Quand l’industrie agroalimentaire se fait chef cuisinière

Quand l’industrie agroalimentaire se fait chef cuisinière

Par Gabriel Beauchemin

Cet article a été publié dans le recueil Angles morts internationaux de L’Esprit libre. Il est disponible sur notre boutique en ligne ou dans plusieurs librairies indépendantes.

La table est mise. Santé Canada dévoilait en 2019 son nouveau Guide alimentaire canadien. L’édition précédente, une révision de 2007 qui reprend les grandes lignes du guide alimentaire de 1992, vieillissait dangereusement et au sein même des cuisines de Santé Canada, on sentait qu’il ne prenait plus du tout le pli des nouvelles découvertes scientifiques. Les nutritionnistes et diététistes sont maintenant sur le qui-vive, aux aguets face à cette nouvelle bible alimentaire. Les ronds sont bien chauds, l’huile à vif et quelques mois seulement séparent la population canadienne de leur place assise autour de ce grand banquet de nouvelles recommandations. Hasan Hutchinson, directeur général du Bureau de la politique et de la promotion de la nutrition de Santé Canada, également responsable du nouveau guide alimentaire, insistait en novembre 2017, à travers une entrevue accordée au journal La Presse, sur l’importance d’éviter les contacts entre Santé Canada et l’industrie agroalimentaire : « Tant que nous n’aurons pas terminé les politiques du Guide alimentaire, nous ne devons pas avoir de contacts avec l’industrie. […] Nous devons contrôler ce qui est surtout une apparence de conflits d’intérêts. Il y aurait conflits d’intérêts si l’industrie était impliquée dans l’élaboration des recommandations. Des recherches le démontrent clairement, donc il faut l’éviter1 ». L’avertissement de M. Hutchinson se révèle ici éloquent à plusieurs égards. Il éclaire non seulement le fait que ces relations troubles ont existé à maintes reprises, mais également que l’industrie y a déjà eu une influence déterminante. Le défi que rencontrent dès lors les architectes de Santé Canada consiste simplement à préserver leurs dessins de ces influences plusieurs fois répertoriées.

Tel que mentionné sur le site web de l’institution fédérale, Santé Canada a pour fonction de conseiller la population canadienne sur ce dont elle devrait se nourrir pour maintenir et améliorer sa santé. Le terme Guide renvoie d’ailleurs à cette immense responsabilité. À travers les nombreuses publications, études et rapports publiés par le monde de la nutrition, un guide alimentairea comme devoir de fixer une mesure, de distinguer les avancés scientifiques importantes du bruit ambiant et d’en faire des recommandations au meilleur de ses capacités. La nutrition étant une science qui évolue rapidement, il est fort probable que dans une vingtaine d’années, le Guide alimentaire canadien de 2019 comportera des lacunes et des imprécisions importantes. Il sera toujours temps d’ailleurs de le réviser. Depuis 1942, le Guide a connu huit refontes ou révisions d’envergure. Ainsi, la responsabilité de Santé Canada ne doit non pas s’orienter vers la justesse absolue des recommandations formulées, mais bien en fonction de la démarche mise en œuvre, de sorte que le résultat obtenu soit le plus conforme aux vérités et constats d’aujourd’hui.

Si M. Hutchinson se faisait aussi ferme dans sa volonté d’exclure toutes traces de l’industrie agroalimentaire au sein des discussions entourant le nouveau Guide, ce n’est pas simplement par excès de prudence. Cette ingérence de la part de l’industrie au sein des politiques alimentaires nationales a eu un impact significatif à de nombreuses reprises et ce, tout autant à l’extérieur des frontières canadiennes qu’à travers ses guides passés. Les cas de la France et des États-Unis en constituent des preuves flagrantes. Il ne suffit que d’un regard pointu et attentif pour constater l’influence déterminante que ces grands lobbys alimentaires représentent encore aujourd’hui à travers le monde. Un regard qui, par contrecoup, éclaire d’une lumière franche les risques qui guettent toujours le prochain guide alimentaire canadien.

Le lobby américain

La dernière édition du guide alimentaire américain, 2015 – 2020 Dietary Guidelines for Americans, remonte à décembre 2015. Aux États-Unis, les politiques alimentaires se renouvellent tous les cinq ans, ce qui permet du même coup une intégration plus rapide des différentes découvertes scientifiques en matière de nutrition. Si certain·e·s nutritionnistes l’accueillirent chaleureusement, tout autant du côté canadien que du côté américain, plusieurs acteurs et actrices du milieu demeurèrent bien critiques du silence retentissant dont ce nouveau guide fait preuve à l’égard de la viande rouge et des boissons sucrées.

Quelques mois avant sa parution, un comité indépendant d’expert·e·s, le Dietary Guidelines Advisory Committee (DGAC), chargé de conseiller le Département américain d’agriculture (United States Department of Agriculture (USDA)), formulait plusieurs recommandations à l’aube de la parution du nouveau guide alimentaire américain. Par contre, certaines d’entre elles, et parmi les plus éloignées des intérêts des grandes industries alimentaires, ont tout simplement été écartées du document final. La recommandation visant à promouvoir davantage la consommation d’aliments d’origine végétale faisait notamment partie du lot. Walter Willett, professeur à l’École de santé publique de l’Université Harvard, critique sévèrement ce choix de la part de l’USDA, en totale contradiction avec les dernières découvertes scientifiques : « En fait, les directives nutritionnelles recommandent la consommation de viande rouge lorsqu’elle est maigre, ce qui ne concorde pas du tout avec les dernières découvertes scientifiques. Des preuves solides établissent que la consommation de viande rouge (en particulier la viande transformée) peut accroître le risque de diabète, de crise cardiaque, d’accident vasculaire cérébral et de certains cancers, sans qu’il soit démontré que ce risque soit simplement attribuable à la teneur en matières grasses [traduction libre]2. » Jumelé au même mutisme à l’égard des boissons gazeuses, c’est un immense pan de l’industrie agroalimentaire qui peut crier victoire pour les cinq années à venir : « Il s’agit d’une défaite pour la population américaine et d’une victoire pour l’industrie du bœuf et des boissons gazeuses. Le problème n’est pas simplement que le public se retrouve induit en erreur ou qu’il ait accès à des informations censurées, mais bien que ces recommandations en viennent à se retrouver au centre de plusieurs programmes nutritionnels, comme les repas offerts dans les cantines scolaires, les régimes alimentaires pour les femmes enceintes et les programmes pour les Américain·e·s à faible revenu [traduction libre]3. »

Par ailleurs, si l’industrie agroalimentaire n’a pas beaucoup de mal à faire triompher ses intérêts au sein des politiques alimentaires nationales, ses capacités d’influence sur l’opinion publique et ses ressources financières quasi illimitées peuvent également se transformer en armes bien efficaces. C’est notamment le constat que dresse avec précision l’auteure et professeure au Département de nutrition de l’Université de New York Marion Nestle à travers son livre Food Politics : How the food industry influences nutrition and health. Pour ne nommer qu’un seul exemple, la ville de New York, avec en tête son maire de l’époque Michael Bloomberg, a voulu en mai 2012 limiter les formats de boissons gazeuses et autres boissons sucrées à un maximum de 473 ml (seize onces) dans tous les restaurants et cinémas. Plusieurs études démontraient depuis longtemps l’impact négatif que ce genre de boissons pouvait avoir sur la santé, notamment dans une ville où plus de la moitié de la population avait un problème d’obésité. L’initiative faisait donc partie d’un ensemble de mesures visant à améliorer la santé publique sur le plan municipal. Par contre, si un format de 473 ml peut apparaître tout à fait raisonnable, représentant deux portions standard pour un total de 50 grammes de sucre, une grogne sans précédent de la part de l’industrie agroalimentaire s’ensuivit, que ce soit à travers les différents journaux de la ville ou par la mise en place d’une campagne en bonne et due forme visant à décrédibiliser l’initiative du maire. Une publicité de Coca-Cola à l’intérieur du New York Times en représente un exemple éloquent par la manière avec laquelle la multinationale réussit à détourner la question du sucre et de l’apport en calories vers la prise en charge de sa situation personnelle. Tout est ainsi ramené à une question de choix individuels : « Tout dans la modération. Sauf le plaisir, essayez d’en avoir le plus possible. Notre pays fait face à un problème d’obésité et nous tentons de faire partie de la solution. Par la promotion d’un régime alimentaire équilibré et d’un mode de vie actif, nous pouvons faire une réelle différence [traduction libre]4. »

À travers l’ensemble de la ville, c’est toute une campagne visant à empêcher la mise en place de ce plafond sur les boissons gazeuses qui fut lancée. Comme l’explique avec justesse Marion Nestle, la campagne fut menée de main de maître et généreusement financée : « Elle invoquait constamment l’idée d’un État paternaliste, d’une intrusion au sein de nos choix individuels et d’un manque de patriotisme. En tant que citoyenne new-yorkaise, j’ai personnellement vu à mon marché local des groupes de gens qui ramassaient des signatures pour une pétition visant à défaire l’initiative du maire [traduction libre]5. » Au terme de cette lutte, la question prit le chemin des tribunaux et la Cour d’appel de l’État de New York soutint dans un jugement rendu le 26 juin 2014 que la ville de New York, en voulant statuer sur un format maximal entourant la vente des boissons gazeuses, avait dépassé les limites de son autorité, consacrant du même coup la victoire de la grande industrie.

Le lobby français

De façon parallèle à la conception d’un guide alimentaire, un enjeu bien particulier permit de rendre visible le poids de l’industrie agroalimentaire en territoire français. Depuis quelques années, la communauté scientifique, soutenue par une large fraction de la société civile, tente de mettre en place un étiquetage, également appelé le Nutri-Score, sur les produits en supermarchés de sorte à pouvoir déterminer facilement, par le biais d’un jeu de couleurs, la qualité d’un produit. Ainsi, ce nouveau code aurait comme objectif de diriger les consommateurs et consommatrices vers des choix alimentaires plus sains. Si ce nouvel étiquetage, depuis avril 2017, est maintenant visible dans certaines épiceries françaises et qu’en ce sens cette nouvelle mesure peut représenter un gain important vis-à-vis des multinationales qui n’en voulaient pas, cette victoire doit être relativisée.

D’abord, comme le soulignait le journal Franceinfo en mars 2017, l’industrie agroalimentaire n’aura en aucun cas l’obligation d’accoler cette étiquette sur ses produits. L’exercice deviendra ainsi facultatif, brisant alors l’uniformité qui aurait permis de classer l’ensemble des produits les uns par rapport aux autres. Ensuite, plusieurs entreprises réfléchissent déjà à un nouveau genre de code, faisant en sorte que l’uniformité recherchée du départ se retrouvera largement fragmentée. Six multinationales (Coca-Cola, Mars, Mondelez, Nestlé, Pepsi et Unilever) ont annoncé qu’elles allaient lancer leur propre étiquette: « Dans leur communiqué6, les industriel[·le·]s assurent travailler sur des indicateurs beaucoup plus vastes. Ils ne seront pas basés sur des milligrammes ou des millilitres de produit, mais sur des portions7. » Enfin, cette mesure, annoncée en grande pompe par la ministre de la santé, se révélerait, selon l’Agence nationale de sécurité sanitaire et alimentaire, nettement insuffisante pour faire face aux enjeux de santé publique que « constituent surpoids et obésité, désordres métaboliques, maladies cardio-vasculaires et certains cancers8».

Le lobby canadien

Alors que le nouveau Guide alimentaire canadien était en cours de production, Santé Canada a ouvertement indiqué qu’il éviterait toute ingérence de la part du lobby agroalimentaire. Néanmoins, un léger survol des critiques qui ont été adressées par le passé au Guide précédent permet d’éclairer quelque peu la lourde histoire dans laquelle il s’inscrit. D’abord, Yoni Freedhoff, directeur médical du Bariatric Medical Institute de l’Université d’Ottawa, le décrivait en avril 2015, dans un article du Globe and Mail, comme étant bien simplement « brisé », influencé de façon trop importante par l’industrie sans que la science ne soit venue y jouer son rôle de mesure9. La manière même avec laquelle le Guide s’est conçu témoigne des liens étroits qu’il a entretenus avec cette industrie : « Prenez, par exemple, les douze membres du Food Guide Advisory Committee qui ont joué un rôle central dans la mise en forme du guide que les Canadien·ne·s utilisent encore [en avril 2018]. 25 pour cent d’entre eux étaient employé·e·s au même moment par des entreprises dont les intérêts premiers seraient directement affectés par les recommandations du Guide [traduction libre]10. » Cette ingérence devient ainsi visible au sein même des recommandations formulées, l’industrie ayant alors un levier important pour encourager davantage la consommation de ses produits : « Si l’objectif du Guide est de protéger la santé et de refléter notre meilleure compréhension de l’impact que peut avoir un régime alimentaire sur des maladies chroniques, alors le Guide échoue lamentablement. Notre Guide demeure malheureusement phobique des gras saturés; presque entièrement ignorant du sucre; étrangement en amour avec les produits laitiers; insuffisamment prudent au niveau de la viande transformée, des produits ultra-transformés et des repas déjà préparés; et soutient bizarrement la notion qu’un jus et un fruit sont équivalents11. » Le constat dressé par Yoni Freedhoff devient alors aussi sévère qu’aiguisé, le Guide alimentaire canadien ne devenant qu’un outil au service des grandes industries canadiennes : « Ces positions, tout en étant profondément sympathiques à l’agriculture canadienne, aux produits manufacturés ainsi qu’à l’industrie de la restauration canadienne, ne servent pas nos intérêts principaux en matière de santé, mais contribuent plutôt à maintenir le fardeau de notre pays en matière de régime alimentaire et de maladies reliées au poids12. »

Sur le plan plus particulier de l’industrie laitière, l’influence est encore plus évidente. L’auteure Élise Desaulniers, dans son livre Vache à lait : Dix mythes de l’industrie laitière, indique avec justesse le poids qu’a eu cette industrie dans l’élaboration du guide alimentaire précédent ainsi que l’influence qu’elle réussit à conserver jusqu’à tout récemment. Alors qu’un comité consultatif d’expert·e·s a été mis en place en 2010 par le gouvernement fédéral dans le but d’orienter les différentes révisions à venir, celui qui fut placé à sa tête de 2011 à 2013 est Paul Paquin, professeur titulaire au Département des sciences des aliments et de nutrition de l’Université Laval, mais également président de la Fédération internationale du lait pour le Canada, membre du Expert Scientific Advisory Committee for the Nutrition Section des Dairy Farmers of Canada et membre du conseil d’administration de l’Institut canadien des politiques agroalimentaires. Les travaux de recherche sur lesquels se concentrait à l’époque le Dr Paul Paquin témoignent de façon patente des intérêts dans lesquels il était imbriqué. Le thème central en était alors le suivant : « [l’]identification des croyances saillantes chez les adultes pour cibler les messages visant la promotion de la consommation de lait et de produits laitiers13 ». Des recherches pour lesquelles il a reçu, comme le souligne Élise Desaulniers, une subvention de 150 000 $ des Producteurs laitiers du Canada, consacrant du même coup la courroie de transmission qu’il devenait entre l’industrie laitière et les révisions du Guide : « Sans surestimer l’influence de chercheurs [et chercheuses] comme le Dr Paquin dans l’élaboration du Guide alimentaire, on peut quand même constater que les intérêts de l’industrie laitière sont très bien défendus, tandis que ceux d’autres groupes comme les maraîchers ou les producteurs de légumineuses ne sont pas entendus. La diversité des points de vue ne semble pas être objectivement représentée14. »

Le nouveau Guide alimentaire canadien

Le Dr Paquin n’est plus directeur du comité consultatif d’expert·e·s et le changement de gouvernement a sans doute contribué à un renouvellement de perspective quant à la manière avec laquelle le Guide alimentaire canadien devait être révisé, voire transformé. Après avoir dévoilé, en juin 2017, une version préliminaire des trois principes directeurs qui seraient à la base du prochain Guide, Santé Canada a entamé du 10 juin au 14 août 2017 une période de consultations publiques afin d’amasser le plus de commentaires possible en réaction à ces premières recommandations. Jean-Claude Moubarac, chercheur en nutrition publique au Département de nutrition de l’Université de Montréal, voit d’ailleurs dans cette première ébauche présentée par l’institution fédérale plusieurs points positifs : « Il y a un changement de cap intéressant. Dans les versions antérieures, on était très axé sur la prescription. On recommandait aux gens de consommer des portions spécifiques de tel groupe alimentaire. Dans ce guide-ci, on essaie plutôt de donner des orientations en dirigeant les gens vers des aliments de meilleure qualité et en essayant de les détourner des aliments de moins bonne qualité, sans leur dire combien de portions de tel ou tel groupe alimentaire elles et ils auraient besoin. […] On a compris que les portions c’est très spécifique, ça dépend de chaque personne. […] On doit donc avoir des recommandations plus larges pour orienter le consommateur. C’est plus intéressant parce que ça permet de donner aux gens plus d’autonomie15. » Également, tel que mentionné par le chercheur, les nouveaux principes présentés au début de l’été 2017 recommandent de privilégier des aliments de sources végétales plutôt qu’animales, pour ainsi tenter de réduire l’empreinte écologique. Une première considération environnementale dans le Guide alimentaire canadien qui témoigne manifestement d’un changement de perspective important.

Est-ce alors le signe que l’industrie s’est définitivement inclinée devant ces nouvelles considérations éthiques? Comme le souligne Jean-Claude Moubarac, l’industrie agroalimentaire semble avoir été écartée jusqu’à maintenant, mais rien n’empêcherait un nouveau sursaut : « C’est sûr que les pressions vont continuer de la part de l’industrie, peut-être que ça va se transformer en campagne dans les médias, […] il va y avoir peut-être de la pression auprès du ministre, c’est sûr qu’il va y avoir de la pression. D’un autre côté, l’équipe qui est en charge du guide alimentaire a l’air d’être une équipe assez engagée, assez rigoureuse. Et il y a un intérêt de démontrer à la population canadienne que cette fois-ci, l’industrie n’aura pas d’influence. Il y a un gain politique à faire par rapport à ça. Ce sera peut-être suffisant pour conserver l’orientation actuelle16. »

Ce bref survol des liens que peuvent entretenir les puissances publiques avec la grande industrie agroalimentaire permet de demeurer critique par rapport à la bonne foi et l’intégrité affichée de certains gouvernements nationaux. Ces relations parfois troubles, souvent ignorées, éclairent sous une lumière crue l’influence et la force de certains lobbys du monde de l’alimentation. Si le processus actuellement en branle au pays semble pour le moment se dérouler sans que l’intégrité de Santé Canada ne soit remise en jeu, Jean-Claude Moubarac souligne que rien n’indique que les pressions de l’industrie ne sauront pas faire vaciller quelque peu cette institution fédérale. La table est mise, tout semble indiquer un repas réussi, mais il est de ces épices finales qui peuvent, même avec modération, ruiner l’ensemble du repas. Il s’agit alors simplement de rester aux aguets, en appétit.

Photo : Pixabay

1 Stéphanie Bérubé, 26 novembre 2016, « Refonte du Guide alimentaire : Santé Canada prend ses distances de l’industrie », La Presse, Montréal. www.lapresse.ca/actualites/201611/25/01-5045417-refonte-du-guide-aliment….

2 « In fact, the dietary guidelines promote consumption of red meat as long as it is lean, which is not what the science supports. There is strong evidence that red meat consumption increases risk of diabetes, heart attacks, stroke, and some cancers (especially processed meat), and there is not good evidence that this is simply due to the fat content ». Harvard TH Chan – School of Public Health, 2016, « New Dietary Guidelines suggest limits on sugar, saturated fat, sodium, but experts criticize omissions », Harvard TH Chan – School of Public Health, Cambridge. www.hsph.harvard.edu/news/hsph-in-the-news/new-dietary-guidelines-sugges….

3 « This is a loss for the American public and a win for big beef and big soda. The problem isn’t just that the public gets misleading, censored information, but that these guidelines get translated into national food programs, such as the menus for our kids in schools, diets for pregnant women, and programs for low-income Americans. This then gets directly translated into unnecessary premature deaths, diabetes, and suffering…of course this goes on to mean greater health care costs for all. It is all connected ». Ibid.

4 « Everything in moderation. Except fun, try to have lots of that. Our nation is facing an obesity problem and we’re taking steps to be part of the solution. By promoting balanced diets and active lifestyles, we can make a positive difference ». Marion Nestle, 2013, Food Politics : How the food industry influences nutrition and health, University of California Press, Berkeley , p. 409.

5 « It consitently invoked nanny states, intrusions on personal choice, and lack of patriotism. As a New-York City resident, I personally witnessed groups of people collecting signatures on a petition against the cap at my local farmer’s market ». Ibid., p. 410.

6 Voir sur le site web de Evolved Nutrition Label Initiative, evolvednutritionlabel.eu/

7 franceinfo, 15 mars 2017, « Pourquoi le nouvel étiquetage nutritionnel risque de ne pas faire recette dans vos supermarchés », France Télévisions, Paris. www.francetvinfo.fr/sante/alimentation/pourquoi-le-nouvel-etiquetage-nut….

8 Ibid.

9 Yoni Freedhoff, 27 avril 2015, mis à jour le 25 mars 2017, « Canada’s Food Guide is broken – and no one wants to fix it », Globe and Mail, Toronto. www.theglobeandmail.com/life/health-and-fitness/health-advisor/canadas-f….

10 « Take, for instance, the 12-member Food Guide Advisory Committee who played an important role in shaping the Guide Canadians are still using today. Fully 25 per cent of the people on that integral committee were employed at the time by corporations whose primary interests would be affected by the Guide’s very recommendations ». Ibid.

11 « If the aim of the Guide is to protect health and to reflect our best understanding of the impact of diet on chronic disease, then the Guide is failing miserably. Our Guide remains woefully phobic of saturated fats; almost wholly ignorant of sugar; strangely in love with dairy; insufficiently cautionary on processed meats, ultra-processed foods and eating out; and bizarrely supportive of the notion that juice and fruit are one in the same ». Ibid.

12 « These positions, while hugely friendly to Canadian agriculture, product manufacturing and the Canadian restaurant industry, don’t serve our health’s best interests, and instead serve to further our country’s burden of diet and weight-related disease ». Ibid.

13 Élise Desaulniers, 2013, Vache à lait : Dix mythes de l’industrie laitière, Les Éditions internationales Alain Stanké, Montréal, p. 72.

14 Ibid., p. 73.

15 Commentaires tirés d’une entrevue menée par l’auteur le 11 septembre 2017

16 Ibid.

Au Liban, les femmes en première ligne de la révolution

Au Liban, les femmes en première ligne de la révolution

Par Adèle Surprenant

Le dimanche 3 novembre dernier, plusieurs centaines de personnes s’étaient donné rendez‑vous devant le Musée national du Liban, à Beyrouth. Une manifestation féministe, en marge du mouvement de contestation populaire toujours en cours, après plus de quarante jours de mobilisation.

Mégaphone au poing, une jeune femme à la voix abîmée par la fatigue s’adresse à la foule. Sur les marches du Musée national, des femmes de partout au pays se sont rassemblées à l’appel d’organisations féministes, cherchant à rappeler leur rôle dans la révolution. Reprenant la mélodie d’un des slogans populaires des manifestations, elles entonnent : « cette révolution est la nôtre / ces rues sont les nôtres / ce moment est le nôtre! »

Une dynamique favorable semble effectivement s’être déployée pour la cause féministe, portée depuis des décennies par la militante et membre fondatrice du « Collective for Research and training on Development Action » (CFTDA), Lina Abou Habib. « C’est énorme le rôle que les femmes sont en train de jouer », s’emballe-t-elle, donnant aussi l’exemple du rôle des femmes dans la récente révolte au Soudan ou encore en Algérie.

La révolution sera féministe où elle ne sera pas

Un rôle d’abord symbolique : au premier jour de la révolution, une vidéo devenue virale montrait une jeune femme repoussant un garde du corps, armé d’un fusil AK-47, d’un coup de pied dans les parties intimes. Ce qui se voulait un geste de légitime défense est vite devenu le symbole de la résistance du peuple au système, la scène ayant notamment été reprise par le graphiste Rami Kanso (voir illustration ci-dessus).

Responsable de ce coup de force, Malak Alaywe Herz est restée, jour après jour, auprès des milliers de femmes qui ont pris la rue. Celles‑ci se sont entre autres illustrées en s’interposant à plusieurs reprises entre les manifestant·e·s et les forces de l’ordre ou des fidèles, que ce soit du Hezbollah ou de Harakat Amal. Une scène que commente Baymara, manifestante de 33 ans originaire du Sud‑Liban, avec ironie : « Nous sommes toujours sur la ligne de front, en train de protéger les hommes et les jeunes, même si on nous a dit toute notre vie que c’était nous qui avions besoin d’être protégées. »

Travailleuse humanitaire engagée dans le mouvement de contestation depuis le premier jour, Baymara se dit féministe, une identité qu’il n’est pas toujours facile d’assumer au Liban.  « Jusqu’à maintenant la plupart des gens ne croyaient pas que les hommes et les femmes sont égaux », commente‑t‑elle, en passant de l’arabe à l’anglais à certains moments, faute d’avoir l’habitude de parler de féminisme dans sa langue, « mais cette révolution a montré à tout le monde que ce n’est pas c’est le cas. »

Baymara appelle cependant à prendre garde à « l’éphémère », trop souvent l’apanage du petit pays moyen-oriental maintes fois détruit et reconstruit[1], rappelant que la bataille pour l’égalité est loin d’être terminée. La parole prise par les femmes dans l’espace public au cours des dernières semaines est de l’ordre du jamais vu, même dans un pays qui se targue d’être le plus libéral du monde arabe.

Quand la démographie l’emporte

Prix du jury au Festival de Cannes, le film Capharnaüm de la réalisatrice libanaise Nadine Labaki attirait l’an dernier les yeux du monde sur la problématique de l’apatridie au Liban. Avec environ 50 000 apatrides sur son territoire, le petit pays de 6 millions d’habitant·e·s[2] ne permet toujours pas aux femmes de transmettre la nationalité à leurs enfants. Alors que la plupart des pays de la Méditerranée du Sud et de l’Est modifiaient leurs lois sur la transmission de la nationalité dès le début des années 2000, les autorités libanaises sont toujours réfractaires à toute modification législative allant dans ce sens. Selon Lina Abou Habib, cela s’explique par des raisons « hypocrites, politiques, et surtout démographiques » : le Liban est régulé par un système de politique confessionnelle, en fonction duquel les postes exécutifs et législatifs sont répartis proportionnellement entre les 18 communautés religieuses reconnues légalement, division basée sur le dernier recensement officiel datant de 1932. À l’époque, la population chrétienne, toutes confessions confondues, était majoritaire, avec 54 % de la population, une tendance qui s’est inversée : les plus récents chiffres du « World Factbook » élevaient à près de 60 % la part de musulman·e·s au Liban. Un jeu de pouvoir démographique qui est encore complexifié par quinze ans de guerre civile, où différentes factions chrétiennes et musulmanes se sont affrontées entre 1975 et 1990.

À l’héritage de la guerre civile – incluant un tissu social profondément fragmenté et un climat de tensions permanentes – s’ajoute la présence importante de réfugié·e·s de Palestine et de Syrie sur le territoire, faisant du Liban le pays accueillant le plus de réfugié·e·s per capita dans le monde, d’après l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés (HCR). Accorder le droit de transmettre la nationalité aux femmes aurait le potentiel d’accentuer la croissance démographique musulmane puisque la majorité des apatrides de Palestine et de Syrie résidant sur le territoire libanais sont de confession sunnite.

Sur un ton ironique, Mᵐᵉ Habib reprend un discours partagé par la classe politique et une partie de la population. « Tous les problèmes sont la faute des réfugié[·e·]s, donc si les femmes ont le droit de transmettre la nationalité, elles vont se marier à tous les Palestiniens et tous les Syriens et leur donner la nationalité », expose celle qui s’oppose fermement à une telle rhétorique. « Du coup, il y a aura beaucoup plus de musulman[·e·]s que de chrétien[·ne·]s, et voilà, l’identité exceptionnellement fantastique du Liban va disparaître! », conclut‑elle sur un ton doux‑amer.

Le privé est politique

La loi sur la nationalité n’est pas la seule à être jugée discriminante par la militante féministe Lina Abou Habib. À titre d’exemple, elle cite, entre autres, les lois codifiant la Caisse nationale de sécurité sociale, basées sur le principe considérant que l’homme est le chef de la famille. Seul acteur économique jugé valable, « son travail reconnu comme essentiel alors que celui de la femme est exceptionnel », ce qui se traduit par plus de droits financiers, d’après Mme Habib.

À la base de la normalisation de ce précepte patriarcal, les Codes du statut personnel régulent au Liban tout ce qui est de l’ordre du droit civil (le mariage, le divorce, etc.) : les Codes structurant le droit civique libanais sont basés sur l’affirmation de l’autorité de l’homme au sein de la famille, reléguant de ce fait la femme à une citoyenneté de seconde zone. « C’est ça, le système confessionnel, » rappelle Mme Habib, « les instances religieuses ont la mainmise sur l’espace privé et l’espace public. »

Une emprise vacillante dont la force semble désormais être contrebalancée par celle de la volonté populaire. Pour cette universitaire, rencontrée lors de la marche du dimanche, le mouvement en cours ne peut mener qu’à la fin du confessionnalisme politique, et donc à la fin d’une forme légale d’oppression patriarcale. Les épaules recouvertes d’un drapeau libanais, elle affirme que « la reconstruction du pays devra se faire avec les femmes, pour les femmes, car on ne peut construire une nation sans prendre en compte la moitié de sa population ».

L’enjeu de la reconstruction d’une identité nationale, s’invitant sur toutes les lèvres, ne semble pas pouvoir se faire au sein du système pourtant bien rodé de la politique confessionnelle. Un constat auquel Mme Habib ajoute que « ce qui est magnifique dans cette révolution, c’est qu’il y a eu une prise de conscience générale que les pouvoirs religieux ne nous protègent pas, mais qu’ils se protègent eux-mêmes ».

Femmes sans être libanaises

Un des enjeux portés par les organisations féministes et la société civile en générale, bien avant le mouvement de contestation, est celui des travailleuses domestiques : le quart des foyers libanais font appel aux services d’une travailleuse migrante pour accomplir les tâches ménagères, ou parfois même pour s’occuper de leurs parents âgés ou de leurs enfants en bas âge.

Ce sont environ 400 000 femmes venues d’Éthiopie, des Philippines, de Madagascar ou encore d’Afrique de l’Ouest pour accomplir le rêve d’une vie et un salaire plus décent. L’illusion est bien souvent décevante, la résidence et le travail de ces femmes étant soumis à un système dit de kefala, soit une sorte de parrainage contractuel entre une population ouvrière issue de l’immigration et des employeurs locaux.

Exclues du code du travail comme de toute forme d’existence civile et citoyenne, les travailleuses domestiques accumulent les expériences de violences physiques, sexuelles et verbales dans le silence, une dénonciation pouvant mener à un bris de contrat et donc, à terme, à leur expulsion du pays.

Même sur la place des Martyrs de Beyrouth, où sont rassemblés des milliers de personnes pour réclamer un système juste et égalitaire, on peut voir des manifestant·e·s en famille, accompagné·e·s de leur employée de maison. Celle‑ci est là uniquement pour faire son travail : une fonction qui, seule, la définit au sein d’une société libanaise raciste et sexiste, pour qui femme et étrangère sont synonymes de double‑invisibilisation.

Pour Rashda, une des rares travailleuses domestiques migrantes rencontrées en manifestation, tout changement en profondeur au Liban ne peut qu’améliorer de manière significative ses conditions de vie et celles de ses collègues. « Pour une fois, j’ai de l’espoir, car je vois bien que le discours des gens commence à changer », confie-t-elle.

La jeune Malgache de 23 ans, en poste depuis quatre ans chez une famille de la municipalité de Batroun, est optimiste : « J’ai entendu ma patronne parler de féminisme pour la première fois la semaine dernière. Peut-être que la semaine prochaine, elle parlera de racisme aussi, non ? »

Une perspective qui prend forme au fil des semaines et des manifestations, où les femmes sont toujours en première ligne, en dépit des récentes altercations avec les fidèles du Hezbollah et du mouvement Amal.

[1] Notamment lors de la Guerre civile libanaise, de 1975 à 1990, et de la Guerre des 33 jours avec Israël, en 2006.

[2] Estimation de la Banque Mondiale, puisque le dernier recensement officiel remonte à 1932.

Bangladesh : La misère des travailleuses du textile

Bangladesh : La misère des travailleuses du textile

Par Amélie Nguyen

Cet article est publié dans le numéro 82 de nos partenaires, la Revue À bâbord. Le lancement de ce numéro aura lieu le 17 décembre prochain dès 18h à la Station Ho.st (1494 rue Ontario, Montréal). Cliquez ici pour toutes les informations.

L’autrice est coordonnatrice du Centre international de solidarité ouvrière (CISO)

De retour d’une mission intersyndicale au Bangladesh, l’autrice partage ses constats et impressions sur un implacable système d’exploitation1.

L’écroulement du Rana Plaza

Un terrain vague comme les autres. Des plantes aquatiques qui poussent dans l’eau sale accumulée. Des déchets. Quelques briques sur le sol qui témoignent silencieusement de la tragédie qui s’est produite en 2013 : l’écroulement de l’édifice du Rana Plaza, qui abritait les ateliers de misère du textile, l’une des pires tragédies industrielles du 21e siècle. Au moins 1 135 morts et plus de 2 300 blessé·e·s, d’un seul coup, morts qui auraient facilement pu être évitées2. On nous dit qu’il y aurait encore une centaine de corps qui n’ont pu être récupérés sous les décombres, sous les herbes hirsutes que l’on regarde. Et pourtant, si peu de traces de recueillement. Seulement une petite statue à l’entrée qui dit que les victimes ne seront pas oubliées. Ce qui frappe pourtant, c’est l’odieux de l’indifférence pour les travailleuses du textile. Même dans la mort. L’oubli souhaité par les industriels qui poursuivent l’exploitation sans fin, presque comme si de rien n’était.

L’incendie du Tazreen Fashions

Un an plus tôt, en 2012, l’édifice du Tazreen Fashions avait été la proie des flammes, causant la mort de 112 travailleuses et travailleurs, enfermés dans l’édifice pour les assujettir à la tâche, pour ne pas qu’elles et ils quittent leur poste. De l’extérieur, les fenêtres souillées de suie, les bouches d’aérations déformées, laissent imaginer la souffrance et la puissance désespérée d’une dernière lutte pour la survie. Sans l’ingéniosité des organisations locales – comme le Bangladesh Center for Workers’ Solidarity (BCWS), dont les représentant·e·s se sont courageusement fait passer pour des journalistes, quelques heures après la tragédie, pour visiter le site –, le lien avec les grandes marques du vêtement que nous consommons ici aurait été occulté. On nous raconte des histoires d’horreur : « Deux femmes ont sauté par la fenêtre en se tenant par la main pour que leur corps soient retrouvés. L’une a survécu, l’autre s’est empalée dans les décombres. » « Un ouvrier a appelé sa mère pendant le feu pour lui expliquer qu’il n’arrivait pas à sortir de l’édifice et pour lui dire qu’il se cacherait dans la salle de bain en attendant les secours. C’est là qu’on l’a trouvé, quelques jours plus tard, mort, le téléphone à la main. » Dans les décombres, des étiquettes de plusieurs compagnies transnationales ont été retrouvées sur les vêtements, ainsi que les documents écrits précisant les noms des marques qui sous-traitaient dans l’usine. Dans l’absence de transparence des chaînes d’approvisionnement mondiales, il s’agissait de l’unique manière de les faire réagir3.

Un nouvel internationalisme syndical ?

Au Bangladesh, les organisations ne sont pas utopistes. L’une des demandes suite à l’écroulement du Rana Plaza souligne leur cruel réalisme : dans ce pays à majorité musulmane, où les obsèques sont très importantes, elles ont demandé qu’une banque des empreintes digitales des travailleuses et travailleurs soit constituée pour que les corps soient identifiables… la prochaine fois.

Depuis 2012, puis 2013, l’indignation et la solidarité internationale suscitée par les deux tragédies a permis plusieurs avancées, notamment quant à la sécurité des bâtiments et à certaines compensations financières aux victimes. Un accord volontaire tripartite et contraignant a été mis en place avec l’appui financier des Pays-Bas et des grandes marques qui y ont consenti : l’Accord sur la sureté et la sécurité des bâtiments. L’Accord liait les usines locales du textile, le gouvernement et de grandes organisations syndicales internationales comme IndustriALL et UNI Global Union. Il était aussi prévu que les transnationales du vêtement rendent publiques les endroits où elles se fournissaient au Bangladesh et qu’elles compensent les améliorations apportées par leurs sous-traitants bangladais. Les usines locales étaient appelées à s’engager à améliorer leurs pratiques sous peines de dénonciations publiques de la part de l’Accord, qui comprend notamment un organe d’inspection indépendant et la mise en place de comités de santé et sécurité composés de travailleuses et travailleurs dans toutes les usines visées. De ces usines, ce seraient 90 % des cas problématiques qui auraient rendu leurs édifices plus sûrs, les 10 % restants étant par ailleurs les édifices où les rénovations nécessaires seraient les plus importantes et coûteuses. Les travailleuses du textile ont témoigné sur place de leur appréciation de ce programme, qui leur permettait de dénoncer anonymement les abus à un intermédiaire indépendant. Or, ce programme initial de cinq ans, qui a été reconduit pour un an l’an dernier, dépendait beaucoup du financement international et de l’ouverture passagère des élites locales au dialogue, face aux dénonciations internationales. Après de fortes pressions du secteur manufacturier du textile, représenté par l’Association des manufacturiers et des exportateurs du textile du Bangladesh (BGMEA en anglais), dans quelques mois, ce programme, son personnel et les infrastructures bâties à grands frais lui seront cédées. Selon plusieurs syndicats et organisations rencontrés, cela équivaudra à rendre nulle son indépendance et signifiera concrètement la fin des recours indépendants possibles pour les travailleuses du textile lorsqu’il y a un danger pour leur sécurité ou que leurs droits sont bafoués. Malgré les avancées, que penser alors de la durabilité de telles expériences sociales, pilotées et financées de l’extérieur ?

Il est révélateur que les personnes représentantes officielles du ministère du Travail bangladais nous aient dit que « les compagnies sont aussi les politiciens. Elles sont le gouvernement ». En fait, au Bangladesh – le 3e joueur mondial de l’industrie textile – 4,5 millions de travailleuses4 (puisque 75% des salarié·e·s sont des femmes) y sont employées, et plus de 80 % des exportations dépendent de ce secteur. La majorité des député·e·s élu·e·s sont eux-mêmes des propriétaires de manufactures locales du textile. Dans ce contexte politique bloqué, il est difficile d’envisager un changement rapide des lois ou de leur application favorable aux travailleuses et travailleurs.

La répression syndicale

Au début de 2019, une vaste mobilisation spontanée des travailleuses et travailleurs a mené à une répression sans précédent au pays. Le gouvernement n’avait accordé que la moitié de la hausse du salaire minimum demandée par les syndicats, et uniquement aux travailleurs·euses les moins qualifié·e·s. Le salaire minimum n’atteint aujourd’hui que 8 000 taka, soit 124 $CAN par mois, souvent pour 10 à 14 heures de travail par jour, sans congés maladie, sans temps pour la famille. Le rythme de production sous pression, qui suit les demandes de production à la demande des grandes marques, est intenable et cause de nombreux accidents5. Les patrons prennent prétexte de la hausse du salaire minimum pour demander une hausse de la productivité et limiter le nombre de travailleuses. Le harcèlement et les violences contre les femmes sont courants sur leur lieu de travail, contre une promotion, par exemple. Suite à la mobilisation, les propriétaires d’usines ont procédé à plus de 10 000 mises à pied en ciblant les personnes qui faisaient partie d’un syndicat ou celles qui demandaient la création d’un syndicat. Au Bangladesh, le droit de grève n’est reconnu que dans les syndicats enregistrés auprès du gouvernement. Il est extrêmement difficile d’obtenir cette accréditation comme syndicat indépendant, notamment parce qu’il ne peut y avoir qu’un syndicat par usine et que le patron en profite souvent pour mettre en place un syndicat corrompu à sa solde.

Selon l’équipe du BCWS, la répression antisyndicale est quasi systématique. Les personnes qui militent, pour la plupart peu scolarisées, sont de plus souvent mises sur une liste noire qui leur bloquera l’accès à toute manufacture du textile par la suite. Les travailleuses mobilisées sont fières et connaissent désormais leurs droits, mais sont condamnées à la survie, du moins pour un certain temps. Présentement, le BCWS et les syndicats bangladais tentent notamment d’aider juridiquement les personnes qu’on a accusées de méfaits et d’obtenir qu’on leur permette de nouveau de travailler.

Les organisateurs syndicaux, souvent des travailleuses qui ont elles-mêmes été mises à pied, sont régulièrement attaquées et menacées par des milices patronales et se sentent en grand danger. Mim, une travailleuse du textile, nous a dit : « Je vais mourir un jour, ce sera peut-être aujourd’hui, mais je ne vais pas arrêter de faire ce que je fais. » Il y a quelques années, l’un d’entre eux a été kidnappé, torturé et menacé de mort par la police. Leur collègue, Aminul Islam, a été assassiné en 2012. Malgré tout, l’équipe met énormément d’efforts dans l’organisation des travailleuses et travailleurs qui n’ont pas beaucoup de temps, sont peu éduqués et ont peur de perdre leur emploi. Ils témoignent : « Chaque fois qu’un syndicaliste est mis à pied, il faut recommencer à zéro, alors que de convaincre un leader par usine prend déjà plusieurs années. » Ces  personnes mises à pied en veulent parfois aux gens qui ont tenté de les organiser, ce qui affaiblit les organisations syndicales et devient lourd à porter. Stratégiquement, les organisateurs·trices en viennent à s’interroger : « Si les travailleuses qui défendent le syndicat se font mettre à pied et peinent à survivre ensuite, devrait-on toujours nous battre pour créer des syndicats ? » Mais ces personnes poursuivent la lutte car plusieurs d’entre eux ont vécu les conditions de travail dans les manufactures et ne les souhaitent à personne, parce qu’il faut que ça change. Plusieurs sont soumis à une surveillance constante de la part des autorités patronales ou policières. Des plans de crise sont prévus par le BCWS en cas de menaces ou de disparition d’un·e organisateur·trice.« When you fight, you either win or you learn  »Sumaiya, organisatrice syndicale 

Selon Rubana Huq, présidente du BGMEA défendant les intérêts patronaux, l’enjeu en est aussi un de redistribution des profits dans la chaîne de production. Lorsque les grandes compagnies répondent aux pressions internationales et font en retour pression sur leurs fournisseurs pour une amélioration des conditions de travail, ils ne paient pas nécessairement plus pour les produits, ce sont donc les compagnies bangladaises qui font beaucoup moins de profits. Même si on admettait cyniquement que le principal avantage comparatif du Bangladesh demeure le faible coût de sa main d’œuvre, la menace des délocalisations est toujours possible et il serait très difficile pour les travailleuses de se trouver un autre emploi pour survivre dans ce cas.

Le Bangladesh est en fait un exemple parfait des dépendances causées par l’imposition d’une économie néolibérale et néocoloniale destinée à l’exportation. Ainsi, un représentant du Haut-commissariat du Canada au Bangladesh nous disait qu’avec la densité de population du Bangladesh, « il n’y avait pas d’alternative » à l’industrialisation de l’économie, à l’afflux d’investissements directs étrangers, pour favoriser la croissance.

Pour la prochaine génération

Durant notre mission, nous avons visité la petite maison de tôles d’une travailleuse, Helen. Il y a 25 ans, elle a quitté la campagne pour obtenir un meilleur emploi. Elle gagne 9000 taka par mois et vit dans une seule pièce où n’entrent que son lit et un petit comptoir où elle peut aligner ses quelques possessions, vaisselle, couvertures. L’immeuble abrite 48 familles et il n’y a que 13 brûleurs disponibles pour cuisiner, et 5 toilettes.

Helen tente difficilement de payer pour les études de son fils de 16 ans. Elle aimerait qu’il puisse avoir un meilleur emploi que le sien. Son mari a eu un accident et a dû aller vivre à la campagne où elle peut rarement le visiter, car elle n’a que peu de congés. Comme plusieurs travailleuses, sa principale demande est la hausse des salaires. Selon Oxfam Australie, les salaires actuels ne permettent pas à 9 travailleuses sur 10 produisant pour les compagnies australiennes de se nourrir et de nourrir leur famille convenablement6.

Dans ce contexte complexe et noué, marqué par l’inégalité des rapports de force entre acteurs multiples, et où les responsables ultimes des violations des droits demeurent les grandes marques de vêtements en quête d’un profit destructeur des gens, des communautés et des écosystèmes, seule une voix forte solidaire et populaire pourra dénouer l’impasse dans laquelle se trouvent les syndicats et groupes de défense des droits bangladais. Un premier pas important : demander ici aux transnationales du textile un salaire viable tout au long de leur chaîne d’approvisionnement, qui permette à ces travailleuses de sortir du cycle de la pauvreté duquel elles sont prisonnières. En outre, il est urgent que le gouvernement du Canada adopte des lois qui permettent de sanctionner les compagnies transnationales canadiennes pour leurs violations des droits de la personne à l’étranger.

Photo : Dacca, Bangladesh – Amélie Nguyen

1 L’autrice remercie le Syndicat des Métallos de lui avoir permis de participer à cette délégation solidaire au Bangladesh en juin 2019.

2 Les travailleuses avaient vu les fissures dans les murs s’élargir au cours des jours précédant l’accident et ne souhaitaient pas entrer dans l’édifice le matin-même, mais y ont été forcées par le propriétaire de l’usine.

Compagnies : Walmart, El Corte Ingles (Espagne), KIK (Allemagne), C&A, Sean John’s Enyce, Edinburgh Woollen Mill (Royaume-Uni), Karl Rieker (Allemagne), Piazza Italia (Italie), Teddy Smith (France) et Disney, Sears, Dickies, Delta Apparel (toutes les quatre des États-Unis).

4 Voir Fiona Weber-Steinhaus, « The rise and rise of Bangladesh – but is life getting any better ? »,  The Guardian, 9 octobre 2019 et « RMG and Textile »databd.co, 9 juin 2019, Databd.co.

5 La production peut aller de 100 à 200 morceaux par heure.

6 Lisa Martin, « Workers making clothes for Australian brands can’t afford to eat », The Guardian, 25 février 2019.

« J’aime pas ça, les déficients! » Déficience intellectuelle, diversité et exclusion

« J’aime pas ça, les déficients! » Déficience intellectuelle, diversité et exclusion

Cet article est paru dans notre recueil diversalité, en vente sur notre boutique en ligne et dans plusieurs librairies indépendantes. 

J’ai déjà travaillé avec des handicapés, des déficients. J’avais le même salaire qu’eux autres.

– Léon, 65 ans

Je vis dans une famille d’accueil. C’est une famille pour personnes avec des problèmes de santé mentale, mais moi j’ai rien. C’est vrai que j’ai rien, hein, Milos? Ça m’fait d’quoi, moi, Milos, d’être là, parce que moi j’suis normale.

– Claudia, 48 ans

J’ai commencé à faire de la recherche avec des personnes catégorisées comme ayant une déficience intellectuelle en 2014. Depuis 5 ans, je rencontre régulièrement Léon, Claudia et une douzaine d’autres personnes vivant ou ayant vécu en situation d’itinérance et considérées comme ayant une déficience intellectuelle – avec ou sans diagnostic.

Dès nos premières interactions, j’ai remarqué que le déni de leurs limitations intellectuelles est au cœur de leur représentation de soi. Dans une société qui valorise de plus en plus la « diversité » et où l’on arbore fièrement les caractéristiques qui nous valaient autrefois (et qui nous valent encore souvent) préjugés et discriminations, ils et elles refusent de se percevoir et d’être perçu∙e∙s comme autre chose que des personnes « normales ». Et je leur donne raison[i].

Contrairement à ce que laisse supposer l’existence d’une évaluation formelle pour la diagnostiquer, la déficience intellectuelle n’est pas une condition observable, mais une objectivation de certaines limitations et difficultés avec lesquelles composent des personnes au quotidien – principalement en ce qui concerne le comportement, l’autonomie et les capacités cognitives.

Comme les autres catégories légitimant des rapports d’exclusion et de subordination, la déficience intellectuelle est une construction sociale; elle est déterminée et interprétée à travers des caractéristiques arbitrairement considérées comme plus importantes que d’autres et employées pour définir des personnes aux capacités, aux besoins et aux vécus hétérogènes. Comme les autres stigmates, cette catégorisation arbitraire et relative a toutefois des impacts bien concrets dans la vie des personnes qui y sont associées et qui sont perçues et définies, par autrui comme par elles-mêmes, comme « différentes » et, surtout, comme inférieures[ii].

Pour Léon, Claudia et la majorité des personnes que j’ai rencontrées au cours de mes recherches, le stigmate social associé à être « déficient∙e » ou « retardé∙e » est trop lourd à porter pour être revendiqué, voire reconnu – et ce même lorsque l’on répond aux critères diagnostics et que l’on bénéficie de services sociaux institutionnels et communautaires spécialisés en déficience intellectuelle.

En explorant le cas de la déficience intellectuelle, qui me paraît commander une inclusion de la différence qui passerait par la reconnaissance de la similarité plutôt que de la diversité, je propose dans ce texte de réfléchir aux tensions qu’impliquent les approches promouvant la diversité ainsi qu’aux implications de ces tensions sur les stratégies de renversement des inégalités sociales.

La diversité : pourquoi et comment?

Avant tout, dans quelle optique favorise-t-on la diversité? Je présume qu’une base commune sur laquelle prennent appui les différents courants mettant la diversité de l’avant est la réduction des inégalités sociales. Au-delà de cette question, les courants se divisent et proposent divers indicateurs d’inégalités, appréhendés par exemple en termes économiques, de liberté d’action individuelle, de bien-être, de santé ou de qualité de vie.

Selon ma compréhension, les approches favorisant la diversité viseraient la réduction des inégalités sociales à travers deux processus interreliés. Le premier serait la subversion des catégories sociales altérisantes (c’est-à-dire qui regroupent des personnes partageant des caractéristiques réelles ou supposées à partir desquelles on les conçoit comme fondamentalement différentes, et généralement inférieures), soit le renversement de leur signification et de leurs implications sociales et politiques, notamment en termes de rapports sociaux inégalitaires. Le second serait la reconnaissance du potentiel de contribution sociale des personnes appréhendées à travers ces catégories sociales altérisantes : en reconnaissant la non-conformité aux normes non pas comme une déviance ou comme un symptôme de mésadaptation, d’incompétence ou d’infériorité, mais plutôt comme une différence porteuse de potentiel particulier, complémentaire à ceux déjà reconnus et socialement indispensables, on renverse la signification initiale de la catégorie sociale légitimatrice de discriminations pour faire émerger de cette catégorie une identité fièrement revendiquée.

Prenons l’exemple de l’autisme : en se regroupant et discutant entre pairs, les personnes catégorisées comme autistes interrogent publiquement les étiquettes qu’on leur accole. On fait des vidéos en ligne pour sensibiliser et informer[iii]. On met de l’avant des modèles[iv] qui portent fièrement leur différence tout en se montrant à la hauteur des exigences sociales, avec ou sans adaptation convenant à leurs besoins particuliers. Ce faisant, on renverse la tendance et on subvertit la catégorie de l’autisme : la non-conformité à la norme n’impliquerait ni dangerosité, ni déviance, ni inutilité sociale. Au contraire, les facultés particulières – et non pas déficientes ou mésadaptées – des personnes neurodiverses seraient complémentaires, voire supérieures, à celles des personnes neurotypiques. Négliger leur potentiel est néfaste pour la société et leur exclusion sociale est injustifiée; les personnes autistes devraient être reconnues à leur juste valeur et socialement intégrées de manière à ce qu’elles puissent contribuer à leur plein potentiel, être reconnues pour cette contribution et bénéficier des mêmes opportunités et conditions de vie que leurs concitoyen∙ne∙s.

Ce discours permet à la fois de subvertir la catégorie a priori stigmatisante de l’autisme et de mettre en valeur le potentiel d’utilité sociale des personnes autistes, notamment en contexte d’emploi. Promouvoir la différence à travers la neurodiversité permettrait ainsi de renverser les inégalités sociales, notamment en termes d’exclusion dans les interactions et dans la sphère économique, des personnes autistes.

La difficile intégration des personnes catégorisées comme ayant une déficience intellectuelle

De son côté, la catégorisation de déficience intellectuelle me paraît se distinguer de l’autisme et d’autres différences socialement construites : elle me semble avoir fondamentalement très peu de potentiel à être subvertie à travers une identité positive ainsi qu’à permettre l’inclusion des personnes qu’elle catégorise à travers la reconnaissance de leur potentiel de contribution sociale.

Déficience intellectuelle et identité

Je commence par le premier élément : contrairement à d’autres catégorisations altérisantes, la déficience intellectuelle ne me semble pas être une étiquette propice à être subvertie en identité positive.

En effet, ce qui distingue les personnes catégorisées comme ayant une déficience intellectuelle n’est pas simplement une différence, mais un manque : elles sont perçues comme cognitivement handicapées; et, contrairement à d’autres handicaps, le handicap intellectuel est fondamentalement dégradant puisqu’il remet en question la capacité d’une personne à atteindre les standards pour être considérée comme concitoyenne, voire comme personne.

Comme le présente la philosophe Eva Feder Kittay[v], la tradition philosophique occidentale, de l’antiquité grecque jusqu’à nos jours en passant par les Lumières, conçoit les statuts de « citoyen∙ne » et de « personne » comme fondés sur deux éléments : la capacité intellectuelle, notamment en termes de pensée critique, et la capacité à participer aux délibérations citoyennes, et donc à présenter un discours et une pensée considérés comme rationnels. Les personnes socialement reconnues comme ayant des lacunes en termes de pensée rationnelle et critique ne sont ainsi pas considérées comme des interlocutrices valables et comme des personnes aptes à prendre des décisions « éclairées », notamment par rapport à leurs propres vies.

S’appuyant sur ce positionnement philosophique, le libéralisme a utilisé et utilise toujours la présomption de limitations intellectuelles pour légitimer les inégalités sociales, notamment en contexte de colonisation :

« L’une des caractéristiques supposées des peuples primitifs était l’incapacité à faire usage de nos esprits (minds) ou de notre intellect. […] Dépourvu∙e∙s de ces qualités, nous n’avions pas les qualifications nécessaires pour accéder à la civilisation, ni même à l’humanité. En d’autres mots, nous n’étions pas « entièrement humain∙e ∙s »; certain∙e∙s d’entre nous n’étaient pas même considéré∙e∙s partiellement humain∙e∙s[vi]. » – Linda Tuhiwai Smith

J’observe qu’en réaction, dans le processus de subversion d’une étiquette en identité positive, la plupart des groupes en quête d’émancipation sentent le besoin de se dissocier de la présomption de déficience intellectuelle qui pèse sur eux et légitime leur subordination.

Cette dissociation leur est nécessaire pour revaloriser leur statut et subvertir les catégories sociales altérisantes qui légitiment leur subordination. Toutefois, en revendiquant un statut d’égalité et en refusant la subordination sur la base de leurs capacités intellectuelles, ces groupes valident et reconduisent inévitablement l’idée selon laquelle un manque de capacités cognitives disqualifierait une personne d’un statut pleinement humain et légitimerait sa subordination. Lorsque des groupes remettent leur statut d’infériorité en question en se dissociant de ceux et celles dont la subordination serait légitime plutôt qu’en revendiquant une équité inconditionnelle sur la base d’une humanité commune, l’émancipation des un∙e∙s se fait au détriment de celle des autres.

Difficile par la suite pour les personnes catégorisées comme ayant une déficience intellectuelle de s’approprier et de subvertir une catégorisation fondée sur une caractéristique distinctive unanimement considérée comme « disqualifiante » sur le plan de l’humanité… Comment pourraient-elles se bâtir une identité positive à partir d’une caractéristique affectant leur capacité à être reconnues comme interlocutrices valables, comme égales, comme personnes à part entière? Comment pourraient-elles revendiquer fièrement un statut qui les prive de considération et de dignité?

Pour protéger leur estime personnelle, plusieurs personnes n’ont de choix que de nier leur handicap face aux autres, mais surtout face à elles-mêmes. Ainsi, les personnes que j’ai rencontrées se perçoivent – et certaines se valorisent – d’abord et avant tout comme des personnes itinérantes ou ayant vécu l’itinérance; comme Alphonse, elles nient généralement avoir des limitations intellectuelles et participent à la reconduction des préjugés, très présents dans le milieu de la rue, à l’endroit des « mongols » et des « soucoupes » dont ils cherchent à se dissocier : « [Mon travailleur social] m’a envoyé dans une résidence, je suis resté là une semaine pis je suis parti. C’est des déficients, là-bas. J’aime pas ça, les déficients! »

Comme d’autres personnes composant avec une caractéristique socialement stigmatisée, les personnes catégorisées comme ayant une déficience intellectuelle que j’ai rencontrées ne souhaitent pas être intégrées malgré ce qui les distingue. Mais, contrairement aux personnes dont l’étiquette peut être subvertie à travers une identité positive, elles ne souhaitent pas non plus être intégrées pour, ni par leurs caractéristiques distinctives, puisqu’elles refusent de se définir et d’être définies par la catégorisation de déficience intellectuelle, fondamentalement dégradante.

Néanmoins, en parallèle avec cette difficulté, voire ce refus, à s’identifier à cette catégorie et à la « différence », une minorité des personnes que j’ai rencontrées y font référence, mais dans un contexte bien précis : lorsqu’elles évoquent leurs besoins particuliers et les accommodements qu’elles nécessiteraient, que ce soit de la part de leurs proches ou des organismes communautaires et institutions publiques. Elles me rappellent ainsi régulièrement qu’il manque de services sociaux et de santé spécialisés en déficience intellectuelle décents et non infantilisants. Concrètement, elles souhaitent des services qui reconnaissent leurs limitations et leur offrent le soutien particulier qu’elles nécessitent sans pour autant présumer de leur incompétence – que ce soit pour comprendre ce qu’on leur explique ou pour prendre elles-mêmes les décisions qui les concernent. Encore une fois, l’important est d’être reconnu∙e dans ses besoins, mais aussi et surtout en tant qu’égal∙e.

C’est dans une optique similaire que, lorsqu’elles se regroupent pour revendiquer leurs droits citoyens, les personnes catégorisées comme ayant une déficience intellectuelle le font à travers des mouvements qui mettent de l’avant leur similarité avec l’ensemble de leurs concitoyen∙ne∙s, comme les Mouvements Personne D’Abord[vii] ou le Regroupement pour la trisomie 21[viii]. Ces mouvements tentent ou ont tenté de faire émerger une identité de groupe positive autour de la catégorisation commune de déficience intellectuelle. Sans surprise, leur succès est toutefois très limité puisque, encore une fois, la catégorisation de déficience intellectuelle, fondamentalement pensée en termes de limitations cognitives et d’autonomie, peut difficilement se revendiquer d’une différence complémentaire qui la rendrait utile dans un contexte social valorisant l’indépendance, la performance et la compétition.

Déficience intellectuelle et emploi

Ce qui m’amène au second élément : en plus d’être peu propice à une revalorisation identitaire, la catégorisation de déficience intellectuelle me paraît se distinguer d’autres catégorisations légitimatrices d’inégalités sociales en ce qu’elle présente un très faible potentiel de subversion à travers la reconnaissance du potentiel de contribution sociale des personnes qu’elle catégorise.

Il est vrai que plusieurs valorisent l’inclusion des personnes catégorisées comme ayant une déficience intellectuelle à travers la reconnaissance de leur potentiel et leur intégration en emploi. Les médias « d’information » font périodiquement l’éloge d’entreprises « à visée sociale » qui embauchent des personnes handicapées, leur permettant ainsi d’enfin voir leur potentiel reconnu, d’être « comme monsieur et madame Tout-le-Monde » et de trouver un sens à leur vie à travers l’emploi[ix].

Cette approche présente d’importants avantages à l’échelle individuelle : dans un système social centré sur le productivisme et la consommation individuelle, vendre sa force de travail permet tout d’abord d’obtenir un salaire, donc un meilleur accès à la normalité et aux opportunités de socialisation (en tant que personne salariée[x], mais aussi consommatrice) dont les personnes en situation de handicap sont généralement privées. De nombreuses études scientifiques associent l’augmentation des ressources financières à la réduction de la dépendance aux proches, à l’augmentation du sentiment d’autodétermination et à l’amélioration de la santé physique et mentale. En outre, jouer un rôle social valorisé permet de sortir de l’isolement et d’améliorer son estime personnelle.

Toutefois, les personnes catégorisées comme ayant une déficience intellectuelle peinent à se montrer à la hauteur d’un marché de l’emploi hautement compétitif où elles peuvent rarement se distinguer en étant plus efficaces, plus productives ou plus éloquentes que les autres. La minorité qui est intégrée au marché de l’emploi régulier est ainsi condamnée à n’occuper que des emplois peu rémunérés et dont personne ne veut; pendant ce temps, les entreprises qui les embauchent pour combler leurs besoins de main-d’œuvre bon marché profitent de subventions gouvernementales visant à favoriser l’équité en emploi des personnes en situation de handicap[xi].

Pour les personnes n’ayant pas d’emploi « régulier », leur exclusion du marché de l’emploi n’implique aucunement qu’elles n’ont pas la capacité de travailler, et surtout pas qu’elles ne travaillent pas : les plus chanceuses, qui bénéficient d’un soutien familial, de proches ou de professionnel∙le∙s, peuvent s’investir par le travail sous-payé (à travers des emplois ségrégués) ou non rémunéré (bénévolat); les moins chanceuses, qui dépendent de filets sociaux les maintenant en situation de pauvreté,  sont d’excellentes candidates pour les travaux dangereux, dégradants et socialement dévalorisés – typiquement, la collecte de contenants consignés pour les hommes et le travail du sexe pour les femmes[xii].

Vers l’inclusion par la reconnaissance de la similarité

Les entreprises et les gouvernements tentent de se donner un visage progressiste en mettant de l’avant des adaptations visant à reconnaître le potentiel particulier de groupes « auparavant » stigmatisés. Ce faisant, ils annoncent une ère post-discriminations où l’inclusion de chacun∙e dans le système capitaliste passera par l’accès à des opportunités d’emploi et de contribution sociale pour tous et toutes.

Il serait absurde de s’opposer à l’égalité des chances et des opportunités, et il est donc délicat de se montrer hostile à une telle approche. Il me semble néanmoins important de le faire, puisque celle-ci est un leurre tant et aussi longtemps qu’elle s’opère à travers une inscription dans les paradigmes dominants centrés sur le productivisme et la compétition. Si notre stratégie se limite à chercher à mettre fin aux inégalités sociales en intégrant, un à un, les groupes souffrant de ces inégalités en revalorisant leurs identités et en reconnaissant leur potentiel de contribution sociale, on se limite forcément à créer, dans les mots de Frantz Fanon, une « classe d’esclaves affranchis » ayant réussi à s’assimiler à un système fondamentalement inégalitaire sans contribuer à l’amélioration des conditions de vie de l’ensemble de leurs concitoyen∙ne∙s[xiii].

Dans cette optique, une approche mettant de l’avant la revalorisation de certaines identités et l’intégration économique de certains groupes par la reconnaissance de leur potentiel de contribution sociale est alléchante puisqu’elle permet des gains rapides et observables. Elle n’est toutefois pas suffisante pour subvertir les paradigmes légitimant les rapports sociaux inégalitaires sur lesquels est fondé notre système social. Ce dernier se base sur le principe de la chaise musicale et ne fonctionne que parce qu’il comporte une partie de laissé∙e∙s-pour-compte et que les participant∙e∙s compétitionnent pour les sièges plutôt que de s’allier pour contester les règles du jeu.

Les grandes gagnantes des discours qui se contentent de revendiquer un accès équitable aux sièges disponibles, en présentant la diversité comme un « potentiel dont on ne peut pas se priver », sont les entreprises, qui profitent d’une main-d’œuvre captive, remplaçable et peu coûteuse. Le conseil du patronat du Québec a d’ailleurs récemment trouvé dans les personnes handicapées le potentiel nécessaire pour « répondre aux différents défis que représentent les besoins de main-d’œuvre au Québec » et « [est fier] de dévoiler une formation inédite pour aider les employeurs et les gestionnaires dans le processus d’embauche de personnes en situation de handicap[xiv] ». Si l’on reformule sans langue de bois : les personnes en situation de handicap sont une ressource mobilisable pour répondre aux besoins des entreprises, et leur « intégration en emploi » est conditionnelle à ce que les entreprises leur reconnaissent une utilité et n’aient trouvé personne d’autre pour pourvoir le poste. Leur potentiel distinctif : premièrement, manquer d’alternatives pour sortir de la pauvreté ou obtenir des emplois décents; deuxièmement, permettre aux gouvernements de couper allègrement dans les programmes sociaux inconditionnels sous prétexte qu’intégration sociale et emploi sont synonymes, qu’il y a de la job pour tout le monde et que ce serait la responsabilité de chacun∙e de développer son potentiel et de trouver comment vendre sa force de travail.

Toutefois, comme on le voit avec le cas limite de la déficience intellectuelle, il est faux de croire que les paradigmes sociaux dominants permettent d’accorder une valeur à la différence et de reconnaître la contribution sociale de tous et toutes. En cherchant à s’émanciper à l’échelle individuelle ou groupale, et en se montrant à la hauteur des exigences d’une société fondée sur la compétition et l’exploitation, on reconduit le paradigme selon lequel notre valeur est liée au potentiel de notre travail à générer des profits récupérables par les entreprises.

En proposant de reconnaître et de célébrer la similarité plutôt que la différence, les personnes catégorisées comme ayant une déficience intellectuelle mettent en lumière l’impératif de concevoir la subversion des catégories sociales stigmatisantes comme un moyen plutôt qu’une finalité.

Elles rappellent que chacun et chacune a une valeur intrinsèque et que la seule manière de réellement s’attaquer aux inégalités sociales est d’exiger un accès universel et inconditionnel aux ressources et au soutien nécessaires pour avoir accès à des conditions de vie décentes ainsi qu’à des espaces et opportunités d’épanouissement et de contribution sociale valorisée.

[1] Je remercie chaleureusement Mariette Cliche-Galarza, Patrick Asselin-Mullen, Guillaume Ouellet, Étienne Guertin ainsi que les deux réviseur∙e∙s anonymes de L’Esprit Libre pour la pertinence de leurs commentaires critiques par rapport aux premières versions de ce texte.

[2] Les personnes que j’ai rencontrées sont catégorisées comme ayant une déficience intellectuelle légère et ne sont ainsi pas représentatives de l’ensemble des personnes catégorisées comme ayant une déficience intellectuelle, dont certaines, comme le souligne la philosophe Eva Feder Kittay, ont des difficultés si importantes qu’aucun soutien ou aucun environnement social ne pourrait leur permettre de prétendre à l’indépendance. Environ 85 % des personnes catégorisées comme ayant une déficience intellectuelle sont considérées comme ayant une déficience légère.

       Eva Feder Kittay, 2001, “When Caring Is Just and Justice Is Caring: Justice and Mental Retardation,” Public Culture, vol.13, no.3, pp.557–80, Durham. doi: 10.1215/08992363-13-3-557

       CRDI Montérégie-Est, 2010, « Guide d’accès aux services spécialisés du CRDI Montérégie-Est », Service des communications du CRDI Montérégie-Est, Longueuil.   https://www.laressource.ca/images/ressources/guide_dacces_aux_services_specialises_du_crdi_de_la_monteregie-est.pdf

[3] Les travaux d’Edgerton ainsi que ceux de Bogdan & Taylor montrent très bien à la fois le caractère arbitraire des diagnostics de « retard mental » et les conséquences de cet étiquetage dans la vie des personnes ainsi catégorisées, notamment sur leur définition identitaire, sur leur estime personnelle, sur leurs interactions avec autrui et sur les services sociaux et de santé qui leur sont imposés et/ou auxquels elles ont accès. Par rapport à l’invalidité scientifique et au caractère arbitraire du concept de quotient intellectuel (QI), central dans l’évaluation diagnostique de la déficience intellectuelle, voir les travaux de Fischer et ses collègues.

       Robert Bogdan et Steven J. Taylor, 1994, The Social Meaning of Mental Retardation: Two Life Stories, Teachers College Press, New York et Londres.

       Robert B. Edgerton, 1967, The Cloak of Competence: Stigma in the Lives of the Mentally Retarded, University of California Press, Californie.

       Claude S. Fischer, Michael Hout, Martín Sánchez Jankowski, Samuel R. Lucas, Ann Swidler, et Kim Voss, 1996, Inequality by Design: Cracking the Bell Curve Myth, Princeton University Press, Princeton.

[4] Voir par exemple, la série Ask an Autistic mise en ligne sur la chaîne YouTube personnelle d’Amythest Schaber : Amythest Schaber, « Ask an Austistic Episodes », 27 septembre 2016, publié sur YouTube. https://www.youtube.com/playlist?list=PLAoYMFsyj_k1ApNj_QUkNgKC1R5F9bVHs

[5] Voir par exemple la présentation TED d’Hugo Horiot, disponible en ligne: Tedx Talks, « L’autisme, une chance pour la société | Hugo Horiot | TEDxEMLYON », 13 février 2018, publié sur YouTube. https://www.youtube.com/watch?v=PUdZJVde7lw

[6] Eva Feder Kittay, 2001, op cit.

[7] Linda Tuhiwai Smith, 2012[1999], Decolonizing Methodologies: Research and Indigenous Peoples, Zed Books & Otago University Press, Londres & Dunedin, p. 26.

       Traduction libre. Citation originale: « One of the supposed characteristics of primitive peoples was that we could not use our minds or intellects. […] By lacking such virtues we disqualified ourselves, not just from civilization but from humanity itself. In other words we were not ‘fully human’; some of us were not even considered partially human. »

[8] Ces mouvements ont débuté en Oregon, dans les années 1970, sous l’appellation People First.

       « History of People First », People First of West Virginia, consulté le 6 février 2019, http://peoplefirstwv.org/old-front/history-of-people-first/

       « Un peu d’histoire sur les Mouvements des Personnes D’Abord… », Mouvement des Personnes D’Abord de Drummondville, consulté le 6 février 2019, http://www.mpda-drummond.qc.ca/pgeprinc/acceuil.html

[9] Regroupement pour la Trisomie 21 du Québec, consulté le 6 février 2019, https://trisomie.qc.ca/

[10] Voir par exemple les articles suivants :

       Sophie Côté, 7 avril 2018, « Handicapés ou déficients, ce sont des perles rares », Le Journal de Montréal, Montréal. https://www.journaldemontreal.com/2018/04/07/handicapes-ou-deficients-ce-sont-des-perles-rares

       TVA Nouvelles, 12 octobre 2018, « Les personnes handicapées, un bassin pour les employeurs », TVA Nouvelles, Montréal. https://www.tvanouvelles.ca/2018/10/12/les-personnes-handicapees-un-bassin-pour-les-employeurs

[11] « Salariée » et non pas « travailleuse », puisque la plupart des personnes sans salaire travaillent pour subvenir à leurs besoins ou en s’impliquant bénévolement dans leurs communautés. Contrairement aux idées reçues, les personnes catégorisées comme ayant une déficience intellectuelle sont loin de faire exception à la règle. J’aborde cette question dans mon mémoire de maîtrise (pp.74-75) :

       Stéphane Handfield, 2017, S’autodéterminer « dans la bonne direction » : Enjeux éthiques et relationnels de l’accompagnement auprès de personnes catégorisées comme ayant une déficience ou des limitations intellectuelles et vivant en situation d’itinérance ou de grande précarité, mémoire de maîtrise, Université de Montréal – Département de sociologie, Montréal. https://papyrus.bib.umontreal.ca/xmlui/handle/1866/20364

[12] Matthieu Laroche, 17 juin 2016, « ASPERGER, AUTISTE, TRISOMIQUE, SOURD. POURQUOI SE CASSER LA TÊTE À LEUR OFFRIR UNE JOB? », Blog personnel. http://matthieularoche.ca/asperger-autiste-trisomique-sourd-pourquoi-se-casser-la-tete-a-leur-offrir-une-job/

       Main-forte Montréal Inc., consulté le 6 février 2019, https://mainfortemontreal.org/

       « Subvention salariale pour employés »,  Ministère québécois du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale, consulté le 6 février 2019, http://www.emploiquebec.gouv.qc.ca/entreprises/recruter/aide-financiere-a-lembauche/subventions-salariales-pour-employes/

[13] J’aborde encore une fois cette question dans mon mémoire de maîtrise. Stéphane Handfield, 2017, op. cit.

[14] Frantz Fanon, 2010[1961], Les Damnés de La Terre, La Découverte poche, Paris, p.61.

[15] Conseil du patronat du Québec, 7 juin 2018, « 22e édition de la Semaine québécoise des personnes handicapées − Le CPQ et ses partenaires lancent une formation inédite pour améliorer le processus d’embauche des personnes en situation de handicap », Communiqué de presse. https://www.cpq.qc.ca/fr/publications/communiques-de-presse/22e-edition-de-la-semaine-quebecoise-des-personnes-handicapees-le-cpq-et-ses-partenaires-lancent-une-formation-inedite-pour-ameliorer-le-processus-d-embauche-des-personnes-en-situation-de-handicap/

Liban : de la résilience à la résistance

Liban : de la résilience à la résistance

Par Adèle Surprenant

Suite à l’annonce de nouvelles taxations par le gouvernement jeudi dernier, la population libanaise se mobilise partout au pays. Après six jours de manifestations, la démission de quatre ministres et l’abandon de certaines taxes controversées, le mouvement ne semble toujours pas s’essouffler.

Assis au volant de son service, un taxi collectif palliant à l’absence de transport publics, Ahmed se prépare à retrouver les manifestant·e·s rassemblé·e·s depuis la veille au centre-ville de Beyrouth : « Ma voiture ne me rapporte même pas assez d’argent pour survivre. Khalas[1], ce soir je vais la brûler avec le reste », laisse-t’il échapper entre deux coups de klaxons.

Alors que le Liban fait face à une crise économique et financière majeure, le gouvernement libanais annonçait, le 17 octobre, l’instauration de nouvelles taxes sur le tabac, l’essence ainsi que sur l’application de messagerie WhatsApp. De nouvelles mesures retirées dès le lendemain des premières manifestation, suivi de près par une annonce du Premier-ministre Saad Hariri, accordant un délai de 72 heures aux élu-e-s pour approuver une série de réformes.

L’annonce anticipée du budget pour l’année 2020 inclut une réduction de 50% de la rémunération des députés, ministres et présidents actuels et passé. Aucune nouvelle taxe n’y est prévue, alors que l’effort pour réduire le déficit budgétaire repose sur une restriction des dépenses publiques. La Banque du Liban devra aussi participer à la hauteur de 5 100 milliards de livres libanaises au courant de la prochaine année fiscale. Le délai arrivé à échéance et les nouvelles réformes consenties, la foule est toujours au rendez-vous, reprenant les slogans des Révolutions arabes de 2011 (« Le peuple veut la chute du régime »). Entre deux appels à la révolution, une militante confie ne pas être prête à quitter la rue : « Nous resterons là jusqu’à ce qu’ils partent, tous jusqu’au dernier. »

Un ras-le-bol généralisé

Eux, ce sont les élites politiques et économiques du pays, dont certains sont d’anciens seigneurs de guerre au pouvoir depuis la fin de la Guerre civile, en 1990. Accusés de corruption et de clientélisme, les élus sont maintenus au pouvoir par un système de confessionnalisme politique[i] basé sur le dernier recensement démographique datant de 1932, et assurant une représentation proportionnelle au parlement des 18 communautés religieuses officiellement reconnus.

Un système aujourd’hui rejeté par les manifestant·e·s et la société civile, réclamant notamment l’établissement d’un gouvernement constitué de députés indépendants, la fin de l’impunité pour les politiciens corrompus et la mise en place d’un nouveau système électoral.

C’est ce que revendique Mohammad Serhan, 29 ans, chargé de projet pour le Bloc national libanais, un parti politique prônant, auprès d’autres membres de la société civile, l’établissement d’un cabinet ministériel technocrate, désignés par élections anticipées.

Interrogé sur la possibilité d’une réforme constitutionnelle, discutée parmi certain·e·s manifestant·e·s, le militant est catégorique : « Comment pouvons-nous faire confiance aux politiciens pour mettre en place une nouvelle constitution, alors qu’ils nous mentent depuis presque trente ans? »

De tels propos résonnent chez Layla, 52 ans, accompagnée ce samedi par ses deux filles de 16 et 25 ans : « Je n’attends plus rien des politiciens. Mon aînée est sans travail depuis plus d’un an, et moi je suis sans espoir », confie-t’elle avec, à la main, une pancarte où l’on peut lire : « Unis pour le futur. »

Une réponse insuffisante

Le mouvement de contestation, où sont représentées pour une rare fois toutes les franges de la population, a donné lieu à des scènes inédites : des salons de barbiers improvisés au DJ techno dans la ville sunnite de Tripoli, la plus pauvre du bassin méditerranéen, sans compter les corvées de ménage spontanées prises en charge par des manifestant·e·s ou encore les distributions gratuites de bouteille d’eau.

« Nous avons déjà gagnés », s’exclame cet étudiant de 26 ans, « nous avons gagnés parce que pour une fois nous sommes uni·es! »

Une victoire énorme pour les libanais·e·s, divisé·e·s sur le plan politique et religieux par quinze ans de conflits, mais aussi par les enjeux liés à la présence de centaine de milliers de réfugié·e·s palestinien·ne·s et syrien·ne·s.

Pour Mohammad Serhan, la division est aussi économique. Alors que le quart de la population du Liban vit sous le seuil de la pauvreté, d’autres défilent en BMW dans les quartiers chics de la capitale. Annoncés par le Premier ministre Saad Hariri avec l’ambition de régler la crise, le budget de 2020 a été adopté ce lundi, incluant certaines mesures de redressement économique visant notamment à ramener le déficit budgétaire à 0,6%.

Des promesses insuffisantes, d’après le militant. Selon lui, la contestation réclame des changements structurels de plus grande ampleur, qui vont d’une réforme de la loi électorale à l’abolition du confessionnalisme politique, en réponse à une population qui « en a marre de l’économie, même si ce n’est pas tout le monde qui comprends l’économie. »

Entre deux regards sur son téléphone, qui n’arrête pas de sonner depuis le début de la révolte, il insiste sur le fait que « les gens sont fatigués des politiciens, mais ils ne connaissent pas tous bien la politique. Les gens sont sortis parce qu’ils [et elles] sont blessé·es, parce qu’ils [et elles] sont fatigué·es, parce qu’ils [et elles] sont pauvres, parce qu’ils [et elles] n’ont aucuns droits. »

CRÉDIT PHOTO:  Nader Bahsoun

[1] « Assez » en arabe.

[i] Le confessionnalisme politique est un système basé sur la représentation proportionnelle des 18 communautés religieuses officiellement reconnu au gouvernement. Au Liban, ce système a été adopté en 1943 lorsque le pays à acquis l’indépendance face à la puissance mandataire français. 

Le quotidien des grandes luttes : Regards croisés sur les littératures autochtones

Le quotidien des grandes luttes : Regards croisés sur les littératures autochtones

Les littératures autochtones prennent aujourd’hui une place incontestable au sein du paysage littéraire québécois. Qu’il s’agisse de Joséphine Bacon qui a récemment remporté le Prix des libraires 2019 dans la catégorie « poésie » avec son dernier recueil Uiesh, quelque part, de la poésie de Natasha Kanapé Fontaine, de celle de Marie-Andrée Gill, ou encore des romans acclamés de Naomi Fontaine, Kuessipan et Manikanetish, ainsi que Shuni, paru cet automne, les œuvres d’autrices et d’auteurs autochtones émerveillent le lectorat québécois. Ainsi, quiconque désire aujourd’hui se plonger dans l’univers de ces peuples au moyen de la littérature le peut. Si cette dernière permet un dialogue entre différentes cultures, langues et territoires, elle peut aussi servir à recenser la parole de celles et ceux qui subissent le colonialisme depuis longtemps et encore aujourd’hui de différentes manières. Or, à plus petite échelle, et sans être pour autant moins important, il semble que la littérature se pose comme pivot pour s’accrocher, vivre et entrer en contact avec le quotidien des Premiers Peuples. Cet appel à la vie quotidienne, à la banalité, aux petites routines qui peuplent l’existence de chacun·e pourrait être perçu comme une autre manière de concevoir la décolonisation, mais surtout de l’humaniser.

Au Québec, bien qu’on assiste depuis quarante ans à un essor de plus en plus important des œuvres littéraires autochtones, la présence de celles-ci dans les cours de français demeure timide. Inversement, les étudiant·e·s francophones découvrent peu à peu le champ des études littéraires autochtones, mais aussi les potentiels qui s’en dégagent. Or les références théoriques sur la question se font plutôt rares dans la langue de Molière[i]. Pour aider à paver la route, la maison d’édition Mémoire d’encrier s’est tournée vers des textes déjà publiés dans l’autre langue coloniale, l’anglais, pour finalement lancer en 2018 l’ouvrage Nous sommes des histoires : Réflexions sur la littérature autochtone, qui regroupe des textes théoriques universitaires, mais aussi des points de vue d’écrivain·e·s sur leur travail et sur les différentes dimensions que peut prendre celui-ci. Ce fut, d’une part, un travail de recension de ces textes, et d’autre part, un travail de traduction de l’anglais au français. Désormais, le lectorat francophone a accès à des textes lui permettent de constater que la littérature, oui, peut divertir, émerveiller ou choquer. Pour certain·e·s, les lettres et les histoires deviennent parfois aussi des outils de lutte au quotidien.  

Pour mieux explorer ce qui vient d’être mentionné, deux jeunes militantes ont été contactées. Questionnées afin de savoir si la lecture d’œuvres autochtones a pu à certains moments influencer leur parcours et leur travail militant, la réponse fut positive. L’idée qui s’est dégagée de ces entrevues a finalement dévié vers un appel à s’intéresser aux quotidiens des gens issus des communautés autochtones.

Premières lectures 

Jointe par téléphone, la militante métisse Maitée Labrecque-Saganash, se rappelle ses premières lectures. « Mon père m’a appris à lire et à écrire à 3 ans, j’avais genre 3 ans et demi. J’ai commencé à lire tôt. Je gossais vraiment, j’étais assise à la table pis je lisais mon article de journal vraiment tranquillement[ii]. » Elle dit grandir dans une famille ou la culture est très présente et valorisée. D’une mère québécoise, Élaine Labrecque, et d’un père cri, l’homme politique Roméo Saganash, Maitée Labrecque-Saganash est très tôt entourée de livres. « Mes parents avaient des grosses grosses bibliothèques faites sur mesure pour mettre tous leurs livres, pis y’en avait vraiment beaucoup. Mon père avait plein de livres sur Louis Riel, sur les résistances autochtones, sur la convention de la Baie-James, sur l’arrivée des colons en territoire cri[iii]. » Elle raconte avec humour que c’est en posant naïvement à ses parents la question de savoir qui était Louis Riel que ceux-ci lui répondent « Bin Louis Riel y’est comme toi, il est Cri et francophone ». Et elle poursuit : « Mais là, il fallait qu’ils m’expliquent qu’ils l’ont pendu, genre… Comment t’expliques ça à ton enfant, comment t’expliques l’impérialisme canadien et la colonisation à ton enfant? » ajoute-t-elle en riant un peu de la délicatesse d’une telle situation, mais peut-être aussi de la complexité de celle-ci. Et qui dit grandir dans une situation familiale complexe peut aussi vouloir dire identité complexe : « J’pense que mes parents savaient que j’allais avoir une identité compliquée, alors mes parents m’ont amenée tôt dans des musées, à me faire lire, alors j’pense que ç’a toujours fait partie de ma vie, vraiment, les arts[iv]. »

Pour la militante allochtone abitibienne Élise Blais-Dowdy, qui s’implique entre autres à titre de co-porte-parole du Comité citoyen de protection de l’Esker de Saint-Mathieu-Berry où une minière de la compagnie Sayona cherchait récemment à éviter l’examen du Bureau d’audiences publiques en environnement (BAPE) pour son projet de mine de lithium, c’est au Cégep que ses contacts avec les littératures autochtones ont débuté. Celle qui, après des études en soins infirmiers, s’est dirigée vers les études autochtones à l’Université de Montréal, se souvient que c’est à la lecture du livre relatant la vie de Dominique Rankin, On nous appelait les sauvages, qu’elle a connu l’effet chamboulant de la littérature. « J’accédais tout d’un coup à un tout autre récit de l’histoire de ma région d’appartenance, l’Abitibi », confie-t-elle. Après ses études dans la métropole, Élise Blais-Dowdy est revenue à s’établir à Val-d’Or, notamment en raison d’un emploi comme agente de recherche à la Commission d’enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services publics du Québec. Elle demeure marquée par cette prise de conscience, du « fait que même dans un contexte de proximité [avec les Premières Nations], dans des villes comme Amos et Val‑d’Or, où l’on retrouve une forte présence des membres des Premières Nations, il est possible de vivre sans jamais connaître les réalités historiques entourant notre cohabitation. »

Les mots du quotidien

Une erreur qui guette celui ou celle qui se penche sur les questions autochtones est d’adopter une posture essentialiste et une vision figée de ce que c’est d’être autochtone aujourd’hui au XXIe siècle. Or, s’y intéresser dans un contexte journalistique ou universitaire peut amener l’initié·e à ne s’attarder qu’aux grands enjeux et problèmes liés au colonialisme. Bien que ceux-ci soient très importants et déterminants, ils occultent parfois les particularités et les nuances qui fondent les individus. À cet effet, le partage du quotidien, que permettent entre autres l’écriture et la lecture, se présente comme une autre manière d’aborder les cultures et enjeux concernant les Premières Nations.

Maitée Labrecque-Saganash travaille depuis un peu plus d’un an au Cree Health Board à Waswanipi où elle s’occupe principalement des communications, en cherchant, notamment, à intégrer des savoirs traditionnels aux plateformes Web, ou bien en allant à la rencontre des ainé·e·s pour documenter des histoires relatant « The cree way of life » ( Eeyou pimatsiiwin, en langue crie, Le mode de vie cri, en français)Parallèlement à ces fonctions, elle tient aussi des chroniques dans différents médias, dont le quotidien montréalais Métro. Elle se réjouit d’ailleurs que cette tribune lui permette de rejoindre autant de gens à Montréal et au Québec : « J’pensais pas qu’il y avait autant de gens qui me lisaient. Je suis contente que ces personnes-là, comment je pourrais dire… enjoy my daily, how I talk about my daily life (apprécient mon quotidien, comment je parle de ma vie quotidienne), parce que le quotidien, quand tu es dans une réserve, est tellement différent du quotidien en ville. »  Ainsi, si dans ses chroniques elle traite d’enjeux plus larges, témoigner de son quotidien, parfois sous forme de tranches de vie, n’est pas moins important, au contraire : « Juste le quotidien, comment on est, comment on interagit, les gens s’intéressent à ça, et moi je suis contente que les gens aiment nous connaître de cette façon-là ; comme un peuple actif, comme des individus qui vivent une vie au quotidien, qui ne font pas juste souffrir à la télé, qu’on a une vie quotidienne. On a nos petites routines, nos codes sociaux, on est un peuple qui est présent dans le temps. »

De son côté, Élise Blais-Dowdy, qui dans son parcours académique a été amenée à bonifier sa connaissance des cultures autochtones en lisant des textes plus théoriques ou des essais, croit que même si la dimension humaine demeure présente dans de tels textes « il y a peut-être un risque qu’après avoir lu des récits très militants, proposant des idéaux de décolonisation à atteindre, on se retrouve déçu lorsque l’on se rend compte de la multiplicité des enjeux du quotidien à surmonter » (sous-financement généralisé des services publics, problématiques de logement, insécurité alimentaire, etc.)[v]. Voilà pourquoi la lecture de textes plus littéraires peut s’apparenter à « des rencontres humaines qui n’auraient pas pu avoir lieu autrement »[vi]. La littérature permet-elle d’éviter d’essentialiser les Premières Nations? « Tout à fait », répond sans hésiter la militante, avant d’enchaîner sur une anecdote qui s’est produite lors d’une soirée de contes et légendes présentée au site culturel Kinawit à Val-d’Or. Élise Blais-Dowdy raconte : « Nous avons rencontré Johanne Wabanonik de la communauté de Lac-Simon. Pour cette soirée, Johanne a tout simplement décidé de partager avec nous qui elle était, quel était son rôle dans sa communauté (…) et comment elle vivait au quotidien son identité culturelle. Ce fut un partage humain ancré dans le quotidien qui a présenté les éléments tels que l’interprétation des rêves, l’utilisation de plantes médicinales, la pratique de cérémonies de guérison. Non pas comme des éléments de  »contes et légendes », mais bien comme des pratiques structurantes qui font partie concrètement de la vie de tous les jours de cette personne. »

« Autochtone » mais pas que ça 

Si lors de leurs entretiens, Maitée Labrecque-Saganash et Élise Blais-Dowdy ont été jointes dans le but de discuter de littérature et du lien que cet intérêt pouvait entretenir avec leurs militantismes, le sujet a bien évidemment dévié quelques fois, et ce pour le mieux. L’idée initiale d’aborder l’entrevue strictement en ce sens était en quelque sorte limitée. En parlant d’auteurs ou d’autrices autochtones qu’elle a aimé lire dernièrement, Élise mentionne l’autrice Virginia Pesemapeo Bordeleau : « J’ai aimé lire L’amant du Lac, que j’ai reçu tout simplement comme une magnifique histoire d’amour et de sensualité. Le récit prend lieu autour du lac Abitibi, et lorsque j’ai eu la chance d’aller le voir pour la première fois à partir de l’île Nepawa en Abitibi-Ouest, je me rappelle simplement avoir souri en repensant au roman de Virginia Pesemapeo Bordeleau. Cette lecture a donc eu pour effet d’humaniser un lieu nouveau, et je trouvais tout simplement ça beau et agréable. » L’appréciation de ce roman semble donc s’être faite en deçà de son origine identitaire, comme quoi il est aussi de mise d’apprécier la qualité du texte en soi.

Si pendant qu’elle résidait à Québec ou à Montréal « lire des auteurs autochtones [lui] faisait du bien parce qu'[elle était] loin de chez [elle] », depuis plus d’un an, celle qui habite principalement à Waswanipi, ne vit plus la même réalité. En Eeyou Istchee, son identité crie n’est plus, si l’on peut dire, en situation minoritaire : « Je n’ai plus à la justifier et je n’ai plus à l’expliquer. (…) J’ai juste à vivre mon identité. » De ce fait, elle peut désormais se dire « je suis chez nous. J’ai le temps de lire d’autres choses aussi », ajoute-t-elle, en rappelant, non sans raison qu’elle est « une personne en dehors de [son] identité autochtone aussi ». Dernièrement, elle dit avoir apprécié lire le recueil Even this page is white de l’artiste Vivek Shraya. Une autre de ses lectures du moment est le recueil de la poétesse Clementine Von Radics In a Dream You Saw a Way to Survive qui traite, entre autres, de rupture amoureuse. « Moi aussi j’en ai des heartbreaks, et moi aussi j’ai une vie en dehors d’être autochtone et d’être militante […] J’ai des expériences humaines en dehors des violences coloniales. J’ai aussi des beaux moments dans ma vie […] et être à la maison, ça me permet de développer ces moments-là aussi, et prendre le temps de rire. Alors, ouais, je prends le temps de lire autre chose aussi. »

Au terme de ces échanges sur la littérature et sur les rapports qu’ont pu entretenir ces deux militantes avec celle-ci, il semble que c’est surtout un appel au dialogue et à l’écoute qui se dégage de ces entrevues. Sur ce point, nul ne doute que la littérature peut permettre ces rapprochements.  

[i] Louis-Karl Picard-Sioui. In « Nous sommes de histoires : réflexions sur la littérature autochtones »

CRÉDIT PHOTO: Renaud Camus – FLICKR