En Éthiopie, sur une superficie totale de 1 172 127 km² pour une population d’environ 113 millions d’habitant·e·s,le Tigré n’occupe que 50 000 km², pour 6 millions d’habitant·e·s. Malgré sa petite taille, cette région du Nord – sur un total de dix provinces – partage sa frontière avec l’Érythrée (indépendante en 1993) et le Soudan du Sud (indépendant en 2011).
Les relations entre le Tigré et l’Érythrée sont marquées tantôt par des coalitions d’intérêt[i], par exemple lorsqu’il fallait chasser militairement Mengistu Hailé Mariam[ii], tantôt par une « politique de l’inimitié » – pour reprendre le titre d’un livre d’Achille Mbembe[iii] –, comme lorsque l’armée érythréenne est venue à la rescousse du gouvernement fédéral éthiopien pour combattre les forces tigréennes avec cette crise qui dure depuis neuf mois.
Au début du conflit, l’envoi des roquettes par les combattants tigréens vers le territoire érythréen justifiait alors la présence érythréenne aux côtés du gouvernement fédéral éthiopien. Si, dans un premier temps, le gouvernement éthiopien rejetait ces accusations, il finira par reconnaître la présence de l’armée érythréenne sur le sol tigréen en conséquence des pressions de la communauté internationale et des preuves apportées par les troupes tigréennes. Il ne faut pas non plus oublier la présence sur le sol tigréen d’un millier de réfugié·e·s érythréen·ne·s. Les relations entre le Tigré et le Soudan du Sud sont aussi marquées par une forme de solidarité. Au début de la guerre, on a vu des réfugié·e·s tigréen·ne·s fuir les affrontements et se diriger vers le voisin sud-soudanais, alors que l’armée tigréenne, appuyée par l’armée érythréenne, défendait son territoire contre les troupes fédérales. Militairement aguerrie, l’armée tigréenne va tenir tête à ses adversaires grâce à son expérience acquise durant des années à la commande de l’armée fédérale. En effet, le Tigré a joué un rôle non négligeable dans l’histoire du pays, notamment à travers le Front de libération du peuple du Tigré (FLPT) qui a régné pendant 27 ans (1991-2018). On peut affirmer, sans exagérer, que l’histoire contemporaine éthiopienne se confond en partie avec le FLPT, parti jadis dirigé par Meles Zenawi (1955-2012).
Meles : un leader charismatique?
Ancien premier ministre (1995-2012), considéré comme « le leader africain le plus original et le plus intelligent de ces cinquante dernières années »[iv], Meles Zenawi est vu par certains comme un leader charismatique. Cet éloge est lié à son refus de tout « autoritarisme pur et dur » pour diriger un pays comme l’Éthiopie.[v] La mise en place d’un système « garantissant à tou[te]s – « nations, nationalités et peuples » – un haut degré d’autonomie interne, allant jusqu’au droit à l’autodétermination, et à l’indépendance »[vi] explique sans doute le refus de ce dirigisme. Avec la guerre du Tigré, sa région natale, Meles risque de se retourner dans sa tombe. En effet, tout porte à croire qu’il a emporté avec lui le secret d’une Éthiopie pacifique et unie. Meles savait en effet gérer les crises internes.[vii] Ainsi, on peut penser qu’il avait tellement mis la barre haute que ses successeurs immédiats n’ont pas été à la hauteur de la tâche! La question reste posée. Son décès en 2012 n’a pas ravagé l’Éthiopie grâce, notamment, à un transfert de pouvoir pacifique ayant abouti à la nomination de Hailémariam Desalegn[viii], moins charismatique que Meles, qui va diriger le pays du 20 août 2012 au 2 avril 2018. Au bout de six années de pouvoir, Desalegn est contraint à la démission à la suite de mouvements de protestation qui vont embraser l’Éthiopie et qui seront durement réprimés[ix] par les forces de l’ordre, causant au passage environ un millier de victimes.
Après la disparition de Meles, il faut le souligner, le FLPT, garante de la sécurité nationale pendant près de trois décennies[x], perd peu à peu de son influence sur toute l’étendue du territoire éthiopien[xi]. Cette perte de prestige sera presque totale avec les rapports tendus entre le nouveau premier ministre Abiy Ahmed (entré en fonction le 1er décembre 2019, après la démission de son prédécesseur Desalegn) et certains leaders tigréens[xii]. Pour ces derniers, Abiy Ahmed n’était encore qu’un premier ministre de transition (ce qui, au fond, n’était pas faux) qui devait être confirmé à son poste par des élections démocratiques.
Abiy Ahmed : un leader ambitieux?
Désireux de conquérir le cœur de ses concitoyen·ne·s, le nouveau premier ministre voulait partir sur de nouvelles bases, notamment avec la création d’un grand parti de coalition, d’où la dissolution du Front démocratique révolutionnaire du peuple éthiopien (FDRPE) – dirigée d’abord par Meles jusqu’à sa mort, puis par Desalegn ensuite – et la création du Parti de la Prospérité. Alors que la coalition dirigée par Meles réunissait quatre partis[xiii] (le Mouvement national démocratique Amhara, le Front de libération du peuple du Tigré, le Mouvement démocratique des peuples du sud de l’Éthiopie et l’Organisation démocratique des peuples Oromo), la nouvelle coalition en compte huit : le Mouvement national démocratique Amhara (MNDA), le Parti démocratique national Afar (PDNA), le Front unité démocratique du peuple de Benishangul-Gumuz (FUDPBG), le Parti démocratique populaire de Somali (PDPS), le Mouvement démocratique populaire Gambela (MDPG), la Ligue nationale Hareri (HNL), le Mouvement démocratique des peuples du sud de l’Éthiopie (MDPSE) et l’Organisation démocratique des peuples Oromo (ODPO). Toutefois, si le FLPT était présent dans la coalition de quatre, il a refusé de faire partie de la coalition de huit. Ce refus témoigne de la discorde entre Abiy Ahmed et les leaders du Tigré qui va prendre une tournure grave lorsque les autorités fédérales vont – officiellement à cause de la pandémie – repousser à trois reprises la date des élections contre le gré des autorités régionales tigréennes. Puis, celles-ci vont décider d’organiser, contre la volonté du gouvernement fédéral éthiopien, les élections auxquelles vont participer deux millions de votant·e·s. Cette décision tigréenne d’organiser des élections de façon unilatérale est à la base de la guerre du Tigré.
Dans le but de punir les autorités tigréennes et de rétablir l’ordre, les forces armées éthiopiennes lancent une attaque contre les forces tigréennes le 4 novembre 2020. Cette guerre, qui devait durer deux semaines, en est à son neuvième mois et a déjà fait des milliers de victimes[xiv], rendant fragile la paix dans la sous-région. Ainsi, Abiy Ahmed, qui a remporté un Nobel le 11 octobre 2019, ne fait pas honneur à ce prix prestigieux, et mérite encore moins de recevoir un prix Nobel de la paix. Si l’ambition de la nouvelle coalition d’Abiy Ahmed était de mettre fin à une organisation ethnolinguistique des partis politiques, rien ne prouve qu’il va y arriver. De « père oromo et de mère amhara »[xv], il est difficile de penser qu’il n’aura pas le soutien de ces deux groupes ethniques, si tant est que les hommes politiques s’appuient souvent sur leur base ethnique (ethnicisation) pour gagner des élections en Afrique en général. En Éthiopie, pays de plus de 80 groupes ethniques, les Oromos (population en majorité musulmane) et les Amharas (population en majorité chrétienne) représentent respectivement 40 % et 27 % de la population, pour un total de 67 %. Vue sous cet angle, l’Éthiopie ne fait certainement pas exception. Toutefois, un point qui rapproche l’actuel premier ministre et ses adversaires tigréens est la religion : Abiy Ahmed est né de mère amhara de religion chrétienne orthodoxe, comme l’ensemble du Tigré, et de père oromo musulman. Mais, ce qui l’oppose au peuple tigréen n’est pas la croyance religieuse, mais plutôt la politique ou, plus précisément, une manière de faire de la politique. Ainsi, vu sous cet autre angle « le conflit actuel a de profondes racines ».[xvi] En effet, Debretsion Gebremichael, leader tigréen, aspirait déjà à devenir premier ministre du gouvernement fédéral. Malheureusement pour lui, le choix était porté sur le premier ministre actuel. En outre, les dirigeants tigréens reprochaient au premier ministre de ne pas leur avoir accordé la place qui leur revenait de droit,[xvii] ce qui va renforcer l’animosité entre les autorités tigréennes et le premier ministre du gouvernement fédéral. Cette animosité ne prendra pas fin avec la tenue des élections et la victoire de l’actuel premier ministre.
Élections en temps de guerre et reprise de Mekele
Après plusieurs reports dus à la pandémie et aux difficultés logistiques[xviii], à savoir la finalisation de l’enregistrement des électeur·rice·s, la formation du personnel électoral et l’impression et distribution de bulletins de vote[xix], le gouvernement éthiopien va tout de même organiser des élections en temps de pandémie, comme l’ont fait plusieurs autres pays sur le continent. D’abord fixées en mai 2020, ensuite au 29 août 2020, puis sine die, avant d’être confirmées pour le 5 juin 2021, celles-ci ont pu se tenir dans la plupart des régions du territoire le 21 juin 2021 – excepté certaines régions comme le Tigré et l’Oromia à cause des problèmes de sécurité – soit au total dans 78 sur 547 circonscriptions[xx]. Dans un cinquième des circonscriptions qui n’ont pas pu voter, les élections sont reportées du 6 au 30 septembre 2021. Entre-temps, le Parti de la prospérité d’Abiy Ahmed pouvait se réjouir d’avoir remporté 410 des 436 sièges dans les circonscriptions ayant voté. Malheureusement, la joie de la victoire va être écourtée par la reprise de Mekele (capitale du Tigré) par les combattants du FLPT, occasionnant l’arrestation des milliers de combattants de l’armée fédérale : une vraie humiliation pour le prix Nobel de la paix. Chose curieuse, les autorités fédérales vont décider de façon unilatérale la cessation des hostilités, décision que les autorités provinciales tigréennes vont rejeter.
Refus de dialoguer
Face aux appels au dialogue de la part de la communauté internationale, Abiy Ahmed oppose une fin de non-recevoir. La liste des victimes de cette crise, qu’on aurait pu éviter, ne fait que s’allonger, alors que le pouvoir fédéral incite les jeunes éthiopien·ne·s à rejoindre les rangs de l’armée pour mettre à genoux les combattants tigréens plus aguerris et davantage expérimentés. Allons-nous assister à une guerre qui menace l’intégrité de l’Éthiopie? La question se pose de plus en plus. C’est le cas de cet appel d’une dizaine d’intellectuel·le·s africain·e·s[xxi] dont Souleymane Bachir Diagne, Mamadou Diouf, Elleni Centime Zeleke, Godwin Murunga, Boubacar Boris Diop, Achille Mbembe, Jimi O. Adesina, Ato Sekyi-Otu, Felwine Sarr, Anne-Marie Bryan et Imraan Coovadia, pour ne citer que ceux·elles-là. Aussi, écrivent-il·elle·s en substance : « Nous sommes profondément bouleversé[e]s par la guerre civile en cours en Éthiopie – que certains qualifient de conflit interne régionalisé, étant donné le rôle joué par l’[É]rythrée dans ce conflit. Nous constatons avec consternation que les protagonistes du conflit ne sont plus seulement les [F]orces de défense du Tigré [FDT] et les [F]orces de défense nationale éthiopiennes [FDNE], ainsi que les forces spéciales d’Amhara, mais aussi l’[A]rmée de libération oromo d’un côté et, de l’autre, les forces spéciales de plusieurs autres régions, ainsi que de conscrits ».[xxii] Ces intellectuel·le·s s’inquiètent donc de la multiplication des protagonistes dans ce conflit qui risque de dévaster le pays entier, si ce n’est toute la région de l’Afrique de l’Est. De surcroît, il·elle·s déplorent le rôle de l’Union africaine à cause de son manque d’engagement dans cette guerre qui prend de plus en plus des proportions inquiétantes. Conscient·e·s donc de la gravité de cette crise, la réponse que propose cette dizaine d’intellectuel·le·s est avant tout une solution politique plutôt que militaire.
L’appel de ces intellectuel·le·s est louable, même s’il tombe neuf mois après le début du conflit. Mais, comme on le dit si bien : Mieux vaut tard que jamais! Cet appel devrait aussi placer les Éthiopien·ne·s de toutes conditions devant leurs responsabilités. En même temps, il ne devrait pas nous faire perdre de vue l’histoire de ce pays, marquée par des problèmes ethniques et d’intégration.
Problèmes ethniques et échec de l’intégration : et si l’histoire se répétait?
« Faute d’une politique imaginative de construction nationale et d’intégration, les dirigeants de l’Éthiopie impériale, comme ceux de l’Éthiopie révolutionnaire, décidèrent alors le maintien de l’unité par la force, ce qui provoqua une dissidence des nationalismes et des résistances armées. »[xxiii] Cette remarque judicieuse d’Abbas Haji est encore d’actualité, comme si l’histoire encore une fois se répétait. En effet, un regard sur l’histoire récente de ce pays indique que chaque régime a eu à gérer toute forme de tension, de rébellion, voire de dissidence. Donc, les années 1970 sont marquées par la famine dans le Wollo, par l’instabilité politique ayant conduit à la mise à l’écart du roi Hailé Sélassié en 1974, à l’enlèvement de ce dernier au palais du « Vieux Guébi » le 12 septembre 1974[xxiv], puis à son assassinat par étouffement le 27 août 1975 par un régime militaire brutal et violent, le Derg (nom issu de la langue ecclésiastique ge’ez et qui signifie « comité »), à la tête duquel se trouvait Mengistu Hailé Mariam[xxv]. Début 1976, le Derg mettra fin à la monarchie avant de procéder à une purge qui fera de nombreuses victimes, notamment son président, Teferi Bante, liquidé par Mariam pour divergence de points de vue et rivalité interne. De plus, cette instabilité au sommet de l’État va être compliquée par l’invasion de la province de l’Ogaden par le président somalien Syad Barré. À la demande de Mariam, cette attaque sera neutralisée par l’Éthiopie avec l’intervention de l’Union soviétique. Cette large victoire éthiopienne va marquer le passage du pays au communisme avec une gestion malheureusement désastreuse[xxvi]. Une rébellion en partie tigréenne (FLPT) et érythréenne va mettre fin au régime militaire en 1991. « C’est de cette situation dont hérite alors le Front révolutionnaire et démocratique des peuples d’Éthiopie »[xxvii], au pouvoir de 1991 à 2018, avec un intermède non négligeable : la fin d’une période de transition (août 1995) qui correspond à l’avènement de la République fédérale démocratique d’Éthiopie sur la base de la Constitution de 1994. Cette constitution reconnaît une large autonomie aux États et octroie des pouvoirs aux différents groupes ethniques avec un système presque parlementaire où le premier ministre a les pleins pouvoirs[xxviii]. « Mais dans les faits, cette promesse d’autonomie a tourné court, et l’opposition a été mise au pas, voire tout simplement démantelée »[xxix]. Seraient-ce ces mêmes pleins pouvoirs qui auraient amené le prix Nobel de la paix à déclarer la guerre au Tigré? Cette question mérite d’être approfondie. Selon certain·e·s spécialistes, les différents régimes ne s’y sont pas souvent pris de la meilleure des manières. Selon Abbas Haji, « Les tentatives d’intégration à l’Empire de sociétés extrêmement hétérogènes au regard des valeurs et de la culture de la classe dirigeante, se sont soldées par un échec; elles restent à l’origine des conflits politiques actuels. »[xxx]
Conclusion
La situation au Tigré laisse tout de même perplexe quant à sa gravité et à l’ampleur des conséquences, sans oublier ses zones d’ombre. Quid des intellectuel·le·s et autres forces vives de la fédération éthiopienne? Voilà autant d’interrogations qui peuvent aider à appréhender de manière générale la situation sociopolitique en Éthiopie et, en particulier, au Tigré. À tous points de vue, cette guerre aux accents multiples reste une guerre des idées, une guerre armée, ethnique et peut-être aussi idéologique. Elle révèle en partie le problème d’un pays en mal d’intégration et de construction nationale.
La construction d’un État national et la politique d’intégration doivent permettre à tou·te·s les Éthiopien·ne·s – toutes ethnies confondues – de s’enrichir mutuellement en puisant dans leurs différentes traditions.
La guerre du Tigré a montré que l’Éthiopie n’a pas fait honneur à son hymne national « Wedefit Gesgeshi Woude Enat Ytyopa », traduit en français par « Marche vers l’avant, chère Mère Éthiopie ». Bien au contraire, elle a fait plusieurs pas en arrière. Mais, va-t-elle vite rebondir? Nous osons l’espérer…
crédit photo : flickr:/Martha de Jong Lantink
[i] Duteuil, M. (s. d.). Pouvoir militaire et tradition impériale. Autrement Monde, nº 2, p. 90.
[xii] Kinfe Dagnew, directeur de Metals and Engineering Corporation, a été arrêté pour corruption, alors que le chef d’état-major Samora Yunis s’est vu écarté de son poste.
[xiii] Lafargue, F. L’Éthiopie survivra-t-elle en 2025? op. cit.
[xiv] DW News. (2021, 14 août). Escalating Tigray conflict poses threat to whole East African region | DW News [vidéo]. https://youtu.be/a_a7d1qgQ6I
[xv] Lafargue, F. L’Éthiopie survivra-t-elle en 2025? op. cit.
[xxiii] Abbas Haji, L’État et les crises d’intégration nationale en Éthiopie contemporaine. Travaux et documents n° 37. Programme Afrique australe de la maison des sciences de l’Homme d’Aquitaine. Talence : Centre d’étude d’Afrique noire/Institut d’études politiques de Bordeaux, 1993, résumé.
[xxx] Abbas Haji, L’État et les crises d’intégration nationale en Éthiopie contemporaine. Travaux et documents n° 37. Programme Afrique australe de la maison des sciences de l’Homme d’Aquitaine. Talence : Centre d’étude d’Afrique noire/Institut d’études politiques de Bordeaux, 1993, p. 3.
Huit heures de route séparent Montréal du Témiscamingue, vaste région de l’ouest du Québec. Généralement associé à son voisin au nord, l’Abitibi, le Témiscamingue a pourtant des particularités propres qui le démarque des autres régions. L’Esprit libre est allé à la rencontre de fier‧ère‧s Témiscamien‧e‧s pour comprendre les aspects positifs et négatifs de la vie loin des grands centres urbains.
Même si je ne suis pas né dans une grande ville du Québec, j’ai toujours eu la chance d’être à proximité de certains grands centres urbains, tels Montréal et Sherbrooke. Ceci m’a permis de profiter des avantages de ces villes : restaurants, centres commerciaux, festivals, et j’en passe. Pourtant, en parcourant les routes sinueuses de la traverse de Mattawa, où j’ai dû avaler quelques Gravol au gingembre pour m’assurer de conserver mon sang-froid, une question me revenait constamment à l’esprit : comment et pourquoi vivre aussi loin des grands centres urbains?
J’ai posé la question à cinq habitant‧e‧s du Témiscamingue impliqué‧e‧s dans leur communauté, et surtout, amoureux de leur région.
« Quand tu arrives ici, il faut que tu repenses ton mode de vie »
Le Carrefour jeunesse emploi du Témiscamingue (CJET), situé au cœur de la ville de Ville-Marie, ville la plus populeuse de la région, est responsable de l’aide à l’emploi, mais également de l’accueil des nouveaux arrivant‧e‧s au Témiscamingue. Cherchant à faire prospérer leur région natale, ceux-ci misent sur des programmes de promotion de la région, mais également de rétention des habitant‧e‧s. J’ai pu discuter avec deux membres de cette organisation, Guillaume, agent de projet multiculturel et Marion, agente du programme Place aux Jeunes.
« Moi, je suis arrivé au Québec de la France à 27 ans, j’ai fait 2 ans à Montréal, et là ça va faire 10 ans bientôt que je suis au Témiscamingue, m’explique Guillaume. Ma situation à Montréal, c’était un peu compliqué pour le travail, et là mon amie qui travaillait ici m’a dit « si tu veux, j’ai un emploi pour toi ». J’ai dit go je vais essayer, ça va changer de la dynamique de la ville, je vais essayer de vivre un autre Québec. Et bon, ça fera 10 ans dans deux semaines. » Il ne parle rien de moins qu’une « piqure » pour la région.
Pourtant, celui-ci n’hésite pas à évoquer le changement de mentalité qu’il a dû faire face en arrivant dans la région :« Quand tu arrives ici, il faut que tu repenses ton mode de vie. »
De son côté, Marion, originaire du Témiscamingue, le Témis comme disent les locaux, y a vécu toute sa vie et elle ne voit pas cet éloignement des centres urbains comme un obstacle. « On dirait que ça a comme toujours été mon mode de vie, que je n’ai jamais remis ça en question. », explique-t-elle. Quand un‧e nouvel‧le arrivant‧e arrive en ville, le CJET ne fait pas passer sous silence les défis de vivre à une telle distance. « Les gens commencent de plus en plus à réaliser qu’on est une région éloignée des grands centres. On les avertit, on n’a pas un Walmart à cinq minutes de chez nous, il faut voyager pour avoir accès à de grands centres, à de plus grands services. En même temps, on a tout ce qu’il faut pour bien vivre ici », mentionne Marion.
Les huit heures de distance avec Montréal, les trois heures de Sudbury en Ontario, ou l’heure et demie qui les séparent de Rouyn-Noranda en Abitibi, n’est pas un frein pour les Témiscamien‧ne‧s à profiter des qualités des grandes villes.
« C’est une sortie! Souvent on va y aller avec des amis, on va se jumeler avec d’autres personnes, finalement on va souper au restaurant. Ça nous fait une belle journée », avance Marion.
Josée, chef d’équipe au lieu historique national d’Obadjiwan–Fort-Témiscamingue, abonde dans le même sens. « N’importe quand on peut prendre notre auto et aller à Montréal ou à Sherbrooke, rien ne nous en empêche. Tu as le meilleur des deux mondes, explique-t-elle. Parfois ça me pogne, quand il me manque de spectacles, qu’il me manque de restaurants, qu’il me manque de toutes sortes d’affaires. Alors, on va passer quelques jours à Montréal et après ça on revient. » À ce niveau, il faut simplement une plus grande planification, et quelques jours de libre.
« On vit autrement, et vraiment plus simplement »
Hormis l’accessibilité aux services de commandes en ligne comme Amazon, qui facilitent l’achat de biens précis dans les régions éloignées, cette distance avec les centres commerciaux change également le rapport face à la consommation. Émilise, actuelle députée de Rouyn-Noranda–Témiscamingue, remarque que les régions éloignées comme le Témiscamingue, sa région natale, sont moins soumis à la présence publicitaire et commerciale.
« Je trouve que c’est un lieu qui est formidable parce qu’on n’est pas soumis à des trucs vraiment agressants comme la publicité. Quand on se promène au Témiscamingue, il n’y a pas de panneaux publicitaires, explique-t-elle. On n’est pas confrontés aux grandes chaines des multinationales. Nous, on a un Subway et puis un Hart, c’est pas mal tout ce qu’on a comme bannières. »
Quand elle n’est pas à l’Assemblée nationale à Québec, Émilise profite de cette simplicité que lui offre la région, notamment en travaillant sur son jardin et ses projets agricoles.
Guillaume, ayant vécu à Montréal, voit également ce changement de mentalité s’opérer : « Notre rapport à la consommation change dans le sens où maintenant si je vais consommer, c’est avec un but, un objectif. Avant quand j’habitais Montréal, je pouvais aller à toutes les semaines dans les centres d’achat juste pour aller flâner. » Marion explique que cette réduction de la consommation se perçoit par une transformation des intérêts. « On est plus centrés sur autre chose, et cette autre chose-là? La nature. On change la consommation pour un autre bénéfice qui est différent. Au lieu de passer notre temps dans les centres d’achats, on va plutôt faire des balades », illustre-t-elle.
« La nature et la grosse paix! »
Avec ses 16 000 habitant‧e‧s[i] et son territoire de 16 400 km2, la région du Témiscamingue est l’endroit parfait pour les amoureux de grands espaces et de tranquillité. Ses grandes forêts mixtes, avec la présence de nombreux pins, le différencie la région de l’Abitibi voisine, reconnue pour ses forêts boréales d’épinettes. Dans l’optique de mettre en valeur ses grands espaces, la SÉPAQ a inauguré en 2019 son tout dernier parc, le Parc national d’Opémican[ii]. En plus, la région abrite le lieu historique national d’Obadjiwan–Fort-Témiscamingue, vestige historique d’un poste de traite de pelleteries[iii]. J’ai pu discuter avec deux employées de ce lieu historique, ceux-ci travaillant au cœur de cette nature débordante.
Josée, grande sportive et voyageuse, est une personne débordante d’énergie. Pour elle, le Témiscamingue est donc l’endroit parfait pour se relâcher : « Pour moi, ça ne va jamais assez vite. Ici, les gens disent qu’on est cool. On n’est pas toutes cools, moi je suis assez active. Mais ici ça me permet d’être comme ça : à mon beat. » En raison de la nature saisonnière de son poste de chef d’équipe, celle-ci profite des mois hivernaux pour voyager à travers le monde. Pourtant, elle finit toujours par revenir chez elle, au Témis.
« La nature, moi c’est ça qui m’attire ici, la tranquillité, mentionne-t-elle. J’ai une place sur le bord de l’eau, c’est tranquille. »
Sylvain, coordonnateur et préposé à l’entretien, a vécu dans de nombreuses villes au Québec avant de revenir dans sa région natale. Depuis son retour dans la région, celui-ci a mis sur pied une ferme maraichère dans la municipalité de Lorrainville, là où il vend légumes et pains aux locaux[iv]. Pour lui, les raisons de rester en région éloignée reviennent à une tranquillité, mais également un sentiment de sécurité et de confort. « La nature et la grosse paix! », dit-il en riant.
« C’est le sujet de l’heure, c’est une catastrophe »
La distance vient toutefois avec ses enjeux.
Josée ne mâche pas ses mots lorsqu’elle parle de la fermeture de la piscine de Ville-Marie, qui a fait beaucoup jaser au niveau local, une situation qu’elle qualifie de « catastrophe ». « Ce qu’il me manque, ces temps-ci, ce sont des infrastructures pour aller faire du sport! Par exemple, ici, on n’a plus de piscine. Ça, c’est assez pour que je déménage. »
Il y a également le sujet des services d’obstétriques de l’hôpital de Ville-Marie[v]. Depuis le mois d’avril 2021, les femmes enceintes du Témiscamingue n’ont pas d’autre option que d’accoucher dans la ville de Rouyn-Noranda, à une heure et demie de Ville-Marie. « Il y a clairement un déficit de compréhension de nos réalités locales, de nos réalités régionales à Québec, dans les hauts lieux décisionnels », explique Émilise, qui revendique constamment cette situation à l’Assemblée nationale.
« On a tellement centralisé les décisions dans les dernières années que les décisions se prennent de manière tellement déconnectée avec les réalités du territoire. L’obstétrique c’est un bon exemple. »
Toutefois, selon Marion et Guillaume du CJET, la résilience des Témiscamien‧ne‧s s’est fait sentir dans ses deux situations. « Quand il y a des coupures de service, les régions sont comme tout de suite pointées du doigt en disant « regardez ce qu’ils n’ont pas ». Mais, en même temps, ce que les gens ne savent pas, c’est toutes les actions qui sont prises pour remédier à la situation. » Au final, ceux-ci me font comprendre que les enjeux d’accessibilité de services au Témiscamingue sont des situations que vivent presque toutes les régions éloignées du Québec.
« La chaleur des gens, leur accueil, l’espèce de solidarité qu’il y a, la fraternité »
Charles, étudiant à la maitrise en ergothérapie à l’Université de Montréal, est un petit nouveau de la région, celui-ci ayant décidé de s’installer officiellement dans la ville natale de sa copine il y a maintenant un an. Originaire de Valleyfield, il n’a jamais été bien loin de Montréal. Toutefois, quand on lui demande s’il se sent chez lui au Témiscamingue, il n’hésite pas à répondre à l’affirmative. « Moi, ce qui était vraiment important, c’était que je me trouve un cercle d’amis à la place où j’habite. Maintenant, c’est vraiment ça. J’ai une gang d’amis, qui eux, sont vraiment des Témiscamien‧ne‧s. »
C’est d’ailleurs lui-même qui a fondé un club de balle molle dans la région afin de se créer un cercle d’amis. Il s’est senti accueilli « comme un des leurs », et ce, malgré sa peur de ne pas se conformer aux intérêts de certain‧e‧s Témiscamien‧ne‧s : « Je ne suis pas vraiment manuel dans la vie, et il y en a beaucoup qui parlent de skidoo, de quatre roues, de mécanique, je trouve ça intéressant, mais ça clash trop. Ça m’attire moins. » Il préfère toutefois en rire puisque ce n’était pas un frein à son intégration dans la région. Il affirme même aimer de plus en plus la chasse, ce qu’il avoue aurait joué sur ses nerfs lorsqu’il habitait à Valleyfield.
Pour Guillaume, la présence d’une chaleur humaine a été le point décisif pour lequel il a voulu rester au Témiscamingue plutôt que de retourner à Montréal. « Ce sont les gens qui m’ont fait rester ici. Il y a un genre de chaleur humaine au Témiscamingue. Les gens sont accueillants partout au Québec, mais ici il y a un petit truc en plus qui est difficile à décrire. Il faut le vivre », décrit-il. Or, il associe l’attitude des Témiscamien‧ne‧s à « des personnes vivant sur une île. »
« Les Témiscamien‧ne‧s, ils ont un peu un caractère insulaire, comme s’ils avaient toujours été sur une île à part du reste du Québec. C’est toujours un territoire qui a été méconnu, et c’est toujours oublié. On parle de l’Abitibi [mais pas du Témiscamingue]. C’est comme si le Témiscamingue s’était toujours développé sans jamais attendre Montréal, Québec et tout le reste. »
Ainsi, la faible population et la solidarité qui s’installe entre les habitant‧e‧s font du Témiscamingue un endroit unique. Marion se permet de résumer le tout : « C’est plus petit, on est tissés serré, on est solidaires. »
***
En reprenant le chemin inverse vers Montréal – refaire la traverse de Mattawa, reprendre mes Gravol au gingembre, repasser par les routes de l’Ontario – j’ai constaté que de vivre aussi loin, ça s’apprend, et ça a ses avantages. Moins de stress, moins de trafic, moins de distractions, et au final, plus de temps pour profiter de sa vie quotidienne. Les valeurs d’un‧e Témiscamien‧ne sont profondément incrustées dans ce constat.
Pour les Témiscamien‧ne‧s, la distance n’a jamais été un frein à leur épanouissement personnel : Josée se permet de voyager pendant ses temps libres; Émilise fréquente les plus hautes instances du Québec; Sylvain présente l’exemple de son fils, celui-ci ayant fondé une entreprise de vente de plantes grasses et de cactus, lui permettant de se faire des contacts partout au monde; Charles complète sa maitrise et a pourra éventuellement travailler à Ville-Marie en ergothérapie. Au final, cela ne leur empêche pas de profiter des avantages des grandes villes; simplement un peu de route et de temps, et le tour est joué.
crédit photo : Félix Beauchemin
[i] Ministre des Affaires municipales et de l’habitation du Québec, Région Administrative 08 : Abitibi-Témiscamingue, Québec : Affaires municipales et habitation, 2021, 6 p.
L’accessibilité universelle demeure un sujet de débat dans notre société, mais elle est loin d’être une chose acquise pour tout le monde. Les grandes villes au Québec comme Montréal ont mis en œuvre des plans pour rendre la vie plus facile à la population à mobilité réduite, mais il existe encore beaucoup d’obstacles à franchir.
Le quotidien des individus à mobilité réduite est rempli de défis et d’embuches.
Par exemple, une visite au supermarché peut devenir un enfer s’il n’y a pas des accommodations comme des places de stationnements près de l’établissement. Dans le but de respecter la Loi2 qui stipule que toutes les municipalités de 15 000 habitants et plus doivent adopter un plan d’action pour réduire les obstacles à l’intégration des personnes à mobilité réduite, la Ville de Montréal s’est dotée du Plan d’action 2015-2018. [i] Ce plan est divisé en 4 axes : accessibilité architecturale et urbanistique, accessibilité des programmes, des services et de l’emploi, accessibilité des communications ainsi que sensibilisation et formation. Pour le premier point, une des actions recommandées est de rendre les immeubles existants accessibles ainsi que de prendre en compte les normes pour les bâtiments nouveaux.
Cependant, la modification des anciens immeubles ne s’applique pas à tous les bâtiments de la métropole. Ce règlement concerne les emplacements publics comme les mairies d’arrondissements, les bibliothèques, les maisons de la culture, les arénas et les centres sportifs Pour Linda Gauthier, présidente du Regroupement des activistes pour l’inclusion au Québec (RAPLIQ), un organisme panquébécois qui défend les droits des personnes en situation de handicap[ii],: « il y a un énorme problème et cela est dû à un gros manque de volonté de la classe politique, que ce soit des municipalités ou de l’Assemblée nationale, c’est énorme », a-t-elle dit lors d’une entrevue téléphonique.
La situation problématique du métro
Le manque d’accessibilité dans la majorité des stations de métro du territoire montréalais représente un problème important pour les usagers ayant une déficience motrice. Le réseau de métro de la Ville de Montréal compte actuellement 68 stations de métro dispersé un peu partout sur son territoire.[iii] Cependant, le constat est assez négatif lorsque vient le temps de compter le nombre de stations qui sont accessibles aux personnes en fauteuil roulant. Selon le site de la Société de Transport de Montréal (STM), seulement 17 stations sur les 68 sont munies d’ascenseurs et sont donc faciles d’accès pour les individus à mobilité réduite.[iv] Par exemple, les choses changent rapidement, alors que 14 emplacements comme ceux d’Atwater et d’Angrignon, sont en rénovation et comptent ajouter des ascenseurs.[v]
Woody Belfort est un homme ayant des limitations au niveau de la marche et qui utilise le système de métro lors de ses déplacements à Montréal. Il avoue qu’il a rapidement réalisé que les choses seraient compliquées : « Au moment où j’ai commencé à utiliser le métro, j’ai rapidement remarqué qu’il n’y avait pas beaucoup de rampes ou d’ascenseurs, ce qui est bizarre, car les gens amenaient des poussettes avec des enfants ou les personnes âgées avaient des marchettes », s’est-il confié en entrevue. Pour arriver à ses fins, l’athlète de 25, ans né avec un type de paralysie cérébrale appelé diplégie spastique, doit physiquement descendre de son fauteuil pour monter ou descendre les escaliers lorsqu’il n’y avait pas d’ascenseur.[vi]
M.Belfort se rappelle que l’une des stations qu’il a utilisées par le passé avait physiquement un ascenseur, mais qu’il fallait surmonter quelques marches pour y arriver. Malgré ce genre d’embuche, Woody voit une volonté de bien faire, mais qu’une révision de la manière de faire est requise : « Je vois qu’ils essaient, mais ils le font de la mauvaise façon ». Lorsqu’il est temps d’aborder la question de l’accessibilité générale dans les vieilles villes comme Montréal ou Québec, le joueur de basketball en fauteuil roulant dit que les choses sont « vraiment difficiles » parce que selon lui, les notions d’accessibilité et d’inclusivité n’étaient pas une priorité à l’époque. Cependant, les choses semblent aller dans la bonne direction, car selon lui, la population commence à être de plus en plus consciente que ce n’est pas tout le monde qui a la capacité de se déplacer librement ou sans complication.
Le désir de rendre une ville plus facile d’accès ou plus inclusive pour une partie de sa population peut s’avérer plus difficile à réaliser que d’y penser ou mettre sur papier. Les ouvriers sur le terrain ainsi que les architectes doivent prendre en considération des facteurs architecturaux et extérieurs qui peut rendre la tâche difficile à réaliser.
Une tâche difficile
Les plans pour modifier et rendre les établissements plus accessibles pour tout le monde sont plus faciles à mettre sur papier que de concrétiser réellement. Selon Gérard Beaudet, professeur d’urbanisme et d’architecture de paysage à l’Université de Montréal, il est plus compliqué d’adapter les bâtiments qui sont plus anciens. Par exemple, les lieux de cultes sont très compliqués à rendre accessible, car ces lieux sont généralement situés en hauteur et requièrent une plus longue rampe. De plus, l’espace nécessaire pour insérer ces rampes n’est pas toujours disponible.
En plus de devoir jouer avec le manque d’espace ou le terrain abrupt, M. Beaudet dit que les bâtisseurs doivent aussi penser à un plan d’évacuation adapté dans l’éventualité d’un incendie : « Si l’on donne accès à des personnes qui ont des difficultés d’accès, il faut être capable de les évacuer advenant un incendie. Évidemment, ce n’est pas les escaliers standards qu’on va pouvoir les évacuer ou sinon ça prend des zones de refuges(une zone sûres, protégées du feu pour les personnes en attente d’être évacuée en toute sécurité)[vii] où les pompiers pourront aller les chercher », dit-il dans une entrevue téléphonique avec l’Esprit libre.
Dans le but de rendre les déplacements plus faciles et plus agréables pour tout le monde, la STM s’est fixé l’objectif d’avoir 41 stations adaptées d’ici 2025.[viii]
Secteur en croissance effrénée depuis plusieurs années déjà, l’industrie de la sécurité privée assume aujourd’hui – et plus que jamais depuis le début de la crise sanitaire – un nombre croissant de responsabilités dans un monde de plus en plus privatisé, dérèglementé, et où la remise en cause du paradigme sécuritaire semble inexorable.
Il est de nos jours quasi-impossible de se déplacer dans un environnement urbain tel que le centre-ville de Montréal sans constater la présence d’agent·e·s de sécurité privée déployé·e·s par des entreprises comme GardaWorld, Securitas, ou encore G4S. Assurant principalement des missions de surveillance dans des lieux tels que des universités, des centres commerciaux, des banques ou encore des tours à bureaux, ces employé·e·s font partie d’une industrie-mère gigantesque, impliquée dans un nombre incalculable de secteurs tant privés que publics.
Les pouvoirs publics dépendants
« Depuis le début des années 80, l’industrie de la sécurité privée est en progression importante et constante en terme quantitatif [d’effectifs], mais devient aussi qualitativement de plus en plus diversifiée et sa présence est de plus en plus visible dans l’espace public », assure Massimiliano Mulone, professeur à l’École de criminologie à l’Université de Montréal, en entrevue téléphonique avec L’Esprit libre. « L’industrie a deux clients principaux : les grandes entreprises et l’État », ajoute-t-il.
Depuis le début de la crise sanitaire, ces firmes ont largement été mises à contribution par l’État pour superviser les hôpitaux, les cliniques de dépistage et de vaccination, etc. Ces dépenses culminent, rien que dans le secteur de la santé, à 336,3 M$[i] pour l’année 2020-2021. Une hausse de 257 % en comparaison à l’année précédente, qui se justifie par l’explosion de la demande dans un contexte sanitaire inédit, mais également par la valeur des contrats, négociés à la hausse par les firmes de sécurité privée, à qui la pandémie a indubitablement profité.
Une enquête menée par Le Journal de Montréal révélait à la fin août que parmi ces 336,3 M$ de fonds publics dépensés, près d’un tiers (100 M$) auraient été octroyés sans concurrence et principalement à la société GardaWorld. Celle-ci aurait raflé à elle-seule 11 contrats et empoché 49 M$ en bénéficiant de l’utilisation du décret d’urgence sanitaire utilisé maintes fois par Québec « pour obtenir sans appel d’offres des services d’agent[·e·]s de sécurité »[ii]. L’enquête indique également que malgré l’augmentation significative des tarifs appliqués par les entreprises de sécurité privée, la plupart des agent·e·s sur le terrain, considérablement exposé·e·s au virus, n’ont pas vu leur salaire augmenter.
De son côté, le gouvernement fédéral a lui aussi sollicité cette industrie en mandatant la firme GardaWorld, dont les recettes ne cessent d’augmenter depuis le début de la crise sanitaire, pour faire respecter l’application de la Loi sur la quarantaine. À partir du 29 janvier 2021, l’entreprise a pris le relai de la Sûreté du Québec (SQ) dans ses missions d’inspections aux résidences des personnes revenant de voyages non essentiels. Un changement de garde qui a eu des résultats parfois douteux, comme l’évoque un article de Radio-Canada datant du 12 février[iii]. Plusieurs personnes ayant reçu la visite d’employé·e·s de GardaWorld y confient leurs doutes quant à la pertinence et la qualité de ces contrôles, visiblement mal effectués et sans protocole clair.
Un paradigme sécuritaire en mutation
Cette tendance à la sous-traitance de missions effectuées en temps normal par les services publics au secteur privé est appelée à s’intensifier dans les prochaines années, avant tout pour des raisons économiques. « Les États reconnaissent globalement que le modèle budgétaire des polices publiques n’est pas tenable, poursuit Massimiliano Mulone. Il y a une demande pour moins de police, tant du côté de la gauche sociale [notamment avec le mouvement Defund the Police] que de la droite économique, car ce n’est pas logique dans un monde néolibéral d’avoir une police qui coûte toujours plus cher ».
Reddition de comptes, critères de performance… le chercheur explique que les services de police, sommés d’intégrer des logiques de plus en plus entrepreneuriales, subissent des pressions budgétaires inédites. Pressions auxquelles ils résistent cependant plutôt bien, notamment grâce à des syndicats coriaces, qui permettent aux policiers et aux policières de conserver d’excellents salaires et avantages sociaux, en comparaison au reste de la fonction publique.
Le phénomène de la privatisation des services de police est mondialisé, mais touche particulièrement les pays qui disposent de systèmes de police décentralisés, notamment les États-Unis, où les attentats du 11 septembre 2001 ont propulsé la sécurité nationale au sommet des préoccupations politiques. Si, à l’exception du Royaume-Uni, la tendance est moindre en Europe continentale parce que les services y sont centralisés, celle-ci demeure tout de même importante[iv].
Paradoxalement, l’inverse de la sous-traitance existe aussi : il s’agit de la commercialisation policière, soit l’embauche de membres des forces de l’ordre par des entreprises privées, pour par exemple assurer des escortes motorisées ou modifier la circulation routière dans le cadre d’un tournage de film ou de série[v]. Il s’agit là d’une pratique commune à Montréal et dans « plusieurs grandes villes canadiennes et américaines », comme on peut lire sur le site du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM). Il s’agit cependant d’une solution très dispendieuse : près de 100 $ de l’heure par agent·e doivent être déboursés pour s’attacher ce type de service.
Pour Massimiliano Mulone, il est clair que l’on assiste depuis les années 1990 à une « fragilisation de la frontière entre le privé et le public » en ce sens. Un phénomène accentué par « la multiplication des acteurs [et actrices] de la sécurité », mais également par la « fragmentation de l’espace public ». « Notre vie se passe de plus en plus dans des espaces privés […] qu’on croit souvent publics, on est presque toujours chez quelqu’un », indique-t-il, en citant l’exemple des centres commerciaux, mais aussi d’Internet, souvent considéré à tort comme un bien public.
Aujourd’hui, l’industrie de la sécurité privée détient une dimension largement supérieure, en termes d’effectifs et de champs d’action, à celle des pouvoirs publics. Dans la plupart des pays du monde, il y a plus de deux fois plus d’agent·e·s de sécurité que de policier·ère·s (Prenzler, 2013 : 9)[vi] « C’est une force dont il faut tenir compte. D’autant plus que sur certaines formes de criminalité, comme la cybercriminalité, on peut considérer que l’industrie de la sécurité privée a un avantage sur la police. Par exemple, la police n’a pas les stratégies pour détecter et contrer la fraude aux casinos de Las Vegas », explique Massimiliano Mulone.
Une sécurité à rabais
Junior* (le prénom a été changé) est employé chez GardaWorld depuis plusieurs années, et a eu le temps de travailler sur des missions relativement différentes les unes des autres. Pour lui, une très grande partie du travail des policiers et policières, ne nécessitant pas le pouvoir d’arrestation ou l’usage de la force, pourrait être assumée par des agent·e·s de sécurité comme lui. « On ne fait pas de répression, mais vis-à-vis de la population, on fait quasiment le même travail. On demande aux gens de suivre les règles », explique-t-il, lors d’un entretien téléphonique avec L’Esprit libre.
Si celui-ci comprend l’écart entre son salaire et celui des agent·e·s de police, il considère que sa profession, qui ne lui procure aucune couverture ou avantage social, demeure sous-payée, au regard des risques qu’elle implique : « Parfois, tu arrives sur le terrain, tu ne sais pas ce que tu dois faire, et tu es le seul agent sur place parce que le client dit qu’il ne veut payer que pour un agent. Ça m’est arrivé plusieurs fois alors qu’il faisait nuit. Je me disais : et s’il m’arrive quelque chose, qui me viendra en aide? […] Ça peut être très dangereux et il y a un manque de considération [pour l’intégrité des agent·e·s] ».
Pourtant, entre se démener dans une usine au salaire minimum et devenir agent de sécurité, un emploi moins fatiguant physiquement et qui paie quelques dollars de plus, le choix était vite fait pour Junior : « Trois dollars de plus c’est minuscule, mais ça fait une différence et il n’y a pas beaucoup de prérequis ». Selon lui, la sécurité privée est une bonne porte d’entrée sur le marché du travail pour les immigrant·e·s fraichement arrivé·e·s, qui sont souvent éduqué·e·s et même diplomé·e·s dans leur pays d’origine, mais qui n’ont pas réussi à faire reconnaître leurs compétences au Québec.
Généralement payé entre 15 $ et 18 $ de l’heure lors de ses contrats, Junior a envisagé un temps de devenir convoyeur de fonds pour GardaWorld, un poste qui rapporte quelques dollars de plus par heure, mais qui demande une formation spéciale, et implique le port d’une arme de service : « J’y ai réfléchi et je me suis dit que ça ne valait pas la peine : tu portes une arme, tu transportes des fonds et tu risques ta vie pour 19 $ de l’heure. »
Des freins à cette révolution
Malgré le potentiel économique évident que représente la sous-traitance du maintien de l’ordre, il demeure trop tôt pour parler d’un « remplacement » de la police par la sécurité privée à grande échelle, selon Massimiliano Mulone. « La sécurité privée ne remplacera pas la police tant que ses agents [et agentes] n’auront pas le pouvoir d’arrestation et la légitimité de celle-ci. On n’a pas appris à leur obéir, mais peut-être que plus la population sera habituée à voir des agent[·e·s] de sécurité dans l’espace public, plus elle les trouvera légitime. »
Il est également important de rappeler la nature de ces deux entités, qui disposent de logiques d’intervention diamétralement opposées. La légitimité et l’autorité dont jouit le corps policier auprès de la population est due au fait que la police prétend agir au service du bien commun, protéger et servir les citoyen·ne·s à tout prix. Les agent·e·s de sécurité privée, obéissant à l’unique volonté de leur employeur, ne sont pas soumis·e·s à ce serment, et ne sont pas en voie de le devenir. Une telle intégration du secteur privé dans l’espace public sera simplement pour des raisons éthiques, ce qui sera très difficile : en effet, comment développer de la confiance envers une force qui ne prétend même pas agir dans notre intérêt?
Des inquiétudes quant à la sécurisation des données personnelles des voyageur·euse·s, controlé·e·s par les agent·e·s de GardaWorld à leur retour au Canada, ont également émergé dans l’article de Radio-Canada et rappelle un défi crucial dans les partenariats entre les pouvoirs publics et les sociétés privées aux yeux de Massimiliano Mulone. « Un des enjeux fondamentaux, c’est le partage de l’information. Car il est régi par plein de lois qui font qu’on ne peut pas partager n’importe quoi. Par exemple, une institution bancaire ne peut pas transmettre toutes les informations dont elle dispose à la police simplement parce que celle-ci lui demande », explique-t-il.
Il existe d’autres obstacles à la sous-traitance absolue. Effectivement, quelques fâcheuses expériences ont terni la crédibilité du secteur privé, comme le fiasco des Jeux olympiques de Londres en 2012[vii], pour lesquels la société britannique G4S, employant 660 000 salarié·e·s dans le monde, avait obtenu la gestion de la sécurité. L’entreprise avait alors été incapable de rassembler les 10 400 gardien·ne·s qu’elle s’était engagée à fournir, ce qui avait forcé le gouvernement britannique à mobiliser l’armée en catastrophe, quelques jours à peine avant l’événement.
Que faut-il penser de ce phénomène? Il est certain que les pratiques actuelles en matière de sécurité publiques gagneraient à être analysées à l’aune de ces considérations, qui mettent en lumière certains des paradoxes les plus criants de nos sociétés de plus en plus surveillées. Il n’est jamais trop tôt pour s’interroger sur les risques liés à la sous-traitance et à l’effritement de cette frontière nécessaire entre le domaine public et le domaine privé, surtout lorsqu’il s’agit de défendre le droit d’accéder sans crainte à des espaces publics.
• Action Travail des Femmes (ATF) • Conseil d’intervention pour l’accès des femmes au travail (CIAFT) • Groupe de recherche interuniversitaire et interdisciplinaire sur l’emploi, la pauvreté et la protection sociale (GIREPS) • Réseau d’action pour l’égalité des femmes immigrées et racisées du Québec (RAFIQ) • Table de concertation des organismes au service des personnes réfugiées et immigrantes (TCRI)
Cet article est basé sur une conférence web organisée par Action travail des femmes dans le cadre de ses activités de sensibilisation des effets de la non-reconnaissance des acquis sur les femmes immigrantes. L’entrevue a été menée auprès de Monsieur André Gariépy, commissaire à l’admission aux professions de l’Office des professions du Québec (OPQ), et Monsieur Daniel Ducharme, chercheur à la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ), et complétée par une recherche documentaire.
La conférence web est disponible en cliquant sur le lien suivant :
En ces temps de relance économique, la question des pénuries de main-d’œuvre refait surface, et le rôle à jouer de l’immigration est sur le devant de la scène. Pourtant on sait depuis longtemps que les nouveaux et nouvelles arrivantes rencontrent de nombreux obstacles pour s’insérer sur le marché du travail québécois. Pour une grande part d’entre eux, la déqualification professionnelle marquera à vie leur parcours. Cet obstacle est principalement issu de l’inefficience de certains processus de reconnaissance des acquis et des compétences (RAC). Sans une application ferme et élargie des principes de la RAC, les politiques gouvernementales de relance économique risquent d’avoir un effet de déqualification massive des personnes immigrantes, en répondant aux urgences de pénurie de main-d’œuvre aux dépens d’un juste droit à l’égalité des personnes diplômées à l’étranger. La déqualification professionnelle issue de la non-reconnaissance des acquis est le principal facteur des inégalités économiques dont sont victimes les personnes immigrantes, contribuant fortement à certains mécanismes de ghettoïsation professionnelle que vivent les nouveaux arrivants, et plus particulièrement les femmes. Le débat public autour de la RAC est souvent limité aux professions réglementées et au rôle des ordres professionnels, alors qu’il est bien plus large : il touche généralement les personnes immigrantes qualifiées, particulièrement détentrices de diplômes universitaires, qui s’installent au Québec, et de manière encore plus prononcée les femmes immigrantes. Les institutions universitaires ont une part de responsabilité, méconnue et pourtant fondamentale, dans la perpétuation de ces obstacles systémiques.
À leur arrivée, les nouveaux et nouvelles arrivantes formées à l’étranger peuvent faire la demande d’une « évaluation comparative des études effectuées hors du Québec » auprès du ministère de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration (MIFI), mais celle-ci n’est pas souvent prise en compte par les employeurs ; cette évaluation étant produite à titre indicatif seulement, « elle n’est ni un diplôme, ni une équivalence de diplôme », comme le précise l’instance concernée. Se tourner vers les universités québécoises devient à cet égard un « passage obligé » pour les personnes immigrantes qui espèrent entrer sur le marché du travail à hauteur de leurs compétences, comme le reconnaît le Comité interministériel sur la reconnaissance des compétences des personnes immigrantes formées à l’étranger dans son rapport de 2017[i].
Une logique de rediplômation plutôt que de reconnaissance
Les universités québécoises revendiquent néanmoins leur autonomie dans ce chapitre, et font usage de la reconnaissance des acquis et des compétences exclusivement dans le processus d’admission de nouveaux et nouvelles étudiantes, et donc à des fins de rediplômation des personnes formées à l’étranger.
Contrairement aux ordres d’enseignements secondaire et collégial, dans lesquels la RAC peut permettre d’obtenir le même diplôme que celui du programme régulier, dans les universités « en règle générale, un maximum du tiers des crédits d’un programme d’études peut être reconnu » (Comité interministériel 2017). Cet usage transgresse les principes de la RAC, institués par la Politique gouvernementale d’éducation des adultes de 2002[ii], qui stipulent « qu’une personne : 1/a droit à la reconnaissance formelle des acquis et des compétences correspondant à des éléments de formation qualifiante, dès lors qu’elle fournit la preuve qu’elle les possède ; 2/ n’a pas à refaire dans un contexte scolaire formel des apprentissages qu’elle a déjà réalisés dans d’autres lieux selon d’autres modalités ; 3/ ne devrait pas être tenue de faire reconnaître à nouveau des compétences ou des acquis qui ont été évalués avec rigueur et sanctionnés par un système officiel » (p.23-24). Cette politique québécoise est une application du droit international : le Québec, à l’instar des autres provinces et territoires canadiens, a ratifié la Convention de Lisbonne sur la reconnaissance, devenue juridiquement contraignante en vertu du droit international le 1er août 2018. Cette Convention engage la responsabilité des pays quant aux principes et aux mécanismes de reconnaissance des diplômes d’études, ainsi que de collecte et de diffusion des renseignements sur les systèmes d’éducation, comme le rappelle Me André Gariépy, Commissaire à l’admission aux professions de l’Office des professions du Québec (OPQ).
Dans leurs travaux et dans leur exercice au quotidien, des acteurs et des institutions ont relevé cette absence de RAC dans les universités québécoises. Ces acteurs sont des organismes de défense des droits (Action Travail des Femmes [ATF] et le Réseau d’action pour l’égalité des femmes immigrées et racisées du Québec [RAFIQ], notamment), des instances autonomes comme la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ) et le bureau du Commissaire à l’admission aux professions de l’OPQ, ainsi que des chercheur.e.s universitaires et des étudiants (Bélisle et coll. 2010[iii], Bélanger 2017[iv]). Ces dénonciations ne sont ni récentes ni isolées, et les torts persistent.
Une discrimination systémique aux yeux des deux experts
Précisons d’emblée que les établissements d’enseignement universitaire ont droit de revendiquer leur autonomie, instituée par la Politique québécoise à l’égard des universités de 2000[v]. Mais l’exercice de cette autonomie doit se faire dans le cadre qu’impose la Charte des droits et libertés de la personne[vi], elle ne peut pas ouvrir la porte à des pratiques discriminatoires.
Or, en ne proposant pas de véritable processus de RAC, un processus qui permet l’exercice du droit à l’égalité dans l’accession à une profession ou un métier, les universités exercent une forme de discrimination systémique à l’égard du groupe des personnes immigrantes : elles créent une disparité de traitement par une distinction et/ou une exclusion d’un mécanisme prévu dans une politique gouvernementale. En d’autres termes, alors que ces mécanismes de RAC existent au niveau professionnel et collégial, les personnes immigrantes diplômées à l’étranger en sont exclues lorsqu’elles s’adressent à une université québécoise.
Selon la jurisprudence québécoise et canadienne, issue des recours portés par Action travail des femmes, et synthétisée par le Tribunal des droits de personne dans l’affaire Gaz-Metro, la discrimination systémique se définit comme : « la somme d’effets d’exclusion disproportionnés qui résultent de l’effet conjugué d’attitudes empreintes de préjugés et de stéréotypes, souvent inconscients, et de politiques et pratiques généralement adoptées sans tenir compte des caractéristiques des membres de groupes visés par l’interdiction de la discrimination. » (Paragr. 36[vii]).
Me Gariépy, fort de ses observations en tant que Commissaire à l’admission aux professions de l’OPQ, dénonce vivement les préjugés récurrents exercés à l’encontre des personnes immigrantes par les universités. Il dénonce en effet cette culture universitaire qui invoque des principes tels que « ça a été difficile pour nous, ça va être difficile pour eux. Il n’y a pas de raison pour que ça soit moins difficile pour eux, on va s’assurer que ce soit aussi difficile pour eux », un discours qu’il a souvent entendu dans les directions d’université et qu’il qualifie de « codé » : au même titre que d’autres principes comme « la protection du public », ces éléments sont utilisés comme des « espèces d’épouvantail pour finalement faire tout ce qu’on veut, qui excusent n’importe quoi ». Me Gariépy expose en outre l’« attitude de de résistance, ou du moins d’inconfort, à se faire interpeller et de devoir s’expliquer » des universités. En effet, nombre d’entre elles se sont par exemple déclarées contre la Loi 98 qui comprenait entre autres l’élargissement de la compétence du Commissaire. Les universités développent « cette espèce de blocage, d’orgueil universitaire » qui les empêche de se remettre en question, là où des experts révèlent les impacts socialement indésirables de certaines de leurs pratiques, tel que la non-reconnaissance des acquis et des compétences des personnes immigrantes. Enfin, Me Gariépy souligne à quel point les fonctionnements et attitudes des universités n’ont pas changé depuis 2010, date de l’enquête de la CDPDJ qui mettait au jour leurs pratiques discriminatoires en matière de RAC.
En complément de l’analyse portée par Me Gariépy, M. Ducharme, chercheur à la CDPDJ rappelle également que les articles 1 à 38 de la Charte ont préséance sur les autres lois. Selon l’article 17 de la Charte, « Nul ne peut exercer de discrimination dans l’admission, la jouissance d’avantages, la suspension ou l’expulsion d’une personne d’une association d’employeurs ou de salariés ou de tout ordre professionnel ou association de personnes exerçant une même profession ». Daniel Ducharme précise que « cette disposition de la Charte entraîne des obligations non seulement pour les ordres professionnels, mais pour tous les acteurs qui participent, de près ou de loin, au processus de reconnaissance des acquis et des compétences professionnels : établissements d’enseignement, ministères, etc. ».
Les obstacles vécus par les personnes immigrantes dans le processus de rediplomation imposé par les universités
Alors même que les universités ne proposent pas de processus de RAC, le processus de rediplomation qu’elles imposent est lui-même jonché d’embûches pour les personnes immigrantes.
Une fois la demande d’admission et de « reconnaissance » de certains crédits déposée, ce sont les départements ou les facultés qui procèdent à l’évaluation des compétences ; les modalités d’évaluation variant alors selon les cas, les pratiques et les évaluateurs. Les universités sont en effet entièrement autonomes pour décider des normes d’approbation des dossiers : le degré de reconnaissance peut varier d’une université à l’autre, là où des équivalences peuvent être octroyées en bloc, ailleurs elles peuvent faire l’objet d’un refus de reconnaissance. Pour les personnes qui obtiennent une reconnaissance (toujours partielle), il peut s’agir aussi bien de crédits ou d’équivalence, d’exemption ou de substitution d’une activité par une autre.
Les obstacles qui jalonnent ce processus sont les suivants : le manque d’informations claires et accessibles sur le processus de RAC proposées par les universités ; les carences en accompagnement dans ce processus ; l’absence de standardisation des dispositifs d’évaluation, qui laisse place à beaucoup de subjectivités, et donc éventuellement à des biais discriminatoires, de la part des personnes responsables de l’évaluation ; les lacunes en formation à l’analyse différenciée selon les sexes (ADS) des personnes responsables d’élaborer les outils d’évaluation et de celles responsables de les appliquer ; l’utilisation de critères discriminatoires ; le recours à des critères subjectifs et éloignés de l’évaluation des compétences ; la proposition de démarches de RAC incohérentes ; le peu de reconnaissance des acquis expérientiels ou des acquis universitaires de plus de 10 ans ; l’insuffisance d’alternatives en l’absence de preuves écrites, particulièrement dommageable pour les personnes réfugiées ; le manque de transparence des dispositifs de contestation des décisions ; et les craintes de contester une décision.
Certains de ces obstacles systémiques sont rencontrés, sans distinction, par les personnes immigrantes qualifiées lorsqu’elles s’engagent dans un processus de reconnaissance de leurs acquis et compétences auprès d’une institution universitaire. Mais les femmes vivent, en sus, des mécanismes spécifiques d’exclusion, et ce parce qu’elles sont femmes. Me Gariépy expose le cas, par exemple, d’un couple qui a entamé une démarche de RAC auprès du même ordre professionnel. La conjointe a dû formuler une plainte en raison de plusieurs irrégularités, mais elle a ensuite demandé de suspendre le processus de plainte le temps que son conjoint accède à un statut professionnel, de crainte que sa plainte nuise à son processus. Cette crainte de représailles du dépôt de plainte exprimée par la conjointe s’inscrit plus largement dans un phénomène souvent de la priorité donnée au conjoint dans les processus d’insertion professionnelle et de RAC des familles immigrantes qui s’installent au Québec documenté (Vatz Laaroussi 2008[viii], Chicha 2009[ix], Belhassen 2009[x]). Cette « stratégie » familiale est une manière de composer avec les obstacles systémiques que rencontrent les personnes immigrantes à leur arrivée.
Les effets délétères de la non-reconnaissance des acquis et des compétences sur les personnes immigrantes
L’un des enjeux majeurs de la non-reconnaissance des acquis est la déqualification sur le marché du travail, qui est vécue en plus grand nombre par les personnes immigrantes que les personnes nées au Québec. Cette déqualification, un processus sur le long terme et souvent définitif, est généralement mesurée en termes de « surqualification » par Statistiques Canada, c’est-à-dire comme le fait de détenir un niveau de scolarité plus élevé que le niveau habituellement requis pour l’emploi occupé. Selon les derniers chiffres disponibles[xi], ce phénomène touche une bonne part des travailleurs et travailleuses titulaires d’un diplôme universitaire (une personne sur cinq des 25 à 49 ans au Québec en 2016). Mais cela concerne deux fois plus souvent les personnes immigrantes que les non-immigrantes (30 % des immigrants, comparativement à 16 % des non-immigrants), et de façon plus prononcée encore les femmes immigrantes (1 sur 3) que les hommes immigrants (1 sur 4). De surcroît, lorsque l’on parle de surqualification persistante, c’est-à-dire qui se prolonge plusieurs années, ce sont trois fois plus de personnes immigrantes que non-immigrantes qui sont touchées… et, à nouveau, ce sont les femmes immigrantes qui sont les plus susceptibles d’en être l’objet (12 % d’entre elles). Vivre une surqualification s’accompagne de nombreux effets délétères, dont des salaires inférieurs. Le revenu médian des femmes immigrantes en 2017 ne représentait en moyenne que 82 % de celui des femmes non immigrantes, 80 % de celui des hommes immigrants, et 62 % de celui des hommes non immigrants, selon les données de Statistiques Canada. Cette plus grande précarité financière des femmes immigrantes contribue à accroître leur dépendance financière, et donc décisionnelle, au sein de leur famille, et les retours aux études (rendus nécessaires par les lacunes en RAC) accentuent les difficultés de conciliation famille-travail-études déjà particulièrement saillantes en contexte migratoire (avec l’éloignement du réseau et de la famille notamment).
Les recours actuels : la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse et le Commissaire à l’admission aux professions de l’Office des professions
La Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse : la Commission a été instituée par la Charte des droits et libertés en 1975, et selon l’article 71 de la Charte, la Commission « assure, par toutes mesures appropriées, la promotion et le respect des principes contenus dans la présente Charte ». Ces mesures sont notamment de faire enquête,d’élaborer et appliquer des programmes d’information et d’éducation, de développer des recherches sur les droits et libertés, de relever les dispositions des lois du Québec contraires à la Charte. La Commission peut également saisir le Tribunal des droits de la personne (art. 74 à 85 de la Charte). Les personnes peuvent porter plainte à la Commission s’ils ont vécu une forme de discrimination (directe, indirecte ou systémique), exercée par une personne, un groupe, un organisme, une entreprise privée, le gouvernement du Québec, ou ses institutions et les administrations gouvernementales (municipales, scolaires), à tous les échelons de la hiérarchie, basée sur l’un des 14 motifs de discrimination énoncés à l’article 10 de la Charte. Beaucoup redoutent « des conséquences d’un geste grave comme celui de porter une plainte à la Commission des droits de la personne, ils doivent savoir qu’ils sont protégés contre toute forme de représailles à partir du moment où ils déposent une plainte », précise M. Ducharme.
Le Commissaire à l’admission aux professions : Le Commissaire à l’admission aux professions existe depuis 10 ans. Il a un rôle spécialisé de surveillance et de recherche sur les questions d’admission aux professions réglementées par le Code des professions (ce qui inclut entre autres les médecins, les ingénieurs, les comptables, les avocats, etc.). Le bureau du Commissaire effectue des vérifications et des recherches, et peut formuler des avis. Son mandat couvre l’ensemble des étapes et des acteurs de l’admission aux professions réglementées ; cela inclut donc les ordres professionnels, mais aussi les établissements d’enseignement, les milieux de stages, les ministères et les organismes qui peuvent jouer un rôle dans une démarche d’admission, comme l’Office québécois de la langue française et ses examens de français.
Les pistes de solution et revendications
Plusieurs pistes de solution sont proposées, voire déjà amorcées, par les principaux dénonciateurs de la non-reconnaissance des acquis et des compétences des personnes immigrantes par les universités.
Les acteurs revendiquent surtout des changements au niveau politique, notamment par une application effective de la Politique gouvernementale de l’éducation aux adultes.
Tous les acteurs qui ont relevé les dysfonctionnements du système universitaire au sujet de l’évaluation des acquis et des compétences des personnes immigrantes recommandent d’ouvrir la boîte noire que représente ce dispositif au sein des universités par davantage d’enquête et de recherches indépendantes. Jusqu’à présent, la seule enquête systémique a été réalisée par la CDPDJ en 2010, à la suite du recours d’un collectif de médecins. Cette enquête a permis de mettre au jour la discrimination systémique dont ils étaient l’objet.
Finalement, en juin 2020, Action travail des femmes, appuyée par le Groupe de recherche interuniversitaire et interdisciplinaire sur l’emploi, la pauvreté et la protection sociale (GIREPS), la Table de concertation des organismes au service des personnes réfugiées et immigrantes (TCRI), le Conseil d’intervention pour l’accès des femmes au travail (CIAFT), ainsi que le Réseau d’action pour l’égalité des femmes immigrées et racisées du Québec (RAFIQ), a formulé une demande à la Commission des droits afin qu’elle mène une enquête de sa propre initiative, voire une recherche visant les inégalités systémiques issues des cadres de pratique de la « RAC » par les universités au Québec. Cette demande est à ce jour encore en analyse par la Direction de la recherche de la CDPDJ.
[iii] Bélisle, Rachel, Manon Gosselin et Guylaine Michaud. La formation des intervenantes et intervenants en reconnaissance des acquis et des compétences : un enjeu pour le développement des services. Rapport de recherche. Sherbrooke : Équipe de recherche sur les transitions et l’apprentissage. 104 p. (2010) http://erta.ca/sites/default/files/2018-06/belisle-et-al_pefrac_2010.pdf
[iv] Bélanger, Mireille. « Le rôle et l’identité professionnelle des intervenants-accompagnants en reconnaissance des acquis et des compétences (RAC) auprès de la clientèle immigrante : une exploration. ». Mémoire de maîtrise de l’Université Laval (2017).
[vii] Pour consulter cette décision : Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (Beaudoin et autres) c. Gaz métropolitain inc., 2008 QCTDP 24 (CanLII), disponible ici : https://canlii.ca/t/20pxl
[viii] Vatz-Laaroussi, Michèle. « Du Maghreb au Québec: accommodements et stratégies. » Travail, genre et sociétés 2 (2008): 47-65.
[ix] Chicha, Marie-Thérèse. « Le mirage de légalité: les immigrées hautement qualifiées à Montréal (rapport de recherche). » Montréal: Immigration et Métropoles (2009).
[x] Belhassen, Amel. « La reconnaissance des diplômes et des compétences: difficultés et impact chez les femmes immigrantes. » Rapport de recherche-action, Action travail des femmes (2009).
Le portrait de la place des femmes dans le sport et la possibilité de vivre de sa passion, pour les athlètes féminines affiche toujours une tendance inquiétante. Cependant, des débats se déroulent de plus en plus souvent dans la sphère publique et des organismes tentent de faire changer les choses.
La situation des femmes dans le sport est préoccupante du point de vue de leur place dans les fédérations sportives. Des statistiques d’une étude la Chaire Claire-Bonenfant illustrent le manque de représentation de la population sportive féminine au poste de présidente ou à l’intérieur des conseils d’administration. Selon une étude de la Chaire Claire-Bonenfant, seulement 19 % des fédérations sportives au Québec avaient des femmes à leur tête. La représentation féminine au sein des conseils d’administration des fédérations sportives n’est guère plus reluisante, alors que 22 % des individus au sein de ces comités sont des femmes.[i]
Un phénomène d’abandon
Les déboires du sport féminin ne se limitent pas au Québec, une étude de l’organisation Femmes et Sport au Canada (Canadian Women and Sport) a illustré qu’une fille sur trois âgée de 6 à 18 ans décidera d’abandonner la pratique du sport.[ii]
Le tout a commencé à l’âge de 10 ans alors qu’elle a fait la transition de la ringuette au hockey.
Tout au long de son parcours, Mélodie a eu la chance de pratiquer son sport avec des garçons et des filles. Elle a décidé de prendre sa retraite du hockey professionnel après cinq saisons avec les Gee-Gees (ou Gris et Grenat) de l’Université d’Ottawa pour se concentrer sur sa carrière professionnelle et de se rapprocher de sa famille [iii].
Le sport féminin est sur la bonne voie
L’ancienne Gee-Gees estime que le développement du sport connait une bonne progression, mais qu’il reste encore beaucoup de chemin à faire. Elle pense qu’il est « définitivement possible » pour une athlète de vivre de son sport au Québec.
Elle a le souhait de voir le hockey féminin prospérer et devenir un moyen de vivre confortablement sa vie pour les sportives de la province : « C’est quelque chose j’aime penser qui pourrait se réaliser dans le hockey féminin. C’est d’ailleurs sur la bonne voie avec la PWHPA (Professional Woman Hockey Players Association). » La PWHPA est une organisation à but non lucratif qui a pour but de défendre les intérêts des joueuses de hockey professionnelles[iv].
Bruno Vachon, président par intérim d’Égale Action, va dans la même voie lorsqu’il soutient que si une athlète espère vouloir vivre de sa passion pour son sport, elle devra quitter le Québec pour rejoindre d’autres ligues ou poursuivre son entrainement dans un milieu plus adapté. « Au Québec, c’est présentement très dur de vivre de son sport pour une athlète féminine. Généralement, les athlètes [féminines] qui réussissent ont un 2e emploi pour subvenir à leurs besoins. »
Un changement qui se fait attendre
C’est dans l’espoir de faire changer les choses que l’organisation Égale Action a été fondée en 2001.
L’organisation ayant Bruno Vachon à sa présidence a comme mission de rendre le système sportif québécois équitable ainsi qu’égalitaire pour la communauté féminine. L’organisme a aussi comme but d’aiderer les filles et les femmes dans le développement de leur plein potentiel. Selon une étude parue en 2014, il y a une grande disparité entre l’attention portée aux sports féminins et ceux de leurs confrères. Cette étude a révélé que moins de 5 % de la couverture sportive canadienne concernait des femmes.[v]
Pour la Septilienne, il y a beaucoup de changements à apporter dans la promotion des sports adressés aux filles ou aux femmes au Québec. Elle a confié qu’elle voudrait voir une égalité entre la place accordée aux sports masculin et féminin : « J’aimerais voir les sports féminins à la télévision comme ceux des hommes. » a-t-elle mentionnée lors d’une entrevue à distance.
L’équipe de hockey des Canadiens de Montréal est le centre d’attention des médias de la province, mais Mélodie Bouchard souhaite qu’une partie de cette attention soit tournée vers des athlètes féminines de haut niveau : « Nous avons des filles comme Marie-Philip Poulin, Mélodie Daoust, Anne-Renée Desbiens [et plusieurs autres] qui sont des athlètes de haut niveau et qui jouent au niveau professionnel où le niveau de jeu est d’un calibre très élevé », a-t-elle mentionné lors d’une entrevue réalisée à distance.
Selon M. Vachon, président par intérim d’Égale Action, la place du sport féminin au Québec a évolué dans les dernières années, mais il est nécessaire de continuer à faire avancer les choses en continuant le dialogue et à poser des actions concrètes.
La tête dirigeante de l’organisme québécois affirme que le changement doit se produire au niveau organisationnel : « Il y a des encore des barrières intrapersonnelles (estime de soi, image corporelle), mais principalement, c’est la culture organisationnelle et les biais inconscients qui créent des barrières (support financier, discrimination, stéréotypes, préjugés, harcèlement, conciliation famille-travail, plan de développement, etc.) » a-t-il dit en entrevue avec l’Esprit libre.
Un manque d’opportunité pour les athlètes au Québec
Il existe un bassin de talents féminins dans le monde du sport au Québec, mais il existe un nombre limité de ligues. L’équipe de hockey féminine les Canadiennes de Montréal a vu ses rencontres interrompues au sein de la Ligue canadienne de hockey féminin [LCHF] alors que la ligue a cessé ses activités pour des raisons économiques[vi]. La ligue a expliqué l’interruption des opérations en raison du modèle d’affaire qui n’était pas rentable.
Quoi qu’il semble difficile de subvenir à ses besoins en tant que joueuse de hockey, il est possible de se rendre dans les compétitions mondiales et ainsi avoir la chance de représenter son pays à l’international comme la québécoise Mélodie Daoust l’a fait.
La rivière aux Brochets, qui s’écoule à travers l’Estrie jusque dans la baie Missisquoi, a atteint un niveau d’eau historiquement bas cet été. Signe de l’accélération des changements climatiques, cette tendance s’observe toutefois sur une échelle bien plus grande au Québec. Cette ressource naturelle tenue pour acquise deviendra-t-elle une ressource rare dans les prochaines années? Enquête sur l’état des étiages au Québec.
Source: OBVBM
En temps normal, en regardant à travers la fenêtre des bureaux de l’Organisme de bassin versant de la baie Missisquoi (OBVBM), dans la petite ville de Bedford, il est possible de voir la rivière aux Brochets suivre son cours vers la baie Missisquoi pour se déverser dans le lac Champlain. Or, lors de ma visite à la fin du mois d’août 2021, la rivière témoignait plutôt d’un débit presque inexistant. Selon les renseignements fournis par l’OBVBM, le débit de la rivière en date du 17 août a atteint le niveau le plus bas depuis vingt ans, soit 0,037 m3/seconde. Ce niveau a d’ailleurs battu le record de bas débit observé l’année précédente, d’environ 0,180 m3/seconde.
Toutefois, la situation de la rivière aux Brochets est le résultat de sècheresses de plus en plus fréquentes au Québec. Notre rapport à la consommation d’eau, tenu pour acquis par certains, devra être en mesure de changer. Un manque d’eau est inévitable et il faut s’y préparer.
Le cas de la rivière aux Brochets
« À l’embouchure de la rivière aux Brochets, à la jonction avec le lac Champlain, il y a une réserve de biodiversité, la réserve de la rivière aux Brochets, qui est magnifique […] le dernier endroit au Québec où il y a des tortues molles à épine », explique Anthoni Barbe, chargé de communications et chargé de projets à l’OBVBM. Toutefois, la faible quantité d’eau de la rivière menace la survie de cette espèce aquatique – en plus de certaines autres, comme la torture des bois, la tortue géographique ou la tortue peintre – entre autres par l’apparition des cyanobactéries, plus communément connues sous le nom d’algues bleu-vert. « Quand tu as des cyanobactéries comme ça, c’est l’oxygène dans l’eau qui est rendu plus [faible], alors presque toutes les espèces sont susceptibles d’être vraiment affectées par ça, si les cyanobactéries prennent beaucoup de place », déclare Anthoni Barbe.
Source : OBVBM
L’étiage, soit « le nom donné à la période où le niveau d’eau d’un lac ou d’une rivière est à son plus bas », tel que l’explique l’OBVBM, s’observe de plus en plus tôt dans le sud du Québec. « On [y] connait des étiages très forts, et de plus en plus forts », mentionne M. Barbe, « la rivière Saint-François est basse, la rivière Yamaska est très basse, donc c’est […] un phénomène qui touche vraiment plus le sud du Québec ». En effet, la rivière Yamaska et son barrage Choinière ont atteint leur plus bas niveau en plus de quatre ans[i]. Quant à elle, la rivière Saint-François a atteint un niveau d’étiage plus important, alors que certaines prévisions hydroclimatiques prévoient une diminution de près de 20 % de son niveau d’eau d’ici 30 ans[ii].
À la rivière aux Brochets comme ailleurs, des étiages importants consécutifs agissent comme un cercle vicieux :
« Tout est une question de recharge. Pour recharger un environnement qui est en gros manque d’eau, il faudrait le « booster » plus, mais là si on a encore une année qui a un petit peu moins d’eau que la moyenne, on observe une tendance lourde où la rivière va avoir un débit moyen qui va être appelé à diminuer avec le temps », affirme le chargé de projets à l’OBVBM.
Bien que la rivière aux Brochets ne soit pas cartographiée dans l’atlas hydroclimatique du Québec, programme qui cartographie les régimes hydriques des cours d’eau du Québec, l’OBVBM calcule des prévisions générales, et s’attend donc à ce que « ça doive aller […] en diminuant, moins d’eau, plus de pression, et des étiages plus forts ». Cette pression provient entre autres des intrants agricoles nocifs pour les cours d’eau, des milieux urbains près des rivières, comme Bedford, et des routes pavées. Ainsi, « moins on a d’eau, plus on a de pollution concentrée dans l’eau ». À long terme, cette accumulation de polluants peut d’ailleurs provoquer un enjeu d’accès à l’eau potable, puisque les habitant‧e‧s de Bedford et de villes avoisinantes puisent leur eau à partir de cette rivière.
L’eau potable tenue pour acquise?
« Cette année, il y a des secteurs de la Montérégie où il y a eu des livraisons d’eau pour des villages, pas juste pour une personne ici et là, mais vraiment pour des communautés », mentionne Kim Marineau, biologiste et présidente de l’entreprise Biodiversité conseil. Entre autres, la municipalité de Saint-Rémi a dû se faire livrer 1140 m3 d’eau par camion-citerne le 13 juin dernier[iii], une situation qui pourrait sembler impossible dans une province qui contient près de 3 % des réserves mondiales d’eau douce[iv]. « Nous, on est dans le pays du monde où il y a le plus d’eau potable, d’eau de surface, donc on n’a jamais réfléchi à la possibilité de manquer d’eau comme en Californie », illustre Kim Marineau.
L’accès à l’eau potable est-elle tenue pour acquise par les Québécois·e·s? Bien que la situation semble changer – la consommation quotidienne d’un·e Québécois·e ayant passé de 777 litres en 2001 à 536 litres en 2018[v] – le Québec se situe toujours bien au-delà de la moyenne canadienne qui, elle, se place au deuxième rang de consommation d’eau parmi les pays de l’OCDE[vi]. Cela étant dit, de plus en plus de situations témoignent d’enjeux d’approvisionnement en eau potable comme des avertissements de contrôle de l’eau potable émis par la Ville de Québec le 24 août dernier ou encore des approvisionnements en eau à même des camions-citernes. Bien que ces situations soient encore plutôt rares, Kim Marineau voit celles-ci s’empirer au courant des prochaines années. « On ne prend pas des mesures pour prévenir les manques d’eau et on remet ça à plus tard, et à un moment donné on va avoir des manques d’eau dans certaines municipalités », explique-t-elle.
« On a de la difficulté à faire des démarches pour faire des aménagements ou mieux gérer le territoire en prévention, et ça c’est humain : dans l’histoire de l’humanité, on s’est arrangé pour manger aujourd’hui, pas dans 20 ans. »
En plus de la consommation d’eau à domicile, le manque d’eau potable touchera également les agriculteur‧trice‧s puisque selon des estimations de la Banque Mondiale, près de 70 % de l’eau douce serait destiné à des activités agricoles[vii]. Pourtant, comme l’explique Mme Marineau, malgré des cris du cœur de l’industrie agricole[viii], « c’est […] eux qui ont [largement] contribué à abaisser les nappes phréatiques ». Ces nappes, qui constituent des réseaux d’eau potable souterrains, où l’eau circule entre « les interstices constitués par les pores et les fractures [du sol], comme dans une éponge imbibée d’eau[ix] », sont une source méconnue d’approvisionnement en eau pour certaines municipalités. Cela étant dit, le drainage agricole et urbain a historiquement provoqué l’abaissement et la réduction de ces nappes phréatiques, rendant les cours d’eau de plus en plus « linéaires », comme l’explique Kim Marineau, et donc moins diffus au travers des sols.
Un signe de l’accroissement du réchauffement climatique
Les images des inondations monstres à Sainte-Marthe-sur-le-Lac en 2019 ont fait les manchettes pour leur bilan matériel et psychologique effroyable. Selon des prévisions de l’organisme Ouranos, ce type de désastre naturel arrivera pourtant à un rythme de plus en plus fréquent au Québec, celui-ci étant globalement associé à un accroissement des températures globales[x]. Or, les changements climatiques semblent également influencer l’autre extrême de ses évènements, soit les sècheresses extrêmes des cours d’eau. « Une des choses que les changements climatiques nous disent, c’est que très vraisemblablement, les pluies extrêmes [et] les grosses pluies [estivales] terribles […] vont être plus intenses dans le futur », explique Alain Mailhot, professeur et chercheur au Centre Eau Terre Environnement de l’INRS, « vous imaginez une pluie très intense qui tombe sur des sols un peu à sec, ça favorise un ruissèlement. Ça peut créer des situations de ce qu’on appelle les flash floods, ou les crues éclair, qui peuvent entrainer des phénomènes d’érosion très importants ».
Pour Mailhot, les liens entre étiages sévères et réchauffement climatique sont associés au phénomène d’évapotranspiration : une grande période de sècheresse et une évaporation constante des cours d’eau font baisser le niveau des eaux. Ainsi, plus les périodes chaudes sont longues, plus les cours d’eau s’assèchent.
À cela vient s’ajouter l’enjeu de la qualité de l’eau. « Si les températures réchauffent, si les étiages sont plus sévères, il y a toute une problématique de la qualité de l’eau. Une eau plus chaude, et une eau moins abondante, dilue moins et favorise le développement d’algues bleues », indique Alain Mailhot, un phénomène de plus en plus visible dans divers cours d’eau au Québec, notamment la rivière aux Brochets.
Une opportunité pour travailler avec la communauté
L’organisme G3E, ou Groupe d’éducation et d’écosurveillance de l’eau, tente de changer la façon d’approcher la préservation de l’eau. « Le programme le plus connu c’est « J’adopte un cours d’eau ». On amène les jeunes, les deux pieds dans l’eau, récolter des échantillons de leur rivière, ils retournent en labo et regardent ça. Ça leur donne une idée de l’état de santé de leur cours d’eau », illustre Mathilde Crépin, coordonnatrice aux communications au G3E. Par la pratique, l’observation et la science, le G3E croient que la conscientisation à la santé des cours d’eau sera bien plus grande.
« On amène les gens sur le bord des cours d’eau, les pieds dans l’eau, parce qu’il faut qu’ils voient de quoi ça a l’air, il faut qu’ils trouvent ça wow, pour avoir envie de protéger ces endroits-là. […] Il va toujours manquer un peu de proximité quant à ces enjeux-là », développe Mathilde Crépin.
Parmi les autres projets de l’organisme, il y a le « SurVol Benthos », chapeauté par Alexandra Gélinas, qui consiste à faire « le suivi des cours d’eau en allant ramasser des petites bibittes au fond des cours d’eau qui s’appellent des macroinvertébrés benthiques ». La principale intéressée de ce projet explique ce que sont des petits organismes : « Macro, visible à l’œil nu, invertébré [c’est-à-dire] sans colonne vertébrale [et] benthique, qui vit au fond des cours d’eau. » Ainsi, comme ces bestioles sont à la base de la chaine alimentaire aquatique, une analyse laboratoire de la santé de celles-ci permet de comprendre la santé des cours d’eau dans lequel elles vivent.
Le rôle des municipalités dans cette gestion
Les municipalités ont un bilan mitigé. D’un côté, de multiples municipalités ont des systèmes d’aqueduc désuets et doivent donc inévitablement déverser leurs eaux usées excédentaires dans les cours d’eau. La ville de Bedford en est un exemple, là où, comme l’explique Anthoni Barbe, « le réseau est vite saturé » et doit donc se servir de la rivière aux Brochets comme source de déversement. Avec des étiages de plus en plus sévères, les polluants deviennent davantage concentrés, et mènent inévitablement vers l’apparition de certaines cyanobactéries nocives pour la consommation.
De l’autre côté, les municipalités travaillent de plus en plus à la sensibilisation de la population à l’utilisation abusive d’eau potable, mais également à la gestion des eaux pluviales. La ville de Bedford, au cœur du problème de l’assèchement de la rivière aux Brochets, a récemment mis sur pied un jardin de pluie dans son centre-ville, initiative servant à diriger l’eau pluviale directement des gouttières vers une platebande[xi]. Ce type d’aménagement évite que les eaux de pluie s’accumulent inutilement dans les réseaux d’égouts, ceux-ci étant facilement saturables et se déversant directement dans la rivière aux Brochets. Il s’agit d’une initiative « démonstrative », que l’OBVBM espère incitera les citoyen‧ne‧s à reproduire.
Les aménagements de ce genre, s’ils ne sont pas développés adéquatement, sont en partie responsables des problèmes d’étiage, explique Alain Mailhot de l’INRS :
« L’occupation du territoire a aussi un impact majeur sur les débits en rivière […] vous pourriez très bien avoir une augmentation de la sévérité des étiages, mais qui n’a strictement rien à voir avec le régime pluviométrique. »
Parmi d’autres types d’aménagements, M. Mailhot se permet de réitérer l’importance de la conservation de milieux humides, qui agissent comme une « zone tampon qui stocke l’eau ». En asséchant les milieux humides, un peu comme le font certains drainages agricoles et urbains, la probabilité de voir apparaitre des étiages sévères devient de plus en plus probable.
Des solutions à tout ça?
Dans ce cas, est-ce que le Québec est voué à la perte graduelle de son eau potable? Selon Jacob Stolle, professeur associé à l’INRS, il existe quelques solutions. « Il faut avoir plus d’espaces verts, il faut créer des systèmes de transport de l’eau entre les régions, créer des systèmes naturels pour amener l’eau vers les rivières », explique-t-il. Concrètement, la solution miracle réside dans la conservation, par les villes et riverains, des milieux naturels près des rivières.
« Plusieurs fois, le plus grand problème avec l’effet anthropique [donc qui est dû à l’activité humaine] est quand on change le système naturel. On doit donc considérer tous les systèmes naturels quand on crée les systèmes [humains] », ajoute Jacob Stolle.
Mais, il faut également savoir se préparer au pire. Au Québec, c’est actuellement le sud qui est touché par les problèmes de sècheresses et d’étiages sévères. Anthoni Barbe incite alors les municipalités au nord du Québec à se préparer: « On sait qu’avec le changement climatique, le climat va bouger vers le nord. Le climat qu’on avait avant au Vermont, il est rendu ici. Le climat bouge environ 70 kilomètres au nord à chaque 10 ans. »
***
Juillet 2021 a été le mois le plus chaud de l’histoire, une tendance qui ne semble pas vouloir s’estomper[xii]. Des périodes de sècheresse et de canicules seront donc plus fréquentes au Québec, ce qui influera conséquemment sur la quantité d’étiages dans nos cours d’eau. Pour éviter les manques d’eau potable, il faut donc nécessairement une prise de conscience d’une plus grande quantité d’acteur‧trice‧s : les agriculteur‧trice‧s, et leur contrôle des extrants agricoles dans l’eau; les citoyen‧ne‧s et leur consommation d’eau; et les municipalités et leur contrôle des infrastructures urbaines permettant de mieux gérer les pluies et les eaux souterraines.
Ultimement, les changements s’opèrent également dans une prise de conscience populaire des services que nous rend la nature, un peu comme tente de le faire l’organisme G3E avec ses programmes éducatifs sur le terrain. « Les gens ne croient pas que c’est important que toutes nos espèces restent présentes dans nos territoires. On ne voit pas ce qu’est le lien entre un canard ou une grenouille qui disparait, mais chaque espèce a son rôle à jouer dans l’équilibre entre les espèces », détaille Kim Marineau.
La pandémie de la COVID-19 a bouleversé les activités de l’industrie de la musique québécoise. Les artistes ont été contraint·e·s d’annuler leurs concerts et d’innover dans leur manière de se faire connaitre par le public. Et la pente est encore plus abrupte pour les artistes émergent·e·s de la province.
Depuis plus d’un an, la pandémie de COVID-19 bouleverse le quotidien de la population québécoise. Du jour au lendemain, les habitudes ont été chamboulées et de larges pans de la population se sont vus contraints au travail à distance ou ont perdu leur emploi. Selon un sondage de la Guilde des musiciens et musiciennes du Québec (GMMQ), plus de la moitié des personnes (57%) pratiquant la musique de façon professionnelle a envisagé d’abandonner sa carrière ou y a déjà pensé. De plus, la moitié des répondant·e·s à ce sondage indique faire face à des problèmes financiers en lien avec la crise de la COVID-19.[i]
C’est donc la réalité des artistes québécoi·e·s et de l’industrie musicale en entier qui a dû se transformer pour survivre.
La vente déjà déclinante des disques a chuté encore plus avec les périodes de confinement
Selon une étude de l’Association québécoise de l’industrie du disque, du spectacle et de la vidéo (ADISQ), le nombre d’albums physiques vendus en 2020 a baissé de 45,8 % par rapport à 2019. L’an dernier, 1,24 millions d’albums ont été vendus, en comparaison avec les 2,29 millions de copies distribuées en 2019.[ii] Il semble que la plateforme Spotify ait aussi été touchée par la crise, alors que la compagnie suédoise a annoncé avoir essuyé une perte nette trois plus importante en 2020 que l’année précédente.[iii]
Une autre complication pour l’industrie musicale de la province a consisté dans la fermeture des salles de spectacles et des bars, ainsi que dans l’annulation des festivals pendant une longue période.
Avec cet obstacle, non seulement les artistes perdent un autre moyen de subventionner à leurs besoins, mais ils et elles perdent l’opportunité de se faire connaitre d’un plus grand public.
Selon Dominic Trudel, président du Conseil québécois de la musique, tout le monde de la scène du jazz, du classique et du folklore québécois ressent les conséquences, mais certain·e·s plus que d’autre :
« Toutes les difficultés que les artistes établis rencontrent en raison de la pandémie, c’est multiplié par dix pour les artistes émergents parce qu’ils ont plus de difficulté à faire leur place ».
Les festivals sont touchés, mais pas tous
En plus de faire une croix sur les concerts, l’industrie du spectacle a été contrainte d’annuler plusieurs festivals au cours de l’été. Deux éditions d’Osheaga et d’ÎLESONIQ ont été annulées en raison de la pandémie. Les spectacles musicaux plus petits s’en sont sortis un peu mieux, mais eux ont été aussi frappés par la situation sanitaire alors que le coup d’envoi du festival de musique country Lasso Montréal a été remis à l’été 2022.[iv]
Cependant, ce ne sont pas tous les festivals qui ont été forcés de mettre la clé sous la porte temporairement. Le Festival de musique émergente en Abitibi-Témiscamingue (FME) a continué ses opérations, mais avec un modèle différent des autres années. Autre exemple, le site du FME annonce que le festival se tiendra à Rouyn-Noranda du 2 au 5 septembre, mais que Montréal aura aussi sa chance d’accueillir des artistes émergent·e·s canadien·ne·s, puisque le Festival de musique émergente de l’Avent s’est tenu du 6 au 8 août prochains.[v]
Un des changements les plus importants se trouve au niveau de la liste d’artistes qui auront l’opportunité de se produire sur scène, au moment où cette édition sera centrée sur le talent canadien.
Ainsi, une soixantaine d’artistes du pays auront l’opportunité de dévoiler leur talent au public.
En ce qui a trait à la gestion pratique de ces événements, les restrictions sanitaires ont forcé les organisateurs à revoir le nombre de spectateurs et de spectatrices à la baisse, en plus d’instaurer plusieurs mesures de distanciation. Magali Monderie-Larouche, directrice générale du Festival de musique émergent, s’attend à accueillir une foule d’environ 10 000 personnes pendant les trois jours d’activités. Ce nombre représente une augmentation par rapport aux 4 500 spectateurs de l’édition précédente, mais le compte est bien loin des 30 000 et plus que le festival avait l’habitude d’attirer lors des années sans COVID.
Malgré toutes les embûches rencontrées en cours de parcours, Mme. Monderie-Larouche trouve que la scène émergente au Québec a bien tiré son épingle du jeu : « On a l’impression que les artistes n’ont pas chômé, ils (ou elles) ont vraiment travaillé sur de nouveaux projets. On est très content, on trouve que c’est vraiment foisonnant », a-t-elle mentionné dans une entrevue téléphonique avec L’Esprit libre. Cependant, la directrice générale a affirmé que l’année dernière a été très difficile pour que les créateurs ou créatrices puissent se réunir et pratiquer leur art. Afin de minimiser les dégâts, les artistes ont dû se réinventer afin de continuer leur carrière. Par exemple, les chanteur·euse·s diffusent des concerts virtuels sur les réseaux sociaux pour rester connectés avec leur public et attirer une nouvelle vague d’admirateur·trice·s.[vi]
Une perte de revenus constants pour les compagnies
Les artistes ne sont pas les seuls à avoir subi les contrecoups de la pandémie alors que des compagnies comme PURCOM Entertainment Group ont aussi ressenti les pressions des derniers mois. Cette entreprise se spécialise dans plusieurs branches du show business comme la relation publique, la production de concerts, la conception de disques et autres.[vii]
Tandis que les choses allaient de bons trains pour la compagnie de M. Pierre-Paul Boisvert, président et fondateur de PURCOM, on notera que le 13 mars 2020 a été le début d’une période très difficile pour l’entreprise, les artistes et les employé·e·es. La pandémie a forcé la fermeture des studios d’enregistrement et l’annulation des tous les contrats en cours. M. Boisvert a affirmé que son entreprise était en pleine ascension pendant les mois qui ont précédé le début de la pandémie et que du jour au lendemain, tout a complètement été chamboulé : « Pour nous, cela a été très (très) difficile comme la plupart des entreprises, tu pars d’un chiffre d’affaires énorme à zéro », a-t-il laissé savoir dans une entrevue téléphonique. Il est encore trop tôt pour quantifier spécifiquement les pertes, mais M. Boisvert chiffrerait les pertes à plusieurs milliers de dollars par mois depuis maintenant un an. Les affaires reprennent tranquillement depuis janvier 2021.
Une conséquence silencieuse
Il est beaucoup question des conséquences tangibles de la pandémie sur l’industrie comme la perte de revenus ainsi que l’annulation de concerts ou de festivals, mais il faut aussi tenir compte des dommages psychologiques que les artistes et les entrepreneur·euse·s ont subi ou continuent de subir pendant ces temps incertains. Selon M. Boisvert, les derniers mois ont amené beaucoup de questionnements pour certain·e·s artistes qui travaillent à faire de leur pratique musicale une carrière à temps plein.
L’entrepreneur avec une vingtaine d’années d’expérience ne s’est pas caché que les derniers mois n’ont pas été évidents : « J’ai eu peur. Je me suis dit : c’est incroyable, j’ai travaillé depuis vingt ans pour atteindre ce niveau-là et là un virus va tout mettre à terre en quelques heures, je n’en revenais
pas. »
Pour les amateurs ou amatrices du FME, la programmation pour l’édition du 2 au 5 septembre prochain est disponible sur leur site Internet.
Ce ne sont pas toutes les villes qui offrent la possibilité d’avoir une université située à proximité du centre-ville, ou dans sa région. Cependant, lorsqu’une ville en dehors des grandes métropoles se dote d’un établissement d’éducation supérieure, il semblerait que ce coin de pays subira un impact important.
D’un point de vue économique, l’implantation d’une université dans une ville éloignée des grands centres, comme Montréal ou Québec, peut rapporter un montant non négligeable de revenus dans les coffres de la ville et des entreprises locales. Si l’on se fie aux données de la Chambre de commerce et d’industrie de Sherbrooke, les retombées locales engendrées par l’université et les dépenses de ses étudiant.e.s seraient estimées à 855,3 millions de dollars en 2019.
De ce chiffre, 704,5 millions de dollars provenaient des activités économiques de l’université elle-même, mais ce montant est complété par les 150,8 millions de dollars dépensés par les étudiant.e.s.[i]
De plus, le fait d’avoir une institution qui forme la génération de demain dans plusieurs domaines représente un atout important pour les entreprises de la région. À Sherbrooke, ce sont en effet plusieurs dizaines de milliers d’étudiant·e·s qui fréquentent les huit facultés de l’université, ce qui représente autant de candidat·e·s potentiels pour les compagnies locales qui chercheraient à recruter dans les prochaines années.
Il y a maintenant cinq ans, l’UdeS a fondé le groupe de partenariat d’affaire, qui a pour but d’aider les entreprises à trouver le chercheur idéal ou la chercheuse idéale, afin d’obtenir le financement nécessaire pour relever les défis en innovation. Depuis la création de ce programme jusqu’en 2019, ce sont 850 entreprises qui ont eu recours à l’expertise de l’université.[ii]
Jusqu’à présent, l’exemple de l’université de Sherbrooke a permis de démontrer que le fait d’avoir une université dans sa ville engendre un impact considérable sur l’économie de la ville, mais celui-ci ne se limite pas uniquement à des avantages économiques. Les universités en région ont aussi un très grand impact sur l’innovation, alors qu’elles favorisent l’épanouissement de projets.
Une créatrice d’innovation
Frédéric Laurin, professeur d’économie à l’École de gestion de l’Université du Québec à Trois-Rivières, affirme qu’une université comme l’UQTR a aussi un impact au niveau du développement régional et de l’innovation, en plus de produire un impact sur l’économie d’une région située en dehors des grands centres. Par exemple, il se souvient avec joie du moment ou un de ses collègues a aidé une étudiante à trouver une façon de réutiliser le sable qui est répandu sur le sol pendant les mois de gel. Dans des cas comme celui-là, les impacts positifs se font ressentir parmi tous les joueurs impliqués : « Pour la ville, ça ne coûte [presque] rien, c’est le travail d’étude d’un étudiant qui est crédité ; pour le professeur, ça permet de mieux comprendre son domaine de recherche et pour la ville, c’est une belle contribution », dit-il en entrevue avec l’Esprit libre.[iii]
La recherche dans les universités peut avoir un impact sur la vie quotidienne d’une région ou d’une localité, mais aussi sur la province dans son ensemble. Des inventions comme une batterie au lithium solide capable de fonctionner à température ambiante, ont été développé à l’université de Sherbrooke et ont le potentiel de faciliter la vie d’une grande quantité [KK1] de personnes en-dehors des murs d’une institution consacrée à l’enseignement supérieur.[iv]
Diffusion du savoir
Si la vocation première d’une université est d’éduquer et de former les générations futures dans leur domaine, ces établissements ont aussi des impacts sur l’accès à de l’information de qualité de la part de la population. Les études des chaires de recherche associées avec des universités comme la Chaire Claire-Bonenfant et l’Université Laval sont fréquemment citées dans les médias. Avec la diffusion de ces rapports ou de ces études dans les médias, la diffusion du savoir s’effectue à grande échelle et l’absence du travail universitaire constituerait un obstacle important dans la quête du savoir.
Cependant, dans certains cas, le choix de poursuivre ses études dans une autre région représente une expérience plus que positive, qui peut même s’avérer nécessaire pour parfaire son parcours académique.
Ce fut le cas de William Subranni, qui a décidé de joindre les rangs de l’Université Bishop.
Le pouvoir de la communauté
William est un ancien étudiant en comptabilité et un joueur de football qui a décidé de suivre un programme à l’Université Bishop de janvier 2017 à mai 2021. L’ancien joueur des Gaiters de Bishop a décidé de s’inscrire dans cet établissement d’études supérieures, car il voulait avoir l’opportunité de continuer sa carrière d’athlète en même temps qu’il complèterait le programme qu’il avait à cœur de suivre.
Cet athlète récemment diplômé a trouvé son passage à l’Université Bishop fantastique : « La communauté était très serrée, je rencontrais des gens que je connaissais lorsque j’allais à l’épicerie ou lorsque j’allais m’entraîner, ce qui rendait le tout agréable puisque je ne connaissais personne quand je suis arrivé » révèle-t-il dans un entretien pour l’Esprit libre.
Comme à la maison
M. William Subranni ne s’est pas senti déstabilisé pendant la transition qui l’a amené à quitter son domicile familial pour suivre des études à l’université. Dans son cas, ce passage s’est fait plus facilement que s’il avait dû quitter sa région natale à la faveur d’une grande métropole. Il a effectivement trouvé plusieurs bienfaits à la vie dans une plus petite ville, comme le fait de ne pas avoir à se soucier du trafic routier, ni de la difficulté à laquelle il se serait heurté à trouver du stationnement dans une ville comme Montréal.
L’athlète a aussi beaucoup apprécié la proximité qu’il avait avec d’autres étudiant·e·s, car c’est ainsi qu’il a trouvé de la motivation nécessaire pour accomplir ses tâches :
« Le fait d’habiter près [de tout le monde] et de partager les mêmes buts que les personnes que je côtoyais rendait [le] tout plus intense, puisque nous nous motivions toujours à dépasser nos limites personnelles, autant comme athlète que comme étudiant » – William Subranni
Le fait de vivre dans un coin de pays plus reculé a aussi eu des effets sur les activités de William en dehors de l’école, car la proximité dont il bénéficiait avec les autres étudiant.e.s rendait ses fins de semaine plus agréables, parce que des activités et des fêtes avaient souvent lieu un peu partout sur le campus.
Finalement, l’éducation a été différente à l’Université Bishop qu’elle ne l’aurait été dans une université plus grande, car les cohortes d’étudiant·e·s étaient plus restreintes. Selon son expérience, les classes de William comptaient environ une trentaine d’étudiant·e·s, ce qui rendait l’expérience d’enseignement plus personnelle. Les professeur·e·s connaissaient les noms de tous leurs étudiant·e·s, et ils ou elles étaient toujours accessibles pour discuter.[v]
Au final, les universités régionales ont des impacts économiques considérables, car elles permettent une circulation importante de capitaux au sein des communautés locales. Il y a ensuite la chance de puiser dans l’expertise de la communauté universitaire à prendre en considération. Dans le même ordre d’idées, la communauté universitaire permet de favoriser l’innovation en faisant venir des chercheur·euse·s compétent·e·s dans la ville qui héberge l’établissement d’études supérieures qui a embauché ces travailleur·euse·s qualifié·e·s, en plus de faire circuler le savoir académique à l’extérieur des murs de l’institution avec la publication régulière d’études auxquelles le grand public a accès à travers les médias.
Ces retombées positives se font aussi ressentir au sein de la communauté étudiante, comme cela a été avec le cas de William, si l’on tient compte du plaisir qu’il a ressenti pendant ses études, où il a eu la possibilité de consolider ses deux passions au sein d’un même environnement, dans une ambiance bon enfant qui lui a rappelé son chez-soi.
crédit photo : flickr/Camille Stromboni
[i] Chambre de commerce et industrie de Sherbrooke, Impact économique de l’Université de Sherbrooke (consulté le 21 aout 2021).
[ii] Louise Bourgault, propos recueillis par Fabrice Samedy le 20 aout 2021.
[iii] Frédéric Laurin, propos recueillis par Fabrice Samedy le 20 aout 2021
À la suite de la présentation de la Loi 96, réforme de la fameuse Charte de la langue française (Loi 101), par le gouvernement de François Legault, l’éternel débat sur l’importance de la langue française au Québec s’est de nouveau mis en branle. Mais qu’en est-il des autres territoires linguistiques minoritaires dans le monde et leurs lois? Pour Jacques Leclerc, sociolinguiste, le Québec a beaucoup à apprendre du reste du monde.
Les citations de l’article sont tirées d’un entretien avec Jacques Leclerc, linguiste.
À première vue, le site Web « L’aménagement linguistique dans le monde », créé par Jacques Leclerc, peut sembler banal. Pourtant, ce projet, parti en 1999, est aujourd’hui une des références en la matière de l’aménagement linguistique dans le monde : « J’ai fait ça il y a à peu près 20 ans, ça a commencé lentement, avec une quarantaine de pays. Puis, avec les années, le monde entier y a passé. » Durant notre entretien téléphonique, il m’était difficile de cacher mon admiration envers la passion et l’effort mit sur ce site, celui-ci regorgeant d’informations détaillées sur plus de 195 États souverains, 200 États non souverains en plus de près de 3000 lois linguistiques traduites en français[i]. À ce jour, 15 000 à 20 000 internautes visitent ce site par jour, pour un total de près de 5 millions par année[ii]. Comme l’explique Jacques Leclerc, linguiste de profession, « tout ce qui concerne la géographie linguistique, l’aménagement linguistique, les lois linguistiques, c’est mon hobby ».
Cela étant dit, notre entretien était tout d’abord destiné à comparer la situation linguistique québécoise à celle des autres territoires minoritaires du reste du monde. Une comparaison qui permettrait peut-être de dédramatiser la situation dite alarmante du français au Québec[iii].
« Beaucoup de peuples minoritaires à travers le monde envient le Québec, ils aimeraient bien ça être dans notre situation, même si ce n’est pas parfait. »
Des situations comparables au Québec
Parmi les régions linguistiques semblables au Québec, la comparaison de la Catalogne est revenue fréquemment, notamment en raison d’une situation administrative similaire, en plus d’une langue distincte de l’État central, dans ce cas-ci l’espagnol d’Espagne. « Le cas du catalan est intéressant, parce qu’il est à la fois majoritaire et minoritaire, comme nous », faisant référence au fait que le catalan est parlé par une majorité de gens dans la région, mais par une minorité à l’échelle du pays. À ça s’ajoute un combat nationaliste – voire pour l’indépendance politique – qui rejoint les valeurs politiques de ses deux nations. Dans les deux cas, une volonté d’indépendance s’appuie sur la protection du français dans le cas du Québec, et du catalan dans le cas de la Catalogne, généralement négligée par l’État central.
La langue distincte devient alors un symbole de cette volonté d’autodétermination. Comme le développe Jacques Leclerc sur L’Aménagement linguistique dans le monde, « symbole de l’identité, la langue est le plus puissant facteur d’appartenance sociale et ethnique en même temps qu’un facteur de différenciation et d’exclusion. L’affirmation de soi va de pair avec la recherche de la dominance, mais, ce faisant, la langue dominée entre nécessairement en conflit avec la langue dominante, dont elle veut partager la suprématie. »
Le problème des minorités linguistiques va donc plus loin que la simple cohabitation: « En réalité, les pays, ou les États non souverains, ont des problèmes quand leur langue n’est pas celle de l’État central. » Le problème résiderait également dans le fait que « le groupe majoritaire n’aime jamais apprendre la langue du minoritaire. Pour eux, c’est comme une [rétrogradation], une humiliation ».
Parmi d’autres exemples notables, la Corse, collectivité territoriale française : « La Corse a une assemblée délibérante, la Corse peut adopter des lois en autant que ça ne contrevienne pas aux lois françaises. » Ainsi, « les Corses peuvent imposer certaines choses, comme certaines écoles peuvent imposer l’étude du corse à tout le monde. Ça oblige les Français‧es [en Corse] à apprendre le corse, et ça les écœure, les majoritaires n’aiment jamais ça ».
Quoique moins discutée, une autre comparaison intéressante pourrait être faite avec l’Inde, État qui fonctionne sous un mode fédératif, comme le Canada, et où deux langues officielles doivent cohabiter (l’hindi et l’anglais). Pourtant, « les États [de l’Inde] ont un réel pouvoir, autant que le Québec en a. Ils peuvent choisir la langue officielle qu’ils veulent. Ils ne pourront pas exclure ni l’anglais ni l’hindi, mais ils peuvent rajouter les langues officielles qu’ils veulent ». Il y a donc 22 langues indiennes considérées comme constitutionnelles, celles-ci ayant une présence administrative, scolaire et sociale dans les provinces concernées. Jacques Leclerc en profite pour démontrer l’influence prépondérante du multilinguisme en Inde : « En Inde, normalement, un enfant apprend la langue de son État, s’il y en a deux, il en apprend deux, en plus d’apprendre la langue de l’État central qui est l’hindi ou l’anglais. Il va probablement aussi apprendre la langue de l’État voisin. Autrement dit, un enfant indien apprend généralement trois à quatre langues. » M. Leclerc se permet donc de lancer une flèche à l’unilinguisme à l’américaine : « L’unilinguisme est assez généralisé dans les deux Amériques. Ou bien c’est l’anglais, ou bien c’est l’espagnol, ou bien c’est le portugais. [Les Québécois‧es], on est les moins unilingues [en Amérique] pour diverses raisons historiques. »
L’Inde peut également se comparer avec le Canada pour une autre raison : la présence de langues mineures et autochtones. Alors que le Canada recense une soixantaine de langues autochtones au pays[iv], l’Inde possède 302 « langues mineures » et plus de 250 – quoique moins bien répertoriées – « langues tribales »[v]. Dans les deux cas, des difficultés s’imposent dans la conservation de ses langues. Au Canada, les dispositions linguistiques destinées à promouvoir certaines langues autochtones ne doivent pas contrevenir au bilinguisme officiel, donnant à cesdites langues un rôle de second plan[vi]. Quant à l’Inde, la présence omniprésente des langues de l’État central, l’hindi et l’anglais, marginalise l’apprentissage de langues non constitutionnelles[vii]. Des encadrements qui poussent certaines langues sous-représentées près de l’extinction.
Comparaison des lois linguistiques
À sa sortie en 1970, la Loi 101 avait subi beaucoup d’opposition, notamment de la communauté anglophone et italienne québécoise[viii]. La plus récente Loi 96, même si étant plus globalement consensuelle[ix], a tout de même attiré son lot de critiques. Ainsi, comparativement aux lois linguistiques du reste du monde, le Québec est-il si sévère dans la protection de sa langue minoritaire?
« Dans certains pays, comme en Roumanie, on les oblige à savoir le roumain. Tu vas à l’université en anglais? C’est bien correct, mais tu vas avoir des matières en roumain », explique Jacques Leclerc.
« C’est comme si on disait que les cours d’histoire [au Québec] seraient en français, y compris dans les cégeps, y compris dans les écoles anglaises. Ça va plus loin que [nos lois]. Nous, on est un peu peureux au Québec. On craint toujours de froisser la population. »
Comparant encore la situation catalane à celle du Québec, M. Leclerc se permet également de mettre de l’avant une certaine combativité des Catalan‧e‧s en ce qui a trait à leur langue : « Les Catalan‧e‧s se retournent de bord plus vite que les Québécois‧es. Quand l’État central, ou la Cour constitutionnelle, condamnait une loi, les Catalan‧e‧s se retournaient de bord et en votaient une autre. Nous on prend notre trou. Quand la Cour suprême condamne, on ne fait rien. » Ainsi, fidèle à son habitude[x], le québécois se veut plus consensuel que combatif. L’idée du Québec comme un peuple « d’extrême-centre » n’est toutefois pas née d’hier. Comme l’explique Jean-Marc Léger, auteur du livre Code Québec, dans le balado du même nom, « la recherche du consensus ça vient de loin, ça a des conséquences sur une société qui est plus tolérante, une société qui est plus permissive[xi]. »
La perte d’une langue minoritaire
La situation linguistique du Québec est toutefois « positive » puisque « quand on se compare avec le reste du monde, on est dans une situation quand même intéressante pour notre minorité ». Certaines situations témoignent d’une perte de la langue minoritaire au profit de la langue majoritaire à un rythme bien plus important qu’au Québec.
Que ce soit dans le cas d’un État central autoritaire comme la Chine vis-à-vis le Tibet : « En Chine, tout est contrôlé par le gouvernement chinois. C’est-à-dire qu’on met en poste des Chinois‧es, et non des Tibétain‧e‧s. Les Tibétain‧e‧s sont là comme le peuple qui subit les forces des Chinois‧es. Ensuite, on s’organise pour les minoriser. » La situation du Tibet est donc extrêmement tendue.
Comme l’explique M. Leclerc sur L’aménagement linguistique dans le monde, « le Tibet vit sous un régime colonial au moyen duquel les Chinois imposent leurs idées et leurs valeurs, le tout avec un fort patriotisme normalement accompagné de racisme, de dogmatisme, de mépris et d’ignorance. »
Ce contrôle chinois fait en sorte que les Tibétain‧e‧s « ne peuvent pas adopter des lois pour imposer le tibétain aux Chinois‧es ».
Ce peut aussi être un manque de volonté politique pour le maintien d’une langue : « Tous les pays où on donne libre-choix [de la langue], il y a de sérieux problèmes. » Entre autres, « en Moldavie, on donne le choix d’aller à l’école russe ou à l’école moldave, mais en faisant ça, ils se comportent un peu comme les Québécois‧es le feraient [avec l’anglais], une bonne partie des gens instruits, des gens plus aisés, envoient leurs enfants à l’école russe. Autrement dit, individuellement c’est une bonne affaire. Mais socialement, c’est une catastrophe ». Cette catastrophe est liée à la régression rapide de la langue moldave au profit de celle de l’État voisin, la Russie.
Des lois sévères pour une plus grande conservation linguistique
De l’autre côté de la médaille, certains États et régions exercent des lois linguistiques plus sévères, leur permettant une préservation linguistique presque parfaite. Parmi ces États, il y a l’Islande, pays dont plus de 90 % de la population ont l’islandais comme langue maternelle[xii].
« Les Islandais‧es, qui sont moins de 200 000 de population, le parlement intervient é–nor–mé–ment sur les questions linguistiques, et ils sont sur une ile, c’est ce qu’on appelle une forteresse linguistique. Leur langue n’est pas en danger et ne le sera jamais. »
Pourtant, l’apprentissage de l’anglais et du danois est obligatoire, rendant presque la totalité de la population islandaise bilingue ou trilingue[xiii]. De plus, sous les principes du purisme linguistique islandais, la langue islandaise est en constante évolution, ce qui rend la langue dynamique, s’adaptant du même coup aux nouvelles générations[xiv]. Comme l’explique Jacques Leclerc, « contrairement au Québec, les Islandais‧es sont très respectueux de leur organisme linguistique », le Conseil de la langue islandaise (Íslensk málnefnd), qui règlemente justement sur ses différents changements linguistiques.
Quelles leçons à tirer pour le Québec et le Canada?
« Je me souviens il y a quelques années, j’ai été dans la Vallée d’Aoste en Italie, où la langue officielle est l’italien et le français, et puis je me souviens que le président de la Vallée d’Aoste me disait « on aimerait ça nous aussi être comme vous », de pouvoir faire les lois qu’ils veulent », m’explique Jacques Leclerc. Il perçoit donc le Québec comme un peuple « chanceux », notamment en ayant un « pouvoir quasi souverain sur sa langue ». Ceci se distingue d’ailleurs des départements français qui n’ont aucun pouvoir de légiférer sur les questions linguistiques, un problème qui est d’ailleurs visible dans les cinq départements qui constituent la Bretagne, la langue bretonne étant désormais parlée par environ 5 % de la population[xv].
Au-delà du pouvoir provincial de légifération linguistique, M. Leclerc espère aussi un plus grand rôle du gouvernement fédéral canadien : « Le Canada fédéral pourrait certainement s’améliorer aussi. C’est d’un ridicule des fois de consommer les politiques du gouvernement. Juste ce qui s’est passé récemment avec la gouverneure générale, on s’en fout complètement de nous, c’est clair. » Celui-ci fait, du coup, référence à la nouvelle gouverneure générale du Canada, Mary Simon, qui a fait couler beaucoup d’encre pour ses difficultés à s’exprimer en français[xvi]. À l’encontre de ces critiques, d’autres pourraient toutefois se réjouir d’avoir la représentation d’une langue autochtone, dans ce cas l’inuktitut, parlée par près de 40 000 personnes au Canada, au sein d’un des postes les plus prestigieux du pays[xvii].
Le Canada pourrait donc tirer des leçons de différents pays dans le monde, notamment la province autonome de la Voïvodine en Serbie ou encore la Finlande, cette dernière étant « très respectueuse des minorités linguistiques ». Dans les deux cas, un pouvoir spécial est émis aux municipalités afin que celles-ci légifèrent et choisissent leurs propres langues administratives et sociales. Ce type de division municipale pourrait alors aider de nombreuses minorités linguistiques au Canada, dont les Franco-Ontariens : « Si l’Ontario s’en inspirait, elle pourrait faire des choses plus intéressantes pour les francophones, c’est certain. » À cela pourrait s’ajouter d’autres communautés francophones au Canada, les anglophones au Québec, ou sur un plan pancanadien, les langues autochtones.
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Le constat : en se comparant avec le reste du monde, la situation du français au Québec « n’est pas une catastrophe ». Toutefois, encore une fois en se comparant, il y aurait également place à « améliorer des choses ». « Si on compare le Canada au Pakistan, le Canada est diablement mieux, mais si on compare le gouvernement canadien avec le gouvernement finlandais, là il y a du chemin à faire », conclut Jacques Leclerc.
[viii] Pierre-Luc Bilodeau, « Impacts de la loi 101 sur la culture politique au Québec de 1977 à 1997», Mémoire de maîtrise, Université du Québec à Montréal – Département d’histoire, 2016. https://archipel.uqam.ca/8719/1/M14347.pdf.
[x] Jean-Marc Léger, Jacques Nantel et Pierre Duhamel, Le Code Québec : Les sept différences qui font de nous un peuple unique au monde, Montréal : Les Éditions de l’Homme, 2016.