par Rédaction | Juil 27, 2017 | Analyses, Québec
Par Jonathan Bédard
La question d’un troisième lien routier entre Québec et Lévis est sur toutes les lèvres dans la capitale, mais une autre question persiste: que faire du pont de Québec, le plus vieux lien entre les deux rives? Celui-ci aura 100 ans cette année et l’état de corrosion avancée sur sa structure fait couler beaucoup d’encre. Michel Duguay, docteur en physique nucléaire et professeur au département de génie électrique et de génie informatique à l’Université Laval, est l’un de ces citoyens qui s’inquiètent de l’état du pont ; il a écrit plusieurs lettres destinées aux médias de Québec et tente de multiplier les interventions publiques afin d’inscrire l’enjeu sur l’agenda politique. Rejoint par téléphone, le professeur a accepté de nous fournir de la documentation sur les points qu’il défend. Son combat : faire fermer et démolir l’actuel pont de Québec afin d’en construire un nouveau.
L’importance d’un nouveau pont
Le pont de Québec sera bientôt un pont centenaire et selon l’ingénieur canadien John Unsworth, un pont ayant été construit durant la même période que ce dernier aurait une durée de vie moyenne d’environ 80 ans. Son collègue suédois, Bjorn Akesson, dans un ouvrage sur la gestion de l’état des vieux ponts suédois durant les années 1990, mentionne qu’à cette époque, on estimait la durée de vie utile d’un pont construit entre 1845 et 1940 à 70 ans [1]. Le vieux pont aurait donc dépassé sa vie utile de plus de 20 ans, voire 30 ans. Selon Michel Duguay, le Canadian National (CN) souhaite étirer la durée de vie du pont, dont il est le propriétaire, jusqu’à 125 ans.« On n’est pas loin d’une situation scandaleuse! » affirme le professeur, faisant état du climat d’incertitude et d’inaction maintenu par le CN et la classe politique au sujet de l’état avancé de corrosion du pont.
Il n’est pas la première personne à évoquer la présence de la rouille sur le pont de Québec; il y a eu maintes publications à ce sujet. Outre les multiples articles de journaux, un rapport fédéral produit en 2008 par la firme Delcan qualifie de sévère (severe en anglais) l’état de corrosion du pont [2] . M. Duguay fait aussi mention d’un photographe, Jean Hémond, qui a pris plus de 200 photos du pont et qui les a publiées sur son compte Flickr [3]. On peut y voir clairement la rouille et la déformation sur l’acier à plusieurs endroits. Dans une lettre du 17 avril 2017, le professeur soulève le fait que le pont de Québec a une structure de type isostatique, ce qui signifie que n’importe quelle défaillance sur une poutre de la structure pourrait le faire s’effondrer en totalité [4]. M. Duguay croit que l’inaction comporte un grand risque dans ce dossier. Selon lui, il faudrait commencer dès maintenant à effectuer des consultations afin de construire un nouveau pont de Québec.
Ce pont est important, puisqu’il s’agit du seul lien ferroviaire entre les deux rives, et que si celui-ci venait à fermer, ou pire, à s’effondrer, cela aurait des conséquences importantes sur l’activité économique de Québec, car la ville perdrait un approvisionnement important de marchandises. Selon une analyse du Canadian National (CN), quatre trains commerciaux d’une moyenne de 31 wagons ainsi que huit trains de voyageurs opérés par Via Rail Canada traversent le pont chaque jour. Ce sont donc 12 trains par jour qui passent sur le vieux pont assurant un transit plus ou moins important de voyageurs et de marchandises. À cela, on estime qu’il s’ajoute au moins 35 000 véhicules automobiles par jour [5]. Le groupe l’Avenir du pont de Québec, (APQ) dont Michel Duguay a participé à la fondation, souligne quant à lui que les trains commerciaux passant sur le pont possèdent en moyenne 75 wagons. Le groupe précise qu’un wagon peut transporter jusqu’à 130 tonnes de matériel, ce qui ferait 9500 tonnes par jour pour un train moyen [6]. Michel Duguay insiste quant à lui sur l’importance d’avoir un pont de transit assurant un transport sécuritaire et abondant de marchandises par train ou par camion. Il mentionne également son inquiétude devant l’idée de construire un pont-tunnel : « On parle souvent d’un troisième lien, mais le problème, c’est qu’un pont-tunnel avec une déclinaison de 10%, ce n’est pas possible pour un train de le traverser. De plus, aucun camion citerne ne serait permis dans un tunnel sous le fleuve », affirme Michel Duguay.
Selon un rapport du Conseil du patronat du Québec, le réseau ferroviaire transporterait 14% du tonnage de marchandises circulant annuellement sur le territoire québécois, faisant de ce moyen de transport le troisième plus important en la matière au Québec derrière le camionnage (55%) et le transport maritime (32%) [7]. Un rapport provincial de 1999 faisait état de 82 millions de tonnes de marchandises transportées par le réseau ferroviaire québécois [8]. Malheureusement, nous n’avons pas pu trouver d’information plus récente quant au degré d’utilisation du train dans le transport des marchandises. Toutefois, on peut se fier à certains enjeux régionaux pour évaluer l’importance du transport ferroviaire. En Gaspésie, par exemple, on revendique le retour d’un train de marchandise et de passagers dans la région. Selon la Coalition des Gaspésiens pour l’avenir du train, dont les paroles ont été rapportées dans le journal Le Havre, le train en Gaspésie serait bénéfique pour l’économie première et il permettrait à la société de chemin de fer locale d’engendrer des revenus annuels de 828 000$ [9]. Le gouvernement du Québec a aussi commencé à prendre de l’initiative. Le 20 juillet dernier, il a participé à une consultation en Gaspésie où il a annoncé qu’il avait injecté 100 millions de dollars pour la réfection du chemin de fer entre Matapédia et Gaspé [10]. Malgré que la Gaspésie soit une région du Québec qui connaît ses propres besoins et spécificités, cet exemple nous permet de voir que le train, comme moyen de transport, suscite encore de l’intérêt. Quant à elle, L’APQ estime que dans le futur, le transport de marchandises par train serait augmenté au détriment du transport commercial routier, car il est plus écologique, ce qui serait bénéfique pour le pont de Québec à moyen terme [11].
Le nouveau pont idéal
Au cours des 26 années où il a vécu aux États-Unis, Michel Duguay a été témoin de la gestion du gouvernement américain quant à la question du pont Tappan Zee de New York. Ce pont a été construit sur la rivière Hudson en 1955 et on a jugé après 55 ans qu’il était en fin de vie. Après 17 ans de consultations publiques, on a décidé d’aller de l’avant avec la construction d’un nouveau pont à haubans. Selon M. Duguay, le pont à haubans est également la forme que devrait prendre le nouveau pont de Québec. « Après avoir effectué des études de faisabilité pour un pont un peu plus à l’Est de l’emplacement actuel, il faudrait commencer par construire la première phase en direction Nord et l’ouvrir à la circulation. Ensuite, il faudrait démolir le vieux pont et entamer la construction de la partie sud. Si on se fie au cas du Tappan Zee, excluant les années de consultation, on aurait un nouveau pont dans 4 ans », dit le professeur.
En ce qui a trait aux coûts, on peut difficilement déterminer à combien se chiffrerait la facture d’un nouveau pont de Québec. Toutefois, on peut se baser sur d’autres cas, comme celui du pont de Normandie au nord de la France qui traverse une étendue deux fois plus longue que celle du pont de Québec, soit plus de 2,1 kilomètres. Le pont, inauguré en 1995, a coûté au total 419 millions d’euros [12]. Pour ce qui est du nouveau pont Tappan Zee, un article du New York Times datant de 2011 a estimé ses coûts de construction à presque 4 milliards de dollars américains [13] . Toutefois, il faut souligner qu’il s’agit d’un pont beaucoup plus long que ceux de Normandie et de Québec : le pont de Québec a une longueur totale 987 mètres de long et sa portée principale est de 549 mètres de long [14]. Donc, pour un exemple plus près de cette réalité, il faut se transporter à Rabat, au Maroc, où le pont à haubans Mohammed VI, long de 950 mètres et considéré comme l’un des ponts les plus longs d’Afrique, a coûté 81 millions de $US. Il permettra la circulation de plus de 20 000 véhicules par jour [15].
Du scepticisme sur le plan politique
Si la démolition du pont de Québec est un enjeu important pour Michel Duguay, il reste que son idée ne fait pas l’unanimité dans la classe politique. Le gouvernement provincial dirigé par le Parti Libéral ne veut pas être obligé de démolir le pont. Le ministre responsable de la Capitale-Nationale, François Blais, croit qu’il est encore possible de le sauver et a déclaré à Radio-Canada le 2 mai dernier qu’il « connaissait la solution ». Sans vouloir la préciser, il soutient tout de même qu’elle passe par l’entretien du pont et la négociation avec les autres instances gouvernementales [16]. À ses côtés, le maire de Québec, Régis Labeaume, a proféré de virulentes critiques face à l’idée de démolir le pont de Québec. Il a déclaré en mars dernier que la ville de Québec serait la risée du monde si on décidait de démolir le pont [17]. Sur la rive sud, le maire de Lévis, Gilles Lehouillier, s’oppose lui-aussi, mais de manière plus farouche à la démolition du pont de Québec, la qualifiant de prématurée et jugeant l’état de la structure sécuritaire [18].
Un autre obstacle qui semble mettre un frein au projet de démolition est la valeur patrimoniale du pont de Québec. Il est considéré comme un chef d’œuvre d’ingénierie civile et a été désigné lieu historique national du Canada. Il a aussi été construit au prix de nombreux sacrifices humains, ce qui en fait un symbole de la mémoire collective. L’auteur Michel L’Hébreux, qui a écrit un bref historique du pont pour l’Encyclopédie du patrimoine culturel de l’Amérique française, souligne la conflictualité actuelle entre celles et ceux qui veulent se débarrasser du pont, et celles et ceux qui veulent lui redonner sa « gloire d’antan ». Il espère un dénouement positif pour le pont dans cette affaire, soit sa préservation comme joyau patrimonial [19].
Un autre professeur de l’Université Laval, Mario Fafard, s’oppose quant à lui à l’idée de démolir le pont de Québec. En 2015, lors d’une réunion de l’APQ, M. Fafard a déclaré être en faveur de la sauvegarde du vieux pont. Professeur en génie civil, il soutient qu’il faut utiliser les outils modernes afin de modéliser le pont, et qu’il faut faire des inspections rigoureuses sur les faiblesses du pont pour passer à l’action [20]. De son côté, L’APQ, qui avait mis l’idée de la démolition du pont de Québec sur la table auparavant, a explicité son appui à Mario Fafard dans une lettre en mars 2017 [21]. Pour le CN, la démolition n’a jamais été envisagée. En 2013, l’entreprise et le Ministère des Transports du Québec se sont entendus pour investir conjointement un montant de 95 millions de dollars sur 10 ans afin d’effectuer des travaux majeurs sur le pont [22]. Cependant, en 2014, son président, Claude Mongeau, a mentionné qu’il ne voulait pas mettre un sou de plus pour la peinture du pont alors qu’on avait annoncé une injection gouvernementale de 100 millions de dollars pour cette opération. [23] Michel Duguay a déclaré, en entretien, être consterné par le fait que les ingénieurs et ingénieures du CN refusent de divulguer les informations qu’ils et elles possèdent sur l’état du pont. Ainsi, le CN a une entente jusqu’en 2023 et semble se tenir exclusivement à celle-ci.
La CAQ a pris part au débat en évoquant son attitude favorable devant la possibilité de démolir le pont de Québec.En effet, dans une sortie publique en mars dernier où il soulignait l’importance d’un troisième lien entre Québec et Lévis, le chef caquiste François Legault a dit ne pas écarter la possibilité de démolir le pont de Québec dont il juge la sécurité précaire. Il soulève cette idée après avoir entendu les dires de l’expert belge Bruno Saverys, qui jugeait que l’état du pont était alarmant [24].
Ainsi, le projet d’un nouveau pont de Québec ne fait pas l’unanimité sur la scène politique. La valeur patrimoniale du pont et la prouesse d’ingénierie qu’il constitue semblent peser fort en faveur de sa sauvegarde. De plus, des ententes d’investissement s’échelonnant sur plusieurs années ont fait qu’il est difficile de faire volte-face dans le débat. Par contre, les doutes sur la sécurité du pont persistent et certains craignent le pire. Quoi qu’il en soit, la question des liens routiers entre Québec et Lévis est d’une importance capitale par les temps qui courent et le dossier du pont de Québec réussit toujours à s’y tailler une place.
CRÉDIT PHOTO: Louise Leclerc
[1] DUGUAY Michel (17 avril 2017). « Gestion prudente des ponts entre Québec et Lévis ». Lettre ouverte, Université Laval. La lettre m’a été fournie par le professeur, je n’ai pu la retrouver sur Internet.
[2] DUGUAY Michel (17 avril 2017). « Gestion prudente des ponts entre Québec et Lévis ». Lettre ouverte, Université Laval. La lettre m’a été fournie par le professeur, je n’ai pu la retrouver sur Internet.
[3] HÉMOND Jean (20 mai 2017). « Rouilles et déformations du pont de Québec visibles de la passerelle des piétons ». Flickr, https://www.flickr.com/photos/naturepainter/albums/72157651223080777. Consulté le 30 mai 2017. En ligne.
[4] . DUGUAY Michel (17 avril 2017). « Gestion prudente des ponts entre Québec et Lévis ». Lettre ouverte, Université Laval. La lettre m’a été fournie par le professeur, je n’ai pu la retrouver sur Internet.
[5] CANADIEN NATIONAL (2017). « Le pont de Québec et le CN ». CN, http://www.cn.ca/fr/apag/pont-de-quebec. Consulté le 1er juin 2017. En ligne.
[6] APQ (2016) « Le pont de Québec. Un lien capital : valeur utilitaire et économique ». Collectif 55+, http://www.collectif55plus.org/pages/groupes/avenir-du-pont-de-quebec/va…. Consulté le 21 juillet 2017. En ligne.
[7] CONSEIL DU PATRONAT DU QUÉBEC (Mars 2017). « La contribution du transport des marchandises à la prospérité du Québec ». BanQ. P. 7.
[8] MINISTÈRE DES TRANSPORTS DU QUÉBEC (avril 1999). « Le transport des marchandises au Québec ». MTQ. http://www.bv.transports.gouv.qc.ca/mono/0901413.pdf. p. 15.
(9) LAVOIE Alain (27 septembre 2016). « Reprise du train : l’économie première gagnante ». Journal Le Havre, http://www.journallehavre.ca/actualites/2016/9/27/reprise-du-train—lec…. Consulté le 21 juillet 2017. En ligne.
(10) MTQ (20 juillet 2017). « Première rencontre du Bureau de suivi de la réhabilitation du chemin de fer de la Gaspésie ». Portail Québec – Services Québec, http://www.fil-information.gouv.qc.ca/Pages/Article.aspx?=pgs&aiguillage…. Consulté le 21 juillet 2017. En ligne.
(11) APQ (2016) « Le pont de Québec. Un lien capital : valeur utilitaire et économique ». Collectif 55+, http://www.collectif55plus.org/pages/groupes/avenir-du-pont-de-quebec/va…. Consulté le 21 juillet 2017. En ligne.
[12] CCI LE HAVRE (Février 2015) « 20ième anniversaire du pont de Normandie en 2015 ». CCI, http://www.pontsnormandietancarville.fr/fileadmin/docs/Presse/2015/Dossi…. p. 6.
[13] BERGER Joseph (2014) « A Colossal Bridge Will Rise Across the Hudson ». New York Times, https://www.nytimes.com/2014/01/20/nyregion/a-colossal-bridge-will-rise-…. Consulté le 30 mai 2017. En ligne.
[14] CULTURE ET COMMUNICATIONS QUÉBEC (2013) « Pont de Québec ». Répertoire du patrimoine culturel du Québec, http://www.patrimoine-culturel.gouv.qc.ca/rpcq/detail.do?methode=consult…. Consulté le 21 juillet 2017. En ligne.
[15] NAMLILI Nadia (2016) « Mohammed VI inaugure l’un des plus longs ponts à haubans d’Afrique ». Jeune Afrique, http://www.jeuneafrique.com/339994/economie/maroc-mohammed-vi-inaugure-p…. Consulté le 31 mai 2017. En ligne.
[16] ICI RADIO-CANADA (1er mai 2017). « Pont de Québec : ‘’Nous connaissons la solution’’ – François Blais ». ICI Radio-Canada, http://beta.radio-canada.ca/nouvelle/1031338/pont-quebec-solution-franco…. Consulté le 21 juillet 2017. En ligne.
[17] GAGNÉ Louis (28 mars 2017). « Démolition du pont de Québec : ‘’On serait la risée du monde’’, dit Labeaume ». ICI Radio-Canada, http://beta.radio-canada.ca/nouvelle/1024840/demolition-pont-de-quebec-c…. Consulté le 21 juillet 2017. En ligne.
[18] MOALLA Taëb (27 mars 2017). « Démolition du pont de Québec : un scénario prématuré selon Lehouillier ». Journal de Québec, http://www.journaldequebec.com/2017/03/27/demolition-du-pont-de-quebec-u…. Consulté le 21 juillet 2017. En ligne.
[19] L’HÉBREUX Michel (2007). « Pont de Québec ». Encyclopédie du patrimoine culturel de l’Amérique française, http://www.ameriquefrancaise.org/fr/article-117/Pont_de_Québec.html#.WXIuvhSztjo. Consulté le 21 juillet 2017. En ligne.
[20] APQ (2015). « Compte-rendu du 21 mai 2015 ». Collectif 55+, http://www.collectif55plus.org/medias/files/compte-rendudu21mai201.pdf. Consulté le 21 juillet 2017. En ligne.
[21] APQ (2017) « Dernières rencontres, travaux et réalisations ». Collectif 55+, http://www.collectif55plus.org/pages/groupes/avenir-du-pont-de-quebec/. Consulté le 21 juillet 2017. En ligne.
[22] CANADIEN NATIONAL (2017). « Le pont de Québec et le CN ». CN, http://www.cn.ca/fr/apag/pont-de-quebec. Consulté le 21 juillet 2017. En ligne.
[23] MORIN Annie (29 novembre 2014). « Pont de Québec : pas question pour le CN d’allonger l’argent ». Le Soleil, http://www.lapresse.ca/le-soleil/actualites/transports/201411/28/01-4823…. Consulté le 21 juillet 2017. En ligne.
[24] GAGNON Marc-André (27 mars 2017). « Legault n’écarte pas la possibilité d’avoir à démolir le pont de Québec ». Journal de Québec, http://www.journaldequebec.com/2017/03/27/legault-necarte-pas-la-possibi…. Consulté le 21 juillet 2017. En ligne.
par Rédaction | Juin 30, 2017 | Analyses, International, Societé
Par Emma Nottu
Au lendemain d’une élection présidentielle mouvementée, avec un résultat qui, pour la plupart, est aussi dérangeant que soulageant, la France devient le parfait modèle pour illustrer les conséquences d’un changement dans les valeurs politiques traditionnelles. Il ne faut pas se voiler la face, la distinction conventionnelle gauche/droite[i] n’est plus d’actualité. Aujourd’hui, il est donc plus que nécessaire de s’interroger sur les raisons qui ont mené vers l’émergence de cette rupture, mais aussi sur les conséquences que peut avoir ce nouvel ordre, dépassant les conceptions traditionnelles de la politique pour s’harmoniser avec une société mondialisée.
Le dégagisme, et après?
Voilà donc le néologisme, remis au goût du jour par Jean-Luc Mélenchon après la primaire de gauche[ii], qui peut caractériser l’esprit électoral de cette présidentielle. S’il fallait le définir, on dirait qu’il « ne s’agit pas de prendre le pouvoir, mais de déloger celui qui le détient, de vider la place qu’il occupe[iii] ». Il est vrai que le résultat de la primaire de gauche a eu quelque chose de surprenant, ayant laissé un lourd impact sur les présidentielles, puisqu’il traduit l’écrasement du Parti socialiste (PS), qui pourtant régnait à l’Élysée. Or, en janvier, pour les électeurs et électrices socialistes, choisir Benoît Hamon, qui a représenté le parti lors de cette présidentielle, c’était écarter Manuel Valls, ancien premier ministre du gouvernement Hollande duquel il fallait absolument se séparer. En effet, l’ancien député frondeur incarnait des valeurs socialistes auxquelles les électeurs et électrices croyaient. Des valeurs qui ont été bafouées lors du dernier quinquennat, constituant ainsi une grosse déception pour beaucoup de Français·es). Cependant, ce comportement dégagiste a davantage fragilisé le parti, qui avait déjà subi les séquelles douloureuses de son quinquennat. Il était nécessaire de couper les ponts avec ce qui s’était passé dans l’ère de François Hollande, qui, pour Philippe Bilger par exemple, a constitué l’un des plus grands désastres de la Ve République[iv]. Il allait donc de soi pour celles et ceux de l’avis de Bilger qu’il fallait écarter la gauche, en lien direct avec cette vision négative du système, pour ces élections. De plus, malgré la divergence entre les idées de Hamon et de Hollande, le PS a été mis à mal.
Une fois l’un des acteurs éliminés, qui donc restait dans la course? Le choix le plus évident semblait celui du candidat des Républicains formant la droite traditionnelle française. À l’origine, si le parti de gauche était défavorisé, c’était celui de droite qui passait, et inversement. Or, ce dernier a vu sa campagne ternie par ses scandales financiers[v], ce qui l’a également empêché d’accéder au second tour[vi]. Ainsi, les deux partis traditionnels se sont retrouvés évincés de cette élection par ce qui apparaît être un malheureux concours de circonstances. Ce hasard a joué en faveur des autres candidat·e·s favori·te·s de cette campagne qui se sont vite retrouvé·e·s en tête des sondages sans pourtant suivre le chemin politique ordinaire.
Une issue de secours?
Cette évolution a tout de même conduit un homme quasiment inconnu au bataillon sur la route de l’Élysée. Grâce à des idées ni trop à gauche, ni trop à droite, des talents d’orateurs liés à une formation qualifiée pour ce métier, ainsi que la chance de s’être retrouvé au bon endroit au bon moment, Emmanuel Macron est devenu président. Et ce, à peine un an après avoir lancé son mouvement En Marche![vii]
À l’opposé, le parti d’extrême droite, dirigé par Marine Le Pen, a connu son meilleur score aux élections présidentielles. Il est intéressant de noter que la montée du populisme est un phénomène présent dans plusieurs pays en Europe[viii], comme l’ont notamment montré les élections aux Pays-Bas[ix]. Le contexte européen actuel joue un rôle clé dans cette évolution politique. Beaucoup de pays ne croient plus en l’Union Européenne (UE) et à son pouvoir d’unité, et ce, surtout depuis la crise grecque[x] dont les lourdes conséquences se font encore sentir au sein de l’Union. Ce contexte a même conduit le Royaume-Uni vers la porte de sortie de l’Europe[xi]. Mais la politique n’est pas la seule responsable de cette déviation.
À notre époque, la mondialisation est omniprésente. Et l’Europe qui, après la guerre, a tenté de s’unir pour devenir une puissance pouvant concurrencer le reste du monde, peine à s’adapter à ce contexte. De plus, l’Euro, monnaie utilisée par la plupart des pays de l’UE, coûte beaucoup à ses pays membres, surtout depuis la crise. L’intérêt de la monnaie unique tend alors à s’effacer peu à peu. Alors, le doute s’installe, autant chez les politicien·ne·s que chez les citoyen·ne·s. La population ne sait plus si elle a réellement son mot à dire et ne se reconnait plus dans ses représentant·e·s politiques. C’est de là que vient la popularité du dégagisme. N’adhérant plus à ces valeurs traditionnelles, les électeurs et électrices se sont tourné·e·s vers quelque chose de nouveau, un message porteur d’espoir pour les élections françaises.
Il est difficile de faire une comparaison avec les différents pays européens pour cet aspect de la problématique, puisque chacun d’entre eux entretient un rapport unique vis-à-vis de l’UE, et que chacun a ses raisons de faire les choix qu’il fait.
Et ailleurs?
Ce phénomène n’est pas propre à l’Europe. La mondialisation apparaît comme une des causes primaires probables de ce changement. Ensuite, c’est le rapport de chaque pays face à ce phénomène économique et culturel qui a une réelle influence. Certains vont accueillir les différents flux de biens et de personnes à bras ouverts pendant une période de temps, ce qui ensuite entraînera des conséquences imprévisibles : par exemple, des divisions ethniques favorisant certains groupes au détriment des autres. Ces conséquences vont par la suite guider les politiques, ce qui peut mener à des tendances plus ou moins isolationnistes. Prenons comme exemple l’élection de Donald Trump, aux États-Unis. Malgré la couverture médiatique positive des deux mandats de Barack Obama et l’opinion publique favorable à la candidate démocrate Hillary Clinton, le candidat du parti d’opposition, qui, il faut dire, sortait lui aussi des sentiers battus, s’est retrouvé contre toute attente à la tête du pays[xii]. Cette élection peut être considérée comme une réaction contre l’afflux de migrant·e·s venant des pays du Moyen-Orient, pays connus pour abriter des minorités d’islamistes radicaux, responsables des attaques terroristes du tristement célèbre 11 septembre, ainsi que les organisations terroristes de l’État Islamique, ayant recruté les terroristes qui ont agi un peu partout en Europe ces dernières années. Si l’on continue dans cette réflexion, la peur est donc créée par association d’idée. Afin de mettre cette idée en perspective, il est important de rappeler que « pour Marine Le Pen, présidente et candidate à la présidence française du Front national, la crise des migrant[·e·]s est un argument de plus pour amorcer à son tour la sortie de la France de l’Union européenne[xiii] ». De fait, la campagne de Donald Trump était axée en grande partie sur l’islamophobie. Dans le même ordre d’idées, l’élection de la chef du Front National (FN) était à craindre, puisque les récentes attaques ayant eu lieu en France auraient pu donner lieu à de lourdes tendances isolationnistes, voire xénophobes.
Cela serait donc une inclination à s’éloigner de ce que l’on craint. Faut-il donc conclure qu’à l’heure actuelle, le peuple est guidé par ce dont il a peur? Peut-être préfère-t-on le confort, plutôt que d’aller vers ce que l’on connaît mal. Élire Emmanuel Macron en France, c’était élire quelqu’un qui restait dans la continuité de Hollande, mais qui s’en distancie suffisamment pour gagner la confiance de ses électeurs et électrices, et qu’elles et ils puissent avoir le sentiment de sécurité nécessaire.
Mais encore, la question de la pertinence de la distinction gauche/droite à notre époque est importante à poser. En effet, cette distinction est née avec la Révolution française[xiv], qui a inspiré les changements politiques dans d’autres pays européens à cette époque. Cette révolution a ensuite mené à différentes interprétations du libéralisme, selon les contextes des différents pays. Or, cette doctrine ne peut plus tenir dans le contexte actuel de mondialisation, puisque cette distinction est avant tout historique, et moins idéologique[xv]. Cela ouvre donc la voie aux partis contestataires, tel le FN de Jean-Marie Le Pen, dont la fille a pris les rennes, puisque ses idées entrent dans une certaine mesure en conflit avec l’opposition binaire historique[xvi]. Il devient donc indispensable de refonder les principes du vivre-ensemble, pour empêcher le peuple de tomber dans une telle dérive idéologique.
À la source des histoires
Même s’il existe une relation entre les tendances électorales et les différents types d’électeurs et électrices, il est tout de même nécessaire que l’électorat ait une image claire de ses possibles choix de vote. Pour ce faire, lire les programmes est essentiel, mais les médias jouent aussi un rôle stratégique, parfois plus important que les acteurs et actrices politiques. Cependant, il est difficile de comprendre le rôle des réseaux d’informations dans l’élection française, puisque malgré la forte inclination à la diabolisation de la candidate du FN, cette dernière est parvenue à accéder au second tour. La peur serait-elle donc plus forte que l’opinion publique?
Pour finir, on peut considérer la plus récente présidentielle française comme marquant une rupture avec les distinctions conventionnelles, pour s’en aller vers quelque chose reflétant la société telle qu’elle est à l’heure actuelle. Elle implique avant tout une forte victoire contre le populisme, ce qui vient redonner de l’espoir à l’UE, encore affaiblie par le Brexit. Beaucoup de pays se retrouveront confrontés aux mêmes difficultés. Ça sera par exemple le cas de l’Allemagne, lors des élections de cet automne, pour lesquelles l’ombre du populisme est également présente. La population aura également le choix entre la continuité ou un renouveau radical. Chose certaine, une page importante de l’histoire est en train de se tourner.
Aussi dans ce dossier sur les élections françaises 2017 :
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Bleu Marine, la prochaine couleur de la France?
Benoît Hamon… la fin d’une ère?
Le phénomène Macron
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CRÉDIT PHOTO: vfutscher
[i] http://www.lefigaro.fr/vox/politique/2014/04/11/31001-20140411ARTFIG0024…, consulté le 2017/04/29.
[ii] http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2017/01/30/qu-est-ce-que-le-…, consulté le 2017/04/29.
[iii] Ibid.
[iv] http://www.lefigaro.fr/vox/politique/2016/09/05/31001-20160905ARTFIG0009…, consulté le 2017/05/18.
[v] À la fin du mois de janvier, un journal satirique français révélait que la femme de François Fillon, candidat à la présidentielle pour les Républicains, avait été rémunérée depuis une dizaine d’année pour un emploi supposément fictif, à hauteur de 500 000 euros. Plus d’informations ici : http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2017/04/12/tout-comprendre-a…, consulté le 2017/05/18.
[vi] Dans le système français, les élections se font en deux tours. Le premier oppose tous les candidats en lice, et seuls les deux ayant le score le plus élevé accèdent au second tour (à moins que l’un d’entre eux n’obtienne une majorité absolue, c’est à dire 50% des voies plus une).
[vii] https://en-marche.fr/, consulté le 2017/05/18.
[viii] https://www.lesechos.fr/06/02/2017/lesechos.fr/0211778077342_le-populism…, consultée le 2017/06/20.
[ix] http://www.telegraph.co.uk/news/2017/03/16/won-dutch-election-does-mean-…, consulté le 2017/05/19.
[x] Ayant débuté suite à la crise financière mondiale de 2008, la crise Grecque, a plongé le pays dans des dettes énormes. Le gouvernement a répondu en imposant des mesures d’austérité, ce qui a eu un impact sur tous les pays membres de l’UE. Plus d’infos ici : http://www.lemonde.fr/europe/video/2015/09/23/comprendre-la-crise-grecqu…, consulté le 2017/05/24.
[xi] En juin 2016, le Royaume-Uni a organisé un referendum pour savoir si ses ressortissants désiraient sortir de l’Union Européenne. Le “oui” l’a emporté à 51,9%. Plus d’informations ici : http://www.bbc.com/news/uk-politics-32810887, consulté le 2017/05/21.
[xii] Défiant tous les sondages, Donald Trump est élu 45e président des États-Unis le 9 novembre 2016. Plus d’informations ici : https://www.theguardian.com/us-news/2016/nov/09/donald-trump-wins-us-ele…, consulté le 2017/05/21.
[xiii] http://ici.radio-canada.ca/nouvelles/special/2017/03/extreme-droite/euro…, consulté ;le 2017/06/20.
[xiv] « La gauche et la droite n’ont d’existence que par rapport au phénomène révolutionnaire » affirme François Huguenin. Plus d’explications ici : http://www.lefigaro.fr/vox/politique/2014/04/11/31001-20140411ARTFIG0024…, consulté le 2017/04/29.
[xv] Ibid.
[xvi] Ibid.
par Alexandre Dubé-Belzile | Juin 21, 2017 | Analyses, Économie, International
Le Venezuela fait actuellement face à l’une des plus grandes crises de son histoire récente. Le gouvernement affirme qu’il se défend contre une guerre économique qui aurait été instiguée par l’opposition, notamment par la Table ronde de l’unité démocratique (Mesa de la Unidad Democrática ou MUD), avec la collaboration des grands conglomérats industriels du pays, Fédécamaras et Coindustrias. De leur côté, les opposants au gouvernement actuel accusent plutôt celui-ci de dissimuler la crise et de s’imposer peu à peu en dictature. Par-delà de nombreuses informations contradictoires, quelles sont les causes et les conséquences de cette crise et quelles sont les issues possibles ?
La révolution bolivarienne en péril
Le charismatique leader socialiste Hugo Chavez est arrivé au pouvoir par la voie des urnes en 1998[i]. Son coup d’État manqué de 1992 lui avait valu une réputation de Don Quichotte, noble cavalier d’une époque révolue partant à l’assaut des moulins à vent du néo-libéralisme. Il se réclamait de Bolivar (dit El Libertador, le libérateur) et du Christ[ii]. Il était aussi un fervent apôtre de la révolution cubaine et de Fidel Castro[iii]. Toutefois, derrière une rhétorique et un discours radical, le Chavisme s’est surtout appuyé sur des mouvements sociaux aux objectifs divergents. Par conséquent, il a dû depuis lors jouer à l’équilibriste pour tenir le coup et lutter contre, entre autres opposants, le secteur privé, et ce, au sein d’un système qui a toujours été au service des intérêts d’une classe privilégiée. Le politologue américain George Ciccarriello-Maher le qualifiera d’ailleurs de « géant aux pieds d’argile[iv] ». Pour lui, la quintessence de la révolution bolivarienne se trouve dans les communes, dans les expériences économiques autogérées, dans les coopératives qui ont « créé Chavéz » et qui ne sont pas nécessairement en bons termes avec le gouvernement actuel[v]. L’avis de Ciccarriello est partagé par Padraic O’Brien, titulaire d’une maîtrise en développement et en planification rurale et auteur de Insurgent Planning in Venezuela and Brazil : The case of the CRBZ and the MST[vi]. Nous avons pu nous entretenir avec ce dernier, qui a lui-même mené des recherches au Venezuela.
En 2017, alors que la révolution bolivarienne au Venezuela est menée tant bien que mal par Nicolas Maduro depuis la mort de Chavez en 2013, elle est rongée par une crise qui perdure depuis 2014[vii]. Le pays est touché par un taux d’inflation gargantuesque et souffre d’une grave pénurie de nourriture et de médicaments. Le système de santé s’effondre. Alors que le pays n’arrive pas à s’affranchir de sa dépendance aux revenus du pétrole, l’État est accusé d’intensifier son contrôle sur l’économie et la société vénézuélienne outre mesure, en plus de museler l’opposition. Le 20 octobre dernier, le président a interrompu une collecte de signatures qui visait à obtenir un référendum sur sa destitution. Le Parti socialiste uni du Venezuela (PSUV), auquel appartient l’actuel président, est minoritaire au sein de l’Assemblée depuis les élections législatives de décembre 2015 (55 sur 167 par rapport à 112 pour le MUD, la principale coalition d’opposition)[viii]. De plus, la sécurité dans les villes du pays se détériore gravement. Selon certains rapports, la situation échapperait au contrôle des policiers et policières qui tireraient à vue sur les hors-la-loi sans aucune forme de procès. Près de 20 000 criminels meurent chaque année sous les balles des policiers et policières lors de raids dans les bidonvilles. Selon l’Observatoire vénézuélien de violence, le taux de morts violentes pour 2016 était de 91,8 par 100 000, par rapport à environ 5 par 100 000 pour les États-Unis[ix]. Récemment, le principal meneur de l’opposition, Henrique Capriles, a reçu l’interdiction de se présenter aux prochaines élections. Depuis lors, de violentes manifestations ont fait irruption au sein de la capitale et se poursuivent[x].
Le MUD, principale force d’opposition, est une coalition de 21 partis plutôt hétéroclites, d’une cohérence et d’une orientation plutôt approximative[xi]. Maduro appartient au PSUV. Il existe d’autres partis de gauche moins importants comme le Parti communiste du Venezuela (PCV) et le Gran Polo Patriotico (GPP), qui sont d’ailleurs alliés. Le Parti communiste s’inquiète que les pourparlers instigués par le pape entre les deux principaux belligérants donnent lieu à un « pacte entre les élites ». D’anciens membres du PSUV qui ont fondé la Marea Socialista (Marée socialiste) avancent même que le dialogue pourrait instaurer une division du pouvoir entre le MUD et le PSUV.[xii] Même si la constitution interdit la participation de l’armée dans les affaires politiques de l’État, le PSUV est une entité militaro-civile marquée par la division. L’armée y joue un rôle prépondérant et le Parti est cimenté par le compromis avec ses membres civils. Cependant, les membres dans son ensemble supporteraient tous Maduro pour empêcher le régime de s’effondrer en entier, ce qui risquerait d’arriver si des élections étaient déclenchées par le départ du successeur de Chavez[xiii]. Il existe également d’autres types d’opposition à la révolution bolivarienne. Rafael Uzcatégui, qui en est un exemple, dirige l’ONG PROVEA et le journal El Libertario, une publication d’orientation anarchiste. Il incarne en quelque sorte l’avocat du diable pour tout ce qui a trait à la révolution bolivarienne. Pour lui, le régime actuel n’est que la continuation des régimes antérieurs. Dans son livre La révolution comme spectacle : une critique anarchiste de la révolution bolivarienne, il avance que « le socialisme du XXIe siècle » et toute la rhétorique du discours de Chavez n’est que fumée sans feu. Même s’il concède que la qualité de vie des Vénézuéliennes et des Vénézuéliens s’est améliorée et que le régime bolivarien n’est pas une impitoyable dictature totalitaire, il avance que le nouveau gouvernement n’a changé que très peu de choses, fondamentalement[xiv]. Cependant, selon monsieur O’Brien, « Uzcatégui est déconnecté des masses. Il nie les changements profonds apportés par la révolution. »
L’ampleur de la répression et de la criminalité
De plus en plus de médias attaquent les méthodes du gouvernement vénézuélien dans la gestion de la crise. Un des aspects les plus alarmants de ces critiques est la répression de l’opposition. Selon l’International Crisis Group[xv], l’État vénézuélien aurait mis sur pied des groupes de motards paramilitaires. Une demi-douzaine de ces groupes se seraient établis autour du palais présidentiel. Ils auraient fréquemment attaqué des manifestant·e·s de l’opposition à Caracas et ailleurs[xvi]. Une autre force militaire, la milice nationale bolivarienne, créée en 2007, recevrait ses ordres directement du président et pourrait également servir à réprimer l’opposition. Des « opérations pour la libération et la protection du peuple » (OLP) ont également été menées à partir de 2015 en réponse à la présence de groupes criminels qui contrôlent certains quartiers et certaines régions rurales. Le gouvernement accuse ces groupes d’appartenir à l’opposition. Quoi qu’il en soit, ces opérations sont violentes, se font sans mandat et les familles, dont certains membres sont soupçonnés d’appartenir à ces groupes criminels, sont expulsées des logements publics. Des massacres ont également été attribués aux forces armées, qui opéraient dans l’impunité, et des charniers ont été déterrés[xvii]. Selon le procureur général, 95 % des meurtres restent impunis et 70 % des prisons, dans lesquelles beaucoup de ces meurtres seraient planifiés, sont contrôlées par les criminels eux-mêmes. Le gouvernement aurait été contraint de négocier des zones libres avec ces criminels, dans lesquelles il ne peut les poursuivre. Ces derniers auraient acquis, avec la complicité de certains des membres des forces armées, des armes de combats[xviii].
La guerre économique
Ainsi, selon les rapports de l’International Crisis Group, les droits de la personne les plus élémentaires sont bafoués par les autorités. Des pourparlers ont débuté à la fin octobre entre le PSUV et le MUD, à l’instigation du pape, mais les résultats tardent à venir[xix]. Les soulèvements et les émeutes qui ont lieu en raison des pénuries font craindre que ces événements puissent prendre l’ampleur du Caracazo, en 1989, lorsque les ajustements structurels imposés au pays avaient entraîné une hausse du prix des denrées alimentaires et un soulèvement populaire massif. L’armée avait tiré sur la foule, causant des centaines de morts. Cela aura été à cause d’un mécontentement grandissant et de la montée de Chavez au pouvoir[xx]. Nous avons demandé à monsieur O’Brien quelles étaient les causes de cette crise, s’il s’agissait véritablement d’une guerre économique du secteur privé ou seulement de l’incompétence du gouvernement. Sa réponse est nuancée. Selon lui, d’une part, les compagnies causent certaines pénuries. D’autre part, il est vrai que le gouvernement a cessé de collecter des données ou de publier certaines statistiques, quelque temps après que la crise ait éclaté. Aussi, deux systèmes parallèles existent : le système installé par la révolution, qui dépend des revenus du pétrole et le système traditionnel, affaibli par un certain abandon et qui peine à fournir. Il y a aussi un problème de corruption flagrante et de contrebande avec la Colombie (carburant et matériaux de construction prisés par les paramilitaires colombiens et l’ELN). Ce serait la corruption qui minerait le plus le système révolutionnaire. Nous nous permettons de préciser qu’il est d’ailleurs clair que le système de subventions installé par le gouvernement est très coûteux et inefficace. Qui plus est, il facilite la contrebande et les abus. Il est possible d’obtenir une denrée subventionnée et la revendre pour 100 fois le prix. Pour le pétrole vendu illégalement en Colombie, le prix est 600 fois plus élevé[xxi]. « Dans un Mercal (marché d’État), j’ai vu les employé-e-s qui se servaient. Le pays souffre d’une dépendance structurelle au pétrole. Le gouvernement socialiste est en lutte avec le secteur privé, qui profite de la crise pour tenter de faire tomber le gouvernement. Le secteur privé est encore tout puissant. Le Venezuela est encore fondamentalement capitaliste », affirme monsieur O’Brien, qui ajoute que Maduro a moins de discipline et de contrôle que son prédécesseur sur les opportunistes qui se sont joints une fois que la révolution a eu un certain succès. Il souligne que, selon Chavez, la solution n’est pas d’augmenter le pouvoir du gouvernement, mais d’élargir son appropriation par la base, par les communautés, et lutter contre le problème de la dépendance au pétrole. Enfin, selon lui, les communautés doivent reprendre le contrôle des ressources et au bout du compte, abolir le capitalisme.
Ces affirmations nous ont également été confirmées lors d’un entretien avec l’économiste Mathieu Perron-Dufour, professeur à l’Université du Québec en Outaouais. Ce dernier affirme : « Le gouvernement Chavez avait fait le pari de ne pas abolir l’opposition économique en créant effectivement des structures parallèles et d’autres projets d’investissement, financés par le pétrole. Évidemment, celles-ci sont mises à mal depuis que le prix du pétrole a baissé. » Il ajoute que même si Chavez a véritablement « poussé différents modèles coopératifs à bien des égards, il n’est pas parvenu à modifier fondamentalement la structure de l’économie ». Toutefois, il n’a pas su s’approprier tous les leviers de l’économie qui se trouvent aux mains de ceux qui ne « cessent de torpiller le gouvernement, que ce soit à coup de référendums électoraux ou de sabotages économiques. » Malheureusement, le Venezuela reste un « parfait exemple de pays périphérique dont le développement était bloqué par une élite comprador », cette classe affairiste nationale qui tire son influence de ses liens avec les puissances économiques du Nord, et ce, aux dépens du développement économique local. Monsieur Perron-Dufour nous fait également part que l’économiste de l’école de la dépendance Paul Baran avait déjà traité de ce genre de problème dans les années 1950. Dans son article On the Political Economy of Backwardness, Paul Baran décrivait comment, dans de nombreux pays incluant le Venezuela, une élite vécut en parasite en gaspillant une bonne partie des revenus du pays sur des commodités et des produits de luxe. C’est ce que Baran appelait une combinaison du capitalisme et du féodalisme. Qui plus est, ces pays sont dépendants de l’exportation de matières premières et dans le cas du Venezuela, du pétrole. Paul Baran ajoutait même que l’avènement d’une planification économique dans ce contexte ne pouvait qu’engendrer une forte corruption et une résistance de la part de la classe dominante. Le changement ne se fait donc jamais facilement, et souvent par la violence[xxii]. Même après la révolution bolivarienne, la rente pétrolière continue d’être capturée grâce à des dettes distordues par le taux de change, une sous-facturation des exportations, une surfacturation des importations et d’autres moyens qui sont frauduleusement déployés par le secteur privé. Cette élite, qui existe toujours au Venezuela, a été baptisée par certains la « bolibourgeoisie ». De son côté, elle continue de blâmer l’État. Il ne faut pas oublier que 70 % de l’économie vénézuélienne est encore privée[xxiii].
Le Venezuela a été, pendant une bonne partie de son histoire, sous la botte des militaires, et les coups d’État y ont été fréquents. Les deux dernières tentatives ont eu lieu en 1992, à l’initiative d’Hugo Chavez, et en 2002, contre Hugo Chavez. Ce dernier coup d’État fut orchestré par l’opposition avec la complicité de la CIA[xxiv]. Le gouvernement actuel est à la fois civil et militaire. En février 2015, Maduro a créé Canimpeg, une corporation militaire qui exploite le secteur minier, pétrolier et gazier. Le 9 juillet de la même année, Maduro a instauré la zone économique militaire et socialiste, incorporant 6 autres entreprises et contrôlant certains secteurs de la finance, de la construction, une banque, des chaînes de télévision et de radio, une compagnie de transport et une usine d’assemblage de véhicules. Le 11 juillet suivant, le commandant des forces armées, le général Padrino Lopez, a été nommé à la tête de la « Grande mission d’approvisionnement souverain » qui donnait à l’armée un strict contrôle de la nourriture dans le pays. L’armée pourrait donc agir pour défendre ses intérêts et intervenir pour ou contre Maduro[xxv].
Le gouvernement affirme être l’objet de sabotage du secteur privé. Selon l’agence gouvernementale Mision Verdad, l’entreprise Polar ferait artificiellement diminuer l’offre de ses denrées sur le marché, et ce, en dépit des démentis de son directeur, le milliardaire Lorenzo Mendoza. Ce dernier nie utiliser son entreprise comme arme politique et économique. Mendoza se serait défendu en affirmant : « Nous ne faisons pas la guerre économique. C’est une invention du gouvernement. Néanmoins, nous appelons à la paralysie du secteur ouvrier, économique, financier et commercial au Venezuela pour accentuer la crise au pays, exacerber les forces de déstabilisation et le climat politique actuel. »[xxvi] Il appellerait cette stratégie la « grève nationale », se présentant ainsi, lui et le MUD, comme des défenseurs des travailleurs. De grands conglomérats comme Fedecámaras et Conindustria (qui détient 60 % des moyens de production du pays) n’excluent pas que leurs entreprises se joignent à ladite « grève ». Selon Mision Verdad, depuis 2012, 40 % des entreprises affiliées à Coindustria auraient diminué leur production alors qu’elles ont reçu un apport en devises de 16 % de plus[xxvii]. En avril 2002, lorsque Chavez avait temporairement été démis de ses fonctions par un coup d’État raté, Fedecámaras avait joué un rôle important. Son directeur de l’époque, Pedro Carmona, avait alors été nommé président, avec l’aide de certains généraux d’extrême droite. Selon le groupe International Crisis, dont certaines affirmations portent toutefois à douter[xxviii], Fedecámaras se serait depuis « éloignée de la politique[xxix] ». Selon un rapport publié par l’organisation Food First, les pénuries touchent surtout certains produits, et ce, souvent lors de moments de tensions politiques. L’entreprise Polar, mentionnée ci-haut, contrôlerait huit des denrées essentielles selon le ministère de l’Agriculture, et produirait 62 % de la farine de maïs précuite utilisée pour la confection d’arepas, le pain qui constitue la base de l’alimentation des Vénézuéliennes et des Vénézuéliens. Qui plus est, ce ne sont pas tous les aliments qui manquent, mais bien certains produits en particulier, comme le lait et le café. En dépit de cela, il reste que selon la FAO, les Vénézuélien·ne·s mangeaient, en 2015, 3 092 calories par jour, une quantité supérieure à l’apport recommandé de 2 720 calories[xxx].
Le contrôle exercé par le PSUV sur les taux de change est un instrument politique qui lui permet de se maintenir au pouvoir. En effet, depuis 2003, le gouvernement utilise une politique de contrôle des devises plutôt musclée, son arme de choix dans la guerre économique. Cette politique a d’abord été introduite pour remédier à la fuite des capitaux qui avait entraîné un déficit de devises étrangères. Le besoin s’était présenté lorsque l’opposition avait bloqué l’industrie pétrolière, principale exportation dont dépend le Venezuela pour l’acquisition de ces devises. Cela est sans parler de la dette étrangère que nous n’aborderons pas dans cet article[xxxi]. Il y a deux taux de change, un taux fixe pour la nourriture et les biens essentiels (10 bolivars pour 1 $ US) et un taux variable pour tout le reste (665 bolivars pour 1 $ à la mi-décembre 2016). Les entreprises privées vénézuéliennes doivent avoir recours à des intermédiaires pour acquérir les devises étrangères nécessaires à l’importation. Les intermédiaires demandent le taux parallèle du marché, qui diffère de celui offert par l’État et qui est encore plus défavorable aux entrepreneurs locaux. Mark Weisbrot explique également comment l’existence de deux taux de change a accéléré l’inflation. En effet, comme il existe une pénurie de dollars, le prix de ces dollars sur le marché noir augmente et fait augmenter le prix des importations dans un pays où les denrées alimentaires sont en grande majorité importées. Alors que l’inflation augmente, la population désire acheter plus de dollars, car elle y voit une plus grande sécurité par rapport au bolivar, dont la valeur dégringole. Le prix du dollar sur le marché noir augmente alors encore, de même que l’inflation[xxxii].
La valeur du bolivar est en chute libre et le gouvernement ne publie plus de statistiques à cet effet depuis décembre 2015. La production intérieure diminuant de plus en plus, c’est en important que le Venezuela doit satisfaire à la demande. Le Venezuela est cependant dépendant à 96 % des revenus du pétrole pour obtenir les devises étrangères nécessaires aux importations, dont le prix est aujourd’hui environ 60 % plus bas que ce qu’il était en 2012. Le ministre de l’Économie, Miguel Pérez Abad, avait affirmé que, en 2016, 15 milliards seraient disponibles pour l’importation, alors que 50 milliards étaient disponibles en 2012[xxxiii]. Depuis l’arrivée de Chavez en 1999, le nombre d’entreprises privées a diminué de façon importante. Selon Conindustria, les deux tiers des 8 000 firmes qui existaient à l’époque ont fermé leurs portes. Le gouvernement s’est accaparé de près de 4 000 000 d’hectares de terres agricoles. On a ainsi nationalisé 500 entreprises agricoles, qui ne produisent plus qu’une fraction de ce qu’elles produisaient. En raison du contrôle des prix des denrées de base, les entreprises étaient contraintes de vendre en deçà des coûts de production. De plus, en raison d’une hausse du taux de change du marché parallèle, il est devenu rapidement impossible de compenser les pertes encourues par les ventes du commerce extérieur. Avec l’inefficacité de la production nationalisée et la paralysie de secteur privé, les problèmes de la pénurie et de l’inflation ne sont pas près d’être réglés[xxxiv]. Dans une entrevue avec l’économiste Michael Albert[xxxv], l’ex-ministre de l’Intérieur et de la Justice Miguel Rodriguez Torres, qui se trouvait aussi à la tête des services de renseignements, affirme que la question du taux de change devrait être réglée au plus vite par le gouvernement. Pour lui, ce serait mentir de dire que seule la guerre économique est responsable de la crise actuelle. La baisse du prix du pétrole y est pour beaucoup, mais le gouvernement n’a que très peu de contrôle sur le cours des hydrocarbures. Il tenterait de diminuer la production de pétrole, mais cela ne changera rien à la situation. Enfin, le taux de change, lui, repose entre ses mains et lui a attiré l’hostilité des entrepreneurs. Qui plus est, il facilite le « torpillage » du gouvernement. Il faut donc revoir cet instrument du PSUV[xxxvi]. L’économiste Mark Weisbrot appuie également cette thèse.
L’effondrement du système de santé et de l’industrie agroalimentaire
Grâce à la rente du pétrole, dès les débuts de sa présidence, le gouvernement de Chavéz avait mené une campagne contre la pauvreté avec les « missions », en fournissant des services de santé et de littératie dans les régions les plus pauvres. Ces missions distribuent de l’argent, des bourses scolaires. L’État distribuait aussi, à travers une série de magasins d’État Mercal, des aliments subventionnés. Le prix du pétrole était à la hausse pendant les années 2000, surtout entre 2004 et 2007 et ce sont les revenus ainsi engendrés qui permettaient cette générosité. Cependant, avec la chute du prix du pétrole vers la fin des années 2000, le système s’est effondré pour devenir totalement inefficace. Très vite, la demande de denrées subventionnées a dépassé l’offre et de longues files d’attente se sont constituées devant ces magasins. Les denrées ont peu à peu fait l’objet d’un contrôle plus strict et éventuellement d’un rationnement, allant même jusqu’à contrôler l’identité des clients avec leurs empreintes digitales. Le gouvernement, de son côté, nie l’ampleur du problème et affirme que le pays fait l’objet d’une campagne de désinformation[xxxvii].
Dans tous les cas, il ne fait aucun doute que le système de santé est dans un état pitoyable. Dans les hôpitaux, de nombreux médecins auraient quitté leur emploi en raison des conditions précaires. Depuis 2013, le gouvernement aurait tenté de remédier à la situation en déployant des docteurs communautaires[xxxviii] (médicos integrales comunitarios) sans formation universitaire. Un accord bilatéral avec Cuba avait permis à des milliers de médecins cubains de donner des soins dans le cadre du programme Barrio Adentro[xxxix], et ce, en échange de pétrole. Selon les chiffres officiels, près de 44 000 médecins auraient été dépêchés au Venezuela. Cependant, selon la Fédération pharmaceutique du Venezuela, 60 % des médicaments ne seraient pas disponibles à Caracas, et 70 % à l’extérieur de Caracas[xl]. Il ne fait également aucun doute sur le fait que le secteur agroalimentaire est plutôt dysfonctionnel. En 2010, le gouvernement Chavez a exproprié 47 fermes dans l’État de Zulia, dans lequel 4 000 hectares et 8 000 têtes de bétail ont été cédés à la Empresa Agroecológica La Maricela, une entreprise d’État. La production de lait est passée de 5 000 à 75 litres par jour en quatre ans. En 2014, ces terres ont été données à la municipalité de Colon. Il ne restait plus que 3 600 bêtes, beaucoup ayant été tués ou volés. Les employé·e·s n’avaient pas été payé·e·s pendant 4 mois. Les fermes, privées ou étatiques, ont de la difficulté à obtenir des pièces de rechange pour leur machinerie. Dans cette région frontalière avec la Colombie, la viande et le lait sont vendus illégalement de l’autre côté de la frontière, car les trafiquants colombiens payent un meilleur prix. Aussi, les fermes ont peine à trouver de la main-d’œuvre, car on y gagne presque autant en une journée en vendant sur le marché qu’en travaillant un moins entier au salaire minimum[xli]. L’ancien ministre Miguel Rodriguez Torres admet que la gestion de nombreuses fermes nationalisées a été désastreuse, que la manière dont ont été réalisées ces expropriations était inadéquate et mal gérée. Il donne deux exemples : le premier, concerne une ferme laitière qui s’est établie dans une région où il n’y avait aucune tradition de production de lait en raison des conditions inadéquates du site. Malheureusement, ce mauvais choix d’emplacement a été fait par pure ignorance. L’autre exemple est celui de l’entreprise Agroislena, qui était très bien gérée et très efficace. Elle exploitait malheureusement certains ouvriers. Monsieur Torres affirme qu’elle aurait pu être contrainte, et que les travailleurs et travailleuses auraient pu être défendus par l’État. Néanmoins, le gouvernement a nationalisé l’entreprise, qui est devenue Agro Patria. L’entreprise rencontre aujourd’hui de graves problèmes, entre autres, liés à l’importation de semences et à l’obtention de fertilisants. L’entreprise a depuis déménagé à Cuba et les fermiers et fermières s’en tirent très mal. Monsieur Torres ajoute que le Venezuela importe encore 70 % de ses biens de consommation. Le plus grave problème qui touche le pays n’est pas la distribution, mais la production. Le pays a la capacité de produire pour atteindre l’autarcie, mais dépend plutôt des revenus pétroliers pour sa sécurité alimentaire[xlii]. Il s’agit malheureusement d’un exemple typique de pays « dépendant », dont le mode de fonctionnement a été expliqué par Paul Baran.
En juillet 2016, le gouvernement a décidé que les produits de base disponibles à des prix contrôlés dans les supermarchés seraient détournés vers les Comités locaux d’approvisionnement et de production (CLAP). Ces derniers sont gérés par des organisations militaro-civiles issues du PSUV et distribuent des denrées de base à des prix contrôlés aux plus démunis. Même s’ils sont plus ou moins efficaces et rongés par la corruption, ils ont réduit les files d’attente devant les détaillants. Le 4 octobre, Maduro a annoncé que la moitié de la production de nourriture serait redirigée vers les CLAP. Pour beaucoup de Vénézuéliennes et de Vénézuéliens, le marché noir est la meilleure manière de mettre du pain sur la table : plus d’un tiers de la population aurait vendu des possessions personnelles afin de joindre les deux bouts[xliii].
Les coups d’état en Amérique latine, une menace encore bel et bien réelle
Il est important de replacer la crise au Venezuela dans le contexte actuel latino-américain. Il est aussi important de rappeler que des coups d’état y sont encore menés régulièrement au nom du libre marché, avec l’implication des États-Unis. Les tactiques ne sont peut-être plus les mêmes que celles employées au Guatemala en 1954[xliv] ou au Chili en 1973[xlv]. Néanmoins, elles ont tout de même mené à un changement de gouvernement en Haïti, en 2004, avec l’enlèvement de Jean-Bertrand Aristide ; au Honduras, en 2009, avec l’exil forcé de Manuel Zelaya au Costa Rica ; et enfin, au Paraguay, en 2012, avec le jugement « express » de Fernando Lugo. Il est possible d’ajouter à cela la destitution de madame Rousseff en 2016 au Brésil, pour laquelle on a blâmé le scandale de la Petrobras. Cela est sans compter les tentatives de coup d’état au Venezuela en 2002, celle en Bolivie en 2008 et en Équateur en 2010. Les craintes alléguées par Nicolas Maduro ne peuvent donc être seulement des fabulations comme semble parfois l’entendre l’opposition. Ont été impliquées à différents degrés dans les interventions antérieures la National Endowment for Democracy (NED)[xlvi], la United States Agency for International Development (USAID)[xlvii], la National Security Agency (NSA)[xlviii], la Defense Intelligence Agency (DIA)[xlix]. Il y a aussi la Western Hemisphere Institute for Security Cooperation (WHINSEC)[l], auparavant connue comme l’École des Amériques, qui forme le personnel militaire de nombre de pays d’Amérique latine. Ces interventions ont généralement lieu lorsque les intérêts de l’élite, alliée au secteur privé et aux entreprises étrangères, sont menacés par une quelconque mouvance progressiste qui désire changer les choses pour le bien-être de la majorité[li]. Il ne serait donc pas étonnant qu’une menace de coup d’état pèse effectivement sur le Venezuela. Le même secteur privé qui, allié à l’opposition et aidé par la CIA, avait tenté un coup d’État en 2002 pourrait encore tenter la même manœuvre en 2017 ou 2018. D’ailleurs, selon Marc Weisbrot, Washington essaie de renverser le gouvernement vénézuélien depuis une quinzaine d’années[lii].
Conclusion : les solutions à entrevoir ?
Dans son dernier rapport sur la crise qui sévit au Venezuela, l’International Crisis Group a fait quelques recommandations. Au gouvernement, il recommande de tenter de s’entendre avec l’opposition pour établir un calendrier électoral clair et, idéalement, de devancer les élections prévues pour décembre 2018. Il propose toute une série de recommandations qui consistent à démuseler l’Assemblée nationale et réformer le pouvoir législatif, qui se trouve à toute fin pratique aligné avec le PSUV. Il demande aussi la libération des quelques 2 000 prisonniers et prisonnières politiques, des militant·e·s de l’opposition qui auraient été arrêté·e·s pour avoir participé à des manifestations contre le gouvernement et de remettre en question sa réponse militaire à la crise, qui a mené à des abus et à des exécutions sommaires. Selon le groupe, le Venezuela aurait également intérêt à négocier avec des expert·e·s nationaux en économie pour faire diminuer l’inflation et restaurer le pouvoir d’achat, bien que cela irait tout à fait contre l’hostilité manifeste du gouvernement actuel envers le secteur privé et son refus de lui faire confiance[liii]. En effet, cette option rappelle les ajustements structurels imposés par le FMI qui avaient été la cause de la montée du prix, ce qui entraîna le Caracazo. Selon d’autres analystes, l’économie vénézuélienne devrait être complètement nationalisée, y compris les banques, ce qui semble peu réaliste vu les divisions actuelles au sein du gouvernement[liv]. La situation actuelle au Venezuela n’est pas celle de Cuba au moment de la révolution.
Cependant, l’ingénieur canadien Joe Emersberger, collaborateur de Telesur, fait mention d’une solution proposée par UNASUR qui semble plus intéressante. L’UNASUR propose, entre autres, le retour à un taux de change unique, une levée graduelle du contrôle des prix et de la subvention du pétrole, qui devraient être remplacés par des subventions directement au citoyen par l’entremise de cartes électroniques par exemple, une indexation des salaires, l’introduction d’un impôt sur le revenu, et des taxes sur les transactions financières. Bien que le taux de change unique et l’abolition des subventions ressemblent aux mesures jadis appliquées par le FMI, l’idée de subventions directes en diffère totalement[lv]. Pour M. Torres, les priorités devraient être de réparer l’économie et de restaurer la sécurité. Pour lui, il faut cesser de voir l’opposition comme un ennemi avec qui il faut surtout éviter de dialoguer, au risque de devenir un traître. C’est plutôt le contraire. Pour ce qui est des médias, ces derniers sont très puissants et très impliqués en politique. Toutefois, museler l’opposition et les médias n’est pas la solution. Selon lui, il faut mieux informer, mieux éduquer la population, et de nouveaux médias pourraient être utilisés à cette fin. Le socialisme du XXIe siècle n’est pas, selon lui, celui de l’Union soviétique et de Cuba, qui a connu des échecs catastrophiques[lvi]. Enfin, certainement, la faiblesse d’un système répressif est dans les libertés qu’il accorde (que ce système soit politique, économique, ou autre), mais la liberté accordée ne cesse d’être une menace pour un système que lorsque ce système cesse d’être répressif. La restriction des libertés au Venezuela semble ainsi rendre les manifestations de mécontentement, qu’elles soient de l’opposition ou « populaires », encore plus violentes. Nous avons demandé à monsieur O’Brien ce à quoi, selon lui, nous pouvons nous attendre. Il a répondu que la corruption et les tensions internes ne laissent présager rien de bon et que, « selon Chavéz, ce sont les mouvements sociaux qui doivent remplacer le gouvernement ».
i Bulmer-Thomas, V. (6 mars 2013). Analysis: How Hugo Chavez changed Venezuela. Récupéré sur BBC News: http://www.bbc.com/news/world-latin-america-15240081
ii Frías, H. C. (14 mars 2010). Las Líneas de Chávez: Con Marx, con Cristo, con Bolívar. Récupéré sur Cuba Debate: Contra el terrorismo mediatico: http://www.cubadebate.cu/especiales/2010/03/14/las-lineas-de-chavez-con-…
iii Associated Press. (11 mars 2013). Mort de Chavez: Cuba a perdu son « meilleur ami », selon Castro. Récupéré sur Radio-Canada: http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/603968/mort-chavez-fidel-castro-cuba…
iv Ciccariello-Maher, G. (2013). We created Chavez: A People’sHistory of the Venezuelian Revolution. Duke University Press.
v George CiccarielloMaher. (22 mars 2016). Venezuela : ¡ Comuna o Nada! Récupéré sur Venezuela Analysis: https://venezuelanalysis.com/analysis/11897
vi O’Brien, P. (2014). Insurgent Planning in Venezuela and Brazil: The case of the CRBZ and the MST. LAP Lambert Academic publishing.
vii Duddy, P. (30 mars 2015). Political Crisis in Venezuela. Récupéré sur Council on Foreign Relations: https://www.cfr.org/report/political-crisis-venezuela
viii Sanchez, M. I. (6 janvier 2016). Venezuela: l’opposition majoritaire nomme trois députés. Récupéré sur La Presse: http://www.lapresse.ca/international/amerique-latine/201601/06/01-493719…
Le matin. (9 décembre 2015). Législatives : une nouvelle ère politique s’ouvre au Venezuela. Récupéré sur Le matin: http://www.lematin.ch/monde/Une-nouvelle-ere-politique-s-ouvre-au-Venezu…
ix Observatorio venezolano de violencia. (décembre 2016). 2016: OVV estima 28.479 muertes violentas en Venezuela. Récupéré sur http://observatoriodeviolencia.org.ve/2016-ovv-estima-28-479-muertes-vio…
Venezuela Investigative Unit. (8 janvier 2017). Venezuela Set for Murderous 2017. Récupéré sur Insight Crime: http://www.insightcrime.org/news-briefs/venezuela-set-for-murderous-2017
x International Crisis Group. (2016). Venezuela: Edge of the Precipice, Crisis Group Latin America Briefing No 35. Bruxelles. Récupéré sur https://www.crisisgroup.org/latin-america-caribbean/andes/venezuela/vene…
xi Ibid no 10
xii Eva María, & César Romer. (15 avril 2016). Chavismo From Below. Récupéré sur Venezuela Analysis: https://venezuelanalysis.com/analysis/11933
xii lbid no 10
xiv Uzcatégui, R. (2010). Venezuela: la révolucion como espectaculo, Una critiqua anarquista al gobierno bolivariano. Caracas, Madrid, Tenerife, Buenos Aires: El Libertario / Editorial La Cucaracha Ilustrada /LaMalatesta Editorial / Tierra de Fuego / Libros de Anarres.
xv https://www.crisisgroup.org
xvi Ibid no 10
xvii International Crisis Group. (2016). Venezuela: Tough Talking, Latin America Report No 59. Bruxelles. Récupéré sur https://www.crisisgroup.org/latin-america-caribbean/andes/venezuela/vene…
xviii Ibid no 10
xix Ibid no 10
xx Ibid no 10
xxi Joe Emersberger. (20 juillet 2016). Chavismo Must Stop the Economic Bleeding. Récupéré sur Venezuela Analysis: https://venezuelanalysis.com/analysis/12091
Miguel Rodriguez Torres, & Michael Albert. (10 août 2016). Critiquing Chavismo’s Shortcomings: An Interview with Miguel Rodriguez Torres. Récupéré sur Venezuela Analysis: https://venezuelanalysis.com/analysis/12124
Ellner, S. (15 juin 2016). Beyond the Boliburguesía Thesis. Récupéré sur Venezuela Analysis: https://venezuelanalysis.com/analysis/12030
xxii Baran, P. (1952). On the Political Economy of Backwardness. The Manchester School of Economy and Social Studies, 66–84.
xxiii Victor Alvarez. (4 août 2016). What Happens if Venezuela Doesn’t Pay its Foreign Debt? Récupéré sur Venezuela Analysis: https://venezuelanalysis.com/analysis/12118
xxiv Golinger, E. (11 avril 2010). Venezuela: Coup and Countercoup, Revolution. Récupéré sur Global Research: http://www.globalresearch.ca/venezuela-coup-and-countercoup-revolution/1…
xxv Milton D’León. (16 juin 2016). What’s Going on in the Barracks? Récupéré sur Venezuela Analysis: https://venezuelanalysis.com/analysis/12037
xxvi C’est nous qui traduisons.
xxvii Misión Verdad. (28 octobre 2016). « Paro Nacional »: la MUD reconoce que depende de la guerra económica. Récupéré sur Misión Verdad: http://misionverdad.com/la-guerra-en-venezuela/paro-nacional-la-mud-acep…
xxviii Il semblerait que l’International Crisis Group favorise l’opposition. Il convient de rappeler que l’ONG est surtout financée par les pays occidentaux et que, fort probablement, elle présente un point de vue qui reflète un tant soit peu leurs intérêts. Les rapports dressent un portrait catastrophique du pays et certains éléments d’information, difficilement vérifiables, nous portent au doute, comme l’omission de la mention d’autres circonstances. Toutefois, nous résumons ici les éléments importants de la crise, sur lesquels ils subsistent le moins de doutes. Au besoin, nous avons amené des informations en provenance de sources gouvernementales ou autre.
xxix Ibid no 17
xxx Christina Schiavoni, & William Camacaro. (14 juillet 2016). Special Report: Hunger in Venezuela? A Look Beyond the Spin. Récupéré sur Venezuela Analysis: https://venezuelanalysis.com/analysis/12084
xxxi Ibid no 23
xxxii Weisbrot, M. (27 octobre 2016). Venezuela’s Economic Crisis: Does It Mean That the Left Has Failed? Récupéré sur Venezuela Analysis: https://venezuelanalysis.com/analysis/12750
xxxiii Ibid no 17
xxxiv Ibid no 17
xxxv Miguel Rodriguez Torres, & Michael Albert. (10 août 2016). Critiquing Chavismo’s Shortcomings: An Interview with Miguel Rodriguez Torres. Récupéré sur Venezuela Analysis: https://venezuelanalysis.com/analysis/12124
xxxvi Ibid no. 17
Weisbrot, M. (25 mars2016). In Venezuela, Dismantling a Weapon of Mass Destruction. Récupéré sur Mark Weisbrot: https://venezuelanalysis.com/analysis/11904
Mark Weisbrot. (11 mai 2016). Economic Policy Could Determine the Political Results in Venezuela. Récupéré sur Venezuela Analysis: https://venezuelanalysis.com/analysis/11966
xxxvii Ibid no 10
International Crisis Group. (2015). Venezuela:Unnatural Disaster, Crisis Group Latin America Briefing No 33. Bruxelles. Récupéré sur https://www.crisisgroup.org/latin-america-caribbean/andes/venezuela/vene…
xxxviii International Crisis Group. (2015). Venezuela:Unnatural Disaster, Crisis Group Latin America Briefing No 33. Bruxelles. Récupéré sur https://www.crisisgroup.org/latin-america-caribbean/andes/venezuela/vene…
xxxix Ibid no 37
xl Ibid no 37
xli Ibid no 37
xlii Ibid no 17
xlii Ibid no 10
xliv Faujour, M. (2014, juin). Un coup d’Etat emblématique de l’interventionnisme américain : Le Guatemala a-t-il oublié Jacobo Arbenz ? Le monde diplomatique, p. 8. Récupéré sur https://www.monde-diplomatique.fr/2014/06/FAUJOUR/50526
xlv Un dictateur mis en place par les États-Unis. (2006, décembre 11). Le Devoir. Récupéré sur http://www.ledevoir.com/international/actualites-internationales/124605/…
xlvi http://www.ned.org/
xlvii https://www.usaid.gov/
xlviii https://www.nsa.gov/
xlix http://www.dia.mil/
l http://www.benning.army.mil/tenant/whinsec/
li Ruiz, P. (5 septembre 2016). Cronología: Golpe de Estado en América Latina. Récupéré sur Telesur: http://www.telesurtv.net/opinion/Cronologia-Golpe-de-Estado-en-America-L…
lii Ibid no 35
liii Ibid no 10
liv Juan Manaure, & Carlos E. Jaurena. (27 février 2017). Venezuela: A Balance Sheet of 2016 and Perspectives for 2017. Récupéré sur Venezuela Analysis : https://venezuelanalysis.com/analysis/12948
lv Gabriel Hetland. (23 juin 2016). How Severe Is Venezuela’s Crisis? Récupéré sur Venezuela Analysis: https://venezuelanalysis.com/analysis/12046
Ibid no 17
lvi Ibid no 35
par Catherine Paquette | Juin 3, 2017 | Analyses
Il y a d’abord eu, cet hiver, une tempête d’annonces de la part des institutions de financement, qui souhaitent faire davantage de place aux films par des femmes. Puis, au printemps, la création du premier festival de films féministes de Montréal. Le vent tourne pour les femmes au cinéma, mais est-ce pour de bon?
Au Québec, toute œuvre conçue par un ou une cinéaste et nécessitant un financement de plus d’un million de dollars est soumise à un long processus de sélection. L’œuvre doit d’abord être lue et encouragée par – au minimum – un producteur ou une productrice, un télédiffuseur ou un distributeur avant d’atterrir chez la SODEC ou Téléfilm Canada, où un jury chargé d’évaluer les films selon plusieurs critères choisira de lui attribuer ou non une part de son budget annuel.
Or, malgré un nombre équivalent de femmes et d’hommes diplômé·e·s des écoles de cinéma du Québec, les institutions publiques n’accordent pas plus de 20 % du financement disponible aux films produits par des femmes[i]. C’est donc dire qu’elles se limitent, ou se contentent, d’autoproduire leurs films : bien souvent des courts métrages ou des documentaires de peu de moyens. En ce qui concerne le long métrage de fiction, l’organisme Réalisatrices Équitables estime que les femmes reçoivent entre 11 % et 19 %[ii] des enveloppes budgétaires auprès des organismes qui requièrent l’engagement d’un producteur ou d’une productrice, d’un distributeur ou d’un télédiffuseur.
« En cinéma, il n’y a pas beaucoup de chance pour les nouveaux, et encore moins pour les nouvelles, commente Isabelle Hayeur, présidente de l’organisme Réalisatrices Équitables en entrevue avec L’Esprit libre. Tant que tu travailles avec tes ami·e·s sans un gros budget ça va, c’est quand tu commences à aller voir les producteurs [et productrices] que les difficultés peuvent commencer. »
Obstacles à la diffusion
La réalisatrice Magenta Baribeau s’est butée à de nombreux obstacles même après l’aboutissement de certains de ses projets : s’il lui a été difficile de faire financer ses projets en raison de la « sensibilité » de leurs sujets, il a été tout aussi ardu de les diffuser.
Le financement, qui occupe une grande place dans la réussite d’un projet, a aussi un impact dans la diffusion de l’œuvre, une fois terminée.
« Diffuser un film quand t’as pas eu de financement, c’est pas facile, parce que le fait d’être financée donne de la crédibilité. Si j’avais fait un film financé et vu par des personnes ouvertes a des femmes féministes j’aurais eu une plus grosse vitrine », explique Mme Baribeau.
Pour contrer le problème, et parce que l’idée d’un festival plus inclusif lui faisait envie, la cinéaste a fondé le premier festival de films féministes de Montréal. Un festival ouvert à tou·te·s – femmes, hommes, trans – à condition que le sujet du film se rattache au féminisme. Car à ses yeux, en festival, la présence de films par des femmes est toujours insuffisante au Québec.
La première édition du festival a fait salle comble, et elle ne sera pas la dernière, promet Magenta Baribeau, qui est bien déterminée à faire des films dont les sujets touchent les femmes et à encourager les projets de collègues qui font de même.
Vent de changement
Les choses pourraient changer pour les femmes avec les nouvelles mesures qu’imposeront les principales institutions de financement public.
Constatant les difficultés auxquelles les femmes font face dans le milieu du cinéma, l’Office national du film (ONF)[iii], la Société de développement des entreprises culturelles (SODEC)[iv], Téléfilm Canada[v] et le Fonds des médias du Canada (FMC)[vi] ont tour à tour annoncé au cours des derniers mois des mesures qui permettront de tendre vers la parité du milieu.
L’ONF disait l’an dernier vouloir atteindre la parité en annonçant que la moitié de ses films seraient réalisés par des femmes[vii]. Le 8 mars 2017, le président, Claude Jolicoeur, est allé plus loin. D’ici 2020, l’ONF vise à ce que 50 % des monteurs et monteuses, directeurs et directrices photo, scénaristes et autres créateurs et créatrices clefs soient des femmes[viii].
Les autres institutions vont dans le même sens : la SODEC, Téléfilm Canada et le Fonds des médias, qui financent des projets déposés par des producteurs et productrices et télédiffuseurs, demandent désormais qu’un plus grand nombre de projets de femmes leur soient soumis.
C’est donc dire que les producteurs et télédiffuseurs seront fortement incités à aller chercher de nouveaux talents, et à soumettre les films de différentes personnes à ces institutions.
« On sent que le vent est en train de tourner. Je pense qu’on est présentement à un grand tournant pour l’industrie. Ça va remonter la valeur des films de femmes aux yeux de tous ces producteurs [et productrices] », affirme à L’Esprit libre Lucette Lupien, qui a consacré une partie de sa vie à la défense des femmes en cinéma, notamment en tant que porte-parole du comité revendicateur Moitié Moitié dans les années 1980.
30 ans de lutte
Il y a en effet de quoi se réjouir, affirme Mme Lupien, mais tou⸱te⸱s doivent se rappeler que ces revendications ne datent pas d’hier et qu’il est important de considérer les vrais projets de femmes, et pas seulement les films dont seulement quelques-uns des postes sont occupés par des femmes.
Alors qu’Elvis Gratton : Le king des kings prenait l’affiche au Québec (en 1985), la cinéaste collectait les statistiques : à l’époque, pas plus de 16 % des réalisateurs et réalisatrices étaient des femmes. C’est donc dire qu’en plus de 30 ans, ce pourcentage a bougé de seulement 4 points, selon des données qu’elle a conservées depuis.
À l’époque, elle avait fondé avec quelques collègues le comité Moitié Moitié, qui réclamait justement une meilleure répartition du butin dans l’industrie du cinéma. Le comité a fait sa marque dans le milieu, sans toutefois porter fruit auprès des institutions.
« Notre grande fierté, c’est d’avoir sensibilisé les gens. Mais à l’époque, personne ne nous croyait. On était la cible des masculinistes, les gens nous disaient que ces chiffres étaient faux. On nous avait présenté la statistique selon laquelle 60 % des films étaient faits par une réalisatrice, une scénariste ou une productrice. Mais qu’une femme y ait travaillé n’en fait pas nécessairement un film de femme », explique Mme Lupien.
Chose certaine, il faudra quelques années avant de pouvoir mesurer les effets de ces nouvelles politiques de sélection des œuvres.
QUELQUES CHIFFRES
Fonds des Médias du Canada[ix] :
En moyenne, les femmes constituent :
17 % des réalisateurs et réalisatrices
34 % des scénaristes
39 % des producteurs et productrices
des projets dans lesquels le FMC investit.
Office national du film[x] :
Pour l’année 2016-2017, les femmes constituent :
43 % des réalisateurs et réalisatrices
27 % des scénaristes
24 % des monteurs et monteuses
12 % des directeurs et directrices photo
13 % des créateurs et créatrices de musique originale
des projets que l’ONF produit.
Statistiques colligées par le comité Moitié Moitié (document fourni par Mme Lucette Lupien, membre fondatrice du comité Moitié Moitié) :
En 1984-85 les femmes réalisatrices ont reçu 16 % de l’enveloppe totale de production de la SODEC ;
En 1985-86 les femmes réalisatrices ont reçu 22 % de l’enveloppe totale de production de la SODEC ;
En 1989-90 les femmes réalisatrices ont reçu 9 % de l’enveloppe totale de production de la SODEC ;
En 1990-91 les femmes réalisatrices ont reçu 22 % de l’enveloppe totale de production de la SODEC ;
En 1995-96 les femmes ont réalisé 18 % des films avec 8 % de l’enveloppe totale de production de la SODEC.
CRÉDIT PHOTO: Anna Lupien
[i] « Un plan d’action pour atteindre la parité d’ici 2020 », Société de développement des entreprises culturelles, 20 février 2017, http://www.sodec.gouv.qc.ca/plan-daction-atteindre-parite-genres-dici-2020/, consulté le 2 avril 2017.
[ii] « La place des créatrices dans les postes clés de création de la culture au Québec », Rapport de la Journée d’étude sur les femmes créatrices du Québec, 19 mai 2016, http://realisatrices-equitables.com/wp-content/uploads/2016/06/rapport-l…, consulté le 28 mai 2017.
[iii] « Journée des femmes 2017 : L’ONF pousse encore plus loin son engagement pour la parité », Blogue de l’Office national du film, 7 mars 2017, http://blogue.onf.ca/blogue/2017/03/07/femmes-2017-onf-engagement-parite/, consulté le 2 avril 2017.
[iv] « Un plan d’action pour atteindre la parité d’ici 2020 », Société de développement des entreprises culturelles, 20 février 2017, http://www.sodec.gouv.qc.ca/plan-daction-atteindre-parite-genres-dici-2020/, consulté le 2 avril 2017.
[v] Téléfilm Canada, « Téléfilm Canada annonce en partenariat avec l’industrie l’adoption de mesures sur la parité hommes-femmes dans le financement de la production cinématographique », CNW Telbec, 11 novembre 2016, http://www.newswire.ca/fr/news-releases/telefilm-canada-annonce-en-parte…, consulté le 2 avril 2017.
[vi] « Parité femmes-hommes dans le financement de contenu audiovisuel », Fonds des médias du Canada, 27 avril 2016, http://www.cmf-fmc.ca/fr-ca/nouvelles-et-evenements/actualites/parite-fe…, consulté le 2 avril 2017.
[vii] « L’ONF va financer 50% de projets de femmes », Radio-Canada, 8 mars 2016, http://ici.radio-canada.ca/emissions/l_heure_de_pointe_toronto/2013-2014…, consulté le 2 avril 2017.
[viii] « Journée des femmes 2017 : L’ONF pousse encore plus loin son engagement pour la parité », Blogue de l’Office national du film, 7 mars 2017, http://blogue.onf.ca/blogue/2017/03/07/femmes-2017-onf-engagement-parite/, consulté le 2 avril 2017.
[ix] « Le FMC annonce des initiatives pour augmenter la contribution des femmes », Fonds des médias du Canada, 8 mars 2017, http://cmf-fmc.ca/fr-ca/news-events/news/march-2017/cmf-announces-initia…, consulté le 28 mai 2017.
[x] « Journée des femmes 2017 : L’ONF pousse encore plus loin son engagement pour la parité », Blogue de l’Office national du film, 7 mars 2017, http://blogue.onf.ca/blogue/2017/03/07/femmes-2017-onf-engagement-parite/, consulté le 2 avril 2017.
Sujets :
Cinéma
hommes-femmes
téléfilm canada
SODEC
égalité
télévision
tournage
par Anonyme | Mai 27, 2017 | Analyses
« Loi de Murphy : Si tout semble bien marcher, vous avez forcément négligé quelque chose. » – Edward A. Murphy, repris dans Nous les Dieux de Bernard Werber
Cet article a été publié dans le recueil (in)visibilités médiatiques de L’Esprit libre. Il est disponible sur notre boutique en ligne ou dans plusieurs librairies indépendantes.
Les enjeux environnementaux sont aujourd’hui un dossier prioritaire au cœur de nombreuses discussions politiques et économiques. Pourtant, l’ensemble de ces débats, plutôt que de proposer une critique radicale du système néolibéral et du spécisme actuels, portent sur l’intégration des problématiques environnementales dans l’économie de marché. C’est là le mythe de la croissance verte qui veut que le développement toujours grandissant d’initiatives et d’innovations minimisant les externalités négatives parvienne à régler les problèmes causés par l’espèce humaine dans son écosystème. De surcroît, ce discours a été normalisé par les médias d’information de masse, au détriment d’une réelle pensée écologique, marginalisée, car proposant des alternatives aux schémas de pensée actuels quant à notre rapport à la nature. À travers un regard sur deux cas types de la télévision de Radio-Canada et du Journal de Montréal, la proposition de cet article est de réfléchir à la place que prennent les médias d’information de masse dans la normalisation du discours politique. Il s’agit également de prendre un certain recul sur notre rapport à l’environnement, à la fois en tant qu’individu et comme société, pour voir comment s’y intègre ce que nous faisons à l’heure actuelle.
La croissance verte, mythe ou réalité?
Extractivisme, écosocialisme, décroissance conviviale, ces expressions vous disent quelque chose[i]? De plus en plus présents dans les milieux politiques et économiques de gauche, notamment parmi les groupes critiques du modèle néolibéral actuel, ce sont des termes à connaître et à cogiter pour qui souhaite développer un système de pensée en harmonie avec l’environnement. Or, ce dont on parle ces jours-ci dans les médias d’information de masse et au sein des gouvernements, c’est plutôt de développement durable, de croissance verte, qui ne sont que des façons de conceptualiser les enjeux environnementaux de façon à les intégrer au système économique actuel[ii]. Quand on connaît la nature de plus en plus problématique de ces enjeux, ne devient-il pourtant pas plus important d’entretenir une réflexion critique sur notre conception de la nature et de la place qu’y occupe l’espèce humaine? Peut-on réellement conjuguer enjeux économiques et environnementaux sans modifier radicalement nos comportements?
Il n’existe certainement pas de réponse facile à ces questions, pour la simple raison qu’approcher les problématiques environnementales de manière plus radicale suppose de laisser de côté les habitudes de confort dans lesquelles nous évoluons depuis plusieurs décennies et qui affectent tant le monde occidental, maître à penser de la société moderne, que les États de l’Est et du Sud, souvent subjugués de manière insidieuse aux premiers. À titre d’exemple, même si l’ensemble de la communauté scientifique et une part importante du monde politique s’entendent pour dire que les problèmes climatiques sont une priorité en ce début de XXIe siècle, nous tardons, en tant que société, à modifier nos pratiques de consommation pour diminuer notre empreinte carbone et avoir un impact effectif sur ces dérèglements[iii],[iv]. Une pensée magique s’est installée à travers laquelle nous en sommes venus-es à croire que tous ces problèmes se régleraient automatiquement en dirigeant le marché dans la bonne direction. Des subventions sont accordées aux entreprises qui appliquent des mesures destinées à « protéger l’environnement » alors qu’elles comptent souvent parmi les plus polluantes, comme Air Canada ou de nombreuses pétrolières[v]. De nouveaux concepts d’objets « écologiques » se retrouvent sur nos tablettes, nous recyclons et nous compostons de manière inefficace (à titre d’exemple, 15% de ce que l’on met dans nos bacs de recyclage n’a pas à y être, et seulement 23 à 35% du verre est effectivement recyclé dans les centres de tri)[vi],[vii], à travers un système de gestion des déchets en constant développement sans que l’on diminue pour autant notre consommation[viii],[ix]. Et de fait, cette surconsommation amène avec elle son lot de problèmes, à savoir une augmentation des déchets domestiques et industriels, de même que des contraintes pour la récupération des objets électroniques ou nanotechnologiques[x],[xi],[xii]. Or, ces phénomènes sont plutôt traités comme des promesses d’avenir nous entraînant loin d’une réflexion effective sur leurs impacts, comme si la consommation à outrance ne pouvait être que bénéfique.
Pour autant qu’une bonne intention guide la mise en place de ces pratiques, de plus en plus de scientifiques, militants-es et regroupements considèrent qu’il s’agit d’un effort insuffisant pour pallier aux problèmes environnementaux. Notamment, ces mesures ne sont pas assez contraignantes, principalement en ce qui concerne les entreprises les plus polluantes. On n’a qu’à penser au cas du projet de cimenterie McInnis à Port-Daniel en Gaspésie, ou encore plus largement à tout le dossier entourant le pipeline Énergie Est de TransCanada[xiii],[xiv]. Par ailleurs, si les différents paliers de gouvernement au Canada se targuent de vouloir lutter contre les changements climatiques et s’attarder à la protection des écosystèmes, on constate la présence nette d’un double discours qui souhaite surtout arrimer ces préoccupations à la croissance économique du pays et des provinces.
Ce phénomène est apparent quand on entend Philippe Couillard se faire le chantre vert du Québec dans le dossier des forages pétroliers sur Anticosti, tout en proposant un projet de loi qui favorise l’exploitation des hydrocarbures sur le territoire québécois[xv],[xvi]. C’est aussi le même gouvernement qui met en place un plan de mise en valeur de l’exploitation des ressources naturelles du Nord québécois sous le prétexte du développement durable, et qui a octroyé des subventions douteuses dans le cadre du programme du Fonds vert du Québec[xvii],[xviii]. Or, ces projets d’exploitation n’en sont pas moins finis et ne seront certainement pas durables pour les populations locales. On a déjà de nombreux exemples au Québec, que ce soit en Abitibi-Témiscamingue, sur la Côte-Nord, en Gaspésie et, plus largement, tout le Nord québécois où ces projets ont plutôt été des sources de problèmes socio-économiques. On promet des emplois et une prospérité pour les populations concernées, mais c’est plutôt le contraire qui arrive finalement, et ceux et celles qui s’y opposent ont souvent l’impression de n’avoir aucun pouvoir[xix],[xx]. Et c’est le cas particulièrement pour les communautés autochtones qui, malgré tous les traités existants, se trouvent généralement contraintes à collaborer sans véritables compensations et à travers les filtres d’une discrimination systémique. Ainsi, nous assistons à une certaine forme de rhétorique verte, ou croissance verte, qui cherche principalement à valoriser le développement du marché, plutôt qu’à exécuter des efforts réels et concertés de protection de l’environnement et des populations concernées.
Toutefois, cette rhétorique verte n’aurait pas tout son poids si elle n’avait été gobée par les médias d’information de masse. Sans critiquer le travail des journalistes, qui nous semblent faire un travail exemplaire de description et de critique dans un contexte où très peu sont des spécialistes de l’environnement, c’est plutôt le discours médiatique rapporté au public dans son ensemble qui est problématique. Toutefois, avant de voir pourquoi, il importe de se questionner sur le rôle général des médias d’information dans la société.
Le rôle des médias d’information de masse
Tout d’abord, il convient de noter que le présent texte porte essentiellement sur les médias d’information de masse que sont les entreprises de presse écrite, de radio et de télécommunications. S’il est vrai que le monde numérique, et particulièrement les médias sociaux, prend une place de plus en plus importante dans la façon dont nous nous informons, il n’en constitue pas encore le cœur de la pensée sociopolitique. Pour la grande majorité de la population, cela passe encore par les médias de masse, lesquels contribuent par ailleurs à forger le cadre de la société dans laquelle nous vivons. Leur plus importante particularité est certainement de pouvoir véhiculer un discours à un grand nombre de personnes simultanément.
Quand on pense aux médias de masse, l’essentiel de leur développement s’est fait dans la foulée de la Seconde Guerre mondiale, surtout à des fins de propagande nationale. Le rôle de ces médias a-t-il changé depuis? On peut en douter, même si le vocable de propagande a été mis de côté. Cette vision propagandiste permet toutefois de considérer un côté du prisme que sont les médias d’information, soit tout l’univers des relations publiques[xxi]. Une expression à la mode les consacre comme la courroie de transmission du pouvoir. Toutefois, les médias d’information ont évolué considérablement au cours des 75 dernières années et ils sont aujourd’hui appelés à jouer de multiples rôles. Certains-es diront plutôt qu’ils sont là pour dépolitiser la société, en forgeant un cadre social qui soit uniforme pour tout le monde[xxii]. On peut aussi se rappeler les propos de Patrick Le Lay, ex-PDG de TF1, lequel a affirmé sur les ondes de sa propre station que les médias sont là essentiellement « pour vendre du temps de cerveau humain disponible » aux publicitaires et entreprises de ce monde[xxiii]. Cela passe pour beaucoup par la fixation de l’audience devant son médium d’information de masse préféré à travers un équilibre entre information et divertissement. C’est-à-dire que le public n’est pas appelé à critiquer en profondeur ce qu’il reçoit, mais plutôt à l’absorber dans un système qui soit le plus agréable pour lui.
Toutefois, un autre mouvement voit plutôt dans les médias le quatrième pouvoir[xxiv]. Ainsi, les médias se situeraient plutôt dans le monde des possibles en termes de discours allant à l’encontre de la pensée dominante. Particulièrement présente chez les médias indépendants et alternatifs, cette approche se traduit surtout par une volonté d’amener une réflexion critique des enjeux sociaux, politiques, économiques ou scientifiques. Elle suppose donc d’amener l’audience à s’interroger sur le monde qu’elle souhaite voir se mettre en place et aussi à faire preuve de réflexivité afin de se questionner sur ses propres comportements et idéaux. Loin d’aller dans le divertissement et la facilité, les médias nous feraient plutôt sortir de notre confort, que ce soit en nous défiant intellectuellement ou pratiquement.
Et c’est peut-être là le principal défi des médias d’information, celui de tendre encore davantage vers ce rôle de quatrième pouvoir. Plutôt que de fixer les gens devant leurs écrans de télévision ou leur ordinateur, pourquoi ne pas plutôt les inciter à l’action, à l’introspection et à la réflexion? Plusieurs facteurs peuvent l’expliquer, que ce soit les modèles d’affaire des médias, et particulièrement des médias de masse, qui dépendent d’une certaine façon de l’importance de leur audience ou de leur lectorat en termes de nombre[xxv]. Ils ont donc tout intérêt à tendre vers le divertissement, la légèreté, et surtout à ne pas vouloir trop heurter la sensibilité et le confort du public. Le phénomène est particulièrement frappant au Québec, si l’on considère que les médias réussissant le mieux financièrement sont ceux qui font le plus dans la légèreté. De l’autre côté du spectre, les médias incitant davantage à la réflexion éprouvent d’importantes difficultés financières. Et il existe également un déséquilibre en termes de type de média d’information de masse : si la télévision connaît un succès certain, il n’en va pas de même pour la presse écrite. Et de fait, l’image qui vient de pair avec la télévision apporte un élément de divertissement important que ne peut se permettre la presse écrite. Or, c’est précisément le fait que l’image prenne une telle place au détriment du contenu qui fait que les médias d’information ont du mal à assumer leur rôle de quatrième pouvoir. L’important n’est pas tant d’informer la population que de la raccrocher à notre média.
La couverture des médias d’information de masse sur les enjeux environnementaux
Rappelons que notre objectif est de voir comment et pourquoi les médias d’information de masse contribuent à la normalisation de la rhétorique de la croissance verte en tant que pensée dominante autour des enjeux environnementaux, en prenant pour cas le Québec. Il ne s’agit donc pas de démontrer que les discours environnementaux plus radicaux ne sont pas présents dans les médias, ce qui serait impossible par ailleurs étant donné l’étendue de la couverture médiatique. La démarche analytique préconisée suppose plutôt de réfléchir à cette normalisation du discours environnemental à travers deux cas types, soit l’émission La Semaine verte d’ICI Radio-Canada Télé et la section « Environnement » du Journal de Montréal.
La Semaine verte à ICI Radio-Canada Télé est-elle verte?
Depuis 1970, alors qu’elle était diffusée sur la Première chaîne de Radio-Canada, La Semaine verte propose à son public différents reportages touchant à l’agriculture, la foresterie, les pêches, l’écologie et l’environnement. En date de 2014, l’émission rejoignait un auditoire de près de 600 000 personnes par semaine, un nombre considérable pour la télévision québécoise[xxvi],[xxvii].
Si les récentes saisons de l’émission ont intégré encore davantage les problématiques environnementales dans le contenu des reportages, on peut se demander à quoi est destinée cette sensibilisation. En effet, on constate que nombre de reportages de l’émission ne critiquent que très peu le modèle extractiviste d’exploitation des ressources naturelles ou encore l’agriculture et l’élevage industriel. La mission d’un média d’information est certes de proposer une diversité de contenu et de points de vue, encore faut-il que les concepts soient adéquatement appliqués. Et qu’une émission qui se dit sensible à l’environnement le démontre réellement. Pour se diriger dans cette voie, il s’agit non seulement d’inclure davantage de reportages sur des phénomènes comme l’agriculture biologique ou les modes alimentaires alternatives, sujets marginaux à l’émission par ailleurs, mais aussi de faire preuve de réflexivité quant aux contenus dont la vocation n’est pas strictement environnementale. Certes, la vocation de l’émission n’est certainement pas centrée uniquement sur cet aspect, d’où l’importance de bien réfléchir à l’articulation que l’on souhaite développer quand on a affaire à des enjeux, économiques et environnementaux dans ce cas-ci, dont on constate de plus en plus l’incompatibilité.
Toutefois, il y a bien sûr la question du public de cette émission à prendre en compte. Initialement destinée au milieu agricole, puis au milieu des ressources naturelles, il y a fort à parier que ceux-ci se trouvent toujours au cœur des réflexions quant à la direction que l’équipe de La Semaine verte donne à ses reportages. On peut donc se demander s’il y a des sensibilités auxquelles elle préfère ne pas se heurter. Finalement, si le but d’ajouter une vocation environnementale de plus en plus importante à l’émission est de diriger graduellement son public vers une réflexion critique de plus en plus approfondie, l’objectif est certes louable. Or, ce que l’on constate aujourd’hui, c’est plutôt une normalisation de ce discours au sein des modes actuelles d’exploitation de la nature et du territoire. Une piste pour tendre vers cette réflexion critique serait d’inclure davantage les points de vue radicaux, notamment les modèles agroalimentaires alternatifs, les écovillages et les systèmes de décroissance conviviale[xxviii],[xxix],[xxx].
De quoi traite la section « Environnement » du Journal de Montréal?
Quotidien le plus lu à Montréal, le Journal de Montréal est un vecteur important du discours médiatique actuel sur nombre de sujets. Souvent critiqué pour la faible qualité de ses articles, pour le sensationnalisme qu’il diffuse ou encore pour son niveau insuffisant de recherche, il dispose tout de même d’une quantité importante de ressources pour mener un travail critique sur nombre d’enjeux, et surtout, il donne la parole à de nombreux regroupements, autant de gauche que de droite. Ce dont il sera question ici concerne strictement la section « Environnement » du journal, donc les articles qui y sont publiés[xxxi].
Mentionnons d’emblée la place que prend cette section sur le site web du Journal de Montréal. Alors que les sports, les spectacles, les voyages ou les opinions sont très en vue, l’environnement se retrouve en sous-thème de l’onglet « Actualités ». Et même dans la version papier, plusieurs noteront la disproportion entre le nombre de pages consacrées à la section sportive et celles dédiées aux différents thèmes de l’actualité. À l’intérieur de la section, un premier coup d’œil permet de voir que la grande majorité des articles sont reliés à la météo. En effet, la page d’accueil « environnementale » du site du journal, entrecoupée de publicités, comprenait en date du 19 octobre 2016 treize articles sur vingt consacrés à l’actualité météorologique, principalement l’ouragan Matthew. Si ce dernier cause un biais certain, il est tout de même préoccupant de voir une telle couverture. On pourrait argumenter que les dérèglements climatiques actuels favorisent l’apparition de phénomènes météorologiques extrêmes, on pourrait argumenter que ces enjeux sont importants pour la population québécoise, cela n’en demeure pas moins problématique. Car plutôt que de confronter nos perceptions des enjeux environnementaux, ce type de couverture tend plutôt à les conforter en les assimilant à des choses auxquelles nous accordions déjà de l’importance, contribuant ainsi à un immobilisme de notre pensée. Et quand cela porte sur des sujets plus directement reliés aux enjeux environnementaux que la météo, par exemple les résultats des audiences du BAPE concernant la minière Canadian Malartic, le tout est traité de façon apolitique, comme si le devoir du journaliste se résumait à énoncer une situation[xxxii]. Et c’est d’ailleurs un phénomène que l’on retrouve un peu partout dans l’univers médiatique. Ainsi, la situation du Journal de Montréal reflète bien un des aspects de la crise médiatique dans laquelle on se trouve aujourd’hui : plutôt que de proposer une diversité de sujets et de points de vue alternatifs, la couverture médiatique proposée est tournée vers la confortation et l’apolitisation du discours social en général, et sur l’environnement en particulier.
Quelles avenues pour décoloniser le discours médiatique et politique en matière d’environnement?
Les exemples mentionnés ci-dessus ne constituent que deux illustrations d’une normalisation des enjeux environnementaux autour de la rhétorique de la croissance verte, deux exemples parmi les plus marquants. Et pourtant, il existe de nombreux exemples qui, au contraire et au sein même de cette sphère médiatique, tendent à décoloniser nos esprits en la matière. On peut penser par exemple aux Années lumières sur ICI Première, qui laisse une place à la communication scientifique de points de vue alternatifs et radicaux en termes d’écologie, de climat ou d’utilisation des ressources naturelles[xxxiii]. Sans nécessairement y entendre une considération de ces enjeux sous une forme politique plus assumée, il s’agit déjà d’un point de départ intéressant.
Une prise de position plus assumée en la matière est peut-être la prochaine étape à franchir pour faire contrepoids au discours apolitique ambiant. Cette prise de position est déjà en train de se faire chez certains médias : on peut penser aux indépendants, comme Le Devoir, ou aux autres formats alternatifs un peu moins connus (L’Esprit libre, Ricochet, À Bâbord, Relations, Nouveau Projet, Liberté, Milieux, Raisons sociales, Les Alter Citoyens, CIBL, CKUT, pour n’en nommer que quelques-uns – vous êtes bien sûr invités-es à découvrir ce qui se fait dans votre région en la matière). Il existe également des regroupements spécialisés, comme Gaïa Presse ou ÉcoQuébec.info, qui proposent des réflexions intéressantes et radicales en termes d’actualité environnementale.
Le pas reste toutefois encore à faire pour de nombreuses entreprises faisant dans l’information de masse. Or, ces dernières composent toujours le cœur du discours médiatique québécois alors qu’environ 93% des parts de marché, pour la presse écrite francophone au Québec, étaient détenues en 2015 par Gesca (51%), Québecor (32%) et TC Media (10%)[xxxiv]. Cela est inversement proportionnel au poids média sur les sujets environnementaux à l’échelle du Canada, alors que le principal acteur en ce sens au Québec est Le Devoir avec 3%, comparativement à moins de 2% pour les autres médias écrits[xxxv]. Concernant la télévision, ce sont 77% des parts de marché qui sont détenues par Québecor, suivi par Radio-Canada, et pour la radio, Cogeco et Bell Média dominent avec respectivement 54% et 22% des parts à l’échelle du Québec francophone. Bref, on constate une homogénéisation du paysage médiatique québécois, et à moins d’une sérieuse introspection de la population du Québec ou d’une percée des médias plus marginaux, la situation va perdurer pour la raison que ces grands médias ont réussi à créer un cercle vicieux à travers duquel la population se trouve confortée dans sa vision politique malgré des situations de crise de plus en plus importantes, notamment en matière environnementale.
En retour, il est clair que les entreprises médiatiques ne chercheront pas à briser les paradigmes, sans quoi elles heurteraient la sensibilité de leur auditoire et seraient vouées à l’échec. De plus, on peut parier que ces entreprises suivent des objectifs politiques et économiques précis, et ainsi vont chercher à guider leur auditoire vers certains points de vue, certains phénomènes qui seront moins dangereux à la poursuite de ces objectifs. Elles chercheront également à être le plus complaisantes possible envers les normes sociales et politiques acceptées pour ne pas être mises à l’écart du champ médiatique. Il s’en suit une banalisation du discours politique et une intégration des problématiques environnementales à un système avec lequel elles sont incompatibles. Cette rhétorique verte est ensuite offerte aux auditoires des différents médias d’information de masse à travers des filtres précis visant à satisfaire une certaine demande pour les enjeux environnementaux, mais sans brusquer le système en place. Et bien sûr, en raison de cette philosophie plutôt conservatrice, les alternatives qui pourraient peut-être un jour nous sauver la vie sont marginalisées ou mises de côté, n’étant finalement considérées que par une poignée d’initiés-es. Il apparaît de plus en plus nécessaire de mettre à l’œuvre une prise de conscience collective quant au rôle que nous voulons accorder aux médias ainsi qu’à notre rapport à l’environnement.
[i] Abraham, Yves-Marie et David Murray (eds). 2015. Creuser jusqu’où? Extractivisme et limites de la croissance. Montréal : Écosociété.
[ii] Rotillon, Gilles. 2011. « Qui veut vraiment du développement durable? ». Dans Abraham, Yves-Marie, Louis Marion et Hervé Philippe (dirs.) Décroissance versus développement durable. Montréal : Écosociété.
[iii] Platts, Ellen et Claire Sabel. 2016. « Collaborating with scientists for climate justice ». openDemocracy, 21 septembre 2016, https://www.opendemocracy.net/openglobalrights/ellen-platts-claire-sabel…
[iv] Bolstad, Erika. 2016. « Obama Demands That Security Agencies Consider Climate Change ». Scientific American, 22 septembre 2016, https://www.scientificamerican.com/article/obama-demands-that-security-a…
[v] Schepper, Bertrand. 2016. « Le Fonds vert au service des pollueurs ». Institut de recherche et d’informations socioéconomiques, 22 février 2016, http://iris-recherche.qc.ca/blogue/le-fonds-vert-au-service-des-pollueurs
[vi] Guénette, Jean. 2016. Recyclage : La grande illusion. Productions Gaspa Vidéo II inc.
[vii] Syndicat des Métallos. 2016. « Recyclage des bouteilles de vin et autres contenants en verre – Québec sur le point de céder à l’immobilisme de la SAQ ». Communiqué de presse, 18 octobre 2016, http://www.newswire.ca/fr/news-releases/recyclage-des-bouteilles-de-vin-…
[viii] Ministère du Développement durable, de l’environnement et de la lutte contre les changements climatiques (MDEEELCC). 2016. « Fonds vert », http://www.mddelcc.gouv.qc.ca/ministere/fonds-vert/
[ix] Équiterre. 2016. « Gaspillage alimentaire : Non merci! », http://www.equiterre.org/geste/gaspillage-alimentaire-non-merci
[x] Gobeil, Mathieu. 2016. « Où produit-on le plus de déchets? La réponse en carte ». ICI Radio-Canada, 3 juin 2016, http://ici.radio-canada.ca/nouvelles/international/2016/06/03/003-dechet…
[xi] Bihouix, Philippe. 2015. « Les low tech, la seule alternative crédible ». Dans Abraham, Yves-Marie et David Murray (eds). 2015. Creuser jusqu’où? Extractivisme et limites de la croissance. Montréal : Écosociété, 284-388.
[xii] Borde, Valérie. 2008. « La grande illusion du recyclage ». L’Actualité, 19 août 2008, http://www.lactualite.com/sante-et-science/la-grande-illusion-du-recyclage/
[xiii] Communiqué de presse. 2016. « Ciment McInnis : Des citoyens occupent la Caisse de dépôt et placement ». Le Havre, 24 août 2016, http://www.journallehavre.ca/actualites/2016/8/24/ciment-mcinnis–des-ci…
[xiv] Shields, Alexandre. 2016. « TransCanada a commencé ses relevés sismiques dans le Saint-Laurent ». Le Devoir, 21 septembre 2016, http://www.ledevoir.com/environnement/actualites-sur-l-environnement/480…
[xv] Shields, Alexandre. 2016. « Anticosti : un premier site de forage est prêt ». Le Devoir, 30 septembre 2016, http://www.ledevoir.com/environnement/actualites-sur-l-environnement/481…
[xvi] Shields, Alexandre. 2016. « Après six ans de débats, une loi ». Le Devoir, 20 août 2016, http://www.ledevoir.com/environnement/actualites-sur-l-environnement/478…
[xvii] Schepper, Bertrand. 2015. « Le nouveau Plan Nord ne transforme pas grand-chose ». Institut de recherche et d’informations socioéconomiques, 21 avril 2015, http://iris-recherche.qc.ca/blogue/le-nouveau-plan-nord-ne-transforme-pa…
[xviii] Lecavalier, Charles. 2016. « L’argent du Fonds vert gaspillé ». Le Journal de Québec, 14 janvier 2016, http://www.journaldequebec.com/2016/01/13/largent-du-fonds-vert-gaspilles
[xix] Deshaies, Thomas. 2016. « L’impression que les citoyens n’ont aucun pouvoir ». L’Écho Abitibien et Le Citoyen, 24 octobre 2016, http://www.lechoabitibien.ca/actualites/politique/2016/10/24/l-impressio…
[xx] Arnaud, Aurélie. 2011. « Plan Nord – Où sont les femmes autochtones? ». Recherches amérindiennes au Québec 41 (1) – Plan Nord, éducation et droit : 81-82.
[xxi] Herman, Edward S. et Noam Chomsky. 2008. La fabrication du consentement. De la propagande médiatique en démocratie. Marseille : Agone
[xxii] Pingaud, Denis et Bernard Poulet. 2006. « Du pouvoir des médias à l’éclatement de la scène publique ». Le Débat 1 (138) : 6-16, doi : 10.3917/deba.138.0006
[xxiii] Tremblay-Pépin, Simon. 2013. Illusions : Petit manuel pour une critique des médias. Montréal : Lux Éditeur
[xxiv] Gauchet, Marcel. 2006. « Contre-pouvoir, méta-pouvoir, anti-pouvoir ». Le débat 1 (138) : 17-29, doi : 10.3917/deba.138.0017
[xxv] Bourdieu, Pierre. 1996. Sur la télévision suivi de L’emprise du journalisme. Paris : Liber
[xxvi] La Semaine verte, saison 2016-2017. 2016. ICI radio-Canada Télé, http://ici.radio-canada.ca/tele/la-semaine-verte/2016-2017/. Consulté le 19 octobre 2016.
[xxvii] Laprade, Yvon. 2014. « France Beaudoin animera La semaine verte ». La Terre de chez nous. 17 décembre 2014, http://www.laterre.ca/actualites/vie-rurale/france-beaudoin-animera-la-s…
[xxviii] Greer, John-Michael. 2013. La fin de l’abondance : L’économie dans un monde post-pétrole. Montréal : Écosociété.
[xxix] Mongeau, Serge (dir.). 2007. Objecteurs de croissance. Pour sortir de l’impasse : La décroissance. Montréal : Écosociété.
[xxx] Ridoux, Nivolas. 2006. La décroissance pour tous. Lyon : Éditions Parangon/Vs.
[xxxi] Le Journal de Montréal. 2016. « Environnement ». Le Journal de Montréal, http://www.journaldemontreal.com/actualite/environnement. Consulté le 19 octobre 2016.
[xxxii] Philie, Benoît. 2016. « Le BAPE approuve l’expansion de la mine Malartic sous conditions ». Le Journal de Montréal, 13 octobre 2016, http://www.journaldemontreal.com/2016/10/13/agrandissement-de-la-mine-ca…
[xxxiii] Les Années lumières. 2016. « Lumière réfléchie : la contradiction climatique du Canada ». Les Années lumières, ICI Première, 11 septembre 2016, http://ici.radio-canada.ca/emissions/les_annees_lumiere/2015-2016/archiv…
[xxxiv] Giroux, Daniel. 2015. État de la concentration de la propriété des médias d’information de langue française au Québec. Québec : Centre d’études sur les médias.
[xxxv] Influence Communication. 2016. État de la nouvelle : Bilan 2015, http://www.influencecommunication.com/sites/default/files/bilan-2015-qc.pdf
par Alexandre Dubé-Belzile | Mai 17, 2017 | Analyses, International
Au cœur du conflit syro-iraquien, alors que se déploie avec violence le fruit de décennies d’intervention occidentale, une minorité enclavée tente de mettre en application les idées du penseur anarchiste Murray Bookchin. Le présent article fait suite à un premier texte sur le Rojava en décrivant les fondements théoriques et le fonctionnement de cette expérience de démocratie directe, qui est également, avec toutes ses fioritures théoriques, un vaste projet de développement communautaire antihiérarchique et anticapitaliste. Nous décrivons également les hauts et les bas de ce projet libertaire en le comparant au gouvernement kurde autonome établi en Irak.
Le fonctionnement du Rojava
À l’aube du XXIe siècle, de sa cellule de prison turque, Abdullah Öcalan – un des membres fondateurs du Parti des travailleurs du Kurdistan – , sous l’influence de Bookchin et des zapatistes, a proposé un nouveau modèle de société que les militant×e×s du Rojava ont tenté de mettre en place. Selon Öcalan, le modèle d’un État-nation, amené par l’administration française, est impraticable en Syrie et au Moyen-Orient. Pour mettre fin à l’instabilité politique, il serait essentiel de le délaisser[1]. Le Rojava est devenu le foyer d’une « résistance capable de faire échec à la planification centralisée », mais également le laboratoire de « capacités innovatrices ». Les idées d’Öcalan, inspirées du municipalisme libertarien de Bookchin, ont servi d’« utopie mobilisatrice » pour les militant×e×s de plusieurs horizons qui se rassemblent sous la bannière du Kurdistan. Contrairement au marxisme orthodoxe, sans oublier le panarabisme pseudo-socialiste du parti Baath, l’approche auto-organisée du Rojava tient compte de la pluralité des horizons sociaux et culturels pour ne pas s’embourber dans la pensée politique unique d’un État centralisateur[2].
Cependant, pour qu’une expérience d’autonomisation fonctionne, il faut que le leadership puisse « favoriser la construction de compromis sans pour autant esquiver les débats[3]». Cela est essentiel pour permettre la coopération de militant×e×s issu×e×s de tous les horizons. Pour comprendre le degré de réussite du leadership au Kurdistan syrien, il faut se pencher sur le fonctionnement de ses institutions politiques et la manière dont les décisions y sont prises. Selon Laurence Bherer, professeure au département de science politique de l’Université de Montréal, « la participation publique étant liée à un contexte local, des formes diversifiées de participation seraient nécessaires pour répondre aux spécificités de la configuration[4] ». Le Rojava, bien qu’il ne dispose que d’une seule charte ou contrat social, est divisé en trois cantons, qui ont chacun leur constitution, leur gouvernement, leur parlement et qui répondent d’une charte commune. Au sein des cantons, des communes ont été fondées dans les quartiers des villes et villages. La commune est la plus petite unité du système politique du Rojava. Ce sont les assemblées au sein desquelles les problèmes du quotidien sont discutés. Chaque commune comporte six comités : le comité social, le comité des femmes, le comité de la paix, le comité d’autodéfense et le comité économique. Chaque commune est gérée par deux co-leaders (un homme et une femme) élu×e×s au suffrage universel par ses membres. Ce sont les conseils municipaux qui font le relais entre les communes et le conseil public du Canton.
Les problèmes de plus petite envergure sont réglés au sein des communes. Lorsqu’ils sont plus importants, plusieurs communes peuvent se réunir pour traiter de la question. Par exemple, puisque l’approvisionnement en électricité reste un problème au Rojava, les communes ont rassemblé des fonds auprès de leurs membres pour acheter des générateurs. Les cantons, de leur côté, ont aidé à la réparation des câbles électriques. Le comité de paix est l’un des plus actifs au sein des communes et règle des problèmes qui pourraient traîner des mois, et même des années, dans les tribunaux du parti Baath, qui existent encore dans certaines villes du Rojava. Les problèmes relatifs aux disputes familiales, tribales, aux questions de location de logement, de transaction commerciale et autres questions sociales sont discutés au sein de ce comité d’un point de vue éthique et non juridique. Cela s’explique par le fait que les lois seraient considérées comme appartenant à un ordre hiérarchique, étatique, sur lequel les militant×e×s du Rojava tentent de tourner la page.
Toutefois, comme le soulignent certain×e×s intervenant×e×s, il est parfois difficile de faire comprendre aux gens la véritable utilité des communes, qui sont parfois perçues comme des organisations de charité. En effet, tandis que les populations les plus démunies s’y sentent interpellées, les plus favorisées ne sentent pas le besoin de s’y impliquer. Aussi, même s’il n’y a pas de comité politique au sein des communes, d’anciennes rivalités entre partis et groupes politiques semblent subsister. Certaines figures d’autorité de l’ancien système peuvent avoir du mal à se retrouver soudainement sur un même pied d’égalité avec les autres. Selon les militant×e×s du Rojava, l’individualisme néolibéral[5] qui résulte d’une société capitaliste est la cause principale des maladies spirituelles et psychologiques qui ruinent la société. Les communes se veulent un remède à cet individualisme[6].
Révolution et pouvoir d’agir des femmes (autonomisation[7])
Pour Asieh Abdullah, un des co-leaders du Parti de l’union démocratique (PYD en arabe), l’émancipation des femmes doit s’intégrer au processus révolutionnaire dès le début et ne devrait pas attendre le règlement de la question kurde. Il s’agit plutôt d’un prérequis à l’abolition des rapports de pouvoir[8]. Abdullah Öcalan en parle en ces mots : « Libérer la vie reste une impossibilité sans une révolution féminine radicale qui transformerait la vie des hommes et leur mentalité. […] Ce sont cinq mille ans d’histoire appartenant à une ancienne civilisation caractérisée par [la lutte] des classes qui ont laissé la femme dans une situation pire que celle de l’homme. Par conséquent, une révolution de genre serait par la même occasion une libération de l’homme[9]. » Dans les cantons du Rojava, les femmes doivent constituer 40 % dans les institutions et elles disposent de leur propre branche des forces armées[10],[11]. La manière dont la révolution du Rojava traite de l’identité est intéressante. Elle rejoint l’idée d’Alain Badiou selon laquelle le « progrès scientifique implique de transcender toutes les identités[12] ». « Il s’agit de trouver, aussi paradoxal que cela puisse paraître, une identité générique, une identité de l’anonymat, une identité qui est au-delà de toute identité[13]. » En effet, même si l’expérience politique qui se déroule au Rojava émane d’un mouvement identitaire kurde, la lutte qui y est menée l’est au nom de tou×te×s les opprimé×e×s , tou×te×s les exclu×e×s.
Pour comprendre ce qu’est « transcender toutes les identités », il est particulièrement révélateur de comparer le Rojava avec les autres entités politiques qui jouent un rôle au sein du conflit syro-iraquien. Selon Anahita Hosseini, du King’s College London, Daech[14] engendre des « homo sacers », c’est-à-dire des exclu×e×s de la société, en raison de leur appartenance religieuse, sexuelle, politique ou autre, alors que le Rojava s’affaire à les inclure[15]. Dans les mots d’Agirî Yilmaz, combattant des Unités de protection du peuple (YPG) : « Si on en croit la mentalité des combattant×e×s de Daech, les femmes sont faibles. Elles ne peuvent combattre. […] De notre côté, nous croyons que les femmes peuvent s’organiser elles-mêmes et s’autogérer[16]. » Les paroles d’Öcalan sur la révolution de genre font écho au concept d’autonomisation, qui traite des femmes « en tant que sujets actifs de leur propre histoire[17] », et ce, après cinq millénaires de phallocratie. Ces luttes pour « reconquérir la citoyenneté[18] » s’inscrivent également dans « la pédagogie des opprimé[×e×]s » de Paolo Freire[19]. Nous constatons que, d’une part, même si les mouvements sociaux du Rojava « inventent et construisent des alternatives participatives à l’intérieur du système[20] », leurs efforts mènent également à la « décontextualisation » et la « déterritorialisation[21] » de leur lutte qui échappe aux griffes du parti Baath pour bâtir une utopie, à l’abri d’un État providence devenu cannibale. En ce sens, le Rojava constitue un regroupement d’« espaces et d’arènes » où divers mouvement et acteurs et actrices « marginalisé[×e×]s, abandonné[×e×]s par un discours et des pratiques hégémoniques » prennent en main leur destin et trouvent des solutions nouvelles et innovatrices, puisant dans les écrits anarchistes de Bookchin, d’Öcalan et même dans ceux de Wallenstein et de Foucault[22].
La chercheuse Srilatha Batliwala[23] définit l’autonomisation comme « un processus de transformation des relations de pouvoir entre individus et groupes sociaux ». Selon elle, ces rapports de pouvoir peuvent être affectés « en remettant en cause l’idéologie qui justifie les inégalités […], en changeant les modalités d’accès et de contrôle des ressources économiques, naturelles et intellectuelles et en transformant les institutions et les structures qui renforcent et maintiennent les rapports de pouvoir existants[24] ». Dans le même ordre d’idée, les féministes distinguent généralement l’autonomisation du rapport de pouvoir d’un individu ou d’un groupe sur un autre. L’autonomisation est plutôt « un pouvoir créateur qui rend apte à accomplir des choses […], un pouvoir collectif et politique mobilisé notamment au sein des organisations de base […] et un pouvoir intérieur […] qui renvoie à la confiance en soi et à la capacité de se défaire des effets de l’oppression intériorisée[25] ».
La lutte des femmes du Kurdistan est un danger pour la mentalité de Daech et de tou×te×s celles et ceux qui voudraient utiliser le nom d’Allah pour satisfaire leurs propres intérêts. Elle est également un danger pour la bourgeoise libérale et capitaliste qui pointe du doigt le fondamentalisme religieux, mais qui, par un autre discours soi-disant féministe, asservit tout autant les femmes. En effet, la manière des sociétés capitalistes de conférer du pouvoir d’agir est de nommer des femmes à des postes haut placés, les intégrant ainsi à l’appareil répressif, que ce soit comme femme d’affaires, ministre, professeure, docteure, avocate, policière ou comme gardienne de sécurité. Selon les militant×e×s du Rojava, cette pratique n’est que de la poudre aux yeux et n’a rien à voir avec l’autonomisation telle que définie plus haut. L’égalité n’a rien à voir avec quelques possibilités de mobilité sociale qui ne sont qu’une manière de mettre fin aux revendications féministes. La véritable autonomisation se fait par la consolidation des mouvements sociaux de femmes et des mécanismes participatifs, ce qui fait d’ailleurs l’objet des luttes au Rojava[26].
L’économie sociale au Rojava
Pour ce qui est des activités économiques du Rojava, c’est le système coopératif qui a été adopté. Selon Öcalan et les militants du Rojava, le système libéral présente les salarié×e×s comme libres alors qu’elles et ils ne sont rien de moins que des esclaves. Celui ou celle qui succombe au travail salarié devient donc comme « un chien tenu en laisse[27] ». Les initiatives d’économie sociale « émergent généralement en grappes sous la poussée d’une dynamique socio-économique, dans une situation de grande crise économique[28]». Au Rojava, l’économie n’est pas vue comme une science qui vise à enrichir au maximum un certain groupe, ce qui revient à un « mécanisme sophistiqué de pillage financier, intellectuel et culturel ». Au contraire, elle est un moyen de subvenir aux besoins de la communauté[29]. Selon Öcalan, l’économie sociale est le contraire du libéralisme économique, sans toutefois être planifiée par un gouvernement central. Elle ne tire pas non plus sa légitimité de lois, mais de la nature de la société et de l’éthique. Cette économie embrasse toutes les activités écologiques dans tous les secteurs : agricole, industriel et commercial. « Avant qu’elle ne soit considérée comme séparée de la société, l’économie désignait les règles d’aménagement d’un milieu de vie respectant ses particularités et ses limites naturelles[30]. »
Les principes du système économique du Rojava protègent la propriété privée. Toutefois, l’écologie et la sécurité sociale sont assurées par la mise en commun des ressources. Au Rojava, il existe un marché, sans monopole, réglementé par des politiques de redistribution du revenu. Dans ce contexte, l’économie n’a plus comme objectif le profit. « L’économie sociale perd son sens si elle n’est pas vue comme la démocratie elle-même[31]. » La majeure partie de la production se réalise au sein des coopératives et des communes. Tous les ouvriers et toutes les ouvrières doivent y travailler. Et la valeur d’utilisation des biens produits prévaut sur la valeur d’échange, ce qui fait que le commerce se fait généralement à l’intérieur des communes. Il n’y a pas de culture ou de production d’exportation[32].
Pour conclure : le Kurdistan irakien au bord du désastre
Même si la révolution au Rojava suscite l’enthousiasme aux quatre coins du globe et fait couler beaucoup d’encre, il reste énormément à faire. Le Nord de la Syrie n’est pas complètement épargné des perturbations qui ravagent le reste de la Syrie. Le mouvement doit lutter pour la survie des institutions qu’il a mises en place. S’il est encore trop tôt pour parler de pérennité de ces actions, la comparaison avec le Kurdistan irakien nous laisse confiant×e×s en l’avenir du système du Rojava. Nous aimerions d’ailleurs conclure sur les résultats de la gouvernance de l’oligarchie du Gouvernement régional kurde en Irak. Cette région homologue a adopté une approche développementale alignée avec l’Occident, l’illusion décrite par Rist et Latouche. Derrière l’érection de gratte-ciels et d’hôtels et une horde de femmes et d’hommes d’affaires qui ont les yeux plus gros que le ventre, la prospérité de la région n’est que l’écho d’un « capitalisme aux stéroïdes » qui cache mal les milliards de dollars injectés dans la région après l’invasion de l’Irak en 2003. La classe dirigeante s’enrichit et gagne le soutien des masses en distribuant des miettes. Des villages entiers ont ainsi été abandonnés et l’agriculture, qui assurait une certaine sécurité alimentaire, a été négligée. Ayant perdu son autosuffisance alimentaire, le Kurdistan dépend de l’aide extérieure distribuée par le gouvernement régional du Kurdistan. Les besoins de la population ont ainsi été ignorés. L’argent de l’aide au développement acheminée au Kurdistan irakien est utilisé par les élites afin d’« acheter des votes et renforcer leurs milices privées ». La corruption y est un fléau disproportionné pour une si petite administration et la région manque encore d’écoles et d’hôpitaux[33].
[1]Kurdistan National Congress (KNK). (2014). Canton Based Democratic Autonomy of Rojava (Western Kurdistan – Northern Syria) : A transformation Process, from Dictatorship to Democracy. Bruxelles : KNK.
[2]Jalbert, L. (1990). De l’espace pour le local. Revue internationale d’action communautaire, 445-493.
[3]Schepper-Valiquette, B. (2014). Le concept de décroissance chez Serge Latouche : une résistance au capitalisme, mémoire de maitrise. Université du Québec à Montréal; Latouche, S. (novembre 2003). Pour une société de décroissance. Le Monde Diplomatique, 18-19. Récupéré sur https://www.monde-diplomatique.fr/2003/11/LATOUCHE/10651.
[4]Bherer, L. (2011). Les relations ambiguës entre participation et politiques publiques. Participations, 105-133.
[5]Charbonneau, J. (1998). Lien social et communauté locale : quelques questions préalables. Lien social et Politiques, 115-126.
[6]Omrani, Z. (4 octobre 2015). Introduction To The Political And Social Structures Of Democratic Autonomy In Rojava. Kurdish Question. Récupéré sur http://www.kurdishquestion.com/oldarticle.php?aid=introduction-to-the-po…
[7] « Empowerment » ou pouvoir d’agir.
[8]Omrani, Z. (2 novembre 2014). Zanyar Omrani interview with Asieh Abdullah, YPG leader : We chose a third way. Récupéré sur Akhbar Rooz: http://www.akhbar-rooz.com/article.jsp?essayId=63374
[9]Öcalan, A. (2013). Liberating Life : Woman’s revolution. Cologne: International Initiative Edition. Récupéré sur http://www.freeÖcalan .org/wp-content/uploads/2014/06/liberating-Lifefinal.pdf. C’est nous qui traduisons.
[10]Kurdistan National Congress (KNK). (2014). Canton Based Democratic Autonomy of Rojava (Western Kurdistan – Northern Syria) : A transformation Process, from Dictatorship to Democracy. Bruxelles : KNK.
[11]Matin, K. (7 novembre 2014). On Kobanê, Rojava and the Iraq-Syria wars. Récupéré sur International Viewpoint: http://www.internationalviewpoint.org/spip.php?article3703
[12]Hosseini, A. (2016). The Spirit of the Spiritless Situation: The Significance of Rojava as an Alternative Model of Political Development in the Context of the Middle East. Critique, 253-265.
[13]Farhadpour, M., Najafi, S., Beigi, A. A., & Saba, F. (2009). Alain Badiou, Philosophy, Politics, Art and Love. Tehran: Frahang Saba. C’est nous qui traduisons.
[14] Daech, acronyme arabe pour l’État islamique en Irak et au Levant, connu aussi comme l’État islamique (EI) ou ISIS en anglais.
[15]Hosseini, A. (2016). The Spirit of the Spiritless Situation: The Significance of Rojava as an Alternative Model of Political Development in the Context of the Middle East. Critique, 253-265.
[16]Anarchist Popular Unity (UNIPA). (mars 2015). Communiqué 44. Brésil : Uniao Anarquista. Récupéré sur https://uniaoanarquista.wordpress.com/2015/06/24/war- and-revolution-in-the-trenches-of-rojava-position-of-the-revolutionary-anarchists/. C’est nous qui traduisons.
[17]Friedman, J. (1992). Empowerment: The Politics of Alternative Development. Cambridge, Massachusetts: Blackwell.
[18]Panneton, A. (2014). Avec le dos de la cuillère : cuisines collectives, autonomisation et citoyenneté, mémoire de maîtrise. Montréal: Université du Québec à Montréal.
[19]Freire, P. (1974). Pédagogie des opprimés. Paris: Éditions Maspero.
[20]Mendell, M. (2006). L’Empowerment au Canada et au Québec : enjeux et opportunités. Géographie, économie, société, 63-85.
[21]Deleuze, G., & Guattari, F. (1972). Capitalisme et schizophrénie. Paris : Éditions de minuit.
[22]Ibid no 18
[23]Batliwala, S. (1994). Women’s Empowerment in South Asia : Concepts and Practices. Mumbai, India: Asian-South Pacific Bureau of Adult Education.
[24]Calvès, A.-E. (2009). « Empowerment » : généalogie d’un concept clé du discours contemporain sur le développement. Revue Tiers Monde, 735-749.
[25]Calvès, A.-E. (2009). « Empowerment » : généalogie d’un concept clé du discours contemporain sur le dévelopement. Revue Tiers Monde, 735-749.
[26]Ibid no 14
[27]Ibid no 6
[28]Bouchard, M., Bourque, G. L., Lévesque, B., & Desjardins, É. (2001). L’évaluation de l’économie sociale dans la perspective des nouvelles formes de régulation. Cahiers de recherche sociologique, 31-53.
[29]Yousef, A. (11 octobre 2016). The Social Economy in Rojava. Récupéré sur Fair Coop : The Earth cooperative for a fair economy : https://fair.coop/the-social-economy-in-rojava/
[30]L’Italien, F. (2016). Défendre l’appartenance au territoire. Relations, 25-26.
[31]Ibid no 27
[32]Ibid no 27
[33]Karem, H., & Chomani, K. (8 mars 2015). The KRG Economy: Booming or Dooming? Kurdistan Tribune. Récupéré sur http://kurdistantribune.com/krgeconomyboomingordooming/