Madre Ayahuasca : étreinte avec la panacée amazonienne

Madre Ayahuasca : étreinte avec la panacée amazonienne

En collaboration avec Luisina Sosa Rey

Le présent article fait état de mon expérience avec des chamanes dans le centre de retraite spirituelle Gaia Sagrada, près de Cuenca, en Équateur1https://gaiasagrada.com/. Mon approche fait écho au journalisme gonzo et l’absence de distance critique est absolument intentionnelle. J’ai tenté de plonger dans la pensée chamanique pour mieux la comprendre. Qui plus est, pour apprécier pleinement l’expérience d’état de conscience non-ordinaire2Terme utilisé par Stanislav Grof pour désigne les expériences psychédéliques. Nous entendons le terme comme moins péjoratif. Voir :
Grof, Stanislav. 1975. LSD: Doorway to the Numinous. New York : Viking Press.
Grof, Stanislav, et Hal Zina Bennett. 1993. The Holothropic Mind: The Three Levels of Human Consciousness and How They Shape Our Lives. New York : HarperCollins Publisher.
de l’Ayahuasca, l’abandon est nécessaire, l’abandon de soi aux multiples réalités possibles et l’abandon des dogmes du quotidien qui peuvent nous asservir dans les sociétés de consommation. L’« état de  conscience non-ordinaire » est un terme emprunté à Stanislav Grof, psychiatre tchèque et pionnier de la recherche psychédélique dans les années 1950. Ce terme se veut non-péjoratif et désigne les effets des enthéogènes par opposition à la conscience altérée ou à l’hallucination. Le terme « enthéogène » signifie : qui « génère le sentiment de Dieu en soi, qui donne le sentiment du divin »3https://fr.wiktionary.org/wiki/enth%C3%A9og%C3%A8ne#:~:text=Adjectif,-Si…(Pharmacologie)%20(En%20parlant%20d,donne%20le%20sentiment%20du%20divin..  Je ne prétends pas avoir totalement réussi cet abandon, mais je pense avoir été en mesure de transmettre ce qui a peu été exprimé auparavant dans une approche anti-hégémonique, c’est-à-dire de lutte contre l’oppression.

Dans le cadre de ce texte, je tente d’aborder l’intersectionnalité entre certaines formes de chamanisme autochtone et les pensées écologique, anti-impérialiste, féministe ou encore, de manière plus générale, révolutionnaire. Je m’inspire, d’une part, de mon expérience lors de cérémonies d’Ayahuasca et de San Pedro en Équateur et, d’autre part, de mes propres recherches en épistémologie qui visent à remettre en question le projet politique impérialiste de l’épistémè actuel, c’est-à-dire le système du savoir à un lieu et une époque donnée. Ce système est responsable de la marginalisation de nombreux savoirs, dont les savoirs autochtones et les savoirs chamaniques.

Foisonnement d’intersections : la pensée adaptogène chamanique

La spiritualité révolutionnaire préoccupait d’ailleurs grandement José Carlos Mariatégui, dont la pensée est cruciale pour la pensée révolutionnaire dans les Amériques. Selon le penseur marxiste-léniniste, les autochtones devraient être au-devant de tout processus révolutionnaire digne de ce nom et au-devant de la théorisation qui doit mener à la révolution4Mariátegui, José Carlos. 1998. 7 Ensayos de interpretación de la realidad peruana. Lima, Peru : Biblioteca Amauta, p.49 dans les Amériques. Cela s’explique par le fait que tous les enjeux sociaux, économiques et politiques qui touchent aux systèmes oppressifs dans les Amériques nous ramènent inéluctablement au génocide qui a mené à la construction de ses États et de leurs systèmes politiques actuels. La pensée chamanique me fait abonder en ce sens. Si certains mouvements d’extrême gauche sont souvent dénoncés comme étant sectaires, la réponse à ce problème est peut-être une ouverture plus formelle et plus manifeste aux spiritualités marginalisées et colonisées. Les chamanes dont j’ai fait la connaissance semblent aussi, à mon sens, mieux comprendre la santé que certains médecins, étant donné que leur approche dépasse le cadre rigide de la médecine occidentale et tient compte de l’interdépendance de la santé spirituelle, corporelle et mentale. Cela étant dit, ce n’est pas la seule forme de médecine holistique.   

Au cœur de la pensée et de l’expérience chamanique se trouve l’idée de guérison de diverses maladies : la haine, le sexisme, le spécisme, l’homophobie, la transphobie ou encore l’avarice des multinationales qui détruisent les forêts. Dans ce texte, j’essaie de souligner l’importance cruciale d’une ouverture aux spiritualités marginalisées, ce qui est nécessaire, à mon avis, à toute pensée ou axe de pensée anti-hégémonique. En fait, la solution même aux limites actuelles de certains types de pensée hégémonique pourrait bien être trouvée dans la spiritualité chamanique elle-même, dans son caractère nomade et « adaptogène »5Fericgia, cité dans Luna, Luis Eduardo, et Steven F. White. 2016. Ayahuasca Reader: Encounters with the Amazon’s Sacred Vine. Synergetic Press, p.6, caractère qui se retrouve chez toutes les ethnies qui utilisent la plante médicinale :

Ce processus comprend également l’appropriation chamanique de n’importe quelle et de toute métaphore relative au pouvoir, que ce soit la réception de Saintes Écritures, la radio, des allumettes magiques, des pilules blanches, des pharmacies, des armes de guerre moderne et des OVNI.6« This process also involves the shamanic appropriation of any and all power-metaphors, including received books, radios, magic matches, white pills, drugstores, contemporary weapons of war, and UFOs. », Ibid.

À titre d’exemple, la croyance en les extraterrestres est omniprésente dans la pensée chamanique. J’ai eu des conversations avec des chamanes qui me racontaient, comme si c’était tout naturel, de nombreuses rencontres avec des extraterrestres, des êtres qui seraient interdimensionnels, donc invisibles dans des états de conscience ordinaires, mais tout de même bienveillants. L’idée à retenir ici n’est pas la question de la véracité de cet énoncé, du point de vue de la réalité objective, mais bien l’illustration de cette faculté adaptogène qui fait en sorte que des métaphores, essentiellement, sont empruntées à tous les horizons pour exprimer des réalités abstraites, qui peuvent être exprimées tant de manière spirituelle qu’artistique, selon les affinités de chacun·e. Par ailleurs, l’Ayahuasca est parfois appelée Ayer, hoy y mañana (hier, aujourd’hui et demain) et pour les chamanes, elle est associée à une vision du monde selon laquelle le temps n’existe pas7Knight, Michael Muhammad Knight. 2013. Tripping with Allah : Islam, Drugs and Writing. Berkeley, CA : Soft Skull Press, p.19. Cela n’est pas étranger au débat philosophique entre présentéisme et éternalisme. Dans le premier cas, seul le présent existe. Le passé a cessé d’exister et le futur n’existe pas encore. Pour l’éternalisme, le passé et le futur existent tout autant que le présent, mais en d’autres lieux dans l’univers8Noonan, Harold W. 2013. « Presentism and Eternalism ». Erkenn, no 78 : 219‑27, p.219-220. Ce point de vue est connexe au quatre dimensionalisme, qui voit le temps comme une quatrième dimension9Rea, Michael C. 2003. « Four-dimensionalism ». Dans The Oxford Handbook of Metaphysics. 1‑59. Oxford University Press, p.1. Pour d’autres, le temps n’existe tout simplement pas, position similaire à celles des chamanes10McTaggart, J. Ellis. 1908. « The Unreality of Time ». Oxford University Press 17 (68) : 457‑74, p.457-458 ou encore de certaines écoles bouddhistes11Miller, Kristie. 2017. « A Taxonomy of Views about Time in Buddhist and Western Philosophy ». Philosophy East and West 67 (3) : 763‑82.. Dans le soufisme,

la relation entre le réel et le cosmos est comme la relation entre l’eau et la neige[…] Il y a un va-et-vient qui se produit au sein de l’éternité sans commencement et sans fin et en chaque instant, puisque, à chacun de ces instants, le cosmos revient à la réalité pour ensuite retourner au-delà, comme les vagues de l’océan12«The relationship of the Real to the cosmos is like the relationship of water to snow[…]The issuing forth and returning take place in eternity without beginning, eternity without end, and in all temporal moments, since at each moment the cosmos goes back to the Reality and comes out from the Reality, like the waves of the ocean. » Source : Khwāja Khurd, cité dans Muhammad U Faruque, « Sufism contra Shariah? Shah Wali Allah’s Metaphysics of Wahdat al-Wujud ». Journal of Sufi Studies, 2016 no 5 : 27‑57..

 Comme le soulignait Christine, qui dirige la retraite spirituelle ou j’ai passé une semaine, la science tente d’expliquer la spiritualité, sans nécessairement réussir. Christine est une chamane étatsunienne qui a étudié auprès des autochtones dinés (autodénomination du groupe plus connu sous le nom de Navajos) pendant de nombreuses années. Pour Don Mauricio, un autre chamane originaire du Chili que j’ai eu le plaisir de rencontrer, la musique est un médicament. Il est lui-même un musicien accompli en Amérique latine et fabrique ses propres instruments13Voir https://www.youtube.com/watch?v=rdYFx2UyG3s. Il est membre du groupe Altiplano de Chile14Voir https://www.youtube.com/watch?v=g5JtdHzBno0. En autres mots, dans le chamanisme, la création artistique est une activité hautement spirituelle qui permet donc d’en comprendre davantage que la science. Créer des arts visuels, de la musique, de la poésie, c’est développer une relation avec l’invisible, avec la réalité divine, mais c’est aussi un instrument thérapeutique puissant.

Selon Pierre Clastres, anthropologue anarchiste qui s’est spécialisé dans l’étude des sociétés sans État, on trouve certaines sociétés autochtones « où les détenteurs de ce qu’ailleurs on nommerait pouvoir sont en fait sans pouvoir, où le politique se détermine comme champ hors de toute coercition [ou] subordination hiérarchique »15Pierre Clastres, La société contre l’État : recherches d’anthropologie politique, 11.. Il s’intéresse plus particulièrement au cas de la tribu Tupinambà, dont ses chefs ne détenaient aucun pouvoir, contrairement aux monarchies absolues qui régnaient en Europe à l’époque de la colonisation16Ibid., p.14.. Or, les autochtones guaranis étaient des sociétés chamaniques et c’est là une autre raison de tirer des connaissances des savoirs autochtones, avec toute l’humilité et le respect nécessaires. Le politique dans leur société aurait existé avant la politique comme nous l’entendons, mais elle serait en même temps apolitique parce qu’elle ne serait pas porteuse de pouvoir, mais plutôt de son auto abolition. À cet égard, les sociétés autochtones seraient détentrices de formes de savoir qui touchent ce que nous appelons l’écologie, l’anti-impérialisme et le féminisme, mais qui existaient bien avant l’émergence de ces disciplines et courants de pensée qui sont aujourd’hui intégrés dans l’épistémè européenne dominante, c’est-à-dire la superstructure du savoir.  

Le caractère adaptogène de la pensée chamanique serait une cannibalisation (au sens de l’école brésilienne de la traduction cannibale17Oswaldo de Andrade, « Manifeste anthropophage/Manifesto antropófago (Traduction de Michel Riaudel) ». Revue Silène, Centre de recherches en littérature et poétique comparées de Paris Ouest-Nanterre-La Défense, 2010. http://www.revue-silene.comf/index.php?sp=liv&livre_id=143.
Alexandre Dubé-Belzile, « Écocannibalisme: contre-attaque esthétique sdes discours anthropocentriques ». Dans L’effondrement du réel: imaginer les problématiques écologiques à l’époque contemporaine. Val d’Or : L’Esprit Libre, 2020.
Alexandre Dubé-Belzile, « A Reappreciation of Cannibal Translation as Critique of Ideology ». Linguistic and Literature Review, 2019, 5 (2) : 7‑87.
), une sorte de contre-appropriation culturelle anti-hégémonique. Le chamanisme, même s’il n’est en rien homogène et plutôt nomade et en constante transformation, s’assure au moins, dans son ensemble, de ne rien devoir à la culture blanche. La culture et la science des blancs deviennent des outils pour expliquer leur vérité, sans toutefois que ces simples métaphores de pouvoir puissent en atteindre la complexité et l’exhaustivité et sans en diminuer le pouvoir. Même les intersections féministe et révolutionnaire ne sont que des moyens d’exprimer des éléments qui se trouvent déjà dans la pensée chamanique. Il est important de préciser que les chamanes considèrent le savoir qu’ielles acquièrent et transmettent comme antédiluvien. L’écologie est déjà pratiquée de manière saillante par les chamanes, qui considèrent la faune et la flore comme étant dotées d’une conscience avec laquelle on peut communiquer. En effet, la voix de l’Ayahuasca devenant la voix de la faune et de la flore, sa traductrice. L’expérience transpersonnelle18Expression de Stanislav Grof. Voir les ouvrages susmentionnés. avec madre ou mère Ayahuasca favorise l’épanouissement des solidarités avec la flore, la faune et les peuples autochtones victimes de la déforestation19Op. Cit., note 5, p.vii. Pour les chamanes, mère Ayahuasca serait « le cordon ombilical vers le cosmos »20Op. Cit., note 5, p. 16.

Pour ce qui est de l’angle proto-féministe à proprement parler, mère Ayahuasca est considérée comme une énergie féminine, qui renvoie à un grand principe féminin, principe que j’ai pu embrasser totalement lors de mon expérience. Ce principe féminin n’a rien à voir avec une conception binaire du genre. Comme le masculin, il s’agirait d’une forme d’énergie qui traverse l’univers de part et d’autre et se retrouve dans chaque personne. L’idée de principe ici renvoie à une essence, mais qui se retrouve de manière diffuse dans tout ce qui existe. Cette conception d’énergie traverse les cultes et les époques et diverses traditions l’associent plus spécifiquement à divers éléments et caractéristiques. Dans la tradition hermétique, le principe féminin serait celui de l’inconscient21Voir https://www.sacred-texts.com/eso/kyb/kyb16.htm. Dans le Sanatana Dharma (endonyme de l’Hindouisme), ce principe serait Shakti, l’énergie créatrice et dynamique22Voir https://asiasociety.org/education/shakti-power-feminine. Kenneth Grant, qui avait été secrétaire d’Aleister Crowley et qui a étudié les traditions spirituelles de l’Inde, accordait à ce principe une place importante dans sa magie sexuelle. Par ailleurs, Crowley considérait la prostituée de Babylone (à l’encontre de l’image biblique) comme bienveillante et donnant accès aux mondes au-delà du nôtre23Levenda, Peter. 2013. The Dark Lord: H. P. Lovecraft, Kenneth Grant and the Typhonian Tradition in Magic. Lake Worth, Florida : Ibis Press..

J’ai pu me rendre à l’évidence qu’auparavant, une mauvaise compréhension de mes désirs faisait obstacle à une étreinte profonde du féminin. Et je dis étreinte, car l’expérience elle-même de l’Ayahuasca était une union extatique, comme un immense orgasme féminin, féminin parce que tellement plus puissant, de plusieurs heures. En fait, le problème est que la masculinité est malade, affligée par une volonté de possession dans l’amour, l’appropriation de ce qui, dans une vue étroite, suscite le désir. Au fond, selon une compréhension mystique, c’est la divinité elle-même qui suscite le désir pour elle-même dans le cœur de l’amant·e. Par conséquent, ce qui inspire soi-disant le désir de l’autre n’est rien d’autre que la divinité et ses émanations dont cet·te autre se fait porteur·euse. L’Ayahuasca enseigne donc à servir le principe féminin plutôt que de l’asservir.

 J’ai depuis également retrouvé ces vérités dans le tantrisme, mouvement spirituel originaire de l’Inde qui transcende diverses communautés hindoues et bouddhistes. Ce mouvement spirituel regroupe des idées relatives, d’une part, au principe créateur féminin, et, d’autre part, aux pratiques sexuelles visant à atteindre des états de conscience non-ordinaire. Par des pratiques sexuelles visant à prolonger la durée du plateau de l’orgasme, l’objectif est ainsi de pouvoir produire des visions. Cette utilisation de l’énergie sexuelle comme enthéogène est toutefois controversée, associée au mouvement New Age et certains groupes sectaires, dont je ne me revendique pas du tout, mais je reconnais la valeur du symbolisme et des méthodes d’auto-exploration ainsi fournies, indépendamment de tout dogme ou de toute dérive. Aussi, comme je tente dans ce texte de nous plonger dans la pensée chamanique, il est tout à fait concevable d’interpréter le tantrisme comme porteur de métaphores de pouvoir pour représenter quelque chose qui existe déjà dans le chamanisme. En effet, l’énergie sexuelle y symboliserait une forme de pouvoir qu’on peut avoir sur soi-même ou sur les autres.

Le tantrisme propose également certaines méthodes pour aller au-delà des acquis de la révolution sexuelle des années 1960. Cette révolution, qu’on peut d’ailleurs interpréter comme un mouvement pour l’accès sexuel, c’est-à-dire la possibilité d’avoir des rapports sexuels à l’extérieur de l’institution du mariage, ne tient pas compte du caractère sacré de la sexualité. Sans une nouvelle compréhension plus profonde de la sexualité, celle-ci n’a pas pu offrir un nouvel horizon de sens, pourtant indispensable à toute pensée révolutionnaire24À cet égard, voir le film WR : Mysteries of the organism (1971) de Dušan Makavejev, inspiré du freudomarxiste Wilhelm Reich, théoricien précoce, entre autres, de la révolution sexuelle.. J’entends par là que la sexualité postrévolutionnaire (si on considère la révolution sexuelle comme une véritable révolution) a reproduit les rapports de pouvoir qui existaient auparavant au sein des institutions, sans engendrer une sexualité de libération. Le tantrisme et le chamanisme amènent une dimension spirituelle, un caractère sacré, à la sexualité. Une notion de libération de la sexualité par elle-même, une libération qui passe par une adoration du principe féminin25Margo Anand, The Art of Sexual Ecstacy: The Pth of Sacred Sexuality for Western Lovers (TarcheePerigree, 1990), 1‑8. Il est à noter que, même si cette source ne suffirait pas pour appuyer toute une analyse du tantrisme, dans  une optique de réappropriation chamanique, nous croyons que cela convient, comme elle épure les méthodes des dogmes ou des notions plus strictement religieuses, une idée chère au chamanisme et à Christine.. En bref, mère Ayahuasca m’a fait comprendre la femme comme étant notre porte vers cet univers et la porte vers l’au-delà, les autres dimensions, les univers parallèles, les paradis et les enfers.

Pourquoi l’Ayahuasca?

Si j’avais à faire un parallèle avec une expérience antérieure à la mienne, ce serait avec celle de l’écrivain étasunien converti à l’Islam Muhammad Michael Knight, qui raconte son expérience dans son livre Tripping with Allah : Islam, Drugs and Writing. Comme il l’explique d’entrée de jeu dans son livre, l’Ayahuasca n’a rien à voir avec les drogues au sens conventionnel du terme. C’est aussi ce qu’affirmait Titi un des chamanes qui m’a guidé pendant une des cérémonies. Titi, autochtone guarani originaire du Brésil, a mentionné qu’il considérait les expressions « drogues », « hallucinogènes » ou « psychédéliques » comme étant péjoratives. Il insistait sur le terme « enthéogène ». Dans tous les cas, comme le dit Knight :

Même mes ami·e·s musulman·e·s qui font de la cocaïne ne veulent pas se joindre à moi pour de l’Ayahuasca, mais ils ne font pas de la cocaïne pour leur croissance spirituelle. La cocaïne c’est agréable, pas l’Ayahuasca. La cocaïne, c’est pour les gens qui aiment faire la fête et l’Ayahuasca, c’est pour les gens qui aiment se vomir et se chier dessus et voir Muhammad voler dans l’espace sur un jaguar. Il n’est donc pas étonnant que ces deux activités attirent différents types de personnes26« Not even my Muslim friends who do coke want to join me for ayahuasca, but they’re not doing coke for the sake of spiritual growth. Coke is fun, and ayahuasca is anti-fun. Coke is for people who like to party, and ayahuasca is for people who like throwing up and shitting themselves and seeing Muhammad flying through space on a jaguar. I guess it’s understandable that these experiences attract different crowds. », Op. Cit., note 7, p.3..

En effet, la cocaïne poursuit une euphorie instantanée et une impression de toute puissance. L’ayahuasca écrase la personne qui entre en communication avec elle et la confronte à ses propres démons, aux monstres tapis dans le placard de notre inconscient. Cela étant dit, ce n’est probablement pas cet aspect qui dérange le plus la médecine traditionnelle, mais bien le fait que les chamanes ne prétendent pas guérir elles-mêmes les afflictions du corps ou de l’esprit. La cérémonie d’Ayahuasca a pour objectif d’invoquer des esprits avec lesquels le ou la chamane a établi des relations pour que ces derniers viennent guérir l’usager·ère en entrant dans son corps et en travaillant sur la relation qu’ielle a avec son corps et son esprit. La boisson a également un effet purgatif et ce qui serait vu en Occident comme un symptôme d’une affliction est en fait un moyen de se purger, littéralement, de ses idées négatives27Op. Cit., note 5, p.i. Lors de mon expérience, un autre participant m’avait par ailleurs recommandé de lire Dante avant la cérémonie, auteur célèbre pour sa cartographie de la vie après la mort. La mort est inséparable de l’expérience des enthéogènes. En fait, certain·e·s chercheur·e·s, dont Rick Strassman, affirment qu’au moment de la mort, le cerveau sécrète de grandes quantités de diméthyltryptamine (DMT), la même substance contenue dans la vigne servant à fabriquer l’Ayahuasca. Cette substance serait aussi sécrétée pendant les rêves28Rick Strassman, DMT: The Spirit Molecule: A Doctor’s Revolutionary Research into the Biology of Near-Death and Mystical Experiences (Rochester, Vermont: ‎ Park Street Press, 2002)..

L’idée d’aller ingurgiter cette boisson en Amérique du Sud est très souvent motivée par la volonté de guérison, mais aussi de conscientisation. Les visions peuvent aussi être des « traductions de réalités inconscientes réprimées »29Op. Cit., note 5, p. 241. Contrairement à la thérapie traditionnelle et la pharmacopée occidentale, les cérémonies chamaniques peuvent porter en peu de temps des effets positifs à long terme, qui durent bien au-delà de la dernière cérémonie30Op. Cit., note 5, p. 239. Selon une étude de chercheurs hongrois, l’interaction chimique entre l’esprit de la plante et son usager·ère provoquerait un redémarrage de l’esprit permettant de se débarrasser des « mauvais programmes »31Op. Cit., note 5, p. 237-238, ces mécanismes, des pensées et des actions nuisibles qui se déclenchent dans certaines situations. À titre d’exemple, cela peut être un sentiment de culpabilité qui vient troubler le plaisir, les complexes d’infériorité ou encore simplement la haine, la colère, la peur ou toute autre émotion négative qui revient de manière récurrente.

 Si les propriétés médicinales de la potion amazonienne commencent à éveiller l’intérêt des chercheur·e·s occidentaux·ales pour ses vertus médicinales dans le traitement des troubles d’anxiété et de la dépression32Sarris, Jerome, Daniel Perkins, Lachlan Cribb, Violeta Schubert, Emerita Opaleye, José Carlos Bouso, Milan Scheidegger, et al. 2021. « Ayahuasca use and reported effects on depression and anxiety symptoms: An international cross-sectional study of 11,912 consumers ». Journal of Affective Disorders Reports 4. https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S2666915321000251., à mon sens, elle nous oriente vers la solution à l’aliénation dont ce que nous désignons comme la maladie mentale n’est que le symptôme : la révolution. En effet, si la médecine traditionnelle tient surtout compte de symptômes, le chamanisme permet d’accéder aux sources de ce que la pensée européenne appelle la maladie mentale, c’est-à-dire l’aliénation d’un système économique et d’une société rongée par l’injustice et les rapports de pouvoir. Il est important de noter que l’Ayahuasca n’est pas une seule plante, mais bien la combinaison d’au moins deux végétaux33Voir Deshayes, Patrick. « L’ayawaska n’est pas un hallucinogène », Psychotropes, vol. 8, no. 1, 2002, pp. 65-78., ce qui fait en sorte qu’elle est parfois comparée, dans le cadre de métaphores tout à fait habituelles au chamanisme, au téléviseur ou à la radio, par sa capacité à capter les fréquences d’univers parallèles. Pour l’anthropologue montréalais Jeremy Narby34Voir Jeremy Narby, The Cosmic Serpent: DNA and the Origins of Knowledge. Geneva : Georg, 1998., largement responsable du regain d’intérêt pour l’ayahuasca dans les vingt dernières années, il pourrait très bien s’agir d’un « antidote contre le désenchantement de la modernité »35Op. Cit., note 5, p. 12. Je ne suis pas le premier à croire au potentiel révolutionnaire des enthéogènes. Timothy Leary, Aldous Huxley et Stanislav Grof avaient raison de souligner l’importance de l’expansion de la conscience par des « états de conscience non-ordinaires »36Grof, Stanislav. 1975. LSD: Doorway to the Numinous. New York : Viking Press.
Grof, Stanislav, et Hal Zina Bennett. 1993. The Holothropic Mind: The Three Levels of Human Consciousness and How They Shape Our Lives. New York : HarperCollins Publisher.
dans l’éveil à la nécessité de la mise en œuvre d’un processus révolutionnaire37Huxley, Aldous. 1954. The Doors of Perception. New York : Harper & Brothers , Publishers.
Leary, Timothy, Ralph Metzner, et Richard Alpert. 1992. The Psychedelic Experience: A Manual Based on the Tibetan Book of the Dead. New York : Citadel Press Books.
Schou, Nicholas. 2010. Orange Sunshine: The Brotherhood of Eternal Love and Its Quest to Spread Peace, Love, and Acid to the World. New York : Thomas Dunne Books. St. Martin’s Press.
. Je me penche donc de nouveau sur cette idée.

À la suite de cette expérience formidable, je réaffirme avec conviction que ce qui est authentiquement réaliste en ce moment, c’est d’exiger l’impossible. En effet, il est inconséquent de penser qu’on puisse continuer de vivre comme nous le faisons, marchant tout droit à la destruction des écosystèmes. Au fond, ma position reste la même : les gouvernements sont impossibles et la réalité est ingouvernable. Enfin, si on parle souvent de consentement, c’est, je crois, à la réalité entièrement qu’il faudrait consentir pour céder notre pouvoir à celles et ceux qui nous imposent la réalité soi-disant commune. Cela dit, qui voudrait vraiment céder de plein gré un tel pouvoir? Chaque personne est à même de créer sa propre réalité et d’accepter ou de refuser toute réalité.   

Pour Allen Ginsberg, les visions avaient un caractère épistémologique et ontologique38Op. Cit., note 5, p.23. Séparé de son individualité, il s’est retrouvé nez à nez avec un immense vagin humide, d’une manière qui cadre avec l’archétype de l’univers-utérus39Op. Cit., note 5, p.332, c’est-à-dire l’idée présente dans divers paradigmes culturels selon laquelle ce monde est une matrice dans laquelle nous attendons notre véritable naissance. Comme pour beaucoup de gens qui ont pu faire l’expérience produite par cette concoction, ce qui comprend les membres de la beat generation William S. Burroughs et Allen Ginsberg, mon expérience en Équateur a été plutôt transformatrice. Je n’entends pas par-là que mes proches ne me reconnaissent plus. À cet égard, il n’est pas rare de voir des gens craindre de ne plus être, de ne plus avoir accès à leur propre être, de perdre la tête, de devenir fou·olle, de faire une psychose toxique et de ne plus jamais pouvoir sortir de la prison des paradis artificiels, ce qui les fait hésiter à consommer des hallucinogènes. Pour ma part, mes idées n’ont pas beaucoup changé et je suis toujours anarchiste, toujours à la recherche d’une prise de position plus radicale et plus impossible. En fait, d’une certaine manière, l’expérience d’étreinte avec l’Ayahuasca m’a permis de mieux voir qui je suis, de l’accepter et d’entamer les démarches nécessaires pour devenir qui je suis. Ce dernier point étant en quelque sorte la mise en pratique des acquis de mon expérience, que je m’efforce de mener à bien depuis lors. J’insiste pour parler d’étreinte au regard de ce que le philosophe iranien Sayed Hossein Nasr souligne dans The Garden of Truth.En arabe, un des mots pour amour, ishq, tire son étymologie de la liane qui étreint l’arbre pour l’étrangler, symbolisant du même coup la relation étroite entre l’amour et la mort40Seyyed Hossein Nasr, The Garden of Truth: The Vision and Promise of Sufism, Islam’s Mystical Tradition (San Francisco, California: HarperOne, 2007), 66., mais aussi entre la conscience et mère Ayahuasca. Pour d’autres, les visions se présentent comme symbolisant l’amour suprême et universel :

« J’ai pénétré le grand filet de l’être, réseau de ce qui ressemblait à des joyaux étincelants de sois divins tissant une tapisserie anthropocosmique sans fin. Il s’agissait d’une réalité d’êtres universels avec une topologie unidirectionnelle d’esprits et de cœurs interreliés, fusionnant avec une sagesse et un amour infini »41« l entered a greatnet of being, fiery jewel-like Web of Godselves weaving an endless anthropocosmic  tapestry. It was a realm of universal beings with an omnidirectional topology of interconnected heads and hearts, fusing boundless wisdom and love. » » Op. Cit., note 3, p.19

Vers la fin de son livre, Knight finit par décrire son expérience avec la panacée amazonienne. Il s’était endormi en attendant les effets de la potion. Il est ensuite soudainement réveillé par les visions, des fenêtres contextuelles comme celles qui apparaissent sur un écran d’ordinateur, avec des scènes pornographiques impliquant des femmes d’Asie du Sud42Op. Cit., note 7, p. 219. Elles « s’étouffaient sur d’énormes sexes parcourus de veines, mais sans corps ». Des « larmes de mascara coulaient sur leurs visages, qui étaient bombardés de grumeaux et de longs filaments de sperme ». Selon Knight, il s’agissait des « houris, les poupées sexuelles vivantes du paradis islamique »43Op. Cit., note 7, p.220. Il découvre ensuite les mystères de l’univers en ingurgitant des litres du sang qui s’écoulaient du vagin de la fille du prophète, Fatimah, qui lui apparaît comme une femme noire. Ce sang passe à travers les plaies des martyrs de l’Islam44Op. Cit., note 7, p.221-222. Nue, Fatima prend la main de Knight et la pose sur son vagin et lui dit : « Ceci est tout ce qui existe. Toutes les religions, les livres, les mosquées, ce n’est que ça. Ce sont des hommes qui essaient d’imiter ce pouvoir »45Op. Cit., note 7, p. 223.  Elle ajoute plus loin : « c’est la porte de la mosquée », le monde entier étant aussi comme un immense utérus46Op. Cit., note 7, p.223. Cela faisait contraste avec l’islam soi-disant orthodoxe, qui participait à la construction d’« une sexualité de colère et de vengeance »47Op. Cit., note 7, p. 233. Enfin, Knight conclut son livre en en arrivant à peu près aux mêmes conclusions que moi. L’Ayahuasca ne l’a pas changé lui, mais bien la façon dont il voit sa propre place au sein de l’ordre des choses48Op. Cit., note 7, p.256.

La répression de la conscience : guerre contre la drogue et guerre spirituelle

Si les enthéogènes rendaient les gens plus réactionnaires et moins révolutionnaires, le cannabis et le LSD n’auraient pas entraîné la répression dont ses consommateur·trice·s ont fait l’objet dès les années 1960 et 1970. En effet, ces enthéogènes étaient associés à la contre-culture, aux mouvements révolutionnaires de l’époque, des Black Panthers au Weather Underground et aux mouvements pacifistes qui s’opposaient à la guerre du Vietnam qui minaient la crédibilité des politiques impérialistes du gouvernement49Voir :
Martin Lee, Smoke Signals: A Social History of Marijuana – Medical, Recreational and Scientific. New York : Scribner, 2013.
Martin Lee et Bruno Shlain, Acid Dreams: The Complete Social History of LSD: The CIA, the Sixties, and Beyond. New York : Grove Press, 1985.
. En effet, la répression de la culture des enthéogènes est politique et ses prisonnier·ère·s, sont des prisonnier·ère·s politiques. Knight se permet de faire le parallèle avec l’interdiction des oranges en Espagne après la reconquête chrétienne. En effet, ces dernières avaient été amenées par les musulman·e·s d’Afrique du Nord. Pour Knight, toutes les formes de répression qui ont touché la consommation de divers psychotropes avaient pour motif caché la répression, dans une perspective coloniale, d’un groupe de personnes racisées. Par exemple, la guerre contre l’opium du XIXe siècle avait été menée contre les « travailleurs chinois qui menaçaient de voler les emplois sur le chemin de fer des hommes blancs ». La guerre contre la marijuana du XXe siècle, quant à elle, avait été menée contre « les travailleurs mexicains qui menaçaient de voler les emplois agricoles des hommes blancs ». Enfin, la guerre contre la drogue des années 1980 a touché de manière disproportionnée les populations afro-américaines.

Même la guerre contre le terrorisme dans l’ère post-onze-septembre a été menée comme si l’islam était une « substance qui empoisonnait les esprits » de jeunes hommes blancs50Op. Cit., note 7, p.16-17. Les traditions islamiques ou enthéogéniques sont donc traitées comme hérétiques par rapport à l’orthodoxie dominante, cryptochrétienne et même peut-être au Québec, cryptocatholique, parce que l’abstinence aux enthéogènes est aussi bien estimée que la soi-disant abstinence des prêtres et des religieuses ou l’abstinence du croyant en général vis-à-vis de leur sexualité. Il ne faut pas oublier que l’apogée de la guerre contre la drogue des années 1980 a été initiée par Reagan, néoconservateur et néo-fondamentaliste, ce qui n’a pas été sans répercussions sur notre coin des Amériques. Les personnes qui « pêchent » contre l’orthodoxie dominante sont conditionnées à ressentir un terrible sentiment de culpabilité et l’Ayahuasca est peut-être un remède contre ce mal, comme l’a été le LSD pour la contre-culture des années 1960. À titre d’exemple, Michel Foucault aurait affirmé avoir vécu une expérience transformatrice et éclairante avec le LSD, qui lui aurait permis de comprendre sa sexualité51Op. Cit., note 7, p.29. Enfin, je pense qu’il faudrait se rendre à l’évidence que notre société ne s’est jamais libérée des dogmes de l’Église catholique, pas au Québec en tout cas. Elle ne les a que refoulés. Pour revenir à l’Islam, si ses dogmes enseignent que les intoxicants sont « taghiyat al-aql, le recouvrement de l’intellect »52Op. Cit., note 7, p.25, l’Ayahuasca ne l’est pas, car elle repousse les limites de la conscience, accroît la sensibilité à des dimensions de la réalité inaccessibles autrement. Je ne le répéterai pas assez : l’Ayahuasca n’est pas et ne doit pas être considérée comme un stupéfiant. Malheureusement, la peur de déroger à l’orthodoxie rend la tâche de dénoncer cette méprise bien difficile. Un ordre soufi, c’est-à-dire un groupe qui adopte la voie mystique de l’Islam, le Fatimiya Sufi Order, fondé par Wahid Azal, un iranien bahaï converti à l’Islam chiite en Australie, utilise la boisson amazonienne, dans une version qui utiliserait des ingrédients importés d’Iran, mais cet ordre est extrêmement marginal53https://realitysandwich.com/fatimiya_sufi_ayahuasca/
http://www.monamagick.com/media/the-fatimiya-sufi-order/
. Le philosophe de l’anarchisme spirituel Hakim Bey avait d’ailleurs adhéré à cet ordre avant sa mort en mai dernier54https://ia902505.us.archive.org/15/items/plwto-nwazal-11apr-2020/PLWtoNWAzal-11apr2020.pdf
https://ia802206.us.archive.org/27/items/forwarded-message-2/Forwarded%2…
.

Illégale en Amérique du Nord et en Europe, à quelques exceptions près55https://blog.retreat.guru/ayahuasca-legality, comme c’est le cas pour les succursales de l’église Santo Daime, originaire du Brésil, située à Montréal et à Toronto56https://www.ctvnews.ca/health/health-canada-allows-more-religious-groups…., au Pérou, l’Ayahuasca est reconnue comme une « plante médicinale traditionnelle, patrimoine culturel et pratique spirituelle »57Op. Cit., note 7, p.16. Enfin, le corps entier est rempli d’enthéogènes, dont le DMT, présent dans l’Ayahuasca. Par conséquent, je crois que le concept de biopouvoir mis de l’avant par Michel Foucault, c’est-à-dire le pouvoir sur la vie, sur le corps et sur la société s’applique tout à fait à la répression de l’utilisation des enthéogènes, même ceux qui se trouvent déjà dans nos propres corps et nos propres glandes. Il ne s’agirait alors de rien d’autre que la gouvernance du corps pour empêcher toute remise en question des dogmes et de la réalité de la conscience ordinaire58Op. Cit., note 7, p.35. Enfin, d’un point de vue spirituel, et peut-être celui de certaines branches de la philosophie ou de la physique quantique, on ne peut reprocher aux drogues d’engendrer des paradis artificiels ou une pseudo-réalité, car toute réalité est illusoire, produite par la conscience qui observe59Op. Cit., note 7, p. 36.

Les acquis de l’expérience

Selon Ibn Arabi, les dogmes ont remplacé la transparence de ce monde par une opacité persistante. La soi-disant construction rationnelle du savoir a réussi à dépeindre une illusion directement sur cette transparence et continue d’y appliquer des coups de pinceau pour ne pas que s’écaille la peinture pour nous laisser voir au travers. L’imagination créatrice est ce que nous projetons de l’autre côté de cette transparence, dans le monde intermédiaire (alam -al-misal), monde habité par les djinns (esprits, origine du mot « génie ») et autres créatures invisibles. En fait, l’imagination est un moyen d’accès, souvent trop vite perdu parmi les savoir rationnels, vers les réalités intérieures. Intérieures parce que dans le soufisme, il y a une correspondance entre microcosme, le soi, et le macrocosme, l’univers. « Ce qui est en haut est aussi en bas », selon les paroles de la Table d’émeraude attribuées à Hermès Trismégiste. Dans le monde intermédiaire, il serait possible d’observer des bribes de la réalité suprême et divine60Henry Corbin, L’imagination créatrice dans le soufisme d’Ibn ’Arabi (Paris : Médicis-Entrelacs, 2006), 208‑9.. Les chamanes, selon leur propre compréhension, auraient développé de bonnes relations avec certain·e·s djinn·e·s bienfaisant·e·s, dont l’Ayahuasca, protectrice de l’Amazonie et de mère nature. Ces esprits les aident ensuite à guérir celles et ceux qui participent à leur cérémonie.

Toujours du point de vue du chamanisme, c’est notre ignorance d’Européen·ne·s qui nous fait parfois parler d’un effet placebo pour désigner ce qui n’est rien de moins qu’une chirurgie de l’inconscient qui transforme notre relation avec le réel. La pensée chamanique conçoit, entre autres, que le médicament, le natan, la préparation elle-même, permet d’interagir avec l’Ayahuasca-esprit, et constitue une technologie qui permettra de franchir la prochaine étape de l’évolution humaine61Diane Reed Slattery, Xenolinguistics: Psychedelics, Language, and the Evolution of Consciousness. Berkeley, CA : Evolver Editions, 2015.. Enfin, en ce qui me concerne, lors de ma première expérience, mère Ayahuasca m’a montré comment puiser dans mes moments de bonheur, de conscience non-ordinaire, dans mes rêves de libération, mes moments d’inspiration qui me poussent à écrire. Mère Ayahuasca m’a fait comprendre, dans son langage pur, sans loi ni gouvernement, que je prospère hors des sentiers battus et dans la marge. Je devais accepter cette place.

Jaguar Negro, ou Jaguar noir, avait été le chamane pour la deuxième cérémonie d’Ayahuasca, celle qui avait été, pour moi, la plus transformatrice. Lors d’une conversation que nous avons eue le lendemain autour du feu, il m’a expliqué certaines notions de son identité culturelle shuar (et non Jivaros, terme raciste et péjoratif), peuple auparavant connu en Europe comme étant des cannibales et des réducteurs de tête. En fait, pour lui, les shuars sont avant tout des défenseur·euse·s de terre mère et dévorer ceux et celles qui détruisent la nature est un moyen comme un autre de la défendre. J’ai longuement discuté avec lui, moi de mes expériences de vie, de voyages et lui, de son cheminement pour devenir un chamane. Selon lui, il y a plusieurs niveaux d’éveils de la conscience.

  1. Victime : sentiment d’autopitié
  2. Ambitieux·euse : vouloir changer le monde
  3.  Chercheur·e : celui ou celle qui cherche la vérité
  4. Voyageur·euse : sur la voie de la sagesse
  5. Sage

Il mentionne aussi qu’il y a quatre obstacles à la réalisation spirituelle :

  1. La science
  2. La politique
  3. L’économie
  4. La religion

Je crois que ces idées méritent d’être analysées, d’une part, comme faisant partie d’une certaine pensée autochtone et adaptogène chamanique, mais aussi d’une spiritualité postcoloniale qui cannibalise les moyens culturels du système hérité du colonialisme. Le nombre d’interprétations possibles est infini. On pourrait, par exemple, interpréter l’enchaînement des niveaux de réveil de la conscience de la manière suivante : victime du colonialisme, l’ambitieu·euse qui veut changer le système de l’intérieur en se taillant une place au sein du système hégémonique, le ou la chercheur·e qui cherche la vérité qui transcende le colonialisme et la condition de colonisé·e et enfin, le ou la voyageur·euse qui a trouvé son chemin et le ou la sage. Quand il parle de ces obstacles, je pense qu’il faut aussi les comprendre : la science des blancs, la politique de blancs, l’économie des blancs et la religion des blancs. Jaguar m’a qualifié de chercheur.

Enfin, pour la cérémonie de San Pedro (Wachuma), un cercle est créé par le ou la chamane pour nous protéger des esprits prédateurs qui rôdent en périphérie et qui pourraient dévorer votre âme. Christine nous a expliqué que les visions produites par l’Ayahuasca et le San Pedro sont bel et bien réelles. Des voies d’accès à des dimensions parallèles sont ouvertes par la cérémonie. Les dimensions parallèles seraient comme des ondes radio, dont nous pouvons syntoniser la fréquence grâce aux enthéogènes. C’est aussi un peu comme une rivière qui nous suit en parallèle, lorsque nous dormons, nous y trempons les pieds et lorsque nous ingérons les plantes médicinales pour nous trouver en présence de mère Ayahuasca ou papa Wachuma, nous nageons dans cette rivière d’émotions, nous permettant de perdre le pied ferme sur la rive le temps de quelques heures. Par ailleurs, le but de la médiation soufie (la mouraqaba) serait justement de nager dans cette rivière et d’échapper aux contraintes de l’espace-temps62Shamsuddin Azeemi, Muraqaba: The Art and Science of Sufi Meditation, 2020.. Sur le plan personnel, cette cérémonie m’a permis de tourner la page sur mes expériences d’intimidation vécues à l’enfance, dont les horreurs m’avaient suivi jusque dans la vie adulte.

Christine nous expliquait que nous sommes la conscience éternelle de Dieu. Ce que nous vivons constitue un rêve. Tout ce qui est vrai, c’est la conscience qui en est témoin. Nous avons le choix de faire de ce rêve un rêve agréable ou d’en faire un cauchemar. Malheureusement, selon Christine, des sorciers sont à l’œuvre et font en sorte que les travailleur·euse·s de la lumière, les personnes qui suivent la voie de l’accomplissement spirituel par l’amour, deviennent obnubilé·e·s par la machinerie de l’obscurité. Le ou la chamane œuvre à ramener ces travailleurs·euses vers leur vraie nature, celle de répandre la lumière. Pour elle, le monde est gouverné en collaboration avec des démons qui soutiennent les puissances impérialistes et les forces du capitalisme transnationalisé. Elle nous appelle des anges, des « agents 007 de l’amour » dont la responsabilité est de faire changer les choses. Au sujet de l’amour, Ibn Arabi, une des figures les plus importantes du soufisme, le mysticisme islamique, explique qu’il existe trois types d’amour, l’amour naturel, dans lequel cas l’amant·e ne cherche qu’à satisfaire ses propres désirs auprès de l’aimé·e, puis il y a l’amour spirituel, dans lequel l’amant·e n’a d’autre but que satisfaire les moindres désirs de l’aimé· et, enfin, l’amour divin, dans lequel cas Allah aime sa créature et se crée dans le cœur de cette dernière. La créature désire Allah en retour, désir qui n’est autre qu’Allah lui-même révélé en son cœur qui tente inlassablement de retourner vers lui ou elle-même63Corbin, L’imagination créatrice dans le soufisme d’Ibn ’Arabi, 166.. Ce dernier type est complet, et n’exclut pas non plus l’amour du prochain et l’amour de soi, puisque, dans le soufisme n’existe rien d’autre qu’Allah et sa parole manifestée64Muhammad Hisham Kabbani, The Sufi Science of Self-Realization (Fenton, Michigan: Institute for Spiritual & Cultural Advancement, 2006), 18..

L’amour, d’un point de vue alchimique, est une puissance transformatrice65Nasr, The Garden of Truth: The Vision and Promise of Sufism, Islam’s Mystical Tradition, 64.. Or, mère Ayahuasca m’a permis de mieux embrasser ces idées. Face à mon affirmation selon laquelle l’amour serait la seule véritable force révolutionnaire, Christine a acquiescé. Encore une fois, il faut comprendre toutes ces choses à un niveau métaphorique tout en prenant conscience que, dans la pensée chamanique, ces métaphores et les émotions dont elles sont chargées sont plus vraies que ce que nous appelons la réalité objective. Ce n’est pas sans raison que beaucoup de gens se sentent frustrés en revenant de ces expériences et sentent que personne d’autre n’est en mesure de les comprendre. J’espère que ce texte pourra jeter un nouvel éclairage sur cette incompréhension. Malheureusement, le gouvernement canadien, entre autres gouvernements, déconseille encore fortement, dans ses avertissements aux voyageurs [sic], de participer à de telles cérémonies66Voir https://voyage.gc.ca/destinations/equateur.. Je crois qu’il faut le voir comme une résistance des pouvoirs réactionnaires et néocoloniaux à une acceptation authentique des visions du monde qui ne se conforment pas à leurs intérêts politiques et économiques. Par la même occasion, ils essaient d’asservir encore plus profondément la vie elle-même et la conscience, une tentative vaine et un objectif impossible.


  • 1
  • 2
    Terme utilisé par Stanislav Grof pour désigne les expériences psychédéliques. Nous entendons le terme comme moins péjoratif. Voir :
    Grof, Stanislav. 1975. LSD: Doorway to the Numinous. New York : Viking Press.
    Grof, Stanislav, et Hal Zina Bennett. 1993. The Holothropic Mind: The Three Levels of Human Consciousness and How They Shape Our Lives. New York : HarperCollins Publisher.
  • 3
    https://fr.wiktionary.org/wiki/enth%C3%A9og%C3%A8ne#:~:text=Adjectif,-Si…(Pharmacologie)%20(En%20parlant%20d,donne%20le%20sentiment%20du%20divin.
  • 4
    Mariátegui, José Carlos. 1998. 7 Ensayos de interpretación de la realidad peruana. Lima, Peru : Biblioteca Amauta, p.49
  • 5
    Fericgia, cité dans Luna, Luis Eduardo, et Steven F. White. 2016. Ayahuasca Reader: Encounters with the Amazon’s Sacred Vine. Synergetic Press, p.6
  • 6
    « This process also involves the shamanic appropriation of any and all power-metaphors, including received books, radios, magic matches, white pills, drugstores, contemporary weapons of war, and UFOs. », Ibid.
  • 7
    Knight, Michael Muhammad Knight. 2013. Tripping with Allah : Islam, Drugs and Writing. Berkeley, CA : Soft Skull Press, p.19
  • 8
    Noonan, Harold W. 2013. « Presentism and Eternalism ». Erkenn, no 78 : 219‑27, p.219-220
  • 9
    Rea, Michael C. 2003. « Four-dimensionalism ». Dans The Oxford Handbook of Metaphysics. 1‑59. Oxford University Press, p.1
  • 10
    McTaggart, J. Ellis. 1908. « The Unreality of Time ». Oxford University Press 17 (68) : 457‑74, p.457-458
  • 11
    Miller, Kristie. 2017. « A Taxonomy of Views about Time in Buddhist and Western Philosophy ». Philosophy East and West 67 (3) : 763‑82.
  • 12
    «The relationship of the Real to the cosmos is like the relationship of water to snow[…]The issuing forth and returning take place in eternity without beginning, eternity without end, and in all temporal moments, since at each moment the cosmos goes back to the Reality and comes out from the Reality, like the waves of the ocean. » Source : Khwāja Khurd, cité dans Muhammad U Faruque, « Sufism contra Shariah? Shah Wali Allah’s Metaphysics of Wahdat al-Wujud ». Journal of Sufi Studies, 2016 no 5 : 27‑57.
  • 13
  • 14
  • 15
    Pierre Clastres, La société contre l’État : recherches d’anthropologie politique, 11.
  • 16
    Ibid., p.14.
  • 17
    Oswaldo de Andrade, « Manifeste anthropophage/Manifesto antropófago (Traduction de Michel Riaudel) ». Revue Silène, Centre de recherches en littérature et poétique comparées de Paris Ouest-Nanterre-La Défense, 2010. http://www.revue-silene.comf/index.php?sp=liv&livre_id=143.
    Alexandre Dubé-Belzile, « Écocannibalisme: contre-attaque esthétique sdes discours anthropocentriques ». Dans L’effondrement du réel: imaginer les problématiques écologiques à l’époque contemporaine. Val d’Or : L’Esprit Libre, 2020.
    Alexandre Dubé-Belzile, « A Reappreciation of Cannibal Translation as Critique of Ideology ». Linguistic and Literature Review, 2019, 5 (2) : 7‑87.
  • 18
    Expression de Stanislav Grof. Voir les ouvrages susmentionnés.
  • 19
    Op. Cit., note 5, p.vii
  • 20
    Op. Cit., note 5, p. 16
  • 21
  • 22
  • 23
    Levenda, Peter. 2013. The Dark Lord: H. P. Lovecraft, Kenneth Grant and the Typhonian Tradition in Magic. Lake Worth, Florida : Ibis Press.
  • 24
    À cet égard, voir le film WR : Mysteries of the organism (1971) de Dušan Makavejev, inspiré du freudomarxiste Wilhelm Reich, théoricien précoce, entre autres, de la révolution sexuelle.
  • 25
    Margo Anand, The Art of Sexual Ecstacy: The Pth of Sacred Sexuality for Western Lovers (TarcheePerigree, 1990), 1‑8. Il est à noter que, même si cette source ne suffirait pas pour appuyer toute une analyse du tantrisme, dans  une optique de réappropriation chamanique, nous croyons que cela convient, comme elle épure les méthodes des dogmes ou des notions plus strictement religieuses, une idée chère au chamanisme et à Christine.
  • 26
    « Not even my Muslim friends who do coke want to join me for ayahuasca, but they’re not doing coke for the sake of spiritual growth. Coke is fun, and ayahuasca is anti-fun. Coke is for people who like to party, and ayahuasca is for people who like throwing up and shitting themselves and seeing Muhammad flying through space on a jaguar. I guess it’s understandable that these experiences attract different crowds. », Op. Cit., note 7, p.3.
  • 27
    Op. Cit., note 5, p.i
  • 28
    Rick Strassman, DMT: The Spirit Molecule: A Doctor’s Revolutionary Research into the Biology of Near-Death and Mystical Experiences (Rochester, Vermont: ‎ Park Street Press, 2002).
  • 29
    Op. Cit., note 5, p. 241
  • 30
    Op. Cit., note 5, p. 239
  • 31
    Op. Cit., note 5, p. 237-238
  • 32
    Sarris, Jerome, Daniel Perkins, Lachlan Cribb, Violeta Schubert, Emerita Opaleye, José Carlos Bouso, Milan Scheidegger, et al. 2021. « Ayahuasca use and reported effects on depression and anxiety symptoms: An international cross-sectional study of 11,912 consumers ». Journal of Affective Disorders Reports 4. https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S2666915321000251.
  • 33
    Voir Deshayes, Patrick. « L’ayawaska n’est pas un hallucinogène », Psychotropes, vol. 8, no. 1, 2002, pp. 65-78.
  • 34
    Voir Jeremy Narby, The Cosmic Serpent: DNA and the Origins of Knowledge. Geneva : Georg, 1998.
  • 35
    Op. Cit., note 5, p. 12
  • 36
    Grof, Stanislav. 1975. LSD: Doorway to the Numinous. New York : Viking Press.
    Grof, Stanislav, et Hal Zina Bennett. 1993. The Holothropic Mind: The Three Levels of Human Consciousness and How They Shape Our Lives. New York : HarperCollins Publisher.
  • 37
    Huxley, Aldous. 1954. The Doors of Perception. New York : Harper & Brothers , Publishers.
    Leary, Timothy, Ralph Metzner, et Richard Alpert. 1992. The Psychedelic Experience: A Manual Based on the Tibetan Book of the Dead. New York : Citadel Press Books.
    Schou, Nicholas. 2010. Orange Sunshine: The Brotherhood of Eternal Love and Its Quest to Spread Peace, Love, and Acid to the World. New York : Thomas Dunne Books. St. Martin’s Press.
  • 38
    Op. Cit., note 5, p.23
  • 39
    Op. Cit., note 5, p.332
  • 40
    Seyyed Hossein Nasr, The Garden of Truth: The Vision and Promise of Sufism, Islam’s Mystical Tradition (San Francisco, California: HarperOne, 2007), 66.
  • 41
    « l entered a greatnet of being, fiery jewel-like Web of Godselves weaving an endless anthropocosmic  tapestry. It was a realm of universal beings with an omnidirectional topology of interconnected heads and hearts, fusing boundless wisdom and love. » » Op. Cit., note 3, p.19
  • 42
    Op. Cit., note 7, p. 219
  • 43
    Op. Cit., note 7, p.220
  • 44
    Op. Cit., note 7, p.221-222
  • 45
    Op. Cit., note 7, p. 223
  • 46
    Op. Cit., note 7, p.223
  • 47
    Op. Cit., note 7, p. 233
  • 48
    Op. Cit., note 7, p.256
  • 49
    Voir :
    Martin Lee, Smoke Signals: A Social History of Marijuana – Medical, Recreational and Scientific. New York : Scribner, 2013.
    Martin Lee et Bruno Shlain, Acid Dreams: The Complete Social History of LSD: The CIA, the Sixties, and Beyond. New York : Grove Press, 1985.
  • 50
    Op. Cit., note 7, p.16-17
  • 51
    Op. Cit., note 7, p.29
  • 52
    Op. Cit., note 7, p.25
  • 53
  • 54
  • 55
  • 56
  • 57
    Op. Cit., note 7, p.16
  • 58
    Op. Cit., note 7, p.35
  • 59
    Op. Cit., note 7, p. 36
  • 60
    Henry Corbin, L’imagination créatrice dans le soufisme d’Ibn ’Arabi (Paris : Médicis-Entrelacs, 2006), 208‑9.
  • 61
    Diane Reed Slattery, Xenolinguistics: Psychedelics, Language, and the Evolution of Consciousness. Berkeley, CA : Evolver Editions, 2015.
  • 62
    Shamsuddin Azeemi, Muraqaba: The Art and Science of Sufi Meditation, 2020.
  • 63
    Corbin, L’imagination créatrice dans le soufisme d’Ibn ’Arabi, 166.
  • 64
    Muhammad Hisham Kabbani, The Sufi Science of Self-Realization (Fenton, Michigan: Institute for Spiritual & Cultural Advancement, 2006), 18.
  • 65
    Nasr, The Garden of Truth: The Vision and Promise of Sufism, Islam’s Mystical Tradition, 64.
  • 66
La défense du territoire et l’avancée paramilitaire en Colombie

La défense du territoire et l’avancée paramilitaire en Colombie

Traduction d’Alexandre Dubé-Belzile
Cet article a été publié par nos partenaires de Colombie, la revue Kalivando.

Plusieurs événements survenus au cours d’une très courte période de temps depuis le début de l’année 2023 font état d’une même réalité : d’une part, le projet de réorganisation violente des territoires en faveur de corporations va toujours bon train, et d’autre part, la nécessité de consolider les organisations sociales, autochtones, paysannes et populaires pour la défense de la vie, de l’autonomie et des territoires est encore plus importante, avec ou sans gouvernement progressiste au pouvoir.

À l’heure actuelle, divers projets d’extraction, légaux et illégaux, progressent dans les territoires et nous assistons à une réingénierie et à une avancée du paramilitarisme, et ce, en collaboration, dans plusieurs régions, avec les forces de sécurité de l’État. Face à cette situation s’organise une défense du territoire par des communautés qui souhaitent compter sur un gouvernement progressiste qui est à leur écoute, sans pour autant être en mesure de se montrer à la hauteur de la situation. Nous ne mentionnons ci-bas que quelques exemples particulièrement probants qui ont eu lieu au début du mois de janvier 2023.

Siège humanitaire à Vista Hermosa (Meta)

Le village de Vista Hermosa, un parc de la Sierra Macarena, région de la grande Amazonie, un territoire très affecté par le conflit armé entre les FARC et l’État, vivait dans une certaine tranquillité depuis la signature de l’accord de paix de 2016. Toutefois, le 18 janvier dernier, cette tranquillité a été perturbée en raison du non-respect de l’accord par le gouvernement d’Iván Duque, la mise en œuvre de multiples projets extractifs, l’augmentation des groupes armés illégaux qui se sont emparés du territoire pour le commerce de la feuille de coca et l’exploitation minière illégale, ainsi que des actions agressives et stigmatisantes des forces de sécurité contre la population.

Ainsi, face au non-respect des accords d’investissement et de soutien avec les communautés de Meta et de Guaviare qui avaient été alors conclus, ces dernières ont décidé d’organiser une résistance pour revendiquer leurs droits. À cette fin, elles ont créé un siège humanitaire contre un groupe de 30 soldats installés dans la région, leur demandant de se retirer de ce corridor écologique de paix, tout en demandant au gouvernement de respecter les accords et les promesses de soutien à leurs initiatives communautaires. De leur côté, les médias n’ont fait qu’aggraver la situation, en déformant la réalité et, pire encore, en faisant passer les justes revendications des paysan·ne·s pour une action d’une des factions dissidentes des FARC, ce qui a posé un risque grave pour la sécurité de ces populations, tout en sabotant, évidemment, leur mouvement de résistance.

Finalement, le gouvernement a lancé une commission et un dialogue a été entamé avec les collectivités et la situation a été temporairement solutionnée. Le siège humanitaire a été levé, mais non sans avoir convenu d’un échéancier et de mesures de suivi pour la satisfaction des justes demandes des communautés qui visent à protéger leur qualité de vie et à défendre leur territoire.

Il est important de souligner qu’il s’agit d’une zone riche en eau, en biodiversité et en ressources pétrolières et gazières. À ce stade, il est aussi important de noter que « de 2004 à 2021, période du Plan Colombia-Patriota y Consolidación, le nombre de zones d’exploitation d’hydrocarbures est passé de 255 à 892 en 2017, et ce, sous la présidence de Juan Manuel Santos. Ce dernier nous a accusés d’être de la narcoguérilla et s’est tiré avec notre pétrole »1Estefania Ciro, « Magia Salvaje », La Jornada, 18 novembre 2022. https://www.jornada.com.mx/notas/2022/11/13/politica/magia-salvaje-20221113/?from=page&block=politica&opt=articlelink (consulté le 21 mars 2023). En arrière-plan, le trafic de drogue, l’élevage extensif de bétail, l’agriculture industrielle et les projets d’extraction continuent d’aller de l’avant.

Les populations résistent à l’entrée des entreprises nationales et multinationales dans la région2Semana Rural, « Petróleo y deforestación, las amenazas que enfrenta La Macarena », Semana Rural. https://semanarural.com/web/articulo/petroleo-y-deforestacion-las-amenazas-que-enfrenta-la-macarena/495 (consulté le 21 mars 2023) et construisent et mettent en œuvre des projets pour une vie commune. Il convient de noter que, depuis la signature de l’accord de paix, les organisations communautaires de défense du territoire ont pris de l’expansion.

Grève illimitée dans la région de Dos Rios

Le 22 janvier, les communautés de la région de Dos Rios se sont mobilisées dans le cadre d’une « grève régionale illimitée pour la vie et la permanence sur le territoire », exigeant que le conflit historique sur la terre, l’extraction de ses richesses, le génocide et la destruction sur le territoire aux mains des paramilitaires prennent fin.

Le 26 janvier dernier, le gouvernement a entamé un dialogue avec ces communautés, aux termes duquel un accord a été conclu. Selon cet accord, notamment, « le gouvernement reconnaît qu’il existe dans les régions rurales de la Colombie une crise humanitaire et qu’y sont commises, en raison d’une reconfiguration des groupes paramilitaires, de graves violations des droits de la personne, un enjeu non seulement militaire, mais aussi politique, culturel, économique et social »3Comunidad, & Gobierno, « Gobierno y Comunidades acuerdan crear comisión para la solución de la #EmergenciaHumanitaria. Macrorregión Magdalena Medio. Colombia », Kavilando, 26 janvier 2023. https://kavilando.org/lineas-kavilando/formacion-genero-y-luchas-populares/9421-gobierno-y-comunidades-acuerdan-crear-comision-para-la-solucion-de-la-emergenciahumanitaria-macrorregion-magdalena-medio-colombia (consulté le 21 mars 2023). Les parties ont également convenu d’une stratégie et d’un échéancier, tombant d’accord pour parler d’une « urgence humanitaire » en vertu d’une loi administrative et ainsi surmonter à long terme les causes structurelles de l’urgence.

La région constitue une vaste zone enclavée par les rivières Magdalena et Cauca, deux artères fluviales importantes de la Colombie. Il s’agit d’un territoire d’une grande richesse hydrique, avec des terres fertiles, sur lequel sont menées des activités d’élevage extensif et des activités agro-industrielles, notamment de production d’huile de palme, d’extraction d’or, d’argent, de zinc, de cuivre (un minerai clé pour la transition énergétique), de pétrole, de gaz, de charbon et, enfin, la production de cultures destinées à un usage illicite.

Selon le rapport intitulé Expansión Paramilitar y represión contra comunidades en la región de los dos Ríos (Expansion paramilitaire et répression contre les communautés de la région de Dos Rios) présenté en janvier 2023 par un réseau d’organisations communautaires qui défendent le territoire, cette région a subi les effets d’une militarisation, qui comprend des activités paramilitaires, et ce, en fonction d’intérêts économiques. Les communautés concernées réaffirment que, à l’heure actuel, le pouvoir des paramilitaires sur le territoire et ses sociétés est consolidé par une présence accrue de ses membres, mais aussi par ses structures établies en collaboration avec l’armée.

En effet, la deuxième division de l’armée nationale, sa cinquième brigade, le 48e bataillon de jungle (Batallón de Selva Nº 48), la force opérationnelle conjointe de Marte (la Fuerza de tarea conjunta Marte), le 8e bataillon chargé des voies de transport et de l’énergie (Batallón Vial y Energético No. 8), qui protège l’entreprise Gran Colombia Gold, opèrent dans cette zone. Des groupes paramilitaires connus sous le nom de Caparrapos, le Clan du Golfe, composé des groupes Autodefensas Unidas de Colombia (AUC) et Autodefensas Gaitanistas de Colombia (AGC), le Jalisco Nueva Generación, certaines factions dissidentes des FARC et l’ELN sont également présents dans la région.

La présence militaire et paramilitaire et la complicité entre ces derniers trouvent leur raison d’être dans des intérêts économiques et politiques précis, et mènent à un contrôle territorial et social efficace. Dans de vastes zones, ces groupes exercent un contrôle sur, entre autres, la mobilité des populations et sur l’aménagement du territoire ainsi que sur l’approvisionnement. Ils sont devenus des expressions de facto du pouvoir sur le territoire, pouvoir maintenu par l’intimidation de sa population. Dans d’autres régions, ils agissent en tant que promoteurs de la culture de la coca et acheteurs de feuilles de coca, prêteurs et constructeurs d’infrastructures de base, de routes et d’entrepôts, pour ne mentionner que quelques éléments4Organizaciones sociales y firmantes, « Expansión Paramilitar y represión contra comunidades en la región de los dos Ríos. Colombia. Informe », Kavilando, 21 janvier 2023. https://kavilando.org/lineas-kavilando/territorio-y-despojo/9413-expansion-paramilitar-y-represion-contra-comunidades-en-la-region-de-los-dos-rios-colombia (consulté le 21 mars 2023).

Leur arrivée et le maintien de leur présence modifient peu à peu les logiques territoriales, culturelles et relationnelles, engendrent des répercussions sur l’environnement dont l’ampleur est incommensurable et transforment la composition de la population. Il s’agit d’une réingénierie socioterritoriale complète qui va à l’encontre de la volonté des communautés qui habitent et protègent ces territoires et du pouvoir populaire et qui sont constamment victimes de diverses formes de violence et d’assassinats.

Caravane humanitaire

Du 17 au 21 janvier, une caravane humanitaire a été lancée dans le Bajo Calima et le Medio San Juan, afin de mettre en œuvre les accords sur l’aide humanitaire conclus lors du premier cycle de négociations entre le gouvernement national et l’ELN.

L’objectif est d’établir un diagnostic sur l’intensification du conflit armé au cours des derniers mois, qui a entraîné de graves conséquences, comme le déplacement et le confinement de la population civile, dans le but de tracer un échéancier souple qui, à moyen terme, permettra aux communautés de sortir de leur confinement ou, dans les cas où il y a eu un déplacement forcé, de retourner sur leurs territoires si elles le souhaitent, et ce, en toute dignité et en toute sécurité.

« Mettre en œuvre des mesures humanitaires immédiates » est l’appel lancé à la fin de la caravane humanitaire de Calima et San Juan. Contenir la crise vécue par les communautés déplacées dans les abris et les installations de Cali, Dagua et Buenaventura, ainsi que par la population confinée dans les territoires5Caravana Humanitaria, « Implementar medidas humanitarias inmediatas. El llamado al cierre de la Caravana Humanitaria Calima y San Juán. Colombia ». 23 janvier 2023. https://kavilando.org/lineas-kavilando/conflicto-social-y-paz/9416-implementar-medidas-humanitarias-inmediatas-el-llamado-al-cierre-de-la-caravana-humanitaria-calima-y-san-juan-colombia (consulté le 21 mars 2023). Des rapports persistants font état entre autres, d’actions coordonnées entre les paramilitaires de l’AGC et l’armée colombienne, de pressions sur les communautés, de confinement, de déplacement, d’affrontements avec l’ELN dans plusieurs régions et de contrôle permanent de la mobilité.

Parallèlement, les projets d’exploitation de palmiers à huile, de cultures illicites, de bois, de mines d’or et de platine6El Tiempo, « Rebelión contra permisos para la minería en Calima El Darién (Valle)», El Tiempo, 21 décembre 2021. https://www.eltiempo.com/colombia/cali/rebelion-contra-tres-proyectos-de-mineria-en-calima-el-darien-valle-638140 (consulté le 21 mars 2023) et de cuivre progressent. En outre, les rivières qui constituent des voies de transport rapides vers et depuis la mer suscitent un intérêt particulier des groupes impliqués dans la région7Alfonso Insuasty Rodríguez, « El pacífico entre fuegos, Kavilando », 5 janvier 2020.  https://kavilando.org/lineas-kavilando/observatorio-k/7379-el-pacifico-entre-fuegos (consulté le 21 mars 2023).

En guise de conclusion

Le mouvement social, populaire et ethnique des paysan·ne·s doit être renforcé et doit continuer d’exiger ce qui est juste, avec ou sans gouvernement progressiste. Le modèle économique extractiviste, ancré dans des stratégies militaires, paramilitaires et même juridiques de persécution, sévit toujours, et ce, dans l’impunité. Il s’agit de zones très riches en ressources naturelles, que ce soit en eau, en sols fertiles ou en minéraux précieux.

L’abandon de l’État ou, en autres mots, la présence de groupes militaires et paramilitaires comme abandon par l’État de sa fonction dans cette région persiste. En outre, certains accords n’ont pas été respectés, notamment l’accord de paix entre les FARC et le gouvernement colombien. Les conditions structurelles qui permettent la perpétuation du conflit armé et de la violence dans le cadre d’un modèle économique extractiviste massif et destructeur n’ont pas encore cessé. La reprise de contrôle du territoire par les armes est aujourd’hui caractérisée par des intérêts divers, mais ce qui est certain, c’est que la stratégie de contrôle social, politique, économique et armé des territoires se repositionne, avec la complicité des forces armées et c’est ce que dénoncent les communautés qui en sont elles-mêmes victimes.

Au fur et à mesure que cette stratégie de prise de contrôle territorial progresse, les initiateurs de projets miniers et agro-industriels, qu’ils soient légaux ou illégaux, agissent impunément et avec agressivité, ce sur quoi il faut enquêter et ce qu’il faut dénoncer. Il convient de souligner l’attitude d’ouverture au dialogue du gouvernement de Gustavo Petro et de Francia Márquez, qui sont à la recherche de solutions, mais qui, sans avoir de position claire, sans agir rapidement et efficacement, pourraient vite voir leurs élans frustrés. La mobilisation collective des communautés est la voie vers la construction d’un tissu territorial autonome, et la force organisationnelle est la première garantie de protection, car elle a été en mesure de poser des conditions à l’État ainsi qu’à d’autres formes et tentatives de contrôle de la population et du territoire.

Ces défis dépendent, sans aucun doute, de la volonté politique forte et claire des organisations sociales, paysannes, ethniques et populaires, ainsi que de la volonté politique forte du gouvernement progressiste actuel, visant à promouvoir des transformations rapides par le biais de plans et d’actions efficaces pour exécuter les accords et les lois existants, ainsi que pour mettre en œuvre les réformes nécessaires et structurelles. Insister pour que des solutions durables soient apportées à moyen et à long terme implique en soi un exercice constant et dynamique de participation contraignante des différents secteurs de la société et du territoire.

En quatre ans de gouvernement de Gustavo Petro, même dans le meilleur des cas (ce qui est peu probable), des changements structurels suffisants ne seront pas réalisés, de sorte que le mouvement renforcé devra faire preuve de la clarté politique nécessaire pour permettre la poursuite des changements, tout en défendant ses acquis. Avec ou sans progressisme, les luttes des communautés pour la consolidation et l’affirmation de leurs projets de vie collective, la défense de leurs territoires, leur autodétermination, sont toujours d’actualité.

CRÉDIT PHOTO : Ákos Helgert / Pexels


Expansion mercantile et poursuite de la dépossession

Expansion mercantile et poursuite de la dépossession

Traduction d’Alexandre Dubé-Belzile
Cet article a été publié par nos partenaires de Colombie, la revue Kalivando. 

Le deuxième rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) affirme que la catastrophe est déjà inévitable. Il faut maintenant, de toute urgence, nous efforcer d’en minimiser les répercussions1Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), Rapport de 2021, https://www.ipcc.ch/report/ar6/wg1/. L’influence néfaste des grandes entreprises sur les modes de fonctionnement démocratiques est accentuée et d’autant plus percutante dans la manière dont elle consolide non seulement le pouvoir d’une minorité2OXFAM, Democracias Capturadas: el gobierno de unos pocos. Bruxelles : Oxfam, 2019, récupéré sur https://www.oxfam.org/es/informes/democracias-capturadas-el-gobierno-de-unos-pocos (consulté le 30 janvier 2023), mais aussi dans la manière dont elle fait obstacle ou retarde les transformations essentielles qui nous permettraient de vraiment prendre soin de la planète et de la vie. Cela nous éclaire sur l’affirmation sans équivoque du GIEC3Op. Cit., note 5., selon laquelle, même face aux avertissements, les gouvernements n’ont rien fait. Ils n’ont pas pris les mesures les plus fondamentales à la prévention de la crise ou à tout le moins, les mesures nécessaires pour en minimiser les conséquences4Organisation des Nations unies (ONU), « Los líderes mundiales han fracasado en su batalla contra el cambio climático, según un informe de la ONU », 20 février 2022, récupéré sur https://news.un.org/es/story/2022/02/1504702 (consulté le 30 janvier 2023).

Sans aucun doute, aujourd’hui plus que jamais, la Terre joue un rôle de premier plan, actrice elle-même à part entière dans des aspects de ce monde qui dépassent toute logique, qu’elle soit diplomatique, issue des us et coutumes occidentaux ou autre. La planète vibre, prend parti en tant que sujet politique, fait pression sur les gouvernements de par le monde et nous permet en même temps de constater l’urgence d’un changement de culture et de valeurs pour les habitant·e·s submergé·e·s par la logique du capital.

La catastrophe

L’Organisation météorologique mondiale (OMM) nous prévient que, actuellement, plus de la moitié de la population mondiale n’a pas accès à de l’eau potable et que le problème devrait s’exacerber dans les années à venir5Organisation météorologique mondiale (OMM), « La Coalición para el Agua y el Clima pide medidas urgentes para proteger a las personas », 9 mars 2022, récupéré sur https://www.iagua.es/noticias/organizacion-meteorologica-mundial/coalicion-agua-y-clima-pide-medidas-urgentes-proteger (consulté le 30 janvier 2023). Selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), (2022), le nombre de personnes souffrant de l’insécurité alimentaire et de la faim dans le monde augmente aussi rapidement6Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), Informe Global sobre Crisis Alimentarias 2022, récupéré sur  https://eacnur.org/es/actualidad/noticias/inseguridad-alimentaria-hambre-2022#:~:text=Informe%20Global%20sobre%20Crisis%20Alimentarias%202022 (consulté le 30 janvier 2023). Il convient de noter que l’Organisation des Nations Unies (ONU) prévoit que, d’ici 2050, il y aura plus de 9 milliards d’habitant·e·s, dont 70 % vivront dans des villes, adoptant un modèle de consommation intenable7ONU, « Las ciudades seguirán creciendo, sobre todo en los países en desarrollo », 2018, récupéré sur  https://www.un.org/development/desa/es/news/population/2018-world-urbanization-prospects.html (consulté le 30 janvier 2023). Selon le World Wildlife Fund (WWF)8World Wildlife Fund (WWF), Informe Planeta Vivo 2020. Revertir la curva de la pérdida de la biodiversidad, récupéré sur https://wwfeu.awsassets.panda.org/downloads/lpr20_full_report.pdf (consulté le 30 janvier 2023), ce modèle de société capitaliste a dévoré des ressources irrécupérables en limitant l’espace de la biodiversité. Au cours des 50 dernières années, la population de mammifères, d’oiseaux, de poissons, de reptiles et d’amphibiens a diminué de 68 % en moyenne. Les données sur l’Amérique latine sont d’autant plus troublantes, car elles font état d’une réduction de 94 %.

Malgré ces faits alarmants, les discussions des récents sommets de la COP26 (Conférence des Nations Unies sur les changements climatiques de Glasgow) et de Davos (Réunion Annuelle du Forum Économique Mondial) font surtout états de préoccupations relatives à la réactivation de l’économie dans le cadre du modèle capitaliste et à l’endiguement de la contestation de plus en plus importante qui résulte d’un mécontentement général9Alfonso Insuasty Rodríguez et Gustavo Muñoz Gaviria, « Disputas por el territorio, tensiones entre la guerra y la paz », 30 novembre 2021, récupéré sur https://www.biodiversidadla.org/Documentos/Disputas-por-el-territorio-tensiones-entre-la-guerra-y-la-paz (consulté le 30 janvier 2023). Les solutions sont de plus en plus hors d’atteinte. Quelle que soit la voie que peut sembler emprunter l’humanité, les changements essentiels ne sont pas en vue10Convida20, « Los poderes globales no apuntan sus decisiones a la satisfacción de necesidades humanas ni el cuidado de la Casa Común », 28 mars 2022, récupéré sur https://kavilando.org/lineas-kavilando/territorio-y-despojo/9014-los-poderes-globales-no-apuntan-sus-decisiones-a-la-satisfaccion-de-necesidades-humanas-ni-el-cuidado-de-la-casa-comun (consulté le 30 janvier 2023). Les pays développés et les grandes entreprises voient plutôt cette tragédie climatique comme une possibilité de faire des affaires, ce qui n’entraîne qu’une révision de la réglementation des institutions, simplement pour pouvoir retarder la dilapidation totale des ressources, tout en offrant un discours plus écologiste.

De plus, le conflit en Ukraine qui s’est amorcé au début de 2022 accélère et met en péril les faibles progrès réalisés par les pays de l’Union européenne par rapport aux accords de Paris et, au contraire, nous fait courir le risque de revenir en arrière par rapport aux gains réalisés en matière de politiques, et ce, en raison de la dépendance indubitable et accentuée au gaz, au pétrole et à ses dérivés. Dans un même ordre d’idées, on constate, entre autres, l’augmentation de la demande de charbon11Prensa Latina, « Demanda mundial de carbón alcanzará récord en 2022 », récupéré sur https://www.prensa-latina.cu/2022/12/23/demanda-mundial-de-carbon-alcanzara-record-en-2022 (consulté le 30 janvier 2023), qui entraînera sans aucun doute une augmentation des émissions mondiales de CO2. Les grandes entreprises et les pays développés qui les protègent ne réparent toujours pas les dégâts qui résultent de leurs activités et ne comprennent pas la gravité de l’état actuel de la planète.

L’expansion de l’extractivisme

Les tenant·e·s du modèle économique actuel reniflent déjà les dernières réserves naturelles de la planète où ielles pourront continuer de mener leurs activités, parmi lesquelles les forêts primaires et les terres disponibles et productives du poumon de la planète, l’Amazonie. Le synode sur l’Amazonie a affirmé : « la forêt amazonienne est un “cœur biologique” pour la terre de plus en plus menacée […] Il est scientifiquement prouvé que la disparition du biome amazonien aura un impact catastrophique pour toute la planète! »12« … la selva amazónica es un “corazón biológico” para la tierra cada vez más amenazada (…) ¡Está comprobado científicamente que la desaparición del bioma Amazónico tendrá un impacto catastrófico para el conjunto del planeta! …» Source : Secretaría General del Sínodo de los Obispos, Documento Preparatorio del Sínodo para la Amazonía, récupéré sur http://secretariat.synod.va/content/sinodoamazonico/es/documentos/documento-preparatorio-para-el-sinodo-sobre-la-amazonia.html  (30 janvier 2023) Ce biome important contient plus d’un tiers des réserves de forêts primaires du monde et constitue l’une des plus grandes réserves de biodiversité, contenant notamment 20 % de l’eau douce non gelée de la planète13AIDA, « Pronunciamiento de AIDA ante la crisis en la Amazonía », 22 août 2019, récupéré sur https://aida-americas.org/es/prensa/pronunciamiento-de-aida-ante-la-crisis-en-la-amazonia (30 janvier 2023). Aussi, 410 peuples autochtones coexistent dans les 8 470 209 km2 de l’Amazonie14Red Información Socioambiental Georreferenciada (RAISG). Atlas Amazonía Bajo Presión, 2020..

Face à l’incompétence fonctionnelle des États et à la protection à tout prix de l’avancée perverse des grandes entreprises, les communautés autochtones, paysannes, afro-américaines et les organisations populaires ont décidé de confronter les activités dévastatrices du capital, donnant ainsi lieu aux luttes de première ligne, ce qui les expose aussi aux agressions du système de mort qu’elles affrontent. La militarisation, la stigmatisation, la criminalisation et l’extermination sont les réactions qu’entraîne la défense de leurs justes causes. Le Brésil, la Bolivie, la Colombie, l’Équateur, le Pérou, le Venezuela, le Suriname, la Guyane et la Guyane française sont des pays qui ont une relation directe avec l’Amazonie.

Entre 2017 et 2020, en Amazonie, sur les territoires de la Bolivie, de la Colombie, de l’Équateur et du Pérou, plus de deux millions d’hectares de forêts primaires ont été perdus. En 2020, la plus forte augmentation a été enregistrée, avec plus de 500 000 hectares déforestés. Depuis, 76 % des brûlages ont été enregistrés dans des zones non protégées du bassin, tandis que les 24 % restants ont eu lieu dans des territoires autochtones et des zones protégées15Monitoring of the Andean Amazon Project (MAPP), « La deforestación grave continúa dentro el Parque Nacional Chiribiquete », 2020, récupéré sur https://www.maaproject.org/2022/chiribiquete-colombia-2022/ (30 janvier 2023). Un total de 13 235 km2 a été déboisé en Amazonie brésilienne entre avril 2020 et avril 2021, le pire chiffre depuis 15 ans enregistré par l’Institut de l’homme et de l’environnement d’Amazonie (Instituto do Homem e Meio Ambiente da Amazônia). En avril 2022, le système d’alerte à la déforestation (DAS), qui fait partie de l’Institut, a fait état d’une augmentation de 54 % du phénomène16Instituto do Homem e Meio Ambiente da Amazônia (IMAZON), « Desmatamento na amazonia cresce 54 e atinge pior abril dos últimos 15-anos », 2022, récupéré sur : https://imazon.org.br/imprensa/desmatamento-na-amazonia-cresce-54-e-atinge-pior-abril-dos-ultimos-15-anos/ (30 janvier 2023). Dans une large mesure, la combustion de cette biomasse est associée à la pénétration de l’élevage, de l’agriculture extensive et de l’exploitation minière.

Colombie

La Colombie se classe au sixième rang mondial en matière de déforestation de la forêt primaire17World Resource Institute (WRI), Forest Pulse: The Latest on the World’s Forests, 2022, récupéré sur  https://research.wri.org/gfr/latest-analysis-deforestation-trends (30 janvier 2023). Selon les chiffres mondiaux, les forêts tropicales ont perdu 11,1 millions d’hectares en 2021, dont 3,75 millions dans les forêts tropicales primaires. La Colombie occupe la première place en ce qui a trait à l’avancement de la déforestation en Amazonie. De grands incendies ont été enregistrés à l’intérieur du parc national de Chiribiquete avec plus de 6 000 hectares brûlés depuis 2018, dont 2 000 hectares entre septembre 2021 et février 2022.18Op. cit., note 16.

Enfin, les groupes qui luttent contre les changements climatiques y sont perçus comme nuisible : « [celles et] ceux qui défendent à juste titre la vie dans un environnement sain font l’objet de menaces, de harcèlement et d’assassinats […] les progrès de la technologie et de la science ne semblent pas être utilisés pour adopter des politiques, des plans ou des actions qui visent le développement durable. Au contraire, ces progrès se font dans un esprit de développement négligent, corrosif et excluant »19Red Eclesial Panamazónica (REPAM), « Introducción del 2º Informe sobre la Vulneración de los DDHH en la Amazonía », p. 8..

La poursuite de la dépossession

Parallèlement, la machinerie extractiviste agricole et industrielle, dont celle de l’huile de palme, poursuit son cours, continue son expansion, avec ses effets néfastes, et ce, avec le soutien de l’État. Le 27 mars 2022, le gouvernement d’Iván Duque, par l’intermédiaire de l’Autorité nationale des licences environnementales (Autoridad Nacional de Licencias Ambientales-ANLA), a annoncé qu’un permis d’exploitation avait été accordé pour le développement du premier projet pilote de fracturation, appelé Kalé, qu’Ecopetrol a l’intention de réaliser dans la municipalité de Puerto Wilches, dans le département de Santander20Compromiso. (2022). « Rechazamos la aprobación de primer proyecto piloto de fracking en Colombia, en un contexto de amenazas contra líderes, lideresas ambientales y el territorio », récupéré sur  https://r.search.yahoo.com/_ylt=AwrFeFOM.9Zj0zkLOSqrcgx.;_ylu=Y29sbwNiZjEEcG9zAzIEdnRpZAMEc2VjA3Ny/RV=2/RE=1675062284/RO=10/RU=https%3a%2f%2fddhhcolombia.org.co%2fwp-content%2fuploads%2f2022%2f03%2fComunicado-rechazo-pilotos-fracking-en-Santander-2.pdf/RK=2/RS=TorofNaBmCWdw42R5BM3hf6QuEw- (30 janvier 2023)

Pour sa part, le gouvernement national a ignoré l’arrêt de la Cour suprême de justice qui protège les droits à la santé, à l’eau et à la sécurité alimentaire des communautés autochtones de La Guajira, ignorant les risques encourus par le détournement du ruisseau Bruno, qu’elle a autorisé en faveur des multinationales Glencore et Angloamerican.

« Se moquant de l’arrêt SU 698 de 2017 de la Cour constitutionnelle, les institutions gouvernementales ont annoncé leur décision d’entériner la destruction du cours naturel du ruisseau Bruno, au sud de La Guajira. Cette décision du gouvernement a été motivée par étude falsifiée, inadéquate tant sur le plan technique que scientifique, sans rigueur et dont données proviennent principalement de l’entreprise étrangère Carbones del Cerrejón, qui n’a pas bénéficié d’une participation réelle des communautés Wayuu de Paradero et de La Gran Parada qui faisaient pression n’a pas été validée par les technnicien·ne s impliqué·e·s ou fait l’objet d’un contrôle judiciaire »21Prensa CAJAR, « Alerta urgente: Gobierno avala la destrucción del arroyo Bruno », 17 avril 2022, récupéré sur https://www.colectivodeabogados.org/alerta-urgente-gobierno-avala-la-destruccion-del-arroyo-bruno/.

Le gouvernement a annoncé des mesures visant à faciliter l’accès et l’exploitation minière dans les localités d’El Roble et de Volador pour les sociétés canadiennes Atico Mining et Rugby Mining, ainsi que Mandé Norte, filiale de la société étatsunienne Muriel Mining Corporation, et Minera Cobre. De même, les projets à grande échelle de la multinationale Anglo Gold Ashanti et de la société Minerales Córdoba à Quebradona et dans les départements de Putumayo et de Nariño sont situés dans ce qu’on appelle la ceinture de cuivre du Pacifique, qui s’étend du Chili au Panama. On y trouve aussi du lithium, un minéral crucial pour la transition énergétique22Portafolio, « Chocó marca el hito para la operación de cobre en el país », 7 février 2018, récupéré sur https://www.portafolio.co/negocios/choco-marca-el-hito-para-la-operacion-de-cobre-en-el-pais-514053.

La situation est la même pour l’exploitation du charbon, et ce, en réponse à la demande à l’échelle mondiale. Or, les communautés racisées, paysannes, afrocolombiennes, les écologistes actif·ve·s au sein des centres urbains, les artistes, les éducateur·trice·s, les chercheur·e·s qui assument leur responsabilité écosociale ont articulé des demandes et mené des luttes acharnées, ont réussi à réaliser des gains en matière de territoires, ont fait avancer des projets de lois, ont fait suspendre des projets extractivistes, mais ielles sont, en conséquence, victime de persécution, de criminalisation et d’assassinats. L’unité d’enquête et d’accusation de la juridiction spéciale pour la paix (Unidad de Investigación y Acusación de la Jurisdicción Especial para la Paz) a publié une alerte au regard de l’augmentation des menaces de mort contre les militant·e·s écologistes à Santander, le département où la plupart des menaces ont été proférées contre des personnes qui « s’opposent publiquement à des projets d’extraction pétrolière ou minière ». Selon le rapport, au cours des 18 derniers mois, neuf de ces militant·e·s ont été tué·e·s à Puerto Wilches23La Silla Vacía, « Aún sin arrancar el fracking, la violencia se profundiza en puerto Wilches », 2022, récupéré sur https://www.lasillavacia.com/historias/silla-nacional/aun-sin-arrancar-e….

Un nouveau gouvernement est arrivé au pouvoir en Colombie. En effet, Gustavo Petro a pris les rênes du pays en octobre 2022. De profonds changements sont attendus, mais le paramilitarisme prends de l’expansion dans les territoires et les mégaprojets miniers et énergétiques, l’élevage extensif et l’agriculture industrielle, notamment l’huile de palme, sont en pleine expansion. Il reste à voir si le nouveau gouvernement apportera vraiment les changements espérés.

CRÉDIT PHOTO : Pixabay/ Turiano L P Neto


Le retour des cinémas de la putréfaction

Le retour des cinémas de la putréfaction

Note : Toutes les images sont de l’auteur. Le texte qui suit est inspiré d’une expérience personnelle et cherche à explorer les parallèles entre les expériences de la putréfaction dans la vie et celles qu’on retrouve au cinéma. Ainsi, il sert à souligner la misère dans laquelle les rues d’Ottawa sont maintenant plongées et à nous permettre de nous pencher sur le film de Tobe Hooper, sorti en 1974, The Texas Chainsaw Massacre. C’est aussi l’occasion de traiter les tueurs en séries et ce qu’ils représentent avant tout comme des conséquences de diverses formes de répression sexuelle et sociale.

La 42e rue était dans les années 1970 un des endroits les plus malfamés de la ville de New York[i]. Il s’agissait de la plaque tournante du crime organisé, de la drogue, de la prostitution et de tous les commerces sexuels imaginables. Or, il y avait aussi des cinémas, qui montraient souvent des films avec des rapports sexuels non simulés, comme le premier film pornographique distribué à grande échelle, Deep Throat (1972), dans lequel une femme découvre son clitoris dans le fond de sa gorge, ou encore le premier long métrage du célèbre réalisateur indépendant new-yorkais Abel Ferrara, un film pornographique également, Nine Lives of a Wet Pussy (1976) : film connu pour cette scène ou la victime d’un viol dans une cage d’escalier finit par prendre plaisir à l’agression, ce qui, dans le domaine de l’imagination, correspond un peu à la transformation de la victime en agresseuse, contre cette idée selon laquelle la femme n’est pas autorisée à être l’architecte de son propre plaisir, à se masturber, à vitre des passions hors du mariage et des institutions masculines. En effet, un agresseur, pour maintenir son pouvoir sur la victime, doit rendre l’acte le plus intolérable possible. Or, la victime devenue agresseuse se masturbe au moyen de l’agresseur, anéantissant son pouvoir. C’est l’une des nombreuses scènes censurées de la décennie extrême des années 1970 quoique probablement pour les mauvaises raisons. Jusque dans les années 1990 au moins, la censure aux États-Unis voyait d’un mauvais œil les scènes à caractère sexuel dans lesquelles la femme était au-dessus de l’homme. On préférait la voir en dessous, subissant passivement le va-et-vient d’un pouvoir essentiellement masculin. Dans le contexte d’une œuvre d’art, il ne s’agirait donc pas d’une banalisation, la pellicule est un « miroir courbe »[ii], pour employer l’expression de Luce Irigaray, une lunette distincte qui abolit l’original en re-représentant la copie du réel. C’est l’Eugénie du Marquis de Sade qui apprend à agresser les agresseur·euse·s dans La philosophie dans le boudoir. Cela dit, ces cinémas ne montraient pas seulement de la pornographie et des viols. On y projetait également des films d’épouvante : I Drink Your Blood (1971) de David A. Durston, Last House on the Left (1972) de Wes Craven et The Texas Chainsaw Massacre (1974) de Tobe Hooper.

Or, j’avais un peu l’impression de revivre cette époque en allant à une représentation du film de Tobe Hooper sur la rue Rideau à Ottawa, au cinéma historique le Bytown. Bytown est l’ancien nom de la ville d’Ottawa, théâtre de guerre de gangs irlandais et Canadiens français au XIXe siècle, lieu aussi malfamé, connu comme lieu de beuveries et de prostitution[iii]. C’était le 22 juillet et la chaleur était étouffante. Je passais près du bidonville qui se situe entre la rue Lois et le Gîte ami, le shit on me, comme l’appelle certain·e·s de ses bénéficiaires, pour uriner dans un buisson. Il y avait une série de maisons abandonnées pas très loin, régulièrement vandalisées et incendiées. Un matin, j’avais observé les flammes d’une dizaine de mètres à une certaine distance. J’ai été surpris par un homme qui traversait le boulevard en criant, poursuivi par deux policiers à pied qui avaient peine à suivre le pas. Quelques minutes plus tard, je traversais le pont Alexandra, doté d’une allée piétonnière avec une vue sur le Parlement. Au centre-ville d’Ottawa, l’ambiance était des plus glauques. Les rues étaient mal éclairées. Des gens fumaient un joint à l’odeur de mouffette; d’autres s’injectaient. Les surdoses sont si fréquentes à Ottawa que des trousses de naloxone sont distribuées à presque n’importe qui. Plus loin, sur ce qui semblait être une grille de ventilation du centre Rideau, un homme gisait inconscient sur le dos. La rue empestait l’urine et le vomi. Des dizaines de sans-abri flânaient sans but apparent. Plusieurs étaient croûté·e·s de saleté et ne se donnaient plus la peine de chasser les nuages de mouches qui les cernaient. Un jeune somalien en sueur m’a suivi pendant quatre coins de rue insistant pour avoir de l’argent, à moitié dément et visiblement en manque de drogue. Des femmes faisaient le trottoir, paraissant dans la cinquante, mais probablement dix ans plus jeunes, les bourrelets suintant bien en vue et les dents cariées et jaunâtres. Il y avait aussi des bagarres. Un peu plus loin, je voyais l’enseigne du Bytown.

Arrivé au cinéma, j’ai pris place dans la file d’attente, entouré de jeunes adolescents en drag. Je me demandais alors si le Texas Chainsaw Massacre était devenu un phénomène culture queer. Après tout, le film était inspiré par le tueur en série Ed Gein, qui portait des peaux appartenant à des femmes déterrées au cimetière ou à ses victimes[iv], une forme de drag morbide, pathologique. Cela n’est pas sans rappeler le cas de Jeffrey Dahmer[v], tueur homosexuel et cannibale, un blanc qui tuait des hommes noirs, leur faisant parfois un trou dans la tête avec une perceuse pour y verser de l’acide, et ce, dans le but d’en faire des zombies esclaves sexuels[vi]. On est presque forcé de se demander si ce n’est pas la répression de son homosexualité par ses proches, par la société dans laquelle il vivait, qui l’aurait conduit à commettre de tels actes. Dans la société hétérosexiste des années 1980, en pleine crise du sida, appelé « cancer gai » aux États-Unis, la communauté homosexuelle était des plus stigmatisées, blâmées pour la propagation de la maladie, à l’époque où cette maladie étant sans aucun remède et pendant laquelle les sidéen·e·s se voyaient en quelque mois transformé·e·s en mort·e·s-vivant·e·s, squelettiques et mourant e s. Qu’est-ce que le crime du meurtre par rapport au crime de l’homosexualité, se disait-il. Pouvait-il s’agir de sa vengeance ? Dans tous les cas, on peut blâmer la répression sexuelle exercée par la société comme la cause de tant de souffrances et de tant de violence.

Ed Gein avait vécu sous un régime totalitaire instauré par sa mère, vierge à 40 ans et incapable d’approcher une femme. C’est ainsi qu’il aurait développé ses tendances nécrophiles. Avant The Texas Chainsaw MassacrePsycho Alfred Hitchcock avait puisé à la même source d’inspiration. Si Hitchcock avait justement embauché un acteur homosexuel, Anthony Perkins, dans son film pour jouer le pseudoEd Gein, et ce, parce qu’il pouvait exploiter la sexualité réprimée de l’acteur pour le personnage de son film, le film de Tobe Hooper se joue à un autre niveau. Alors que les événements de la vie de Ed Gein qui jalonne sa vie de tueur en série se sont déroulés dans les années 1950, au Wisconsin, le film se déroule au début des années 1970. Un groupe de jeunes se retrouve pris en otage par une famille de cannibales dans le Texas profond. Leatherface, interprété par Gunnar Hansen, joue lui aussi un pseudoEd Gein, un géant recouvert de peaux de femmes, poursuivant ses victimes avec une tronçonneuse. Hanson, historien de formation, d’origine islandaise, avait passé du temps avec des personnes atteintes de déficiences intellectuelles pour imiter leurs mouvements dans le film.

La trame narrative du film est relativement simple, mais tout est dans l’exécution, dans un montage soigné et un paysage sonore fantastique. Cela dit, il y a plus. La maison dans laquelle le film a été tourné était remplie de carcasse d’animaux morts. Avec la chaleur du Texas, l’odeur était tellement forte que les acteur·trice·s n’avaient pas à feindre le dégoût. Le réalisateur jouait sur l’effet de surprise, ne présentant pas Gunnar Hansen aux autres. Ainsi, lorsqu’il surgissait pendant que la caméra tournait, les acteur·trice·s, réellement surpris·e·s, n’avaient pas à feindre la terreur non plus[vii]. Même si ces dernier·ère·s n’ont pas nécessairement de carrières mémorables, même si leur talent ne les démarquait pas nécessairement, encore jeunes et sans expérience, leur jeu était excellent. C’est aussi un film qui constitue un argument contre le système du vedettariat, dont le cinéma est malade, selon Alejandro Jodorowsky, un autre réalisateur culte des années 1970.

Au Bytown, la salle était bondée. On entendait des cris perçants juste aux bons moments. Les 20 dernières minutes du film sont les plus intenses. La protagoniste, seule survivante, est prise en otage par la famille de cannibales. De nombreux plans très serrés s’enchaînent avec un bruitage strident. Le film, tourné en 16 mm granuleux, un format bon marché fréquemment utilisé dans les années 1970, avec une piste sonore constituée de bruitages insolites. La trame sonore confère aux visions de cadavres et d’animaux morts qui défilent devant nos yeux un caractère macabre dont les qualités esthétiques marqueront à jamais le cinéma d’épouvante. Par contraste, l’approche très chaste et stérile des productions hollywoodiennes ne fait que rassurer l’auditoire, le laissant presque s’illusionner sur le fait que la violence est bénigne et qu’elle ne se manifeste qu’à l’écran. À l’opposé, le film de Hooper fait usage des gros plans sur l’œil de l’actrice Marilyn Burns, pétrifiée de terreur, comme s’il interpellait le regard même de celui ou de celle qui regarde le film. Les cinéastes italiens Lucio Fulci et Umberto Lenzi ont poussé cette logique encore plus loin, avec les mutilations oculaires des films comme Zombi (1979), The New York Ripper (1982), The Beyond (1981), Eyeball (1975), Cannibal Ferox (1980) et Nightmare City (1980).

J’utilise de l’huile de cannabis à des fins thérapeutiques, afin de gérer mon anxiété et mes migraines. Je ne sais pas si j’en avais pris un peu trop ou si je me trouvais dans un état d’âme plus vulnérable cette journée-là, mais ces dernières minutes ont vite pris une tournure surréelle, voire d’hallu-cinéma (alu-cine), pour reprendre l’expression adoptée dans le film queer culte espagnol Arrebato d’Iván Zulueta. En effet, le film semblait déborder du cadre de l’écran de projection. Il se courbait sous le poids des gros plans de l’œil bleu de Marilyn Burns, injecté de sang, fissurant l’étoffe blanche de projection. J’avais l’impression que les murs de la salle se rapprochaient. Les cris de l’arrière de la salle devenaient plus aigus et semblaient s’allonger. La fenêtre de la salle de projection jetait une lumière crue de réfrigérateur sur les crânes velus et immobiles devant moi. La scène où Leatherface faisant virevolter d’une seule main sa tronçonneuse dans les airs me faisait frissonner. Je revoyais un montage de toutes les coupures que j’ai pu m’infliger accidentellement ou non, au fil des années. Gunnar Hansen se serait d’ailleurs coupé plusieurs fois pendant le tournage[viii]. Puis, il y avait le vidage de Burns, hystérique à la fin du tournage, une hystérie qui n’était pas jouée. J’ai pris mes jambes à mon cou et je suis ressorti sur la rue Rideau, encore très animée au beau milieu de la nuit. Pendant la course, je sentais mes jambes se dérober sous moi, le plancher s’élevant vers mois. Je coulais sur un trottoir transformé en bave par des millions de crachats d’ivrognes. J’avais l’impression de voir de plus en plus de personnes effondrées au sol ou appuyées contre les édifices souillés d’urine.

Assez rapidement, je me retrouvais dans le parc Major’s Hill, au milieu duquel avait récemment été installé un monument qui ressemblait à la machine à rêve inventée par le peintre Brion Gysin[ix], dont les effets stroboscopiques devaient provoquer des hallucinations semblables à la prise de LSD. Je regardais alors autour de moi. Juste en face, l’ambassade des États-Unis ressemblait à un sphinx au milieu de hautes clôtures et de structures en béton, le musée des beaux-arts, une pyramide translucide et la bibliothèque du Parlement, en pleine construction, avec une immense grue de chaque côté, faisait songer à la plateforme de lancement d’une navette spatiale ou encore d’une immense ogive nucléaire. Le pont Alexandra, quant à lui, faisait songer au pont Howrah, construction emblématique de Kolkata, nervuré de néons violets comme dans une nuit indienne emboucanée. Des sommes colossales étaient évidemment englouties pour rénover les édifices qui abritaient le pouvoir, pendant que nous étions à la rue, au milieu de la putréfaction. À moins que l’odeur ne vienne de l’État-sphincter, contracté pour tenir, telle une poigne de fer, les flux d’excréments sous son contrôle.

Juillet-septembre 2022, Gatineau, Quito.

[i] Samuel Blumenfeld, « Il était une fois la 42e Rue », Le Monde, 15 septembre 2017, https://www.lemonde.fr/m-actu/article/2017/09/15/il-etait-une-fois-la-42… Harmon Leon, « In Search of Times Square’s Porn Emporium Past », The Observer, 22 juin 2019, https://observer.com/2019/06/times-squares-porn-emporium-past/.

[ii] Luce Irigaray, Ce sexe qui n’en est pas un (Paris: Les Éditions de Mmnuit, 1977), 150‑51.

[iii] Martin Frigon, Contes, légendes et récits de l’Outaouais (Notre-Dame-des-Neiges: Éditions des Trois-Pistoles, 2007), LXVIII‑LXIX.

[iv] John Philip Jenkins, « Ed Gein », dans Encyclopedia Britannica, 22 juillet 2022, https://www.britannica.com/biography/Ed-Gein.

[v] Ian Bannard, « The Racialization of Sexuality: The Queer Case of Jeffrey Dahmer », Tlzamyris 7, no 1 & 2 (Summer 2000): 67‑97.

[vi] Brian Masters, The Shrine of Jeffrey Dahmer (London: Hodder, 2022).

[vii] Tous ces renseignements proviennent des documentaires inclus dans l’édition 4 dvd du films de Universal, sortie en 2014 et intitulée :  Texas Chain Saw Massacre, The: 40th Anniversary Collector’s Edition

[viii] Ibid.

[ix] Voir https://www.centrepompidou.fr/fr/ressources/oeuvre/XQFUDjd

Les yeux d’ouragans : Cuba au-delà des enclaves de vacanciers

Les yeux d’ouragans : Cuba au-delà des enclaves de vacanciers

Remarque préliminaire : Le texte qui suit est le résultat d’entretiens informels dans un pays auquel l’accès est difficile pour les journalistes. D’une part, les noms et certains éléments qui permettraient d’identifier les personnes mentionnées dans ce texte ont été modifiés. D’autre part, il est possible que certains des faits mentionnés ne soient pas tout à fait exacts. Le but de ce récit est de dresser un portrait général et de raconter des expériences vécues par les Cubain·ne·s que nous ne souhaitions pas alourdir par des recherches documentaires. Merci d’en tenir compte lors de votre lecture.

L’œil d’un ouragan est cette zone d’accalmie en plein cœur de la tempête. Or, les complexes hôteliers tout inclus qui pullulent sur l’archipel marxiste-léniniste des Caraïbes sont des yeux d’ouragans à travers lesquels il est difficile de se rendre compte de la tourmente qui frappe l’écrasante majorité de la population de Cuba. Récemment, j’ai eu l’occasion de participer à une conférence à Varadero, organisée par la Fédération internationale des traducteurs (FIT) et l’Association cubaine des traducteurs et des interprètes (ACTI). Bien sûr, la conférence se déroulait dans un de ces hôtels tout inclus, le Melia international, sous les climatiseurs, avec un buffet abondant. Cela dit, je ne souhaitais pas y loger, et de toute façon, je n’en avais pas les moyens. Je m’étais trouvé une chambre dans un village avoisinant, Santa Marta, qui faisait énormément contraste. Les gens s’y promenaient à cheval, pas pour plaire aux touristes, mais par simple nécessité, faute de carburant. Les travailleur·euse·s s’entassaient donc dans des charrettes pour se rendre au travail. Il y avait quelques voitures, pas les gros bus chinois climatisés, mais des voitures de fabrication soviétique, dont les plus récentes dataient des années 1980 (Moscovita et Lada), et des voitures étatsuniennes rafistolées datant des années 1950 et 1940, voire des années 1930. J’ai eu l’occasion, grâce à la générosité de mes hôtes, de monter clandestinement dans une Moscovita (sans licence de taxi de touristes). Si l’on parle d’une décroissance possible au Canada (1), ici, elle existe, mais contrainte par la nécessité. On ne jette rien. Tout est recyclé.

Même si le but de ma visite à Cuba était de participer à une conférence, je n’ai pu m’empêcher de constater à quel point la précarisation qui érode nos modes de vie aux quatre coins de la planète est d’autant plus grave à Cuba. En fait, l’étendue de la misère qui s’y est approfondie depuis la pandémie est incomparable. Lors de la conférence, j’ai tout de même abordé l’anthropophagie en traduction, cette pratique culturelle tirant ses origines du Brésil et cherchant à cannibaliser la culture dominante pour riposter aux riches qui cannibalisent les pauvres (2). C’est un sujet on ne plus approprié dans un pays où l’on se demande si ce ne sont pas les Cubain·ne·s qui sont offerts, rôtis à la broche dans les buffets des hôtels tout inclus. La conférence m’a quand même permis de faire la connaissance d’auteur·e·s et de traducteur·trice·s cubain·e·s et latinoaméricain·e·s, dont Mateo Cardona (traducteur colombien de Gérard de Nerval et de Mikhaïl Bakhtine, entre autres), et Rodolfo Alpizar, traducteur cubain de Paulo Freire (La pédagogie des opprimés). On lui doit également l’introduction en Amérique latine de nombreux auteur·trice·s africain·e·s d’expression portugaise. Il me racontait comment son père avait introduit le poète nadaïste (3) Gonzalo Arango, surréaliste et contestataire, une véritable légende de la contre-culture des années 1960, natif de Medellín, à la population de Bogotá. Pour ce faire, ils avaient grimpé une tour servant au contrôle du trafic, en pleine rue, et avaient commencé à se déshabiller. Une grande foule s’était rassemblée et Arango avait commencé à lire un poème écrit sur dix billets d’un peso, le poème des dix pesos. 

« Parlamentos: burdeles políticos,

Bacanales de bla bla bla »

« Parlements : bordels politiques,

Bacchanales de bla-bla-bla » 

« Revolución no es tomar el poder

Con el pum pum para después

Defenderlo con el pum pum y así pasar

Todo el tiempo de pum pum en pum pum

Hasta la muerte » (4) 

« La révolution ce n’est pas prendre le pouvoir

Avec le pow pow pour ensuite

Le défendre avec le pow pow et ensuite 

Passer son temps de pow pow en pow pow

Jusqu’à la mort »

Après la conférence, je me suis rendu à La Havane pour connaître davantage le pays, un entre-deux situé à l’articulation d’un imaginaire utopique et d’une réalité de fange et de sueur, dont les représentations trahissent souvent sa réalité : un goulag des tropiques pour certains, une Mecque révolutionnaire pour d’autres. La plupart des mouvements de gauche des années 1970, y compris ceux du Québec, envoyaient certains de leurs membres couper de la canne à sucre, pour faire acte de solidarité envers la révolution cubaine, comme le racontait l’historien Donald Cuccioletta. Sur la terre ferme, en 2022, les choses sont plus nuancées.

En dehors des enclaves balnéaires, la réalité crue d’un désastre économique

L’embargo imposé par les États-Unis contre Cuba a été mis en œuvre à la suite de la nationalisation des entreprises étatsuniennes par Fidel Castro et dure tout au long des années 1960. De nos jours, Cuba est une destination prisée des Québécois·e·s, et ce, depuis les années 1990, lorsque le pays a ouvert ses frontières à la recherche de devises étrangères après la guerre froide et la perte du soutien de l’Union soviétique. Selon Don Carlos, économiste cubain à la retraite chez qui je logeais, avant ce tournant historique, Cuba ne manquait de rien. Je me souviens qu’il y a 20 ans, en vacances à Cuba avec mon père, on sortait à peine de ces installations balnéaires, qui constituaient des isoloirs par rapport au reste de l’île, pour ne pas avoir à subir les pénuries de viande, de lait, d’œufs, etc., sévissant au jour le jour, jusqu’à l’approvisionnement en denrées alimentaires.

À l’extérieur de ces enclaves, les temps ont été difficiles à partir des années 1990 ou de la « Période spéciale » : pas de carburant, pas d’huile de cuisson. Les transports se sont immobilisés du jour en lendemain. On utilisait du beurre de noix de coco pour cuisiner, et des plantes aux propriétés nettoyantes pour se laver ou laver les vêtements. Dans les deux dernières années, la pandémie et l’adoption d’une monnaie unique en 2021 (5) — le peso cubain — ont fait en sorte que les choses soient aujourd’hui encore extrêmement difficiles. Quelqu’un qui travaille pour le gouvernement gagne 300 pesos par mois. Le dollar canadien vaut 20 pesos dans les bureaux de change officiels, mais facilement quatre ou cinq fois plus sur le marché, plus près de la valeur réelle, qui change tout de même de jour en jour. Un appartement coûte 5 000 pesos par mois à La Havane. Le gouvernement fournit un carnet qui permet aux Cubain.e·s d’obtenir mensuellement des produits de base pour 400 pesos : sept livres de riz, un peu de haricots, de farine, d’huile, une livre de viande ou de poulet, un savon pour le corps et un autre pour la lessive. Tout le reste doit être obtenu comme faire se peut, à des prix généralement exorbitants, dans la mesure où les produits sont disponibles. Il n’y a pas de lait frais. Le lait en poudre coûte 1 000 pesos par sac. Les œufs coûtent entre 150 et 700 pesos la trentaine, selon l’endroit. Pour faire leurs achats, les Cubain·e·s utilisent également une monnaie virtuelle, sur une carte, qui doit être remplie au moyen de devises étrangères, soit achetées avec des pesos cubains, soit obtenues par d’autres moyens, dont le tourisme. Une paire de chaussures coûte 5 000 pesos; le reste des pièces de vêtement se vendent à des prix similaires. Ainsi, il n’est pas rare de voir les Cubains·e·s porter les mêmes vêtements tous les jours ou presque. Mes trois ou quatre ensembles de voyage semblaient un luxe en comparaison. Étant donné la situation, je vivais d’un régime de noix que j’avais apportées dans mes bagages et je buvais du café, pour ne pas faire exploser mon modeste budget. 

Par les temps qui courent, même lorsqu’on est étranger·ère, la vie peut coûter cher. Je logeais chez l’habitant pour environ 20 $ par jour à La Havane, mais, à sortir dans les rues, j’avais de la peine à trouver de quoi manger à des prix abordables. Bien des restaurants sont fermés, faute de produits à vendre ou faute d’électricité. Ceux qui sont ouverts ont des étals presque vides, les produits changent d’un jour à l’autre et sont parfois couverts de mouches ou de guêpes, ce qui n’inspire pas confiance. Tout le monde essaye de vendre pour survivre, et l’on peut souvent acheter des produits aux fenêtres des maisons. J’ai vu, par exemple, des pizzas avec du ketchup comme sauce tomate et un peu de fromage qui me semblait moisi. Oubliez le pepperoni ou les légumes, hors de prix. Les rues ont aussi des nids de poule à faire envier Montréal.

Évidemment, ce sont ces mêmes vendeur·euse·s de rue qui occupent la place la plus importante de l’économie de La Havane. Dépendant du produit recherché, on nous envoie cogner à la porte de telle ou telle maison. On vend, on revend et on revend encore. La prostitution est aussi répandue et donne lieu à un certain tourisme charnel dont nous avons vu les manifestations çà et là. Comme les livres ne se mangent pas, j’ai été en mesure d’acheter des premières éditions de livres des années 1960 et 1970, de la poésie révolutionnaire aux ouvrages de Fernando Ortiz, célèbre anthropologue cubain. Celui-ci a étudié entre autres les cultures africaines, dont la présence à Cuba est très importante, en raison de l’importation d’esclaves à l’époque de la colonisation espagnole. Par ailleurs, je me trouvais dans un quartier ou était répandue la pratique de la santeria, mélange de spiritualité africaine et de christianisme, amenée principalement par les esclaves yorubas du Bénin et du Nigeria actuels, et semblable au vaudou haïtien ou à la macumba (ou au candomblé) du Brésil, quoique distincte. Les livres coûtaient entre 200 et 1 000 pesos. En me rendant dans ces librairies aux livres poussiéreux empilés pêle-mêle, j’ai entrevu une vieille dame d’origine africaine, avec son attirail de santeria, une bruja, qui a offert de me lire le tarot. J’ai refusé poliment, mais arrivé à la librairie, je me sentais fondre, presque perdre conscience, comme si j’avais été victime d’un sort…

Les Cubain.e.s, un peuple solidaire et résilient 

De manière générale, il faut souligner la solidarité du peuple, dans une situation où les Canadiens·ne·s s’entretueraient probablement pour survivre. Non, La Havane, en dépit d’un manque d’à peu près tout, reste très sécuritaire. Les Cubain·e·s font preuve d’une résilience extraordinaire. J’ai rencontré des étranger·ère·s qui s’offusquaient d’une telle pauvreté, blâmant le régime et l’endoctrinement marxiste. Or, il ne faut pas oublier les conséquences de l’embargo, en grande partie la cause de cette situation, même si, aux dires de Don Carlos, Cuba n’a pas su profiter de sa prospérité pendant la guerre froide. Le pays se trouvait alors dans une situation de dépendance qui a préparé la catastrophe de la « Période spéciale ». 

Malgré ces conditions moins qu’idéales, l’éducation reste gratuite, et ce, jusqu’au doctorat. Au Canada, les frais de scolarité augmentent, sous prétexte d’inflation, sans que les salaires suivent. À Cuba, si certaines personnes hésitent à parler de la situation, d’autres, surtout les jeunes, s’en donnent à cœur joie. Même si l’on décrit souvent Cuba comme étant le théâtre de répressions violentes, Don Pedro m’expliquait que certaines des images vues sur les chaînes de télévision, montrant des policiers qui tiraient sur les gens, provenaient en fait de Turquie. Bien qu’on ne puisse vérifier cette assertion, il est clair, dans tous les cas, que les gens peuvent s’exprimer en pleine rue, contrairement aux gens d’autres pays que j’ai pu visiter, comme la Colombie (6), pays sur lequel j’ai récemment écrit un article, ou encore l’Algérie (7), pays sur lequel j’ai également écrit.

En me baladant dans les rues, j’ai parlé à Don Luis, un homme âgé qui vendait du kérosène dans des bouteilles de plastique. Il me disait : « Nous, à Cuba, on est maudits » (« somos jodidos »). Pas seulement en raison de l’embargo, car l’État a aussi sa part de responsabilité. « Les jeunes veulent voyager, vont au Nicaragua pour essayer de se rendre aux États-Unis. Il y a aussi des mouvements subversifs. Moi, je suis trop vieux et j’aime Cuba… Il faut continuer de lutter. »

Dans le parc central, de retour des boutiques de livres usagers, j’ai rencontré deux jeunes de Guantanamo, Alberto et Pedro, venus à La Havane pour chercher du travail, tâche rendue impossible par la nécessité d’obtenir toutes sortes de paperasse du parti. Alberto survit en faisant de petits boulots ici et là. « Aujourd’hui, je ne mange pas. J’espère manger demain. » Quand je lui ai dit que je travaillais sur ma thèse de doctorat, il m’a dit que je devrais faire une thèse sur la situation qui accable les Cubains·e·s.

En revenant vers mon logement, je passe devant un magasin d’État ou les Cubains·ne·s peuvent obtenir les denrées garanties par leur fameux carnet. Emilio, un homme maigre avec une croix sur le front et quelques larmes tatouées sous l’œil gauche, m’aborde : « J’ai passé 20 ans dans un hôpital psychiatrique et un an à la rue. » Il exprime son désespoir et termine en disant : « C’est ton devoir de retourner dans ton pays et de raconter ce que nous vivons ici à Cuba. » 

La relation entre le Canada et Cuba : aide importante ou pratique d’ignorance? 

C’est au problème de ne pas savoir et de se limiter à la fréquentation d’hôtels étrangers masquant la réalité cubaine que s’en prend cette modeste contribution. Si le Canada a apporté une aide prétendument importante, en fournissant des emplois et des devises, et en exploitant, par la même occasion, les plages cubaines, cette aide ne contribue en rien à l’indépendance de Cuba, et la majorité des gens en voient très peu les retombées. En fait, ce n’est qu’une autre manifestation de la pensée développementaliste, qui maintient un rapport de dépendance économique.

Don Carlos me disait que le Canada avait fourni une aide pour la reprise d’une mine d’exploitation de nickel, qui recevait auparavant une aide de technicien·ne·s de l’ancien bloc de l’Est, de la République démocratique d’Allemagne, de la Hongrie, de la Roumanie, de la Tchécoslovaquie et du Kazakhstan. Par contre, à une certaine époque, le Canada interdisait à certain.e.s des employé·e·s de la fonction publique de voyager à Cuba, notamment celles et ceux qui travaillaient au sein des services de renseignements, même si Cuba elle-même ne faisait pas nécessairement entièrement confiance à son grand-frère russe. Don Carlos devait par ailleurs, à un moment donné, aller en Union soviétique pour défendre et protéger les intérêts de Cuba. Si le Canada est un ami de l’État marxiste-léniniste, il n’éprouve aucun remords à laisser les Cubain·e·s affamé·e·s. Pas de paramilitaires comme en Colombie, même si les conditions de travail restent plutôt précaires. Pire encore, un hôtel récemment construit emploie des travailleurs.euses importés directement de l’Inde.

Paradoxalement, le moyen le plus efficace d’affaiblir le régime cubain, voire de le faire tomber, serait de lever l’embargo, l’économie de marché comme machine aliénante pouvant s’infiltrer presque partout et affaiblir les États qui se limitent à effectuer une capture des flux de capitaux. Il semblerait que les États-Unis aient simplement besoin d’un.e ennemi.e et de faire souffrir pour pouvoir déployer les efforts que leur commande la doctrine de la « Destinée manifeste ». En effet, les États-Unis s’imposent comme police du monde et s’arrogent le droit moral de faire souffrir ceux et celles qui ne sont pas d’accord avec eux, et le Canada suit de très près son voisin du Sud. Ce qui menace ladite sécurité nationale, ou le pouvoir d’un État, c’est la libéralisation des marchés, et pas les musulman.e.s, les anarchistes, ou les voyages à l’étranger, le fait de connaître d’autres réalités. Enfin, on dirait que les États-Unis et le Canada s’entêtent à faire la promotion de l’adage on ne peut plus faux selon lequel l’ignorance fait le bonheur.

Écrit d’un balcon de La Havane, dans une rue dont les édifices s’écroulent (il n’y a pas de ciment pour les réparer), les 5-6 juin 2022.

(1)  Pour en savoir, vous pouvez lire : https://www.ababord.org/Pourquoi-la-decroissance

(2) 

Pour en savoir davantage, veuillez consulter les ouvrages suivants :

Campos, Haroldo de, et María Tai Wolff. 1986. « The Rule of Anthropophagy: Europe under the Sign of Devoration ». Latin American Literary Review 14 (27) : 42‑60.

Cheyfitz, Eric. 1991. The Poetics of Imperialism. Translation and colonization from The Tempest to Tarzan. Oxford : Oxford University press.

Cisneros, Odile. 2012. « From Isomorphism to Cannibalism: The Evolution of Haroldo de Campos’s Translation Concepts ». TTR, 15‑44.

Vieira, Else Ribeiro Pires. 1998. Liberating Calibans:Readings of Antropofagia and Haroldo de Campos’ poetics of transcreation. London, US : Taylor and Francis.

(3) De « nada » en espagnol, qui veut dire « rien ». 

(4)  Il ne nous a pas été possible de retrouver le poème des dix pesos original. Nous avons donc décidé d’utiliser des extraits de poèmes représentatifs de l’œuvre d’Arango.

Source : Arango, Gonzalo. 1991. Todo es mío en el sentido en que nada me pertenece. Bogota : Plaza & Janes, p. 88 et 103

(5) Deux monnaies existaient à Cuba depuis 1994, l’une pour la population locale, et l’autre destinée aux touristes.

(6) Voir https://revuelespritlibre.org/en-colombie-plus-ca-change-plus-pareil-les-plus-recentes-peripeties-dun-etat-policier.

(7) Voir https://revuelespritlibre.org/sous-les-palmiers-dalger-une-question-de-poil.

CRÉDIT PHOTO: Alexandre Dubé-Belzile