La sous-valorisation de l’expertise des femmes dans les médias, des chiffres et un projet

Un panel politique dans une émission télévisée du matin. Un article dans une revue grand public. Une table ronde à la radio. Qu’ont en commun ces trois scénarios médiatiques? Les femmes y sont toujours minoritaires, voire absentes. En fait, les femmes représentent en moyenne 29 % des voix entendues comme expertes dans les grands médias canadiens1.

Si la sous-représentation des femmes en politique a mené à un mouvement Twitter intitulé #DéciderEntreHommes, l’absence des femmes comme expertes dans les médias devrait s’intituler #DiscuterEntreHommes. Pourquoi les femmes interviennent-elles moins dans les médias? Qu’en est-il des préoccupations et des idées qui leur sont propres, des travaux et des projets qu’elles mènent? À une époque où l’on compte des femmes dans tous les domaines, parfois même en plus grand nombre que leurs homologues masculins, pourquoi leur voix se fait-elle encore si rare, et quelles sont les conséquences de cette invisibilisation?

Cet article établit d’abord un portrait quantitatif de la situation des femmes dans les médias canadiens. Il détaille ensuite quatre impacts majeurs de cette sous-représentation, soit l’équation entre expertise et masculinité; le sentiment d’imposture que ressentent les expertes; l’absence de perspectives féminines ou féministes sur les sujets traités et les inégalités en termes d’opportunités professionnelles. Enfin, il présente un projet d’envergure en cours de développement, intitulé Femmes Expertes, qui offrira soutien, formation et visibilité aux expertes pour mettre fin aux inégalités de représentation médiatique entre les femmes et les hommes. Nous nous basons sur les données quantitatives disponibles sur le sujet, ainsi que sur une quinzaine d’entrevues réalisées durant l’été 2018 avec des expertes et des journalistes femmes.

Portrait de la situation

Au Canada, 71 % des personnes citées dans les médias sont des hommes, contre seulement 29 % de femmes. C’est le constat affligeant qu’a établi la chercheuse Marika Morris, de l’Université Carleton, lors d’une enquête menée en 2015. Les médias publics font généralement meilleure figure que leurs concurrents privés : en tête de peloton, on retrouve Tout le monde en parle (41 % de femmes), suivi de CBC The Current (40 %), du Toronto Star (34 %), de La Presse (28 %), du Globe and Mail (27 %), du National Post (26 %) et de CTV National News (23 %).

Cette inégalité basée sur le genre a été confirmée au Québec par une étude à plus petite échelle menée à l’hiver 2018 par Véronique Lauzon. Dans une étude sur cinq jours des grands quotidiens québécois (Le DevoirLe Journal de Montréal et La Presse+), la journaliste de La Presse a découvert que les femmes occupaient la une en photo ou en titre dans seulement un cas sur quatre.2 De plus, parmi les 1500 interlocuteurs, interlocutrices, ou personnes citées comprises dans l’échantillon, seulement entre 22 % et 27 % étaient des femmes, selon le journal. Le Québec ne fait pas meilleure figure que le reste du Canada.

Le portrait au Québec et au Canada est toutefois légèrement plus reluisant qu’en France, où seulement 19 % des expert·es cité·es sont des femmes.3 Les chiffres de l’Observatoire de la parité dans la presse française démontrent également que parmi les 100 personnes les plus médiatisées dans l’Hexagone en 2017, moins de 17 % étaient des femmes.4

Il est intéressant de noter que les hommes canadiens dépassent les femmes canadiennes comme intervenants dans toutes les catégories de travail. Par exemple, 66 % des universitaires cité·es dans les médias sont des hommes, comme 76 % des politicien·nes, 70 % des représentant·es non-élu·es du gouvernement, 52 % des travailleurs et travailleuses d’ONG, 78 % des intervenant·es associé·es à des entreprises privées, 73 % des avocat·es et membres d’autres professions juridiques, 55 % des intervenant·es du milieu de la santé, 66 % des sources dans le monde des médias, 66 % dans les milieux dits « créatifs » et 88 % du personnel policier. Pour celles et ceux qui avancent que les femmes sont simplement moins représentées dans les professions où elles sont moins présentes, notons que les femmes sont toujours sous-représentées, peu importe leur proportion dans les différentes sphères professionnelles.5

La parité est atteinte dans seulement une des catégories analysées par Morris, celle des vox populi, c’est-à-dire lorsqu’un·e journaliste interroge des passants dans un lieu public. La diversité des statistiques dans ces « vox pop » varie grandement selon le ou la journaliste, certain·es maintenant une bonne diversité en termes de genre, de communautés culturelles et d’âge, et d’autres moins.

Une autre catégorie où la parité est presque atteinte est celle des « victimes ou témoins ». Si l’échantillon de Morris est pris dans son ensemble (intervenant·es canadien·nes et internationaux·ales), 47 % des victimes ou témoins cité·es sont des femmes, alors que dans l’échantillon seulement canadien, 44 % sont des femmes. Ici, comme dans le cas des vox populi, ce n’est donc pas l’expertise des femmes qui est mise de l’avant. Au contraire, c’est en tant que victime ou individu passif qu’elles se taillent une place dans les médias, renforçant d’autant les stéréotypes de genre qui minent la présence des femmes dans la sphère publique et menacent leur image d’experte.

Les réseaux sociaux, aujourd’hui d’incontournables plateformes médiatiques, renforcent l’environnement délétère dont sont victimes les femmes. Une étude récente démontre que sur Twitter, la voix des journalistes politiques de sexe féminin est moins entendue, voire marginalisée, par rapport à celle de leurs collègues masculins. Ceux-ci retweetent massivement les gazouillis de leurs homologues masculins mais pas ceux des femmes.6 Plus inquiétant encore, Amnistie internationale a décrié la violence dirigée envers celles qui prennent la parole sur Twitter, qualifiant la twittosphère de « toxique » pour les femmes et condamnant vertement la compagnie pour son inaction en la matière7. Abus psychologiques, menaces de viol et de violences, harcèlement, atteintes à la vie privée – la liste des méfaits est longue et alarmante, au point de faire taire nombre de femmes qui choisissent de quitter la plateforme, renonçant par le fait même à occuper la place qui leur revient dans le (cyber)espace public.

 

Quels impacts?

La sous-représentation des femmes comme expertes dans les médias a plusieurs impacts sur l’information diffusée, mais aussi sur la carrière des femmes qui sont mises de côté. Afin de mieux cerner le phénomène, nous avons interviewé8 en mai et juin 2018 des journalistes ainsi que des femmes expertes dans leur domaine qui ont déjà une présence médiatique ou qui, au contraire, pourraient partager leur expertise mais n’ont pas encore été appelées à le faire. Ce faisant, nous voulions mieux comprendre certaines des préoccupations et des problèmes qui freinent la participation accrue des femmes en tant qu’expertes dans les médias. En se fondant sur les témoignages de ces femmes, nous avons établi quatre principaux types de conséquences de cette inégalité basée sur le genre : la construction sociale de l’expertise comme un apanage masculin; le renforcement du sentiment d’imposture des femmes; l’absence de perspectives féminines ou féministes sur les sujets traités; et l’inégalité d’accès à des opportunités professionnelles.

Premièrement, il existe un cercle vicieux entre la préférence des journalistes pour les intervenants hommes et le fait que l’expertise masculine soit plus valorisée que celle des femmes. Isabelle Fradin, consultante dans le milieu bancaire montréalais, œuvre dans un milieu qui emploie énormément de femmes, mais dont très peu se taillent une place aux échelons élevés de la direction. Mme Fradin raconte qu’elle est sans cesse confrontée à des clients qui prêtent peu attention à ses idées et se tournent plutôt vers des collègues masculins plus âgés qui sont pourtant parfois moins compétents, selon elle. Les récits de nos intervenantes laissent croire que ce genre de phénomène est observable dans plusieurs milieux. Tant sur les lieux de travail que dans les médias, l’expertise féminine demeure souvent dans l’ombre de celle des hommes. Mme Fradin affirme qu’elle répondrait volontiers à des demandes d’entrevues et qu’elle aimerait partager ses connaissances, mais que l’opportunité de le faire ne lui a jamais été offerte. L’omniprésence des voix masculines nous prive ainsi de perspectives nouvelles, diversifiées et plus représentatives.

De plus, moins il y a de femmes représentées comme expertes dans la sphère publique, moins leur expertise est valorisée. Les médias jouent donc un rôle central dans la définition du rôle d’experte, croit la journaliste indépendante et chercheuse en sociologie Raphaëlle Corbeil. En priorisant certaines voix au détriment d’autres, explique-t-elle, les médias orientent la teneur du discours dans l’espace public, mais tracent aussi les contours de l’expert-type, le plus souvent un homme blanc cis. Ainsi tourne la roue : si, dans l’imaginaire collectif, l’expertise est associée à la masculinité, la parole sera davantage offerte à ceux qui correspondent au portrait qu’on se fait d’un expert. Les femmes demeureront invisibilisées et seront moins souvent prises au sérieux.

Deuxièmement, le sentiment d’imposture, ou « l’auto-censure »9 est souvent mentionné par les femmes de notre échantillon. Ce sentiment se trouverait renforcé par la rareté des expertes pouvant servir de modèle dans les médias. De ce fait, pour nos intervenantes, la délimitation de l’expertise constitue souvent un frein majeur à leur participation médiatique. Pascale Cornut St-Pierre, professeure de droit à l’Université d’Ottawa, admet qu’elle s’abstient de répondre à l’affirmative à une demande d’entrevue si elle ne maîtrise pas à la perfection le sujet abordé, craignant d’être prise au dépourvu et affirmant que « la préparation pour une telle entrevue demanderait trop de travail (et de stress !), en échange de peu de gratification ». Pourtant, comme le soulignent les journalistes et les expertes que nous avons interrogées, lorsqu’elles observent leurs collègues masculins, elles remarquent que les hommes hésitent moins souvent à s’aventurer en dehors de leur strict champ d’expertise.

Selon Camille Robert, auteure du livre Toutes les femmes sont d’abord ménagères, «  certains hommes sentent qu’ils sont assez compétents pour parler de n’importe quel sujet et vont plus rarement refuser une invitation, même s’ils ne sont pas qualifiés pour en parler, ou qu’une femme aurait plus à dire ». Pour l’historienne, il s’agit d’une des raisons qui crée un déséquilibre dans l’espace médiatique. Il faudrait donc agir à deux niveaux: que les médias diversifient davantage leurs invitations, mais aussi que certains hommes apprennent à dire non ou à référer à des femmes lorsque la demande ne correspond pas à leur champ de spécialisation.

Marianne Di Croce, candidate au doctorat en philosophie et professeure au cégep de Saint-Jérôme, raconte qu’un de ses bons amis et professeur en philosophie -appelons le Michel- accepte toujours les demandes d’entrevues, même celles qui ne sont pas en lien direct avec son expertise. De fil en aiguille, les demandes se sont multipliées pour Michel, alors que Mme Di Croce refusait souvent sous prétexte qu’elle n’avait pas les connaissances nécessaires pour se prononcer. En constatant que son expertise n’était pas valorisée autant que celle de Michel, elle a un jour adopté comme devise « que répondrait Michel ? » et s’est mise à accorder davantage d’entrevues. Évidemment, cela n’implique pas de prendre la parole sur tous les sujets, mais bien de s’accorder une plus grande confiance en tant qu’experte. La responsabilité revient également aux journalistes, qui doivent redoubler d’efforts afin de trouver une femme pouvant répondre à leurs questions.

Toujours à propos du syndrome de l’imposture, il y a plusieurs années, Mme Demers (nom fictif) a participé à une série documentaire télévisée qui suivait ses débuts professionnels. À l’époque, son manque d’expérience la faisait parfois douter, et le portrait qu’a fait l’émission d’une jeune femme enthousiaste mais anxieuse sonnait juste. Or, elle regrette aujourd’hui d’avoir exprimé aussi candidement ses sentiments devant la caméra et d’avoir avoué souffrir du fameux syndrome de l’imposture. Cette image la suit toujours dans sa carrière, auprès de clients qui se souviennent l’avoir connue au petit écran. Elle sent que ce portrait mine parfois sa crédibilité et l’image d’experte qu’elle doit projeter pour maintenir leur confiance. Elle se demande si un homme aurait accepté d’être ainsi dépeint, et si, le cas échéant, ses aveux auraient été perçus de la même façon.

Troisièmement, lorsque les femmes manquent à l’appel dans l’espace médiatique, ce sont leur savoir, mais aussi leurs priorités et leurs perspectives, qui sont moins prises en compte. Raphaëlle Corbeil insiste sur l’importance de la connaissance expérientielle : les femmes sont les mieux placées pour parler de leur propre expérience et des enjeux qui les affectent directement. Si leur voix n’est pas entendue, ou si leur expérience n’est pas considérée comme une parole légitime, ces réalités risquent d’être passées sous silence.

La promotion des voix des femmes comme expertes dans les médias a donc certainement un objectif de représentation : celui de combler le manque de représentativité statistique et de corriger une inégalité de genre. Mais plus encore, promouvoir la voix des femmes vise également à faire entendre des points de vue sur l’actualité découlant d’une socialisation féminine ou d’un point de vue féministe. Par exemple, certaines femmes pourraient avoir une compréhension plus profonde des systèmes d’oppression spécifiques aux femmes (le patriarcat), et ainsi proposer une vision différente de sujets tels que, par exemple, la privatisation des services de santé, le conflit au Myanmar ou les positions dites féministes du premier ministre canadien.

Pour Louise Hénault-Éthier, chef des projets scientifiques à la fondation David Suzuki, la voix des femmes et leur approche pédagogique sont aussi qualitativement différentes. Il est donc crucial de leur tailler une place comme expertes médiatiques, en particulier dans les champs de spécialisation où elles sont traditionnellement moins nombreuses, comme ceux des sciences et des technologies. L’ajout de femmes scientifiques expertes dans les médias augmenterait la visibilité des femmes dans ces domaines et pourrait potentiellement promouvoir ces professions pour les jeunes filles. Toutefois, même si le problème est particulièrement criant dans ces sphères, rappelons que les femmes sont moins représentées dans les médias même dans les domaines où elles sont à parité avec les hommes.

Le dernier impact de cette inégalité de représentation vient du fait que dans le milieu de la recherche, une grande importance est aujourd’hui accordée à la vulgarisation et à la transmission des connaissances à un public plus vaste. Le financement y est souvent lié, notamment par des organismes subventionnaires comme le Conseil de recherches en sciences humaines (CRSH), le Fonds de recherche du Québec – Société et culture (FRQSC), les bourses universitaires et les subventions privées ou gouvernementales. Une moins grande présence publique et médiatique peut donc mettre en péril les travaux et les subventions aux chercheur·euses. En dehors des murs de l’université, le poids médiatique ouvre aussi la voie à des opportunités importantes ou à de la visibilité publique. Pour les entrepreneures et les professionnelles, une moins grande visibilité peut ainsi avoir des répercussions financières ou hiérarchiques non négligeables.

Quelles solutions?

Les solutions se trouvent à plusieurs niveaux. Pour Mme Demers, la formation devrait débuter dès l’école, où l’on devrait enseigner aux adolescentes à trouver et à faire entendre leur voix. Mme Fradin mentionne l’importance de bénéficier du soutien et de l’entraide d’autres expertes qui, comme elle, souhaitent occuper une plus grande place dans l’espace public. Les journalistes mentionnent plutôt des aspects de nature logistique, comme avoir accès aux coordonnées de femmes expertes qui acceptent de répondre à des entrevues. De manière générale, les hommes se portent plus souvent volontaires, et les intervenants déjà connus ont plus de chance d’être de nouveau sollicités. Lorsque les délais de rédaction sont contraignants, il est souvent tentant d’adopter la voie de la facilité plutôt que de fournir des efforts soutenus pour trouver une femme, et qui plus est pour la convaincre de se prêter au jeu.

Dans cette optique, nous développons présentement le projet Femmes Expertes afin de faire entendre la voix des expertes francophones partout au pays. Femmes Expertes sera le bras francophone de l’initiative Informed Opinions, qui oeuvre depuis 2010 à abattre les barrières à la parité dans le Canada anglais. Son répertoire d’expertes destiné aux journalistes compte actuellement plus de 600 femmes de tous les domaines. Femmes Expertes regroupera pour sa part des femmes spécialistes de langue française afin que les journalistes puissent d’un seul clic trouver une intervenante pour répondre à leurs questions. En offrant soutien, formation et visibilité aux femmes, nous visons la parité dans les médias d’ici 2025.

Notre projet s’inscrit dans une mouvance internationale, aux côtés notamment du projet français Expertes France créé en 2012 par Marie-Françoise Colombani et Chekeba Hachemi et qui regroupe dans son bottin plus de 1000 femmes expertes disponibles pour des entrevues.10 Le projet s’est internationalisé en 2017 sous la bannière Expertes Francophonie11, et compte depuis 2018 des partenaires en Algérie12 et en Tunisie13.

L’approche spécifique à Femmes Expertes s’articule selon 3 axes directeurs :

1. Se montrer sensible à la diversité des voix exprimées. Ceci implique de la part des journalistes de porter une attention active à la diversité des intervenant·es, en termes de genre, d’âge, de milieu, d’origine ethnique, etc. De concert avec les médias, Femmes Expertes cultive cette prise de conscience et fournit des outils tels qu’un répertoire d’expertes afin de simplifier le travail des journalistes.

2. Insister sur l’importance du point de vue féminin ou féministe. Nos recherches démontrent que les femmes hésitent souvent à partager leur point de vue. Plusieurs facteurs sont en jeu. La question « Suis-je la meilleure personne? » est sur toutes les lèvres. Certaines craignent aussi la rétroaction négative dont tant de femmes font l’objet lorsqu’elles prennent ouvertement la parole. Nous faisons valoir l’importance cruciale d’une prise de parole équitable pour la qualité de l’information, tant auprès des femmes que des médias.

3. Favoriser une coopération efficace entre les médias et les expertes. Plusieurs de nos intervenantes, notamment Mmes Fradin, Cornut St-Pierre et Hénault-Éthier, ont souligné l’apparente difficulté de rendre leurs idées compatibles avec le format journalistique, souvent court et ponctué de phrases percutantes. D’autres sont mal à l’aise avec le rapport de force qui peut s’établir entre les intervieweurs et les intervenantes. Nous travaillons à démystifier la prise de parole médiatique afin que les femmes se sentent plus valorisées comme expertes.

Ces priorités sont abordées à l’aide de trois principaux outils. Le premier est un registre de femmes expertes visant à faciliter les recherches des journalistes. Nous invitons d’ailleurs les lectrices expertes dans leur domaine, tant dans les milieux académiques que professionnels, à nous soumettre leurs informations afin de les ajouter au registre. En s’inscrivant à ce répertoire, les membres peuvent elles-mêmes tracer les contours de leur champ d’expertise et proposer des sujets de discussion. Nous faisons la promotion des expertes dans les réseaux sociaux et les encourageons à faire de même, ce qui accroît leur visibilité et leur poids médiatique.

En second lieu, de la recherche sur le terrain, de la mobilisation et un plaidoyer sont employés pour sensibiliser les journalistes et le grand public à la question de la parité, et pour exiger une meilleure représentation des voix de femmes. Nous encourageons notamment les entreprises, les organisations et les départements universitaires à offrir des aménagements (en termes d’horaires ou de conditions de travail, par exemple) afin d’encourager les femmes qui le souhaitent à consacrer plus de temps à leur présence publique.

En troisième lieu, Femmes Expertes offrira dès cette année des formations aux femmes qui souhaitent s’engager dans l’espace public avec plus de confiance, tant à l’écrit qu’en entrevue orale. Nos formations aideront les expertes à apprivoiser le format médiatique pour transmettre leurs idées de manière plus efficace, concise et percutante. Nous organiserons également des rencontres de pair à pair où expertes et journalistes pourront partager leur expérience et démystifier la prise de parole publique.

 

Conclusion

Pour faire entendre leurs préoccupations et leurs idées et occuper la place qui leur revient dans l’espace social, il est essentiel que les femmes soient mieux représentées dans les médias. Valorisation de l’expertise féminine, renforcement du sentiment de compétence et de la confiance en soi, perspectives féministes sur les enjeux sociaux et opportunités sociales et professionnelles : voilà quelques-uns des avantages associés à la participation accrue des femmes comme expertes dans les médias. Il ne s’agit pas d’exiger des femmes qu’elles travaillent plus fort afin de promouvoir leur voix, et ce, en adoptant des traits de personnalité historiquement masculins. Au contraire, il s’agit de changer notre conception sociale de l’expertise et de travailler à tous les niveaux afin changer la structure à la base de cette inégalité. En offrant soutien aux journalistes, formation aux expertes et plaidoyer, Femmes Expertes encourage les femmes à faire entendre leur voix et leur propose des outils pour mieux y parvenir, mais tente surtout de changer l’association trop commune entre expertise et masculinité.

***

Si vous êtes une experte dans votre domaine ou une journaliste qui a à cœur l’égalité hommes-femmes, nous vous invitons dès aujourd’hui à prendre contact avec nous. Ensemble, nous pouvons cesser de #DiscuterEntreHommes.

http://femmesexpertes.org/

Twitter: @FExpertes

Facebook: Femmes Expertes Canada

CRÉDIT PHOTO: Tumisu, Pixabay

1 À moins d’indication contraire, les données utilisées dans cet article proviennent d’une recherche effectuée en 2015 par Marika Morris de l’École d’études canadiennes de l’Université Carleton, pour le compte de l’initiative Informed Opinions. Morris a examiné 1467 articles de sept programmes ou médias canadiens à grande audience, précisément les sections « Nouvelles » accessibles en ligne du Globe and Mail, Toronto Star, National Post, La Presse, CTV National News, CBC The Current et ICI Tout le monde en parle. La collecte de données s’est faite sur trois périodes entre octobre et décembre 2015, pour un total d’environ 15 jours de données. Les personnes transgenres ont été codées selon le genre avec lequel ils ou elles se présentaient.

2 Véronique Lauzon, 23 avril 2018, « Femmes dans les médias: les voix négligées », La Presse+, Montréal. www.lapresse.ca/arts/medias/201804/23/01-5162088-femmes-dans-les-medias-…

3 « Le projet », Expertes France, expertes.fr/le-projet/

4 Observatoire de la parité dans les médias français, 2017, « Quelle place pour les femmes en 2017? », PressEdd. www.datapressepremium.com/rmdiff/2008572/Observatoire-Pressedd-de-la-par…

5 Les données relatives au travail utilisent les définitions et les chiffres de Statistiques Canada, 2011.

6 Nikki Usher, Jesse Holcomb, et Justin Littman, 2018, « Twitter Makes It Worse: Political Journalists, Gendered Echo Chambers, and the Amplification of Gender Bias », The International Journal of Press/Politics. doi.org/10.1177/1940161218781254

7 Amnesty International, 2018, « A Toxic Place for Women », Toxic Twitter – A Toxic Place for Women, consulté le 5 août 2018. www.amnesty.org/en/latest/research/2018/03/online-violence-against-women…

8 Les femmes ont été interrogées par courriel ou par téléphone.

9 Annabelle Laurent, 8 juin 2015, « EXCLUSIF: « Les Expertes « , le site qui veut augmenter la visibilité des femmes dans les médias », 20 minutes Média, Paris. www.20minutes.fr/medias/1625111-20150608-exclusif-expertes-site-veut-aug…

10 « Le projet », Expertes France, expertes.fr/le-projet/

11 Expertes Francophonie, expertesfrancophones.org/

12 Expertes Algéries, expertes-algerie.com/

13 Expertes Tunisie, expertes-tunisie.com/

Un climat insurrectionnel

Un climat insurrectionnel

Par Marc-Arthur Fils-Aimé

Cet article a été publié dans la dernière édition de nos partenaires, la Revue À bâbord. 

L’auteur est directeur général de l’Institut Culturel Karl-Lévêque (ICKL)

Depuis le début du mois de juillet 2018, Haïti vit une situation de révolte, similaire à une préinsurrection populaire. Une large partie de la population a gagné les rues, bloqué les principales artères de la capitale, des villes de province ainsi que les routes nationales pour demander des comptes à l’État et exiger une amélioration de ses conditions de vie.

Sur l’injonction du Fonds monétaire international, le gouvernement haïtien devait augmenter le prix de l’essence à la pompe. Il s’est servi du match de football opposant le Brésil et la Belgique durant la dernière Coupe du monde pour exécuter sa mission. Le peuple ne s’est pas laissé prendre au piège. Les 6, 7 et 8 juillet, il a presque mis en déroute l’exécutif et les forces répressives en barricadant le pays. Il réclamait non seulement le retrait du communiqué relatif à cette augmentation brutale, mais aussi la baisse du coût de la vie.

Au fur et à mesure que les protestations gonflaient à travers le pays, les revendications se sont radicalisées à un point tel qu’elles ont pris l’allure d’une lutte de classe. Des foules attaquaient des banques et de grands commerces et demandaient le départ du président et de son premier ministre d’alors, Guy Lafontant, qui sont les principaux soutiens d’une bourgeoisie qualifiée d’antinationale et de toutes sortes d’épithètes malodorantes par les Haïtien·ne·s. Malgré le remplacement du premier ministre, le peuple n’a pas décoléré. Au contraire, le dossier Petrocaribe a provoqué un sursaut de colère et a tenu le pays en haleine le 15 octobre et le 18 novembre 2018. Ces deux dates correspondent à l’assassinat de Dessalines, l’un des fondateurs de la nation haïtienne, et à la dernière bataille qui a bouté hors du pays l’armée de Napoléon. Après un calme apparent, le pays s’est réveillé le 7 février, date symbolique du départ du dictateur Jean-Claude Duvalier en 1986 et du deuxième anniversaire de l’investiture du président Jovenel, avec des manifestations évaluées entre deux et trois millions de personnes, au milieu de barricades. Les « Petro challengers », comme se nomment les manifestant·e·s, et l’opposition au pouvoir sont convaincus qu’aucun jugement n’est possible sous Moïse, dont le nom est cité dans l’audit partiel de la Cour supérieure des comptes publié à la fin du mois de janvier.

Le Petrocaribe, c’est quoi?

Le président René Préval a signé en 2006 l’accord Petrocaribe avec son homologue vénézuélien Hugo Chávez. Haïti paie une partie du pétrole au comptant et une autre partie à un taux préférentiel de 1 % dans un délai de 17 à 21 années avec deux années de grâce. Cette somme équivaut aujourd’hui à une dette de plus de quatre milliards de dollars américains. Elle devait être investie dans des projets de développement durable qui n’ont pas laissé beaucoup de traces. La dilapidation de cette fortune a eu lieu en grande partie sous le gouvernement de Michel Martelly, le mentor du président Jovenel.

Les racines de la colère

Ces luttes conjoncturelles se sont superposées à des luttes structurelles. Il est presque impossible de bien cerner le contour des actuelles perturbations si on les sépare de la charpente socio- économique et culturelle du pays. C’est pourquoi, même s’il ne nous revient pas de retracer l’histoire du pays, il s’avère nécessaire de faire ce rappel très panoramique.

Haïti est née avec deux projets issus de deux visions de classe différentes. La majorité des anciens esclaves – devenus aujourd’hui des paysans moyens, parcellaires ou même des champarts – voulaient développer une culture vivrière pour sauvegarder leur indépendance durement acquise. C’était la promotion avant la lettre de « la souveraineté alimentaire ». La nouvelle oligarchie, elle, encourageait la culture de denrées pour l’exportation. Elle était encore empêtrée de l’esprit et fascinée du schéma de développement des colons esclavagistes français qu’elle avait physiquement combattus. Les masses rurales, dès l’aube de la déclaration officielle de notre indépendance, n’ont jamais accepté leur état de sujétion. Elles guettaient la moindre occasion pour se soulever en vue de conquérir un droit qu’elles n’avaient en réalité jamais eu. Dans un premier moment, c’était les Français et les Allemands qui, avec le concours des dirigeants haïtiens, dominaient l’économie et la finance haïtiennes. Aujourd’hui, en raison de la première occupation américaine qui a duré 19 ans (de 1915 à 1934), les Américains ont une influence prépondérante sur la politique nationale, même sur la présidente ou le président qui doit sortir des urnes1.
 

Plus de deux siècles après le choix initial d’une économie d’exportation, la formation haïtienne n’a pas connu de grand changement dans sa nature. L’écart social s’est creusé davantage entre les masses populaires et les classes dominantes du fait de tous les obstacles tendus par les classes politiciennes traditionnelles pour maintenir le statu quo.

La classe paysanne, impuissante face à la détérioration de la qualité de l’humus, de la parcellisation grandissante de sa terre due à la problématique de l’héritage tirée du Code de Napoléon, des complots du système judiciaire et d’une vague de fausses promesses de nouveaux acquéreurs – Bill Clinton est aujourd’hui l’un des grands propriétaires fonciers dans le pays – se rétrécit de jour en jour, malgré une résistance farouche des organisations paysannes formées de ses couches les plus conscientisées. Le discours dominant veut faire croire que les pauvres ne peuvent pas faire de l’agriculture moderne. La paysannerie abandonne sa petite propriété dans l’espoir d’un mieux-être dans les principales villes. Il en résulte une « bidonvillisation » envahissante puisque l’État haïtien, embourbé dans la corruption et à cause de son mépris des masses, ne s’efforce nullement d’améliorer son sort. Le chômage domine la vie nationale. Il varie selon les données à environ 70 %. La classe ouvrière, coincée en grande partie dans l’assemblage, est surexploitée. Le désespoir fait rage au milieu même de la petite-bourgeoisie qui s’embarque, elle, vers la première frontière qui lui est ouverte.

Le suffrage direct, reconnu seulement en 1950, n’a pas permis à ces masses de trouver le chemin de leur amélioration. À chaque grande phase électorale, les thuriféraires du système plus que biséculaire dressent de nouvelles difficultés pour empêcher les cadres populaires de briguer des postes électifs et réduire la population à un rôle passif de simples votants. Il résulte de cette exclusion que les trois grands pouvoirs sont truffés de bandits, de trafiquants de drogue, de contrebandiers et de délinquants de tout acabit.

C’est dans cette même optique que nous devons appréhender le fléau de la corruption qui a toujours rongé la société haïtienne. Elle a épousé des formes différentes sans n’avoir jamais perdu de sa vigueur et de sa constance. Par exemple, Leslie Péan a écrit cinq tomes intitulés Haïti, économie politique de la corruption, dont le premier est sous-titré De Saint-Domingue à Haïti (1791-1870). La corruption a atteint ces temps-ci un niveau d’immoralité que le néolibéralisme a aggravé avec l’argent placé au-dessus de toutes les valeurs, y compris celle de l’être humain et des biens inaliénables de la nature. Certaines consciences nationales ont inscrit leur bataille dans l’esprit de savoir où sont passés les milliards de Petrocaribe et l’argent détourné par la Commission intérimaire pour la reconstruction d’Haïti (CIRH), un organisme créé pour aider Haïti à mieux se sortir des désastres du tremblement de terre du 12 janvier 2010 et présidé par Bill Clinton.

Une scène politique complexe

Au sommet du pouvoir, le président Jovenel n’a jamais joui d’une grande légitimité. Il a été élu avec quelque 500 000 voix sur une population de plusieurs millions de personnes en âge de voter. Sa popularité est au bas-fond, car peu de ses promesses électorales se sont concrétisées. La misère des masses a empiré et a même affecté une fraction importante de la petite-bourgeoisie. Face à l’opposition plurielle qui tient à la démission du chef de l’État a émergé un différend ouvert entre lui et son premier ministre, le notaire Jean Henry Céant, imposé par des forces puissantes. Il a dû l’accepter à contrecœur. La controverse n’est pas le fruit d’un projet alternatif. Chacun d’eux représente une fraction différente des classes dominantes qui cherche soit à maintenir son hégémonie soit à l’arracher.

Sur le terrain des luttes quotidiennes, le consensus ne dépasse pas le départ du président, qui reste accroché au pouvoir malgré la détérioration accélérée de toutes les branches vivantes du pays. L’opposition sème la confusion totale avec des propositions contradictoires quant à la nature de la transition devant aboutir aux prochaines élections. La droite et l’extrême droite tentent de récupérer le mot d’ordre des masses populaires en voulant réduire leur désir de changement de système à un remplacement de personne au sein du même régime. Le courant de gauche, du fait de son inorganisation ne constitue pas une force capable d’aider les masses à dissoudre le système éculé et à bâtir la transformation sociale espérée.

En définitive, cette absence d’avant-garde a freiné l’élan préinsurrectionnel en une véritable insurrection populaire. Le combat des classes dominées se joue sur le front conjoncturel et structurel. C’est pourquoi nous ne devons pas laisser le terrain à l’oligarchie et à ses intellectuels organiques et sommes obligés de le poursuivre avec tact et intelligence.

CRÉDIT PHOTO: Medyalokal, wikimedia.org

1. Voir Dantes Bellegarde, La résistance haïtienne. L’occupation américaine d’Haïti, collection du bicentenaire Haïti, 1804-2004, p. 127-128 ; Suzy Castor, L’occupation américaine d’Haïti, Imprimerie Henri Deschamps, p. 64 ; et Ginette Chérubin, Le ventre pourri de la bête, Éditions de l’Université d’État d’Haïti, p. 259.

Scandales de Facebook : vision féministe de l’exploitation des données

Scandales de Facebook : vision féministe de l’exploitation des données

Le capital a dû nous convaincre qu’il est naturel, inévitable et même gratifiant d’accepter de réaliser du travail sans paie. À son tour, la « gratuité » de Facebook est une arme puissante pour renforcer la supposition commune que Facebook n’est pas un travail, nous empêchant donc de lutter pour un salaire. Nous sommes vues comme des utilisatrices ou des amies potentielles, pas des travailleuses en lutte. Nous devons admettre que le capital a été très efficace pour invisibiliser notre travail.

Wages for Facebook (traduction libre).

En 2014, Laurel Ptak mettait en ligne un site nommé Wages for Facebook, une seule page internet composée d’un manifeste déroulant1, autour d’une demande révolutionnaire : une paie pour le travail gratuit des usagères2 de Facebook. Inspirée par la lecture du texte Wages for Housework de Sylvia Frederici, publié en 1975, Ptak a constaté qu’en changeant les mots housework (« travail ménager ») pour Facebookla grande majorité du texte restait totalement compréhensible3. Les revendications féministes des années 70 pour la reconnaissance du travail gratuit et invisible s’appliquaient trop bien à ce que Ptak observait sur Facebook.

Aujourd’hui, toujours pas de paie pour les presque 2 milliards de personnes qui fréquentent Facebook chaque jour, majoritairement, d’ailleurs, des femmes4. Il semble aujourd’hui relativement évident que le modèle d’affaires de Facebook est basé sur la publicité, et que cette publicité est plus ciblée que jamais. Le scandale de Cambridge Analytica5, au printemps 2018, et le subséquent passage de Mark Zuckerberg devant le Congrès américain en avril6 a, ni pour la première ni la dernière fois, remis le modèle d’affaires du 3e site le plus populaire du monde7 au centre des conversations.

Maintenant que la poussière est retombée sur cet énième scandale de Facebook, qu’avons-nous retenu? Il est possible, en examinant ce scandale et ce qu’il révèle sur le fonctionnement du site, de prendre le temps de considérer le modèle d’affaires de Facebook comme reposant sur le travail réalisé par les usagères du site. Si cette manière de penser est différente et peut-être plutôt nouvelle dans le monde francophone, Wages for Facebook amenait cette idée il y a 4 ans, et des écrits scientifiques proposaient ce cadre au début des années 2000. Surtout, nous pouvons avancer que les réflexions sur les activités posées par toutes sur Facebook comme du travail ne peuvent pas non plus se passer des réflexions féministes sur le travail gratuit.

Cambridge Analytica : a-t-on vendu mes données?

Le scandale de Cambridge Analytica a l’air complexe, mais c’est en fait assez régulier, voire commun, comme nous l’explique Hugo Loiseau, professeur de politique appliquée à l’Université de Sherbrooke et spécialiste en cybersécurité8. Cambridge Analytica, c’est en fait « une compagnie qui fait gagner des élections aux clients qui l’engagent ». Le partenariat entre cette compagnie et Facebook n’est pas clair, mais le problème se trouve dans le partage d’informations, comme le dit Loiseau : les données des utilisatrices de Facebook ont été accessibles à Cambridge Analytica, et la compagnie en a fait profiter ses clients. Ce partage entre en contradiction avec les engagements de Facebook envers ses utilisatrices : « lorsqu’on donne ses informations personnelles sur internet, on est supposé donner notre assentiment. Dire  »oui, j’accepte que mes informations, mes données, soient utilisées »ce qui n’a pas été le cas dans ce cas-ci ». Loiseau rappelle que la firme a été engagée par la campagne de Trump et a utilisé ces données en vue de lui faire gagner la présidentielle, ou du moins des États ou comtés spécifiques. L’impact de cette aide est impossible à quantifier.

Depuis, Mark Zuckerberg est passé devant le Congrès américain. Facebook a été sanctionné d’une amende de 664 000 $ US par le gouvernement du Royaume-Uni pour avoir failli à protéger les données de 87 millions de ses utilisatrices9 et Cambridge Analytica a été dissoute, mentionne Loiseau. Les usagères ont été rassurées par des messages leur permettant de vérifier si leurs données avaient été utilisées et par des avertissements que la politique de gestion de données avait été mise à jour.

Mais Facebook a-t-il vraiment changé? Pour Loiseau, pas du tout : « On ne peut pas changer de modèle d’affaires du jour au lendemain […]. Ce n’est pas en ayant un petit site web, ou un gros site web, où l’on met les gens en contact [qu’on fait du profit]. C’est en extrayant des données : on les analyse, et on les revend ». En d’autres mots, Facebook dégage des structures de comportement, des préférences à partir des actions posées sur son site, puis nous montre des annonces qui ne sont, le rappelle Loiseau, pas innocentes. Celles-ci nous sont dédiées, suivant nos intérêts, nos comportements. Ainsi, chaque « J’aime » ou autre réaction sur le statut d’une personne (ou la page d’une compagnie), chaque partage sur un sujet, chaque mot-dièse est enregistré par le site, et tout cela sert à bâtir un profil d’utilisatrice. Plus encore, qui n’a jamais cherché un produit sur un autre site, comme Google ou Amazon, et a constaté que les publicités sur Facebook lui recommandaient les mêmes produits? Dans ce contexte, impossible de savoir à quel point Facebook entrepose des données sur ses utilisatrices. Comme l’écrit Kylie Jarrett, chercheuse américaine spécialisée sur le sujet, sur Facebook, chaque clic est aliéné de la vie de l’utilisatrice et transformé en une formule complexe au bénéfice de formats publicitaires10.

Vous sentez-vous déjà dans le livre 1984? Facebook en connait peut-être plus sur vous que vous pensez. Vous pouvez demander au site de vous envoyer tout ce qu’il détient sur vous, vous seriez peut-être surprise11.

Et le travail dans tout ça?

Et pourquoi, donc, parler de travail? Depuis le début des années 2000, certains écrits académiques s’appliquent à définir ce que plusieurs appellent le travail en ligne. Pour le dire simplement, rien de mieux que la phrase d’Andrew Lewis, ou blue_beetle de son pseudonyme : « si tu ne paies pas pour quelque chose, tu n’es pas le client, tu es le produit vendu » (traduction libre)12. De plus en plus de chercheuses s’intéressent au sujet, maintenant qu’il est évident que Facebook n’est pas un espace « virtuel » et vide; il est animé par des relations de pouvoir, comme le reste du monde, et par du travail culturel et technique13. Dans la société québécoise, l’importance de l’enjeu de l’intimidation en ligne, entre autres préoccupations, montre bien qu’internet et ce qui s’y passe n’est plus vu comme un espace séparé de la « vraie vie », où pas grand-chose n’a d’importance. Ce qui se passe sur Facebook, comme ailleurs sur internet, est très lié à ce qui se passe dans le reste de nos vies; ce qui nous atteint en ligne nous atteint dans la vraie vie.

Dans le langage courant, on parle de travail comme de quelque chose qui se fait contre de l’argent. Un travail, une job, c’est, pour beaucoup de gens, se lever le matin, se rendre quelque part et passer une partie de la journée à accomplir des tâches qu’on espère satisfaisantes et intéressantes, mais qui ne le sont pas toujours. Facebook, au contraire, c’est un loisir, un passe-temps. Pour recadrer le fonctionnement de Facebook en prenant en compte son modèle d’affaires, il faut faire éclater la définition de « travail ». Dans ce but, Wages for Facebook l’avait encore une fois bien compris, les analyses féministes sont incontournables, surtout celles qui se sont intéressées au travail, comme les marxistes et matérialistes.

Repenser, redéfinir le travail

Avant tout, il faut admettre que de penser les activités faites par les usagères sur Facebook comme du travail peut être un peu controversé. En effet, d’affirmer que les utilisatrices travaillent gratuitement sur le site, et donc que leur travail est exploité, peut diminuer l’importance de la réelle exploitation du travail. Comme l’écrivait Mark Andrejevic dans Digital Labor: The Internet as Playground and Factory14, comment comparer sous le même terme « exploitation » celle de quelqu’un qui joue à Farmville à celle du travail dans une mine en Afrique?

Si quelques auteures s’appliquent à remettre en perspective justement ces différences dans l’exploitation du travail15, reste que cette réflexion a une certaine utilité; il ne s’agit pas de mesurer qui est plus exploité que l’autre sous le système capitaliste. Réfléchir l’utilisation de Facebook comme un travail exploité signifie considérer que Facebook applique le système capitaliste qui l’abrite, ce qui est assez indéniable. Loiseau parle d’un iceberg de l’utilisation des données sur Facebook : « [t]out ce que l’on voit, quand on utilise un média social, ce sont les avantages », pas le dessous de l’iceberg, ou les modes d’accumulation des données par Facebook. Dans la même veine, Christian Fuchs, chercheur incontournable sur le sujet, écrit que Facebook est construit de manière à ce que son fonctionnement, ainsi que l’exploitation des données de ses usagères et donc de ce qu’elles produisent en travaillant, soit le plus invisible possible.

Ce n’est pas non plus parce qu’une forme d’exploitation est confortable et implique de détenir certains privilèges (un ordinateur, un accès à internet) qu’elle ne peut pas être nommée ainsi16.

En outre, de penser Facebook comme un travail n’est pas incompatible avec le plaisir que plusieurs y trouvent, et le but n’est pas de dévaloriser les activités qui y sont faites ou le sens qu’elles ont pour les utilisatrices. Comme l’écrivait Tiziana Terranova dans son texte fondateur sur le sujet, le travail en ligne est à la fois volontairement donné et non payé, apprécié et exploité17.

De plus, il n’est pas tout à fait juste de dire que l’exploitation n’est pas possible parce que personne n’est sur Facebook par contrainte, ou qu’une personne ne voulant pas voir ses données être exploitées devrait tout simplement quitter le site. Facebook est une nécessité pour certaines personnes, par exemple parce que ça fait partie de leur emploi (il est maintenant obligatoire d’avoir une page personnelle pour gérer une page professionnelle). Des journalistes, responsables des communications, travailleuses communautaires, entre autres métiers, devant rejoindre des publics de diverses façons, se retrouvent sur Facebook, parfois autant par plaisir que par obligation. Ainsi, être à l’aise avec Facebook et d’autres médias sociaux peut être un prérequis pour plusieurs emplois dans divers domaines, sans parler du fait que le réseautage qui s’y fait peut même devenir indispensable. Il est aussi incontournable de mentionner que les réseaux sociaux, dont Facebook, sont des lieux et des outils pour beaucoup de travailleuses réalisant ce que Brooke Erin Duffy, chercheuse sur le sujet, appelle le travail d’aspiration (aspirationnal labour). C’est le travail propre aux blogueuses, youtubeuses et autres influenceuses; les réseaux sociaux sont des manières pour ces celles-ci d’aspirer, après avoir réalisé énormément de labeur gratuit sur ces sites, à être payées pour le faire18.

Dans une recherche réalisée avec des gens n’utilisant pas Facebook par le Social Media Collectivela majorité des personnes affirmait que leurs relations sociales, avec leurs famille ou leurs amis avaient été affectées par leur absence du site19. Qu’on l’aime ou non, le site est central à beaucoup de nos relations sociales; on s’y souhaite bonne fête, on y met des photos de notre nouveau chien, de notre mariage ou de nos voyages. Ainsi, si plusieurs chercheuses écrivent qu’un certain privilège est nécessaire pour se retirer sans répercussions de Facebook, le Social Media Collective souligne aussi que ces répercussions peuvent être plus importantes pour les personnes qui exécutent souvent la majorité du travail affectif et de care; notamment, les femmes20.

L’apport des théories féministes

Après cette mise en contexte des débats sur le travail en ligne, nous en arrivons au cœur du sujet. Pourquoi impliquer dans cette discussion des écrits féministes? Pour nous comme pour Jarrett, de telles réflexions ne peuvent se passer des écrits sur le travail des femmes21, le travail reproductif et non productif, et leurs caractéristiques.

Non seulement les femmes sont des utilisatrices plus fréquentes et plus avides de réseaux sociaux (du moins aux États-Unis et au Canada22), mais surtout il semble que la division genrée du travail qui se trouve hors-ligne, celle qui fait que plus de femmes que d’hommes sont infirmières et enseignantes au primaire alors plus d’hommes sont mécaniciens ou médecins, est aussi présente en ligne et sur Facebook. Ainsi, Laurie Ouellet et Julie Wilson, deux chercheuses féministes, appellent ce phénomène le deuxième quart (de travail) : alors que l’emploi payé est terminé, les femmes ont généralement d’autres tâches à compléter seules ou presque seules, à la maison et avec la famille. Ouellet et Wilson voient internet et les réseaux sociaux comme une nouvelle facette de ce deuxième quart, qui se trouve intensifié en ligne23. Comme le décrit également Laura Portwood-Stacer, Facebook est un miroir du monde hors-ligne; les femmes planifient souvent les réunions de famille et d’amies, envoient les souhaits d’anniversaire et des fêtes, transmettent les nouvelles de la famille, restent présentes de façon générale dans la vie des personnes qui les entourent24. Le travail affectif de maintenir les liens sociaux est généralement fait par les femmes, en ligne comme hors-ligne.

Pour aller encore plus loin, il est possible de dire qu’outre la division genrée du travail qui trouve ses échos hors-ligne, tout le travail réalisé sur Facebook est féminisé. De façon large, plusieurs auteures de toutes sortes de disciplines écrivent aujourd’hui que les formes de travail ont bien changé, à l’heure d’internet : ce qu’on demande aujourd’hui de toute personne travailleuse sont des caractéristiques longtemps liées aux emplois réservés aux femmes, ou aux activités de femmes. On parle de féminisation du travail lorsqu’on demande de plus en plus de flexibilité, d’adaptabilité, de fragmentation de tâches, du réseautage et du travail affectif ou axé sur le service25. Ce sont ces caractéristiques du travail des femmes et des nouvelles formes de travail actuelles qui nous amènent à affirmer que de parler de ces types de travail, souvent invisibles, peut, comme l’écrit aussi Jarrett, revigorer l’analyse du travail réalisé en ligne. Nous voyons ici deux définitions féministes du travail pour nourrir la réflexion sur l’utilisation des données faite par Facebook.

Aimer, adorer, réagir : un travail émotionnel

Un type de travail souvent abordé dans la littérature féministe est le travail émotionnel. Ce concept a d’abord été développé par Arlie Russell Hochschild en 198326. Il réfère d’abord au fait que certains emplois, traditionnellement féminins, demandent l’exhibition calculée d’émotions à travers les expressions faciales, le ton de la voix et l’apparence. Hochschild a d’ailleurs basé ses réflexions sur une recherche faite auprès d’agentes de bord. Elle avait conclu que cet emploi demande une grande capacité de contrôle et de gérance des émotions, ce qu’elle appelle le emotional work ou emotion work. Elle conclut un autre texte sur le sujet en écrivant que, sans doute, le comportement enjoué de l’agente de bord, son travail émotionnel afin d’afficher un visage amical, fait beaucoup plus pour les profits de la compagnie qui l’emploie que pour son propre bien-être intérieur27.

En s’appuyant sur les travaux de Hochschild, Jacquelyn Arcy explique que le travail émotionnel en ligne correspond aux efforts mis par les femmes pour créer du contenu et interagir avec le contenu payé, par exemple sous la forme de mentions « J’aime » ou de partages28. Le travail émotionnel se réalise ainsi dans l’expression d’émotions, comme la colère, la tristesse ou la solidarité, dans des publications Facebook, soit par le texte écrit ou le type de publication, ou alors par la réaction à d’autres publications avec les réactions proposées par Facebook : le « J’aime », ou les boutons « En colère »« Haha »« Triste »« J’adore », « Wouah ». Le concept de travail émotionnel nous permet donc de voir une nouvelle dimension à la présomption que les femmes sont naturellement plus douées pour exprimer et cadrer leurs émotions : sur Facebook, l’énergie émotionnelle investie par les femmes pour créer du contenu ou interagir avec le contenu déjà présent est exploitée pour du profit29.

S’inscrire, publier, jouer : un travail gratuit

Lorsqu’on parle du travail des femmes, ou de travail féminisé, on parle surtout de trois caractéristiques : ces emplois sont associés aux tâches domestiques liées au foyer et aux enfants, ils impliquent d’offrir de l’assistance aux autres, des services et du care, et ils sont dévalués par des salaires bas ou peu de possibilités d’avancement30. Cette description est fortement liée aux théories féministes matérialistes françaises nous venant de Danièle Kergoat, Christine Delphy et Colette Guillaumin, entre autres auteures. Le travail gratuit des femmes n’est pas délimité en nombre d’heures ou d’efforts, comme le rappelle Christine Delphy; il n’est pas vu comme du travail et est aussi invisible que le processus d’appropriation qui le régit31, l’écrivait Colette Guillaumin en 1978, le processus est si ancré dans la quotidienneté et invisible que l’exploitation du travail semble naturelle et normale32.

Évidemment, les féministes matérialistes françaises ne parlaient pas du travail en ligne. Elles écrivaient sur le travail reproductif et domestique des femmes, surtout. Cela dit, les analyses féministes matérialistes du travail nous permettent quand même de décrire le travail en ligne comme un travail gratuit et exploité : il ne semble pas être du travail, il est invisible et le tout semble normal. On ne paie pas pour Facebook, donc on y voit de la publicité, c’est normal. Le travail sur Facebook est aussi sans limite que le travail que décrivait dans un autre contexte Christine Delphy. Non seulement Facebook est utilisé chaque jour par presque 2 milliards de personnes, comme nous le mentionnions au début de cet article, mais son utilisation est encore plus importante si on pense à toutes les autres applications que la compagnie détient (par exemple Instagram et WhatsApp) ainsi que toutes les applications liées à Facebook (Spotify, Tinder, Runkeeper, etc.). Le nombre de données que retient Facebook est inconnu mais immense, comme le rappelle Loiseau. Facebook profite des actions qu’on y pose pour faire du profit; le fruit du travail de ses usagères fait partie du marché, a une valeur, mais, comme l’écrivait Delphy en 1970 sur les femmes, les utilisatrices de Facebook ne sont pas agentes économiques dans ce marché puisque leur labeur n’est pas vu, justement, comme un travail33.

Perspectives futures

Pour conclure, plus de recherches et de réflexions sont nécessaires pour mettre en lumière et rendre visibles les formes de travail qui entrent en compte dans la mise en place et la production du contenu des médias sociaux. Si les femmes sont plus présentes et actives sur les réseaux sociaux et y accomplissent ainsi plus de travail, un numéro récent de la revue Feminist Media Studies soulignait également que le travail en ligne est définitivement lié à d’autres formes de travail concret, domestique, reproductif (biologiquement et socialement), affectif et de care. Ces formes de travail sont réalisées surtout par des femmes et des personnes vivant dans le Sud global34. Des recherches féministes, en amenant ces discussions, peuvent permettre de nouvelles formes de solidarité et de modes d’actions collectives.

En attendant le prochain scandale lié à Facebook, qui ramènera dans l’actualité soit l’exploitation des données des usagères par le site, sa possible utilisation pour faire du cyberharcèlement ou alors la façon avec laquelle l’algorithme met régulièrement de l’avant des fausses nouvelles parfois dangereuses pour le bien public, que fait-on? Déjà, en tant que citoyen·nes, s’informer et informer les gens autour de nous est un bon début, selon Loiseau; « comme les compagnies de tabac, les GAFA [un acronyme pour les grandes compagnies d’internet, rassemblant Google, Apple, Facebook et Amazon] profitent de l’ignorance ». À travers la conscientisation, graduellement, on peut espérer que non seulement les gens fassent une utilisation plus prudente de ces sites, mais surtout exigent que leurs gouvernements régulent ces compagnies qui font des profits sur leurs territoires.

CRÉDIT PHOTO : Mohamed Hassan, Pixabay

1 Laurel Ptak, 2014, Wages for Facebook : wagesforfacebook.com/

2 Dans cet article, vu son sujet, son cadre et les textes sur lesquels nous nous appuyons, nous utiliserons le féminin inclusif lorsque la rédaction épicène n’est pas possible, logique ou idéale. Ce choix, éminemment politique, simplifiera la lecture et nous amène à nous placer en porte-à-faux avec l’immense majorité de textes qui choisissent la posture inverse, c’est-à-dire le masculin inclusif. Pour une justification de ce choix, voir la vidéo du Nouvel Observateur sur le sujet : NouvelObs, 3 novembre 2017, « Sexisme et écriture inclusive : le masculin doit-il forcément l’emporter sur le féminin? », Le Nouvel Observateur, Paris. www.nouvelobs.com/videos/vxkm0v.DGT/sexisme-et-ecriture-inclusive-le-masculin-doit-il-forcement-l-emporter-sur-le-feminin.html, ou alors Camille Simard, Camille Toffoli, Charles Berthelet, Corinne Arseneault, Guillaume Girard, Myriam Jutras, et Sandrine Bourget-Lapointe, 2014, « Le langage n’est pas neutre : Petit guide de féminisation féministe », Féminitudesfeminetudes.org/le-langage-nest-pas-neutre-petit-guide-de-redaction-feministe/

3 E. Alex Jung, 2014, « Wages for Facebook », Dissent Magazine, New York. www.dissentmagazine.org/article/wages-for-facebook

4 Facebook, 2018, « Our Company; Stats », Facebooknewsroom.fb.com/company-info/ ;
Anatoliy Gruzd, Jenna Jacobson, Philip Mai et Elizabeth Dubois, 2018, The State of Social Media in Canada 2017, Ryerson University Social Media Lab, vol.1 Toronto. doi.org/10.5683/SP/AL8Z6R

5 Kévin Deniau, 23 mars 2018, « Cambridge Analytica : tout comprendre sur la plus grande crise de l’histoire de Facebook », Siècle Digitalsiecledigital.fr/2018/03/23/cambridge-analytica-tout-comprendre-sur-la-plus-grande-crise-de-lhistoire-de-facebook/

6 Steven Musil, 1 juillet 2018, « Facebook acknowledges it shared user data with dozens of companies », CNET, San Francisco.
www.cnet.com/news/facebook-acknowledges-it-shared-user-data-with-dozens-of-companies/

7 Alexa, 2018, « The Top 500 Sites on the Web », Alexawww.alexa.com/topsites

8 Voir sur le sujet du cyberespace et la science politique: Hugo Loiseau et Elena Waldispuehl, 2017, Cyberespace et science politiqueDe la méthode au terrain, du virtuel au réel, Presses de l’Université du Québec, Québec.

9 Steven Musil, 10 juillet 2018, « Facebook Faces UK Fine Over Cambridge Analytica Scandal », CNET, San Francisco. 
www.cnet.com/news/facebook-may-face-uk-fine-over-cambridge-analytica-scandal/

10 Kylie Jarrett, 2014, « The Relevance of “Women’s Work” Social Reproduction and Immaterial Labor in Digital Media ». Television & New Media, vol.15, no.1, pp.14-29.
doi.org/10.1177/1527476413487607

11 La procédure n’est pas extrêmement évidente, mais est décrite ici par Facebook: « Accéder à vos informations Facebook et les télécharger », Facebook, consulté le 14 août 2018. www.facebook.com/help/contact/180237885820953

12 KA et ZT, 12 mars 2012, « Meme patrol: “When something online is free, you’re not the customer, you’re the product » », The Future of the Internet and how to Stop itblogs.harvard.edu/futureoftheinternet/2012/03/21/meme-patrol-when-something-online-is-free-youre-not-the-customer-youre-the-product/

13 Tiziana Terranova, 2000, « Free Labor: Producing Culture for the Digital Economy ». Social Text, no.18 vol.2, pp.33–58.
muse.jhu.edu/article/31873/summary

14 Mark Andrejevic, 2012, « Estranged Free Labor », dans Trevor Scholz (dir.) Digital Labor: The Internet as Playground and Factory, Routledge, New York, pp.149-164.

15 Voir par exemple: Trevor Scholz, 2013, Digital Labor: The Internet as Playground and Factory. Routledge, New York ;
Andrew Ross, 2013, « In Search of the Lost Paycheck », dans Trevor Scholz (dir.) Digital Labor: The Internet as Playground and Factory, Routledge, New York, pp.13-32 ; Christian Fuchs, 2017, Social Media: A Critical Introduction, SAGE,New York.

16 Christian Fuchs, 2017, Social Media: A Critical Introduction, SAGE,New York.

17 Tiziana Terranova, op. cit.

18 Brooke Erin Duffy, 2016, « The Romance of Work: Gender and Aspirational Labour in the Digital Culture Industries ». International Journal of Cultural Studies, no.19, vol.4, pp.441-457. doi.org/10.1177/1367877915572186

19 Alice Marwick, 11 août 2011. « “If you don’t like it, don’t use it. It’s that simple.” ORLY? », Social Media Collective Research Blogsocialmediacollective.org/2011/08/11/if-you-dont-like-it-dont-use-it-its-that-simple-orly/

20 Ibid.

21 Mon utilisation du terme volontairement problématique « travail des femmes », comme celle de Jarrett, désigne un type de travail traditionnellement associé aux femmes ou au féminin, demandant des caractéristiques associés aux femmes. Cette expression ne signifie pas que ce travail est fait exclusivement par des femmes, ni qu’il existerait des travaux de femmes et des travaux d’hommes. C’est justement utilisé pour mettre en lumière la catégorisation binaire des formes de travail : d’un côté, un travail productif reconnu comme tel, associé aux hommes, de l’autre côté, un travail dévalorisé, sous payé, associé aux femmes. Voir Kylie Jarrett, op. cit., pour une plus longue discussion.

22 Anatoliy Gruzd, Jenna Jacobson, Philip Mai et Elizabeth Dubois, op. cit.

23 Laurie Ouellette et Julie Wilson, 2011, « Women’s Work: Affective Labour and Convergence Culture », Cultural Studies, vol.25, no.4-5, pp.548-565. doi.org/10.1080/09502386.2011.600546

24 Laura Portwood-Stacer, 18 mars 2014, « Care Work and the Stakes of Social Media Refusal », New Critical.
www.newcriticals.com/care-work-and-the-stakes-of-social-media-refusal

25 Kylie Jarrett, op. cit.

26 Arlie Russel Hochschild, 2012[1983], The Managed Heart: Commercialization of Human Feeling, University of California Press, Jackson.

27 Arlie Russel Hochschild, 1979. « Emotion Work, Feeling Rules, and Social Structure », American Journal of Sociology, vol.85, no.3, pp.551-575. www.jstor.org/stable/2778583

28 Jacquelyn Arcy, 2016, « Emotion Work: Considering Gender in Digital Labor », Feminist Media Studies, vol.16, no.2, pp.365-368. doi.org/10.1080/14680777.2016.1138609

29 Ibid.

30 Leslie Reagan Shade, 2014, « “Give us Bread, but Give us Roses” : Gender and Labour in the Digital Economy », International Journal of Media & Cultural Politics, vol.10, no.2, pp.129-144. doi.org/10.1386/macp.10.2.129_1

31 Christine Delphy, 1998[1970], « L’ennemi principal » dans L’ennemi principal; Économie politique du patriarcat, Éditions Syllepse, Paris, pp.31-55.

32 Colette Guillaumin, 1978a, « Pratiques du pouvoir et idée de Nature; (1) L’appropriation des femmes », Questions féministes, Paris, vol.2, pp.5-30.

33 Christine Delphy, op. cit.

34 Jenny Ungbha Korn et Tamara Kneese, 2015, « Guest Editors Introduction: Feminist Approaches to Social Media Research : History, Activism, and Values », Feminist Media Studies, vol.15, no.4, pp.707-710. doi.org/10.1080/14680777.2015.1053713

L’islamisme en Asie centrale : une véritable menace?

L’islamisme en Asie centrale : une véritable menace?

Par Ariane Duchesneau

L’Asie centrale est une vaste région comprise entre la mer caspienne et la Chine. Selon le Larousse, elle englobe le sud du Kazakhstan, l’Ouzbékistan, le Tadjikistan, le Kirghizistan, le Turkménistan et la province chinoise de Xinjiangi. À l’exception de la partie chinoise, son territoire faisait partie de l’URSS, mais ces anciennes républiques soviétiques sont toutes devenues indépendantes.

Peu médiatisésii et assez discrets sur la scène internationale, les pays d’Asie centrale sont restés dans l’ombre de la Russie même après 1991 et restent très peu connus du monde occidental. Depuis la montée de l’État islamique, de plus en plus de journalistes, surtout européen·ne·s, s’intéressent à la région. Cela s’explique tout d’abord par la présence de Centrasiatiques dans les rangs de l’État islamique (EI) en Syrie. Selon une enquête parue dans The Guardian, la plupart seraient recruté·e·s à Moscou, alors qu’elles et ils s’y trouvent comme travailleurs ou travailleuses migrant·e·siii. Puis, de récentes attaques terroristes ont été perpétrées par des ressortissant·e·s de la région : à Saint-Pétersbourg en avril 2016, à l’aéroport Atatürk en juin 2016 et dans une discothèque d’Istanbul en janvier 2017.

Cet article est une introduction à l’histoire de l’Asie centrale et à la résurgence des pratiques religieuses dans la région. Il se base en grande partie sur une entrevue réalisée avec Madame Hélène Thibault, assistante-professeure en science politique à l’Université de Nazarbayev et spécialiste de l’Asie centrale. L’Ouzbékistan, le Tadjikistan et le Kirghizistan­ sont les pays où la résurgence de la pratique de l’islam est la plus forte. Il est impossible de dire quelle place occupe l’islam au Turkménistan puisque très peu de données sont recueillies sur le pays. Selon la plus récente étude du Comité pour la protection des journalistes, le pays serait parmi les pays les plus censurés du mondeiv. Le Kazakhstan, pour sa part, est le pays le plus stable et le plus riche de la régionv et, selon Hélène Thibault, le plus séculier.
 

En voie de radicalisation?

Il est vrai qu’il existe des groupes religieux fondamentalistes en Asie Centrale. D’après Hélène Thibault, ils ne constituent pas une menace pour la stabilité comme voudraient bien le faire croire les élites en place. Plusieurs incidents violents dans les années 1990 ont été attribués au Mouvement islamique d’Ouzbékistan (MIO). À une certaine époque, le MIO était actif dans la Vallée de Ferghana et a même participé dans la guerre civile tadjike, mais aujourd’hui, il a été chassé du pays par le président Karimov. Le mouvement s’est joint aux talibans en Afghanistan, mais après l’intervention armée américaine, les combattants·e·s du MIO se sont réfugié·e·s au Pakistanvi. L’appel au Jihad du MIO n’a pas réussi à charmer l’opinion publique ni à obtenir un soutien populaire. En fait, les habitant·e·s d’Asie centrale ont vu de près le désastre chez leur voisin du sud, l’Afghanistan, et ne désirent pas l’implantation d’un État islamique. Elles et ils voient l’Afghanistan comme un échecvii.

Aussi rejeté de la population, un autre mouvement fondamentaliste existe en Asie centrale, un vrai parti politique qui a pignon sur rue dans plusieurs pays : le Hizb Ut-Tahrir. Contrairement au MIO qui est principalement composé de jeunes Ouzbeks et Ouzbèkes sans éducation, le Hizb Ut-Tahrir est formé de gens plus éduquésviii qui prônent une idéologie fondamentaliste, désirant l’implantation d’un Califat et l’application de la charia. Le mouvement est pacifique et fortement opposé au terrorisme, considérant que tuer des innocent·e·s est contre la loi islamique. Aujourd’hui, le Hizb Ut-Tahrir est toutefois marginalisé dans tous les pays d’Asie centrale. Ses membres et tou·te·s celles et ceux associé·e·s de près ou de loin au parti subissent des persécutionsix.

À la lumière de cette analyse, l’Asie centrale ne semble pas être un territoire en voie de radicalisation. On ne peut nier qu’il existe une résurgence de l’islam depuis la chute de l’URSS en Ouzbékistan, au Kirghizistan et au Tadjikistan, mais celle-ci s’inscrit plutôt dans une démarche identitaire, modérée et pacifique. L’émergence de mouvements islamiques radicaux peut s’expliquer par la proximité géographique avec l’Iran, l’Afghanistan et le Pakistan. Les conflits qui ont secoué la région ont souvent été dépeints comme une opposition entre islam et laïcité, pourtant il n’en est rien. Les tensions se trouvent plutôt dans l’islam lui-même, entre groupes modérés et groupes plus radicaux. Les élites politiques ne sont pas opposées à l’islam lui-même, elles s’opposent à la politisation de l’islam. Un islam politique représente pour elles une opposition, ce qui pourrait menacer leur poste. Il existe donc peu d’espace pour la radicalisation en Asie centrale.

Islam et politique

Au Kirghizistan, au Tadjikistan et en Ouzbékistan, le contrôle de l’espace religieux par l’État est toujours présent aujourd’hui. Les élites politiques craignent profondément l’extrémisme religieux qui pourrait déstabiliser leur régime, elles tentent donc de contrôler la renaissance religieuse par le biais d’un État laïque. Pour ce faire, la gestion des pratiques religieuses est intégrée à la bureaucratie étatiquex. Dans les trois pays, on retrouve une la loi sur la liberté de conscience et d’association religieuse. Cette loi est héritée directement du régime soviétique qui régule la liberté de religion ainsi que les relations entre les communautés religieuses et l’État. On y prévoit le nombre de mosquées qui ont le droit d’être construites, l’interdiction de fréquenter les mosquées pour les enfants de 18 et moins, sauf pour des funérailles, et il existe même un clergé officiel. Comme au temps de l’URSS, les imams sont en fait des fonctionnaires. Au Tadjikistan par exemple, ils doivent avoir un costume spécial et passer des examens pour tester leurs compétences. Le port de la barbe longue pour les hommes est aussi problématique : on recense des cas où les jeunes hommes portant la barbe longue ont été apostrophés par les autorités et forcés à couper leur barbexi. Seule la religion régulée par l’État est considérée comme légitime et officielle, et tout le reste est vu comme radical ou extrémiste. Cependant, les formes de pratiques religieuses dans la société sont variées et les groupes religieux aussi. Les pratiques religieuses indépendantes sont donc systématiquement une opposition politiquexii.

Le contexte autoritaire de l’Asie centrale et la menace de l’extrémisme religieux ont été récupérés par les États pour justifier des pratiques répressives. Le massacre d’Andijan, qui a eu lieu en 2005 en Ouzbékistan, en est un exemple. Andijan est la troisième ville du pays, située dans la vallée de Ferghana, une région religieuse et conservatrice, partagée entre l’Ouzbékistan, le Tadjikistan et le Kirghizistan. En 2004, 23 entrepreneurs accusés d’islamisme ont été emprisonnés, et un an plus tard, leurs familles se sont réunies sur la place Bobur, pour manifester pacifiquement contre leur détention. Dans la nuit du 12 au 13 mai 2005, un groupe armé a libéré les prisonniers et une révolte populaire a éclaté. Les élites centrales, effrayées par la possibilité d’une révolution, ont dispersé la foule par la force. Les troupes gouvernementales ont ouvert le feu directement sur les citoyen·ne·s xiii. Bien que les versions soient contradictoires, on parle de plusieurs centaines de victimes civiles (entre 200 et 1000)xiv. Au Tadjikistan, après la guerre civile, le Parti de la renaissance islamique (PRIT) a été intégré à la vie politique comme un parti de l’opposition. Pendant les années 2000, on a assisté à la marginalisation progressive du parti. En 2002, dix imams de la région de Sug ont été arrêtés en raison de leur appartenance au PRIT, car la loi sur la liberté de conscience, évoquée dans le paragraphe précédent, interdit aux imams de joindre un parti politique. En 2007, plusieurs mosquées de Douchanbé ont été inspectées afin de s’assurer qu’aucun enfant de moins de 18 ans n’y était présent. Durant cette même année, la pression du gouvernement sur les croyant·e·s et le clergé s’est accentuée, dans le but de libérer le pays des « pratiques subversives ». Des raids policiers dans les mosquées, des fermetures et des démolitions de mosquées considérées comme illégales ont eu lieu, et le gouvernement a procédé à des arrestations d’individus accusés d’enseigner la religion dans des institutions privées, menaçant grandement la liberté de cultexv.

Une région hétérogène

L’Asie centrale est aujourd’hui un ensemble hétérogène. Après la chute de l’URSS, chaque pays a pris sa propre direction. Le Kazakhstan a choisi de suivre le modèle russe, avec une ouverture rapide des marchés. Grâce à ses ressources gazières et pétrolières, le pays est aujourd’hui en mesure d’offrir à sa population un meilleur niveau de vie, un développement économique convenable et une certaine stabilité. Le Kazakhstan rivalise même avec certains pays européens sur le plan de l’Indice de développement humain, partageant le 56e rang mondial, ex-aequo avec la Bulgariexvi. Les Kazakhstanais·es sont en grande proportion musulman·e·s, mais la pratique de l’islam y est peu apparente. D’après Jean-Frédéric Légaré-Tremblay, journaliste pour Le Devoir et chercheur associé pour la Chaire Raoul-Dandurand, la population accepte bien la mainmise du président Nazarbaïev sur le pays en raison d’une redistribution des richesses de la manne pétrolière assez efficace. Il faut dire qu’en 2013, seulement 3 % de la population vivait en-dessous du seuil de pauvreté et les Kazakhstanais·es jouissent d’un niveau de vie beaucoup plus élevé que celui de leurs voisin·e·sxvii.

Le Turkménistan est isolé et fortement autoritaire. Le président en place, Gurbanguly Berdymukhamedov, tout comme son prédécesseur Saparmurat Niyazov, a bâti un culte de la personnalité. Le pays est dirigé par lui seul, sans opposition, sans élections libres et sans liberté de presse. Avec son voisin Ouzbek, il figure parmi les onze pays où les violations des droits de la personne sont les plus fréquentes au monde, selon le classement de Freedom Housexviii.

L’Ouzbékistan est le pays le plus peuplé de la région avec 30 millions d’habitant·e·s. Les premières élections après la chute de l’URSS sont les seules élections où on dénote l’existence d’un pluralisme politique et médiatique. Comme l’explique Abeed Khalid, entre 1989 et 1992, l’Ouzbékistan a connu une brève période de modération et de tolérance lorsqu’Islam Karimov, le président élu, a réussi à concentrer tous les pouvoirs dans la présidencexix. Il restera en poste jusqu’à sa mort en 2016. D’après certains médias occidentaux, l’élection de son successeur aurait été truquée. Shavkat Mirziyoyev n’apportera pas de changements majeurs au régime et le pays restera sous un régime autoritaire. Tout comme le Turkménistan, le pays est complètement dépourvu d’opposition politique et de liberté de presse. Bien qu’il existe aussi des lacunes dans les pays voisins, l’Ouzbékistan est le pays où les libertés sont les plus réduites (outre le Turkménistan). Grâce à des réformes économiques graduelles, l’Ouzbékistan a échappé à la crise économique des années 90, mais l’isolationnisme et le protectionnisme outrancier du régime ont sapé les chances de voir émerger de petites entreprises privéesxx.

Dans son livre Kyrgyzstan: Central Asia’s island of democracy? paru en 1999, John Anderson se questionnait déjà sur la pertinence de ce surnom donné au Kirghizistanxxi. Comparativement à ses voisins, le pays parait effectivement comme une « ile de la démocratie » dans la région. Dès la chute de l’URSS, le Kirghizistan s’est démarqué des autres pays de la région par son ouverture démocratique et la forte présence d’institutions internationales sur son territoire. Cependant, son président de l’époque, Askar Akaïev, n’a pas hésité à tenter de réduire l’opposition au silence par de nombreuses répressions, sans jamais y arriver complètement. Aux élections de 2005, le pays a connu une vague de protestations contre le régime en place pour falsification des résultats électoraux. La grogne populaire a mené à la fuite et à la démission du président Akaïev. Son successeur, Kourmanbek Bakiev, a connu un sort semblable. Accusé de corruption et de bâillonnement de l’opposition, il a été réduit à s’exiler au Kazakhstan, puis finalement en Biélorussie. En 2010, le Kirghizistan est devenu le premier pays d’Asie centrale à assurer le transfert démocratique du pouvoir. Le président élu Almazbek Atambaev est toujours en poste aujourd’huixxii. Si les institutions politiques au Kirghizistan jouissent d’un bon fonctionnement et que la presse est libre, le principal enjeu réside dans l’économie. Depuis l’indépendance, le pays fait piètre figure sur le plan du développement économique avec une croissance fluctuantexxiii.

Enfin, le Tadjikistan est le pays d’Asie centrale qui est souvent délaissé par les chercheurs et chercheuses. Ce manque d’intérêt vient de ses faibles performances économiques et de son manque de ressources. Déjà à l’époque soviétique, le Tadjikistan était la république la plus pauvrexxiv. Son déclin n’a cessé de s’aggraver avec l’éclatement de l’URSS et la guerre civile qui s’est ensuivie. Le conflit tadjik, bien que dépeint par certains médias comme un conflit religieux, serait plutôt une guerre entre groupes régionaux mafieux, agissant sous diverses allégeances politiques. Le pays est resté en guerre jusqu’à l’accord de paix de l’ONU de 1997, et certaines parties du pays sont restées hors de contrôle jusqu’en 2001xxv. Depuis 24 ans déjà, Emomalii Rahmon est président du pays. Pour consolider son pouvoir, Rahmon a modifié la constitution du Tadjikistan. En 2003, un premier amendement lui a permis de conserver sa place à la présidence jusqu’en 2020, puis en 2016, un deuxième amendement lui permet maintenant d’obtenir autant de mandats qu’il le souhaite. Auparavant, ce nombre était limité à deuxxxvi. Comme il n’existe pas de parti d’opposition au pays, Rahmon restera président à vie. Le plus grand parti d’opposition, le Parti de la renaissance islamique du Tadjikistan (PRIT), a été banni en 2015xxvii.

L’héritage soviétique et l’identité

L’intérêt de la Russie impériale pour l’Asie centrale remonte au 19e siècle. En 100 ans, les pays centrasiatiques ont été contrôlés par trois idéologies différentes : la Russie impériale, le régime communiste de l’URSS puis, à l’autre extrémité du spectre idéologique, le capitalisme libéral. Ils ont connu plusieurs épisodes d’agitation politique. D’abord avec la révolution bolchévique de 1917-1922, puis avec la collectivisation et les purges dans les années 1920-1930, et enfin l’indépendance et la période de transition vers une idéologie libérale dans les années 1990xxviii. Ce lourd héritage a laissé des traces indélébiles sur les républiques centrasiatiques. La période soviétique notamment a largement influencé les pratiques religieuses.. Avant la régulation de la religion par le système soviétique, la majorité des habitant·e·s d’Asie centrale pratiquait l’islam. Issu·e·s de l’islam sunnite, elles et ils adhéraient principalement au hanafisme. Parmi les quatre écoles de pensé de l’islam sunnite, le hanafisme est considéré comme la plus tolérante et libérale. Il existait, parallèlement, un islam plus populaire, caractérisé par des traditions locales comme le ziyarat, un pèlerinage sur les tombes des saints locaux demandant de guérir les malades, la lecture du Coran en groupe dans les maisons, les traditions locales concernant le divorce et la division de la propriété, etc. Les pratiques de l’islam traditionnel et les traditions populaires se mariaient, donnant un islam ouvert, spécifique à l’Asie centralexxix. L’implantation de l’URSS est venue totalement chambouler les traditions des peuples. La langue, la religion, l’économie, la culture et les frontières nationales ont été modifiées dans un effort de socialisation. Tous les aspects de la vie ont été touchés, de près ou de loin.

L’idéologie soviétique prônait l’éducation, la science et une société laïque, tout comme dans les sociétés ­­occidentales d’aujourd’hui. La fameuse citation de Marx, dans son œuvre Critique de la philosophie du droit de Hegel : « la religion est l’opium du peuple », illustre bien la conception de la religion dans le contexte soviétique. Dès 1917, la première loi vis-à-vis la religion fut adoptée, reconnaissant les enfants illégitimes, donnant le droit aux femmes de divorcer et annulant les mariages religieux. Un an plus tard, le décret sur la séparation de la religion de l’Étatxxx vit le jour. Bientôt, l’influence des élites religieuses en place au Turkestanxxxi commença à s’amenuiser. Plusieurs lois et décrets sont venus consolider le contrôle de l’État sur la religion et la culture des habitant·e·s de l’Asie centrale pendant la période soviétique, cependant, ce thème à lui seul requerrait un article complet.

La chute de l’URSS a aussi mené à la destruction de l’identité collective et a laissé un grand vide. Du jour au lendemain, les gens ont perdu une grande partie de leur qualité de vie et leurs repères culturels. Dans un contexte de (re)construction de l’identité nationale, la religion occupa alors une grande place, générant et solidifiant le sentiment d’appartenance à une communauté. En Asie centrale, les marqueurs fondamentaux de l’identité, tels qu’une tradition linguistique spécifique et l’association de la nation à un territoire donné sur une longue période de temps, ont été bouleversés par la soviétisation. Ainsi, l’islam est devenu en Asie centrale le marqueur de l’identité collective. C’est en partie pourquoi on observe une renaissance religieuse dans la régionxxxii.

i Larousse, 2017, « Asie centrale », Encyclopédie Larousse, dossier « Asie ». www.larousse.fr/encyclopedie/autre-region/Asie_centrale/106407

ii Bien qu’on en parle très peu, il est possible de trouver quelques articles traitant de l’Asie centrale dans les médias. Parmi les rares articles parus au Québec, « Ouzbékistan : La dictature en héritage », publié dans Le Devoir en 2016, traite de la mort d’Islam Karimov et de l’Ouzbékistan (Jean-Frédéric Légaré-Tremblay, 7 septembre 2016, « Ouzbékistan : La dictature en héritage », Le Devoir, Montréal, www.ledevoir.com/international/actualites-internationales/479385/ouzbeki…). On y explique très bien l’instrumentalisation du terrorisme à des fins répressives. En avril 2017, le Journal de Montréal a publié un article qui ne laisse pas beaucoup de doute sur son contenu : « Foyer de l’islamisme radical en Asie centrale » (AFP, 8 avril 2017, « Foyer de l’islamisme en Asie centrale », Journal de Montréal, Montréal, www.journaldemontreal.com/2017/04/08/foyer-de-lislamisme-radical-en-asie…). Encore une fois, c’est l’Ouzbékistan qui retient l’attention. Les médias européens s’intéressent beaucoup plus à la région que les médias nord-américains. Il est possible de trouver plusieurs articles sur les sites web des journaux britanniques, comme The Guardian et The Independent, et dans les journaux français.

iii Daniil Turovsky, 5 mai 2015, « How Moscow’s Migrant Workers Are Being Recruited to Isis », The Guardian, Kulyab. www.theguardian.com/world/2015/may/05/isis-russia-syria-islamic-extremism

iv Committee to Protect Journalists, 10 avril 2015, « 10 most censored countries », Committee to Protect Journalists, New York. cpj.org/2015/04/10-most-censored-countries.php

v BBC, 6 août 2017, « Central Asia: At-a-Glance », BBC News, Londres. news.bbc.co.uk/2/hi/asia-pacific/4379497.stm

vi Entrevue avec Hélène Thibault, docteure en science politique et spécialiste de l’Asie centrale, 29 mai 2017.

vii Ibid.

viii The Institute, 7 janvier 2016, « Islamic Movement of Uzbekistan (IMU) », The Mackenzie Institute, Toronto. mackenzieinstitute.com/islamic-movement-uzbekistan-imu/

ix International Crisis Group, 30 juin 2003, « Radical Islam in Central Asia: Responding to Hizb Ut-Tahrir », International Crisis Group, reportage no. 58, Osh, Bruxelles, p.1.

x Ibid, p.19.

xi Entrevue avec Hélène Thibault, docteur en science politique et spécialiste de l’Asie centrale, 29 mai 2017.

xii Bajorek, 2013, « « We Are Atheists. But of Course We Believe in God « : Clarifying the Nature of Islam in Kazakhstan and Kyrgyzstan », Journal of Politics and International Studies, vol.10, hiver 2013, p.17. www.polis.leeds.ac.uk/assets/files/students/student-journal/ma-winter-13…

xiii Human Rights Watch, 13 mai 2005, « Bullets Were Falling Like Rain”: The Andijan Massacre », Human Rights Watch, New York, p.26.

xiv Marlène Laruelle et Sébastien Peyrouse, 30 avril 2016, « Asie centrale, la dérive autoritaire », Notes de la FRS, Fondation pour la recherche stratégique, Paris, p.16.

xv Hélène Thibault, 2009, « L’intégration d’un parti islamique comme facteur de renforcement du contrôle religieux et de la rhétorique anti-islamiste: le cas du Tadjikistan », Transitions, vol.49, no.2, p.161.

xvi United Nations Development Programme, 2016, « Kazakhstan », Human Development Report, New York, p.2. hdr.undp.org/sites/all/themes/hdr_theme/country-notes/KAZ.pdf

xvii Jean-Frédéric Légaré-Tremblay, 29 avril 2015, « La stabilité d’abord », Le Devoir, Montréal. www.ledevoir.com/international/actualites-internationales/438579/kazakhstan

xviii Arch Puddington et Tyler Roylance, 2017, « Populists and Autocrats: The Dual Threat to Global Democracy », Freedom in the World 2017, Freedom House, Washington.

xix Adeeb Khalid, 2003, « A Secular Islam: Nation, State, and Religion in Uzbekistan », International Journal of Middle East Studies, vol.35, no.4, Cambridge, p.586. doi.org/10.1017/S0020743803000242

xx Laruelle et Peyrouse, op. cit., p.9.

xxi John Anderson, 1999, Kyrgyzstan, Central Asia’s Island of Democracy?, Harwood Academic Publishers, Amsterdam.

xxii Erica Marat, 2013, « Kyrgyzstan », Nations in Transit, Freedom House, Washington. freedomhouse.org/sites/default/files/NIT13_Kyrgyzstan_1stProof_0.pdf

xxiii Tommy Bajorek, op. cit., p.9.

xxiv John Heathershaw, 2009, Post-Conflict Tajikistan: The Politics of Peacebuilding and the Emergence of Legitimate Order, Routledge, Central Asian Studies Series 16, Londres, p.20.

xxv Hélène Thibault, op. cit., p.154.

xxvi Agence France Presse à Douchambe, 22 janvier 2016, « Tajikistan Parliament Paves Way for President to Rule for Life », The Guardian, Douchambe. www.theguardian.com/world/2016/jan/22/tajikistan-parliament-approves-con…

xxvii Human Rights Watch, 2017, « Tajikistan : Events of 2016 », World Report 2017, New York. www.hrw.org/world-report/2017/country-chapters/tajikistan

xxviii Sevket Akyildiz et Richard Carlson, 2014, Social and Cultural Change in Central Asia : The Soviet Legacy, Routledge/Taylor & Francis Group, Londres, p.3.

xxix Vitaly V. Naumkin, 2003, Militant Islam in Central Asia: The Case of the Islamic Movement of Uzbekistan, University of Berkeley, Berkeley Program in Soviet and Post-Soviet Studies Working Paper Series, Berkeley, p.16.escholarship.org/uc/item/7ch968cn

xxx Le texte du décret original (en russe) est disponible en ligne : docs.cntd.ru/document/9054838

xxxi Le Turkestan est l’entité qui a précédé la création des républiques socialistes soviétiques (RSS) de l’Ouzbékistan, du Tadjikistan, du Turkménistan, l’oblast autonome de Kara-Kirghiz (Kirghizistan actuel) et l’oblast autonome de Karakalpak (partie de l’Ouzbékistan actuel). Sous le régime tsariste, on appelait la région « Turkestan russe » et suite à la révolution bolchévique, il est devenu la République socialiste soviétique autonome du Turkestan jusqu’à sa partition en 1924.

xxxii Tommy Bajorek, op. cit., p.31.

La parité au travail, reflet d’un manque à gagner

La parité au travail, reflet d’un manque à gagner

La comédienne Sophie Lorain a causé un tollé en avril 2018 en déclarant à Tout le monde en parle n’avoir « rien à cirer » de la parité hommes-femmes et des quotas récemment mis en place par les institutions québécoises et canadiennes de financement en cinéma. Plusieurs chroniqueurs se sont emparés de la question et ont tour à tour discuté de l’approche de discrimination positive adoptée au Québec. Il y a en effet au Québec et au Canada des programmes gouvernementaux et autres initiatives qui visent l’augmentation des effectifs féminins dans les lieux de travail. Mais qu’en est-il? Ces mesures sont-elles de trop ou sont-elles suffisantes? Doit-on aller plus loin et viser un nombre égal de femmes et d’hommes dans chaque milieu? Et surtout, l’atteinte de la parité au travail est-elle possible sans de grands changements sociaux qui amèneront, eux aussi, une égalité réelle entre les hommes et les femmes?

Une panoplie d’exemples et de statistiques montrent que les inégalités entre les hommes et les femmes sont toujours bien présentes sur le marché du travail au Québec, et ce, non seulement dans le milieu cinématographique, mais dans bien des domaines.

Un rapide coup d’oeil aux statistiques de la province permet de constater que les femmes sont toujours surreprésentées dans les métiers les moins payants, comme ceux d’adjointes administratives, de vendeuses dans le commerce de détail, de caissières, d’éducatrices en centre de la petite enfance et d’infirmières. Elles peinent à franchir les frontières des domaines comme la finance, la technologie, l’ingénierie, la construction, se butant aux stéréotypes, aux biais inconscients ou aux remarques mesquines de leurs collègues, ou peinent à conjuguer vie familiale et vie professionnelle. Ainsi, de manière générale, une femme québécoise ne gagne en moyenne que 87 sous pour chaque dollar gagné par un homme1.

Par ailleurs, à l’échelle du Canada, 19 % des femmes actives sur le marché du travail occupent un emploi à temps partiel, comparativement à 5,5 % des hommes actifs, ce qui explique en partie que le revenu moyen des Canadiennes soit lui aussi plus bas que celui des Canadiens2.

Il y a pourtant au Canada et au Québec des mesures visant à réduire les écarts entre les hommes et les femmes dans divers domaines professionnels, jumelés à des programmes sociaux de conciliation travail-famille, par exemple. L’idée de la parité, c’est-à-dire l’atteinte d’un nombre égal de femmes et d’hommes dans un milieu donné, est toutefois sujette à débats, tout comme les moyens à prendre pour faire une plus grande place aux femmes dans les milieux masculins. C’est à la fois la nécessité — ou non — d’atteindre une « parité » et les outils suggérés que cet article souhaite éclairer.

Distinguer la discrimination positive, la parité et les quotas

Au Québec, la première politique d’égalité en emploi pour les femmes dans la fonction publique québécoise a été adoptée en 1980. Cette politique visait une meilleure représentation des femmes et des hommes dans le secteur public, mais ne comprenait pas la mise en place de mesures de discrimination positive. Des mesures pour cinq groupes cibles (femmes, minorités visibles, minorités culturelles, personnes handicapées, peuples autochtones) sont devenues légalement possibles après des modifications à la Charte des droits et libertés de la personne qui ont eu lieu en 19823.

Des programmes d’accès à l’égalité professionnelle ont par la suite été implantés en 1987, et sont effectifs depuis dans les organismes publics. En 2018, le Québec a toujours pour objectif d’atteindre 25 % de représentation des groupes cibles dans la fonction publique4. Aussi, une entreprise de la province voulant conclure une affaire avec le gouvernement ou obtenir une subvention doit démontrer son application de la loi en mettant en place des mesures de discrimination positive envers les groupes minoritaires mentionnés ci-haut. Depuis son apparition dans les années 1980, la formule : « à compétences égales, il faut embaucher une personne issue d’un groupe minoritaire » est devenue chose commune dans le jargon des employeurs et employeuses.

Toutefois, ces mesures de discrimination positive n’ont pas pour objectif l’atteinte de la parité hommes-femmes, idée selon laquelle il faudrait un nombre égal d’hommes et de femmes dans certains milieux. Elles visent plutôt l’égalité des chances dans l’accès au poste ou à la promotion disponible dans un milieu de travail. En effet, aucun « quota » n’est imposé aux entreprises afin que leurs effectifs féminins et masculins soient équivalents. La parité n’est pas l’objectif de la majorité des départements de ressources humaines québécois. Les milieux professionnels actuels misent plutôt sur une représentation proportionnelle des candidatures reçues, souligne la professeure Diane-Gabrielle Tremblay, professeure à l’Université TÉLUQ et spécialiste de la sociologie du travail, en entrevue avec L’Esprit libre. C’est à dire que si le bassin d’embauche est généralement composé de 30 % de femmes et 70 % d’hommes, les embauches devraient refléter cette réalité5.

Un quota?

L’idée des « quotas » apparaît surtout dans les discussions à propos du monde politique, des conseils d’administration, ou encore du financement public de projets artistiques ou académiques. Les groupes décisionnaires qui sont élus sur des comités de ressources humaines, par exemple, se posent de plus en plus la question de la représentation des femmes et groupes minoritaires, ajoute Mme Tremblay. Cela dit, il est rare que les milieux professionnels ou les entreprises choisissent des démarches où un certain objectif est fixé quant au nombre de femmes à embaucher. Comme mentionné plus tôt, le monde du travail s’efforce plutôt d’appliquer la formule du « à compétences égales » et de se rapprocher des proportions du bassin de candidatures.

Ces programmes ne font toutefois pas des miracles, même dans leur volonté de représenter les bassins de candidat·es. Puisque les programmes régissant l’accès au marché du travail suggèrent de favoriser les personnes en situation minoritaire, « à compétences égales », le choix des gestionnaires devient rapidement très subjectif, constate la professeure Tremblay. L’embauche de ces personnes dépend de la bonne volonté des têtes dirigeantes, qui sont chargées d’évaluer les compétences des candidat·es. C’est d’ailleurs le caractère subjectif de cette sélection qui pousse les professeures interrogées pour ce texte à demander un suivi plus serré de la mise en application de ces programmes d’accès. À leurs yeux, les mesures incitatives ont permis de faire des gains considérables, mais l’imposition de mesures obligatoires pourraient éventuellement constituer une solution pour faire une plus grande place aux femmes dans les milieux masculins.

Viser la parité

La question demeure : pourquoi ne pas aller plus loin en mettant en place des quotas au sein même des entreprises?

Aux États-Unis, une solution se rapprochant des quotas a été utilisée dans le domaine des technologies. Plutôt que de donner des objectifs fixes, des entreprises ont choisi de donner des primes à des gestionnaires qui faisaient augmenter les effectifs féminins d’une manière ou d’une autre. « Les primes ont forcé les gestionnaires à être un petit peu plus proactifs. Apparemment, ça a fonctionné, dans la Silicon Valley, dans beaucoup d’entreprises, il y a des hommes qui ont eu ces primes. […] C’est une technique qui n’est pas généralisée, mais certaines entreprises l’ont fait. Un bon nombre d’entre elles ont vu des résultats positifs, et ça pourrait être intéressant de faire ça ici », affirme Diane-Gabrielle Tremblay. Le Québec est toutefois loin du compte, puisque ses programmes d’accès à l’égalité professionnelle ont peu d’impact sur les entreprises privées.

À la Confédération des syndicats nationaux (CSN), cette discussion autour de la parité, des quotas et de la discrimination positive est récurrente, a expliqué la vice-présidente lors d’une entrevue avec L’Esprit libre. Mais comme dans le monde du travail, l’application de mesures visant la parité se limiterait à la structure même de l’organisation, soit au comité exécutif, conseils centraux et locaux, et autres instances décisionnelles. C’est-à-dire que sur les instances où elles peuvent être élues, les femmes pourraient éventuellement avoir des sièges « réservés » pour assurer une représentation des membres plus équitable.

« Je ne vous cacherai pas que les représentantes de la CSN à la condition féminine réfléchissent. On a parlé beaucoup de mesures paritaires, de mixité. Mais dans les milieux de travail, on va plutôt parler de programmes d’accès à l’égalité qui se calquent sur la loi qui a été adoptée, notamment dans les milieux non traditionnels », explique la vice-présidente de la CSN, Véronique De Sève.

Elle donne également un exemple hors du commun qui date des années 1980 au Québec : En 1988, à Ville-Marie en Abitibi-Témiscamingue, le Syndicat des employé·es de Temfor (l’entreprise se nomme Temlam Inc.), a négocié une clause de parité hommes-femmes à l’embauche. Aujourd’hui, dans cette scierie de Ville-Marie, il y a 52 femmes et 52 hommes. Il s’agissait d’une idée avant-gardiste à l’époque, qui reste surprenante même encore aujourd’hui, compte tenu du faible pourcentage de femmes qui travaillent dans l’industrie de la construction6.

L’exemple pourrait-il inspirer le milieu syndical actuel? Lorsque questionnée à savoir si la CSN pourrait un jour suggérer à ses centrales locales de forcer les gestionnaires à former des équipes paritaires, la vice-présidente acquiesce. « Ce n’est pas impossible! On dit souvent que la CSN, c’est le reflet de la société. Parfois, on entend des gars dire que les femmes ont pris trop de place… Je me dis que peut-être qu’un moment donné, on n’aura pas le choix », dit-elle. Mais elle reste prudente : pour l’instant, l’idée d’imposer des mesures pour atteindre la parité se limite aux instances où des élections ont lieu.

En entrevue avec L’Esprit libre, la chercheuse de l’Université Laval Hélène Lee-Gosselin insiste pour dire que les quotas et mesures de discrimination positive seront nécessaires pour faire changer les choses.

« Tout ce que ça fait les quotas, c’est que ça oblige les personnes qui sont dans des postes clés à chercher les remplaçants dans leurs postes, au-delà du réseau qu’ils regarderaient d’habitude, en utilisant d’autres moyens. Ce ne sont pas juste les humains qui sont des créatures d’habitudes, les milieux le sont aussi. Leurs habitudes ont tendance à les avoir servis eux-mêmes, alors ils reproduisent les mêmes modèles », regrette Mme Lee-Gosselin, qui est directrice de l’Institut Femmes, Sociétés, Égalité et Équité (IFSEE) à l’Université Laval.

La professeure tient à déconstruire l’argument qu’apportent de nombreux chroniqueur·euses et certaines femmes. Cet argument, selon la professeure, consiste à dire que le talent et les compétences d’une personne seraient son seul vecteur de succès, sans égard à son sexe ou son milieu d’origine. Mme Lee-Gosselin affirme que cette vision des choses est erronée : « L’hypothèse que [ces personnes] ont, c’est que seul le mérite compte pour avoir sa place au soleil. Mais la vraie vie, c’est qu’il y a des facteurs de chance, des facteurs de mérite, et des facteurs qui sont liés aux positions sociales qu’on occupe. Et ça, par définition, c’est structuré dans le social. Ce n’est pas juste le produit de nos efforts et de notre talent », explique-t-elle.

Combien de femmes faut-il?

La professeure explique que l’atteinte de la parité, d’un réel 50 %-50 % ou du moins d’une zone paritaire, serait nécessaire pour allouer un plein pouvoir aux femmes au travail et réduire les situations discriminatoires qu’elles vivent lorsqu’elles intègrent des milieux masculins.

Il y a à ce sujet de nombreux écrits, dont celui de la chercheuse américaine Rosabeth Moss Kanter. À la fin des années 1970, dans son bureau de l’Université Harvard, la chercheuse développe une théorie sur le pouvoir des minorités dans les entreprises. Constatant le faible pouvoir décisionnel donné aux employé·es des entreprises, elle suggère de modifier les structures afin de permettre une meilleure productivité. Son ouvrage Men and Women of the corporation devient après sa parution en 1977 un classique des études de gestion et propulse Rosabeth Moss Kanter au rang des personnes les plus influentes en Amérique.

Parmi ses hypothèses, on retrouve l’idée que le pouvoir dans le milieu de travail est distribué de façon désavantageuse pour les femmes, les hommes se retrouvant avec plus d’outils et de marge de manœuvre pour faire leur place7. Les employées des grandes entreprises n’ont donc pas la force nécessaire au sein de l’organisation pour faire entendre leurs besoins et intérêts.

Selon Rosabeth Moss Kanter8, les personnes isolées, par exemple les femmes, sont des « jetons » tant et aussi longtemps qu’elles ne seront pas représentées en plus grand nombre. En-dessous de 10 ou 15 %, les femmes dans les entreprises apparaissent donc comme des intrus et subissent une plus grande discrimination. Ce n’est que lorsqu’elles atteignent un nombre suffisant pour former un groupe (35 %) que les femmes acquièrent le pouvoir de se faire entendre parmi leurs collègues masculins et qu’elles peuvent se regrouper pour faire face aux préjugés. Seules, elles ne peuvent porter la responsabilité de faire changer les mœurs, mais en groupe, leur voix est plus forte.

La professeure Gosselin affirme toutefois que même la masse critique proposée par Rosabeth Moss Kanter pourrait être insuffisante. En effet, plusieurs équipes de recherche auraient plus tard testé les hypothèses de Kanter, pour se rendre compte que la parité était nécessaire à une meilleure performance et ambiance de travail. « Leur conclusion était que même autour de 40 %, les stéréotypes de sexe interféraient encore et ils postulaient qu’il faudrait probablement 50 % pour que les nombres de femmes soient assez grands, dans les groupes, pour que les biais cognitifs, perceptuels, de mémoire et d’attribution aient moins d’impact », affirme la professeure.

Cette théorie de la masse critique a été adulée, puis critiquée par des académicien·ne·s qui ont prouvé que les discriminations envers les femmes ou les minorités ne sont pas qu’une question de nombre9. Certains écrits soulignent aussi que la culture de l’entreprise ou les rôles genrés de pouvoir dans la société peuvent rendre le quotidien des femmes au travail plus difficile, et ce malgré un nombre plus ou moins grand d’effectifs féminins dans le milieu d’emploi.

Pensons aux obstacles auxquels font face ces pionnières qui ouvrent le chemin dans des métiers traditionnellement réservés aux hommes : la professeure Diane-Gabrielle Tremblay a pu constater divers obstacles auxquelles les femmes « jeton » font face lorsqu’elles accèdent à l’emploi dans un milieu majoritairement masculin. Au cours de ses recherches dans le monde des technologies de l’information, où les femmes sont toujours minoritaires, elle a été à même de recueillir de nombreux témoignages de cette discrimination. C’est en particulier dans le milieu de la programmation que les barrières ou les inconvénients sont les plus notables pour les femmes qui bénéficient — ou non — des mesures de discrimination positive.

« Il y a des femmes qui disent qu’elles sont exclues des échanges. Elles disent que les gars se font des petites réunions, des petites rencontres, des courriels, et considèrent que ce sont eux, les sages, et que les femmes sont exclues du groupe. […] Des femmes au Québec ont témoigné aussi qu’elles étaient moins prises au sérieux dans les réunions. Par exemple, quand elles proposent quelque chose, les gens les écoutent, mais la conversation continue. Par contre, quand c’est un homme, on trouve que c’est une bonne idée », raconte la chercheuse.

Dans certains milieux affiliés à la CSN, la situation est la même, fait valoir la vice-présidente Véronique De Sève. Les femmes qui font leurs débuts en horticulture, ou dans les usines, se butent à des obstacles aussi banals que des toilettes féminines installées à l’autre bout de l’immense entrepôt, ou au regard plein de jugement des hommes qui transportent des charges lourdes10.

Ces constatations amènent Mme Gosselin à rappeler que les gestionnaires des entreprises, tout comme les syndicats, ont un rôle à jouer dans le maintien de ces femmes en emploi et dans l’amélioration de leurs conditions de travail.

Par ailleurs, il a aussi été démontré à plusieurs reprises que les hommes bénéficiaient aussi des ajustements demandés par les femmes, lorsque leur nombre augmentait. Par exemple, la mise à jour des techniques employées pour soulever des objets lourds a souvent fait baisser le nombre de blessures chez les hommes, comme chez les femmes, fait savoir la vice-présidente de la CSN.

Entreprendre le changement sur le plan global

Les professeures interrogées, ainsi que les textes critiquant la vision de Rosabeth Moss Kanter, soulignent que les quotas et les mesures de discrimination positive ne sont qu’une seule façon parmi tant d’autres pour se rapprocher de la parité dans les milieux de travail. Madame Lee Gosselin, bien qu’elle mette de l’avant la théorie de Moss Kanter, explique que les inégalités dans les milieux de travail sont le symptôme d’un problème plus systémique : pour elle, c’est toute la société qui doit évoluer afin de donner aux femmes un statut égal aux hommes.

Lorsqu’on prend du recul sur la question des inégalités hommes-femmes, on retrouve des plaidoyers comme ceux d’Alexa Conradi selon lesquels les rapports de pouvoir et les stéréotypes de genre rendent toujours possible une domination masculine au sens large dans la société11. Ces stéréotypes ont aussi un impact sur la façon dont les femmes s’autoévaluent : les participantes au podcast URelles, des femmes qui travaillent dans le milieu informatique, reconnaissent que les programmeuses « osent moins que les hommes »12 lorsqu’il est temps de poser leur candidature pour un emploi pour lequel elles n’ont pas 100 % des compétences demandées, ou pour ce qui est de demander une promotion, alors que leurs homologuent masculins foncent davantage.

Il va de soi que la transformation des milieux de travail devrait aller main dans la main avec d’autres changements, non seulement au bureau ou à l’usine, mais aussi à l’école, à la maison, etc.


Pour des milieux de travail plus égalitaires, plus performants, plus sécuritaires, et même plus créatifs, il y a lieu de mener une réflexion sur la façon dont on fait place aux femmes et à toutes les personnes victimes de discriminations, et non pas seulement au travail, mais dans tous les domaines de la vie privée et publique.

CRÉDIT PHOTO: Cat6719, Pixabay

1 Marie-Josée Marcoux et Sylvie Bouchard, mai 2016, Portrait statistique Égalité femmes hommes Ensemble du Québec, Conseil du statut de la femme, Québec. www.csf.gouv.qc.ca/wp-content/uploads/portrait_national_egalite_2016.pdf

2 Mélissa Moyser, 8 mars 2017, Femmes au Canada : rapport statistique fondé sur le sexe. Les femmes et le travail rémunéré, Statistique Canada. www150.statcan.gc.ca/n1/fr/pub/89-503-x/2015001/article/14694-fra.pdf?st=fEhvaDYu

3 Sous-secrétariat au personnel de la fonction publique du Conseil du trésor, 2000, Vers une meilleure représentation de la diversité québécoise dans l’administration publique : Rapport sur l’accès à l’égalité en emploi dans la fonction publique québécoise depuis 1980, Gouvernement du Québec. collections.banq.qc.ca/ark:/52327/bs1927471

4 Secrétariat du Conseil du Trésor, nd, « Programmes et mesures d’accès à l’égalité en emploi », consultée le 24 septembre 2018. www.tresor.gouv.qc.ca/ressources-humaines/acces-a-legalite-en-emploi/pro…

5 Catherine Paquette, août 2018, entrevue téléphonique avec Diane-Gabrielle Tremblay.

6 Selon la Confédération des syndicats nationaux, le taux de présence des femmes était de 1,91 % en 2017. Confédération des syndicats nationaux, 19 mai 2017, « Encore loin des objectifs à atteindre ». Communiqué de presse. www.csn.qc.ca/actualites/encore-loin-des-objectifs-a-atteindre/

7 Patricia Lewis et Ruth Simpson, 2012, « Kanter Revisited: Gender, Power and (In)Visibility », International Journal of Management Reviews, vol.14, no.2, pp.141‑58. doi.org/10.1111/j.1468-2370.2011.00327.x

8 Sheila M. Puffer, mai 2004, « Introduction: Rosabeth Moss Kanter’s « Men and Women of the Corporation and the Change Masters » », The Academy of Management Executive (1993-2005), vol.18, no.2, pp.92-95. www.jstor.org/stable/4166065

9 Janice D. Yoder, 1991, « Rethinking Tokenism : Looking beyond numbers », Gender and Society, vol.5, no.2, pp.178-192. www.jstor.org/stable/189483

10 Catherine Paquette, août 2018, entrevue téléphonique avec Véronique De Sève.

11 Alexa Conradi, 2017, Les angles morts. Perspectives sur le Québec actuel, Les Éditions du remue-ménage, Québec.

12 URelles, 5 juillet 2018, diffusé par CHOQ.ca, Montréal. itunes.apple.com/ca/podcast/urelles/id1409755040?mt=2

Le récit historique d’Erdogan

Le récit historique d’Erdogan

Par Jacques Simon

La sphère médiatique ne se suffit pas en soi. Au-delà de son existence simple, celles et ceux qui y participent doivent se poser la question de sa raison d’être, sa structure, son objectif : elles et ils doivent se définir un objectif et trouver la façon de l’atteindre.

L’invisibilité médiatique est, entre autres, liée à la complexité naturelle des événements. Trop souvent sommes-nous présenté·e·s à des faits atomisés, comme si les événements se produisaient dans un vide contextuel. Chacun·e connaît le sentiment énervant d’avoir commencé à suivre une histoire en cours de route, et de se sentir complètement perdu, comme si l’on entrait dans une salle de cinéma où la projection aurait déjà commencé.

Ce problème peut être vite résolu pour ce qui est des faits divers, les petites affaires d’État, et autres histoires qui seront oubliées demain. Une recherche Google et nous voilà remis à jour. Mais pour celles et ceux qui souhaitent se pencher sur des problèmes d’envergure plus large, sur des questions sociétales, géopolitiques, ou autres, la tâche se révèle alors plus dure. Chacun·e doit alors s’intéresser à une multitude de facteurs pour être capable d’analyser les faits non pas dans leur essence, mais dans le contexte qui leur est propre. Chacun·e doit alors construire un récit.

Le devoir des médias est d’informer, certes, mais aussi de faire comprendre. Pour ce faire, ils se doivent de présenter ce récit au lectorat. On doit pouvoir mettre en relation les événements, passés et futurs, afin de comprendre la logique qui fait que nous en sommes arrivé·e·s là.

Le règne de Recep Tayyip Erdogan, président de la Turquie, illustre la nécessité du récit pour une réelle compréhension. Cet article fait le pari d’une analyse historique du fait contemporain turc. La Turquie est riche d’une culture et d’une politique qui ont été construites pendant des siècles, voire des millénaires. Pour parvenir à comprendre pleinement le président actuel, il faut pouvoir le placer dans un contexte historique.

La première analyse

Une lecture sommaire des médias de masse permet  d’avoir les premières clefs pour situer Erdogan dans un contexte plus large. Il est en effet largement connu que dans les récentes années, ce dernier a profondément restructuré la vie politique turque et qu’il a largement miné les libertés civiles dans son pays. Sa dérive autoritaire a été largement relayée dans les médias de masse, d’une part à cause des problèmes éthiques que posent ses réformes, et d’autre part à cause de l’embarras qu’il génère pour les intérêts des pays occidentaux.

Peut-être peut-on commencer en 2013. Durant cette année ont lieu de spectaculaires manifestations au parc istanbuliote de Gezi. Originellement issu d’une mobilisation contre un projet de piétonisation de la place Taksim, le mouvement s’enflamme et provoque une série de protestations à travers la Turquie. Pour Dogan Ergün, membre du Parti communiste de Turquie du peuple (HTKP), c’est à cette occasion que s’explicite un mouvement populaire contre les politiques du Parti de la justice et du développement (AKP)[i]. La répression est brutale : l’État utilise l’armée pour mater les manifestant·e·s, le sang coule, et plusieurs dizaines de personnes sont tuées. Devant les caméras, Erdogan crie qu’il « écrasera [la place] Taksim[ii] ».

En 2016, ensuite, a lieu la tentative de coup d’État ratée contre le gouvernement Erdogan. S’ensuit une vague de répression intensive. Un collectif d’étudiants turcs publie dans le magazine Jacobin une critique acerbe de la réponse gouvernementale. Cent-quatre putchistes sont tué·e·s ainsi que 246 policier·ière·s, soldat·e·s et civil·e·s. Une purge de l’armée est effectuée : en quelques jours, 1684 militaires sont démis·es de leurs fonctions, accusé·e·s de proximité avec Gulen[iii]. « Erdogan, contrairement aux leaders turcs avant lui, a refusé d’être intimidé par l’armée », explique Steven Cook, un spécialiste du Moyen-Orient[iv].

En réponse à cette tentative de coup, Erdogan organise son référendum constitutionnel en avril 2017, qui, comme on le sait, est adopté à une courte majorité. Cette réforme constitutionnelle permet une concentration des pouvoirs autour de la figure du président. Ce dernier nomme dorénavant lui-même ses ministres ainsi que douze des quinze membres de la cour suprême, le poste du premier ministre est aboli, et le mandat présidentiel, allongé.

Cette série de faits — Gezi, coup d’État, référendum — forme à elle seule un début de récit, celui du retour d’un certain autoritarisme turc. Avec elle, on peut déjà voir une tendance, une suite plus ou moins logique qui mène d’un point A à un point B. Ce petit récit, permet peut-être de répondre à la question « comment ? » : comment en sommes-nous arrivé·e·s là ? Mais cette question, si intéressante soit-elle, est bien loin de permettre une compréhension d’ensemble de la situation. L’observateur·trice est encore loin d’être capable de répondre à la question « pourquoi ? ».

C’est pour répondre à ce genre de questions que le récit devient important. Avec lui, on peut non seulement expliquer pourquoi Erdogan se retrouve dans la position de force qu’il détient aujourd’hui, mais on peut aussi l’inscrire dans une lignée historique, une tendance qui n’a jamais disparu en Turquie.

Si ces trois événements marquent peut–être les temps forts de la dérive autoritaire turque des dernières années, cette tendance s’est manifestée de façon quasi ininterrompue. On peut par exemple citer le musellement des médias — autre volet de l’invisibilité dont nous parlons : celui de l’absence médiatique. Hugh Williamson, qui travaille pour Human Rights Watch, parle de la détention de « 148 journalistes et collaborateur·trices de médias [ainsi que de la fermeture de] 169 médias et maison d’éditions[v] ». On peut aussi parler de la violence avec laquelle le mouvement kurde est réprimé, de la volonté de rétablir la peine de mort, ou de l’islamisation des programmes scolaires qui entraîne le retrait de l’enseignement de la théorie de l’évolution.

Erdogan, au sens large

Pour comprendre Erdogan aujourd’hui, il faut pouvoir le situer dans le contexte politique qu’il a connu et influencé. À l’évidence, il n’a pas agi seul mais en relation et en réaction à un nombre infini de variables. Sans toutes les nommer, on se doit tout de même de peindre le décor dans lequel existe Erdogan, afin de comprendre comment le récit en est arrivé où il en est aujourd’hui.

En 2001 apparaît le Parti pour la justice et le développement (AKP). Issu d’une scission du mouvement islamo-conservateur Refah, l’AKP veut incarner un renouveau politique dans un contexte où les partis traditionnels manquent cruellement de légitimité populaire. Au début, le mouvement brasse large : Islamistes, libéraux, gulenistes[vi] et Kurdes s’y lient pour faire avancer un programme de réformes en profondeur.

Le 3 novembre 2002, c’est avec 34,4 % des voix que l’AKP devient majoritaire au parlement : il y détient désormais 363 des 550 sièges à l’assemblée[vii]. Le parti a non seulement bénéficié des voix de la ruralité, mais aussi de la population urbaine qui, il n’y a pas si longtemps encore, vivait dans les gecekondus[viii]. À quelques sièges près, ils détiennent une majorité suffisamment imposante pour modifier la constitution. Si les chefs de file provoquent initialement un malaise en Europe (certain·e·s parlent d’un « agenda caché » des islamistes[ix]), Abdullah Gül et Recep Tayyip Erdogan — tous deux ténors du parti — vont rapidement réussir à se détacher de cette image.

Face à une Union européenne (UE) réticente, ils vont mettre en œuvre le « désir d’Europe » du peuple turc[x]. Un des chantiers majeurs en vue de l’adhésion à l’UE est la redéfinition du rôle du l’armée. D’héritage kémaliste[xi], les forces militaires ont, historiquement, joué un rôle éminemment politique. À plusieurs reprises, l’institution a renversé des gouvernements, citant la protection de la laïcité comme motivation. Or, l’armée s’était justement cabrée pour faire barrage à l’élection de l’AKP[xii]. C’est donc non sans une certaine joie qu’Erdogan a « rédui[t] l’emprise que l’armée exerçait sur la vie politique, notamment par l’intermédiaire du Conseil de sécurité nationale[xiii] ». Ainsi donc, « au nom de la nécessaire convergence des normes européennes, les militaires ont perdu le droit d’imposer leurs décisions au conseil des ministres et d’intervenir dans l’élaboration des politiques nationales[xiv] ».

Les efforts pro-européens de l’AKP ne se limitent pas qu’à l’armée. Égalité homme-femme, abolition de la peine de mort, réformes en termes de droit civil et pénal : Erdogan et son parti n’hésitent pas à utiliser leur imposante majorité parlementaire pour mener des politiques qui brossent les européen·ne·s dans le sens du poil[xv].

En 2008, la crise de Wall Street provoque des ondes de chocs à l’échelle mondiale. Deux ans plus tard, l’UE tombe victime à son tour d’une contraction financière. Politiquement, c’est la droite et le nationalisme qui en sortent gagnants. Angela Merkel, chancelière allemande et à la tête du pays européen ayant les liens les plus profonds avec la Turquie, avait, déjà en 2004, proposé un « partenariat privilégié » entre les deux pays plutôt qu’une adhésion à l’Union européenne[xvi]. En 2008, c’est au tour de Nicolas Sarkozy, fraîchement élu à la présidence de la République française, de tenir des propos anti-adhésion. Pour l’AKP, le coup est rude : ce sont plusieurs années de réformes et de collaboration qui sont mises en cause. Ce repli identitaire de « l’Europe des cathédrales » contre la « Turquie des mosquées » ne plaît guère aux personnes libérales. Dépité·e·s, elles et ils quittent l’AKP.

En 2013, les tensions entre Fetullah Gulen[xvii] et Erdogan atteignent leur paroxysme lors d’un désaccord à propos de l’éducation, thème cher à la mouvance guleniste. Une véritable chasse aux sorcières a lieu pour vider l’administration turque des fidèles de Gulen. Privé de ses membres gulenistes, l’AKP ne se retrouve composé que de Turco-islamistes et de Kurdes. Le mariage est improbable et ne tient pas longtemps : sans surprises, les Kurdes quittent à leur tour le parti pour se diriger vers une formation qui est plus à même de répondre à leurs envies nationalistes. Lors des élections de 2014, le Parti démocratique des peuples, de gauche et pro-Kurde, obtient presque 10 % des voix.

Débarrassés de toute opposition interne, Erdogan et les Néo-Ottomans peuvent mener leur politique comme ils le souhaitent.

Ainsi donc, on voit que le président turc est apparu tel qu’il est aujourd’hui à la suite de tensions au sein de son parti et d’une purge qu’il a menée avec ses sympathisant·e·s. Fort·e·s de cet élément d’analyse, les observateurs·trices peuvent mieux comprendre pourquoi il est important pour Erdogan de limiter les libertés de ses opposant·e·s qui pourraient souhaiter prendre leur revanche.

Les deux pôles de la République de Turquie

Si nous comprenons pourquoi l’AKP est devenu le parti qu’il est aujourd’hui, nous ne savons toujours pas pourquoi il a été élu — et continue à l’être — dans un pays qui, historiquement, a été républicain.

Pour comprendre la prise de pouvoir d’un parti réactionnaire comme celui de l’AKP d’Erdogan, il faut comprendre la division qui existe au sein même de la population turque. Cette tension puise ses sources au fondement même de la République turque.

Avec l’arrivée au pouvoir en 1923 de Mustafa Kemal, dit Atatürk, c’est en effet une nouvelle ère qui s’ouvre pour la Turquie. Le grand vainqueur de la guerre d’indépendance contre la Grèce proclame immédiatement la république et envoie en exil le denier sultan. La Turquie tourne le dos à son passé ottoman et devient, au Moyen-Orient, un des seuls pays qui n’est pas sous le joug d’une puissance coloniale. Fort de son pouvoir autoritaire, Kemal entame une série de réformes qui dureront plusieurs décennies. Deux volets se distinguent : les changements identitaires et les transformations économiques.

En termes d’identité, le kémalisme se veut réformiste. Peu friand de l’ottomanisme d’antan, Atatürk entreprend de forger à son pays une identité nationale. Celle-ci se distance largement de celle des pays moyen-orientaux et s’inspire ouvertement des exemples européens.

La liste des réformes est longue : Kemal n’épargne quasiment aucune facette de l’ancien monde. En 1924, des lois unifiant l’enseignement sont adoptées, limitant ainsi la prolifération de la pensée religieuse à travers le système scolaire. En 1926, il introduit le calendrier géorgien, et adopte le code pénal suisse. En 1925, les confréries religieuses sont abolies et en 1928, l’État devient laïque, principe qui sera inscrit dans la constitution en 1933. Ces attaques marquées envers le passé religieux de la région témoignent de l’inspiration occidentale — française en l’occurrence — d’Atatürk. En 1935, le dimanche remplace le vendredi comme jour officiel férié. Mais l’exemple le plus frappant de ce « réformisme » identitaire reste le changement, du jour au lendemain, de l’alphabet. En 1928, Kemal annonce que le turc s’écrira non plus avec les lettres arabes mais avec l’alphabet latin[xviii].

De par la mise à mort de l’Ottomanisme, Atatürk cherche à créer une identité nationale pour son nouveau pays. « Heureux est celui qui dit « je suis turc » » proclame la devise nationale adoptée en 1933 et conservée depuis lors.

Autre volet du kémalisme : la doctrine économique. Mustafa Kemal perçoit l’État comme « un acteur de premier plan de l’économie[xix] ». Si les années 1920 sont plutôt libérales, dès le début des années 1930, avec la crise internationale de 1929, le gouvernement kémaliste change d’approche. À partir de 1933, des plans quinquennaux sont établis, donnant le la de la production nationale[xx]. Également, la part du PIB national représentée par les investissements publics passe de 3,5 % à 6,1 % entre 1929 et 1939. Ce financement est issu d’une taxation augmentée du système bancaire[xxi].

À la mort de Kemal, le 11 novembre 1938, c’est Ismet Inönü, un proche collaborateur, qui prend la relève. Kémaliste de première heure, il suit la ligne économique de son mentor. Avec le début de la deuxième guerre mondiale, l’État turc prend un contrôle encore plus marqué de l’économie. La « loi de défense nationale », passée en 1940, lui octroie le pouvoir quasi-illimité de fixer les prix, réquisitionner les matières premières et de placer des barrières tarifaires[xxii].

Cette série de réformes, qui s’étend sur plusieurs décennies et est mise en place de façon plus ou moins coercitive, peine cependant à prendre racine dans l’intégralité du pays. Le kémalisme, malgré lui, a créé une division intense au sein de la Turquie. D’une part, une bourgeoisie urbaine se développe, et se tourne vers l’Europe culturellement et économiquement. Laïque et démocrate, cette élite forme le berceau, encore aujourd’hui, du mouvement kémaliste. Mais d’autre part, une frange rurale importante de la population conserve son héritage ottoman, marquée par la tradition et l’islam. À l’évidence, sur les plans économique et politique, la relation est houleuse. L’économie est largement dominée par les intérêts de la bourgeoisie urbaine qui, par la même occasion, détient une part importante du pouvoir économique.

Pendant que la Turquie se tourne lentement vers l’Europe institutionnelle, des changements économiques majeurs ont lieu. Durant les années 1960, une migration interne intense mène des centaines de milliers de personnes vers les centres urbains. De ce fait, les populations marginalisées par les réformes d’Atatürk se retrouvent au cœur des grandes villes, et côtoient la bourgeoisie kémaliste et europhile. Un des symboles de cette migration intensive est le gecekondu.

Les années 1970 et 1980 sont, elles, le terrain de jeu d’un néolibéralisme acharné. Les programmes d’ajustement structurel (PAS) du Fonds Monétaire International (FMI), qui imposent une rigueur budgétaire intransigeante, sont mis à l’œuvre en Turquie où la situation économique est critique. Un coup d’État militaire a lieu en 1980, menant au pouvoir Turgut Ozal. Celui-ci accélère les politiques d’austérité. Avec le démantèlement de l’État-providence, une réelle précarité s’installe. Dans les quartiers où se trouvent les gecekondus, ce sont les mosquées qui prennent la relève pour protéger la cohésion sociale. Si elles aident largement ces communautés à se créer une unité et une solidarité, elles véhiculent, naturellement, un enseignement religieux. Ainsi se structure dans les centres urbains — autrefois largement dominés par le laïcisme — une nouvelle population qui adhère à un islam traditionnel et conservateur. Parmi cette population, un certain Recep Tayyip Erdogan grandit et fait ses premiers pas vers la politique, qui le mèneront à la mairie d’Istanbul en 1994[xxiii].

À partir de 1923 donc, le peuple turc se scinde en deux, une division qui est encore d’actualité. Un des terrains d’affrontement de ces deux pôles est l’intégration — ou du moins le rapprochement — à l’Union européenne. La bourgeoisie kémaliste, elle, s’intéresse à cette communauté qui offre l’accès à un juteux marché commun et une ouverture vers le monde occidental. Les franges de la population nostalgiques du passé ottoman de la Turquie sont, en revanche, moins intéressées par cette option qui représente un certain reniement des valeurs qui leur sont chères ainsi qu’une perte d’autonomie géopolitique. L’intégration à l’UE, en effet, nécessite une certaine normalisation des politiques, intérieures comme extérieures, des pays membres.

L’actualité par le prisme du passé

En 1958, Fernand Braudel, célèbre historien français, publie un article qui devient une référence. Intitulé « La longue durée », il appelle les penseurs et penseuses des sciences sociales à se séparer de leur tendance à traiter de l’événementiel, c’est-à-dire des faits sortis de leur contexte. À la place, il les invite à se pencher sur la longue durée, même si elle se présente « comme un personnage encombrant, compliqué, souvent inédit[xxiv] ».

Le temps court, lui qui est « à la mesure des individus, de la vie quotidienne », est « le temps par excellence du chroniqueur, du journaliste ». Or, poursuit-il, « chronique et journal donnent, à côté des grands évènements, les médiocres accidents de la vie ». La presse dont parle Braudel, celle qui travaille le fait divers, a certes son utilité. Pourtant, si la sphère médiatique souhaite dépasser les maux qui la gangrènent, médiocrité du contenu, sensationnalisme à outrance, ou encore productivisme à tout va, elle se doit de pouvoir aussi offrir à son lectorat une analyse portée sur le temps long. « Rien ne se passe dans le vide » ajoute Jerzy Borzecki, historien interrogé par L’Esprit libre, « bien connaître le passé aide à comprendre le présent ».

« Le temps d’aujourd’hui date à la fois d’hier, d’avant hier, de jadis ». Si les médias souhaitent faire comprendre aussi bien qu’informer, ils se doivent donc de présenter le récit historique, trop souvent invisible pour l’instant.

L’exemple de la Turquie est parlant. Si l’on revient au début de notre récit, on s’aperçoit qu’au fur et à mesure qu’on remonte dans le temps, notre compréhension du personnage d’Erdogan s’approfondit : « présent et passé s’éclairent de leur lumière réciproque ». Depuis les manifestations du parc Gezi en 2013, nous pouvons constater que la dérive autoritaire de la Turquie s’est faite en réaction à un certain nombre de protestations issues des rangs des opposant·e·s à Erdogan. Avec un retour en arrière d’une quinzaine d’années, nous comprenons que ces mouvances politiques étaient alliées à Erdogan au sein de l’AKP, avant qu’elles soient plus ou moins mises à la porte souvent en raison de conflits internes. Avec un retour en arrière d’une ou deux décennies en plus, nous avons vu que le soutien à l’islamisme conservateur d’Erdogan est, au moins en partie issu des classes anciennement très défavorisées, dont l’intégration sociale a été assurée non par l’État, mais par des mosquées urbaines. Si l’on remonte davantage, on s’aperçoit que ces populations sont issues d’un profond clivage au sein de la République de Turquie causé par les réformes inabouties d’Atatürk.

Fort·e·s de ce récit, nous pouvons comprendre que Recep Tayyip Erdogan est issu en ligne droite d’une philosophie ancienne, d’une philosophie nostalgique de la grandeur passée de l’Empire dont Istanbul était la capitale. Cette information nous permet de comprendre un peu mieux pourquoi Erdogan semble systématiquement se poser en confrontation avec les puissances occidentales : il souhaite revenir à un temps où la Turquie était une puissance centrale et mondiale. Définir exactement l’idéologie qui inspire Erdogan est source de débat. Malek Abisaab, professeur spécialiste du Moyen-Orient à l’Université McGill et interviewé par L’Esprit libre, en parle dans ces termes : « Erdogan est un islamiste, on peut identifier son règne comme un retour au à l’islamisme. Il est allié avec les islamistes arabes tels que les Frères musulmans, il soutient les islamistes en Syrie et au Qatar ».

Comprendre Erdogan, l’AKP, ou la politique turque n’est donc pas possible si l’on se limite à observer l’actualité immédiate. Pour pleinement saisir ce qu’il se passe en Turquie, on ne peut ignorer qui est Erdogan ni la manière dont il s’inscrit dans le contexte politico-intellectuel turc plus large. Il faut savoir comment son mouvement a pris le contrôle de l’AKP, menant ainsi au pouvoir des individus à sensibilité ottomane qui ont persisté malgré les réformes d’Atatürk. En somme, il faut être capable de se construire un récit historique.

Interrogé par L’Esprit libre, un des animateurs du Caspian Report, chaîne YouTube qui s’intéresse aux questions géopolitiques et qui utilise fréquemment le récit historique pour étayer ses propos, explique pourquoi il se sert de l’Histoire pour parler de l’actualité : « L’Histoire donne un contexte et révèle des schémas de comportement qui permettent de clarifier des évènements de façon impartiale ». « Tout est contextuel », conclu de son côté le professeur Abisaab, « connaître le passé est absolument nécessaire pour comprendre l’origine et le développement d’un événement ou d’une idée ».

À l’évidence, ceci n’est en aucun cas une spécificité turque. Chaque événement auquel l’on peut être confronté·e n’est, in fine, que l’aboutissement d’une suite d’antécédents plus ou moins identifiables.

Pour les retracer, le travail est considérable. Il s’agit d’une entreprise de profondeur, une tâche longue et minutieuse. C’est là le travail du ou de la journaliste. Il ou elle se doit de donner aux lecteurs·trices une vue d’ensemble du sujet traité. À ce titre, il faut plaidoyer pour que l’Histoire entre dans l’actualité.


CRÉDIT PHOTO : ©Paul Morigi Photography

[i] Jan Ronahi et Alp Kayserilioğlu, 7 juin 2015, « Turkey after Gezi », The Jacobin, Brooklyn. www.jacobinmag.com/2015/06/kobane-erdogan-turkey-elections

[ii] Paul Benjamin Osterlund, 21 janvier 2015, « A Coup Around Every Corner », The Jacobin, Brooklyn. www.jacobinmag.com/2015/01/turkey-erdogan-authoritarian-intellectuals/

[iii] Alp Kayserilioğlu, Güney Işıkara et Max Zirngast, 16 août 2016, « The AKP’s Hegemonic Crisis », The Jacobin, Brooklyn. www.jacobinmag.com/2016/08/turkey-erdogan-gulen-coup-purge

[iv] Steven A. Cook, 21 juillet 2016, « How Erdogan Made Turkey Authoritarian Again », The Atlantic, Washington D.C. www.theatlantic.com/international/archive/2016/07/how-erdogan-made-turkey-authoritarian-again/492374/

[v] Human Rights Watch, 15 décembre 2016, « Turquie : les médias sont muselés », Human Rights Watch, Istanbul. www.hrw.org/fr/news/2016/12/15/turquie-les-medias-sont-museles, repéré le 20/06/2017

[vi] Les gulenistes sont les personnes qui adhèrent au mouvement de l’imam Fethullah Gülen, très important en Turquie.

[vii] Alain Chenal, 2005, « L’AKP et le paysage politique turc », Pouvoirs, no.115, Paris. doi.org/10.3917/pouv.115.0041

[viii] Les gecekondus sont des espèces de favelas à la turque, construits avec des matériaux de récupération et dans lesquels habitaient d’immenses parties des populations récemment arrivées dans les secteurs urbains.

[ix] Alain Chenal, loc. cit.

[x] Ibid.

[xi] Philosophie politique issue de la pensée de Mustafa Kemal dit « Atatürk », fondateur de la République de Turquie. L’armée qui lui est fidèle a fait trois putschs depuis les années 1960.

[xii] Gülcin Erdi Lelandais, 2007, « L’énigme de l’AKP : regards sur la crise politique en Turquie », Politique étrangère, no.3, automne, Paris. doi.org/10.3917/pe.073.0547

[xiii] Jean Marcou, avril 2017. « Le président Erdogan signe la fin du « modèle turc » », Le Monde diplomatique, Paris. www.monde-diplomatique.fr/2017/04/MARCOU/57386  

[xiv] Sümbül Kaya, octobre 2016, « Comment M. Erdogan a maté l’armée turque », Le Monde diplomatique, Paris. www.monde-diplomatique.fr/2016/10/KAYA/56453  

[xv] Jean Marcou, loc. cit. 

[xvi] Hans Kundnani et Astrid Ziebarth, janvier 2017 « Entre l’Allemagne et la Turquie, l’enjeu des réfugiés », Le Monde diplomatique, Paris. www.monde-diplomatique.fr/2017/01/KUNDNANI/56972  

[xvii] Imam influent et père fondateur de la mouvance guleniste. Aujourd’hui exilé au New Jersey, le gouvernement d’Erdogan essaye sans cesse de faire pression sur les États-Unis pour qu’il soit extradé vers son pays d’origine — en vain pour l’instant.

[xviii] Patrick Kinross, 2001 (1966), Atatürk : The rebirth of a nation, Weidenfeld & Nicolson History,  Londres.

[xix] Hamit Bozarslan, 2005, « La laïcité en Turquie », Matériaux pour l’histoire de notre temps, vol.78, pp.42-49, Nanterre. www.persee.fr/doc/mat_0769-3206_2005_num_78_1_1026

[xx] Deniz Akagül, 1989, « L’économie turque : de l’étatisme à une forme de libéralisme », CEMOTI – Cahiers d’Études sur la Méditerranée orientale et le monde Turco-Iranien, vol.8, pp.133-148, Paris. www.persee.fr/doc/cemot_0764-9878_1989_num_8_1_918

[xxi] Ibid.

[xxii] Erik Zürcher, 2004, Turkey : A Modern History, 3e édition, I.B. Tauris, New York.

[xxiii] Ibid.

[xxiv] Fernand Braudel, 1958, « Histoire et Sciences sociales : La longue durée », Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, volume 13, numéro 4, pp. 725-753, Paris. www.persee.fr/doc/ahess_0395-2649_1958_num_13_4_2781