture en 2009. Elle a, en outre, été membre de plusieurs jurys octroyant des bourses de création (Conseil des arts et des lettres du Québec) et des prix littéraires (ville de Sherbrooke, Radio-Canada). Après avoir enseigné le français et l’anglais, elle travaille actuellement comme professeure d’histoire du Québec et du Canada au secondaire.
Jérôme Pruneau
Détenteur d’un doctorat en ethnologie de l’Université de Montpellier, Jérôme Pruneau a travaillé huit ans comme maître de conférence en Guadeloupe avant de repartir à zéro en tant que plongeur dans un restaurant à Montréal en 2012. Sa participation active en tant que bénévole à Diversité artistique Montréal lui a, depuis, valu le poste de directeur artistique et rédacteur en chef la revue mensuelle TicArtToc. Il a mis en place un programme de mentorat visant à accompagner les artistes dans l’établissement de leur carrière. Cette expérience l’a rendu témoin de parcours extraordinaires dont il a rendu compte dans un essai percutant paru en 2015 aux éditions Dialogue Nord-Sud intitulé : Il est temps de dire les choses.
Quelle universalité pour l’art au Québec? Le cas du cinéma et de la télévision
J’ai regroupé les interventions de Felicia Mihali et de Jérôme Pruneau en raison de la diversité des postures qu’ils adoptent devant un fait biographique commun : l’appartenance à une minorité culturelle au Québec. Vécue tour à tour comme un obstacle à surmonter ou comme une source d’inspiration, cette appartenance semble avoir constitué un facteur déterminant dans leurs carrières, au point de modeler leur parcours professionnel. À cela s’ajoute le témoignage de Manon Barbeau, qui – sans être elle-même issue de la diversité – a choisi d’accorder une part importante de sa carrière à une problématique connexe, soit celle de faire entendre et rayonner les voix des Premières Nations. La confrontation de leurs discours produit ainsi un portrait nuancé d’une réalité peu connue, bien qu’elle touche un-e Montréalais-e sur deux aux dires de Jérôme Pruneau, lequel est parvenu à ce chiffre en associant les 33% d’immigrants-es de la première génération au nombre de Montréalais-es issus-es d’une minorité visible.
Au même titre que l’ensemble des productions artistiques contemporaines, les médias occupent une fonction normative dans la création d’une identité et d’un imaginaire culturels. À Montréal, reflètent-ils cette réalité vécue par 50% de la population? Rien n’est moins sûr. On sait que la « racialisation » du crime devient un phénomène de plus en plus étudié[i] et qu’en 2013, le rapport annuel du Bureau de l’enquêteur correctionnel a révélé que la population carcérale canadienne issue de minorités visibles avait augmenté de 75%[ii]. Or, dans la série télévisée Unité 9, l’actrice Ayisha Issa incarne le seul personnage noir parmi les détenues… un rôle antagoniste introduit à partir de la deuxième saison, lequel compte en moyenne deux fois moins d’apparitions que des personnages principaux incarnés par Guylaine Tremblay et Céline Bonnier[iii]. Et encore ne s’agit-il que d’un exemple parmi d’autres.
Lorsque j’ai entrepris les recherches préliminaires à la rédaction de cet article, j’admets volontiers que j’avais quelques réserves à parler de la « sous-représentativité » des minorités culturelles dans les médias au Québec comme s’il s’agissait d’un problème répandu, et de surcroît avéré. Ma retenue tenait au fait que le tournant effectué par les études culturelles depuis les années 70 a contribué à populariser les discours minoritaires – du moins en Amérique du Nord –, au point où il n’est pas rare d’entendre dire que l’appartenance à une minorité, qu’elle soit culturelle ou sexuelle, constitue désormais un atout dans le monde professionnel en raison de la discrimination positive qui inciterait la plupart des universités américaines, par exemple, à respecter certains quotas favorisant l’adhésion d’étudiants-es ou de candidats-es appartenant à des groupes sous-représentés. L’idée selon laquelle cette pratique serait répandue dans le domaine artistique est assez courante. Un tel contexte soulève donc naturellement l’interrogation suivante : s’il existe bel et bien un problème de sous-représentation des minorités culturelles dans les médias au Québec, pourquoi les discours militant en faveur d’une plus grande diversité sont-ils aussi minoritaires? Pourquoi n’y a-t-il pas davantage d’artistes issus-es de l’immigration qui prennent position par rapport à cette problématique?
Je crois avoir trouvé une réponse possible à cette question alors qu’une première version du présent article, laquelle contenait les résultats de quatre entrevues, était prête et qu’elle était déjà en attente des corrections de la part du comité éditorial. Dans le monde journalistique, il est très rare que les personnes interviewées disposent d’un droit de regard sur leurs entrevues avant la publication de ces dernières. Cependant, étant donné que j’effectue davantage de recherche universitaire que de journalisme, j’ai estimé, dans un souci d’exactitude, qu’il était naturel de soumettre l’article à mes intervenants-es afin de m’assurer que la manière dont j’ai synthétisé leurs propos ne procède pas à une déformation de leurs dires. C’est ainsi qu’une de mes intervenantes m’a contacté à plusieurs reprises pour me faire part d’une série de modifications qu’elle souhaitait apposer à la partie qui la concernait.
Ces modifications étaient de trois natures. Elles concernaient tout d’abord des anecdotes qu’elle ne se sentait pas à l’aise de communiquer en public en raison de leur nature personnelle. Il s’agissait ensuite d’expériences qu’elle ne désirait pas présenter comme étant caractéristiques d’un problème plus global, car il était difficile de prouver que d’autres actrices de couleur avaient été confrontées, dans leur parcours professionnel, à des situations similaires à celles qu’elle m’avait rapportées. Enfin, elle s’est dite insatisfaite de la perspective que j’ai adoptée pour parler tant de son parcours que du projet de série télévisée sur lequel elle travaille avec une collègue, sous la supervision d’une mentore qui lui a été attribuée dans le cadre du programme de mentorat mis en place par Diversité artistique Montréal afin de promouvoir les artistes issus de la diversité dans leur parcours professionnel.
Son malaise provenait en particulier du fait qu’elle estimait que le ton sur lequel j’ai synthétisé notre conversation penchait vers « le côté négatif de la problématique », là où elle aurait souhaité se distancer de la nature revendicatrice ou dénonciatrice des discours, largement absents des médias québécois, que j’ai évoqués plus haut. Toutes ces demandes m’ont amenée à être confrontée à un phénomène dont je n’avais pas clairement conscience, jusqu’à ce que j’observe la dichotomie marquée qui sépare les problèmes qu’un-e artiste issu-e de la diversité se sent à l’aise d’aborder dans le cadre d’une conversation dans un café de la perspective « officielle » qu’ils et elles adoptent à leur égard dans le domaine public. Je veux parler, bien entendu, du phénomène de l’autocensure.
L’autocensure dans les médias. Un problème récurrent?
Dans le cas de cette intervenante, dont j’ai décidé de garder l’identité anonyme pour ne pas avoir à écarter les problèmes que son entrevue a permis de mettre en relief, le choix de censurer ses propos s’explique aisément par la crainte que l’adoption d’un discours critique à l’égard du milieu télévisuel québécois dans lequel elle commence à peine à s’intégrer n’ait des répercussions négatives sur ses perspectives de carrière. J’ignore si c’est cette même crainte qui l’a incitée à mettre de l’avant la nature collaborative de la série télévisée sur laquelle elle travaille. Elle tenait en effet à spécifier que bien qu’elle traite de la diversité, elle s’adresse d’abord à un public québécois, dont le point de vue sera représenté à différentes étapes de la réalisation puisque l’équipe sera constituée aussi bien de gens « du milieu » que de professionnels-les issus-es de la diversité.
Ce qui est certain, c’est que pour qu’une collaboration de ce type soit possible, et surtout pour qu’une série de cette nature ait des chances d’être reçue favorablement auprès des principaux canaux de diffusion télévisuels du Québec comme Téléfilm et Série+, il devenait nécessaire de présenter le projet sur un ton positif en mettant de l’avant son caractère inclusif, en l’absence duquel l’émission courait le risque de ne pas interpeller les téléspectateurs-trices. Il est pourtant rare que ces canaux se posent la même question lorsqu’il s’agit de diffuser des séries télévisées dans lesquelles la présence de personnages issus « de la diversité » est, non pas minoritaire, mais bien absente. C’est ce dont témoigne par exemple l’une des anecdotes de nature personnelle que cette intervenante m’a relatée en me confiant que son neveu âgé de six ans a récemment formulé un constat similaire en remarquant que « ça a l’air plus simple d’être Blanc » alors qu’il avait le regard rivé sur l’écran de télévision. Il s’agit là d’un signe que les choses n’ont guère changé avec la tentative timide de Vrak TV de rejoindre leur auditoire multiculturel en introduisant un protagoniste d’origine arabe dans l’émission Med.
Comment espère-t-elle contribuer à faire changer les choses?
La comédienne en question m’a fait part à plusieurs reprises de l’étonnement que lui a communiqué sa mentore lorsqu’elle lui relatait des anecdotes de nature personnelle illustrant l’incompréhension culturelle à laquelle elle se heurte dans son quotidien, lorsque des gens de son entourage s’attendent à ce que son comportement corresponde à un certain nombre de stéréotypes liés à la communauté haïtienne dont elle est issue. Ce sont surtout les expériences les plus anecdotiques qui suscitent le plus l’étonnement, telles que celles qui ont trait aux relations familiales, au contrôle parental, au rapport à la sexualité, ou encore aux pressions exercées par l’entourage pour l’orienter vers un avenir reproduisant l’ensemble de valeurs qui lui ont été inculquées en lien avec le mariage ou bien le fait d’avoir des enfants. Or, il est difficile d’avoir une idée précise de ce qui distingue le quotidien d’une personne appartenant à une minorité culturelle de celui des Québécois-es lorsque l’idée qu’on se fait au Québec du quotidien d’une Haïtienne, par exemple, est issue de plateaux de télévision dont les équipes de production sont entièrement constituées de Québécois-es dits-es « de souche ».
Ainsi, ce sont précisément les malentendus qui naissent de cette cohabitation incomplète que la série télévisée sur laquelle elle travaille s’évertue à exposer. C’est pourquoi en travaillant à la bible de la série, elle a tenté de faire en sorte, avec son équipe, que le public réalise qu’il partage les stéréotypes que la série activera dans un premier temps, avant de les désamorcer pour révéler ce qui fait de chaque personnage un individu à part entière. Si jamais la série est produite, le fait que de nombreuses scènes s’inspirent de faits vécus contribuera à garantir la vraisemblance des anecdotes relatées. L’actrice en question m’a décrit ces anecdotes comme étant vraisemblables, en dépit des clichés qu’elles réactiveront dans un premier lieu, afin que le public reconnaisse les mécanismes qu’il est habitué de voir mis en œuvre, avant d’assister à leur renversement progressif.
Une telle série télévisée a-t-elle des chances de changer les représentations mentales qui sont liées aux minorités culturelles au Québec? Il me semble que si l’idée est bonne, il y a malheureusement de grandes chances qu’elle finisse par être dépouillée de tout son potentiel subversif au gré des modifications qu’elle subira depuis les étapes préliminaires jusqu’à la production finale. Je ne crois pas qu’il soit possible de modifier les pratiques de production culturelle d’un milieu artistique sans adopter une démarche confrontationnelle qui revendique la nécessité d’opérer un changement.
Or, il est évident que l’adoption d’une telle démarche n’est pas sans comporter quelques risques, parmi lesquels figure au premier plan celui de faire à son tour l’objet d’une controverse, concernant par exemple le degré auquel il est pertinent de supposer que les expériences personnelles auxquelles elle a été confrontée au cours de sa carrière sont généralisables et indicatrices d’un problème de société. La réticence dont elle a fait preuve lorsque je me suis proposée de publier l’une de ces expériences professionnelles m’a convaincue que l’adoption d’une démarche ouvertement critique à l’égard du milieu télévisuel québécois n’est pas envisageable dans le cas d’une actrice issue de la diversité en début de carrière.
Il s’agissait, dans le cas présent, de son refus de jouer une scène de nudité lors de sa première expérience sur un plateau de tournage. Nous avions abordé ce sujet en discutant du degré auquel son environnement de travail lui avait prodigué l’impression que les équipes de réalisation et de scénarisation étaient suffisamment informées sur les réalités culturelles qu’elles souhaitent représenter lorsqu’on lui demandait d’incarner un personnage issu de sa culture. Sa réponse, que j’ai perçue comme étant négative, consistait en une série d’exemples parmi lesquels cette anecdote a le plus retenu mon attention. À l’époque, ce n’était pas tant le fait de jouer une scène de nudité qui l’avait dérangée, mais bien le fait que la nudité lui avait semblé à la fois gratuite et invraisemblable, compte tenu des circonstances dans lesquelles se trouvait le personnage de la femme haïtienne qu’elle incarnait, qui se serait supposément dénudée devant un étranger chez elle, en plein milieu de la journée, alors que son petit frère était à la maison. Ce ne serait certes pas la première fois qu’une série télévisée comporterait des scènes invraisemblables. Cependant, ce type d’invraisemblances, largement involontaires, soulève des questions sérieuses concernant le degré auquel le corps des femmes issues de minorités visibles est encore associé à un certain exotisme, lequel aurait pour effet de les rendre plus érotiques que leurs concitoyennes.
L’on ne peut évidemment pas parvenir à une conclusion concernant l’état global de l’industrie cinématographique et télévisuelle québécoise sur la base d’une seule expérience. Il est cependant impossible de déterminer dans quelle mesure cette industrie impose plus aisément des scènes de nudité gratuite à des actrices de couleur qu’à des actrices Québécoises « de souche », si les premières préfèrent censurer les propos qu’elles tiennent en public, comme l’a fait mon intervenante, plutôt que de courir le risque de voir leurs perspectives de carrière diminuer parce qu’elles auront tenu un discours critique à l’égard du milieu clos qu’elles souhaitent intégrer.
Je ne crois donc pas qu’une hypothèse semblable serait à exclure, comme l’illustrent à mon avis les autres interventions que j’ai réunies dans le corps de cet article. Si jamais elle venait à se confirmer, elle ne ferait que participer à ce que Jérôme Pruneau appelle une folklorisation de l’autre, un phénomène qui a été férocement dénoncé par Dany Laferrière dans son tout premier livre, Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer (1985).
La littérature migrante
Siégeant depuis déjà trois ans à l’Académie française, Dany Laferrière se perçoit comme un auteur international. À ce titre, il accepte mal qu’on affuble d’une étiquette qui incite à lire l’ensemble de son œuvre à travers un prisme autobiographique que la critique hésiterait à appliquer aussi spontanément à un auteur qui n’appartiendrait pas à la « diversité ».
Pour sa part, Felicia Mihali m’a assurée qu’elle ne voyait aucun inconvénient à ce que l’on range son œuvre dans une catégorie préétablie. La littérature fonctionne par classifications, rappelle-t-elle, dont certaines résultent d’une volonté de la part d’un regroupement d’auteurs-es de se démarquer par rapport aux autres, comme c’est le cas pour la littérature postcoloniale sur laquelle elle a travaillé pour son projet de maîtrise à l’Université de Montréal. La littérature dite « migrante » résulte à ce titre au moins autant d’un phénomène économique que littéraire. Felicia Mihali la définit comme une littérature écrite par des auteurs-es ayant vécu une expérience migratoire, mus-es par la nécessité de changer de pays, et le plus souvent de langue, afin de bénéficier d’une plus grande visibilité. Sur le plan thématique, elle la caractérise par un drame métaphysique qui rejoint la manière dont Tzvetan Todorov, cité de mémoire, avait décrit l’immigrant : celui qui a « perdu un pays sans en trouver un autre ».
L’œuvre de Mihali est traversée de récits migratoires, allant des expériences traumatisantes qu’elle a vécues sous le régime communiste durant sa jeunesse, jusqu’à l’exploration identitaire qui a suivi son installation au Québec ou son voyage en Chine. Elle ne s’est cependant jamais sentie confinée dans ces problématiques, dont elle n’a pas hésité à sortir en alternant les difficultés émotives posées par les récits inspirés de son parcours personnel et les difficultés documentaires auxquelles elle s’est confrontée lors de la rédaction de deux romans historiques : La reine et le soldat (2005) et L’enlèvement de Sabina (2011). Aussi est-ce avec entrain qu’elle m’a communiqué la liberté de création dont elle a longtemps joui avec la maison d’édition XYZ, avant son achat par Hurtubise, qui a fait sortir son œuvre de leur catalogue de publication.
Le fait que ces deux œuvres se soient moins bien vendues est pourtant indicatif des attentes qui se sont formées chez le public québécois francophone, lequel semble de loin préférer la voir parler de la pauvreté qui accable les campagnes roumaines dans Dina (2008) et Le pays du fromage (2002), plutôt que de la Grèce antique. Elle m’a cependant expliqué que ce n’est pas ce qui a motivé son passage à l’anglais lorsqu’elle a fait paraître son premier roman dans cette langue en 2012 aux éditions Linda Leith. Cette nouvelle aventure résultait d’un besoin de s’ouvrir à un autre imaginaire, et de se découvrir un style et un genre d’humour qu’elle n’aurait pas pu adopter en français, dont le ton verse plus aisément chez elle dans la mélancolie, la nostalgie et la tragédie, que dans le bien-être.
Elle déplore en outre que certains-es appréhendent comme une « trahison » ce qu’elle estime être une richesse inestimable, soit celle de pouvoir changer de langue à chaque dix ans, ou presque. Cette mentalité lui avait déjà valu de se mettre en froid avec les membres issus-es de sa communauté, comme en témoigne l’absence totale de ventes de ses livres à la librairie roumaine de Montréal. Le choix de s’imprégner d’une autre langue de création fait partie de l’expérience migratoire, et la réalité culturelle montréalaise est majoritairement francophone et anglophone. En revanche, elle estime que la ghettoïsation et le repli communautaire résultent d’une incapacité à sortir de sa zone de confort dont souffrent d’une part les écrivains-es communautaires, et d’autre part de nombreux-ses Québécois-es francophones, en raison d’une apologie du nationalisme qu’elle a constaté en enseignant l’histoire du Québec et du Canada depuis quelques années.
Ce qu’a remarqué Felicia Mihali, c’est que lorsqu’on se prépare à passer l’examen officiel du ministère à la fin du secondaire 4, non seulement l’enseignement de la culture québécoise anglophone est inexistant, mais le programme pédagogique en histoire encourage un endoctrinement des élèves dans une haine des anglophones. Celui-ci vient aujourd’hui s’ajouter au refroidissement international des mentalités vis-à-vis de l’étranger dans un contexte de montée de l’extrême droite, d’attaques terroristes et de crise de réfugiés-es. La promotion d’une véritable culture de la diversité doit donc d’abord passer par une réforme cruciale de l’éducation visant à développer chez les jeunes un sentiment en voie d’extinction dans les salles de classe : la curiosité. Toutefois, avant de l’encourager chez les autres, il faut d’abord le développer chez soi-même, ce qui implique qu’il faut s’exposer à la culture locale et se « québéciser ».
Un « rêve américain » à petite échelle
Si le succès dont jouit Felicia Mihali au Québec ne reflète pas la réalité vécue de nombreux-ses écrivains-es, c’est en raison de la détermination avec laquelle elle s’est engagée dans une discipline qui requiert un travail assidu, là où – d’après ce qu’elle a constaté dans la communauté roumaine – l’écriture est trop souvent abordée comme une activité de retraité ou un hobby du dimanche. Son parcours, certes atypique lorsqu’on le compare à celui de la majorité des auteurs-es issus-es de minorités culturelles qui continuent à faire paraître dans leur langue des ouvrages destinés à un public réduit, est donc sans doute assez caractéristique des écrivains-es migrants-es qui ont réussi à s’affirmer sur un marché étranger.
En effet, sa décision de venir s’installer au Québec ne résulte guère d’une incapacité à « percer » dans son pays – où elle bénéficiait déjà d’une réputation établie de par la réception très positive de ses trois premiers ouvrages – mais plutôt de la nécessité de vérifier si son succès était attribuable à la valeur de ses livres, et non à leur contexte de publication ou à son réseau de connaissances. Après avoir elle-même traduit son premier roman du roumain vers le français, elle a eu la satisfaction de voir ce succès confirmé par des critiques très élogieuses parues dans Le Devoir, Voir et La Presse. L’accomplissement de ce « rêve américain » à petite échelle l’a convaincue qu’il existe, au Québec, une véritable méritocratie qui fait en sorte que les œuvres qui le méritent finissent inévitablement par trouver leur chemin auprès du public. C’est ce que son expérience en tant que membre du Conseil des arts et des lettres du Québec n’a fait que confirmer. Les projets sélectionnés pour les bourses de création étaient retenus strictement sur la base de leur qualité, sans qu’aucun traitement particulier ne soit réservé aux dossiers soumis par des auteurs-es aux noms non francophones.
Aussi, lorsque je lui ai demandé si elle était d’avis qu’il faudrait augmenter le financement qui est accordé aux artistes de la diversité, elle tenait à souligner le scepticisme qu’elle ressent à l’égard de la discrimination positive. Selon elle, une politique culturelle visant à promouvoir des artistes venus-es d’ailleurs laisse entendre que ces derniers-ères se verraient incapables de concurrencer la culture mainstream sans les appuis gouvernementaux qui leur sont spécifiquement destinés. Qui plus est, la mise en place d’un appareil gouvernemental discriminatoire visant à diminuer les effets pervers d’un système favorable aux Québécois-es « d’ici » introduirait nécessairement des discriminations supplémentaires. Elles auraient pour effet de creuser l’écart entre les communautés marginalisées dont on entend le plus parler – comme la communauté haïtienne de Montréal – et les communautés qui ne bénéficient à peu près d’aucune représentation, comme la communauté roumaine. Or, selon elle, les unes comme les autres participent à la création de la culture québécoise contemporaine, et il est tout aussi difficile pour l’écrivain-e migrant-e de se créer un réseau de contacts dans le milieu littéraire montréalais que pour n’importe quel-le étudiant-e de cégep désireux-ses de poursuivre une carrière dans les lettres.
Felicia Mihali ne nie pas pour autant qu’il y a un véritable problème de représentativité des minorités culturelles dans les médias comme dans la critique. Comme je le lui ai fait remarquer après avoir effectué une étude à partir du dernier numéro de Lettres québécoises (été 2016), dont le logo rappelle qu’elle est la « seule revue entièrement consacrée à la littérature québécoise », sur les quarante-cinq auteurs-es dont une nouvelle parution en langue française était répertoriée, seuls deux auteurs portaient des noms non francophones. Ce nombre représente moins de 5% de la totalité des œuvres qui ont reçu un écho de la part de la critique dans ce numéro-là. Or selon Daniel Chartier, cité par Jean-François Caron dans un numéro précédent de Lettres québécoises datant de l’hiver 2013[iv], « les écrivains nés à l’étranger forme[raient] le cinquième des écrivains du Québec[v] ». Parmi celles et ceux qui parviennent à se faire publier ou qui ont recours à l’autoédition pour sortir de l’anonymat, combien bénéficient d’une visibilité dans les médias? Combien sont, en revanche, condamnés-es d’avance au pilonnage, ou à une microdistribution qui ne dépasse guère le cercle de leurs connaissances?
Le réseautage, contrepoint à l’image d’un Québec ouvert
Sur ce point, la position de Mihali est plutôt ferme : au Québec comme ailleurs, le réseautage est une composante nécessaire de la réussite, quel que soit le domaine artistique. Une opinion partagée par l’actrice que j’ai interviewée qui souligne l’importance de se bâtir une vaste liste de contacts sur des plateformes comme Facebook, où il est aisé de savoir qui connaît déjà les bonnes personnes par rapport à qui dispose d’un réseau social limité. Il ne serait alors pas choquant que les collaborateurs et collaboratrices de Lettres québécoises, lesquels-les possèdent pratiquement tous des noms francophones, et dont la biographie précise quasi systématiquement qu’ils et elles sont nés-es au Québec, choisissent majoritairement de recenser des ouvrages rédigés par des auteurs-es nés-es au Québec et portant des noms francophones. Il s’agit d’un milieu extrêmement étroit. Ce népotisme journalistique fait en sorte que les entrevues sont toujours accordées dans les mêmes cercles, et que les auteurs-es qui bénéficient de la plus grande visibilité à Montréal sont celles et ceux qui sont déjà des membres de la coterie littéraire québécoise. Beaucoup d’écrivains-es sortent ainsi des mêmes départements de création littéraire, qui s’imposent de plus en plus comme des lieux de passage obligés, en l’absence desquels il devient difficile de rencontrer les « bonnes personnes ».
Ce fait peut étonner, surtout compte tenu de la réputation d’ouverture que le Québec a acquise à l’international – du moins sur le plan littéraire –, où des écrivains-es comme Dany Laferrière, Kim Thúy, Ying Chen et Wajdi Mouawad s’imposent comme des exemples incontestables du succès de la littérature migrante. Felicia Mihali se l’est souvent fait répéter tandis qu’elle effectuait la promotion de ses livres anglophones à l’étranger : on jalouse le Québec parce qu’il y a une grande ouverture si l’on tient compte du nombre d’auteurs-es migrants-es par rapport au reste de la population. Cela semble en effet être une opinion couramment répandue. Pour ne citer qu’un exemple, dans le même dossier sur la littérature migrante paru dans Lettres québécoises à l’hiver 2013, Jean-François Caron notait que l’accueil que Maya Ombasic avait reçu en France en tant qu’écrivaine québécoise en résidence était mitigé, parce qu’elle « n’avai[t] rien à voir avec l’écrivain québécois qu’ils auraient voulu voir à [s]a place », alors qu’au Québec, « on ne s’est jamais posé la question, quand [elle a] reçu la résidence, si [elle] était québécoise ou migrante (…). On s’en fichait[vi]. »
Felicia Mihali m’a confié qu’il s’agit là d’une mythologie qui fonctionne bien au Québec : la région se dit et se perçoit ouverte, et elle se plaît à exporter cette image à l’étranger. Pour les avoir étudiés, elle a cependant constaté qu’il y a davantage d’écrivains-es migrants-es qui connaissent du succès dans le Canada anglophone, ce qui est attribuable en partie à la taille réduite de notre marché et au fait que la littérature québécoise s’exporte mal en France. Là encore, il n’y a pas à s’étonner : selon Mihali, tandis que les Québécois-es affichent une nette préférence envers les auteurs-es migrants-es qui confèrent de leur province une image idyllique, les auteurs-es qui s’exportent le mieux en France sont celles et ceux qui contiennent une bonne dose de critique sociale. Le problème pour les auteurs-es migrants-es qui souhaitent élargir leur public serait d’être « pris entre les deux », de devoir produire des livres qui ne dérangent personne.
Bien entendu, il ne s’agit pas d’une règle absolue, et parmi les livres plus tranchants, Felicia Mihali m’en a cité au moins deux qui ont reçu un assez bon accueil : Côte-des-Nègres de Mauricio Segura (1998) et Cockroach (Le cafard) de Rawi Hage (2008). En revanche, les cas de Kim Thúy et de Dany Laferrière lui semblent caractéristiques à cet égard. Lorsque j’ai évoqué Ru (2009), il lui a semblé être un livre joyeux, généreux, qui évoquait le colonialisme français à travers les bonnes choses, alors que la guerre était imputée davantage aux Américains. L’image qui s’en dégage de l’Indochine est beaucoup plus glorieuse que, disons, chez Marguerite Duras. Quant au premier roman de Dany Laferrière, lequel demeure sans doute l’un de ses plus connus, elle trouvait que c’était surtout envers lui-même qu’il était satirique, et que les critiques qu’il adressait à la société québécoise se mêlaient à des éloges, ce qui les a rendues supportables.
Il est vrai que la recension rédigée par Jean-François Crépeau sur le dernier ouvrage de Laferrière semble illustrer cette tendance de manière quasi caricaturale. Dans une section sous-titrée : « Québec, je t’aime », après avoir accordé à Tout ce qu’on ne te dira pas, Mongo (2015) la note très honorable de 3 étoiles et demie sur 5, Crépeau écrit :
Le regard que Dany Laferrière jette sur la vie au Québec nous en apprend autant sur nous-mêmes et notre société que de longues et ennuyeuses études. Certaines de nos forces et faiblesses sont évoquées sans flagorneries, ni procès ni jugements. Il y a là tout ce qu’il faut pour projeter l’avenir de notre société après avoir redressé certains travers. C’est aussi cela, la valeur ajoutée de l’immigration[vii].
Par contre, je n’ai pas pu m’empêcher de remarquer, trois pages plus loin, qu’Annabelle Moreau reproche à la biographie que Mauricio Segura a rédigée sur Oscar Peterson un ton « détaché » qui s’avère par moments « carrément antipathique » à l’égard du célèbre pianiste. Verdict : 2 étoiles et demie sur 5.
Faut-il une politique pour encourager la diversité? Le plaidoyer de Jérôme Pruneau
Que faut-il retirer d’un tel témoignage? Felicia Mihali ne paraît guère avoir vécu la situation qu’elle décrit de manière problématique. Elle m’a signalé à plusieurs reprises que l’intérêt qu’elle a manifesté à travers son œuvre envers l’expérience migratoire ne résultait pas d’une contrainte. Elle a également insisté sur le fait qu’elle ne s’est guère sentie obligée de relater uniquement de bonnes choses sur la Belle Province.
En changeant de pays, elle trouvait cela normal d’être aux prises avec des difficultés économiques. Il ne faut pas oublier qu’il y a aussi beaucoup de pauvres au Québec, dont la situation est peut-être plus difficile parce que leur pauvreté n’est pas issue de l’immigration, ce qui implique malheureusement que leur situation n’est pas temporaire. En revanche, le système de sélection du ministère de l’Immigration tend à filtrer les nouveaux-elles arrivants-es de telle manière que plusieurs finiront éventuellement par s’acheter des maisons en banlieue et par mettre leurs enfants dans des écoles privées – car, artistes ou autres, ce sont souvent les élites qui délaissent leur pays pour partir s’installer ici. Leur misère n’est donc souvent que provisoire.
La posture qu’occupent les écrivains-es migrants-es au Québec n’est certes pas parfaite, mais elle demeure tout de même enviable par rapport à d’autres endroits qu’elle a connus. À cet égard, elle postule que si un-e auteur-e africain-e, par exemple, était publié-e en Roumanie, sa réception serait probablement nulle. Bien qu’elle admette qu’il existe ici comme ailleurs un népotisme privilégiant parfois les contacts au profit du talent brut, Felicia Mihali demeure convaincue que le système de reconnaissance artistique au Québec est fondé sur le mérite et sur l’égalité des chances. D’après ce qu’elle a pu constater dans le milieu littéraire montréalais, tout-e auteur-e peut parvenir à faire paraître son œuvre et à s’assurer une bonne visibilité auprès de la critique, à condition cependant de produire des ouvrages de qualité. Selon elle, lorsqu’on a du talent, que l’on vienne d’ailleurs ou que l’on soit né-e au Québec, le parcours le plus sûr pour parvenir à établir une carrière en création littéraire demeure la voie académique : bâtir un réseau de contacts solide à l’université, décrocher un diplôme, profiter de toutes les opportunités offertes par les programmes de subvention gouvernementaux, et surtout écrire.
Cette vision des choses contraste fortement avec l’expérience vécue par Jérôme Pruneau à Diversité artistique Montréal. Il pousse un cri du cœur en publiant son essai Il est temps de dire les choses (2015), malgré les difficultés qu’il a rencontrées pour trouver le temps de le rédiger. À son bureau, il a été témoin de la marginalisation professionnelle de trop d’artistes aux parcours de vie exceptionnels, et souvent dramatiques, pour croire que le système actuel récompense véritablement le mérite. Il s’agissait de dresser un état des lieux plutôt que d’effectuer une critique de la société québécoise. En dépit de sa nature a priori empathique, le milieu des arts et de la culture au Québec demeure l’un des secteurs les plus difficiles à pénétrer lorsqu’on provient « de la diversité ».
Son étude n’est pas exhaustive, notamment en raison du délai dont il disposait pour effectuer sa recherche, mais les chiffres réunis ne mentent pas. Dans le domaine musical par exemple, une visite rapide sur le site du Gala de l’ADISQ lui a révélé qu’il n’y a pas eu un-e seul-e musicien-ne issu-e de la diversité qui avait reçu un prix ces cinq dernières années (2010-2015). Cet état des choses est révélateur du manque de reconnaissance dont souffrent les artistes qu’il côtoie. Tout comme Felicia Mihali, la plupart d’entre eux et elles bénéficiaient déjà d’une réputation établie dans leur pays. Assez souvent, ils et elles y étaient détenteurs-trices de plusieurs diplômes, invités-es à des colloques et à des grands concerts à l’étranger. Or, tout comme les 1000 immigrants-es qui viennent s’installer à Montréal à chaque semaine – un chiffre qui frappe davantage les esprits que de dire « 48 000 par an » – c’est en raison d’une conjoncture politique et économique fortement défavorable qu’ils et elles ont tout abandonné pour aller s’installer ailleurs.
Pourquoi ont-ils et elles autant de mal à faire reconnaître leur talent ici, s’ils et elles ont déjà connu un certain succès dans leur pays? La nécessité d’obtenir des qualifications au Québec quel que soit l’emploi que l’on exerce, les années d’expérience et les universités qu’on a fréquentées à l’étranger, nous a habitués-es à attribuer à de telles exigences une valeur normative. On le demande parce qu’il est normal de le demander. Dans le cas de l’industrie culturelle, elles soulèvent cependant de sérieuses questions concernant le degré auquel ces impératifs résultent d’un réel besoin de vérifier que des artistes provenant d’un autre pays possèdent véritablement la capacité de se faire un nom dans leurs disciplines respectives avant d’être admis-es dans une association professionnelle qui leur garantira la visibilité dont elles et ils ont besoin pour poursuivre leur carrière — ou bien si ces mécanismes de sélection n’ont pas plutôt été développés par protectionnisme.
L’hermétisme actuel du secteur culturel s’explique par de nombreux facteurs, lesquels font en sorte qu’il n’est pas aisé d’attribuer le manque de diversité dans le milieu artistique à deux ou trois problèmes. S’il fallait se résoudre à isoler les facteurs qui contribuent le plus à cette inertie, la taille réduite du marché constitue encore une fois une des causes principales pour lesquelles toutes les opportunités se créent, et tous les contrats se signent, au sein des mêmes réseaux. Les baby-boomers qui assument encore majoritairement les postes de responsabilité n’étaient pas confrontés-es à un paysage social aussi diversifié lorsqu’ils et elles ont développé leurs réflexes de travail il y a une quarantaine d’années. Ainsi, si les formulaires impersonnels en ligne des associations professionnelles artistiques laissent aussi peu de place à des parcours différents, c’est parce qu’il n’existe aucune commission chargée de comprendre comment fonctionne la reconnaissance culturelle à l’étranger. Un tel organisme serait susceptible de savoir par exemple qu’en Afrique, il est très prestigieux d’exposer dans des consulats, même si tel n’est pas le cas au Québec. Les artistes étrangers-ères pourraient alors bénéficier d’une véritable reconnaissance de leurs accomplissements lorsqu’elles et ils remplissent des demandes de subvention ou lorsqu’elles et ils cherchent à obtenir des contrats avec des maisons de disque, de production, ou avec des agents-es. En son absence, les artistes n’ont qu’une seule alternative à celle de se résigner à stagner dans les petits jobs étudiants : recommencer à zéro.
Le fait qu’au théâtre, l’habitude de tenir des auditions publiques est très peu répandue constitue un autre exemple des « mauvais réflexes » qui ont été adoptés par la génération qui tient encore les rênes de l’industrie culturelle à Montréal. À cela s’ajoute une vision ethnocentrique qui consiste à répéter qu’il y a une façon de voir l’art, et de faire de l’art au Québec qui est québécoise, et qu’il faut s’adapter à cette vision pour être produit ici. Les comédiens-nes issus-es de minorités audibles se heurtent ainsi à une vision identitaire fondée sur le joual, qui accepte mal d’intégrer d’autres accents (hispanophone, roumain, arabe…) sur la scène théâtrale. Si l’on considère l’ensemble des disciplines représentées par DAM, on constate que cette vision est appuyée, sur le plan étatique, par des organismes comme le Conseil des arts pour qui l’excellence esthétique demeure largement ethnocentrique. Cette tendance à reléguer tout ce qui est produit par les artistes étrangers-ères dans l’exotisme – ce dont témoigne très bien une étiquette comme « musique du monde », laquelle intègre tout ce qui n’est pas visiblement québécois dans une même catégorie – est frappante par l’appropriation occidentale du concept de contemporanéité. Ainsi, une danse contemporaine inspirée par des rythmes africains, comme la pratique la chorégraphe Nyata Nyata, n’est pas considérée comme « contemporaine » mais bien comme de la danse africaine.
C’est pourquoi Jérôme Pruneau considère qu’il est urgent de remplacer l’ouverture théorique passive qui est actuellement la norme dans le milieu culturel (« je suis ouvert venez me voir, postulez… ») par des démarches actives visant à intégrer les artistes de la diversité au sein des réseaux existants (« connaissez-vous quelqu’un qui… »). Pour pouvoir commencer à parler d’une véritable culture de la diversité, il faut cesser de considérer la diversité culturelle comme un problème à « gérer » et commencer à développer une vision philosophique de l’interculturel.
Survivre en se représentant soi-même : Wapikoni mobile et l’identité autochtone
« D’un livre à l’autre, la littérature dresse le portrait de qui nous sommes, exprime le détail de nos valeurs, de nos symboles, et fait de nous des êtres mis au monde, ouverts sur lui et présents au cœur d’un imaginaire commun[viii]». Réfléchissant au tollé provoqué au printemps 2013 à la suite de la décision du gouvernement de Pauline Marois de modifier l’intitulé du programme collégial « Arts et lettres » en « Culture et communications », Jean-François Caron rappelle ainsi la contribution fondamentale de la production artistique contemporaine dans la formation d’un sentiment de cohésion sociale. Il insiste aussi, par la même occasion, sur l’obligation qu’a l’école de continuer à transmettre ce « fonds culturel commun, [qui est aussi] un vecteur identitaire fort[ix]».
Couramment qualifiés de « quatrième pouvoir », les médias partagent en effet avec les institutions officielles d’enseignement la charge de diffuser le savoir et de nourrir l’imaginaire national, lequel s’avère indispensable à la valorisation d’un héritage culturel auquel chaque nouvelle génération apporte son empreinte. Or, comme l’a fait valoir Jérôme Pruneau, un-e Québécois-e dit-e « de souche » n’est pas le ou la même aujourd’hui qu’il y a 150 ans – ce qui implique que l’identité se renouvelle constamment, ce que les médias et les productions culturelles contemporaines se doivent de refléter.
Le cinéma occupe sans doute une place privilégiée à cet égard. Cette discipline se voit alors de plus en plus couramment chargée de répondre à l’impératif éthique de lutter contre la discrimination de groupes marginalisés. Par exemple, en France, la commission Images de la diversité, mise sur pied en 2007, est chargée de promouvoir la représentation de minorités ethniques dans les films français[x].
Au Québec, la cinéaste Manon Barbeau constitue un cas de figure exceptionnel de la mesure dans laquelle la conscientisation à cette problématique peut déterminer le cours d’une carrière. En 1998, à l’occasion du cinquantième anniversaire du lancement du manifeste Refus global qui a marqué l’entrée de la Belle Province dans la modernité, c’est en travaillant à la réalisation d’un documentaire qui visait à mettre en avant les mérites et les répercussions que ce document historique a produites sur les enfants des signataires – dont elle faisait elle-même partie – que Manon Barbeau a pris conscience du pouvoir transformateur que l’art exerce sur l’individu. Elle m’a confié ne plus avoir été la même personne avant et après la création des Enfants de Refus global. Une telle métamorphose, certes inquiétante, s’avère le plus souvent libératrice. C’est pourquoi elle a souhaité donner la parole à des gens issus de milieux défavorisés. Deux autres documentaires, L’armée de l’ombre (1999) et L’amour en pen (2004), résultent ainsi d’une collaboration avec des jeunes de la rue vivant à Montréal et à Québec, et avec des prisonniers à qui elle a fourni les outils nécessaires à la modification de leur propre image.
Ces créations collectives l’ont menée à mettre en place des studios mobiles adaptés à la production de films dans des environnements éloignés de grands centres urbains, comme c’est le cas des communautés autochtones vivant dans des régions éloignées. Dans les centres urbains, ces studios peuvent également se révéler utiles pour des individus travaillant dans des conditions matérielles difficiles, comme c’est le cas des jeunes sans-abri qu’elle a côtoyés-es pendant les trois années de fonctionnement de Vidéo Paradiso. Toutefois, devant la diversité des organismes destinés à fournir un appui aux jeunes de la rue, elle a pris le pari de mettre un terme à cette initiative afin de centrer son attention sur ce que l’auteur-compositeur-interprète et réalisateur Richard Desjardins a appelé « le peuple invisible » dans son documentaire éponyme datant de 2007.
Depuis, l’entreprise poursuivie par Wapikoni mobile a rencontré un succès qui ne cesse de grandir, comme en témoignent les 120 prix accordés aux quelque 900 documentaires produits ces treize dernières années à travers 30 communautés au Canada et 17 communautés en Amérique du Sud. À noter que les dons reçus par l’organisme proviennent d’un public à la fois autochtone et non autochtone. Cet appui financier, lequel peut parfois s’avérer vital – comme ce fut le cas en 2012 lorsque le projet a « failli mourir » après que Services Canada l’ait « amputé de la moitié de [son] budget[xi]» – revêt également un caractère symbolique. Il indique que Wapikoni bénéficie d’un mandat de confiance renouvelé de la part des communautés autochtones qui ont contribué aux deux tiers à sa fondation.
À la différence de nombreux projets non autochtones qui ont été abandonnés, le Wapikoni mobile résulte d’une collaboration entre Manon Barbeau, le Conseil de la Nation Atikamekw, et du Réseau des jeunes. La présidence du conseil d’administration de Wapikoni est d’ailleurs assumée par la cofondatrice du mouvement Idle no more Quebec, Melissa Mollen Dupuis, issue d’une communauté innue. Lorsque je lui ai demandé quelles ont été les difficultés auxquelles elle s’est heurtée lors de la mise en place de ce projet, Manon Barbeau n’a pas manqué de souligner, d’ailleurs, que cette initiative bénéficie de la crédibilité nécessaire pour remplir le mandat dont elle s’est chargée précisément en raison de la participation active des communautés autochtones. Elle cherche à valoriser leurs langues et leurs cultures, afin de permettre aux gens des communautés de mettre un terme à l’isolement dont ils sont victimes depuis trop longtemps.
Le but de Wapikoni mobile n’est pas de transformer tous-tes ses participants-es en des cinéastes accomplis-es, mais de permettre de leur redonner confiance en leurs moyens. Il est difficile de mesurer l’impact que la participation à un projet créatif de ce type peut avoir sur la vie d’un individu, ce qui explique pourquoi les objectifs varient en fonction de chacun. Pour certains-es, l’arrivée de la caravane tout équipée du Wapikoni leur a peut-être redonné le goût d’être active dans leur communauté, de se trouver un emploi, ou de retourner à l’école. Pour beaucoup d’autres, il s’agissait surtout de leur redonner goût à la vie. Ce n’est donc pas un hasard si Santé Canada contribue de manière significative au financement de ce projet : les effets positifs de la création sur la santé sont désormais reconnus[xii]. Le fait de contribuer à contrer les stéréotypes qui circulent sur les Autochtones à travers le monde, et de modifier l’image qu’ils et elles perçoivent de leur communauté par la même occasion, constitue un moyen efficace de contrer le suicide auprès de jeunes qui souffrent d’un manque de reconnaissance de leur propre culture et d’une absence de consolidation de leur identité.
Ce qui n’empêche pas que plusieurs aient pris goût à ce moyen d’expression. Parmi celles et ceux qui ont désiré pousser l’expérience plus loin, les histoires de succès ne manquent pas. Après avoir réalisé son premier dessin animé dans la roulotte, Raymond Caplin, un jeune Micmac, s’est vu offrir l’opportunité de se former gratuitement auprès de spécialistes travaillant pour Pixar et Disney à la célèbre École de l’image Gobelins à Paris[xiii]. Son cas est caractéristique de beaucoup de jeunes qui travaillent à présent dans le cinéma, poursuivent des études dans ce domaine, ou y enseignent même, à l’instar d’Abraham Côté. Après avoir produit plusieurs films avec Wapikoni, ce dernier dispose à présent de son propre matériel pour réaliser des films dans sa communauté.
Mais l’histoire de succès la plus connue demeure sans doute celle du rappeur algonquien Samuel Tremblay, plus connu sous le nom de Samian, dont la carrière internationale lui a valu de se produire sur scène avec le groupe Loco Locass, avant de gagner le Félix du meilleur album hip-hop en 2010 pour son deuxième album, Face à la musique. Tout comme la poétesse-slameuse Natasha Kanapé-Fontaine, dont la publication de ses trois recueils chez Mémoire d’encrier lui a valu de voyager jusqu’en Haïti, Samian est aujourd’hui devenu une figure de proue de la nouvelle génération autochtone. Souhaitons que celle-ci devienne un moteur de changement.
[iv] Caron, Jean-François. 2013. « Écriture migrante : migrer au cœur de notre littérature ». Lettres québécoises nº152, hiver 2013, p. 12-15
[v] Chartier, Daniel. 2008. « De l’écriture migrante à l’immigration littéraire : perspectives conceptuelles et historiques sur la littérature au Québec ». Dans Dumontet, Danielle et Frank Zipfel (dirs.) Écriture migrante/Migrant Writing. Zurich : OLMS
[vii] Crépeau, Jean-François. 2016. « Ceci n’est pas un roman ». Lettres québécoisesnº162, été 2016, p. 20-21
[viii] Caron, Jean-François. 2015. « Enseigner/apprendre la littérature ». Lettres québécoises nº157, printemps 2015, p. 15
[ix] Moreau, Patrick. 2014. « Quelle littérature québécoise pour quelle formation? ». L’Unique, juin 2014, p. 6, cité par Jean-François Caron (opcit, p. 16)
Isabel Brochu nous partage en exclusivité les premiers balbutiements d’un projet de collectif féministe dans la région du Saguenay‒Lac-Saint-Jean, sa vision du féminisme en région et les défis qui attendent les militantes locales.
Après avoir quitté la douceur inhabituelle du temps montréalais de cette fin du mois de février, j’ai emprunté la route qui relie la métropole québécoise à la magnifique région du Saguenay‒Lac-Saint-Jean. C’est dans la chaleur du café Cambio sur la rue Racine à Saguenay, au cœur des territoires nordiques toujours ensevelis sous des mètres de neige blanche, que j’ai fait la rencontre d’Isabel Brochu. D’entrée de jeu, cette dernière se présente énergiquement comme étant une femme de 51 ans au service du développement régional, très impliquée dans son milieu et pour qui la justice sociale est une valeur centrale. « Je considère que je prends la parole assez librement; libre d’esprit, c’est mon critère de vie, que j’essaie d’appliquer le plus possible depuis très longtemps. »
Après avoir obtenu son diplôme de l’Université du Québec à Chicoutimi en études régionales, Isabel œuvre comme agente de développement dans les milieux touristiques et ruraux, puis elle décide de faire le saut et de se lancer à son compte à titre de consultante indépendante en développement de projet. Elle est également chroniqueuse pour le journal Le Quotidien, dans lequel elle publie un article mensuel. En addition, Isabel siège au conseil d’administration du Théâtre à bout portant et au conseil de coordination du collectif Citoyens pour la démocratie. Depuis quelques années, elle n’hésite pas à s’identifier fièrement comme militante féministe.
Tout commence à l’adolescence, lorsqu’elle fait part à son père, qui était travailleur à la papeterie Abitibi Consolidated à l’époque, de son désir de postuler à l’usine pour les emplois d’été étudiants très prisés en raison des salaires élevés. « Tu peux pas, t’es une fille, tu l’auras jamais l’emploi », lui avait alors répondu ce dernier en riant. « Le concept de l’inégalité, je l’ai compris très tôt, et je me suis toujours battue contre ça. » Dès lors, elle s’emploie à revendiquer l’égalité entre les sexes de façon individuelle, mais il y a toujours eu peu de possibilités de s’impliquer collectivement dans des groupes féministes au niveau local; ce n’est que plus récemment que les occasions se sont manifestées à elle plus concrètement.
De la nécessité et des spécificités d’un féminisme régional
Avant tout, il importe de prendre conscience que le contexte régional du Saguenay‒Lac-Saint-Jean confère des spécificités aux enjeux d’un féminisme qui doit composer avec certaines réalités territoriales, structurelles et économiques. En effet, la région se caractérise par des inégalités entre les hommes et les femmes plus marquées que dans les autres régions de la province, que ce soit au niveau de l’emploi et des revenus, de la représentation politique, du travail domestique, de la violence ou du sexisme quotidien banalisé.
Selon les données du Conseil du statut de la femme sur le Saguenay‒Lac-Sait-Jean[i], le taux scolarité des femmes de la région est moins important comparativement à celui des hommes de la région et des femmes de l’ensemble du Québec. De plus, la migration des jeunes femmes scolarisées est plus importante que celle des garçons. Du côté économique, l’écart entre les revenus est l’un des plus importants, les femmes de la région sont parmi les plus pauvres au Québec, et leurs emplois sont aussi plus précaires.
Toujours selon les données du Conseil du statut de la femme, il existe une ségrégation professionnelle nettement plus prononcée dans cette région que dans l’ensemble du Québec. La structure économique de la région, historiquement axée sur les ressources naturelles, et l’intégration plus récente des femmes sur le marché du travail permettent en partie d’expliquer pourquoi il est plus difficile de faire éclater les modèles traditionnels qui tendent à se reproduire.
Du côté de la représentation politique, la région se situe dans les derniers rangs concernant la participation des femmes aux conseils d’administration et instances décisionnelles. En parallèle, la représentation des jeunes dans ces lieux de pouvoir tend à être plus égalitaire dans l’ensemble de la province, ce qui n’est pas le cas dans la région. Finalement, les femmes sont nettement plus nombreuses à être victimes de violence et à subir, dès leur plus jeune âge, des agressions sexuelles.
Malgré une nécessité particulièrement marquée, le féminisme demeure un terme rare, voire inexistant dans l’espace médiatique au Saguenay‒Lac-Saint-Jean. « Le féminisme n’existe tout simplement pas dans le discours public », confirme Isabel. En contraste avec la situation de plusieurs chroniqueuses féministes en milieu urbain concernant l’ampleur de la violence misogyne qu’elles vivent au quotidien, il est étonnant d’apprendre que les positions féministes de Mme Brochu semblent plutôt passer inaperçues dans le contexte régional.
En guise d’illustration, celle-ci mentionne un article au titre provocateur qu’elle publie en 2015 dans le journal Le Quotidien, « La Région, le “Boys club 02” »[ii], dans lequel elle se questionne sur les problèmes structurels et culturels qui freinent la représentativité des femmes dans les principales instances décisionnelles régionales. « Au fond, je tenais des propos assez durs pour les hommes; je disais que la région, c’était un gros boys club au complet, explique-t-elle. Je n’ai eu aucune réponse, aucun commentaire, aucune critique, rien. Je me suis questionnée : est-ce que c’est de l’indifférence? »
Insuffler un nouvel élan : défis et perspectives
Conséquemment, c’est dans le but de pallier ce silence que s’organisent les récentes rencontres entre plusieurs femmes qui souhaitent s’impliquer dans la (re)dynamisation du militantisme féministe régional. Pour ce faire, Isabel affirme que les réseaux sociaux constituent incontestablement de précieux outils de communication pour remédier à l’obstacle que représente l’étendue du territoire régional pour la convergence des forces féministes. Cette mère de 51 ans se dit être l’exemple de l’efficience de ces médiums à rejoindre les femmes de tous âges, peu importe où elles se trouvent. « Au commencement, je me suis nourri sur les groupes féministes tels que Je suis indestructible, Femme philosophie, Mtl Sisterhood et compagnie. J’ai lu les débats, les chicanes aussi, et j’ai façonné ma pensée à partir des réalités des autres groupes de femmes, des jeunes surtout. »
Par contre, elle a l’intime conviction que l’utilisation des médias sociaux présente des limites importantes qui peuvent même s’avérer contre-productives. « J’ai eu la chance d’aller à l’école longtemps, et je suis capable d’être critique par rapport aux contenus qui circulent sur les médias sociaux; mais ce n’est pas le cas de toutes les femmes. Par exemple, il peut être difficile pour les femmes vivant d’autres réalités de s’identifier à certains propos plus radicaux ou intellectuels qui sont véhiculés sur ces groupes. »
Finalement, Isabel insiste sur l’importance de la rencontre qui favorise le dialogue permettant de mettre l’accent sur les liens communs, dans une optique de solidarité entre les femmes. « Quand tu as quelqu’un en face de toi, ce n’est pas la même chose, illustre-t-elle. La non-mixité est également importante. Il y a un respect, des règles de discussion qui sont géniales : la dynamique est complètement différente et ça, ça fait du bien. »
Plusieurs défis s’annoncent alors à l’horizon pour le collectif en devenir concernant la lutte féministe en contexte régional. Lorsque la question lui est posée, Isabel répond sans hésiter : « La première chose qu’on peut souhaiter, c’est qu’on ait un discours qui soit porté dans l’espace public; il faut que les gens répondent, il faut qu’il y ait un débat. » Plus qu’un mouvement, le féminisme constitue désormais un champ d’études en soi, avec ses cadres théoriques et grilles de lecture permettant d’étudier le monde avec une perspective qui prend en compte les rapports de genre, de sexe, de classe, de race. Mme Brochu est d’avis qu’il faut s’employer davantage à utiliser les outils de ces avancées théoriques dans le but de s’attaquer aux enjeux spécifiques du territoire régional. « C’est ce qui se fait de plus en plus actuellement dans les universités, et dans ce sens, le mouvement ne peut que s’enrichir. Mais le défi ensuite, c’est la diffusion, la vulgarisation, pour permettre aux citoyen[·ne·]s de se les approprier. »
En ce sens, il y a un grand travail d’éducation populaire à faire, car plusieurs idées reçues en lien avec la question persistent dans les communautés. Longtemps, les centres de femmes de la région ont évité de se définir comme féministes, peut-être parce que le mot demeure incompris ou polarisant. À titre d’exemple, ce n’est que tout récemment que le groupe communautaire almatois Récif 02, rassemblant une trentaine de groupes de femmes de la région et plus de 100 000 membres, s’est revendiqué du féminisme dans sa description. Le mouvement local est traditionnellement structuré autour des centres de femmes qui jouent un rôle déterminant dans la région, mais qui s’orientent plus souvent sur les services aux femmes que sur les luttes politiques revendicatrices.
Dans ce contexte, les activités pour la Journée internationale pour les droits des femmes présentent habituellement conférences, présentations et pièces de théâtre qui traitent principalement des luttes historiques du passé. Le besoin de multiplier les initiatives organisées en dehors des lieux institutionnels se fait donc toujours fortement sentir. L’appropriation de l’identité féministe demeure timide dans la région, et un des défis du collectif sera certainement de renverser cette situation, ce qui pourrait grandement contribuer à améliorer la visibilité des enjeux féministes. C’est avec amusement qu’Isabel me raconte que son fils parle de sa mère féministe dans sa cour d’école. C’est certainement grâce à des femmes comme elle qu’on peut espérer que la prochaine génération soit davantage conscientisée à ce sujet.
Pour Mme Brochu, il ne fait pas de doute que plusieurs militantes locales sont déterminées à combattre le sexisme qui persiste dans nos sociétés, et elles sont conscientisées par la mise en commun d’expériences et de savoirs dans le contexte plus large d’une (re)dynamisation du féminisme à l’échelle de la province et de l’international. Elles ont suivi les mouvements d’agressions non-dénoncées, ont lu sur les enjeux de l’intersectionnalité, de la culture du viol, de la communauté LGBTQ; elles sympathisent avec les féminismes noirs et arabes; elles se sentent impliquées dans l’émergence de « la quatrième vague » qui porte en son centre l’utilisation des nouvelles technologies à des fins d’accessibilité et de diffusion de l’information.
À l’échelle régionale, elles dénoncent le sexisme ordinaire et le ton paternaliste des élus envers les femmes qui prennent la parole publiquement. Isabel ressent avec elles le besoin de se rassembler et d’agir, et c’est dans cet esprit que l’idée du collectif fait actuellement son chemin : les féministes de la région ont une volonté assumée de mettre en commun leurs visions et moyens d’action pour renverser une situation inégalitaire qui est enracinée dans la société.
« Ce qui est ressorti aussi des discussions, c’est la nécessité de se former entre nous, sur l’intersectionnalité par exemple, de se faire des journées portant sur le transféminisme, faire venir des gens de l’extérieur peut-être aussi. » La réalité géographique constitue à cet égard le premier défi concret pour les intéressées. Pour l’instant, deux réunions ont eu lieu, réunissant une vingtaine de participantes dont Marielle Couture, entre autres co-fondatrice du média Mauvaise Herbe et co-organisatrice du festival Virage; Anne-Martine Parent, professeure en littérature à l’UQAC et auteure, plusieurs étudiantes des Cégeps de Saint-Félicien et Jonquière. C’est donc avec joie qu’Isabel s’est engagée à participer à cet effort féministe, et elle est très fière de ce projet qui prend forme. « C’est réaliser qu’il y a d’autres possibles dans les rencontres entre individus », résume-t-elle.
Dans une deuxième mesure, Isabel convient qu’il est important d’améliorer le dialogue avec les groupes féministes de tous horizons à travers le Québec. À ce sujet, elle reconnaît qu’il y a un gros travail à faire : « Il y a un fossé qui se creuse entre les régions, et notamment Montréal, depuis des années, et évidemment le féminisme en fait partie. Il y a définitivement une rupture au niveau des communications, au niveau de la politique. Lorsque nous avons des gouvernements qui présentent des visions qui ne sont qu’économiques, les régions deviennent des territoires économiques. Mais la faute n’incombe pas qu’aux autres : il y a une autocritique importante à faire. Les gens ne se sont pas mobilisés contre les réformes néo-libérales qui ont mené à l’abolition du Comité régional de développement (CRÉ) ou du Centre Local de Développement (CLD) par exemple. » Sous cet angle, l’inquiétude quant à la prospérité économique de la région semble parfois éclipser les questions sociales, dont celle du féminisme. Pourtant, Isabel insiste sur le fait que ces enjeux ne s’excluent pas, et doivent être considérés de façon interdépendante.
Finalement, il suffit de quelques femmes engagées dans leur communauté pour favoriser la diffusion des idées, la médiatisation d’une parole féministe forte et assumée dans l’espace public. Il est évident que passer une heure à boire un café avec une femme aussi ouverte, attachante et déterminée qu’Isabel suffit pour donner l’envie de s’impliquer socialement dans cette région qui a encore tout à offrir. Il est remarquable d’être témoin de son profond désir de changement et de justice sociale, mais surtout de son amour pour son territoire et pour les gens qui y habitent. L’unification des voix féministes est fondamentale pour aspirer à modifier les constats actuels sur l’égalité des sexes en région pour les prochaines générations. Beaucoup de travail reste à faire par le collectif en devenir pour lever le voile sur les inégalités persistantes entre les sexes au Saguenay‒Lac-Saint-Jean, mais il ne fait pas de doute que grâce à des femmes comme Isabel, les citoyen·ne·s de la région entendront davantage parler de féminisme dans un futur rapproché.
CRÉDIT PHOTO: Corinne Asselin [i] Conseil du Statut de la Femme (2015). Saguenay-Lac-Saint-Jean : Portrait statistique Égalité Femmes Hommes. Québec : Bibliothèque nationale du Québec.
Osheaga 2016 : remise en question de la compétence des agent·e·s de sécurité privée
Le 29 juillet 2016, dans le cadre du festival Osheaga, une festivalière dit avoir été droguée alors qu’elle assistait au concert des Red Hot Chili Peppers. Sans pouvoir comprendre exactement comment cela s’est produit, Mélanie Maxine Doucet, la festivalière en question, a dénoncé entre autres l’incompétence d’une agente de sécurité qui n’aurait pas répondu convenablement à sa plainte non-officielle, dans laquelle elle reprochait aux agent·e·s de ne pas avoir été capables d’empêcher une telle situation ni de lui avoir fourni l’aide adéquate. Bien médiatisé[i], l’événement a suscité mon intérêt quant à la formation des agent·e·s de sécurité travaillant dans les festivals montréalais. Pourquoi une personne affirmant s’être fait droguer n’a-t-elle pas reçu l’aide appropriée? Pourquoi blâmerait-on davantage la sécurité privée que les personnes qui possèdent de la drogue ou celles qui gardent le verre[ii]? J’ai mené une enquête[iii] afin de voir comment s’articulaient les notions de responsabilité et de sécurité dans notre société. Je partais de la prémisse selon laquelle dans toute circonstance où des gens se rassemblent dans un lieu public, la sécurité de chacun·e dépend de plusieurs parties impliquées. Dans le cas des festivals, la sécurité des un·e·s et des autres n’est pas la seule responsabilité des agent·e·s, mais bien de l’organisation du festival (ses conditions d’entrée, le contrat d’achat du billet, la mise en place de personnel formé et adéquat pour réagir devant diverses situations, etc.) et aussi des festivaliers et festivalières, qui doivent veiller à leur propre protection et à celle des autres. Les festivaliers et festivalières doivent aussi se responsabiliser, par exemple en ne possédant pas d’armes ou de drogues et en s’assurant de bien surveiller leurs effets personnels. L’agence de sécurité privée ne peut pas protéger tout le monde de tous les dangers, bien qu’elle s’assure de gérer la foule et de faire entrer sur le site le minimum d’éléments potentiellement dangereux, du selfie stick aux armes et aux drogues.
Ainsi, en juillet et août derniers, j’ai voulu comprendre de quelle manière les agent·e·s auraient pu mieux travailler pour éviter qu’une telle situation se produise. J’ai donc mené une enquête auprès d’agent·e·s de sécurité qui ont l’habitude de travailler dans les festivals d’été de Montréal. Huit ont accepté de répondre à un questionnaire que j’avais composé dans le but de connaître leur formation ainsi que les directives qu’il leur est habituellement demandé de suivre lors de leurs quarts de travail (pour la fouille, la gestion des foules, les cas de violence, etc.). Ce faisant, je me suis rendue compte que personne ne possédait de formation en sécurité privée, qu’elles et ils étaient embauché·e·s à titre d’agent·e·s temporaires. Ce titre s’obtient à la demande, pour ne pas dire « à l’achat » d’un permis temporaire. Les permis temporaires s’obtiennent à la suite une demande déposée au Bureau de la Sécurité privée (BSP), organisme paragouvernemental sous la tutelle du ministère de la Sécurité publique, mais qui est plus ou moins autonome. L’obtention du permis d’agent·e temporaire peut se concrétiser si la personne qui en fait la demande répond à trois critères : 1) elle doit avoir au moins 18 ans, 2) elle doit avoir une promesse d’embauche de la part d’une agence de sécurité en règle (qui est enregistrée auprès du BSP), 3) elle ne doit pas posséder de casier judiciaire et doit être reconnue pour avoir de bonnes mœurs. Si ces conditions d’admission sont remplies, la personne débourse alors 130 $ et peut ensuite simplement pratiquer la fonction d’agent·e de sécurité privée, et ce, rappelons-le, sans aucune formation. Comment se fait-il, alors, que nous fassions autant confiance à la sécurité privée, qui se retrouve partout et de plus en plus dans notre paysage et dans les milieux publics, si plusieurs agent·e·s ne sont en fait que des citoyen·ne·s comme vous et moi, qui ne savent pas plus gérer une foule ni nécessairement venir adéquatement en aide à une personne qui croit avoir été droguée? D’un autre côté toutefois, je me suis demandé pourquoi Mélanie Maxine Doucet[iv], et moi-même qui me posais cette question, nous attendions à une protection quasi infaillible de la part de la sécurité privée? Qu’est-ce qui fait que nous nous déresponsabilisons de notre propre sécurité et que nous croyons que peu importe la situation de risque ou de danger, nous pouvons la remettre entre les mains d’agent·e·s? Dans une entrevue accordée à Global News[v], la jeune femme a déclaré : « J’ai été complètement écartée; on m’a dit qu’elles et ils [les agent·e·s] étaient très occupé·e·s et faisaient de leur mieux, mais ne pouvaient pas saisir tout ce qui se passait la sécurité et que j’aurais peut-être dû mieux surveiller mon verre. Qu’est-ce que j’étais censée faire? Fixer mon verre constamment plutôt que regarder le spectacle? [traduction libre] [vi]» Dans cette déclaration, Mme Doucet semble bien croire que les agent·e·s auraient dû prévenir le mal qu’elle a subi. À la fois, il s’agit d’une certaine déresponsabilisation de la préservation de sa propre sécurité. Je me suis donc intéressée à comprendre quel était le contexte de la montée de la sécurité privée dans le paysage montréalais, comment et pourquoi nous interagissons socialement et individuellement avec cette réalité, et finalement comment le gouvernement répond à l’augmentation de la présence de la sécurité privée dans notre collectivité.
Catastrophisme et privatisation de la sécurité
L’avènement de la sécurité privée est un phénomène qui a pris de l’importance au cours des vingt dernières années et qui a connu une croissance remarquable depuis le début des années 2000, surtout en Amérique du Nord, après la peur instaurée du terrorisme dans les espaces publics, réponse collective aux attentats du 11 septembre 2001[vii]. Les gens demandaient de la protection, les discours catastrophistes se propageaient dans les médias, les aéroports, les lieux publics, si bien et tant que les événements de grande envergure (spectacles, festivals) et les lieux publics tels les métros[viii] et les aéroports, se sont vus obligés, pour être assurables, de déployer sur leur site des agent·e·s de sécurité. Et ce n’était pas la police provinciale ou municipale qui pouvait remplir ce rôle, car elle était d’une part déjà bien occupée à veiller à des dangers d’autre nature et le gouvernement ne pouvait monétairement payer autant de personnel pour répondre à la demande. En peu de temps, sur une dizaine d’années, la sécurité se retrouvait partout, elle était devenue un besoin, voire un droit fondamental. Dans son article Utopias of Power : From Human Security to the Responsability to Protect[ix], la chercheuse en sciences sociales Chowra Makaremi suggère qu’il y a un processus de normalisation dans cette nouvelle vision de la sécurité : « Au cours des deux dernières décennies, un cadre normatif qui détermine l’approche devant des situations d’échec de l’État et qui établit de nouvelles priorités d’intervention a émergé : une vision non-militaire de la sécurité qui déplace le processus de sécurisation dans les environnements social, économique et physique, c’est-à-dire dans “les habitudes de la vie quotidienne”. Le discours de la sécurité humaine en est un d’intervention qui se concentre sur les individus et les populations. Mais il s’applique également à une série de techniques et à un programme d’action qui implique divers acteurs, l’État, l’international, le privé et la société civile, et différents secteurs d’activité […][x]. [traduction libre] »Ainsi, la sécurité privée s’est vue devoir remplir un rôle social dans la population : celui de garantir la conservation individuelle de la notion de « free from fear » (libérer de la peur)[xi], à laquelle les citoyen·ne·s d’aujourd’hui se réclament en droit, en tout lieu, en tout temps. Cette attitude devant la protection personnelle et la garantie de ne pas subir de maux de toutes sortes est tributaire d’une société où l’on se méfie de l’Autre[xii], dès lors que l’on franchit ses frontières, son « chez soi, sa vie privée ». Chacun et chacune s’attend donc, par le contrat social et ses droits fondamentaux, à ce que sa sécurité physique soit assurée dès que le pas vers l’extérieur est franchi. Pourtant, la réalité est qu’une telle protection ne peut être promise, ni par l’État ni par un organisme parapublic ou privé.
Au Québec, c’est depuis 1996 que le gouvernement cherche à institutionnaliser la sécurité privée, une tendance qui s’observe d’abord à travers la création d’un comité consultatif[xiii] sur la question[xiv]. Née de ce comité défunt qui ne porta pas immédiatement fruit, une étude globale sur la question a été menée au cours des années suivantes pour aboutir à la réalisation, en 2003, du Livre blanc : la sécurité privée, partenaire de la sécurité intérieure[xv]. L’État remarquait alors que l’industrie de la sécurité privée commençait à devenir importante et la seule loi encadrant ce milieu datait de 1962. Elle nécessitait donc une profonde réforme aux yeux du gouvernement, qui n’avait alors aucune idée du nombre d’agences, d’agents et d’agentes qui faisaient affaires et pratiquaient dans la province, ni ne connaissait les conditions entourant les pratiques et les parties qui se mêlaient à la sécurité publique. C’est ainsi qu’après le Livre blanc, des consultations publiques et plusieurs années de travail est née la nouvelle Loi sur la sécurité privée (projet de loi 88 adopté en 2006) et le Bureau de la Sécurité privée (2010).
Bien sûr, si le gouvernement québécois désirait assurer la sécurité des gens et institutionnaliser la sécurité privée par l’organisme « Bureau de la Sécurité privée », ses intentions étaient aussi de réglementer une industrie générant des milliards de dollars dans la province, et d’assurer qu’il n’y ait pas d’interactions douteuses entre les agent·e·s de la paix et les agent·e·s privé·e·s. Il s’agissait de pouvoir mieux contrôler le nombre d’agences et de personnes employées, ainsi que d’assurer que les formations adéquates soient données et que personne ne pratique en outrepassant ses droits dans ses fonctions. Si la création du registre des agences et des agent·e·s par le BSP a amené un nombre important d’inscription ainsi qu’une reconnaissance gouvernementale pour les regroupements inscrits, des personnes pratiquent encore aujourd’hui sans permis et sans être enregistrées. La création de la Loi sur la sécurité privée a aussi engendré une lacune liée aux permis temporaires. Selon la loi, si la demande est trop forte et que le besoin (toujours à la discrétion du Bureau et des agences) se fait sentir, l’embauche d’agent·e·s à permis temporaire est acceptée, et ce, sans qu’elles et ils n’aient à suivre de formation. Le permis à 130 $ est valide pour une durée de 120 jours, mais peut être renouvelé indéfiniment selon les besoins de l’agence. La majorité des permis temporaires sont délivrés durant l’été, lors des festivals, alors qu’une foule importante se rassemble dans les lieux publics en plein air. C’est donc quand il y a le plus grand nombre de gens à « surveiller » qu’il y a le plus d’agent·e·s sans formation sur le terrain.
Les lacunes de la sécurité privée et les réponses des parties impliquées
En entrevue téléphonique, monsieur Claude Paul-Hus, directeur du BSP, a répondu à plusieurs questions concernant les permis temporaires et les agent·e·s. Selon lui, aucun·e agent·e ne travaille sans la présence d’un·e superviseur·e à proximité. Les superviseur·e·s seraient tou·te·s des agent·e·s régulières et réguliers possédant une formation de 70 heures, ce que corrobore Alexandra Paré, qui s’occupe des relations avec les médias au ministère de la Sécurité publique du gouvernement du Québec[xvi]. Cependant, une autre lacune se glisse : il n’y a pas de nombre limite d’agent·e·s sous la responsabilité d’un·e superviseur·e, nous confie le directeur. Si cela convient financièrement aux agences, qui embauchent sans avoir à fournir de formation et qui peuvent rapidement rassembler le total de personnel requis pour les événements, il faut quand même convenir qu’il s’agit d’un manquement important pour la sécurité du public. La réalité est que ce qui semble compter dans l’équation est la confiance que la collectivité accorde à la simple présence d’un·e citoyen·ne en uniforme. L’illusion fonctionne et rend possibles des situations où une personne qui croit avoir été droguée espère et désire une protection sans faille de la part des agent·e·s de sécurité. Malgré tout, M. Paul-Hus affirme que ce ne sont ni des intérêts financiers ni la volonté de faciliter l’embauche rapide de personnel qui justifient l’octroi de permis temporaires. On souhaiterait plutôt conserver une flexibilité lors d’événements spéciaux, où, par exemple, en cas de catastrophe naturelle, un nombre considérable d’agent·e·s peut être nécessaire en un cours laps de temps. Il m’assure toutefois que la question de la formation sera remise à l’ordre du jour lors de prochaines réunions du comité de gestion du BSP. De son côté, Mme Paré remet la responsabilité des actions des agent·e·s à permis temporaire aux superviseur·e·s et la sécurité du public entre les mains de l’organisation des événements (dans le cas des festivals et spectacles) : « Il appartient à l’organisat[ion] d’un événement d’assurer la sécurité des participant[·e·]s en fonction du risque que présente son événement. À ce titre, l’organisat[ion] peut formuler ses exigences à l’agence de sécurité ou retenir, au besoin, les services d’un organisme spécialisé en secourisme comme c’est souvent le cas lors d’événements d’envergure. »
Par ailleurs, les agent·e·s qui ont répondu à mes questions ont aussi soulevé des points non négligeables quant aux conditions parfois discutables dans lesquelles elles et ils sont contraint·e·s de travailler : quarts de travail dépassant douze, voire quinze heures d’affilée, au grand soleil ou par grand froid, sans pause, plusieurs jours en continu entrecoupés de brèves nuits de sommeil d’à peine trois, voire quatre heures. Dans de telles conditions, selon une agente qui a l’expérience de deux étés avec un permis temporaire, il arrive parfois que des agent·e·s perdent patience, soient moins alertes, prennent plus de pouvoir que ce qui leur est autorisé et soient moins vigilant·e·s. Sans expérience ni formation, il apparaît que certain·e·s abusent de leurs droits en prenant l’autorité que leur confère indirectement leur position, ou ne parviennent pas à aider adéquatement une personne en danger qui demande des soins qu’elles et ils ne savent pas prodiguer. Les agent·e·s questionné·e·s, m’assurent toutefois que sur les sites des festivals, par exemple, il y a toujours du personnel policier et ambulancier sur place pour répondre aux besoins de premiers soins et aux situations liées à la drogue et aux armes. Il reste néanmoins que les personnes qui participent aux festivals considèrent les agent·e·s de sécurité comme les premières personnes responsables de leur protection, étant donné leur présence plus visible par leur plus grand nombre.
Parmi les agent·e·s qui ont répondu à mon questionnaire, on soulève aussi le fait que l’esprit d’équipe qui se crée entre collègues sur le terrain rend difficile la dénonciation d’abus de pouvoir, la critique de mauvaises conditions de travail ou encore la facilité à demander une meilleure formation auprès de l’employeur. D’ailleurs, M. Mulone, criminologue membre du conseil d’administration du BSP, soulève dans un article que bien que l’autorégulation du Bureau soit souhaitable, le doute subsiste quant à la confiance accordée à une gestion interne juste et honnête : « [S]i nous parlons de déontologie, c’est-à-dire du rapport avec le public, une instance indépendante du Bureau se doit d’être mise de l’avant, particulièrement si ce dernier est contrôlé par l’industrie via un conseil d’administration représentant majoritairement cette dernière. Les intérêts et les droits du grand public se doivent d’être protégés[xvii]. » Car outre le registre des agences et agent·e·s en ligne sur le site du BSP et une adresse courriel donnée pour formuler des plaintes, aucune politique de dénonciation interne n’a été créée. Cette absence dans l’autorégulation de l’industrie de la sécurité privée demeure un point faible qui démontre un manque de volonté et de transparence face au public.
Ce que la sécurité privée exprime de notre société
La présence du Bureau de la Sécurité privée au Québec indique un tournant important dans la définition actuelle de la sécurité civile, répondant au discours de catastrophisme dans lequel l’espace public est devenu une menace à la protection de la vie humaine dans le quotidien. L’attente, selon le contrat social sur lequel notre société est basée, est que l’État garantisse à chacun et chacune d’être « libéré·e de la peur ». Cependant, en dehors de la vie privée, et aussi parce que la vie privée est inconnue, l’extérieur devient une source de méfiance pour tout un chacun. Ainsi, chaque agent⸱e de sécurité devient en quelque sorte un instrument de régulation de ce chaos imaginé qu’est le dehors, par le biais des agences de sécurité qui l’embauche C’est donc l’avènement de la surveillance des civil·e·s par les civil·e·s, via un organisme paragouvernemental subordonné par le minsitère de la Sécurité publique, et ce, sans que l’État n’ait à débourser un dollar, lui qui a privatisé une partie de ce qui aurait dû être de la « sécurité publique » par la création du BSP. Se finançant à même les coûts des permis, le budget du BSP dépend donc entièrement du nombre d’agences et d’agent·e·s qui s’inscrivent au registre créé en 2010. Il faut donc qu’un nombre important d’entreprises et d’agent·e·s se déclarent au Bureau, sans quoi il perd de son autonomie et devient caduc. Les permis temporaires sont ceux qui ne requièrent pas de formation de la part du personnel, ce qui en fait les plus accessibles pour les citoyen·ne·s, et ils deviennent une option intéressante pour toute personne à la recherche d’un emploi d’été rémunéré au-dessus du salaire minimum. Les agent·e·s qui détiennent un permis temporaire deviennent donc une main-d’œuvre bon marché pour les agences et l’État qui n’ont pas à ouvrir leur coffres pour assurer une présence et conserver l’illusion de la sécurité dans les lieux publics achalandés. Les policières et policiers reçoivent des années de formation et un salaire supérieur[xviii] aux agent·e·s de sécurité. Bien que les fonctions et responsabilités du corps policier soient plus grandes, il ressort qu’en engageant des agent·e·s de sécurité, l’État économise un montant considérable sur le personnel à payer et sur l’investissement pour la formation censée garantir à ses citoyennes et citoyens l’intégrité de leur sécurité privée et leur assurer d’être « libéré·e·s de la peur ». Cette presque omniprésence de la sécurité privée dans notre quotidien rassure aussi les civil·e·s qui craignent désormais toute une panoplie de dangers dont la source est l’Autre, l’inconnu. Le discours du catastrophisme explique aussi pourquoi nous assistons à une telle hausse de la demande et pourquoi plus aucun assureur ne veut couvrir un événement s’il n’y a pas de sécurité privée incluse dans le contrat[xix]. Toute cette interaction entre les diverses parties a fait exploser l’industrie de la sécurité privée au Québec, et un appareil de gouvernance est né afin de prendre un certain contrôle sur la situation. Le BSP est cet appareil, autonome et paragouvernemental à la fois, qui tente de gérer cette industrie tout en lui concédant des privilèges par le biais de la Loi sur la sécurité privée. Cette brèche qui permet aux citoyen·ne·s de devenir des agent·e·s de sécurité privée sans pourtant recevoir une formation adéquate comporte cependant des risques de dérive : des prises de pouvoir injustes, de l’incompétence dans la distribution de soins et l’offre d’aide, des manques de jugement, etc. Car il ne s’agit plus de réels agent·e·s de sécurité ayant les connaissances pour gérer les foules et apporter les premiers soins en cas d’urgence, mais bien de citoyen·ne·s ordinaires ayant payé leur droit à la pratique d’agent·e de sécurité, et par le fait même, aux privilèges découlant de ce métier[xx] : fouille sur des individus, droit de les maintenir si l’on juge une personne trop imprévisible ou énervée, droit de leur enlever des biens s’ils sont interdits sur un site, bref, un droit d’atteinte à la vie privée. Cette vie privée, qui normalement demeure hors de portée de l’État et du système public, devient ici accessible. La nuance est somme toute importante. Et pourtant, ce nouvel accès à la vie privée est donné par les individus qui deviennent spectateurs et spectatrices, festivalières et festivaliers, etc. Le billet de concert, le bracelet d’entrée au site d’un festival, voilà le contrat entre l’individu, la sécurité privée et, indirectement, l’État. C’est le billet, et l’argent donné pour l’avoir, qui confèrent, en plus du divertissement acheté, un laissez-passer pour la vie privée. En demandant une garantie de sécurité, la citoyenne ou le citoyen en reçoit une qui est semi-contrôlée, où l’État s’investit, mais en demi-mesures, et rend la découverte des responsables d’incidents impossible, car diffuse et dispersée entre les parties. La règle du jeu dans l’espace public est peut-être donc la suivante : chacun·e est responsable de sa propre sécurité.
Données sur l’industrie de la sécurité privée au Québec et à Montréal[i]
Il y a 250 agences de sécurité enregistrées à Montréal même
Il y a 1881 agences enregistrées au Québec
Le budget total du BSP, qui correspond aux frais payés pour obtenir des permis (réguliers et temporaires, agences et agent·e·s confondu·e·s), est de 6 705 452 $ en 2016
On compte 31 748 permis (temporaires et réguliers) délivrés en 2016, ce qui représente 79,5 % de l’industrie, laquelle comprend aussi les serruriers et le transport de valeurs, par exemple
Selon le Livre blanc sur la sécurité privée (2003), il y a un ratio de 1,6 agent·e de sécurité pour 1 agent·e de police au Canada
[i]Demande d’accès à l’information, Bureau de la Sécurité privée, Maître Andréane Boisclair, conseillère juridique. En date du 8 décembre 2016 et du 10 janvier 2017.
CRÉDIT PHOTO: Curious Fish[i]Divers médias ont souligné l’événement :
[ii]Je cherche à savoir comment on peut rendre la sécurité responsable d’une drogue introduite dans un verre tenu à la main, plutôt que la personne qui a introduit cette drogue dans le verre. Je cherche à comprendre pourquoi il a semblé logique, socialement, dans les médias et chez la personne croyant avoir été droguée, de s’en prendre aux agent·e·s de sécurité en les blâmant d’avoir mal fait leur travail. Cela ignore à la fois la culture du viol et rend les individus non-responsables des objets qu’ils tiennent dans leurs mains. Cela suppose aussi que la responsabilité de la sécurité individuelle est remise aveuglément entre les mains d’agent·e·s de sécurité privée.
[iii]Entre le 1er août 2016 et aujourd’hui, j’ai réalisé des entrevues (écrites) avec huit agent·e·s à permis temporaire, le Bureau de la Sécurité privée (le directeur M. Paul-Hus, la relationniste média, Mme Marie-Noëlle Paquette-Fugère, et Andréanne Boisclair, responsable aux demandes d’accès à l’information et conseillère juridique au BSP), et le ministère de la Sécurité publique (Mme Alexandra Paré, relationniste média). J’ai également consulté toutes les pages web du site du Bureau de la Sécurité privée, lu divers rapports du ministère de la Sécurité publique, le Livre blanc sur la sécurité privée, les anciennes et plus récente version de la Loi sur la sécurité privée, etc.
[iv]J’ai tenté à deux reprises de contacter Mme Doucet et elle n’a malheureusement pas répondu à ma demande.
[vi] Citation originale: « I got completely brushed off, was told they [the agents] were very busy and were trying their best but could not catch everything coming through the gates and that maybe I should have paid more attention to my drink. What was I supposed to do? Stare at it constantly instead of watching the band? »
[ix]Chowra Makaremi, « Utopias of Power : From Human Security to the Responsability to Protect », Contemporary States of Emergency : The Politics of Military and Humanitarian Interventions, Zone Books, États-Unis, 2010, 408 p.
[x] Citation originale:« In the last two decades, a normative frame emerged that determines the approach to situations of state failure and that sets new priorities for intervention : a nonmilitary vision of security that displaces the processus of securization into the social, economic, and physical environment – into »the patterns of daily life. » The discourse of human security is a discourse of intervention that focuses on individuals and populations. But it also applies to a set of techniques and a program of action implying various actors, state, international, private, and civil society, and several fields of activity […]. »
[xi]Notion apparue en 1941, par F. D. Roosevelt, quand il a donné son discours « State of Union Address » alors que les États-Unis entraient en guerre (Deuxième Guerre mondiale). La notion d’être « libéré·e de la peur » a aussi été amenée aux Nations Unies dans la Déclaration des droits humains en 1948.
[xii]L’Autre avec un « A » majuscule pour décrire toute personne qu’on ne connaît pas ou encore toute personne qui n’est pas de même origine que soi.
[xix]Le site Guideorganisteur.com nous informe des raisons pour lesquelles les responsables de l’organisation d’un événement ou d’un festival se doivent d’être assuré·e·s, puisque la responsabilité civile de celles et ceux qui assisteront à leur événement leur incombe : « On ne peut assez insister sur l’importance d’avoir une assurance responsabilité civile. Cette protection permet à l’assuré[·e·] de répondre à l’obligation légale de réparer un préjudice causé à autrui. »
[xx]Il est important de noter ici que les agent·e·s n’ont pas le droit de fouiller une personne sans son autorisation. Cependant, dès qu’une personne désire entrer sur un site, elle peut se faire fouiller si l’organisation du site a énoncé à l’avance (sur son site internet dans ses règlements ou encore à l’endos du billet acheté) que la condition d’entrée au site était une fouille sommaire. De même, une personne peut se voir confisquer des biens personnels (sac à dos trop grands, bâtons à egoportraits, bouteille d’eau, etc.) si elle veut entrer sur un site de festival où ces objets sont interdits. Il faut savoir que pour l’eau, par exemple, si un·e agent·e la confisque, il doit y avoir une source d’eau potable sur le site.
Dans le contexte agro-économique actuel, le principal cheval de bataille des agriculteurs et agricultrices est l’action gouvernementale. Voici donc un aperçu de ce qu’on nous propose en agriculture sur le plan politique où l’on tentera de voir si cela répond aux exigences des producteurs et productrices.
Il y a un consensus général au sein de la population sur l’importance qu’a l’agriculture en tant qu’activité économique et comme moyen de subsistance alimentaire. Dans un contexte où les consommateurs et consommatrices surveillent davantage ce qu’elles et ils mangent et demandent des aliments de plus en plus spécifiques, il est bon de se demander ce que les partis politiques proposent afin de stimuler la production agricole et de répondre aux besoins des producteurs et productrices. Vieillissant·e·s, plus faibles en nombre, et confronté·e·s à un nouveau traité de libre-échange entre le Canada et l’Union européenne qui pourrait bouleverser leurs activités, les producteurs et productrices agricoles multiplient les demandes d’intervention gouvernementale. Le constat est un peu préoccupant, la réalité est qu’il y a eu bien des consultations depuis une dizaine d’années, auprès notamment des associations environnementales et des producteurs et productrices agricoles, mais, comme nous le verrons, peu d’actions concrètes semblent avoir été entreprises.
La production agricole au Québec
Avec l’Accord économique et commercial global (AECG) nouvellement signé entre le Canada et l’Union européenne, les producteurs et productrices agricoles de la province réagissent de façon mitigée. Selon Patrice Juneau, porte-parole de l’Union des producteurs agricoles, (UPA) le traité sera bon pour les produits que le Québec exporte massivement à l’étranger comme le sirop d’érable ou le porc, mais les producteurs et productrices de lait auront été laissé·e·s pour compte dans la mesure où on s’attend à recevoir 10 000 tonnes de fromages d’Europe qui entreront directement en compétition avec la production laitière québécoise. C’est le même constat que fait Sylvie D’Amours, porte-parole en matière d’agriculture pour la Coalition Avenir Québec. Au cours d’un entretien téléphonique, elle soulignait que l’AECG est « une troisième tuile qui tombe sur les producteurs [et productrices laitières et] laitiers et [fromagères et] fromagers du Québec ». Selon Patrice Juneau, le lait occupe une proportion assez importante de la production des entreprises agricoles au Québec; on parle de 6000 entreprises sur 28 000 répertoriées qui possèdent une production laitière.
Lors du premier recensement agricole de Statistique Canada en 1931, environ un·e Québécois·e sur 4, ou 27% de la population, cultivait la terre. Le dernier recensement sur l’agriculture de 2006 parle d’une proportion de 1 sur 83, soit 1,2%! Sur la même période, la population totale de la province a quant à elle plus que doublé. D’autre part, les agriculteurs·trices québécois·e·s vieillissent, la proportion des agriculteurs·trices de 65 ans et plus étant passée de 4,8 à 6,2% entre 1971 et 2006. Force est de constater que l’agriculture semble être de moins en moins leur activité principale. En 2006, elles et ils étaient 39% à déclarer gagner leur pain autrement et mettre la pratique agricole en complément, une tendance à la hausse [1]. En 2011, Statistique Canada fixe la proportion des terres agricoles consacrées au foin à 40%, une baisse par rapport à 2006. Les légumes constituent seulement 2% et ce chiffre est en baisse lui aussi. Par contre, la part des fruits est en hausse avec maintenant 2,1%. Ce sont les grandes cultures qui dominent la part de terres cultivées au Québec avec 54% [2] [Voir tableau 1]. On entend par grandes cultures les céréales et grains produits en grande quantité comme le blé, l’orge, le maïs, le lin, l’avoine, le seigle, le soya et le canola.
TABLEAU 1. Composition des terres en cultures au Québec
Composition des terres en cultures
Pourcentage des terres en culture
2011
2006
Grandes cultures
54,5
51,6
Foin
40,9
44,2
Légumes
2
2,2
Fruits
2,1
1,5
Gazon et produits de pépinière
0,5
0,5
SOURCE : Statistique Canada, Recensement de l’agriculture, 2006 et 2011.
En ce qui a trait aux infrastructures agricoles, le Québec tire un peu de l’arrière comparativement aux autres provinces canadiennes. Mme D’Amours de la CAQ chiffre le déficit en infrastructures agricoles au Québec à 111 millions contre 450 millions de surplus pour l’Ontario lorsqu’elle compare les deux provinces. Selon un rapport de la Fondation canadienne pour la revitalisation rurale, seules la Colombie-Britannique et les provinces maritimes affichent des déficits d’infrastructures, voire des déclins plus ou moins importants de la population rurale dus à ce manque d’investissement [3].
On entend par infrastructures agricoles les infrastructures physiques permettant d’améliorer la production agricole ou l’accès au marché des produits. Dans leur recherche sur l’agriculture dans les pays en développement, Per Pinstrup-Andersen et Satoru Shimokawa divisent les infrastructures agricoles en deux groupes : « [les] secteurs de fourniture en services d’eau et d’assainissement, et [les] autres secteurs (irrigation, énergie, télécommunications et transport) » [4]. Un investissement dans les infrastructures permet donc de développer davantage la production agricole, de vitaliser les zones rurales, de stimuler l’économie agricole ou non-agricole rurale, ou d’intégrer significativement l’économie agricole à l’économie nationale.
Action politique en agriculture
Puisque les plates-formes partisanes sont floues pour les élections de 2018, il est difficile de savoir quel est l’engagement réel des partis politiques du Québec en matière d’agriculture. Cela est plutôt inquiétant dans la mesure où il s’agit d’un enjeu fort important; c’est en tout cas ce que soulignent Sylvie D’Amours et l’UPA. La députée remarque d’ailleurs qu’il y a un manque d’intérêt des médias pour la question agricole. Si nos demandes d’entrevues sont restées sans réponse auprès du Parti Québécois et du Parti libéral du Québec, les entretiens avec l’UPA et la CAQ nous ont permis de dresser un portrait partiel de la situation.
Du côté des associations de producteurs et productrices agricoles, le principal cheval de bataille est l’inaction du gouvernement devant un contexte inquiétant. Le parti au pouvoir actuellement, le PLQ, semble être blâmé par plusieurs intervenant·e·s du milieu pour cela, dont l’UPA. Pourtant, c’est ce même parti qui a demandé deux fois à Jean Pronovost, ancien président de la Commission sur l’avenir de l’agriculture et de l’agroalimentaire québécois, de produire un rapport sur l’état de l’agriculture au Québec (en 2008, puis en 2016) et qui a mené le plus de consultations publiques dans une variété de champs associés à l’agriculture (Livre vert, rapport Saint-Pierre, rapport Gagné, etc.). Toutefois aucune action concrète ne s’est réalisée depuis.
« Nos compétiteurs directs, les autres provinces canadiennes, ont décidé d’agir et d’investir massivement en agriculture. Au Québec, on a consulté massivement, mais il faudrait avoir un plan concret, de l’action et une accélération des investissements et des engagements », dit Patrice Juneau.
Rappelons-nous que c’est sous la gouverne des libéraux que le ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec (MAPAQ) a voulu compromettre la certification « Produit du Québec », ce qui a créé un certain remous dans l’opposition [5].
Toujours selon le porte-parole de l’UPA, la véritable initiative en agriculture serait venue du Parti Québécois en 2012 où le gouvernement Marois allait de l’avant avec sa Politique de souveraineté alimentaire. Cette action faisait consensus auprès de tou·te·s les acteurs et actrices agricoles de la province, mais ce projet a été tabletté par le gouvernement Couillard lorsqu’il a pris le pouvoir en 2014. Le Parti Québécois est aussi à l’heure actuelle le seul parti qui a des engagements en agriculture écrits sur sa plateforme web [6].
La CAQ fait à la virgule près les mêmes constats que l’UPA et réclame également plus d’action. Elle accuse aussi le Parti libéral de voler ses idées et de mal les appliquer. La députée D’Amours le dit clairement : « il faut des investissements massifs en agriculture au niveau des infrastructures », rappelant le déficit de 111 millions en la matière. La CAQ souhaite aussi préciser les conditions de la certification Produit du Québec et s’impliquer davantage en faveur du bien-être des animaux d’élevage.
Conclusion
Dans un contexte où le nombre de producteurs et productrices agricoles a connu un important déclin, que celles et ceux qui continuent à travailler dans le domaine vieillissent, qu’une bonne partie de la relève ne gagne plus sa vie avec cette activité, et que l’on craint certaines conséquences que peuvent avoir un accord de libre-échange comme l’AECG, les demandes des producteurs et productrices affluent. La réponse gouvernementale à ces préoccupations, nous le répétons, ne semble pas être celle qu’attendent les acteurs et actrices du milieu. Nous sommes conscient·e·s de l’absence des voix de groupes environnementaux et d’autres acteurs de ce texte, mais l’objectif ici n’était pas de produire une consultation comme il y en a déjà eu tant. L’idée de soulever des questions sur un pan essentiel de notre subsistance et de ramener ce sujet à l’avant-plan nous apparaissait prioritaire.
CRÉDIT PHOTO: Matthias Ripp
1. Statistique Canada. 2006. « Recensement de l’agriculture de 2006 : La population de la province de Québec, évolution au fil du temps». Statistique Canada. En ligne, http://www.statcan.gc.ca/ca-ra2006/agpop/qc-fra.htm. Consulté le 30 octobre 2016.
3. CRRF/FCRR 2015. « State of Rural Canada 2015 ». Consulté le 20 décembre 2016. 114 p.
4. Pinstrup-Andersen, Per et Shimokawa, Satoru. 2007. « Infrastructures rurales et développement agricole ». Revue d’économie du développement, vol. 4, no. 15. pp. 55 – 90.
6. Parti Québécois. 2016. « Programme : l’agriculture, les pêcheries et l’alimentation ». Mon PQ. En ligne, http://www.pq.org/programme/#c-4-5. Consulté le 1er novembre 2016.