par Kharoll-Ann Souffrant | Mar 8, 2020 | Entrevues
Cet article est paru dans notre recueil diversalité, en vente sur notre boutique en ligne et dans plusieurs librairies indépendantes.
Depuis plusieurs décennies, le concept d’intersectionnalité gagne en popularité dans divers milieux notamment dans des organismes gouvernementaux ou communautaires. Il est devenu incontournable notamment dans le champ de l’intervention sociale, dans les études féministes et de genre, de même que dans l’intervention sociale féministe. L’intersectionnalité est aujourd’hui considérée comme une théorie, une méthodologie, un paradigme ainsi qu’un cadre d’analyse. Cette approche fait désormais partie de mémoires à l’intention de gouvernements dans le but d’inciter ces derniers à prendre en considération une plus grande diversité de perspectives et de faire preuve d’inclusivité dans la mise en œuvre de politiques publiques et sociales. Aujourd’hui, pour plusieurs, l’intersectionnalité est un concept théorique difficile à appliquer sur le terrain. Pour d’autres, il s’agirait d’un mot fourre-tout qu’on a vidé de son essence et de sa signification profonde.
Pour cet entretien, j’ai été inspirée par la recherche ayant été publiée par Christine Corbeil, professeure associée à l’École de travail social de l’UQAM et ses collaboratrices en 2017. Cette recherche portait sur la résonnance du concept d’intersectionnalité dans les maisons d’hébergement pour femmes du Québec. Plus précisément, elle visait à mieux comprendre de quelle façon s’articule et se manifeste l’intersectionnalité dans le discours d’intervenantes et de directrices de maisons d’hébergement pour femmes ainsi que dans les pratiques d’interventions féministes. Je suis donc allée à la rencontre de Marlihan Lopez du Regroupement québécois des Centres d’aide et de lutte aux agressions à caractère sexuel (RQCALACS).1L’objectif était d’avoir son avis sur la pertinence du concept d’intersectionnalité pour les interventions réalisées auprès de femmes ayant été agressées sexuellement dans les CALACS.
Marlihan Lopez est une militante afro-féministe qui œuvre dans les domaines de l’organisation communautaire, de la recherche et du mouvement féministe au Québec. Actuellement, elle est agente de liaison au Regroupement québécois des centres d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel (RQCALACS). Son mandat est d’accompagner les Centres dans une réflexion sur leur capacité à inclure et adapter leurs pratiques à la diversité des femmes afin de mieux structurer l’intervention féministe intersectionnelle. Elle est également vice-présidente de la Fédération des femmes du Québec, et s’occupe des pratiques solidaires et anti-oppressives au sein du mouvement des femmes et de la lutte contre les différents types de discriminations. Sa militance au sein du mouvement féministe se base sur l’importance de transformer ce « Nous, les femmes » vers un « Nous » inclusif, pluriel et solidaire. Nous l’avons rencontrée afin de connaître son point de vue quant à la pertinence de l’intersectionnalité dans l’intervention sociale.
Comment définiriez-vous l’intersectionnalité à ceux et celles qui ne connaissent pas le concept?
Dans le cadre de mon travail au CALACS, je conçois l’intersectionnalité par rapport aux violences sexuelles d’une façon précise. Quand on dit qu’on vise à avoir une approche féministe intersectionnelle, c’est qu’on cherche à s’attarder à des enjeux qui se trouvent dans les marges. Souvent, quand on aborde la problématique de la violence sexuelle, on l’aborde de manière générale en déconstruisant les mythes et les préjugés sexistes, par exemple. On n’aborde pas d’emblée les enjeux qui souvent sont effacés de cette conversation. Quand on aborde la question des violences sexuelles, surtout dans une perspective féministe calacsienne, c’est, oui, les violences sexuelles faites aux femmes (parce qu’elles sont davantage victimes de ces violences), mais on cherche à voir au-delà du fait que la violence sexuelle est une manifestation du patriarcat. On veut considérer d’autres systèmes d’oppression. Le racisme, l’homophobie, la transphobie, le capacitisme peuvent aussi faire en sorte que certains groupes de femmes vont être davantage vulnérables aux violences sexuelles. Donc, en tant qu’organisation, nous travaillons afin de porter une attention au croisement de ces systèmes d’oppression afin de ne pas uniquement se focaliser sur le patriarcat. Nous nous sommes engagées en ce sens.
De quelles façons les CALACS implantent-ils le paradigme de l’intersectionnalité dans leurs interventions auprès des survivantes d’agression sexuelle?
D’une part, on a trois volets d’action dans les CALACS : la prévention, les services d’aide directe et la défense des droits. J’accompagne les CALACS dans le but de développer des stratégies et des actions favorisant l’application de l’intersectionnalité dans ces trois volets.
Plus concrètement, ce que cela veut dire est que par exemple, sur le plan de la prévention, il faudrait aborder de façon systémique la question de la violence sexuelle. Quand il est question de vulnérabilité, on cherche à ne pas occulter la question des systèmes d’oppression. On perçoit la violence sexuelle comme une violence qui est systémique et qui est le produit, la manifestation et la conséquence de plusieurs systèmes d’oppression. Lorsqu’on fait de la prévention, on veut aborder ces rapports sociaux de domination (par exemple le capacitisme, le racisme, l’homophobie, etc.). Bien qu’il soit important de nommer les rapports inégaux entre les hommes et les femmes et de voir l’agression à caractère sexuel comme étant un acte de domination, d’abus de pouvoir, de violence, principalement commise envers les femmes, nous sommes également conscientes que plusieurs rapports de domination se chevauchent dans le contexte des violences sexuelles. Ces rapports sociaux de domination vont faire en sorte que certaines femmes se trouvent dans des contextes où les risques d’agressions sexuelles sont plus élevés. Quand on parle d’hypersexualisation, on va essayer de mettre en lumière certaines dynamiques qui affectent les femmes noires par exemple. Quand on parle de consentement, on va aussi chercher à mettre en lumière des enjeux qui souvent sont en marge et qu’on n’aborde pas assez souvent, comme l’asexualisation des femmes en situation de handicap et les enjeux entourant le consentement. C’est comme ça qu’on essaie de respecter notre engagement vis-à-vis cette approche dans nos services de prévention.
En ce qui concerne les services d’aide directe, on travaille sur des mesures d’inclusion. Il y a, pour plusieurs raisons, des populations sous-desservies de manière générale et aussi en ce qui a trait à l’accès aux ressources pour les victimes de violences sexuelles. Il y a l’enjeu de l’accessibilité universelle. L’accessibilité universielle c’est la prise en compte des limitations de personnes ayant des handicaps, peu importe leur nature, afin qu’elles puissent accéder de manière équitable à des services auxquels elles ont droit. Par exemple, faute de moyens financiers, les CALACS ne sont pas accessibles à toutes de manière physique (notamment l’accès à certains bâtiments est impossible pour une personne en chaise roulante). On va aussi regarder la flexibilité de nos interventions, dans le sens qu’il existe des barrières (la langue, les horaires, les approches, etc.). Il y a beaucoup d’enjeux qui font en sorte qu’une femme n’a pas le même accès à des services d’aide qu’une autre. Au niveau du dévoilement, il y a certains groupes de femmes qui vont faire face à davantage de barrières dans leurs tentatives de révéler la violence vécue. Par exemple, il y a les barrières au dévoilement qui peuvent avoir un impact sur des femmes autochtones et noires, notamment dans un contexte où il y a un historique de colonisation et de violence étatique. Les femmes autochtones ou noires ayant vécu une agression sexuelle peuvent être plus méfiantes de la police en raison de l’historique de violence étatique qui persiste envers leurs communautés. Elles peuvent être beaucoup moins enclines à dénoncer une agression à la police. Il faut avoir une flexibilité là-dessus, il faut des interventions qui soient culturellement sécuritaires.
Par ailleurs, je travaille avec des CALACS afin d’inclure des femmes de la diversité sexuelle et des femmes trans dans nos services. Il y a des femmes qui appartiennent aux groupes LGBTQIA+ qui vivent aussi des violences sexuelles. Nous savons que les femmes trans ont des taux de victimisation élevés. Pourtant, elles font face à de nombreuses barrières dans l’accès aux services. On a comme objectif d’avoir des interventions inclusives et accessibles à toutes les femmes qui veulent avoir des services. J’accompagne des CALACS pour que l’intervention et la prévention tiennent compte des réalités et des besoins des femmes de la communauté LGBTQIA+.
Concernant la défense des droits, notre troisième volet, au moment de faire de la représentation politique ou dans nos évènements, on collabore avec des organismes représentant des victimes ayant des expériences qui souvent ne sont pas visibles dans les médias. Par exemple, on a développé, à long-terme, des alliances et des partenariats avec des organismes qui représentent une plus grande diversité de femmes. Dans le RQCALACS, on a un comité-conseil qui regroupe une dizaine d’organismes de femmes ou des organismes qui ont un volet « femme » en leur sein. Par exemple, Femmes autochtones du Québec, Action des femmes handicapées de Montréal, le Conseil québécois LGBT, Native Women’s Shelter of Montreal, DisAbled Women Network of Canada et d’autres. On travaille aussi avec des organismes comme le Mouvement contre le viol et l’inceste, la Table de concertation des réfugiés et des immigrants, le Conseil québécois LGBT, le Réseau des lesbiennes du Québec, etc. On travaille avec ces organismes pour pouvoir articuler un discours qui soit plus inclusif de toute la diversité des expériences en matière de violences sexuelles, mais aussi pour pouvoir avoir des revendications qui jettent un éclairage sur ces enjeux-là.
C’est comme ça qu’on vise à respecter notre engagement d’appliquer l’intersectionnalité dans nos trois volets d’actions.
Quels sont les avantages de l’implantation d’une approche intersectionnelle dans les interventions des CALACS? Quels en sont les bénéfices?
La plupart des résistances proviennent du fait que certain∙e∙s croient que l’intersectionnalité est un agenda identitaire par rapport au féminisme. Certain∙e∙s pensent que ça divise le féminisme. Mais ce n’est pas ça. C’est plutôt qu’on ne peut pas s’attarder sur la violence faite aux femmes en ayant une analyse qui se limite au patriarcat et au sexisme. Ce n’est pas uniquement ce système d’oppression qui affecte les femmes. On ne peut pas s’attaquer à la violence sexuelle comme si c’était une lutte unique, comme le disait Audre Lorde, une auteure afro-américaine. Comme j’ai dit plus tôt, il y a plusieurs systèmes d’oppression qui s’entrecroisent. Cela a comme conséquence la violence sexuelle, mais aussi d’autres formes de violence. Dans l’intervention et la lutte aux violences sexuelles, c’est important d’avoir une approche intersectionnelle qui va vraiment être efficace pour rejoindre davantage de victimes.
Quels sont les obstacles à l’implantation de l’intersectionnalité dans les CALACS?
C’est sûr que sur le plan de la prévention, on travaille avec les partenaires que j’ai nommés précédemment. Concernant les services d’aide directe qui visent les jeunes filles et les femmes, le contexte d’austérité est un enjeu. Nos ressources sont limitées, mais il faut des ressources financières pour implanter l’intersectionnalité. Par exemple, ça peut être le fait de former et embaucher une interprète dans le cas des femmes qui ne maîtrisent pas le français ou l’anglais ou qui maîtrisent uniquement une des deux langues. Il y a certaines femmes qui ont besoin d’un plus grand accompagnement, par exemple avec leur dossier d’immigration. Ça prend des formations pour mieux comprendre le parcours migratoire. Souvent, dans le contexte d’austérité, on n’a pas accès à ces ressources-là. Il y a plusieurs CALACS qui ont des listes d’attente aussi, parce qu’on reçoit beaucoup de demandes au quotidien. En plus, il faut qu’on se penche sur le fait qu’il y a encore beaucoup de femmes qui n’ont pas accès à des services. Je pense par exemple au Nord-du-Québec, où il existe un vide dans les services en matière de violence sexuelle. Les CALACS situés en région éloignée font face à un manque de ressources. Dans ces régions-là, les intervenantes des CALACS doivent parcourir de grandes distances avec très peu de moyens. Un autre enjeu est la représentativité. Les CALACS essaient de mettre en place des mesures pour pouvoir avoir des intervenantes qui appartiennent à différentes communautés pour assurer une plus grande diversité dans la représentation autant des équipes de travail que des conseils d’administration (les collectives). Mais parfois, ce n’est pas facile de rejoindre ces communautés. Il y a des enjeux de diversité sur plusieurs plans.
Quelles sont vos revendications pour de meilleures politiques publiques qui prennent en compte l’intersectionnalité?
Il faut se rappeler qu’il y a des populations qui sont moins desservies que d’autres tant en prévention, en services d’aide directe ou en défense des droits en raison du sous-financement des CALACS. Il y a une iniquité et une inégalité par rapport à l’accès. C’est quelque chose sur quoi on travaille comme organisation. Mais il faut qu’il y ait un engagement du gouvernement à favoriser la création de ressources dans les zones qui sont mal desservies en aide directe ou qui n’ont pas de programmes de prévention de manière générale. Il faut également consolider les ressources qui existent déjà. Les CALACS déjà sur pied revendiquent aussi une augmentation du financement à la mission. Souvent, on n’a pas assez de ressources pour répondre à la demande. Si on veut continuer à lutter de manière efficace contre les violences sexuelles, ça nécessite un engagement du gouvernement à augmenter le financement de manière globale et non uniquement par projet. Les gouvernements précédents ont beaucoup misé sur le financement ponctuel. Ça prend vraiment une hausse du financement à la mission pour contrer les violences sexuelles.
1 Au moment de la publication, Marilhan Lopez n’était plus employée au RQCALACS. Elle est aujourd’hui vice-présidente de la Fédération des femmes du Québec.
par Gabrielle Champigny | Mar 4, 2020 | Analyses
La Loi sur les langues autochtones a été sanctionnée le 21 juin 2019 par le gouvernement libéral de Justin Trudeau. Bien que trop peu médiatisée, elle marque un point tournant dans l’évolution des droits autochtones au Canada. En effet, avant 2019, aucune loi n’accordait une véritable protection des langues autochtones, bien que leur vitalité ait été dangereusement en péril. Chères aux peuples et intrinsèquement liées à l’identité des communautés, ces langues ont subi d’importants soubresauts depuis l’ère colonisatrice, puis à plus forte raison depuis les premières lois fédérales sur les « Indiens », qui visaient essentiellement leur assimilation culturelle. À l’heure où les tentatives de réconciliation avec les peuples autochtones sont de plus en plus saillantes et le malaise collectif amplifié par les rapports houleux des commissions d’enquête qui se succèdent, un geste significatif de la part de l’État canadien était vraisemblablement attendu.
Or, l’initiative fédérale de protéger les droits linguistiques autochtones n’est pas complètement inusitée. La sphère juridique et les tribunaux avaient déjà jeté des bases claires qui militaient en faveur d’une reconnaissance juridique des droits linguistiques autochtones en tant que droits ancestraux garantis par la Constitution canadienne1. La loi apparait ainsi comme l’aboutissement d’un cheminement juridique non-négligeable, mais aussi d’un important processus de rapprochement avec les peuples. À ce titre, la satisfaction du ministre du Patrimoine canadien et du Multiculturalisme, Pablo Rodriguez, n’est pas restée lettre morte.
« La Loi sur les langues autochtones vient concrétiser l’engagement du gouvernement fédéral à renouveler ses liens avec les Autochtones en misant sur la reconnaissance des droits, le respect et la collaboration. Je tiens à souligner le travail extraordinaire des organisations autochtones partenaires au cours de l’élaboration concertée de la Loi ainsi que du processus législatif. Il s’agit d’un moment marquant sur le chemin de la réconciliation avec les peuples autochtones, et le gouvernement du Canada entend poursuivre ce même travail collaboratif dans le processus de mise en œuvre de la Loi »2.
Une réponse à des préoccupations historiques
Cette pièce législative est le fruit d’une conjoncture politique significative, dont le préambule fait mention expresse.
En effet, l’UNESCO a annoncé que les trois quarts des langues au Canada étaient en danger et a décrété l’année 2019 comme « l’Année internationale des langues autochtones ».
La conception de la loi s’est aussi réalisée dans la foulée de la Commission de vérité et réconciliation tenue au Canada entre 2007 et 2015, dont le rapport final a été accueilli par le gouvernement Trudeau. Cette Commission prenait l’ « engagement [d’]établir de nouvelles relations reposant sur la reconnaissance et le respect mutuels » et a constitué l’occasion pour les personnes touchées par les séquelles des pensionnats autochtones de communiquer leurs récits et leurs expériences3. Ainsi, la Loi sur les langues autochtones se veut plus particulièrement une réponse aux actions 13 à 15 du rapport sur lequel a débouché la Commission, qui ont trait à : (1) la reconnaissance des droits linguistiques autochtones, (2) l’adoption d’une loi témoignant de l’urgence de préserver les langues autochtones et d’accroître l’autonomie des communautés dans la gestion de leurs langues et cultures – tout en reflétant leur diversité intrinsèque -, puis (3) la nomination d’un commissaire chargé de la promotion des langues autochtones et assurant une reddition de compte quant au financement fédéral.
Un peu plus tard, la Déclaration des Nations Unies sur le droit des peuples autochtones, que le Canada appuie sans réserve depuis mai 2016, a aussi semé les premiers bourgeons de l’écriture d’une loi canadienne. Elle reconnait explicitement une multitude de droits collectifs et individuels aux peuples autochtones à l’échelle mondiale et fournit des lignes directrices aux États afin qu’ils prennent des actions concrètes pour les mettre en application.
Finalement, bien que la loi ne le précise pas textuellement, le rapport de l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues ou assassinées a été rendu public quelques jours avant l’adoption de la loi. Identifiant les causes systématiques de violences faites aux femmes et les barrières sociales qu’elles subissent, ce rapport recommandait une fois de plus au gouvernement de reconnaître les droits linguistiques autochtones « en tant que droits inhérents et protégés constitutionnellement […] et assurer cette protection »4.
Face à ces multiples incitatifs de collaborer avec les peuples autochtones, plutôt que d’agir unilatéralement dans l’écriture de la loi, le ministère du Patrimoine canadien s’est livré à un processus d’« élaboration conjointe » avec l’Assemblée des Premières Nations, la Nation inuite et la Nation métisse. Rarement observée, cette concertation témoigne a priori d’une volonté de rapprochement encourageante entre les parties prenantes impliquées. Des séances de mobilisation précoces ont d’abord été tenues en 2017 et 2018. En outre, au sein du ministère, un groupe de spécialistes a donné son avis et les conclusions étaient sans équivoque : la vitalité linguistique des langues autochtones, interconnectée avec la culture des peuples et façonnée par leur vision du monde, est en péril et la solution réside dans un système de soutien des langues qui implique les peuples eux-mêmes. On peut donc constater la pression d’agir qui a motivé le ministère à légiférer.
Les droits linguistiques et le droit à l’autodétermination
La loi, dans sa forme actuelle, paraît avant tout comme un énoncé de principes. Elle reconnait d’abord que les droits ancestraux, protégés par la Constitution, « comportent des droits relatifs aux langues autochtones ». Cette avancée est majeure, puisqu’auparavant, les droits ancestraux reconnus étaient plutôt en lien avec des activités territoriales, telles que le droit de pêcher dans une zone définie. Le droit d’apprendre, de pratiquer et d’assurer la vitalité des langues avait pourtant le grand potentiel de se caractériser parmi les activités qui « font partie intégrante de la culture distinctive du peuple autochtone concerné », soit le critère exprimé par la Cour suprême pour reconnaitre un droit ancestral5.
Chose faite, cette protection légale pourrait par exemple ouvrir la voie à l’usage de langues autochtones dans l’octroi de services gouvernementaux, l’enseignement ou l’accès aux tribunaux. Le législateur a d’ailleurs exprimé la volonté du gouvernement d’offrir un soutien à la promotion de l’usage des langues, en plus d’encourager leur présence dans les médias et l’éducation. Par contre, il reste à observer dans quelle mesure le gouvernement sera prêt à poser ces gestes concrets. Reconnaître des droits linguistiques autochtones constitutionnels, c’est admettre l’existence d’une situation de droit – soit le statut conféré par la Constitution aux peuples autochtones – et en accepter les conséquences sur le plan juridique. Ici, l’une des conséquences serait de devoir assurer la sécurité linguistique. Or, celle-ci est dépendante de la protection offerte par l’État, qui se doit d’accomplir des actions positives pour la garantir. La Loi sur les langues autochtones fournit des outils qui représentent un premier pas dans cette direction. Par exemple, elle accorde le « pouvoir » aux institutions fédérales de veiller à ce que les documents acheminés aux Autochtones soient traduits et que des services d’interprétation soient offerts en langues autochtones. Aussi, au plan financier, la Loi sur les langues autochtones met en place une obligation de consulter les corps politiques autochtones en vue d’adopter des mesures pour faciliter un financement adéquat, stable et à long terme destiné à la protection de ces langues.
Outre les droits linguistiques ancestraux, dans le préambule de la loi, il est reconnu aux peuples autochtones un « droit inhérent » à l’autodétermination et à l’autonomie dans leurs relations avec le gouvernement canadien. Cependant, il n’est pas clair comment ce droit à l’autodétermination se traduira en pratique et s’il amènera un gain véritable pour le sort des peuples. Dans une logique d’application hiérarchisée d’une simple loi fédérale, il n’est pas acquis que les peuples autochtones pourront s’enquérir de ce droit en toute circonstance et indépendamment de l’État canadien, surtout devant des instances provinciales qui ne sont pas, en principe, liées par la loi fédérale.
La création du Bureau du commissaire aux langues autochtones
La loi prévoit finalement la création du Bureau du commissaire aux langues autochtones, qui n’est toujours pas en place à ce jour, mais qui fait partie du budget fédéral prévu pour 2019-2020.
Cette entité se veut indépendante, ne faisant pas partie de l’administration publique fédérale. Sa mission sera de promouvoir les langues autochtones, de soutenir les peuples autochtones dans la réappropriation de leurs langues en vue de les revitaliser, les maintenir et les renforcer, d’examiner les plaintes, de sensibiliser le public, etc.
Des mesures de suivi et des services sur demande seront également offerts par le Bureau. Autre point intéressant : le commissariat linguistique sera redevable par un mécanisme de reddition de compte, soit un rapport annuel que le Bureau devra fournir au ministre pour qu’il soit à même de vérifier les besoins et les progrès réalisés, ainsi que de s’assurer de l’efficacité du financement et de la mise en œuvre efficiente de la loi.
L’opposition des groupes inuits et les divergences linguistiques
Bien que ces fondements soient essentiels et chaleureusement appuyés par l’Assemblée des Premières Nations et la Nation métisse, des réserves ont été exprimées notamment par la Nation inuite. Les préoccupations centrales de celle-ci résident dans le fait qu’il s’agit d’une loi symbolique, qui n’est pas adaptée à la réalité des droits linguistiques inuits et ne contient aucun contenu spécifique aux Inuits. Elle déplore l’absence d’obligation pour le gouvernement fédéral de soutenir leurs initiatives.
Ayant désigné leur propre région géographique nommée « Inuit Nunangat », où la majorité des Inuits vivent et où 84 % de la population parle l’inuktitut, elle revendique un système qui leur est propre et une autodétermination dans l’acquisition, l’implantation et l’utilisation des ressources financières reçues du fédéral. Elle aurait aussi souhaité que l’inuktitut bénéficie d’un statut de langue officielle à l’intérieur des frontières de l’Inuit Nunangat. La Nation inuite avance que tout cela devrait être négocié autour des Bilateral Inuit Nunangat Language Accords, au détriment de l’approche actuelle, qu’elle perçoit comme assimilatrice.
Bref, la principale difficulté, avouée dans la loi elle-même, est l’adoption d’une approche qui soit assez flexible pour laisser transparaître la « mosaïque des identités et cultures autochtones et de l’histoire de chaque peuple ». En effet, l’État canadien s’est construit une fâcheuse tendance, datant de l’époque coloniale, à légiférer sur les Autochtones en les « mettant tous dans le même panier », comme si ces peuples étaient des objets de droit plutôt que des sujets de droit. Cette dynamique a donné naissance à des pratiques gouvernementales discriminatoires – les pensionnats autochtones en sont l’exemple flagrant – qui ont contribué à l’érosion des langues, tel que reconnu dans le préambule de la loi. Le mea culpa que le gouvernement y inscrit est noble, bien que probablement insuffisant pour amener de véritables actions concrètes dans une perspective de protection efficiente des langues autochtones en voie de disparition.
1 Gouvernement du Canada, Loi constitutionnelle de 1867, Partie II, Droits des peuples autochtones du Canada, art. 35.
2 Patrimoine canadien, « La Loi sur les langues autochtones reçoit la sanction royale », Gouvernement du Canada, Communiqué de presse, 21 juin 2019. www.canada.ca/fr/patrimoine-canadien/nouvelles/2019/06/la-loi-sur-les-la….
3 Gouvernement du Canada, Commission de vérité et réconciliation du Canada, 19 février 2019. www.rcaanc-cirnac.gc.ca/fra/1450124405592/1529106060525.
4 Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées, Réclamer notre pouvoir et notre place: le rapport final de l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées, 2019, p. 201.
5 Québec (Procureure générale) c. Lachappelle, par. 27 ; R. c. Van der Peet, par. 549 ; R. c. Sparrow, p. 1099.
par Rédaction | Fév 28, 2020 | Analyses, International
Par Eftihia Mihelakis
Cet article est publié dans le numéro 83 de nos partenaires, la Revue À bâbord. Le lancement de ce numéro aura lieu le 10 mars prochain dès 18h au Bâtiment 7 (1900 rue Le Ber, Montréal). Cliquez ici pour toutes les informations.
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L’autrice est professeure au Département de langues classiques et modernes à l’Université de Brandon.
Depuis l’arrivée au pouvoir du parti conservateur Néa Dimokratía en 2019, une virulente offensive se déchaîne pour expulser les anarchistes, les réfugié·e·s et les migrant·e·s des centres urbains. Emblème par excellence des mouvements anarchistes depuis l’Indépendance de la Grèce, le quartier athénien d’Exarcheia subit des transformations de premier ordre.
Le jeudi 8 août 2019, le Parlement grec a voté une « loi omnibus » qui comprend plusieurs mesures économiques, sociales, pénales et répressives. Le Parlement a accepté d’augmenter le nombre de passeports grecs, surnommés « visas d’or1 », lesquels sont exclusivement accordés aux acheteurs étrangers de biens immobiliers d’une valeur de 250 000 euros et aux résidents de pays tiers qui investissent dans des actifs incorporels d’une valeur de 400 000 euros. À cela s’ajoute le redéploiement de DRASI, un corps de police de 1 500 membres DELTA (police militarisée) en soutien à la police antiémeute (MAT), muni de drones, de motos, d’hélicoptères, de canons à eau, de gaz lacrymogène et de grenades assourdissantes, qui patrouille constamment dans les zones autour du centre d’Athènes – et surtout à Exarcheia, entourée depuis l’été dernier de postes de contrôle. De plus, l’État a forcé l’expulsion des dizaines de squats occupés par les anarchistes, les réfugiés et les migrants, a procédé à l’affermissement des peines d’emprisonnement afin d’escamoter toute incitation à l’émeute et, enfin, a levé la loi de l’asile universitaire.
L’université, entre liberté et tyrannie
Depuis la fin de l’été, la police peut intervenir dans l’enceinte des universités sans l’autorisation du recteur ou de la rectrice. Cela remet en cause l’un des principaux acquis issus de la révolte contre la dictature des colonels (1967-1974) qui avait notamment fait face à l’occupation de la Faculté de droit de l’Université polytechnique nationale par des étudiants en 1973 à Exarcheia. C’est dans ces lieux hautement symboliques qu’il y a 47 ans, des étudiants s’enferment et se barricadent pour mettre en place une radio clandestine qui génère un soulèvement généralisé. Des milliers de travailleuses et travailleurs, ouvrières et ouvriers, agricultrices et agriculteurs ainsi que des étudiant·e·s convergent vers le centre d’Athènes en dépit des charges violentes de la police. La manifestation du 16 novembre 1973 rassemble plus de 150 000 personnes, mais le lendemain, la dictature mobilise l’armée qui défonce l’entrée principale de la Polytechnique à l’aide d’un blindé. Deux étudiant·e·s sont écrasé·e·s et 24 personnes sont tuées. Ce soulèvement marque non seulement le début de la fin de la dictature, qui chute le 23 juillet 1974 ; ce dernier cristallise l’entrée de la Grèce dans une modernité supposément définie par la liberté, l’indépendance et la démocratie.
Le soulèvement de 1973, analogue à plusieurs égards à mai 68 en France ou à la grève étudiante québécoise de 1968-69, a ceci de particulier qu’il survient dans le lieu originel des premières manifestations estudiantines en Europe (la première datant de 1859). Dans un pays comme la Grèce, les étudiants aujourd’hui sont autant les héritiers que les acteurs d’un engagement politique dont la résistance est animée par le spectre du retour de l’histoire totalitaire. Depuis l’époque de cette première manifestation, leurs revendications et manifestations ont donc systématiquement joué le rôle de porte-drapeau du combat de résistance au capitalisme, au totalitarisme et au fascisme.
Tout porte à croire que cette résistance ne s’est pas encore essoufflée. Le 10 novembre 2019, la police grecque a envahi l’Université des sciences économiques et de commerce d’Athènes (l’ASOEE) et a expulsé un local occupé par des anarchistes. Mais des dizaines d’étudiant·e·s sont montés immédiatement aux barricades pour s’opposer à l’ordre du Conseil de l’université. Ce dernier, ayant suivi l’appel de la police et du maire d’Athènes, Kostas Bakoyannis (neveu du premier ministre), a imposé la fermeture de l’université pendant une semaine sous prétexte d’empêcher tout déferlement de l’ordre pendant la commémoration de l’anniversaire de la révolte du 17 novembre 1973. En colère, les étudiant·e·s décident de briser le blocus (le cadenas) pour pénétrer sur les lieux de l’université. La manifestation qui s’ensuit rassemble plusieurs milliers de personnes qui demandent, entre autres, l’abrogation de la loi abolissant l’asile universitaire. Les étudiant·e·s sont attaqué·e·s par la police antiémeute à coups de matraque et de gaz lacrymogène.
Politiques et résistances des squats
Le gouvernement de Néa Dimokratía intensifie ses efforts de tous les côtés pour réprimer les mouvements anarchistes et pour écraser les espaces alternatifs organisés par ces derniers. Les espaces comptent trois centres à Exarcheia : K*VOX, le centre social anarchiste ; Nosotros, le centre public antiautoritaire ; et le Centre des immigrés, lesquels proposent tous des tactiques de résistance (manifestations systématiques, assemblées publiques, réseaux clandestins de communication), des spectacles et autres activités culturelles qui génèrent du revenu pour offrir des services sociaux (cours de langue grecque, soins de santé, etc.) autogérés et à l’extérieur du système étatique.
L’État systématise son offensive d’expulsion en visant les squats dans lesquels logent de nombreux migrant·e·s sans-papiers et réfugié·e·s pour qui ces lieux sont des alternatives plus humaines aux camps de détention gérés par l’État. Coup sur coup, presque tous les jours du mois de novembre sont marqués par des descentes et des raids. Le 2 novembre, le squat Vancouver, qui se trouve dans un bâtiment appartenant à l’ASOEE, est expulsé. Le même matin, certains membres de la MAT tentent de défoncer la porte de Notara, l’un des plus grands et derniers squats à Athènes. Les jours qui précèdent cet évènement, l’on pouvait entendre des membres de la MAT proférer des menaces en utilisant le mot « Raus », en référence à « Juden Raus » (« Les Juifs dehors »), une expression utilisée par les nazis. Une manifestation de 1 000 personnes est alors appelée par l’assemblée ouverte des squats, des migrant·e·s et des solidaires, en réponse à ces actes. Banderoles, tracts, pochoirs, chansons en plusieurs langues envahissent Exarcheia, mais le 5 novembre 2019, le squat Palmares, à Larissa, est expulsé et 16 personnes auraient été arrêtées. Trois jours plus tard, le squat Libertatia à Thessalonique est réduit en cendres après avoir été incendié par des fascistes en 2018. Au moins 4 personnes auraient été arrêtées. Le 12 novembre, la police a expulsé le squat Bouboulinas à Exarcheia.
Quelques jours plus tard, le ministère de la Protection des citoyens donne un préavis de 15 jours exigeant que tous les squats du pays se vident au risque qu’ils soient tous expulsés de force. Les médias publient une carte des lieux menacés même si, d’une part, la majorité de ces derniers sont logés dans des bâtiments appartenant à l’État et, d’autre part, les propriétaires de bâtiments non étatiques ne sont pas nécessairement en faveur de la mesure d’expulsion forcée. Les propriétaires solidaires à la cause anarchiste reçoivent néanmoins de la pression sous forme d’accusation de trafic de drogue ou de fabrication d’armes.
Exarcheia est redevenu aujourd’hui le bouc émissaire d’un régime autoritaire qui regroupe les lieux universitaires, l’urbanisme capitaliste, les investissements étrangers, le système carcéral et la force policière. En notre ère où le sens des quartiers et le sentiment d’appartenance de celles et de ceux qui les habitent sont largement pris à partie par l’arrivée massive des investissements étrangers, l’exode des populations vulnérables, puis la glorification du capitalisme sous forme de gentrification, l’on doit se demander jusqu’à quand et comment Exarcheia peut demeurer, pour des milliers de personnes, l’épicentre d’une guerre qui n’en finit plus de recommencer.
Photo : Titre du documentaire, sorti en 2015, Je lutte donc je suis de Yannis Youlountas, dans la rue Solomou, Exarcheia, Athène. Pheréole (Creative Commons).
1 Eve Tsirigotaki, « “Visas d’or”: plus de passeports grecs pour les investisseurs étrangers », ERT International, 1er avril 2019. int.ert.gr/visas-dor-plus-de-passeports-grecs-pour-les-investisseurs-etrangers.
par Clément Coulet | Fév 18, 2020 | Analyses
Cet article a d’abord été publié par notre partenaire Le Vent se lève.
Alimentation, tourisme, énergie, transport … en tant que phénomène global et systémique, la crise climatique, telle une vague, bouscule toutes les composantes de nos sociétés. Pour la littérature, cette vague s’incarne dans l’émergence d’un nouveau genre issu de la science-fiction : la cli-fi. Porteuse d’une virulente critique sociale, économique et écologique, et engagée dans la bataille des récits, la cli-fi peine néanmoins souvent à dépasser la simple perspective d’un effondrement de nos sociétés voir de l’humanité. Elle a cependant tout intérêt à penser cet « après effondrement » afin de se transformer en un stimulant laboratoire d’expérimentation politique armant nos imaginaires de stimulantes utopies.
Un monde sans abeilles ? Des citées entières englouties par les flots ? Des réfugié·e·s climatiques fuyant par millions des déserts qui ne cessent de progresser ? Des étés si caniculaires que tout s’embrase ? Les scientifiques nous le prédisent. Les écrivain·e·s nous le récitent.
La « cli-fi » pour climate-fiction (« fiction climatique » en français) est un néologisme inventé par le journaliste américain Dan Bloom en 2008 pour qualifier un sous-genre de la science-fiction dans lequel le lect est plongé dans un monde où la crise climatique et écologique a atteint un « stade ultime », stade où la question de la survie de l’homme sur la planète est clairement posée. Malgré l’absence d’une définition unanimement partagée, l’essentiel des œuvres de cli-fi attribuent, conformément aux discours scientifiques, une origine anthropique à la crise écologique.
Témoin de son époque, ce genre littéraire a fortement gagné en popularité ces dix dernières années, poussant Dan Bloom a affirmé que « le XXIe siècle sera connu comme l’Âge de lacli-fi ». Néanmoins, si les incendies spectaculaires en Australie et les étés de plus en plus caniculaires amènent un nombre sans cesse croissant de lecteurs à s’intéresser à la cli-fi, ce genre a vu le jour bien avant que la « génération climat » ne sache lire.
Identifier une date de naissance de la cli-fi est vain. Beaucoup la font remonter aux années 1960 avec les romans post-apocalyptiques du britannique James G. Ballard (Le Monde Englouti en 1962, Sécheresse en 1964 …). D’autres, à l’instar de Claire Perrin qui prépare une thèse sur le sujet à l’université de Perpignan1, préfèrent partir des Raisins de la colère de Steinbeck (1939) arguant que le terrible Dust Bowl est une conséquence directe d’activés agricoles humaines.
Si la cli-fi est bien plus développée aux États-Unis qu’en France c’est parce qu’elle aurait pu y bénéficier d’un contexte culturel plus favorable analyse Claire Perrin. En effet, avec les « natures writing »,certains auteurs américains du XIXe siècle, tel que Thoreau ou Walt Whitman, ont très tôt fait de la nature un personnage central de leurs œuvres, là où leurs collègues français de la même époque, de Hugo à Maupassant, préféraient le plus souvent écrire sur la ville lumière. Aujourd’hui, avec la cli-fi, cette nature est de nouveau au centre des récits mais elle est devenue dangereuse, presque vengeresse. En outre, un certain élitisme littéraire méprisant la science-fiction a pu retarder le développement de la cli-fi en France.

Dust Bowl Blues ©Patrick Emerson
La cli-fi, un genre au service de la mobilisation écologique
La cli-fi est un genre inévitablement militant et politique. À ce titre et comme pour un vaste pan de la production artistique, elle participe à son échelle à la bataille culturelle.
Les œuvres de cli-fi offrent en effet une lecture différente des longs rapports du GIEC. Loin des chiffres et des statistiques difficilement compréhensibles, les œuvres de cli-fi peuvent nous donner à voir ce que serait un monde à +4°C. Ils donnent vie aux cris d’alarmes des scientifiques. Ainsi, l’américain Paolo Bacigalupi nous décrit, avec Waterknife (2015), une terrible sécheresse dans le sud-ouest des États-Unis qui conduit à une guerre larvée entre la Californie et l’Arizona pour le contrôle du fleuve Colorado. La norvégienne Maja Lunde, elle, nous peint, dans Une histoire des abeilles (2017), un monde où ces indispensables insectes jaunes ayant disparu, les humains se retrouvent contraints de polliniser à la main des milliards de fleurs. La cli-fi assume ici un rôle d’éveiller les consciences.
Elles ne prétendent ni prédire fidèlement l’avenir, nul ne peut le faire, ni être des écrits à valeur scientifique mais elles proposent des « conjonctures romanesques rationnelles ».
Bien évidemment, même si beaucoup d’auteurs et autrices affirment s’inspirer des prédictions des scientifiques pour écrire, les œuvres de cli-fi demeurent avant tout des œuvres de fiction et doivent être considérées comme telles. Elles ne prétendent ni prédire fidèlement l’avenir, nul ne peut le faire, ni être des écrits à valeur scientifique mais elles proposent des « conjonctures romanesques rationnelles ». Les auteurs et autrices de cli-fi sont avant tout des romanciers et romancières qui écrivent des histoires. À ce titre, ils et elles n’hésiteront pas à s’éloigner des discours scientifiques si cela peut servir leur narration.
Contrairement aux scientifiques, les auteurs et autrices de fiction possèdent donc la possibilité d’agir sur un levier qui n’est pas rationnel mais émotionnel. En créant des personnages, ils permettent de mobiliser le lectorat par l’empathie. L’essayiste Elizabeth Rush explique ainsi, lors du salon du livre de Francfort, que la cli-fi nous offre l’opportunité de nous imaginer à la place « d’une personne chassée par des inondations ou la sécheresse, et, de cette position imaginaire, peut venir une empathie radicale ». Pour elle, la cli-fi pourrait même être « l’étincelle qui conduira à une transformation politique planétaire ». Sans aller jusqu’à cette conclusion, il est juste de souligner que la cli-fi s’engage de plein pied dans la bataille des récits.
La cli-fi, un genre engagé dans la bataille des récits
Les récits, en donnant du sens aux éléments et en ayant une capacité d’identification, peuvent entraîner un changement des mentalités individuelles et collectives et possèdent donc un pouvoir de mobilisation2. Or en toile de fond de la bataille culturelle, c’est une guerre des récits qui se joue. Dans cette lutte, le récit libéral, capitaliste, productiviste et consumériste l’a longtemps emporté. Néanmoins, il semble aujourd’hui en perte de vitesse. Les récits proposés par la cli-fi viennent heurter en plein ces récits dominants en décrivant des sociétés soumises à de rudes catastrophes du fait d’un système économique destructeur et inadapté.
À côté de cette critique du récit du Progrès, la cli-fi s’en prend à un autre récit, naissant celui-ci : le récit d’une écologie du consensus.
La science-fiction est souvent émettrice d’une forte critique politique. Elle attaque particulièrement le récit du Progrès qui est abordé à la fois avec fascination et méfiance. Sans être technophobe, la science-fiction propose des réflexions très développées sur la technologie permettant une prise de recul salutaire vis-à-vis de cette dernière. La cli-fi propose ainsi une critique forte de la géo-ingénierie de l’environnement qui consiste en la modification volontaire du climat par des projets techniques de très grande ampleur afin de contenir les effets du réchauffement climatique3. Parmi les projets de géo-ingénierie, on retrouve par exemple celui de Roger Angel de l’université d’Arizona qui proposait en 2006 de construire un gigantesque parasol spatial constitué de 16 000 milliards d’écrans transparents de 60cm de diamètre. Dans la cli-fi la géo-ingénierie est souvent présente, mais c’est pour mieux montrer son échec « à nous sauver ». Elle se montre ainsi particulièrement méfiante vis-à-vis du solutionnisme technologique.

Couverture du roman Exodes de Jean-Marc Ligny publié chez folio SF (capture d’écran) ©Johann Bodin
À côté de cette critique du récit du Progrès, la cli-fi s’en prend à un autre récit, naissant celui-ci : le récit d’une écologie du consensus. Ce récit suggère que, puisque l’humanité ne dispose que d’une seule planète, on « serait tous dans le même bateau » et par conséquent nous aurions tous le même intérêt à œuvrer pour l’écologie. Ce récit déconflictualise l’écologie et la dépolitise. En réalité, la lutte écologique réactualise une forme de lutte des classes puisqu’elle renforce les inégalités : que ce soit à une échelle nationale ou internationale, ce sont les plus pauvres qui polluent le moins mais qui en souffrent le plus. La cli-fi fait de cette réalité un de ses thèmes privilégiés. Ainsi, dans Waterknife (2015) de Bacigalupi, alors que la majorité de la population meurt littéralement de chaud et que des milliers de réfugié·e·s sont abandonné·e·s dans le désert américain, les ultra-riches, eux, vivent confortablement dans des complexes privatisés et ultra-sécurisés avec un climat maîtrisé. Ce thème de la sécession des élites se retrouve en France chez Jean-Marc Ligny qui décrit dans Exodes (2012) une petite élite mondiale vivant fastueusement sous quelques dômes totalement coupés du reste d’une humanité en totale déperdition. L’un de ces dômes se situe ironiquement à … Davos. Dans le film Elysium (Neil Blomkamp, 2013), les plus riches ont carrément fuit une Terre surpeuplée et dévastée pour se réfugier dans une station spatiale.
Être véritablement « post-apo » : penser l’après pour se transformer en laboratoire politique
Si la cli-fi s’oppose à de grands récits, elle n’en propose en retour qu’assez peu. Le principal récit identifiable serait celui d’un effondrement de nos sociétés. Cette difficulté d’imaginer des futurs désirables semble assez partagée dans l’ensemble de la science-fiction si on en croit le spécialiste du genre Raphaël Colson qui affirme dans le magazine Usbek et Rica que « le sous-genre post-apocalyptique est en train de fusionner avec celui de l’anticipation, rendant l’effondrement inévitable même dans nos imaginaires ». Pour reprendre la célèbre formule, les auteurs at autrices sembleraient avoir plus de mal à concevoir la fin du capitalisme que la fin du monde.

Les ruines de la civilisation. ©Enrique Meseguer
L’effondrement n’est néanmoins pas forcément entièrement négatif. Le genre post-apocalyptique, si il a besoin d’un effondrement (catastrophe naturelle, guerre nucléaire, épidémie, invasion zombie …) pour envisager la sortie de l’impasse néolibérale, peut proposer par la suite la reconstruction d’une société sur de nouvelles bases. Cette forme de robinsonnade pourrait ainsi être l’occasion d’imaginer des récits alternatifs. Il s’agirait de faire de l’effondrement un laboratoire politique, comme l’explique Yannick Rumpala, maître de conférences à l’Université de Nice : « S’il n’y a pas un anéantissement, qu’est-ce qui peut redémarrer après le franchissement de la zone rouge ? Un effondrement pour des raisons écologiques peut-il ouvrir une fenêtre pour un nouveau contrat socio-naturel ? Comment et avec quelles bases ? Là aussi, la production fictionnelle est comme une sorte de laboratoire à disposition. »
La science-fiction peut ainsi poser la question du « et si ? », question qui peut s’avérer extrêmement fertile.
L’auteur de Hors des décombres du monde – Ecologie, science-fiction et éthique du futur, complète cette idée de laboratoire politique dans un article publié dans Raisons politiques : « Par touches plus ou moins appuyées, elles (les œuvres de science-fiction) proposent aussi des visions du futur. Il n’est pas question de les prendre pour des prédictions ou des prophéties. Il s’agit plutôt de considérer que la science-fiction est aussi une manière de poser des hypothèses. Et surtout des hypothèses audacieuses ! ». Il souligne donc ici le « potentiel heuristique de la science-fiction » qui peut se permettre d’explorer des champs que la recherche ne peut pas investir. La science-fiction peut ainsi poser la question du « et si ? », question qui peut s’avérer extrêmement fertile. A la façon des philosophes qui étudient les sociétés à-travers un état de nature, les récits de science-fiction permettent des « expériences de pensée ». Or, poursuit-il, « les récits de science-fiction ont pour particularité d’installer des expériences de pensée comme déconstruction/reconstruction »4.
Ainsi, c’est bien dans cette dernière caractéristique de déconstruction/reconstruction par la pensée que se trouve toute la force politique de la science-fiction et de la cli-fi. A elle désormais de s’en saisir pleinement afin de nous proposer de nouveaux récits porteurs de sens pour ne pas enfermer nos imaginaires dans un nouveau « TINA5 apocalyptique ».
Image : Illustration du documentaire de Ken Burns «Dust Bowl», © Patrick Emerson
1 Claire Perrin, « La sécheresse dans le roman américain de John Steinbeck à la « fiction climatique » », thèse en cours de rédaction à l’université de Perpignan.
2 Pierre Versins, Encyclopédie de l’utopie, des voyages extraordinaires et de la science fiction, Lausanne : L’Âge d’homme, 2000 [1972].
3 Ici, le terme « récit » sera synonyme de mythe définit par le Larousse comme étant un « [e]nsemble de croyances, de représentations idéalisées autour d’un personnage, d’un phénomène, d’un événement historique, d’une technique et qui leur donnent une force, une importance particulières .»
4 L’Agence Nationale de la Recherche (ANR) en 2014 a définit la géo-ingénierie comme « l’ensemble des techniques et pratiques mises en œuvre ou projetées dans une visée corrective à grande échelle d’effets de la pression anthropique sur l’environnement » ; Collectif, « Atelier de Réflexion Prospective REAGIR – Réflexion systémique sur les enjeux et méthodes de la géo-ingénierie de l’environnement », ANR et CNRS, mai 2014, http://minh.haduong.com/files/Boucher.ea-2014-RapportFinalREAGIR.pdf.
5 There Is No Alternative, est un slogan politique souvent attribué à Margaret Thatcher qu’il n’y a pas d’alternative au capitalisme, à l’extension du marché et la mondialisation.
par Julien Forest | Fév 12, 2020 | Analyses, Societé
Les technophiles savent ce que la nouvelle année annonce : le lancement d’une myriade de nouveautés technologiques. Que ce soit à travers des interfaces beaucoup plus discrètes1 ou l’intégration de plateformes connectées au sein d’une pluralité d’objets du quotidien, tels des réfrigérateurs2, des assainisseurs d’air3, les compagnies technologiques veulent s’immiscer dans toutes les sphères de la vie privée. Ces nouvelles avancées n’ont toutefois rien pour rassurer les défenseurs de la propriété des données.
L’introduction de technologies numériques omniscientes dans des objets du quotidien est plus réelle que jamais. Le phénomène est souvent désigné par le terme « Internet des Objets (IdO) » et est vu comme une composante importante de la révolution numérique en cours et à venir. Lei Jun, propriétaire de Xiaomi, entreprise chinoise pionnière dans la fabrication d’objets connectés, avait présenté4 sur son blogue l’été dernier une vision du monde où l’omniprésence de ces objets connecterait l’entièreté des ménages d’une nation. Sa prédiction fait son bout de chemin : les plus récents réfrigérateurs connectés5 analysent la nourriture qui s’y trouve pour ainsi proposer à leur propriétaire des recettes possibles avec ces ingrédients.
« Ces avancées technologiques existent pour faciliter la vie des utilisateurs [et des utilisatrices] ainsi que pour augmenter leurs capacités et leur efficacité » affirme la docteure Darine Ameyeb, chercheuse postdoctorale en intelligence artificielle à l’École de technologie supérieure de Montréal. Mme Ameyed soulève un argument qui pourrait faire hésiter certains adeptes de l’Internet des Objets (IdO) : « Pour le moment [les entreprises qui offrent ces services] se soucient beaucoup plus de leurs intérêts que de l’intérêt du bien commun. »
Les récents scandales entourant les appareils connectés et l’utilisation des données qu’ils produisent viennent consolider l’affirmation de Darine Ameyeb : « Les objets connectés permettent la collecte en temps réel et de façon extrêmement précise de données sur une grande variété de points d’information des utilisateurs [et des utilisatrices] », explique la chercheuse. Ces « données résiduelles » ne sont pas essentielles au bon fonctionnement des interfaces, mais les fabricants les accumulent tout de même, souvent à l’insu des utilisateurs et des utilisatrices.
L’entreprise We Vibe, qui offre des jouets sexuels capables d’être déclenchés à distance, avait fait les manchettes6 en 2017 après que la justice américaine l’a reconnue coupable de la collecte et du stockage de données de ses client·e·s sans que ceux-ci et celles-ci en soient informés. Les adresses IP, les fréquences d’utilisations ainsi que des données de température du corps étaient stockées dans les serveurs de l’entreprise. En plus de la récolte illégale de ces informations, des failles dans la sécurité de l’application permettant de prendre le contrôle du vibromasseur avaient aussi été décelées.
Transparence sans régression
« La technologie a toujours fait partie de l’expérience humaine et nous sommes devenus qui nous sommes grâce à elle », indique la professeure au Département de sociologie de l’Université du Québec à Montréal, Débora Krischke Leitao. La professeure, dont les recherches portent sur les enjeux du numérique, reconnaît toutefois que des questions se posent. Elle dénonce notamment la façon dont les utilisateurs adhèrent aux différentes plateformes, à travers des « Termes et conditions » que personne ne prend le temps de lire. Selon elle, l’adhésion aveugle à ces termes beaucoup trop longs à lire contribue aux dérives. Une étude7 a démontré que pour lire toutes les politiques de confidentialité auxquelles un usager ou une usagère adhère chaque année, il faudrait lire en moyenne huit heures par jour, pendant 76 jours.
Darine Ameyed, qui travaille elle-même sur des projets d’intelligence artificielle permettant la collecte de données en temps réel, s’indigne lorsque celles-ci sont récoltées à l’insu de l’utilisateur ou de l’utilisatrice : « La récolte de ces données devrait être une décision sociétale, et non seulement entre les mains d’intérêts privés » réclame la chercheuse. Elle insiste pour que la transparence soit l’épicentre d’une saine relation entre l’utilisateur ou l’utilisatrice et les grandes entreprises technologiques. Toutefois, celles-ci se sont avérées extrêmement réticentes à les informer de la collecte de ces informations.
Autres dérives
Il ne suffit qu’à penser au lien étroit entre Pokémon Go et Google8, l’affaire Cambridge Analytica, le microphone caché9 dans l’assistant personnel Google Nest pour s’interroger sur les réelles intentions de ces grandes entreprises technologiques.
Le jeu Pokémon Go a marqué un tournant dans l’utilisation des données générées par une application. La compagnie Niantic, fondée par l’ancien employé de Google John Hanke, avait conclu des ententes avec plusieurs entreprises, notamment Starbucks et McDonald’s, dirigeant les utilisateurs et utilisatrices de l’application à la recherche de Pokémons vers ces restaurants. En récoltant les données de localisation des joueurs et joueuses, Niantic savait combien de personnes étaient allées dans ces commerces grâce à son jeu. Pour chaque joueur ou joueuses entrant dans ces restaurants, l’entreprise recevait un montant, empochant ainsi des millions10 de dollars en influençant les allées et venues de ses utilisateurs et utilisatrices.
Conscientisation, législation
La professeure Débora Krischke Leitao affirme que la conscientisation des utilisateurs et utilisatrices face aux enjeux d’un monde hyperconnecté passe par la mise en lumière de tels scandales : « L’éducation [sur ces enjeux] est importante, mais ce n’est pas assez pour éviter toutes les dérives » affirme la professeure de sociologie. Elle croit qu’une certaine forme de législation quant à la collecte de telles données est nécessaire, sans toutefois devenir trop stricte.
Un avis qui fait écho à l’opinion de la chercheuse Darine Ameyed : « La législation est un couteau à double tranchant », avise-t-elle. Bien qu’elle considère que la mise en place d’une législation est nécessaire, tel le Règlement général sur la protection des données (RGDP) en Europe, elle met en garde contre une réglementation trop stricte qui empêcherait de partager des données contribuant à l’amélioration des services. Selon elle, certaines données ont avantage à être partagées, mais l’utilisateur ou l’utilisatrice doit être informé quant à l’utilisation de celles-ci.
Éducation
Cette conscientisation vis-à-vis de l’importance de l’éducation des enjeux liés numérique fait lentement son chemin à travers le réseau scolaire québécois. L’Université Laval a mis en place l’Observatoire international sur les impacts sociétaux de l’IA et du numérique, ayant pour objectif de favoriser l’innovation et l’utilisation responsable de ces nouvelles technologies ainsi que de recommander des améliorations aux normes et aux lois en vigueur pour promouvoir une utilisation responsable du numérique. L’observatoire n’a toutefois pas encore fait de recommandations auprès du gouvernement pour encadrer l’accès aux données personnelles des utilisateurs connectés.
Les notions liées à la citoyenneté numérique sont quant à elles absentes du curriculum actuel du Ministère de l’Éducation. Certaines solutions sont cependant mises en avant : un professeur à l’École d’éducation internationale de McMasterville, Nicolas Ouellet, a décidé de pallier ce manque. « J’ai pris sur moi la tâche d’aborder ces questions en créant Questions internationales », un cours offert aux élèves de 5e secondaire qui aborde divers enjeux liés au numérique. Jérôme Abran, un élève qui suit le cours, estime que les notions apprises lui permettent d’être plus alerte quant à son utilisation du numérique et propose que toutes les écoles doivent adopter une telle formation.
Connectivité et vie privée, incompatible?
Les dérives en matière de sécurité et d’utilisation des données qui assombrissent l’industrie des objets connectés ne signifient toutefois pas qu’il est impossible d’utiliser ces appareils en toute sécurité. Darine Ameyed maintient que les appareils comme tels ne sont pas le problème : c’est la gestion et l’accessibilité des données cumulées entre les mains d’entreprises privées qui est problématique.
La chercheuse explique qu’il est possible de connecter certains appareils à un réseau local, celui-ci n’étant pas connecté à Internet. Ce type de réseau est contrôlable à partir d’un petit ordinateur, tel un Raspberry Pi, mais ne permet toutefois pas le contrôle à distance. C’est donc que, dans la situation actuelle, avoir accès à toutes les fonctionnalités de cette myriade de nouvelles technologies, c’est faire une croix sur une partie de sa vie privée.
Crédit photo : Pixabay
1 Dave Priest, « These smart displays are beautiful », CNET, 6 janvier 2020. www.cnet.com/videos/these-smart-displays-are-beautiful/.
2 Sami Lee, « Samsung and LG go head to head with AI-powered fridges that recognize food », The Verge, 2 janvier 2020. www.theverge.com/2020/1/2/21046822/samsung-lg-smart-fridge-family-hub-in….
3 Christopher Close, « CES 2020: OneLife PureOne Air Purifier has a filter that can be thrown in the dishwasher », iMore, 10 janvier 2020. www.imore.com/ces-2020-onelife-pureone-air-purifier-has-uses-filter-can-….
4 AJ Cortese, « Xiaomi Announces its ‘Mi Home’ – AIoT Smart Home Initiative », Pandaily, 12 juin 2019. pandaily.com/xiaomi-announces-its-mi-home-aiot-smart-home-initiative/.
5 Andrew Gebhart, « Bosch’s fridge with food recognition might make me actually want a smart kitchen », CNET, 9 janvier 2020. www.cnet.com/news/boschs-fridge-with-food-recognition-might-make-me-actu….
6 Pierrick Labbe, « Le fabricant de We Vibe condamné pour collecte de données », objetconnecte.net, 15 mars 2017. www.objetconnecte.net/we-vibe-sextoy-condamnation-1503/.
7 Keith Wagstaff, « You’d Need 76 Work Days to Read All Your Privacy Policies Each Year », Time, 6 mars 2012. techland.time.com/2012/03/06/youd-need-76-work-days-to-read-all-your-privacy-policies-each-year/.
8 Don Reisinger, « How Google Is Quietly Benefiting From Pokémon Go’ Success », Fortune, 12 juillet 2016. fortune.com/2016/07/12/google-pokemon-go/.
9 Zack Whittaker, « Google says Nest’s secret microphone was ‘never intended to be a secret’ », TechCrunch, 20 février 2019. techcrunch.com/2019/02/20/nest-secret-microphone/.
10 Josh Constine, « Pokémon GO reveals sponsors like McDonald’s pay it up to $0.50 per visitor », TechCrunch, 31 mai 2017. techcrunch.com/2017/05/31/pokemon-go-sponsorship-price/.
par Catherine Paquette, Alec White | Fév 6, 2020 | Entrevues
Catherine Thomas et Audrey-Anne Dugas auront finalement crié assez fort : le milieu de l’humour est en train de se rallier, lentement mais sûrement, à leur mouvement de lutte contre les violences sexuelles nommé Pour les prochaines. Alors que les deux humoristes tentent depuis le mois de mai d’ouvrir la discussion au sujet de la culture du viol en humour, voilà quede gros joueurs de l’industrie joignent leurs forces. Trajectoire d’un mouvement qui s’attaque « à un véritable monstre ».
Tout a commencé au printemps 2019, en plein cœur d’une controverse déclenchée par l’envoi massif d’une liste noire par un groupe appelé Les Anonymes. La liste, en deux parties, révélait des noms d’individus ainsi que des « comportements problématiques ». Alors que plusieurs ont crié à la diffamation, Catherine Thomas et Audrey-Anne Dugas y ont vu un cri de détresse de la part de leurs collègues féminines tentant de dénoncer des gestes et agressions. Les jeunes femmes ont pris leur courage à deux mains et ont rédigé le manifeste de Pour les prochaines, qu’elles ont présenté en conférence de presse. Leur objectif? Rassembler le milieu de l’humour dans la recherche de solutions et la mise en place de ressources tant pour les victimes que pour les agresseurs. Les solutions proposées vont de la formation aux suivis psychologiques à la création de plateformes de discussions, en passant par la mise en place de protocoles de dénonciation clairs dans les milieux de travail.
Après six mois d’efforts, de réflexion et de représentations auprès de l’École nationale de l’humour, de l’Association des professionnels de l’industrie de l’humour (APIH) et de Juste pour rire, le lancement officiel de Pour les prochaines a finalement eu lieu le 25 novembre dernier. Rassemblé au Groove Nation, sur le Plateau-Mont-Royal, un public majoritairement féminin a assisté à un panel de discussion faisant le point sur la situation des violences sexuelles dans le milieu de l’humour et de la culture, ainsi qu’à un cabaret humoristique avec six artistes invité·e·s. Toutes ces activités se sont d’ailleurs déroulées lors de la Journée internationale de lutte contre les violences faites aux femmes.
« On est vraiment très heureuses de vous voir ici ce soir, parce que le soutien se fait frileux, et les contrecoups font mal, mais c’est de bonne guerre, la violence et les contrecoups font croire que l’on est en train de combattre quelque chose de réel », a déclaré Audrey-Anne Dugas. Depuis la conférence de presse, les deux humoristes affirment sentir une méfiance à leur égard et avoir essuyé plusieurs refus lorsqu’elles tentaient de se produire en spectacle.
La salle presque comble et la présence de docteure Christelle Paré sur le panel, première agente de recherche embauchée par le groupe Juste pour rire, laissaient croire que le sujet est pris au sérieux par les plus gros joueurs de l’industrie, et qu’elles ne sont plus seules à dénoncer les violences sexuelles. Selon une étude réalisée par docteure Paré, en collaboration avec l’Université Carleton et le Groupe de recherche sur l’industrie de l’humour, 52 % des femmes humoristes disent avoir été victimes de gestes à caractère désobligeant de nature sexuelle dans leur milieu de travail, et 78 % disent avoir été victime de paroles à caractère désobligeant de nature sexuelle1. Les perceptions des hommes et des femmes recueillies lors de cette étude montrent que ce milieu de travail est toujours traversé de stéréotypes prononcés, ce qui fait en sorte que les femmes humoristes sont soumises à davantage de pression. « Quand j’ai fait ma thèse sur le milieu de l’humour québécois en 2011-2012, il y avait encore des gestionnaires de salles qui me disaient qu’une femme n’est pas aussi drôle qu’un homme, qu’une femme devrait vouloir se faire séduire par l’humour d’un homme et pas le contraire », a souligné la chercheuse.
Christelle Paré était accompagnée sur scène de Michaël Lessard, avocat spécialisé en droit des victimes de harcèlement sexuel, et de la chorégraphe Geneviève C. Ferron, qui a dénoncé à maintes reprises les rapports de pouvoir entre hommes et femmes dans le milieu de la danse. Le panel était animé par Mélanie Lemay, cofondatrice de Québec contre les violences sexuelles, qui a souligné le courage de toutes celles qui dénoncent leurs agresseurs dans le milieu de l’humour. Selon les panélistes, ce milieu est particulier puisque la hiérarchie, la popularité et la réputation y sont des valeurs importantes alors que les humoristes y ont le statut de travailleur·euse·s autonomes. « Il y a un rapport de force qui vient prévenir la dénonciation. Souvent, les personnes qui commettent les gestes sont en position de pouvoir, et c’est d’autant plus concret dans une industrie avec autant de travailleur·euse·s autonomes », a expliqué l’avocat. Par ailleurs, pour Me Lessard, « l’humour tombe dans des creux juridiques : parce qu’il existe des mesures où dans d’autres milieux de travail, si tu es victime d’un acte criminel, tu as droit à 26 semaines de congé. Mais ça, ça n’a aucun sens dans le milieu culturel, prendre 26 semaines de congé de la scène. »
Il a en effet été ardu de convaincre différentes institutions de la spécificité du problème dans le milieu de l’humour puisque plusieurs ressources sont déjà en place pour lutter contre le harcèlement sexuel au Québec. « On a passé les derniers mois à se questionner beaucoup, à se demander il était où le problème, parce que les institutions nous disent avoir des ressources, mais les victimes se sentent quand même démunies et sans recours » a expliqué la porte-parole, Catherine Thomas. Les porte-paroles disent avoir recueilli des dizaines de témoignages à la suite de leur conférence de presse, les poussant à redoubler d’efforts pour sensibiliser leurs collègues humoristes et gestionnaires.
Dans le milieu, au moment de la sortie de Pour les prochaines, les camps étaient divisés. D’un côté, « tout le monde qui a une carrière ne veut pas s’embarquer là-dedans. Et tous les gens avec des comportements problématiques se sont « hyperbackés » entre eux. C’est souvent des personnes avec des carrières. Ça fait juste mettre en relief à quel point la culture du viol est une culture toxique », explique Catherine Thomas. D’un autre côté, Mélanie Lemay note qu’« il y a beaucoup de personnes à qui on a parlé dans le milieu qui sont très intéressées à s’impliquer, mais qui craignent aussi toutes les réactions ».
« Gangrené par la culture du viol »
Maintenant que plusieurs partenaires ont dit reconnaître la spécificité du problème, Catherine Thomas et Audrey-Anne Dugas se font plus conciliantes. Mais lors d’une première entrevue avec L’Esprit Libre, les porte-paroles de Pour les prochaines ne mâchaient pas leurs mots en affirmant que le milieu de l’humour québécois était « gangrené par la culture du viol »2. Selon elles, cette culture fait en sorte que les violences sexuelles se trouvent trop souvent banalisées par le milieu de l’humour québécois. S’exprimant de diverses manières, elles se glissent insidieusement dans le quotidien des professionnel·le·s du milieu, qu’ils ou elles travaillent sur scène, en coulisse, voir même dans la salle auprès des spectateurs et spectatrices. Le problème est omniprésent et dépasse le milieu de l’humour, reconnaissent-elles, mais il prend une couleur spécifique sur scène et en coulisse.
« Ce que je trouve différent avec le milieu de l’humour, c’est que l’individu est non seulement un individu, mais une entreprise aussi. Donc il y a vraiment beaucoup de gens qui ont intérêt à faire en sorte que cette personne conserve son image du bon gars, du gars drôle. […] Les inconduites sexuelles, c’est une affaire de pouvoir, et dans le milieu de l’humour, la hiérarchie et le pouvoir, c’est excessivement clair. T’es populaire, t’as de l’argent, t’as fait tel show, t’as pas fait tel show. C’est hyper, hyper hiérarchisé », témoigne Catherine Thomas.
Selon les deux humoristes, le milieu professionnel humoristique lui-même a évolué sur des bases permettant d’instaurer des climats de travail désagréables pour certaines femmes. À ce sujet,, Audrey-Yanne Dugasrappelle toute la controverse autour du festival Juste pour rire, créé en 1983 : « L’humour sexiste, c’est tellement présent au Québec. En quelque part, qui a bâti l’industrie de l’humour au Québec? C’est Gilbert Rozon. Et y’avait pas juste lui. Autour de lui, y’a eu tous ses buddys qui ont fait en sorte que c’était ça, l’humour. Même à l’École [nationale de l’humour], ils continuent de faire entrer des individus problématiques. » (NDLR: une première version de cet article attribuait cette citation à Catherine Thomas, alors qu’elle est de Audrey-Yanne Dugas)
Mais il n’y a pas que les blagues sexistes. Pour les prochaines s’inspire en partie de la liste de comportements dénoncés par Les Anonymes pour dresser le portrait du problème qui se construit depuis les débuts de l’industrie de l’humour : effleurements et attouchement non désirés, manipulation dans l’optique d’obtenir des faveurs sexuelles, sollicitation de photos nues, campagnes de salissage, agressions et harcèlement, violences envers des travailleuses du sexe. Le « monstre » auquel s’attaque Pour les prochaines fait bien des ravages, décourageant par ailleurs plusieurs femmes de persister dans le milieu, soulignent les deux instigatrices du mouvement.
Par ailleurs, deux ans après son avènement, le mouvement « Moi aussi » est loin d’avoir réglé les choses, confirment-elles. C’est plutôt un « déplacement vers d’autres victimes » qui se serait effectué. Plutôt que de s’adresser aux humoristes bien établies, les agresseurs viseraient désormais les plus jeunes, ou les membres d’équipes situées plus bas dans la « hiérarchie » de l’humour, telles que les « filles à la porte », constatent Thomas et Dugas.
Réponse collective à un problème systémique
Pour les prochaines appelle à des actions concrètes afin de mieux protéger les personnes qui souhaitent faire un signalement d’agression sexuelle, en plus de désamorcer le système dans lequel les violences sexuelles sont choses du quotidien. Le cœur de leur demande : que le respect envers les femmes humoristes soit inscrit dans « l’éthique humoristique » et que les ressources mises en place protègent les personnes, hommes ou femmes, qui dénoncent des gestes. Pour s’attaquer au problème, elles ont fait appel à la spécialiste Mélanie Lemay, cofondatrice de « Québec contre les violences sexuelles ».
« Il y a des gens aussi qui sont autour, qui sont témoins, je pense à des agent·e·s, à des personnes qui sont sur place pour observer et qui connaissent le comportement des personnes qu’elles et ils côtoient, et donc ça prend aussi des gens qui ont plus de leviers pour dévoiler, parce que ça ne doit pas toujours tomber sur les épaules de la victime », souligne-t-elle.
Mélanie Lemay renchérit en entrevue avec L’Esprit Libre : « Les agressions sexuelles, ça se construit. Ça commence par un climat social. Donc on doit déconstruire un peu la culture qui est autour. Et c’est certain que quelque part, ça doit s’imbriquer aussi dans les espaces qui produisent cette violence-là. » Ainsi, c’est souvent lors des après-show, dans des lieux ou des moments parallèles à la scène qu’ont lieu les comportements problématiques, comme dans les loges, les bars, voire dans un véhicule pour se rendre sur les lieux d’un spectacle : « Si tu te fais pogner les seins dans une loge, si tu fais deux heures de route avec quelqu’un qui met sa main sur ta cuisse, qu’est-ce tu fais? » se demande Audrey-Anne Dugas. Ces gestes qui peuvent sembler minimes en apparence laissent des marques et placent la victime dans une situation où la dénonciation peut être « très compliquée », démontre-t-elle.
Les panélistes rassemblé·e·s au Groove Nation le 25 novembre ont aussi souligné que l’ensemble des représentant·e·s du milieu doivent s’y mettre afin de pouvoir intervenir en cas de comportements problématiques, mais également pour désamorcer cette culture sexiste. « C’est un problème collectif. Si on est tout seul à porter le ballon, on va pas le porter longtemps. C’est une responsabilité partagée de l’industrie. […] [Juste pour rire] a des artistes partout, sur toutes les scènes, c’est difficile d’avoir le contrôle sur tout ce qui se passe, donc si tout le monde ne travaille pas, il va rester des failles », a souligné Christelle Paré. Son embauche est d’ailleurs un signe que l’entreprise est en train de changer, après des mois de controverses au sujet de son ex-président Gilbert Rozon, dont le procès pour viol et attentat à la pudeur débutera en 2020.
Des outils déjà en place?
La directrice de l’École nationale de l’humour, Louise Richer, dit avoir constaté de nombreux malaises depuis que Gilbert Rozon a quitté Juste pour rire, en octobre 2017. Bien qu’elle n’ait pas pu assister au premier évènement de Pour les prochaines, elle se dit tout à fait consciente du problème, et souligne avoir « hâte » d’avoir une conversation au sujet des violences sexuelles. « Pour les prochaines montre que le problème est loin d’être contenu, et qu’on doit se demander quelles sont les meilleures actions à favoriser. D’abord, et ce qui est extrêmement important pour moi, c’est qu’il faut avoir le sentiment que l’École [nationale de l’humour] est un lieu sécurisé où les gens vont se sentir à l’aise d’aller parler de ce qui se passe, ou capables de le gérer. […] Je veux m’assurer que la conversation soit perçue comme étant possible et soit valorisée dans l’espace où nous sommes », a-t-elle expliqué à L’Esprit Libre.
L’École nationale de l’humour s’est par ailleurs dotée d’une nouvelle Politique visant à prévenir et combattre les violences sexuelles3 au mois d’août, en prévision de la rentrée scolaire 2019, conformément à la révision de la Loi sur les normes du travail québécoise qui exige que toute entreprise se dote d’une politique de prévention du harcèlement. La Politique stipule que toute plainte sera reçue par l’ombudsperson de l’École et détaille le type de soutien à offrir et de sanctions à prendre ainsi que des mesures pour prévenir les représailles.
L’Association des professionnels de l’industrie de l’humour (APIH) s’est aussi déclarée ouverte à la discussion. Cette dernière a rejoint tou·te·s ses membres par courriel au mois de juin pour publiciser sa Politique contre le harcèlement au travail, laquelle ne se trouve pourtant pas dans la section publique de son site Internet. L’APIH fait aussi partie d’un comité réunissant plus de 40 associations du secteur culturel qui se préoccupe du dossier du harcèlement.
Le milieu de l’humour et l’industrie de la culture ont également publié la Déclaration pour un environnement de travail exempt de harcèlement dans le milieu culturel québécois4, une ressource à cet égard nommée l’Aparté5 ayant été mise sur pied. En collaboration avec la clinique juridique Juripop, l’Aparté offre au milieu culturel de l’assistance gratuite et confidentielle au sujet des cas de harcèlement psychologique, sexuel ou de violences au travail. Pour sa part, l’Institut national de l’image et du son (INIS) a créé un site Internet « Il était une fois… de trop », destiné à sensibiliser le public au harcèlement dans le milieu culturel.
Or, malgré ces nouvelles mesures importantes prises par des acteurs de l’industrie, et malgré les dialogues qui se sont tenus depuis la sortie de Pour les prochaines, l’essentiel du travail reste à faire. Selon Mélanie Lemay, beaucoup de ressources sont toujours « inadéquates ». À ses yeux, il faudrait que les personnes en situation d’autorité réussissent à faire en sorte que la responsabilité de la dénonciation ne repose plus seulement sur les épaules des victimes. « Il y a un écart entre s’entendre collectivement pour dire que la violence sexuelle est inacceptable et être sur le terrain ensuite pour s’assurer qu’il n’y ait pas d’agression », résume-t-elle.
Les porte-paroles expliquent par ailleurs que les mesures disciplinaires et les suspensions contre les personnes dénoncées ont un effet pervers : conscientes des conséquences potentielles sur la carrière de leur agresseur·euse, les victimes peuvent craindre davantage de le dénoncer, voyant d’importantes représailles leur pendre au bout du nez.
Sur ce point, les instigatrices du mouvement, ainsi que Mélanie Lemay, jugent important de « détabooiser » le sujet afin de plutôt encourager certaines personnes à suivre des formations et à parler de leurs gestes problématiques avec des professionnels : « On veut leur donner les outils pour qu’il y ait une responsabilisation, et qu’on puisse vivre en société selon ce qu’on a décidé ensemble dans la Charte des droits et libertés. Il ne faut pas que tout repose sur une judiciarisation, le but est d’aider ces personnes. En leur offrant des ressources, on leur rend service », explique Mélanie Lemay. Il a notamment été proposé de créer un guichet unique pour les dénonciations, d’offrir un financement pour des thérapies et de trouver une solution pour donner aux victimes la possibilité de prendre une pause du milieu sans que ça n’accentue leur précarité financière.
Au-delà de la dénonciation, Pour les prochaines propose donc de tendre la main à l’ensemble du milieu pour que celui-ci éradique le problème des violences sexuelles. Ainsi, Audrey-Anne Dugas et Catherine Thomas souhaitent que leur démarche puisse ouvrir un dialogue et mener à une prise de conscience ainsi qu’à générer de l’aide et du soutien à tous les membres du milieu de l’humour plutôt que d’ouvrir une chasse aux sorcières.
Photo : Mélanie Lemay, de Québec contre les violences sexuelles, avec les humoristes Audrey-Anne Dugas et Catherine Thomas.
Crédit : Pour les prochaines
1 Christelle Paré et François Brouard, Enquête sur le portrait sociodémographique et l’égalité homme-femme chez les créatrices et créateurs d’humour au Québec. Sommaire 2018-2 : Données sur la perception de l’égalité entre les hommes et les femmes, Université Carleton, Groupe de recherche sur l’industrie de l’humour (GRIH), 2018. carleton.ca/profbrouard/wp-content/uploads/humoursommaire2018-2egalitehommesfemmes20180609final.pdf.
2 « La culture du viol, ce sont toutes ces pratiques, mythes, conventions et faits culturels qui banalisent, dénaturent ou favorisent les violences sexuelles dans notre société. On en retrouve des éléments dans les arts, le droit, la politique; dans des phénomènes comme le blâme des victimes et la socialisation genrée » ; Suzanne Zaccour, La fabrique du viol, Montréal : Leméac, 2019, p. 76.
3 École nationale de l’humour, Politique visant à prévenir et combattre les violences sexuelles, Montréal, 2019. enh.qc.ca/wp-content/uploads/Politique-sur-les-violences-sexuelles-ENH_21-aou%CC%82t-2019.pdf
4 Union des artistes, Déclaration pour un environnement de travail exempt de harcèlement dans le milieu culturel québécois, Montréal, 2017. uda.ca/sites/default/files/docs/Pdf/de-claration-harce-lement-2017-12-13vf.pdf
5 Clinique juridique Juripop, L’Aparté : Ressources contre le harcèlement et les violences en milieu culturel, 2019. aparte.ca/
par Rédaction | Fév 1, 2020 | Analyses, International, Societé
Par Léandre St-Laurent
L’« Acte » eut une signification bien particulière pour le mouvement français des Gilets jaunes. Tel le chapitre d’une révolte populaire, brutale par sa rupture narrative, ce que les protagonistes de la mobilisation nommaient « Acte » devait constituer chaque étape successive vers le renversement du pouvoir gouvernemental, voire à une reconfiguration des règles institutionnelles du pays. Durant des mois, chaque samedi représentait un nouvel « Acte », dans une dynamique d’accentuation du rapport de force social. À force de perte de puissance du mouvement, l’« Acte » devint rapidement un rituel grégaire à travers lequel l’on tentait de raviver une flamme qui vacillait.
« Acte 45 » Le 21 septembre 2019, les manifestant·e·s gilets jaunes jouaient la énième répétition d’une insurrection qui pointe le nez sans tout embraser. Dès les débuts de la matinée, plus de 7500 policiers et policières étaient mobilisés dans tout Paris1. Ce qui devait être une marche paisible en faveur de la lutte aux changements climatiques se transforma en une microguérilla urbaine entre des gilets jaunes et black blocks d’un côté, et forces de l’ordre de l’autre. Les échauffourées allaient durer plusieurs heures. Bilan : 137 interpellations, 224 verbalisations et 1249 contrôles2. La préfecture de police et le ministère de l’Intérieur s’y étaient préparés. Pas question de laisser se déployer la « Nuit des barricades » qui se profilait dans les actions à venir des plus radicaux des contestataires3. Pour le premier anniversaire du mouvement, à l’ « Acte 53 », les forces de l’ordre ont tenté d’empêcher la manifestation déclarée de se mettre en branle, et ont violemment dispersé la foule, qui a répliqué par des projectiles et des barricades en flammes4.
Ce grand mouvement social bégaie. Il semble devenir l’ombre de lui-même. Du camp de la contestation à celui de la répression, les mouvements de rue qui perdurent prennent de plus en plus l’apparence d’une théâtralisation d’un soulèvement populaire qui, durant l’hiver 2018-2019, avait failli faire vaciller la Ve République. Les gilets jaunes encore mobilisés vivent dans le fantasme d’un grand soir qui a un jour semblé tout renverser. Face à la présidence Macron devenue, à l’époque, impuissante, les gilets jaunes se rassemblaient chaque samedi à Paris, au cœur du pouvoir de l’État français. Chaque « Acte » devait ainsi porter un coup au gouvernement de La République en marche (LREM), jusqu’à ce qu’il s’effondre. Depuis le samedi 9 mars, c’est l’« Acte décisif » qui a été lancé en vain par le mouvement5. Cette volonté du désespoir quant à une rupture qui n’advient pas coïncida avec une diminution graduelle de la mobilisation6.
Au long terme, cet acharnement à provoquer l’inespéré moment révolutionnaire pourrait très bien faire passer le mouvement de la tragédie à la farce7. Tragédie, s’il en est, de voir surgir concrètement dans l’espace public une notion normalement confinée à la théorie politique, le « peuple », pour finalement apercevoir ce dernier, meurtri, quitter subitement la scène de l’histoire et encore plus profondément s’emmurer dans son usuel silence. Farce d’observer des bandes agitées surjouer le « peuple », désormais bien absent de la scène; en face, un pouvoir politique traumatisé prêt à écraser ce pâle figurant. Côté cour, côté jardin, le peuple français a bien compris que son rôle était derrière les rideaux.
*
* *
C’était le 1er décembre 2018.
La scène débordait. Les rideaux étaient en flammes. Le quatrième mur était brisé.
Sur les Champs-Élysées, les forces de l’ordre sont complètement dépassées. Reclus aux abords de l’Arc de Triomphe, les membres de l’anti-émeute essuient une pluie de pavés, de barres de fer et de barrières métalliques censées empêcher les contestataires d’avancer. Au cœur d’une tempête de gaz lacrymogène, des gilets jaunes se recueillent près de la Flamme du Soldat inconnu qui, l’entourant de leur nombre, la protègent des violences environnantes; que cette France éternelle ne s’éteigne jamais8. Au même moment, d’autres insurgé·es pénètrent dans l’Arc de Triomphe. À l’intérieur, ils et elles redonnent ses lettres de roture à la statue de la Marianne, en lui fracassant le portrait9. La voici, chère Marianne, qui renoue avec la révolution.
Le samedi suivant, la présidence est aux abois. L’Élysée se transforme en bunker. Un hélicoptère attend Macron, au cas10. C’est cet « Acte » là qui plane sur l’esprit des gilets jaunes, celui d’un peuple victorieux qui achève un pouvoir crevassé par des forces sociales qui le dépassent.
Une révolution citoyenne?
À peine les pouvoirs publics se remettent-ils de débordements qui laissent les rues de Paris couvertes de barricades et de carcasses de voitures carbonisées que le dirigeant du parti La France insoumise (LFI), Jean-Luc Mélenchon, incite à l’insurrection. À l’Assemblée nationale, sous les regards tétanisés des députés de LREM et sous le rictus méprisant du premier ministre Édouard Philippe, le tribun s’élance : « Heureux les jours que nous vivons, puisqu’enfin la France est entrée en état d’insoumission générale contre un ordre injuste qui durait depuis trop longtemps »11. Mélenchon voit dans le mouvement des gilets jaunes l’affirmation d’une « révolution citoyenne », la consécration du combat politique de sa vie. « C’est l’histoire de France qui se joue », lance-t-il.
Dès 2014, il énonçait l’avènement de « l’ère du peuple » dans son ouvrage éponyme12. Mélenchon y décrivait les conditions socio-économiques dans lesquelles les masses sont poussées, dans un XXIe siècle où le nombre toujours croissant d’êtres humains fait s’accélérer l’histoire. Face à l’imposition d’une mondialisation de l’économie capitaliste, à l’effondrement des réseaux traditionnels de solidarité, à l’explosion des inégalités économiques, à l’urbanisation en constante croissante des sociétés humaines, à une dynamique effrénée du temps disponible qui chamboule le quotidien, à la crise climatique qui disloque les milieux écologiques dans lesquels s’organisent les groupements humains, il se structure une phase historique dans laquelle des multitudes sociales sont de plus en plus laissées à elles-mêmes face à des élites économico-politiques de plus en plus gloutonnes. Multitude. Le mot est juste. En ce début de siècle, l’individu fait face à une société morcelée. Isolé, de moins en moins intégré à des institutions collectives ou communautaires qui pourraient offrir une « conscience commune » donnant sens à ses actions, l’individu peut de prime abord sembler impuissant dans cet univers social contradictoirement individualiste.
Pour Mélenchon, cet éclatement des sociétés modernes en atomes pose pourtant les conditions d’un surgissement social. Si les rapports de classes classiques et l’intrication des rapports humains aux institutions traditionnelles tendent à se rompre, l’humanité a, d’un autre côté, accès à des réseaux, notamment par sa connexion à une « toile » numérique, qui offrent des potentialités repoussant sans cesse les limites de l’action collective. Les sociétés contemporaines sont amenées à refaire peuple, par la révolte d’un « nous » à reconstruire. Et de ce « nous », encore méconnu, un nouveau corps politique émerge, plus démocratique, qui permet de reconstruire les bases d’un vivre-ensemble. Ainsi, comme « l’histoire nous l’apprend : à toute condition sociale finit par correspondre une conscience collective. Que cette conscience soit claire ou confuse n’empêche rien. Ça se fait tout seul.13 » Cette conscience collective, elle jaillit par la « révolution citoyenne ». Comme première phase, les masses surgissent dans l’espace public en s’affirmant comme peuple. Le mouvement des gilets jaunes en est l’exemple type. Durant les mois qui ont suivi, des soulèvements populaires, aux causes diverses, ce sont multipliés partout à travers le monde, de l’Algérie au Liban, en passant par le Chili ou Hong Kong. Malgré les configurations particulières de ces révoltes, doit-on y voir l’affirmation d’un processus global de dislocation sociale? L’Histoire tranchera14.
De ce type de soulèvement, la phase positive devrait normalement s’ensuivre. C’est là que le peuple s’organise de façon à fonder les bases d’un nouvel ordre politique constituant. Avec la création en 2017 du mouvement LFI, Mélenchon vise, en remplacement des institutions actuelles, la création d’une VIe République, instituant une gamme d’outils de contrôle démocratique et une plus vaste redistribution des richesses15. Ce projet est en phase avec l’émergence d’un « populisme » de gauche, qui inscrit la conflictualité politique en une opposition frontale entre « peuples » et élites16. Dès les débuts du mouvement social des gilets jaunes, Mélenchon tentait d’inscrire son action dans le sillage de ce dernier de façon à ce qu’une réponse politique surgisse de cette crise. Lors des élections européennes du printemps 2019, LFI joignait une alliance avec les partis de gauche Podemos d’Espagne et Bloco du Portugal pour qu’une révolution citoyenne embrase l’Europe17.
Pourtant, à la sortie de ces élections, la liste des candidat·e·s de LFI ne fera que 6 %18. L’époque où Mélenchon haranguait les foules et faisait 19 % au premier tour de la présidentielle de 2017 paraît bien loin. Les résultats électoraux de Podemos et du Bloco ne seront pas plus favorables19. Loin d’aboutir au renversement escompté, la sortie de crise par les voies politiques profite pour l’instant au Rassemblement national (RN) de Marine Le Pen, avec en deuxième place LREM de Macron. Les gilets jaunes seront restés électoralement invisibles. Il n’y a pas eu de liste « gilets jaunes ». Le nouveau corps politique demeure un fantasme.
Si donc le but est d’analyser le surgissement des gilets jaunes, alors pourquoi traiter de Mélenchon et de son mouvement? Pourquoi même évoquer le concept de « révolution citoyenne »? Plusieurs raisons s’imposent, mais ne retenons que l’essentiel. Dans un premier temps, le fait que des obstacles se dressent entre une volonté populaire et sa transposition politique ne signifie en aucun cas qu’une tentative de révolution politique n’a pas eu lieu. Dans un deuxième temps, une révolution citoyenne est, par définition, un phénomène social de très grande ampleur qui traverse l’ensemble de la société ou de ce qu’on appelle le « peuple ». Peu importe la pertinence des intuitions théoriques qu’un individu peut avoir pour tenter de le comprendre, les ramifications générales et particulières de ce phénomène dépasseront toujours les paramètres restreints d’une analyse. La chose est d’autant plus vraie dans le champ politique. Ce type de mouvement tend à balayer toute forme d’organisation politique qui contraint ou encadre son irrésistible déploiement. Il correspond à l’aboutissement paroxystique du « dégagisme », terme popularisé en France, notamment par Mélenchon, pour désigner la volonté populaire de faire disparaître de l’espace public tous les anciens appareils de partis politiques20. À cette dynamique, révolutionnaire dans le cas des gilets jaunes, nuls n’y échappent, pas même ceux et celles qui souhaitent et embrassent la « révolution citoyenne ».
Le peuple et son contrat social
Dans les milieux bourgeois, académiques et médiatiques, il est aujourd’hui de bon ton de se méfier de l’idée de peuple, voire même de la craindre. Selon cette posture, « peuple » est une notion superflue qui a le potentiel de mettre en danger les régimes démocratiques tels que nous les connaissons. La référence au « peuple » poserait le danger d’une essentialisation de la société civile. Par l’appel au peuple, des mouvements et partis politiques tireraient ainsi avantage de cette représentation de la société en s’en faisant les dignes représentants contre des « élites » dites oppressives. Ainsi s’affirmerait le péril « populiste » qui, selon quelques analystes, impose une conception « antipluraliste » de la société, par la représentation d’un peuple homogène, incompatible avec le système représentatif de nos démocraties modernes. Cette théorisation de ce qui constitue le « populisme », perçu comme une dérive dangereuse des institutions représentatives, fut notamment popularisée par le politologue Jan-Werner Müller21.
À l’aube de la modernité, l’idée de peuple était pourtant au fondement même de la pensée démocratique. À ce titre, prenons pour exemple Machiavel, qui est l’une des influences ayant le plus contribué à définir le peuple comme moteur de l’esprit démocratique qui finira par emporter le monde occidental dans les siècles récents22. En parfait moderne, il était le pourfendeur de toute conception métaphysique du bien qui poserait une essence intangible de ce qui le constitue. Pour Machiavel, les normes dominantes du « bien » sont au contraire une construction sociale qui dépend d’un rapport de forces constant, le plus souvent à l’avantage des « grands ». Il existe toutefois une bonté fondamentale qui n’est pas une essence, mais bien une négation de celle-ci. Elle se trouve dans le « peuple », que Machiavel définit comme une masse de gens qui, subissant le pouvoir, ne veulent pas être opprimés par les « grands »23. En ce sens, le peuple apparaît comme un phénomène social de grande ampleur qui dépasse le cadre des idéologies particulières. Que des « populistes » d’extrême droite lui assignent une âme ethnico-raciale ou que la gauche radicale lui insuffle une essence ouvriériste ou cosmopolite ne change rien à l’affaire. « Peuple » n’est pas qu’une expression aux prises avec l’idéologie. Il désigne un fait social que l’on peut définir, en termes sociologiques, comme une multitude ou pluralité qui a pour socle commun le fait de ne pas avoir accès aux positions de contrôle des institutions économico-politiques, institutions qui s’imposent à cette multitude. C’est selon cette optique que le cri de détresse des gilets jaunes, et leurs actions qui en découlent peuvent être compris. Aucune « essence » ici.
Mais cette « bonté » n’est que négative. Un problème se pose lorsqu’est venu le moment de transposer cette résistance au pouvoir en un contenu explicite et intelligible. Qu’une gauche qui, comme LFI, se revendique d’une « révolution citoyenne », qui soit tant en phase théorique – théorique, le mot est important – avec un mouvement social d’une ampleur inédite, que cette gauche émerge en France n’est pas le fruit du hasard. L’une des influences de la Révolution de 1789 par ses écrits, Jean-Jacques Rousseau, a développé une analyse des conditions modernes d’association citoyenne autour d’un corps politique commun. Comme les conditions sociologiques qui font qu’une population respecte la loi et les règles du jeu politique de leur pays n’ont pas essentiellement changé depuis l’avènement de l’État moderne, ce regard reste actuel. L’analyse rousseauiste permet surtout de rendre intelligible ce phénomène qui mène un peuple à se rendre visible et à faire l’Histoire.
Pour Rousseau, si l’inégalité entre êtres humains est inhérente à la société, elle n’est en aucun cas naturelle. Il arrive un moment dans l’histoire de l’humanité où ses membres, collaborant au sein de groupements humains de plus en plus vastes, font face à des problèmes collectifs qui demandent des réponses collectives. Régler ces problèmes demande la mobilisation et l’association de certains talents et de certaines capacités souvent détenues par un cadre restreint d’individus. Un ordre social inégal en découle du moment où ces aptitudes sont reconnues par l’ensemble social comme justifiant une différenciation entre personnes. Il se structure un regard collectif sur autrui qui lui confère un statut social. C’est ainsi l’« opinion » qui contribue à l’inégalité24.
Se référer à l’opinion comme fait déterminant dans la formation des inégalités sociales présuppose un consentement collectif à un tel ordre des choses, ou du moins que le non-consentement n’est pas suffisamment enraciné pour susciter une révolte contre l’ordre établi. La société inégalitaire n’est acceptée que dans la mesure où elle permet la préservation de tou·te·s et chacun·e·s. En d’autres mots, un ordre social n’est stable que lorsqu’il correspond à « une forme d’association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun s’unissant à tous n’obéissent pourtant qu’à lui-même et reste aussi libre qu’auparavant »25. Pour maintenir un arrangement institutionnel donné, les membres d’un peuple obéissent, à titre de sujets, aux institutions. Ils et elles ne le font toutefois qu’à la condition d’une acceptation d’un cadre politique qui les préserve vitalement, ce qui fait d’eux des souverains. C’est ainsi que s’affirme la citoyenneté, dans un jeu d’équilibrage entre sujétion à la loi et à la souveraineté populaire. Les deux pôles s’autoalimentent. Sans souveraineté du peuple, aucune légitimité à la loi, sans l’obéissance à la loi, aucune possibilité de jouir des droits posés par la citoyenneté. Ce processus est à la base du contrat social.
C’est dans le cadre d’un bris fondamental de ce type de contrat social qu’une quelconque « révolution citoyenne » peut être comprise. Pour analyser l’irruption du mouvement des gilets jaunes, mais également les insurrections sans précédent que l’on voit éclater partout à travers le monde depuis 2018, il est primordial de cerner la nature du contrat social brisé pour chaque société en cause. Ce n’est pas de dire que chaque société concernée suit le même schéma global selon les mêmes configurations de mobilisation. À chaque révolte sont associées des causes très variées ayant des racines enfouies dans chacune des histoires et cultures nationales concernées. Nous pouvons tout de même affirmer que nous assistons à une phase historique exceptionnelle où les conditions d’association qui font qu’une société fonctionne semblent éclater dans une multitude de pays.
Il ne s’agit pas non plus d’affirmer que Jean-Jacques Rousseau ou d’autres ayant écrit sur le contrat social ont cerné dans leur exactitude historique les raisons et causes qui font émerger nos institutions communes et, par moments, les font s’effondrer. Il serait absurde de penser une telle chose. Il s’agit plutôt de dire que le fait de cadrer l’analyse du vivre-ensemble comme le respect collectif pour un contrat social permet d’identifier un état d’esprit général qui, dans nos sociétés modernes, et surtout en régime de démocratie représentative, fait en sorte qu’une masse de gens accepte les règles du jeu politique de leur société.
Dans le cas français, nous voyons que la rupture d’un tel contrat social est conjointe de l’émergence d’une minorité sociale qui brise les conditions d’association qui prévalaient jusque-là, groupe que l’on nomme dans le langage commun, de façon souvent ambiguë et polysémique, les « élites ». En réaction, et lorsque la « fracture sociale »26 finit par faire trop mal, par faire en sorte que la majorité de la société n’arrive plus à vivre une vie qu’elle juge digne, la masse des gens qui ont cessé de trouver légitime la façon dont sont régies les institutions dominantes s’organise pour former un peuple qui ne veut plus se faire écraser. Ce peuple prend alors une identité en devenant un acteur politique de masse. Il se met en scène. En France, il devient un peuple en jaune.
La destruction de l’État-providence et de la classe moyenne
Quelle est donc, en France, la nature du contrat social en phase de rupture? Pour la comprendre, il faut cerner le problème français comme l’expression radicale d’un problème qui traverse l’ensemble de l’Occident. À la sortie de la Deuxième Guerre mondiale, les élites occidentales ont appris des bouleversements majeurs engendrés par un capitalisme qui, à l’époque, était devenu fou. Ce capitalisme, sous la forme d’un marché global « autorégulateur », avait détruit les économies nationales, fait exploser les inégalités économiques et le chômage de masse, mené à la crise financière de 1929 et généré le bolchevisme et le fascisme27. Avec l’effondrement de l’Axe, l’Union soviétique imposait désormais sa puissance à une économie de marché occidentale qui ne pouvait plus continuer d’être ce qu’elle avait été.
L’après-guerre prit ainsi la forme d’un apaisement généralisé. Il devenait de plus en plus évident qu’un contrat social stabilisateur ne pouvait se résumer qu’à un arrangement institutionnel libéral. Pour que les peuples occidentaux adhèrent aux institutions dominantes de leurs sociétés, ces dernières devaient assurer les conditions de préservation d’un certain niveau de vie, chose que le capitalisme laissé à lui-même n’arrivait plus à faire respecter. Si la stabilisation de la démocratie représentative faisait sens, ce n’était qu’en vertu du développement conjoint d’un État social fort. Le contrat social d’Occident était dorénavant inséparable de la prédominance du modèle social de l’État-providence.
Concrètement, cette forme d’État stimule la demande par l’instauration de services publics, l’application de politiques publiques généreuses et des investissements ciblés dans le marché. Ce modèle est associé à une distribution salariale relativement équitable dans l’entreprise dans le cadre d’un système dit « fordiste », selon un partage dans l’entreprise des gains de productivité. L’activité économique des entreprises privées s’inscrit également dans le sillage d’une régulation publique des institutions financières priorisant l’investissement à faibles taux d’intérêt vers le capital productif28. Cette nouvelle conjoncture a eu pour conséquences un haut niveau de croissance, des niveaux modestes d’inégalité économique et le quasi-plein-emploi. C’est ce qui caractérise cet « âge d’or » du capitalisme29. En France, l’affirmation de l’État-providence prit la forme d’un capitalisme d’État hérité du gaullisme d’après-guerre, dont les effets bénéfiques se firent sentir durant les « Trente Glorieuses » (1946-1975). Ce phénomène peut être mis en parallèle, par exemple, avec la continuation des politiques économiques héritées du New Deal aux États-Unis ou avec la Révolution tranquille ici au Québec.
À partir du moment où ce type de modèle d’investissement entre en crise structurelle dans la deuxième moitié des années 1970, les États-nations de la sphère non soviétique s’en remettent de plus en plus au marché capitaliste pour trouver les outils nécessaires au redécollage de la croissance économique. C’est ainsi que, dès les années 1980, des vagues de gouvernements de droite économique, comme celui de Ronald Reagan aux États-Unis ou de Margareth Thatcher au Royaume-Uni, imposent ce qu’il est aujourd’hui commun de nommer « néolibéralisme ». Le libéralisme économique revient effectivement en force et détricote tranquillement l’appareil institutionnel et administratif des États-providence. Le marché autorégulateur s’impose à nouveau. En termes de politiques publiques, cette conjoncture est rendue possible par la privatisation de certains secteurs publics, par la libéralisation des marchés du travail nationaux ainsi que de la dérégulation de l’activité économique (surtout financière)30. Avec la chute de l’URSS, l’économie capitaliste devient globale. Nous assistons à l’un des transferts de richesses les plus massifs de l’histoire, vers les plus riches31. À l’échelle mondiale, les inégalités économiques ont atteint un sommet jamais observé depuis le XIXe siècle. La crise financière de 2007 vient accélérer cette dynamique de dislocation sociale. Les institutions financières sont renflouées. Les peuples, eux, se voient imposer l’austérité budgétaire par leurs gouvernements respectifs.
Au printemps 2019, le géographe français Christophe Guilluy faisait un constat dramatique de la situation des sociétés occidentales32. Pour lui, il devient en fait de plus en plus difficile de parler de « société » à proprement dire. « There is no society! » était autrefois le mot d’ordre de la première ministre anglaise Margaret Thatcher, pour qui l’ensemble de la vie sociale se résumait à l’interaction d’individus au sein d’un marché, où les lois de l’offre et de la demande mènent le bal. À force de s’imposer, le marché capitaliste tend à autoréaliser la prophétie thatchérienne.
C’est justement sur ce point qu’apparaît la rupture du contrat social au fondement même des institutions politiques occidentales. Le développement de l’État-providence est indissociable de l’affirmation d’une classe moyenne forte qui vient soutenir les institutions qui lui assurent son niveau de vie. Cette classe moyenne, si elle veut exister, inscrit historiquement son activité économique au sein d’une base industrielle nationale qui est pérenne. Les gens de la classe moyenne ont également accès à la petite propriété, à un capital économique restreint, à des services publics de qualité et à un capital social qui fait qu’ils et elles s’identifient comme appartenant à une société commune. Or, en ce début de XXIe siècle, la mondialisation de l’économie capitaliste a démantelé les conditions de possibilité de la stabilité d’une telle classe. Conjointement à un accaparement accru des richesses par les bourgeoisies de chaque pays, la suprématie des flux internationaux de capitaux sur les économies nationales a fait circuler l’activité économique là où elle est rentable, et ce, indépendamment des besoins des sociétés qui font naître cette activité. Les inégalités de salaires, de capitaux et de propriétés explosent, selon une concentration vers le haut de la richesse. Les pays occidentaux se désindustrialisent et tendent à se « tertiariser ». Économie de services pour l’Occident, prolétariat industriel pour le reste du monde. Les maux économiques engendrés par cette situation varient et s’entremêlent différemment d’un pays à l’autre. Ils suivent toutefois une tendance générale qui est celle d’une paupérisation lente des classes populaires occidentales.
La France constitue l’exemple type où la désindustrialisation fait se conjuguer chômage de masse et croissance de la pauvreté. Depuis l’après-guerre, 6 millions d’emplois agricoles ont été perdus et 3,5 millions d’emplois industriels depuis les années 1980. Le tout s’accélère. Seulement durant la dernière décennie, ce sont 601 sites industriels qui, de façon nette, se sont volatilisés de l’économie française33. La France est un cas exemplaire de la généralisation du tertiaire, l’économie de services occupant 76 % du marché du travail34. Il n’y a pas vraiment eu de mutation d’emploi de qualité pour cette main-d’œuvre qualifiée qui, autrefois, faisait la grandeur de l’industrie française. Le chômage est devenu si massif qu’il touche désormais une personne sur cinq. De l’autre côté, une masse ouvrière active arrive désormais difficilement à boucler les fins de mois. De 2008 à 2017, le pouvoir d’achat moyen s’est réduit de 6000 euros35. Ajoutons à tout ceci un appareil fiscal qui fait de plus en plus pression sur ce qui reste de classe moyenne, avec pour contrepartie des services publics dont la qualité est de moins en moins assurée, et tous les ingrédients sont réunis pour qu’éclate ce qui faisait le contrat social de la France contemporaine.
Progressisme élitaire contre déclassement populaire
L’économie de services occidentale, qui, par l’entremise de la domination de la finance, étale sa suprématie, impose un capitalisme actionnarial où ce sont, comme son nom l’indique, les actionnaires des firmes privées qui orientent la direction et la croissance de la production et de l’échange36. À cette classe dominante actionnariale s’agrège un nombre assez important d’emplois libéraux et du tertiaire. Cette strate de la population est celle qui domine l’économie contemporaine, avec son contingent de cadres qui fait rouler la machine. C’est surtout cette strate qui profite de l’état actuel des choses.
Selon l’historien Pierre Vermeren, « les cadres [de France] constituent 20 % des actifs, soit près de 10 millions de personnes37 avec leur famille, non comptée la frange aisée des retraités. Ils forment un bloc cohérent et compact qui peut vivre presque entièrement replié sur lui-même. »38 Nous assistons là à un accroissement d’un phénomène que l’historien et sociologue américain Christopher Lasch observait déjà dans les années 1990 : la « révolte des élites »39. Depuis que le marché capitaliste a recommencé à se globaliser dès les années 1970-1980, un nombre critique, mais tout de même minoritaire, de citoyen·ne·s des sociétés occidentales développe un attrait pour les flux de capitaux internationaux, sans que leur activité économique individuelle n’ait nécessairement d’attache envers l’activité économique de leur pays d’origine. Ces gens profitent de la croissance économique globalisée et de l’augmentation des inégalités, sans trop souffrir du déclin de l’industrie occidentale et de l’État-providence. L’on parle ainsi de « révolte » ou de « sécession » du fait que ces élites tendent de plus en plus à se détacher de leur société. Le capital international plutôt que le peuple.
Il se structure ainsi une opposition frontale entre ce que le géographe Christophe Guilluy nomme les « vainqueurs » et les « perdants » de la mondialisation. Selon un processus de métropolisation et de tertiarisation des économies occidentales, la croissance de l’emploi tend à se concentrer là où l’activité industrielle est moindre, à l’avantage du bloc élitaire qui profite de la situation. Dans plusieurs pays, le phénomène oppose le monde des métropoles à celui de la périphérie. Concrètement, selon Guilluy, « en France, depuis le début des années 2000, la croissance de l’emploi, qui se diffusait sur l’ensemble du territoire, se concentre désormais dans une douzaine de métropoles, dont Paris, Bordeaux, Nantes, Rennes, Toulouse, Montpellier, Lille, Lyon, Grenoble et Marseilles »40. Ce déplacement de l’activité économique accapare 46 % du niveau d’emploi et correspond à environ 75 % de la croissance économique de la décennie qui nous précède (2000-2010).
Face à cette sécession élitaire, une masse désœuvrée se trouve en situation de déliquescence sociale. Une masse de gens fait face soit à la précarité, soit au déclassement social. Dans bien des cas, ce sont les deux situations qui se conjuguent. L’insécurité économique gagne les cœurs, ainsi qu’une insécurité culturelle face à la perte d’un capital social. Cette conjoncture concerne une grande pluralité de personnes : le monde ouvrier, les travailleur·se·s précaires et/ou au SMIC (salaire minimum), les pauvres des banlieues et des métropoles, les chômeur·se·s, les rescapé·es de l’ancienne classe moyenne, ceux et celles qui sont en voie d’en être éjecté·e·s ainsi que certain·e·s petit·e·s propriétaires et entrepreneur·se·s ayant une assise nationale et qui ne profitent pas particulièrement des flux du grand capital international. Contrairement à la structuration sociale claire entre classes qui dominait les rapports de production du XXe siècle, nous ne sommes plus face à un prolétariat ouvrier organisé qui affronte une classe bourgeoise nationale. Nous observons plutôt une multitude sociale très variée qui a en commun de ne pas avoir accès au pouvoir qui s’exerce sur elle. Nous sommes là très proches de la définition machiavélienne du peuple. Les sondages d’opinion, lorsqu’agrégés, vont dans le sens de cette émergence du peuple. Pendant les premiers mois de la révolte des gilets jaunes, c’est près de 75 % de la population française qui soutenait la mobilisation. Encore aujourd’hui, et malgré les violences et le pourrissement de la situation, c’est près d’un·e français·e sur deux qui est en faveur du mouvement41. Dans ces conditions, la rupture du contrat social propulse la révolution citoyenne.
À cet effritement des conditions de vie de cette masse populaire, le bloc élitaire y oppose un mépris de classe et culturel à la hauteur du choc produit. Pour bien des citoyen·ne·s profitant des fruits de la mondialisation, les réseaux du village planétaire représentent l’alpha omega du progrès. Progrès économique, progrès culturel, progrès civilisationnel. Les individus qui résistent à cette déferlante ou qui sont à la remorque sont perçus comme des êtres lamentables empreints d’archaïsmes sociaux et culturels. Comme le rappelait Guilluy, ce sont là les fameux deplorables dénoncés par la démocrate Hillary Clinton durant les élections présidentielles américaines de 201642. Ces personnes empêchent le monde d’advenir dans ce qu’il a de plus beau. Dans cette volonté réactionnaire de maintenir un univers social voué à la disparition, les perdant·e·s sont vu·e·s comme la base sociale de l’intolérance, la lie qui permet la perpétuation de la xénophobie, du racisme, du sexisme, de l’homophobie, etc. C’est de cette engeance qu’éclot la montée de l’extrême droite. Les anathèmes « beaufs »43, « ringard·e·s » « climatosceptiques », « homophobes », « antisémites », « fascistes » auront ponctué le dénigrement continuel de la caste à l’endroit du mouvement des gilets jaunes44.
La scène « progressiste » prend feu
Le président Emmanuel Macron s’affirme lui-même comme le représentant en chef du progressisme contre le péril « populiste ». Avec toute l’arrogance du monde, Macron présentait en 2017 son livre de campagne sous le titre Révolution. Par révolution, il entend le plein déploiement du progrès du marché capitaliste financier qui bouscule le monde, et « cette grande transformation nous oblige tous [et toutes] »45. Elle nous oblige à suivre sa cadence. Elle nous oblige à suivre le pas de ceux et celles qui épousent le dynamisme du capital et du foisonnement culturel de la sphère mondialisée. Le bloc élitaire fait l’Histoire. Pour Macron, les plus riches sont les alpinistes expérimenté·e·s de la montagne du progrès. Pour reprendre ses mots, ils constituent « les premier[·ère·]s de cordée » qui tirent la société vers le haut46. Et pour y arriver, les élites ont souvent la tâche ingrate d’entrer en contact avec ce monde du bas, pour le relever. Parlant d’une gare de trains, point de contact entre le haut et le bas, Macron, fasciné, avait cette formule maintenant passée à la postérité, pour désigner ce qu’il observait : « un lieu où on croise les gens qui réussissent et les gens qui ne sont rien »47.
C’est dans l’objectif de dégager la voie aux premier·ère·s de cordée que Macron fonde son « mouvement » la République en marche (LREM). L’obstacle majeur à cette marche vers le progrès est la forme particulière que prend l’État-providence français. Macron aggravera ainsi la crise en amplifiant le délitement de l’État social. Il s’attaque en fait à l’un des piliers de ce qui constitue le modèle français. L’État français correspond au modèle d’État-providence de type corporatiste48. Par corporatisme, il est entendu que la protection sociale dépend de statuts particuliers conférés à certains groupes sociaux et légaux, des « corporations ». Par exemple, le droit du travail français dépend d’une division du marché du travail en corps de métier, en « branches ». Des accords de branches protègent les travailleur-se-s de l’ensemble de chaque corps constitué. Ce type de protection constitue un obstacle majeur au libre déploiement du capital. Il s’agira pour Macron d’uniformiser le modèle français. Il faut le prendre au mot : « Les protections corporatistes doivent laisser place aux sécurités individuelles »49. Ou devrait-ton plutôt dire à la sécurité du portefeuille du bloc élitaire.
Pour ce faire, le gouvernement Macron a consacré la loi de réforme du Code du travail déjà entamée sous le précédent gouvernement Hollande. Ainsi donc, les accords de branche ne prévalent plus de la même façon sur les accords d’entreprise, laissant place à des dérogations. Ce gouvernement vise également à défaire un à un les statuts corporatistes du monde du travail. Il a déjà commencé en éliminant le statut légal des cheminots français, le tout accompagné d’une libéralisation des lignes de transport de la Société nationale des chemins de fer français (SNCF)50. La réforme des retraites qui, depuis plus d’un mois, suscite l’un des plus grands mouvements de grève de l’histoire de France, tend vers cette trajectoire. Elle vise l’élimination de la retraite par répartition, où les travailleur·se·s actif·ve·s financent directement le salaire des retraité·e·s, pour instaurer un régime à points dit universel, plus compatible avec une capitalisation boursière des fonds de retraite. Le tout s’accompagne d’une volonté d’élimination des nombreux régimes de retraite dits « spéciaux ».
En parallèle, les politiques macroniennes favorisent encore davantage le transfert des richesses vers les plus fortuné·e·s. L’Impôt solidarité sur la fortune (ISF), qui imposait le grand capital, a été aboli, accélérant encore davantage l’investissement dans la finance plutôt que dans l’État social ou l’industrie nationale. Le Crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE) a quant à lui été amplifié par rapport aux avantages fiscaux qu’il offrait pour l’investissement en entreprise. Ce ne sont ici que des exemples auxquels ont peut ajouter une gamme de cadeaux fiscaux profitant aux 10 % les plus riches de la société qui, selon le journaliste Romaric Godin, « capteraient 46 % des gains fiscaux promis aux ménages »51.
Au même moment, LREM impose l’austérité au peuple52. Les sommes allouées aux contrats d’entreprises aidées par l’État ont été amputées d’un milliard d’euros, ce qui équivaut à la perte de 120 000 emplois pour l’année 2018. Des coupes budgétaires s’imposent également dans l’aide personnalisée au logement (APL) et, de façon indirecte, dans les pensions de plusieurs retraité·e·s par la réduction d’un prélèvement social qui les financent, la Contribution sociale généralisée (CSG).
La goutte d’huile de trop a été, comme nous le savons, l’augmentation des taxes sur l’essence visant à financer la transition écologique. Il s’agit là d’un point de rupture qui empêche la France, surtout périphérique, de fonctionner au quotidien sans que les gens assument d’insupportables privations individuelles. Dès novembre 2018, la future porte-parole des gilets jaunes, Priscillia Ludovsky, lance une pétition en ligne visant à faire annuler la taxe, pétition qui récoltera plus d’un million de signatures53. En colère, le technicien spécialisé Ghislain Coutard incite, sur les médias sociaux, les opposant·e·s à la taxe à arborer leur gilet de sécurité dit de visibilité (jaune) – obligatoire pour tout véhicule français – en signe de contestation54. Un soulèvement insoupçonné éclatera. Partant de la périphérie, les gilets jaunes vont rapidement occuper de grands axes routiers et une multitude de ronds-points, paralysant l’ensemble du territoire. De semaine en semaine, les gilets jaunes vont assiéger massivement les métropoles, jusqu’à Paris.
Durant des semaines, le député LFI et documentariste François Ruffin parcourait les ronds-points et autres lieux de rassemblement des gilets jaunes avec qui il fraternisait. Dans son documentaire en leur honneur55, il dresse le portrait de gens brisés par le travail et par les affres du quotidien. Du même coup, il observe une citoyenneté résiliente, fière, qui se tient debout, et qui n’aspire qu’à une chose : arracher à ce monde ce qui ne se quémande pas, lui arracher leur dignité. Et lorsque l’on agit, c’est l’espoir qui vient irradier les esprits. Lors d’un entretien avec une militante, la discussion s’est portée sur une métaphore, celle d’une porte qui s’entrouvre et qui laisse filtrer la lumière. Cette envie de l’enfoncer, cette porte, on peut la résumer à une demande toute simple, mais à la fois immense : « J’veux du soleil ».
Ainsi, le peuple monte sur scène dans cette pièce qu’est la révolution citoyenne. Avec son gilet jaune, il revendique le rôle principal. Pour rendre la scène flamboyante, il y met le feu. C’est son soleil.
Maintenant que nous avons dressé un portrait du contexte qui mène au déploiement du mouvement des gilets jaunes, il importe d’exposer leur projet politique constituant. Ce sera l’objet de l’article qui fait suite au présent texte : voir, dans l’Esprit libre, « Un peuple en jaune- Partie 2 : la souveraine impuissance ».
1 Sylvain Mouillard, « À Paris, l’acte 45 des gilets jaunes anesthésié par la force », Libération, 21 septembre 2019.
2 Ceinna Coll, « GJ acte XLV/45 Paris 21/09/2019 », Mediapart, 22 septembre 2019. blogs.mediapart.fr/ceinna-coll/blog/220919/gj-acte-xlv45-paris-21092019.
3 Christophe Cornevin et Angélique Négroni, « « Gilets jaunes » : face à un acte 45 incandescent, 7500 policiers et gendarmes mobilisés à Paris », Le Figaro, 20 septembre 2019. www.lefigaro.fr/actualite-france/gilets-jaunes-face-a-un-acte-45-incande….
4 Le Média, « Acte 53 : Un anniversaire qui bascule dans la violence », diffusé sur Youtube, 17 novembre 2019. www.youtube.com/watch?v=ERYdQ0i8Yvc.
5 Le Figaro, « « Gilets jaunes acte XVII » : cette nouvelle mobilisation sera-t-elle décisive? », Le Figaro, 8 mars 2019. www.lefigaro.fr/actualite-france/2019/03/08/01016-20190308ARTFIG00041-gi….
6 Le Monde avec AFP, « « Gilets jaunes » : 28 600 manifestants pour l’acte XVII, plus faible mobilisation depuis le début du mouvement », Le Monde, 9 mars 2019. www.lemonde.fr/societe/article/2019/03/09/a-l-approche-de-la-fin-du-gran….
7 Cette formulation, surtout esthétique, n’est pas étrangère à la formule chère à Karl Marx, bien qu’ici en partie dévoyée de son sens : « tous les grands événements et personnages historiques se répètent pour ainsi dire deux fois […] la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce ».
8 LDC News Agency, « Gilets jaunes : Un combat urbain sur la tombe du soldat inconnu. Paris/France- 1er décembre 2018 », diffusé sur Youtube, 2 décembre 2018. www.youtube.com/watch?v=jx8CjZv8-HA.
9 En fait, il s’agit plutôt d’une allégorie de la Marseillaise, mais, dans l’espace public français, cette statue défigurée fut perçue comme la Marianne au moment des faits ; Aymeric Parthonnaud, « « Gilets jaunes » : la statue saccagée de l’Arc de triomphe n’est pas une Marianne », RTL, 3 décembre 2018. www.rtl.fr/culture/arts-spectacles/gilets-jaunes-la-statue-saccagee-de-l….
10 valeursactuelles.com, « Policiers, drones, hélicoptère… Quand Macron se terrait à l’Élysée transformé en bunker face aux “gilets jaunes ‘», Valeurs actuelles, 12 décembre 2018. www.valeursactuelles.com/politique/policiers-drones-helicoptere-quand-ma….
11 Jean-Luc Mélenchon, « Gilets jaunes : C’est l’histoire de France qui se joue », diffusé sur Youtube, 5 décembre 2018. www.youtube.com/watch?v=WXc5-NX-fF8.
12 Jean-Luc Mélenchon, L’ère du peuple, Paris : Fayard, 2014.
13 Ibid., p.105.
14 Jean-Luc Mélenchon, « L’ère des révolutions citoyennes », Le blog de Jean-Luc Mélenchon : L’Ère du peuple, 21 octobre 2019. melenchon.fr/2019/10/21/lere-des-revolutions-citoyennes/.
15 Voir le programme du mouvement La France insoumise, L’avenir en commun : Le programme de la France insoumise et son candidat Jean-Luc Mélenchon, Paris : Seuil, 2017.
16 L’exemple type de ce genre d’auteur-rice est Chantal Mouffe. Voir Chantal Mouffe, Pour un populisme de gauche, Paris : Albin Michel, 2018.
17 Sandrine Morel et Abel Mestre, « Élections européennes : La France insoumise s’allie avec Podemos et le Bloco », Le Monde, 12 avril 2019. www.lemonde.fr/la-france-insoumise/article/2018/04/12/elections-europeen….
18 Loris Boichot et Marylou Magal, « Européennes 2019 : les résultats détaillés par parti », Le Figaro, 26 mai 2019. www.lefigaro.fr/elections/europeennes/europeennes-2019-les-resultats-det….
19 Nelly Didelot, « Au parlement européen, la gauche radicale en déclin », Libération, 28 mai 2019. www.liberation.fr/planete/2019/05/28/au-parlement-europeen-la-gauche-rad….
20 Jean-Luc Mélenchon, Qu’ils s’en aillent tous! – Vite, la Révolution citoyenne, Paris : Flmmarion, 2011.
21 Jan-Werner Müller, Qu’est-ce que le populisme?, France : Folio, 2017.
22 Pierre Manent, « Machiavel et la fécondité du mal », dans Histoire intellectuelle du libéralisme, Paris : Pluriel, 2012.
23 Nicolas Machiavel, « Chapitre IX : De la principauté civile », dans Le prince et autres textes, Paris : Folio, 2007.
24 Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, Paris : Folio, 2016[1755].
25 Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social, Paris : Flammarion, 2012[1762], p. 52.
26 Terme proposé par le philosophe français Marcel Gauchet.
27 Karl Polanyi, La grande transformation : Aux origines politiques et économiques de notre temps, Paris : Gallimard, 2009.
28 Dominique Plihon, Le nouveau capitalisme, Paris : Éditions La Découverte, 2016.
29 Eric J. Hobshawn, « L’Âge d’or », dans L’Âge des extrêmes : Histoire du court XXe siècle, France : Éditions Complexe, 1999.
30 Pour une analyse nuancée du trio privatisation/libéralisation/dérégulation, voir Kathleen Thelen, Varieties of Liberalization and the New Politics of Social Solidarity, Cambridge : Cambridge University Press, 2014.
31 David Harvey, Une brève histoire du néolibéralisme, Paris : Les prairies ordinaires, 2014.
32 Christophe Guilluy, No Society: La fin de la classe moyenne occidentale, Paris : Flammarion, 2018.
33 Pierre Vermeren, La France qui déclasse : Les Gilets jaunes, une jacquerie au XXIe siècle, Paris : Tallandier, 2019, pp. 34-35.
34 Ibid., p. 53.
35 Ibid., p. 115.
36 Dominique Plihon, « Le capitalisme actionnarial », dans op. cit., pp. 39-66.
37 Sur presque 68 millions de citoyen·ne·s.
38 Pierre Vermeren, op. cit., p. 96.
39 Christopher Lasch, La révolte des élites et la trahison de la démocratie, Paris : Flammarion, 2007.
40 Christophe Guilluy, op. cit., pp. 127-128.
41 Bruno Cautrès, « L’étonnante persistance du soutien des Français aux Gilets jaunes », Atlantico, 14 septembre 2019. www.atlantico.fr/decryptage/3579081/l-etonnante-persistance-du-soutien-d…
42 Lors de la dernière élection présidentielle américaine, Hillary Clinton nommait de la sorte la base électorale de Donald Trump.
43 L’équivalent français de « mononc ».
44 Alexandre Devecchio, « Jean-Pierre Le Goff : « Les gilets jaunes, la revanche de ceux que l’on a traités de ‘beaufs’ et de ‘ringards’ » », Le Figaro, 22 novembre 2018. www.lefigaro.fr/vox/societe/2018/11/22/31003-20181122ARTFIG00281-jean-pi….
45 Emmanuel Macron, Révolution : C’est notre combat pour la France, Paris : XO Éditions, 2016, p. 64.
46 C dans l’air, « Macron et les premiers de cordée », diffusé sur Youtube, 16 octobre 2017. www.youtube.com/watch?v=JlduKA_lVjs.
47 Le Scan Politique, « Emmanuel Macron évoque les ‘gens qui ne sont rien ‘et suscite les critiques », Le Figaro, 2 juillet 2017. www.lefigaro.fr/politique/le-scan/2017/07/02/25001-20170702ARTFIG00098-e….
48 Pour les types d’État-providence, voir Gosta Esping-Andersen, The Three Worlds of Welfare Capitalism, Princeton : Princeton University Press, 1990.
49 Emmanuel Macron, op. cit., p. 72.
50 Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, « Prendre aux pauvres pour donner aux riches », dans Le président des ultra-riches : Chronique du mépris de classe dans la politique d’Emmanuel Macron, Paris : Éditions La Découverte, 2019.
51 Romaric Godin, cité dans ibid., p. 32.
52 Ibid., pp.119-135.
53 Priscillia Ludovsky, « Pour une Baisse des Prix du Carburant à la Pompe! », Change.org, 2018. www.change.org/p/pour-une-baisse-des-prix-à-la-pompe-essence-diesel?use_react=false.
54 Juliette Pelerin, « Le premier gilet jaune s’appelle Ghislain Coutard », Paris Match, 14 décembre 2018. www.parismatch.com/Actu/Societe/Le-premier-gilet-jaune-s-appelle-Ghislai….
55 J’veux du soleil, réalisé par François Ruffin et Gilles Perret, Les 400 clous, 2019.
Crédit photo : Ella 87 sur Pixabay
par Miruna Craciunescu | Jan 26, 2020 | Économie, Entrevues
Cette entrevue réalisée en octobre 2017 vise à éclairer le phénomène de l’émergence des monnaies virtuelles, en accordant une attention particulière aux prémisses idéologiques qui ont favorisé le développement du bitcoin en tant que devise mondiale, détachée de toute affiliation gouvernementale et destinée à demeurer disponible en quantité limitée. Jamie Robinson, qui a fondé en 2012 la compagnie QuickBT Processing Inc. afin de faciliter l’acquisition sécuritaire de cette monnaie sur le marché canadien, explique ici les difficultés auxquelles font face les promoteurs du bitcoin dans leur tentative de s’implémenter sur le marché canadien.
Plus généralement, les campagnes d’intimidation dont il a fait l’objet de la part des banques avec lesquelles il a fait affaire nous invitent à nous interroger sur les limites auxquelles se heurtent les tentatives de renouvellement du système économique lui-même, dont les grands conglomérats sont peu susceptibles de favoriser l’émergence de véritables compétiteurs. Son intervention laisse peu de doutes quant à la capacité que pourraient avoir les cryptomonnaies de remplacer les institutions bancaires actuelles dans un avenir rapproché.
Miruna Craciunescu : En quoi consistent tes activités et comment es-tu entré sur le marché du bitcoin?
Jamie Robinson : Cela faisait plusieurs années que je créais des compagnies en ligne. J’ai découvert les bitcoins autour de 2012-2013, et je me suis rapidement aperçu qu’il était très difficile d’en acheter. J’ai décidé de créer un site web permettant de faciliter le processus d’achat partout au Canada, principalement pour initier les Canadien·ne·s au marché des bitcoins pour la première fois. La limite d’achat est basse, elle est fixée à un maximum de 200 $ par personne par jour. Ce compromis nous permet de faire en sorte que l’achat des bitcoins est beaucoup plus facile. Depuis 2013, la compagnie fonctionne très bien, même si les institutions financières en place ne nous ont pas facilité la vie… Mais le gouvernement canadien a manifesté son soutien à ce secteur d’activités à plusieurs reprises, en produisant des communications officielles, à propos du système d’imposition du bitcoin par exemple. Il importe d’avoir des règles d’imposition claires pour s’assurer de la légalité d’un commerce, pour qu’il soit officiellement reconnu.
MC : Si j’ai bien compris, ton site web est seulement accessible aux Canadien·ne·s?
JR : On peut y accéder partout dans le monde, mais pour effectuer un achat, les utilisateurs et utilisatrices doivent donner un numéro de téléphone canadien sur lequel ils reçoivent un code de confirmation sous la forme d’un message texte. Cela permet de vérifier qu’ils et elles se trouvent bien au Canada.
MC : Mais vous ne demandez pas un numéro de passeport qui confirme la citoyenneté canadienne?
JR : Non. Nous avons suivi les recommandations prodiguées par le Centre d’analyse des opérations et déclarations financières du Canada. Ces règlements font en sorte qu’il est difficile d’effectuer des transactions en ligne de plus de 1000 $. En fixant la limite d’achat à 200 $, nous n’avons pas besoin de vérifier l’identité des utilisateurs et utilisatrices du site web, et cela facilite le processus d’achat. Cela permet également de rassurer ceux et celles qui ne voudraient pas inscrire des informations confidentielles à ce type de plateformes financières, comme leur numéro de passeport ou une copie de leur permis de conduire.
MC : Tu as dit que le gouvernement du Canada a manifesté son soutien aux entreprises Bitcoin? De quelle manière?
JR : Cela s’est surtout effectué à travers des rapports officiels, de la part de l’Agence de revenu du Canada par exemple. Les bitcoins sont des investissements comme les autres, soumis à un taux d’imposition semblable à celui de n’importe quelle transaction boursière, ce que le gouvernement a clarifié dans les dernières années. Le Centre d’analyse des opérations et déclarations financières du Canada, qui est chargé d’investiguer les transactions douteuses et de combattre les réseaux financiers illicites servant par exemple à financer des activités terroristes ou le commerce de drogues, surveille également l’activité de commerces comme le nôtre, c’est-à-dire spécialisés dans l’achat ou dans la vente de devises, d’argent ou de monnaies. On appelle cela des entreprises de services monétaires (EMS), un terme qui regroupe plusieurs activités telles que les opérations de change, les transferts de fonds, l’encaissement ou la vente de mandats. Toutes les EMS canadiennes doivent s’enregistrer auprès de cet organisme. Le problème, c’est que les trois catégories existantes d’EMS ne prévoyaient pas l’existence de cryptomonnaies, ou de commerces spécialisés dans la vente ou dans l’achat d’argent virtuel. Dans le budget de 2015, le gouvernement fédéral a inclus une quatrième catégorie qui correspond à ces activités. Dans l’ensemble, ces deux actions ont grandement contribué à rassurer les investisseurs et investisseuses sur la légalité de ce commerce.
MC : Tu as également mentionné que le gouvernement a protégé ton site web des activités d’un pirate informatique?
JR : Il s’agissait en vérité du FBI. Notre site web a été protégé contre un vol et la personne en question a été arrêtée.
MC : Tu mentionnes que les institutions financières existantes ne voient pas d’un bon œil des commerces comme le tien, à la différence du gouvernement fédéral, qui est plus ouvert à l’existence d’un marché de monnaies virtuelles sur le territoire canadien. J’imagine que les banques canadiennes te voient comme un compétiteur et qu’elles sont réticentes à t’offrir leurs services. Y a-t-il une loi au Canada qui obligerait les banques à offrir leurs services à tout le monde?
JR : Le gouvernement n’est pas encore intervenu à ce niveau. Tu as raison pour ce qui est de la réticence des banques à faire affaire avec des EMS spécialisées dans la vente et dans l’achat de cryptomonnaies : nous sommes des concurrents. Et, comme tous les investisseurs et investisseuses Bitcoin, j’ai beaucoup de difficulté à maintenir un compte personnel ou un compte d’entreprise. Les banques canadiennes ont décidé, de façon unilatérale, qu’elles n’allaient pas faire affaire avec les compagnies de cryptomonnaies. Il n’y a aucune information publique à ce sujet. Chez Desjardins, une note à l’interne le disait très clairement en octobre 2017, informant toutes les succursales : ne faites pas affaire avec les investisseurs et investisseuses Bitcoin. Aussitôt que la banque soupçonne qu’un client ou une cliente possède un commerce Bitcoin, une lettre lui est envoyée l’informant que son compte sera fermé et qu’il ou elle doit transférer l’ensemble de ses avoirs dans une autre institution bancaire.
MC : Si j’ai bien compris, Desjardins n’est pas la seule institution bancaire à adopter cette politique?
JR : Non. Ça m’est arrivé avec beaucoup de banques. Parfois, la décision intervient très rapidement, dans l’espace de quelques semaines. D’autres fois, ça prend plus de temps. Par exemple, je suis parvenu à garder un compte TD pendant trois ans. Puis, sans prévenir, un département haut placé décide qu’ils ne veulent plus m’offrir leurs services à l’avenir, et depuis, j’ai été banni de TD à vie, ce qui est une forme d’intimidation particulièrement efficace pour les commerces de petite et moyenne taille. En adoptant cette stratégie, les banques contribuent naturellement à dissuader ceux et celles qui veulent investir dans les cryptomonnaies, dans la mesure où tous les entrepreneurs qui s’occupent de la vente et de l’achat de ces devises risquent de se faire exiler personnellement de toutes les banques canadiennes. C’est un comportement anti-compétitif qui ralentit considérablement l’entrée du Canada dans le marché des cryptomonnaies.
MC : Tu as essayé d’entrer en communication avec ces banques?
JR : Oui. Elles sont complètement fermées au dialogue. La fermeture du compte est finale et sans appel. Elles ne fournissent aucune explication.
MC : À ton avis, quelle est l’explication officielle que les banques pourraient donner pour justifier ce type de comportements?
JR : La Loi sur les banques (1991) soumet les institutions bancaires à un ensemble de régulations qui les oblige à surveiller les activités de leurs clients et clientes pour s’assurer qu’ils et elles ne se livrent pas à des commerces illicites. La circulation de cryptomonnaies génère souvent des craintes à ce sujet – à tort dans le cas des bitcoins, dont les transactions sont retraçables en tout temps. La volatilité des cryptomonnaies constitue un autre motif qui est souvent évoqué. Étant donné qu’il s’agit d’un secteur d’activité à haut risque, les banques ne veulent pas compromettre leur licence bancaire en faisant affaire avec des clients spécialisés dans ce type de commerce.
MC : Et d’un point de vue légal, tu as dit que le gouvernement n’a pas encore adopté de mesures pour prévenir ce type de comportement de la part des institutions bancaires?
JR : J’ai contacté le Bureau du surintendant des institutions financières de l’Ontario pour l’informer de ces problèmes, je n’ai pas encore reçu de réponse. Mais je crois que le gouvernement pourrait intervenir pour protéger les entreprises de cryptomonnaie un peu comme il protège les caisses populaires avec la Loi sur les caisses d’épargne et de crédit de 1988. Il devrait modifier la Loi sur les banques de 1991 pour garantir un accès équitable aux services bancaires à tout le monde. Autrement, étant donné qu’elles détiennent le monopole des activités financières, les banques peuvent décider d’éliminer leurs compétiteurs.
MC : Et j’imagine qu’une compagnie comme la tienne a besoin d’un compte bancaire traditionnel pour poursuivre ses activités?
JR : Lorsqu’ils achètent des bitcoins à partir de notre plateforme, nos client·e·s paient avec leur carte débit, et la somme est transférée de leur compte chèques ou de leur compte épargne jusqu’à notre compte d’entreprise. Les institutions bancaires traditionnelles constituent donc un intermédiaire d’un côté comme de l’autre.
MC : Il n’y aurait pas de possibilité de contourner cet intermédiaire?
JR : Pour l’instant, non. Interac est un système direct et décentralisé, ouvert aux cryptomonnaies, mais il faut quand même déposer l’argent dans un compte chèques, même si les transactions ne s’effectuent pas à travers un réseau bancaire.
MC : Et tu crois que les banques exploitent cet avantage pour freiner la croissance du marché des monnaies virtuelles?
JR : Leurs décisions manquent de transparence, mais il s’agit évidemment d’une spéculation de ma part lorsque je dis que leur mode de fonctionnement reflète une attitude hostile à la compétition. Mais elles se trouvent dans une situation de conflit d’intérêts, et si ces institutions voulaient réellement s’assurer de respecter la Loi sur les banques, au lieu de fermer systématiquement tous les comptes des investisseurs et investisseuses Bitcoin, elles ouvriraient un rapport d’enquête sur leurs activités, elles ne seraient pas aussi hostiles au dialogue…
MC : C’est pour cela que tu considères qu’il s’agit de tactiques d’intimidation. Le gouvernement devrait intervenir pour protéger les entrepreneurs.
JR : Cette attitude de la part des banques est aussi dommageable pour l’économie canadienne. L’indice boursier de Toronto est une référence sur le plan international, et son marché financier peut entrer en compétition avec celui de la Bourse de New York par exemple, mais pour maintenir cette avance, le Canada doit être ouvert à l’innovation et au développement de nouvelles ressources financières. Le pire, c’est que les banques canadiennes ont des départements entiers consacrés à la recherche et au développement de cryptomonnaies comme les bitcoins : cette recherche existe, et il est probable que les banques se mettent à offrir ces services d’investissement très bientôt. Seulement, si c’est le cas, au lieu de constituer une solution de rechange aux plateformes financières traditionnelles, les cryptomonnaies seront simplement intégrées au système monétaire actuel.
MC : Mis à part Desjardins et TD, ça t’est arrivé avec combien de banques?
JR : La première a été la Banque de Montréal. En 2014, j’ai ouvert un second compte à la CIBC parce que certain·e·s de mes client·e·s avaient des problèmes avec leur banque : on menaçait de fermer leur compte bancaire s’ils continuaient à acheter des bitcoins. À la CIBC, je me suis renseigné. J’ai été très transparent dans mes démarches, j’ai même parlé à la vice-présidente responsable des petites compagnies pour m’assurer que cette banque n’avait aucun problème avec les bitcoins. Les employés n’avaient pas l’air de comprendre pourquoi il pourrait y avoir un problème… J’avais déjà commencé à effectuer une transition vers la CIBC quand la Banque de Montréal m’a envoyé une lettre pour m’annoncer qu’ils allaient fermer mon compte d’entreprise. Une semaine plus tard, la CIBC m’a annoncé que j’avais soixante jours pour fermer mon compte, et c’est là que je me suis tourné vers TD Canada Trust. À TD, j’ai adopté une autre stratégie, j’avais seulement un compte chèques, je ne me suis pas manifesté d’aucune manière pour éviter d’attirer l’attention. Trois ans plus tard, j’ai reçu la même lettre m’annonçant qu’« après une enquête approfondie » [careful review], ils avaient décidé de fermer mon compte. Mais il n’y a pas eu d’enquête, du moins à ma connaissance, ils n’ont jamais essayé d’entrer en communication avec moi…
MC : Crois-tu que les cryptomonnaies pourraient en venir à remplacer entièrement les institutions bancaires?
JR : La poste n’a pas disparu depuis la création des courriels, mais son fonctionnement a dû s’adapter aux nouvelles réalités imposées par l’explosion du marché des télécommunications. Ce serait la même chose pour les banques. Elles perdraient potentiellement une grande partie de leurs profits si leur clientèle se tournait massivement vers les cryptomonnaies. Les frais de transaction, les frais annuels… tout cela, ça n’existe pas dans le marché des bitcoins.
MC : Cela m’amène à une question que je voulais te poser un peu plus tôt. De manière générale, quel est l’avantage des bitcoins par rapport aux institutions financières traditionnelles? Pour l’instant, l’insertion dans ce marché peut comporter des risques importants auxquels on ne s’expose pas en ayant un compte chèques en devises canadiennes, par exemple. Les gens qui possèdent des bitcoins n’ont aucune garantie que le prix auquel ils et elles les ont achetés demeurera stable. Aucun gouvernement ne régule leur valeur ou leur fluctuation.
JR : Pour moi, l’avantage quand j’investi, c’est que je sais combien de bitcoins sont en circulation, et combien il y en aura à l’avenir. La production des bitcoins est régulée par des calculs mathématiques fixes. En ce moment, leur nombre s’élève à peu près à 16 millions, et il y aura, en tout, environ 21 millions de bitcoins en circulation dans le monde. Le chiffre lui-même est arbitraire, mais en ce moment, on ne sait pas combien d’argent canadien est en circulation dans le monde, comme cette information n’est plus accessible au public, et je n’ai aucune idée combien de trillions de dollars seront imprimés dans ma vie.
MC : Donc le marché des bitcoins est plus transparent.
JR : Oui, et une fois que tu es déjà dans le marché des bitcoins, c’est comme avoir une adresse courriel : il n’y a plus d’intermédiaire. Tu peux envoyer des courriels à qui tu veux, et il n’y a pas de coûts ou de limite associés au nombre de courriels que tu peux envoyer. Ce n’est pas le cas actuellement avec les transactions monétaires à travers le monde.
MC : La possession de bitcoins peut soulever des problèmes de sécurité par contre. Sur un plan personnel, en pouvant y accéder aussi rapidement et de manière directe, c’est comme si un·e millionnaire se promenait toujours avec tout son argent sur lui ou sur elle. Il y a aussi des problèmes de piratage, on peut potentiellement s’exposer à des vols virtuels, et aucune assurance ne permet de récupérer son argent.
JR : Il faut conserver ses codes d’accès quelque part pour avoir accès à ses bitcoins, et le premier problème qui se pose concerne évidemment l’endroit où on entrepose ces codes. S’ils sont sur des réseaux informatiques, il faut savoir les protéger des pirates; s’ils sont imprimés quelque part sur une feuille, il faut la conserver dans un coffre-fort, ou dans une banque… Tu peux diviser les codes d’accès en sept et les entreposer dans des endroits différents, et décider par exemple qu’il t’en faut quatre sur sept, ou bien sept sur sept, pour avoir accès à ton compte. Mais même quelqu’un·e qui prend toutes les précautions nécessaires pour sécuriser ses codes peut potentiellement s’exposer à des attaques personnelles de la part d’un criminel, ou d’un groupe criminel, qui chercherait à extorquer ces fonds.
MC : Autrement dit, ceux et celles qui achètent sur ton site web sont responsables de protéger leurs propres bitcoins. Une fois la transaction effectuée, tu n’assumes aucune responsabilité de ce côté-là.
JR : Exact. Personnellement, je ne garde presque aucun bitcoin sur QuickBT, parce que des pirates informatiques tentent constamment de craquer mes codes. Pour procéder à la transaction, les acheteurs et acheteuses doivent d’abord télécharger leur portefeuille Bitcoin sur un ordinateur qui est exempt de virus, ou sur un téléphone intelligent. Les iPhones constituent une option excellente, ils permettent de générer un numéro de compte Bitcoin, et on peut l’inscrire quelque part sur une feuille de papier, c’est sécuritaire.
MC : Ça, ce sont des problèmes qui concernent plutôt les investisseurs et investisseuses qui possèdent beaucoup de bitcoins ou les client·e·s de ton site?
JR : Sur mon site, c’est arrivé très rarement, peut-être une fois ou deux fois, que des clients ou des clientes se soient créé·e·s un portefeuille Bitcoin sur un ordinateur qui avait un virus. Lorsque QuickBT a transféré les bitcoins sur leurs ordinateurs, ils et elles ont immédiatement perdu ce qu’on leur avait transféré, et contrairement à une banque, on ne peut pas les rembourser en cas de fraude. Les clients et clientes peuvent toujours décider d’entreposer leurs bitcoins dans des banques, car il y a des banques qui offrent ces services, mais on perd dans ce cas une grande partie des avantages liés aux cryptomonnaies.
MC : Est-ce que tous les bitcoins possèdent la même valeur? Ou y a-t-il des fluctuations à l’intérieur de ce système? Tu as mentionné que tous les bitcoins conservent en mémoire l’ensemble des transactions qu’ils ont effectué. Si jamais on entre en possession d’un bitcoin qui a servi précédemment à des transactions illégales, ou qui a été piraté, est-ce que cela contribue à le dévaluer?
JR : Toutes les transactions sont du domaine public et sont liées les unes aux autres à travers la cryptographie. Mais il y a plusieurs moyens d’obscurcir ces voies. Les acheteurs et acheteuses acquièrent seulement la dernière partie d’un bitcoin, celui qui lie les deux dernières transactions les unes aux autres. Ils et elles ne possèdent pas de numéro de série de leur bitcoin en particulier. Les bitcoins peuvent se mélanger les uns aux autres. Par exemple, si dix individus envoient un bitcoin ou une partie d’un bitcoin dans le même compte presque en même temps, et qu’après le propriétaire du compte effectue un transfert, on ne sait pas lequel de ces dix bitcoins a été transféré à ce moment-là. C’est un moyen de « blanchir » les bitcoins en quelque sorte, comme un blanchiment d’argent. La différence, c’est que ça fonctionne uniquement avec des petites sommes. Les grosses sommes sont faciles à retracer : si 100 bitcoins sont envoyés dans un compte en même temps et qu’ils repartent rapidement, cela se remarque. La police peut interroger les propriétaires de ces plateformes Bitcoin et leur demander le numéro du compte qui a effectué ce genre de transactions.
MC : Donc c’est comme ça que les pirates informatiques peuvent profiter du système Bitcoin, même si en théorie, les bitcoins sont entièrement retraçables.
JR : Oui, quelqu’un·e peut transférer un bitcoin volé dans plusieurs comptes, puis le retirer à un distributeur automatique. Mais encore une fois, tout est retraçable, donc si une enquête est en cours sur une activité de piratage informatique, ou sur une transaction illégale, ce n’est pas le meilleur moyen d’échapper à des poursuites judiciaires. Et cela vaut aussi pour l’évasion fiscale.
MC : Parfait. Y a-t-il quelque chose d’autre que tu aimerais dire au lectorat, à propos de cette industrie?
JR : Cette technologie est extrêmement complexe, mais d’une certaine façon, miraculeuse. Il ne faut pas sous-estimer les possibilités sur lesquelles elle peut déboucher. On ne devrait pas chercher à mettre un terme à cette technologie parce que les cryptomonnaies peuvent déstabiliser notre système financier actuel. C’est un système beaucoup plus égalitaire. En général, les gens qui paient le plus de frais bancaires annuels sont aussi ceux et celles qui ont les plus faibles revenus : 20 $ à 30 $ par mois, c’est un montant élevé pour les familles en situation financière précaire.
MC : Et il n’est pas nécessaire d’acheter un bitcoin entier pour entrer dans ce marché?
JR : Non, en effet. Le prix des bitcoins s’élève en ce moment à 5500 $ CA [le 5 octobre 2017], mais tu peux acheter 5 $ de bitcoins par exemple. Tout ce dont tu as besoin pour entrer dans le marché, c’est un téléphone intelligent et un accès à Internet. Ce n’est pas un système basé sur la permission ou l’obligation de l’utiliser…
MC : Et il semblerait que les économies émergentes soient les premières à profiter de ce système?
JR : Ici, on tient pour acquis que l’on peut posséder un compte bancaire, que nos investissements ou nos avoirs sont sécurisés, mais ce n’est pas le cas dans beaucoup de pays où la devise locale est extrêmement volatile ou pour beaucoup de gens qui n’ont pas d’identité à proprement parler. Il faut être en règle avec ses papiers pour pouvoir ouvrir un compte bancaire, il faut posséder des documents légaux… cela empêche toute une couche de population issue de milieux défavorisés de sécuriser leurs avoirs, d’épargner ou d’investir pour ouvrir une petite entreprise, parce que cela les oblige à utiliser uniquement de l’argent comptant. Quelqu’un·e qui connaîtrait les codes d’accès à son compte Bitcoin aurait accès à de l’argent virtuel en tout temps, qui serait difficile à voler.
MC : Et plusieurs devises étrangères sont plus volatiles que les cryptomonnaies.
JR : Le Zimbabwe est un très bon exemple. En 2008, l’hyperinflation avait atteint des niveaux astronomiques parce que le gouvernement n’arrêtait pas d’imprimer de la monnaie, qui ne valait plus rien. Mais pour les personnes à faible revenu, les cryptomonnaies constituent également une plateforme financière intéressante dans un pays stable comme le Canada, où les clients et clientes bancaires qui paient proportionnellement les frais les plus élevés sont précisément ceux et celles qui souffrent de précarité économique.
MC : Mais il n’y a pas de carte de crédit dans le système Bitcoin.
JR : Bitcoin est un système ouvert. Pour l’instant, personne n’a encore créé la technologie ou les institutions qui permettraient de lier des bitcoins à un système de crédit, mais théoriquement, n’importe qui pourrait l’ajouter au protocole existant. Les nouveaux services bancaires qui seront créés dans les prochaines années devront pouvoir rivaliser avec le marché des cryptomonnaies. Si les banques décident de charger des frais mensuels pour sécuriser des bitcoins, comme c’est le cas en Suisse par exemple pour une banque fédérale qui génère elle-même les numéros de compte Bitcoin de ses clients, ces institutions financières devront offrir des services supplémentaires à leur clientèle, qu’elle ne pourrait pas se procurer par elle-même.
MC : Seulement, il faut que les utilisateurs et utilisatrices aient confiance dans la valeur intrinsèque des cryptomonnaies pour investir dans ce secteur financier.
JR : C’est aussi le cas avec le système actuel. En elle-même, notre devise n’a pas davantage de valeur intrinsèque que l’or ou tout autre objet qui ferait office de monnaie.
MC : L’étymologie du mot « crédit » illustre bien ce concept. Credo : je crois…
JR : Toutes les institutions bancaires fonctionnent selon un système de confiance. La valeur du dollar canadien provient essentiellement du fait que les Canadiens et Canadiennes utilisent leur devise nationale sur une base quotidienne, ce qui est normal, puisqu’il n’y a pas vraiment de solution de rechange sur notre territoire… Si notre devise commençait à se dévaluer, comme ça peut arriver avec toutes les monnaies – on prédit depuis longtemps l’arrivée d’un nouvel effondrement des marchés boursiers, on n’est jamais vraiment sortis de la crise de 2008 –, alors il est probable que les Canadiens et Canadiennes se mettent à investir massivement dans les cryptomonnaies.
MC : Et en théorie, les bitcoins pourraient remplacer les devises nationales, même si la limite supérieure des bitcoins est fixée à 21 millions d’unités?
JR : Ces unités peuvent elles-mêmes être séparées en un système à 8 décimales. C’est un peu comme l’argent en espèces. Si tu effectues un retrait à la banque, tu peux demander de le recevoir en billets de 5, 10, 20, 100 $… Actuellement, la plus petite unité s’appelle le satoshi. Elle porte le nom de l’inventeur du bitcoin, et sa valeur équivaut à 0,000 000 01 bitcoin. Au jour le jour, si la plupart des transactions s’effectuaient en bitcoins, on calculerait en bitcents (cBTC). Sur mon site, actuellement on peut acheter au maximum 37 000 « bits », ce qui équivaut à 220 $.
MC : Mais le prix fluctue énormément.
JR : Durant les 52 dernières semaines, le prix du bitcoin a plafonné à 6300 $, alors qu’au plus bas, il était à 800 $.
MC : En une même année?
JR : Oui. C’est basé uniquement sur l’offre et la demande. Il n’y a aucun organisme qui régule le prix du bitcoin. Théoriquement, si tous les investisseurs et investisseuses Bitcoin décidaient de vendre leurs devises, le prix pourrait chuter à 0.
MC : Donc ce n’est pas le meilleur moyen d’épargner dans l’immédiat.
JR : Pour minimiser le risque de perdre de l’argent, il vaut mieux avoir un horizon d’investissement de plusieurs années. Mais dans les dernières années, sa valeur a augmenté considérablement, beaucoup plus que celle de n’importe quelle devise nationale. C’est comparable à des actions cotées en cents [penny stock] pour ce qui est de la volatilité.
MC : Si une compagnie voulait effectuer ses transactions uniquement en bitcoins, cette volatilité constitue également un risque important…
JR : Oui, une compagnie chinoise qui achèterait 1000 machines à laver en utilisant des bitcoins évalués à 6300 $ perdrait de l’argent si, au moment de vendre les machines à laver, le prix des bitcoins avait chuté à 5500 $. C’est un des risques des cryptomonnaies. Mais il y a beaucoup d’avantages. En Chine justement, la circulation des devises est soumise à un contrôle très strict, et les citoyens et citoyennes ne peuvent pas choisir de transférer leurs avoirs en-dehors de la Chine, ou d’échanger leurs yuans pour des dollars américains. Beaucoup de personnes choisissent d’investir dans le marché immobilier à l’étranger – par exemple à Toronto ou à Vancouver – pour sortir leur argent du pays. Le système Bitcoin n’est pas lié à un territoire physique : on ne peut pas en bloquer la circulation. En réalité, en ce moment, peu de gens utilisent des bitcoins en guise de monnaie. Environ 15 millions de bitcoins sont détenus par des investisseurs et investisseuses à long terme.
MC : Et il y a des ATM qui permettent d’échanger les bitcoins contre des devises nationales?
JR : Oui, il y en a à peu près 1000 au Canada, dont plusieurs à Montréal. Il suffit de montrer un code-barres à la caméra du distributeur automatique, qui va le lier à ton portefeuille Bitcoin, et ton téléphone peut calculer à combien s’élèverait la transaction. Le coût du service peut être assez cher. De l’ordre de 40 $ pour un retrait de 800 $, par exemple… Il y a des plateformes en ligne qui offrent des prix beaucoup plus compétitifs.
MC : Mais on ne peut pas vendre de bitcoins à partir de ton site web.
JR : Non. C’est un moyen pour moi de protéger ma compagnie, qui ne permet à personne d’échanger des bitcoins qui auraient été volés ou qui auraient servi à blanchir de l’argent par exemple, contre des dollars canadiens… Mais j’ai aussi fait ce choix parce que je voulais faciliter l’accès à ce marché pour les Canadiens et Canadiennes.
par Rédaction | Jan 12, 2020 | Analyses, International
Par Gabriel Beauchemin
Cet article a été publié dans le recueil Angles morts internationaux de L’Esprit libre. Il est disponible sur notre boutique en ligne ou dans plusieurs librairies indépendantes.
La table est mise. Santé Canada dévoilait en 2019 son nouveau Guide alimentaire canadien. L’édition précédente, une révision de 2007 qui reprend les grandes lignes du guide alimentaire de 1992, vieillissait dangereusement et au sein même des cuisines de Santé Canada, on sentait qu’il ne prenait plus du tout le pli des nouvelles découvertes scientifiques. Les nutritionnistes et diététistes sont maintenant sur le qui-vive, aux aguets face à cette nouvelle bible alimentaire. Les ronds sont bien chauds, l’huile à vif et quelques mois seulement séparent la population canadienne de leur place assise autour de ce grand banquet de nouvelles recommandations. Hasan Hutchinson, directeur général du Bureau de la politique et de la promotion de la nutrition de Santé Canada, également responsable du nouveau guide alimentaire, insistait en novembre 2017, à travers une entrevue accordée au journal La Presse, sur l’importance d’éviter les contacts entre Santé Canada et l’industrie agroalimentaire : « Tant que nous n’aurons pas terminé les politiques du Guide alimentaire, nous ne devons pas avoir de contacts avec l’industrie. […] Nous devons contrôler ce qui est surtout une apparence de conflits d’intérêts. Il y aurait conflits d’intérêts si l’industrie était impliquée dans l’élaboration des recommandations. Des recherches le démontrent clairement, donc il faut l’éviter1 ». L’avertissement de M. Hutchinson se révèle ici éloquent à plusieurs égards. Il éclaire non seulement le fait que ces relations troubles ont existé à maintes reprises, mais également que l’industrie y a déjà eu une influence déterminante. Le défi que rencontrent dès lors les architectes de Santé Canada consiste simplement à préserver leurs dessins de ces influences plusieurs fois répertoriées.
Tel que mentionné sur le site web de l’institution fédérale, Santé Canada a pour fonction de conseiller la population canadienne sur ce dont elle devrait se nourrir pour maintenir et améliorer sa santé. Le terme Guide renvoie d’ailleurs à cette immense responsabilité. À travers les nombreuses publications, études et rapports publiés par le monde de la nutrition, un guide alimentairea comme devoir de fixer une mesure, de distinguer les avancés scientifiques importantes du bruit ambiant et d’en faire des recommandations au meilleur de ses capacités. La nutrition étant une science qui évolue rapidement, il est fort probable que dans une vingtaine d’années, le Guide alimentaire canadien de 2019 comportera des lacunes et des imprécisions importantes. Il sera toujours temps d’ailleurs de le réviser. Depuis 1942, le Guide a connu huit refontes ou révisions d’envergure. Ainsi, la responsabilité de Santé Canada ne doit non pas s’orienter vers la justesse absolue des recommandations formulées, mais bien en fonction de la démarche mise en œuvre, de sorte que le résultat obtenu soit le plus conforme aux vérités et constats d’aujourd’hui.
Si M. Hutchinson se faisait aussi ferme dans sa volonté d’exclure toutes traces de l’industrie agroalimentaire au sein des discussions entourant le nouveau Guide, ce n’est pas simplement par excès de prudence. Cette ingérence de la part de l’industrie au sein des politiques alimentaires nationales a eu un impact significatif à de nombreuses reprises et ce, tout autant à l’extérieur des frontières canadiennes qu’à travers ses guides passés. Les cas de la France et des États-Unis en constituent des preuves flagrantes. Il ne suffit que d’un regard pointu et attentif pour constater l’influence déterminante que ces grands lobbys alimentaires représentent encore aujourd’hui à travers le monde. Un regard qui, par contrecoup, éclaire d’une lumière franche les risques qui guettent toujours le prochain guide alimentaire canadien.
Le lobby américain
La dernière édition du guide alimentaire américain, 2015 – 2020 Dietary Guidelines for Americans, remonte à décembre 2015. Aux États-Unis, les politiques alimentaires se renouvellent tous les cinq ans, ce qui permet du même coup une intégration plus rapide des différentes découvertes scientifiques en matière de nutrition. Si certain·e·s nutritionnistes l’accueillirent chaleureusement, tout autant du côté canadien que du côté américain, plusieurs acteurs et actrices du milieu demeurèrent bien critiques du silence retentissant dont ce nouveau guide fait preuve à l’égard de la viande rouge et des boissons sucrées.
Quelques mois avant sa parution, un comité indépendant d’expert·e·s, le Dietary Guidelines Advisory Committee (DGAC), chargé de conseiller le Département américain d’agriculture (United States Department of Agriculture (USDA)), formulait plusieurs recommandations à l’aube de la parution du nouveau guide alimentaire américain. Par contre, certaines d’entre elles, et parmi les plus éloignées des intérêts des grandes industries alimentaires, ont tout simplement été écartées du document final. La recommandation visant à promouvoir davantage la consommation d’aliments d’origine végétale faisait notamment partie du lot. Walter Willett, professeur à l’École de santé publique de l’Université Harvard, critique sévèrement ce choix de la part de l’USDA, en totale contradiction avec les dernières découvertes scientifiques : « En fait, les directives nutritionnelles recommandent la consommation de viande rouge lorsqu’elle est maigre, ce qui ne concorde pas du tout avec les dernières découvertes scientifiques. Des preuves solides établissent que la consommation de viande rouge (en particulier la viande transformée) peut accroître le risque de diabète, de crise cardiaque, d’accident vasculaire cérébral et de certains cancers, sans qu’il soit démontré que ce risque soit simplement attribuable à la teneur en matières grasses [traduction libre]2. » Jumelé au même mutisme à l’égard des boissons gazeuses, c’est un immense pan de l’industrie agroalimentaire qui peut crier victoire pour les cinq années à venir : « Il s’agit d’une défaite pour la population américaine et d’une victoire pour l’industrie du bœuf et des boissons gazeuses. Le problème n’est pas simplement que le public se retrouve induit en erreur ou qu’il ait accès à des informations censurées, mais bien que ces recommandations en viennent à se retrouver au centre de plusieurs programmes nutritionnels, comme les repas offerts dans les cantines scolaires, les régimes alimentaires pour les femmes enceintes et les programmes pour les Américain·e·s à faible revenu [traduction libre]3. »
Par ailleurs, si l’industrie agroalimentaire n’a pas beaucoup de mal à faire triompher ses intérêts au sein des politiques alimentaires nationales, ses capacités d’influence sur l’opinion publique et ses ressources financières quasi illimitées peuvent également se transformer en armes bien efficaces. C’est notamment le constat que dresse avec précision l’auteure et professeure au Département de nutrition de l’Université de New York Marion Nestle à travers son livre Food Politics : How the food industry influences nutrition and health. Pour ne nommer qu’un seul exemple, la ville de New York, avec en tête son maire de l’époque Michael Bloomberg, a voulu en mai 2012 limiter les formats de boissons gazeuses et autres boissons sucrées à un maximum de 473 ml (seize onces) dans tous les restaurants et cinémas. Plusieurs études démontraient depuis longtemps l’impact négatif que ce genre de boissons pouvait avoir sur la santé, notamment dans une ville où plus de la moitié de la population avait un problème d’obésité. L’initiative faisait donc partie d’un ensemble de mesures visant à améliorer la santé publique sur le plan municipal. Par contre, si un format de 473 ml peut apparaître tout à fait raisonnable, représentant deux portions standard pour un total de 50 grammes de sucre, une grogne sans précédent de la part de l’industrie agroalimentaire s’ensuivit, que ce soit à travers les différents journaux de la ville ou par la mise en place d’une campagne en bonne et due forme visant à décrédibiliser l’initiative du maire. Une publicité de Coca-Cola à l’intérieur du New York Times en représente un exemple éloquent par la manière avec laquelle la multinationale réussit à détourner la question du sucre et de l’apport en calories vers la prise en charge de sa situation personnelle. Tout est ainsi ramené à une question de choix individuels : « Tout dans la modération. Sauf le plaisir, essayez d’en avoir le plus possible. Notre pays fait face à un problème d’obésité et nous tentons de faire partie de la solution. Par la promotion d’un régime alimentaire équilibré et d’un mode de vie actif, nous pouvons faire une réelle différence [traduction libre]4. »
À travers l’ensemble de la ville, c’est toute une campagne visant à empêcher la mise en place de ce plafond sur les boissons gazeuses qui fut lancée. Comme l’explique avec justesse Marion Nestle, la campagne fut menée de main de maître et généreusement financée : « Elle invoquait constamment l’idée d’un État paternaliste, d’une intrusion au sein de nos choix individuels et d’un manque de patriotisme. En tant que citoyenne new-yorkaise, j’ai personnellement vu à mon marché local des groupes de gens qui ramassaient des signatures pour une pétition visant à défaire l’initiative du maire [traduction libre]5. » Au terme de cette lutte, la question prit le chemin des tribunaux et la Cour d’appel de l’État de New York soutint dans un jugement rendu le 26 juin 2014 que la ville de New York, en voulant statuer sur un format maximal entourant la vente des boissons gazeuses, avait dépassé les limites de son autorité, consacrant du même coup la victoire de la grande industrie.
Le lobby français
De façon parallèle à la conception d’un guide alimentaire, un enjeu bien particulier permit de rendre visible le poids de l’industrie agroalimentaire en territoire français. Depuis quelques années, la communauté scientifique, soutenue par une large fraction de la société civile, tente de mettre en place un étiquetage, également appelé le Nutri-Score, sur les produits en supermarchés de sorte à pouvoir déterminer facilement, par le biais d’un jeu de couleurs, la qualité d’un produit. Ainsi, ce nouveau code aurait comme objectif de diriger les consommateurs et consommatrices vers des choix alimentaires plus sains. Si ce nouvel étiquetage, depuis avril 2017, est maintenant visible dans certaines épiceries françaises et qu’en ce sens cette nouvelle mesure peut représenter un gain important vis-à-vis des multinationales qui n’en voulaient pas, cette victoire doit être relativisée.
D’abord, comme le soulignait le journal Franceinfo en mars 2017, l’industrie agroalimentaire n’aura en aucun cas l’obligation d’accoler cette étiquette sur ses produits. L’exercice deviendra ainsi facultatif, brisant alors l’uniformité qui aurait permis de classer l’ensemble des produits les uns par rapport aux autres. Ensuite, plusieurs entreprises réfléchissent déjà à un nouveau genre de code, faisant en sorte que l’uniformité recherchée du départ se retrouvera largement fragmentée. Six multinationales (Coca-Cola, Mars, Mondelez, Nestlé, Pepsi et Unilever) ont annoncé qu’elles allaient lancer leur propre étiquette: « Dans leur communiqué6, les industriel[·le·]s assurent travailler sur des indicateurs beaucoup plus vastes. Ils ne seront pas basés sur des milligrammes ou des millilitres de produit, mais sur des portions7. » Enfin, cette mesure, annoncée en grande pompe par la ministre de la santé, se révélerait, selon l’Agence nationale de sécurité sanitaire et alimentaire, nettement insuffisante pour faire face aux enjeux de santé publique que « constituent surpoids et obésité, désordres métaboliques, maladies cardio-vasculaires et certains cancers8».
Le lobby canadien
Alors que le nouveau Guide alimentaire canadien était en cours de production, Santé Canada a ouvertement indiqué qu’il éviterait toute ingérence de la part du lobby agroalimentaire. Néanmoins, un léger survol des critiques qui ont été adressées par le passé au Guide précédent permet d’éclairer quelque peu la lourde histoire dans laquelle il s’inscrit. D’abord, Yoni Freedhoff, directeur médical du Bariatric Medical Institute de l’Université d’Ottawa, le décrivait en avril 2015, dans un article du Globe and Mail, comme étant bien simplement « brisé », influencé de façon trop importante par l’industrie sans que la science ne soit venue y jouer son rôle de mesure9. La manière même avec laquelle le Guide s’est conçu témoigne des liens étroits qu’il a entretenus avec cette industrie : « Prenez, par exemple, les douze membres du Food Guide Advisory Committee qui ont joué un rôle central dans la mise en forme du guide que les Canadien·ne·s utilisent encore [en avril 2018]. 25 pour cent d’entre eux étaient employé·e·s au même moment par des entreprises dont les intérêts premiers seraient directement affectés par les recommandations du Guide [traduction libre]10. » Cette ingérence devient ainsi visible au sein même des recommandations formulées, l’industrie ayant alors un levier important pour encourager davantage la consommation de ses produits : « Si l’objectif du Guide est de protéger la santé et de refléter notre meilleure compréhension de l’impact que peut avoir un régime alimentaire sur des maladies chroniques, alors le Guide échoue lamentablement. Notre Guide demeure malheureusement phobique des gras saturés; presque entièrement ignorant du sucre; étrangement en amour avec les produits laitiers; insuffisamment prudent au niveau de la viande transformée, des produits ultra-transformés et des repas déjà préparés; et soutient bizarrement la notion qu’un jus et un fruit sont équivalents11. » Le constat dressé par Yoni Freedhoff devient alors aussi sévère qu’aiguisé, le Guide alimentaire canadien ne devenant qu’un outil au service des grandes industries canadiennes : « Ces positions, tout en étant profondément sympathiques à l’agriculture canadienne, aux produits manufacturés ainsi qu’à l’industrie de la restauration canadienne, ne servent pas nos intérêts principaux en matière de santé, mais contribuent plutôt à maintenir le fardeau de notre pays en matière de régime alimentaire et de maladies reliées au poids12. »
Sur le plan plus particulier de l’industrie laitière, l’influence est encore plus évidente. L’auteure Élise Desaulniers, dans son livre Vache à lait : Dix mythes de l’industrie laitière, indique avec justesse le poids qu’a eu cette industrie dans l’élaboration du guide alimentaire précédent ainsi que l’influence qu’elle réussit à conserver jusqu’à tout récemment. Alors qu’un comité consultatif d’expert·e·s a été mis en place en 2010 par le gouvernement fédéral dans le but d’orienter les différentes révisions à venir, celui qui fut placé à sa tête de 2011 à 2013 est Paul Paquin, professeur titulaire au Département des sciences des aliments et de nutrition de l’Université Laval, mais également président de la Fédération internationale du lait pour le Canada, membre du Expert Scientific Advisory Committee for the Nutrition Section des Dairy Farmers of Canada et membre du conseil d’administration de l’Institut canadien des politiques agroalimentaires. Les travaux de recherche sur lesquels se concentrait à l’époque le Dr Paul Paquin témoignent de façon patente des intérêts dans lesquels il était imbriqué. Le thème central en était alors le suivant : « [l’]identification des croyances saillantes chez les adultes pour cibler les messages visant la promotion de la consommation de lait et de produits laitiers13 ». Des recherches pour lesquelles il a reçu, comme le souligne Élise Desaulniers, une subvention de 150 000 $ des Producteurs laitiers du Canada, consacrant du même coup la courroie de transmission qu’il devenait entre l’industrie laitière et les révisions du Guide : « Sans surestimer l’influence de chercheurs [et chercheuses] comme le Dr Paquin dans l’élaboration du Guide alimentaire, on peut quand même constater que les intérêts de l’industrie laitière sont très bien défendus, tandis que ceux d’autres groupes comme les maraîchers ou les producteurs de légumineuses ne sont pas entendus. La diversité des points de vue ne semble pas être objectivement représentée14. »
Le nouveau Guide alimentaire canadien
Le Dr Paquin n’est plus directeur du comité consultatif d’expert·e·s et le changement de gouvernement a sans doute contribué à un renouvellement de perspective quant à la manière avec laquelle le Guide alimentaire canadien devait être révisé, voire transformé. Après avoir dévoilé, en juin 2017, une version préliminaire des trois principes directeurs qui seraient à la base du prochain Guide, Santé Canada a entamé du 10 juin au 14 août 2017 une période de consultations publiques afin d’amasser le plus de commentaires possible en réaction à ces premières recommandations. Jean-Claude Moubarac, chercheur en nutrition publique au Département de nutrition de l’Université de Montréal, voit d’ailleurs dans cette première ébauche présentée par l’institution fédérale plusieurs points positifs : « Il y a un changement de cap intéressant. Dans les versions antérieures, on était très axé sur la prescription. On recommandait aux gens de consommer des portions spécifiques de tel groupe alimentaire. Dans ce guide-ci, on essaie plutôt de donner des orientations en dirigeant les gens vers des aliments de meilleure qualité et en essayant de les détourner des aliments de moins bonne qualité, sans leur dire combien de portions de tel ou tel groupe alimentaire elles et ils auraient besoin. […] On a compris que les portions c’est très spécifique, ça dépend de chaque personne. […] On doit donc avoir des recommandations plus larges pour orienter le consommateur. C’est plus intéressant parce que ça permet de donner aux gens plus d’autonomie15. » Également, tel que mentionné par le chercheur, les nouveaux principes présentés au début de l’été 2017 recommandent de privilégier des aliments de sources végétales plutôt qu’animales, pour ainsi tenter de réduire l’empreinte écologique. Une première considération environnementale dans le Guide alimentaire canadien qui témoigne manifestement d’un changement de perspective important.
Est-ce alors le signe que l’industrie s’est définitivement inclinée devant ces nouvelles considérations éthiques? Comme le souligne Jean-Claude Moubarac, l’industrie agroalimentaire semble avoir été écartée jusqu’à maintenant, mais rien n’empêcherait un nouveau sursaut : « C’est sûr que les pressions vont continuer de la part de l’industrie, peut-être que ça va se transformer en campagne dans les médias, […] il va y avoir peut-être de la pression auprès du ministre, c’est sûr qu’il va y avoir de la pression. D’un autre côté, l’équipe qui est en charge du guide alimentaire a l’air d’être une équipe assez engagée, assez rigoureuse. Et il y a un intérêt de démontrer à la population canadienne que cette fois-ci, l’industrie n’aura pas d’influence. Il y a un gain politique à faire par rapport à ça. Ce sera peut-être suffisant pour conserver l’orientation actuelle16. »
Ce bref survol des liens que peuvent entretenir les puissances publiques avec la grande industrie agroalimentaire permet de demeurer critique par rapport à la bonne foi et l’intégrité affichée de certains gouvernements nationaux. Ces relations parfois troubles, souvent ignorées, éclairent sous une lumière crue l’influence et la force de certains lobbys du monde de l’alimentation. Si le processus actuellement en branle au pays semble pour le moment se dérouler sans que l’intégrité de Santé Canada ne soit remise en jeu, Jean-Claude Moubarac souligne que rien n’indique que les pressions de l’industrie ne sauront pas faire vaciller quelque peu cette institution fédérale. La table est mise, tout semble indiquer un repas réussi, mais il est de ces épices finales qui peuvent, même avec modération, ruiner l’ensemble du repas. Il s’agit alors simplement de rester aux aguets, en appétit.
Photo : Pixabay
1 Stéphanie Bérubé, 26 novembre 2016, « Refonte du Guide alimentaire : Santé Canada prend ses distances de l’industrie », La Presse, Montréal. www.lapresse.ca/actualites/201611/25/01-5045417-refonte-du-guide-aliment….
2 « In fact, the dietary guidelines promote consumption of red meat as long as it is lean, which is not what the science supports. There is strong evidence that red meat consumption increases risk of diabetes, heart attacks, stroke, and some cancers (especially processed meat), and there is not good evidence that this is simply due to the fat content ». Harvard TH Chan – School of Public Health, 2016, « New Dietary Guidelines suggest limits on sugar, saturated fat, sodium, but experts criticize omissions », Harvard TH Chan – School of Public Health, Cambridge. www.hsph.harvard.edu/news/hsph-in-the-news/new-dietary-guidelines-sugges….
3 « This is a loss for the American public and a win for big beef and big soda. The problem isn’t just that the public gets misleading, censored information, but that these guidelines get translated into national food programs, such as the menus for our kids in schools, diets for pregnant women, and programs for low-income Americans. This then gets directly translated into unnecessary premature deaths, diabetes, and suffering…of course this goes on to mean greater health care costs for all. It is all connected ». Ibid.
4 « Everything in moderation. Except fun, try to have lots of that. Our nation is facing an obesity problem and we’re taking steps to be part of the solution. By promoting balanced diets and active lifestyles, we can make a positive difference ». Marion Nestle, 2013, Food Politics : How the food industry influences nutrition and health, University of California Press, Berkeley , p. 409.
5 « It consitently invoked nanny states, intrusions on personal choice, and lack of patriotism. As a New-York City resident, I personally witnessed groups of people collecting signatures on a petition against the cap at my local farmer’s market ». Ibid., p. 410.
6 Voir sur le site web de Evolved Nutrition Label Initiative, evolvednutritionlabel.eu/
7 franceinfo, 15 mars 2017, « Pourquoi le nouvel étiquetage nutritionnel risque de ne pas faire recette dans vos supermarchés », France Télévisions, Paris. www.francetvinfo.fr/sante/alimentation/pourquoi-le-nouvel-etiquetage-nut….
8 Ibid.
9 Yoni Freedhoff, 27 avril 2015, mis à jour le 25 mars 2017, « Canada’s Food Guide is broken – and no one wants to fix it », Globe and Mail, Toronto. www.theglobeandmail.com/life/health-and-fitness/health-advisor/canadas-f….
10 « Take, for instance, the 12-member Food Guide Advisory Committee who played an important role in shaping the Guide Canadians are still using today. Fully 25 per cent of the people on that integral committee were employed at the time by corporations whose primary interests would be affected by the Guide’s very recommendations ». Ibid.
11 « If the aim of the Guide is to protect health and to reflect our best understanding of the impact of diet on chronic disease, then the Guide is failing miserably. Our Guide remains woefully phobic of saturated fats; almost wholly ignorant of sugar; strangely in love with dairy; insufficiently cautionary on processed meats, ultra-processed foods and eating out; and bizarrely supportive of the notion that juice and fruit are one in the same ». Ibid.
12 « These positions, while hugely friendly to Canadian agriculture, product manufacturing and the Canadian restaurant industry, don’t serve our health’s best interests, and instead serve to further our country’s burden of diet and weight-related disease ». Ibid.
13 Élise Desaulniers, 2013, Vache à lait : Dix mythes de l’industrie laitière, Les Éditions internationales Alain Stanké, Montréal, p. 72.
14 Ibid., p. 73.
15 Commentaires tirés d’une entrevue menée par l’auteur le 11 septembre 2017
16 Ibid.
par Rédaction | Déc 18, 2019 | Analyses, International
Par Adèle Surprenant
Le dimanche 3 novembre dernier, plusieurs centaines de personnes s’étaient donné rendez‑vous devant le Musée national du Liban, à Beyrouth. Une manifestation féministe, en marge du mouvement de contestation populaire toujours en cours, après plus de quarante jours de mobilisation.
Mégaphone au poing, une jeune femme à la voix abîmée par la fatigue s’adresse à la foule. Sur les marches du Musée national, des femmes de partout au pays se sont rassemblées à l’appel d’organisations féministes, cherchant à rappeler leur rôle dans la révolution. Reprenant la mélodie d’un des slogans populaires des manifestations, elles entonnent : « cette révolution est la nôtre / ces rues sont les nôtres / ce moment est le nôtre! »
Une dynamique favorable semble effectivement s’être déployée pour la cause féministe, portée depuis des décennies par la militante et membre fondatrice du « Collective for Research and training on Development Action » (CFTDA), Lina Abou Habib. « C’est énorme le rôle que les femmes sont en train de jouer », s’emballe-t-elle, donnant aussi l’exemple du rôle des femmes dans la récente révolte au Soudan ou encore en Algérie.
La révolution sera féministe où elle ne sera pas
Un rôle d’abord symbolique : au premier jour de la révolution, une vidéo devenue virale montrait une jeune femme repoussant un garde du corps, armé d’un fusil AK-47, d’un coup de pied dans les parties intimes. Ce qui se voulait un geste de légitime défense est vite devenu le symbole de la résistance du peuple au système, la scène ayant notamment été reprise par le graphiste Rami Kanso (voir illustration ci-dessus).
Responsable de ce coup de force, Malak Alaywe Herz est restée, jour après jour, auprès des milliers de femmes qui ont pris la rue. Celles‑ci se sont entre autres illustrées en s’interposant à plusieurs reprises entre les manifestant·e·s et les forces de l’ordre ou des fidèles, que ce soit du Hezbollah ou de Harakat Amal. Une scène que commente Baymara, manifestante de 33 ans originaire du Sud‑Liban, avec ironie : « Nous sommes toujours sur la ligne de front, en train de protéger les hommes et les jeunes, même si on nous a dit toute notre vie que c’était nous qui avions besoin d’être protégées. »
Travailleuse humanitaire engagée dans le mouvement de contestation depuis le premier jour, Baymara se dit féministe, une identité qu’il n’est pas toujours facile d’assumer au Liban. « Jusqu’à maintenant la plupart des gens ne croyaient pas que les hommes et les femmes sont égaux », commente‑t‑elle, en passant de l’arabe à l’anglais à certains moments, faute d’avoir l’habitude de parler de féminisme dans sa langue, « mais cette révolution a montré à tout le monde que ce n’est pas c’est le cas. »
Baymara appelle cependant à prendre garde à « l’éphémère », trop souvent l’apanage du petit pays moyen-oriental maintes fois détruit et reconstruit[1], rappelant que la bataille pour l’égalité est loin d’être terminée. La parole prise par les femmes dans l’espace public au cours des dernières semaines est de l’ordre du jamais vu, même dans un pays qui se targue d’être le plus libéral du monde arabe.
Quand la démographie l’emporte
Prix du jury au Festival de Cannes, le film Capharnaüm de la réalisatrice libanaise Nadine Labaki attirait l’an dernier les yeux du monde sur la problématique de l’apatridie au Liban. Avec environ 50 000 apatrides sur son territoire, le petit pays de 6 millions d’habitant·e·s[2] ne permet toujours pas aux femmes de transmettre la nationalité à leurs enfants. Alors que la plupart des pays de la Méditerranée du Sud et de l’Est modifiaient leurs lois sur la transmission de la nationalité dès le début des années 2000, les autorités libanaises sont toujours réfractaires à toute modification législative allant dans ce sens. Selon Lina Abou Habib, cela s’explique par des raisons « hypocrites, politiques, et surtout démographiques » : le Liban est régulé par un système de politique confessionnelle, en fonction duquel les postes exécutifs et législatifs sont répartis proportionnellement entre les 18 communautés religieuses reconnues légalement, division basée sur le dernier recensement officiel datant de 1932. À l’époque, la population chrétienne, toutes confessions confondues, était majoritaire, avec 54 % de la population, une tendance qui s’est inversée : les plus récents chiffres du « World Factbook » élevaient à près de 60 % la part de musulman·e·s au Liban. Un jeu de pouvoir démographique qui est encore complexifié par quinze ans de guerre civile, où différentes factions chrétiennes et musulmanes se sont affrontées entre 1975 et 1990.
À l’héritage de la guerre civile – incluant un tissu social profondément fragmenté et un climat de tensions permanentes – s’ajoute la présence importante de réfugié·e·s de Palestine et de Syrie sur le territoire, faisant du Liban le pays accueillant le plus de réfugié·e·s per capita dans le monde, d’après l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés (HCR). Accorder le droit de transmettre la nationalité aux femmes aurait le potentiel d’accentuer la croissance démographique musulmane puisque la majorité des apatrides de Palestine et de Syrie résidant sur le territoire libanais sont de confession sunnite.
Sur un ton ironique, Mᵐᵉ Habib reprend un discours partagé par la classe politique et une partie de la population. « Tous les problèmes sont la faute des réfugié[·e·]s, donc si les femmes ont le droit de transmettre la nationalité, elles vont se marier à tous les Palestiniens et tous les Syriens et leur donner la nationalité », expose celle qui s’oppose fermement à une telle rhétorique. « Du coup, il y a aura beaucoup plus de musulman[·e·]s que de chrétien[·ne·]s, et voilà, l’identité exceptionnellement fantastique du Liban va disparaître! », conclut‑elle sur un ton doux‑amer.
Le privé est politique
La loi sur la nationalité n’est pas la seule à être jugée discriminante par la militante féministe Lina Abou Habib. À titre d’exemple, elle cite, entre autres, les lois codifiant la Caisse nationale de sécurité sociale, basées sur le principe considérant que l’homme est le chef de la famille. Seul acteur économique jugé valable, « son travail reconnu comme essentiel alors que celui de la femme est exceptionnel », ce qui se traduit par plus de droits financiers, d’après Mme Habib.
À la base de la normalisation de ce précepte patriarcal, les Codes du statut personnel régulent au Liban tout ce qui est de l’ordre du droit civil (le mariage, le divorce, etc.) : les Codes structurant le droit civique libanais sont basés sur l’affirmation de l’autorité de l’homme au sein de la famille, reléguant de ce fait la femme à une citoyenneté de seconde zone. « C’est ça, le système confessionnel, » rappelle Mme Habib, « les instances religieuses ont la mainmise sur l’espace privé et l’espace public. »
Une emprise vacillante dont la force semble désormais être contrebalancée par celle de la volonté populaire. Pour cette universitaire, rencontrée lors de la marche du dimanche, le mouvement en cours ne peut mener qu’à la fin du confessionnalisme politique, et donc à la fin d’une forme légale d’oppression patriarcale. Les épaules recouvertes d’un drapeau libanais, elle affirme que « la reconstruction du pays devra se faire avec les femmes, pour les femmes, car on ne peut construire une nation sans prendre en compte la moitié de sa population ».
L’enjeu de la reconstruction d’une identité nationale, s’invitant sur toutes les lèvres, ne semble pas pouvoir se faire au sein du système pourtant bien rodé de la politique confessionnelle. Un constat auquel Mme Habib ajoute que « ce qui est magnifique dans cette révolution, c’est qu’il y a eu une prise de conscience générale que les pouvoirs religieux ne nous protègent pas, mais qu’ils se protègent eux-mêmes ».
Femmes sans être libanaises
Un des enjeux portés par les organisations féministes et la société civile en générale, bien avant le mouvement de contestation, est celui des travailleuses domestiques : le quart des foyers libanais font appel aux services d’une travailleuse migrante pour accomplir les tâches ménagères, ou parfois même pour s’occuper de leurs parents âgés ou de leurs enfants en bas âge.
Ce sont environ 400 000 femmes venues d’Éthiopie, des Philippines, de Madagascar ou encore d’Afrique de l’Ouest pour accomplir le rêve d’une vie et un salaire plus décent. L’illusion est bien souvent décevante, la résidence et le travail de ces femmes étant soumis à un système dit de kefala, soit une sorte de parrainage contractuel entre une population ouvrière issue de l’immigration et des employeurs locaux.
Exclues du code du travail comme de toute forme d’existence civile et citoyenne, les travailleuses domestiques accumulent les expériences de violences physiques, sexuelles et verbales dans le silence, une dénonciation pouvant mener à un bris de contrat et donc, à terme, à leur expulsion du pays.
Même sur la place des Martyrs de Beyrouth, où sont rassemblés des milliers de personnes pour réclamer un système juste et égalitaire, on peut voir des manifestant·e·s en famille, accompagné·e·s de leur employée de maison. Celle‑ci est là uniquement pour faire son travail : une fonction qui, seule, la définit au sein d’une société libanaise raciste et sexiste, pour qui femme et étrangère sont synonymes de double‑invisibilisation.
Pour Rashda, une des rares travailleuses domestiques migrantes rencontrées en manifestation, tout changement en profondeur au Liban ne peut qu’améliorer de manière significative ses conditions de vie et celles de ses collègues. « Pour une fois, j’ai de l’espoir, car je vois bien que le discours des gens commence à changer », confie-t-elle.
La jeune Malgache de 23 ans, en poste depuis quatre ans chez une famille de la municipalité de Batroun, est optimiste : « J’ai entendu ma patronne parler de féminisme pour la première fois la semaine dernière. Peut-être que la semaine prochaine, elle parlera de racisme aussi, non ? »
Une perspective qui prend forme au fil des semaines et des manifestations, où les femmes sont toujours en première ligne, en dépit des récentes altercations avec les fidèles du Hezbollah et du mouvement Amal.
[1] Notamment lors de la Guerre civile libanaise, de 1975 à 1990, et de la Guerre des 33 jours avec Israël, en 2006.
[2] Estimation de la Banque Mondiale, puisque le dernier recensement officiel remonte à 1932.