La transformation des épreuves (partie 2 de 3)

La transformation des épreuves (partie 2 de 3)

Pour lire les autres textes de cette série: 

  • (Partie 1) Ce que nous nommons doit nous répondre : magie mise à l’œuvre avec arkadi lavoie lachapelle et ses collaborateur·ice·s dans Jour de fête! : expérience de naissance imminente (2019) 
  • (Partie 3) Les transmissions (in)visibilisées

Tu sais Katy, en espagnol, il y a deux façons de dire « donner naissance ». Il y a estar de parto qui signifie séparer, se séparer, et dar luz qui veut dire donner à la lumière. C’est ce que tu dois faire maintenant : laisser aller. Donner ton enfant à la lumière et lui donner la lumière1.

Ce sont les paroles de Madrone, sage-femme et sorcière, qui accompagne son amie Katy lors de son accouchement dans The Fifth Sacred Thing, roman de science-fiction de Starhawk. Alors que Katy est en douleur, alors qu’elles viennent toutes deux de s’extirper d’un monde dystopique qui pourrait être la culmination de notre système actuel, l’accouchement de Katy a quelque chose d’initiatique pour les deux amies. Cette épreuve les amène à se connecter à une foi profonde. Dans cette expérience partagée, elles se connectent à l’espoir qu’elles ont envers leur corps-esprit de passer ce moment douloureux. C’est une foi qui les connecte aux autres personnes ayant déjà donné naissance et qui leur donne espoir dans le potentiel et la force du vivant2. Cette connexion peut être difficile à ressentir dans l’actuel modèle de l’accouchement. En effet, l’un des impacts majeurs de la médicalisation identifiés par les praticien·ne·s sages-femmes, autant durant la discussion à Dazibao que dans les écrits que j’ai consultés, est celui de la perception de la douleur durant l’accouchement comme quelque chose de dangereux. Cette perception peut priver les personnes qui accouchent d’un sentiment de confiance en leurs capacités physiologiques et en leurs ressources émotives. Central à la réflexion d’arkadi, l’article des années 1980 « Ne touchez pas à ma douleur3 », de la sage-femme Isabelle Brabant, identifie cette problématique et tente d’offrir une perspective sur la douleur s’échappant d’une pathologisation purement négative.

Pratique sage-femme et conception de la douleur

Pour Mme Brabant, la médicalisation des gestes brouille la frontière entre le soin du corps d’une personne malade, dont la douleur est liée à un désordre, et l’accompagnement dans le processus d’accouchement, où la douleur est l’« expression normale d’un travail extraordinaire4 ». Dans cette logique, le rôle de la sage-femme consiste à accompagner la personne qui accouche pour lui permettre d’accueillir la douleur, dans la mesure de ses capacités, afin qu’elle achève l’« extraordinaire travail créatif du corps5 ». Changer la résistance en acceptation, en adaptation, pourrait traduire le sens profond qu’engage le travail des sages-femmes. Il s’agit ici d’aborder le processus de naissance de manière holistique; non plus seulement comme un processus physiologique, mais comme un vécu pouvant demander un appui psychologique, social, spirituel ou d’une autre nature aux personnes accouchant.

La perspective de Brabant critique certaines conceptions de la douleur héritées de pensées religieuses ou médicales : « À travers l’histoire, cette douleur a eu valeur de punition de Dieu : souvenez-vous de Ses paroles à Ève en la chassant du Paradis terrestre! La douleur a également eu valeur de malédiction, de condition fâcheuse à contrôler et même à annuler complètement à l’aide de drogues ou de respirations longuement pratiquées6 ». Isabelle Brabant tente de faire prendre conscience des schèmes de punition et de malédiction sous-jacents aux conceptions de la douleur des personnes qui accouchent. Son expérience en tant que sage-femme l’amène plutôt à affirmer que la douleur lors de l’accouchement, lorsqu’elle ne dépasse pas les capacités de la personne qui accouche, est normale. Cependant, dans des situations où il y a un blocage physique ou psychologique, des interventions sont nécessaires. Elle considère que la possibilité d’utiliser des techniques d’analgésie a permis de libérer les personnes qui accouchent « […] du tabou religieux qui aurait voulu qu’elles souffrent toutes, sans exception7 ». Ainsi, sans nier l’utilité des méthodes développées par la médecine, elle tente d’offrir un autre type de modèle à caractère initiatique dans lequel la douleur serait une ressource à mobiliser tant pour effectuer le travail du corps que pour passer symboliquement à un autre état dans le chemin de la parentalité.

Éthique du care dans la pratique sage-femme

Cet accompagnement dans des zones de douleur, de vulnérabilité, dans un climat où le momentum est dicté par le processus du corps, implique aussi son lot de souffrances pour les sages-femmes comme pour les accompagant·e·s (doulas). Comme le suggère une étude de 2011 en psychodynamique du travail sur la pratique sage-femme au Québec intitulée « Des femmes au travail pour des femmes en travail : une enquête de psychodynamique du travail avec des sages-femmes8 », la posture sous-tendue par le milieu rappelle beaucoup celle décrite par les féministes du care9. Dans cette étude, la pratique sage-femme est qualifiée de « travail discret ». Elle vise à prendre soin d’un aspect trivial de l’existence, l’accouchement, et « […] remet directement en question la toute-puissance de la technologie et, surtout, la domination de la science sur le corps et la douleur10 ». Cette description fait écho à celle d’Isabelle Brabant. En effet, cette dernière suggère une forme de retrait de la praticienne ou du praticien afin de laisser de l’espace pour l’empowerment de la personne qui accouche.

Cette posture de care, chez un corps soignant composé majoritairement de personnes socialisées comme femmes, peut être lue comme « une forme particulière de courage […] par opposition au caractère “bruyant” du courage viril, pour tenir une pratique [que les sages-femmes] jugent comme étant un lieu privilégié pour construire un monde meilleur11 ». Comprise comme une posture politique, la dimension d’être-en-relation devient un pivot, mais peut créer une pression et de la souffrance. En effet, si la dimension relationnelle constitue un lieu de réaffirmation essentiel dans la pratique sage-femme, les conditions de son expression sont restreintes par les possibilités du système dans lequel s’insère cette pratique. Les restrictions sont, par exemple, d’ordre monétaire  — nombre d’heures rémunérées en fonction de la quantité de travail reconnu  — ou encore propres aux stéréotypes de genre dans lesquels les praticien·ne·s socialisé·e·s comme femmes peuvent se sentir contraint·e·s d’agir pour que leur travail soit respecté. En effet, dans l’étude de 2011, les chercheuses parlent des stratégies utilisées par les sages-femmes pour être en continuité avec l’éthique du care dans le contexte de cohabitation avec le système biomédical. L’une de celles-ci consisterait à « faire la femme », c’est-à-dire à agir en conformité avec les normes de genre pour ne pas exposer leur savoir. Cette stratégie consisterait à ne pas adopter de comportements agressifs ou défensifs lorsque le personnel médical s’ingère dans le processus d’accouchement, par exemple dans un contexte d’hospitalisation de dernière minute ou d’accompagnement à la naissance à l’hôpital. Cette même stratégie permettrait de contourner les regards parfois inquisiteurs du corps médical et de préserver une éthique de travail mettant au centre le soin de la personne qui accouche et ses choix. Bien que cette stratégie puisse être efficace, cette exigence éthique semble impliquer une forme de sacrifice, de douleur ou, à tout le moins, la mise entre parenthèse de certaines parties de soi.

Des vocations qui causent souffrance

Un des liens entre la pratique de l’accompagnement à la naissance et celle de la pratique artistique est leur dimension vocationnelle. En effet, la pratique sage-femme, comme plusieurs métiers traditionnellement occupés par des femmes, est majoritairement comprise comme une vocation dans notre culture. Il en est de même pour la création artistique. On considère que ces deux professions sont motivées par un appel intérieur, celui d’aider les autres ou de créer. En ce sens, il est intéressant de faire des liens entre les conditions de travail des sages-femmes exposées dans cette étude, souvent précaires et difficiles, et celles des artistes.

Les autrices de l’étude décrivent le travail des sages-femmes comme un « travail sans frontière » impliquant une forme d’ascèse. En effet, malgré l’ancrage de ce travail dans une éthique du care, les praticien·ne·s sont soumis·e·s à des contraintes temporelles insoutenables, forcé·e·s à une hyperdisponibilité qui mine leur corps et leur pratique. On parle ici d’épuisement au travail, d’une emprise du travail même sur le hors-travail, d’un sentiment d’être « broyé·e·s » et d’une impression de non-reconnaissance et de méconnaissance du travail par la société12. Puisque les accouchements peuvent se dérouler à toute heure du jour et durer de longues heures, dans un contexte où l’hyperdisponibilité est normalisée, la forme d’ascèse demandée par le travail des sages-femmes affecte plus directement leurs besoins physiologiques vitaux. Dans le contexte de pratiques artistiques dites performatives, relationnelles et contextuelles, le problème se pose différemment.

La posture du care, décrite dans l’étude de 2011, peut tout à fait être mise en relation avec celle induite par certaines pratiques artistiques issues de l’art contextuel, de l’art performance ou de l’art relationnel. Celles-ci prennent généralement comme matériau de création une sphère humaine de relation. Par exemple, la relation du corps de l’artiste avec le temps et l’espace dans l’art performance; celle d’un geste de l’artiste dans un contexte non-artistique dans l’art contextuel; ou celle de la rencontre de l’artiste avec des non-artistes dans l’art relationnel. Ces pratiques artistiques, dont les formes peuvent être apparentées autant à celles du théâtre qu’à celles de l’intervention sociale, ont souvent comme prémisse une éthique du care. La proposition d’arkadi à Dazibao en est un excellent exemple.

Dans une logique vocationnelle de l’épuisement, ce type de pratiques artistiques se trouve inévitablement affecté dans son matériau constitutif, soit la dimension relationnelle de l’existence, autant corporelle qu’affective. L’ascèse est moins de l’ordre de l’endurance physique, mais plutôt d’une pression psychologique à conjuguer le travail administratif avec celui de la création dans le but de conserver ou d’accroître la visibilité de son travail artistique dans le milieu professionnel. Les souffrances des sages-femmes énumérées dans l’étude résonnent avec celles des artistes dans ce contexte néolibéral, où la « charge entrepreneuriale » du travail artistique constitue un impératif envahissant et que le rapport aux institutions de formation et de diffusion demande une quantité massive de travail gratuit qui vient, bien souvent, avec peu de reconnaissance. Dans cette recherche de visibilité, amenant soutien institutionnel et financier, il devient alors complexe de cultiver la présence en son corps et en l’environnement que peut demander une pratique performative. Il en va de même pour l’attention sensible aux autres ou à un nouvel environnement, qu’impliquent généralement les pratiques relationnelles ou contextuelles.

Un modèle initiatique de la douleur

Ainsi, lorsque l’on met en relation les réflexions sur la douleur dans ce texte phare de Brabant et dans cette étude sur les conditions de travail des sages-femmes, nous voyons la dimension polymorphe que peut prendre la douleur. Ces observations permettent aussi d’établir des parallèles avec les souffrances psychologiques expérimentées dans le milieu de la pratique artistique professionnelle. Cela amène à réfléchir à l’utilisation de la douleur comme quelque chose qui peut nous propulser dans toutes sortes de travaux. Cette conception de la douleur, qui peut être qualifiée d’initiatique, amène une question : comment transformer nos épreuves en situation d’apprentissage et de changement? Cependant, pour que cette question ait du sens dans une perspective féministe, elle se doit d’être posée dans un contexte de recherche de modèles multiples. Si le modèle initiatique proposé par Isabelle Brabant peut répondre à certaines lacunes du système biomédical, il n’en demeure pas moins que l’accouchement « au naturel » peut aussi engendrer une pression de performance pour les personnes qui accouchent13. Comme le suggère la sage-femme elle-même : « […] c’est bien vrai qu’entre les paroles qui inspirent le courage et le sermon, la frontière est mince!14 ». En effet, une reconnaissance des besoins individuels de chacun·e et de la validité des variations de ressentis face à une même expérience est un enjeu central. Ce type de soutien est un élément clé du mouvement d’humanisation de la naissance ou d’individualisation des pratiques d’accompagnement.

Dans son article, Brabant se réfère à Claudia Panuthos pour définir ce qu’est un appui adéquat dans un modèle favorisant l’agentivité. Ainsi, les personnes accouchant auraient besoin :

  1. d’information;
  2. de liberté, d’espace de permission pour expérimenter des choses nouvelles;
  3. d’amour inconditionnel, c’est-à-dire non relié à leur « performance »;
  4. de confiance dans leur capacité à relever ce défi.15

Réflexions dans le milieu des arts

Ces lignes directrices me semblent être tout aussi pertinentes à mettre de l’avant par les institutions artistiques, que ce soit les lieux de diffusion ou les organismes de financement à la création, en particulier lorsqu’il est question de pratiques engageant un matériau relationnel. La qualité d’une œuvre ancrée dans un contexte ou dite relationnelle tient majoritairement à sa cohérence éthique. Ainsi, les pressions de performance induites par les institutions ont généralement un impact drastique sur l’intégrité des propositions artistiques. Le travail d’accompagnement des personnes représentant l’institution a une valeur structurante dans la réalisation de ces propositions. La dimension souvent explicitement politique de ces travaux artistiques, qu’elle soit féministe, anti-raciste, anti-capacitiste ou autre, doit être considérée. Les institutions s’engageant à les diffuser doivent être prêtes à réellement en saisir les implications et à prendre en charge, avec les artistes, les risques encourus par les œuvres, plus encore si ces propositions artistiques n’ont pas de forme matérielle et qu’elles n’engagent pas de rapport directement visible avec un public.

Parmi les questions soulevées durant la discussion qui a eu lieu lors de l’évènement décrit dans la première partie de ce texte, les participant·e·s se sont demandé·e·s : que veut-on taire en taisant la douleur lors de l’accouchement? Qu’est-ce qui rend mal à l’aise dans la douleur? Des questions auraient été intéressantes à soulever en groupe en lien avec le milieu des arts visuels, notamment : où situons-nous les lieux de souffrance et de douleur dans ce milieu? Comment ces lieux sont pris en compte par les institutions? Si j’ai mentionné le poids du modèle vocationnel, il aurait été intéressant d’aborder, par exemple, la manière dont le processus de sélection institutionnel peut être douloureux; comment s’opère la « sélection naturelle » des pratiques artistiques professionnelles?, c’est-à-dire, quels sont les schèmes de compétition et de soutien? Les questions soulevées par le groupe me semblent pointer une volonté de repenser nos rapports à la corporalité et aux émotions. En poursuivant la réflexion d’Isabelle Brabant, ces questions portent à réfléchir sur ce qui est invisibilisé lorsque la douleur est traitée comme quelque chose à éteindre au plus vite et lorsque les différentes causes de douleur ne sont pas évaluées.

CRÉDIT PHOTO: Marilou Crispin

Traduction libre de Starhawk, The Fifth Sacred Thing, New York : Bantam Books, 1993, p. 406.

2 Starhawk aborde ce rapport à une foi profonde aux formes diverses particulièrement dans les luttes politiques dans son ouvrage traduit en français par Isabelle Stengers : Quel monde voulons-nous? Paris : Cambourakis, 2019.

3 Isabelle Brabant, « Ne touchez pas à ma douleur », L’une à l’autre, vol 4, no 1, 1987 : 8-16.

4 Ibid., p. 10.

5 Ibid., p. 14.

6 Ibid., p. 10.

7 Ibid., p. 15.

8 Louise Saint-Arnaud, Marie Papineau et Anne Marché-Paillé, « Des femmes au travail pour des femmes en travail : une enquête de psychodynamique du travail avec des sages-femmes », Travailler, vol 1, no 25, 2011 : 61-72. https://www.cairn.info/revue-travailler-2011-1-page-61.htm

9 Le terme anglais care, qui peut être traduit par soin, souci ou attention, est utilisé dans les milieux féministes pour désigner une éthique dont l’intersubjectivité est le pivot et dont l’émergence conceptuelle est états-unienne. Dans l’article cité ci-haut, les autrices font référence aux travaux de Pascale Molinier, « Psychodynamique du travail et rapports sociaux de sexe », Travail et Emploi, vol 97, 2004 : 79-91; Pascale Molinier, Sandra Laugier et Patricia Paperman, Qu’est-ce que le care? Souci des autres, sensibilité, responsabilité, Paris : Petite Bibliothèque Payot, 2009; Sandra Laugier et Patricia Paperman, Le souci des autres : éthique et politique du Care, Paris : Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales, 2005.

10 Louise Saint-Arnaud, Marie Papineau et Anne Marché-Paillé, op. cit., p. 66

11 Ibid., p. 70.

12 Ibid., p. 63.

13 En ce sens, il serait intéressant d’analyser la manière dont l’éthique de la douleur développée par les sages-femmes au Québec peut reprendre des éléments de l’héritage catholique, même si elle y apporte des critiques; par exemple, comment l’acceptation de la douleur peut être perçue comme permettant d’accéder à une plus-value morale.

14 Isabelle Brab.ant, op. cit., p. 16

15 Ibid., p. 15

Drogues et pandémie : une crise dans la crise

En 2020, le nombre de surdoses a doublé au Québec par rapport à l’année précédentei. La fermeture des frontières pour limiter la propagation de la COVID-19 a aussi restreint la circulation des drogues. Résultat, les prix du marché ont grimpé et la qualité des substances a diminuéii. En parallèle, les ressources pour assurer la santé et la sécurité des consommateurs et consommatrices sont jugées insuffisantes. Portrait d’une autre crise sanitaire.  

Début mars, un sondage Ipsos commandé par Radio-Canada révélait une hausse de plus de 40 % de la consommation de cannabis depuis le début de la pandémie, chez les personnes ayant déjà recours à cette substanceiii. Une augmentation moindre, mais tout de même significative pour l’alcool et le tabac, les deux autres drogues légales prises en charge par l’étudeiv.  

En ce qui concerne la consommation de drogues illégales, les chiffres manquent à l’appel. Au Québec comme dans le reste du Canada et aux États-Unis, le nombre de surdoses a pourtant considérablement augmenté avec la COVID-19, selon Urgences-santé Canadav

En l’absence de données quantifiables, difficile d’identifier les raisons précises de cette augmentation. Différents acteurs communautaires, interrogés par L’Esprit libre, mettent en garde contre la diminution des ressources sur le terrain, mais aussi sur les répercussions de la fermeture des frontières sur la qualité et la diversité des substances disponibles sur le marché. À Montréal, par exemple, on constaterait notamment une forte circulation d’un mélange entre du fentanyl et de benzodiazépine, deux dépresseurs dont la combinaison compliquerait le traitement des surdoses. La cocaïne, difficile à trouver puisqu’elle est produite en Amérique latine, serait souvent remplacée par des métamphétamines, de production locale mais jusqu’alors méconnues des utilisateurs, ce qui rend sa consommation dangereuse.  

Ressources limitées  

Sur les quatre centres d’injection supervisée à Montréal, un seul est resté ouvert sans interruption depuis le début de la pandémie, tout en diminuant de moitié sa capacité d’accueilvi. L’entrée en vigueur du couvre-feu, le 9 janvier 2021, aurait également affecté leur fréquentation. Au CIUSSS du Centre-Sud de Montréal, des attestations de sortie sont disponibles pour que les utilisateurs et utilisatrices de drogues puissent s’y rentre entre 20 h et 5 h du matinvii. En dépit des attestations, nombreux sont ceux et celles qui ont cessé de s’y rendre par peur d’être interpellé·e·s par les forces de l’ordre, craignant d’être trouvé·e·s coupables de possession de drogues illégalesviii.  

« Plusieurs recommandations de la santé publique pour limiter la propagation du virus sont contradictoires avec certaines pratiques pour éviter des surdoses », soutient Frankie Lambert de l’Association québécoise pour la promotion de la santé des personnes utilisatrices de drogues (AQPSUD). Ces recommandations incluent l’utilisation de nouveau matériel de consommation – des seringues à utilisation uniques, par exemple –, mais aussi d’avoir sur soi de la naloxone, pouvant freiner temporairement les effets d’une surdose d’opioïdesix. Les consommateurs et consommatrices de drogues sont également invité·e·s à ne pas consommer seul·e·s, une recommandation irréconciliable avec  les mesures sanitaires comme la distanciation sociale ou le confinement.  

Un sondage réalisé auprès de leurs membres a permis à l’AQPSUD de constater que les personnes utilisatrices de drogues sont très affectées économiquement et psychologiquement par les conséquences de la pandémie. L’association a également analysé l’ensemble des rapports du coroner suite aux décès par surdoses en 2017x, tirant des conclusions éclairantes quant à la situation actuelle : « les maladies chroniques, les troubles de santé mentale, les tentatives de suicide et la détresse psychologique sont surreprésentées par rapport à la population générale, portant à croire que la prise en charge de ces problèmes n’est pas optimale », soutient M Lambert, rappellent qu’« une des causes des décès par surdose est la perte de confiance dans le système et le réseau de la santé ».  

L’engorgement des services hospitaliers, en marge de la pandémie, n’a rien fait pour aider. « Quant aux ressources, elles sont sous-financées et l’effritement du tissu social vulnérabilise nos communautés et ralentit les progrès que nous aurions pu faire au cours des dernières années », se désole le chargé des communications de l’AQPSUD.  

Un cocktail explosif 

Le système de santé publique n’est pas le seul à faire les frais d’un sous-financement. Les centres de thérapie pour traiter l’alcoolisme et la toxicomanie réclament plus d’aide du gouvernement provincialxi et le manque de ressources se fait également sentir dans le travail de prévention et de sensibilisation.  

Julie-Soleil Meeson, de l’Association des intervenants en dépendance du Québec (AIDP), se désole du peu de laboratoires d’analyse des substances dans la province. « L’analyse des drogues sauve des vies », affirme-t-elle au bout du fil, soutenant que « les gens n’arrêteront pas de consommer [et que] l’objectif, c’est que les gens puissent faire des choix plus éclairés par rapport à leur consommation, surtout en temps de pandémie et avec le peu de moyens qu’on a sur le terrain ». 

Alors que les initiatives de drug-checking comme dans l’Ouest canadien font toujours défaut au Québec, les informations concernant la qualité et le type de substances qui se trouvent sur le marché proviennent des consommatrices et consommateurs eux-mêmes. C’est grâce au partage de leurs expériences que Mme Meeson et son équipe sont en mesure de savoir quelles drogues sont les plus en circulation, si certaines sont coupées et avec quelles substances, si la qualité diminue ou encore si une hausse de prix pousse certaines personnes à modifier leurs habitudes de consommation. « Avec la pandémie, il y a un gros impact sur la possibilité de rejoindre tout le monde comme on le faisait avant », constate Mme Meeson, soulignant que sans l’information fournie par les utilisateurs et utilisatrices de drogues, il est difficile d’adapter leur intervention à la réalité du terrain.  

Les changements sur le marché de la drogue provoqués par la pandémie, cumulés au manque d’informations précises sur la nature de ces changements, est un cocktail explosif, si on en croit les expert·e·s. « Il nous faut agir rapidement si nous ne voulons pas que la COVID-19 engendre deux épidémies chez les personnes qui utilisent des drogues », s’inquiète M. Lambert, qui soutient notamment l’abolition du couvre-feu, la reconnaissance d’initiatives comme le feu campement Notre-Dame et la décriminalisation des drogues.  

Le 26 janvier dernier, les élu·e·s de Montréal adoptaient, à 47 votes contre 13, une motion réclamant au gouvernement fédéral la décriminalisation de la possession simple de drogues pour usage personnelxii. Cette motion, sur une approche basée sur la santé publique et non sur la répression, est peut-être la première d’une série de mesures qui mèneront, à terme, à la décriminalisation.  

Révision de fond : Alexandre Dubé-Belzile

Révision linguistique : Any-Pier Dionne

i Olivier Faucher, « Drogues : le couvre-feu et l’autre crise de la santé publique », Métro, 27 janvier 2021. https://journalmetro.com/actualites/montreal/2606103/drogues-couvre-feu-crise-sante-publique/.  

ii Simon Coutu, « La COVID-19 chamboule le marché de la drogue », Radio-Canada, 17 juin 2020. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1712660/coronavirus-drogue-marche-changements-impacts.

iii Yasmine Khayat, « Cannabis alcool et tabac pour passer à travers la pandémie »,Radio-Canada, 3 mars 2021. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1774426/cannabis-alcool-tabac-pandemie-sondage-sante-mentale.  

iv Ibid.  

v Olivier Faucher, op.cit.  

vi Simon Coutu, op.cit. 

vii Olivier Faucher, op.cit.   

viii Ibid. 

ix « La naloxone », Santé publique Ottawa, 3 mars 2020. https://www.santepubliqueottawa.ca/fr/public-health-topics/naloxone.aspx.  

x André-Anne Parent, Miguel Bergeron-Longpré et Antoine Bertrand-Deschênes, « Crise des surdoses. Une analyse de contenu des rapports du coroner », 2019. https://aqpsud.org/wp-content/uploads/2020/12/Rapport-AQPSUD-doc-final.pdf.  

xi Marie-Eve Cousineau, « Des centres d’intervention en dépendance proches de fermer », Le Devoir, 8 février 2021. https://www.ledevoir.com/societe/sante/594816/coronavirus-des-centres-d-intervention-en-dependance-proches-de-fermer.  

xii Jeanne Corriveau, « Montréal favorable à la décriminalisation de la possession simple de drogue », Le Devoir, 26 janvier 2021. https://www.ledevoir.com/politique/montreal/594051/montreal-favorable-a-la-decriminalisation-de-la-possession-simple-de-drogue.  

Un an de crise, un an de contestation

Un an de crise, un an de contestation

Le 23 mars 2020, le gouvernement caquiste annonçait l’imposition d’un confinement d’au moins trois semaines, premier pas d’une série de mesures sanitaires qui ponctuent depuis l’actualité – et le quotidieni. Au Québec et ailleurs, de nombreuses voix se sont élevées contre une réponse politique jugée, entre autres, « liberticide ». Alors que les feux sont braqués sur les antimasques, antivaccins ou carrément coronasceptiques, d’autres formes de contestation se mettent en place.  

« Plus l’état d’urgence avance, plus la légitimité du gouvernement doit être questionnée », prévenait le juriste et professeur Louis-Philippe Lampron durant un webinaire organisé par la Ligue des droits et libertés (LDL) du Québec, le 24 février 2021ii.  

Au Québec, l’état d’urgence est reconduit depuis le 13 mars 2020, en vertu des articles 118 et suivants de la Loi sur la santé publiqueiii. Aux dix jours, décrets et arrêtés ministériels se succèdent pour prolonger l’état d’urgence sanitaire, sans consultation du parlement.  

« Un très petit nombre de personnes exerce le pouvoir exécutif actuellement. Ce nombre restreint de personnes prend des décisions majeures relatives aux droits fondamentaux des gens, sans qu’il y ait délibération ou discussion sur le bien-fondé de ces décisions », écrivait Christian Nadeau, professeur de philosophie politique à l’Université de Montréal, dans un communiqué de la LDL paru le 28 avril 2020iv. Près d’un an plus tard, le gouvernement de François Legault maintient une gestion de la pandémie sur le mode de la « crise », une gestion de plus en plus critiquée. Le couvre-feu, en vigueur depuis le 6 janvier dernierv, compte parmi les mesures pointées du doigt, à droite comme à gauche.  

« Financer la santé, pas les policiers »vi  

Alors que le premier ministre affirmait sur les réseaux sociaux qu’« avec le couvre-feu, on a réduit le nombre de cas », il n’existe aucune preuve du lien entre cette mesure et la diminution des tests positifs, constatée depuis sa mise en vigueurvii. Le manque d’appui sur des conclusions scientifiques est une des choses que reproche Pascalviii au gouvernement : « le couvre-feu n’est pas seulement inutile, mais il est aussi dangereux », soutient le militant du collectif Pas de solution policière à la crise sanitaire, qui a préféré témoigner anonymement.  

Il rappelle le cas de Raphaël André, 51 ans, décédé à la mi-janvier à Montréal après avoir passé la nuit à quelques mètres d’un refuge ferméix. Sa mort avait suscité de nombreuses critiques sur l’application du couvre-feu aux personnes en situation d’itinérancex, finalement exemptées temporairementxi

« On s’oppose au couvre-feu, mais aussi à l’ensemble des mesures autoritaires et policières à la crise sanitaire », poursuit Pascal, citant à titre d’exemple la distribution de contraventions, ou encore l’augmentation du budget de la police. En date du 18 février 2021, 6 557 constats d’infractions à la Loi sur la santé publique avaient été distribués au Québec, le montant des amendes récoltées totalisant plus de 9,7 millions de dollarsxii.  

Le collectif, qui a organisé deux manifestations les 16 janvier et 7 février dernier dans les rues de la métropole, s’inscrit dans une mouvance de gauche extraparlementaire. Il se distingue fortement des opposants aux mesures sanitaires d’inspiration conspirationniste. Les antimasques et les antivaccins n’étaient d’ailleurs pas les bienvenu·e·s dans les rassemblements qu’a organisés le collectif, où on a invité les quelques centaines de participant·e·s à respecter les gestes barrières.  

Pour les militant·e·s du collectif, qui est suivi par près d’un millier de personnes sur Facebook, la pandémie est avant tout un problème sanitaire, qui doit se résoudre à l’échelle sanitaire.  

Pascal dénonce le manque d’investissement dans le système de santé public : « une des raisons pour lesquelles la Covid-19 est mortelle, c’est parce que depuis trente ans les gouvernements caquiste, libéraux et péquistes ont coupé dans le système de santé, ce qui fait qu’il va beaucoup plus vite qu’autrefois et nous rend très vulnérables à une pandémie », explique-t-il àL’Esprit libre.  

Parmi les revendications du collectif, on trouve le désinvestissement dans les services de police, dans la foulée du mouvement Defund the police. Le militant croit que la crise sanitaire est plutôt une occasion de « mettre de l’avant des solutions d’entraide et de solidarité, des alternatives qui mettraient de l’avant un réinvestissement massif dans le filet social et les services sociaux ». Il se désole de constater une réponse inverse du gouvernement, qui adopte selon lui une approche individualiste de l’endiguement de la crise, tout en favorisant l’économie au détriment de l’intégrité physique et psychologique d’une partie de la population.   

Il n’y aura pas d’avant pour les arts vivants 

Avec la réouverture des écoles et des commerces, les rues de Montréal ont retrouvé un semblant de normalité. Mais certains secteurs d’activités sont encore profondément affectés par les restrictions sanitaires. C’est le cas des arts vivants comme le théâtre ou la danse, privés quasi intégralement de leurs lieux d’exercice depuis le début de la pandémie.  

Aux lendemains de l’annonce du premier confinement, en mars 2020, l’auteur et metteur en scène Hugo Fréjabise et certain·e·s de ses collègues ont tout de suite cherché à s’organiser pour continuer à créer, confiné·e·s. Il se souvient avoir rapidement pris conscience que, pour lui, le théâtre ne pouvait pas exister surZoom ou Facebook Live, qu’il lui fallait un public en chair, en os et en masques. S’est alors entamé un processus de réflexion, dont la conclusion est sans équivoque : « le théâtre n’a pas été bouleversé par l’épidémie, mais l’épidémie a révélé ce qu’il y avait de problématique dans les arts vivants », affirme M. Fréjabise, joint par téléphone.  

Même si les artistes en arrêt de travail ont pu toucher les aides financières d’urgence, il s’inquiète que rien n’ait été fait pour assurer la survie des arts vivants en tant que tels. « On s’est vite rendu compte qu’il fallait agir par nous-mêmes et ne pas faire de motions pour le gouvernement, les grands théâtres, le Conseil des Arts et tout ça, qui n’ont rien fait pendant un an », poursuit-il, évoquant une « perte de confiance totale » vis-à-vis des institutions supposées représenter et défendre les intérêts des artistes, et surtout de leurs arts.  

À l’été 2020, M. Fréjabise et ses collègues ont donc pris d’assaut les parcs de Montréal pour y jouer une pièce créée entièrement depuis le début de la pandémie. Aussi, malgré le temps froid, des manifestations-évènements sont organisées ponctuellement dans les lieux publics de la ville par différents collectifs, à défaut d’avoir accès aux salles de théâtres. D’ailleurs, celles-ci demeurent fermées jusqu’à nouvel ordre, malgré l’annonce de la réouverture des cinémas à compter du 26 févrierxiii.  

En parallèle, les mesures proposées par le ministère de la Culture et des Communications sont insatisfaisantes pour M. Fréjabise, qui souligne que les bourses offertes pour la création sont désormais fortement orientées vers le théâtre numérique. « On nous propose de devenir des youtubeurs en puissance », commente-t-il, ajoutant qu’il s’oppose à cette injonction du « réinventez-vous en 2.0 ». 

« Pour nous, ce serait une résistance de dire que le théâtre ça se passe en forêt, ça se passe dans la rue, ça ne se passe pas par écran », insiste l’auteur et metteur en scène, se faisant le porte-voix de dizaines d’artistes avec lesquels il travaille d’arrache-pied pour continuer à créer, en dépit des contraintes sanitaires. Sur l’avenir du théâtre postpandémie, il souhaite échapper à un mouvement qu’il qualifie de gauche réactionnaire qui appellerait à un retour au monde d’avant. Pour lui, en ce qui concerne la place accordée aux arts vivants dans la société québécoise, « l’avant, ce n’était déjà pas terrible ».  

i Olivier Bossé, « COVID-19 : le Québec “sur pause” pour au moins trois semaines », Le Soleil, 23 mars 2020. https://www.lesoleil.com/actualite/covid-19-le-quebec-sur-pause-pour-au-moins-trois-semaines-video-01afbdb0751d8b91c6be329c812b1057.  

ii « Webinaires », Ligue des droits et libertés. https://liguedesdroits.ca/webinaires/.  

iii Mesures prises par décrets et arrêtés ministériels en lien avec la pandémie de la COVID-19, Gouvernement du Québec. https://www.quebec.ca/sante/problemes-de-sante/a-z/coronavirus-2019/mesures-prises-decrets-arretes-ministeriels/#:~:text=le%2022%20juillet%202020%2C%20du,pand%C3%A9mie%20de%20la%20COVID%2D19%20

iv « Communiqué : Mesures d’urgence et déconfinement – La crise sanitaire réveille de vieilles urgences déjà bien connues », Ligue des droits et libertés, 28 avril 2020. https://liguedesdroits.ca/communique-deconfinement-dh/

v David Rémillard, « “On ne saura jamais” l’impact du couvre-feu sur le nombre de cas de COVID-19 », 24 janvier 2021. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1765499/couvre-feu-efficacite-science-covid19-quebec.  

vi Slogan entendu lors des manifestations organisées par le collectif Pas de solution policière à la crise sanitaire.  

vii Ibid.  

viii Nom fictif.  

ix Thomas Gerbet, « Un itinérant de Montréal est mort après avoir passé la nuit devant un refuge fermé »,Radio-Canada, 18 janvier 2021. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1763930/itinerant-montreal-mort-toilettes-nuit-dehors-refuge-ferme.  

x Maud Cucchi, « L’opposition enjoint au gouvernement Legault d’exempter les itinérants du couvre-feu », Radio-Canada, 25 janvier 2021. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1765712/itinerance-legault-couvre-feu-covid-pandemie-exemption.  

xi Jérôme Labbé, « Les itinérants exemptés temporairement du couvre-feu au Québec », Radio-Canada, 26 janvier 2021, https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1766147/suspension-application-couvre-feu-itinerants-cour-superieure.  

xii Marco Bélair Cirino, « Bond des constats d’infraction liés aux règles sanitaires »,Le Devoir, 18 février 2021. https://www.ledevoir.com/politique/quebec/595383/non-respect-des-consignes-le-nombre-de-contraventions-a-bondi-sauf-a-montreal.  

xiii « La majorité des salles de cinéma rouvriront le 26 février au Québec », Radio-Canada, 19 février 2021. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1772115/reouverture-salles-cinema-26-fevrier-quebec-covid-coronavirus?depuisRecherche=true.   

La révolution peut-elle reprendre au Honduras?

La révolution peut-elle reprendre au Honduras?

Cet article est d’abord paru dans la réédition de notre recueil imprimé (In)visibilités médiatiques, disponible dans notre boutique en ligne.

Cet article porte sur les turbulences qui secouent le gouvernement de Juan Orlando Hernández, représentant du conservateur Partido nacional. Les professeur·e·s, les médecins et les étudiant·e·s manifestent leur insatisfaction et leur colère face au gouvernement de JOH, comme on le surnomme, qui a annoncé la privatisation de l’éducation et de la santé. Ces derniers développements sont peu surprenants étant donné les politiques du gouvernement hondurien depuis le coup d’État du 28 juin 2009, qui a délogé le président Manuel « Mel » Zelaya, élu démocratiquement en 2006. Le passage interrompu au pouvoir de Mel était caractérisé par des discours s’inscrivant dans la mouvance bolivarienne et le chavismo. Cette rhétorique et les actions qu’elle impliquait menaçaient les grands propriétaires et les multinationales dans la « république de bananes par excellence », dont la population avait été souvent caractérisée par un complexe d’infériorité des plus désolant1. À l’occasion du coup d’État, les forces conservatrices n’ont pas hésité à utiliser des méthodes peu scrupuleuses pour défendre la constitution, mot prononcé par les autocrates avec un certain zèle, comme le font les représentants de la dictature de l’Uruguay dans le thriller politique l’État de siège2. Comme dans le film, c’est par la « mano duro », la main forte, que les dirigeants conservateurs du Honduras ont combattu le mildiou, maladie affectant certaines plantes et métaphore utilisée par les généraux dans un autre thriller politique, Z3, afin de décrire les « maladies idéologiques » qui doivent être traitées avec le pesticide approprié, c’est-à-dire une solution de sulfate de cuivre. Cela dit, les images qui défilent sur les écrans ne sont pas celles d’une production cinématographique.

Sur place, nous avons pu constater comment la société vivait ces moments de sa vie politique. Attention, il ne s’agit pas d’un reportage sensationnaliste qui se limite à décrire les dégâts et montrer des images de pneus enflammés et de voitures renversées, pas plus que la police et l’armée tirant sur la foule, bien que ce soit des faits « hyperréels », pour utiliser l’expression de Jean Baudrillard4, au même titre que des gros plans de pénétration d’un vagin, d’une bouche ou encore d’un anus dans un film pornographique, qui nient et qui servent à nier le rapport de pouvoir, les structures idéologiques de telles productions de sens. Ce type de pornographie pourra sans doute être trouvée dans les dernières pages des publications des médias hégémoniques, pour aussi peu qu’on parle de la situation actuelle au Honduras. Nous nous sommes donc immergés dans la société hondurienne. Nous avons aussi reçu l’aide de Jorge, étudiant qui, face aux difficultés économiques de son pays, a dû abandonner ses études pour conduire un taxi tous les jours jusqu’à tard dans la nuit, malgré l’insécurité, pour subvenir aux besoins de sa famille. Il a eu l’amabilité de nous guider dans nos recherches.

À l’heure du dixième anniversaire du coup d’État du 28 juin 2009 au Honduras, il n’y a que peu d’occasions de se réjouir. Le 19 juin dernier sévissait une épidémie de dengue, une maladie potentiellement mortelle transmise par les piqûres de moustique, que les autorités avaient du mal à contrôler. L’État intimait la population d’éliminer toute étendue d’eau stagnante propice à la croissance de larves du moustique Aedes cineurus. Plus ou moins au même moment, l’armée était déployée dans le pays pour mettre fin aux espaces de prolifération dans lesquels se reproduisait une autre maladie, aux yeux du pouvoir évidemment, c’est-à-dire la maladie révolutionnaire.

Selon un journal local5, 77,5 % des cas de dengue en Amérique latine se retrouvent au Honduras. Le gouvernement a décrété l’état d’urgence dans 12 des 15 départements du pays, la maladie ayant causé, en date du 28 juin 2019, 34 décès répertoriés. La dengue pourrait-elle être une simple distraction de pouvoir par rapport aux véritables enjeux politiques? La volonté de l’État de se désinvestir de la santé et de l’éducation serait-elle à mettre en cause dans la propagation de la maladie et l’incapacité à y faire face? Rien ne va quand les services de santé d’un gouvernement achètent des médicaments essentiels qui s’avèrent des pilules de farine6. Dans tous les cas, cet état d’urgence coïncide avec la crise politique du pays, au sein de laquelle la répression pourrait bien avoir causé plus de morts, au-dessus d’une trentaine il y a un peu plus d’une semaine, selon certains groupes de défense des droits de la personne7.

Manuel « Mel » Zelaya, leader qui s’inscrivait dans la mouvance bolivarienne, a été banni du pouvoir en 2009, près de trois ans après son élection, parce que, selon le discours officiel, il avait proposé une urne référendaire pour convoquer une assemblée constitutionnelle, ce qui était, aux dires des putschistes, inconstitutionnel8. On le soupçonnait, disait-on, de vouloir modifier l’article de la constitution qui n’accordait qu’un seul mandat de quatre ans à chaque président élu. Les pouvoirs conservateurs se sont alors sentis investis de la mission de protéger la constitution et la République du Honduras contre ces forces qu’ils qualifient d’antisociales et de criminelles. Le gouvernement canadien, de son côté, comme les États-Unis, condamnait officiellement (et hypocritement) le coup, mais négociait directement avec les putschistes, en allant même jusqu’à entretenir d’étroites relations avec l’armée du pays et signer un accord de libre-échange9. L’Agence canadienne de développement international (ACDI) ayant financé un programme de formation sur les ajustements structurels en partenariat avec l’Université nationale autonome du Honduras (UNAH) de 2004 à 2010, autant dire que le coup d’État était préparé, ou du moins pas exclu10.

Dans notre article en ligne sur l’impérialisme canadien, dans lequel nous mentionnons le coup et la complicité du gouvernement canadien, nous avions décrit l’État, nous inspirant de la définition de l’idéologie de Slavoj Žižek, comme un tissu de fantasmes inconscients qui « structurent la réalité sociale »11 et qui rendent les contradictions du capital tolérables, voire, aux yeux de certain·e·s, acceptables ou louables. La constitution s’inscrit naturellement dans ces rituels qui assurent la survie du fantasme, comme ces justifications légales qui ont servi de prétexte à l’intervention de l’armée. Ce sont ces rituels que tentait d’ailleurs de défier Zelaya, un peu à l’image de Chavez qui a gouverné par référendum. Après le coup, Roberto Micheletti a été placé au pouvoir par les militaires comme président intérimaire. Ce dernier a alors suspendu, toujours au nom de la constitution, cinq droits constitutionnels, soit : la liberté personnelle (article 69), la liberté d’expression (article 72), la liberté de mouvement (article 81), l’habeas corpus (article 84) et la liberté d’association (article 78)12.

À l’occasion des élections qui ont eu lieu peu de temps après le coup, soit le 29 novembre 2009, malgré les droits suspendus, la répression et la censure des médias, Pepe Lobo Sosa, grand propriétaire agraire membre du conservateur Partido national, a été élu à la fonction présidentielle. Il est resté au pouvoir jusqu’en 2013, au moment où d’autres élections jugées frauduleuses ont amené au pouvoir Juan Orlando Hernández, surnommé JOH, issu de la même tendance politique. Cela dit, JOH a récemment dépassé le maximum de quatre ans, en entamant son deuxième mandat le 7 janvier 2018, grâce à la complicité de la même Cour suprême qui a condamné Mel Zelaya simplement pour sa volonté de convoquer une assemblée constitutionnelle. Salvador Nasralla, commentateur sportif devenu politicien, a formé l’Alliance de l’opposition contre la dictature (Alianza de Oposición contra la Dictatura). Cependant, lors des élections du 26 novembre 2017, alors que l’Alliance était en tête, la plateforme numérique des élections est « mystérieusement » tombée en panne. Au retour en service de la plateforme, JOH a pris le dessus pour finir en tête13. Il aurait ainsi remporté par 0,5 % des voix, tout en profitant de la bénédiction immédiate de Washington14 et pendant que le Canada continuait de soutenir son régime15.

Mel Zelaya a pu revenir au pays grâce à un accord signé en 2001. Il s’est manifestement radicalisé depuis sa mise à l’écart du pouvoir officiel16. Il est maintenant à la tête du parti Libre (Partido de la Libertad y de la Refundación). La formation se revendique du chavismo et, comme coalition de gauche, regroupe des tendances qui vont de la sociale démocratie à la gauche radicale17. Dans tous les cas, elle ne cache pas ses objectifs en affirmant que « la révolution est inévitable au Honduras »18. En ce qui concerne les manifestations, Zelaya encourage carrément la formation de « commandos insurrectionnels »19, c’est-à-dire une meilleure organisation de la révolte pour renverser JOH. Même s’il est difficile de savoir si un tel niveau d’organisation existe en ce moment de facto dans les rues, l’émergence d’une potentielle guérilla urbaine n’est pas à exclure. Pepe Lobo, de son côté et non sans un certain opportunisme, profite du mécontentement pour créer un nouveau mouvement avec un nom féminisant à l’espagnol et au ton quelque peu revendicateur : Tod@s para el cambio20. Ce mouvement initié par cette bête politique (Lobo veut dire « loup » en espagnol) risque peut-être de récupérer la révolte. Cela dépend de la manière dont les choses vont se poursuivre. Cela dit, il faut garder à l’esprit que ce dernier est tout aussi conservateur que JOH et que son mouvement ne rime pas à grand-chose d’autre qu’une tentative de se bâtir du capital politique. Après tout, il a été le premier président élu après le coup d’État, avec l’approbation de l’armée. Si la répression va en s’accroissant, et cela semble se produire, il y a malheureusement de fortes chances que beaucoup de dissident·e·s se déradicalisent et tentent de se débarrasser de JOH en se tournant vers un autre leader conservateur. Cela dit, il est tout aussi certain que d’autres se radicaliseront. Face à l’impasse et vu les conditions réunies, comme la perte de crédibilité de l’État et l’aura de légitimité de Zelaya, ancien président renversé avec lequel s’allient des personnalités qui ne sont pas a priori progressistes (comme Nasralla), il est possible de commencer à imaginer une révolution armée comme un réel espoir de sortir de la crise. Reste à voir le choix que les Hondurien·ne·s feront.

À l’intérieur du pays, les journaux restent plutôt laconiques en ce qui concerne la crise. Les articles traitant du sujet se retrouvent à la page 20, après plusieurs pages de publicité pour des téléviseurs et autres électroménagers, et ce, même si, au loin, on entend des cris et on peut sentir l’odeur des gaz lacrymogènes. Ce n’est pas que les journaux soient contrôlés par l’État, mais dans un pays où toute formation politique ou institution est subordonnée aux dynamiques du capital, à la « main invisible du marché »21, il n’est pas étonnant que les discours convergent. Heureusement, nous avons fait connaissance avec Jorge (nom fictif), ancien étudiant à l’UNAH, qui connaît encore bien la communauté estudiantine et qui a accepté de discuter avec nous. Nos entretiens ont vite pris l’allure de discussions amicales plutôt que d’entrevues formelles. Ce dernier, lorsque nous avons abordé le coup de 2009, a évoqué avec amertume les jours qui ont suivi, le couvre-feu qui obligeait à entreposer et à rationner l’eau et les vivres, la répression militaire, la violence. Il se souvient des élections qui ont mené JOH au pouvoir. La méthode d’achat de vote était bien simple : l’électeur·trice prenait discrètement une photo de son bulletin de vote et l’envoyait ensuite aux représentant·e·s du parti pour recevoir son paiement.

Au Honduras, explique-t-il, on milite le plus souvent pour un parti afin de gagner de l’argent, une question de survie. Les militant·e·s associé·e·s à un parti votent ou manifestent moyennant un paiement. Aussi, lorsqu’un gouvernement arrive au pouvoir, tou·te·s les fonctionnaires du gouvernement précédent sont congédié·e·s afin d’être remplacé·e·s par des militant·e·s du parti. Jorge est bien conscient aussi des souffrances prolongées engendrées par les politiques d’ajustements structurels du régime après le coup et ultimement, avec Juan Orlando Hernández aux commandes, les grands propriétaires, les multinationales et l’agriculture d’exportation accablant l’économie. La menace de faillite de l’entreprise nationale Hondutel est un des symptômes récents de la libéralisation22. Si Jorge était un étudiant plein d’espoir avant le coup, il a dû abandonner les études il y a cinq ans pour subvenir aux besoins de sa famille. Selon lui, il y a eu une alliance entre JOH, son parti et l’armée, cette dernière ayant depuis amassé beaucoup de pouvoir. Jorge semble toutefois désabusé, même par rapport à Mel et à ses plus récentes activités politiques, le croyant incapable de changer la situation. Nous l’avons accompagné avec sa famille aux alentours de la ville. Ils pensent aller en Espagne. Fuir est un leitmotiv au Honduras, comme si, avec le coup d’État, on s’en était pris même à l’espoir. En effet, près de 2600 Hondurien·ne·s ont demandé le statut de réfugié·e·s au gouvernement espagnol cette année23, et c’est sans compter celles et ceux qui tentent d’immigrer ailleurs, ou qui ont suivi la caravane migrante24. La conjointe de Jorge me disait : « Le Honduras est très dangereux », dessinant, avec des gestes restreints de son petit index, une carte du Honduras dans le vide. Pendant que nous discutions, son fils jouait dans l’herbe sous le regard de soldats armés de fusils d’assaut états-uniens. Des hommes et des femmes d’un âge avancé vendaient des bonbons et des cigarettes dans les rues. Au Honduras, le syndicalisme est pratiquement inexistant. Le salaire minimum est de 11 000 lempiras par mois (environ 581 $ canadiens), encore que beaucoup peinent à le gagner et que cela ne suffit pas pour nourrir une famille, surtout au regard des prix qui montent sans relâche.

« Ce qu’il nous faut, c’est une guerre civile », affirme Jorge, du haut du Picacho, mont qui surplombe Tegucigalpa, juste à côté de la statue du Christ, réplique de celle qui surplombe Rio de Janeiro. Les gauches latino-américaines qui fleurissaient il y a près de dix ans sont presque toutes tombées une à une. Que reste-t-il des révolutions au Nicaragua et à Cuba? Est-ce là vraiment ce à quoi aspirent les Latino-Américain·e·s? Difficilement, et si subsiste chez Jorge cette soif de pureté qui caractérisait peut-être l’engouement pour la révolution culturelle en Chine lors des évènements de mai 1968 en France, avec cette volonté d’éradiquer l’humain capitaliste pour engendrer un humain nouveau, on pourrait s’attendre à de nouvelles désillusions. Cela dit, au diable Fukuyama! L’histoire n’est pas terminée25. Jorge, de son côté, n’est pas prêt à se résigner à l’état des choses actuelles, affirme-t-il, alors que le jour s’éteint sur la capitale et que les rues deviennent désertes, menaçantes et dangereuses.

En dépit des apparences, la contestation n’est pas totalement décentralisée. Les médecins tenteraient d’en prendre les rênes et le collège des médecins du Honduras (CMH) voudrait ouvrir le dialogue avec l’ambassade des États-Unis26, manifestement désabusé de JOH. Il devait y avoir une plateforme de dialogue le 18 juin, mais personne n’y croit plus, ou, comme l’a si bien dit Jorge, il ne pouvait s’agir que d’une tentative de règlement entre le gouvernement et le collège des médecins, en excluant le reste de la population. Ce n’est pas par hasard que, selon Jorge, la prise de possession de l’université par les professeur·e·s et les étudiant·e·s atteignait son apogée autour de la faculté de médecine. L’ambassade des États-Unis se trouve en plein centre-ville et revêt presque autant d’importance que l’État au Honduras, si on exclut qu’elle puisse en faire partie. Le Collège des pédagogues et le Collège des professeurs d’éducation supérieure tentent aussi de mener le bal27, même si un grand nombre d’étudiant·e·s en colère et d’autres groupes s’adonnent au vandalisme et au pillage.

Récemment, des étudiant·e·s ont mis feu à des pneus devant l’ambassade de l’oncle Sam et, en réponse, cette dernière a annulé les entrevues pour les visas du 17 au 21 juin, comme pour châtier ses vilain·e·s enfants qui faisaient leur petite crise28. Nul doute que les services de renseignements sont actifs. Enfin, avec l’arrestation du frère du président, Juan Antonio « Tony » Hernández, pour trafic de cocaïne aux États-Unis, on pourrait être prêt·e à croire que les choses sont sur le point de basculer29. Cependant, le contraire ne serait pas si surprenant non plus. JOH restera-t-il au pouvoir comme l’aura fait un certain Manuel Noriega au Panama? Le dictateur panaméen a été pendant longtemps un collaborateur de la CIA et a amassé des fortunes grâce à des activités liées au narcotrafic, ce sur quoi les États-Unis ont fermé les yeux jusqu’au moment fatidique, lorsque le dictateur est devenu un peu trop indépendant pour Washington, ce qui a mené à l’invasion de Panama en 198930. À l’instar d’Hamid Karzai en Afghanistan31, JOH serait-il un autre chef d’État gravitant autour des activités de la CIA et du trafic de drogues?

Le capital cherche toujours à produire de la valeur et des débouchés. La drogue est sans doute l’une des plus parfaites commodités, et ce, parce qu’elle crée naturellement et sans plus d’effort des débouchés. Est-il surprenant que des États valets du capital en Amérique latine y soient mêlés? À cet égard, selon le principe des services de renseignements de la « dénégation plausible », les agences impliquées maintiennent des apparences trompeuses, et profitent à la fois du beurre et de l’argent du beurre, c’est-à-dire des profits du trafic de drogues et des recettes de ventes d’armes effectuées pour lutter contre ce même trafic, sans compter le contrôle politique, la dérégularisation des marchés et la plus profonde imbrication des entreprises étrangères32. Oliver North33? La Colombie34? Rien de nouveau à l’horizon. Souvenons-nous de la guerre du Vietnam, à mettre en parallèle avec le trafic de drogue qui a servi à la fois à financer le régime des « rebelles » du Vietnam du Sud tout en minant la révolte des populations afro-américaines en propageant l’héroïne dans leurs quartiers35. La même stratégie a été mise en œuvre en Afghanistan pour financer la résistance contre l’invasion soviétique36.

Le nom même des États-Unis d’Amérique sous-entend d’emblée, d’un point de vue idéologique, une mainmise sur le continent. On pourrait tout autant les appeler les États-Unis du monde. En parlant d’eux, Mao Tse Toung disait : « L’impérialisme est un tigre de papier »37. Aussi, Zhou Enlai, son ministre de l’intérieur, lorsqu’on lui a demandé, dans les années 1970, ce qu’il pensait des répercussions de la Révolution française, a répondu : « Il est un peu trop tôt pour le dire »38. Ainsi, tout porte à croire que « le tigre de papier » en question finira par pourrir ou par brûler, et que son allié du nord sera contraint de manger les restes de quelqu’un d’autre, ou mieux, de se métamorphoser radicalement. Enfin, pour le Honduras, l’avenir nous le dira.

Crédit photo : Fajrul Falah, Pixabay, https://pixabay.com/fr/photos/suite-%C3%A9meute-protestation-4506339/

1 Clifford Krauss, Inside Central America: Its People, Politics, and History, New York : Summit Books, 1991.

2 L’État de siège, réalisé par Costa-Gravas, Reggane Films, Euro International Film, Unidis et Dieter Geissler Filmproduktion, 1972.

3 Z, réalisé par Costa-Gavras, Valoria Films, Reggane Films et ONCIC, 1969.

4 Jean Baudrillard, Simulacres et simulation, Paris : Galilée, 1985.

5 « Ombudsman dice que Honduras requiere apoyo internacional para afrontar dengue », La Tribuna, 15 juin 2019. www.latribuna.hn/2019/06/15/ombudsman-dice-que-honduras-requiere-apoyo-i….

6 « El horrible caso de las pastillas de harina », El Heraldo, 15 juin 2019. www.elheraldo.hn/revistas/crimenes/1293598-466/selecci%C3%B3n-de-grandes….

7 Sandra Cuffe, « Honduras protest rackdown: Five things to know », Al Jazeera, 22 juin 2019. www.aljazeera.com/news/2019/06/honduras-protest-crackdown-19062122143938….

8 COHA, « 21st Century Socialism Comes to the Honduran Banana Republic », Council on Hemispheric Affairs, 25 mai 2009. www.coha.org/21st-century-socialism-comes-to-the-banana-republic/.

9 Tyler A. Shipley, Ottawa and Empire : Canada and the military Coup in Honduras, Toronto : Between the Lines, 2017.

10 Ibid.

11 George I. García et Carlos Guillermo Aguilar Sánchez, « Psychoanalysis and politics : the theory of ideology in Slavoj Žižek », International Journal of Zizek Studies, vol. 2, n° 3, 2008. zizekstudies.org/index.php/IJZS/article/view/125/125.

12 Pablo Ordaz, « Micheletti ordena el cierre de los medios de comunicación afines a Zelaya », El país, 28 septembre 2009. elpais.com/internacional/2009/09/28/actualidad/1254088802_850215.html.

13 COHA, op. cit.

14 « Conteo final del TSE da triunfo a JOH por 52,602 votos », La Prensa, 4 décembre 2017. www.laprensa.hn/honduras/1132076-410/tse-conteo_votos-resultado-eleccion….

15 Tyler A. Shipley, « Canada and Honduras: Election Fraud Is Only the Latest Outrage in an Eight Year Nightmare », Global Research, 12 décembre 2017. www.globalresearch.ca/canada-and-honduras-election-fraud-is-only-the-lat….

16 « Zelaya Ends Self-Exile and Returns to Honduras », Honduras Weekly, 29 mai 2011. web.archive.org/web/20110601165325/http:/www.hondurasweekly.com/national/3758-zelaya-ends-self-exile-and-returns-….

17 Sílvia Alvarez, « El Partido Libre es el nuevo instrumento de lucha de la resistencia hondureña », 31 octobre 2011. www.albatv.org/El-Partido-Libre-es-el-nuevo.html?lang=es.

18 Ibid.

19 « ’Mel’ Zelaya insiste en legalidad de los comandos de Libre », El Heraldo, 3 janvier 2019. www.elheraldo.hn/pais/1247091-466/mel-zelaya-insiste-en-legalidad-de-los….

20 « Pepe Lobo lanza movimiento Todos por el cambio », El Heraldo, 16 juin 2019. www.laprensa.hn/honduras/1293645-410/pepe-lobo-lanza-su-movimiento ; « “Pepe” Lobo presenta nuevo movimiento del Partido Nacional “Todos por el Cambio” », La Tribuna, 15 juin 2019. www.latribuna.hn/2019/06/15/pepe-lobo-presenta-nuevo-movimiento-del-part….

21 Adam Smith, An Inquiry into the Nature and Causes of the Wealth of the Nations, Londres : W. Strahan and T. Cadell Publisher, 1776.

22 « Reunión de emergencia para buscar el rescate de Hondutel », La Tribuna, 16 juin 2019. www.latribuna.hn/2019/06/16/reunion-de-emergencia-para-buscar-el-rescate….

23 « 2,600 hondureños piden asilo en España », La Prensa, 16 juin 2019. www.laprensa.hn/honduras/1293836-410/2600-hondurenos-piden-asilo-espana-….

24 John Holman, « Migrant Caravan : Hundreds using secret convoys », Al Jazeera, 14 juin 2019. www.aljazeera.com/news/2019/06/migrant-caravan-hundreds-secret-convoys-1….

25 Francis Fukuyama, The End of History and the Last Man, New York : Free Press, 1992. Fukuyama est, en quelque sorte, le penseur par excellence du néolibéralisme, Il a parlé de la chute de l’Union soviétique comme la fin de l’histoire, c’est-à-dire le moment où il fallait se rendre à l’évidence que la démocratie libérale était le meilleur système.

26 « La plataforma se maintienne en las calles previo a instalar su diálogo », El Heraldo, 14 juin 2019. www.elheraldo.hn/pais/1293398-466/la-plataforma-se-mantiene-en-las-calle….

27 « Plataforma sigue en movilización », La Tribuna, 17 juin 2019. www.latribuna.hn/2019/06/17/plataforma-sigue-en-movilizaciones/.

28 « Papá de joven acusado de quemar Embajada de EE UU : « No le hemos enseñado valores inapropiados » », El Heraldo, 1er juin 2019. www.elheraldo.hn/pais/1289548-466/pap%C3%A1-de-joven-acusado-de-quemar-e… ; « Embajada de Estados Unidos en Honduras cancela citas para visas del 17 al 21 de junio », El Heraldo, 15 juin 2019. www.elheraldo.hn/pais/1294693-466/embajada-de-estados-unidos-en-honduras….

29 Peter Asmann, « EE.UU. alega que hermano de presidente de Honduras es narcotraficante », InSight Crime, 26 novembre 2018. es.insightcrime.org/noticias/analisis/eeuu-alega-hermano-presidente-honduras-narco/

30 Eytan Gilboa, « The Panama Invasion Revisited: Lessons for the Use of Force in the Post Cold War Era », Political Science Quarterly, vol. 110, n° 4, 1995-96 : 539-562. doi.org/10.2307/2151883.

31 David Martin, « Karzai Brother: Drug Lord, CIA Darling? », CBS News, 28 octobre 2009. www.cbsnews.com/news/karzai-brother-drug-lord-cia-darling/.

32 Peter Dale Scott, American War Machine: Deep Politics, the CIA Global Drug onnection, and the Road to Afghanistan, Laham : Rowman & Littlefield Publishers, 2014.

33 Gary Webb, Dark Alliance : The CIA, the Contras, and the Crack Cocaine Explosion, New York : Seven Stories Press, 1998.

34 Geoff Simons, Colombia : A Brutal History, Londres : Saqi, 2004.

35 Larry Collins, « The CIA Drug Connection Is as Old as the Agency », The New York Times, 3 décembre 1993. www.nytimes.com/1993/12/03/opinion/IHT-the-cia-drug-connectionis-as-old-….

36 Ikramul Haq, « Pak-Afghan Drug Trade in Historical Perspective », Asian Survey, vol. 36, n° 10, 1996 : 945-963. doi.org/10.2307/2645627.

37 Extrait d’un entretien accordé par Mao Zédong à deux personnalités latino-américaines, « L’impérialisme américain est un tigre de papier », Perspective Monde, École de politique appliquée, Université de Sherbrooke, 16 juillet 1956. perspective.usherbrooke.ca/bilan/servlet/BMDictionnaire?iddictionnaire=1445.

38 Dimitris Fasfalis, « Le 4 juillet 1776. Le leur et le nôtre », Mediapart, 4 juillet 2018. blogs.mediapart.fr/dimitris-fasfalis/blog/040718/le-4-juillet-1776-le-leur-et-le-notre.

Alexeï Navalny : quel visage pour l’opposition en Russie?

Alexeï Navalny : quel visage pour l’opposition en Russie?

Par Adèle Surprenant

Depuis son empoisonnement au Novitchok, le 20 août 2020i, l’opposant russe Alexeï Navalny n’a cessé de faire parler de lui. Sa condamnation à trois ans et demi de prison, début février, a provoqué une vague de manifestations durement réprimées à travers le paysii. Qui est l’homme derrière le mouvement que le gouvernement de Vladimir Poutine s’évertue à faire taire?  

L’opposant au Kremlin Alexeï Navalny, 44 ans, a été arrêté dès son arrivée à l’aéroport de Moscou, le 17 janvier dernieriii. Il revenait de plusieurs mois de convalescence en Allemagne, qui ont suivi la présumée tentative d’assassinat au puissant agent neurotoxique Novitchok dont il aurait fait l’objet à l’étéiv.  

Peu avant son arrestation, attribuée au non-respect des conditions d’une peine avec sursis datant de 2014, Navalny déclarait : « Ici, c’est chez moi. Je n’ai pas peur […] car je sais que j’ai raison et que les affaires criminelles lancées contre moi sont fabriquées de toutes pièces. Je n’ai peur de rien et je vous appelle à n’avoir peur de rien »v.  

Une arrestation contestée par les partisan·e·s de Navalny, qui sont descendu·e·s par milliers dans les rues de la capitale et d’ailleurs. Des manifestations relancées par la condamnation de l’opposant, le 2 février 2021, malgré la répression policière et la multiplication des interpellationsvi. Début février, plus de 5 000 personnes auraient été placées en détention en marge du deuxième week-end de protestation uniquement, d’après l’ONG Human Rights Watchvii.  

La colère d’une partie de la population a été attisée par le jugement défavorable du tribunal à l’encontre de Navalny, mais aussi par la diffusion d’Un palais pour Poutine, réalisé par le Fonds de lutte contre la corruption (FBK) de l’opposant. Mis en ligne sur YouTube deux jours après son retour au pays, le documentaire met en lumière la corruption du régime de Poutine, principal angle d’attaque d’Alexeï Navalnyviii

Qui est Navalny? 

Avocat de formation, Alexeï Navalny est diplômé de l’université Lumumba de Moscou et titulaire d’une bourse de la prestigieuse université américaine Yaleix. En 2000, il rejoint le parti social-libéral Iablokox, dont il se fait expulser sept ans plus tard en raison de ses affinités avec la frange plus nationaliste de l’oppositionxi. S’il est aujourd’hui présenté comme un fervent démocrate et porte-étendard des valeurs libérales à l’occidentale, Navalny a maintes fois réitéré ses allégeances nationalistesxii.  

Dès les années 2000, l’immigration illégale est son plus important cheval de bataille. Il compare les rebelles tchétchènes à des cafards, dénonce ce qu’il a qualifié de « criminalité ethnique »xiii et participe, en 2011, à l’évènement ultranationaliste réputé xénophobe des « marches russes »xiv. Il soutient également la campagne nationaliste « Stop Feeding the Caucasus », visant l’arrêt des subventions fédérales aux républiques du nord du Caucase aux gouvernements jugés corrompus et incompétentsxv. En 2014, à la suite de l’annexion de la Crimée par la Russie, Navalny aurait déclaré que « la Crimée est à nous », qu’elle fait désormais partie intégrante de la Fédération russexvi.  

Son soutien à Poutine dans l’occupation militaire de la péninsule ukrainienne, contraire au droit international, révèle une ferveur nationaliste profonde, d’après le politologue et professeur émérite à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), Jacques Lévesque. La popularité de l’homme fort du pays atteint alors des sommets inégalés, avec un taux de satisfaction de 87 % de la populationxvii, mais « le soutient de Navalny n’a rien d’opportuniste », soutient M. Lévesque, qui le comprend comme une réelle prise de position idéologique.  

« Navalny n’a jamais renié ce positionnement et l’immigration était encore un sujet important de sa campagne municipale de 2013, mais ce discours s’est totalement effacé derrière d’autres engagements », affirme Benoît Vitkine, correspondant du quotidien Le Monde à Moscouxviii. Ces « engagements » sont désormais centrés sur la lutte contre la corruption et pour la démocratie, thèmes pour lesquels il commence à se faire connaitre à compter de 2010 grâce à la plateforme en ligne Rospilxix.   

Devenu l’une des figures de proue de la contestation contre la falsification des résultats aux législatives en 2011, le « blogueur le plus célèbre de Russie » est brièvement incarcéré. La première d’une longue série de démêlés avec la justice.  

« Nous avons tout pour nos amis et la loi pour nos ennemis »xx 

Le dernier et seul scrutin auquel la figure de l’opposition est autorisée à participer remonte à 2013. Il arrive deuxième aux municipales de la capitale derrière le candidat du parti présidentiel Russie Unie, avec 27 % des suffragesxxi.  

Présenté comme l’opposant principal au Kremlin par les médias occidentaux, Navalny est pourtant loin de faire l’unanimité en Russie. Peu de temps avant les plus récentes manifestations, un sondage du centre indépendantLevada révélait qu’un peu moins de la moitié des personnes interrogées connaissaient Navalny. Seuls 15 % des répondant·e·s croyaient qu’il avait véritablement été empoisonnéxxii.  

Pour Jacques Lévesque, la scène politique russe est divisée entre les partisan·e·s de Navalny et celles et ceux qui ont été délaissé·e·s par les politiques de privatisation qui ont suivi la chute de l’URSSxxiii. La libéralisation menée par Boris Eltsine a eu des effets catastrophiques sur le pays, comme l’explique le politologue dans les pages du Devoir : « En l’espace de 10 ans, le produit national brut russe est tombé à 50 % de ce qu’il était et l’espérance de vie des hommes est passée de 68 à 59 ans. Plus de la moitié de la population est passée sous le seuil de la pauvreté », puis Vladimir Poutine arrive à la présidence et renationalise certaines ressources rentables. Pour ces déshérités du libéralisme, il apparaît alors comme un sauveurxxiv ».  

DE son côté, l’opposition parlementaire principale, le Parti communiste de la Fédération de Russie (KPRF), peine à mobiliser. « Le Parti communiste est un parti qui ne fait pas la promotion de la prise du pouvoir par la révolution, il fonctionne à l’intérieur des règles électorales, donc il est beaucoup moins radical que Navalny, qui appelle au renversement même du pouvoir », explique M. Lévesque. Il affirme que les membres les plus jeunes du KPRF tendent à soutenir l’opposant, qui cherche quant à lui à unir les forces d’opposition, à travers une initiative comme le « vote intelligent », encourageant une coordination des votes stratégiques parmi les partisan·e·s de candidats d’opposition lors des municipales de Moscou en 2019xxv.  

Alors que le pouvoir d’action de l’opposant risque d’être entravé par sa plus récente condamnation, Benoît Vitkine soutient que « quand on parle de “l’affaire Navalny”, ce n’est plus du politicien Navalny dont on parle, c’est des actions du pouvoir russexxvi ».  

Au téléphone avec L’Esprit libre, M. Lévesque nous met en garde contre les potentielles dérives de la situation actuelle en Russie : « Si le pouvoir tendait à se dissoudre, il y aurait un coup de force des militaires, des services secrets pour rétablir un gouvernement, et un gouvernement nettement plus autoritaire que celui de Poutine actuellement », prévient-il. Il rappelle que, malgré l’empoisonnement suspect de Navalny et les séjours en prison successifs de militants d’opposition, la liberté d’expression en Russie n’est pas encore totalement réprimée.  

Révision de fond: Alexandre Dubé-Belzile
Révision linguistique: Any-Pier Dionne

« L’opposant russe Alexei Navalny condamné à trois ans et demi de prison », Radio-Canada, 2 février 2021. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1767689/alexei-navalny-comparution-russie-prison-poutine.  

iiIbid.  

iii Maxime Popov et Thibaut Marchand (AFP), « L’opposant Alexeï Navalny interpellé par la police à son retour en Russie », Le Devoir, 17 janvier 2021. https://www.ledevoir.com/monde/593458/retour-de-navalny-a-moscou.  

iv Ibid.  

v Ibid. 

vi Radio-Canada, op.cit.  

vii « Russie  : Nouvelle vague d’arrestations de manifestants », Human Rights Watch, 1er février 2021. https://www.hrw.org/fr/news/2021/02/01/russie-nouvelle-vague-darrestations-de-manifestants

viii François Bonnet, «  « Un palais pour Poutine » : voici la version française », Médiapart, 9 février 2021. https://www.mediapart.fr/journal/international/090221/un-palais-pour-poutine-voici-la-version-francaise.  

ix « Comment Alexeï Navalny est devenu la bête noire de Vladimir Poutine », Le Monde, 2 février 2021. https://www.lemonde.fr/international/article/2021/02/02/comment-alexei-navalny-est-devenu-la-bete-noire-de-vladimir-poutine_6068445_3210.html.  

x Alexey Sakhnin, « How a Russian Nationalist Named Alexei Navalny Became a Liberal Hero », Jacobin, 31 janvier 2021. https://jacobinmag.com/2021/01/alexei-navalny-russia-protests-putin.  

xi Le Monde, 2 février 2021, op.cit.  

xii Alexey Sakhnin, op.cit. 

xiii « Russie : » La foule qui se mobilise pour Alexeï Navalny est loin de suffire à faire trembler les fondations du régime » », Le Monde, 3 février 2021. https://www.lemonde.fr/international/article/2021/02/03/russie-la-foule-qui-se-mobilise-pour-alexei-navalny-est-loin-de-suffire-a-faire-trembler-les-fondations-du-regime_6068640_3210.html.  

xiv Le Monde, 2 février 2021, op.cit. 

xv  Robert Coalson, « Is Alexei Navalny a Liberal or a Nationalist? », The Atlantic, 29 juillet 2013. https://www.theatlantic.com/international/archive/2013/07/is-aleksei-navalny-a-liberal-or-a-nationalist/278186/.  

xvi « Alexei Navalny : Russia’s vociferous Putin critic », BBC News, 4 février 2021. https://www.bbc.com/news/world-europe-16057045.  

xvii AFP, « Poutine plus populaire que jamais en Russie »,La Presse, 7 août 2014. https://www.lapresse.ca/international/europe/201408/07/01-4789968-poutine-plus-populaire-que-jamais-en-russie.php.  

xviii Le Monde, 3 février 2021, op.cit.

xix Le Monde, 2 février 2021, op.cit.  

xx Proverbe russe. « Tony Wood, Les opposants russes sont toujours corrompus… », Le Monde diplomatique, septembre 2019. https://www.monde-diplomatique.fr/2019/09/WOOD/60372.  

xxi Le Monde, 3 février 2021, op.cit. 

xxii Jacques Lévesque, « Où va la Russie? », Le Devoir, 13 février 2021. https://www.ledevoir.com/opinion/idees/595157/ou-va-la-russie.  

xxiiiIbid.  

xxiv Ibid. 

xxv Ben Noble, « Alexei Navalny suspected poisoning : why opposition figure stands out in Russian politics », The Conversation, 21 août 2020. https://theconversation.com/alexei-navalny-suspected-poisoning-why-opposition-figure-stands-out-in-russian-politics-144836.  

xxvi Le Monde, 3 février 2021, op.cit.  

Témoignage : la prison au temps de la COVID-19

Témoignage : la prison au temps de la COVID-19

Ce texte est d’abord paru dans notre recueil imprimé Les voix qui s’élèvent, disponible dans notre boutique en ligne.

En mai 2020, Robert Langevin meurt à la prison de Bordeaux, des suites de la COVID-19. Un événement qualifié « d’évitable » par la Ligue des droits et libertési. Au pénitencier du nord de l’île de Montréal, près d’une centaine de prisonniersii sont alors atteints. Détenu depuis un peu plus d’un an, Francis Paquet se souvient de la première vague comme d’un « calvaire » lors duquel il a craint pour sa vie, une peur qui ne s’est toujours pas dissipée.


« L’être humain en prison, c’est de la bullshit », lâche M. Paquet. Lorsque la COVID est entrée « en dedans », les détenus ont tous été isolés totalement dans leurs cellules pendant 14 jours. Pendant deux semaines, il est dans le secteur C, qu’il qualifie d’« insalubre », et où la faune intérieure est surprenante : « souris, coquerelles, mouches à fruits ». Pendant ce premier confinement, il relate n’avoir pris aucune douche et ne pas avoir eu accès à de l’eau chaude, en plus de n’avoir pu parler à ses proches qu’après une dizaine de jours.

Craindre pour sa vie

C’est depuis sa cellule de l’aile C que Francis a craint pour sa vie pour la première fois. Il raconte avoir prévenu le personnel qu’il ressentait des symptômes de crise du cœur le 8 mai. « On m’a répondu : « Quand tu seras à terre, on va venir te ramasser » », se souvient-il. Sentant alors que sa vie était en danger, il a continué à interpeller les gardien∙ne∙s en appuyant sur un bouton d’alerte à sa disposition. Au dossier de M. Paquet, rien ne mentionne une condition cardiaque particulière, affirme le prisonnier. « À cause de ça, les gardiens disent qu’ils peuvent rien faire pour moi », explique-t-il.

À ce moment, Francis Paquet avait prévenu sa conjointe lors des quelques minutes de conversation téléphonique permises. Elle tente de faire intervenir le Protecteur du citoyen, cet ombudsman chargé de recevoir les plaintes relatives aux services publics, mais celui-ci lui rétorque qu’il ne peut rien faire tant que son conjoint ne le contacte pas directement. Depuis l’établissement carcéral, Francis tente de rejoindre lui-même cette instance, mais chaque fois qu’il essaie, le numéro semble bloqué. Le détenu demande alors aux gardien∙ne∙s de remplir des feuilles de plaintes. « Elles disparaissent tout le temps! On me dit ne pas avoir vu ça », raconte-t-il après plusieurs tentatives infructueuses d’aviser une quelconque autorité de sa situation. Il mentionne avoir fait envoyer par sa conjointe trois lettres signées par une avocate au directeur de la prison afin d’obtenir la visite d’un médecin. Il obtiendra finalement un rendez-vous le sommant de passer une batterie d’examens, que M. Paquet n’avait toujours pas pu effectuer au début du mois de novembre 2020.

Durant ce premier confinement dans l’aile C, l’état des lieux se détériore, raconte-t-il. Il explique ne pas avoir eu accès à de l’eau courante pendant deux jours. Lorsque les gardien∙ne∙s ont annoncé que le courant allait être rétabli, Francis a tout de suite compris ce que cela signifiait. Craignant un débordement, il décrit : « J’ai vidé ma marde en prenant des sacs à vidanges comme gants. » Sa prévision s’est concrétisée : dans la cellule voisine, il fait état d’un pied d’excréments jonchant le sol. Un dégât que les équipes de nettoyage sont venues laver après 92 heures, spécifie-t-il.

Après ce premier confinement, l’homme de 42 ans est testé positif. Comme près d’une centaine d’autres hommes, il plie bagage pour s’installer à l’aile G où le régime est le même : il demeure enfermé dans sa cellule. Il chiffre à 29 jours entiers son confinement total entre quatre murs.

Lors de notre second entretien, au début novembre, en plein cœur de la deuxième vague, Francis Paquet était toujours dans des déboires administratifs pour obtenir des soins médicaux, cette fois pour effectuer des changements à sa médication, notamment à cause de douleurs au dos. Il en était à deux lettres d’avocat pour obtenir des Tylenol. En prison, l’obtention d’une ressource quelconque relève toujours du défi. Depuis plusieurs mois, M. Paquet réussit toutefois à mettre la main sur quelques acétaminophènes supplémentaires provenant de ce qu’il nomme le « marché interne » : des échanges informels entre prisonniers.

Mesures sanitaires et régime de détention « inacceptables »

Ce que le détenu déplore, c’est également le manque de mesures concernant la circulation entre les ailes où logent des détenus atteints du coronavirus, et celles où aucun cas n’a été décelé. « Au début de la COVID, les gardiens [et gardiennes] arrivaient avec leur linge [uniformes de travail] déjà sur le dos », précise-t-il. Il affirme continuer de se battre pour que les lieux soient davantage désinfectés et que les règles relatives au lavage des mains et au port du couvre-visage soient appliquées correctement.

« Les gardien∙ne∙s font fi de la loi, ça crée des tensions », explique Francis. Outre une application des mesures d’hygiène décrite comme laxiste, il relate des mauvais traitements à l’égard des détenus, une restriction de l’accès au téléphone et des comportements injurieux envers les détenus.

En novembre, Francis décroche pendant quelques semaines un poste de chef de l’équipe de ménage de son aile, seul moyen de « faire changer les choses » selon lui. À la prison de Bordeaux, chaque aile est indépendante et correspond à une des branches qui forme l’imposante architecture en étoile du centre de détention. Il explique avoir réussi à convaincre l’administration de créer un poste de responsable de la désinfection. « Avant ça, les rampes et les portes n’étaient pas nettoyées alors que les gardien∙ne∙s les touchent pas de gants », évoque-t-il. Dès lors, un prisonnier peut s’occuper de cette tâche moyennant un maigre 14 $ par semaine.

Pourquoi revendiquer autant pour la désinfection des lieux? C’est parce que Francis Paquet « a la chienne de repogner [la COVID] pis de mourir icitte [à la prison de Bordeaux] ». L’homme devrait sortir de détention en février 2021.

« C’est quoi la valeur de nos vies? »

Depuis son emprisonnement pour possession de cannabis médical et de résine, Francis se questionne sur l’égalité dans le traitement des individus devant la loi, affirmant que sa parole n’est jamais considérée. « C’est quoi la valeur de nos vies? », répète à plusieurs reprises le détenu. Il croit être l’un des seuls parmi les détenus à pouvoir se faire entendre compte tenu de son « bon dossier »; dans le jargon de la prison, ça désigne quelqu’un qui n’a ni violé ni tué.

Il rapporte qu’avant le décès de Robert Langevin, les prisonniers criaient pour qu’on lui vienne en aide. L’homme de 72 ans avait demandé d’être transféré à l’hôpital 9 jours avant sa mort. Après un séjour à l’infirmerie de l’établissement, on l’a finalement conduit à l’hôpital, où il est décédé. M. Paquet attribue aux gardien∙ne∙s l’entière responsabilité de cette mort.

Depuis, Francis Paquet croit avec difficulté en l’entraide et en l’humanité. Il parle de sa détention en répétant le mot « bataille », celle d’une reconnaissance relative de ses droits. « Au moins, si je meurs en dedans, il va y avoir des lettres d’avocat pour prouver que je me suis battu », lâche-t-il. Sa conjointe, qui préfère garder l’anonymat, avoue se sentir impuissante. « Je prie pour qu’il soit fort et que personne d’autre ne perde la vie par négligence », affirme-t-elle.

Au terme de plusieurs heures d’un témoignage entrecoupé des messages de la prison diffusés à l’interphone, Francis confie appréhender avec peur les prochains mois, « Ce que je vis ici, c’est inhumain » clame-t-il. Ce qui bouleverse actuellement le quotidien est imperceptible à l’œil. L’insidieux virus à l’origine de la COVID-19 rend pourtant visible le décalage des réalités, celui qui existe derrière les portes closes et verrouillées du milieu carcéral.

Crédit photo : Adèle Foglia.

i Ligue des droits et libertés, « Communiqué : Premier détenu décédé des suites de la COVID-19. Cette mort aurait pu être évitée », 20 mai 2020. https://liguedesdroits.ca/communique-prison-deces-covid/?fbclid=IwAR2Exs…

ii La prison de Bordeaux est non mixte. Y sont envoyés des détenus purgeant des peines de moins de deux ans ou des prévenus en attente de procès.