par Alexandre Dubé-Belzile | Juil 29, 2020 | Idées, International
Le présent texte d’Alexandre Dubé-Belzile, même s’il n’a pas paru dans le recueil poético-politique Contre-attaque esthétique, s’inscrit dans un même état d’esprit. D’une part, cet essai littéraire se penche sur les conséquences du printemps arabe et du 11 septembre 2001 sur l’imaginaire occidental et sa vision de l’Orient. D’autre part, il s’intéresse aux raisons qui pousseraient des personnes issues de l’Occident à accepter l’Islam, et ce que cela signifie au regard de la politique à caractère identitaire qui a refait surface au cours des dernières années. La « moukhabarat » est le nom donné à la police secrète dans le monde arabe qui est, entre autres en Égypte, reconnue pour sa brutalité. Ce récit de voyage de l’auteur imprégné de rêveries et de réflexions personnelles est ponctué de passages poétiques. Il est à noter que le premier passage poétique est de Khwaja Abdullah Ansari, le sage d’Hérat, ville aujourd’hui en Afghanistan, qui a vécu au XIe siècle. Les poèmes qui suivent sont de l’auteur et ont été rédigés au cours du voyage dont il est question. On y constate l’influence de la poésie soufie, dont le texte d’Ansari est un exemple.
Le meurtri y trouve le parfum d’un baume :
Sa mémoire console l’âme des épris.
Par milliers derrière les ombres, en quête de Son éclat
Sanglotant comme Moïse : « Seigneur, montre-toi! »
Je les vois par millier dans un désert de douleur,
Errant sans but mais dans l’espoir
« Allah! Allah! »
Je vois des poitrines déchirées par la séparation
Je vois des yeux débordant d’agonie.
Agités de culpabilité et de refoulement
Les épris s’exclament : « Notre pauvreté est notre orgueil! »
Pir-i Ansar est alangui, imbibé de vin
Intoxiqué tel Majnoun
Vagabond désorienté i
Je suis arrivé à Assouan depuis Le Caire un après-midi brûlant. J’étais parvenu à traverser les points de contrôle militaire sans trop de problèmes. Depuis la révolution et la chute du scélérat Hosni Mubarak, porter une barbe ne posait plus de problème. On nous disait qu’il n’y avait plus de moukhabaratii, plus de prisons secrètes, plus de sévices, plus de disparitions. À l’époque, on y avait prêté foi, et beaucoup d’Égyptien·e·s aussi. J’avais entendu l’histoire de ce prêcheur qui avait eu les yeux arrachés par les interrogateurs du régime et dont les bourreaux devaient maintenant lécher la poussière pour se voir momentanément soulagés des affections qui les dévoraient vivant. D’ailleurs, la mort de Khalid Saïd sous la torture des policiers de Moubarak, filmée et diffusée en ligne, ainsi que le mouvement Kulina Khalid Said (nous sommes tous Khalid Said) avaient été un catalyseur de la rage qui a jeté le dictateur en bas de son perchoiriii. Le mot haq (حقّ) en arabe vaut autant pour la « vérité » (ou réalité) que « droit ». Les histoires d’horreurs d’un système dans lequel les murs avaient des yeux et des oreilles abondaient. Dès mon arrivée à la station de bus, j’avais fait la rencontre d’étudiants qui voulaient m’accueillir à la résidence de leur université. Ils m’ont amené jusqu’au centre-ville dans une vieille Peugeot déglinguée que le oleil décapait. Les vapeurs qui s’en élevaient engendraient des mirages entre les hautes structures des rues étroites de l’agglomération nubienne et nilotique.
Ô Seigneur
Sous quelle ombre lourde vas-tu me laisser vagabonder
Et quelles fatigues me font pourrir?
Pour que je puisse crever vers le haut
J’ai grouillé dans la poussière tel Éblis
Pour ne pas frire dans le brasier
Ô Seigneur des Univers
Qui règle les rotations et les révolutions
Les élections des lunes et des roitelets éphémères
Ma créativité abonde &
Coule en lèchements
Dans ma chair d’angoisse
Des langues de viande
S’engourdissent et s’agitent
De ma tête de bois
À pieds de terre cassée
Allah, je fus créé
Esclave au sang froid
La nausée jusque dans les reins
Cette coulée de beurre avarié
Une créature aux os d’airain
De lourdes jointures soudées
Dans la fonte désertique
Le torse broyé
Par le silence qui murmure
De fil en aiguille, d’une rue poussiéreuse et fébrile à l’autre, on a fini par m’amener coucher chez le Cheikh Ridwan. Je crois que quelques bureaucrates un peu zélés m’avaient refusé l’accès à la résidence. Cheikh Abdoul Karim Ibrahim, connu sous le nom de Ridwan, était un vieil homme chaleureux, toujours vêtu d’une tunique bleue. Il tenait aussi une boutique au coin de la rue dont les étagères étaient presque vides. Cependant, il ne semblait guère s’en soucier. Il y lisait le Coran à longueur de journée. Il ouvrait ses portes juste après la prière de l’aube et retournait chez lui tard le soir. Il m’avait accueilli dans un appartement vide au-dessus de chez lui. Chez lui, j’étais tranquille. Le logement était poussiéreux et semblait servir d’entrepôt, mais on s’en accommodait. De plus, les armoires étaient encore pleines de haricots, de pâtes déshydratées et de riz.
Avant de venir à Assouan, j’avais passé le jeûne du Ramadan dans le désert frontalier à la Libye. Juste de l’autre côté de la frontière, Khadafi venait de tomber. Jeûner dans un climat désertique procurait une certaine ivresse. Exalté, j’avais beaucoup songé au dictateur déchu. Il avait été sodomisé à la baïonnette et traîné nu dans les rues de Syrte, sa ville natale. Le dictateur libyen, dont les idées politiques avaient été publiées dans Le livre vertiv, combinait marxisme et islam en un singulier amalgame que certains ont rapproché de l’anarcho-syndicalisme, et que d’autres, dont le gouvernement saoudien, ont qualifié d’hérésiev. Le philosophe anarchiste américain Hakim Bey (pseudonyme de Peter Lamborn Wilson) a gardé de bons souvenirs de sa visite dans le pays dans les années 1990, lors de laquelle il avait participé à une conférence et abordé la révolution libyenne comme une résistance mystique soufie contre l’Islam corrompu de la monarchievi Khadafi est encore largement admiré en Afrique et dans le monde arabe comme un leader anti-impérialiste. Enfin, je le voyais bien, pendant ce jeûne dans les régions désertiques, la chaleur m’amenait en des lieux insoupçonnés de la conscience :
Le désert me mord les pieds
Avec ses saveurs de rouille
Les braillements d’âne égoïnent le jour et la nuit
Chaïtan y dépose les heures
Traîne l’humanité dans sa nuit empruntée
Allah laisse galoper & murmure mes réveils
Dans les nuits éveillées de cette oasis
Un jardin de melons éventrés
Aux fibres essorées sous le sable
Les ruelles accueillent des étangs inexistants
Parsemées de galets, de pieds de poulets & de pieds de mouton
De traînées d’huile aussi noires que le jais
Et le sang coagulé en gâteaux de sable
Le souffle brûlant s’en prend à l’intimité de mes yeux
J’étais irrigué de longues rêveries qui m’amenaient d’une ruelle à l’autre du petit village où je séjournais, parfois à pied, parfois dans une charrette de paysan tirée par un âne. J’y ai même fait la rencontre d’une famille de véritables nomades afghans, qui avaient grandi à Montréal, puis vécu en Syrie, en Somalie, au Yémen, aux Émirats arabes unis et en Iraq. Nous avions commencé à briser le jeûne ensemble un jour, puis une amitié s’est installée. Les quatre frères vivaient avec leur mère dans un petit appartement et y étudiaient le Coran avec les cheikhs locaux. J’aurai eu l’horreur d’apprendre plus tard que le plus vieux frère, Rashid, fut tué à l’étranger, dans une guerre prétendument sainte qui ne le concernait pas vraiment. Pour moi, ce drame incarnerait la fuite vers l’avant de jeunes apatrides, toujours prêt à changer de pays lorsqu’un visa expire ou qu’un autre pays leur octroie l’hospitalité. Enfin, c’est pendant ce jeûne que j’ai décidé d’entreprendre la traversée vers le Soudan, par voie fluviale. Je pris donc la route vers Assouan, le temps d’obtenir mon visa au consulat, l’estomac rongé par la rouille dont le gorgeait le jeûne.
Le ventre cru répond, grogne
Et se laisse pénétrer
Se laisse éventrer
La trompe des intestins répand sa souillure rauque
Sur ces veines rousses dégorgées
La langue rouillée racle
Arrache les veines de rouille nues
Sur un pavé flottant
Le jour du départ enfin arrivé, j’ai rencontré un Afro-américain converti à l’Islam dans le magasin vide du cheikh Ridwan. Il maîtrisait parfaitement l’arabe et revenait tout juste du Yémen. Yaqoob, de son nom de converti, attendait mon départ pour occuper l’appartement du cheikh. Nous avons discuté de nos voyages pendant un certain temps. Le Yémen subissait alors une grave crise économique et un dollar valait littéralement quelques kilos de billets yéménites. Yaqoob avait fui la persécution en Pennsylvanie. Il avait été la cible de la moukhabarat étatsunienne après le 11 septembre. En effet, à l’aube de l’ère du PATRIOT actvii, qui conférait de nombreux pouvoirs aux services de renseignements étatsuniens, il n’était pas le seul à subir ce sort, à voir ses communications surveillées et à être intimidé et contraint de servir d’informateur. Il avait également, dans le cadre de ses études universitaires, rédigé une thèse hallucinante sur les révoltes d’esclaves africains musulmans qui avaient eu lieu aux États-Unis, au XIXe siècle, dans la ville de Bâton Rouge, puis en Floride, s’alliant aux autochtones séminoles, mais aussi à Salvador, au Brésilviii. Il y soulignait l’importance d’entretenir une conscience historique pour parer au colonialisme interne des nations des Amériques.
Il avait dû fuir après que son texte ait causé une tentative révolutionnaire dans un pénitencier fédéral. Il avait ensuite vécu en Chine, au Nigéria et au Mali. Il est la dernière personne que nous avons saluée avant de prendre le taxi vers le port. Il y a lieu de se demander pourquoi tant de personnes afro-américaines se convertissent à l’Islam. Dans un rassemblement récent à Trinidad-et-Tobago, j’ai pu constater que l’écrasante majorité des convertis américains étaient d’origine afro-américaine. Certains d’entre eux ont expliqué qu’ils avaient d’abord appartenu à la Nation of Islam, mouvement sectaire auquel s’était aussi joint El-Hajj Malik El-Shabazz, plus connu sous le nom de Malcolm X, avant d’accepter l’Islam dans sa forme plus répandue. Le message d’égalité dont est empreint l’Islam semble une forte résonance au sein de la communauté afro-américaine. Aussi, étant donné que l’Islam est établi depuis très longtemps en Afrique, il peut s’agir d’un moyen de se démarquer du christianisme teinté de colonialisme et revenir « aux origines », et ce, même si beaucoup d’Africain·e·s voient dans l’Islam une forme d’hégémonie sur le continent. Je me questionne parfois sur certains liens qui existaient déjà entre le FLQ et la Black Panthers dès la fin des années Nègres Blancs d’Amérique (mal informées), Pierre Vallières, avait reçu le soutien du groupe marxiste-léniniste afro-américain lors de son emprisonnement aux États-Unisix. Aujourd’hui, de nombreuses personnes au Québec acceptent l’Islam, beaucoup plus que dans le reste du Canada, semble-t-il. Or, il apparaît que, au revers de cette vision fortement implantée d’un Islam hostile, une minorité y voit l’incarnation d’un mode de vie contre-courant l’aliénation de la consommation, que ce soit au Québec ou aux États-Unis, à moins que ce soit une séduction par ce qui est vue comme la seule force réellement capable de bousculer l’ordre des choses, et ce, surtout après le 11 septembre.
Y a-t-il lieu de faire le lien avec le séparatisme islamique en Francex Outre la forme assez totalitaire que peut parfois y prendre l’Islam, nous pourrions y voir une tentative d’autonomisation contre l’ancienne puissance colonisatrice, une tentative de ronger la France de l’intérieur. Au final, l’Islam aurait beaucoup servi, en Occident, à incarner cet ennemi de l’intérieur dans les discours hégémoniques. Malheureusement, force est de constater que, de nos jours, une certaine forme de militantisme islamique appartient surtout à la droite voire à l’extrême droite, tout le contraire des mouvements progressistes teintés d’Islam des années 1970 (mouvements palestiniens, le FLN algérien et à une certaine époque, le gouvernement révolutionnaire libyen de Mouammar Khadafi). Enfin, cette droite islamique (dont les différences idéologiques avec la alt-right raciste sont moins importantes qu’on peut le croire), sert souvent de catalyseurs de frustration et de haine, ce qui explique sans doute les attentats suicide, ce désir d’en emporter le plus possible avec soi comme dernier moyen de laisser sa marque sur le monde, de se sacrifier pour la cause.
À ce propos, au Québec, j’avais connu une convertie qui avait terminé dans un pénitencier pour avoir tenté, comme Rashid, d’aller guerroyer à l’étranger. Jeune Québécoise originaire de Maniwaki, le cheminement exact de sa conversion m’échappait. Amna aurait été impliquée dans la vente de fentanyl pour soi-disant financer son voyage. Elle avait été arrêtée un beau matin, avec quelques complices. Même dans le pénitencier de Joliette pour femmes, elle avait été malmenée pour avoir proféré des menaces de mort ses copénitencières n’avaient pas très bien prises. Elle disait : « Si tu ne te joins pas à nous, ils vont tuer ta famille! ». Comme l’affirme Peter Lamborn Wilson, dans The New Nihilismxi on peut comprendre qu’une personne veuille tout faire sauter, qu’elle veuille exercer vengeance contre une société monolithique, qui est aussi prétentieuse quant à son caractère avant-gardiste qu’elle est bornée et aliénée. Je suis moi-même tout à fait apte à comprendre ce sentiment, que j’ai aussi éprouvé, sans pour autant basculer de l’autre côté du miroir obscène.
À vrai dire, il m’a toujours été difficile de voir un quelconque bien-fondé dans les tendances de l’Islam politique, le plus souvent carrément islamofascistes. Même si certains liens entre l’Islam et la gauche sont intéressants, c’est le cas des idées de l’iranien Ali Shariati, considéré comme le penseur de la révolution islamique en Iran, la richesse que j’ai trouvée dans l’Islam se trouvent plutôt dans son mysticisme, sa « radicale tolérance »xii pour reprendre les mots de Hakim Bey, qui a passé de nombreuses années en Afghanistan et en Iran dans les années 1970. Son contact avec les mystiques de l’Islam (avant la révolution islamique en Iran et avant le régime communiste en Afghanistan et l’invasion soviétique) a fortement influencé sa pensée anarchiste. Même s’il n’a jamais formellement accepté l’Islam, il est sûrement plus proche de ce que je vois dans cette vision spirituelle. Enfin, du port au navire, puis du navire au Nil, je suis entré en collision avec la nuit, pendant laquelle une ivresse semblable à celle du jeûne allait se saisir de moi, ravivant cette colère enfouie sous des couches de graisse et de carne.
I
Ô vautours en orbite
Telles les aiguilles d’une montre
Vous portez des yeux aveugles
En vos becs charognards
Je est le cloaque invisible
Le cadavre social a les neurones en transe
Les neutrons s’enfoncent et son flanc pourrissant
Ballonné par l’accumulation scatologique
Il étouffe par endoctrinement
L’inconscient collectif
Y est remplacé par un lapidé imposteur
La créativité, par l’anthropophagie
Entre la destinée et la conscience individuelle
Gronde un océan agité
Vaste, d’une profondeur ineffable
II
Au loin, j’entrevois
Les longues surfaces cuivrées
Les fleuves de sperme
Qui ont amené l’humanité à cogiter
Mais la larve s’est métamorphosée
En désertification
Où es-tu violé, ma créativité?
Sur une plage d’yeux vitreux
Au bord d’un océan de mères noyées
Où es-tu violé, ma créativité?
Toi, ô « je » qui fut soustrait au Néant
Nous en sommes la plénitude
Quelques heures plus tard, j’étais affaissé sur la carapace d’acier brûlant du navire. Les paillasses et les châles des passagers et des passagères tapissaient le pont supérieur du vaisseau africain. Des centaines de corps en sueurs semblaient catalyser toute la chaleur de la nuit. Cette chaleur nous irradiait et faisait flotter nos corps, détrempés des sueurs qui se mélangeaient. Nous étions en proie à une sorte de rêverie collective et nos âmes étaient devenues des protubérances qui s’exhibaient à demi hors de nos corps. Tel un champ de cordes entrelacées nous gisions, dans nos vêtements comme des feuilles de chou collées et gluantes. Nos torses et nos jambes s’étaient soudés à nos tuniques, torturés de démangeaisons absurdes, de picotements intermittents et de morsures d’insectes aux quatre extrémités. Nous étions ivres d’une nuit blanche de guerre avec les puces, sales et en sueur, coagulés les uns contre les autres sous un ciel désertique. Un monument de silence y avait été érigé de fatigués entortillés entre eux et contre les tiges chaudes et rongées des garde-fous.
Juste avant l’aube, avec la transition de la nuit noire vers la nuit bleutée qui précède l’aube, les silhouettes se retiraient des fanges de la stupeur, maquillées des affres de la traversée nocturne. L’engin grondait d’un assommant tonnerre de ferraille. La voix de l’appel à la prière se déversait telle une psalmodie contre la marée, audible avec l’apparence d’un écho lointain. Lentement et maladroitement, les uns cherchaient leurs galoches pendant que d’autres patientaient en position fœtale ou sur le flanc parmi les sacs et les caisses. La lune nous observait, l’appel à la prière se poursuivait. Mon turban de coton noir dénoué sur l’épaule, je suis descendu dans le gouffre fumant du bateau par une cage d’escalier squelettique. Puis, au bout d’un étroit passage à travers les machines en dégueulades, j’entrais dans la gargote à foul (fève fava), le bouche-creux égyptien. Au Soudan, l’eau avec laquelle sont cuites les fèves est recyclée, c’est-à-dire achetée par les moins nantis et mêlée avec des morceaux de pain. Ils appellent cette mixture le Bush. Une confection semblable faite avec du lait se nomme Obamaxiii. Cela témoigne du ressentiment de la population à l’égard des sanctions des États-Unis (maintenant abolies). En fait, à l’époque où j’étais au Soudan, on priait pour la destruction des États-Unis dans certaines mosquées. Enfin, je n’ai pas connaissance d’une recette pour le Trump. L’appel se poursuivait.
Mes yeux tentent de noyer l’ennui
Dans les cieux liquéfiés et les fanges lentes
Mais seul Ton nom existe, dévêtant toutes les nuits
Sous leurs silhouettes soupire mon âme gémissante
Ô Allah, pardonne à un halluciné à demi suicidé
Une ombre à l’ombre d’un univers vaporeux
Ô Allah, retire mon squelette de sa vierge de fer
Pour le déposer là où il ne sera plus déchiré d’hier
Dans ce paradis sans nausée, sans soif débordante
Bien au-delà des profondeurs aux voix hurlantes
Les crevasses de mes regards visqueux
Sont les oblongs boudoirs
D’un rêve dont tu as sculpté mes yeux
Ces placards profanés, ces éteignoirs
Ce crâne floconneux de cendre gelée
De son silence d’humilié éclate
Telles mille langues fumées
Par le souffle de géhenne écarlate
Ô Allah, pardonne à un halluciné à demi suicidé
Une ombre à l’ombre d’un univers vaporeux
Je ne sais pas encore exister
Je reste une limace engluée de vivre
Enlisé de feu pour m’y noyer
À moins que Tes faveurs m’enivrent
Mes yeux se sont faufilés dans le compartiment de classe supérieure, muni de grandes banquettes sans rembourrage, une ventilation quelconque, capharnaüm avec éclairage tamisé, discussions et volutes de fumée se propulsaient dans ce qui restait d’espace. J’enjambais les corps en concerts de ronflements pour me faufiler dans la ligne qui oscillait énergiquement vers les latrines. Des femmes endormies étaient bien ensevelies dans leurs niqabs enluminés ou léopards, les pieds tatoués de henné resurgissant comme des télescopes. Au-dessus de ces pieds, l’appel se poursuivait. Le type derrière moi, avec de grands verres noirs et miroitants, une calotte aux couleurs jamaïcaines sur son crâne imberbe me racontait : « Je suis né au fond de ces eaux mon frère, avant qu’ils ne construisent le barrage et que tout soit englouti. Je vis depuis 25 ans à Vancouver. » Au-dessus de la tête de ce type, l’appel continuait.
Ma cervelle navire-proie
Se dérobe vers l’acide du bain ancien
Parmi les yeux qui flottent
Les nerfs optiques sanglotent
Chaque œil y est un grain de sable
D’une ivresse déshydratée
Chaque dune du décor
Était une population de viols
Mes paupières ne sont plus que des faisceaux oblongs!
À l’endos de mes paupières mi-closes
Se creusent deux étroits paysages
Deux souterrains à la Van Giap
Deux intestins cancéreux
Dévaloirs incendiés vers le feu
Vers les bas-fonds telluriques
J’y vois ma chair pourrie combustible
Et mon sang carbonisé
À l’intérieur, les toilettes turques avaient débordé et l’eau du Nil avec ses matières en suspension nous passait entre les orteils. Nous utilisions le petit lavabo pour faire nos ablutions. Au-dessus de toilettes turques débordantes, l’appel se poursuivait encore. J’avais lavé mon visage et ma barbe. J’introduisais mes bras dans l’évier minuscule, puis passai mes mains mouillées sur mes cheveux. Enfin, je terminai par les pieds, un à un, une poigne ferme sur le hublot, lavant d’abord ma jambe droite, m’assurant que la peau soit rincée jusqu’aux chevilles. L’appel a fini par prendre fin. Le temps de remonter sur le pont supérieur, nous formions les rangs pour la prière. Les hommes se faufilaient un à un pour boucher les interstices. L’espace a été totalement occupé très rapidement. Un étranger hirsute au teint d’Européen se tenait au milieu des rangs. Debout et stupéfait, il restait enfoncé, immobile comme un épouvantail. Sa chevelure était nouée d’un élastique au-dessus du crâne. La touffe blonde giclait aux courants d’air comme une flamme jaune ou un drapeau. Orientés vers La Mecque, le navire a cessé pour un moment d’exister.
Par qui les cœurs s’inondent
Toi par qui les cœurs s’inondent
Par qui bourdonnent et s’écrasent les mondes
De quelles guerres ma langue est-elle amputée?
Tel un serpent, pour quelle tentation a-t-elle déserté?
Comment irais-je la récupérer?
Là où mes paupières seraient arrachées
Poses-y ton pied ô Allah seigneur des mots versés
Avec force, ne la laisse pas traverser
Le désert de fiel des idoles menacées,
Des miroirs grisâtres d’opiacés
Comment irais-je la récupérer?
Là où mes paupières seraient arrachées
Où suis-je pour ne plus me voir dans les cieux?
Les sables mouvants me dévisagent d’immenses yeux
Puisque ces telluriques entités s’enracinent dans mes jarrets
Ma langue définitivement se dérobe
Comment irais-je la récupérer?
Lorsque mes yeux sont crevés
Plus tard, une fois le Soleil bien haut, nous sommes arrivés à Wadi Halfa, la ville frontalière du côté soudanais. Il n’y avait pas grand-chose à part quelques auberges, ou plutôt des murailles d’argiles formant des cours intérieures dans lesquelles étaient alignés des lits de corde directement sur le sable, et quelques cafés rudimentaires bondés de fumeurs de narguilé. Quoi qu’il en soit, j’y ai fait la connaissance d’un étudiant qui voulait bien m’accompagner jusqu’à Khartoum. Dans l’arrêt de bus, le portrait du général Bachir en uniforme, dictateur du Soudan pendant près de 30 ans, de 1989 à 2019, guettait nos moindres mouvements. Après avoir flotté en provenance d’un pays en révolution, la Tunisie, moins d’un an après l’auto-immolation du vendeur ambulant Bouazizi, qui en avait l’étincelle, je me retrouvais dans la contrée encore habitée par la moukhabarat et l’excision pharaonique, une phallocratie antédiluvienne, multimillénaire qui n’avait pas encore été châtrée.
Ô Seigneur des ouïes
J’ai subsisté sur ta poussière
J’ai traversé tes étendues sans miroir
Ma chair y a suppuré sa sanie
Ma chair et son « je » sont ta créature
Ô Seigneur des yeux des cœurs
Tu as vu mon tronc sec d’idolâtre
Sa faim de ténèbres se repose
À mon épaule fendue
Cette langue T’implore de guérir
Un habitant de l’Univers
Seigneur de la compréhension
Mon intelligence s’est amaigrie
N’est plus qu’un désert
De fibres et de membranes d’argile
Des réflexions piliers de l’angoisse
Le sang et les larmes sont coagulés
Dans mon cerveau affaissé
Mes membres glissent dans les actes du brasier
Je crains les liseurs de grimaces
Purifie mon visage!
Je crois respirer le remugle de la tombe
Et le parfum de mon crâne en bouillonnements
Ô Seigneur des déchirements et des fumoirs
J’ai étranglé mon intelligence
Pour une mâchoire de chien, un os de datte
Est-ce que je suis encore un esclave cadavérique?
La moukhabarat soudanaise avait la réputation d’écraser les testicules avec des pinces lors de ses interrogatoires. Heureusement, je n’ai pas eu d’interactions, à ma connaissance, avec ces agents de la terreur. J’allais toutefois faire la rencontre d’anciens janjawid, les escadrons de la mort qui sévissaient au Darfour dans un conflit opposant, depuis 2003, le gouvernement et des milices paramilitaires à des rebelles issus de tribus non arabes. Ce conflit très complexe aurait eu pour cause à la fois la découverte de ressources pétrolières, les changements climatiques ayant causé sécheresse et les politiques racistes du gouvernement qui favorise les populations arabes du paysxiv. Ces anciens janjawid étaient des adolescents, parfois même des enfants, qui avaient pour la plupart eux aussi des enfants. Ils n’avaient rien de monstres, malgré les horreurs qu’ils avaient pu commettre et subir. J’allais passer des mois en leur compagnie à dormir dans les mosquées, à bénéficier de leur hospitalité, véritables trésors des déserts. L’un d’entre eux travaillait-il pour la moukhabarat?
Je me souviens d’une nuit brûlante, lors de laquelle, dormant dans une petite mosquée à quelques kilomètres de Khartoum, dans le désert, j’ai été tiré de mon sommeil par le souffle violent d’une explosion. J’apprenais le lendemain qu’un avion israélien avait bombardé une usine d’armement du régime. Cela n’avait cependant que contribué au discours antiaméricain de l’État, qui ne tomba que près d’une décennie plus tard, en 2019, sous les pressions des révoltes populaires. Le pays est à ce jour en pleine transition…xv
J’irai comme un cheval fouxvi
Étourdi dans les sueurs ocres
Et l’amertume des brûleries
Médusement, ma céphalée absorbe
Les murs et les enluminures
Des matières violées pour mon œil
La nuit hurle de ses pattes et de ses mains
L’obscurité ronge l’ampoule nue
Saigne le verre des vitrines de vide
La nuit lèche la fange avec vacarme
Laisse ses crocs couler le long des herbes
Les fumées et les vapeurs
S’accouplent et muent
De cireux ossements se font lâches
Et viennent se poser sur un front insomniaque
i Khwaja Abdullah Ansari, Intimate Conversations, traduction de Wheeler M. Thackston, Paulist Press, New York, 1978, cité par Peter Lamborn Wilson. 2014. Spiritual Journeys of an Anarchist, Autonomedia, Brooklyn, 2014, p.43 (Nous avons assuré la traduction vers le français).
ii Nom donné à la police secrète dans la plupart des pays arabes. Elle est notoire en Égypte, au Soudan, en Iraq et en Syrie, entre autres régimes, pour sa brutalité.
iii Al Jazeera, « My Arab Spring: Egypt’s silent protest », Al Jazeera, 24 janvier 2016. https://www.aljazeera.com/news/2016/01/arab-spring-egypt-silent-protest-160124101244868.html.
iv Mouammar Kadhafi, Le Livre vert, Éditions Cujas, Paris, 1976.
v Al-Sulami, Muhammad. 2011. « Saudi Arabian Scholars Support Libyan Uprising ». Eurasia Review, 1 mars 2011. https://www.eurasiareview.com/01032011-saudi-arabian-scholars-support-libyan-uprising/.
vi Hakim Bey, « Jihad Revisited », 2009, https://theanarchistlibrary.org/library/hakim-bey-jihad-revisited.
vii Nouvel Observateur. 2006. « Qu’est-ce que le Patriot Act ? » Nouvel Observateur, 6 septembre 2006. https://www.nouvelobs.com/monde/20060906.OBS0822/qu-est-ce-que-le-patriot-act.html.
viii Pour avoir visité cette ville récemment, je suis resté troublé par la manière dont l’islam africain y avait été presque totalement effacé. De nos jours subsiste un Islam surtout à Sao Paulo, communauté essentiellement palestinienne, syrienne et libanaise.
ix Louis Fournier, F.L.Q.: Histoire d’un mouvement clandestin, Lanctôt, Montréal, 1998.
x Pierre Michaud, « France : Macron lance la lutte contre le “séparatisme islamiste” ». Euronews, 21 février 2020. https://fr.euronews.com/2020/02/18/france-macron-lance-la-lutte-contre-le-separatisme-islamiste.
xi Peter Lamborn Wilson, The New Nihilism, Bottle of Smoke Press, North Salem, NY, 2018.
xii Peter Lamborn Wilson, Spiritual Journeys of an Anarchist. Autonomedia, Brooklyn, 2014, p.64.
xiv La page Wikipedia, dans ce cas-ci, propose une bonne synthèse : https://fr.wikipedia.org/wiki/Guerre_du_Darfour
xv Al Jazeera, « 12 defining moments in Sudan’s 12-month uprising ». Al Jazeera, 18 décembre 2019. https://www.aljazeera.com/news/2019/12/12-defining-moments-sudan-12-month-uprising-191215151600227.html.
xvi Le premier vers de ce poème est aussi le titre d’un film de Fernando Arrabal, réalisé en 1973 et tourné, en grande partie, n Tunisie. Le protagoniste du film fuit dans le désert et y rencontre un nain extraordinaire qui lui fait découvrir un autre univers de sens. Ce film surréaliste évoque pour moi, métaphoriquement, le mysticisme islamique et ce qu’il représente pour moi.
par Alexandre Dubé-Belzile | Avr 11, 2020 | International, Opinions
La consommation de tabac est antédiluvienne. Sa production industrielle est plus récente. La montée du capitalisme a mené une contestation qui s’est cristallisée dans les idées de Karl Marx. Cela dit, même si de nombreux régimes politiques se réclament du marxisme, la plupart n’incarnent cependant pas une transformation radicale de l’économie. C’est ce que ce texte d’opinion tente d’illustrer, en abordant justement la production de tabac au Nicaragua, ce pays qui a connu la révolution socialiste sandiniste en 1979 et qui peine, de nos jours, à se montrer comme représentant toujours les idéaux de cette dernière.
En effet, le Nicaragua a, dans la dernière année, fait la manchette, avec des manifestations massives contre la présidence de Daniel Ortega. À l’occasion du 40e anniversaire de la révolution sandiniste, la légitimité du régime est remise en question, en dépit de son discours gauchiste proche de celui des ex‑présidents Hugo Chavéz, Lula ou encore Evo Morales. L’économie du Nicaragua est tout à fait subordonnée au libre marché plutôt qu’à une planification économique quelconque ou à tout autre système alternatif. Certaines mauvaises langues affirmeraient même que ce qui resterait de sandinistes en serait venu à adopter le néolibéralisme tout en maintenant un socialisme de façade, contradiction qui démontrerait qu’Ortega s’accroche désespérément au pouvoir, faisant fi des beaux principes jadis défendus : « sauver » la révolution sandiniste de 1979, influencée par le mouvement mené dans les 1930 contre l’Impérialisme étatsunien par Augusto Sandino, quoiqu’à un niveau très superficiel. Pour le Nicaragua, Cuba incarne toujours la Mecque révolutionnaire des Amériques. Cuba est, comme le Nicaragua, un important pays producteur de cigare. Dans cet article, nous nous pencherons sur l’industrie du cigare au Nicaragua et nous nous interrogerons sur le caractère « socialiste » de cette dernière, qui accuse pourtant une forte présence d’intérêts et de savoir‑faire cubains.
Dès les premiers jours de notre passage à Managua, nous avons croisé dans notre hôtel bon marché plusieurs groupes de Cubain·e·s qui venaient acheter de grandes quantités d’électroménagers au Mercado del Oriente, bazar réputé autant pour la vente d’articles en quantité phénoménale et d’origine parfois obscure que pour ses pickpockets et son ambiance électrisée. Ces visiteur·e·s de l’île communiste des Caraïbes allaient et venaient au marché, entassés dans la boîte d’un pick-up, entre congélateurs, réfrigérateurs, téléviseurs, pièces de vêtements et autres articles que l’on trouve difficilement accessibles sur l’île. De nombreux articles autrement difficiles à trouver à Cuba, soit en raison de l’embargo, soit en raison de la double économie du pays et du rationnement de l’État, étaient ainsi amenés du Nicaragua.
Cela dit, il ne s’agit pas de la seule manière dont ces camarades cubains font des affaires au Nicaragua. L’industrie du cigare existe à Estelí depuis près de 70 ans. Le pays s’était d’ailleurs démarqué comme un important exportateur de tabac sous la dynastie Somoza, et l’industrie a fait un pas en avant grâce à sa nationalisation avec la révolution de 1979. Depuis, de nombreux entrepreneurs venus de Cuba ont participé activement à l’expansion de l’industrie du cigare. Les investissements étrangers y ont également contribué de manière importante à partir de l’année 2000, après la fin de la guerre civile et la libéralisation de l’économie du pays. À ce jour, une grande partie des investissements proviennent de Cuba et des États‑Unis.
Le tabac est une plante indigène des Amériques que les autochtones utilisent depuis des siècles pour les cérémonies religieuses et pour ses propriétés médicinales, fumé ou prisé. Il est à noter que cet usage n’a rien à voir avec celui qu’on en fait aujourd’hui avec la cigarette ou du vapotage. De nos jours, la consommation de tabac, par ailleurs ostracisée jusqu’au ridicule, est le résultat de sa commodification. En effet, c’est après sa découverte dans les Amériques et à l’occasion de la révolution industrielle que le tabac a commencé à être commercialisé sous forme de cigarette à travers le monde. Cette commercialisation a ensuite mené à sa consommation effrénée et abusive.
L’industrie des cigares a été lancée par le Cubain José Orlando Padrón en 1970. La même année se sont aussi installées de grandes entreprises étatsuniennes. En 1977, près de 10 millions de cigares ont été fabriqués. Toutefois, cette production a été interrompue par la révolution sandiniste et par l’embargo des États-Unis qui a duré de 1980 à 1990. Sous le gouvernement sandiniste, des entreprises nicaraguayennes ont repris, pendant un certain temps, leurs activités sur le marché : Cubanica, Nicaragua Cigars, La Nave et Padrón Cigars. Néanmoins, l’industrie a surtout pris de l’expansion à partir du début du présent millénaire1.
En 2015, la production de tabac au Nicaragua, dominée par le cigare, était menée à bien par 65 entreprises, dont 15 locales (environ 15 % de la production), 20 étrangères exploitants les zones franches (environ 30 % de la production) et 30 fermes familiales (environ 45 % de la production)2. Cette production recevait, en 2013, un financement totalisant près de 120 millions de dollars3 de la part des banques comme Banpro, cette dernière a été fondée en 1991 au lendemain de la libéralisation de l’économie du pays, et d’entreprises comme la Drew Estate Tobacco Company, fondée par des entrepreneurs étatsuniens à Estelí en 19984. L’industrie employait, en 2013, près de 70 000 personnes (de manière directe et indirecte) et avait connu une augmentation de 318 % depuis 20095. Selon le Centro de Trámites de Exportación (CETREX), le montant des exportations serait passé de 1 623,2 millions de dollars à 1 872,5 millions de dollars entre 2012 et 2013.
À Estelí seulement, 150 000 personnes bénéficieraient des retombées résultant de la présence de l’industrie6. Enfin, 60 % de la production serait destinée aux États-Unis7. En 2018, le Nicaragua était également en tête de file des exportateurs de cigares vers ce pays (263,7 millions de cigares), ce que ne manque pas de rappeler la Chambre de commerce américaine du Nicaragua (Cámara de Comercio Americana de Nicaragua AMCHAM) dans sa revue mensuelle. Sur la première page de la revue en question, une carte du Nicaragua fardée des couleurs du drapeau américain nous laisse comprendre les intérêts représentés. Le Nicaragua y est décrit comme le « roi du cigare »8. La qualité de ces cigares serait excellente, en grande partie en raison du sol, et le rapport qualité‑prix est bien meilleur que dans les pays où l’industrie se caractérise par un monopole ou un quasi‑monopole, affirme la revue. On souligne aussi le peu de restrictions au commerce et aux investissements dans le pays. En somme, ce sont là toutes les caractéristiques d’une économie néolibérale. Enfin, même si l’industrie souffrait de sanction de la part des États-Unis, elle reste la moins affectée par l’instabilité actuelle9.
Nous avons eu l’occasion de visiter l’une des fabriques de cigares d’Estelí. Selon notre guide, Rodrigo, la ville compte environ 120 fabriques, dont les plus grandes emploient entre 1000 et 2000 personnes et les plus petites, entre 200 à 300 personnes. Celle que nous avons visitée était de la seconde catégorie. Les cigares sont assemblés par des couples composés d’une femme et d’un homme. L’homme se charge de compresser le fourrage, tandis que la femme roule le cigare dans la fine feuille qui en recouvre l’extérieur. L’homme place ensuite ces derniers dans un compresseur manuel, appareil que notre guide nous a permis de voir en action. Le tabac est cultivé, nous dit Rodrigo, de novembre à avril, mais les cigares sont produits toute l’année, le processus de fumage, de fermentation et de séchage s’étendant sur plusieurs mois.
« La majorité des fabriques est de propriété privée et les coopératives sont l’exception à la règle », nous explique Rodrigo. Les conditions de travail sont quand même plutôt bonnes, avec des journées de huit heures, deux pauses d’une demi-heure et une heure de dîner. La fabrique que nous avons visitée appartient à un Cubain. Rodrigo nous a fait remarquer son pick-up qui passait à toute allure dans les étroites ruelles d’Estelí. Ces fabriques représentent tout de même du capitalisme, à petite échelle, certes, et au visage humain, avec une conscience sociale, dans une certaine mesure, mais du capitalisme quand même. Avec l’implication des Cubain·e·s dans l’industrie, il y a lieu de se demander si le Nicaragua ne serait pas un lieu hybride qui permettrait à Cuba de faire un peu de capitalisme hors de son île, sans pour autant collaborer avec les impérialistes, le gouvernement d’Ortega maintenant un discours très nationaliste et anti-gringo10.
Le revers de la médaille : les États-Unis accaparent l’industrie du cigare au Nicaragua et restent le plus important consommateur du produit en question. Les Nicaraguayen·ne·s fument très peu, et encore moins le cigare. Autre fait intéressant, les cigarettes vendues au Nicaragua sont surtout fabriquées au Honduras et, parfois, au Costa Rica. De plus, certaines compagnies disposent de droit de propriété intellectuel sur les cigares une fois la couronne de marque apposée. Lorsque cette dernière est présente, il n’est plus possible pour la fabrique de les vendre elle-même. Cela dit, le même cigare, sans couronne, se vend pour un dollar plutôt qu’au prix exorbitant de la marque.
En somme, si on s’intéresse spécifiquement à l’industrie du tabac au sein de la République du Nicaragua, qui est désormais un état fardé d’un socialisme de surface, force est de constater les problèmes qui minent cette industrie et qui rendent difficilement concevable la socialisation de ses moyens de production. Le premier obstacle à une telle réalisation serait le statut de « commodité » du tabac. La deuxième serait le cadre totalement néolibéral au sein duquel l’industrie s’épanouit, en dépit de la décennie d’embargo qui avait stimulé, pendant un certain temps, des industries nationales à proprement parler. Enfin, force est de reconnaître que les bonnes conditions de travail au sein des fabriques nous contraignent de reconnaître au Nicaragua le mérite d’un certain « visage humain », néanmoins assombri par la répression qui a récemment fait rage, et qui devra faire l’objet d’un autre article.
Photo : Alexandre Dubé-Belzile
1 Ivania Sofía López Merlos et Orlando Antonio Zelaya Martinez, Comportamiento de las exportaciones de tabaco artesanal en Nicaragua en el periodo 2009-2013, Universidad Nacional Autónoma de Nicaragua, 2015, pp. 13-14. repositorio.unan.edu.ni/3893/
2 Ibid., pp. 17-18.
3 On parle de dollars des États-Unis.
4 Ibid., pp. 27-28.
5 Ibid., p. 35.
6 Ibid., p. 36.
7 Ibid., p. 37.
8 Roberto L. Fonseca, « Nicaragua, nuevo Rey de los puros en EE.UU. », Business : Camara de Comercio Americana de Nicaragua, vol. 22, n° 107, juin 2019, p. 10.
9 Analía Llorente, « Cómo se convirtió Nicaragua en uno de los principales productores de tabaco de América Latina », BBC News Mundo, 10 août 2018. www.bbc.com/mundo/noticias-america-latina-44035162
10 « Gringo » est une expression le plus souvent péjorative utilisée een Amérique latine pour désigner un nord-américain.
par Alexandre Dubé-Belzile | Mar 24, 2020 | Analyses, International
Compte rendu de la conférence Genre et sexualité organisée par l’Université Franco-Gabonaise Saint-Exupéry, à Libreville, au Gabon, couvert en Amérique du Nord exclusivement par L’Esprit Libre.
La participation à cette conférence et la rédaction de cet article ont été rendues possibles grâce au financement octroyé par Les Offices jeunesse internationaux du Québec (LOJIQ)
Les 17 et 18 juillet 2019, nous avons participé au colloque Genre et sexualité, organisé par l’Université Franco-Gabonaise Saint-Exupéry à Libreville, au Gabon, un événement sans pareil. En effet, la diversité de genre n’est généralement pas reconnue dans la plus grande partie des pays d’Afrique, voire punie par la peine de mort dans des pays comme le Soudan, la Somalie, la Mauritanie ou le Nigéria. Deux États sont toutefois reconnus comme étant plutôt réceptifs aux enjeux LGBT, le Cap-Vert et l’Afrique du Sud. Au Gabon, ces enjeux peuvent être abordés en relative liberté en raison d’une zone grise, la diversité de genre n’y étant ni reconnue ni interdite1. Le colloque auquel nous avons participé, organisé par l’Observatoire International du Couple, de la Conjugalité et de l’Extraconjugalité (OICCE) de l’Université Franco-Gabonaise Saint-Exupéry (Gabon), le Centre de recherches sciences sociales sports et corps (CRESCO) de l’Université Paul Sabatier-Toulouse 3 (France) et l’Association Gabonaise de Statistique (AGS), est réputé être le premier en Afrique centrale et probablement l’un des rares colloques sur le genre en Afrique.
Les médias locaux ont afflué lors de l’événement, journaux et télévision. Cela dit, à notre connaissance, nous sommes le seul média nord-américain à avoir couvert l’événement. Dans la salle de conférence du petit hôtel de Libreville s’étaient entassés les photographes et les caméramans de télévision. Le rendez-vous des chercheurs du continent et de l’étranger avait été commandité au plus haut niveau, avec une visite guidée de la Cour constitutionnelle pour les congressistes, elle aussi couverte par les médias gabonais. Tout récemment, la revue L’Esprit libre a lancé un recueil intitulé diversalité, qui s’intéresse à la diversité sous tous les angles, notamment celui du genre, et divers horizons de mobilisation du concept, que ce soit pour la sécrétion et l’injection d’une forme de libération ou simplement un moyen, pour une organisation hégémonique ou une autre, d’accumuler du capital politique. Un compte rendu de l’événement pour la revue semblait tout indiqué.
C’est un secret de polichinelle : le Gabon est un État très proche de la France. Depuis son indépendance, il n’a connu que trois présidents : Léon Mba, dont la présidence fut de courte durée, suivi d’Omar Bongo et de son fils, le président actuel, Ali Bongo, qui ont tous des rapports très cordiaux avec la France, en plus d’étroites relations économiques2. Le Gabon est un pays assez paradoxal, avec des éléments d’une surprenante européanité, des épiceries pleines à craquer de produits importés de France, mais aussi un marché parallèle pour les denrées alimentaires essentielles pour la plupart de ses habitants. En effet, comme m’a expliqué Albert, travailleur du centre de Libreville, les épiceries, qui vendent des produits importés, sont hors de prix pour la plupart des Gabonais·e·s. Une grande majorité des produits consommés par le commun des mortels sont souvent importés des pays voisins et vendus dans les marchés locaux : légumes, viande, manioc, poisson. « Cependant, comme ces derniers ne sont pas toujours abordables, il faut cultiver derrière les maisons. Au Gabon, beaucoup ont des diplômes, mais peu de gens savent cultiver », affirme Albert. Ce sont là, hélas, les symptômes d’une économie dépendante des hydrocarbures et des pétrodollars.
Cela dit, le Gabon est aussi la terre du Bwiti, ensemble de croyances et de rites initiatiques associé à la consommation de l’iboga, un puissant enthéogène3 qui permettrait de développer une relation entre la conscience et la connaissance. C’est un aspect parmi tant d’autres à la fois étonnant et fascinant de la vie de ce pays, qui illustre peut-être, dans une certaine mesure, la position géosociale et géopolitique de cet événement important. Il serait possible de voir une relation entre ce contraste entre une occidentalisation et une « résistance » d’ordre spirituelle et le contraste entre les éléments occidentaux de la culture haïtienne et la pratique du vaudou. Cette résistance haïtienne est soulignée par le réalisateur Richard Stanley dans The White Darkness (2002)4. L’« obscurité blanche », dans le vaudou, n’est pas celle de l’homme blanc, mais bien une forme de pouvoir abstrait. Pour les adeptes du vaudou interrogés dans le documentaire, c’est ce pouvoir qui aurait permis à Toussaint Louverture de réaliser l’indépendance de l’île face au pouvoir blanc. Un colonel américain posté en Haïti et interrogé déclare même que la christianisation de l’île serait essentielle à son asservissement. Le vaudou constituerait donc un horizon de résistance, comme, peut-être, le Bwiti. C’est d’ailleurs voir cet envers de la médaille que nous laissait espérer un tel colloque au Gabon. Dans quelle mesure cette rencontre a-t-elle pu échapper aux rapports de pouvoirs postcoloniaux pour nous permettre d’aborder la sexualité loin des horizons de l’eurocentrisme ? À tout le moins, ce que nous avons constaté est encourageant.
Le colloque s’était fixé comme objectif de créer un espace d’échange échappant à l’eurocentrisme pour aborder les questions d’identités sociales et politiques relatives ainsi que les multiples pratiques érotiques, en favorisant la transdisciplinarité. En effet, le rapport produit au lendemain du colloque souligne « […] l’urgence de la pensée complexe à travers la transdisciplinarité et la pluridisciplinarité »5. Le colloque gravitait autour de cinq axes de réflexion. Le premier axe est « masculinité-féminité », c’est-à-dire « la construction de l’identité féminine […] et l’intériorisation des normes de féminité [qui cantonnent] hommes et femmes dans les rôles socialement dévolus »6. Le deuxième axe est « corps et sexualité », qui comporte trois points importants : « Primo, en Occident, si l’orientation sexuelle est assumée chez les deux sexes, au point de connaître un changement de regard par l’entremise des médias, par contre en Afrique, cela est loin d’être le cas […] Secundo, dans les non-lieux lignagers […], la corporéité […] joue un rôle déterminant dans la “fabrique” de la masculinité et donne un sens aux pratiques traditionnelles d’objectivation sexuelle ordinaire du corps de la femme […] Tertio, la sexualité préconjugale et celle de divertissement sont appropriées différemment par les femmes et les hommes. La première est plus expérimentée hors du cadre familial. La seconde s’inscrit dans un marché sexuel où elle satisfait aux plaisirs sexuels masculins. »7 Le troisième axe « espace public-espace privé », qui englobe, entre les questions liées à la conjugalité, l’extraconjugalité et la violence conjugale. Le quatrième, « éducation-formation », concerne autant les institutions qui contribuent à la construction des genres que les répercussions que peut avoir le manque d’éducation sexuelle, parmi lesquelles les grossesses précoces chez les adolescentes. Le cinquième, « santé », aborde la stigmatisation et le fardeau excessif des femmes en ce qui concerne les infections sexuellement transmissibles et l’utilisation de contraceptifs. Le VIH est aussi relativement prévalent au Gabon et de nombreux intervenant·e·s ont abordé la question8. Enfin, « la sexualité est convoquée au sens le plus large et dans toutes ses dimensions, c’est-à-dire en tant qu’institution, pratiques et fabrique des identités »9.
Parmi les sujets abordés, nous mentionnons, entre autres, la pratique de danses traditionnelles sénégalaises, connues sous le nom de sabar, par des femmes blanches (« blanches ébènes ») comme libération sur le plan de normes de genre. En effet, contre toute attente, ces dernières se placeraient en dehors de la domination masculine. Elles seraient ainsi bien plus qu’une consommation d’une culture autre (libération en se plaçant dans une situation de pouvoir), propos discutable, puisqu’il y a conscientisation. En effet, pour la chercheuse Alice Aterianus-Owanga de l’Université de Lausanne, ces danses seraient libératrices et participeraient à « une recomposition des féminités blanches et des frontières entre blanchéité et africanité », plaçant blanchéité et africanité en tension10.
Michaela Fusaschi, professeure à l’Université de Rome 3, a abordé, de son côté, les tensions entre les politiques relatives au genre qui sont mises de l’avant par l’ONU, le « genre humanitaire », par rapport à la sexualité telle qu’elle se manifeste au Rwanda. Son exposé portait plus précisément sur le gukuna, technique de massage visant à « étendre » les petites lèvres vaginales. L’ONU a considéré ces pratiques, faute de bien connaître ce dont il s’agissait, comme de la mutilation génitale. L’Église, de son côté, l’aurait aussi dénoncée comme une pratique onaniste et de surcroît homosexuelle, celle-ci étant pratiquée entre femmes. Cette pratique contribuerait à faire augmenter la quantité de sécrétions vaginales lors des rapports sexuels. Cela s’intégrait dans le cadre plus large de la sexualité rwandaise, qui serait une sexualité fluide, où l’abondance de liquide serait fort appréciée. Cela n’est toutefois pas le cas de toutes les cultures africaines. En effet, un autre participant affirmait qu’au Gabon, des cendres sont placées sur l’appareil génital féminin avant les rapports pour justement assécher les sécrétions. Enfin, madame Fusachi conteste le caractère hégémonique de l’ONU en ce qui a trait à ses jugements concernant les pratiques sexuelles que celle-ci connaît mal. Elle conclut aussi qu’une attitude plus prudente devrait aussi être adoptée en ce qui concerne les mutilations génitales elles-mêmes, pour mieux comprendre ces pratiques, avant de les condamner11. Même Jomo Kenyatta, leader de l’indépendance du Kenya, défendait ces pratiques12. Il y aurait donc une nécessité primordiale d’expliquer les pratiques sexuelles non occidentales, du gukuna à l’infibulation13.
Le chercheur Benoit Tine de l’Université Assane Seck au Sénégal, de son côté, nous a entretenus de la culture illégale de marihuana dans la région de la Casamance, au Sénégal, qui serait un facteur d’autonomisation pour les femmes sénégalaises. Ces dernières remplaceraient même les hommes, dans certains cas, comme cheffes de famille. Enfin, la culture de la marihuana se verrait protégée par certains groupes rebelles indépendantistes14. Quel recours pourraient avoir les hommes pour retrouver leur pouvoir perdu ? Dénoncer leur conjointe pour retrouver la structure traditionnelle du patriarcat ? En faire appel à l’État ? Ils n’en font rien ! Une question a été posée… et si on légalisait ? Chez nous, cette culture n’a autonomisé personne. Elle favorise même les grandes entreprises au détriment de la culture à petite échelle15.
Une autre intervenante, Virginie Rigot de l’Institut de recherche interdisciplinaire sur les enjeux sociaux de l’École des Hautes études en sciences sociales (EHESS-IRIS), a critiqué avec virulence le système de services sociaux français, qui pathologise la sexualité de Chloé, 14 ans. En effet, après de longs échanges avec la fille en question, madame Vigot affirme que « Chloé ne peut cependant pas échapper au stigmate social de la prostituée du fait de sa non-conformité aux attentes de genre liées à son sexe et à son âge. »16 Chloé « vit sa vie », tout simplement. Cela est à mettre en contraste avec les autres intervenantes qui abordent la sexualité précoce (ou le mariage précoce) en Afrique comme un problème en lui-même, parmi lesquelles mesdames Ines Zoe Lydia Rouamba Palingwinde et Fatoumata Badini Kinda, toutes deux de l’Université de Ouagadougou I au Burkina Faso. En effet, dans quelle mesure pouvons-nous tracer la ligne entre l’ombre du patriarcat et l’hégémonie humanitaire occidentale ? Rappelons-nous que différents auteurs, tels Michel Foucault ou Allen Ginsberg, avaient contesté la légitimité du pouvoir en ce qui a trait à la légifération de la sexualité et de l’âge où celle-ci devait commencer à exister17.
Nathalie Lugand, chercheuse à l’Université Paris 13, aborde de son côté des pratiques Bondage, domination, discipline, soumission, sadomasochisme (BDSM) et tente de transcender sa « colonisation » par la psychologie. Elle nous parle plus précisément du cas d’un homme maghrébin qui pratique le « money slaving ». Cette pratique se déroule généralement en ligne. Un homme entre en contact avec des femmes, souvent algériennes, qui profèrent des insultes et affichent leur domination. L’homme paie alors ces services avec de nombreux et d’onéreux cadeaux. Ce qui fait jouir, c’est la dépense d’argent. L’homme qui avait accepté de participer à l’étude a dû tout vendre pour combler sa dépendance. Enfin, cette relation n’est pas sans être liée d’un complexe colonial. L’homme dit se sentir « Blanc » lorsqu’il succombe à ces plaisirs (le fantasme d’être un Blanc dominé par une Arabe ou vice-versa…)18.
Emma Tillich, de la même institution que la chercheuse susmentionnée, aborde les interrogations entourant la stérilisation demandée par les femmes dans la trentaine. Elle critique le fait que le médecin se poserait comme « gestionnaire du risque de regret ». Ce phénomène représenterait-il une émancipation de la contraception ou des impératifs de la reproduction, ou une subordination à une certaine image du corps féminin19 ? La question n’est pas entièrement résolue.
De son côté, Franck Bouchetal Pellegri, doctorant à l’EHSS, aborde les « récits de vie de demandeurs d’asile homosexuels africains ». Il « fait ressortir entre autres une chronologie de la construction du masculin et des interactions entre la construction du masculin et celle de l’homosexualité. » Il y a lieu d’établir des relations avec l’immigration au Canada de personnes, tout de même assez nombreuses20, qui demandent refuge en raison de leur identité ou de leur orientation sexuelle.
En ce qui nous concerne, nous avons présenté notre traduction du texte The Body of Condemned Sally : Paths to Queering Anarca Islam de Mohammed Jean Veneuse21. Mohammed Jean Veneuse, pseudonyme de Mohammed Abdou, est d’origine égyptienne. Il a été chargé de cours à l’Université Queen’s de Kingston, en Ontario, où il mène présentement des études doctorales.Dans son mémoire de maîtrise intitulé Anarca Islam, rédigé en 2009, il a d’abord cherché à jeter les bases d’une articulation entre l’islam et l’anarchisme. Le texte avec lequel nous avons travaillé a été dirigé l’année suivante et publié dans la revue Anarchist Developments in Cultural Studies. Dans ce deuxième texte, l’auteur a tenté de circonscrire un point d’articulation et d’attache des théories trans à ce qu’il propose dans sa thèse, et ce, afin de mettre fin aux hostilités et préjugés qui minent les relations entre les communautés musulmane, trans et anarchiste. Les idées de Muhammad Abdou ont d’ailleurs été brièvement abordé par Francis Dupuis-Déri dans un article publié dans Ricochet22. Cela dit, le but n’est pas de « fusionner » ces courants de pensée ou de limiter leur autonomie, mais bien d’engendrer un plus grand potentiel anti-hégémonique pour ultimement renverser l’ordre établi.
Le texte en question traite du cas de Sayyid/Sally, une Égyptienne trans et étudiante en médecine à l’Université Al-Ahzar. Cette dernière a dû, au début des années 1980, mener un combat afin de voir sa véritable identité reconnue. Al-Ahzar, à la fois mosquée et université, est une institution éminente en Égypte et dans tout le monde arabo-musulman. Elle est internationalement reconnue pour ses programmes en études islamiques, tout en ayant la réputation de se trouver en étroite proximité avec le pouvoir, une brutale dictature qui perdure encore à ce jour. L’affaire Sayyid/Sally a eu lieu en 1982, peu de temps après l’assassinat de Sadate et l’arrivée au pouvoir d’Hosni Moubarak. Enfin, Mohammed Jean Veneuse dénonce les institutions qui, comme Al-Ahzar, ont la main mise sur l’interprétation des textes sacrés et ont mobilisé le savoir religieux pour défendre les intérêts du régime. Son texte complète sa thèse, qui se voulait un prisme de convergence des résistances musulmane et anarchiste, en alignant ce même prisme avec les horizons de résistance trans.
Malheureusement, nous ne pourrons pas, dans le cadre de ce modeste compte rendu, aborder chacune des communications. Cependant, nous nous permettons de mentionner encore brièvement les propos de madame Sophie Torrent de l’Université de Fribourg sur l’éducation sexuelle, et le fait qu’on enseigne aux filles, par exemple, de « couvrir [leur] corps pour ne pas donner des érections aux gamins » plutôt que de fournir une éducation vraiment égalitaire23. Francisco Sumbo Sebastião, chercheur de l’Université Franco-Gabonaise Saint-Exupéry, a abordé les récits racontés par les sculptures sur des couvercles Cabinda, une ethnie originaire de la province du même nom, qui fait actuellement partie (une appartenance contestée) de l’Angola. Ces couvercles auraient, en quelque sorte, une valeur parajuridique24. Jérémie Gauthier, maître de conférences à l’Université de Strasbourg, a abordé le genre et la sexualité en milieu policier et la « gestion différentielle des inégalismes », un concept emprunté à Foucault25.
Nous avons eu l’occasion, près de six mois après l’avènement du colloque, de poser quelques questions au Dr Philippe Nkoma Ntchemandji, qui se trouvait à la tête de l’organisation de l’événement. Nous l’avons interrogé sur les répercussions à long terme du colloque. Ce dernier a affirmé que, « sur le plan académique, la notoriété de l’Université Franco-Gabonaise et celle de l’OICCE se sont trouvées renforcées. Fort de ce succès, l’OICCE a été impliqué dans la préparation et l’organisation d’un colloque international sur l’IVG en mai 2020, en collaboration avec le Groupe de Recherches et d’Études sur le Genre (GREG/IRSH/CENAREST) et le Réseau d’Afrique Centrale pour la santé reproductive des femmes : Gabon, Cameroun, Guinée-Équatoriale (GCG) ».
Nous lui avons également demandé si des répercussions politiques étaient attendues au Gabon, en Afrique ou en Occident. Il affirme : « Nous envisageons au niveau national (Gabon) des répercussions politiques, notamment par la tenue d’une table ronde sur les enseignements du colloque et en impliquant d’autres acteurs impliqués dans les questions de genre, ce en vue d’impacter positivement sur les décideurs. Nous avons de ce fait saisi la Cour Constitutionnelle et le Sénat (notamment le Réseau des femmes parlementaires) pour porter la question de la double problématique du genre et de la sexualité. » Enfin, il est envisagé par les personnes organisatrices de répéter l’expérience en France ou au Burkina Faso.
Finalement, il est difficile de dire si cette conférence aura les répercussions escomptées. Néanmoins, elle constitue un événement et une plateforme intersectionnelle d’échanges de grande importance afin de permettre et d’alimenter les débats sur les questions de genre en Afrique. Les communications rendent compte de plusieurs horizons, européens et africains. Le cas Sayyid-Sally n’a peut-être pas eu les répercussions attendues en Égypte près de 40 ans plus tard. Peut-on escompter de meilleurs résultats au Gabon, un pays politiquement très proche de l’Europe ? Ces résultats seront-ils endogènes, ou un reflet de surface des réalités européennes sur le genre ? La liberté par rapport à certains paramètres de genre ne signifie pas liberté politique. L’identité trans est reconnue en Iran (et le changement de sexe financé par l’État), mais pas l’homosexualité26. En Jordanie, c’est le contraire : l’homosexualité est légale, mais la transitude et le changement de sexe ne le sont pas27. En Occident comme ailleurs, les régimes politiques récupèrent les discours sur le genre pour ce qui leur rapporte le plus politiquement. La route est encore longue, que ce soit en Occident ou en Non-Occident, pour voir injectée une libération totale au sein des sociétés.
1 « LGBT rights in Africa », Wikipédia, consulté le 9 janvier 2020. en.wikipedia.org/wiki/LGBT_rights_in_Africa
2 Olivier Piot, « Au Gabon, la mécanique du népotisme s’enraye », Le Monde diplomatique, octobre 2016, pages 4-5. www.monde-diplomatique.fr/2016/10/PIOT/56406
3 André Raponda-Walker et Roger Sillans, Rites et croyances des peuples du Gabon, Libreville : Éditions Raponda-Walker, 2005.
4 Richard Stanley est un réalisateur sud-africain qui a d’Abord fait des études en anthropologie. Il a commencé sa carrière en filament des danses traditionnelles et des rites d’Afrique. Son œuvre est imprégné de cette fascination pour les modes de pensée ésotériques, shamaniques et non-rationnels.
5 Colloque international, Genre et sexualités : diversité des contextes, pluralité des parcours, approches interdisciplinaires, rapport finale, Libreville, 17-18 juillet 2019, p. 2.
6 Ibid.
7 Ibid.
8 Ibid., pp. 2-3.
9 Ibid., p. 10.
10 Ibid., p. 11.
11 Ibid., p.14.
12 « Kenyatta et la pratique de l’excision », Le Monde, 9 septembre 1978. www.lemonde.fr/archives/article/1978/09/09/kenyatta-et-la-pratique-de-l-…
13 World Health Organization, « Female genital mutilation (FGM) : Prevalence of FGM », 2019. www.who.int/reproductivehealth/topics/fgm/prevalence/en/
14 Marième Soumaré, « Sénégal : “La rébellion en Casamance est plus affaiblie que jamais” », Jeune Afrique, 2 mai 2019. www.jeuneafrique.com/768832/politique/senegal-la-rebellion-en-casamance-…
15 Colloque international, op. cit., p.14 ; Sean Williams, « Big Business Is Taking Over California’s Marijuana Industry », The Motley Fool, 23 juin 2018. www.fool.com/investing/2018/06/23/big-business-is-taking-over-california…
16 Ibid., pp. 18-19.
17 Allen Ginsberg, « Thoughts on NAMBLA », dans Deliberate Prose : Selected Essays 1952-1995, Harper Perennial, 2001, www.ipce.info/library/miscellaneous/thoughts-nambla ; Michel Foucault, « La loi de la pudeur », Dits Ecrits III, Paris : Gallimard, 1994, pp. 69-82.
18 Colloque international, op. cit., p.14.
19 Ibid., p.20.
20 Camille Feireisen, « Des organismes inquiets pour les demandeurs d’asile LGBTQ », ICI Radio-Canada, 2 juillet 2019. ici.radio-canada.ca/nouvelle/1205943/lgbtq-immigrants-refugies-gay-canada-homophobie-refuge-immigration
21 Mohammed Jean Veneuse, « The Body of the Condemned Sally: Paths to Queering anarca-Islam », Anarchist Developments in Cultural Studies, vol. 1, 2010. theanarchistlibrary.org/library/mohamed-jean-veneuse-the-body-of-the-condemned-sally-paths-to-queering-anarca-islam.
22 Francis Dupuis-Déri, « Islam et Anarchisme : L’anarchisme et la religion sont-ils incompatibles? », Ricochet, 21 novembre 2017. ricochet.media/fr/2031/islam-et-anarchisme
23 Colloque international, op. cit., p.18.
24 Ibid., p.15.
25 Ibid., p.16.
26 « LGBT rights in Iran », Wikipédia, consulté le 9 janvier 2020. en.wikipedia.org/wiki/LGBT_rights_in_Iran
27 « LGBT rights in Jordan », Wikipédia, consulté le 9 janvier 2020. en.wikipedia.org/wiki/LGBT_rights_in_Jordan
par Alexandre Dubé-Belzile | Déc 2, 2019 | Idées, International
Je quittais le Honduras au moment où l’armée a été déployée dans les rues pour contrôler les étudiant∙e∙s. Je suis arrivé à San Salvador à peu près au moment où le nouveau président, Nayib Bukele, déployait l’armée pour ravir le contrôle de plusieurs parties du pays aux gangs de rue. Le père de Bukele était imam de la mosquée la Luz, la première mosquée du pays, située dans le centre historique de San Salvador. Le président Bukele est propriétaire de la filiale Yamaha au Salvador. Il s’est lancé dans les affaires à 18 ans et a fait partie du parti politique issu de la guérilla, le mouvement Farabundo Martí de libération nationale (Frente Farabundo Martí para la Liberación Nacional – FMLN) de 2012 à 2017[1]. Il a ensuite lancé sa propre formation politique, la Grande alliance pour l’unité nationale (Gran Alianza por la Unidad Nacional – GANA), une formation de droite. Président depuis le 1er juin 2019, son élection récente marquerait la fin de la période postconflit. Cette période qui prenait fin avait été caractérisée par une polarisation entre l’Alliance républicaine nationaliste (Alianza Republicana Nacionalista – ARENA), parti d’extrême droite dont les escadrons de la mort étaient le bras armé durant la guerre civile, et la guérilla devenue parti politique (FMLN). Cela dit, avec la dollarisation récente et un ancrage profond du Salvador dans le système économique de l’Oncle Sam (Mike Pompeo a même visité le pays récemment), il y a lieu de se demander si des années de guerre civile ont changé quoi que ce soit. Enfin, là où les États-Unis sont présents, leur voisin du Nord n’est jamais loin, comme en témoignent toutes les succursales de la Banque Scotia qui pullulent dans le pays. Une économie en dollars américains, gardés dans des banques canadiennes… Qui sauvera le « Sauveur » de la botte du marché?
Le vendredi, je me suis rendu à la mosquée Ibrahim (plus récente que la Luz), à San Salvador, située un peu à l’écart de l’avenue Franklin Delano Roosevelt. J’y ai fait la rencontre d’un Iraquien, un certain Idris, qui avait connu Bukele père, lorsque celui-ci dirigeait la prière. Même si nous avons brièvement abordé les problèmes de sécurité qui touchaient le pays, nous avons surtout parlé de la colonisation de l’Iraq par les États-Unis. Idris avait complété un doctorat à Marseille et s’exprimait parfaitement en français comme en espagnol. Comme bon nombre de ses compatriotes, il affirmait que le pays était beaucoup mieux sous Saddam Hussein, à une époque où la violence et la pauvreté étaient à peu près inexistantes et pendant laquelle les revenus du pétrole profitaient vraiment aux gens du pays. La privatisation de l’Iraq et la mise à sac de ses ressources, la destruction de sa culture et la sectarisation de sa population étaient des phénomènes récents. Ce sont des groupes sectaires qui gouvernent maintenait un Iraq doté d’un gouvernement fantoche placé par les Américains. Ce n’est pas dire qu’il nie la brutalité de l’ex-leader iraquien. Seulement, l’imposition d’une pseudo-démocratie libérale n’a rien fait pour améliorer les choses. Au Salvador, ce serait les gangs de rue qui gouverneraient sous le regard d’un gouvernement corrompu et inefficace, gras et stagnant à force de dévorer les ressources du pays, pour la plupart agricoles. Bukele promet de changer les choses, mais des courants forts bousculent ses ambitions.
Face à des conditions extrêmement difficiles, si on cherche à trouver, à ras le sol, sous l’État qui a déjà avalé la guérilla pour en faire l’un des deux clans du statu quo, une forme de résistance du quotidien, peut-être pourrions-nous la trouver dans l’« économie de la pupusa ». Cette dernière résiste à l’hégémonie des supermarchés dans lesquels un légume, un fruit, du fromage ou presque n’importe quel ingrédient qui ne saurait constituer un repas à lui seul coûte plus cher qu’un repas entier dans une pupuseria[2]. La pupusa est une tortilla farcie de fromage, de viande ou de haricots, servie avec une sauce tomate et une salade de chou. Elle se vend partout pour environ un dollar. Son existence semble dépendre de tout un système d’approvisionnement parallèle de petits producteurs sans doute en marge de la production industrielle, mais qui suffisent à en alimenter beaucoup. J’ai aussi fréquenté un établissement taiwanais et végétarien, mais je devais retirer les cafards des légumes avant de les manger. Les pupusas restaient donc une option plus alléchante.
En circulant dans les rues de San Salvador avec Alvaro, le conducteur de taxi qui assurait mon transport, j’abordai la réalité du pays : il y a tant d’horreurs racontées dans les médias au Salvador, comme si toute la vie politique d’un peuple était sublimée dans l’horreur et la peur de vivre. Il n’est pas étonnant que les membres des gangs soient appelés « terroristes ». Cependant, est-ce seulement eux qui engendrent la peur? À tout le moins, ils en sont en partie responsables, leurs méthodes dépendant d’abord de l’extorsion. Dans les quartiers qu’ils contrôlent, tous·tes sont soumis·e·s à une « taxe », sans quoi iel·s risquent la mort. Les deux principaux gangs sont la MS-13 et la 18. Aussi, le Salvador compte un des taux de féminicides les plus élevés au monde. Les femmes sont totalement commodifiées par les gangs de rue. Comme tous·tes les habitant·e·s des zones concernées doivent nécessairement se rallier à un groupe ou à un autre, on impose à beaucoup certains rites initiatiques comme le meurtre ou, pour une femme, de coucher avec un grand nombre des membres de la gang, ce qui se résume souvent en un grand viol collectif qui s’éternise pendant des heures. On voit dans les médias ces femmes avec le nom d’une gang ou d’une autre tatoué de part en part du visage, comme si elles étaient une propriété, ce qui les stigmatise encore davantage.
Alvaro affirmait : « Je conduis le taxi depuis 35 ans, de tous les côtés de San Salvador, et je n’ai jamais senti que ma vie était en danger. » L’homme, qui n’était pourtant pas éduqué formellement, était conscient du terrorisme que représentait non les gangs de rue elles-mêmes, mais la peur de circuler, d’aller où on l’entend. Cela n’est pas si différent des discours d’un État comme le nôtre, qui cherche à effrayer à l’idée de penser hors de l’État, mais aussi de physiquement se rendre hors de l’État. Ainsi, les conseils aux voyageurs publiés sur le site Web d’Affaires mondiales Canada revêtent nécessairement un caractère politique, c’est-à-dire qu’ils engendrent une peur d’aller là où l’expérience de vie radicalement différente pourrait conscientiser en ce qui a trait à l’aliénation de la société de consommation. De plus, les ambassades, qui fournissent pourtant une aide aux multinationales, sont réticentes à aider un voyageur en difficulté, par exemple, une personne dont le passeport aurait été dérobé. En ce sens, le voyage dans les pays du Sud, non comme une forme de consommation, mais avec cette intention de conscientisation et de solidarisation, est une forme d’ascèse contre l’aliénation de la société de consommation.
Après San Salvador, j’ai pris la route pour Perquín, localité dont l’histoire est intimement liée à celle de la guerre civile, comme repère du FMLN. En cours de route, une jeune femme a pris place à côté de moi. Elle m’a demandé si je vivais à Perquín, pensant que je revenais de faire des emplettes. Elle s’est présenté comme Leticia, étudiante. De la même manière dont s’était exclamée la vendeuse de livres révolutionnaires de San Salvador lorsque je lui ai dit que j’étais un Canadien de passage, elle m’a demandé : « Je veux aller au Canada; comment on fait? » Je lui ai expliqué d’emblée le caractère impérialiste, à mon avis, de l’immigration dans des pays du Nord. Nous avons ensuite parlé de religion. Elle se sentait plus ou moins à l’aise avec le catholicisme parce que sa mère avait été violée par un curé et en raison d’autres abus de la part du clergé. L’État, ou l’institution, est un viol ontologique dont les agressions ponctuelles ne sont que l’épiphénomène. Nous nous sommes arrêté dans un village. Avant de descendre de l’autobus, elle m’a mis en garde de bien garder mon téléphone dans mes poches, le banditisme et l’assaut des autobus étant monnaie courante dans ces régions.
Perquín était un village encore relativement isolé, une simple route parsemée de cases qui menait vers le musée de la révolution. Chaque soir, j’allais à la pupuseria du village. Au-dehors, le village était plongé dans l’obscurité. À une occasion, j’y ai rencontré un ivrogne qui affirmait avoir vécu aux États-Unis et au Canada et avoir passé du temps en prison pour avoir tué un « Noir ». Ce racontar mérite réflexion, si on prend en considération le fait que beaucoup de membres des gangs ont vécu aux États-Unis. En fait, les MS-13 et 18 tirent leurs origines de Los Angeles. Pour certains, les gangs s’inscriraient en continuité des escadrons de la mort des années 1980 et incarneraient, sous des apparences à peine distinctes, la mainmise de l’Oncle Sam sur le pays. Un néocolonialisme rendu effectif par des organisations criminelles? Pas si étonnant, si on tient compte des paradoxes qui jonchent ne serait-ce que les relations entre l’interventionnisme politique des États-Unis et le trafic de drogues. Au plus large de la nuit, sur l’unique chemin de terre, les chien·ne·s errant·e·s affamé·e·s zigzaguaient, grisé·e·s d’un ventre creux, se jetaient dans les bois pour en bondir quelques instants plus tard.
[1] Une importante population d’origine arabe est établie au Salvador. Schafik Handal, un des membres fondateurs du FMLN, est aussi d’origine palestinienne
[2] La pupuseria est un type de petit commerce, souvent ambulant, qui prépare et vend des pupusas.
par Alexandre Dubé-Belzile | Nov 23, 2019 | Idées, International
Le Pakistan est un pays dont la réputation a beaucoup souffert au lendemain des évènements du 11 septembre 2001, étiqueté comme un pays soutenant le terrorisme. Cela dit, à l’époque, le général Pervez Moucharraf[1] avait assez rapidement offert son soutien à Georges W. Bush, qui menaçait de bombarder le Pakistan au point de le ramener à l’âge de pierre[2]. Mon dernier voyage au Pakistan et, en fait, en Asie du Sud, remontait à près de 10 ans. Je m’y rendais pour une visite familiale à Karachi. J’aurai l’occasion, dans ce condensé de récits de voyage, de dresser un portrait du Pakistan, qui se veut abordable par son caractère plus personnel et son ton léger, mais qui ne néglige pas non plus, au regard de la mission de L’Esprit Libre, d’aborder l’histoire, la politique et les sociétés du Pakistan. Son style peut paraître un tant soit peu décousu, mais doit se lire comme une mosaïque cherchant à représenter un pays qui est lui-même tout à fait hétéroclite.
Le récit commence dans un taxi, en route vers l’aéroport Lester B. Pearson de Toronto. Le chauffeur, Mounir, était un indien musulman d’Hyderabad, ville à majorité musulmane du Telangana (auparavant Andhra Pradesh), dans le sud de l’Inde. Mon oncle est lui-même originaire d’une province avoisinante, le Karnataka, avant que sa famille ne vienne s’installer dans la ville portuaire de Karachi, dans l’actuel Pakistan. Le Pakistan est traditionnellement un pays allié aux Occidentaux, et ce, depuis la guerre froide. Cette alliance quasi inconditionnelle du pays avec les États occidentaux dans la lutte contre le terrorisme n’est pas sans en aliéner certain·e·s. Quoi qu’il en soit, Mounir abordait avec une rage passionnée les sinistres desseins de l’actuel premier ministre indien Narendra Modi. « L’Inde n’a pas besoin de mafia, ils ont Modi ». J’abordais les tensions qui s’étaient accentuées début mars dernier avec le Pakistan et qui avaient entraîné momentanément la fermeture de tous les aéroports au Pakistan et des principaux aéroports du nord de l’Inde[3].
Les Indiens avaient soi-disant bombardé un camp d’entraînement djihadiste du groupe Jaish-e-Mohammed[4] au Kashmir. Ce camp d’entraînement s’avérait être, aux dires de l’État pakistanais, une villa et quelques rocailles. Deux avions indiens avaient ensuite été abattus et un pilote fait prisonnier, avant d’être retourné en Inde en guise de bonne foi. La manœuvre aurait permis à Modi, à la veille des élections, de montrer ses muscles, racontait Mounir avec indignation. Modi a depuis été réélu, lui et son gouvernement d’extrême droite du Bharatiya Janata Party (BJP), un parti nationaliste hindoue lié à des éléments xénophobe et islamophobes, qui sert le Capital au détriment des couches les plus pauvres de la population pour faire du pays, à l’image de la Chine, l’usine du monde[5]. Poursuivant ses objectifs, il a également, au début du mois d’août dernier, aboli le statut particulier du Cachemire, auparavant garanti par la constitution. Ce statut lui accordait une certaine autonomie, sa propre constitution et la possibilité de voter des lois[6]. Le Cachemire est depuis plongé dans un état de siège, ce qui a été dénoncé par le premier ministre pakistanais Imran Khan à l’ONU[7]. Cette région disputée a maintenu jusqu’à présent les deux puissances nucléaires à couteaux tirés et a été l’enjeu de quatre conflits armés en 1947, en 1965, en 1972 et en 1999. Enfin, à la sortie du taxi de Mounir, j’ai échangé de chaleureuses salutations avec lui avant de plonger dans le terminal des départs.
Mon voyage vers le Pakistan nécessitait un transit en Turquie. L’aéroport Atatürk d’Istanbul, maintenant abandonné pour un aéroport tout neuf, comprenait plus de 700 portes vers des destinations dans tout le Moyen-Orient et l’Asie : Bagdad, Téhéran, Bichkek, Achgabat, Tachkent, Kaboul, toutes desservies par l’entreprise Turkish Air. Des centaines de hadjis et ce qui me semblait être des réfugié·e·s syrien·ne·s et iraquien·ne·s et un grand nombre de voyageur·euse·s dormaient çà et là un peu partout. Sur le vol Istanbul-Karachi, calé dans mon siège, je songeais à un de mes voyages antérieurs au Pakistan, qui m’avait mené jusque dans le désert du Baloutchistan. Cette région m’avait laissé une très forte impression[8]. Je me permets ici de raconter certaines expériences d’un voyage antérieur au Pakistan.
La capitale de la province, Quetta, est connue pour son immense bazar de produits afghans, des fruits séchés jusqu’aux armes à feu, en passant par les sabres et le thé kényan. C’est aussi justement un point de passage de la frontière pour se rendre vers Kandahar ou Zahedan, en Iran. J’y avais reçu de mystérieux coups de fil dans mon hôtel. Les interlocuteurs ne s’étaient pas identifiés, mais je soupçonnais qu’il s’agissait des agents du notoire Inter-Services Intelligence (ISI), les services de renseignements pakistanais, qui me surveillaient. Après tout, cette région était connue comme abritant la chourah des talibans qui avaient fui l’invasion américaine. Un scandale allait également éclater quelques années plus tard, avec l’incident Raymond Allen Davis, lors duquel l’agent de la CIA avait tué deux Pakistanais présumément armés[9].
J’avais ensuite passé trois jours à Ziarat, non loin de Quetta, là où le quaid e-azam (le grand leader), Muhammad Ali Jinnah, avait passé les derniers jours de sa vie. La petite agglomération se trouvait à proximité des zones tribales, hors de tout contrôle des autorités. Par conséquent, je devais m’inscrire auprès de la police. À ma surprise, on m’a invité à passer quelques jours au poste, une hospitalité inespérée. Je couchais dans la chambre d’un des agents, juste à côté de la cellule des prisonniers, qui tenait à peu près cinq ou six individus dans un espace qui suffirait à peine à moi seul. Le soir, je pouvais observer de loin les séances de torture. Pour me distraire, on me faisait regarder des DVD piratés de films américains, pendant que les policiers fumaient un joint[10]. Un homme nu se trouvait à plat ventre sur une table en bois et les policiers le frappaient avec ce qui ressemblait à un bâton de criquet recouvert de cuir. J’ai demandé au chef de police pourquoi ils le torturaient. Sa réponse était des plus candides : une motocyclette avait été volée. L’homme était le suspect et ils le torturaient pour qu’il admette son crime. Il m’expliqua qu’il n’avait pas les moyens de mener une enquête et que c’était le seul moyen de trouver le coupable. À la première occasion, je lui ai fait remarquer : « Et s’il y avait erreur sur la personne? » La question demeura sans réponse. Enfin, s’agissait-il vraiment d’un vol de motocyclette? En dépit de mes surprises, je dois dire que l’accueil qui m’a été réservé était irréprochable. Je suis parti quelques jours plus tard pour me rendre à Peshawar et visiter cet épicentre de la culture pashtoune, aussi situé non loin de la frontière afghane et de la passe de Khyber. La ville était non seulement un point de passage important lors des deux guerres afghanes menées par les Britanniques au XIXe siècle, mais figurait aussi sur le trajet emprunté par les hippies qui, dans les années 1960 et 1970, voyageaient sur la route de l’Europe jusqu’à Katmandou, en passant par la Turquie, l’Iran, l’Afghanistan et le Pakistan. Bien sûr, les raisons de ma visite étaient plus proches de celles du deuxième groupe de voyageurs.
J’avais aussi passé de bons moments à Peshawar, également tout près de la frontière afghane, mais beaucoup plus au nord. La chaleur était étouffante. Je me souviens d’avoir marché de la gare jusqu’à l’artère principale pour me trouver un hôtel. Le bord de la route était jonché d’excréments de buffles, de chats et de rats morts, et de plusieurs héroïnomanes verdâtres d’une immobilité surréelle. Au centre de la ville se trouvait une salle de cinéma présentant des films pachtounes, avec de grandes affiches-fresques peintes à la main, garnies d’éclaboussures rouge sang, de kalachnikovs et de moustachus grimaçants. Le cinéma pachtoune est unique en son genre, à l’antithèse d’une certaine pudeur qui reste la norme partout ailleurs au Pakistan. Hassena Atom Bomb (1990) et Da Khwar Lasme Spogmay (1997) sont des « classiques » très représentatifs du genre. Le deuxième film est particulièrement marquant, mettant en scène une femme loup-garou justicière et étant réalisé par une femme, Shehnaz Begum. Examinant l’immense murale à l’image du dernier film à succès pachtoune, je pris un bon repas de haricots rouges avec naan d’un vieux marchand avec une longue barbe blanche et un turban immaculé. À la fin de mon repas, je décidai de voir si l’expérience cinématographique pachtoune, j’entends par là celle d’une salle de cinéma, était comme n’importe quelle autre.
Je me suis donc engouffré dans la salle de projection. Les portes de l’édifice étaient verrouillées pendant les projections pour éviter les attentats-suicides. Après avoir acheté mon billet, j’ai pris place dans la salle, dans laquelle des bancs de bois étaient disposés comme dans une église. Le projectionniste a fait tourner la première bobine. Je ne comprenais rien aux dialogues, mais j’arrivais à suivre les grandes lignes du drame déjanté qui défilait sous mes yeux, une sordide histoire de vengeance. La salle de cinéma se remplissait peu à peu de fumée de cannabis et de cigarette. Le film en arrivait ensuite à une scène sans doute érotique : une femme se déhanchait à l’écran. Bien sûr, il n’y avait que des hommes dans la salle, mais il se sont tous mis à danser, joint ou cigarette au bec. Je suis resté dans le fond de la salle, un peu perplexe, mais impressionné par l’intensité d’une expérience de cinéma en pays pachtoune. Après ma sortie du cinéma, affamé, je suis allé déguster un ragoût de viande avec un thé vert dans une petite gargote de rue. Je me demandais alors pourquoi ces films étaient si violents. La réponse m’est venue sous la forme d’un pauvre réfugié afghan qui faisait semblant de tirer avec une mitraillette en pleine rue. Tous ces souvenirs ont défilé dans mon esprit alors que je rêvassais sur mon siège, déjà presque arrivé à destination, de retour au Pakistan après plus de dix ans.
Karachi est habitée par une majorité d’immigrants (les muhajirs) musulmans de l’Inde, après la séparation. Elle abrite la plus grande population de personnes ayant l’ourdou comme langue maternelle au Pakistan.Langue officielle, du pays, l’ourdou n’était pourtant parlé que par 6 % des habitant·es au lendemain de la fondation de la première république islamique. À Karachi, on trouve aussi un grand nombre d’Afghan·es persanophones et pachtophones, des bengalis restés même après l’indépendance du Bangladesh en 1971, des Rohingyas et d’autres. Le reste du Pakistan est habité par une constellation d’ethnies parlant autant de langues : Penjabi, Sindhi, Siraki, Mehmani, Balouchi, Chitrali, Hunzas.
La file d’attente est longue pour l’immigration à Karachi. Cependant, les procédures sont simplistes. Un agent étampe votre passeport et vous laisse en proie aux escroqueurs et aux porteurss pendant que vous essayez de récupérer vos bagages. À la sortie de l’aéroport, mes lunettes se sont embuées. Mon oncle m’a accueilli, souriant, vêtu d’un shalwar kameez[11]. Mon cousin a pris le volant. Nous nous sommes enfoncés dans la nuit de Karachi, la « ville des lumières », désormais ensevelie dans un épais smog. Les boulevards étaient harnachés par des motocyclettes bourdonnantes comme des guêpes dans un tube de verre embué. Des autobus dérapaient ici et là, baroques, enjolivés d’enluminures en inox, leurs toitures surchargées de passagers. La maison de mon oncle se trouvait au rez-de-chaussée d’un immeuble résidentiel et comprenait une petite cuisine, une salle commune et trois chambres, chacune appartenant à un de mes cousins, leurs femmes et deux ou trois enfants. Cette promiscuité, qui serait jugée extrême au Canada, était pourtant ce qui caractérisait la vie de mon oncle, fonctionnaire retraité, et celle de ses enfants, tous ingénieurs, une famille somme toute plutôt aisée. L’un des frères menait à bien des projets de construction en Tunisie et en Arabie saoudite et l’autre œuvrait sur les navires de guerre de la marine pakistanaise.
Une fois par semaine venait le masi ou la « femme de ménage », souvent chrétienne ou pauvre. Curieusement, au Pakistan, presque toutes les familles emploient de tels services, de telle sorte que pour beaucoup de migrant·e·s pakistanais·e·s au Canada, il est difficile de commencer à faire le lavage, le ménage ou la cuisine. Un véritable cas de « trickle down » dont parlent les économistes[12]? En passant en voiture près de la gare, je voyais de grandes affiches électorales de Bilawal Bhutto, fils de Benazir Bhutto et petits fils de Zulfikar Ai Bhutto, président du Pakistan dans les années 1970. Fidèle aux objectifs de ce récit, je me permets ici une parenthèse sur l’histoire politique du Pakistan.
À la tête du parti populaire du Pakistan, Bhutto avait tenté de mettre de l’avant un programme progressiste et laïc, se rapprochant de la Chine maoïste et perdant le soutien des États-Unis. Il fut victime d’un coup d’État soutenu par la CIA. Le général Muhammad Zia-Ul-Haq lui succéda et le fit pendre pour trahison. Peu avant son renversement, il aurait admis boire un peu d’alcool. Des rumeurs circulent toujours, selon lesquelles il aurait été un alcoolique prêt à vendre le Pakistan à l’Inde à tout prix. L’histoire des Bhuttos, une des familles les plus importantes en politique au Pakistan[13], après la mort de Zulfikar, n’a rien de réjouissant. Sa fille, Benazir, a été assassinée en 2007 lors d’un rassemblement politique[14]. L’identité des assaillants reste nébuleuse. Certaines rumeurs veulent que son mari, Asif Ali Zardar, ait été impliqué dans l’assassinat. Il aura servi comme président du pays à partir de 2008. Certains vont même jusqu’à dire que ce dernier pratiquait la magie noire.
Le général Zia-Ul-Haq allait être l’allié des États-Unis pour la création de ce qui allait devenir al-Qaida, contre l’armée russe en Afghanistan. Sa proximité avec Joanne Herring, responsable aux États-Unis de l’aide au Pakistan à l’époque, a même donné lieu à des rumeurs d’une passion romantique. Parallèlement, il allait aussi tenter une « islamisation » de l’État pakistanais, la République islamique du Pakistan n’étant pas conçue, a priori, comme une théocratie. Le Pakistan a ainsi retrouvé de bonnes relations avec les États-Unis, comme avaient pu le faire les régimes militaires antérieurs, dont celui de Mohammed Ayub Khan, général développementaliste ayant même visité le Québec dans les années 1960. Cela n’a toutefois pas empêché la mort de Zia-Ul-Haq dans un mystérieux accident d’avion en 1988. Le Pakistan a toujours été, traditionnellement, du côté du bloc de l’ouest durant la guerre froide, alors que l’Inde était un pays non-aligné. Cela n’aidait en rien à atténuer les relations entre les deux pays. De surcroît, les régimes pakistanais, un tant soit peu démocratiques, ont presque toujours été soutenus par l’Occident. Et si ce n’est l’alternance extrêmement redondante entre les régimes militaires et civils qui s’est poursuivie jusqu’au début des années 2000, le système politique pakistanais n’est, en théorie, pas si différent du fédéralisme canadien.
Le chef d’État n’est pas la reine d’Angleterre, certes, mais le président n’a que peu de pouvoir. Même si l‘armée a directement gouverné le pays pour une bonne partie de son histoire, il existait, jusqu’à tout récemment, deux partis principaux : le parti populaire pakistanais (PPP), associé au clan Bhutto, et la ligue musulmane fondée en 1988 par Nawaz Sharif. Fait intéressant, c’est aussi le nom d’un mouvement fondé sous les Britanniques qui a milité pour un État musulman distinct et qui a existé pendant quelques années après la fondation du Pakistan, sans pouvoir survivre au décès des présidents Mohammad Ali Jinnah et Liaquat Ali Khan. Aujourd’hui, le Tehreek-e-Insaf (Mouvement pour la justice) est au pouvoir, entre autres, grâce au soutien de l’armée. Son chef Imran Khan a été élu le 18 août 2018. Pour ce qui est de Mohammad Ali Jinnah, ce dernier a été célèbrement interprété par Christopher Lee dans le film de Gandhi de Richard Attenborough (1981) et dans le film Jinnah de Jamil Dehlavi (1998), qui constitue peut-être le contre-discours au premier film, Jinnah y faisant plutôt figure de futur chef d’État laïc, défendant le droit des pauvres et des femmes, opposé aux manipulations religieuses du Mahatma Gandhi, auxquelles les manigances de l’actuel président indien font sûrement écho. Christopher Lee, qui détestait le rôle de Dracula dont il s’est longtemps senti prisonnier, aurait mentionné le film Jinnah comme le plus important de sa carrière avec The Wicker Man de Robin Hardy[15].
Peu après mon arrivée, mon oncle m’a annoncé la capture du voleur dans le quartier, un voleur s’étant enfui avec un générateur (à Karachi, les pannes d’électricité sont fréquentes) qui était revenu pour s’emparer d’une batterie de voiture. Les habitants du quartier se sont jetés sur lui et l’ont amené au poste, la police étant occupée ailleurs. Le Pakistan n’a pas besoin de police. Mon oncle n’avait pas fini de me gaver d’histoire sur la vie au pays. En Occident, on a développé les OGM; au Pakistan, on injecte de l’eau rouge sucrée dans les melons d’eau, m’a mis en garde mon oncle, alors qu’il concluait une transaction avec les marchands de pastèques installés devant la mosquée du quartier. Les annuaires téléphoniques, de leur côté, servent à emballer les naans du boulanger pachtoune de Karachi. Cela me rappelait Quetta et le Baloutchistan, ces régions aujourd’hui encore plus difficiles d’accès, frontalières avec l’Iran[16]. En passant, le premier ministre pakistanais Imran Khan agit maintenant en tant que médiateur entre l’Iran et les États-Unis. Il fait aussi face à une contestation principalement organisée par la droite et le parti religieux Jamiat Ulema-e-Islam Fazi de Fazl-ur-Rehman[17]. Cela dit, le mécontentement est d’abord et avant tout dû à l’inflation entraînée par les politiques austères du gouvernement et la dévaluation de la rupee.
CRÉDIT PHOTO: FLICKR – Mishari Muqbil
[1] Fait intéressant : Moucharraf est également responsable de la libéralisation des médias au Pakistan, pour le bien et pour le pire. En effet, je pense qu’il est pertinent de s’intéresser, dans le cadre de la mission du média indépendant L’Esprit Libre, à cette transition de médias d’État à des médias tout à fait capitalistes. Cela pourrait faire l’objet d’un autre article.
[2] Reuters, « Pakistani Leader Claims U.S. Threat After 9/11 », The New York Times, 22 septembre 2006, récupéré sur : https://www.nytimes.com/2006/09/22/world/asia/22pakistan.html (Consulté le 4 novembre 2019)
[3] Asad Hashim, « India-Pakistan tensions: All the latest updates », Al Jazeera, 10 mars 2019, récupéré sur https://www.aljazeera.com/news/2019/02/india-pakistan-tensions-latest-updates-190227063414443.html (consulté le 31 octobre 2019)
[4] Groupe armé se revendiquant de l’islam, fondé en 2000, expulsé d’Afghanistan puis interdit en 2002 par l’État pakistanais, justement dans le cadre de la guerre contre le terrorisme. Les puissants services de renseignements pakistanais, l’ISI, sont encore soupçonnés de les soutenir.
[5] Vrishti Beniwal et Atul Prakash, « Modi needs more than tax breaks to make India factory for the world », The Economic Times, 26 octobre 2019. Récupéré sur https://economictimes.indiatimes.com/news/economy/indicators/modi-needs-… (Consulté le 4 novembre 2019)
[6] « India revokes Kashmir’s special status », Al Jazeera, 4 septembre 2019, récupéré sur https://www.aljazeera.com/news/2019/09/india-revokes-kashmir-special-status-190904143838166.html (consulté le 5 novembre 2019)
[7] Rick Gladstone et Kelly Virella, « Imran Khan Warns of Kashmir ‘Blood Bath’ in Emotional U.N. Speech », The New York Times, 27 septembre 2019, récupéré sur https://www.nytimes.com/2019/09/27/world/asia/khan-modi-united-nations.html (consulté le 5 novembre 2019)
[8] Au moment de ma dernière visite, toute visite au Baloutchistan était rendue dangereuse par les activités de groupes indépendantistes qui pratiquent l’exécution sommaire de toute personne posséda de documents d’identité autres que ceux de la province.
[9] Declan Walsh and Ewen MacAskill, « American who sparked diplomatic crisis over Lahore shooting was CIA spy », The Guardian, 20 février 2011, récupéré sur https://www.theguardian.com/world/2011/feb/20/us-raymond-davis-lahore-cia (consulté le 4 novembre 2019
[10] Non seulement le cannabis est illégal au Pakistan, mais la possession de petites quantités peut résulter en des peines de prisons à vie voire de mise à mort. Quoi qu’il en soit, sa consommation est assez répandue et la dépendance aux opiacés est un problème encore plus grave. Le Pakistan est une plaque tournante du trafic d’héroïne, dont près de 90 % est produite en Afghanistan.
[11] Habits traditionnels pakistanais, une tunique en deux pièces.
[12] Idée selon laquelle des politiques favorisant les riches finissent toujours par être bénéfiques pour les pauvres, qui récoltent les « gouttes » qui tombent des riches. Voir Amadeo Kimberly, « Why Trickle-Down Economics Works in Theory But Not in Fact », The Balance, 27 octobre 2019, récupéré sur https://www.thebalance.com/trickle-down-economics-theory-effect-does-it-work-3305572 (consulté le 1er novembre 2019)
[13] Salman Taseer, Bhutto a Political Biography, Vikas Publishing House, New Delhi, 1980, récupéré sur http://www.bhutto.org/Acrobat/Bhutto%20a%20political%20biography.pdf
[14] BBC News, « Benazir Bhutto killed in attack », British Broadcasting Company, 27 décembre 2007, récupéré sur http://news.bbc.co.uk/2/hi/south_asia/7161590.stm
[15] On aurait envie d’ajouter à cette liste certaines collaborations avec Mario Bava et Jesus Franco.
[16] L’Iran subit aujourd’hui un isolement accru. Le Canada a rompu toute relation avec le pays en 2014, sous Stephen Harper.
[17] « Five things to know about Pakistan’s anti-government protests », Al Jazeera, 6 novembre 2019, récupéré sur https://www.aljazeera.com/news/2019/11/pakistan-anti-government-protests-191105110114858.html (consulté le 6 novembre 2019)