Richesse des terres et pauvreté des nations : l’éternelle malédiction des ressources en Amérique latine

Richesse des terres et pauvreté des nations : l’éternelle malédiction des ressources en Amérique latine

Cet article a d’abord été publié par notre partenaire Le Vent se lève.

Les leaders populistes d’Amérique latine catalysent de nombreux espoirs et frustrations. Adulés pour leurs programmes sociaux, ils se voient cruellement reprocher, en temps de crise, leur échec à transformer la matrice de leurs économies. Soutiens et opposants entretiennent alors le mythe selon lequel la santé économique dépendrait exclusivement de leur gestion. Ainsi, Perón aurait industrialisé l’Argentine tandis que Nicolás Maduro aurait plongé à lui seul le Venezuela dans le chaos. Si ce genre d’analyses font mouche sur un format médiatique et militant, où invectives et infox règnent sans partage, elles s’effectuent au détriment de raisonnements scientifiques rigoureux. Pour comprendre les crises récurrentes des pays latino-américains, il faut prendre en compte les contraintes structurelles à leur développement, propres à la malédiction des ressources naturelles.


La période faste des progressismes n’est plus qu’un lointain souvenir. Les années 1970 semblent beaucoup plus proches que les années 2000. Le sous-continent de Bolivar et de San Martin, forgé par ses révolutions et ses nombreux coups d’État, semble condamné à sombrer de manière perpétuelle dans des crises économiques et des troubles politiques.

Tout se passe finalement comme si la région était maudite. Cette malédiction porte en réalité un nom, celle des ressources naturelles. Loin d’être une simple lubie d’économistes en mal de publications, ce courant met en exergue les contraintes structurelles contre lesquelles se fracassent les trajectoires de développement des pays latino-américains. Les crises actuelles et les bouleversements passés y trouvent leur explication profonde, loin de l’hystérie récurrente des débats de surface.

À l’image de l’équipe du libéral Mauricio Macri, tout gouvernement qui ignore les contraintes structurelles est condamné à précipiter son pays dans une débâcle économique accélérée. Tout gouvernement qui tente de les contourner semble destiné à en subir les effets les plus indirects et les plus sournois.

La malédiction des ressources naturelles, plafond de verre et chape de plomb.

Plus un pays est doté en ressources naturelles, moins bonnes sont ses performances économiques. Ainsi se résume l’idée générale de la malédiction des ressources. Le tableau ci-dessous illustre parfaitement cette idée. On peut y voir la corrélation négative entre les exportations de ressources naturelles sur le PIB et le niveau de richesse par habitant pour chaque pays.

Source : Sachs, J.D. et Warner A.M (2001) European Economic Review, pp. 827-838.

Une relation statistique n’implique pas nécessairement un lien de causalité. Encore faut-il en expliquer les raisons. Pour cela, deux courants de pensée se rejoignent et se complètent. D’un côté, celui du structuralisme latino-américain, qui naît en 1949 à la CEPAL (Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes) avec les premiers travaux de l’argentin Raul Prebisch. De l’autre, celui qui découle de la découverte du « syndrome hollandais ».

Le premier courant met en avant une évolution jusqu’alors insoupçonnée : la dégradation des termes de l’échange pour les pays latino-américains. En d’autres termes, les exportations des pays périphériques achètent de moins en moins de biens manufacturés qui eux, sont importés. L’explication est simple : avec l’enrichissement mondial, la demande de biens manufacturés augmente plus vite que celle des biens primaires dans lesquels se spécialisent les États sud-américains. De fait, si l’on venait par exemple à doubler le salaire d’un travailleur au SMIC, il n’achèterait pas deux fois plus de pommes ou d’oranges, mais il voudrait probablement acquérir une voiture, un ordinateur ou un nouveau téléphone.

Cela provoque un déficit commercial structurel chez les pays périphériques, qui s’accompagne d’une rareté chronique de devises et qui s’aggrave lorsque l’on dérégule le commerce extérieur. En effet, si l’Argentine exporte, à titre d’exemple, du soja, les dollars qu’elle reçoit en échange viennent demander des pesos sur le marché des changes national. À l’inverse, lorsqu’elle importe un avion, elle doit le payer en dollars, que l’importateur doit se procurer sur le marché. On voit donc bien que si les importations surpassent en valeur les exportations, la demande de dollars – qui se font rares – est supérieure à celle de monnaie nationale – le peso. Le prix de la devise nord-américaine augmente dans les mêmes proportions que diminue celui du peso contre lequel elle s’échange. On dit que ce dernier se déprécie. Par conséquent, le prix de toutes les importations mesurées en pesos augmente, ce qui cause une première vague d’inflation. Pour s’en prémunir, les épargnants se ruent vers le dollar, dont le prix augmente à nouveau. Une fois en place, ce cercle vicieux est pratiquement incassable.

Tôt ou tard, les services de la dette viennent drainer l’économie de ses devises, qui se trouve cette fois asphyxiée sous le poids de ses créanciers

L’inflation, déterminée principalement par ce mécanisme et par sa propre inertie acquiert alors un caractère chronique puis, passé un certain seuil, présente des effets récessifs pour les pays concernés. Faute d’exportations suffisantes, l’hémorragie de devises que cause la blessure des déficits courants peut être momentanément compensée par l’endettement extérieur, réalisé en dollars le plus souvent. L’afflux de devises sur le marché des changes neutralise le premier terme du cercle vicieux dépréciation-inflation. Seulement, tôt ou tard, les services de la dette viennent drainer l’économie de ses devises, qui se trouve cette fois-ci asphyxiée sous le poids de ses créanciers.

On rétorquera que le déficit courant est compensé par l’excédent du compte capital. Cette égalité comptable ne se vérifie pas vraiment dans les faits. Les capitaux ont tendance à fuir l’inflation et les pays au bord des crises de la dette. S’ils affluent, ils le font lors des périodes où le taux de change est relativement stabilisé par le processus d’endettement et que leur rentabilité à court terme est garantie par des taux d’intérêt nominaux bien supérieurs à l’inflation. Lorsque l’endettement devient insoutenable et que les services de la dette vident la baignoire de devises plus vite que ce qu’elle ne se remplit, les capitaux étrangers prennent leur « envol vers la qualité », c’est-à-dire vers des titres plus sûrs dans des pays plus stables. La saignée qui en découle provoque une forte dépréciation de la monnaie nationale et une nouvelle vague d’inflation. Trop endetté, le pays se retrouve presque sans marge de manœuvre pour la contenir. Notons que ce facteur d’instabilité s’aggrave avec la dérégulation des marchés des capitaux dans les années 1980, fruit des politiques d’ajustement structurelles mises en place dans le cadre du Consensus de Washington.

Dans ce cas, pourquoi ne pas diversifier la production et développer une industrie locale ? La question revient souvent, notamment adressée sous forme de reproche de la gauche européenne aux gouvernements progressistes latino-américains.

Aussi, il est nécessaire d’explorer cette possibilité dans le cadre des paramètres actuels de la mondialisation. Il s’agit là de produire sur place ce qui cesse d’être importé afin de réduire les déficits commerciaux. Seulement, si l’Uruguay achète moins de biens manufacturés à la Chine, cette dernière reçoit moins de dollars en provenance du pays d’Artigas et de Suarez. La Chine dispose alors de moins de devises pour acheter la production uruguayenne et réduit ses importations à son tour, ce qui vient léser le secteur agro-exportateur de l’Uruguay, principale source de devises du pays.

D’autre part, pour s’industrialiser, l’Uruguay doit importer des machines-outils et de la technologie, alors que ses exportations et l’afflux de devises qui va avec ont diminué. Par conséquent, le déficit courant se creuse à nouveau et vient alimenter l’inflation. L’autre option est de ne pas acquérir ces productions lourdes et couper court au processus d’industrialisation, ce qui ramène le pays à la situation initiale.

Dans les deux cas, le piège de la spécialisation se referme sur les espoirs de développement des nations périphériques et dépendantes.

L’Amérique latine contracte le virus hollandais

À cette trappe structurelle vient s’y ajouter un autre, celle du syndrome hollandais. Ce phénomène s’observe pour la première fois dans les années 1960 aux Pays-Bas. La découverte de grands gisements de gaz booste les exportations hollandaises et les devises affluent vers le pays de la tulipe. Loin d’être une bonne nouvelle, cette manne exceptionnelle de devises constitue une demande soudaine pour les florins1 qui s’apprécient rapidement : les exportateurs, nouvellement riches en devises, doivent se procurer de la monnaie nationale pour faire face à leurs dépenses et pour acquérir des titres libellés en florins, par exemple. Lorsque la monnaie hollandaise s’apprécie, sa production devient mécaniquement moins compétitive. Cela renchérit les exportations et fait baisser le prix relatif des importations. L’industrie nationale perd des parts de marchés et se contracte, à l’inverse du chômage et de la pauvreté, qui augmentent alors.

Le secteur industriel s’affaiblit aussi du côté de l’offre. Le secteur exportateur du gaz, plus rémunérateur, prive en partie l’industrie de capitaux et de travailleurs qualifiés, qui préfèrent quitter ce dernier pour se diriger vers le premier.

Le schéma ci-dessous résume ce mécanisme.

Source : NRGI, mars 2015.

Ce cadre d’analyse ne tarde pas à se transposer aux pays latino-américains, dont les particularités, loin de l’invalider, continuent de le compléter jusqu’à nos jours.

Par exemple, lorsque le cours du pétrole augmente, on pourrait s’attendre à ce que le bolivar, la monnaie vénézuélienne s’apprécie et que l’inflation diminue dans le pays. Pourtant, c’est l’inverse qui se produit. Dans l’économie bolivarienne, l’effet-demande compense ainsi l’effet appréciation-désinflation : l’afflux de devises se traduit par une importante demande de biens et de services adressée à une offre domestique très limitée. Si le marché ne peut s’ajuster par les quantités, il le fait par les prix, qui augmentent et viennent alimenter une inflation auto-entretenue.

Le syndrome hollandais se complexifie lorsque l’on introduit d’autres variables, comme la volatilité des cours. Celle-ci pose un problème majeur lorsque, comme en Argentine, la rente d’exportation sert en partie à financer le budget public. À partir du moment où le cours du soja commence à chuter en 2014, en plus du déficit commercial, c’est le déficit public qui se creuse, lui aussi source d’inflation.

La volatilité des cours empêche d’autre part de pérenniser une politique de soutien à l’industrie, qui pourrait minimiser les premières conséquences du syndrome hollandais. En effet, si les subventions sont financées par un impôt sur les exportations en période de hausse des cours, leur effondrement prive l’État de recettes budgétaires. L’industrie, privée de subventions, se retrouve alors à la merci de l’impitoyable concurrence internationale.

Le syndrome revêt aussi un volet politique. L’instabilité économique structurelle et les luttes – nationales ou transnationales – pour le contrôle des ressources naturelles entraînent dans leur sillage de nombreuses ruptures de l’ordre constitutionnel, comme l’illustre la longue liste de coups d’État et de guerres civiles qui jonchent tristement l’histoire du continent le plus inégalitaire du monde. Cette instabilité politique empêche de construire un cadre institutionnel favorable au développement des pays à long terme.

Une voie sans issue ?

Le panorama général dépeint jusqu’ici est très pessimiste. Il n’habilite pas pour autant une lecture fataliste et qui ne prendrait pas en compte le succès inégal des différents gouvernements dans la lutte contre cette malédiction. Certains gouvernements réussissent à adoucir les effets des contraintes structurelles sur la population. On pense typiquement à la réduction rapide des taux de pauvreté et de chômage observée durant les années 2000 sous les gouvernements progressistes en Argentine, au Brésil, en Équateur et en Bolivie.

Une réduction similaire s’observe toutefois dans des pays comme la Colombie ou le Chili, ce qui brouille les pistes quant au mérite des gouvernements progressistes en la matière. Mais d’une part les méthodologies de mesure diffèrent et compliquent la comparaison internationale. D’autre part ce qui est mesuré n’est la pauvreté monétaire relative : ce qui fait réellement la différence relève du domaine des biens et services non marchands mis à disposition de la population par la puissance publique. En ce sens, l’effet positif sur le bien-être dû au développement des services publics financés par les entrées de devises n’apparaît pas dans la mesure de la pauvreté ou du revenu par tête. Ainsi, à revenu égal, il vaut mieux vivre en Argentine, où l’éducation et la santé sont gratuites et que le gaz et l’électricité l’étaient pratiquement durant l’époque kirchnériste plutôt qu’au Chili, où seuls les plus aisés peuvent accéder à l’éducation supérieure et à la santé.

D’autre part, lorsque l’on applique des politiques néolibérales conçues pour fonctionner de la même manière en tout lieu et en tout temps, à l’image de l’Argentine de l’ancien président Macri, les résultats sont généralement catastrophiques. La dérégulation du commerce extérieur, du marché des changes et de celui des capitaux provoque à la fois un creusement des déficits commerciaux, une forte dépréciation et une hausse de l’inflation. L’explosion de la pauvreté, déjà structurelle, ne se fait pas attendre. En seulement quatre ans, près de 3,5 millions d’Argentins – sur une population de 46 millions – basculent sous le seuil de pauvreté, dont le taux a dépassé les 35 %.

Puis, s’il est vrai que les limites structurelles au développement des pays périphériques soumis à la malédiction des ressources naturelles ne peuvent être conjurées au niveau national, ni à court ni à moyen terme, deux autres échelles restent envisageables pour tenter de dépasser ces contraintes ou d’en adoucir les effets.

Tout d’abord, l’échelle internationale permet de faire appel à la coopération des pays structurellement excédentaires. Certes, la probabilité qu’ils acceptent de réduire les excédents, pourtant financés par les déficits des autres, est très faible. Cette échelle permet surtout de comprendre comment les bouleversements violents de l’ordre économique mondial peuvent ouvrir des fenêtres de tir pour les pays périphériques. En effet, sans la crise de 1929, l’Argentine n’aurait pas pu enclencher son processus d’industrialisation par substitution d’importations qui, malgré toutes les contradictions liées à sa position de pays agro-exportateur, ne prend fin qu’à la suite d’un coup d’État conservateur en 1955.

L’échelle locale offre d’autres solutions partielles. Si elles ne sont pas en mesure de modifier les structures de production, les initiatives populaires apportent de nombreuses réponses aux effets les plus délétères de la spécialisation productive. Par exemple, la récupération des usines en faillite par les travailleurs qui en assurent la continuité productive en autogestion ne représente pas seulement une arme formidable contre le chômage, mais sont aussi un signal fort envoyé aux patrons tentés de définancer leurs entreprises au profit de la spéculation financière.

Les monnaies alternatives, quant à elles, permettent d’assurer un niveau d’activité minimum lorsque les liquidités en monnaie nationale se font rares dans l’économie réelle. L’expérience la plus réussie, le bocade, a permis à la petite province argentine de Tucuman d’alléger son budget en pesos, de réduire sa dette et d’activer la production locale pendant plus de vingt ans, jusqu’au moment où le gouvernement national en décrète la suppression en 2003. Ces monnaies permettent aussi de combattre les effets récessifs de l’inflation, du moment que les circuits dans lesquelles elles circulent sont suffisamment intégrés et diversifiés pour en tirer le potentiel maximal.

Loin d’alimenter des visions défaitistes, la prise en compte des contraintes structurelles permet de nous doter d’une vision éclairée des crises qui secouent actuellement l’Amérique latine et nous empêche de tomber dans des lectures partielles, partiales et manichéennes d’une réalité complexe. En ce sens, il est impossible d’imaginer les solutions futures sans appréhender correctement les soubassements des mécanismes économiques qui façonnent le présent.

Photo en une : Les présidents Hugo Chávez, Evo Morales, Lula da Silva et Rafael Correa © Marielisa Vargas

1 Le florin est la monnaie hollandaise avant l’euro.

Des ateliers pour designers

Des ateliers pour designers

Il y a beaucoup de friperies « huppées », « nichées » ou « vintage » sur le boulevard Saint-Laurent. Elles sélectionnent des vêtements de seconde main qu’elles reçoivent ou qu’elles achètent pour les revendre. La portion du boulevard située sur le Plateau Mont-Royal en est remplie. Bien que ces friperies soient des commerces indépendants, elles ont un aménagement intérieur et une décoration qui se ressemblent drôlement. Leur regroupement sur un tronçon de la Main et leurs ressemblances ne sont sûrement pas l’effet du hasard. À mon avis, cette portion du boulevard Saint-Laurent est un écosystème, un milieu de vie qui possèderaient certaines particularités. Historiquement, la Main possède une « nature » culturelle, artistique et festive. On y trouve encore les traces dans ses commerces, ses bars, et ses festivals. Il se pourrait justement que les friperies s’intègrent bien dans ce milieu distinct, et que leur clientèle apprécie particulièrement cet habitat urbain.

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Sept friperies « vintage » se trouvent sur la Main entre le boulevard Maisonneuve et l’avenue du Mont-Royal. Dès que l’on franchit leurs portes d’entrée, on est submergé de stimuli visuels. On nage dans un espace chargé d’objets hétéroclites, de couleurs flamboyantes et de motifs de toutes sortes. Après quelques minutes, on vient à penser que l’on est entré dans un atelier d’artiste. Une énorme quantité d’objets relatifs à la musique, au cinéma et à la peinture décorent l’intérieur : des vinyles accrochés à des fils de pêche, de vieux projecteurs de salles de cinéma, des guitares suspendues, des figurines de Star Wars hors d’atteinte, des affiches d’artistes populaires tels que Boy George, Marylin Monroe, Bob Marley ou encore des cadres de films cultes comme Scarface. Ces objets ne sont pas à vendre et l’on peut y voir des affiches « ne pas toucher ». Une véritable exposition ! On pourrait venir dans ces commerces simplement pour admirer les décorations et les œuvres artistiques. Quelques dessins sur papier et sérigraphies autographiés par leur artiste se trouvent sur un mur.

Une affiche annonce l’exposition de Thierry Mugler, créateur et couturier français, au Musée des beaux-arts de Montréal. Une autre nous apprend qu’une exposition de pop art aura lieu dans les locaux de la friperie. Cet événement est décrit comme un « bazar d’artisan et d’expositions », et l’affiche indique une adresse courriel pour les artistes qui aimeraient exposer leurs œuvres.

Un autre type de décoration s’y trouve également, que l’on pourrait qualifier de « homemade » ou de « do it yourself ». Ces décorations n’ont pas été achetées. Objets de création, elles ont été faites à la main, peut-être par le propriétaire ou les employé·e·s de la friperie. Elles traduisent une certaine créativité et personnalisent quelque peu l’espace, à la manière des bricolages artistiques que les enfants réalisent à l’école et qui deviennent momentanément des œuvres exposées dans la maison familiale.

Afin d’attirer la clientèle, les friperies « arty » font également jouer de la musique et place parfois un haut-parleur à l’extérieur. On peut y entendre les classiques des années 60, 70 et 80, tel qu’Elvis Presley ou les Rolling Stones. Leurs portraits sont même sous nos yeux. Une fois arrivé dans l’allée des vestes de cuir, je me transforme en rockeur. Avec une guitare suspendue à portée de main et la chanson Born to be wild qui joue dans le magasin, je m’imagine être à genou et faire un solo de « air guitar » les yeux fermés et la bouche grande ouverte, en sautant du plancher surélevé sous les applaudissements des clients abasourdis par ma prestation surprise. Bien entendu, cette scène s’est seulement déroulée dans ma tête, mais je prends tout de même plaisir à l’imaginer. En regardant autour de moi, tout est là pour faire hommage au rock des années 70. Il manquait juste un amuseur public assumé…

Ces espaces, assurément vintage, exposent des objets et des vêtements qui appartiennent à des époques passées. On peut toucher à la vie matérielle d’autrefois et essayer de composer un numéro sur un téléphone à roulette, tenter d’allumer une lampe à huile, s’habiller avec des morceaux que l’on portait autrefois. Tous ces objets contribuent à éveiller notre curiosité sur un quotidien qui est maintenant révolu. Lorsque s’ajoutent les classiques de la culture populaire dans nos oreilles et sous nos yeux, le rapport qu’on entretient avec cet univers vintage devient multisensoriel. L’expérience sollicite à la fois le toucher, la vision, l’ouïe et fait aussi appel à nos connaissances sur les célébrités d’autres époques. Sous cet angle, on cherche possiblement à susciter un sentiment de nostalgie d’une époque que je n’ai pas vécue.

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La fin de semaine en plein jour, ces friperies « arty » sont assez achalandées. En observant, on peut voir que les client·e·s ont un look travaillé, quelque peu hippie  « des hipsters », aurait dit mon ami. Leurs tenues semblent être un mélange éclectique de styles vieillot et actuel qui se fond à merveille dans le paysage architectural du boulevard Saint-Laurent. C’est un style vestimentaire qui ne respecterait pas le décorum de l’Assemblée nationale, mais plutôt celui d’un cours d’arts et sciences au CÉGEP. Leur habillement n’est pas provocateur ou nécessairement tape-à-l’œil. L’important est plutôt d’accrocher le regard sans paraître vouloir l’attirer. En ajustant la lentille, on s’arrête sur un élément plus saillant et qui détonne de l’ensemble. Ça peut être des bracelets colorés aux poignets, un béret jaune, un vieux blouson de cuir, des souliers aux semelles hautes de trois pouces, un crewneck en camouflage bleu, un bob (chapeau rond et mou) avec de petits motifs de bananes ou un pantalon de couleur bourgogne plissé comme un rideau. Cette pièce maitresse peut être un morceau, un accessoire ou un bijou. Elle peut ressembler à ce que l’on trouve en plusieurs exemplaires dans un magasin « de marques », mais que l’on déniche comme un trésor au bout de recherches dans les rangées de vêtements dépareillés d’une friperie. Souvent, le reste de l’habillement est plus discret et fait de l’ensemble une création mesurée. Peut-être que ces client·e·s des friperies sont des hipsters, mais ils semblent être avant tout des designers qui se bricolent des ensembles uniques et travaillés, fruits de leurs recherches et de leur créativité.

Mis à part les jeunes femmes employées dans ces commerces, toutes dans la vingtaine, un indice donne à penser que les friperies du boulevard Saint-Laurent, bien que s’adressant aux personnes de tout âge, sont avant tout destinées aux adolescents et jeunes adultes. Dans une salle où l’on peut s’asseoir, un jeune couple mange à une table en dessous d’un écriteau : « Your parents don’t work here. Don’t make a mess. » Cette blague, qui incite les client·e·s s à se ramasser, fonctionne si l’on habite à la maison familiale et que l’on n’est pas encore un adulte émancipé de ses parents. Par les mots que ces friperies utilisent, on devine ainsi aisément le groupe d’âge de leur clientèle habituelle.

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Sur la portion du Plateau Mont-Royal de la Main, une seule friperie détone du lot. Elle se nomme « Maison des modes Michel ». Cette friperie aussi fait une sélection des vêtements de seconde main qu’elle revend par la suite. Elle se trouve dans le même environnement urbain que les autres friperies « vintage » ou « arty ». En rentrant, je remarque qu’on y vend uniquement des vêtements pour femmes et que l’intérieur est décoré comme un entrepôt. Je demande au monsieur derrière le comptoir des caisses s’il y a des morceaux pour hommes. Il me pointe une petite section sur le côté qu’il me présente comme étant « unisexe », avec un regard qui semblait mettre en doute ma présence dans son commerce. Alors que je me déplace vers « ma » section, j’entends une voix derrière moi : « Salut Michel ! Est-ce que tu as trouvé de nouvelles choses pour moi ? » Je me retourne et j’aperçois deux dames d’un certain âge qui viennent d’entrer dans le magasin. Michel leur répond avec un sourire et se dirige vers un support pour y prendre quelques morceaux et les leur montrer. Michel a le même âge que « sa » clientèle. Celle-ci semble avoir un service personnalisé, une relation de proximité avec Michel, qui nomme même ses clientes par leur prénom. Il se peut qu’il soit, en quelque sorte, leur « designer » et qu’il sélectionne certains morceaux spécialement selon leurs goûts. Par la devanture délavée, on devine que ce commerce a pignon sur rue depuis plusieurs années. Il attire une population de gens plus âgés qui ne se déplace sûrement pas sur de longues distances pour magasiner.

Le commerce de Michel au décor minimaliste et sa clientèle plus âgée offrent un contraste éloquent avec les autres friperies du boulevard. En effet, bien qu’indépendantes, ces friperies semblent être du même type : on y vend des vêtements rétro dans une scène qui marie art, créativité et nostalgie. Ces ateliers se partagent aussi une clientèle : de jeunes « designers » qui peut-être, apprécient la nature artistique du boulevard Saint-Laurent. À bien y penser, sous les murales qui dessinent le paysage de la Main, ces friperies « arty » se fondent bien dans leur écosystème.

Une communauté autochtone conteste les fondements du régime minier québécois

Une communauté autochtone conteste les fondements du régime minier québécois

La communauté algonquine de Lac Barrière (nation algonquine de Mitchikanibikok Inik) tente de forcer le gouvernement du Québec à réformer la Loi sur les mines pour que toute activité d’exploration minière sur son territoire soit précédée d’une consultation en bonne et due forme. Cette contestation juridique est une première au Québec et plusieurs jugent qu’elle pourrait avoir des impacts majeurs sur le régime minier québécois.

La communauté de Lac Barrière a intenté une poursuite en janvier 2020 contre le gouvernement du Québec pour que la Loi sur les mines soit modifiée. « C’est vraiment le régime juridique au complet, dans son essence même, qui pose problème », résume l’avocat de la communauté, Marc Bishai.

Ce qui est en cause : le mode d’attribution des titres miniers (plus communément appelés les claims). Les claimspermettent à une entreprise d’effectuer des travaux d’exploration minière afin de trouver un gisement économiquement rentable et, éventuellement, d’ouvrir une mine. Les entreprises et individus achètent des titres miniers en ligne, via l’interface GESTIM du gouvernement, pour ensuite obtenir l’autorisation d’effectuer des travaux sur le territoire visé.

Pour expliquer ce qu’est un « titre minier », le ministère de l’Énergie et des Ressources naturelles (MERN) mentionne sur son site qu’il procure « le droit exclusif d’y chercher les substances minérales » et que le « mode d’acquisition est un procédé simple et rapide » . Le régime « s’appuie sur un accès le plus large possible au territoire, un droit de recherche ouvert à tous, sans égard aux moyens des demandeurs », mentionne également le MERN.


« Le principe, c’est la liberté de prospection, ou le free mining, qui permet à quiconque d’enregistrer automatiquement, quasiment, des claims miniers et ce, sans consultation préalable de la communauté autochtone qui occupe déjà le territoire, déplore Me Bishai. C’est, selon nous, inconstitutionnel. »

« Il est dans l’intérêt de tous [et toutes], à mon avis, incluant les acteurs de l’industrie, que le régime minier soit constitutionnel parce que ça accorde une plus grande prévisibilité » — Marc Bishai, avocat 

La loi constitutionnelle de 1982 oblige l’État à consulter les communautés autochtones sur les projets d’exploitation des ressources naturelles qui pourraient se développer sur leur territoire, souligne Me Bishai. C’est sur cette base que la communauté de Lac Barrière a intenté sa poursuite.

Un conflit avec une entreprise d’exploration minière

La récente contestation juridique trouve plus précisément racine dans un conflit qui a opposé, il y a quelques années, la communauté de Lac Barrière au gouvernement du Québec et à l’entreprise d’exploration minière Copper One.

La communauté protestait contre les travaux d’exploration minière aux abords de son territoire. En fait, elle s’opposait surtout à tout possible projet minier puisqu’il serait incompatible avec sa vision de l’occupation du territoire.

Un conflit qui s’est conclu en 2017 par le versement, de la part du gouvernement du Québec, d’une somme de 8 M $ à Copper One pour qu’elle délaisse ses titres miniers. « [La communauté] a alors constaté qu’il y a absence de consultation avant que des transactions aient lieu concernant des claims sur son territoire », explique Me Bishai.

Par voie de communiqué, le chef de la nation algonquine de Mitchikanibikok Inik, Casey Ratt, a déclaré en janvier dernier que la loi est, selon lui, « dépassée ». « Notre territoire comprend plusieurs sites importants d’un point de vue écologique et culturel qui sont essentiels pour assurer notre survie. Nous ferons tout en notre pouvoir pour le protéger des projets miniers risqués », a-t-il souligné.

Un dossier suivi par l’industrie

Au moment d’écrire ces lignes, la position du gouvernement dans cette affaire n’était pas connue. Le ministère de l’Énergie et des Ressources naturelles a décliné notre demande d’entrevue « puisqu’il s’agit d’un dossier judiciarisé ».

L’Association d’exploration minière du Québec (AEMQ), qui représente des entrepreneurs et des minières, a quant à elle accepté de répondre aux questions de L’Esprit libre, en se gardant toutefois de commenter en détail cette affaire.

Le directeur de projet pour l’AEMQ, Alain Poirier, précise que l’obligation de consulter les communautés autochtones est une responsabilité qui incombe au gouvernement et non à l’industrie. Il martèle que cette poursuite concerne donc davantage l’État que l’industrie. « On ne peut pas se substituer au rôle du gouvernement (de consulter). C’est lui le gestionnaire du territoire », explique-t-il.

M. Poirier concède toutefois que la poursuite sera suivie de près par les membres de l’association. « On veut savoir ce qui va en sortir comme jugement, affirme-t-il. Ce sont souvent des causes qui sont portées jusqu’en Cour suprême et les jugements viennent modifier l’approche que les gouvernements vont avoir. »

La Loi sur les mines est peu critiquée, selon l’AEMQ

Les entreprises qui souhaitent procéder à des travaux d’exploration minière aux abords des communautés autochtones recueillent toutefois les préoccupations de celles-ci avant de procéder, assure M. Poirier. « Normalement, tu vas rencontrer la communauté, tu veux les informer, parce que tu veux savoir quelles sont leurs préoccupations et s’il y a des secteurs où il ne faut pas aller », souligne-t-il. Le chargé de projet explique, à titre d’exemple, qu’il n’est pas rare qu’après discussions, des entreprises consentent à paver certaines routes ou à arrêter leurs opérations en période de chasse.

« L’industrie a évolué. L’industrie parle beaucoup plus aux gens des communautés qu’elle ne le faisait il y a 10 ans, 15 ans ou 20 ans, parce que c’est comme cela que ça fonctionne aujourd’hui. » — Alain Poirier, directeur de projet pour l’AEMQ

De son point de vue, les contestations de la Loi sur les mines sont rares au Québec. « La Loi sur les mines a été modifiée à plusieurs reprises et on n’entend pas beaucoup de contestations ni de commentaires négatifs, juge M. Poirier. Il y a [le processus] d’octroi des claimsqui est contesté, mais par une seule communauté pour le moment. »

Seulement 4 % du territoire est claimé, selon l’AEMQ

En ce qui concerne le système d’attribution des claims, M. Poirier ne pense pas que l’industrie a une marge de manoeuvre inappropriée. « Ce n’est pas vrai que parce tu as un claim, tu peux tout faire. Tu ne peux pas exproprier les gens ou faire des travaux qui ont des impacts sur la forêt sans demander de permis », cite-t-il en exemple.

Il mentionne également que 33 % du territoire québécois est visé par une interdiction de travaux d’exploration minière ou sous contrainte. Par contrainte, il cite en exemple la présence d’aires protégées.

Il reconnait cependant que le fonctionnement actuel n’implique pas de consultation préalable avant l’obtention de claim. « À l’heure actuelle, ça ne se fait pas », constate-t-il. « La demande de claim déclenche un processus de validation du ministère de l’Énergie et des Ressources naturelles, qui [va] valider avant de donner le droit », avance-t-il. C’est pourquoi, à ses yeux, la contestation de la procédure actuelle concerne d’abord le gouvernement, et non l’industrie.

Il précise cependant qu’il y a « une immense différence entre avoir un claim et une mine ». Seulement 4 % du territoire québécois est actuellement claimé, selon M. Poirier. « Les mines qui ouvrent aujourd’hui ont été découvertes il y a 10, 15, 20 ans, ce qui fait que c’est un processus extrêmement long », ajoute-t-il. Des travaux d’exploration peuvent s’effectuer sur de vastes territoires alors qu’un éventuel projet minier n’est développé que sur une fraction de cette superficie.  

Malgré les réformes de la loi, les problèmes demeurent, selon une chercheuse

La professeure de droit à l’Université d’Ottawa, Sophie Thériault, est spécialiste des droits des peuples autochtones dans le contexte de l’extraction des ressources naturelles. Elle estime que le régime minier québécois « est structuré de telle manière à rendre impossible la consultation préalable des peuples autochtones avant l’enregistrement du claim. […] L’entrepreneur minier peut obtenir de manière unilatérale un claimsans que l’État exerce un pouvoir discrétionnaire », précise-t-elle.

Cette situation est, selon elle, un enjeu de taille notamment pour les territoires des communautés autochtones non conventionnées et qui n’ont donc jamais été cédés. Les Algonquin·e·s de Lac Barrière font partie de ce cas de figure. « Ils [et elles] peuvent toujours revendiquer l’existence de titres ancestraux, explique Mme Thériault. Un titre ancestral en droit canadien est défini comme le droit exclusif d’occuper un territoire, de l’utiliser et de bénéficier de l’exploitation de ses ressources. »

« Il y a une collision frontale entre le régime de claim minier et le titre ancestral » — Sophie Thériault, professeure de droit à l’Université d’Ottawa

Puisque le territoire n’a jamais été cédé, l’État est dans l’obligation de consulter les communautés lorsqu’une mesure étatique est susceptible d’être préjudiciable aux droits des peuples autochtones, précise Mme Thériault. Plusieurs communautés anishinabées ont tenté par le passé de négocier un traité avec les gouvernements, mais le processus n’a jamais abouti.

« À mon avis, l’enregistrement d’un claim minier sur un territoire potentiellement détenu en vertu d’un titre ancestral devrait donner lieu à une obligation de consultation », tranche Mme Thériault, qui se dit convaincue que certaines dispositions de la Loi sur les mines ne respectent pas les droits constitutionnels des Autochtones.

« L’État au service de l’industrie minière »

Mme Thériault soutient que ces enjeux de non-respect des droits ancestraux sont connus depuis longtemps. Elle émet l’hypothèse que la logique de free mining datant du XIXe siècle a survécu aux différentes réformes de la Loi sur les mines – dont la dernière remonte à 2013 — parce que cette approche est « favorable aux investisseurs miniers ». « Les entrepreneurs [et entrepreneuses] miniers réclament haut et fort l’accès le plus libre possible au territoire pour pouvoir mener des activités d’exploration et augmenter les chances de trouver un gisement rentable », constate-t-elle.

Selon elle, le système minier est à ce point favorable à l’industrie qu’il est reconnu internationalement comme tel par les grandes entreprises minières. « L’enjeu de l’économie politique ici est de dire que l’État est au service de l’industrie minière qu’il promeut également », affirme-t-elle.

Les entrepreneurs qui investissent pour effectuer des travaux d’exploration minière s’attendent d’ailleurs à pouvoir démarrer une mine s’ils trouvent un gisement intéressant. « On s’attend à ce que, s’il y a découverte d’un gisement rentable, on ait le droit de pouvoir exploiter le gisement en question », mentionne-t-elle.

Les fondements de la loi

Les fondements du free mining proviennent des ruées vers l’or du XIXe siècle et des codes miniers qui ont été développés par les prospecteurs eux-mêmes, selon la professeure. « Ils ont fait une pression importante sur les législateurs pour que ces codes miniers servent de base pour les législations étatiques, parce que les mineurs savaient que ces codes étaient favorables à l’expansion de l’industrie minière », explique-t-elle.

Le free mining est devenu une « forme de système de pensée qui est très ancrée dans les cultures minières et dont il est très difficile de faire abstraction », ajoute Mme Thériault, pour expliquer sa non-remise en question par les gouvernements.

Un enjeu aussi pour les allochtones

Selon Mme Thériault, la décision dans l’affaire opposant Lac Barrière au gouvernement du Québec pourrait devenir un « précédent très important et susceptible d’influencer le développement du droit dans d’autres juridictions ».

Elle croit également que cette contestation pourrait être bénéfique pour les communautés non autochtones. « Dans l’éventualité où l’État est forcé de restructurer son régime minier de manière à obliger la consultation avec les communautés autochtones, on va être mieux en mesure d’intégrer des processus décisionnels beaucoup plus ouverts, puis de laisser une place beaucoup plus grande aux démocraties locales », conclut-elle.

Le traitement de cette contestation judiciaire sera retardé en raison de la pandémie.

Photo : Peter B. Carter sur Flickr

Le néocolonialisme en éducation en Afrique francophone

Le néocolonialisme en éducation en Afrique francophone

Par Elisanne Pellerin

Cet article est paru dans notre recueil diversalité, en vente sur notre boutique en ligne et dans plusieurs librairies indépendantes. 

Si chaque pays d’Afrique a une histoire avant l’époque de la colonisation, la prise de possession des terres par divers États étrangers a certainement marqué un point tournant pour les Africain·e·s. En effet, les nouveaux arrivants ont modifié leur quotidien et ont imposé leur mode de vie et leurs valeurs. Tel est le cas des territoires anciennement possédés par la France. Aujourd’hui encore, la France exerce une influence sur le quotidien des Africain·e·s de ses anciennes colonies, bien longtemps après l’indépendance de la majorité des territoires colonisés sur le continent. On appelle souvent cette influence « néocolonialisme » et ce dernier imprègne le discours français. Sous une apparence de bienfaisance humanitaire, les interventions actuelles des Français·es en Afrique cachent une domination persistante, particulièrement sur le plan de la langue. L’éducation est aussi l’un des domaines où l’influence française se fait le plus sentir au quotidien. Et puisque l’éducation d’une population est étroitement liée à son identité, c’est l’identité de ces peuples qui est encore affectée par la colonisation.

La France en Afrique

Bien que chaque pays colonisé ait sa propre histoire, il est possible de dégager un schéma commun dans l’histoire de leur colonisation par la France. Cette ancienne grande puissance coloniale occupait un territoire représentant aujourd’hui une vingtaine de pays qui furent, dans les années 1930, les colonies les plus « lucratives » pour le colonialisme français1. L’éducation est donc, à l’époque, déjà sous le contrôle de l’administration coloniale de la France, qui s’affaire à concevoir les programmes d’éducation qui seront enseignés aux jeunes Africain·e·s en espérant leur faire adopter le mode de vie et les valeurs de la métropole. De plus, les cours sont donnés en français et par des professeur·e·s venu·e·s de la France2. L’éducation française en Afrique est cependant différente de celle dispensée en France même, car les besoins sont distincts. Les Africain·e·s sont majoritairement employé·e·s dans la colonie pour extraire les ressources qui seront monopolisées par les pays occidentaux. Ainsi, les Africain·e·s sont voué·e·s au travail physique. C’est pourquoi leur éducation est beaucoup plus élémentaire que celle offerte dans la métropole. Le but de l’école était la formation d’auxiliaires de l’administration et d’agent·e·s pour les maisons de commerce. Ces méthodes changeront, principalement après la conférence de Brazzaville en 1944. À ce moment, l’éducation française en Afrique est un échec, puisque les écoles dédiées à la formation au travail manuel n’attirent pas les Africain·e·s qui peuvent se former à ce type de travail sans l’aide des écoles françaises3. De plus, l’Organisation des Nations Unies et l’UNESCO, fondées en 1945, demandent aux pays membres, incluant la France, de faire de l’éducation universelle (ce qui inclut donc l’éducation des peuples colonisés) une priorité4. Plusieurs réformes sont alors mises en place pour augmenter le taux de scolarité dans les colonies. Notamment, l’école devient obligatoire tant que des places sont disponibles dans les classes. Aussi, l’éducation est centralisée et gérée par la métropole (et non par le ministère des Colonies), et les classes primaires mènent dorénavant aux mêmes diplômes pour les élèves des colonies et ceux de la métropole. Ce sera ainsi jusqu’à l’indépendance des territoires5.

Il y a déjà, dans les années 1940, des mouvements de résistance au colonialisme. Plusieurs intellectuel·le·s africain·e·s remettent fortement en question la domination française et sa façon de traiter les colonies. D’ailleurs, lors du Congrès international des peuples coloniaux à Paris en 1937, des Africain·e·s sont invité·e·s à s’exprimer sur les enjeux moraux de la colonisation qui faisaient déjà l’objet de débats tant chez les colonisateurs que chez les résistant·e·s africain·e·s6. On s’interrogeait, par exemple, sur le fait de maintenir la colonie dans la pauvreté pour enrichir la France et sur le fait de traiter les Africain·e·s différemment des Français·es, notamment sur le plan des diplômes qu’elles et ils peuvent obtenir. Pendant cette rencontre, certaines femmes sont également présentes pour parler des inégalités entre les hommes et les femmes dans l’éducation et, plus largement, dans la colonie7.

Développement et discours néocolonialiste

La France est impliquée dans les programmes de développement de ses anciennes colonies africaines et a une responsabilité envers les territoires qu’elle possédait. La période coloniale est en grande partie responsable de l’état de pauvreté actuel des pays d’Afrique. L’exploitation brutale des populations ainsi que l’appropriation des ressources du continent par les pays du Nord sont en cause. C’est ce qui justifie qu’aujourd’hui, la France et d’autres pays occidentaux mettent en place des actions, notamment en aidant au développement que la colonisation avait freiné. La réalité est cependant plus complexe, car les pratiques de développement de l’Occident en Afrique posent problème. Ce développement est d’abord critiqué parce qu’il est principalement fait de façon exogène, c’est-à-dire qu’il est géré de l’extérieur, par les pays d’Occident, la France en l’occurrence. Par conséquent, dans les faits, la France a beaucoup de pouvoir sur le développement de ses anciennes colonies, leur laissant peu d’autonomie sur leurs propres territoires. Certain·e·s pourraient croire que les Africain·e·s n’ont qu’à refuser ce type de développement et à prendre les rênes, puisque le droit international leur accorde une pleine souveraineté à l’intérieur de leurs frontières depuis leur indépendance. Cependant, il faut savoir que la relation de pouvoir entre les gouvernements des pays d’Afrique et celui de la France est très déséquilibrée. La France est dominante et elle détient des ressources (principalement le capital financier, mais aussi les travailleurs et travailleuses diplômé·e·s et des technologies, une plus grande influence à l’international et une meilleure crédibilité (supposée) en connaissances pour le développement) que les Africain·e·s n’ont pas. Ces derniers et ces dernières se voient donc dans l’obligation de céder leur autonomie pour espérer accéder, grâce à la France, au financement nécessaire à leur développement8.

Les discours de la France et des autres pays sur le développement de l’Afrique comportent un autre problème dans la façon de parler du développement. On montre généralement les Africain·e·s comme des victimes passives de la pauvreté, surtout dans le cas des femmes et des filles, alors que la France est présentée et perçue comme la sauveuse occidentale qui leur vient gracieusement en aide9. Non seulement cette façon de faire dissimule un certain racisme de l’Occident, mais plus encore, on incite ainsi les Africain·e·s à se penser inférieur·e·s et dépendant·e·s de l’Occident pour leur bien-être. Si le développement est actuellement présenté comme une solution aux problèmes des peuples africains, il est en fait une nouvelle façon pour la France et les autres pays d’affirmer leur domination sur l’Afrique. Cette domination se concrétise de manière plus ou moins violente et toujours dans une logique de capitalisme qui fait la promotion de l’accumulation des ressources au détriment de l’environnement et de la culture10.

L’aide n’est pas octroyée sans condition. Pour y avoir droit, les gouvernements africains doivent répondre aux exigences occidentales en se pliant à des valeurs dites universelles, comme l’économie libérale, l’ouverture des marchés et la démocratie telle que défendue par les pays occidentaux. Ainsi, le développement devient une arme pour imposer des valeurs et des pratiques occidentales à l’Afrique11. La chercheuse Rita Abrahamsen mentionne par ailleurs que les gouvernements occidentaux imposent leur conception de la démocratie comme un prérequis au développement et au financement de cette dernière en Afrique, alors qu’eux-mêmes ne se sont pas développés sous les régimes démocratiques12. Ceux-ci sont arrivés des années après l’époque du grand développement industriel. De plus, l’universalisation de la démocratie est souvent utilisée comme prétexte, par les Occidentaux et Occidentales, pour intervenir à l’étranger comme ce fut le cas en Irak13, mais aussi dans plusieurs pays d’Afrique, dont la Côte d’Ivoire, le Congo et le Mali. Aussi, non seulement la démocratie est très reliée au monothéisme par son insertion au travers du catholicisme dans l’histoire de l’Occident, mais elle a également ses limites. La démocratie demeure très manipulable et manipulée. La Russie nous en donne un bon exemple. La démocratie ne fonctionne pas en toutes circonstances, mais sert souvent les intérêts économiques et politiques des États occidentaux sous son prétexte universalisable14. Ajoutons que la démocratie telle que nous la voyons actuellement est apparue, en des formes très différentes, en Grèce et est réapparue plusieurs siècles plus tard, reprise par les idées universalistes des Lumières, personnages occidentaux : « la démocratie a fini par apparaître comme le régime « normal » du politique, jusqu’à ce que n’en soit plus perçu son caractère quasi exceptionnel à travers époques et sociétés, ni sa fragilité, l’une et l’autre en faisant pourtant une véritable utopie »15.

Blondiaux et Sintomer16 expliquent que la démocratie est basée sur l’idéalisation des citoyen·ne·s et de leur pouvoir. Il est utopique de penser, selon ces deux auteurs, que tou·te·s les citoyen·ne·s peuvent librement s’exprimer dans un système démocratique et que ce dernier est véritablement au service de chaque citoyen·ne représenté·e comme faisant partie d’un groupe où tou·te·s sont égales et égaux. Dans les faits, la démocratie représentative actuellement encouragée est un système hiérarchique où les pouvoirs politique et économique jouent un grand rôle et où tou·te·s les citoyen·ne·s ne peuvent pas participer à parts égales. En Afrique, les disparité sociales et économiques font de la démocratie l’outil des privilégié·e·s, alors que les populations de régions éloignées ou faiblement lettrées et scolarisées peinent à participer à l’exercice et sont pénalisées par ces conditions d’obtention de fonds pour le développement de leur pays.

Ajoutons qu’à travers l’aide internationale au développement, la France projette une belle image : celle d’un pays qui prend ses responsabilités envers ses anciennes colonies et qui a leur bien-être à cœur. C’est sans compter les ententes bilatérales qui prévoient des investissements économiques qui permettront à des Français·es de travailler et à la France de faire fructifier son économie. Le développement est davantage profitable à la France qu’aux populations qu’elle prétend aider17.

Les conséquences sur le quotidien des Africain·e·s

La première des conséquences de ce discours néocolonialiste sur les Africain·e·s est un racisme persistant. Les Africain·e·s en sont particulièrement victimes lorsqu’elles et ils immigrent dans les pays occidentaux. Cela concerne aussi l’ancienne métropole elle-même, cette immigration étant une conséquence directe de la colonisation. En effet, en France, la Commission nationale consultative des droits de l’homme a jugé le niveau de racisme contre les personnes non blanches inquiétant en 2018. Les discours qui insinuent que les Occidentaux et Occidentales (blanc·he·s) sont supérieur·e·s puisqu’elles et ils sont en mesure de sortir les Africain·e·s de la pauvreté, les amènent à se considérer comme des citoyen·ne·s de second ordre, dépendant·e·s des capacités et du savoir-faire de l’Occident. C’est le point de vue de Thomas Sankara, pour qui la colonisation, entre autres par ses discours, a laissé les Africain·e·s croire qu’elles et ils étaient incapables de développer leurs propres pays. Selon Sankara18, les Africain·e·s, par manque de confiance en leurs capacités, entretiennent cette relation ainsi qu’une mentalité de dépendance envers la France et les autres anciennes métropoles19.

Il semble que la colonisation ait effectivement été préjudiciable à la façon dont les peuples africains se perçoivent eux-mêmes. La colonisation a également fait disparaître une partie de la culture traditionnelle africaine au profit de la culture coloniale francophone. Tel était d’ailleurs l’un des principaux objectifs des forces coloniales françaises : assimiler les Africain·e·s20 et de les « civiliser » au moyen de la culture française21. Aujourd’hui encore, cela laisse des traces. Actuellement, la langue la plus couramment parlée dans les anciennes colonies est le français. Dans la plupart de ces pays, l’éducation est encore dispensée en français. Il s’agit aussi de la principale langue d’expression commune et de scolarisation en Afrique22.

Réformer le système d’éducation?

Au moment de déclarer leur indépendance, les gouvernements des pays africains se sont retrouvés avec de nouveaux droits d’autodétermination, mais disposaient toujours de peu de ressources pour les appliquer et pour réformer leurs institutions. Ainsi, la plupart d’entre eux ont choisi de ne pas modifier en profondeur le système d’éducation, principalement par manque de ressources. Les enseignant·e·s africain·e·s ont été formé·e·s par la métropole en français et la multiplicité des différentes langues traditionnelles qui coexistent dans un même pays (parfois plus de dix) complexifie le changement de la langue d’enseignement. Ainsi, réformer le système d’éducation demanderait des ressources économiques, humaines et matérielles que les pays n’ont pas. Ces changements seraient également très coûteux et nécessiteraient une longue transition. Les gouvernements locaux ont préféré maintenir l’enseignement français puisque ce choix était plus simple et moins dispendieux et que leurs situations économiques étaient encore précaire. Également, il faut dire que les gouvernements des pays anciennement colonisés ont compris l’importance de la langue dans les relations de pouvoir. Ils sont conscients qu’ils ont intérêt à rester idéologiquement et culturellement proches de la France pour pouvoir bénéficier de son influence et de ses ressources. Le fait de conserver la langue française leur donne donc de meilleures opportunités avec leur ancienne métropole et les autres pays23.

L’influence des intellectuel·le·s africain·e·s apporte un éclairage différent sur cette décision. Au lendemain de l’indépendance, les élites africaines sont les premières à être appelées à se prononcer sur les réformes des pays nouvellement indépendants. Bien que les avantages à garder un fonctionnement sociétal semblable à celui de la période française soient réels et pèsent dans la balance, il ne faut pas oublier que les intellectuel·le·s qui prennent les décisions ont été pour la plupart formé·e·s en France. Elles et ils ont donc intégré la culture française, ses valeurs et ses idées, et font aussi partie de l’élite. Ce sont donc des Africain·e·s pour qui le système français a été synonyme de succès et de grands bénéfices. Plusieurs sont convaincu·e·s des vertus de ce système, bien que nombre d’entre elles et eux aient résisté, comme Thomas Sankara ou encore Patrice Lumumba au Congo. Plusieurs plaideront en faveur bénéfices du maintien d’un système français. Il faut comprendre ici la dynamique des relations entre ces élites et les colonisateurs. D’abord, les dirigeants tentaient de s’attirer le soutient des intellectuel·le·s en feignant un respect des traditions africaines et en offrant à cette élite des avantages, dont l’éducation à rabais. L’élite ainsi amadouée servait à adoucir le contact entre les pays colonisateurs et les colonisé·e·s. L’élite s’est donc divisée entre celles et ceux qui ont défendu le système d’éducation français et celles et ceux qui l’ont rejeté24. L’acceptation du système français par une partie de l’élite montre également comment la colonisation particulièrement longue et violente a pu avoir des effets insidieux sur la mentalité des gens qui l’ont subie.

Sur un plan plus pratique, mentionnons que, lorsque l’indépendance a été prononcée, l’UNESCO et la France participaient déjà au développement des anciennes colonies et finançaient la construction de plusieurs écoles. Entre autres, l’UNESCO a financé trois écoles supérieures dans les anciens territoires français nommées « écoles normales supérieures ». Situées à Brazzaville au Congo, à Abidjan en Côte d’Ivoire et à Yaoundé au Cameroun, elles ont ouvert leurs portes en 1961. Dans ces circonstances, il s’est avéré difficile pour les pays africains d’imposer les langues traditionnelles comme langues d’enseignement, d’autant plus qu’à l’ouverture de ces écoles, la formation des professeur·e·s était toujours dispensée en France, et ce, malgré les efforts déployés pour que les programmes soient légèrement adaptés aux réalités des étudiant·e·s africain·e·s25. Ces interventions de développement de l’UNESCO et de la France en matière d’accessibilité à l’éducation sont légitimées par l’importance qu’accorde l’ONU, dans les années 1960 et 1970, à l’éducation universelle. Ce terme est utilisé pour demander que tous les peuples aient accès à une éducation de qualité, ce qui encourage les gouvernements occidentaux et africains, par le fait même, à mettre en place des programmes d’éducation universels, c’est-à-dire occidentalisés partout dans le monde. Cette occidentalisation du développement en Afrique a ses conséquences sur l’identité des Africain·e·s et sur l’efficacité du développement, ce qui affecte également la qualité de vie.

La langue d’un pays est très étroitement liée à son identité. Pour la France, le fait de choisir la langue de sa colonie n’est pas neutre et constitue une entrave à la liberté de choix et à la liberté d’expression. Maintenir la langue des pays colonisateurs contribue à exercer une domination et à imposer une hiérarchie26. En poussant les Africain·e·s à utiliser la langue française, on sous-entend que cette dernière a plus de valeur et est plus appropriée que les langues traditionnelles. En faisant le choix, à la place des Africain·e·s, d’éduquer en français, les autorités francophones dénigrent les langues traditionnelles et formulent un jugement de valeur implicite à leur sujet, puisque le français est davantage relié à la France et à ses valeurs occidentales. La langue française est alors vue comme plus distinguée et plus riche, parce que les Français·es ne comprennent pas les langues traditionnelles et dénigrent l’héritage culturel qu’elles portent. Elles et ils souhaitent assimiler les Africain·e·s vers une culture vue comme supérieure, la culture française.

L’imposition du français s’est faite avec des mesures répressives et est synonyme de violence. La langue française est devenue un outil pour détruire la pluralité culturelle et linguistique en Afrique. Elle est également vue comme la seule langue compatible avec le développement économique. La destruction les cultures langagières et l’imposition de la langue des dominant·e·s sont des mesures dont ne pouvaient se passer les pays colonisateurs. Le colonialisme était d’abord une idée d’assimilation qui, elle-même, s’apparente à la violence contre l’identité d’un peuple27. Charles Nodier réplique en ces termes à celles et ceux qui ne voient en l’imposition du français en Afrique qu’une décision utilitaire:

C’est au nom de la civilisation qu’on insiste aujourd’hui sur l’entière destruction des patois. Détruire le bas-breton, dites-vous? Et de quels moyens se servirait-on pour y parvenir? Sait-on seulement ce qu’est une langue et quelles profondes racines elle a dans le génie d’un peuple et quelles touchantes harmonies elle a dans ses sentiments?28

De plus, cela sous-entend également que la culture africaine n’a pas à être mise en valeur et à être conservée. La langue est justement un moyen fort efficace de se définir par rapport aux autres. Ici, le français imposé définit d’emblée la relation entre le Blanc français ou la Blanche française et l’Africain·e et cette relation est teintée par la domination. La langue façonne les habitudes, les pensées, les jugements, les relations et les normes au sein d’une société29. Plus encore, la langue produit une culture. En acceptant ou en se faisant imposer la langue française, pendant la période coloniale comme après l’indépendance, les Africain·e·s se plient implicitement au partage d’une culture commune avec la France incarnée par la langue française30. Les conséquences sont particulièrement importantes pour les enfants qui apprennent le français dès leur plus jeune âge, entre autres, à l’école primaire. Puisqu’elles et ils sont en pleine construction identitaire, l’impact est d’autant plus grand sur leur perception identitaire à long terme, puisque le langage est le véhicule de la construction31 et la première institution sociale selon John Searle32.

Exclure les Africain·e·s du développement pour mieux contrôler

Le fait d’exclure les personnes locales du développement les met dans une position d’attente envers l’international. Elles et ils deviennent des acteurs passifs dans les réalisations des enjeux de leurs propres territoires. Vladimir Filippov explique le contrôle des ressources par un petit groupe d’élite français et la corruption des politicien·ne·s africain·e·s par différentes méthodes passant par les assassinats politiques, le chantage ou les agressions militaires. C’est ce qui permet à la France de garder la mainmise sur les ressources naturelles dont elle a besoin et de conserver les gouvernements africains en état de dépendance envers elle33. Cela crée d’abord un sentiment d’impuissance et d’infériorité et des frustrations à l’interne contre la gestion des gouvernements.

L’Afrique a toujours été un instrument pour d’autres enjeux. Des enjeux intérieurs : champ de manœuvre pour l’armée, financement de la vie politique française, approvisionnement en uranium et en pétrole. Des enjeux de politique internationale : réservoir de votes dans les institutions internationales, zone de transit pour le soutien au régime d’apartheid et à son programme nucléaire.34

Également, cela empêche les Africain·e·s d’avoir un sentiment de fierté pour leurs réalisations en tant que peuple. Pour Fanon35, la ou le colonisé·e doit prendre conscience de son pouvoir de se libérer et du fait que le colonisateur ou la colonisatrice ne lui est pas supérieur·e. Sans cette prise de conscience, l’oppression des colonisateurs et colonisatrices est trop lourde et empêche les Africain·e·s d’être véritablement indépendant·e·s. Plusieurs Africain·e·s ont cependant résisté, comme Thomas Sankara et le peuple burkinabé, Patrice Lumumba au Congo ou Joseph Ki-Zerbo au Burkina Faso, pour développer localement leur pays. Plusieurs initiatives de jeunes intellectuel·le·s et entrepreneur·e·s sont mises de l’avant au Burkina Faso, en Côte d’Ivoire, au Ghana et partout en Afrique pour développer plus localement le territoire. Ces projets et cette vision du développement sont appuyés par plusieurs intellectuel·le·s de partout dans le monde qui prônent un développement plus local, regroupant notamment le paradigme post-développementiste.

Sur un plan plus pratique, il est clair que le fait de ne pas impliquer les Africain·e·s dans le développement prévient la création d’emplois pour elles et eux, alors que les Occidentaux et Occidentales sont souvent appelé·e·s à travailler dans les pays du Sud moyennant de gros salaires qui, pour finir, ne viennent pas enrichir l’économie locale, puisqu’ils sont donnés à des Français·es qui retourneront majoritairement consommer en France, investissant dans l’économie française. Il en va de même pour les Chinois·es, les Américain·e·s, les Canadien·ne·s ou les Anglais·es, par exemple, qui sont payé·e·s pour travailler en Afrique dans plusieurs domaines comme dans l’extraction minière, l’aide humanitaire et le développement (comme entrepreneur·es, gestionnaires, médecins, infirmiers ou infirmières) ou alors pour les métiers de la construction quand vient le temps de reconstruire le pays après une catastrophe naturelle ou humaine ou de développer les infrastructures. La sécurité est souvent assurée également par des corps policiers ou militaires d’autres pays, majoritairement sous la direction de l’ONU. Des travailleurs et travailleuses étranger·ère·s sont souvent engagé·e·s pour faire ce type de développement et réinvestissent majoritairement l’argent de leur salaire dans l’économie de leur propre pays et non en Afrique. Les possibilités d’emplois pour les Africain·e·s sont donc réduites et cela nuit au développement économique des pays de ce continent. Le fait d’opter pour un développement plus endogène permettrait de miser sur les potentiels et les capitaux locaux, en plus de permettre aux Africain·e·s de reprendre leur pouvoir de décision et d’autodétermination36. Il s’agirait alors d’un système pensé et réalisé localement par les Africain·e·s, qui pourraient ainsi créer et réfléchir le développement selon leurs désirs et besoins l’utiliser comme moteur pour faire fonctionner l’économie et créer des emplois. Cette option redonne également du pouvoir aux gouvernements locaux qui, par le fait même, doivent prendre leurs responsabilités et répondre aux attentes et besoins de la population. Ceux-ci deviennent alors imputables de leurs décisions sur les questions de développement face à leur peuple (cela est particulièrement vrai en démocratie). Un développement endogène permettrait aussi d’impliquer tous les acteurs locaux, notamment les femmes, qui pourraient devenir des actrices de plus grande importance dans l’économie locale. Cela contribuerait à résoudre les problèmes d’égalité entre les hommes et les femmes puisque ces dernières pourraient être plus autonomes financièrement ainsi que plus épanouies et indépendantes dans leur quotidien37. À long terme, un développement plus endogène permet une meilleure appropriation des ressources, une plus grande indépendance et un développement plus efficace. Sur ce dernier point, soulignons qu’un tel développement en Afrique apporterait une meilleure qualité de vie pour les Africain·e·s qui pourraient être plus riches et avoir accès à des services sociaux et sanitaires de qualité qui amélioreraient leur vie en répondant à leurs besoins réels, et non à ceux des pays occidentaux. Joseph Ki Zerbo38 définit le concept de développement endogène en expliquant que le développement est en fait l’auto-développement, dans l’optique où il répond aux besoins, aux réalités et aux intérêts des pays d’Afrique. Le développement doit passer par des choix économiques et culturels faits par et pour les Africain·e·s.

Actuellement, les défis sont nombreux. Bien que les choses changent progressivement, le développement est encore contrôlé et mis en action par les pays occidentaux, ce qui ne répond pas aux besoins des Africain·e·s. De plus, l’Occident se montre opportuniste en utilisant sa relation de pouvoir à son avantage dans ses négociations commerciales et économiques avec les États africains qui sont, quant à eux, pris avec des dettes qu’ils peinent à rembourser en raison des taux d’intérêt très élevés et de leur manque de pouvoir commercial à l’international.

Conclusion

Les discours néocolonialistes sont chose courante pour la France depuis l’indépendance. Ils sont particulièrement visibles dans les discours sur le développement où l’on montre les Africain·e·s comme étant dépendant·e·s de l’expertise de l’ancienne métropole pour se développer. À travers ces discours, on insinue également que les valeurs occidentales sont universelles, qu’elles doivent être appliquées en Afrique puisqu’elles sont les seules qui soient acceptables, qu’elles apportent du positif, nonobstant la culture ou l’histoire de l’endroit où on souhaite les voir partagées. L’adhésion à ces valeurs constitue un prérequis pour obtenir de l’aide de la part de la communauté internationale. Plus encore, on observe que les discours néocolonialistes et la colonisation ont eu un impact néfaste sur la construction identitaire et la culture des Africain·e·s, entre autres par l’imposition de la langue française. Ils ont également eu un impact sur les relations entre les Occidentaux et Occidentales et les Africain·e·s qui sont teintées d’une domination du premier groupe sur le second, ce qui crée du racisme, parfois systémique, en plus de pousser les Africain·e·s à s’autodéfinir comme étant inférieur·e·s aux peuples occidentaux.

Le néocolonialisme nuit à la diversité. Par l’imposition de valeurs occidentales présentées comme universelles, le néocolonialisme aplanit la diversité. De plus, par le racisme qui se dégage des discours coloniaux, la diversité est freinée. Le néocolonialisme répond à la diversité par la violence et la domination. Il réprime au profit d’une homogénéité ethnique et culturelle répondant aux critères établis par ce courant imposant une fausse hiérarchie entre les différentes ethnies et cultures qui brime les droits des individus, le vivre ensemble et la paix sociale.

L’une des solutions pour mettre fin au néocolonialisme en Afrique passe par le développement endogène. En effet, impliquer davantage les gouvernements locaux et la population locale dans le développement de leurs pays aiderait les Africain·e·s à reprendre du pouvoir dans leurs relations avec la communauté internationale et à éliminer la domination qui les caractérise. De plus, le fait d’impliquer les gens locaux permettrait de développer un sentiment de fierté et une identité nationale qui leur est propre, ce qui serait positif pour leur perception d’eux et d’elles-mêmes, en plus de créer des emplois et une meilleure participation à l’économie locale. Il semble donc que de miser sur les acteurs locaux et actrices locales soit une bonne solution pour contrer le néocolonialisme en Afrique. Le développement endogène est de plus en plus discuté dans les instances internationales. Il y a donc espoir que les pratiques en ce domaine évoluent vers quelque chose de plus adapté aux contextes africains.

1 Just-Jean Etiene Roy, Histoire des Colonies françaises, et des établissements français, en Amérique, en Afrique, en Asie et en Océanie, Tours : A MAME et Cte, 1856.

2 Lorraine Decléty, « Le ministère des colonies », Livraisons d’histoire de l’architecture, n° 8, 2004 : 23-39. doi.org/10.3406/lha.2004.978.

3 Jean Capelle, L’éducation en Afrique noire à la veille des indépendances (1946-1958), Paris : Karthala, 1990.

4 Maurice Houis et Remi Role Richard, Intégration des langues africaines dans une politique d’enseignement, Paris : Agence de coopération culturelle et technique, UNESCO, 1977. unesdoc.unesco.org/images/0004/000467/046751FB.pdf.

5 Harry Gamble, « La crise de l’enseignement en Afrique Occidentale française (1944-1950) », Histoire de l’éducation, vol. 128, 2010 : 129-162. doi.org/10.4000/histoire-education.2278.

6 Paule Brasseur, « À propos du Congrès de l’évolution culturelle des peuples coloniaux », Journal des africanistes, vol. 49, n° 2, 1979 : 143-150. doi.org/10.3406/jafr.1979.2218.

7 Fanny Colonna, Instituteurs algériens, 1883-1939, Paris : Presses de la FNSP, 1975, p.10.

8 Arturo Escobar, Encountering development: The making and unmaking of the third world, Princeton : Princeton University Press, 1994.

9 Christine Verschuur, Isabelle Guérin et Hélène Guétat-Bernard (éds.), Sous le développement, le genre, Marseille : IRD Éditions, 2015.

10 Serge Latouche, Vers une société d’abondance frugale : Contresens et controverses sur la décroissance, Paris : Mille et une nuits, 2011.

11 Rita Abrahamsen, Disciplining Democracy: Development Discourse and Good Governance in Africa, Londres : Zed Books, 2000.

12 Ibid.

13 Jack Goody, « Démocratie, valeurs et modes de représentation », Diogène, vol. 206, n° 2, 2004 : 6-22. doi.org/10.3917/dio.206.0006.

14 Ibid.

15 Jacqueline Barus-Michel, « La démocratie dans tous ses états », Le Journal des psychologues, vol. 247, n° 4, 2007 : 18-22. doi.org/10.3917/jdp.247.0018.

16 Loïc Blondiaux et Yves Sintomer, « L’impératif délibératif », Rue Descartes, vol. 63, n° 1, 2009 : 28-38. doi.org/10.3917/rdes.063.0028.

17 Gérard Azoulay, « Les nouvelles formes de l’aide publique au développement et l’éventuel « retour de l’État » dans les pays d’Afrique subsaharienne », Mondes en développement, vol. 153, n° 1, 2011 : 57-70. doi.org/10.3917/med.153.0057.

18 Thomas Sankara (1949-1987) était le chef d’État de la Haute-Volta rebaptisée Burkina Faso pendant son mandat de 1983 à 1987. Il est le père de la première révolution burkinabée et fut très important pour l’émancipation nationaliste du Burkina Faso et, plus largement, de l’Afrique, croyant que le continent devait acquérir plus d’autonomie et mettre fin à la domination des anciennes métropoles sur l’Afrique.

19 Thomas Sankara, « Le Burkina et l’école nouvelle, discours de Thomas Sankara (février 1986) », thomassankara.net, 2019.  www.thomassankara.net/burkina-lecole-nouvelle-discours-de-thomas-sankara….

20 Georges Hardy, Une conquête morale. L’enseignement en AOF, Paris : L’Harmattan, 2005.

21 Gary Wilder, The French Imperial Nation-State. Negritude and Colonial Humanism between the Two World Wars, Londres; Chicago : The University of Chicago Press, 2005.

22 Voir à ce propos : Baptiste Beck, Richard Marcoux, Laurent Richard et Alexandre Wolff, Estimation des populations francophones dans le monde en 2018. Sources et démarches méthodologiques, Observatoire démographique et statistique de l’espace francophone (ODSEF), Québec : Université Laval, 2018. www.odsef.fss.ulaval.ca/la-langue-francaise-2018.

23 Pascal Bianchini, École et politique en Afrique noire : sociologie des crises et des réformes du système d’enseignement au Sénégal et au Burkina Faso, 1960-2000, Paris : Karthala, 2004.

24 Kader Fall, 1953, « Problème de l’élite en Afrique Noire », Présence Africaine, vol. 14 n° 1, 1953 : 33-39. doi.org/10.3917/presa.014.0033.

25 Laurent Manière, « La politique française pour l’adaptation de l’enseignement en Afrique après les indépendances (1958-1964) », Histoire de l’éducation, vol. 128, 2010 : 181-183, histoire-education.revues.org/2281.

26 Martine Abdallah-Pretceille, « Langue et identité culturelle », Enfance, vol. 45, n° 4, 1991 : 305-309. doi.org/10.3406/enfan.1991.1986.

27 Jérémie Kouadio N’Guessan, 2007, « Le français : langue coloniale ou langue ivoirienne? », Hérodote, vol. 126, n° 3, 2007 : 69-85. doi.org/10.3917/her.126.0069.

28 Charles Nodier cité dans ibid., p. 70.

29 Patrick Charaudeau, « Langue, discours et identité culturelle », Ela. Études de linguistique appliquée, vol. 3-4, n° 123-124, 2001 : 341-348. www.cairn.info/revue-ela-2001-3-page-341.htm.

30 Maurice Houis et Remi Role Richard, 1977, op.cit.

31 Charlotte Epstein, « Constructivism or the Eternal Return of Universals in International Relations. Why Returning to Language is Vital to Prolonging the Owl’s Flight », European Journal of International Relations, vol. 19, n° 3, 2013, p.502. doi.org/10.1177/1354066113494669  

32 John R. Searle, The Construction of Social Reality, New York : The Free Press, 1995 : 59-60.

33 Vladimir Folippov, « Françafrique and Ethics in International Relations », International Relations, vol. 17, n° 2, 2017 : 402-415. doi.org/10.22363/2313-0660-2017-17-2-402-415.

34 Hervé Sciardet, « De la Françafrique à la mafiafrique », Mouvements, vol. 3, n° 21-22, 2002 : 9-14. doi.org/10.3917/mouv.021.0009

35 Frantz Fanon, Les Damnés de la terre, Paris : La Découverte, 2002.

36 Gilbert Rist, Le développement. Histoire d’une croyance Occidentale, Paris : Presses de la Fondation nationale des Sciences politiques, 2001[1996].

37 Sylvia Chant, « Women, girls and world poverty: empowerment, equality or essentialism? », International Development Planning Review, vol. 38, n° 1, 2016.  doi.org/10.3828/idpr.2016.1

38 Joseph Ki-Zerbo, « La natte des autres : pour un développement endogène en Afrique », Actes du colloque du Centre de recherche pour le développement endogène, Bamako, Paris : Karthala CODESRIA, 1992.

Les cigares de Daniel Ortega : une industrie socialiste?

Les cigares de Daniel Ortega : une industrie socialiste?

La consommation de tabac est antédiluvienne. Sa production industrielle est plus récente. La montée du capitalisme a mené une contestation qui s’est cristallisée dans les idées de Karl Marx. Cela dit, même si de nombreux régimes politiques se réclament du marxisme, la plupart n’incarnent cependant pas une transformation radicale de l’économie. C’est ce que ce texte d’opinion tente d’illustrer, en abordant justement la production de tabac au Nicaragua, ce pays qui a connu la révolution socialiste sandiniste en 1979 et qui peine, de nos jours, à se montrer comme représentant toujours les idéaux de cette dernière.

En effet, le Nicaragua a, dans la dernière année, fait la manchette, avec des manifestations massives contre la présidence de Daniel Ortega. À l’occasion du 40e anniversaire de la révolution sandiniste, la légitimité du régime est remise en question, en dépit de son discours gauchiste proche de celui des ex‑présidents Hugo Chavéz, Lula ou encore Evo Morales. L’économie du Nicaragua est tout à fait subordonnée au libre marché plutôt qu’à une planification économique quelconque ou à tout autre système alternatif. Certaines mauvaises langues affirmeraient même que ce qui resterait de sandinistes en serait venu à adopter le néolibéralisme tout en maintenant un socialisme de façade, contradiction qui démontrerait qu’Ortega s’accroche désespérément au pouvoir, faisant fi des beaux principes jadis défendus : « sauver » la révolution sandiniste de 1979, influencée par le mouvement mené dans les 1930 contre l’Impérialisme étatsunien par Augusto Sandino, quoiqu’à un niveau très superficiel. Pour le Nicaragua, Cuba incarne toujours la Mecque révolutionnaire des Amériques. Cuba est, comme le Nicaragua, un important pays producteur de cigare. Dans cet article, nous nous pencherons sur l’industrie du cigare au Nicaragua et nous nous interrogerons sur le caractère « socialiste » de cette dernière, qui accuse pourtant une forte présence d’intérêts et de savoir‑faire cubains.

Dès les premiers jours de notre passage à Managua, nous avons croisé dans notre hôtel bon marché plusieurs groupes de Cubain·e·s qui venaient acheter de grandes quantités d’électroménagers au Mercado del Oriente, bazar réputé autant pour la vente d’articles en quantité phénoménale et d’origine parfois obscure que pour ses pickpockets et son ambiance électrisée. Ces visiteur·e·s de l’île communiste des Caraïbes allaient et venaient au marché, entassés dans la boîte d’un pick-up, entre congélateurs, réfrigérateurs, téléviseurs, pièces de vêtements et autres articles que l’on trouve difficilement accessibles sur l’île. De nombreux articles autrement difficiles à trouver à Cuba, soit en raison de l’embargo, soit en raison de la double économie du pays et du rationnement de l’État, étaient ainsi amenés du Nicaragua.

Cela dit, il ne s’agit pas de la seule manière dont ces camarades cubains font des affaires au Nicaragua. L’industrie du cigare existe à Estelí depuis près de 70 ans. Le pays s’était d’ailleurs démarqué comme un important exportateur de tabac sous la dynastie Somoza, et l’industrie a fait un pas en avant grâce à sa nationalisation avec la révolution de 1979. Depuis, de nombreux entrepreneurs venus de Cuba ont participé activement à l’expansion de l’industrie du cigare. Les investissements étrangers y ont également contribué de manière importante à partir de l’année 2000, après la fin de la guerre civile et la libéralisation de l’économie du pays. À ce jour, une grande partie des investissements proviennent de Cuba et des États‑Unis.

Le tabac est une plante indigène des Amériques que les autochtones utilisent depuis des siècles pour les cérémonies religieuses et pour ses propriétés médicinales, fumé ou prisé. Il est à noter que cet usage n’a rien à voir avec celui qu’on en fait aujourd’hui avec la cigarette ou du vapotage. De nos jours, la consommation de tabac, par ailleurs ostracisée jusqu’au ridicule, est le résultat de sa commodification. En effet, c’est après sa découverte dans les Amériques et à l’occasion de la révolution industrielle que le tabac a commencé à être commercialisé sous forme de cigarette à travers le monde. Cette commercialisation a ensuite mené à sa consommation effrénée et abusive.

L’industrie des cigares a été lancée par le Cubain José Orlando Padrón en 1970. La même année se sont aussi installées de grandes entreprises étatsuniennes. En 1977, près de 10 millions de cigares ont été fabriqués. Toutefois, cette production a été interrompue par la révolution sandiniste et par l’embargo des États-Unis qui a duré de 1980 à 1990. Sous le gouvernement sandiniste, des entreprises nicaraguayennes ont repris, pendant un certain temps, leurs activités sur le marché : Cubanica, Nicaragua Cigars, La Nave et Padrón Cigars. Néanmoins, l’industrie a surtout pris de l’expansion à partir du début du présent millénaire1.

En 2015, la production de tabac au Nicaragua, dominée par le cigare, était menée à bien par 65 entreprises, dont 15 locales (environ 15 % de la production), 20 étrangères exploitants les zones franches (environ 30 % de la production) et 30 fermes familiales (environ 45 % de la production)2. Cette production recevait, en 2013, un financement totalisant près de 120 millions de dollars3 de la part des banques comme Banpro, cette dernière a été fondée en 1991 au lendemain de la libéralisation de l’économie du pays, et d’entreprises comme la Drew Estate Tobacco Company, fondée par des entrepreneurs étatsuniens à Estelí en 19984. L’industrie employait, en 2013, près de 70 000 personnes (de manière directe et indirecte) et avait connu une augmentation de 318 % depuis 20095. Selon le Centro de Trámites de Exportación (CETREX), le montant des exportations serait passé de 1 623,2 millions de dollars à 1 872,5 millions de dollars entre 2012 et 2013.

À Estelí seulement, 150 000 personnes bénéficieraient des retombées résultant de la présence de l’industrie6. Enfin, 60 % de la production serait destinée aux États-Unis7. En 2018, le Nicaragua était également en tête de file des exportateurs de cigares vers ce pays (263,7 millions de cigares), ce que ne manque pas de rappeler la Chambre de commerce américaine du Nicaragua (Cámara de Comercio Americana de Nicaragua AMCHAM) dans sa revue mensuelle. Sur la première page de la revue en question, une carte du Nicaragua fardée des couleurs du drapeau américain nous laisse comprendre les intérêts représentés. Le Nicaragua y est décrit comme le « roi du cigare »8. La qualité de ces cigares serait excellente, en grande partie en raison du sol, et le rapport qualité‑prix est bien meilleur que dans les pays où l’industrie se caractérise par un monopole ou un quasi‑monopole, affirme la revue. On souligne aussi le peu de restrictions au commerce et aux investissements dans le pays. En somme, ce sont là toutes les caractéristiques d’une économie néolibérale. Enfin, même si l’industrie souffrait de sanction de la part des États-Unis, elle reste la moins affectée par l’instabilité actuelle9.

Nous avons eu l’occasion de visiter l’une des fabriques de cigares d’Estelí. Selon notre guide, Rodrigo, la ville compte environ 120 fabriques, dont les plus grandes emploient entre 1000 et 2000 personnes et les plus petites, entre 200 à 300 personnes. Celle que nous avons visitée était de la seconde catégorie. Les cigares sont assemblés par des couples composés d’une femme et d’un homme. L’homme se charge de compresser le fourrage, tandis que la femme roule le cigare dans la fine feuille qui en recouvre l’extérieur. L’homme place ensuite ces derniers dans un compresseur manuel, appareil que notre guide nous a permis de voir en action. Le tabac est cultivé, nous dit Rodrigo, de novembre à avril, mais les cigares sont produits toute l’année, le processus de fumage, de fermentation et de séchage s’étendant sur plusieurs mois.

« La majorité des fabriques est de propriété privée et les coopératives sont l’exception à la règle », nous explique Rodrigo. Les conditions de travail sont quand même plutôt bonnes, avec des journées de huit heures, deux pauses d’une demi-heure et une heure de dîner. La fabrique que nous avons visitée appartient à un Cubain. Rodrigo nous a fait remarquer son pick-up qui passait à toute allure dans les étroites ruelles d’Estelí. Ces fabriques représentent tout de même du capitalisme, à petite échelle, certes, et au visage humain, avec une conscience sociale, dans une certaine mesure, mais du capitalisme quand même. Avec l’implication des Cubain·e·s dans l’industrie, il y a lieu de se demander si le Nicaragua ne serait pas un lieu hybride qui permettrait à Cuba de faire un peu de capitalisme hors de son île, sans pour autant collaborer avec les impérialistes, le gouvernement d’Ortega maintenant un discours très nationaliste et anti-gringo10.

Le revers de la médaille : les États-Unis accaparent l’industrie du cigare au Nicaragua et restent le plus important consommateur du produit en question. Les Nicaraguayen·ne·s fument très peu, et encore moins le cigare. Autre fait intéressant, les cigarettes vendues au Nicaragua sont surtout fabriquées au Honduras et, parfois, au Costa Rica. De plus, certaines compagnies disposent de droit de propriété intellectuel sur les cigares une fois la couronne de marque apposée. Lorsque cette dernière est présente, il n’est plus possible pour la fabrique de les vendre elle-même. Cela dit, le même cigare, sans couronne, se vend pour un dollar plutôt qu’au prix exorbitant de la marque. 

En somme, si on s’intéresse spécifiquement à l’industrie du tabac au sein de la République du Nicaragua, qui est désormais un état fardé d’un socialisme de surface, force est de constater les problèmes qui minent cette industrie et qui rendent difficilement concevable la socialisation de ses moyens de production. Le premier obstacle à une telle réalisation serait le statut de « commodité » du tabac. La deuxième serait le cadre totalement néolibéral au sein duquel l’industrie s’épanouit, en dépit de la décennie d’embargo qui avait stimulé, pendant un certain temps, des industries nationales à proprement parler. Enfin, force est de reconnaître que les bonnes conditions de travail au sein des fabriques nous contraignent de reconnaître au Nicaragua le mérite d’un certain « visage humain », néanmoins assombri par la répression qui a récemment fait rage, et qui devra faire l’objet d’un autre article.

Photo : Alexandre Dubé-Belzile

1 Ivania Sofía López Merlos et Orlando Antonio Zelaya Martinez, Comportamiento de las exportaciones de tabaco artesanal en Nicaragua en el periodo 2009-2013, Universidad Nacional Autónoma de Nicaragua, 2015, pp. 13-14. repositorio.unan.edu.ni/3893/

2 Ibid., pp. 17-18.

3 On parle de dollars des États-Unis.

4 Ibid., pp. 27-28.

5 Ibid., p. 35.

6 Ibid., p. 36.

7 Ibid., p. 37.

8 Roberto L. Fonseca, « Nicaragua, nuevo Rey de los puros en EE.UU. », Business : Camara de Comercio Americana de Nicaragua, vol. 22, n° 107, juin 2019, p. 10.

9 Analía Llorente, « Cómo se convirtió Nicaragua en uno de los principales productores de tabaco de América Latina », BBC News Mundo, 10 août 2018. www.bbc.com/mundo/noticias-america-latina-44035162

10 « Gringo » est une expression le plus souvent péjorative utilisée een Amérique latine pour désigner un nord-américain.

Quelle ville pour demain? L’espace urbain comme lieu de la transition socioécologique

Quelle ville pour demain? L’espace urbain comme lieu de la transition socioécologique

Cet article a été publié dans le recueil Vivre le réel : penser la transition écologique de L’Esprit libre. Il est disponible sur notre boutique en ligne ou dans plusieurs librairies indépendantes.

En mars 2018, à la suite d’une rencontre de trois jours en Alberta, dix organismes internationaux signaient la Déclaration d’Edmonton en faveur du développement de la recherche pour outiller les villes face aux changements climatiques1. Durant cette conférence, mairesses et maires, chercheuses et chercheurs ainsi que représentantes et représentants des instances internationales se sont réuni·e·s pour tenter de mieux comprendre le rôle et les possibilités des villes dans le cadre d’une transition écologique et sociale centrée sur les enjeux climatiques. C’était l’occasion pour des actrices et des acteurs des municipalités d’un peu partout à travers le monde de prendre conscience de la nécessité d’entamer des transformations pour faire face à la crise climatique actuelle. Ce constat est arrivé plus tardivement pour la classe politique municipale du Québec, soit il y a à peine quelques mois. « Vous êtes les élu[·e·]s de minuit moins une », s’est exprimée la titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les changements climatiques Catherine Potvin lors d’une rencontre de l’Union des municipalités du Québec en mars 20192.

Devant ces initiatives et ces réactions, il apparaît évident que la ville sera appelée à jouer un rôle de premier plan dans le cadre des transformations socioécologiques à venir. Selon Statistique Canada, les chiffres du recensement de 2016 montrent que 81,3 % de la population du pays habite dans une zone urbaine3. C’est dire que l’essentiel de la pollution et de la consommation de ressources et d’énergie provient des villes. Celles-ci tendent également à être le théâtre d’importantes inégalités sociales dont les effets sont exacerbés par les conditions actuelles de développement urbain. Ce constat nous place devant une réponse, voire une opportunité inespérée : si la lutte aux changements climatiques veut enrayer les problèmes et les iniquités sociales, alors cette transition socioécologique doit passer par la ville, par une redéfinition du cadre de développement social urbain. Très juste, l’intellectuel français François Euvé exprime brillamment cette nécessité d’associer la justice sociale à la transition écologique :

La transition écologique est indissociable d’une transformation sociale qui place au centre le principe de solidarité. Écologie et justice ne sont pas deux priorités concurrentes, car l’une ne peut aller sans l’autre. Rappelons que la science de l’écologie met en exergue la notion de relation. Les organismes sont liés à leur environnement et se développent en interdépendance. Il en est de même pour les personnes et les sociétés4.

La question se pose alors : comment réussir cette transition socioécologique à partir de la ville? Comment la ville, dans sa spécificité, ses enjeux et ses possibilités, peut-elle permettre de lancer cet immense chantier et tenir ses promesses d’un monde plus juste et en phase avec l’environnement? Des initiatives naissent dans les villes, peu importe qu’elles soient petites, moyennes ou grandes. Derrière ces expériences se cachent des enseignements qui permettent de comprendre comment l’urbanité est un terreau fertile pour une éventuelle transition socioécologique.

L’histoire d’un Anglais au Pakistan : la naissance des villes en transition

Pour bien comprendre les possibilités de transformations sociales et écologiques offertes par l’espace urbain, il faut remonter aux sources d’un mouvement beaucoup plus vaste, celui des villes en transition. Dans le petit monde de la transition et du développement des communautés durables, Rob Hopkins fait figure de véritable célébrité. L’homme doit sa réputation à la publication de son Manuel de transition5. Étoffé et accessible, l’ouvrage en question propose une feuille de route pour permettre à n’importe quelle communauté d’effectuer sa transition vers un monde résilient et sans pétrole.

Hopkins doit l’idée de son manuel à un voyage qu’il a effectué en 1990. Quittant son Angleterre natale, il se rend dans la vallée de Hunza, dans le nord du Pakistan. Émerveillé par le paysage et le rythme de vie de la population locale, le Britannique est rapidement frappé par un détail : la communauté locale semble totalement indépendante du reste du monde. De la gestion des déchets à l’alimentation en passant par l’agriculture, la Hunza de l’époque s’organisait en fonction de son environnement et des besoins de sa population. Hopkins entrevoit clairement les avantages que peut représenter la résilience pour cette communauté : « Si (à cette époque) la vallée de Hunza s’était retrouvée coupée du reste du monde et des autoroutes de camions remplis de produits de l’économie mondiale, elle se serait très bien débrouillée6. »

C’est à partir de cette expérience que se développe la philosophie du futur mouvement des villes en transition. La vision d’Hopkins est simple et repose sur deux éléments. D’abord, il est essentiel de revoir notre dépendance aux énergies fossiles et à l’économie mondialisée. L’auteur du Manuel de transition s’appuie sur le principe du pic pétrolier pour justifier la nécessité de s’émanciper du pétrole. Ce concept renvoie à l’idée que la société industrielle va un jour atteindre la limite de la quantité de pétrole à bas prix qu’elle peut extraire du sol – si ce n’est pas déjà fait, comme l’avancent certain·e·s7. À partir de ce moment, le prix du pétrole va constamment augmenter au fur et à mesure que les réserves mondiales vont s’épuiser. Dans cette perspective, tous les produits de la vie courante qui reposent sur le pétrole vont voir leur prix augmenter. Le coût du transport risque d’exploser et, dans le contexte d’une économie mondialisée où l’importation et l’exportation jouent un rôle crucial pour l’approvisionnement des villes, les denrées alimentaires vont devenir de plus en plus difficiles à acquérir à un prix raisonnable. Cette situation ne manquera pas d’avoir de graves conséquences sur les populations vulnérables. Pour Hopkins, l’importance de cesser la consommation de carburants fossiles s’inscrit également dans une volonté de réduire l’impact des sociétés humaines sur le climat. Diminuer l’usage d’énergies fossiles signifie moins de gaz à effet de serre et d’agents polluants dans l’atmosphère.

Mais Rob Hopkins n’est pas un pessimiste. Face à un scénario catastrophique qui entrevoit une destruction irrémédiable de l’environnement et un creusement des inégalités sociales, il propose une solution qui constitue le deuxième aspect de sa philosophie : mettre en place des communautés résilientes. Comme le souligne l’auteur dans l’introduction de son manuel, la résilience « fait référence à l’aptitude d’un système, de l’échelle des individus à celle des économies entières, à maintenir son intégrité et à continuer de fonctionner sous l’impact de changements et de chocs provenant de l’extérieur8 ». À l’image de ce qu’il a vu dans la Hunza en 1990, Hopkins propose de développer des villes et des villages, des espaces urbains, qui, sans être isolés, seront autonomes et capables de faire face aux défis climatiques actuels et à venir. Avec cette idée en poche, Hopkins a décidé de concrétiser sa philosophie dans la réalité. À travers son enseignement de la permaculture9, il a mis sur pied quelques initiatives de transition au début des années 2000. En 2006, la petite localité de Totnes en Angleterre devient la première ville à entamer sa transition socioécologique selon les préceptes de Hopkins : le mouvement villes en transition vient de naître.

L’histoire de Rob Hopkins et de son Manuel de transition montre d’une manière éclairante la nécessité de transformer nos communautés, mais aussi la manière de s’y prendre. Astuces pour mobiliser une communauté, feuille de route pour entamer la transition et théories sur la résilience figurent dans les grands titres de l’ouvrage. Mais ce que cette idée de la transition socioécologique nous montre de plus enrichissant, c’est que la possibilité de transformer la ville n’appartient pas exclusivement aux autorités urbaines ou aux associations municipales. Chacune et chacun, dans sa communauté, peut faire une différence et contribuer à une transformation de sa communauté vers un modèle plus équitable et écologique.

Des idées et des enjeux : exemples concrets de la transition urbaine au Québec

Inlassablement, le mouvement villes en transition suggère une approche locale pour s’attaquer au défi de la transition socioécologique. Hopkins lui-même soutient qu’il est inévitable de « faire petit » afin de favoriser le plus possible le développement de notre capacité « à produire localement les choses que nous pouvons produire localement10 ». À partir de cette perspective, voyons quelles initiatives se développent au Québec. Depuis plusieurs années déjà, des idées concrètes se mettent en place dans les espaces urbains québécois afin de favoriser la transition socioécologique. Notamment, les domaines de l’alimentation, de l’urbanisme et du développement social se trouvent au cœur des expériences actuelles les plus fructueuses.  

L’expérience alimentaire

Notre façon de nous alimenter constitue une formidable opportunité de changer nos manières de vivre et de consommer dans l’espace urbain. L’enjeu alimentaire, même dans les plus grandes villes du Québec, représente un défi de taille. Dans les quartiers qui reçoivent l’épithète de « désert alimentaire », la faible présence de ressources (que ce soit des commerces ou des organismes de redistribution des denrées) et la condition économique de la population rendent difficile l’accès à la nourriture. Malgré tout, il existe des initiatives locales qui viennent répondre à cette situation de façon originale.

L’une de ces initiatives est le frigo communautaire. Installé dans les locaux d’un organisme communautaire ou d’un autre lieu public, il met à disposition de la population des aliments frais et sains. Relevant souvent d’un partenariat entre des organismes ou des commerces locaux, le contenu du frigo est entretenu par une équipe de bénévoles ou un comité. Dans l’arrondissement montréalais de Mercier–Hochelaga-Maisonneuve, les frigos communautaires sont monnaie courante. « Le frigo communautaire, mis sur pied par un mouvement citoyen, répond au besoin de base de se nourrir convenablement en plus de freiner le gaspillage alimentaire », selon Ariane Carpentier, intervenante sociale dans le quartier11. De fait, enrayer le gaspillage alimentaire et répondre à une demande de la population avec des produits locaux devient un moyen efficace de conjuguer conscience écologique et nécessité sociale.

Bien évidemment, une initiative de redistribution comme les frigos communautaires ne répond pas pleinement à l’enjeu alimentaire de la transition socioécologique. Il est aussi nécessaire de revoir notre manière de produire et de s’approvisionner en aliments, à l’instar de la municipalité de Saint-Bruno-de-Montarville en mars 2017. En effet, depuis quelques années, la population montrait « un intérêt marqué pour les enjeux liés à l’achat et à l’approvisionnement local ainsi qu’aux saines habitudes de vie12 ». Cette volonté populaire pour une nouvelle forme de système alimentaire a donné naissance à la politique « ville nourricière » de la municipalité qui vise à « recueillir les connaissances nécessaires pour proposer et mettre en œuvre des initiatives pour faire évoluer la municipalité vers un système alimentaire durable13 ». On assiste alors à une véritable réorientation de l’approvisionnement et de la production alimentaire d’une communauté en faveur de la volonté et des désirs de la population. Le déploiement de la politique alimentaire a suscité l’apparition de nouvelles initiatives, comme l’installation de ruches urbaines par un organisme jeunesse ou une collecte de surplus agricoles en faveur des moins nantis. Ces initiatives trouvent leur origine dans la transformation du rapport de la population avec son environnement et son approvisionnement alimentaire14

Dans un de ses récents ouvrages, Rob Hopkins lui-même témoigne du développement de l’agriculture urbaine montréalaise. À propos du Sommet de l’agriculture urbaine de Villeray en 2012, l’auteur souligne que « le but est de trouver comment favoriser en ville une agriculture qui dépend moins du pétrole, rassemble les gens, les soigne et les rapproche de la nature15 ». Face à cette réappropriation citoyenne de l’espace urbain et de la production, on voit apparaître des initiatives comme les Incroyables Comestibles. Né en Angleterre, ce mouvement fait la promotion de « l’agriculture urbaine participative en invitant les citoyen[·ne·]s à planter partout où c’est possible et à mettre les récoltes en partage16 ». Cette initiative de réappropriation de l’espace en faveur de la population et de l’alimentation prend de l’ampleur au Québec, et ce, bien en dehors de la ville de Montréal. Au Québec, les Incroyables Comestibles fleurissent de Rimouski à Sherbrooke en passant par Alma, Trois-Rivières et Thetford Mines17. Force est de constater que le retour à une production alimentaire locale a le vent dans les voiles sur le territoire québécois. C’est d’ailleurs ce qui fait la force des deux dernières initiatives : elles permettent de repenser l’approvisionnement alimentaire des communautés à la source tout en rapprochant la production des lieux de consommation.   

L’urbanisme autrement

Entre la difficulté d’avoir accès à des espaces verts, l’accent mis sur la voiture dans l’organisation des voies de circulations ou la lutte aux îlots de chaleur, la transformation de l’expérience urbaine peut être à la fois la cause et la solution des iniquités sociales et écologiques. Le Québec propose d’ailleurs d’ambitieuses initiatives pour faire face à cet enjeu.

L’une de ces initiatives, de plus en plus populaire, est l’urbanisme participatif. Le Centre d’écologie urbaine de Montréal (CÉUM) propose une démarche en six temps qui « insiste sur l’importance de la participation citoyenne pour créer des milieux de vie plus humains qui répondent aux besoins de la population18 ». À travers des rencontres et des consultations publiques, ce processus invite les citoyennes et les citoyens à partager leurs expériences quotidiennes du milieu pour compléter l’expertise professionnelle19. L’urbanisme participatif permet ainsi d’avoir un impact concret sur l’environnement immédiat de la population en l’incluant davantage dans le processus de décision et d’aménagement. Bien entendu, ce type de projet nécessite la collaboration des élu·e·s, mais l’initiative citoyenne demeure au cœur de la mise en place de projets d’urbanisme participatif. Au Québec, on retrouve plusieurs exemples de projets en ce sens, comme la consultation pour les aîné·e·s de Plessisville, le développement de la mobilité durable dans le quartier Saint-Sauveur de Québec ou encore le woonerf20du quartier montréalais Saint-Henri21. Cette approche dans l’élaboration des milieux de vie oblige l’administration municipale et les spécialistes de l’aménagement à tenir compte de la réalité quotidienne de la population tout en favorisant le dialogue démocratique entre les membres du projet22

Revoir l’aménagement urbain de la ville, dans une perspective de transition socioécologique, passe également par la mise en place et le développement d’espaces verts. C’est bien connu, la présence d’espaces verts dans un quartier améliore la santé physique et mentale tout en favorisant l’activité physique et les relations sociales23. Les ruelles vertes sont un exemple concret des possibilités qui s’offrent aux citoyennes et citoyens pour construire des milieux de vie agréables. Apparues dans le paysage montréalais dans les années 1990, les ruelles vertes composent aujourd’hui 14,5 % des ruelles de la métropole24. Ce type d’aménagement s’inscrit parfaitement dans la perspective de l’urbanisme participatif et elle peut favoriser le développement de l’agriculture urbaine. Concernant l’impact des ruelles vertes, Isabelle Mazoyer note leur importance :

Lorsque les citoyen[·ne·]s entament le processus de ruelle verte, il en résulte une participation citoyenne qui engendre des initiatives favorisant la transition écologique dans la ruelle et qui, par le resserrement des liens sociaux et le sentiment d’appartenance au quartier, permettent le renforcement de l’écocitoyenneté25.

Bien qu’il soit difficile pour les individus d’influer sur l’urbanisme de manière isolée sans avoir recours aux instances politiques et administratives, il reste que les initiatives populaires réussissent souvent à avoir une influence sur ces dernières, comme en témoigne l’adoption de certaines politiques municipales. À Montréal notamment, l’arrondissement de Rosemont—La Petite-Patrie a adopté une réglementation stricte concernant les toits qui doivent désormais refléter le soleil ou être végétalisés. Dans l’arrondissement Saint-Laurent, les politiques environnementales s’attardent sur la place des stationnements. 

Le développement social

Inévitablement, réussir la transition socioécologique à partir de la ville passe par la réduction des inégalités sociales et l’amélioration des conditions de vie. Les transformations participant à la transition doivent permettre une plus grande justice et des chances équitables pour toutes et tous. Comme nous l’avons vu, plusieurs initiatives relevant de l’expérience alimentaire et de la transformation de la trame urbaine permettent de pallier les inégalités sociales. Néanmoins, il est essentiel de s’attaquer directement aux inégalités sociales des villes pour favoriser de meilleures conditions de vie pour toutes et tous. Encore une fois, l’espace urbain québécois n’est pas en reste pour tester de nouvelles façons d’améliorer la société, comme en témoignent les trois exemples montréalais suivants.

Dans le domaine des savoirs et des services, le quartier de Villeray à Montréal a vu naître une initiative surprenante. La Remise, bibliothèque d’outils, cherche à renverser les modes de consommations actuels et à renforcer les liens communautaires. L’objectif de l’organisme est « de mettre en commun des appareils utilitaires, des espaces de travail et des connaissances afin d’augmenter la capacité d’agir de ses membres tout en facilitant une transition vers un mode de vie plus résilient, solidaire et écologiquement responsable26. Ainsi, La Remise, en offrant la location d’outils à bas prix, un endroit pour travailler ainsi qu’un lieu d’échange de connaissances et de savoirs, permet de répondre à des besoins que toutes et tous ne peuvent pas nécessairement s’offrir, comme l’expertise d’un menuisier ou d’une menuisière ou encore l’outillage pour entreprendre ses propres travaux. De plus, cette initiative favorise l’entraide communautaire en mettant en relation les citoyens et citoyennes d’un même quartier, qui autrement ne se seraient peut-être pas rencontré·e·s.

Dans Mercier–Hochelaga-Maisonneuve, l’éducation rencontre le recyclage. Entreprise sans but lucratif, SOS Vélo a pour « mission fondamentale et prioritaire […] l’insertion sociale et professionnelle d’adultes âgé[·e·]s de 18 à 55 ans27 ». L’entreprise, qui se spécialise dans la récupération et le recyclage de vélos, propose des formations rémunérées dans le domaine de la mécanique, du service à la clientèle, de la peinture et du travail général manufacturier. SOS Vélo facilite donc l’accès au travail et le développement des compétences pour les populations vulnérables tout en œuvrant contre le gaspillage des ressources. Ce genre d’entreprise offre une alternative digne au marché de l’emploi traditionnel sans pour autant négliger son impact écologique.

À Montréal-Nord, la dignité est intrinsèquement liée au marché Bon Accueil28. Les organismes de redistribution alimentaire sont d’excellents exemples de solutions au gaspillage alimentaire. Il n’en demeure pas moins que les personnes qui fréquentent les banques alimentaires doivent faire avec ce qu’on leur donne. Au marché Bon Accueil, c’est différent : il s’agit de la première épicerie gratuite de Montréal. Basé sur le modèle d’une épicerie traditionnelle, l’organisme récolte des produits frais et des produits non périssables grâce au soutien de plusieurs partenaires. Les gens peuvent ensuite s’inscrire pour devenir membres et obtenir l’accès à un certain poids de nourriture selon leurs revenus. Ainsi, à mi-chemin entre l’épicerie conventionnelle et la banque alimentaire, le Marché Bon Accueil permet aux utilisatrices et utilisateurs de choisir les denrées et de garder un contrôle sur leur alimentation. Une autre initiative qui fait socialement du bien tout en évitant les impacts écologiques du gaspillage alimentaire.

Entrevoir le meilleur des mondes 

En entrevue pour le quotidien Le Devoir, René Audet, titulaire de la Chaire de recherche sur la transition écologique de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), soutenait ceci : « La transition est une occasion pour refaire la cohésion sociale, refaire la société autour d’un projet de transformation […]. Il faut que ce soit ancré dans la vie des gens. Et, pour ça, il faut qu’on leur parle29. » C’est pourquoi la ville est un espace de choix pour amorcer une transition socioécologique. Malgré ses défis, une transformation de la ville offre, comme nous l’avons vu, une multitude d’opportunités pour changer le monde. Elle offre surtout la possibilité d’entamer le dialogue sur la société que nous voulons pour demain.

Travailler vers la transition socioécologique implique de revoir nos façons de faire et de s’organiser à travers notre environnement. C’est ce que propose l’espace urbain pour démarrer la transition : œuvrer à améliorer notre chez-soi, notre lieu de travail, notre rue, notre quartier, notre communauté. Comme le mentionnait Rob Hopkins, c’est en résolvant les problèmes locaux et en développant la résilience de nos milieux de vie que se fera la lutte aux changements climatiques et la transition vers un monde plus juste pour l’environnement et l’humanité. À l’heure où la classe politique s’intéresse lentement à la question de la transition, il devient de plus en plus évident que le changement doit s’opérer par le bas. Loin des forums internationaux et des rencontres officielles, le monde de demain se joue aujourd’hui chez nous, dans nos villes.

Photo : Pixabay

1 Collectif, « The Science We Need for the Cities We Want : Working Together to Implement the Global Research Agenda on Cities and Climate Change », Cities IPCC and Climate Change Science Conference, Edmonton, 7 mars 2018. citiesipcc.org/wp-content/uploads/2018/03/The-Science-We-need-for-Cities-We-want_March-7_Edmonton-1.pdf.

2 Mathieu Bélanger, « Vous êtes les élus du minuit moins une », Le Droit, 21 mars 2019. www.ledroit.com/actualites/gatineau/vous-etes-les-elus-du-minuit-moins-u….

3 Voir « Tableau 1.7 Répartition de la population selon la taille des centres de population, recensements de 2011 et 2016 » de Statistique Canada, « Centre de population (CTRPOP) », mis à jour le 3 janvier 2019. www12.statcan.gc.ca/census-recensement/2016/ref/dict/geo049a-fra.cfm.

4 François Euvé, « L’écologie comme enjeu social », Études, vol. janvier, n° 1, 2019 : 5-6. www.cairn.info/revue-etudes-2019-1-page-5.htm#.

5 Rob Hopkins, Manuel de transition : de la dépendance au pétrole à la résilience locale, Montréal : Écosociété, 2010.

6 Ibid., p. 13.

7 Ibid., p. 18-20

8 Ibid., p. 12.

9 Développée dans les années 1970 par Bill Molison et David Holmgren, la permaculture se veut une approche misant sur les lois de la nature pour mettre en place des écosystèmes durables ; Bernard Alonso et Cécile Guiochon, Permaculture humaine : Des clés pour vivre la transition, Montréal : Écosociété, 2016, p. 22.

10 Ibid., p. 12.

11 Ariane Carpentier, propos recueillis par l’auteur le 29 avril 2019.

12 François Grenier, « Ville nourricière : Saint-Bruno-de-Montarville innove et défriche le terrain », Cent degrés, 22 janvier 2018. centdegres.ca/magazine/politique-et-economie/ville-nourriciere-saint-bruno-de-montarville-innove-defriche-terrain/.

13 Anik Fortin et Ville de Saint-Bruno-de-Montarville, Politique Ville Nourricière 2017, Saint-Bruno-de-Montarville, 2017. stbruno.ca/ville/politiques-et-plans-daction/ville-nourriciere/.

14 Ibid.

15 Rob Hopkins, Ils changent le monde! 1001 initiatives de transition écologique, Paris : Seuil, 2014, p. 74.

16 Les Incroyables Comestibles, « Qui sommes-nous ? », consulté le 1er mai 2019. lesincroyablescomestibles.fr/qui-sommes-nous/.

17 Ibid.

18 Centre d’écologie urbaine de Montréal, L’urbanisme participatif. Aménager la ville avec et pour ses citoyens, Montréal, 2015, p. 2. urbanismeparticipatif.ca/sites/default/files/upload/document/rqv_guide_urba_parti_fra.pdf.

19 Ibid., p. 4

20 Terme néerlandais se rapportant à l’idée de « rue conviviale » ; ibid., p. 11.

21 Ibid., pp. 8-11. 

22 Ibid., p. 5.

23 À ce sujet, voir la recherche suivante : Mélanie Beaudoin et Marie-Eve Levasseur, Verdir les villes pour la santé de la population, Québec : Institut national de santé publique du Québec, 2017. www.inspq.qc.ca/publications/2265,

24 Annabelle Mazoyer, « Analyse sociologique de l’émergence du phénomène des ruelles vertes sur l’île de Montréal », Mémoire de maîtrise, Université du Québec à Montréal — Département de sociologie, Montréal, 2018, p. 23. archipel.uqam.ca/12250/.

25 Ibid., p. 108.

26 La Remise, « Notre mission », consulté le 5 mai 2019. laremise.ca/la-remise/notre-mission/.

27 SOSVélo, consulté le 5 mai 2019. www.sosvelo.ca/.

28 Mission Bon Accueil, « Marché Bon Accueil », consulté le 5 mai 2019. missionbonaccueil.com/services-fr/nourriture/marche-bon-accueil/.

29 Etienne Plamondon Emond, « Rebâtir la cohésion sociale par la transition écologique », Le Devoir, 21 avril 2018. www.ledevoir.com/societe/environnement/525470/rebatir-la-cohesion-social….

Décentralisation et autonomie régionale dans la grève des stages

Décentralisation et autonomie régionale dans la grève des stages

Une collaboration spéciale de Eloi Halloran et Etienne Simard, militant pour la campagne sur le travail étudiant (CUTE)

La grève des stages a pris fin il y a bientôt un an, le 12 avril 2019, lorsque les étudiantes en éducation de l’UQO à Saint-Jérôme ont voté à majorité contre sa reconduction. Elle aura duré quatre semaines dans ce campus satellite des Laurentides, deux à trois semaines de plus que dans la plupart des universités et cégeps, même parmi les bastions les plus militants comme l’UQAM et le Cégep du Vieux Montréal. Des semaines de débrayage en autonomie locale et régionale, sans légitimation par une association étudiante départementale ou modulaire – il n’y en avait pas – ni soumission à un momentum dit « national » – il n’y en avait plus! Une lecture de l’histoire du mouvement pourrait y voir un fait anodin ou un retournement insolite. Pourtant, si on lâche Montréal « deux minutes » pour parler d’« une ville bien ordinaire » comme Saint-Jérôme, à l’instar de Ducharme et Charlebois, on peut y voir l’expression de la décentralisation et de l’autonomie régionale dans l’organisation de cette lutte. Un bilan.

Un mouvement sans dessus dessous

La campagne pour la rémunération des stages a été marquée par une décentralisation sans précédent dans le mouvement étudiant. Elle a mis de l’avant l’autonomie des réseaux militants dans chaque région où l’on s’organisait pour se mobiliser. Cette autonomie a été incarnée par des comités autonomes locaux où se sont concentrés les pouvoirs de décision et des structures régionales où les pouvoirs de coordination se sont négociés. Ce faisant, il s’agit d’une tentative de renversement du rapport de domination traditionnel du centre métropolitain sur les villes périphériques en supprimant toute forme de palier décisionnel à l’échelle nationale.

Plusieurs parmi celles et ceux à avoir posé les jalons de cette campagne avaient déjà participé activement à des luttes étudiantes1 à Gatineau et Sherbrooke ou s’y impliquaient toujours. Ceux et celles-ci questionnent sévèrement la centralisation des pouvoirs entre les mains d’une clique montréalaise. D’autres avaient le souci d’inscrire le mouvement dans une critique du nationalisme et du colonialisme, telle qu’elle se développe au sein de la gauche étudiante et féministe depuis plusieurs années. Il faut aussi dire que la campagne est née dans un contexte où un débat sur la centralisation et le « montréalocentrisme »faisait rage à l’Association pour une solidarité syndicale étudiante (ASSÉ)2. S’y opposaient deux tendances : l’une qui voulait s’attaquer aux disparités régionales en concentrant davantage de ressources au palier national pour mieux les répartir entre les associations de campus des autres régions3 ; et l’autre, qui proposait, au contraire, de réduire au maximum le palier national et de renforcer les conseils régionaux pour assurer une plus grande autonomie vis-à-vis de la métropole et de l’exécutif national4.

Suite à la mise en place de comités autonomes (CUTE et CRIS)5, dont le potentiel de mobilisation sur les campus semblait avoir plafonné après une première année de campagne, des structures ont été imaginées dans une perspective d’élargissement et de coordination entre les campus. L’objectif était notamment d’intégrer au mouvement des exécutifs d’associations étudiantes et de syndicats, des comités de mobilisation, des comités féministes, des comités de parents étudiants et des groupes politiques et communautaires. Sont ainsi nées, l’une après l’autre, les coalitions régionales de Montréal, de Sherbrooke, de l’Outaouais, de Québec et des Laurentides. Si la structure différait quelque peu d’une région à l’autre, le principe était essentiellement le même : des militant·e·s de différents campus collégiaux et universitaires impliqué·e·s dans des comités et des associations étudiantes s’y rencontraient pour coordonner l’organisation de la grève des stages dans leur région. L’objectif était de favoriser la prise en charge de toutes les dimensions de l’organisation de la campagne par l’ensemble des militant·e·s, peu importe le contexte régional.

Mais l’élément le plus marquant de ces structures est qu’elles n’étaient dotées d’aucun palier national : une tentative de défier le réflexe nationaliste dans l’organisation des mouvements sociaux. D’une part, on faisait l’expérience d’une organisation qui ne prenait pas la nation québécoise comme communauté politique de référence, préférant structurer le mouvement des stagiaires sur les liens de communauté entretenus entre militant·e·s d’une même région. Ce pari s’est doublé de tentatives de faire déborder le mouvement à l’extérieur des frontières québécoises, que ce soit à New York, au Michigan, en Ontario et au Nouveau-Brunswick, où des militant·e·s de l’Université de Moncton ont notamment organisé une manifestation dans le cadre du Global Interns Day, en novembre 2017. Cette critique effective du nationalisme semblait nécessaire pour inscrire le mouvement dans une perspective révolutionnaire, de manière à incarner le « refus politique de se faire peuple »6. D’autre part, la multiplication des pôles de coordination au sein de ces différentes structures rendait à peu près impossible la prise de contrôle sur l’ensemble du mouvement par quiconque s’y aventurait. Cela rendait beaucoup plus difficile la centralisation des pouvoirs à Montréal et, surtout, la mise des autres régions à la remorque du centre métropolitain. Parce que ce qu’il y a d’encombrant avec le national, c’est que c’est toujours le national de Montréal.

Saint-Jérôme ne s’est pas faite en un jour

Bien sûr, on ne renverse pas des rapports de domination simplement en inventant de nouvelles structures. Le maintien des disparités régionales au niveau des ressources et des effectifs militants repose sur des leviers qui ne sont pas entre les mains du mouvement : l’ensemble du territoire est organisé de manière à ce que Montréal demeure la métropole7. Cela a notamment des répercussions migratoires sur les militant·e·s parmi les plus motivé·e·s, qui passent d’un cégep ou d’une université de région à une université montréalaise en cours de campagne, comme ça a été le cas de quelques-un·e·s qui avaient mis sur pied les coalitions outaouaise et sherbrookoise. 

La métropole concentre également la plupart des réseaux militants, ce qui donnent un accès direct à des informations privilégiées, trop peu souvent documentées, particulièrement en ce qui concerne les conflits entre les tendances politiques et la mémoire militante. On y accède dans les bars, lors des nombreux ateliers et conférences, ou encore par l’entremise de documentation, bien que rare, disponible dans les espaces radicaux et associatifs ainsi que dans les bureaux d’associations étudiantes « nationales ». Ces différents éléments rendent beaucoup plus aisées la formulation de propositions et la consolidation théorique pour les militant·e·s de Montréal, d’autant plus que ces initiatives sont stimulées par une dialectique avec d’autres mouvements politiques, ce qui crée un désir de critique, d’opposition, de complémentarité ou de dépassement. Il va donc sans dire que les militant·e·s de la métropole ont eu une grande responsabilité dans cette tentative pratique d’inverser le « montréalocentrisme ». Pour partager au maximum l’information et les savoirs et donner de l’aide à la mobilisation, la Coalition montréalaise a mis sur pied un comité destiné à organiser des tournées de formation pour partager ses ressources dans le but d’élargir et consolider la grève sur les campus des différentes régions. Plutôt que d’organiser un camp de formation national par session, des ateliers ont ainsi été donnés à Gatineau, Sherbrooke, Victoriaville, Laval, Québec, Rimouski et Saint-Jérôme. On n’a évidemment pas anéanti la disparité entre les campus avec une tournée d’ateliers et des échanges de ressources, mais certainement plus qu’en laissant le tout entre les mains d’un palier national. Ce travail collaboratif entre les régions a eu un effet visible à travers l’articulation d’analyses originales concernant l’exploitation des stagiaires et le salaire étudiant8. On a fait le pari qu’en privilégiant une décentralisation radicale, on verrait émerger des décisions stratégiques qui n’auraient probablement jamais franchies l’instance nationale, voire qui n’aurait peut-être même pas été formulées.

D’ailleurs, quelques mois après la mise sur pieds des coalitions régionales, on a commencé à en percevoir les effets. La Coalition outaouaise émettait à l’automne 2018 un communiqué indiquant que la lutte pour la rémunération des stages ferait fi des résultats électoraux et tiendrait coûte que coûte la grève en novembre, quel que soit le gouvernement au pouvoir9. Elle appela également à une journée de grève le 20 février 2019, conjointement avec la mobilisation des organismes communautaires réclamant un meilleur financement, pour créer des ponts entre les luttes. Ce mot d’ordre a été repris à Sherbrooke et à Montréal. La Coalition de Québec a, quant à elle, lancé un appel à tenir des journées de grève flottantes dans les campus de la capitale nationale, ce qui a été tenté dans les assemblées d’associations étudiantes de l’Université Laval et du Cégep de Limoilou. La Coalition laurentienne a, pour sa part, joué un rôle clé dans le maintien de la grève au campus de l’UQO à Saint-Jérôme. Toutefois, l’exécutif de l’Association générale étudiante du Centre universitaire des Laurentides (AGECEUL) demeurait passif quant à la mobilisation et ne prenait aucune initiative quant à la convocation des assemblées générales de grève. La coalition a donc constitué un espace d’organisation où les efforts militants de l’Association des étudiantes et des étudiants du Collège Lionel-Groulx (AGEECLG), du CUTE CLG et du CUTE UQO-Saint-Jérôme ont été mis en commun, même après que la grève ait été battue en assemblée au cégep. La coalition régionale a ainsi servi à renforcer le petit noyau des militantes de l’UQO-Saint-Jérôme, qui se sentaient isolées et moins bien outillées, notamment en raison de l’absence d’une culture militante sur leur campus.

La manie des grosses manifs

Bien sûr, les relations n’ont pas été aussi harmonieuses à l’interne de toutes les coalitions ni entre ces dernières. Il y a eu à quelques reprises des désaccords entre tendances politiques au regard la stratégie de grève générale illimitée, notamment en Outaouais et à Montréal, mais généralement rien qui n’a empêché la continuité du mouvement10.

Cette expérience a poussé plusieurs militant·e·s des CUTE de Montréal à privilégier dorénavant des manifs régionales et des actions locales sur les campus, d’une part parce que l’organisation et la coordination d’une manifestation nationale était une tâche lourde pour la poignée de militant·e·s qui portaient la campagne à bout de bras, et, d’autre part, pour favoriser la participation d’un plus grand nombre de personnes aux manifestations. Un constat semblable a été formulé deux mois plus tard par les militant·e·s du CUTE du Cégep de Sherbrooke concernant le poids qu’a représenté l’organisation d’une manifestation nationale de l’ASSÉ dans leur ville11. Cette position ne faisait évidemment pas l’affaire de tout le monde. En Outaouais, par exemple, des militant·e·s du CRIS-UQO trouvaient démobilisant de se trouver un petit nombre isolé en grève à Gatineau, préférant se joindre au rassemblement devant le ministère du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité Sociale à Montréal lors de la journée internationale des stagiaires, le 10 novembre 2017.

L’année suivante, dans le cadre de la Global intern strike du 20 février 2018, on a tout de même tenté le coup des actions décentralisées sur les campus. L’idée était qu’en préparation de la grève des stages à venir, il importait de développer des savoir-faire en organisation dans les différentes régions et sur les campus où s’organisait la campagne. Le résultat a été impressionnant : des actions et piquets de grève sur plusieurs campus, dans six régions, et des militant·e·s qui prennent la rue à Gatineau, Montréal et même à Trois-Rivières. Voyant que ça grouillait un peu partout, il est probable que cette stratégie ait convaincu le gouvernement d’octroyer, dans les semaines qui ont suivi, des bourses pour le stage final en enseignement, dans le but d’atténuer la mobilisation.

Mais les tensions autour des manifs sont revenues de plus belle l’automne suivante, à la Coalition montréalaise, cette fois. Des militant·e·s proches des associations étudiantes du Cégep de Saint-Laurent, du Cégep du Vieux Montréal et de la Faculté d’éducation de l’UQAM désiraient organiser une manifestation nationale à Montréal lors de la journée du 21 novembre 2018, avançant qu’il s’agissait d’une étape nécessaire pour que le mouvement prenne de l’ampleur, notamment en étant couvert par les médias nationaux. La proposition n’a pas fait l’unanimité : des militant·e·s du CUTE UQAM ont réitéré qu’il était préférable de privilégier des actions locales pour maximiser la participation et assurer la prise en charge de l’organisation par les comités locaux, en prévision de la GGI à l’hiver suivant12. Bien qu’une décision collective en défaveur d’une manifestation nationale ait été prise, l’ADEESE-UQAM appelait à une manifestation à Montréal le 21 novembre, en gardant flou son caractère national.

La participation à la semaine de grève a été beaucoup plus considérable que prévue : environ 60 000 étudiant·e·s en grève et des milliers de personnes qui prennent la rue à Gatineau, Rimouski, Sherbrooke et Québec, en plus de la manifestation de Montréal. Tout comme à l’hiver précédent, le caractère décentralisé de la lutte des stagiaires est bien visible. Dès le vendredi précédent, les médias régionaux et nationaux couvrent amplement le mouvement, mais les tensions demeurent. À quoi sert de discuter pendant des heures en réunion si des personnes présentes font à leur tête par la suite? Que ce soit volontaire ou non, l’appel à une manif vaguement nationale a contribué à délégitimer les coalitions régionales comme espaces d’organisation.

La même tension a refait surface à deux reprises durant l’hiver, à l’aube de la grève générale, cette fois avec comme protagonistes des militant·e·s de Québec. Dans le premier cas, sans les principal·e·s concerné·e·s, il était décidé qu’une action de visibilité se tiendrait à Montréal le 15 mars au même moment où avait lieu une rencontre entre le ministre de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur et des militant·e·s de Québec. Évidemment, sans la prise en charge de l’événement par les personnes qui l’ont décidé, l’action n’a pas eu lieu13. Dans le deuxième cas, malgré qu’aucun de ses propres effectifs n’ait été consacré à l’élargissement de la mobilisation, l’ASSÉ appelait à une manifestation nationale pour la rémunération des stages à Québec le 21 mars. L’appel est par la suite adopté par la Coalition de Québec, mais nulle part ailleurs. À Montréal et à Gatineau, on préfère organiser des manifestations à proximité pour maximiser la participation. Dans les faits, même l’ASSÉ ne mobilise personne à l’extérieur de la capitale nationale et n’envoie aucun autobus. Une manif a quand même lieu à Québec et, même si elle n’est pas spectaculaire en nombre, a le mérite d’être entièrement organisée et mobilisée par les militant·e·s de la capitale.

La tentation du national

L’expression d’une résistance nationaliste14 à l’élan de décentralisation incarnée par les coalitions régionales a également pris d’autres formes. Plus politiques, elles concernaient directement la mise en place d’une instance nationale. Si l’on prend en compte le rôle prépondérant accordé aux fédérations nationales dans l’imaginaire du mouvement étudiant québécois, il était prévisible qu’il y ait des tentatives de faire bifurquer l’organisation de la campagne vers une structure nationale. Les tentatives de récupération de la campagne par l’ASSÉ ont d’ailleurs été nombreuses, alors même que la campagne pour la reconnaissance du travail étudiant et l’appel à la grève des stages n’ont jamais été adoptés en congrès. Du côté de la Fédération étudiante collégiale du Québec (FECQ) et de l’Union étudiante du Québec (UEQ), la récupération a pris la forme d’une campagne « nationale » tardive de lobbyisme pour l’amélioration de la condition des stagiaires, qui s’écartait de toutes les dimensions progressistes et subversives de la campagne portée par les coalitions régionales15.

Or, cette contre-attaque nationaliste ne s’est pas limitée aux bureaucraties étudiantes nationales : elle a également été défendue dans les espaces d’organisation par des militant·e·s près de l’ASSÉ et des conseils exécutifs d’associations étudiantes. C’est bien sûr à Montréal, mais aussi à Québec, que les critiques contre l’absence d’un palier national ont été les plus fortes. Elles ont été formulées bien après l’instauration du mode d’organisation décentralisé, au moment où un ultimatum au gouvernement était lancé. À l’approche du point culminant de la campagne, la grève générale, on vantait les avantages stratégiques de la coordination et des actions à l’échelle nationale : meilleure représentation médiatique et politique, élargissement dans un maximum de régions, légitimation du mouvement par la centralisation des ressources, de l’information et du pouvoir dans une structure de coordination nationale, etc. On se référait ainsi aux coalitions nationales passées, organisées par l’ANEEQ, le MDE et l’ASSÉ16.

C’est la position que le conseil exécutif de l’Association facultaire étudiante des sciences humaines de l’UQAM (AFESH-UQAM) défendait, quelques semaines avant la grève de l’automne 2018, par la proposition d’une structure de coordination nationale afin de mener à bon terme la lutte pour la rémunération de stages. Advenant son refus, ses représentant·e·s menaçaient de déserter la Coalition montréalaise et de créer un palier national avec d’autres associations étudiantes, hors des espaces d’organisation existants17. Peu de temps auparavant, une proposition portée par les exécutifs de l’AFESH-UQAM et de l’Association facultaire étudiante de science politique et droit (AFESPED) de l’UQAM avait été adoptée par la Coalition montréalaise. Cette résolution prévoyait la tenue d’une conférence de presse pour annoncer le lancement de l’ultimatum de grève au gouvernement, le 1er novembre. Les exécutifs de ces associations avaient interprété le mandat en considérant qu’il s’agissait d’une conférence nationale et centralisée, ce qui a généré quelques protestations parmi lesmilitant·e·s en Outaouais et à Québec à l’effet que la Coalition montréalaise voulait leur imposer un rythme qui ne convenait pas au niveau de mobilisation dans leurs régions, et ne reconnaissaient pas être lié·e·s par une décision prise à Montréal. Un réflexe nationaliste sans malice, mais très parlant sur la réalité structurelle du « montréalocentrisme » dans le mouvement étudiant.

En réponse à cette situation, le besoin de créer un canal de communication interrégional a été exprimé à la Coalition outaouaise. Une proposition adoptée à la Coalition montréalaise et à la Coalition sherbrookoise a été d’organiser des rencontres régulières entre des délégué·e·s de chacune des coalitions régionales et d’autres groupes qui ne sont pas organisés en coalition. Nommées l’Interrégionale, ces réunions devaient se tenir par vidéoconférence environ aux trois semaines pour échanger de l’information et du matériel produit pour la campagne, mais pas à des fins décisionnelles. Les coalitions régionales étaient aussi invitées à rendre disponibles aux autres leurs procès-verbaux et comptes-rendus18.

Parallèlement, une discussion issue d’une journée de formation en août 2018 a mené à la création d’un comité de liaison – avec délégation rotative de chaque coalition régionale – dans le but de ne pas laisser les rencontres avec le ministère de l’éducation entre les mains des fédérations étudiantes – la FECQ et l’UEQ, principalement. Le mandat de ce Comité de liaison se limitait à recueillir de l’information et de la ramener dans les coalitions régionales. Dès le départ, la condition de la tenue des rencontres était la présence des délégations de toutes les régions afin qu’aucune ne soit laissée derrière. Une position claire contre les négociations avec le gouvernement était aussi prise. On considérait que ce dernier ferait des concessions à la hauteur de ce que la pression le contraindrait de faire et, qu’en ce sens, des négociations ne joueraient pas à notre avantage. Au contraire même, elles tendraient davantage à atténuer l’effet des revendications, ce qui a été confirmé par les gains de la grève : des bourses se rapprochant des revendications des fédérations étudiantes.

Il est intéressant de comparer la dynamique de l’Interrégionale et du Comité de liaison. Alors que le premier est issu d’un débat enflammé et souvent lourd sur la structure, il n’a pas particulièrement été investi par la suite. Les réunions Skype étaient difficiles à tenir et les personnes qui réclamaient un palier national n’y ont jamais participé. Le Comité de liaison a, quant à lui, été beaucoup plus investi, particulièrement par les exécutifs d’associations étudiantes locales impliqués dans les coalitions régionales. C’est le caractère prestigieux de la représentation auprès du ministère qui semblait attirant, et pas seulement pour les personnes qui y étaient déléguées. Il est arrivé à quelques reprises que la discussion en préparation d’une rencontre avec le ministère puisse occuper presque tout le temps disponible pour des rencontres de coalition, et ce, dans toutes les régions organisées. Alors que tout le temps et les énergies étaient nécessaires pour que la grève passe et tienne, la tentation de « représenter » le mouvement et d’en prendre la direction était manifeste dans les espaces d’organisation.

Ces exemples un peu, comme celui de la manifestation nationale conjointement organisée avec l’ASSÉ à Québec, exposent plutôt bien la difficulté de briser les dynamiques de représentation et le réflexe nationaliste dans l’organisation des mouvements sociaux, et ce, même si l’on met en place des structures qui cherchent à les contrer. Cette difficulté prend une ampleur particulière dans la « Belle province » où l’indépendantisme a été pendant longtemps fédérateur dans les mouvements sociaux. Dans la métropole et la capitale nationale surtout, mais aussi, à un moindre degré, dans les autres coalitions régionales, une tendance en faveur de la centralisation nationale est régulièrement revenue à la charge. Elle se manifestait par une volonté d’utiliser les effectifs plus importants de Montréal et de leur donner un caractère national, que ce soit pour la représentation médiatique, les rencontres avec le gouvernement ou l’organisation de manifestations, le tout pour donner une impression d’un mouvement massif. Au niveau décisionnel, elle s’exprimait par une volonté de représenter une région au moment de la délibération et de renvoyer la charge de l’exécution à d’autres.

Or, c’est exactement cette dynamique de représentation que tentait de briser l’organisation de coalitions autonomes et décentralisées, en misant sur la vivacité d’une base active et capable partout où la campagne s’organisait plutôt que sur une représentation de la masse qui se fait craindre par la force du nombre. Même au sein de tendances se réclamant de l’anticapitalisme, de l’autonomie et de l’anticolonialisme, l’imaginaire radical présente un penchant pour la masse « nationale » quand vient le temps de se structurer, que ce soit dans le but de lancer des mots d’ordre à l’ensemble du mouvement ou simplement pour laisser à d’autres la prise en charge des aspects les laborieux et le plus plates de l’organisation.

Le chauvinisme régional : effet pervers de la décentralisation

La mise en place d’un mouvement structuré en coalitions régionales a évidemment entraîné son lot de conséquences indésirables, la plus pernicieuse étant le chauvinisme régional. À peu près tous les campus ont eu besoin d’aide à un moment ou un autre pour l’organisation de la lutte, que ce soit pour des ateliers de formation, l’organisation d’instances, la rédaction de communiqués ou la distribution de matériel de mobilisation. Et bien sûr elle provenait presque essentiellement de l’UQAM, mais aussi de l’UdeM et du Cégep Saint-Laurent.

Or, cette aide ne venait jamais sans une influence sur l’analyse ou la stratégie à adopter, en plus d’une certaine arrogance. Après l’atteinte d’un certain degré d’organisation, à peu près toutes les coalitions régionales ont opéré un repli pour conserver leur autonomie vis-à-vis Montréal. Ce repli était principalement porté par des exécutifs d’associations étudiantes, dont les responsabilités de représentation contraignaient davantage la possibilité de défendre des lignes plus maximalistes dans les revendications comme dans la tactique. Si ce réflexe est tout à fait justifié, voire nécessaire à l’autonomie, ce détournement vis-à-vis des militant·e·s de la métropole est arrivé à un moment où les besoins d’organisations étaient les plus criants, particulièrement entre la grève de l’automne et celle de l’hiver.

C’est devenu du chauvinisme au moment où les canaux de communication entre régions ont été de plus en plus interrompus pour se détourner de l’objectif de la grève générale illimitée des cours et des stages à l’hiver 2019. Cet abandon s’est exprimé de différentes manières, soit en poussant soudainement une ligne maximaliste (GGI ou rien!) en sachant pertinemment que ça ne passerait pas dans les AG sans aide extérieure pour la mobilisation, soit en évitant tout bonnement la tenue d’AG de grève, cette fois sous prétexte que la mobilisation n’était pas au rendez-vous. C’est d’ailleurs cette dynamique ainsi que la multiplication des rencontres des différentes instances d’organisation, c’est-à-dire les assemblées générales, les conseils de grève ou des stagiaires, les comités autonomes, les coalitions régionales, le comité de liaison, l’Interrégionale, qui ont rendu de plus en plus difficile la mobilisation, malgré son importance évidente.

Dans le même sens, le chauvinisme régional a également servi à mystifier certains conflits de tendances. À gauche comme à droite, il a servi à défendre une ligne centralisatrice et nationaliste dans les régions non-métropolitaines contre la décentralisation et l’autonomie défendues par « Montréal », pourtant « montréalocentriste ». À droite, il a servi à combattre la stratégie de GGI au profit de journées ponctuelles ou bien pire, d’une campagne de lobbying. À gauche, il a servi à mousser la prétention et la suffisance montréalaises à concrétiser la ligne juste d’une grève des stages authentique, sans pour autant s’intéresser à donner un coup de main à l’extérieur de l’Île. Dans tous les cas, le chauvinisme régional a été néfaste pour la mobilisation et a nui au maintien et à l’élargissement du mouvement.

« Ça me fait bien de la peine, personne n’écrit sur Saint-Jérôme »

Peut-on avancer que la grève a eu lieu à Saint-Jérôme en raison des structures décentralisées? Non. Dans les faits, le mouvement a gagné le centre d’études universitaires des Laurentides (UQO) bien avant la mise sur pied des coalitions régionales, dès le tout premier appel à la grève des stages la journée du 16 février 2017 où se déroulait une manifestation à Québec. À l’appel des différents comités autonomes de Montréal, Gatineau et Sherbrooke, et particulièrement du CRIS-UQO, les étudiantes en éducation de Saint-Jérôme se sont mises en grève, conjointement avec celles de l’Association étudiante modulaire en éducation de l’UQO (Gatineau). Une initiative similaire lancée par une fédération nationale aurait très bien pu trouver le même écho à Saint-Jérôme : la résonance de la revendication pour la rémunération des stages concerne une réalité de classe propre à ce campus, qui concentre les étudiant·e·s universitaires parmi les plus précaires. « Parce que l’ouvrage est rare à Saint-Jérôme, faut qu’y travaillent! ».

On peut par contre affirmer sans gêne que c’est en raison des structures décentralisées que la grève y a duré aussi longtemps. Aucune instance à l’extérieur des Laurentides n’avait la légitimité d’appeler à la fin de la grève, même quand les dernières associations étudiantes de l’UQAM y mettaient fin. En même temps, la Coalition laurentienne est celle qui a été le moins affectée par le chauvinisme régional. Les militant·e·s y ont entretenu des canaux de communication avec les autres coalitions tout au long de la dernière année de campagne, particulièrement avec celles de Québec, Montréal et Gatineau. De l’aide pour la rédaction, la mobilisation et l’organisation d’instances a été demandée au besoin et l’autonomie a tout de même été conservée.

Bref, malgré un bilan mitigé pour la décentralisation régionale, on doit en partie la concession du gouvernement à mettre en place des bourses pour stagiaires dans de nombreux programmes à l’université, au cégep et dans les écoles de métiers à la ténacité des grévistes en enseignement de Saint-Jérôme. La contribution du CUTE UQO-Saint-Jérôme et l’indépendance des grévistes vis-à-vis de leur association étudiante incarnent particulièrement bien le potentiel de l’autonomie dans l’organisation d’une lutte au sein de laquelle on préfère un mouvement plus petit mais plus dynamique à un mouvement plus spectaculaire en nombre mais centralisé. On parle quand même de la première grève offensive à obtenir des gains importants en quarante ans.

Les militant·e·s de la Coalition laurentienne pour la rémunération des stages ont d’ailleurs pris la décision de transformer cette dernière en coordination régionale de la grève pour le climat, un héritage structurel concret de la grève des stages, mais la poursuite de ce mouvement est nébuleuse. Un an plus tard, on ne sait toujours pas si la décentralisation régionale marquera durablement la structure du mouvement étudiant. On sait cependant que le comité de transition post ASSÉ en charge de réorganiser la gauche étudiante a été fortement investi par les militant·e·s qui ont le plus ardemment défendu la nécessité d’un palier national au cours de cette campagne. Ainsi, s’il est impératif de souligner les limites de la décentralisation « antinationale », les critiques se limitent encore, depuis la fin de la grève des stages, à marteler la nécessité d’une fédération nationale, et ce, dans les mêmes termes et par les mêmes tendances qu’il y a quatre ans, comme si rien n’avait bougé depuis. Pourtant, des comités autonomes ont bel et bien organisé de A à Z une grève dans différentes régions, alors que les structures nationales que sont l’AVEQ19 et l’ASSÉ ont toutes deux été dissoutes vers la fin de la campagne, et ce n’est pas faute de tentatives de les (ré) animer. N’est-ce pas là un point de départ logique pour la suite des réflexions organisationnelles?

Enfin, il reste peu probable que les mouvements à venir transcendent les frontières provinciales et canadiennes, si on se fie au peu de motivation à intégrer Ottawa dans la Coalition outaouaise ou au désintérêt généralisé vis-à-vis de la collaboration avec les groupes du Nouveau-Brunswick et des États-Unis au cours de cette campagne. De même, la volonté de certaines tendances de mettre sur pied une structure qui prendrait encore une fois la nation comme communauté politique de référence est de mauvais augure. Il n’y a pas à dire, le nationalisme se porte plutôt bien au sein de la gauche étudiante, même là où il s’ignore le plus. « Lâchez-moé ça, vos steps assis et chantez-moi donc Saint-Jérôme! »

1 Plus précisément, les grèves de 2005 contre la réforme de l’AFE et les coupures dans les bourses, et celles de 2007 et de 2012 contre des hausses de frais de scolarité.

2 On retrouve plusieurs textes de réflexions à ce propos dans le cahier de congrès de l’ASSÉ de février 2016, accessible à tinyurl.com/y4v4wy98.

3 Comité anti-montréalocentriste (CRAMo), « L’ASSÉ en dehors de l’île », Congrès d’orientation de l’ASSÉ, 14 novembre 2016. tinyurl.com/yy3dvltn.

4 Thierry Beauvais-Gentile et Chanel Fortin, « Juste milieu », Dissident.es, 27 octobre 2015. dissident.es/juste-milieu/.

5 Désignent les comités unitaires sur le travail étudiant (CUTE) à Montréal, Sherbrooke et Saint-Jérôme et les comités pour la rémunération des internats et des stages (CRIS) à Gatineau.

6 « […] quand la classe ouvrière exprime son refus politique de se faire peuple, la voie la plus directe de la révolution socialiste ne se ferme pas, elle s’ouvre » ; Traduction de Yann Moulier avec la collaboration de G. Bezza, Mario Tronti, Operai e capitale, Turin : Einaudi, 1966. tinyurl.com/y3oapmkh.

7 Jadd-Abigaël Céré et Étienne Simard, « Appel interurbain », Dissident.es, numéro 0, août 2016. dissident.es/appel-interurbain.

8 Voir, par exemple, Amélie Poirier et Camille Tremblay-Fournier, « La grève des stages est une grève des femmes », Françoise Stéréo, 23 mai 2017. francoisestereo.com/greve-stages-greve-femmes.

9 Coalition de l’Outaouais pour la rémunération des stages, « Lettre ouverte aux partis politiques et à leurs candidat.e.s », 17 septembre 2018. tinyurl.com/yxdaaqjb.

10 Le plus gros des tensions s’est exprimé autour de l’organisation de manifestations, et ce, dès la toute première journée de grève pour la rémunération des stages, tenue le 16 février 2017. L’appel à une manifestation à Québec, en marge du Rendez-vous national sur la main-d’œuvre, avait provoqué d’importantes tensions entre les militant·e·s des CUTE et celles et ceux du Front régional de l’ASSÉ à Québec (FRAQ) ; CUTE UQAM, « Rapport sur la collaboration trouble avec le Front régional de l’ASSÉ à Québec », Dissident.es, 11 avril 2017. tinyurl.com/yxvbdd6f.

11 CUTE Sherbrooke, « Mourir sans quorum », Dissident.es, 27 mars 2017. tinyurl.com/y4asrhw3.

12 Pour une analyse détaillée des rapports conflictuels entre les comités autonomes et les associations étudiantes en contexte de grève, voir le bilan de Loïc Carpentier, Félix Dumas-Lavoie, Camille Marcoux et Amélie Poirier, « Tu travailles pour qui? Une grève, trois récits », Dissident.es, numéro 6, automne 2019. dissident.es/tu-travailles-pour-qui-une-greve-trois-recits/.

13 D’autant plus que cette action devait avoir lieu le même jour où étaient déjà planifiées la grande manifestation pour le climat et la manifestation annuelle contre la brutalité policière, ce qui fait que la mobilisation et la visibilité de cette action aurait été à peu près nulle.

14 Nous comprenons le nationalisme comme une logique de reconnaissance qui a pour cadre de référence un espace national et ses frontières, même si un mouvement en rejette les institutions. Pour une définition semblable, voir Angela Mitropoulos, « Autonomy, Recognition, and Movement », sometim3s, 22 avril 2006. s0metim3s.com/2006/04/22/autonomy-recognition-movement/.

15 La campagne Stagiaires en solde a été lancée quelques semaines avant le déclenchement de la grève générale, voir www.stagiairesensolde.quebec.

16 Benoît Renaud, « Six grèves générales ». tinyurl.com/y2unzqly.

17 Comme elle a été présentée en assemblée générale, sous huis clos, la proposition est seulement accessible en retranscription dans le texte « Et pendant ce temps en région… », que des militant·e·s de l’Outaouais ont écrit pour critiquer l’initiative centraliste et nationaliste du conseil exécutif de l’AFESH ; CUTE Magazine, « Et pendant ce temps en région… », Dissident.es, 25 octobre 2018. dissident.es/et-pendant-ce-temps-en-region/.

18 Les procès-verbaux des coalitions sont disponibles sur le site grevedesstages.info/coalitions-regionales.

19 Association pour la voix étudiante au Québec.

Le genre et la sexualité décortiqués en Afrique centrale

Le genre et la sexualité décortiqués en Afrique centrale

Compte rendu de la conférence Genre et sexualité organisée par l’Université Franco-Gabonaise Saint-Exupéry, à Libreville, au Gabon, couvert en Amérique du Nord exclusivement par L’Esprit Libre.

La participation à cette conférence et la rédaction de cet article ont été rendues possibles grâce au financement octroyé par Les Offices jeunesse internationaux du Québec (LOJIQ)

Les 17 et 18 juillet 2019, nous avons participé au colloque Genre et sexualité, organisé par l’Université Franco-Gabonaise Saint-Exupéry à Libreville, au Gabon, un événement sans pareil. En effet, la diversité de genre n’est généralement pas reconnue dans la plus grande partie des pays d’Afrique, voire punie par la peine de mort dans des pays comme le Soudan, la Somalie, la Mauritanie ou le Nigéria. Deux États sont toutefois reconnus comme étant plutôt réceptifs aux enjeux LGBT, le Cap-Vert et l’Afrique du Sud. Au Gabon, ces enjeux peuvent être abordés en relative liberté en raison d’une zone grise, la diversité de genre n’y étant ni reconnue ni interdite1. Le colloque auquel nous avons participé, organisé par l’Observatoire International du Couple, de la Conjugalité et de l’Extraconjugalité (OICCE) de l’Université Franco-Gabonaise Saint-Exupéry (Gabon), le Centre de recherches sciences sociales sports et corps (CRESCO) de l’Université Paul Sabatier-Toulouse 3 (France) et l’Association Gabonaise de Statistique (AGS), est réputé être le premier en Afrique centrale et probablement l’un des rares colloques sur le genre en Afrique.

Les médias locaux ont afflué lors de l’événement, journaux et télévision. Cela dit, à notre connaissance, nous sommes le seul média nord-américain à avoir couvert l’événement. Dans la salle de conférence du petit hôtel de Libreville s’étaient entassés les photographes et les caméramans de télévision. Le rendez-vous des chercheurs du continent et de l’étranger avait été commandité au plus haut niveau, avec une visite guidée de la Cour constitutionnelle pour les congressistes, elle aussi couverte par les médias gabonais. Tout récemment, la revue L’Esprit libre a lancé un recueil intitulé diversalité, qui s’intéresse à la diversité sous tous les angles, notamment celui du genre, et divers horizons de mobilisation du concept, que ce soit pour la sécrétion et l’injection d’une forme de libération ou simplement un moyen, pour une organisation hégémonique ou une autre, d’accumuler du capital politique. Un compte rendu de l’événement pour la revue semblait tout indiqué.

C’est un secret de polichinelle : le Gabon est un État très proche de la France. Depuis son indépendance, il n’a connu que trois présidents : Léon Mba, dont la présidence fut de courte durée, suivi d’Omar Bongo et de son fils, le président actuel, Ali Bongo, qui ont tous des rapports très cordiaux avec la France, en plus d’étroites relations économiques2. Le Gabon est un pays assez paradoxal, avec des éléments d’une surprenante européanité, des épiceries pleines à craquer de produits importés de France, mais aussi un marché parallèle pour les denrées alimentaires essentielles pour la plupart de ses habitants. En effet, comme m’a expliqué Albert, travailleur du centre de Libreville, les épiceries, qui vendent des produits importés, sont hors de prix pour la plupart des Gabonais·e·s. Une grande majorité des produits consommés par le commun des mortels sont souvent importés des pays voisins et vendus dans les marchés locaux : légumes, viande, manioc, poisson. « Cependant, comme ces derniers ne sont pas toujours abordables, il faut cultiver derrière les maisons. Au Gabon, beaucoup ont des diplômes, mais peu de gens savent cultiver », affirme Albert. Ce sont là, hélas, les symptômes d’une économie dépendante des hydrocarbures et des pétrodollars.

Cela dit, le Gabon est aussi la terre du Bwiti, ensemble de croyances et de rites initiatiques associé à la consommation de l’iboga, un puissant enthéogène3 qui permettrait de développer une relation entre la conscience et la connaissance. C’est un aspect parmi tant d’autres à la fois étonnant et fascinant de la vie de ce pays, qui illustre peut-être, dans une certaine mesure, la position géosociale et géopolitique de cet événement important. Il serait possible de voir une relation entre ce contraste entre une occidentalisation et une « résistance » d’ordre spirituelle et le contraste entre les éléments occidentaux de la culture haïtienne et la pratique du vaudou. Cette résistance haïtienne est soulignée par le réalisateur Richard Stanley dans The White Darkness (2002)4. L’« obscurité blanche », dans le vaudou, n’est pas celle de l’homme blanc, mais bien une forme de pouvoir abstrait. Pour les adeptes du vaudou interrogés dans le documentaire, c’est ce pouvoir qui aurait permis à Toussaint Louverture de réaliser l’indépendance de l’île face au pouvoir blanc. Un colonel américain posté en Haïti et interrogé déclare même que la christianisation de l’île serait essentielle à son asservissement. Le vaudou constituerait donc un horizon de résistance, comme, peut-être, le Bwiti. C’est d’ailleurs voir cet envers de la médaille que nous laissait espérer un tel colloque au Gabon. Dans quelle mesure cette rencontre a-t-elle pu échapper aux rapports de pouvoirs postcoloniaux pour nous permettre d’aborder la sexualité loin des horizons de l’eurocentrisme ? À tout le moins, ce que nous avons constaté est encourageant.

Le colloque s’était fixé comme objectif de créer un espace d’échange échappant à l’eurocentrisme pour aborder les questions d’identités sociales et politiques relatives ainsi que les multiples pratiques érotiques, en favorisant la transdisciplinarité. En effet, le rapport produit au lendemain du colloque souligne « […] l’urgence de la pensée complexe à travers la transdisciplinarité et la pluridisciplinarité »5. Le colloque gravitait autour de cinq axes de réflexion. Le premier axe est « masculinité-féminité », c’est-à-dire « la construction de l’identité féminine […] et l’intériorisation des normes de féminité [qui cantonnent] hommes et femmes dans les rôles socialement dévolus »6. Le deuxième axe est « corps et sexualité », qui comporte trois points importants : « Primo, en Occident, si l’orientation sexuelle est assumée chez les deux sexes, au point de connaître un changement de regard par l’entremise des médias, par contre en Afrique, cela est loin d’être le cas […] Secundo, dans les non-lieux lignagers […], la corporéité […] joue un rôle déterminant dans la “fabrique” de la masculinité et donne un sens aux pratiques traditionnelles d’objectivation sexuelle ordinaire du corps de la femme […] Tertio, la sexualité préconjugale et celle de divertissement sont appropriées différemment par les femmes et les hommes. La première est plus expérimentée hors du cadre familial. La seconde s’inscrit dans un marché sexuel où elle satisfait aux plaisirs sexuels masculins. »7 Le troisième axe « espace public-espace privé », qui englobe, entre les questions liées à la conjugalité, l’extraconjugalité et la violence conjugale. Le quatrième, « éducation-formation », concerne autant les institutions qui contribuent à la construction des genres que les répercussions que peut avoir le manque d’éducation sexuelle, parmi lesquelles les grossesses précoces chez les adolescentes. Le cinquième, « santé », aborde la stigmatisation et le fardeau excessif des femmes en ce qui concerne les infections sexuellement transmissibles et l’utilisation de contraceptifs. Le VIH est aussi relativement prévalent au Gabon et de nombreux intervenant·e·s ont abordé la question8. Enfin, « la sexualité est convoquée au sens le plus large et dans toutes ses dimensions, c’est-à-dire en tant qu’institution, pratiques et fabrique des identités »9.

Parmi les sujets abordés, nous mentionnons, entre autres, la pratique de danses traditionnelles sénégalaises, connues sous le nom de sabar, par des femmes blanches (« blanches ébènes ») comme libération sur le plan de normes de genre. En effet, contre toute attente, ces dernières se placeraient en dehors de la domination masculine. Elles seraient ainsi bien plus qu’une consommation d’une culture autre (libération en se plaçant dans une situation de pouvoir), propos discutable, puisqu’il y a conscientisation. En effet, pour la chercheuse Alice Aterianus-Owanga de l’Université de Lausanne, ces danses seraient libératrices et participeraient à « une recomposition des féminités blanches et des frontières entre blanchéité et africanité », plaçant blanchéité et africanité en tension10.

Michaela Fusaschi, professeure à l’Université de Rome 3, a abordé, de son côté, les tensions entre les politiques relatives au genre qui sont mises de l’avant par l’ONU, le « genre humanitaire », par rapport à la sexualité telle qu’elle se manifeste au Rwanda. Son exposé portait plus précisément sur le gukuna, technique de massage visant à « étendre » les petites lèvres vaginales. L’ONU a considéré ces pratiques, faute de bien connaître ce dont il s’agissait, comme de la mutilation génitale. L’Église, de son côté, l’aurait aussi dénoncée comme une pratique onaniste et de surcroît homosexuelle, celle-ci étant pratiquée entre femmes. Cette pratique contribuerait à faire augmenter la quantité de sécrétions vaginales lors des rapports sexuels. Cela s’intégrait dans le cadre plus large de la sexualité rwandaise, qui serait une sexualité fluide, où l’abondance de liquide serait fort appréciée. Cela n’est toutefois pas le cas de toutes les cultures africaines. En effet, un autre participant affirmait qu’au Gabon, des cendres sont placées sur l’appareil génital féminin avant les rapports pour justement assécher les sécrétions. Enfin, madame Fusachi conteste le caractère hégémonique de l’ONU en ce qui a trait à ses jugements concernant les pratiques sexuelles que celle-ci connaît mal. Elle conclut aussi qu’une attitude plus prudente devrait aussi être adoptée en ce qui concerne les mutilations génitales elles-mêmes, pour mieux comprendre ces pratiques, avant de les condamner11. Même Jomo Kenyatta, leader de l’indépendance du Kenya, défendait ces pratiques12. Il y aurait donc une nécessité primordiale d’expliquer les pratiques sexuelles non occidentales, du gukuna à l’infibulation13.

Le chercheur Benoit Tine de l’Université Assane Seck au Sénégal, de son côté, nous a entretenus de la culture illégale de marihuana dans la région de la Casamance, au Sénégal, qui serait un facteur d’autonomisation pour les femmes sénégalaises. Ces dernières remplaceraient même les hommes, dans certains cas, comme cheffes de famille. Enfin, la culture de la marihuana se verrait protégée par certains groupes rebelles indépendantistes14. Quel recours pourraient avoir les hommes pour retrouver leur pouvoir perdu ? Dénoncer leur conjointe pour retrouver la structure traditionnelle du patriarcat ? En faire appel à l’État ? Ils n’en font rien ! Une question a été posée… et si on légalisait ? Chez nous, cette culture n’a autonomisé personne. Elle favorise même les grandes entreprises au détriment de la culture à petite échelle15.

Une autre intervenante, Virginie Rigot de l’Institut de recherche interdisciplinaire sur les enjeux sociaux de l’École des Hautes études en sciences sociales (EHESS-IRIS), a critiqué avec virulence le système de services sociaux français, qui pathologise la sexualité de Chloé, 14 ans. En effet, après de longs échanges avec la fille en question, madame Vigot affirme que « Chloé ne peut cependant pas échapper au stigmate social de la prostituée du fait de sa non-conformité aux attentes de genre liées à son sexe et à son âge. »16 Chloé « vit sa vie », tout simplement. Cela est à mettre en contraste avec les autres intervenantes qui abordent la sexualité précoce (ou le mariage précoce) en Afrique comme un problème en lui-même, parmi lesquelles mesdames Ines Zoe Lydia Rouamba Palingwinde et Fatoumata Badini Kinda, toutes deux de l’Université de Ouagadougou I au Burkina Faso. En effet, dans quelle mesure pouvons-nous tracer la ligne entre l’ombre du patriarcat et l’hégémonie humanitaire occidentale ? Rappelons-nous que différents auteurs, tels Michel Foucault ou Allen Ginsberg, avaient contesté la légitimité du pouvoir en ce qui a trait à la légifération de la sexualité et de l’âge où celle-ci devait commencer à exister17.

Nathalie Lugand, chercheuse à l’Université Paris 13, aborde de son côté des pratiques Bondage, domination, discipline, soumission, sadomasochisme (BDSM) et tente de transcender sa « colonisation » par la psychologie. Elle nous parle plus précisément du cas d’un homme maghrébin qui pratique le « money slaving ». Cette pratique se déroule généralement en ligne. Un homme entre en contact avec des femmes, souvent algériennes, qui profèrent des insultes et affichent leur domination. L’homme paie alors ces services avec de nombreux et d’onéreux cadeaux. Ce qui fait jouir, c’est la dépense d’argent. L’homme qui avait accepté de participer à l’étude a dû tout vendre pour combler sa dépendance. Enfin, cette relation n’est pas sans être liée d’un complexe colonial. L’homme dit se sentir « Blanc » lorsqu’il succombe à ces plaisirs (le fantasme d’être un Blanc dominé par une Arabe ou vice-versa…)18.

Emma Tillich, de la même institution que la chercheuse susmentionnée, aborde les interrogations entourant la stérilisation demandée par les femmes dans la trentaine. Elle critique le fait que le médecin se poserait comme « gestionnaire du risque de regret ». Ce phénomène représenterait-il une émancipation de la contraception ou des impératifs de la reproduction, ou une subordination à une certaine image du corps féminin19 ? La question n’est pas entièrement résolue.

De son côté, Franck Bouchetal Pellegri, doctorant à l’EHSS, aborde les « récits de vie de demandeurs d’asile homosexuels africains ». Il « fait ressortir entre autres une chronologie de la construction du masculin et des interactions entre la construction du masculin et celle de l’homosexualité. » Il y a lieu d’établir des relations avec l’immigration au Canada de personnes, tout de même assez nombreuses20, qui demandent refuge en raison de leur identité ou de leur orientation sexuelle.

En ce qui nous concerne, nous avons présenté notre traduction du texte The Body of Condemned Sally : Paths to Queering Anarca Islam de Mohammed Jean Veneuse21. Mohammed Jean Veneuse, pseudonyme de Mohammed Abdou, est d’origine égyptienne. Il a été chargé de cours à l’Université Queen’s de Kingston, en Ontario, où il mène présentement des études doctorales.Dans son mémoire de maîtrise intitulé Anarca Islam, rédigé en 2009, il a d’abord cherché à jeter les bases d’une articulation entre l’islam et l’anarchisme. Le texte avec lequel nous avons travaillé a été dirigé l’année suivante et publié dans la revue Anarchist Developments in Cultural Studies. Dans ce deuxième texte, l’auteur a tenté de circonscrire un point d’articulation et d’attache des théories trans à ce qu’il propose dans sa thèse, et ce, afin de mettre fin aux hostilités et préjugés qui minent les relations entre les communautés musulmane, trans et anarchiste. Les idées de Muhammad Abdou ont d’ailleurs été brièvement abordé par Francis Dupuis-Déri dans un article publié dans Ricochet22. Cela dit, le but n’est pas de « fusionner » ces courants de pensée ou de limiter leur autonomie, mais bien d’engendrer un plus grand potentiel anti-hégémonique pour ultimement renverser l’ordre établi.

Le texte en question traite du cas de Sayyid/Sally, une Égyptienne trans et étudiante en médecine à l’Université Al-Ahzar. Cette dernière a dû, au début des années 1980, mener un combat afin de voir sa véritable identité reconnue. Al-Ahzar, à la fois mosquée et université, est une institution éminente en Égypte et dans tout le monde arabo-musulman. Elle est internationalement reconnue pour ses programmes en études islamiques, tout en ayant la réputation de se trouver en étroite proximité avec le pouvoir, une brutale dictature qui perdure encore à ce jour. L’affaire Sayyid/Sally a eu lieu en 1982, peu de temps après l’assassinat de Sadate et l’arrivée au pouvoir d’Hosni Moubarak. Enfin, Mohammed Jean Veneuse dénonce les institutions qui, comme Al-Ahzar, ont la main mise sur l’interprétation des textes sacrés et ont mobilisé le savoir religieux pour défendre les intérêts du régime. Son texte complète sa thèse, qui se voulait un prisme de convergence des résistances musulmane et anarchiste, en alignant ce même prisme avec les horizons de résistance trans.

Malheureusement, nous ne pourrons pas, dans le cadre de ce modeste compte rendu, aborder chacune des communications. Cependant, nous nous permettons de mentionner encore brièvement les propos de madame Sophie Torrent de l’Université de Fribourg sur l’éducation sexuelle, et le fait qu’on enseigne aux filles, par exemple, de « couvrir [leur] corps pour ne pas donner des érections aux gamins » plutôt que de fournir une éducation vraiment égalitaire23. Francisco Sumbo Sebastião, chercheur de l’Université Franco-Gabonaise Saint-Exupéry, a abordé les récits racontés par les sculptures sur des couvercles Cabinda, une ethnie originaire de la province du même nom, qui fait actuellement partie (une appartenance contestée) de l’Angola. Ces couvercles auraient, en quelque sorte, une valeur parajuridique24. Jérémie Gauthier, maître de conférences à l’Université de Strasbourg, a abordé le genre et la sexualité en milieu policier et la « gestion différentielle des inégalismes », un concept emprunté à Foucault25.

Nous avons eu l’occasion, près de six mois après l’avènement du colloque, de poser quelques questions au Dr Philippe Nkoma Ntchemandji, qui se trouvait à la tête de l’organisation de l’événement. Nous l’avons interrogé sur les répercussions à long terme du colloque. Ce dernier a affirmé que, « sur le plan académique, la notoriété de l’Université Franco-Gabonaise et celle de l’OICCE se sont trouvées renforcées. Fort de ce succès, l’OICCE a été impliqué dans la préparation et l’organisation d’un colloque international sur l’IVG en mai 2020, en collaboration avec le Groupe de Recherches et d’Études sur le Genre (GREG/IRSH/CENAREST) et le Réseau d’Afrique Centrale pour la santé reproductive des femmes : Gabon, Cameroun, Guinée-Équatoriale (GCG) ».

Nous lui avons également demandé si des répercussions politiques étaient attendues au Gabon, en Afrique ou en Occident. Il affirme : « Nous envisageons au niveau national (Gabon) des répercussions politiques, notamment par la tenue d’une table ronde sur les enseignements du colloque et en impliquant d’autres acteurs impliqués dans les questions de genre, ce en vue d’impacter positivement sur les décideurs. Nous avons de ce fait saisi la Cour Constitutionnelle et le Sénat (notamment le Réseau des femmes parlementaires) pour porter la question de la double problématique du genre et de la sexualité. » Enfin, il est envisagé par les personnes organisatrices de répéter l’expérience en France ou au Burkina Faso.

Finalement, il est difficile de dire si cette conférence aura les répercussions escomptées. Néanmoins, elle constitue un événement et une plateforme intersectionnelle d’échanges de grande importance afin de permettre et d’alimenter les débats sur les questions de genre en Afrique. Les communications rendent compte de plusieurs horizons, européens et africains. Le cas Sayyid-Sally n’a peut-être pas eu les répercussions attendues en Égypte près de 40 ans plus tard. Peut-on escompter de meilleurs résultats au Gabon, un pays politiquement très proche de l’Europe ? Ces résultats seront-ils endogènes, ou un reflet de surface des réalités européennes sur le genre ? La liberté par rapport à certains paramètres de genre ne signifie pas liberté politique. L’identité trans est reconnue en Iran (et le changement de sexe financé par l’État), mais pas l’homosexualité26. En Jordanie, c’est le contraire : l’homosexualité est légale, mais la transitude et le changement de sexe ne le sont pas27. En Occident comme ailleurs, les régimes politiques récupèrent les discours sur le genre pour ce qui leur rapporte le plus politiquement. La route est encore longue, que ce soit en Occident ou en Non-Occident, pour voir injectée une libération totale au sein des sociétés.

1 « LGBT rights in Africa », Wikipédia, consulté le 9 janvier 2020. en.wikipedia.org/wiki/LGBT_rights_in_Africa

2 Olivier Piot, « Au Gabon, la mécanique du népotisme s’enraye », Le Monde diplomatique, octobre 2016, pages 4-5. www.monde-diplomatique.fr/2016/10/PIOT/56406

3 André Raponda-Walker et Roger Sillans, Rites et croyances des peuples du Gabon, Libreville : Éditions Raponda-Walker, 2005.

4 Richard Stanley est un réalisateur sud-africain qui a d’Abord fait des études en anthropologie. Il a commencé sa carrière en filament des danses traditionnelles et des rites d’Afrique. Son œuvre est imprégné de cette fascination pour les modes de pensée ésotériques, shamaniques et non-rationnels.

5 Colloque international, Genre et sexualités : diversité des contextes, pluralité des parcours, approches interdisciplinaires, rapport finale, Libreville, 17-18 juillet 2019, p. 2.

6 Ibid.

7 Ibid.

8 Ibid., pp. 2-3.

9 Ibid., p. 10.

10 Ibid., p. 11. 

11 Ibid., p.14.

12 « Kenyatta et la pratique de l’excision », Le Monde, 9 septembre 1978. www.lemonde.fr/archives/article/1978/09/09/kenyatta-et-la-pratique-de-l-…

13 World Health Organization, « Female genital mutilation (FGM) : Prevalence of FGM », 2019. www.who.int/reproductivehealth/topics/fgm/prevalence/en/

14 Marième Soumaré, « Sénégal : “La rébellion en Casamance est plus affaiblie que jamais” », Jeune Afrique, 2 mai 2019. www.jeuneafrique.com/768832/politique/senegal-la-rebellion-en-casamance-…

15 Colloque internationalop. cit., p.14 ; Sean Williams, « Big Business Is Taking Over California’s Marijuana Industry », The Motley Fool, 23 juin 2018. www.fool.com/investing/2018/06/23/big-business-is-taking-over-california…

16 Ibid., pp. 18-19.

17 Allen Ginsberg, « Thoughts on NAMBLA », dans Deliberate Prose : Selected Essays 1952-1995, Harper Perennial, 2001, www.ipce.info/library/miscellaneous/thoughts-nambla ; Michel Foucault, « La loi de la pudeur », Dits Ecrits III, Paris : Gallimard, 1994, pp. 69-82.

18 Colloque internationalop. cit., p.14.

19 Ibid., p.20.

20 Camille Feireisen, « Des organismes inquiets pour les demandeurs d’asile LGBTQ », ICI Radio-Canada, 2 juillet 2019. ici.radio-canada.ca/nouvelle/1205943/lgbtq-immigrants-refugies-gay-canada-homophobie-refuge-immigration

21 Mohammed Jean Veneuse, « The Body of the Condemned Sally: Paths to Queering anarca-Islam », Anarchist Developments in Cultural Studies, vol. 1, 2010. theanarchistlibrary.org/library/mohamed-jean-veneuse-the-body-of-the-condemned-sally-paths-to-queering-anarca-islam.

22 Francis Dupuis-Déri, « Islam et Anarchisme : L’anarchisme et la religion sont-ils incompatibles? », Ricochet, 21 novembre 2017. ricochet.media/fr/2031/islam-et-anarchisme

23 Colloque internationalop. cit., p.18.

24 Ibid., p.15.

25 Ibid., p.16.

26 « LGBT rights in Iran », Wikipédia, consulté le 9 janvier 2020. en.wikipedia.org/wiki/LGBT_rights_in_Iran

27 « LGBT rights in Jordan », Wikipédia, consulté le 9 janvier 2020. en.wikipedia.org/wiki/LGBT_rights_in_Jordan

Hermann Hesse dans une librairie commerciale

Hermann Hesse dans une librairie commerciale

Dans les librairies commerciales de grande surface, je vois les livres d’Hermann Hesse (1877-1962) qui sont exposés en présentoir parmi les grands noms de la littérature. SiddharthaLe Loup des steppesLe jeu des perles de verreNarcisse et GoldmundL’art de l’oisiveté sont les œuvres que je croise souvent, avec parfois Demian. Mon constat, confirmé par un libraire, est que les livres de Hermann Hesse sont encore, presque 100 ans après leurs premières parutions, abondamment vendus et lus.

Contrairement à la croyance populaire, le libraire m’a assuré que ce ne sont pas que des adolescent·e·s ou de jeunes adultes qui lesachètent. J’étais étonné de cette information. En effet, lorsque je discute avec des adultes de mon entourage ayant plus de 30 ans, plusieurs ne l’ont soit pas lu ou bien réfèrent à un passé de jeunesse où les transformations identitaires se manifestaient le plus. J’ai trouvé révélatrice cette information, car les livres de Hesse sont du type à être consultés à un certain moment de la vie. J’ai donc voulu en savoir plus sur ses lecteurs.

De quoi traitent les romans de Hermann Hesse? Ou encore : quel message portent leurs personnages? Les protagonistes que sont Siddhartha, Harry Haller, Goldmund, Joseph Valet et Émil Sinclair se retrouvent tous dans un cadre qui met leurs aventures intellectuelles de l’avant sous la forme d’un récit d’apprentissage, ce qu’on appelle, en littérature, des romans initiatiques. Ces personnages font face à des défis, parfois internes, parfois externes. Ils évoluent et trouvent éventuellement une voie qui passe par la découverte d’un monde intérieur, d’ordre métaphysique. Ces individus croient vivre en contradiction avec le contexte social qui les entoure. Pourquoi? Parce qu’ils sentent qu’ils ont un destin supérieur, que la vie ne peut pas simplement se résumer à être sur terre et se fondre dans la masse, à acquérir des biens matériels, à travailler et à être comme les autres. Avons-nous vraiment une raison unique ou suprême de vivre, une raison profondément individuelle, comme l’exprime Hermann Hesse lorsqu’il écrit que la mission de chaque humain est de « parvenir à soi-même »? Est-ce que nous pouvons encore prétendre qu’il y a, devant une vie qui semble déterminée par la science, une possibilité de croire en quelque chose de supérieur, souverain et propre à chaque individualité? Voilà des questions que pose Hermann Hesse à travers ses personnages.

Pourquoi retrouve-t-on encore fréquemment des romans traitant de ces questions (qu’il s’agisse de SiddharthaLe loup des steppes ou Le jeu des perles de verre) sur les étagères, mais aussi en vedette sur les présentoirs des librairies? Sans nier l’aura dont bénéficient les œuvres de Hesse, je me demande : pourquoi est-on amené à lire Hermann Hesse de nos jours ? Les lecteurs et les lectrices de Hesse retrouvent-ils aujourd’hui les mêmes enjeux que ceux qui lui étaient contemporains? Telles sont les questions qui me taraudent.

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Les romans de Hesse touchent souvent à des aspects métaphysiques, transcendantaux. L’auteur place ses protagonistes face à des problèmes. Ils sont mus par le désir intérieur d’être plus que ce qu’ils sont. Ils sont en quête de sens, de liberté. Ils rêvent. Ce sont des personnages qui trouveront éventuellement la voie vers eux-mêmes, un royaume intérieur. Les dénouements des romans laissent parfois perplexes et songeurs. Nous nous demandons : est-il vraiment possible de mener la vie qu’ils ont menée? Ou devons-nous seulement retenir le symbole de leur quête? Peut-être faut-il voir dans la pérennité des succès des livres de Hermann Hesse notre vision, très occidentale, du fanatisme de l’épanouissement de l’être humain.

En tant qu’écrivain et artiste, Hermann Hesse est autant un représentant idéal de son époque que ses personnages. Ils évoluent dans ce qu’ils conçoivent comme un désenchantement et une souffrance spirituelle. De ce point de vue, il devient essentiel de redonner sens à l’existence, ou d’exprimer ses souffrances existentielles : élément manifeste théorisé de nos jours, comme à son époque, par des crises existentielles. Sa particularité et celle de ses œuvres — au-delà du fait qu’il a reçu le Prix Nobel de littérature en 1946 — est qu’il est devenu un porte-parole de l’idéologie de la réalisation de soi-même, cette injonction bien moderne d’être responsable de sa propre vie, qui prend des racines dépassant Hermann Hesse.

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Au-delà de leur intérêt métaphysique, on retient des personnages de Hesse qu’ils mettent tout en œuvre pour parvenir à une quête inconnue au lectorat. Il y a un jeu d’énigmes avec les notions de vie, d’existence et d’être où chacune d’elles s’entremêle pour donner un aspect mystique au roman. Autant Siddhartha, Demian, Harry Haller que Joseph Valet sont porteurs d’un message qui leur semble plus grand que dans d’autres types de romans, de par le caractère initiatique. Ils ont ce caractère bien particulier d’être dans des œuvres symboliques qui représentent des idées plus grandes que ce que notre « réalité » nous offre. Les romans de Hesse persistent dans le temps, on pourrait en faire l’hypothèse, parce qu’ils présentent des personnages aux idéaux intemporels. Ces idées, ce sont la quête de sens, la quête identitaire et la quête existentielle : ce sont, je crois, des quêtes aussi caractéristiques des personnages que de notre siècle, comme en font foi les succès de Paulo Coelho et Éric-Emmanuel Schmitt.

Quiconque s’attarde un peu aux œuvres qui se vendent le plus dans les librairies d’aujourd’hui et qui, en les lisant, ne s’attarde pas seulement aux personnages et à leur transformation, mais aussi à la manière de se réaliser, se demandera : les Siddhartha, Harry Haller et Joseph Valet sont-ils vraiment maîtres de leur destin ? Sont-ils les produits d’une conception humaniste qui valorise la liberté et l’autodétermination?

La conscience collective se nourrit de ces idées de liberté, de mythe de soi, de spiritualité, de nature : il suffit de regarder les autres présentoirs de la librairie pour s’en convaincre. Je crois que la limite des œuvres de Hesse se trouve toutefois dans la présentation de deux seuls destins : s’épanouir à l’extérieur du monde ou souffrir dans la société.

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Hesse construit toujours la structure de ses romans autour d’un personnage unique. Leur cadre social — le théâtre magique pour Harry Haller, le jeu des perles de verre pour Joseph Valet, le bouddhisme pour Siddhartha — ne sert qu’à mieux servir le message porté, c’est-à-dire illustrer le pouvoir de réalisation que possède tout individu.

Pour cette raison, je pense très bien comprendre pourquoi ses livres se vendent encore : ils bénéficient d’une aura combinée à une réputation de mystère et d’initiation. Je suppose que ses lecteurs et ses lectrices veulent nourrir cette impression qu’il est toujours possible de s’épanouir et que nous possédons cet épanouissement en nous. Ils et elles voient le monde autour d’eux exercer un certain déterminisme social, mais veulent aussi croire à leur volonté. Un regard sur l’époque de Hesse nous montre que la manifestation de ces idées n’est pas née d’hier. Toutefois, Hermann Hesse a plausiblement ce quelque chose en plus : il y dévoile un foisonnement intellectuel comportant une richesse philosophique et une construction du sens humaniste. Une question persiste néanmoins : qui lit encore Hermann Hesse de nos jours et dans quel but? Aujourd’hui, lire Hermann Hesse, c’est lire l’espoir d’être un jour plus que la personne qui va errer dans une librairie.

Les athlètes de l’ombre : ces sportives dont on ne parle pas

Les athlètes de l’ombre : ces sportives dont on ne parle pas

Au fond, c’est une question de possibilités. Les jeunes filles doivent sentir qu’elles peuvent progresser à tous les niveaux et gravir tous les échelons dans le domaine du sport. Trop souvent, on ne leur offre que des emplois subalternes, et les portes se ferment quand vient le temps de monter en grade, d’occuper des postes de direction, de prendre en charge une équipe professionnelle ou une équipe de haut niveau, avec comme résultat que la jeune fille laisse tomber parce qu’elle voit bien qu’il n’y a pas de place pour elle.

–      Séverine Tamborero, Casser le moule.

La sous-représentation des femmes dans le sport n’est que le reflet de la sous-représentation des femmes dans toutes les sphères de notre société. Cet article fait état des lieux de la présence des sportives dans les médias québécois et canadiens et offre une tribune à quatre femmes travaillant dans le monde du sport au Québec. Des pistes de solutions sont données en fin de texte quant aux manières de rendre accessible le sport aux femmes.

Des sportives font l’histoire

Il faut l’entrée dans le XXe siècle pour que les femmes puissent enfin concourir dans les Jeux olympiques, en 1900, et qu’on accepte socialement leur présence dans le monde sportif. À ces jeux, seules cinq disciplines accueillent les femmes, soit le golf, le tennis, les sports équestres, la voile et le croquet1. Pendant les deux guerres mondiales, les femmes participent de plus en plus aux sports,  poursuivant les tournois et constituant des équipes alors que les hommes sont partis à l’étranger. Cependant, comme elles reprennent le travail domestique où l’on tente de les confiner après la guerre, plusieurs délaissent à nouveau le sport pour occuper la sphère familiale et réaliser les travaux invisibilisés que l’on considère comme étant naturellement des tâches féminines : prendre soin de la maisonnée et des enfants. Dans les années 1950, le American way of life renforce les stéréotypes de genre et l’image idéale de la femme dans les cultures occidentales, et celle qui persiste est celle d’une femme hétérosexuelle au foyer, précieusement habillée et coiffée pour plaire à son mari, mère dévouée et prodiguant les soins à la famille, écoutant son mari et prévoyant réponses à ses besoins. Son épanouissement personnel est ainsi mis de côté, et peu de temps lui est disponible pour s’impliquer activement dans un sport. La société est convaincue que la place des femmes est à la maison, et que sa principale fonction est de procréer. Les sports sont le royaume des hommes et beaucoup s’évertuent à conserver cet état des choses.

Au Canada, dans les années 1970, certaines femmes portent en justice des cas de discrimination sexuelle, dans plusieurs sphères de la vie sociale, et aussi dans le sport. Elles veulent défendre leur droit de jouer dans des équipes sportives. La décennie suivante, l’Association canadienne pour l’avancement des femmes, du sport et de l’activité physique (ACAFS) est créée2. Le mandat que se sont donné les femmes de cette association est grand mais simple : elles sont déterminées à bâtir un système canadien de sport et d’activité physique équitable et inclusif qui permet aux femmes de se réaliser, tant à titre de participantes que de « leadeuses ». Elles ont pour souhait de produire des changements systémiques et, en partenariat avec des gouvernements, des organisations et des chefs de file, de remettre le statu quo en question. L’association participe aussi à des études, donne des formations et ateliers, et transmet des recommandations aux parties impliquées dans l’arène du sport au Canada, tant pour les entraîneur·euses et pour les écoles que pour les divers paliers des gouvernements et les athlètes elles-mêmes3. L’ACAFS rapporte, sur son site web, qu’aux Jeux olympiques d’Atlanta, en 1996, seulement 97 des 271 épreuves étaient ouvertes aux femmes et qu’il y avait 3 626 femmes pour 10 629 athlètes. De l’équipe canadienne composée de 307 athlètes, il y en avait déjà quand même plus de la moitié qui étaient des femmes, soit 154 pour 153 hommes!

Selon une étude de la chercheuse Marie-Hélène Landry, avec la participation de la Direction du sport et de l’activité physique du ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport4, trois fédérations sportives sur 33 rapportent qu’il y a une augmentation significative, depuis 1998, du nombre d’athlètes féminines, et cinq autres affirment que le nombre de sportives augmente continuellement. Cependant, neuf fédérations disent que la situation de leur côté est stable, et ce, depuis les cinq à dix dernières années. Parmi les fédérations interrogées, on constate que la participation des femmes stagne entre 15 % et 30 % pour chacune d’elles. Au sein des fédérations, toujours selon les données recueillies lors de cette étude, on développe une préoccupation consciente de l’importance d’amener les femmes vers le sport. Les fédérations désirent faire de la place aux femmes et veulent approcher un nombre égal de femmes et d’hommes parmi leurs membres. Les mentalités évoluent donc avec le temps, et plusieurs efforts sont collectivement déployés pour inclure les femmes dans la vie sportive. Cela est encourageant, bien qu’une étude plus récente5 maintienne que les hommes sont toujours plus susceptibles que les femmes de participer à un sport : en 2010, on comptait que le tiers des Canadiens pratiquait un sport, alors que seulement le sixième des Canadiennes le faisait. Par contre, de cette dernière étude, on note que la participation des femmes à des tournois sportifs a bien augmenté : 40 % des sportives ont déclaré qu’elles jouaient en tournois, comparativement à 33 % en 2005.

Sous-représentation et sexisme systémique

Bien qu’une certaine amélioration soit perceptible dans l’acceptation sociale de la présence des femmes dans le sport, beaucoup reste à faire. Si moins de femmes évoluent dans les milieux sportifs, c’est aussi parce que leur représentation est quasi nulle, et ce, à tous les niveaux du sport : entraîneuses, directrices de fédération, commentatrices, athlètes de haut niveau, journalistes sportives, etc. Elles sont toutes sous-représentées, d’abord parce qu’on ne leur ouvre pas les portes collectivement, ensuite parce que les médias et les commanditaires favorisent le sport masculin au détriment du sport féminin. Un effet  malheureux en découle : les jeunes filles ne voient pas beaucoup de modèles féminins autour d’elles (à l’école parmi les professeurs·es d’éducation physique, dans les équipes régionales, à la télévision, dans les journaux), ce qui les empêche de s’imaginer comme femmes dans le sport, les amenant souvent à délaisser le monde sportif après le cheminement scolaire, ce qui réduit donc leur présence dans ces milieux, puisqu’elles n’y voient pas de possibilités futures pour elles. Avec peu de modèles visibles, les jeunes filles oublient qu’elles peuvent aussi devenir modèles et ne poursuivent que rarement une carrière sportive. Il y a certainement des femmes dans le sport, et davantage aujourd’hui qu’avant, mais sans l’aide des médias qui pourraient diffuser le sport féminin, sans l’aide des hommes et des femmes pour leur faire plus de place dans les instances de haut niveau, sans l’aide des commanditaires pour appuyer financièrement les sportives dans leur parcours, sans programme scolaire gouvernemental pour inciter les jeunes filles à l’activité physique, peu d’opportunités seront créées pour inverser la tendance. Aussi, sans changement radical dans le sexisme systémique qui sévit dans notre culture, on ne verra pas évoluer les mentalités par rapport aux femmes dans le sport. Si on ne croit pas collectivement que les femmes peuvent aussi être sportives, fortes, énergiques, compétitives, persévérantes, musclées, faire preuve de leadership, et qu’elles doivent se restreindre à la sphère domestique et aux activités « typiquement féminines », le monde du sport sera à l’image de notre culture. Et le sexisme se produit aussi chez les hommes, lesquels peuvent rarement sans préjugés pratiquer un sport dit « féminin » (gymnastique, danse), puisqu’ils sont affublés de sobriquets tel « fif », « tapette », et autres commentaires homophobes. Dans le même ordre d’idées, l’homophobie résultant du sexisme s’exprime souvent chez les femmes sportives en cette idée qu’ « elles doivent être lesbiennes », alors que les femmes ayant des activités et traits plus socialement attribués au genre masculin peuvent tout aussi bien être hétérosexuelles.

Selon une étude6 faite par l’ACAFS, en collaboration avec la campagne « Nourrir le sport féminin » des producteurs laitiers canadiens, les femmes ne reçoivent que 5 % de la couverture sportive médiatique, alors que le sport occupe en général 15,64 % des médias, rapporte La Gazette des femmes7. En 2014, parmi tous les diffuseurs des réseaux de télévision nationaux spécialisés dans le sport, seulement 4 % des 35 000 heures de diffusion ont porté sur le sport féminin. Leur représentation, aussi rare qu’elle soit, est principalement basée sur les stéréotypes de la féminité ainsi que sur leur apparence physique, ou encore sur le fait qu’elles soient épouses. Toujours selon cette étude, un maigre 5,1 % de la couverture médiatique journalistique des médias imprimés au Canada parlait des sportives.  De plus, dans l’industrie du sport canadien, 99,6 % des commandites sont données au sport masculin. Selon l’article « Sport féminin cherche temps d’antenne » publié dans la Gazette des femmes en 2014, parmi les athlètes les plus citées au Québec, Serena Williams est la première femme du palmarès… à la 38e position. Les femmes sont donc loin dans l’imaginaire sportif québécois. On ne les connait pas vraiment, on ne les suit pas, elles semblent réduites à l’ombre, là où elles participent pourtant avec passion et courage.

Une équipe de chercheur·euses de l’Université de Cambridge au Royaume-Uni a analysé des millions de mots relatifs aux sportifs et aux sportives rapportés dans les médias afin de voir avec quels termes on décrit les hommes sportifs en comparaison à ceux utilisés pour parler des femmes sportives lors des Jeux olympiques de Rio au Brésil en 20168. D’abord, on constate que le sport masculin est habituellement le sport « par défaut ». Par exemple, le hockey joué par les hommes demeure le hockey, tandis que le hockey joué par des femmes est le hockey « féminin ». Parmi les mots associés spécifiquement aux sportives, on retrouve « âgée », « plus vieille », « enceinte », « mariée », « célibataire », etc. En comparaison, les mots les plus employés pour parler des sportifs sont « le plus rapide », « fort », « grand », « vrai » et « bon ». Alors même qu’il s’agit de décrire les situations sportives dans lesquelles se retrouvent les sportives, elles demeurent associées à leur rôle genré d’épouse et de mère, en plus d’être observées sous la loupe de l’apparence physique, selon leur âge ou la façon dont elles sont habillées. Selon Emilie Tôn, dans son article « Sexisme dans le sport :  »et si on parlait autrement des championnes? » »9, le sexisme se vit aussi dans la façon dont on commente les prouesses des sportives. Comme exemple, elle nous rappelle que la nageuse Katie Ledecky, au Jeux de Rio de 2016, a été surnommée la « Phelps au féminin », la comparant donc à un homme au lieu de lui donner le mérite qui lui revient en tant que personne sportive. Tôn nous fait aussi remarquer qu’aux même Olympiques, les joueuses de rugby ont été comparées entre elles, « les Françaises sont beaucoup plus mignonnes, beaucoup plus féminines que les Américaines ». Ces façons de parler des sportives les réduisent à des rôles genrés et les confinent dans une pensée de compétition des apparences physiques du type « qui est la plus belle », comme si les femmes se devaient d’être belles en tout temps pour le plaisir des spectateurs·trices, alors même qu’elles occupent une fonction où cela n’a aucune importance.

Visite chez trois grands quotidiens québécois

Dans le but de faire moi-même l’exercice, j’ai passé deux semaines, du 3 avril au 16 avril 2018, à scruter la section sport de trois grands journaux québécois en ligne, soit Le Journal de MontréalLa Presse et Le Devoir. Chaque jour, j’ai compté le nombre d’articles qui présentaient des sportives versus des sportifs en photo, j’ai aussi comptés le nombre de fois que des sportifs étaient cités versus celui où des sportives étaient citées. Parmi les sportifs et les sportives, j’ai inclus les noms d’entraîneur·euses et ceux des  directeur·trices d’équipe. Les noms répétés dans un même article ne comptaient que pour une fois, mais si ce nom était répété dans plusieurs articles différents une même journée, je le comptais autant de fois. Ainsi, pour un total de 2 494 citations de sportives et de sportifs durant ces deux semaines, et parmi les trois journaux, seulement 357 étaient des noms de femmes, soit 14,3 %. Si ce nombre dépasse la moyenne canadienne de 5 % de couverture médiatique, c’est probablement, selon notre jugement, dû aux Jeux olympiques de Pyeongchang qui se terminaient et aux Jeux du Commonwealth qui battaient leur plein. Sur un total de 320 articles analysés, 283 étaient dédiés aux hommes pour 33 dédiés aux femmes. Le meilleur jour pour les sportives a été le 3 avril 2018, alors que Le Devoir a cité 19 sportives sur 24 citations, que La Presse a cité 19 sportives sur 35 citations et que Le Journal de Montréal nommait un piètre 5 sportives sur un total de 54 citations. Cette courte étude a permis de voir que Le Devoir a invariablement publié, durant cette période, un total de 4 articles sportifs par jour et que chaque jour, au moins un article était publié au sujet d’une ou de plusieurs sportives. À l’opposé, Le Journal de Montréal était le journal le moins porté à publier des articles sur le sport féminin, alors qu’il attire le plus grand lectorat des trois quotidiens et qu’il compte le plus grand nombre d’articles sportifs. Si Le Devoir a publié quatre articles sportifs par jour sur son site, la moyenne des articles sportifs sur le site Journaldemontreal.com a été de 14 par jour (pour les deux semaines considérées). Ainsi, le plus grand nombre de citations s’est retrouvé dans Le Journal de Montréal, bien que ce soit dans celui-ci qu’on a le moins cité les femmes. En fait, pendant 13 jours sur 14 à lire ce journal, au moins 90 % des citations ont été données aux sportifs plutôt qu’aux sportives. Cette expérience, bien qu’incomplète, offre malgré tout une vision de la nature du traitement et de la couverture médiatique sportive qui ne revient pas aux femmes.

Et les sportives, qu’en pensent-elles?

Afin d’avoir un portrait plus juste de ce que des femmes dans le milieu du sport vivent, je me suis entretenue avec Séverine Tamborero, autrice, entraîneuse et conseillère en haute performance; avec Ariane Bergeron, photographe sportive; avec Karolyne Delisle-Leblanc, commentatrice à RDS; et finalement, avec Ariane Fortin-Brochu, boxeuse olympienne. Chacune ne vit pas sa « place dans le sport » pareillement, et il en découle que toutes ne revendiquent pas leur statut de femme dans le sport, alors qu’elles voudraient surtout être vues comme une personne, sans que leur genre ne les réduise à certaines idées préconçues.

Boxeuse olympienne

Ariane Fortin-Brochu, boxeuse de haut niveau, nous rappelle que la boxe n’a été acceptée comme discipline ouverte aux femmes qu’en 1991 et en 1993, au Canada et aux États-Unis respectivement. Elle nous partage son expérience en regard du biais sexiste qui pouvait exister, même quand on désirait la complimenter : « J’ai entendu beaucoup « Ariane, c’est comme un gars », ça se voulait un compliment, mais en fait ça demeure du sexisme, parce que, du moment qu’une fille s’entraîne fort, régulièrement, fait le même entraînement que les hommes, on la fait traverser « du côté des gars », alors que ce n’est pas ça. » Elle insiste pour me dire qu’il faut reconnaître qu’une femme peut s’entraîner aussi fort qu’un gars, et la percevoir toujours comme une femme. Pour elle, une femme championne du monde (au même poids), ça a autant de valeur qu’un homme, parce qu’elle est au plus haut niveau de compétition qu’il lui est possible d’atteindre. Il ne faudrait donc pas comparer les réussites des hommes dans la boxe à celles des femmes. La physionomie de chacun·e est différente et leurs limites ne peuvent pas s’inscrire dans un mode comparatif entre catégories. Pour Ariane, le sexisme vécu a plutôt été un élément de motivation dans sa carrière. Elle sait qu’elle représente une femme qui a réussi dans un milieu d’hommes et s’envisage comme une modèle pour les jeunes filles. Pour elle, ce qui est important, c’est de faire ressortir sa persévérance, car cet atout n’a pas de sexe. Ariane nous confie que c’est important d’être un modèle, non pas seulement pour les jeunes filles, mais pour tous·tes les jeunes sportif·ves. Selon la rétroaction qu’elle reçoit des élèves qu’elle visite pour donner des conférences dans les écoles, les garçons sont aussi ouverts à l’idée d’avoir des modèles féminins : « Ils embarquent, ils sont impressionnés par ce que j’ai réalisé. » Selon elle, enrayer le sexisme, ça ne passe pas juste par les filles, mais aussi par ce que l’on montre aux garçons.

Journaliste à RDS

De son côté, Karolyne Delisle-Leblanc est journaliste sportive pour la chaîne RDS. De son point de vue, il n’y a pas vraiment de problématique au niveau de l’égalité des sexes dans son milieu. Elle y voit s’y épanouir beaucoup de femmes et ne sent pas nécessairement le besoin de recourir au féminisme pour atténuer les injustices systémiques que le sexisme fait connaître au monde sportif. Cependant, elle concède que la communication est moins ouverte, selon elle, dans une salle de nouvelles sportives occupée majoritairement par des hommes : « C’est difficile pour eux d’exprimer leurs sentiments, et il peut en résulter une cumulation d’émotions négatives, ce qui n’est pas nécessairement bon à long terme. » Pour Karolyne, il y a de la place pour les femmes dans le journalisme sportif, « ça ajoute un aspect à la couverture ». Dans la salle de nouvelles, bien qu’elle ne choisisse pas les sujets qu’elle devra couvrir, elle a la ferme impression que « parce qu’elle est une femme », on lui donne majoritairement des sujets concernant le sport féminin. Pourtant, comme elle conclut avec moi : « Ne pensez pas que parce que nous sommes des femmes, nous préférons le sport féminin! ». Et voilà encore un commentaire qu’il ne faut pas prendre à la légère : être femme ne signifie pas que l’on veuille rester prisonnière de la couverture médiatique féminine dans tous les contextes. Les sportives aiment le sport, et leurs intérêts ne sont pas constamment teintés par leur nature stéréotypée de « femme ».

Photographe en mode sport

En discutant avec Arianne Bergeron, photographe de sportives, on sent que sa passion nourrit aussi ses convictions : « J’ai toujours préféré Justine Henin à Roger Federer. Pendant les Jeux olympiques, j’ai toujours tune in pour les épreuves féminines parce que je m’identifie plus à leur réalité. D’ailleurs, dans le temps, c’était pas mal la seule fenêtre sur nos athlètes féminines, une fois aux deux ans. » Ayant trop souvent ouvert la section sport des journaux sans y voir une seule photo de sportives, elle s’est donnée comme mandat d’imager et de représenter les femmes dans le sport. À la question « Comment trouvez-vous les photos de femmes dans le sport? », elle répond sans hésiter : « Certainement moins nombreuses que celles des hommes ». Elle nous confie qu’il lui est arrivé plusieurs fois d’ouvrir les journaux et de ne voir aucune photo de femmes sportives. Et quand il y en a, elle a souvent l’impression que les images des hommes sont plus avantageuses que celles des femmes, « comme si l’homme devait plus souvent être puissant et que la femme devait être belle ». Pour elle, photographier des sportives lui permet de rectifier la situation, de mettre son poids dans la balance : « Le fait d’être une femme qui photographie les femmes rend certainement la tâche plus facile pour les athlètes. La plupart ont tendance à se sentir comprises et appuyées dans le processus photographique. J’essaie avant tout de montrer que les athlètes sont présentes. Malheureusement, dans certains sports, on est encore au point où l’image comme telle est le message, plutôt que d’être le véhicule. » À la question « Croyez-vous que les sportives apprécient votre travail? », Arianne me répond, confiante, que oui, les sportives apprécient son travail : « Des skateuses m’ont dit que si je n’étais pas là, personne ne saurait qu’elles font du skate. » Son travail prend donc tout son sens dans le fait de rendre visible une population qui se sent trop souvent invisibilisée. Quand on lui demande ce qu’elle pense de la sous-représentation des femmes dans le sport, elle donne en exemple une situation qui est arrivée à des femmes en compétition de planche à neige : « Les organisateurs ont donné le « go » à la finale féminine de slopestyle pendant des conditions météorologiques qui étaient non seulement dangereuses, mais qui ont fait en sorte que les filles ont performé à une fraction de leur potentiel. Elles ont donné des performances qui sont impressionnantes selon les conditions, mais je ne pense pas qu’on puisse apprécier l’effort depuis son salon. Ça joue un grand rôle sur l’admiration qu’ont les jeunes filles pour leurs athlètes favorites. Dans des conditions différentes, les snowbordeuses [planchistes sur neige] auraient pu marquer l’histoire. » Selon elle, ce genre de situation fait en sorte que les commanditaires pour les athlètes féminines sont moins nombreux : « Encore en 2018, une compétition locale snowboard [planche à neige] donnait le double du cachet des femmes aux hommes et on les a tous fait poser avec leur gros chèque en plastique. C’est difficile dans ces cas-ci de ne pas faire passer ça sur de la mauvaise foi. » Mais foncièrement, Arianne Bergeron croit en ce qu’elle fait. Ses images sont une preuve de plus que les filles peuvent réussir : « Je suppose que des fois, une image vaut mille rêves! »

Des femmes et non pas des filles

Quand on demande à Séverine Tamborero pourquoi c’est encore d’actualité de parler de la sous-représentation des femmes sportives dans les médias, elle nous répond que surtout, les attentes envers celles-ci sont différentes de celles qu’on entretient envers les hommes : « Une femme dans les médias doit être à l’image des standards de beauté strictes qui sont dictés par la mode. Elle doit aussi s’exprimer de manière impeccable. Son intelligence sera sans cesse critiquée et on lui laissera peu de marge d’erreur. Les hommes, de leur côté, s’ils ont été athlètes ou impliqués dans le milieu du sport professionnel, sont automatiquement considérés comme étant compétents. On excuse ceux ayant un physique soi-disant de laisser-aller et ayant un langage familier », alors qu’on ne le permet pas aux femmes. Pour Séverine, il faudrait commencer déjà à prioriser le sport et l’activité physique à l’école, et ce, au plan gouvernemental. Dans le but d’échapper aux stéréotypes de genre et de sexe dans la représentation médiatique, il faudrait selon elle éduquer le monde sportif lui-même, et avoir plus de femmes à la tête d’entreprises sportives. Il faudrait aussi démystifier la place des entraîneuses au-delà des groupes sportifs juvéniles et les voir s’accomplir comme entraîneuses de haut niveau. Il y a aussi tout un travail à faire auprès des familles pour faire évoluer les mentalités qui font qu’encore aujourd’hui, on envoie les garçons au hockey et les filles à la danse. Si on lui demande comment elle aimerait que les commentateur·trices sportif·ves parlent des sportives, elle nous répond qu’il faudrait d’abord commencer par utiliser le mot femme au lieu de fille pour désigner une athlète, puisque qu’on ne nomme jamais les hommes « garçons ». Aussi, trop souvent ont décrit l’apparence physique d’une femme plutôt que de couvrir l’ensemble de ses performances. Il serait temps d’éviter les commentaires du type « elle court vite pour une fille » ou encore « elle est forte pour une fille », qui diminuent les capacités des femmes dans leur domaine sportif, ne les considérant plus comme une athlètes mais comme une image naturalisée de la femme « fragile », « faible » ou « impuissante ». Pour Séverine, parler de sport féminin, c’est déjà être féministe. Elle demeure persuadée qu’il faut aborder le fait que la réussite des sportives de haut niveau peut stimuler la participation des jeunes filles qui croient encore malheureusement que le sport leur est inaccessible. Ainsi, la couverture médiatique du sport féminin devient un outil pour contrer un problème qui est plus grand que celui de sa faible représentation.

Et elle n’a pas tort. Selon l’article À la recherche de l’équité entre les sexes dans le domaine de l’entraînement : opinions des athlètes féminines sur la carrière d’entraîneure10[sic], les athlètes ont mentionné que la culture à prédominance masculine du sport était perçue comme un obstacle à la poursuite d’une carrière en entraînement, et qu’il s’agissait de l’une des raisons pour lesquelles elles avaient quitté le poste d’entraîneuse qu’elles occupaient.

Dans tous les cas, la présence des femmes dans le sport existe et mérite de recevoir une diffusion publique et des ressources adéquates et paritaires pour amener les femmes et les jeunes filles à poursuivre des activités sportives tout au long de leur vie.

Bienfaits du sport et pistes de solutions

Selon l’ACAFS, les bienfaits de l’équité des sexes dans le sport sont multiples : représenter l’ensemble de la population et profiter des ressources de tous les membres permet de créer une association plus vaste, plus forte et plus efficace; les femmes compétentes offrent un bassin important de gestionnaires, d’entraîneuses et d’officielles aux associations; changer l’image des femmes dans le sport attire l’intérêt public et les investissements privés, ce qui a pour effet d’attirer encore plus de membres vers l’association; devenir une chef de file dans la promotion des filles et des femmes donne du prestige et attire le soutien; en travaillant ensemble, les hommes et les femmes peuvent apprendre à créer des partenariats; offrir aux mères et aux filles des occasions de participer ensemble à des activités sportives; le sport et l’activité physique apprend aux filles et aux femmes à respecter leur corps et ses limites, ce qui les aide à faire face aux problèmes de santé tels que les troubles alimentaires et le tabagisme, etc.

En bref, le sport au féminin, s’il était célébré, diffusé, accepté socialement, permettrait de donner aux femmes l’espoir qu’elles ont aussi leur place dans ce domaine durement gardé par les hommes. Il faut montrer que faire du sport est sain, souhaitable, bon pour la santé physique et psychologique, et ce, pour toutes et sans crainte de se faire harceler, ridiculiser, comparer, diminuer, réduire à une apparence.

À titre d’exemple à suivre,  la France a instauré des mesures d’incitation à la diffusion du sport féminin. Un fonds d’un million d’euros par année sera donné aux fédérations sportives pour financer la production d’images de sport féminin qui n’auraient encore aucune valeur aux yeux des diffuseurs. De grands événements sportifs féminins seront aussi choisis et mis à la liste des « événements d’importance majeure », dont les droits de diffusion devront être partagés entre les chaînes payantes et gratuites11.

Le calcul m’apparaît simple : plus il y aura d’opportunités données aux femmes dans le milieu des sports, que ce soit en tant qu’athlètes ou dirigeantes d’équipe, sans les réduire à un rôle de femme fatale ou de mère-entraîneuse aux bons soins de son équipe, plus il y aura de modèles pour les générations futures, donc plus il y aura de jeunes filles qui oseront s’aventurer dans les sports. Les femmes sont capables d’endurance, de surmonter les obstacles, de créer des stratégies, de pratiquer une discipline intensivement, de saisir l’esprit de compétitivité, d’aspirer au surpassement de soi. Elles possèdent, physiquement et psychologiquement, tous les traits souhaitables pour s’épanouir, au même titre que les hommes, dans le monde du sport. Ce qui leur manque, c’est une acceptabilité sociale et culturelle, un droit à la présence des femmes dans le sport. Les préjugés et stéréotypes sociaux telle l’idée que la couleur bleue est une couleur de garçon et la couleur rose est une couleur de fille ont fait leur temps : on sait aujourd’hui que le genre et les attributs allouées aux sexes sont inexactes, trompeurs, réducteurs. Les femmes peuvent évoluer dans les mêmes domaines que les hommes, leur corps et leur mental le leur permettent. Elles ne sont pas dépourvues de ces capacités et ces capacités ne sont pas que celles des hommes. Les femmes sportives ne sont pas toutes lesbiennes, et non pas nécessairement davantage celles qui sont plus musclées, poilues ou agressives. Une femme peut être féminine et lesbienne, comme elle peut être masculine et hétérosexuelle. Les stéréotypes ne correspondent pas aux réalités. Les hommes qui pratiquent la danse ne sont pas tous gais non plus, les femmes peuvent courir vite tout comme les hommes, et les réussites sportives ne dépendent pas du sexe de l’athlète. Ce qui peut être comparé, ce sont les poids, les distances, les temps, la précision d’exécution, la finesse, la souplesse, l’endurance, la force. Mais les sexes et les genres ne peuvent servir de point de comparaison, car les humains sont dotés d’un plus large éventail de capacités que ne leur confèrent les constructions sociales d’« homme » et de « femme ».

Le sport est surtout l’apprentissage de la confiance en soi, de la découverte de ses compétences, du respect des limites de son corps, du soin et de l’écoute de soi, du dépassement de soi, de la fierté, du travail en équipe, de la connaissance de ses faiblesses et de la résilience. La place des femmes dans le sport est donc tout à fait indiquée, favorable, souhaitée. Vivement que la tendance s’inverse et que l’on voie s’épanouir un plus grand nombre de femmes dans ce domaine ceinturé d’hommes et de masculinité idéalisée.

1 Séverine Tamborero, 2017, Casser le moule, Éditions Québec Amérique, Québec, p.19.

2 Tabitha Marshall, 20 octobre 2013, « Les femmes et le sport au Canada, une histoire », Encyclopédie canadienne, consulté le 22 avril 2018. www.encyclopediecanadienne.ca/fr/article/les-femmes-et-le-sport-au-canad…

3 Association canadienne pour l’avancement des femmes, du sport et de l’activité physique, consulté le 22 avril 2018. www.caaws.ca/?lang=fr

4 Marie-Hélène Landry, 2008, La place des femmes dans le sport au Québec, la représentation féminine au sein des fédérations québécoises unisports et multisports, des unités régionales de loisir et des municipalités de plus de 75 000 habitants, Rapport Landry, Gouvernement du Québec. www.education.gouv.qc.ca/fileadmin/site_web/documents/loisir-sport/Rappo…

5 Patrimoine Canadien, 2010, Participation au sport, Gouvernement du Canada. publications.gc.ca/collections/collection_2013/pc-ch/CH24-1-2012-fra.pdf

6 2016, Le Sport féminin : nourrir toute une vie de participation : L’état de la participation sportive des filles et des femmes au Canada, Association canadienne pour l’avancement des femmes, du sport et de l’activité physique et les producteurs laitiers canadiens. www.lesportfeminin.ca/bundles/dfcwomenchampions/dist/pdf/research-long-f…

7 Véronique Chagnon, 10 février 2014, « Sport féminin cherche temps d’antenne », Gazette des femmes, Montréal. www.gazettedesfemmes.ca/8664/sport-feminin-cherche-temps-dantenne/

8 5 août 2016, « Aesthetic, athletics and the olympics, Cambridge University Press research shows gender divides in the language of sport », Cambridge University Press. www.cambridge.org/about-us/news/aest/

9 Emilie Tôn, 18 août 2016, «Sexisme dans le sport : “Et si on parlait autrement des championnes?”», L’Express.frwww.lexpress.fr/actualite/sport/sexisme-dans-le-sport-et-si-on-parlait-a…

10 Gretchen Kerr et Jenessa Banwell, juillet 2014. « À la recherche de l’équité entre les sexes dans le domaine de l’entraînement : Opinions des athlètes féminines sur la carrière d’entraîneure », Journal canadien des entraîneures, vol.14, no.2. www.coach.ca/files/CJWC_JULY2014_FR.pdf

11 Véronique Chagnon, op. cit.