par Marine Caleb | Oct 6, 2019 | Analyses
« Ce n’est pas la diversité, mais sa gestion qui pose un problème »
Cet article est paru dans notre recueil diversalité, en vente sur notre boutique en ligne et dans plusieurs librairies indépendantes.
Vantés internationalement, le multiculturalisme et la santé du marché du travail canadiens attirent les travailleurs et travailleuses du monde entier. En théorie, au Québec, l’intégration est une responsabilité que doivent partager les migrant·e·s, la société d’accueil et l’État. En réalité, la province fait des promesses que ses services défaillants ne peuvent tenir. Si bien que les discriminations demeurent et les débats identitaires sont chroniques.
Le Canada, terre d’accueil et de tolérance : une idée qui fait l’unanimité partout dans le monde. Un fantasme sur lequel repose le branding canadien, l’image de marque que les gouvernements successifs continuent d’alimenter. Cette stratégie est loin d’être exclusive au Canada : « les pays sont construits sur des mythes nationaux pour légitimer leur système politique », explique Sabine Choquet, chercheuse au Centre de recherche en immigration, ethnicité et citoyenneté (CRIEC) à l’Université du Québec à Montréal.
Certains, comme la France, reposent sur le mythe de l’État-nation. Sont prônés une langue et une identité nationales uniques ou encore des droits universels. Au Canada, comme en Suisse ou au Liban, l’identité collective repose sur le fantasme de la diversité, poursuit Sabine Choquet. En témoigne l’inscription du multiculturalisme dans la Loi constitutionnelle de 1982. Le besoin de main-d’œuvre amène le Canada à louer les bienfaits du vivre-ensemble et de la diversité ethnoculturelle pour séduire les travailleurs et travailleuses directement dans leur pays.
En cohérence avec ce discours, des moyens accessibles et facilités sont mis en place pour ceux et celles souhaitant immigrer. « Contrairement aux pays européens, le Canada possède des règles d’immigration », confesse Stephan Reichhold, administrateur de la Table de concertation des organismes au service des personnes réfugiées et immigrantes (TCRI), lors de la conférence « Politiques et immigration : à quand la mutation ? » dans le cadre du Festival du Monde arabe le 4 novembre 2018. Il offre en effet la possibilité de préparer une immigration permanente depuis l’étranger en amont de la migration. Une manœuvre qui permet de favoriser l’établissement permanent à l’immigration clandestine et temporaire.
Mais les années 90 changent la donne. Au Canada comme dans les pays de l’OCDE, l’immigration temporaire liée au travail augmente jusqu’à dépasser en nombre l’immigration permanente. Les gouvernements doivent réagir en organisant des politiques de gestion des travailleurs et travailleuses temporaires. « Face à cette tendance, ils privilégient de plus en plus l’immigration temporaire liée au travail », détaille Sid Ahmed Soussi, sociologue membre du CRIEC. Les flux migratoires augmentent constamment et en 2016, le Canada recevait 320 932 personnes immigrées[i].
Un attrait constant pour les travailleurs et travailleuses du monde et une aubaine pour un Québec souffrant d’une pénurie de main-d’œuvre. Depuis 2004, le taux de postes vacants est passé de 2 % à 3,9 %, faisant du Québec la province la plus touchée au Canada, selon un communiqué de la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante[ii]. Cette tendance devrait s’accentuer en raison des futurs départs à la retraite[iii]. Mais c’est sans compter les décisions gouvernementales. En janvier 2019, le gouvernement de François Legault maintenait sa décision de réduire d’environ 24 % le nombre de personnes accueillies en 2019, afin d’augmenter le nombre d’admis par la suite et d’ici 2021.
Seulement, les immigrant·e·s attiré·e·s par l’ouverture et le manque de main-d’œuvre feront face à des défaillances administratives, des frustrations et des désillusions personnelles. Aux promesses d’un accueil chaleureux se succèdent les réalités des politiques de gestion de l’immigration au Québec et au Canada. Les dysfonctionnements résideraient en premier lieu dans l’intégration, selon Sabine Choquet. Plus précisément, pour Sid Ahmed Soussi, la question la plus problématique est celle de l’insertion professionnelle.
En terre inconnue
L’intégration des immigrant·e·s est pensée comme une responsabilité commune : État, société d’accueil et personnes immigrées doivent y œuvrer. La maîtrise du français et le partage des valeurs québécoises de vivre-ensemble sont pour le Québec garants d’une intégration réussie. Pour ce faire, la province offre des cours de francisation, une aide financière et un accompagnement d’Emploi Québec[iv]. À la suite de ces services gouvernementaux, le Québec dirige les populations immigrantes vers des organismes subventionnés tels qu’ALPA (Accueil liaison pour arrivants) ou CANA (Carrefour d’aide aux nouveaux arrivants). Une manœuvre de désengagement qui complique la situation des nouveaux arrivants et nouvelles arrivantes.
Brunilda Moreno a dû trouver ce type d’organisme par elle-même. Arrivée en 2004 depuis l’Albanie avec sa fille, elle ne connaissait personne et son français n’était encore pas parfait. « Je n’ai pas eu beaucoup d’aide, je n’étais pas accompagnée », admet-elle. Ses difficultés en langue ont fini par devenir prioritaires pour trouver un emploi, si bien qu’elle a décidé de faire un baccalauréat en relations industrielles. Étudier était selon elle la meilleure manière de perfectionner son niveau de français.
Yonny Penaranda est Canadien d’origine colombienne. Malgré une situation économique stable, sa femme et lui ont décidé de quitter leur pays pour des raisons politiques et de sécurité. Après trois ans passés à préparer leur émigration, à apprendre le français à leurs propres frais, à faire valoir leurs diplômes, ils s’installent à Montréal en 2008 en tant que résident·e·s permanent·e·s. M. Penaranda a préféré poursuivre sa francisation dès son arrivée. « J’ai eu beaucoup de chance, car au collège Montmorency où je suivais mes cours de francisation, une dame donnait des cours pour aider les finissant[·e·]s à trouver un emploi », détaille-t-il, désormais recruteur auprès de la Ville de Montréal.
Manque de repères, précarité, incompréhensions linguistiques et culturelles rythment la vie des immigrant·e·s durant les premiers mois. Ceux et celles qui retrouvent famille, ami·e·s ou connaissances peuvent être plus facilement aidé·e·s et dirigé·e·s vers les organismes appropriés. Les autres avancent dans le brouillard. Léo Cardoso[v], de l’organisme ALPA, explique que les personnes sont dirigées vers le centre surtout grâce au bouche-à-oreille, aux recommandations d’Emploi Québec et du MIDI et aux réseaux sociaux.
8,7 % de chômage
Le brouillard est d’autant plus épais quand il s’agit de trouver un emploi. Malgré une forte pénurie de main-d’œuvre au Québec, en 2017, le taux de chômage des immigré·e·s est de 8,7 %, contre 5,6 % pour le reste de la population, selon Statistique Canada[vi]. Les stagiaires du programme de parrainage professionnel de la Ville de Montréal commencent leur stage après avoir cherché du travail dans leur domaine pendant un an, en moyenne, rapporte Nathalie Tellier, conseillère à la diversité en emploi pour la Ville de Montréal, selon les données recueillies par un sondage réalisé auprès de la cohorte 2017-2018. Parmi cette dernière, 15 % avaient cherché entre un an et trois ans, et 9 % cherchaient un travail correspondant à leurs qualifications depuis plus de trois ans avant leur stage.
Bien que le Québec et le Canada prônent leur ouverture et leur besoin de main-d’œuvre, la réalité des immigré·e·s montre un dysfonctionnement. « Malgré un taux de plus 70 % de qualification[vii] des immigrant-e-s, l’insertion professionnelle pose problème », remarque Sid Ahmed Soussi. Les immigrant·e·s peinent à trouver du travail dans leur domaine. « Ce problème d’insertion frappe en premier l’immigration francophone d’Afrique subsaharienne et d’Afrique du Nord », relate le sociologue. L’Enquête nationale auprès des ménages de 2011[viii] révèle en effet qu’au Québec, le taux de chômage des immigrant·e·s d’origine arabe atteignait 16,3 %, quand il était de 7,9 % pour l’ensemble de la population.
Au bout de cinq ans au Québec, 68,7 % des personnes immigrantes obtiennent un premier emploi dans leur domaine[ix]. Les autres se dirigent vers des emplois en dessous de leurs qualifications, voire en dehors de leur champ de compétences. La surqualification touche en effet davantage les personnes immigrées que les autres, selon un rapport[x] de 2017 du CIRANO (Centre interuniversitaire de recherche en analyse des organisations). Des chiffres qui iraient à la baisse au fil des années après l’installation selon l’étude de Jean Renaud et Tristan Cayn[xi].
Les exemples d’incohérence abondent : les hommes d’origine arabe qui se font proposer par un employé d’Emploi Québec de faire une formation de chauffeur de bus alors qu’ils ont été sélectionnés comme ingénieurs; les femmes ayant des diplômes universitaires à qui on propose d’être préposées aux bénéficiaires, etc.
En Colombie, Yonny Penaranda travaillait dans les ressources humaines. Il espérait ainsi trouver un poste à la hauteur de ses compétences en s’enregistrant auprès d’Emploi Québec. Même s’il a été bien encadré, son expérience avec Emploi Québec a été une épreuve douloureuse. Il reconnaît que sa situation est individuelle et qu’elle ne résume pas celle de tou·te·s les nouveaux arrivants et nouvelles arrivantes, mais il explique qu’il a été mal suivi. « Au lieu de m’encourager, elle me décourageait beaucoup, en me disant qu’elle ne pensait pas que je pouvais être placé dans les ressources humaines, avec mon niveau de français et sans l’anglais », résume M. Penaranda. Son travail en Colombie ne paraissait pas équivalent aux yeux de cette conseillère qui lui recommandait de faire au moins une technique ou un DEP pour avoir un diplôme québécois.
Petit à petit, Yonny Penaranda et Brunilda Moreno s’en sont remis aux propositions d’emplois et de stages d’Emploi Québec. Cela, jusqu’à ce qu’ils soient acceptés au sein du parrainage professionnel de la Ville de Montréal pour réaliser un stage rémunéré de six mois.
Entre sa création en 2006 et la fin 2017, le programme de parrainage professionnel de la Ville de Montréal a offert des stages de six mois à 480 personnes. Cela se destine à un·e résident·e permanent·e ayant déjà de l’expérience professionnelle dans un milieu francophone. 85 % des personnes de la cohorte de 2017-2018 ne sont pas nées au Canada. Parmi elles, 48 % étaient arrivées récemment, 68 % appartenaient à une minorité visible et 16 % avaient une autre langue maternelle que l’anglais ou le français. Des chiffres stables depuis la création du programme, rapporte Nathalie Tellier.
Le parrainage a été un véritable tremplin pour Brunilda Moreno et Yonny Penaranda. Aujourd’hui, ce dernier est en charge de la recherche de talents et de dotation pour la Ville et Brunilda Moreno est devenue agente-conseil en ressources humaines pour la Ville.
Des problèmes systémiques
D’où viennent ces contradictions et incompréhensions, ce taux de chômage élevé ou encore ces difficultés à trouver une aide pour s’installer? Sabine Choquet est catégorique : « Ce n’est pas la diversité qui pose problème, c’est la manière dont elle gérée ». Pour Yasmina Chouakri, membre de la TCRI et du CRIEC, il est clair que les obstacles sont de nature systémique et qu’ils sont ancrés dans les politiques de gestion de l’immigration et de la diversité. Elle dénonce aussi un manque criant d’arrimage entre les différents ministères touchant à l’accueil et à l’intégration des personnes immigrées. « Il y a une absence de cohérence entre la sélection des personnes et les réalités des marchés de l’emploi partout au Québec », regrette la chercheuse. Le Québec sélectionne[xii] 72 % des immigré·e·s en tant que résident·e·s permanent·e·s selon leurs diplômes, leur niveau de français, mais aussi selon les besoins démographiques, sociaux et professionnels de la province[xiii].
Mais cette sélection n’est réalisée ni en fonction des réalités du marché de l’emploi ni en fonction des formalités réelles spécifiques à chaque domaine. Cela, alors que l’on sait précisément quels secteurs sont sous pression, quels autres sont en demande, regrette Sid Ahmed Soussi. « On aurait besoin par exemple de coiffeurs [et coiffeuses], de boulangers [et boulangères] ou d’ébénistes », poursuit-il. Ces personnes choisies se retrouvent ainsi en porte-à-faux, alors que la réussite de leur sélection constituait la promesse d’un emploi à hauteur de leurs compétences. « Ce qui est surprenant, c’est que ce constat largement documenté n’ait pas été pris en compte dans les politiques publiques », remarque le sociologue du Centre de recherche en immigration, ethnicité et citoyenneté (CRIEC). Si la loi sur l’immigration adoptée en juin 2019 est supposée corriger ces incohérences, les critères de sélection demeurent encore focalisés sur les diplômes du candidat ou de la candidate.
Dans les secteurs où un niveau de qualification est exigé, la correspondance des diplômes obtenus à l’étranger avec ceux délivrés au Québec engendre une complication supplémentaire et un deuxième déphasage. La question de la reconnaissance des diplômes est en effet source de découragement dans le domaine de l’intégration des immigré·e·s. Les diplômes reconnus par le gouvernement dans la sélection de l’immigration permanente ne correspondent pas aux exigences de certains secteurs d’emploi et des ordres professionnels. Cela concerne par exemple les architectes, les chimistes, les ingénieur·e·s ou les professionnel·le·s du domaine de la santé.
Les ordres professionnels fonctionnent comme des entités indépendantes. « Ils ont la haute main sur certaines professions et le gouvernement a beaucoup de mal à les contrôler, car c’est un mode de régulation propre au Québec », détaille Sid Ahmed Soussi. Ils sont ainsi un obstacle de taille pour les immigré·e·s, car leur admission est requise pour exercer et cette même admission peut exiger de compléter des équivalences. Seulement, par besoin de main-d’œuvre, quelques-uns de ces ordres commencent à changer leurs modalités d’adhésion en les rendant plus faciles et transparentes, tempère Léo Cardoso, agent de communication auprès de l’organisme ALPA.
Sid Ahmed Soussi revendique ainsi une sélection réalisée en concertation avec les différents secteurs et ordres, mais aussi selon les besoins réels de la société. Sabine Choquet estime qu’il ne faut pas accueillir d’immigrant·e·s sans les accueillir réellement. Il y a pour elle un vrai travail à faire pour aider les immigrant·e·s à comprendre la culture québécoise, apprendre le français, trouver un logement et un travail, accompagner leurs enfants dans leur éducation et leur socialisation, etc. Des tâches que le gouvernement québécois relègue à la société civile. « Il serait important que ces personnes aient un soutien personnalisé selon leurs besoins », estime Nathalie Tellier.
« Choc culturel »
Parmi cette gestion imparfaite de l’immigration se nicherait un certain racisme systémique. Une des causes des problèmes d’immigration pour Sid Ahmed Soussi. Ce sont tous les traitements quotidiens vécus par les minorités visibles qui génèrent des inégalités culturelles, sociales, politiques et économiques. Conscientes ou inconscientes, ces décisions sont le fruit d’une construction sociale fondée sur l’origine ethnique. En témoigne le taux de chômage des minorités visibles, originaires notamment d’Afrique.
Les dysfonctionnements dans l’accueil et l’intégration de l’immigration sont par ailleurs à lier avec les valeurs québécoises, spécifiques à la province, comme la place du religieux, estime Sabine Choquet. « La société québécoise s’est caractérisée par une distanciation du fait religieux, de par la prégnance de l’Église catholique mise à l’écart par la Révolution tranquille », analyse Sabine Choquet. Ce passé religieux est un enjeu important du débat sur la laïcité au Québec et in fine de la gestion et de la perception de l’immigration. Par le biais de l’immigration, la société craint un retour de ce religieux dont elle s’est débarrassée, explique la chercheuse. L’adoption de la loi sur la laïcité en juin 2019 et le virulent débat autour d’elle en sont une preuve supplémentaire.
« S’ensuit un choc culturel à ne pas nier, car certaines personnes issues de l’immigration sont extrêmement religieuses. » Elles se retrouvent sans le savoir dans un pays qui s’est écarté de cela. L’incompréhension est donc réciproque, chacun des groupes se retrouvant confronté à une conception opposée de la religion. « Certaines personnes prônant la laïcité peuvent être taxées de racisme, alors que c’est peut-être simplement qu’elles ne comprennent pas la place de la religion dans d’autres sociétés. Car un tel attachement relève pour eux du passé », défend la chercheuse du CRIEC.
D’autant plus qu’il est difficile d’interpréter le sens religieux d’un symbole et que la liberté religieuse doit être garantie par l’État. « Porter une djellaba n’est pas un signe d’intolérance », clame la chercheuse. La société majoritaire a une certaine représentation de ce qu’est être Québécois·e, qu’elle projette sur les minorités ethniques et culturelles. Et plus son environnement est homogène, plus la peur de l’altérité et de l’intolérance est grande. En effet, cette peur est liée à un fantasme de la figure de l’étranger. Un fantasme né d’une peur collective de l’immigration clandestine et d’un amalgame entre elle et les autres immigrations. La peur des clandestin·e·s se propage sur les autres immigrant·e·s, qui sont perçu·e·s comme un « groupe homogène, sans regarder les spécificités de chacun·e », regrette Yasmina Chouakri.
Au Québec notamment, ces perceptions populaires sont alimentées par les discours politico-médiatiques et illuminées par les groupes identitaires d’extrême-droite. Des groupes qui ne seraient justement qu’un « contre-pouvoir comme un autre face à une majorité », estime Sabine Choquet. Pour elle, le plus grand déphasage réside entre la promotion de la diversité comme pilier de l’identité collective et la persistance des revendications nationalistes des Québécois·es. Même si les discriminations et les extrémismes demeurent, Sabine Choquet estime que le modèle québécois de gestion de l’immigration est une réussite.
La faute aux immigré-e-s
La société d’accueil et les employé·e·s gouvernementaux (comme Emploi Québec) seraient-ils mal préparé·e·s à l’arrivée des immigrant·e·s et à leurs spécificités? « Il y a peu de pression sur la société d’accueil, le fardeau est beaucoup mis sur le nouvel arrivant [et la nouvelle arrivante] », poursuit Stephan Reichhold, administrateur de la TCRI. Les deux lois sur l’immigration et la laïcité votées sous le bâillon les 15 et 16 juin 2019 vont dans le même sens avec l’interdiction du port de signes religieux pour les employés de l’État, l’obligation d’avoir le visage découvert lors d’un service ou le test de valeurs québécoises pour obtenir la résidence permanente.
Ces différences ne remettent pas en cause le « vivre-ensemble, la cohésion sociale ou encore l’identité nationale », tempère-t-elle pour donner tort aux croyances et aux peurs irrationnelles largement médiatisées. « Il n’a jamais été avéré que la diversité ethnoculturelle amenait plus de conflits », explique la chercheuse. Mais c’est bien la focalisation sur la différence qui peut entraîner le sentiment que l’intégration est impossible pour la personne ou le groupe.
Pis, en plus d’endommager le tissu social, réduire un groupe à sa différence peut le pousser au repli sur soi, au communautarisme, voire à revendiquer cette différence jusqu’à mener parfois à la violence ou à la radicalisation[xiv]. Des pratiques critiquées et perçues par la majorité comme des preuves que la minorité refuse de s’intégrer. Que la majorité discrimine une communauté en particulier provoque un cercle vicieux de revendications identitaires de part et d’autre.
Dans les faits, la peur d’une menace à l’identité collective se manifeste par le sentiment que c’est à l’immigrant·e de se conformer à sa société d’accueil. Il ou elle doit s’adapter aux codes de la société québécoise, à ses valeurs et à sa version de la laïcité et du vivre-ensemble. En témoigne la volonté du gouvernement Legault d’interdire le port du voile, un projet de loi « violent » pour les concerné·e·s, selon Sabine Choquet, qui estime que cela entretient la marginalisation des minorités ciblées.
La chercheuse préfère de loin le dialogue et la médiation à ces restrictions. « Il faudrait expliquer aux personnes immigrantes qu’elles arrivent dans une société aux valeurs de laïcité et où la religion relève du privé, plutôt que d’interdire », affirme-t-elle.
Il en va de même pour trouver un emploi. « Les entrevues au Québec sont différentes d’ailleurs. Il faut que les nouveaux [et nouvelles] arrivant·e·s s’habituent à ce type d’entrevue », poursuit Nathalie Tellier. L’attitude, l’intonation, le sourire sont des conseils dont les immigré·e·s ont besoin pour réussir leur entretien d’embauche et leur intégration dans leur nouvel emploi.
Désengagement de l’État
Pour pallier les manquements du gouvernement québécois dans l’intégration des personnes immigrées, mais aussi dans la préparation de la population, la société civile s’active. Entre formations en communication interculturelle, centres d’accueil et d’aide à l’intégration, cours et séances de conversation en français ou services de garderie, tout est mis en place pour accompagner les individus. Sans oublier la promotion des régions pour désengorger la métropole et pallier le manque de main-d’œuvre partout au Québec.
Comme d’autres centres d’accueil et d’aide à l’intégration, l’organisme ALPA accompagne les nouveaux et nouvelles arrivant·e·s dans leur recherche d’emploi. Établi dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve, le centre propose une approche interculturelle, loin de cet ethnocentrisme qui met tout le poids de l’intégration sur la personne immigrée. Les particularités et le parcours des immigrant·e·s sont pris en compte et mis en valeur sans aucun jugement sur les valeurs et références culturelles de certain·e·s. Les intervenant·e·s du centre prônent ainsi la compréhension pour aider l’intégration.
Indéniablement, le programme de parrainage professionnel de la Ville de Montréal attire des participant·e·s tolérant·e·s et ouvert·e·s aux défis soulevés par une équipe diversifiée. En proposant un projet, ils et elles savent que leurs portes s’ouvrent à des personnes qui peinent à s’intégrer professionnellement, qu’elles soient en situation de handicap, issues de l’immigration, ou de jeunes diplômé·e·s. C’est l’occasion de « donner au suivant, quel que soit son âge, son sexe, sa religion ou sa culture », pour Stéphane Beaudoin, directeur des travaux publics de l’arrondissement Pierrefonds-Roxboro et cette année parrain de Tarek, venu d’Égypte avec sa famille.
Comme les autres, Brunilda Moreno estime que c’est à son tour d’aider. Marraine pour la première fois en 2018, elle met un point d’honneur à accompagner sa stagiaire dans sa recherche d’emploi. « Je me rappelle que pendant mon stage, c’était mon souci premier. Je voulais vraiment savoir ce qui allait se passer après ces six mois », explique Mme Moreno. Le travail des parrains et marraines est de croire en leur stagiaire, de créer un sentiment d’inclusion et d’appartenance à leur environnement.
Formatrice pour le programme de la Ville, mais aussi fondatrice de la compagnie abc intercultures, Amina Benrhazi raconte que la plupart des nouveaux et nouvelles arrivant·e·s pensent que tout le monde doit se comporter de la même façon au travail pour s’intégrer. Elles et ils écrasent ainsi leurs différences pour mimer les attitudes de leurs collègues. L’objectif de ces formations est de leur enseigner à rester naturel·le·s tout en respectant la différence de l’autre. « On travaille beaucoup sur l’empathie et l’intelligence relationnelle des employé·e·s comme des stagiaires », explique-t-elle.
Si ces formations à la communication interculturelle ou la gestion de la diversité se popularisent, elles doivent avoir du sens pour les travailleurs et travailleuses de la société d’accueil pour porter leurs fruits. Répéter, parler plus lentement, laisser le temps de répondre, garder le sourire, s’assurer que l’autre a bien compris, donner des conseils en cas d’échec ou de problème. Autant de pratiques employées pour optimiser la communication interculturelle et participer au sentiment d’intégration.
Nathalie Tellier énumère fièrement les résultats du sondage réalisé tous les ans après le stage. Globalement, parrainé·e·s comme superviseurs et superviseures en sont satisfait·e·s. Mieux, le taux d’insertion professionnelle donne de l’espoir. « 59 % sont en emploi trois mois après la fin, dont 74 % à la Ville de Montréal », détaille la conseillère.
Espoir
Si, dans son travail quotidien, Léo Cardoso constate la montée d’une certaine xénophobie et des discours politico-médiatiques négatifs, il explique voir beaucoup d’espoir parmi les personnes immigrantes. Les yeux brillants, l’intervenant raconte qu’une année, des bénévoles d’ALPA ont organisé une distribution de cadeaux de Noël dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve :
« Ça a été l’une des plus belles expériences de ma vie, car 98 % de nos bénévoles étaient des demandeurs [et demandeuses] d’asile. Ces personnes étaient encore en hébergement transitoire et elles ont décidé, trois semaines après leur arrivée, de s’engager. D’aider une communauté majoritairement québécoise, blanche et pauvre, mais avec qui elles partagent l’expérience de la vulnérabilité sociale. »
Un exemple significatif de la résilience de ces personnes, estime Léo Cardoso. Mais aussi de l’impact de l’accueil et de l’intégration sur un individu, qu’il soit réfugié ou migrant économique. Si les migrant·e·s permanent·e·s n’ont pas forcément fui la terreur, ils et elles n’en ont pas moins pris la décision de tout quitter pour mieux vivre, à l’instar de Brunilda Moreno ou Yonny Penaranda. Leur objectif à travers leur travail et leur participation au parrainage professionnel est d’aider comme il et elle ont pu l’être et de protéger leur stagiaire du plus de difficultés et de solitude.
L’anecdote de Léo Cardoso fait changer de paradigme sur les personnes réfugiées et immigrantes. « Ce genre d’expérience me fait garder espoir », conclut-il. Il y a selon lui un décalage énorme entre la façon dont est dépeinte l’immigration (l’intégration est problématique, les immigrant·e·s dérangent le tissu social et sont la source de conflits) et le bonheur réel de ces individus. « Même s’il y a des problèmes et des défis, il y a énormément d’exemples positifs », déclare Léo Cardoso, optimiste. Certes, des difficultés de communication existent et exigent des ajustements, des formations ou plus de temps. « Il ne faut pas croire que la cohabitation est simple, il ne faut pas nier les difficultés », explique Sabine Choquet.
Car participer à l’intégration des personnes immigrées n’est pas seulement bénéfique pour ces dernières. Des études montrent de plus en plus les bienfaits de la diversité sur la société d’accueil ou sur une entreprise. Alberto Alesina et Eliana La Ferrara ont par exemple démontré que la diversité ethnique avait des bénéfices économiques[xv]. Dans cet article comme dans de nombreux rapports[xvi], il est constaté qu’avoir une équipe multiculturelle a des conséquences positives pour l’innovation.
Nathalie Tellier a pu témoigner de la richesse d’une équipe multiculturelle. De même, Stéphane Beaudoin explique avoir autant à apprendre de ses stagiaires qu’elles et eux. Chacun·e s’accorde pour affirmer qu’accueillir une personne immigrée au sein de son équipe apporte une diversité non seulement culturelle, mais aussi de point de vue, de techniques et de sensibilité. Cette vision se répand peu à peu tant la pénurie de main-d’œuvre amène entreprises comme institutions à se tourner vers l’immigration. Un pas qui aide à améliorer les perceptions de la société d’accueil vis-à-vis des personnes immigrées. Reste à ne pas glisser vers une vision uniquement utilitariste de l’immigration, où les immigrant·e·s sont avant tout des travailleurs et travailleuses (surtout temporaires) pour qui il n’est pas question d’intégration, voire de droits fondamentaux[xvii].
Distinguer l’immigration permanente et temporaire
La majorité des programmes d’insertion professionnelle, de francisation, de socialisation ou de régionalisation sont uniquement offerts aux résidents permanents. Qu’en est-il des autres immigrant·e·s au Québec ? Pour les travailleurs et travailleuses temporaires, la question de l’intégration ne se pose pas, car « on ne veut pas qu’ils restent », résume Sid Ahmed Soussi avec exaspération. Aucune condition d’installation n’est mise en place, les discriminations salariales sont courantes, l’accès aux droits sociaux, à la santé et à la sécurité du travail limité, la syndicalisation hors d’atteinte, une éventuelle retraite est proscrite malgré les cotisations prélevées, etc.
Les politiques publiques de gestion de l’immigration temporaire sont « totalement différentes de l’immigration permanente », détaille Sid Ahmed Soussi. Elle est premièrement très contrôlée par le gouvernement, mais reste gérée par le nombre exponentiel d’agences de placement. De par son permis nominatif, les conditions de vie et de séjour de la personne immigrée relèvent de son employeur. Le contrat n’est pas renégociable, la personne est liée à l’entreprise et une cessation de poste l’obligerait à quitter le territoire. Et c’est sans parler de la situation des travailleuses domestiques…
[i] Parmi cette population, 30 000 étaient des réfugié·e·s de Syrie. Les immigrant·e·s reçu·e·s sont selon Statistique Canada les personnes pouvant résider en permanence sur le territoire, mais qui n’ont pas encore obtenu la citoyenneté canadienne par naturalisation. Statistique Canada. 2016. Recensement de la population de 2016.
[ii] Fédération canadienne de l’entreprise indépendante. 2018. Le taux de postes vacants atteint de nouveaux sommets au Canada et au Québec. En ligne https://www.cfib-fcei.ca/fr/media/le-taux-de-postes-vacants-atteint-de-nouveaux-sommets-au-canada-et-au-quebec. Lien consulté le 13 décembre 2018.
[iii] Emploi Québec. 2016. Estimations. Le marché du travail et l’emploi par industrie au Québec. En ligne < http://www.emploiquebec.gouv.qc.ca/publications/pdf/00_IMT_Perspectives_2015-24.pdf>
[iv] Tous ces services provinciaux sont entièrement financés par le Canada. Sur le budget fédéral alloué aux services d’accueil et d’intégration de 1,2 million de dollars canadiens par an, 500 millions vont au Québec. Cela, alors qu’obtenir la résidence permanente coûte au moins 1 000 $ en frais de traitement par individu. « Cela ne coûte rien au Québec et la province ne fait aucune reddition de compte au fédéral », confesse Stephan Reichhold en expliquant que la TCRI œuvre à la transparence de l’utilisation de ces fonds. Cela, afin d’améliorer leur clarté, mais aussi leur efficience.
[v] Depuis la publication de cet article, Léo Cardoso n’occupe plus de poste auprès d’ALPA.
[vi] Statistique Canada. 2018. Enquête sur la population active. En ligne <https://www150.statcan.gc.ca/n1/daily-quotidien/180907/dq180907a-fra.htm>. Lien consulté le 15 janvier 2019.
[vii] Ministère de l’Immigration, de la diversité et de l’inclusion. 2016. Plan d’immigration du Québec pour l’année 2017. Page 8. En ligne <http://www.midi.gouv.qc.ca/publications/fr/planification/Plan-immigratio…
[viii] Statistiques Canada. 2011. « Enquête Nationale auprès des ménages ».
[ix] Renaud, J. et Cayn, T. 2007. Jobs Commensurate With Their Skills? Selected Workers and Skilled Job Access in Québec. Journal of International Migration and Integration. Page 375–389
[x] Boudarbat, B. et Montmarquette, C. 2017. La surqualification professionnelle chez les diplômés des collèges et des universités : État de la situation au Québec. Rapport de projet du CIRANO (Centre interuniversitaire de recherche en analyse des organisations)
[xi] Ibid viii
[xii] Ibid vi. Page 12
[xiii] Vatz-Laaroussi, M. et Charbonneau, J. 2001. L’accueil et l’intégration des immigrants : à qui la responsabilité ? Le cas des jumelages entre familles québécoises et familles immigrantes. Lien social et Politiques, (46), 111–124. doi:10.7202/000327ar
[xiv] « Cela peut mener au regain d’une pratique religieuse ou culturelle traditionaliste », détaille Sabine Choquet.
[xv] Alesina, A. et LF, E. 2005. “Ethnic Diversity and Economic Performance.” Journal of Economic Literature, 43 (3): 762–800.
[xvi] Momani, B. et Stirk, J. 2017. Les fruits de la diversité. L’avantage mondial du Canada. Rapport spécial du Centre pour l’innovation dans la gouvernance internationale et la Fondation Pierre Elliott Trudeau. En ligne < https://www.cigionline.org/sites/default/files/documents/DiversitySpecia…
[xvii] Jacob, A. 2012. « La conception dominante et utilitariste de l’immigration doit changer ». Revue Relations no 757 juin 2012.
par Alec White | Août 30, 2019 | Analyses, Québec, Societé
Dans la difficile recherche de financement qui sous-tend tout événement culturel, pour se dire « écoresponsable », les festivals doivent-ils tourner le dos à certaines industries polluantes et controversées? Portrait de la situation.
Alors que la saison des festivals s’achève au Québec et que plusieurs ont pu en profiter et s’amuser au rythme de leurs artistes favori·te·s, les préoccupations de plus en plus importantes en rapport à l’environnement et à la lutte aux changements climatiques se transposent dans l’organisation même de ces rassemblements collectifs. L’utilisation de verres et de gourdes réutilisables en échange d’une consigne, les services de transports en commun, les stations d’eau potable, la mise en valeur de nourriture et d’alcool locaux, la vaisselle biodégradable, le compostage et le recyclage figurent parmi les mesures mises en place par de plus en plus de festivals au Québec. Or, si, dans certaines facettes de leur organisation, les festivals de musique, et plus largement les évènements culturels, passent au vert, ils continuent de nouer des partenariats avec des industries que certain·e·s qualifieraient de « polluantes et controversées ». Est-ce que le volet financement demeure exclu des considérations environnementales?
Le cas de Rouyn-Noranda
La relation parfois délicate qui peut s’établir entre un évènement culturel et un commanditaire controversé avait déjà été exposée en mai 2019 dans la ville de Rouyn-Noranda en Abitibi-Témiscamingue. En pleine conférence de presse pour le Festival des Guitares du Monde, l’artiste Richard Desjardins a critiqué un commanditaire du festival, soit la Fonderie Horne du géant mondial Glencore. À ce moment, M. Desjardins ne s’est pas gêné pour dénoncer le fait que la fonderie située en pleine ville dépassait de 67 fois la norme provinciale en termes d’émission d’arsenic dans l’atmosphère. Il disait du même coup que « Glencore, la valeur de cette compagnie-là, c’est 17 milliards, elle pourrait bien avoir un peu d’argent pour régler le problème de l’arsenic »[i]. Suite à cette déclaration, les organisateurs du festival ont demandé aux journalistes de ne pas diffuser cette partie de l’entrevue, de peur de déplaire à leur commanditaire[ii]. Or, Glencore n’en est pas à son premier scandale. Ailleurs dans le monde, cette entreprise est liée à des allégations d’évasion fiscale et de pollution, révélées notamment par les Paradise Papers[iii]. Présente aussi dans des pays du sud, par exemple en République démocratique du Congo où elle exploite une grande mine de cuivre et de cobalt (Katanga Mining), Glencore, exploite sa mine au Congo en passant par plusieurs filiales qui seraient situées dans des paradis fiscaux[iv]. De plus, comme le rapporte Radio-Canada, selon les documents issus des Paradise Papers, il y a plusieurs relations d’affaires entre Glencore et Dan Gertler dans les projets de Katanga Mining[v]. Il faut comprendre que le milliardaire Dan Gertler apparait, en raison de ses activités en RDC, « depuis longtemps dans les enquêtes d’ONG comme Rights and Accountability in Development (RAID) »[vi]. Bref, la liste des allégations qui concernent Glencore pourrait s’allonger sur plusieurs pages. L’idée ici est plutôt de soulever le fait que, malgré ces multiples scandales et ce lourd héritage que porte la compagnie, des festivals continuent d’établir des partenariats avec elle. Pensons ici au festival Osisko en lumière qui en a fait son « coprésentateur officiel », ou bien au Festival de musique émergente (FME) qui le présente comme « partenaire », allant même jusqu’à nommer une scène à son nom. D’autres partenariats pourraient être soulevés, par exemple celui avec la compagnie IAMGOLD (aussi « coprésentatrice officielle » d’Osisko en lumière). En août 2019, cette compagnie a été accusée de fraude et de trafic d’or illégal au Burkina Faso[vii]. Dans le passé, comme le rapportent les travaux d’Alain Deneault, IAMGOLD a aussi été mêlée à des cas de pollution causée par ses activités minières au Mali, empoisonnant les sources d’eau potable d’une communauté locale. Le bilan s’est soldé par la mort d’oiseaux, de bétail, mais surtout, par un nombre alarmant de fausses couches pour les femmes de cette région, touchant quatre femmes sur cinq, selon un rapport du ministère de la Santé du Mali[viii].
Malgré les partenariats créés entre ces industries et ces festivals, offrant publicité au premier en échange de moyens financiers aux seconds, les organisations de ces évènements, comme c’est le cas pour le FME et Osisko en lumière, font tout de même des efforts en matière d’écoresponsabilité sur d’autres points. À cet effet, chacun de leurs sites web respectifs présente une section « écoresponsable » dans laquelle les festivals énumèrent les actions entreprises pour réduire leur empreinte environnementale. Par exemple, ces deux festivals mentionnent leur association avec le Groupe ÉCOcitoyen de Rouyn-Noranda (GÉCO) afin d’obtenir de l’aide dans la gestion des matières résiduelles. Cependant, comme en témoigne ce qui vient d’être rapporté, le volet financement est exclu des considérations environnementales. À cet effet, à savoir si la notion d’écoresponsabilité devrait inclure un volet relatif au financement, la directrice générale du FME, Magalie Monderie-Larouche, voit l’enjeu d’un autre œil : « Il y a l’écoresponsabilité dans un festival, mais il y a aussi le lien social que ces entreprises-là ont avec les gens dans la région ». Selon elle, il ne faut pas réduire l’enjeu du financement de telles entreprises qu’à cette problématique : « C’est peut-être des pollueurs, mais pour nous en région, c’est aussi des employeurs, c’est aussi des citoyens corporatifs, ça fait vraiment partie de notre paysage, alors pour nous ce n’est pas que lié à ça. » Concernant plus spécifiquement le scandale de la Fonderie Horne de Glencore, Magalie Monderie-Larouche ne croit pas que ce soit le rôle du FME d’intervenir dans l’affaire : « Je pense que c’est vraiment au gouvernement et à la ville de gérer ça. Ce n’est vraiment pas à nous comme évènement de gérer ces scandales-là. » Dans le même ordre d’idées, questionnée à savoir si un festival devrait faire attention à ne pas nouer de partenariats avec des entreprises controversées à l’échelle mondiale, comme Glencore, par exemple, elle juge que « ce n’est pas notre rôle ». Dans le cas de Glencore et de la fonderie, elle ajoute que « la Fonderie Horne, c’est vrai qu’elle a été achetée par Glencore, mais c’est un partenariat qui existe depuis bien avant et c’est une entreprise qui est quand même dans notre ville depuis bien avant aussi […] C’est un partenaire qui est naturel pour nous à Rouyn-Noranda ».
L’Esprit libre a tenté de rejoindre plusieurs fois le festival Osisko en lumière, mais nous n’avons pas été en mesure d’obtenir leurs commentaires dans un délai raisonnable. Glencore et IAMGOLD n’ont pas répondu à notre demande d’entrevue.
Reconnaitre les efforts
Dans le but d’encourager les virages verts pour les évènements culturels, le Conseil québécois des événements écoresponsables (CQEER) a vu le jour en janvier 2008. Cet organisme à but non lucratif travaille depuis sa fondation avec des organisateurs d’évènements situés partout au Québec. Le CQEER offre différents services, allant de l’offre de formations et conférences, à l’accompagnement et à la conception d’outils pour les organisateurs souhaitant adopter des pratiques plus saines pour l’environnement[ix].
Le CQEER est aujourd’hui l’un des neuf organismes certifiés sous la norme BNQ 9700-253. Ce cadre émis par le Bureau de normalisation du Québec (BNQ) permet à des organismes comme le CQEER d’accompagner des évènements dans un processus de classification. Rencontrée dans son bureau situé à Montréal, Sara Courcelles, conseillère en développement durable au CQEER, explique que ce processus de classification vient évaluer un organisme en le situant sur une échelle de niveaux allant d’un à cinq. Pour obtenir la classification, c’est le groupe désirant être reconnu par cette norme qui doit approcher le CQEER : « Ils viennent vers nous et on les accompagne, on détermine avec eux quelles exigences ils vont être en mesure de remplir ». Une fois cette certification acquise, l’organisme qui l’obtient reçoit une reconnaissance officielle qui salue son travail en matière d’écoresponsabilité, mais profite aussi d’un avantage auprès du public et de ses partenaires. À cet effet, Sara Courcelles note que « le gros avantage au niveau de la norme, c’est [surtout] au niveau des communications, parce que ça se communique très bien ». Il semble aussi que le CQEER ressent un engouement de plus en en plus important envers ses activités et son expertise de la part des évènements. Au sujet de cette tendance, Sara Courcelles affirme sans hésiter que « définitivement, au CQEER, on offre beaucoup de formations aussi, et, dans la dernière année, on a vraiment vu une augmentation des formations qu’on va donner dans les organismes, dans les municipalités, on fait vraiment plus appel à nous ». Cependant, questionnée à savoir si leur cadre de classification en cinq niveaux utilisé pour évaluer et accompagner un évènement se penchait sur le volet du financement, la représentante du CQEER répond que « non, malheureusement ». Par contre, loin d’être fermée à l’idée, Sara Courcelles nous dit que « ça pourrait être une bonne idée d’ajouter un volet sur le financement ».
Quelles responsabilités pour les artistes?
Alors qu’il semble y avoir une prise de conscience environnementale de plus en plus grande de la part des évènements, comme en témoignent les expériences du CQEER, par exemple, qu’en est-il de celles et ceux qui occupent le devant de la scène, à savoir les artistes? À cet effet, des efforts semblent déjà être faits, comme en atteste le projet québécois Artistes Citoyens en tournée (ACT). Lancé par l’artiste Laurence Lafond-Baulne du groupe Milk & Bone, Aurore Courtieux-Boinot qui évolue dans l’évènementiel, ainsi que par Caroline Voyer, directrice du Réseau québécois des femmes en environnement (RQFE) et fondatrice du CQEER, ACT a pour mission de « promouvoir les pratiques écoresponsables dans le milieu du spectacle »[x]. Les objectifs du mouvement sont, entre autres, de « faire prendre conscience aux artistes de leur pouvoir d’action envers l’environnement, de bâtir des outils simples et efficaces afin de réduire l’empreinte environnementale des spectacles et tournées, ainsi que d’accompagner les artistes qui le souhaitent vers une certification afin de faire reconnaitre leur engagement et d’inspirer leur public »[xi]. Par rapport à la certification, un·e artiste ou un groupe, en s’embarquant dans le mouvement ACT, se voit attribuer un niveau de un à trois, en fonction des actions accomplies.
Le mouvement des Artistes Citoyens en Tournée comprend déjà près de 30 artistes solo ou groupes, dont Klo Pelgag, Fuudge, Charlotte Cardin et plusieurs autres.
L’enjeu du financement : une question de cohérence?
Au-delà des efforts réels entrepris par certain·e·s artistes, organisateurs et organisatrices de festivals ainsi que par des organismes comme le CQEER, le volet financement semble exclu de ces considérations. En termes de cohérence, il semble que pour se dire écoresponsable, un festival qui choisit de se tourner vers du financement provenant d’industries polluantes ou controversées doit se préparer à défendre cette prise de position, selon le CQERR : « On conseille aux gens de faire attention, s’ils veulent se dire écoresponsables et qu’ils sont financés par une industrie polluante, ils ouvrent le flanc aux critiques. » De son côté, Marc Nantel, porte-parole du groupe environnementaliste Regroupement Vigilance Mines de l’Abitibi-Témiscamingue (REVIMAT), abonde dans le même sens : « Il est tout à fait à propos qu’un évènement culturel qui désire être identifié comme vert cherche du financement provenant de bailleurs de fonds qui ne sont pas des pollueurs. »
Situation financière délicate
Pour un évènement culturel, le recours à du financement d’entreprises dites polluantes ou controversé témoigne peut-être aussi d’une situation plus complexe. Questionnée à savoir si le CQEER pouvait intervenir au niveau des ententes entre un évènement et un commanditaire controversé, Sara Courcelles affirme que ce n’est pas le rôle de son organisme d’entrer en jeu à ce moment. C’est plutôt au niveau de l’accompagnement que le CQEER peut aider : « Nous, on va conseiller l’évènement sur comment atténuer les possibles retombés négatives de cette association, entre une compagnie et leur évènement. » Par contre, elle est consciente que l’enjeu du financement peut-être plus complexe dans le cas d’un festival en Abitibi : « Je n’irai pas dire à un évènement en Abitibi qui, sans l’appui d’une minière, ne pourrait pas avoir lieu […)] « non, ne prend pas cet argent-là ». »
Pour Marc Nantel du REVIMAT, cette situation est le résultat du « néo-libéralisme [qui] a fait son œuvre au niveau de la gouvernance des évènements culturels ». Selon lui, « ce sont nos gouvernements qui se sont délestés de leur mission d’aider les communautés et de travailler pour le bien commun ». Ce serait donc ce retrait de l’État en termes de financement de la culture qui pourrait pousser les évènements à se tourner vers ce type de partenariats : « Nos gouvernements, soi-disant pour diminuer les impôts des citoyen[·ne·]s, ne cherchent pas à financer ces évènements. Ils laissent donc au privé le soin de s’impliquer. » Le REVIMAT pense que ce sont les fonds publics qui devraient financer un gros pourcentage des couts, et que la balance seulement devrait revenir au secteur privé. Cela permettrait de « montrer clairement que c’est grâce à la collectivité que l’on peut se payer ces évènements », alors qu’en ce moment « les dons sont indirectement assumés par nous par des mesures fiscales avantageuses aux entreprises comme des remboursements d’impôts, des redevances faibles et un pourcentage d’impôts très bas »[xii]. On se trouverait donc dans une situation où les dons et commandites que versent certaines entreprises seraient remboursés par la collectivité sous forme de remboursement d’impôts, alors que celles-ci jouissent déjà d’un très faible fardeau fiscal, toujours selon M. Nantel. À l’heure actuelle, pour très peu de couts, l’entreprise qui finance un évènement culturel obtient beaucoup en échange. Marc Nantel précise que « ce qu’il faut comprendre du financement des entreprises dans les évènements culturels, c’est que ce ne sont pas juste les citoyennes et citoyens qui bénéficient de l’évènement. L’entreprise gagne gros en couverture médiatique et sur son image corporative. Elle gagne aussi sur son influence politique ».
De son côté, l’Association minière du Québec (AMQ) s’est déjà positionnée sur l’enjeu un peu plus tôt cette année. Alors jointe par Radio-Canada concernant la pratique répandue des dons et commandites émis par certaines minières, la présidente de l’AMQ, Josée Méthot, avait déclaré : « On encourage nos membres à avoir de bonnes relations avec les communautés, avec les collectivités où elles opèrent. Ça fait partie de cette relation de bien connaitre et d’aider les gens localement, c’est une forme d’implication également dans la communauté, alors les dons et commandites, c’est à cela que ça sert. »[xiii]
Des solutions possibles?
Des solutions à court terme existent pour les évènements culturels qui se tournent vers des industries polluantes, voire controversées. S’ils ne peuvent cesser de nouer des partenariats avec ces industries, les organisateurs pourraient, par exemple, comme le suggère le CQEER, demander à une entreprise d’« acheter des crédits carbone pour compenser pour les gaz à effet de serre qui sont émis lors les déplacements des festivaliers [et festivalières] ou pour l’organisation » ou bien, autre exemple relatif à l’Abitibi « cette minière-là va payer pour notre classification avec le BNQ ». Le porte-parole du REVIMAT croit aussi qu’un festival pourrait négocier avec une compagnie polluante un partenariat plus écoresponsable. L’organisation pourrait « exiger qu’elles posent des gestes dans le quotidien pour pouvoir se qualifier comme bailleuses de fonds ». Il ajoute qu’une organisation de festival pourrait « exiger qu’une entreprise réduise ses émissions atmosphériques de CO2 de 10 à 20 % ou qu’elle compense ses émissions de CO2 en plantant annuellement le nombre d’arbres [nécessaires] pour annuler ses émissions. Ou encore, exiger que la compagnie fasse des investissements pour réduire ses rejets ».
Il est clair que de plus en plus d’évènements culturels cherchent aujourd’hui à se positionner sur l’enjeu de l’environnement. L’écoresponsabilité est revendiquée par différents festivals, alors que l’attention du public et de différents organismes encourage les organisateurs et organisatrices de ces rassemblements collectifs à réduire leur empreinte écologique. Si l’enjeu du financement demeure central pour tout évènement culturel, une question demeure : est-il possible d’envisager un financement écoresponsable, ou du moins, cela est-il souhaitable? Le débat est lancé.
CRÉDIT PHOTO: Flickr – Patrice Katalyu
[i] Deshais, Thomas « Commandites des grandes entreprises : leviers de développement ou outils de contrôle de la population? », Radio-Canada, 12 juin 2019. https://ici.radiocanada.ca/nouvelle/1174360/commandites-entreprises-priv…
[ii] Ibid.
[iii] Joncas, Hugo « Glencore, un propriétaire aux mille controverses », Journal de Montréal, 10 septembre 2018. https://www.journaldemontreal.com/2018/09/10/glencore-un-proprietaire-au…
[iv] Harel, Gino « De l’Afrique au Yukon, une mine de controverses », Radio-Canada, 7 novembre 2017. https://ici.radio-canada.ca/nouvelles/special/2017/paradise-papers/glenc…
[v] Ibid.
[vi] Ibid.
[vii] Agence France-Presse, « De l’or caché dans des convois de charbon », Le Devoir, 8 août 2019. https://www.ledevoir.com/monde/560220/burkina-iamgold-essakane-et-bollor…
[viii] Alain Deneault, « Faire l’économie de la haine : Douze essais pour une pensée critique », Montréal : Écosociété, 2011.
[ix] Conseil québécois des événements écoresponsables, https://evenementecoresponsable.com. Page consultée le 25 août 2019.
[x] Artistes Citoyens en Tournée, http://www.act-tour.org. Page consultée le 25 août 2019.
[xi] Ibid.
[xii] Ibid.
[xiii] Deshais, Thomas « Commandites des grandes entreprises : leviers de développement ou outils de contrôle de la population? », Radio-Canada, 12 juin 2019. https://ici.radiocanada.ca/nouvelle/1174360/commandites-entreprises-priv…
par Samuel Lamoureux | Août 1, 2019 | Analyses
Après les villes de Saint-Basile-le-Grand, de Matane, de Rimouski, et quelques autresi, l’arrondissement Mercier-Hochelaga-Maisonneuve (MHM) a choisi de lancer une campagne de budget participatif au printemps 2019. Mais le fait de pouvoir voter sur une petite parcelle du budget municipal renforce-t-il vraiment la démocratie? Sans vision commune des élu·e·s, rien n’est moins sûr.
« Je vote pour la mise sur pied d’un refuge animal, ça manque terriblement. Il n’y en a aucun et les animaux sont très populaires dans MHM ». Alex Nadeau, résident de MHM, semblait très enthousiaste lors de l’annonce de la création d’un budget participatif par son arrondissement à l’automne 2018. Il avait raison: un montant de 350 000 $ venait d’être mis à la disposition des citoyennes et des citoyens du quartier Mercier-Ouest pour la création du projet de leur choix. MHM devenait ainsi le premier arrondissement de Montréal à annoncer la création d’un budget participatif depuis les expériences du Plateau Mont-Royal entre 2006 et 2009. Essentiellement, l’idée est de redonner aux citoyennes et aux citoyens le pouvoir de décider eux-mêmes de quelle manière sera dépensé l’argent public.
Presque un an plus tard, en juin 2019, une centaine de résidentes et de résidents ont proposé des idées et en ont choisi 20 lors du forum d’idéation pour une étude de faisabilité. Les projets qui passent le test seront par la suite soumis au vote populaire à l’automne 2019, et l’idée gagnante sera réalisée l’année suivante. Parmi les projets retenus, on retrouve des jardins communautaires, des marchés fermiers, ou encore des espaces publics pour les enfants et les aînés. Pour le maire de l’arrondissement MHM, Pierre Lessard-Blais, l’objectif de la démarche est ni plus ni moins « d’amener des voisins à se parler et à débattre [des] priorités du quartier et de trouver ensemble des projets porteurs ». De favoriser le dialogue, donc.
Mais qu’en est-il vraiment? Les projets de budget participatif favorisent-ils réellement la démocratie municipale? Le fait que la Ville de Matane, avec le montant de son dernier budget participatif, ait choisi de mieux illuminer certains bâtiments de son centre-ville durant la nuit améliore-t-il vraiment le vivre-ensembleii? La question se pose, car lorsqu’ils ne sont pas intégrés dans une vision plus large de la démocratie participative, les budgets participatifs peuvent donner naissance à des projets de développement communautaire sans grand impact. Mais pour comprendre cela, il faut revenir un peu en arrière. Trente ans en arrière.
Les racines du budget participatif
L’histoire du budget participatif commence en 1989 dans la ville de Porto Alegre. Au sortir de la période de dictature, en pleine période de transition, des militant·e·s provenant surtout du milieu du logement convainquent les dirigeant·e·s de cette ville du sud du Brésil de démocratiser les fonds publics en soumettant au vote populaire une partie du budget. Après quelques années d’expérimentation, la ville, qui est comparable à Montréal en termes de superficie, commence à permettre aux citoyennes et aux citoyens de voter et de débattre les décisions financières de la municipalité en matière de services et d’infrastructures. « Ça a vraiment élargi l’espace politique pour intégrer la participation des citoyen[·ne·]s dans la prise de décision », résume Anne Latendresse, professeure de géographie sociale à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) ayant elle-même envoyé des étudiantes et des étudiants analyser le projet au Brésil.
Propulsée par le mouvement altermondialiste, l’idée fait boule de neige à la fin des années 1990. D’autres villes du Brésil se joignent au processus, puis des voisins d’Amérique latine, et des villes européennes et américaines. Aujourd’hui, plus de 1500 villes dans le monde ont recours à une forme de budget participatif pour gérer leurs finances publiquesiii. Les projets ont toutefois des formes variables : parfois les villes consultent les citoyennes et les citoyens sur des projets présélectionnés, parfois le processus est beaucoup plus large et crée des espaces délibératifs physiques ou en ligne.
Caroline Patsias, professeure de science politique à l’UQAM, parle en ce sens des trois moments du budget participatif. 1 — Il y a tout d’abord l’argent. Est-ce que les citoyen·ne·s ont un impact sur la dépense de l’argent? 2 — Qui formule les projets? Est-ce que les citoyen·ne·s proposent les projets ou leur choix se limite-t-il à des projets prédéterminés par les élu·e·s? 3 — Est-ce que le projet final correspond au projet initial pensé par les citoyen·ne·s? « L’important est de donner le plus de latitude possible aux citoyen[·ne·]s et de limiter le cadrage des fonctionnaires », dit Caroline Patsias. Pour elle, les projets les plus réussis sont ceux qui créent des espaces politiques d’échanges, de dialogues et de débats.
Dans le cas du Québec, c’est l’ancienne mairesse du Plateau Mont-Royal de 2002 à 2009, Helen Fotopulos, qui importe l’idée de budget participatif à la suite d’un voyage d’observation à Porto Alegre. Le dispositif du Plateau dure trois ans (2006-2009), avant d’être finalement plombé par des erreurs de planification administrative (il restait moins d’argent que prévu pour la troisième année), mais surtout par la victoire de Luc Ferrandez, qui coupa l’herbe sous le pied du projet en le remplaçant par une consultation en ligne sur les priorités budgétaires de l’arrondissement. L’idée renait donc de ses cendres aujourd’hui dans MHM, mais est-elle encore fidèle aux intentions des premiers militants et des premières militantes de Porto Alegre?
Du saupoudrage?
Rappelons que l’élément central d’un budget participatif est le montant soumis au vote des citoyen·ne·s par la ville ou la municipalité. À Porto Alegre, jusqu’à 10 % du budget de la Ville était soumis au vote des résident·e·s. Cela n’a rien à voir avec les budgets alloués par les villes ou les municipalités du Québec, qui représentent souvent entre 200 000 et 300 000 $. À titre comparatif, la Ville de Montréal dispose d’un budget de 5,7 milliards $.
« C’est des enveloppes qui visent à financer des petits projets de développement communautaires. On n’est pas dans l’esprit de réellement démocratiser et ouvrir le budget où il y a des enjeux réels. C’est du saupoudrage », explique Anne Latendresse.
Les projets réalisés dans le cadre de budgets participatifs au Québec tendent à donner raison à la directrice du Centre d’études et de recherches sur le Brésil. En 2018, la Ville de Matane a aménagé un jardin fruitier derrière la bibliothèque municipaleiv. On a aussi planté une rangée d’arbres sur un boulevard à Rimouski en 2017v, tandis qu’on a sécurisé des passages pour piétons et cyclistes situés sur une route dangereuse à Saint-Basile-le-Grand en 2014vi. On est loin de Porto Alegre, où le budget participatif a permis à des milliers de familles d’être reliées au réseau d’assainissement, de régulariser des titres de propriété, et même de construire de nouveaux logementsvii. « On veut bien partager le pouvoir quand il est question de parcs, de verdissement, de ruelles, de projets de développement communautaire, mais on n’est pas dans un processus de réelle démocratisation des enjeux sur lesquels il y a des conflits potentiels dans une ville, comme le transport ou le développement économique », poursuit Anne Latendresse. Pour cette autrice d’un rapport de recherche sur l’expérience du Plateau Mont-Royal entre 2006 et 2009, on est carrément dans « un dispositif qui a dépolitisé des enjeux politiques ».
Mais cette critique peut-elle vraiment s’appliquer au contexte québécois de la politique municipale? Peut-on comparer la situation d’une grande ville brésilienne sortant d’une période de dictature aux municipalités québécoises qui doivent composer avec de multiples contraintes budgétaires? Le maire de MHM défend son projet face à cette critique. Celui-ci rappelle que le quartier Mercier-Ouest, visé par la première phase du processus, ne compte que 43 000 habitant·e·s. Les 350 000 $ débloqués par l’arrondissement (qui compte plusieurs autres quartiers) correspondent donc à 8 $ par habitant·e. « Ça donne le goût de dire “hey on se mobilise” parce qu’on se bat pas pour des cinq sous pis des dix sous, on se bat pour un investissement majeur dans notre quartier », souligne le membre de l’équipe de Projet Montréal.
Par ailleurs, l’argument voulant que les projets soumis ne touchent pas les enjeux polarisants, comme les transports et le développement économique, n’est pas tout à fait juste. Il est vrai qu’une citoyenne ne pourrait pas décider d’allonger une piste cyclable de plusieurs kilomètres avec le budget proposé, mais le maire rappelle qu’il serait par contre possible d’envisager la modification d’une partie d’un boulevard afin qu’il passe de quatre à trois voies. L’un des 20 projets retenus pour la phase d’évaluation concerne d’ailleurs la fermeture d’une rue à la circulation. « C’est une rue très très locale que le citoyen veut voir fermée à la circulation pour mettre à la place des jeux dans la rue pour les enfants et un espace intergénérationnel pour les aînés. Là on parle d’un projet qui touche directement les transports, mais aussi la façon de vivre son quartier et d’échanger avec ses voisins », énonce Pierre Lessard-Blais.
Caroline Patsias rappelle également que les fonds débloqués par MHM proviennent du Programme triennal d’immobilisations (PTI), et non du budget de fonctionnement de l’arrondissement. Or, le budget du PTI ne peut financer que des investissements, et non des salaires, par exemple. Le fait de piger dans le PTI limite nécessairement le montant financier disponible pour un budget participatif. « Au Québec, comme on reste dans le cadre du PTI, y’a une limitation qui se fait d’emblée, même avec la meilleure volonté des élus », explique Caroline Patsias. Celle-ci propose plutôt de créer un budget participatif à la grandeur de Montréal, un budget d’envergure qui dépasserait les investissements pour atteindre le budget de fonctionnement, et même les impôts.
Montréal n’est certainement pas un cancre en matière de démocratie participative. L’Office de consultation publique de Montréal est un exemple mondial dans les processus de concertation publique entre citoyen·ne·s et élu·e·s du palier municipal. Reste que les projets de budget participatif doivent s’intégrer dans une vision plus large de la démocratie municipale pour être réellement efficaces. De là, imaginer des alliances entre municipalités pour proposer des budgets plus grands et aussi, pourquoi pas, un projet d’envergure qui inclurait toute la Ville de Montréal. L’élan est là, reste à dissiper les doutes.
CRÉDIT PHOTO : Facebook de Pierre Lessard-Blais
i Budget Participatif Québec. (2019). Projets inspirants. Récupéré de https://www.budgetparticipatifquebec.ca/fr/projets-inspirants
ii Quintin, S. (2019). Illumination du centre-ville de Matane : deux bâtiments mis en valeur d’ici à l’Halloween. L’avantage Gaspésien, 4 juin.
iii Paré, I. (2016). Le budget participatif, un remède contre le scepticisme en politique. Le Devoir, 20 juin.
iv Quintin, S. (2018). Matane va de l’avant avec l’installation du verger au parc du presbytère. L’avantage Gaspésien, 5 décembre.
v Drouin, E. (2017). Les deux projets gagnants du budget participatif de Rimouski dévoilés. Radio-Canada, 13 décembre.
vi Gerbet, T. (2014). Et si les citoyens contrôlaient vraiment les budgets ? Radio-Canada, 4 novembre.
vii LesBudgetsParticipatifs.fr. (2016). Les budgets participatifs, une innovation née à Porto-Alegre. LesBudgetsParticipatifs.fr, 8 janvier. Récupéré de http://lesbudgetsparticipatifs.fr/les-budgets-participatifs-sont-nes-a-porto-alegre/
Sujets :
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par Rédaction | Juil 23, 2019 | Analyses, International
Par Adèle Surprenant
L’année 2018 marque les 70 ans de la naissance de l’État d’Israël et, par le fait même, le début de la lutte pour la survivance du peuple palestinien. Une lutte qui n’en est pas à son dernier souffle devant le régime d’apartheid et sa manifestation (néo)coloniale, plus féroces que jamais. Entre le transfert de l’ambassade américaine à Jérusalem, la Marche du retour de Gaza et l’adoption de la loi sur « L’État-nation juif », le conflit israélo-palestinien est une fois de plus ramené sous l’œil public. Alors que les images de Jérusalem côtoient celles de Harvey Weinstein à la une des journaux, nous désirons réfléchir à la rencontre entre deux mouvements d’émancipation, à l’angle mort d’un conflit : la résistance des femmes et la lutte contre l’occupation israélienne.
La nuit est déjà avancée lorsque les soldat·es de l’Armée de défense d’Israël, couramment appelée Tsahal, entrent chez les Tamimi. Ce n’est pas leur première visite dans cette maison, ni dans le village de Nabi Saleh, en Cisjordanie occupée. Quatre jours plus tôt, une manifestation contre le transfert de l’ambassade américaine de Tel-Aviv à Jérusalem a été réprimée par les soldat·es israélien·nes. C’est là que furent capturées les images qui ont tôt fait d’Ahed Tamimi un symbole de la résistance palestinienne.
Elle était âgée de 16 ans lors de son arrestation dans la nuit du 18 au 19 décembre 2017. Son crime : avoir été l’objet d’une vidéo devenue virale, dans laquelle on la voit gifler un des deux militaires israéliens postés sur le terrain de sa maison. Le 21 mars 2018, Ahed plaide coupable à huit des douze chefs d’accusations retenus contre elle. Condamnée à huit mois de détention dans une prison israélienne, elle rejoint les rangs des quelques 300 mineur·es palestinien·nes y étant déjà incarcéré·es1.
Ahed Tamimi et son image
Libérée le 29 juillet 2018 après avoir purgé une peine pour « assaut aggravé » et « obstruction à [la] mission » des soldats israéliens2, la militante ne représente pas une menace pour l’intégrité d’Israël à cause de ses poings tendus ou de la colère de sa voix. Si son cas a provoqué autant de réactions, des politicien·nes comme du public, c’est parce qu’il échappe aux présomptions des un·es comme des autres : avec son teint pâle, sa chevelure blonde et ses yeux bleus, Ahed Tamimi n’a rien du « terroriste » palestinien, deux mots intimement liés dans l’imaginaire occidental et dans la rhétorique sioniste qui le nourrit. À ce propos, la psychiatre palestinienne Samah Jabr soutient que « si Ahed avait été brune et voilée, elle n’aurait pas reçu la même empathie de la part des médias internationaux. Un tel profil [brune et voilée] est plus facilement associé à l’islamisme et donc au terrorisme. Son attitude aurait alors été aussitôt liée à de la violence plus qu’à de l’héroïsme, comme c’est le cas aujourd’hui3 ».
Lors d’une entrevue accordée à l’agence de presse Anadolu, Nariman Tamimi souligne d’ailleurs la dimension raciste que sous-tend le soutien international accordé à sa fille après son arrestation, avançant notamment que « le monde a montré plus de solidarité parce qu’elle ressemble à leurs enfants, mais [que] tous les enfants palestiniens sont des Ahed Tamimi »4.
Le problème soulevé par l’emprisonnement d’Ahed Tamimi et sa médiatisation ne relève donc pas uniquement des questions de droit international ou de politique. Tendanciellement raciste et néocolonial, le voile médiatique entourant l’affaire Tamimi constitue aussi un enjeu féministe : en accordant autant d’attention à cette histoire, les médias acquis à la droite israélienne tout comme ceux qui soutiennent la lutte contre l’occupation israélienne contribuent à invisibiliser la résistance des femmes palestiniennes.
Mis à part son apparence physique, incompatible avec l’imaginaire orientaliste, la jeune Ahed n’est en rien une exception. Comme plus de 10 000 femmes palestiniennes arrêtées par l’État d’Israël depuis 19675, elle fait aujourd’hui les frais de la résistance. Partagée entre les résistant·es palestinien·nes et leurs détracteur·trices sionistes, la militante est érigée en symbole : « Ahed Tamimi ne s’appartient plus6 ».
Dès son plus jeune âge, la militante a fait l’objet de plusieurs vidéos et photos devenus viraux. L’enfant qui montrait le poing au soldat est désormais adulte – ou presque –, et il devient dès lors plus aisé pour la presse de reléguer son image, dépeinte comme le visage de la résistance palestinienne par les un·es, et comme un outil de propagande et de provocation contre le régime israélien par les autres. Les derniers mois ont vu sa photographie se tailler une place dans un nombre incalculable de publications, mêmes les plus avares d’actualité sur le « conflit » israélo-palestinien.
Lors d’une conférence présentée en 1997 à l’Université de Columbia, l’intellectuel palestinien Edward Saïd a fait un retour critique sur la théorie du professeur américain de science politique Samuel P. Huntington, selon laquelle les mondes occidental et oriental vivraient aujourd’hui un « choc des civilisations ». D’après Saïd, il s’agirait plutôt d’un « choc des définitions7 » généré par la mondialisation de l’information et l’accélération des échanges politico-économiques qui aurait provoqué une prise de conscience collective de la nature hétérogène des cultures. Une hétérogénéité à laquelle participe la jeune militante, en ceci qu’elle ne correspond pas au stéréotype de la femme arabo-musulmane.
L’arrestation du 19 décembre 2017 n’est pas uniquement celle d’une enfant, dont la colère se confond avec l’héroïsme, elle est aussi celle d’une femme. Et parce que « le sexe compte8 », il est nécessaire de replacer le symbole d’Ahed Tamimi (tout comme la personne) dans un contexte plus large, celui où « les Palestiniennes ne peuvent être libres en tant que femmes dans une société qui ne connait pas la liberté : même sans occupation, la Palestine demeure une société patriarcale où la liberté des femmes est limitée par leur genre [traduction libre]9 ».
Du front au foyer
Dans son blogue sur les féminismes arabes, la palestino-américaine Yasmeen Mjalli écrit sur la difficulté de lutter pour l’égalité des sexes en territoires palestiniens. D’une part, elle dit craindre le regard de sa communauté, prompte à accuser d’immoralité ces « Bad Arab Girls10 » et leurs revendications. D’autre part, elle souligne la difficulté de concilier féminisme et nationalisme palestinien (« non, ce n’est pas un oxymore » [traduction libre]11), à une époque où il serait facile pour les médias et politicien·nes occidentaux·ales d’y voir un encouragement à continuer de dépeindre le monde arabe comme une « société rétrograde12 ».
La tension entre la lutte contre l’occupation israélienne et pour l’égalité des sexes n’a cependant pas toujours été aussi forte. Dès la fin du XIXe siècle et l’arrivée des premiers colon·nes sionistes en Palestine, les femmes sont en première ligne de la résistance13. Jusqu’à la première Intifada14, la présence des femmes dans les organisations militantes est notoire, et incarne le désir d’auto-détermination qui anime à la fois féministes et nationalistes15.
En 1993, la signature des accords d’Oslo concrétise une tendance de fond déjà en marche : à la campagne de « nationalisation » du hijab16, menée avec succès par l’organisation al-Mujamma’ al-Islami dans la bande de Gaza (ou Hamas), s’ajoute le lourd bilan de la première Intifada (le tiers des victimes sont des femmes17), provoquant un recul du mouvement des femmes de Palestine. À tort ou à raison, la lutte contre le patriarcat est subordonnée à celle contre l’occupation.
Mais comme le relève Yasmeen Mjalli lors d’une entrevue réalisée dans le cadre de cet article, la question des femmes en Palestine est toujours renvoyée à leur implication dans les deux Intifadas, laissant peu de place pour parler des violences et discriminations que vivent les Palestiniennes, de la rue au foyer. S’il est vrai que « la réforme légale est entravée par l’occupation, il y a aussi de gros joueurs dans l’autorité palestinienne qui prennent avantage de l’occupation pour maintenir et même soutenir une dynamique de pouvoir biaisée d’après laquelle les hommes sont les décideurs [traduction libre]18 » , à l’échelle nationale comme familiale, souligne-t-elle.
Questionnée sur ce qui définit une femme palestinienne, Yasmeen Mjalli parle de « guerrière[s] menant un combat sur deux fronts [traduction libre]19 » : en repoussant les frontières qui les séparent de leur terre d’origine, elles font face à celles, moins tangibles, qui les privent de leur statut de citoyennes à part entière, et ce au sein de leur propre société.
Ainsi reléguées au rôle de « reproductrices biologiques de la nation20 » (par opposition à la reproduction citoyenne attendue de l’homme), les résistantes palestiniennes en viennent à être exclues du corps social pour lequel elles se battent.
Entre voile et hasbara21
L’appareil sioniste, quant à lui, diffère peu de tout autre discours colonial ou néocolonial, se maintenant autant par la violence qu’à travers une série de théories et de concepts le légitimant, à commencer par celui de « mission civilisatrice ». À la manière du « Grand Moyen-Orient » imaginé par le président Bush fils et les néo-conservateurs américains en Irak et ailleurs, les défenseurs et défenseuses de l’État israélien réussissent à justifier un régime ségrégationniste et meurtrier en faisant appel à l’exception israélienne : « Seule démocratie au Moyen-Orient », l’État juif se conçoit en porte-étendard des valeurs occidentales, seul rempart libéral d’une région accusée de conservatisme social et de fondamentalisme religieux.
Dans un article sur l’antisionisme comme enjeu féministe publié dans The Electronic Intifada, l’autrice d’origine palestinienne Nada Elia dresse un parallèle entre la situation actuelle en territoires occupés et la France coloniale du XIXe siècle. Donnant l’exemple de la destruction de villages algériens, elle rappelle que la justification souvent mise de l’avant par les forces d’occupation était la libération des femmes. Dans le contexte algérien comme palestinien, l’instrumentalisation des femmes semble être un outil efficace de contrôle des populations sur des bases racistes et colonialistes (ou néocolonialistes)22.
Alors que les féministes sionistes reconnaissent, dans les politiques mises en place par l’État d’Israël, des « positions progressistes sur le droit des femmes et des LGBTQIA », l’occupation des territoires palestiniens, voire même le conflit dans toutes ses latitudes, génère pourtant une partie importante des mécanismes d’oppression qui touchent les femmes de Palestine23. Que ce soit au niveau de l’emploi, de l’éducation ou de l’accès aux soins de santé, les restrictions quotidiennes que l’État d’Israël et son armée imposent aux palestinien·nes répriment les conditions qui auraient autrement pu permettre aux revendications féministes d’espérer trouver écho.
Le « pinkwashing » israélien, entendu ici comme « l’usage cynique des droits des homosexuel·les pour distraire et normaliser l’occupation israélienne, les colonies et l’apartheid [traduction libre]24 et dont la définition peut être élargie à l’instrumentalisation du droit des femmes, agit aussi avec efficacité auprès du public, principalement occidental ». Notamment alimenté par un discours médiatique de plus en plus expansif sur le monde arabo-musulman, la réponse politique au conflit israélo-palestinien est acquise à la rhétorique de Tel -Aviv, que contredisent pourtant chaque jour les actions de Tsahal et les rapports d’organisations non-gouvernementales (ONG). Les femmes sont au centre de cette manipulation discursive, en ceci que les commentateurs et commentatrices de la situation au Proche-Orient (politicien·nes, intellectuel·les ou autres expert·es en tout genre) utilisent leur situation pour nourrir l’impression d’antagonisme entre modernité démocratique à l’occidentale et société patriarcale conservatrice arabe.
À ce propos, la sociologue et professeure à l’université de Duke, Frances Hasso, parle d’une « intransigeance occidentale25 », soit du fait que la légitimité de la lutte pour l’auto-détermination du peuple palestinien soit plus souvent qu’autrement considérée comme étant conditionnelle à la possession d’un « capital culturel ». Cette notion même de capital culturel, relative à une valeur civilisationnelle déterminée à partir de critères reflétant l’hégémonie culturelle nord-américaine et européenne, démontre « l’ignorance d’un ordre international inégalitaire et renforce l’idée que l’oppression des femmes reflète l’arriération culturelle au sein d’autres sociétés26 ».
Des frontières
Ainsi rejetées par le projet national et affaiblies par le régime d’apartheid israélien, les femmes n’ont de place que dans la reconduction (biologique et éducative) de la nation. La lutte pour l’auto-détermination du peuple palestinien et la construction de l’État sont alors quasi-exclusivement réservées aux hommes, à ceux dont les intérêts servent et sont servis par l’espace public. De tels réflexes encouragent l’institutionnalisation du rapport de genre masculin à l’État, ainsi qu’à l’espace public duquel il participe, reproduisant ainsi les rapports sociaux sexistes qui font de l’agir un verbe au masculin.
Ahed Tamimi, comme des milliers de Palestiniennes avant elle, est la preuve vivante que le verbe ment. Mais le symbole est devenu plus fort que la femme, rattrapée par l’espace médiatique que se disputent la droite prosioniste et la gauche propalestinienne. Pour le dire comme l’intellectuelle et féministe israélienne Simona Sharoni, « dans une situation où chaque homme est un soldat, chaque femme devient un territoire occupé27 ».
L’occupation peut cesser, les frontières peuvent s’élargir. La maison, elle, a encore quatre murs.
CRÉDIT PHOTO : Alberto Hugo Rojas
1 En date du 30 novembre 2017, 313 mineur·es entre 12 et 17 ans étaient emprisonné·es en Israël. Piotr Smolar, 13 février 2018, « Le procès de l’adolescente palestinienne Ahed Tamimi s’ouvre à Jérusalem », Le Monde, Paris. abonnes.lemonde.fr/proche-orient/article/2018/02/13/le-proces-de-l-adolescente-palestinienne-ahed-tamimi-s-ouvre-a-jerusalem_5256185_3218.html
2 Guillaume Gendron, 21 mars 2018, « En plaidant coupable, la Palestinienne Ahed Tamimi écope de huit mois de prison », Libération, Paris. www.liberation.fr/planete/2018/03/21/en-plaidant-coupable-la-palestinienne-ahed-tamimi-ecope-de-huit-mois-de-prison_16379011
3 Claire Bastier, 1er janvier 2018, « Ahed Tamimi, figure familière de la résistance palestinienne », Le Monde, Paris. www.lemonde.fr/international/article/2018/01/01/ahed-tamimi-jeune-et-fiere-figure-familiere-de-la-resistance-palestinienne_5236464_3210.html
4 AFP, 5 août 2018, « La solidarité internationale avec Ahed Tamimi repose sur du racisme, selon sa mère », RT France, Paris. francais.rt.com/international/53194-solidarite-internationale-envers-ahed-tamimi-repose-sur-racisme-selon-mere
5 Piotr Smolar, 28 janvier 2018, « Les palestiniennes sur tous les fronts », Le Monde, Paris. www.lemonde.fr/international/article/2018/01/26/les-palestiniennes-sur-tous-les-fronts_5247270_3210.html
6 Piotr Smolar, op. cit., note 1.
7 Edward Saïd, 1997, « Le mythe du Choc des Civilisations », Le Club Médiapart. Traduction, extrait et adaptation de la conférence prononcée par Edward W. Saïd à l’Université de Columbia en 1997. blogs.mediapart.fr/segesta3756/blog/180215/le-mythe-du-choc-des-civilisations-par-edward-w-said
8 Nada Elia, 20 février 2018, « Ahed Tamimi et les femmes dans la résistance palestinienne » Middle East Eye, Angleterre. www.middleeasteye.net/fr/opinions/ahed-tamimi-et-les-femmes-dans-la-r-sistance-palestinienne-1383372033
9 « We can’t be free as women unless we’re in a free country. And even if we are free of the occupation, we can’t know freedom as long as we are subjugated in our own society ».
Hammani Rema, 1990, « Women, the Hijab and the Intifada », Middle East Report, vol.20, Tacoma. www.merip.org/mer/mer164/women-hijab-intifada
10 Yasmeen Mjalli, entretien réalisé pour cet article.
11 « No, that isn’t an oxymoron ». Yasmeen Mjalli, nd, «Reconciling My Feminism with My Arab Identity », Baby Fist, Ramallah. baby-fist.com/get-inspired/reconciling-my-feminism-with-my-arab-identity
12 Fredz Zamit, 2011, « Le monde arabe au prisme du journal Le Monde », L’autre, vol.12, no.1. doi.org/10.3917/lautr.034.0030
13 Amanda Tami Jacoby, 1996, « Gendered Nationalism and Palestinian Citizenship: Reconceptualizing the Role of Women in State Building ». YCISS Working Paper, no.18. hdl.handle.net/10315/1360
14 « Intifada » est le terme communément employé pour désigner deux révoltes contre l’occupation israélienne ayant eu lieu en Cisjordanie et dans la Bande de Gaza. La première Intifada, surnommée « la guerre des pierres », débute en 1987 et prend fin en 1993, avec la signature des Accords d’Oslo. Edward Saïd, 1997, « Le mythe du Choc des Civilisations », Le Club Médiapart. Traduction, extrait et adaptation de la conférence prononcée par Edward W. Saïd à l’Université de Columbia en 1997. blogs.mediapart.fr/segesta3756/blog/180215/le-mythe-du-choc-des-civilisations-par-edward-w-said
15 Frances S. Hasso, 1998, « The « Women’s Front »: Nationalism, Feminism, and Modernity in Palestine », Gender and Society, vol.12, no.4, pp.441-465. www.jstor.org/stable/190177
16 Hammani Rema, op. cit.
17 Ilan Pappé, 2004, Une terre pour deux peuples : Histoire de la Palestine moderne, Fayard, Paris.
18 « So, while legal reform is hindered by the occupation, there are also major players in the PA taking advantage of the occupation to maintaiun and even bolster a skewed power dynamic in which men are the change-makers. » – Yasmeen Mjalli, op. cit.
19 « Warrior fighting a war on two fronts. » – Ibid.
20 Amanda Tami Jacoby, op. cit.
21 Hébreu pour propagande. Nada Elia, 2017, « Justice is indivisible: Palestine as a feminist issue » Decolonization: Indigeneity, Education & Society, vol.6, no.1, pp.45-63. jps.library.utoronto.ca/index.php/des/article/view/28902/21549
22 Nada Elia, 24 juillet 2014, « Ending Zionism as a Feminist Issue », The Electronic Intifada. electronicintifada.net/content/ending-zionism-feminist-issue/13631
23 Nada Elia, op. cit., note 21,
24 « The cynical use of gay rights to distract from and normalize israeli occupation, settler colonialism and apartheid. » Pinkwatching Israel, consulté le 5 septembre 2018. www.pinkwatchingisrael.com
25 Frances S. Hasso, op. cit.
26 Ibid.
27 Simona Sharoni, 1994, « Sexe, occupation militaire et violence contre les femmes en Israël ou le foyer comme terrain de bataille », L’Homme et la société, no. 114, pp.51-61. doi.org/10.3406/homso.1994.276
par Any-Pier Dionne | Juin 28, 2019 | Analyses, International
Par Alexandre Dubé-Belzile
Cet article porte sur les turbulences qui secouent le gouvernement de Juan Orlando Hernández, représentant du conservateur Partido nacional. Les professeur·e·s, les médecins et les étudiant·e·s manifestent leur insatisfaction et leur colère face au gouvernement de JOH, comme on le surnomme, qui a annoncé la privatisation de l’éducation et de la santé. Ces derniers développements sont peu surprenants étant donné les politiques du gouvernement hondurien depuis le coup d’État du 28 juin 2009, qui a délogé le président Manuel « Mel » Zelaya, élu démocratiquement en 2006. Le passage interrompu au pouvoir de Mel était caractérisé par des discours s’inscrivant dans la mouvance bolivarienne et le chavismo. Cette rhétorique et les actions qu’elles impliquaient menaçaient les grands propriétaires et les multinationales dans la « république de bananes par excellence », dont la population avait été souvent décrite comme caractérisée par un complexe d’infériorité des plus désolanti. À l’occasion du coup d’État, les forces conservatrices n’ont pas hésité à utiliser des méthodes peu scrupuleuses pour défendre la constitution, mot prononcé par les autocrates avec un certain zèle, comme le font les représentants de la dictature de l’Uruguay dans le thriller politique l’État de siègeii. Comme dans le film, c’est par la « mano duro », la main forte, que les dirigeants conservateurs du Honduras ont combattu le mildiou, maladie affectant certaines plantes et métaphore utilisée par les généraux dans un autre thriller politique, Ziii, afin de décrire les « maladies idéologiques » qui doivent être traitées avec le pesticide approprié, c’est-à-dire une solution de sulfate de cuivre. Cela dit, les images qui défilent sur les écrans ne sont pas celles d’une production cinématographique.
Sur place, nous avons pu constater comment la société vivait ces moments de sa vie politique. Attention, il ne s’agit pas d’un reportage sensationnaliste qui se limite à décrire les dégâts et montrer des images de pneus enflammés et de voitures renversées, pas plus que la police et l’armée tirant sur la foule, bien que ce soit des faits « hyperréels », pour utiliser l’expression de Jean Baudrillardiv, au même titre que des gros plans de pénétration d’un vagin, d’une bouche ou encore d’un anus dans un film pornographique, qui nient et qui servent à nier le rapport de pouvoir, les structures idéologiques de telles productions de sens. Ce type de pornographie pourra sans doute être trouvé dans les dernières pages des publications des médias hégémoniques, pour aussi peu qu’on parle de la situation actuelle au Honduras. Nous nous sommes donc immergés dans la société hondurienne. Nous avons aussi reçu l’aide de Jorge, étudiant qui, face aux difficultés économiques de son pays, a dû abandonner ses études pour conduire un taxi tous les jours jusque tard dans la nuit, malgré l’insécurité, pour subvenir aux besoins de sa famille. Il a eu l’amabilité de nous guider dans nos recherches.
À l’heure du 10e anniversaire du coup d’État du 28 juin 2009 au Honduras, il n’y a que peu d’occasions de se réjouir. Le 19 juin dernier sévissait une épidémie de dengue, une maladie potentiellement mortelle transmise par les piqûres de moustique, que les autorités avaient du mal à contrôler. L’État intimait la population d’éliminer toute étendue d’eau stagnante propice à la croissance de larves du moustique Aedes cineurus. Plus ou moins au même moment, l’armée était déployée dans le pays pour mettre fin aux espaces de prolifération dans lesquels se reproduisait une autre maladie, aux yeux du pouvoir évidemment, c’est-à-dire la maladie révolutionnaire.
Selon un journal localv, 77,5 % des cas de dengue en Amérique latine se retrouvent au Honduras. L’état d’urgence a été décrété par le gouvernement dans 12 des 15 départements du pays, la maladie ayant causé, à la date de l’article, 34 décès répertoriés. La dengue pourrait-elle être une simple distraction de pouvoir par rapport aux véritables enjeux politiques? La volonté de l’État de se désinvestir de la santé et de l’éducation serait-elle à mettre en cause dans la propagation de la maladie et l’incapacité à y faire face? Rien ne va quand les services de santé d’un gouvernement achètent des médicaments essentiels qui s’avèrent être des pilules de farinevi. Dans tous les cas, cet état d’urgence coïncide avec la crise politique du pays, au sein de laquelle la répression pourrait bien avoir causé plus de morts, au-dessus d’une trentaine il y a un peu plus d’une semaine, selon certains groupes de défense des droits de la personnevii.
Manuel « Mel » Zelaya, leader qui s’inscrivait dans la mouvance bolivarienne, a été banni du pouvoir en 2009, près de trois ans après son élection, parce que, selon le discours officiel, il avait proposé une urne référendaire pour convoquer une assemblée constitutionnelle, ce qui était, aux dires des putschistes, inconstitutionnelviii. On le soupçonnait, disait-on, de vouloir modifier l’article de la constitution qui n’accordait qu’un seul mandat de quatre ans à chaque président élu. Les pouvoirs conservateurs se sont alors sentis investis de la mission de protéger la constitution et la République du Honduras contre ces forces qu’ils qualifient d’antisociales et de criminelles. Le gouvernement canadien, de son côté, comme les États-Unis, condamnait officiellement (et hypocritement) le coup, mais négociait directement avec les putschistes, en allant même jusqu’à entretenir d’étroites relations avec l’armée du pays et signer un accord de libre-échangeix. L’Agence canadienne de développement international (ACDI) ayant financé un programme de formation sur les ajustements structurels en partenariat avec l’Université nationale autonome du Honduras (UNAH) de 2004 à 2010, autant dire que le coup d’État était préparé, ou du moins pas exclux.
Dans notre article sur l’impérialisme canadien, dans lequel nous mentionnons le coup et la complicité du gouvernement canadien, nous avions décrit l’État, nous inspirant de la définition de l’idéologie de Slavoj Žižek, comme un tissu de fantasmes inconscients qui « structurent la réalité sociale »xi et qui rendent les contradictions du capital tolérables, voire, aux yeux de certain·e·s, acceptables ou louables. La constitution s’inscrit naturellement dans ces rituels qui assurent la survie du fantasme, comme ces justifications légales qui ont servi de prétexte à l’intervention de l’armée. Ce sont ces rituels que tentait d’ailleurs de défier Zelaya, un peu à l’image de Chavez qui a gouverné par référendum. Après le coup, Roberto Micheletti a été placé au pouvoir par les militaires comme président intérimaire. Ce dernier a alors suspendu, toujours au nom de la constitution, cinq droits constitutionnels, soit : la liberté personnelle (article 69), la liberté d’expression (article 72), la liberté de mouvement (article 81), l’habeas corpus (article 84) et la liberté d’association (article 78)xii.
À l’occasion des élections qui ont eu lieu peu de temps après le coup, soit le 29 novembre 2009, malgré les droits suspendus, la répression et la censure des médias, Pepe Lobo Sosa, grand propriétaire agraire membre du conservateur Partido national, a été élu à la fonction présidentielle. Il est resté au pouvoir jusqu’en 2013, au moment où d’autres élections jugées frauduleuses ont amené au pouvoir Juan Orlando Hernández, surnommé JOH, issu de la même tendance politique. Cela dit, JOH a récemment dépassé le maximum de quatre ans, en entamant son deuxième mandat le 7 janvier 2018, grâce à la complicité de la même Cour suprême qui a condamné Mel Zelaya simplement pour sa volonté de convoquer une assemblée constitutionnelle. Salvador Nasralla, commentateur sportif devenu politicien, a formé l’Alliance de l’opposition contre la dictature (Alianza de Oposición contra la Dictatura). Cependant, lors des élections du 26 novembre 2017, alors que l’Alliance était en tête, la plateforme numérique des élections est « mystérieusement » tombée en panne. Au retour en service de la plateforme, JOH a pris le dessus pour finir en têtexiii. JOH aurait ainsi remporté par 0,5 % des voix, tout en bénéficiant de la bénédiction immédiate de Washingtonxiv et pendant que le Canada continuait de soutenir son régimexv.
Mel Zelaya a pu revenir au pays grâce à un accord signé en 2001. Il s’est manifestement radicalisé depuis sa mise à l’écart du pouvoir officielxvi. Il est maintenant à la tête du parti Libre (Partido de la Libertad y de la Refundación). La formation se revendique du chavismo et, comme coalition de gauche, regroupe des tendances qui vont de la sociale démocratie à la gauche radicalexvii. Dans tous les cas, elle ne cache pas ses objectifs en affirmant que « la révolution est inévitable au Honduras »xviii. En ce qui concerne les manifestations, Zelaya encourage carrément la formation de « commandos insurrectionnels »xix, c’est dire une meilleure organisation de la révolte pour renverser JOH. Même s’il est difficile de savoir si un tel niveau d’organisation existe en ce moment de facto dans les rues, l’émergence d’une potentielle guérilla urbaine n’est pas à exclure. Pepe Lobo, de son côté et non sans un certain opportunisme, profite du mécontentement pour créer un nouveau mouvement avec un nom féminisant à l’espagnol et au ton quelque peu revendicateur : Tod@s para el cambioxx. Ce mouvement initié par cette bête politique (Lobo veut dire « loup » en espagnol) risque peut-être de récupérer la révolte. Cela dépend de la manière dont les choses vont se poursuivre. Cela dit, il faut garder à l’esprit que ce dernier est tout aussi conservateur que JOH et que son mouvement ne rime pas à grand-chose d’autre qu’une tentative de se bâtir du capital politique. Après tout, il a été le premier président élu après le coup d’État, avec l’approbation de l’armée. Si la répression va en s’accroissant, et cela semble se produire, il y a malheureusement de fortes chances que beaucoup de dissident·e·s se déradicalisent et tentent de se débarrasser de JOH en se tournant vers un autre leader conservateur. Cela dit, il est tout aussi certain que d’autres se radicaliseront. Face à l’impasse et vu les conditions réunies, comme la perte de crédibilité de l’État et l’aura de légitimité de Zelaya, ancien président renversé avec lequel s’allient des personnalités qui ne sont pas a priori progressistes (comme Nasralla), il est possible de commencer à imaginer une révolution armée comme un réel espoir de sortir de la crise. Reste à voir le choix que les Hondurien·ne·s feront.
À l’intérieur du pays, les journaux restent plutôt laconiques en ce qui concerne la crise. Les articles traitant du sujet se retrouvent à la 20e page, après plusieurs pages de publicité pour des téléviseurs et autres électroménagers, et ce, même si, au loin, on entend des cris et on peut sentir l’odeur des gaz lacrymogènes. Ce n’est pas que les journaux soient contrôlés par l’État, mais dans un pays ou toute formation politique ou institution est subordonnée aux dynamiques du capital, à la « main invisible du marché »xxi, il n’est pas étonnant que les discours convergent. Heureusement, nous avons fait connaissance avec Jorge (nom fictif), ancien étudiant à l’UNAH, qui connaît encore bien la communauté estudiantine et qui a accepté de discuter avec nous. Nos entretiens ont vite pris l’allure de discussions amicales plutôt que d’entrevues formelles. Ce dernier, lorsque nous avons abordé le coup de 2009, a évoqué avec amertume les jours qui ont suivi, le couvre-feu qui obligeait à entreposer et à rationner l’eau et les vivres, la répression militaire, la violence. Il se souvient des élections qui ont mené JOH au pouvoir. La méthode d’achat de vote était bien simple : l’électeur·trice prenait discrètement une photo de son bulletin de vote et l’envoyait ensuite aux représentant·e·s du parti pour recevoir son paiement.
Au Honduras, m’explique-t-il, on milite le plus souvent pour un parti afin de gagner de l’argent, une question de survie. Les militant·e·s associé·e·s à un parti votent ou manifestent moyennant paiement. Aussi, lorsqu’un gouvernement arrive au pouvoir, tou·te· s les fonctionnaires du gouvernement précédent sont congédié·e·s afin d’être remplacé·e·s par des militant·e·s du parti. Jorge est bien conscient aussi des souffrances prolongées engendrées par les politiques d’ajustements structurels du régime après le coup et ultimement, avec Juan Orlando Hernández aux commandes, les grands propriétaires, les multinationales et l’agriculture d’exportation accablant l’économie. La menace de faillite de l’entreprise nationale Hondutel est un des symptômes récents de la libéralisationxxii. Si Jorge était un étudiant plein d’espoir avant le coup, il a dû abandonner les études il y a cinq ans pour subvenir aux besoins de sa famille. Selon lui, il y a eu une alliance entre JOH, son parti et l’armée, cette dernière ayant depuis amassé beaucoup de pouvoir. Jorge semble toutefois désabusé, même par rapport à Mel et à ses plus récentes activités politiques, le croyant incapable de changer la situation. Nous l’avons accompagné avec sa famille aux alentours de la ville. Ils pensent aller en Espagne. Fuir est un leitmotiv au Honduras, comme si, avec le coup d’État, on s’en était pris même à l’espoir. En effet, près de 2600 Hondurien·ne·s ont demandé le statut de réfugié·e·s au gouvernement espagnol cette annéexxiii, et c’est sans compter celles et ceux qui tentent d’immigrer ailleurs, ou qui ont suivi la caravane migrantexxiv. La conjointe de Jorge me disait : « Le Honduras est très dangereux », dessinant, avec des gestes restreints de son petit index, une carte du Honduras dans le vide. Pendant que nous discutions, son fils jouait dans l’herbe sous le regard de soldats armés de fusils d’assaut états-uniens. Des hommes et des femmes d’un âge avancé vendaient des bonbons et des cigarettes dans les rues. Au Honduras, le syndicalisme est pratiquement inexistant. Le salaire minimum est de 11 000 lempiras par mois (environ 581 $ canadiens), encore que beaucoup peinent à le gagner et que cela ne suffit pas pour nourrir une famille, surtout au regard des prix qui montent sans relâche.
« Ce qu’il nous faut, c’est une guerre civile », affirme Jorge, du haut du Picacho, mont qui surplombe Tegucigalpa, juste à côté de la statue du Christ, réplique de celle qui surplombe Rio de Janeiro. Les gauches latino-américaines qui fleurissaient il y a près de dix ans sont presque toutes tombées une à une. Que reste-t-il des révolutions au Nicaragua et à Cuba? Est-ce là vraiment ce à quoi aspirent les Latino-Américain·e·s? Difficilement, et si subsiste chez Jorge cette soif de pureté qui caractérisait peut-être l’engouement pour la révolution culturelle en Chine lors des évènements de mai 1968 en France, avec cette volonté d’éradiquer l’humain capitaliste pour engendrer un humain nouveau, on pourrait s’attendre à de nouvelles désillusions. Cela dit, au diable Fukuyama! L’histoire n’est pas terminéexxv. Jorge, de son côté, n’est pas prêt à se résigner à l’état des choses actuelles, affirme-t-il, alors que le jour s’éteint sur la capitale et que les rues deviennent désertes, menaçantes et dangereuses.
En dépit des apparences, la contestation n’est pas totalement décentralisée. Les médecins tenteraient d’en prendre les rênes et le collège des médecins du Honduas (CMH) voulait ouvrir le dialogue avec l’ambassade des États-Unisxxvi, manifestement désabusé de JOH. Il devait y avoir une plateforme de dialogue le 18 juin, mais personne n’y croit plus, ou, comme l’a si bien dit Jorge, il ne pouvait s’agir que d’une tentative de règlement entre le gouvernement et le collège des médecins, en excluant le reste de la population. Ce n’est pas par hasard que, selon Jorge, la prise de possession de l’université par les professeur·e·s et les étudiant·e·s atteignait son apogée autour de la faculté de médecine. L’ambassade des États-Unis se trouve en plein centre-ville et revêt presque autant d’importance que l’État au Honduras, si on exclut qu’elle puisse en faire partie. Le Collège des pédagogues et le Collège des professeurs d’éducation supérieure tentent aussi de mener le balxxvii, même si un grand nombre d’étudiant·e·s en colère et d’autres groupes s’adonnent au vandalisme et au pillage.
Récemment, des pneus ont été enflammés par des étudiants devant l’ambassade de l’oncle Sam et, en réponse, cette dernière a annulé les entrevues pour les visas du 17 au 21 juin, comme pour châtier ses vilains enfants qui faisaient leur petite crisexxviii. Nul doute que les services de renseignements sont actifs. Enfin, avec l’arrestation du frère du président, Juan Antonio « Tony » Hernández, pour trafic de cocaïne aux États-Unis, on pourrait être prêt·e à croire que les choses sont sur le point de basculerxxix. Cependant, le contraire ne serait pas si surprenant non plus. JOH restera-t-il au pouvoir comme l’aura fait un certain Manuel Noriega au Panama? Le dictateur panaméen a été pendant longtemps un collaborateur de la CIA et a amassé des fortunes grâce à des activités liées au narcotrafic, ce sur quoi les États-Unis ont fermé les yeux jusqu’au moment fatidique, lorsque le dictateur est devenu un peu trop indépendant pour Washington, ce qui a mené à l’invasion de Panama en 1989xxx. À l’instar d’Hamid Karzai en Afghanistanxxxi, JOH serait-il un autre chef d’État gravitant autour des activités de la CIA et du trafic de drogues?
Le capital cherche toujours à produire de la valeur et des débouchés. La drogue est sans doute l’une des plus parfaites commodités, et ce, parce qu’elle crée naturellement et sans plus d’effort des débouchés. Est-il surprenant que des États valets du capital en Amérique latine y soient mêlés? À cet égard, selon le principe des services de renseignements de la « dénégation plausible », les agences impliquées maintiennent des apparences trompeuses, et profitent à la fois du beurre et de l’argent du beurre, c’est-à-dire des profits du trafic de drogues et des recettes de ventes d’armes effectuées pour lutter contre ce même trafic, sans compter le contrôle politique, la dérégularisation des marchés et la plus profonde imbrication des entreprises étrangèresxxxii. Oliver Northxxxiii? La Colombiexxxiv? Rien de nouveau à l’horizon. Souvenons-nous de la guerre du Vietnam, à mettre en parallèle avec le trafic de drogue qui a servi à la fois à financer le régime des « rebelles » du Vietnam du Sud tout en minant la révolte des populations afro-américaines en propageant l’héroïne dans leurs quartiersxxxv. La même stratégie a été mise en œuvre en Afghanistan pour financer la résistance contre l’invasion soviétiquexxxvi.
Le nom même des États-Unis d’Amérique sous-entend d’emblée, d’un point de vue idéologique, une mainmise sur le continent. On pourrait tout autant les appeler les États-Unis du monde. En parlant d’eux, Mao Tse Toung disait : « L’impérialisme est un tigre de papier »xxxvii. Aussi, Zhou Enlai, son ministre de l’intérieur, lorsqu’on lui a demandé, dans les années 1970, ce qu’il pensait des répercussions de la Révolution française, a répondu : « Il est un peu trop tôt pour le dire »xxxviii. Ainsi, tout porte à croire que « le tigre de papier » en question finira par pourrir ou par brûler, et que son allié du nord sera contraint de manger les restes de quelqu’un d’autre, ou mieux, de se métamorphoser radicalement. Enfin, pour le Honduras, l’avenir nous le dira.
CRÉDIT PHOTO : Alexandre Dubé-Belzile
i Clifford Krauss, Inside Central America: Its People, Politics, and History, Summit Books, New York, 1991.
ii Costa-Gavras, L’État de siège, 1973.
iii Costa-Gavras, Z, 1969.
iv Jean Baudrillard, Simulacres et simulation, Galilée, Paris, 1985.
v « Honduras requiere apoyo internacional ante dengue », La Tribuna, 16 juin 2019, p.5.
vi El horrible caso de las pastillas de harina, El Heraldo, 16 juin 2019, p.24-25
vii Sandra Cuffe, « Honduras protest rackdown: Five things to know », Al Jazeera, 22 juin 2019, récupéré sur : https://www.aljazeera.com/news/2019/06/honduras-protest-crackdown-190621221439388.html (consulté le 24 juin 2019)
viii « 21st Century Socialism Comes to the Honduran Banana Republic», Council on Hemispheric Affairs, 25 mai 2009. Récupéré sur : http://www.coha.org/21st-century-socialism-comes-to-the-banana-republic/ (consulté le 24 juin 2019)
ix Tyler A. Shipley. Ottawa and Empire: Canada and the military Coup in Honduras, Between the Lines, Toronto, 2017
x Ibid.
xi George I. García et Carlos Guillermo Aguilar Sánchez, « Psychoanalysis and politics: the theory of ideology in Slavoj Žižek». International Journal of Zizek Studies, volume 2, numéro 3, 2008.
xii Pablo Ordaz, « Micheletti ordena el cierre de los medios de comunicación afines a Zelaya », El país, 28 septembre 2009. Récupéré sur : https://elpais.com/internacional/2009/09/28/actualidad/1254088802_850215.html (consulté le 24 juin 2019)
xiii Op. cit., note 8.
xiv « Conteo final del TSE da triunfo a JOH por 52,602 votos », La Prensa, 4 décembre 2017. Récupéré sur : https://www.laprensa.hn/honduras/1132076-410/tse-conteo_votos-resultado-elecciones-honduras-actas-candidato_ganador-conteo_final- (consulté le 24 juin 2019)
xv Tyler A. Shipley, « Canada and Honduras: Election Fraud Is Only the Latest Outrage in an Eight Year Nightmare», Global Research, 12 décembre 2017. Récupéré sur : https://www.globalresearch.ca/canada-and-honduras-election-fraud-is-only-the-latest-outrage-in-an-eight-year-nightmare/5622515 (consulté le 24 juin 2019)
xvi « Zelaya Ends Self-Exile and Returns to Honduras », Honduras Weekly, 29 mai 2011. Récupéré sur : https://web.archive.org/web/20110601165325/http://www.hondurasweekly.com/national/3758-zelaya-ends-self-exile-and-returns-to-honduras (consulté le 24 juin 2019)
xvii Sílvia Alvarez, « El Partido Libre es el nuevo instrumento de lucha de la resistencia hondureña », 31 octobre 2011. Récupéré sur : http://www.albatv.org/el-partido-libre-es-el-nuevo.html (consulté le 24 juin 2019)
xviii Ibid.
xix « ’Mel’ Zelaya insiste en legalidad de los comandos de Libre », El Heraldo, 3 janvier 2019. Récupéré sur : https://www.elheraldo.hn/pais/1247091-466/mel-zelaya-insiste-en-legalidad-de-los-comandos-de-libre (consulté le 24 janvier 2019)
xx « “Pepe” Lobo lanza movimiento Todos por el cambio », El Heraldo, 16 juin 2019, p.9
« Expresidente “Pepe” Lobo oficializa el movimiento “tod@s por el cambio” », La Tribuna, 16 juin 2019.
xxi Adam Smith, Wealth of the Nations, W. Strahan and T. Cadell, London, 1776.
xxii « Reunión de emergencia para buscar el rescate de Hondutel », La Tribuna, 16 juin 2019. Récupéré sur : https://www.latribuna.hn/2019/06/16/reunion-de-emergencia-para-buscar-el-rescate-de-hondutel/ (consulté le 24 juin 2019)
xxiii « 2,600 hondureños piden asilo en España », La prensa, 17 juin 2019, p.22
xxiv John Holman, « Migrant Caravan: Hundreds using secret convoys », Al Jazeera, 14 juin 2019. Récupéré sur : https://www.aljazeera.com/news/2019/06/migrant-caravan-hundreds-secret-convoys-190614124840127.html (consulté le 24 juin 2019)
xxv Francis Fukuyama, The End of History and the Last Man, Free Press, New York, 1992. Note : Fukuyama est, en quelque sorte, le penseur par excellence du néolibéralisme, Il a parlé de la chute de l’Union soviétique comme la fin de l’histoire, c’est-à-dire le moment où il fallait se rendre à l’évidence que la démocratie libérale était le meilleur système.
xxvi « La plataforma se maintienne en las calles previo a instalar su diálogo », El Heraldo, 15 juin 2019, p.8
xxvii « Plataforma sigue en movilización », La Tribuna, 17 juin 2019, p.12
xxviii « Papá de joven acusado de quemar Embajada de EE UU: « No le hemos enseñado valores inapropiados » », El Heraldo, 1er juin 2019 Récupéré sur : https://www.elheraldo.hn/pais/1289548-466/pap%C3%A1-de-joven-acusado-de-quemar-embajada-de-ee-uu-no-le (consulté le 24 juin 2019)
« Embajada de Estados Unidos en Honduras cancela citas para visas del 17 al 21 de junio »,
El Heraldo, 15 juin 2019. Récupéré sur : https://www.elheraldo.hn/pais/1293591-466/embajada-de-estados-unidos-en-honduras-cancela-citas-para-visas-del-17
xxix Peter Asmann, « EE.UU. alega que hermano de presidente de Honduras es narcotraficante », InSight Crime, 26 novembre 2018. Récupéré sur : https://es.insightcrime.org/noticias/analisis/eeuu-alega-hermano-presidente-honduras-narco/ (consulté le 24 juin 2019)
xxx Eytan Gilboa, « The Panama Invasion Revisited: Lessons for the Use of Force in the Post Cold War Era», Political Science Quarterly, volum 110, numéro 4, p. 539. Récupéré sur : http://the-puzzle-palace.com/files/gilboa.htm (consulté le 24 juin 2019)
xxxi David Martin, « Karzai Brother: Drug Lord, CIA Darling? », CBS News, 28 octobre 2009. Récupéré sur : https://www.cbsnews.com/news/karzai-brother-drug-lord-cia-darling/ (consulté le 24 juin 2019)
xxxii Peter Dale Scott, American War Machine: Deep Politics, the CIA Global Drug onnection, and the Road to Afghanistan, Rowman & Littlefield Publishers, Laham, Maryland, 2014.
xxxiii Gary Webb, Dark Alliance : The CIA, the Contras, and the Crack Cocaine Explosion, Seven Stories Press, New York, 1998.
xxxiv Geoff Simons, Colombia : A Brutal History, London, Saqi, 2004.
xxxv Larry Collins, « The CIA Drug Connection Is as Old as the Agency », New York Times, 3 décembre 1993. Récupéré sur : https://www.nytimes.com/1993/12/03/opinion/IHT-the-cia-drug-connectionis-as-old-as-the-agency.html (consulté le 24 juin 2019)
xxxvi Ikramul Haq, « Pak-Afghan Drug Trade in Historical Perspective », Asian Survey, volume 36, numéro 10, octobre 1996, pp. 945-963.
xxxvii « L’impérialisme américain est un tigre de papier », Perspective Monde, s.d.. Récupéré sur : http://perspective.usherbrooke.ca/bilan/servlet/BMDictionnaire?iddictionnaire=1445 (consulté le 24 juin 2019)
xxxviii Thomas Guimbault, « C’est un peu moins tôt pour le dire », Le Monde, 14 février 2011. Récupéré sur : https://www.lemonde.fr/idees/chronique/2011/02/15/c-est-un-peu-moins-tot-pour-le-dire_1479640_3232.html (consulté le 24 juin 2019)
par Rédaction | Mai 14, 2019 | Analyses, International
Par Raouf Bousbia
Dans une annonce de l’agence de presse officielle algérienne du 22 avril 2019, on apprend l’arrestation du milliardaire Issad Rebrab, propriétaire de Cevital, premier groupe industriel privé de l’Algérie. Contrairement à d’autres personnalités arrêtées la même journée, il s’est souvent opposé au clan de l’ancien président déchu Abdelaziz Bouteflika.
Plusieurs militant·e·s du mouvement de contestation en Algérie soupçonnent une mise en scène du régime algérien et une énième manœuvre pour affaiblir la mobilisation populaire pour un changement en profondeur du système politique en place depuis près de 60 ans.
Avec une constitution taillée sur mesure, le pouvoir en place se donne un semblant de respect constitutionnel qui jusque-là n’a jamais été pris en considération.
Le peuple algérien n’est pas dupe, et chaque vendredi des millions de personnes sortent dans les rues pour dire non à la supercherie.
Une révolution populaire et pacifiste est en cours. Elle réussira peut-être à mettre au pas l’un des régimes les plus opaques du monde moderne.
L’Algérie. Ce pays dont on entend peu parler et qu’on connait beaucoup moins que ses voisins marocain et tunisien, qu’on pense si loin et dont nos médias traditionnels font abstraction.
Et Pourtant, l’Algérie est le plus grand pays du continent africain et du bassin méditerranéen, quatrième pourvoyeur d’immigrant·e·s vers le Canada en 2016, premier fournisseur du Québec en pétrole brut avec 40,8 % en 2012 selon le site du ministère de l’Énergie et des Ressources naturelles du Québec et principal partenaire économique du Canada en Afrique avec 1,5 milliard de dollars américains d’échanges bilatéraux entre les deux pays en 2017.
Un pays avec une histoire aussi riche et ancienne que l’apparition de l’humanité sur Terre. Un territoire où plusieurs grandes civilisations se succédèrent, se mêlèrent et s’opposèrent aux civilisations berbères autochtones : phénicienne, romaine, vandale, byzantine, arabe, andalouse, ottomane, française, etc. Autant d’influences qui ont façonné l’identité algérienne moderne.
Des pères fondateurs trahis
Après une longue lutte armée sanglante contre la puissance coloniale française, l’Algérie accède à son indépendance le 5 juillet 1962 et choisit d’adopter un système économique basé sur l’égalité, la modernité et les libertés universelles. Mais très vite, les architectes de la toute jeune république algérienne sont écarté·e·s, poussé·e·s à l’exil ou assassiné·e·s. Ce fut le cas d’Ahmed Ben Bella; un des chefs historiques du Front de libération nationale pendant la guerre d’indépendance et président de la république en 1963, renversé par un coup d’État et emprisonné le 19 juin 1965.
Krim Belkacem, un des six pères fondateurs de la révolution d’indépendance, a quant à lui été poussé à l’exil en 1967 et assassiné en Allemagne le 18 octobre 1970.
Ferhat Abbas, président du gouvernement provisoire de la république algérienne, emprisonné dans un camp au Sahara en 1963.
Hocine Aït Ahmed, un des chefs historiques du front de libération nationale. Il est arrêté en 1964, s’évade de prison en 1966, s’exile en Suisse et ne reviendra en Algérie qu’après les événements de 1988.
Mohamed Boudiaf, un des pères fondateurs de la révolution d’indépendance. Il est emprisonné en 1963 puis s’exile au Maroc en 1964 et sera assassiné 28 ans plus tard.
Beaucoup d’autres figures emblématiques de la guerre d’indépendance connaitront des sorts similaires, à l’instigation du clan d’Oujda dont faisait partie Abdelaziz Bouteflika.
Le clan s’est formé pendant la guerre d’indépendance autour des hauts dirigeants de ce qu’on appelait l’armée des frontières basée au Maroc et en Tunisie par opposition à l’armée de l’intérieur qui, elle, combattait les forces coloniales françaises dans les maquis et les villes algériennes. Depuis la ville d’Oujda au Maroc, le clan prit de l’assurance avec l’affaiblissement de ses frères d’armes restés en territoire algérien.
Après l’indépendance, le clan disposait de la plus importante puissance de feu des différentes factions de l’armée de libération nationale et s’est permis un coup de force pour s’attribuer le mérite de la libération du pays et de ce fait la légitimité pour gouverner sans partage.
« De la confiscation de la révolution d’indépendance par une bande clanique, le régime algérien est né »
Ce régime mettra en place un système politique et de gestion du pays digne des grandes dictatures est-européennes sur le modèle stalinien (parti unique au pouvoir : le Front de libération nationale, interdiction de toute opposition ou revendications politiques, presse indépendante interdite, propagande médiatique, culte de la personnalité, centralisation de l’administration et des pouvoirs législatif et exécutif, etc.).
Influencé par l’Union soviétique et le nassérisme, dont l’idéologie est basée essentiellement sur le panarabisme et le socialisme arabe dans le but ultime d’une unification de tous les pays arabes en une seule et grande nation, le pouvoir algérien se lance dans une vaste opération de nationalisation de ses richesses, dont les plus importantes sont celles des mines en 1966 et des hydrocarbures en 1971. Un contrôle qui lui permettra de lancer de grands projets dits d’intérêt national. Des pôles industriels à la soviétique voient le jour, comme les complexes pétrochimiques et gaziers (Arzew et Skikda), sidérurgiques (Annaba), ou encore les constructions mécaniques (Constantine et Rouiba), par exemple.
Ce dynamisme économique entraînera l’augmentation de la population, l’alphabétisation, l’éducation et la réduction du niveau de pauvreté des classes défavorisées. Mais aussi, il assurera une stabilité politique en créant et entretenant une caste qui gravitera autour du pouvoir décisionnel et y participera, dont le peuple sera complètement exclu, réduit à l’état de simple spectateur. On essaiera par tous les moyens de l’homogénéiser en rejetant et en déconstruisant les différentes identités culturelles qui composent la population algérienne.
Le fer de lance de la politique identitaire algérienne est l’arabisation systématique de toutes les institutions nationales et de toutes les régions, sans aucune considération pour les patrimoines culturels et linguistiques des différentes régions et communautés. Les voix qui se lèvent contre ce système sont muselées et d’innombrables patriotes sont persécuté·e·s ou carrément emprisonné·e·s, ce qui les pousse à œuvrer dans la clandestinité ou depuis l’étranger. Ce fut le cas par exemple pour Saïd Saadi, membre fondateur de la Ligue algérienne pour la défense des droits de l’homme, qui a été emprisonné pour son militantisme en 1985, ainsi que pour les activistes du courant des frères musulmans tel qu’Abassi Madani, emprisonné en 1982.
Après le deuxième choc pétrolier, l’économie algérienne révèle ses dysfonctionnements et le mythe du miracle algérien s’effondre. On voit les failles d’une économie basée presque exclusivement sur la rente pétrolière, en plus de la corruption et de la bureaucratie qui gangrènent l’administration algérienne. La chute du prix du baril de pétrole est catastrophique, et le gouvernement ne peut plus assurer les dépenses publiques et les programmes de subvention des denrées de première nécessité, primordiales pour acheter la paix sociale. Très vite, la contestation populaire s’installe et de violentes émeutes éclatent le 5 octobre 1988. Le président de l’époque, Chadli Benjedid, fait appel à l’armée pour rétablir l’ordre. Bilan : plus de 500 morts et des milliers d’arrestations.
La torture est une pratique courante des forces de sécurité et beaucoup de jeunes interpellé·e·s sortent traumatisé·e·s. Le monde vient d’assister au premier printemps arabe, bien avant que ne soit inventé le terme 23 ans plus tard.
Pas une, mais plusieurs révolutions confisquées
Le régime algérien ne sort pas indemne de cette crise, et il sera obligé d’opérer des réformes : autorisation du multipartisme, de la presse écrite indépendante (l’audio-visuel continuera à être sous le monopole de l’État), libération et retour des opposant·e·s politiques sont quelques exemples de concessions. Les tenants du pouvoir jubilent et se font passer pour des réformateurs.
Avec l’autorisation de nouveaux partis politiques, un parti se distingue particulièrement avec son discours haineux envers les partis progressistes : le Front islamique du salut (FIS), créé par Abassi Madani, participe au jeu démocratique tout en rejetant la démocratie. Avec une philosophie inspirée d’une lecture rétrograde du Coran, ses membres veulent purifier la nation algérienne des impies qui la corrompent, selon son virulent et turbulent prédicateur Ali Belhadj.
Le vide social laissé par le régime au sein de la population profite au FIS, qui occupe l’espace public et associatif. Le ras-le-bol des Algérien·ne·s vis-à-vis de la politique laisse le champ libre au parti islamiste pour rafler la mise aux élections législatives de 1991.
Voyant que le contrôle de la situation lui échappe, le régime algérien fait intervenir l’armée encore une fois et interrompt le processus électoral, fait emprisonner les chefs du parti islamiste et pousse le président Benjedid à démissionner.
Les militant·e·s du FIS sont des milliers à prendre les armes et rejoignent les maquis tout en appelant la population à se soulever contre le régime. La population ne suit pas, et c’est alors qu’une guerre sans nom s’engage entre Algérien·ne·s. Les un·e·s la nommeront « guerre civile », d’autres « la décennie noire ».
Des exactions sont perpétrées contre les civils, des attentats à la bombe ont lieu dans les villes, on assiste à des embuscades contre les forces de l’ordre ou encore des assassinats de journalistes et d’intellectuel·le·s. L’Algérie est au bord du gouffre, le régime se cherche une légitimité et convainc Mohamed Boudiaf de mettre fin à son exil et de revenir en Algérie pour la sauver. Boudiaf accepte, il revient, et après quelques mois d’exercice, il est assassiné en direct devant les caméras de télévisions lors d’un discours à Annaba le 29 juin 1992.
Les Algérien·ne·s perdent leur dernier espoir et le pays s’enfonce encore plus dans la violence. Des massacres de masse sont perpétrés, des villages et des quartiers entiers sont la proie de hordes d’assassins disant se battre au nom de Dieu. Les massacres de Bentalha, Raïs et Baraki resteront des traumatismes collectifs pour tout·e·s les Algérien·ne·s. Les groupes terroristes n’épargnent rien ni personne. En plus des massacres de civils, ils incendient les écoles, les bus, les infrastructures industrielles, assassinent les étrangers et étrangères qui continuent à vivre et travailler en Algérie. L’armée algérienne est débordée et mal préparée pour faire face à ce nouveau type de conflit, que le reste du monde découvrira un certain 11 septembre 2001.
Malgré tout, le peuple reste uni et fait face à la situation. Des groupes d’autodéfense se constituent dans les différents villages, et la population citadine développe des réflexes pour contrer les attentats et aider les forces de l’ordre à intervenir rapidement et efficacement. L’armée reprend l’initiative et à la fin des années 1990, les groupes islamistes sont à bout de souffle.
Sous l’égide du président Liamine Zeroual, des négociations sont engagées avec certains groupes islamistes armés, comme l’armée islamique du salut, qui se trouve plus à l’est du pays. La lutte continue contre le Groupe islamique armé (GIA) ou le tristement célèbre Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC).
Sur fond de conflits internes au sein du régime algérien, le président Liamine Zeroual jette l’éponge et décide de démissionner et d’organiser des élections présidentielles anticipées en 1999. Les raisons de sa démission sont jusqu’à présent inconnues.
Bouteflika, l’usurpateur
Dans son livre Bouteflika, une imposture algérienne paru en 2004, l’écrivain et journaliste Mohamed Benchicou explique en détails comment Bouteflika a exigé aux tenants du pouvoir le score qu’il voulait avoir aux élections présidentielles de 1999 pour remplacer Liamine Zeroual.
Le journaliste rapporte dans son livre que Bouteflika demandait un score plus haut que ce qu’avait obtenu Zeroual lors de son élection en 1995. Il aura gain de cause et obtiendra un score de 73,8 % contre 61,3 % pour Zeroual lors de l’élection de celui-ci. À cause de ce livre, Benchicou verra son journal Le Matin fermé et interdit de publication, et lui-même passera deux années en prison.
Comme premières actions de son règne, Bouteflika mettra en place les projets de loi sur la concorde civile en septembre 1999, et la charte pour la réconciliation nationale en 2005. Avec cela, il accordait par voie légale l’amnistie à des milliers de terroristes qui étaient dans les rangs des groupes armés islamistes, et empêchait également toute éventuelle action judiciaire contre les membres des forces de l’ordre et les militaires qui ont perpétré des exactions. Les familles des victimes du terrorisme et des disparu·e·s sont écartées du débat. Bouteflika se permet même de donner des leçons de morale à des mères de disparu·e·s en pleine assemblée populaire avec l’arrogance qu’on lui connait. Preuve de son mépris pour le peuple, cette phrase qu’il dira lors d’un entretien avec la chaîne de télévision France 2 en 1999 avant son élection : « Si je n’ai pas un soutien franc et massif du peuple algérien, je considère qu’il doit être heureux dans sa médiocrité. »
À partir de ce moment, le régime va entretenir le culte de la personnalité de Bouteflika et l’ériger en sauveur du peuple algérien. On le présente comme celui qui a ramené paix et prospérité, reléguant aux oubliettes tous les sacrifices de la population algérienne pendant la décennie noire, la perte de ses intellectuel·le·s, de ses journalistes, de ses jeunes appelé·e·s mort·e·s au champ d’honneur et même du sacrifice de Mohamed Boudiaf, qui n’aura droit à aucune commémoration officielle sous l’ère bouteflikienne.
Les années 2000 sont marquées par l’augmentation du prix des hydrocarbures, une aubaine pour Bouteflika qui se lancera dans des projets ambitieux : autoroutes, logements sociaux, universités, nouveaux complexes gaziers, métros, tramways, téléphériques, etc. Le problème, c’est qu’aucun équipement constituant ces ouvrages n’est fabriqué dans le pays; l’Algérie importe tout et sans compter. On se permet même d’importer de la main-d’œuvre asiatique malgré un chômage galopant dans le pays. En 20 ans de règne, Bouteflika aura dépensé près de 1000 milliards de dollars américains dans des projets qui auraient dû couter la moitié ou le quart des montants initiaux. Et pour cause, la corruption est généralisée à tous les niveaux de la société, aucun projet ou transaction conclue n’est épargné par les scandales politico-financiers. Des enquêtes sont menées par des pays étrangers qui soupçonnent leurs propres compagnies de participer à la corruption, comme ce fut le cas pour la justice italienne qui avait lancé une enquête visant le géant pétrolier ENI et sa filiale Saipem. Même ici, au Québec, l’Algérie figurait dans certains rapports de la commission Charbonneau qui fut diligentée pour faire la lumière sur les affaires de corruption et de collusion dans le milieu de la construction au Québec.
En outre, Bouteflika fera réviser la constitution sans même convoquer le corps électoral, en 2002 et 2008, pour s’octroyer plus de pouvoirs et principalement pour se permettre de briguer un nombre indéterminé de mandats présidentiels, qui étaient limités jusque-là à deux mandats consécutifs. Malgré ses problèmes de santé, qui réduisent ses apparitions en public depuis 2013, il brigue un quatrième mandat en 2014 et procède à une autre révision de la constitution en 2016, où l’accumulation des mandats présidentiels est remise à un maximum de deux mandats consécutifs, ce qui lui confère quand même le droit de briguer un dernier mandat. S’il est élu de nouveau, Bouteflika cumulerait cinq mandats consécutifs.
Ce qui marquera aussi le règne de Bouteflika, c’est l’isolement et le pourrissement de la situation sociale et politique en Kabylie.
La Kabylie, berceau de la contestation démocratique et identitaire de l’Algérie
Grande région du Nord-Centre de l’Algérie, la Kabylie a toujours été une zone indisciplinée pour le régime algérien. Contrairement aux mouvements de contestations que le reste du pays connaissait sporadiquement pour des revendications liées à l’augmentation des prix des denrées alimentaires ou à l’attribution de logements sociaux, les mouvements contestataires en Kabylie revendiquaient toujours le droit à la démocratie, la pluralité et surtout le respect de l’identité et de la culture berbères. Le pouvoir algérien s’est toujours arrangé pour discréditer les leaders des mouvements démocratiques et culturels de cette région. Il a mené des campagnes de dénigrement et de manipulation et usé d’une répression souvent sanglante, comme en attestent les événements connus sous le nom de « printemps berbère » en 1980, ou le « printemps noir » sous le régime de Bouteflika en 2001, qui présente un lourd bilan de 126 mort·e·s et 5000 blessé·e·s, selon la Ligue algérienne pour la défense des droits de l’homme. Le régime de Bouteflika continuera à marginaliser cette région au point qu’une partie des activistes kabyles se radicalisent en soutenant l’option de la sécession pure et simple du reste du pays.
Pour contrer ces nouvelles revendications, en 2016 Bouteflika officialise l’amazigh (langue berbère) sur le plan national et décrète en 2017 Yennayer fête culturelle nationale et jour férié (jour de l’an berbère coïncidant avec le 12 janvier du calendrier grégorien), en s’arrogeant les mérites et les honneurs de l’aboutissement du combat du peuple kabyle.
Malgré cela, la contestation de l’illégitimité du pouvoir algérien ne faiblit pas et encourage les mouvements démocratiques contestataires dans le reste du pays. On peut penser au mouvement Barakat (« ça suffit », en arabe), apparu lors de la candidature de Bouteflika pour un quatrième mandat en 2014. Ce mouvement issu de la société civile bravait l’interdiction de manifester dans la capitale, Alger. Celles et ceux qui y ont participé ont subi à maintes reprises arrestations et intimidation. Sa figure de proue, Amira Bouraoui, nous a accordé une entrevue lors de son passage à Montréal en septembre 2018 dans laquelle elle a déclaré :
« En Algérie, s’opposer à l’absurde et au non-sens est systématiquement catégorisé par le pouvoir en place comme un complot contre la nation, manipulé par une main étrangère. On cherche à infantiliser le peuple algérien. C’est tout un système qui pose problème aujourd’hui. Un nombre de personnes aux visages inconnus décide ce que doit être le scénario politique en Algérie. Nous avons le devoir de dénoncer cela. »
Le mouvement Barakat n’existe plus, mais un autre mouvement citoyen a vu le jour avec la participation d’Amira Bouraoui : le mouvement Mouwatana (« citoyenneté » en arabe), regroupant des personnes de toutes orientations politiques, des personnalités de l’ampleur d’Ahmed Benbitour et de partis politiques tels que Jil Jadid (« nouvelle génération ») ou l’Union pour le changement et le progrès de Zoubida Assoul. Ce mouvement, très encadré, organise depuis 2018 des rassemblements citoyens dans différentes villes d’Algérie. Chaque fois, les autorités répriment ces rassemblements et procèdent à l’interpellation des membres du mouvement.
Le régime algérien et ses décideurs ont toujours su mater leurs dénonciateurs et dénonciatrices organisé·e·s et structuré·e·s. Toutefois, la maîtrise des mouvements spontanés lui échappe complètement et ce genre de mouvement dénonciateur s’est trouvé une tribune, une tribune que même les islamistes n’ont pas osé interdire pendant la décennie noire : les stades de soccer.
Le soccer est le seul loisir accessible à la jeunesse algérienne. Omniprésent dans le quotidien des Algérien·ne·s, le soccer fait presque partie de la composante identitaire nationale. Effectivement, pendant la guerre d’indépendance, ce sport a servi d’arme politique contre le pouvoir colonial. Se retrouver dans les gradins des stades pour encourager son équipe est devenu avec les réseaux sociaux un moyen d’expression, le seul lieu où la jeunesse algérienne peut se retrouver pour chanter et crier son mal-être.
Les partisan·e·s des clubs de soccer de tout le pays innovent et font preuve d’une imagination littéraire et artistique des plus impressionnantes. Ils et elles ont même provoqué un incident diplomatique entre l’Algérie et l’Arabie saoudite et poussé Ahmed Ouyahia, premier ministre algérien pendant les faits, à présenter des excuses officielles aux autorités de la monarchie wahhabite, offusquée par une banderole déployée dans le stade de la ville d’Ain-Mlila lors d’une rencontre entre deux clubs de deuxième division du championnat national le 15 décembre 2017.
L’éveil de tout un peuple
Depuis le 8 mai 2012 à Sétif, où il déclare qu’il est temps de passer le flambeau à la jeunesse lors de son dernier discours public, Bouteflika ne s’adresse à son peuple que par l’intermédiaire de lettres et de messages verbaux transmis par des figures diverses du régime algérien. Et c’est de cette manière qu’il annonce le 10 février 2019 sa candidature pour un cinquième mandat présidentiel aux élections qui devaient se tenir le 18 avril 2019. En réponse à cette annonce, plusieurs voix se sont élevées dans le pays et les premières manifestations contre cette candidature apparaissent à Chleff, Bordj-Bou-Arreridj, Bejaïa, Annaba ainsi qu’à Kherrata, ville marquant le passé révolutionnaire de l’Algérie, où elles prendront plus d’ampleur.
Dans les rues algériennes, c’est l’indignation. Comment a-t-il pu oser?
Des appels à manifester sont lancés sur les réseaux sociaux, le rendez-vous est donné pour le vendredi 22 février 2019 (vendredi étant jour de congé de fin de semaine dans le pays). Le jour J, des centaines de milliers de manifestant·e·s sortent dans les rues de la majorité des villes du pays. Ces manifestations pacifiques surprennent tout le monde, les autorités et l’appareil de l’État sont en total décalage. Aux nouvelles de la télévision d’État, on n’en fait aucune mention, pareil pour les autres chaînes de télévision, toutes proches du cercle présidentiel. Les médias étrangers n’en font qu’un fait divers sans grande importance, alors que des portraits de Abdelaziz Bouteflika sont arrachés des façades des immeubles et piétinés par la foule lors de ces manifestations. Stupéfaites, les forces de l’ordre restent en retrait et n’interviennent pas. Les manifestations se terminent en fin de journée sans heurts, quelques échauffourées autour du quartier du palais présidentiel mises à part.
Le lendemain, on annonce que le président de la république annule sa sortie pour l’inauguration de la grande mosquée d’Alger et le nouveau terminal de l’aéroport Houari-Boumediene, pour raison de déplacement médical vers la Suisse. Les hommes de main du régime se chargent alors de fustiger les manifestant·e·s comme le fit le général et chef d’État-Major Ahmed Gaïd Salah en les traitant lors d’une intervention télévisée « d’ingrats, ignorant les réalisations du président Bouteflika ». Les manifestations continuent pendant toute la semaine, assurées par les étudiant·e·s jusqu’au vendredi 1er mars 2019, où des centaines de milliers de personnes sortent une seconde fois dans une ambiance bon enfant, avec un seul slogan : « Non au 5e mandat de Bouteflika ». Pour les manifestant·e·s, le message est clair et ils et elles pensent que le clan présidentiel a compris. Mais voilà que les figures du régime s’entêtent et vont même brandir le spectre du scénario syrien. Ahmed Ouyahia, premier ministre au moment des premières manifestations et figure emblématique du régime algérien, dira : « Je vous avertis, la révolution en Syrie a commencé avec des roses. »
Le 3 mars, Bouteflika officialise sa candidature en déposant par procuration son dossier au conseil constitutionnel, accompagné d’une lettre adressée au peuple algérien dans laquelle Bouteflika s’engage, s’il est élu, à organiser une conférence nationale pour une nouvelle constitution qui établirait la démocratie et enfin, il promet de se retirer avant le terme de son mandat. Le vendredi qui suit cette annonce est la journée mondiale pour les droits des femmes et pour cette occasion, les femmes algériennes sortent massivement dans les rues et viennent grossir encore plus les foules. 24 heures plus tard, Bouteflika rentre de son séjour médical en Suisse et son loyal chef d’État-Major Ahmed Gaïd Salah change de ton à l’égard des manifestant·e·s et annonce qu’il est du côté du peuple et qu’il le soutiendra. Le lendemain, Bouteflika renonce à un cinquième mandat en adressant une nouvelle lettre qui reporte les élections présidentielles à une date indéterminée. Ce délai a pour but, dit-il, d’organiser sa fameuse conférence nationale pour une nouvelle constitution qui ouvrira la voie à la démocratie et aux réformes demandées par le peuple. En d’autres termes, il prolongerait son quatrième mandat.
Le peuple se sent floué et décide de continuer la mobilisation pacifiquement dans toutes les villes d’Algérie, ainsi que dans certaines grandes villes du monde où on compte de fortes communautés algériennes, comme Paris, Londres ou Montréal. En effet, chaque dimanche depuis le 24 février 2019, la communauté algérienne du Québec se donne rendez-vous devant le consulat général d’Algérie à Montréal pour manifester son soutien à ses compatriotes resté·e·s au pays et aussi pour attirer l’attention des autorités canadiennes et de la communauté internationale sur ce qui se passe. Une telle mobilisation à l’international est nécessaire afin d’éviter que les autorités algériennes répriment dans le sang leur population comme ce fut le cas en 1988.
Constatant la ténacité des manifestant·e·s et leur détermination, le chef d’État-Major Gaïd Salah qui se révéla être la clef de voûte du pouvoir algérien empressa le président Bouteflika de démissionner afin d’appliquer l’article 102 de la constitution algérienne pour garder une légitimé constitutionnelle. Il prive ainsi le peuple d’une vraie rupture, car avec l’application de cet article, le régime se donne un délai de trois mois afin d’organiser des élections présidentielles, qu’il contrôlera et dirigera selon sa philosophie habituelle.
Après la démission de Bouteflika, c’est Abdelkader Bensalah qui assure l’intérim au poste de chef d’État, avec un gouvernement nommé au préalable par le désormais ex-président de la république.
Le peuple a d’ores et déjà rejeté les dispositions que génère l’article 102 en sortant massivement dans les rues malgré les appels du gouvernement qui assure se porter garant de la transparence et de la légitimité des élections prévues en juillet.
Les Algérien·ne·s savent que leur révolution pacifique pourrait être encore une fois confisquée par un régime vicieux et manipulateur incarné dans la personnalité de Gaïd Salah, qui a pris l’habitude après chaque vendredi de contestation de prendre la parole et de s’adresser à la nation pour empresser les services judiciaires du pays à traduire en justice certaines personnalités qui auraient trempé dans des affaires de corruption et de malversations. Nous assistons en ce moment à des arrestations spectaculaires très médiatisées d’hommes d’affaires et d’anciens proches du clan de Bouteflika. Une manœuvre pour faire croire au peuple à une opération propre, alors que tout cela a pluôt l’air d’un règlement de comptes entre clans et bandes rivales.
Conscient·e·s de la manipulation, les manifestant·e·s continuent leur lutte, et ce, malgré la répression que le régime accentue présentement pour affaiblir le mouvement, en bloquant chaque vendredi matin les autoroutes desservant Alger pour réduire le nombre des manifestant·e·s dans les lieux symboliques de la capitale comme la place Maurice Audin ou l’esplanade de la grande poste.
Le mouvement populaire semble complètement intouchable malgré ces mesures et n’est nullement essoufflé.
Interrogé par L’Esprit libre sur la situation actuelle en Algérie, l’activiste et ancien militant du mouvement culturel berbère Moussa Nait Amara déclare :
« Les manœuvres du pouvoir visent à essouffler la contestation, mais la mobilisation a démontré que le peuple est déterminé à mener à terme sa révolution, dont la revendication est clairement exprimée dans le slogan Yetnahaw gaa (« ils vont tous partir » en arabe) dont la signification politique est la rupture avec les visages qui symbolisent le système. […] Le peuple, de son coté, doit continuer sa mobilisation pacifique et cela jusqu’à la démission du gouvernement, la dissolution du parlement, et l’arrêt immédiat de l’intervention du chef d’État-Major dans les questions politiques. »
Il ajoute que « la transition doit être entamée par la création d’une instance présidentielle et d’un gouvernement de technocrates composé de personnalités nationales non partisanes ». On comprend que le régime a pratiquement joué toutes ses cartes, et la seule option qui lui reste est la répression et l’usage de la violence.
Pour la porte-parole du mouvement Mouwatana à Montréal, Amel Benaya, le peuple doit « rester uni et pacifique, comme lors de la première sortie; personne ne pourra rien contre lui ». Les manifestant·e·s répondent aux provocations des forces de l’ordre avec pacifisme et souvent même avec humour. Un humour qui accompagne chaque vendredi leurs pancartes de revendications. Cette révolution n’est pas seulement celle du sourire, mais aussi celle de l’amour et celle de l’art. Les artistes Algérien·ne·s accompagnent la lutte pour remonter le moral des nouveaux combattants et nouvelles combattantes de la liberté. Le sentiment patriotique grandit jour après jour et la jeunesse algérienne se rend enfin compte du pouvoir et de la force qu’elle détient avec son pacifisme qui inspire les peuples libres et provoque le désarroi du totalitarisme.
CRÉDIT PHOTO : Fethi Hamlati, WikiCommons, https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Manifestation_contre_le_5e_manda…(Blida).jpg?uselang=fr
Jean-Paul Fritz, 30 novembre 2018, « L’algérie, nouveau berceau de l’humanité? », L’Obs. https://www.nouvelobs.com/sciences/20181130.OBS6361/l-algerie-nouveau-berceau-de-l-humanite.html
DN, 2 avril 2019, « Algérie : Bouteflika présente sa démission a Tayeb Belaiz ». https://www.youtube.com/watch?v=IhDGG0hhJ8c
Yassin Ciyow, 12 mars 2019, « Chronologie : le réveil algérien en dates », Le monde.
https://www.lemonde.fr/afrique/article/2019/03/12/le-reveil-algerien-en-dates_5434937_3212.html
Ambassade du Canada en Algérie, 21 novembre 2018, « Relations Canada-Algérie », Gouvernement du Canada. https://www.canadainternational.gc.ca/algeria-algerie/bilateral_relations_bilaterales/index.aspx?lang=fra
Ministère de l’Énergie et des Ressources naturelles du Québec, « Importations et exportations de pétrole et de produits pétroliers ». https://mern.gouv.qc.ca/energie/statistiques/statistiques-import-export-petrole.jsp
Nadia Lamlili, 21 décembre 2017, « Banderole anti-saoudienne en Algérie : Ahmed Ouyahia n’a pas présenté d’excuses officielles à Riyad », Jeune Afrique. https://www.jeuneafrique.com/504403/politique/banderole-anti-saoudienne-en-algerie-ahmed-ouyahia-na-pas-presente-dexcuses-officielles-a-riyad/
Agence France-Presse, 20 décembre 2017, « Algérie : ouverture d’une enquête après une banderole anti-saoudienne dans un stade », Jeune Afrique. https://www.jeuneafrique.com/depeches/504077/politique/algerie-ouverture-dune-enquete-apres-une-banderole-anti-saoudienne-dans-un-stade/