par Alexandre Dubé-Belzile | Mai 28, 2022 | International, Opinions
« Être Gouverné, c’est être gardé à vue, inspecté, espionné, dirigé, légiféré, réglementé, parqué, endoctriné, prêché, contrôlé, estimé, apprécié, censuré, commandé, par des êtres qui n’ont ni le titre, ni la science, ni la vertu… »[1].
Plus ça change, plus c’est pareil. En Colombie, les enjeux qui font actuellement couler beaucoup d’encre sont les mêmes qu’il y a une, deux, trois, quatre, voire six ou même sept décennies : trafic de drogue, groupes armés, violence, instabilité politique et corruption. Toutefois, la complexité de la situation s’aggrave de manière plutôt constante : il est de plus en plus difficile d’attribuer les crimes commis à un groupe en particulier ou à une institution précise, et il est encore plus difficile de démêler les relations nouées entre ces mêmes groupes et institutions. Contrairement aux représentations souvent faites dans les médias, il ne s’agit pas d’une guerre contre le mal, dans ce cas la drogue, ou pour certain·e·s, le communisme. En effet, derrière une chasse aux sorcières, on découvre une situation complexe et une démocratie extrêmement fragile, dont l’examen est d’autant plus important au lendemain des élections prévues le 29 mai.
Si l’on en croit la devise qui apparaît dans la légende de la photographie ci-haut, prise par l’auteur dans le musée historique de la police à Bogotá, un bon gouvernement dépend d’une bonne police! Or, un État dont la légitimité dépend de la répression ne peut avoir comme résultat que ce que nous constatons en Colombie. En effet, l’année 2021 aurait été l’année la plus violente depuis l’accord de paix historique de 2016[i] entre le gouvernement colombien et les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), la guérilla la plus connue du pays, avec, en plus, l’augmentation du recrutement d’enfants et d’adolescent·e·s. Pour l’année, on enregistre 93 massacres, 146 déplacements massifs forcés de population et 228 combats entre les forces de l’ordre et les groupes armés illégaux[ii]. À tout le moins, ce sont là les chiffres officiels. Malheureusement, comme l’État amalgame guérillas et groupes criminels et que les paramilitaires travaillent essentiellement pour le gouvernement, il devient difficile d’attribuer la responsabilité de ces actes de violence répétés à un groupe plutôt qu’à un autre.
Les belligérants infatigables
Du côté de l’arène politique officielle d’un système démocratique en façade seulement, la coalition menée par Gustavo Petro, ex-membre de la guérilla M-19, semblait en voie de remporter les élections qui avaient lieu à la fin du mois. Son parti avait déjà été élu majoritairement au Sénat[iii]. Malgré un programme politique légèrement plus progressiste que les idées qui ont constamment prédilection en Colombie, on dénonce déjà de la fraude[iv] et on met en garde contre un éventuel « coup d’État »[v], comme si s’écarter de la tendance ultradroitiste et corrompue relevait du péché mortel! Le « théâtre » offert par les partis politiques en Colombie paraît insipide. Même s’il y avait traditionnellement un Parti conservateur et un Parti libéral, il y a de nos jours toute une palette de partis aux noms qui portent tous plus à confusion les uns que les autres : Centro Democrático, Partido Cambio Radical, Partido de la Unión por la Gente, Partido conservador, Movimiento Independiente de Renovación Absoluta, Colombia Justas Libre (tous de droite) et quelques partis plus à gauche (Partido Liberal, Allianza verde, Polo, Dignidad, Unión Patriótica et Allianza Social Indepediente[vi]. Au fond, l’État reste au service d’une élite commerçante et les partis au pouvoir restent plutôt aliénés des masses. La situation est rendue plus complexe en raison du nombre d’alliances et de mouvements de partis réalisés à des fins stratégiques, mais également plus simple parce que, dans le fond, devant cet immense chaos, ce qui mènerait les gens à voter serait un gain personnel obtenu auprès d’un parti en échange d’un vote[vii]. En Colombie, les partis politiques sont perçus comme irrémédiablement corrompus et n’inspirent pas du tout confiance. En fait, si on cherche les secteurs progressistes les plus actifs, il faut les chercher du côté des mouvements locaux citoyens ou paysans.
Parmi les groupes armés actifs, on dénombre l’Armée de libération nationale (Ejército de Liberación Nacional – ELN), de nombreux groupes qui faisaient jadis partie des Forces armées révolutionnaires de Colombie (Fuerzas Armadas Revolucionarias de Colombia -FARC), qui ont décidé de retourner au maquis après l’accord, et les Autodefensas Gaitanista de Colombia (AGC), aussi connu sous le nom de Clan du Golfe, un groupe paramilitaire d’extrême droite, anciennement une faction des Autodefensas Unidas de Colombia (AUC)[viii]. Ce dernier groupe aurait le soutien plus ou moins tacite de l’État. En effet, après l’arrestation de quelques leaders de l’AUC et l’extradition de certains aux États-Unis, Vicente Castaño, frère des fondateurs des AUC Fidel et Carlos Castaño, a hérité du contrôle des effectifs existants du groupe. Ils ont depuis pris le contrôle d’une bonne partie du trafic de drogue, entre autres activités criminelles. En 2013, il aurait renoué des relations avec les autorités à Medellín. En 2016, le groupe revendiquait sa place à la table des négociations, ce que refusait l’ancien président Juan Manuel Santos. En 2018, le groupe existait encore, mais après l’élection de Iván Duque, son gouvernement a brossé l’éléphant dans la pièce sous le tapis et a commencé à prétendre que le groupe ne représentait pas vraiment une menace, et ce, même s’il luttait toujours avec les autres groupes armés pour le contrôle des territoires[ix]. Peu importe le groupe armé dont il s’agit ou les idées défendues, le conflit en Colombie revêt indéniablement un caractère raciste, les populations afro-colombiennes et autochtones étant très souvent les victimes de toute cette violence[x].
Malheureusement, cette situation n’est pas nouvelle. En effet, dans les années 1980, l’Union patriotique, un parti fondé par les FARC qui devaient quitter le maquis, a vu ses membres assassiné·e·s un·e à un·e dans le cadre de ce qu’on a appelé un génocide politique[xi], après l’accord de la Uribe. Ce génocide aurait fait au moins 5 700 victimes[xii]. Or, depuis l’accord de La Havane, les FARC qui ont laissé la lutte armée se font également assassiner, comme les meneur·euse·s de mouvements sociaux. En effet, depuis l’accord de 2016, on dénombre plus de 1 300 assassinats[xiii]. Il ne s’agit pas du seul problème auquel fait face la Colombie. Outre le fait que d’autres groupes, comme l’ELN, n’ont pas été invités à la table des négociations, sans parler de la société civile, le président Iván Duque, élu après que Santos ait mené à bien les négociations, s’est affairé à saboter cet accord[xiv]. Les militant·e·s sont traité·e·s comme des criminel·le·s[xv] et on les amalgame à la guérilla et au trafic de drogues. Par exemple, pour la compagnie pétrolière et gazière canadienne Gran Tierra, les manifestations ne sont qu’un obstacle parmi tant d’autres à l’extraction de ressources[xvi].
La situation actuelle sur le terrain
Dans le cadre de nos recherches pour cet article, notre contact du Projet Accompagnement Solidarité Colombie (PASC), Blandine Fuchs, coordonnatrice des accompagnements, nous a mis en contact avec Isabel Gonzalez, militante colombienne, dont l’affiliation ne peut être précisée dans le cadre de cet article pour des raisons de sécurité. En effet, l’entrevue a été menée dans la plus grande discrétion, dans les locaux de l’organisation, qui se trouvent dans une maison sans identification aucune. Il va sans dire que le nom qui apparaît ici est entièrement fictif afin de protéger son anonymat et sa vie, ni plus ni moins. Madame Gonzalez dresse un portrait sombre de la situation actuelle de son pays; elle nomme une panoplie d’enjeux économiques, sociaux et environnementaux auxquels fait face la population colombienne. Elle a commencé par dire que les réseaux de défense des droits de la personne colombiens ont de plus en plus de peine à obtenir du soutien de l’étranger, sous forme d’accompagnant·e·s, c’est-à-dire de bénévoles détenteur·trice·s de passeports occidentaux qui suivent les militant·e·s de défense des droits de la personne dans leurs déplacements pour servir de boucliers face à l’intimidation, voire aux agressions de la part des forces de l’ordre ou d’autres groupes criminels ou paramilitaires qui leur sont subordonnés. Le comité Fonseca, d’Italie, un groupe de miltiant·e·s qui avait auparavant envoyé des bénévoles en Colombie, a, en raison de la pandémie, décidé de se concentrer sur les problèmes de son pays. Évidemment, la pandémie rend les voyages plus difficiles et le gouvernement colombien a commencé à restreindre l’accès au pays en imposant des visas pour toute activité autre que le tourisme. Ainsi, les accompagnateur·trice·s étranger·ère·s sont vite déporté·e·s. C’est le risque nous courrions également. Comme collaborateur indépendant de la revue L’Esprit libre, il n’était pas évident d’obtenir un visa de journalisme. À cette difficulté à obtenir du soutien s’ajoutent les conditions résultantes de crises économiques et de changements climatiques, qui font que la situation en Colombie ne s’améliore pas.
De nombreux accords de libre-échange, dont celui signé en 2008 entre le gouvernement Harper et l’État narcocriminel d’Alvaro Uribe[xvii], ont contribué à une privatisation. En théorie, cet accord stipulait que la Colombie devait produire de rapports sur les droits de la personne, mais dans la pratique, mais cette clause n’est pas vraiment respectée. En effet, les rapports sont des ramassis de généralité et sont somme toute assez superficiels[xviii]. Depuis lors, les entreprises en ont profité pour faire signer à la Colombie des contrats au détriment des paysan·e·s. En plus de l’extraction de minerais, il y a de nombreuses monocultures de fleurs, de bananes, de café et d’avocats. Cette dernière culture d’exportation a de nombreux effets néfastes : « [l’]accaparement des terres par des mains étrangères, la déforestation, l’accaparement et la contamination des eaux[xix] ».
Il y a également une industrie du papier. Les produits chimiques utilisés sont très nocifs pour la santé et les travailleur·euse·s deviennent rapidement très malades (avortements, problèmes de poumons). Enfin, la pandémie a imposé un confinement sans aucun filet de sécurité sociale. Les législations visant à assurer l’approvisionnement en nature favorisaient les importations au détriment des paysan·e·s. À ce jour, la situation est telle que l’ONU craint une pénurie alimentaire prochaine[xx]. Pour aggraver le problème, un peu comme partout ailleurs, y compris au Québec et au Canada, les grands médias sont contrôlés par les grands propriétaires (dans ce cas-ci terriens) et ne parlent évidemment pas de ces enjeux[xxi]. En effet, on préfère plutôt aborder les sujets plus distrayants, comme la descendance des hippopotames de Pablo Escobar qui pullulent maintenant dans les régions rurales de l’Antioquia[xxii], ce qui donne tout son sens à l’expression utilisée par Chomsky et Hermann dans leur ouvrage sur la « fabrication du consentement », et pour qui les médias hégémoniques étaient « l’équivalent moderne du cirque romain »[xxiii].
En plus de ces problèmes économiques à l’échelle nationale, le peuple colombien est confronté à de nombreux fléaux sociaux : violence quotidienne, manque d’emplois et accès difficile à l’éducation, inégalités sociales, corruption, règne de la terreur de l’armée. Les gens en ont ras le bol et c’est pour ça qu’ils sont sortis dans les rues en 2021. Par ailleurs, madame Gonzalez souligne qu’ils n’ont pas été rassemblés ou organisés par une organisation. Il s’agit d’un soulèvement spontané. Comme l’affirme Yves Carrier, membre d’une mission d’observation des droits de la personne en Colombie envoyée du Québec au début de 2022 :
« L’explosion sociale en Colombie se produit exactement le 28 avril 2021 […] Cette journée de mobilisation nationale est convoquée suite au dépôt d’un projet de loi qui baisse les impôts des plus riches, élève les taxes sur les produits de consommation, transforme à la baisse les pensions de vieillesse et privatise les études supérieures et les soins de santé. La population s’est soulevée en bloc parce que déjà leurs conditions de vie étaient intenables. »[xxiv]
Depuis des décennies en Colombie, mais surtout depuis les années 1990, lorsque les conflits armés et la violence liés au narcotrafic sont à leur zénith, les populations doivent fuir leurs communautés et leur maison, et s’amassent aux périphéries des grandes villes comme Bogota, Medellín, Barranquilla ou encore Bucaramanga[xxv]. C’est ce qui explique, entre autres, l’insécurité et le haut taux de criminalité dans ces villes. En effet, les assassinats et les féminicides ont lieu dès la tombée de la nuit[xxvi]. Même le jour, il n’est pas recommandé de sortir son téléphone en pleine rue. C’est l’une des raisons pour lesquelles on tue. Madame Gonzalez insiste sur le terme de « conflit social et armé », car les zones d’extraction des ressources et les zones de conflits se superposent presque parfaitement. Les belligérants sont l’armée, les paramilitaires, l’ELN, en plus de groupuscules anciennement associés aux FARC qui ont soit rejeté d’entrée de jeu l’accord de la Havane de 2016, soit repris le maquis après avoir constaté que l’État ne respectait pas leur part de l’accord. C’est le cas d’Iván Márquez, qui avait représenté la principale guérilla colombienne lors des négociations[xxvii].
Cette superposition presque parfaite de zones d’extraction et de zones de conflits s’expliquerait par le fait que les grands propriétaires et les gens qui gouvernent le pays sont les mêmes personnes! En fait, pour madame Gonzalez, là où il y a des problèmes de droit de la personne, il y a des pratiques extractivistes et des intérêts économiques ou stratégiques d’un point de vue géographique, qui sont défendus par l’État colombien, par l’armée et par les groupes armés. L’armée sert les intérêts des multinationales avant tout. En effet, selon une brochure du PASC, plus de 10 % de l’armée, soit 3 000 militaires, seraient affecté·e·s aux côtés de mercenaires, de paramilitaires et d’agences de sécurité privée, à la protection des ressources pétrolières et minières et, dans certains départements de la Colombie, ce serait le cas de près de 80 % des effectifs[xxviii]. Il y a beaucoup d’entreprises étrangères, dont plusieurs canadiennes. L’État colombien, subissant les pressions du Capital, doit céder. Madame Gonzalez raconte qu’un sénateur a voulu se rendre sur les terres par rapport auxquelles il avait reçu des plaintes relatives aux droits de la personne et ce dernier s’est vu refuser l’accès par l’armée colombienne elle-même.
Mais enfin, pourquoi l’armée est-elle si puissante? Pour madame Gonzalez, la réponse est simple. Les entreprises appartiennent à ceux-là mêmes qui contrôlent l’exécutif. Malheureusement, le judiciaire n’arrive pas à exercer ces fonctions de manière indépendante et de nombreux crimes restent impunis, incluant ceux des paras qui travaillent pour le gouvernement, et le gouvernement lui-même. Les petit·e·s criminel·le·s sont souvent payé·e·s pour plaider coupables et ceux qui donnent les ordres s’en lavent les mains. Dans les régions marginalisées, les institutions de l’État sont absentes. La seule présence du pouvoir se fait grâce à l’armée, voire les paramilitaires, comme sur la côte, et l’imputabilité est évidemment inexistante. Ainsi, dans ces régions, les entreprises font parfois directement affaire avec ces groupes armés. Par exemple, au Nord, dans la Guajira, l’entreprise américaine Chiquita, l’un des plus grands producteurs et distributeurs de bananes au monde, aurait embauché des paramilitaires pour assassiner des leaders syndicaux·ales, ce qui n’est qu’un cas parmi tant d’autres[xxix]. Les paramilitaires sont aussi souvent embauché·e·s pour vider les territoires où des activités d’extraction doivent avoir lieu[xxx].
Un terrorisme colombien soutenu par le Canada
Enfin, si l’armée colombienne reçoit un important soutien des États-Unis par l’entremise du Plan Colombia[xxxi], le Canada offre aussi son aide au terrorisme d’État colombien au nom de la guerre contre la drogue, et ce, dans le cadre, entre autres, du Programme d’instruction et de coopération militaire (PICM), du Joint Interagency Task Force South (JIATF-S), du Programme d’aide au renforcement des capacités antiterroristes (PARCAT) et du Programme d’aide à l’instruction militaire (DPAIM). Le Canada fournit également de l’équipement militaire, et la GRC et le SCRS collaborent avec les services de renseignements colombiens[xxxii].
Au Canada, Simon-Pierre Savard-Tremblay, représentant de la circonscription de Saint-Hyacinthe-Bagot au parlement fédéral depuis 2019 et aussi porte-parole du Bloc Québécois en matière de commerce international, affirme que l’idée d’un ombudsman ou d’une ombudswoman pour porter plainte contre les minières canadiennes à l’étranger a été mise de l’avant, mais, en dépit des promesses du premier ministre, cela ne s’est jamais concrétisé[xxxiii]. La création d’une représentation diplomatique du Québec en Colombie[xxxiv] a récemment été annoncée. Le projet aurait plutôt pour but de faciliter l’immigration de travailleur·euse·s de la Colombie, soi-disant parce que ces dernier·ère·s s’intègreraient mieux ou, en d’autres mots, parce qu’ils et elles sont plus facilement assimilables et résisteraient moins à ce qui se dessine très clairement comme un impérialisme québécois. Fort heureusement, au regard de ce nous avons vu en Colombie, le gouvernement de la CAQ se trompe royalement. Enfin, nous aurions espéré qu’une politique étrangère québécoise aurait valorisé la solidarité avec toutes les luttes anti-impérialistes du monde.
Un projet hydroélectrique controversé
Si vous souhaitez avoir un exemple de la mauvaise gestion du gouvernement et de l’influence néfaste des gouvernements étrangers en Colombie, prenez le projet hydroélectrique Hidroituango, partiellement financé par le gouvernement québécois[xxxv], qui serait à mettre en parallèle avec les grands projets hydroélectriques au Québec, qui se sont le plus souvent faits au détriment des populations autochtones[xxxvi]. Le projet hydroélectrique, encore inachevé à ce jour, devait harnacher la rivière Cauca, dans l’Antioquia. En 2008 a été créé le mouvement Rios Vivos pour dénoncer l’expulsion brutale de paysan·e·s des territoires destinés au projet et la catastrophe écologique que le barrage devait entraîner. En effet, d’une part, les autorités colombiennes avaient octroyé un permis de construction, et ce, négligeant de tenir compte adéquatement de sept failles géologiques. D’autre part, l’entreprise chargée du projet, Empresas Públicas de Medellín, avait déjà une très mauvaise réputation.
Malgré les démarches judiciaires, de sérieux incidents se sont multipliés. Un tunnel s’est effondré, causant un grave éboulement. Des infrastructures essentielles, telles que des écoles et des hôpitaux, ont été détruites. Les habitant·e·s des zones affectées se sont retrouvé·e·s à la rue et sans travail. Tout cela s’ajoute aux souffrances déjà endurées par ces populations, dont la plupart ont survécu aux conflits armés qui sévissent dans la région depuis les années 1980, emportant même des cimetières et des fosses communes, reliques de ce sombre passé, qui avait fait en sorte que près de 300 personnes avaient été portée disparues. Depuis lors, comme si ce n’était pas assez, les leaders sociaux·ales continuent de se faire assassiner et les paramilitaires ont forcé plus de 4 000 personnes à abandonner leur demeure, leur bétail et leurs possessions pour la construction du barrage. Enfin, il faut bien noter qu’il s’agit d’un projet public, financé par la Banque interaméricaine de développement (BID), la banque BNP Paribas et la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ)[xxxvii], c’est-à-dire que c’est de l’argent des contribuables qui est ainsi gaspillé. Notre responsabilité est donc d’autant plus grande, au moins autant que devraient l’être notre indignation et notre motivation à changer les choses.
Les élections de mai : un nouveau faux-espoir à l’horizon?
Les relations entre les gouvernements latino-américains et les mouvements sociaux, qui mènent le plus souvent les luttes, sont pour le moins tumultueuses, en Colombie comme ailleurs en Amérique latine.[xxxviii]. Or, il y a lieu de s’interroger sur les dynamiques qui ont placé ces gens au pouvoir, d’une part, mais aussi sur les relations qui ont été maintenues ou non entre ces leaders et les mouvements sociaux. À cet égard, on pourrait parler des cas de Nicolás Maduro au Venezuela[xxxix] ou encore de Daniel Ortega au Nicaragua[xl], qui se sont totalement aliénés par rapport aux mouvements sociaux ou révolutionnaires qui les ont portés au pouvoir. Au Brésil et en Uruguay, cela a aussi été le cas, le Frente Amplio et le Parti des travailleurs ayant un effet hégémonisant sur les mouvements sociaux[xli]. C’est pourquoi, par ailleurs, le mouvement des terres s’est éventuellement distancé de l’État brésilien[xlii]. Un phénomène similaire s’est déroulé en Bolivie, où le Mouvement vers le socialisme (Movimiento al Socialismo – MAS), s’est peu à peu institutionnalisé pour intégrer la classe politique, et pour ultimement s’aliéner des mouvements sociaux et des autres dynamiques populaires[xliii].
Ce ne sont que quelques exemples parmi tant d’autres. Enfin, cela jette un éclairage plus nuancé sur ce que pourrait représenter la victoire de Gustavo Petro, parce qu’aucun de ces gouvernements n’a vraiment réussi à transformer la structure de l’État qu’ils gouvernaient. Ils ont seulement appliqué des réformes qui ont ensuite été défaites par les mouvements de droite qui ont suivi. C’est là que les mouvements sociaux acquièrent un certain avantage[xliv]. Au lendemain de l’élection, pour la première fois dans l’histoire de la Colombie, d’un gouvernement progressiste, quelles relations devront avoir avec lui les mouvements sociaux[xlv]? Il ne semble pas y avoir d’issue facile, mais une chose est certaine : les mouvements sociaux devront rester forts et autonomes par rapport à l’État, peu importe les discours tenus par des leaders prétendument progressistes[xlvi] (de Sousa Santos 2001; Duque et Rodriguez 2022).
CRÉDIT PHOTO: « Habrá buen o mal gobierno, si hay buena o mala policia » (Il y aura un bon ou un mauvais gouvernement s’il y une bonne ou une mauvaise police), Musée historique de la police, Bogotá, Colombie, photo de l’auteur.
[1] Louis-Joseph Proudhon, Idée générale de la Révolution au dix-neuvième siècle, Paris : Garnier, 1851.
[2] Voir l’article de l’auteur : Alexandre Dubé-Belzile, « Quelle paix ? Le fossé infranchissable entre la politique colombienne et les inégalités sociales », janvier 2017. http://revuelespritlibre.org/quelle-paix-le-fosse-infranchissable-entre-….
[3] Adriaan Aselma, « Armed conflict resurged throughout Colombia: war crimes tribunal », Colombia Reports, 19 février 2022. https://colombiareports.com/armed-conflict-resurged-throughout-colombia-war-crimes-tribunal/ (consulté 27 avril 2022).
[4] Adriaan Aselma, « Colombia announces dramatically revised Senate election results: National Registry finds 390,000 extra votes for opposition party », Colombia Reports, 19 mars 2022. https://colombiareports.com/colombia-announces-dramatically-revised-sena….
[5] Adriaan Aselma, « Colombia’s opposition recovering ‘stolen’ congressional seats ». Colombia Reports, 17 mars 2022. https://colombiareports.com/colombias-opposition-recovering-stolen-congr…(consulté le 27 mars 2022).
[6] Adriaan Aselma, « Colombia’s political parties avert ‘coup’ ». Colombia Reports, 23 mars 2023. https://colombiareports.com/colombias-political-parties-avert-coup/(consulté le 27 mars 2022).
[7] https://es.wikipedia.org/wiki/Anexo:Partidos_pol%C3%ADticos_de_Colombia
[8] RFI, « Législatives en Colombie : la gauche favorite, malgré “l’achat des votes” ». RFI, 22 mars 2022. https://www.rfi.fr/fr/am%C3%A9riques/20220313-l%C3%A9gislatives-en-colombie-la-gauche-favorite-malgr%C3%A9-l-achat-des-votes (consulté le 27 mars 2022).
Anne Proenza, « En Colombie, des élections à bâtons corrompus ». Libération, 12 mars 2022. https://www.liberation.fr/international/amerique/en-colombie-des-elections-a-batons-corrompus-20220312_SBBPJTY26BCIFK7H6XYU7LBHJM/ (consulté le 27 mars 2022).
[9] Ibid.
[10] Colombia Reports, « Gaitanista Self-Defense Forces of Colombia (AGC) / Gulf Clan », Colombia Reports, 25 octobre 2021. https://colombiareports.com/agc-gulf-clan/ (consulté le 27 avril 2022).
[11] Adriaan Aselma. 2022c. « White supremacy in Colombia | Part 5: the racist war », 11 mars 2022, Colombia Reports. https://colombiareports.com/white-supremacy-in-colombia-part-5-the-racist-war/ (consulté le 27 mars 2022).
[12] Andrei Gomez-Suarez, Genocide, Geopolitics and Transnational Networks: Con-textualising the destruction of the Union Patritia in Colombia, New York : Routledge, 2015.
[13] Adriaan Aselma, « Colombia’s war crimes tribunal: 5,700 killed in political extermination », Colobia Reports, 4 mars 2022. https://colombiareports.com/colombias-war-crimes-tribunal-5700-killed-in….
[14] El Colombiano, « Asesinan a Víctor Manuel Pacheco, líder social en Fortul, Arauca ». El Colombiano, 5 février 2022. https://www.elcolombiano.com/colombia/asesinan-a-lider-social-victor-mac…(consulté le 27 mars 2022).
[15] Yves Carrier, « Constats préliminaires de la mission d’observation des droits humains en Colombie », Carrefour d’animation et de participation à un monde ouvert (CAPMO), janvier 2022. https://capmo.org/comptes-rendus/329-constats-preliminaires-de-la-missio… (consulté le 27 mars 2022).
[16] Ibid.
[17] Bnamericas. 2021. « Gran Tierra Energy Inc. proporciona actualización sobre el impacto de las protestas y bloqueos nacionales en Colombia ». Bnamericas, 18 mars 2021. https://www.bnamericas.com/es/noticias/gran-tierra-energy-inc-proporcion…,)% 20%2D%20Gran%20Tierra%20Energy%20Inc (consulté le 27 mars 2022).
[18] Colombia Working group, « La Colombie dans l’ombre des abus de droits humains ». PASC, juillet 2015. http://pasc.ca/fr/CWG (consulté le 27 mars 2022).
[19] Yves Carrier, Op. Cit., note 16.
[20] La Cola de Rata y La Liga Contra el Silencio, « El Aguacate desata conflictos en el Eje Cafetero ». Censat Agua Viva, 2021. https://censat.org/es/analisis/el-aguacate-desata-conflictos-en-el-eje-cafetero-9809 (consulté le 27 mars 2022).
[21] Adriaan Alsema, « UN flags Colombia as ‘hunger hotspot’: Almost 14% of population would lack food security ». Colombia Reports, 31 janvier 2022. https://colombiareports.com/un-flags-colombia-as-hunger-hotspot/ (consulté le 27 mars 2022).
[22]Nolwenn Jaumouillé, « En Colombie, des médias se liguent pour raconter les histoires interdites ». Ina : la revue des médias, 13 janvier 2022. https://larevuedesmedias.ina.fr/colombie-journalistes-ligue-contre-silence-medias-independants-liberte-presse (consulté le 27 mars 2022).
[23] El Colombiano, « Hipopotamos se pasean por las calles de Doradal ». El Colombiano, 3 mars 2022.
[24] Edward S. Herman et Noam Chomsky, Manufacturing Consent: The Political Economy of the Mass Media, New York, Pantheon Books, 1988, p. XVIII
[25] Yves Carrier, Op. Cit., note 16.
[26] Montoya, Miguel Osorio, et Julio César Herrara, « El morro de Moravia se termina de poblar sin control alguno », El Colombiano, 3 mars 2022.
[27]Hayley McCord, « Impunity for femicide in Colombia is still above 90% », The Bogota Post, 27 septembre 2021. https://thebogotapost.com/impunity-for-femicide-in-colombia-is-still-above-90/49317/ (consulté le 27 mars 2022).
[28]Gilian Maghmud, « En Colombie, le réarmement des FARC et la revanche de l’extrême droite paramilitaire », LVSL, 22 septembre 2019. https://lvsl.fr/en-colombie-le-rearmement-des-farc-et-la-revanche-de-lextreme-droite-paramilitaire (consulté le 27 mars 2022).
[29] Projet Accompagnement Solidarité Colombie, « Ciblons les profiteurs canadiens de la guerre en Colombie », PASC, 2012, p.3. https://pasc.ca/sites/pasc.ca/files/u6/depliantprofiteurs7.pdf (consulté le 27 mars 2022).
[30]Horacio Duque Giraldo, « Guillermo Gaviria Echeverri, el decano de los para empresarios ». Rebelión, 19 décembre 2012. https://rebelion.org/guillermo-gaviria-echeverri-el-decano-de-los-para-empresarios/ (consulté le 27 mars 2022).
Amy Goodman, « El gran traspié de Chiquita ». Rebelion, 22 juillet 2007. https://rebelion.org/el-gran-traspie-de-chiquita/ (consulté le 27 mars 2022).
[31] Yves Carrier, Op. Cit., note 16.
[32] Natalio Cosoy, « Has Plan Colombia really worked? » BBC News, 4 février 2016. https://www.bbc.com/news/world-latin-america-35491504 (consulté le 27 mars 2022).
Jack Norman, « US aid to Colombia will grow to $448 million in 2020, largest amount in 9 years ». Colombia Reports, 19 décembre 2019. https://colombiareports.com/amp/us-aid-to-colombia-will-grow-to-448-million-in-2020-largest-amount-in-9-years/ (consulté le 27 mars 2022).
[33] Projet Accompagnement Solidarité Colombie, Op. Cit., note 29, p.7-8.
[34] Yves Carrier, Op. Cit., note 16.
[35] Marc-André Gagnon, « Un nouveau Bureau du Québec en Colombie : La ministre Nadine Girault annonce l’implantation d’une 34e représentation à l’étranger ». Journal de Montréal, 13 avril 2022. https://www.journaldequebec.com/2022/04/13/un-nouveau-bureau-du-quebec-en-colombie (consulté le 27 mars 2022).
[36] Yves Carrier, Op. Cit., note 16.
[37] Stéphane Savard, « Les communautés autochtones du Québec et le développement hydroélectrique ». Recherches amérindiennes au Québec, 2009, 39 (1‑2) : 47‑60.
[38]Isabel Cristina Zuleta. 2021. « Hidroituango : désastre socio-environnemental et responsabilité internationale ». IdeAs, 2021, 17. http://journals.openedition.org/ideas/10013 (consulté le 27 mars 2022).
[39] Soledad Stoessel, « Giro a la izquierda en la América Latina del siglo XXI », Polis Revista Latinoamericana, 2014, no 39 : 129‑56.
Yani Vallejo Duque et Alfonso Insuasty Rodriguez, « Organizaciones sociales de cara a gobiernos progresistas en Latinoamérica: ¿apoyo o subordinación? », Desinformémonos, 3 mars 2022. https://desinformemonos.org/organizaciones-sociales-de-cara-a-gobiernos-progresistas-en-latinoamerica-apoyo-o-subordinacion/ (consulté le 27 mars 2022).
[40] Alexandre Dubé-Belzile, « Le visage en décomposition de la révolution bolivarienne : le Venezuela en crise ». 21 juin 2017. http://revuelespritlibre.org/le-visage-en-decomposition-de-la-revolution-bolivarienne-le-venezuela-en-crise (consulté le 27 mars 2022).
[41] Alexandre Dubé-Belzile, « Nicaragua : la société du spectacle sandiniste en Amérique centrale ». Revue L’Esprit Libre, 12 septembre 2019. https://revuelespritlibre.org/nicaragua-la-societe-du-spectacle-sandiniste-en-amerique-centrale (consulté le 27 mars 2022).
[42] Pablo Ospina Peralta, « Gobiernos, progresismos y organizaciones populares ». Nueva Sociedad, juin 2016. https://www.nuso.org/articulo/progresismos-y-organizaciones-populares/ (consulté le 27 mars 2022).
[43] El país, « Los Sin Tierra “vetan” la presencia de Lula en su congreso de Brasilia : La cita arranca con elogios a las “revoluciones” de Cuba y Venezuela », El pais, 12 juin 2007. https://elpais.com/internacional/2007/06/13/actualidad/1181685606_850215.html (consulté le 27 mars 2022).
[44] Zuazo, Moira. 2010. « ¿Los movimientos sociales en el poder? El gobierno del MAS en Bolivia ». Nueva Sociedad, NUSO Nº 227, mai-juin 2010. https://nuso.org/articulo/los-movimientos-sociales-en-el-poder-el-gobierno-del-mas-en-bolivia/ (consulté le 27 mars 2022).
[45] Yani Vallejo Duque et Alfonso Insuasty Rodriguez Carrier, Op. Cit., note 48.
[46] Yani Vallejo Duque et Alfonso Insuasty Rodriguez Carrier, Op. Cit., note 48.
[47] Yani Vallejo Duque et Alfonso Insuasty Rodriguez Carrier, Op. Cit., note 48.
Sousa Santos, Boaventura de. 2001. « Los nuevos movimientos sociales ». OSAL, 2001.
par Alexandre Dubé-Belzile | Juin 3, 2021 | Analyses, Societé
Cet article est d’abord paru dans notre recueil imprimé L’effondrement du réel : imaginer les problématiques écologiques à l’époque contemporaine, disponible dans notre boutique en ligne.
La traduction cannibale de Haroldo de Campos1, élaborée à partir des années 1960, au Brésil, est une forme de traduction antihégémonique qui cherche à abolir les rapports de pouvoir culturels2. Elle a été reprise plus récemment par Odile Cisnero, avec l’idée de mettre en question les distinctions normalement présumées entre culture et nature. Cisnero désigne son approche comme « écocannibale »3. Le chercheur irlandais Michael Cronin, de son côté, aborde la traduction du point de vue de l’écologie politique et comme panacée à l’anthropocentrisme4. Dans cet article, nous aborderons la possibilité d’abolir les rapports de pouvoir au sein de la langue et des discours, de décentraliser ses moyens de production au-delà de l’humain et de l’anthropocène. Nous le ferons en interrogeant le professeur Cronin, en traitant plus amplement de la traduction cannibale et de l’écocannibalisme, et ce, afin d’émettre quelques réflexions sur l’amalgame de ces différents horizons théoriques et leur incidence sur la pratique non seulement de la traduction, mais de la production de discours en général. Nous proposons cette analyse en nous appuyant sur une définition plus large que de coutume de ce qu’est l’acte traduisant, une proposition faites par Cronin et qui nous semble nécessaire pour transcender l’anthropocentrisme de la culture. Nous entendons par là une compréhension de la culture et de la traduction comme résultats exclusifs de l’action humaine, une compréhension à surpasser.
L’écotraduction
Le concept d’écotraduction a été mobilisé par Michael Cronin, qui lie la traduction aux enjeux environnementaux, parmi lesquels la pollution causée par la traduction automatique ou traduction machine, effectuée par des intelligences artificielles, dont Google Traduction ou DeepL. Dans son ouvrage Eco-translation : Translation and Ecology in the Age of the Anthropocene, il cherche à élargir la traduction des réalités des échanges, qui ne sont généralement que partiellement analysées d’un point de vue économique, au-delà de l’anthropocentrisme. Il entame son ouvrage en donnant un exemple de mode de consommation. Il explique comment la popularité de la couleur bleue avait stimulé la culture de l’indigo au Venezuela, remplaçant les cultures alimentaires et rendant les sols stériles, conséquence de l’économie de marché5. Cette couleur, comme signe, exigée par un goût vestimentaire insinué par les nécessités d’expansion du Capital, est devenue un hyperobjet parce que massif « dans le temps et dans l’espace relativement aux humains6 ». L’hyperobjet se rapporte en quelque sorte à l’hypertextualité7, c’est-à-dire le fait que tout texte renvoie à d’autres textes préexistants, mais dans un rapport qui se situe à l’extérieur du domaine de la langue. Or, hyperobjet et hypertextualité sont inséparables. En effet, comme nous l’explique Dalie Giroux, professeure de théorie politique à l’Université d’Ottawa, le langage serait une « preuve de la vérité de la soumission de la Terre à l’humain8 » et le lieu par lequel cet humain habiterait la planète, provoquant ainsi un jeu de miroir par lequel l’humain s’impose à la nature en occultant cette dernière derrière un narcissisme constamment renouvelé9.
Dans le cadre de la rédaction de cet article, nous avons eu le plaisir de discuter avec monsieur Cronin lui-même, professeur au Trinity College de Dublin, en Irlande. La première question que nous lui avons posée concerne la manière dont il arrivait, intellectuellement, à distinguer l’abolition des rapports de pouvoir entre humain, nature et culture par rapport à une certaine déification de la nature qui sous-tend l’autoritarisme et le fascisme. Pour lui, « l’extrême droite projette ses fantasmes sur la nature elle-même, en la faisant paraître comme une sorte d’enfer au sein duquel règne la loi du plus fort ». Pour Cronin, cette conception est erronée. L’idée de la supériorité de la nature est culturelle, idéologique, entre autres parce que l’être humain fait lui-même partie de la nature. Il n’y a, en fait, pas de rapport de domination. Il s’agit « d’une relation de cogestion, de cohabitation et [de] coopération » pour renverser les systèmes hiérarchiques et le Capital. Donc, en somme, si Edgar Morin affirmait que la « perception est traduction » et que George Steiner, de son côté, disait que « tout savoir est traduction10 », Michel Cronin aborde la traduction du point de vue de l’écologie politique, c’est-à-dire l’« étude des facteurs sociaux, culturels, politiques et économiques qui touchent les interactions entre humains, organismes et les environnements physiques11 ». Cronin cherche, dans son analyse, à surpasser le caractère anthropocène de l’ère actuelle et à aborder l’humain comme une « force de la nature au sens géologique12 », comme les volcans et les tremblements de terre. Toute son analyse fait également écho à Arne Naess, le penseur de l’« écologie profonde », qui affirmait qu’« il est fallacieux de parler de l’interaction entre organismes et l’environnement, car l’organisme lui-même constitue déjà une interaction13 ».
L’anthropophagie
Le plus urgent ne me paraît pas tant de défendre une culture dont l’existence n’a jamais sauvé un [être humain] du souci de mieux vivre et d’avoir faim, que d’extraire de ce que l’on appelle la culture, des idées dont la force vivante est identique à celle de la faim. […] Je veux dire que s’il nous importe à tous de manger tout de suite, il nous importe encore plus de ne pas gaspiller dans l’unique souci de manger tout de suite notre simple force d’avoir faim14.
Oswaldo de Andrade a élaboré la « critique cannibale » de la modernité15, qui a coexisté en parallèle avec d’autres idées semblables, ne serait-ce que celle de l’« occidentose », dont nous ne pourrions trop souligner l’importance comme précurseur de la Révolution islamique en Iran. En effet, ces deux concepts s’articulent autour d’une esthétique de dégoût de l’Occident et de sa prétendue suprématie. Le terme « occidentose », qui tire ses origines du persan « Gharbzadegi » (غربزدگی), est attribué à l’auteur iranien Jalal-e-Ahmed16, proche du penseur islamomarxiste Ali Shariati. Cet « occidentose » fait écho à la « nausée » telle que décrite dans le roman du même nom de Jean-Paul Sartre, un profond dégoût face à l’influence hégémonique de l’Occident dans la vie de tous les jours. Nous croyons que ces deux visions valent la peine d’être mises en parallèle pour leur préoccupation esthétique qui touche à la langue comme lieu de mise en scène d’un rapport de pouvoir et d’une séparation entre culture et nature. Cependant, la pensée cannibale se distingue de la pensée de l’occidentose, car elle permet, selon nous, de dépasser les échecs de la révolution iranienne, et ce, parmi tant d’autres révolutions. Il ne s’agit ici de rien de moins que de proposer des méthodes pour entamer l’abolition de la différence entre nature et culture.
La traduction cannibale a été proposée par les frères Augusto et Haroldo de Campos. Ces derniers avaient été inspirés par le Manifesto antropófago d’Oswaldo de Andrade, publié en 1928 au Brésil et qui avait mis de l’avant le cannibalisme comme métaphore de réappropriation culturelle devant l’hégémonie de l’Europe sur la culture universelle. Dans une logique de provocation, Andrade s’était inspiré de la cannibalisation d’un prêtre portugais par les membres de la tribu Tupinambà, un incident qui avait eu lieu au XVIe siècle et qui avait alors semé la panique dans toute l’Europe. Pour Andrade, « [s]eule l’anthropophagie nous unit, que ce soit socialement, économiquement ou philosophiquement »17. Nous ne chercherons pas à fournir une interprétation arbitraire de ce passage poétique. Nous nous contenterons seulement d’affirmer que la critique ou traduction cannibale est une contre-attaque esthétique, un exercice d’hétérodoxie qui doit contribuer à la chute de la séparation entre culture et nature, que ce soit d’un point de vue économique, social, philosophique et, naturellement, politique18. La critique cannibale d’Andrade est une déglutition de la culture hégémonique permettant de lutter contre l’anxiété liée à son influence.
Dans l’ouvrage Translation Studies : Postcolonial Translation : Theory and Practice, Susan Bassnett et Harish Trivedi (1999) expliquent comment le cannibalisme était perçu par les autochtones du Brésil comme un moyen d’honorer et de s’approprier les forces d’un ennemi. Elle et il expliquent également comment la colonisation a pu être conçue par ces théoricien·ne·s de la traduction cannibale comme un viol et comment les populations du continent colonisé se trouvaient à être, aux yeux des colonisateurs, des terres fertiles devant être fécondées et civilisées. Le cannibalisme est une métaphore pour décrire une forme de traduction qui se nourrit de la culture universelle, mais qui, à l’image d’un parricide, refuse systématiquement d’obéir au texte source19.
Le mouvement d’Andrade s’est dissipé avec la montée du régime fasciste de Getulio Vargas dans les années 193020 et la répression de la culture qui en a résulté. Près de 30 ans plus tard, Campos a repris le concept de cannibalisme pour l’appliquer à la traduction. Campos a mis en pratique la traduction cannibale, entre autres, dans une traduction-adaptation (ou tradaptation) du Faust de Goethe. Le titre de la traduction est Deus e o Diabo no Fausto de Goethe, un clin d’œil au film du cinéaste de l’« esthétique de la faim » Glauber Rocha, Deus e o Diabo na Terra do Sol21. Campos a tenté de se réapproprier l’œuvre de Goethe, « dévorant » le texte et réinventant une incarnation brésilienne du texte initial, une transformation tout à fait radicale. Il abolit ainsi, sur le plan du discours, le rapport de pouvoir entre l’œuvre européenne et la culture nationale brésilienne. La traduction cannibale est donc un processus de réappropriation et de transformation cherchant à faire tomber les rapports de pouvoir culturels
L’anthropophagie en traduction a été réinterprétée par plusieurs auteurs et autrices et théoricien·ne·s, dont Odile Cisnero, qui propose l’écocannibalisme22, processus de traduction qui chercherait à déconstruire la distinction culture et nature, tout en mettant en œuvre un « recyclage culturel »23. Lors de notre entrevue, nous avons demandé à Michel Cronin de commenter la vision de Cisnero d’un tel recyclage. Il affirme qu’il y a deux conceptions de ce genre de recyclage. La première est positive, l’autre est plus sombre. La première est, de manière générale, sans aller dans les détails, la traduction comme recyclage de matériaux culturels, de poésie, de philosophie, etc., transposés dans une autre culture, un recyclage continuel dans la chaîne traductive. L’autre recyclage, plus sombre, est celui de l’industrie de la traduction, qui est mené de manière extractiviste pour faire fonctionner les systèmes de traduction machine. Il s’agit d’un travail d’exploitation massive de la traduction humaine, le plus souvent de travailleurs et de travailleuses fantômes de la haute technologie, travailleurs et travailleuses des pays du Sud. Ces systèmes exploitent aussi des données issues des organismes publics. Il s’agit donc aussi d’une forme de privatisation. En fait, de la même manière dont Cronin nous mettait en garde contre l’écofascisme en réponse à notre première question, il évoque ici une interprétation perverse du « recyclage culturel » mené par les GAFAM pour alimenter les intelligences artificielles de leurs propres systèmes de traduction automatique, s’appropriant et s’enrichissant aux moyens de textes d’organisme public, d’où son accusation d’extractivisme à l’égard de ces entreprises, extractivisme de textes. Cette notion fait justement écho à cette idée de séparation factice entre culture et nature, l’intertextualité relevant en quelque sorte d’un écosystème à même d’être exploité tout autant que l’environnement naturel. Cela n’est pas tout : ces mêmes entreprises font aussi appel à des travailleurs et travailleuses des pays du Sud, qui travaillent à moindre coût, pour alimenter les intelligences artificielles de leur traduction. Évidemment, l’écocannibalisme est tout le contraire de ces pratiques macabres : il s’agit en fait d’un travail critique à l’égard du texte traduit.
Dans son ouvrage sur l’écotraduction, Cronin étend le concept de traduction à des phénomène d’ordre biologique, toujours avec cette idée de renverser la suprématie de l’être humain dans l’acte de traduire et bien sûr, encore une fois, de faire tomber cette distinction entre nature et culture. Cronin désigne comme tradosphère les « différentes formes de traduction impliquées par les diverses relations entre l’organique et l’inorganique24 ». Il préconise une vision qui relève de l’« histoire profonde », au sein de laquelle les fossiles et la chaîne d’ADN seraient des documents à traduire et à interpréter25. Il met de l’avant une « écologie politique de la traduction »26, renforçant l’importance d’un rapport horizontal entre humain et nature. C’est la raison pour laquelle ce travail de traduction d’ordre biologique devrait être placé côte-à-côte avec la traduction au sens classique et les texte à proprement parler, côte-à-côte avec l’ADN et les fossiles. La mise de l’avant de ces idées constituerait un des premiers pas dans une lutte visant à combattre ce que nous appelons l’« écologie de l’aliénation », c’est-à-dire ce système de pensée idéologique qui vise à maintenir l’illusion d’une séparation entre l’humain et la nature. En effet, comme le disait Arne Naess, « il est fallacieux de parler de l’interaction entre organismes et l’environnement, car l’organisme lui-même constitue déjà une interaction »27 entre divers éléments chimiques et entre ces éléments chimiques et des cellules elles-mêmes constituées de ces mêmes éléments.
Afin de recueillir un regard distinct sur les idées mises de l’avant par le professeur Cronin, nous avons interrogé le chercheur argentin Guillermo Badenes28. Nous avons abordé avec lui l’idée d’une écologie intertextuelle. En effet, pour lui, « il est valable de se demander si les textes littéraires ne forment pas un écosystème propre, qui mute, réagit et est modifié par l’introduction d’ »espèces exotiques » », presque la description que fait [T.S.] Eliot lorsqu’il affirme que « les monuments existants forment un ordre idéal entre eux, qui est modifié par l’introduction de la nouvelle (la vraiment nouvelle) œuvre d’art parmi eux ».
Nous avons ensuite interrogé Cronin au regard de ce qu’il affirme dans son livre Eco-Translation : Translation and Ecology in the Age of the Anthropocene, qui décrit la perception, l’interprétation et toutes les formes de communication entre les animaux, les êtres humains, les plantes, les planètes et les atomes comme des formes de traduction. En fait, Badenes est d’accord sur le fait que « la traduction est la base de la civilisation et le moteur de la culture universelle. L’une de mes phrases les plus répétées est que nous, traducteurs [et traductrices], sommes les créateurs [et créatrices] de Dieu. Cependant, si la traduction est tout, elle devient elle-même le néant. » Badenes exprime donc une réserve face à ce qui pourrait représenter une dissolution totale des frontières du domaine de la traduction. Or, c’est pourtant cette même dissolution qui permettrait de faire de la langue un laboratoire d’expériences politiques.
La langue comme laboratoire d’expériences politiques
La traduction militante cherche à détourner à tout prix les discours de l’écologie de l’aliénation pour concevoir et adopter une nouvelle écologie politique au sein de laquelle la traduction ne serait plus une action anthropocentrique et où le texte et la nature ne serait plus un objet passif de connaissance, en attente d’être sondé et vivisecté. La cannibalisation sous-tend une culture universelle dont les manifestations se nourrissent les unes des autres sans jamais toutefois s’anéantir mutuellement. Nous entendons par là que le processus cannibalisant ne cherche pas simplement à inverser les rapports de pouvoir entre cultures et à provoquer le basculement d’une hégémonie vers une autre. Ça ne veut pas dire non plus que cette vision préconise une culture unique et monolithique. Il s’agit seulement d’éviter le piège d’un essentialisme culturel, ce qui est souvent le cas des mouvements identitaires. L’écocannibalisme sous-entend aussi l’abolition de la frontière qui sépare la culture de la nature, les discours interagissant au sein d’un écosystème complexe. Dans l’inertie se concrétisent, croissent, se ramifient et se consolident les processus hégémoniques. Selon Núría D’Asprer, la « traduction intervient dans le processus de modification, dans l’actualisation des sens potentiels, qui ne s’épuisent pas29 », de la même manière dont un écosystème reste en constante évolution et au sein duquel la vie animale et végétale se décompose pour intégrer le vivant par d’autres canaux. En effet, les potentialités d’une traduction cannibale sont inépuisables puisqu’un texte peut être cannibalisé et transformé autant de fois que souhaité.
Or, les dynamiques décrites par D’Asprer pourraient bien être harnachées dans le processus de lutte contre l’hégémonie anthropocentrique, dans la mesure où le langage scelle, comme le faisait valoir Dalie Giroux, le rapport de pouvoir de l’être humain sur la nature et la culture, ainsi que la séparation factice de ces deux sphères, en remettant constamment en question, par la traduction, les discours produits, pour lesquels la traduction conventionnelle ne fait que produire des représentations figées. La traduction écocannibale implique un effort de retraduction constante dans lequel la personne qui traduit s’autocannibalise, cesse d’exister comme autorité, comme être humain en rapport de force. Il s’invisibilise en menant à bien ce que Amilcar Cabral, révolutionnaire de la Guinée-Bissau, qualifierait de « suicide de classe30 », qui impliquait pour lui le suicide du pouvoir pour favoriser le processus révolutionnaire. Or, pour nous, il s’agirait plus précisément d’un suicide métaphorique de l’humain comme distinct du reste du vivant ou de toute autre forme d’organisation de la matière. En plus d’un simple renversement de l’hégémonie, nous entendons par cette expression encore davantage l’abolition de l’asymétrie du pouvoir entre culture et nature. Ainsi, ce processus de retraduction constante aurait aussi pour objectif ultime d’accélérer la chute de l’anthropocène.
Cela dit, dans quelle mesure ces idées peuvent-elles toucher un lectorat hors du milieu universitaire? Comment procéder pour éveiller le plus de gens possibles à ces problématiques? Lors de notre entrevue, le professeur Michel Cronin nous a fourni une réponse intéressante. En effet, Cronin défend une évolution vers un type d’institution transitionnel face à la suprématie d’institutions corporatistes. Il défend l’idée d’une université extra-muros, le principe de l’université populaire en fait, c’est-à-dire suivant un modèle autogéré et indépendant, inspiré par la pensée anarchiste et qui échappe au cadre institutionnel. Il répète, à de nombreuses reprises, le peu d’optimisme qu’il nourrit vis-à-vis du système universitaire actuel. C’est pourquoi il tente de s’exprimer en dehors de ce système autant que possible.
Enfin, pour conclure, nous aimerions faire référence au poète Antonin Artaud, qui rejetait « jusqu’à l’opposition signifiant-signifié qui, précisément, institue la fonction symbolique31 » du langage et la fixation du rapport de pouvoir souligné par Giroux. Artaud écrit : « Je souffre que l’Esprit ne soit pas dans la vie et que la vie ne soit pas l’Esprit, je souffre de l’Esprit-organe, de l’Esprit-traduction, ou de l’Esprit-intimidation-des-choses pour les faire entrer dans l’Esprit32 ». Entre autres choses, il conteste la nature du « contrat social » de la langue et donc, la légitimité de ses systèmes de représentation. Enfin, pour Henri Meschonnic, « traduire n’est traduire que quand traduire est un laboratoire d’écrire33 » et, pour nous, l’écocannibalisation s’avère être une prise de possession de la langue comme laboratoire d’expériences politiques.
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1 Haroldo de Campos et María Tai Wolff, « The Rule of Anthropophagy: Europe under the Sign of Devoration », Latin American Literary Review, 14(27), 1986, 42–60.
2 Susan Bassnett et Harish Trivedi, Translation Studies : Postcolonial Translation : Theory and Practice, Londres : Taylor & Francis, Londres, 1998.
3 Odile Cisnero, Ecocannibalism: The greening of Antropfagia, New York : Palgrave Macmillan, New York, 2011, p. 94.
4 Ibid. p. 9.
5 Michael Cronin, Eco-translation : translation and ecology in the age of the Anthropocene, Londres : Taylor & Francis, 2017, p. 2.
6 Ibid.
7 Alexandre Dubé-Belzile, « Une contre-numisphère : un véhicule autonome pour les médias antihégémoniques » Revue L’Esprit libre, 21-28 mai 2019 ; revuelespritlibre.org/une-contre-numisphere-un-vehicule-autonome-pour-les-medias-antihegemoniques-13 ; revuelespritlibre.org/une-contre-numisphere-un-vehicule-autonome-pour-les-medias-anti-hegemoniques-23 ; revuelespritlibre.org/une-contre-numisphere-un-vehicule-autonome-pour-les-medias-antihegemoniques-33
8 Dalie Giroux, La généalogie du déracinement: Enquête sur l’habitation postcoloniale, Montréal : Presses de l’Université de Montréal, 2019, p.74.
9 Ibid., p. 75-76.
10 Salah Bassalamah, Le droit de traduire : Une politique culturelle pour la mondialisation, Ottawa : Presses de l’Université d’Ottawa, 2009, p.4
11 Cronin, op. cit., p. 2.
12 Ibid., p. 9.
13 Arne Naess, cité dans ibid., p.24.
14 Antonin Artaud, Œuvres, Paris : Gallimard, 2004, p. 505.
15 Carlos A. Jáuregui, « Oswaldo Costa, Antropofagia, and the Cannibal Critique of Colonial Modernity », Culture & History Digital Journal, 4(2), 2015, 1–17.
16 Jalal Al e-Ahmed, Occidentosis: A Plague from the West, Berkeley : Mizan Press, 1984.
17 « Só a antropofagia nos une. Socialmente. Economicamente. Filosoficamente. » Traduction libre. Tiré de Oswaldo de Andrade, « Manifeste anthropophage/Manifesto antropófago », Revue Silène, 2010, www.revue-silene.comf/index.php?sp=liv&livre_id=143.
18 Jáuregui, op. cit.
19 Bassnett et Trivedi, op. cit.
20 Jáuregui, op. cit.
21 Else Vieira, « Por uma teoria pós-moderna da tradução », 1992, 30‑37, cité dans Alicia Leal, Anthropophagy and Translation, Université de Vienne, 2006, p. 6, www.kuleuven.be/cetra/papers/papers.html.
22 Cisnero, op. cit.
23 Cisnero, op. cit., p.94.
24 Cronin, op. cit., p.5.
25 Cronin, op. cit., p.9-10.
26 Cronin, op. cit., p.17.
27Arne Naess, cité dans Ibid., p.24.
28 L’entrevue a été menée en espagnol. Nous avons effectué la traduction.
29 Núria D’Asprer, « Vers une critique du sens : sémiose en traduction », Meta, 59, (1), 2014, 8–23. L’italique est de l’auteur.
30 Saïd Bouamama, Figures de la révolution africaine : de Kenyatta à Sankara, Paris : La Découverte, Paris, 2014, p.267.
31 Deleuze, cité dans Alice Avci, « Antonin Artaud : trad-auctor – L’acte traductif à la lumière du « théâtre de la cruauté » », École de traduction et d’interprétation, Faculté des études supérieures et postdoctorales, Université d’Ottawa, 2014, p. 26.
32 Artaud, cité dans Ibid., p. 84.
33 Henri Meschonnic, Poétique du traduire, Paris : Verdier, 1959, p. 459.
par Alexandre Dubé-Belzile | Mai 18, 2021 | Non catégorisé
Cet article est d’abord paru dans notre recueil imprimé À petite échelle: repenser le pouvoir citoyen, disponible dans notre boutique en ligne.
La mondialisation suscite des réactions assez polarisées. Nous avons été témoins, dans les dernières décennies, de l’émergence du mouvement altermondialiste avec, entre autres, le Forum social mondial (FSM)[1]. Plus récemment encore, différents courants de la droite identitaire ont aussi pris de l’importance. D’un éventail assez large, ces derniers comprennent à la fois le parti politique Coalition avenir Québec et des mouvements plus marginaux, dont les idées vont de la xénophobie à peine voilée jusqu’au néonazisme. Peu importe le point de vue qu’on adopte, il semble indéniable que l’État-nation fait face à une crise de légitimité. En réponse à cette crise, de nombreuses pistes de solution ont été proposées. Parmi ces dernières, on retrouve les observatoires, dont les activités peuvent être rapprochées de la pensée municipaliste. Cet article cherche donc à confronter le concept d’observatoire régional aux idées qui relèvent du municipalisme radical, comme celles mises de l’avant par Murray Bookchin[2], Abdullah Ocalan[3] ou encore, au Québec, Jonathan Durand-Folco[iv]. Notre démarche s’intéresse plus particulièrement à l’Observatoire du développement en Outaouais (ODO). Pour mener à bien la rédaction de notre texte, nous avons interrogé la coordonnatrice de l’ODO, madame Chantal Doucet et monsieur Jonathan Durand-Folco, professeur d’innovation sociale à l’Université Saint-Paul et auteur de À nous la ville! Traité de municipalisme[v]. Ces éléments devraient nous permettre de jeter un éclairage original sur la politique municipale.
L’observation territoriale
« La consolidation de la citoyenneté, de la démocratie, de l’équité sociale ainsi que le progrès social et économique sont les objectifs principaux du développement et de la gouvernance territoriale. »[vi]
L’observation territoriale consiste en une production d’un ensemble de données organisées visant à faciliter le travail des intervenant·e·s locaux et des décideur·se·s. Ce n’est donc généralement pas la tâche des observatoires d’effectuer la collecte de renseignements. En effet, ce dernier cherche plutôt à rapprocher les données existantes de leurs utilisateur·trice·s et du public[vii] et à produire de la transparence[viii]. Par exemple, madame Doucet, la coordonnatrice de l’observatoire du développement en Outaouais, un observatoire du territoire situé à Gatineau et dont les locaux se trouvent à l’Université du Québec en Outaouais, nous a fourni l’exemple des portraits des communautés, de courts documents accessibles qui amalgament et interprètent les données sur les différentes sous-divisions de la région de l’Outaouais. Ces portraits ont d’ailleurs été utilisés par les intervenants d’organismes communautaire et du développement social. De plus, l’ODO a aussi donnée des ateliers sur la manière d’utiliser ces données. Auprès du plus large public, ces portraits auront aussi servi à susciter de l’intérêt pour les enjeux régionaux et produire des réflexions. De cette manière, les activités menées par un observatoire peuvent servir à établir un diagnostic, à évaluer des politiques ou à présenter diverses options à envisager, ce que ne permettent pas nécessairement les données crues fournis sur les sites Web gouvernementaux consacrées aux statistiques, tel que Statistiques Canada ou l’Institut de la statistique du Québec.
L’observatoire produit de l’« intelligence territoriale »[ix], qui est définie comme un « processus informationnel et anthropologique, régulier et continu, initié par des acteurs locaux physiquement présents et/ou distants qui s’approprient les ressources d’un espace en mobilisant puis en transformant l’énergie du système territorial en capacité de projet »[x]. Par « produire de la transparence »[xi], on entend le processus qui permet de faciliter la lecture des données déjà disponible en fournissant une interprétation et un cadre d’analyse[xii]. Au cœur des observatoires, les chercheurs et chercheuses ne sont pas seulement des « intellectuel·le·s organiques », au sens de Gramsci[xiii], mais, de manière plus importante, ielles sont impliqué·e·s dans les débats sur des questions locales[xiv]. L’observatoire est aussi un « lieu d’échanges » et une interface de données et d’acteur·trice·s qui cherche à « mobiliser des données objectives pour la construction de représentations subjectives », participant à l’économie de l’information ou, peut-être, une contre-économie de l’information dans la mesure où l’observatoire doit être « au service du social. »[xv]. En effet, l’observation serait aussi un lieu de « co-construction » des savoirs[xvi] et qui se revendique d’une forme d’intervention sociale[xvii].
L’appropriation du réel
Selon Anne Piponnier, professeure au Centre de recherche sur les médiations de l’Université de Lorraine, le concept d’observatoire raviverait l’intérêt dans « l’appropriation symbolique du réel », c’est-à-dire la faisabilité de la transparence dans les questions gravitant autour du « besoin d’objectivité et de rationalité » et, enfin, l’hétérogénéité des pratiques et leur tendance à « s’autonomiser sur une grande variété de terrains »[xviii]. En autres mots, alors que le savoir est généralement cantonné dans le monde universitaire, l’observatoire rapproche les données du social par un cadre d’interprétation qui permet à la société de mieux se saisir du contenu du savoir qualifié d’objectif, et ce, par rapport au savoirs plus individuels et plus subjectifs acquis lors de ces pratiques hétérogènes, qui n’est pas moins significatif, mais qui permet difficilement l’action collective. L’observatoire permet aussi, par la même occasion, de remettre en question les notions traditionnelles d’efficience, restitue le social et l’écologique dans l’économique. Il rapproche les décisions du terrain, constituant « un décloisonnement vertical » et horizontal de la prise de décision[xix].
Nous avons d’ailleurs demandé à madame Doucet comment l’observatoire se positionnait par rapport à l’université. Madame Doucet nous a expliqué : « La question s’est posée si l’observatoire devait être un OBNL ou être intégré à l’université. Nous avons opté pour la deuxième option, entre autres, parce que l’université fournit des locaux et garantit l’accès à des étudiants. En effet, la conscientisation de la population estudiantine fait partie des objectifs de l’observatoire. Par contre, il y a certains désavantages, comme l’extrême lourdeur bureaucratique. En plus, un tel rattachement à l’université tend à rendre les acteurs un milieu réticents, accusant l’observatoire d’être détaché de la réalité et de pelleter des nuages. »
En effet, ils ne sont pas toujours pris en compte par les décideurs et les élus, et ce, en raison de leur ancrage dans la théorie[xx]. Aussi, malheureusement, les résultats du traitement des données sont le plus souvent transmises à un cercle restreint de personnes, et ce, malgré la vocation de l’observatoire est de diffuser les données qu’il amalgame auprès du grand public[xxi]. Il doit aussi, en principe, rapprocher les gestionnaires du territoire et la population civile de ces gestionnaires[xxii], mais il semble inéluctablement rester dans le sillage de ces derniers.
Le municipalisme selon Jonathan Durand-Folco
Monsieur Jonathan Durand-Folco pose la question suivante : « les villes peuvent-elles changer le monde? »[xxiii], c’est-à-dire, peut-on renouveler la démocratie par une approche enracinée dans le local? Dans son livre, il déplore la dépolitisation des localités qui seraient laissées pour compte à l’ombre de l’État québécois et de sa mythologie héritée de la Révolution tranquille[xxiv]. En réponse aux échecs des socialismes antérieurs et de la planification très centralisée, il propose un nouveau modèle d’organisation sociale fondé sur « l’identité territoriale ». Ainsi, il tente d’aborder des formes parallèles de gouvernance locale qui seraient propices à une transition post-capitaliste[xxv].
Il propose donc de faire des villes des communes, formes d’« autogouvernement local ». Ainsi, « l’idée est de construire un véritable pouvoir social par la participation directe, inclusive et active des citoyens et citoyennes aux affaires publiques, afin de favoriser l’appropriation collective des institutions, l’autogouvernement et la souveraineté populaire. »[xxvi]. Durand-Folco met aussi de l’avant une « mondialisation par le bas »[xxvii], qui vise à rétablir l’équilibre face à la « mondialisation centrifuge ». Pour y arriver, il apparaît nécessaire de « repenser plus en profondeur la question de l’identité, de la culture et de l’appartenance pour fournir un socle plus solide à l’action collective »[xxviii].
Pour ce qui des forces conservatrices qui monopolisent de plus en plus d’espace dans les débats sociaux, il affirme qu’une caractéristique importante de ces dernières est une « capacité à construire l’identité collective, bien que ce soit de manière réifiée, limitée ou rétrograde »[xxix]. Le municipalisme se doit ainsi de repenser les identités, mais aussi, faisant écho à Antonio Gramsci, de donner naissance à une « nouvelle culture » pour « socialiser » le savoir dans une approche critique. Il ne s’agit pas de valoriser les découvertes individuelles, mais bien la critique de ce qui est tenu pour « vrai »[xxx].
Appartenance et territoire
Le point de convergence le plus saillant entre le municipalisme et l’observation territoriale est la reconnaissance du basculement d’un paradigme de l’identité arrimé à l’État-nation et à la mythologie de la Révolution tranquille à un paradigme de l’identité régionale et territoriale[xxxi]. D’ailleurs, les deux horizons de pensée tentent d’exploiter une appartenance par la participation plutôt que par les incantations idéologiques de l’État-providence. En effet, idéalement, l’observatoire, devrait arriver à permettre la cristallisation d’une « action commune » permettant un « apprentissage collectif », le tout cimenté, justement, par l’appartenance territoriale[xxxii]. Par la même occasion, il fournit un cadre de validation sociale du savoir autrement cantonné aux milieux universitaires[xxxiii].
C’est avec l’intention d’élaborer davantage sur ce rapprochement que nous avons interrogé monsieur Durand-Folco. D’ailleurs, ce dernier nous a fait remarquer qu’il avait assisté avec intérêt à la genèse de l’observatoire du développement en Outaouais (ODO). Quoi qu’il en soit, nous avons demandé comment se positionnait le municipalisme par rapport aux institutions gouvernementales. Or, « il existe divers courants municipalistes, parmi lesquels des mouvements sociaux. En général, ces mouvements sont éloignés des institutions. Cependant, ils visent le plus souvent une réappropriation des institutions, qui impliquent parfois de remporter des élections pour mettre en œuvre des formes de gouvernance inspirées par la démocratie directe ». Parmi les exemples de mouvements municipalistes mentionnés par Durand-Folco, on retrouve « la confédération démocratique de villes au Rojava, dans le Kurdistan syrien », le cas de villes et de communes où des mouvements progressistes ont été élus en France et Barcelone en commun (Barcelona en Comú) avec un Budget participatif. Interrogé sur la Capitol Hill Autonomous Zone (CHAZ), il considère cette « zone autonome » comme d’un genre différent, d’abord parce qu’éphémère, mais aussi parce qu’elle ne tente pas nécessairement de se réapproprier les institutions municipales. Pour lui, les approches municipalistes ont pour caractéristique importante de vouloir donner lieu à des contre-institutions.
Nous avons ensuite demandé comment l’approche municipaliste se positionnait par rapport à l’université. Pour lui, il y a indéniablement une circulation des savoirs entre les universités et les mouvements sociaux. D’ailleurs, il y a, depuis les années 1970, une volonté de mettre en relation la recherche et l’action sociale, avec la recherche-action, la recherche participative ou l’action communautaire, qui ont encore une influence. Certain·e·s professeur·e·s font aussi en sorte de produire du savoir utile pour les mouvements sociaux. En fait, les mêmes personnes se retrouvent souvent dans les universités et les mouvements sociaux, « portant divers chapeaux » selon l’occasion.
Nous avons ensuite demandé de quelle manière l’approche municipaliste pourrait réussir à décentraliser le développement local. Pour lui, cela doit s’accomplir « par une stratégie collective ancrée dans la ville en réponse aux problèmes structurels de la mondialisation ». De plus, « il est aussi essentiel d’adopter une vision critique et de contribuer à une démocratisation face à l’hégémonie et la dépendance aux grands centres urbains et favoriser l’autogestion », nous répond-t-il. Il propose, entre autres, des entreprises municipales qui pourraient être gérées par des comités citoyens. Contrer la dépendance aux multinationales et aux grandes entreprises implique une démocratisation de l’économie locale pour préparer la transition post-capitaliste. Il donne l’exemple de Cleveland, aux États-Unis, qui tente de renouveler l’économie de la ville par des coopératives. Pour ce qui est plus précisément des observatoires, Durand-Folco affirme que la simple diffusion des données n’est pas suffisante pour que ces derniers soient qualifiés de « radicaux ». Il faudrait donc que des instances comme l’observatoire du développement en Outaouais proposent un vison critique pour une transition vers une économie post-capitaliste.
Un observatoire radical?
Nous avons ensuite tenté de discuter plus en détail l’idée d’un « observatoire radical ». Nous avons affirmé plus tôt que, en raison du va-et-vient entre décideurs, acteur·trice·s, chercheur·se·s et dans une certaine mesure, les citoyens et les citoyennes, l’observatoire est « producteur de transparence »[xxxiv]. Nous avons donc interrogé monsieur Durand-Folco sur la question de transparence dans le cadre d’un militantisme local. Or, pour lui, la transparence démocratique doit comprendre certains éléments essentiels. D’abord, les renseignements doivent être accessibles. Ensuite, ces derniers doivent être rendus lisibles par une organisation et une interprétation. Enfin, selon lui, les données devraient être publiques, sans avoir à faire demande en vertu du droit d’accès à l’information. Il projette ainsi l’idée d’un gouvernement ouvert ou toutes transactions entre et avec les entreprises privées seraient rendues publiques dans les moindres détails. Durand-Folco défend aussi la nécessité d’établir un cadre pour les débats sur ces enjeux, ce à quoi pourrait donner lieu l’observatoire. Ces débats auraient pour fonction l’appropriation des données par les citoyens et citoyennes. Il défend la nécessité d’un espace de concertation avec les citoyennes et citoyens sur les moyens à prendre pour leur propre libération. Cependant, pour que l’observatoire soit un tremplin en ce sens, il faut que ses activités soient orientées vers l’autonomisation. Le pouvoir citoyen doit donc être au centre de ce processus et les entreprises et les décideurs au second plan.
Ensuite, comme Jean-Bernard Chebroux, sociologue et consultant en politiques publiques, avait abordé le concept d’« intellectuel·le organique » de Gramsci dans le cadre de l’observation, nous avons interrogé monsieur Durand-Folco sur la pertinence de ce concept dans l’approche municipaliste. En effet, selon lui, on peut imaginer l’observation dans une approche néo-gramscienne, qui viserait une transformation sociale menant à la libération. Cependant, cela ne se fait pas seulement avec des données. Il faut un cadre d’analyse servant à amener des solutions qui sont dans l’intérêt de l’ensemble de la population. Il souligne l’importance des données pour les activités militantes, pour lesquelles les renseignements sont analysés dans un cadre critique. Il précise que le rôle de l’intellectuel·le organique peut aussi être incarné par une revue, un bureau ou un collectif. On peut donc parler de l’observatoire comme d’un intellectuel collectif. Par conséquent, un observatoire territorial gramscien est un intellectuel collectif qui interprète les données pour aider à comprendre, « en faire un incubateur, un catalyseur d’initiatives ». Ensuite, pour certain·e·s chercheur·euse·s, dont Syrine Ben Slymen[xxxv], professeure qui s’intéresse, entre autres, au contexte tunisien, l’observatoire est un moyen de faire basculer l’identité d’un paradigme d’État national vers une identité fondée sur la participation. Nous avons demandé à monsieur Durand-Folco s’il se reconnaissait dans cette idée. Or, pour lui, de nombreux facteurs entrent dans la formation de l’identité. Cela dit, l’observatoire peut contribuer à un sentiment d’appartenance en incitant une prise de conscience par rapport à la manière dont la mondialisation et les enjeux mondiaux ont des répercussions claires sur le local et sur la vie de tous les jours. Cela implique aussi de relocaliser l’économie au niveau municipal.
Nous avons ensuite abordé avec lui les propos qu’il tient sur la Révolution tranquille au début de son ouvrage, lorsqu’il en parle comme le remplacement de l’Église par l’État[xxxvi]. Pour lui, en effet, l’État québécois a connu une forme de modernisation par la sécularisation. L’éducation, la santé et le communautaire contrôlés par l’Église tombent sous le contrôle de l’État. Durand-Folco affirme que, par l’effacement de l’Église, il y a eu un transfert de l’identité de la religion du Canada français vers l’État. L’État a donc l’emprise sur le social qu’avait l’Église auparavant. Pour reprendre ses mots, la construction de l’État au Québec s’est faite comme celle de la « grande maison du Québec ». En ce moment, il y a des tensions identitaires entre l’État québécois et des tentatives d’élargissement de ses sphères par l’appartenance au local et au municipal. On assiste ainsi à une hybridation de l’identité et à une crise de l’État, à un éclatement progressif des appartenances. En fait, conclut-il, « la notion d’État ne sera bientôt plus au centre de la politique et de notre identité. Il y aura une transition vers des identités rurales, de villes, de villages ».
L’observatoire du développement en Outaouais (ODO)
Suite à notre entrevue avec monsieur Durand-Folco, nous avons recueilli le point de vue de madame Chantal Doucet afin de savoir dans quelle mesure l’observatoire proposait une vision pour une transition vers une forme de démocratie directe. Sa réponse est intéressante et très pragmatique. Elle affirme : « Nous sommes un observatoire territorial, qui cherche à répondre aux enjeux du milieu. Nous sommes aux prises avec des problèmes très concrets. Nous ne sommes pas en mesure d’avoir une vision à long terme parce que nous n’avons pas de financement à long terme ». En effet, les activités de l’observatoire sont limitées par un financement par projet qui est toujours octroyé à court terme. Les portraits des communautés susmentionnés représentaient l’un de ces projets. Nous avons déjà parlé de ses répercussions positives. Plus récemment, l’ODO a aussi reçu du financement pour un rapport sur la situation transfrontalière. Il est encore trop tôt pour en connaître les répercussions. Cependant, on peut espérer que le sous-développement de l’Outaouais que ce dernier aborde trouvera écho auprès des décideur·euse·s. Enfin, une fois le rapport terminé et publié, il faudra trouver un autre projet et du financement pour le mener à bien.
Elle nous a également fait savoir que l’observatoire a un mode de gouvernance particulier, qui dépend d’un comité des partenaires auquel siègent des acteurs du développement et des entrepreneurs et qui se réunissent quatre fois par année. Malheureusement, les membres de ce comité sont peu enclins à discuter d’une vision à long terme et veulent aborder des problèmes qu’ils qualifient de « concrets ». Cependant, il y a aussi des comités de pilotage et de suivi de projets, parmi lesquels, le projet de portraits des communautés mentionnés plus tôt. De manière très intéressante, ces portraits sont utilisés, entre autres, par les organismes communautaires. C’est un exemple d’activité de l’observatoire qui permet une réelle interaction avec les citoyens et les citoyennes et qui sert avant tout le social. Madame Doucet nous a avoué il n’y a pas de citoyen·ne·s qui siègent aux comités, mais qu’il n’existait aucune objection à une telle participation. Enfin, les citoyens et les citoyennes sont quand même présent·e·s lors du Forum des acteurs du développement de l’Outaouais, activité annuelle destinée à un plus large public. La première édition a eu lieu en 2018 au Centre Wakefield-La Pêche, à Wakefield. Ce forum s’intègre au mode de gouvernance de l’ODO et a pour objectif la consultation des intervenants du développement et le public en général sur le bilan des accomplissements de l’année précédente et l’orientation des activités de l’observatoire pour l’année à venir. En cette première année, 180 personnes ont participé à l’évènement[xxxvii].
Nous avons terminé notre entrevue en demandant à madame Doucet comment l’observatoire se positionnait par rapport aux institutions gouvernementales. En fait, l’observatoire est assez proche de l’État. Il travaille étroitement avec Services Québec, le ministère de l’Économie et de l’Emploi et le ministère des Affaires sociales et de l’Habitation. « Nous sommes en lien direct avec leurs instances régionales en Outaouais. Ces ministères siègent sur nos comités. Il n’y a pas de tensions entre eux et les acteurs municipaux ». Toutefois, les affaires sociales sont discutées dans des assemblées distinctes de celles qui traitent des affaires strictement économiques. Enfin, l’ODO est vraisemblablement très dépendant de l’État, d’autant plus que c’est la source d’une grande partie de son financement. Néanmoins, ce ne sont pas tous les observatoires qui fonctionnent de cette manière.
Enfin, alors que les théories énoncées au début de cet article laissaient clairement voir les affinités communes des observatoires et des idées de monsieur Durand-Folco, les deux entrevues que nous avons menées font état de réalités sur le terrain et d’aspirations municipalistes beaucoup plus difficiles à amalgamer. Néanmoins, ailleurs dans le monde, les observatoires territoriaux font leur apparition dans de nombreux pays. Déjà bien établis en France, ils émergent en Colombie, au Brésil et au Mexique. Cette apparition se ferait aussi en parallèle avec un processus de démocratisation en marche, l’observatoire mettant en place des mécanismes de surveillance du pouvoir[xxxviii]. Cette émergence se fait donc également en parallèle avec l’épanouissement de mouvements municipalistes en Espagne, en France ou en Syrie. Il est donc possible que ces deux idées finissent par se croiser dans la pratique comme elles le font déjà dans la théorie.
Crédit photo : Gerd Altmann, Pixabay, https://pixabay.com/fr/illustrations/m%C3%A9dias-sociaux-personnels-2457…
[1] Mimoun Rahmani, « Les dérives du Forum social mondial. Vers la fin du processus ? », CADTM, 20 avril 2015, http://cadtm.org/les-derives-du-forum-social#:~:text=Le%20Forum%20social…(FSM,contre%20le%20sommet%20de%20
[2] Murray Bookchin, The Next Revolution: Popular Assemblies and the Promise of Direct Democracy, Londres et New York: Verso, 2015.
[3] Abdullah Ocalan, Abdullah, Libérer la vie : La révolution de la femme, Londres : International Initiative Edition, 2013.
[iv] Jonathan Durand-Folco, À nous la ville! Traité de municipalisme, Montréal : Écosociété, 2017.
[v] Ibid.
[vi] Yann Bertacchini, Pierre Maurel et Paul Deprez, « The Territorial Intelligence: A Network Concept And An Info-Communication Process Framework », Proceedings Book of ISCL, 2012, https://www.researchgate.net/publication/237101778_The_Territorial_Intel… (notre traduction)
[vii] Jean-Bernard Chebroux cité dans Pablo Dardel, Observation territoriale et transport public. Concept
d’observatoire des transports publics des zones métropolitaines mexicaines , Toulouse : Université Toulouse Jean
Jaurès, 2014, p.14.
[viii] Anne Piponnier, « Les observatoires et l’observation », Communication & langages, 2012 : 20-28.
[ix] Yann Bertacchini, Jean-Jacques Girardot, et Gino Gramaccia, De l’intelligence territoriale. Théorie, Posture,
Hypothèses, Définitions, 2006, https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-01091465/document
[x] Ibid., 3-4.
[xi] Jean Bernard Chebroux et Pablo Dardel, op.cit.
[xii] Odile Bovar et Jean Peyrony, « Le cas français de l’Observatoire des territoires », DISP, volume 165, numéro 42,
2012 : 29.
[xiii]Ce concept renvoie, selon Gramsci, aux personnes à engagées à construire le discours soit de l’hégémon soit de la résistance. À cet égard, voir l’ouvrage suivant : Jean-Marc Piotte, La pensée politique de Gramsci. Ottawa : Éditions Parti Pris, 1970.
[xiv] Jean-Bernard Chebroux, « Les observatoires locaux : quelle méthodologie pour les conduire? », Socio-logos,
numéro 6, 2011, http://journals.openedition.org/socio-logos/2620.
[xv] Philippe Signoret, « Territoire, observation et gouvernance : outils, méthodes et réalités », Université de
Franche-Comté, 2011: 125-126, récupéré sur https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-00669081v1/document.
[xvi] Yann Bertacchini, Jean-Jacques Girardot, et Gino Gramaccia, op. cit. : 21.
[xvii] Ibid.: 20.
[xviii] Ibid.: 20.
[xix] Jean-Jacques Girardot et Serge Ormaux, L’observation territoriale, catalyseur et outil des partenariats
multisectoriels , 2008 https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-00767248/document
[xx] Philippe Signoret cité dans Marie Perney, L’observation territoriale: Être accessible, comparable et
mutualisable pour une meilleure gouvernance? , 2014,
http://www.adu-montbeliard.fr/fileadmin/Fichiers/Fond_documentaire/2014/…
[xxi] Emmanuel Roux, « L’observation des territoires en marche », Intercommunalités, 2012 : 6.
[xxii] Ibid. : 17.
[xxiii] Jonathan Durand-Folco, op. cit. : 9.
[xxiv] Ibid. : 11.
[xxv] Ibid. : 13.
[xxvi] Ibid. : 51.
[xxvii] Ibid. : 53-54.
[xxviii] Ibid. : 84.
[xxix] Ibid. : 84.
[xxx] Ibid. : 84.
[xxxi] Syrine Ben Slymen, « Acteurs locaux : quelles pratiques communicationnelles pour une valorisation
territoriale? », Communique, numéro 16, 2016, https://journals.openedition.org/communiquer/1901
[xxxii] Philippe Lemoisson, Michel Passouant, Pierre Martinand, Émilie Coudel, Jean-Philippe Tonneau, Vincent
Bonnal, et André Mirallès, Méthode de Conception d’Observatoires, 2008,
http://agritrop.cirad.fr/552414/1/document_552414.pdf
[xxxiii] Jean-Bernard Chebroux, « Les observatoires locaux : quelle méthodologie pour les conduire? » Socio-logos,
numéro 6, 2011, http://journals.openedition.org/socio-logos/2620
[xxxiv] Anne Piponnier, op.cit.
[xxxv] Ben Slymen, op. cit. : 29-30.
[xxxvi] Jonathan Durand-Folco, op. cit. : 12.
[xxxvii] « Forum des acteurs du développement de l’Outaouais: 11 octobre 2018 », Observatoire du développement en
Outaouais, 2011, https://uqo.ca/nouvelles/21968
[xxxviii] Dardel, op. cit. : 10.
par Alexandre Dubé-Belzile | Mar 16, 2021 | Analyses, International
Cet article est d’abord paru dans la réédition de notre recueil imprimé (In)visibilités médiatiques, disponible dans notre boutique en ligne.
Cet article porte sur les turbulences qui secouent le gouvernement de Juan Orlando Hernández, représentant du conservateur Partido nacional. Les professeur·e·s, les médecins et les étudiant·e·s manifestent leur insatisfaction et leur colère face au gouvernement de JOH, comme on le surnomme, qui a annoncé la privatisation de l’éducation et de la santé. Ces derniers développements sont peu surprenants étant donné les politiques du gouvernement hondurien depuis le coup d’État du 28 juin 2009, qui a délogé le président Manuel « Mel » Zelaya, élu démocratiquement en 2006. Le passage interrompu au pouvoir de Mel était caractérisé par des discours s’inscrivant dans la mouvance bolivarienne et le chavismo. Cette rhétorique et les actions qu’elle impliquait menaçaient les grands propriétaires et les multinationales dans la « république de bananes par excellence », dont la population avait été souvent caractérisée par un complexe d’infériorité des plus désolant1. À l’occasion du coup d’État, les forces conservatrices n’ont pas hésité à utiliser des méthodes peu scrupuleuses pour défendre la constitution, mot prononcé par les autocrates avec un certain zèle, comme le font les représentants de la dictature de l’Uruguay dans le thriller politique l’État de siège2. Comme dans le film, c’est par la « mano duro », la main forte, que les dirigeants conservateurs du Honduras ont combattu le mildiou, maladie affectant certaines plantes et métaphore utilisée par les généraux dans un autre thriller politique, Z3, afin de décrire les « maladies idéologiques » qui doivent être traitées avec le pesticide approprié, c’est-à-dire une solution de sulfate de cuivre. Cela dit, les images qui défilent sur les écrans ne sont pas celles d’une production cinématographique.
Sur place, nous avons pu constater comment la société vivait ces moments de sa vie politique. Attention, il ne s’agit pas d’un reportage sensationnaliste qui se limite à décrire les dégâts et montrer des images de pneus enflammés et de voitures renversées, pas plus que la police et l’armée tirant sur la foule, bien que ce soit des faits « hyperréels », pour utiliser l’expression de Jean Baudrillard4, au même titre que des gros plans de pénétration d’un vagin, d’une bouche ou encore d’un anus dans un film pornographique, qui nient et qui servent à nier le rapport de pouvoir, les structures idéologiques de telles productions de sens. Ce type de pornographie pourra sans doute être trouvée dans les dernières pages des publications des médias hégémoniques, pour aussi peu qu’on parle de la situation actuelle au Honduras. Nous nous sommes donc immergés dans la société hondurienne. Nous avons aussi reçu l’aide de Jorge, étudiant qui, face aux difficultés économiques de son pays, a dû abandonner ses études pour conduire un taxi tous les jours jusqu’à tard dans la nuit, malgré l’insécurité, pour subvenir aux besoins de sa famille. Il a eu l’amabilité de nous guider dans nos recherches.
À l’heure du dixième anniversaire du coup d’État du 28 juin 2009 au Honduras, il n’y a que peu d’occasions de se réjouir. Le 19 juin dernier sévissait une épidémie de dengue, une maladie potentiellement mortelle transmise par les piqûres de moustique, que les autorités avaient du mal à contrôler. L’État intimait la population d’éliminer toute étendue d’eau stagnante propice à la croissance de larves du moustique Aedes cineurus. Plus ou moins au même moment, l’armée était déployée dans le pays pour mettre fin aux espaces de prolifération dans lesquels se reproduisait une autre maladie, aux yeux du pouvoir évidemment, c’est-à-dire la maladie révolutionnaire.
Selon un journal local5, 77,5 % des cas de dengue en Amérique latine se retrouvent au Honduras. Le gouvernement a décrété l’état d’urgence dans 12 des 15 départements du pays, la maladie ayant causé, en date du 28 juin 2019, 34 décès répertoriés. La dengue pourrait-elle être une simple distraction de pouvoir par rapport aux véritables enjeux politiques? La volonté de l’État de se désinvestir de la santé et de l’éducation serait-elle à mettre en cause dans la propagation de la maladie et l’incapacité à y faire face? Rien ne va quand les services de santé d’un gouvernement achètent des médicaments essentiels qui s’avèrent des pilules de farine6. Dans tous les cas, cet état d’urgence coïncide avec la crise politique du pays, au sein de laquelle la répression pourrait bien avoir causé plus de morts, au-dessus d’une trentaine il y a un peu plus d’une semaine, selon certains groupes de défense des droits de la personne7.
Manuel « Mel » Zelaya, leader qui s’inscrivait dans la mouvance bolivarienne, a été banni du pouvoir en 2009, près de trois ans après son élection, parce que, selon le discours officiel, il avait proposé une urne référendaire pour convoquer une assemblée constitutionnelle, ce qui était, aux dires des putschistes, inconstitutionnel8. On le soupçonnait, disait-on, de vouloir modifier l’article de la constitution qui n’accordait qu’un seul mandat de quatre ans à chaque président élu. Les pouvoirs conservateurs se sont alors sentis investis de la mission de protéger la constitution et la République du Honduras contre ces forces qu’ils qualifient d’antisociales et de criminelles. Le gouvernement canadien, de son côté, comme les États-Unis, condamnait officiellement (et hypocritement) le coup, mais négociait directement avec les putschistes, en allant même jusqu’à entretenir d’étroites relations avec l’armée du pays et signer un accord de libre-échange9. L’Agence canadienne de développement international (ACDI) ayant financé un programme de formation sur les ajustements structurels en partenariat avec l’Université nationale autonome du Honduras (UNAH) de 2004 à 2010, autant dire que le coup d’État était préparé, ou du moins pas exclu10.
Dans notre article en ligne sur l’impérialisme canadien, dans lequel nous mentionnons le coup et la complicité du gouvernement canadien, nous avions décrit l’État, nous inspirant de la définition de l’idéologie de Slavoj Žižek, comme un tissu de fantasmes inconscients qui « structurent la réalité sociale »11 et qui rendent les contradictions du capital tolérables, voire, aux yeux de certain·e·s, acceptables ou louables. La constitution s’inscrit naturellement dans ces rituels qui assurent la survie du fantasme, comme ces justifications légales qui ont servi de prétexte à l’intervention de l’armée. Ce sont ces rituels que tentait d’ailleurs de défier Zelaya, un peu à l’image de Chavez qui a gouverné par référendum. Après le coup, Roberto Micheletti a été placé au pouvoir par les militaires comme président intérimaire. Ce dernier a alors suspendu, toujours au nom de la constitution, cinq droits constitutionnels, soit : la liberté personnelle (article 69), la liberté d’expression (article 72), la liberté de mouvement (article 81), l’habeas corpus (article 84) et la liberté d’association (article 78)12.
À l’occasion des élections qui ont eu lieu peu de temps après le coup, soit le 29 novembre 2009, malgré les droits suspendus, la répression et la censure des médias, Pepe Lobo Sosa, grand propriétaire agraire membre du conservateur Partido national, a été élu à la fonction présidentielle. Il est resté au pouvoir jusqu’en 2013, au moment où d’autres élections jugées frauduleuses ont amené au pouvoir Juan Orlando Hernández, surnommé JOH, issu de la même tendance politique. Cela dit, JOH a récemment dépassé le maximum de quatre ans, en entamant son deuxième mandat le 7 janvier 2018, grâce à la complicité de la même Cour suprême qui a condamné Mel Zelaya simplement pour sa volonté de convoquer une assemblée constitutionnelle. Salvador Nasralla, commentateur sportif devenu politicien, a formé l’Alliance de l’opposition contre la dictature (Alianza de Oposición contra la Dictatura). Cependant, lors des élections du 26 novembre 2017, alors que l’Alliance était en tête, la plateforme numérique des élections est « mystérieusement » tombée en panne. Au retour en service de la plateforme, JOH a pris le dessus pour finir en tête13. Il aurait ainsi remporté par 0,5 % des voix, tout en profitant de la bénédiction immédiate de Washington14 et pendant que le Canada continuait de soutenir son régime15.
Mel Zelaya a pu revenir au pays grâce à un accord signé en 2001. Il s’est manifestement radicalisé depuis sa mise à l’écart du pouvoir officiel16. Il est maintenant à la tête du parti Libre (Partido de la Libertad y de la Refundación). La formation se revendique du chavismo et, comme coalition de gauche, regroupe des tendances qui vont de la sociale démocratie à la gauche radicale17. Dans tous les cas, elle ne cache pas ses objectifs en affirmant que « la révolution est inévitable au Honduras »18. En ce qui concerne les manifestations, Zelaya encourage carrément la formation de « commandos insurrectionnels »19, c’est-à-dire une meilleure organisation de la révolte pour renverser JOH. Même s’il est difficile de savoir si un tel niveau d’organisation existe en ce moment de facto dans les rues, l’émergence d’une potentielle guérilla urbaine n’est pas à exclure. Pepe Lobo, de son côté et non sans un certain opportunisme, profite du mécontentement pour créer un nouveau mouvement avec un nom féminisant à l’espagnol et au ton quelque peu revendicateur : Tod@s para el cambio20. Ce mouvement initié par cette bête politique (Lobo veut dire « loup » en espagnol) risque peut-être de récupérer la révolte. Cela dépend de la manière dont les choses vont se poursuivre. Cela dit, il faut garder à l’esprit que ce dernier est tout aussi conservateur que JOH et que son mouvement ne rime pas à grand-chose d’autre qu’une tentative de se bâtir du capital politique. Après tout, il a été le premier président élu après le coup d’État, avec l’approbation de l’armée. Si la répression va en s’accroissant, et cela semble se produire, il y a malheureusement de fortes chances que beaucoup de dissident·e·s se déradicalisent et tentent de se débarrasser de JOH en se tournant vers un autre leader conservateur. Cela dit, il est tout aussi certain que d’autres se radicaliseront. Face à l’impasse et vu les conditions réunies, comme la perte de crédibilité de l’État et l’aura de légitimité de Zelaya, ancien président renversé avec lequel s’allient des personnalités qui ne sont pas a priori progressistes (comme Nasralla), il est possible de commencer à imaginer une révolution armée comme un réel espoir de sortir de la crise. Reste à voir le choix que les Hondurien·ne·s feront.
À l’intérieur du pays, les journaux restent plutôt laconiques en ce qui concerne la crise. Les articles traitant du sujet se retrouvent à la page 20, après plusieurs pages de publicité pour des téléviseurs et autres électroménagers, et ce, même si, au loin, on entend des cris et on peut sentir l’odeur des gaz lacrymogènes. Ce n’est pas que les journaux soient contrôlés par l’État, mais dans un pays où toute formation politique ou institution est subordonnée aux dynamiques du capital, à la « main invisible du marché »21, il n’est pas étonnant que les discours convergent. Heureusement, nous avons fait connaissance avec Jorge (nom fictif), ancien étudiant à l’UNAH, qui connaît encore bien la communauté estudiantine et qui a accepté de discuter avec nous. Nos entretiens ont vite pris l’allure de discussions amicales plutôt que d’entrevues formelles. Ce dernier, lorsque nous avons abordé le coup de 2009, a évoqué avec amertume les jours qui ont suivi, le couvre-feu qui obligeait à entreposer et à rationner l’eau et les vivres, la répression militaire, la violence. Il se souvient des élections qui ont mené JOH au pouvoir. La méthode d’achat de vote était bien simple : l’électeur·trice prenait discrètement une photo de son bulletin de vote et l’envoyait ensuite aux représentant·e·s du parti pour recevoir son paiement.
Au Honduras, explique-t-il, on milite le plus souvent pour un parti afin de gagner de l’argent, une question de survie. Les militant·e·s associé·e·s à un parti votent ou manifestent moyennant un paiement. Aussi, lorsqu’un gouvernement arrive au pouvoir, tou·te·s les fonctionnaires du gouvernement précédent sont congédié·e·s afin d’être remplacé·e·s par des militant·e·s du parti. Jorge est bien conscient aussi des souffrances prolongées engendrées par les politiques d’ajustements structurels du régime après le coup et ultimement, avec Juan Orlando Hernández aux commandes, les grands propriétaires, les multinationales et l’agriculture d’exportation accablant l’économie. La menace de faillite de l’entreprise nationale Hondutel est un des symptômes récents de la libéralisation22. Si Jorge était un étudiant plein d’espoir avant le coup, il a dû abandonner les études il y a cinq ans pour subvenir aux besoins de sa famille. Selon lui, il y a eu une alliance entre JOH, son parti et l’armée, cette dernière ayant depuis amassé beaucoup de pouvoir. Jorge semble toutefois désabusé, même par rapport à Mel et à ses plus récentes activités politiques, le croyant incapable de changer la situation. Nous l’avons accompagné avec sa famille aux alentours de la ville. Ils pensent aller en Espagne. Fuir est un leitmotiv au Honduras, comme si, avec le coup d’État, on s’en était pris même à l’espoir. En effet, près de 2600 Hondurien·ne·s ont demandé le statut de réfugié·e·s au gouvernement espagnol cette année23, et c’est sans compter celles et ceux qui tentent d’immigrer ailleurs, ou qui ont suivi la caravane migrante24. La conjointe de Jorge me disait : « Le Honduras est très dangereux », dessinant, avec des gestes restreints de son petit index, une carte du Honduras dans le vide. Pendant que nous discutions, son fils jouait dans l’herbe sous le regard de soldats armés de fusils d’assaut états-uniens. Des hommes et des femmes d’un âge avancé vendaient des bonbons et des cigarettes dans les rues. Au Honduras, le syndicalisme est pratiquement inexistant. Le salaire minimum est de 11 000 lempiras par mois (environ 581 $ canadiens), encore que beaucoup peinent à le gagner et que cela ne suffit pas pour nourrir une famille, surtout au regard des prix qui montent sans relâche.
« Ce qu’il nous faut, c’est une guerre civile », affirme Jorge, du haut du Picacho, mont qui surplombe Tegucigalpa, juste à côté de la statue du Christ, réplique de celle qui surplombe Rio de Janeiro. Les gauches latino-américaines qui fleurissaient il y a près de dix ans sont presque toutes tombées une à une. Que reste-t-il des révolutions au Nicaragua et à Cuba? Est-ce là vraiment ce à quoi aspirent les Latino-Américain·e·s? Difficilement, et si subsiste chez Jorge cette soif de pureté qui caractérisait peut-être l’engouement pour la révolution culturelle en Chine lors des évènements de mai 1968 en France, avec cette volonté d’éradiquer l’humain capitaliste pour engendrer un humain nouveau, on pourrait s’attendre à de nouvelles désillusions. Cela dit, au diable Fukuyama! L’histoire n’est pas terminée25. Jorge, de son côté, n’est pas prêt à se résigner à l’état des choses actuelles, affirme-t-il, alors que le jour s’éteint sur la capitale et que les rues deviennent désertes, menaçantes et dangereuses.
En dépit des apparences, la contestation n’est pas totalement décentralisée. Les médecins tenteraient d’en prendre les rênes et le collège des médecins du Honduras (CMH) voudrait ouvrir le dialogue avec l’ambassade des États-Unis26, manifestement désabusé de JOH. Il devait y avoir une plateforme de dialogue le 18 juin, mais personne n’y croit plus, ou, comme l’a si bien dit Jorge, il ne pouvait s’agir que d’une tentative de règlement entre le gouvernement et le collège des médecins, en excluant le reste de la population. Ce n’est pas par hasard que, selon Jorge, la prise de possession de l’université par les professeur·e·s et les étudiant·e·s atteignait son apogée autour de la faculté de médecine. L’ambassade des États-Unis se trouve en plein centre-ville et revêt presque autant d’importance que l’État au Honduras, si on exclut qu’elle puisse en faire partie. Le Collège des pédagogues et le Collège des professeurs d’éducation supérieure tentent aussi de mener le bal27, même si un grand nombre d’étudiant·e·s en colère et d’autres groupes s’adonnent au vandalisme et au pillage.
Récemment, des étudiant·e·s ont mis feu à des pneus devant l’ambassade de l’oncle Sam et, en réponse, cette dernière a annulé les entrevues pour les visas du 17 au 21 juin, comme pour châtier ses vilain·e·s enfants qui faisaient leur petite crise28. Nul doute que les services de renseignements sont actifs. Enfin, avec l’arrestation du frère du président, Juan Antonio « Tony » Hernández, pour trafic de cocaïne aux États-Unis, on pourrait être prêt·e à croire que les choses sont sur le point de basculer29. Cependant, le contraire ne serait pas si surprenant non plus. JOH restera-t-il au pouvoir comme l’aura fait un certain Manuel Noriega au Panama? Le dictateur panaméen a été pendant longtemps un collaborateur de la CIA et a amassé des fortunes grâce à des activités liées au narcotrafic, ce sur quoi les États-Unis ont fermé les yeux jusqu’au moment fatidique, lorsque le dictateur est devenu un peu trop indépendant pour Washington, ce qui a mené à l’invasion de Panama en 198930. À l’instar d’Hamid Karzai en Afghanistan31, JOH serait-il un autre chef d’État gravitant autour des activités de la CIA et du trafic de drogues?
Le capital cherche toujours à produire de la valeur et des débouchés. La drogue est sans doute l’une des plus parfaites commodités, et ce, parce qu’elle crée naturellement et sans plus d’effort des débouchés. Est-il surprenant que des États valets du capital en Amérique latine y soient mêlés? À cet égard, selon le principe des services de renseignements de la « dénégation plausible », les agences impliquées maintiennent des apparences trompeuses, et profitent à la fois du beurre et de l’argent du beurre, c’est-à-dire des profits du trafic de drogues et des recettes de ventes d’armes effectuées pour lutter contre ce même trafic, sans compter le contrôle politique, la dérégularisation des marchés et la plus profonde imbrication des entreprises étrangères32. Oliver North33? La Colombie34? Rien de nouveau à l’horizon. Souvenons-nous de la guerre du Vietnam, à mettre en parallèle avec le trafic de drogue qui a servi à la fois à financer le régime des « rebelles » du Vietnam du Sud tout en minant la révolte des populations afro-américaines en propageant l’héroïne dans leurs quartiers35. La même stratégie a été mise en œuvre en Afghanistan pour financer la résistance contre l’invasion soviétique36.
Le nom même des États-Unis d’Amérique sous-entend d’emblée, d’un point de vue idéologique, une mainmise sur le continent. On pourrait tout autant les appeler les États-Unis du monde. En parlant d’eux, Mao Tse Toung disait : « L’impérialisme est un tigre de papier »37. Aussi, Zhou Enlai, son ministre de l’intérieur, lorsqu’on lui a demandé, dans les années 1970, ce qu’il pensait des répercussions de la Révolution française, a répondu : « Il est un peu trop tôt pour le dire »38. Ainsi, tout porte à croire que « le tigre de papier » en question finira par pourrir ou par brûler, et que son allié du nord sera contraint de manger les restes de quelqu’un d’autre, ou mieux, de se métamorphoser radicalement. Enfin, pour le Honduras, l’avenir nous le dira.
Crédit photo : Fajrul Falah, Pixabay, https://pixabay.com/fr/photos/suite-%C3%A9meute-protestation-4506339/
1 Clifford Krauss, Inside Central America: Its People, Politics, and History, New York : Summit Books, 1991.
2 L’État de siège, réalisé par Costa-Gravas, Reggane Films, Euro International Film, Unidis et Dieter Geissler Filmproduktion, 1972.
3 Z, réalisé par Costa-Gavras, Valoria Films, Reggane Films et ONCIC, 1969.
4 Jean Baudrillard, Simulacres et simulation, Paris : Galilée, 1985.
5 « Ombudsman dice que Honduras requiere apoyo internacional para afrontar dengue », La Tribuna, 15 juin 2019. www.latribuna.hn/2019/06/15/ombudsman-dice-que-honduras-requiere-apoyo-i….
6 « El horrible caso de las pastillas de harina », El Heraldo, 15 juin 2019. www.elheraldo.hn/revistas/crimenes/1293598-466/selecci%C3%B3n-de-grandes….
7 Sandra Cuffe, « Honduras protest rackdown: Five things to know », Al Jazeera, 22 juin 2019. www.aljazeera.com/news/2019/06/honduras-protest-crackdown-19062122143938….
8 COHA, « 21st Century Socialism Comes to the Honduran Banana Republic », Council on Hemispheric Affairs, 25 mai 2009. www.coha.org/21st-century-socialism-comes-to-the-banana-republic/.
9 Tyler A. Shipley, Ottawa and Empire : Canada and the military Coup in Honduras, Toronto : Between the Lines, 2017.
10 Ibid.
11 George I. García et Carlos Guillermo Aguilar Sánchez, « Psychoanalysis and politics : the theory of ideology in Slavoj Žižek », International Journal of Zizek Studies, vol. 2, n° 3, 2008. zizekstudies.org/index.php/IJZS/article/view/125/125.
12 Pablo Ordaz, « Micheletti ordena el cierre de los medios de comunicación afines a Zelaya », El país, 28 septembre 2009. elpais.com/internacional/2009/09/28/actualidad/1254088802_850215.html.
13 COHA, op. cit.
14 « Conteo final del TSE da triunfo a JOH por 52,602 votos », La Prensa, 4 décembre 2017. www.laprensa.hn/honduras/1132076-410/tse-conteo_votos-resultado-eleccion….
15 Tyler A. Shipley, « Canada and Honduras: Election Fraud Is Only the Latest Outrage in an Eight Year Nightmare », Global Research, 12 décembre 2017. www.globalresearch.ca/canada-and-honduras-election-fraud-is-only-the-lat….
16 « Zelaya Ends Self-Exile and Returns to Honduras », Honduras Weekly, 29 mai 2011. web.archive.org/web/20110601165325/http:/www.hondurasweekly.com/national/3758-zelaya-ends-self-exile-and-returns-….
17 Sílvia Alvarez, « El Partido Libre es el nuevo instrumento de lucha de la resistencia hondureña », 31 octobre 2011. www.albatv.org/El-Partido-Libre-es-el-nuevo.html?lang=es.
18 Ibid.
19 « ’Mel’ Zelaya insiste en legalidad de los comandos de Libre », El Heraldo, 3 janvier 2019. www.elheraldo.hn/pais/1247091-466/mel-zelaya-insiste-en-legalidad-de-los….
20 « Pepe Lobo lanza movimiento Todos por el cambio », El Heraldo, 16 juin 2019. www.laprensa.hn/honduras/1293645-410/pepe-lobo-lanza-su-movimiento ; « “Pepe” Lobo presenta nuevo movimiento del Partido Nacional “Todos por el Cambio” », La Tribuna, 15 juin 2019. www.latribuna.hn/2019/06/15/pepe-lobo-presenta-nuevo-movimiento-del-part….
21 Adam Smith, An Inquiry into the Nature and Causes of the Wealth of the Nations, Londres : W. Strahan and T. Cadell Publisher, 1776.
22 « Reunión de emergencia para buscar el rescate de Hondutel », La Tribuna, 16 juin 2019. www.latribuna.hn/2019/06/16/reunion-de-emergencia-para-buscar-el-rescate….
23 « 2,600 hondureños piden asilo en España », La Prensa, 16 juin 2019. www.laprensa.hn/honduras/1293836-410/2600-hondurenos-piden-asilo-espana-….
24 John Holman, « Migrant Caravan : Hundreds using secret convoys », Al Jazeera, 14 juin 2019. www.aljazeera.com/news/2019/06/migrant-caravan-hundreds-secret-convoys-1….
25 Francis Fukuyama, The End of History and the Last Man, New York : Free Press, 1992. Fukuyama est, en quelque sorte, le penseur par excellence du néolibéralisme, Il a parlé de la chute de l’Union soviétique comme la fin de l’histoire, c’est-à-dire le moment où il fallait se rendre à l’évidence que la démocratie libérale était le meilleur système.
26 « La plataforma se maintienne en las calles previo a instalar su diálogo », El Heraldo, 14 juin 2019. www.elheraldo.hn/pais/1293398-466/la-plataforma-se-mantiene-en-las-calle….
27 « Plataforma sigue en movilización », La Tribuna, 17 juin 2019. www.latribuna.hn/2019/06/17/plataforma-sigue-en-movilizaciones/.
28 « Papá de joven acusado de quemar Embajada de EE UU : « No le hemos enseñado valores inapropiados » », El Heraldo, 1er juin 2019. www.elheraldo.hn/pais/1289548-466/pap%C3%A1-de-joven-acusado-de-quemar-e… ; « Embajada de Estados Unidos en Honduras cancela citas para visas del 17 al 21 de junio », El Heraldo, 15 juin 2019. www.elheraldo.hn/pais/1294693-466/embajada-de-estados-unidos-en-honduras….
29 Peter Asmann, « EE.UU. alega que hermano de presidente de Honduras es narcotraficante », InSight Crime, 26 novembre 2018. es.insightcrime.org/noticias/analisis/eeuu-alega-hermano-presidente-honduras-narco/
30 Eytan Gilboa, « The Panama Invasion Revisited: Lessons for the Use of Force in the Post Cold War Era », Political Science Quarterly, vol. 110, n° 4, 1995-96 : 539-562. doi.org/10.2307/2151883.
31 David Martin, « Karzai Brother: Drug Lord, CIA Darling? », CBS News, 28 octobre 2009. www.cbsnews.com/news/karzai-brother-drug-lord-cia-darling/.
32 Peter Dale Scott, American War Machine: Deep Politics, the CIA Global Drug onnection, and the Road to Afghanistan, Laham : Rowman & Littlefield Publishers, 2014.
33 Gary Webb, Dark Alliance : The CIA, the Contras, and the Crack Cocaine Explosion, New York : Seven Stories Press, 1998.
34 Geoff Simons, Colombia : A Brutal History, Londres : Saqi, 2004.
35 Larry Collins, « The CIA Drug Connection Is as Old as the Agency », The New York Times, 3 décembre 1993. www.nytimes.com/1993/12/03/opinion/IHT-the-cia-drug-connectionis-as-old-….
36 Ikramul Haq, « Pak-Afghan Drug Trade in Historical Perspective », Asian Survey, vol. 36, n° 10, 1996 : 945-963. doi.org/10.2307/2645627.
37 Extrait d’un entretien accordé par Mao Zédong à deux personnalités latino-américaines, « L’impérialisme américain est un tigre de papier », Perspective Monde, École de politique appliquée, Université de Sherbrooke, 16 juillet 1956. perspective.usherbrooke.ca/bilan/servlet/BMDictionnaire?iddictionnaire=1445.
38 Dimitris Fasfalis, « Le 4 juillet 1776. Le leur et le nôtre », Mediapart, 4 juillet 2018. blogs.mediapart.fr/dimitris-fasfalis/blog/040718/le-4-juillet-1776-le-leur-et-le-notre.
par Alexandre Dubé-Belzile | Jan 27, 2021 | Analyses
Le présent texte porte sur les implications politiques de la crise du coronavirus. Il ne se veut pas une répétition de ce que les autres médias ont pu affirmer sur la question ni une simple analyse de faits éprouvés. Il vise plutôt à poser un autre regard sur la circulation des discours qui gravitent autour de cette maladie et qui s’aventurent parfois hors des sentiers battus. Au risque de nous tromper, nous cherchons à dégager de nouvelles voies de critique du pouvoir. En effet, il s’agit de profiter d’un moment de crise de l’État afin d’opérer une dissection, en temps normal beaucoup plus difficile à effectuer. Nous abordons la crise du point de vue de l’économie politique critique grâce à une entrevue avec l’économiste Mathieu Perron-Dufour. Ce texte sera suivi d’un autre qui mobilisera une approche distincte relevant du poststructuralisme et de la pensée de Jean Baudrillard.
Pour bon nombre d’économistes, l’humanité serait au bord d’une crise économique mondiale. Le FMI a même annoncé la pire récession depuis le krach boursier des années 19301. Le néolibéralisme a déjà effrité les moyens de contrôle du marché et, ce faisant, a laissé libre cours à de fréquentes crises économiques, dont la crise internationale de la fin des années 2000 (2007-2009). Les politiques néolibérales ont entraîné, au Québec, la dissolution graduelle de l’État providence et la décrépitude notoire de ses systèmes d’éducation et de santé. Ces conditions ont, d’une certaine manière, jeté les bases de la crise économique qui résultera du coronavirus et, d’une manière plus importante, ont suscité la panique face à l’incapacité des structures déjà très fragiles à répondre à la crise. Le philosophe Michel Onfray a d’ailleurs souligné, dans une entrevue avec RT News, à quel point la subordination de l’État au Capital, depuis longtemps normalisé, s’avère maintenant catastrophique : « Emmanuel Macron ne dispose pas d’un autre logiciel que le logiciel maastrichtien qui suppose que le marché doit faire la loi.2 » Or, la situation en Amérique du Nord n’est pas si différente, même si ce sont d’autres accords, dont l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA), qui sont en vigueur. Le résultat est grosso modo le même; la règle d’or est la non-intervention, règle à laquelle on a assez longtemps hésité à déroger.
Par conséquent, et peut-être en apparente contradiction, voilà que l’État redeviendrait temporairement interventionniste. En Europe, malgré le Traité de Maastricht (1992)3, on laisse s’élever le taux d’endettement. Comme l’explique l’économiste Renaud Bouret, ce traité vise à limiter le déficit des pays membres de l’Union européenne à 3 % de leur PIB. Toutefois, face à cette crise inusitée, les gouvernements dépassent déjà largement ce seuil avec des déficits de près de 10 % dans certains cas4. Au Canada, même si la question de la dette avait fait couler beaucoup d’encre et que l’austérité était devenue, pour certains politiciens, une préoccupation primordiale5, voilà que l’on dépense d’énormes sommes pour la prestation canadienne d’urgence (PCU)6. L’objectif des mesures ainsi mises en en place est simple : assurer le maintien d’un pouvoir d’achat, une « solution miracle » qui consisterait en une « planche à billets7 », selon Bouret. Malheureusement, cette méthode fonctionne à condition que puisse se poursuivre la production de biens de consommation, ce qui n’est pas nécessairement le cas en situation de confinement8.
Plus précisément, les mesures prises par les États sont des « assouplissements quantitatifs ». Au Canada, elles consistent en un « rachat massif de titres de dette canadienne avec de la monnaie que la Banque du Canada crée pour l’occasion afin de fournir des liquidités aux marchés financiers ». Le gouvernement dépense ainsi, depuis le 1er avril 2020, 5 milliards par semaine en bons de la Banque du Canada. Le programme devrait durer au minimum un an pour un total d’au moins 250 milliards de dollars9. En conséquence, « la Banque du Canada se retrouve à détenir une bonne partie de la dette du gouvernement. En d’autres termes, une bonne part des nouveaux emprunts du gouvernement se retrouvent à être financés par une émission de monnaie, et une branche du gouvernement détient la dette encourue par l’autre », explique monsieur Perron-Dufour.
La situation actuelle suscite de nombreuses questions. Les États, valets du Capital, prennent des mesures pour assurer la survie de l’économie de marché. Malgré cela, les autorités n’ont pas nécessairement d’idées claires par rapport à ce que nous réserve l’avenir. Dans quelle mesure la crise sera-t-elle comparable à celle des années 1930? À quelles éventualités pouvons-nous nous attendre? Les prochains bouleversements nous feront-ils glisser vers l’austérité, vers la croissance, vers un retour de l’État providence, voire vers l’effondrement du capitalisme? Le Financial Times, par exemple, se fait rassurant et prévoit un retour à la normale en 2021. La Harvard Business Review, de son côté, va jusqu’à annoncer une croissance économique fulgurante à l’occasion de ce retour. La revue Foreign Policy, quant à elle, est plus pessimiste et envisage de nombreuses difficultés, surtout pour les pays du Sud, auxquels le FMI et la Banque mondiale continueront de proposer des ajustements structurels10.
Afin de mieux comprendre les différentes facettes de cette nouvelle crise économique, nous avons interrogé le professeur Mathieu Perron-Dufour, économiste à l’Université du Québec en Outaouais (UQO). Nous lui avons demandé dans quelle mesure il serait possible d’affirmer que la crise actuelle pourrait prendre les proportions de celle des années 1930. Pour lui, il y a lieu de nuancer. Il souligne d’abord les différences qui séparent les crises les unes des autres et la difficulté de prévoir les conséquences qu’elles auront à long terme. Malgré leurs divergences, ces analyses ont en commun d’offrir une réflexion exempte de toute critique à l’endroit du système capitaliste, dont les faiblesses se font de plus en plus évidentes. Monsieur Perron-Dufour fait référence à un billet de blogue de Pierre Beaudet, sociologue à l’UQO, qui affirme que la crise pourrait bien être une excuse pour sabrer encore davantage les dépenses publiques. Aussi, selon Beaudet, il est important, plus que jamais, de comprendre que la situation actuelle est en grande partie le résultat d’une précarisation des services publics11. Cet appauvrissement n’a pas cessé de s’approfondir dans les dernières décennies12. Au Québec, comme l’affirme Beaudet, l’Institut économique de Montréal propose d’aider les entreprises en offrant des exemptions de taxes, ce qui signifie que la population paiera la note, et ce, pendant longtemps13.
Cela dit, alors que Bouret annonce une austérité nécessaire pour éponger ces dettes14, monsieur Perron-Dufour réfute d’emblée cette position. Pour lui, « pas besoin d’austérité future pour couvrir les emprunts du gouvernement ». En d’autres mots, le fardeau des 704 167 000 000 $ en date de mars 2020 ne pèse pas sur nos épaules15. Pour lui, même s’il est fort probable que les gouvernements mettent en place des mesures d’austérité après la crise, il s’agit d’un choix politique et non d’une absolue nécessité pour ces derniers. En somme, cela n’a rien à voir avec cette idée de « vivre selon nos moyens16 ». D’une part, les investissements de l’État sont partiellement récupérés au moyen de taxes. D’autre part, un État n’a pas vraiment à rembourser ses dettes, rappelle M. Perron-Dufour, puisqu’un État a une durée théorique indéfinie, et ce, même si les institutions financières internationales cherchent à faire pression sur les gouvernements à cet égard. En effet, chaque fois qu’un prêt vient à échéance, l’État peut tout simplement réemprunter. De plus, le Canada emprunte à un taux d’intérêt inférieur à l’inflation et au taux de croissance économique (moins de 1 %17), ce qui ne devrait pas être un problème, à condition de penser à long terme. Même en ne payant pas les intérêts, la dette impayée continuerait donc de diminuer. Enfin, comme la dette du Canada est en dollars canadiens, le pays garde le plein contrôle sur cette dernière18.
Il pourrait être envisagé, contrairement à ce que l’Institut économique de Montréal propose, de taxer plutôt les multinationales pour payer la note, mais il y a fort à parier que l’élite néolibérale ne prendra même pas en considération cette avenue. Nous avons aussi abordé avec monsieur Perron-Dufour l’attitude de Donald Trump et de Jair Bolsonaro, qui tentent d’en faire le moins possible dans la gestion de la crise, c’est-à-dire en limitant toute intervention qui pourrait ralentir les activités économiques. En effet, il est dans l’intérêt des classes dirigeantes de faire en sorte que l’économie continue de fonctionner à tout prix. Il est également vrai que ces dernières en profitent pour mener en douce ce qui risque de causer le mécontentement de la population. Pour Mathieu Perron-Dufour, il serait difficile d’envisager un retour à l’État providence à long terme. Comme le dit Romaric Godin, après « la crise sanitaire, la crise économique va prendre son autonomie19 ». En effet, la récession qui nous attend n’a pas encore commencé parce que l’État a suspendu le système économique en injectant un simulacre de fonctionnement normal, c’est-à-dire en se substituant au marché, permettant ainsi aux ménages de consommer et aux entreprises de produire aux frais de l’État. Dans les mots de Romaric Godin, on « congèle l’économie » ou on applique un « socialisme temporaire20 ».
Cependant, cette mesure n’empêchera pas les conditions de se détériorer, surtout que même après un déconfinement partiel, certains secteurs comme la restauration et l’industrie du spectacle continueront de faire l’objet de restrictions pendant longtemps21. Deux économistes proches d’Emmanuel Macron, Gilbert Cette et Philippe Aghion, verraient la crise actuelle comme un « un moyen d’accélérer la “destruction créatrice” de l’économie en favorisant sa “numérisation”22 ». Cela se traduirait par une continuation, et même par une accélération de l’application de la pensée néolibérale, par exemple en offrant du soutien aux entreprises d’innovation technologique et en laissant le choix au marché en ce qui a trait aux emplois à éliminer. Selon Godin, c’est sans doute cette stratégie qui sera mise en œuvre, ce qui risquera d’engendrer encore plus de précarisation de l’emploi.
D’ailleurs, avec des mesures qui favorisent les entreprises, les populations laissées pour compte : les régimes politiques rendus plus autoritaires par la crise risquent aussi de provoquer des insurrections de plus en plus fréquentes et de l’instabilité politique23. Nous voyons, depuis un certain temps, des émeutes aux États-Unis en réaction au racisme systémique et à la violence à l’égard des Afro-Américains, et plus particulièrement à la mort controversée de George Floyd24. Plusieurs incidents ont suivi ce dernier, et la réaction du gouvernement de Donald Trump a été des plus hostiles25. Ce n’est qu’un exemple parmi tant d’autres d’instabilité en temps de COVID-19.
Enfin, historiquement, les crises économiques ont permis une accélération de la concentration du capital entre les mains d’un plus petit nombre d’entreprises, les entreprises nationales cédant la place aux multinationales26. La crise causée par le coronavirus risque par ailleurs de donner lieu à une concentration du pouvoir économique démesurée et à des régimes plus totalitaires. L’extrême droite pourrait sans doute aussi profiter de la crise, les propos de Donald Trump servant de temps à autre de baromètre pour les groupes d’extrême droite fascistes et néonazis dont il reprend beaucoup les horizons de revendication27. Cette conclusion sera en quelque sorte le point de départ de la deuxième partie du présent texte, qui traitera des relations entre la crise de la COVID-19 et le pouvoir, et ce, au regard de la pensée poststructuraliste et, plus précisément, de celle de Jean Baudrillard.
1 Al Jazeera, « Pandemic will cause worst recession since Great Depression: IMF ». Al Jazeera, 9 avril 2020, récupéré sur https://www.aljazeera.com/ajimpact/pandemic-worst-recession-great-depression-imf-200409191924374.html (Consulté le 4 novembre 2020).
2 RT France, « “Le roi est nu” : Michel Onfray tacle la gestion par Macron de la crise du coronavirus », mars 2020, récupéré sur https://francais.rt.com/france/73057-le-roi-est-nu-michel-onfray-tacle-gestion-macron-crise-coronavirus (Consulté le 4 novembre 2020).
3 Renaud Bouret, « La “planche à billets”, solution miracle à la crise du coronavirus? », 2020, récupéré sur https://rei.ramou.net/doc/sup07-VirusDeWuhan.htm (Consulté le 4 novembre 2020).
4 Ibid.
5 Hélène Buzzetti, « Trudeau n’envisage pas d’austérité pour éponger la dette », Le Devoir, 1 mai 2020, récupéré sur https://www.ledevoir.com/economie/578096/trudeau-n-envisage-pas-d-austerite-pour-eponger-la-dette (Consulté le 4 novembre 2020).
6 Radio-Canada, « Fin de la PCU pour tous les Canadiens », 27 septembre 2020, récupéré sur https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1736901/fin-pcu-prestation-canadienne-urgence-assurance-emploi (Consulté le 4 novembre 2020).
7 Renaud Bouret, Op. cit., note 3.
8 Ibid.
9 Renaud Bouret, Op. cit., note 3.
10 Pierre Beaudet, « La crise vue d’en haut », Le blogue de Pierre Beaudet, 20 avril 2020, récupéré sur https://www.pressegauche.org/La-crise-vue-d-en-haut (Consulté le 4 novembre 2020).
11 Pierre Beaudet, Op. cit., note 10.
12 Jim Stanford, « Canada joins the QE club: What is quantitative easing and what comes next? », Behind the numbers, 2020, récupéré sur http://behindthenumbers.ca/2020/04/08/canada-joins-the-qe-club-what-is-quantitative-easing-and-what-comes-next/ (Consulté le 4 novembre 2020).
13 Pierre Beaudet, Op. cit., note 10.
14 Renaud Bouret, Op. cit., note 3.
15 https://www150.statcan.gc.ca/t1/tbl1/fr/tv.action?pid=1010000201 (Consulté le 4 novembre 2020).
16 Bégin, Alexandre, Mathieu Dufour, et Julia Posca. 2019. « Dette publique canadienne : exploration de quelques idées reçues ». https://cdn.iris-recherche.qc.ca/uploads/publication/file/DF_WEB_IRIS.pdf (Consulté le 4 novembre 2020).
17 https://www.bankofcanada.ca/rates/interest-rates/canadian-bonds/ (Consulté le 4 novembre 2020).
18 Il est à noter que cela pose vraiment problème pour les pays dont la dette est en monnaie étrangère, car ces derniers doivent constamment être à la recherche de ces devises, qu’ils ne contrôlent pas, pour payer leur dette.
19 Romaric Godin, « Quelles politiques face à la crise économique? », Mediapart, 5 mai 2020, récupéré sur https://www.mediapart.fr/journal/france/050520/quelles-politiques-face-la-crise-economique (Consulté le 4 novembre 2020).
20 Ibid.
21 Lecomte, Anne Marie. 2020. « Novembre pourrait voir la fin de 60 % des restaurants au Canada, prédit l’industrie ». Radio-Canada, 27 août 2020. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1729316/fermeture-covid-campagne-chambre-commerce-aide (Consulté le 4 novembre 2020).
22 Ibid.
23 Pierre Beaudet, Op. cit., note 4.
24 Al Jazeera News, « George Floyd: Prosecutors seek tougher sentences for accused cops », Al Jazeera, 29 août 2020, récupéré sur https://www.aljazeera.com/news/2020/08/george-floyd-prosecutors-seek-tou… (Consulté le 4 novembre 2020).
25 Al Jazeera and News Agencies, « Trump denies systemic racism, pushes “law and order” in Kenosha ». Al Jazeera, 1 septembre 2020. https://www.aljazeera.com/news/2020/09/trump-denies-systemic-racism-pushes-law-order-kenosha-200901203137937.html (Consulté le 4 novembre 2020).
26 À cet égard, voir (Perron-Dufour 2012).
27 RT News, « Coronavirus : Donald Trump appelle à “libérer” plusieurs États américains confinés », RT News, 18 avril 2020, récupéré sur https://francais.rt.com/international/74216-coronavirus-donald-trump-appelle-liberer-plusieurs-etats-americains-confines (Consulté le 4 novembre 2020).