L’ingestion de champignons comme acte révolutionnaire : les libertaires oublié·e·s

L’ingestion de champignons comme acte révolutionnaire : les libertaires oublié·e·s

En juillet 2023, j’avais eu l’occasion de participer à la projection de Dosed : Trip of a Lifetime au vieux cinéma Mayfair à Ottawa. Il s’agit d’un documentaire retraçant le périple d’une femme de Colombie-Britannique dans sa lutte contre le cancer. Dans son processus d’acceptation de sa condition, elle utilise des champignons magiques à des fins thérapeutiques. Après quoi, j’ai pu assister à une table ronde sur le sujet, qui faisait clairement état du regain d’intérêt récent chez les chercheur·euse·s, et les journalistes[i] pour les vertus de la thérapie au moyen des enthéogènes. À mon sens, il ressort ce qui suit : un changement de mentalité s’opère enfin. Après des années d’hostilité à seulement aborder le sujet, on essaie désormais, pour changer, de se poser des questions et d’y répondre honnêtement. Avec cette ouverture d’esprit renouvelée, après des décennies de répression issue d’une mentalité obtuse et réactionnaire, il est possible de se pencher, avec un éclairage nouveau, sur l’idée d’une spiritualité révolutionnaire et du potentiel d’utilisation des enthéogènes[ii] dans les luttes anti-hégémoniques.

Pour mieux illustrer cette idée, je ferai d’abord un tour d’horizon des tensions à multiples facettes entre le militantisme psychédélique d’un côté et l’État de l’autre, qui a ses racines notamment aux États-Unis. Au Canada aussi, la situation reste confuse; c’est ce que je tenterai de montrer à travers mon expérience personnelle avec l’univers des enthéogènes. Au-delà de l’oscillation entre illégalité et libération révolutionnaire, une chose ressort : les champignons sont souvent diabolisés à tort. Cela ne veut pas dire qu’ils sont sans risque, et leur consommation doit être un choix éclairé. Aussi, comme ils sont illégaux, il y a toujours un risque de problèmes avec les autorités, malheureusement.

Dans le cadre de cet article, je voudrais notamment revenir sur l’importance qu’avait occupée l’exploration des états de conscience non ordinaires dans la révolution culturelle, politique et sociale des années 1960 et la réémergence d’une scène psychédélique ouverte à Ottawa grâce, entre autres, aux dispensaires de champignons magiques qui pullulent au centre-ville de la capitale et même le lancement d’un programme d’études psychédéliques à l’Université d’Ottawa[iii]. Ce sera l’occasion de souligner l’absence de la gauche de cette scène, par rapport de celle des années 1960, qui a pourtant énormément de potentiel en termes d’horizons de revendication. Parmi les dossiers abordés lors de la table ronde organisée après la projection du film, on dénombrait :

  • la médicalisation des enthéogènes, qui ont aussi une importante signification spirituelle;
  • l’équité d’accès, notamment pour les personnes noires, autochtones ou racisées[iv];
  • les enjeux écologiques, dont la dilapidation des sources d’approvisionnement en peyotl et en Ayahuasca[v], entre autres;
  • le fait que nous en serions à un moment charnière de l’histoire des relations entre les psychédéliques et la civilisation occidentale.

Le militantisme psychédélique : des années 1960 à aujourd’hui

Dans les années 1960, faire partie d’un mouvement de gauche allait de pair avec la consommation d’enthéogènes, et fumer un joint était même perçu comme un acte de défiance révolutionnaire[vi], un « grand refus » en faveur d’une « renaissance culturelle alimentée par [une] force qui a fait éclater l’étau de la morale bourgeoise et l’éthique de travail protestante »[vii]. Aussi, la relation entre l’arène politique et la marijuana est, à bien des égards, semblable à celle qu’elle entretient avec les autres enthéogènes, dont les champignons[viii]. Le caractère illégal de ces derniers renforce leur caractère initiatique, et dans le cas du militantisme, l’engagement à un compromis antiautoritaire et anti-civilisationnel. En effet, cela revient à affirmer qu’il n’y a pas de différence entre celles et ceux qui se trouvent en dehors et celles et ceux qui se trouvent à l’intérieur. Dans l’esprit de ce militantisme, il y a l’idée que nous sommes toutes et tous incarcéré«e«s dans la prison de l’État, notre ennemi commun. Cela dit,  de nos jours, les autorités tendent à avoir le même avis sur la répression des champignons comme celle de la ganjah aux derniers moments de la prohibition, c’est-à-dire comme une pure perte de temps[ix]. Néanmoins, si cela ne représentait pas un danger pour le pouvoir, les enthéogènes ne seraient pas contrôlés.

Je crois nécessaire de souligner ici que la marijuana avait été interdite pour des motifs politiques et économiques, notamment comme prétexte de répression des travailleur·euse·s mexicain·e·s[x], et pour favoriser l’industrie du nylon. Pour certaines organisations, dont le Weather Underground, guérilla révolutionnaire étatsunienne, seule une personne qui fumait du cannabis pouvait être digne de confiance. Le cannabis devenait même un instrument de recrutement, face à l’attitude irrationnelle des autorités[xi]. Si je me donne la peine de parler autant du cannabis, c’est qu’il y a assurément un parallèle à faire avec la situation actuelle en ce qui a trait aux champignons magiques. Le plus surprenant c’est que, dès 1972, au Canada, la commission Le Dain avait conclu que l’usage récréatif de la marijuana comportait que très peu de risque et invitait le gouvernement canadien à le légaliser[xii]. Encore une fois, les constats sont similaires pour les champignons magiques. Qui plus est, on commence aujourd’hui à déconstruire l’idéologie selon laquelle il doit y avoir une limite claire entre l’usage récréatif et l’usage médicinal du cannabis. En effet, il s’agit d’une plante médicinale qui peut procurer du plaisir tout en étant un médicament[xiii]. C’est un des aspects que la médecine ne comprenait pas initialement, à voir si elle comprend vraiment de nos jours. En effet, comment expliquer à un ou une médecin que l’utilisation de la ganjah ou des champignons n’impliquent pas nécessairement de diagnostic qui appelle à une dose précise et une dose précise n’a pas d’effet précis[xiv]. En effet, une même dose chez une même personne deux fois de suite produit des effets qui peuvent être radicalement différents. Pour deux personnes distinctes, les effets sont donc d’autant plus divergents. Néanmoins, on en connaît davantage sur le cannabis que sur la pénicilline et il s’agit d’un des médicaments les plus sécuritaires qui soient[xv]. On peut affirmer la même chose sur les champignons magiques en ce qui a trait à leur toxicité et en fait, elle serait encore moindre[xvi].

Également d’intérêt, d’un point de vue politique, les désaccords qui existaient, dans les années 1960, entre Tymothy Leary et Aldous Huxley. Le premier était un professeur de Harvard déchu et le prophète iconique du LSD lors de l’« été de l’amour » (Summer of Love). Le deuxième était un écrivain britannique, auteur de The Doors of Perception, ouvrage culte qui porte sur ses expériences avec le Peyotl, un cactus enthéogène originaire du Mexique et du Sud des États-Unis. Huxley croyait que l’usage des enthéogènes devait être limité aux élites, alors que pour Leary, n’importe qui devait pouvoir avoir une expérience transcendantale, peu importe sa classe sociale. Il voulait démocratiser le pouvoir transformateur des expériences enthéogènes[xvii]. Pour Leary, les limites de la mentalité de nos sociétés modernes, et les structures sous-jacentes, qu’elles soient politiques, économiques, sociales, seraient des états de conscience provoqués par nos drogues de choix : le café et l’alcool. Il s’agissait alors de remplacer ces drogues par des enthéogènes[xviii]. Comme le dit Martin A. Lee dans son ouvrage, « leur engouement pour les enthéogènes symbolisait leur tentative de saisir le contrôle des moyens de production mentale »[xix]. Or, d’une certaine manière, la position d’Huxley est reflétée dans la position élitiste des gouvernements, qui restreignent leur usage aux chercheur·euse·s, aux cancéreux·euses et aux vétéran·e·s. D’aucun·e·s pointeront du doigt la situation peu glorieuse de Leary, qui finit par devenir fugitif un temps en Algérie, avant de se faire arrêter en Afghanistan, et la mauvaise influence qu’il a pu constituer en matière de consommation responsable. Néanmoins, il s’agit au bout du compte d’une question d’éducation, comme dans tous les cas où un pouvoir instrumentalise l’ignorance et la peur. Pour Leary, le LSD ne pouvait rester dans l’ombre. Il fallait donner des cours sur le sujet dans les collèges et les universités[xx]

Il convient aussi de préciser que, même si le LSD n’est pas une plante médicinale à proprement parler, il est synthétisé à partir de l’ergot de seigle. Par conséquent, nous pouvons le considérer comme un enthéogène semi-synthétique. Cela dit, la philosophie relative à l’usage du LSD était, dans les années 1960, essentiellement la même que pour le cannabis. Ainsi, pour les chimistes qui assuraient initialement sa fabrication, dont Owsley Stanley, Nick Sand et Tim Scully, l’objectif était d’en distribuer le plus possible au plus bas prix[xxi], et ce, dans le but de lancer un processus révolutionnaire.

Malheureusement, les fausses nouvelles ne datent pas d’hier et les gouvernements de l’époque s’étaient livrés à une campagne de salissage en présentant, entre autres, des résultats fabriqués de recherche disant que les enthéogènes affectaient le code génétique[xxii]. En fait, une bonne partie des mauvaises expériences de l’époque attribuées au LSD ont tout aussi bien pu être causées par la mauvaise presse des médias soutenue par le gouvernement[xxiii]. Par ailleurs, il est fascinant de penser que le champignon pourrait lui-même être le remède à l’anxiété qui entoure son achat et sa consommation en contexte d’illégalité. Manger le champignon ou l’acide comme un acte révolutionnaire. Quelle idée! Or, on peut présumer qu’il s’agit d’un acte qui a  poussé plus d’un des membres de la bourgeoisie à rejoindre le fameux cri de ralliement de Fred Hampton : « Je suis un révolutionnaire! ».

 Leary n’est pas un personnage controversé sans raison. Certains lui attribuent la responsabilité de la fin du mouvement hippie, d’autres le décrivent comme un personnage mégalomaniaque[xxiv]. Quoi qu’il en soit, il a pu profiter du climat d’agitation politique de l’époque pour lancer ses propres slogans provocateurs : le « léninisme lysergique »[xxv], formule racoleuse destinée surtout à la provocation, qui laisse entendre un amalgame de la pensée révolutionnaire marxiste-léniniste et de la culture psychédélique. L’adjectif « lysergique » fait référence au diéthylamide de l’acide lysergique ou LSD. Parmi ses autres slogans incendiaires, « Laissons l’État se désintégrer »[xxvi], sans parler de la célèbre maxime « Turn on, tune in, drop out », qu’il avait prononcée à Haight-Ahsbury. Ce quartier célèbre de San Francisco était un centre de la pensée culturelle et politique de l’époque. Il s’agissait d’un véritable incubateur pour un foisonnement d’idées toutes plus radicales qu’excentriques les unes les autres et qui allaient animer la révolution psychédélique[xxvii]. Parmi les divers groupes politiques qui revendiquaient l’utilisation du LSD, on trouvait les Diggers, un groupe anarchiste qui rejetait à la fois la New Left et le mysticisme à l’eau de rose de certains groupes psychédéliques. Nommé d’après un groupe de libertaires britannique du XVIIe siècle, il est essentiellement né de la scission de membres d’une troupe de mimes qui faisaient de la satire politique. Devançant même l’anarchiste Hakim Bey et ses zones autonomes temporaires, les Diggers souhaitaient vivre la liberté immédiatement sans aucun compromis, comme si la révolution avait déjà eu lieu. Évidemment, le LSD comme moyen d’expansion de la conscience était instrumental dans leurs mises en scène théâtrales de la vie libre dans les rues de San Francisco. Ielles s’opposaient à toute forme d’activité lucrative, distribuaient de la nourriture aux sans-abris et tenaient même un magasin d’articles « libérés » gratuits, le plus souvent donnés par les marchands locaux, avec des paniers remplis de billets pour celles et ceux qui se trouvaient dans le besoin. Ielles s’immisçaient aussi dans les be-in pour distribuer des dizaines de milliers de doses de LSD gratuites, préparées par nul autre que l’un des chimistes-robin-des-bois de l’époque, Oswsley. Leur motivation était de s’autonomiser par rapport au système politique, économique et social dominant aux États-Unis à l’époque, comme première étape d’une transformation plus large. Le groupe était composé d’hommes et de femmes et n’avait aucun chef. Ielles préféraient aussi œuvrer dans l’anonymat et se méfiaient énormément des grands médias et de leurs multiples biais[xxviii]. Les Diggers se trouvaient à l’antithèse du psychédélisme bon enfant des Beatles, qui consommaient allègrement du LSD pendant la création de l’album Sgt. Pepper’s Lonely Hearts. Enfin, même le plus modéré des Beatles, Paul McCartney, avait affirmé à propos du LSD, dans une entrevue avec le magazine Life : « It opened my eyes. It made me a better, more honest, more tolerant member of society. »[xxix] Pour lui, si les dirigeant·e·s prenaient du LSD, ielles « banniraient la guerre, la pauvreté et la famine ». Je ne doute pas de la première affirmation, mais pour ce qui est de la deuxième, il s’agit du genre de naïveté que les Diggers rejetaient fermement. Pour changer les choses, il fallait aussi agir[xxx]. Enfin, ielles étaient aussi écologistes![xxxi].  

Jerry Ruby, une autre figure importante de la scène psychédélique, membre des Yippies, affirmait que le LSD lui avait permis de comprendre que « la réalité était avant tout l’action » et, avec son compagnon militant Abbie Hoffman, ils utilisaient le LSD comme instrument de subversion, pour aider les gens à se sortir du carcan mental qui les empêchait d’agir. L’acide permettait aussi d’agir davantage sur la base de l’intuition, de se débarrasser de la « maladie de cerveau » qu’est l’idéologie et de « foutre ce qu’ielles avaient bien envie de foutre ». Le LSD amplifiait décidément l’impression de traverser une période à proprement parler révolutionnaire, et ielles n’avaient pas tort. Dans son pamphlet Do it[xxxii], Hoffman déclare :

Dans les rassemblements aux quatre coins de la Terre, Bob Dylan remplacera l’hymne national.

Il n’y aura plus de prisons, de tribunaux ou de police.

La Maison-Blanche deviendrait un refuge pour toute personne sans logement à Washington.

Le monde deviendra une vaste commune avec de la nourriture, de l’hébergement gratuit et à l’intérieur de laquelle tout sera partagé.

Toutes les montres et les horloges seront détruites.

Le pentagone sera remplacé par une ferme de LSD expérimentale…[xxxiii]

Les Yippies avaient fait tout un vacarme lors de la convention démocrate de 1968, faisant circuler des revendications qui comprenaient « la légalisation du cannabis et du LSD, l’abolition de l’argent, le désarmement de la police de Chicago » et la copulation généralisée et permanente de tout le monde avec le monde![xxxiv] Un autre groupe anarchisant de l’époque, les Motherfuckers, est un peu l’un des précurseurs des Blacks Blocs, ce mouvement principalement anarchoféministe et antimondialisation, de personnes qui se masquent de noir et infiltrent les manifestations pour casser les vitres des commerces de multinationales, entre autres une forme de vandalisme[xxxv]. Sous les effets de fortes doses d’enthéogènes et de drogues, ielles se mettaient à courir dans les rues, endommageant des voitures, cassant des vitrines. L’expérience psychédélique devenait alors hautement cathartique et opérait toute une libération psychique. Pour ielles également, l’activité révolutionnaire était inséparable de l’expansion de la conscience par les enthéogènes[xxxvi]. Fait intéressant, les Motherfuckers s’étaient liés, comme les White Panthers, avec les hippies qui ont inventé le punk, MC5. Les Motherfuckers ont en quelque sorte préfiguré la violence qui allait être perpétrée par d’autres groupes de gauche, dont le Weather Underground.

Le Weather Underground est un cas intéressant. Il s’agit d’un groupe armé dissident du Students for a Democratic Society (SDS), un mouvement étudiant. Le choix de la clandestinité des membres fondateurs avait été motivé par leurs expériences avec le LSD. Ces gens s’y opposaient d’abord, mais une faction des Yippies, appelée Crazies, avait mis du LSD dans le vin des participant·e·s à un rassemblement du Weather Underground, qui s’est rapidement transformé en événement festif[xxxvii]. Évidemment, le LSD ne faisait pas les révolutionnaires, mais son utilisation visait à surmonter certaines inhibitions. Dans son livre, Martin Lee explique que le Weather Underground était majoritairement composé de personnes blanches de classe moyenne ou de classes plus élevées, hantés par un complexe de culpabilité du fait qu’ielles étaient blanc·che·s. Les attentats terroristes devenaient alors un moyen d’offrir du sang blanc en réparation et de prouver aux Afro-Américain·e·s, aux Vietnamien·ne·s, etc. que la gauche américaine était sérieuse dans sa lutte contre l’impérialisme américain. Cela allait les pousser à une transformation extrême de leur mode de vie, dans des communes, abolissant toute relation exclusive (People who fuck together, fight together; les gens qui baisent ensemble se battent ensemble). Ils utilisaient aussi des doses considérables de LSD pour s’exorciser de toute caractéristique bourgeoise. Enfin, toute cette orientation me semble mal choisie, puisque le LSD aurait dû aider à surmonter le complexe de culpabilité SANS effusion de sang, ce qui prouve une fois de plus que prendre des enthéogènes ne constitue pas une pilule magique. Simplement pour illustrer à quel point le Weather Undeground pouvait commettre de terribles erreurs de jugement, le groupe a, par exemple, fait l’éloge de Charles Manson et du fait que ce dernier avait liquidé des bourgeois[xxxviii]. Or, Manson allait devenir le modèle de James Mason, célèbre auteur néonazi étatsunien.

Dans tous les cas, les enthéogènes ne se trouvaient pas seulement entre les mains des révolutionnaires. Entre autres, sa consommation était répandue parmi les soldat·e·s étatsunien·ne·s au Vietnam, qui en prenaient même en situation de combat, ce qui sera représenté dans le film Apocalypse Now de Francis Ford Coppola. Cela témoigne du degré de désintégration du tissu de la société étatsunienne, et ce, jusque dans les bars malfamés de Saïgon. Bon nombre de combattants rejoignaient illico la contre-culture une fois de retour d’Asie.

D’autres organisations, certes moins politisées ont vite sombré dans le mercantilisme. C’est le cas de la Brotherhood of Eternal Love, un groupe de hippies de la Californie qui allait devenir une immense organisation internationale de distribution de LSD en provenance de la Californie et de haschich de l’Afghanistan[xxxix]. Cela dit, comme le reste du mouvement qui n’avait pas pris une posture plus militante, la fraternité a un peu été victime de son succès et de l’image de Woodstock et des festivals, sans parler de la mode vestimentaire. Rapidement, le capitalisme allait conquérir une bonne partie de ce qui restait de la contre-culture, et ce, dès le début des années 1970 voire immédiatement après l’été de l’amour de 1968. En fait, pour bien des gens, le mouvement hippie aura duré le temps de l’été de l’amour. L’avarice et le machisme, entre autres problèmes bel et bien humains, auront raison du mouvement. La répression de la part de l’État américain, la guerre contre les drogues de Nixon à Reagan n’auront été que des clous de cercueil enfoncés bien après l’effondrement du rêve… qui est susceptible de renaître aujourd’hui. S’ajoute à cela, déjà dans les années 1960, l’importante quantité d’héroïne qui a commencé a circulé aux États-Unis, en provenance de l’Asie du Sud, importée avec la complicité de la CIA[xl]. Cela aura entraîné un repli vers des communes ou l’adhésion aux spiritualités orientales, comme c’est le cas de Richard Alpert, devenu par la suite Ram Dass. Après avoir donné une quantité incroyable de LSD à un guru indien, il a constaté que celui-ci n’en était pas le moindrement affecté, ce qui l’a poussé à convoiter les enseignements de ce dernier[xli]. Son raisonnement était le suivant : si le LSD ne lui fait rien, c’est que son état de conscience est constamment dans un état d’expansion incroyable. D’autres, comme le Weather Underground, et même Leary, ont commencé à prêcher une violence désespérée : « Faire feu sur un robot-policier génocidaire en défense de la vie est un acte sacré […] La Troisième Guerre mondiale est menée par des robots aux cheveux courts qui tentent sciemment de détruire le réseau complexe de vie sauvage et libre en imposant un ordre mécanique […]  Faites exploser leur esprit mécanique avec le Saint Acide… donnez-leur-en …donnez-leur-en […] Planez constamment et menez la guerre révolutionnaire! »[xlii]. Cela dit, plusieurs, dont l’auteur beat William S. Burroughs et Ken Kesey des Merry Prankster et auteur de One Flew Over the Cockoo’s Nest, soupçonnent que le LSD ait été propagé intentionnellement par la CIA. Après tout, Leary avait lui-même collaboré avec la puissante agence américaine[xliii], qui s’y connaît très bien en matière de révolutions et de coups d’État, dans la théorie comme dans la pratique.

La scène psychédélique réémergente

Au moment où sont écrites ces lignes, il y avait au moins quatre dispensaires de champignons magiques à Ottawa, tous au centre-ville, entre la rue Rideau et la rue Wellington, tout près du Parlement  : Shroomyz, , une chaîne qui dispose aussi d’autres dispensaires à Toronto[xliv], Magic Mush[xlv], The Golden Teacher,[xlvi] et, enfin, Shroom World.  Il est possible que les choses diffèrent au moment de la publication. À part Shroom World, tous les dispensaires ont un site Web sur lequel il est possible d’acheter leurs produits au moyen d’une carte de crédit ou d’un virement Interac. Ce ne sont là que 4 des 17 dispensaires de champignons magiques du Canada qui ont pignon sur rue à Ottawa, et il y a fort à parier que, une fois cet article publié, leur nombre sera encore plus élevé. Aussi, l’ouverture d’une première succursale de la chaîne Funguys[xlvii] a eu lieu au Québec, à Montréal, le 11 juillet 2023[xlviii]. Dès son ouverture, ce magasin a fait l’objet d’une perquisition du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM)[xlix]. Le magasin a immédiatement rouvert pour être perquisitionné de nouveau environ une semaine plus tard[l]. Le commerce a ensuite été saisi de nouveau pour rouvrir une autre fois par la suite[li]. Le commerce est, à ma connaissance, toujours ouvert à ce jour.

Tout cela se fait ouvertement et aux dires d’un commerçant interrogé à Ottawa, la police n’interfère pas avec leurs activités. Cela dit, il faudrait prendre cette déclaration avec un grain de sel, compte tenu du fait qu’un des dispensaires Shroomyz de Toronto a subi une descente la police[lii] en novembre 2022. Il faut aussi tenir compte de l’approche de la police municipale, qui peut varier d’une ville à l’autre. Cela dit, au-delà de cet aspect, pourquoi n’y a-t-il pas eu davantage de descentes? Et pourquoi pas à Ottawa, et ce, presque un an plus tard. Un des aspects qui expliquerait cette situation serait les pressions énormes exercées sur le gouvernement canadien à la lumière des résultats prometteurs en recherche sur la thérapie psychédélique, pour faciliter l’accès aux champignons magiques à des fins médicinales, et ce, entre autres, auprès des patient·e·s atteints d’un cancer incurable ou pour les vétéran·e·s[liii]. En effet, même si le Canada a déjà commencé à accorder des exemptions médicales pour l’utilisation des champignons, il n’existe pas de source d’approvisionnement contrôlée. Or, selon une certaine interprétation, l’exemption impliquerait l’obligation de fournir une source d’approvisionnement sûre. C’est pourquoi certaines personnes, parmi lesquelles les gens qui ont ouvert les dispensaires en question, parlent d’une zone grise.[liv] Or, ce n’est pas tout à fait vrai. Les champignons sont indéniablement illégaux[lv], mais il semble que, de manière officieuse, la police ait décidé de ne pas intervenir, ou d’intervenir très peu, possiblement aussi par manque de ressources. S’agirait-il d’une contestation interne au pouvoir de l’absurdité de la loi ou juste une question d’efficacité? Est-ce que les autorités ont commencé à ingérer des champignons magiques? Malheureusement, le Canada traîne quand même de la patte derrière certains pays, comme le Portugal, l’Espagne et la République tchèque, ou la possession et la culture de petites quantités sont permises[lvi], comme dans certains États aux États-Unis, entre autres[lvii].

J’ai eu l’occasion de visiter un de ces établissements, le Shroom World. Dans les paragraphes suivants, je m’inspire de mes échanges et je puise aussi dans certains ouvrages plus ou moins officieux qui se vendent en ligne. La raison en est bien simple, c’est la communauté underground qui a maintenu et transmis ce savoir qui nous est aujourd’hui parvenu et qui attend d’être redécouvert par la science. Ce sont les néo-chamanes, qui tentent de redécouvrir de grandes traditions presque perdues en Occident. Le chamanisme se retrouve dans pratiquement toutes les cultures. Il est un intermédiaire entre la communauté et le monde des esprits. Son rôle social était d’une très grande importance. Les néo-chamanes se veulent les héritiers de ces traditions en Occident, où l’inquisition a assuré leur quasi-disparition en les brûlant au bûcher. Cette communauté mérite d’être reconnue pour ce qu’elle est, une communauté en quête de bonheur et d’harmonie, et non sa réputation de hippies camés sans cervelle. La première visite était évidemment un peu angoissante. J’ai pris le temps de regarder par-dessus mon épaule à quelques reprises pour être sûr qu’une voiture de police ne m’attendrait pas au coin de la rue. Pour celles et ceux qui ne connaissent pas le centre-ville d’Ottawa, si l’itinérance, les drogues comme le fentanyl et la métamphétamine et l’intoxication en public sont la norme, la présence policière est d’autant plus forte. Une fois entré, je m’avoue surpris par les dispositifs de sécurité mis en place. Il faut sonner et attendre qu’on nous ouvre. On se trouve aussi constamment surveillé par un système de vidéosurveillance. L’employé qui se trouvait à l’intérieur lors de ma première visite semblait un peu nerveux. Les produits sont affichés dans des vitrines sécurisées et les emballages sont étonnements professionnels. Malheureusement, et cela se comprend, il est difficile de connaître la provenance de ces produits et les ingrédients utilisés. Par exemple, lorsque j’ai demandé si les jujubes de champignons magiques contenaient de la gélatine d’origine végétale ou animale, le préposé m’a franchement révélé qu’il n’en avait aucune idée. Il y avait aussi du chocolat aux champignons magiques, mais dont la provenance était tout autant douteuse. Heureusement, il y avait aussi de simples capsules ou encore des champignons séchés et vendus par paquet de 7 grammes. Au début de l’année 2024, un paquet de 15 capsules de microdosage de 150 mg de psilocybine coûtait environ 40 $ et le paquet de 7 grammes de champignons magiques, 50 $.

J’ai effectué une deuxième visite un peu plus tard et j’ai eu l’occasion d’échanger davantage avec un autre employé moins nerveux. Interrogé sur la philosophie derrière ces magasins, il m’en a parlé surtout en termes de bénéfices pour la santé, que ce soit en microdosage ou pour des voyages. Essentiellement, le microdosage consiste en la prise de 0,125 ou 0,250 gramme de champignons une fois aux deux jours. Cette dose n’offre aucun effet hallucinogène, mais contribue à un niveau d’énergie et de créativité plus élevé ainsi qu’un sentiment de bien-être et de bonne humeur accentué[lviii]. Le microdosage serait aussi efficace pour traiter la dépendance, quelle qu’elle soit : nourriture, dépendance affective, drogues, et ainsi de suite[lix]. Le voyage implique généralement la prise d’au moins 1 gramme de champignons en augmentant la dose progressivement, environ 0,5 gramme à la fois pour s’accoutumer aux effets plus déstabilisants[lx]. Cela nous a aussi été confirmé par l’employé du Shroom World. La tolérance à la psilocybine s’installant très rapidement, il faut attendre au moins une semaine avant de retenter l’expérience. Il n’est pas nécessaire d’abandonner le microdosage en prévision d’un voyage. Ce deuxième employé m’expliquait tout cela en détail et me donnait l’impression d’appartenir à une communauté hautement préoccupée par une vie plus saine et plus harmonieuse.

Les champignons magiques sont considérés comme très sécuritaires, entre autres parce que la quantité de psilocybine est relativement constante d’un champignon à l’autre et même dans sa répartition dans la chair du champignon elle-même[lxi]. Ce n’est pas que sa consommation est sans danger, même si une surdose est pratiquement impossible. En effet, les enthéogènes sont des outils d’auto-exploration et thérapeutiques puissants, mais dont la toxicité est bien moindre que le café ou l’alcool, qui sont les drogues du capitalisme, l’une pour travailler des heures durant et l’autre pour s’assommer les fins de semaine et oublier la misère de l’usine. C’est du moins le portrait qu’en fait Émile Zola dans L’assommoir. , C’est aussi ce qu’en disait Terence McKenna, psychonaute et paria de la culture psychédélique[lxii]. Une expérience trop intense peut être potentiellement traumatisante pour une personne qui n’est pas préparée[lxiii]. En cas d’expérience désagréable, il faut se concentrer sur sa respiration et s’abandonner aux visions[lxiv]. La musique peut aussi être une rampe de sécurité. Le choix de piste sonore est donc très important, comme le sont tous les facteurs environnementaux : les gens avec qui on fait l’expérience, le lieu, le champignon lui-même et l’intention[lxv].

L’intention est un élément très important d’un voyage[lxvi] et d’une certaine manière, les champignons répondent aux questions posées[lxvii]. Cette expérience doit préférablement avoir lieu dans un cadre cérémonial. La cérémonie comporte les étapes suivantes : préparation, création d’un cercle, expérience, fermeture du cercle, intégration[lxviii]. Dans ce cas particulier, une dose relativement forte est nécessaire pour assurer les effets thérapeutiques[lxix]. Par rapport à l’expérience dont il est question dans le documentaire Dosed, la dose héroïque (5 grammes ou plus) serait comme une préparation à la mort, dans la mesure où la mort peut être comprise comme un état de conscience[lxx]. Les émotions négatives engendrent l’enfer, les émotions positives engendrent le paradis :

 Tout est conscience et la réalité dont vous faites l’expérience est le résultat de l’état de conscience […] la personnalité est une construction temporaire que nous utilisons pour accéder à l’expérience physique [lxxi][…] Seule la conscience existe et elle engendre votre réalité[lxxii].

Cet article n’est pas l’œuvre d’un chamane en bout de parcours et la décision de consommer des champignons magiques ne devrait pas être fondée uniquement sur cet article. Les facteurs qui influencent une expérience sont multiples. Les champignons fonctionnent bien en combinaison avec le cannabis, ce qui est intéressant d’un point de vue thérapeutique, mais pas avec l’alcool[lxxiii]. Le danger le plus grave concerne cependant l’interaction avec les inhibiteurs de monoamine-oxydase, généralement des antidépresseurs, qui peuvent causer la mort[lxxiv]. Les champignons sont aussi déconseillés pour les gens atteints de troubles psychotiques ou de sérieuses maladies mentales[lxxv]. Il y a aussi, par ailleurs, un parallèle avec le cannabis, en ce sens que l’approche thérapeutique relève des autosoins gérés par le ou la patient·e. Ce type de traitement fonctionnerait aussi beaucoup plus en profondeur parce que, contrairement aux antidépresseurs, il ne traite pas seulement les symptômes, mais permet d’explorer les causes profondes de la dépression, de l’anxiété ou de la dépendance pour laisser aller ces sentiments négatifs et ces mécanismes psychologiques nuisibles[lxxvi].

Outre le fait que la substance a des effets très différents d’une personne à l’autre, une perte de pouvoir potentiellement de la classe sociale médicale pourrait partiellement être en cause dans la prohibition et la difficulté d’accès. Comme la recherche a été interdite pendant tant d’années, la science ne sait encore que peu sur les champignons magiques, mais c’est de sa faute! Pour le moment, en l’absence de source officielle, pour en apprendre davantage et de manière pratique, il faut se tourner vers la scène clandestine. C’est ce que nous avons fait en consultant les employés des dispensaires, et en lisant également des ouvrages autopubliés anonymement[lxxvii].

Or, selon un de ces auteur·trice·s, les champignons aideraient à faire face aux plus grandes souffrances humaines. Or, les plus grandes souffrances se produisent généralement lorsqu’on doit laisser aller des personnes ou des choses qui sont importantes pour nous, ce qui nous amène à questionner et possiblement à regretter nos choix. Il cite le livre The Top Five Regrets of the Dying: A life Transformed by the Dearly Departing de Bronnie Ware, dans lequel une infirmière énonce les cinq principaux regrets que les gens éprouvent à l’article de la mort :

  1. J’aurais aimé avoir le courage de vivre ma vie comme je le voulais et non conformément aux attentes des autres
  2. J’aurais aimé ne pas avoir autant travaillé
  3. J’aurais aimé avoir le courage d’exprimer mes sentiments
  4. J’aurais aimé rester en contact avec mes ami·e·s
  5. J’aurais aimé m’être donné les moyens d’être plus heureux·euse [lxxviii]

Une intense dose de champignons magiques peut aider à surmonter ces regrets. Une expérience transcendantale s’en suivrait alors pour aider la personne à confronter et à surmonter ses regrets ou ses anxiétés. Dans le film Dosed, la dame prend jusqu’à 6 grammes de champignons d’un seul coup, ce qui constitue une solide dose à ne pas prendre à la légère ou en solo, à moins d’avoir une certaine expérience[lxxix]. Pour avoir une bonne compréhension des effets des enthéogènes par rapport à tout ce qui est normalement considéré comme des drogues ou des intoxicants, vous pourriez lire les textes de la revue sur l’Ayahuasca, qui traitent plus particulièrement de la conception chamanique des plantes médicinales, dont les champignons font partie[lxxx]. Or, contrairement à de l’Ayahuasca, beaucoup sont d’avis que les champignons peuvent être consommés en solo de manière relativement sécuritaire, et ce, moyennant certaines précautions. En fait, c’est précisément ce qui en ferait une plante médicinale susceptible de créer de fortes communautés d’appartenance loin des terres où le chamanisme est reconnu et l’utilisation des plantes médicinales encadrée par la Loi[lxxxi]. C’est pourquoi on parle de néo-chamanes. Même s’ielles ne sont pas nécessairement bien vus par les chamanes de l’Amérique du Sud, qui ont une lignée qui remonte à certaines traditions, les néo-chamanes relèvent en quelque sorte d’une lignée brisée. Quoi qu’il en soit, comme pour dans la compréhension chamanique de l’expérience enthéogène, ces substances seraient un moyen de syntoniser une fréquence distincte de l’Univers[lxxxii] ou, en d’autres mots, elles favorisent l’expansion de la conscience. L’aspect écologique de la culture du champignon et la vie en harmonie avec celui-ci est aussi un aspect qui en attire beaucoup. L’histoire de la cohabitation entre le champignon et l’humain ne date pas d’hier. Il y a évidemment l’exemple de la pénicilline, sans parler de l’alimentation. Les champignons poussent dans la matière organique en décomposition,  très souvent dans la bouse de vache. Un collègue dont je ne partage pas toutes idées, a vécu sa première expérience au Népal, avec des champignons fraîchement cueillis à la source.[lxxxiii]

La science n’est quand même pas restée inactive depuis la reprise de la recherche sur les enthéogènes au début des années 2000. D’un point de vue plus scientifique, la psilocybine intensifierait les activités des neurones, traçant de nouveaux réseaux entre ces dernières. Il s’agit de neurogenèse épigénétique, la création des nouveaux chemins neuronaux[lxxxiv], ce qui en motive certain·e·s de parler d’un potentiel d’évolution[lxxxv]. En fait, selon certain·e·s psychonautes très influencés par Terence McKenna, il y aurait trois révolutions psychédéliques[lxxxvi]. La première révolution réfère à la théorie du primate gelé de Mckenna, c’est-à-dire la consommation de champignons magiques par nos ancêtres, qui auraient permis l’apparition du langage. La deuxième serait la contre-culture des années 1960 et la troisième se préparerait en ce moment[lxxxvii]. Bon, je suis tout à fait conscient que ces idées peuvent sembler farfelues au commun des mortels, surtout chez celles et ceux qui n’ont jamais fait l’expérience d’un enthéogène. Cela dit, elles sont très importantes pour la communauté qui a courageusement ouvert ces dispensaires à Ottawa. Il est possible de comprendre la situation de la manière suivante. En raison du caractère absolument illégal pendant de nombreuses années de toute recherche sur les champignons magiques, la science n’a pu recueillir que très peu de savoir. C’est la scène underground, celle qui est tapie dans l’ombre depuis les années 1960, qui détient tout le savoir, les chamanes dans certains contextes, de vieux hippies sur l’île de la Tortue. Or, à l’abri de la science, ce savoir s’est imbriqué dans toute une mythologie dans laquelle il faut nous plonger pour en extraire les éléments dont nous avons besoin pour comprendre cette communauté. On parle dans certains cas, de « guerre contre la conscience », pour reprendre les mots de Graham Hancock, pour décrire la répression de l’utilisation de ces substances, ancrée dans une vision idéologique selon laquelle la modernité serait l’apogée de l’humanité[lxxxviii]. En fait, les enthéogènes nous permettraient de nous réconcilier avec la nature, un retour en arrière, ’avant que ne s’opère la session définitive avec les Lumières[lxxxix]. Les dispensaires eux-mêmes pourraient être perçus comme des zones autonomes temporaires. Ou encore, nous pourrions les voir comme des attentats de terrorisme poétique, à l’encontre de l’état lamentable dans lequel sont laissées les rues d’Ottawa et contre l’État, assurément. Ce qui est beau, c’est que les militant·e·s disposent de l’outil rêvé pour amoindrir leurs peurs dans leur lutte contre un état policier. J’ai moi-même été initié à des rituels guerriers de l’Amazonie avec de l’Ayahuasca, qui servent à donner des forces et du courage. Or, il serait possible d’utiliser les champignons aux mêmes fins, dans les manifs, dans les assemblées, les tables rondes, les fêtes, les concerts. Les deux peuvent aller de pairs.

Le mycélium, ce tapis de veinures blanches qui tapissent l’intérieur du sol et qui constituent, en quelque sorte, les racines des champignons, serait comparable aux réseaux de connexions nerveuses du cerveau. Mélangé avec de la crinière de lion, un autre champignon réputé pour stimuler la génération de neurones, les possibilités d’expansion du champignon hallucinogène sont décuplées. Vous l’aurez compris, pour certains, les champignons deviennent un moyen d’accroître les facultés mentales. Il ne faudrait pas pour autant conclure qu’il s’agit d’une pilule magique. En effet, un néonazi ne changera pas nécessairement ses idées. Il s’agit d’un outil qui, utilisé correctement, peut avoir des effets bénéfiques innombrables. Pour reprendre une formulation de l’Alt-right : « Les champignons sont simplement une pilule, à vous de voir si elle sera rouge ou bleue »[xc]. Les champignons sont plus proches des animaux, respirent de l’air et seraient intelligents selon des recherches menées au Japon[xci]. Le mycélium est parfois appelé Wood Wide Web[xcii]. Si l’Ayahuasca est la télévision de l’Amazonie, alors les champignons seraient l’Internet qui a été lancé il y a des temps possiblement immémoriaux.

La gauche qui brille par son absence : les enthéogènes aux mains des pharmaceutiques?

S’il y a une différence marquante entre la révolution psychédélique des années 1960 et ce qui se déploie aujourd’hui, c’est que la médecine et la recherche pharmaceutique  ont la main mise sur les enthéogènes, avec l’appui de l’État et de ses instruments judiciaires. En effet, parallèlement à un certain militantisme peu politisé autour de la question, les pharmaceutiques s’immiscent de plus en plus dans le débat, risquant de mener à une médicalisation et à une appropriation culturelle. En fait, comme le souligne Peter Lamborn Wilson, dans son ouvrage Ploughing the Clouds, les Européens ont acquis lors des conquêtes la plupart de leurs psychotropes, soit : « cacao, café, thé, tabac, cannabis, opium, champignons magiques, cocaïne, ayahuasca, etc.[xciii] » Leur consommation en Occident est donc inséparable de l’histoire coloniale et impériale européenne. Il est peut-être donc temps que les mouvements anti-hégémoniques et les communautés autochtones et néo-païennes se ressaisissent du pouvoir révolutionnaire des enthéogènes.

Si la violence est la langue de l’État et de l’oppression, et son arme, les enthéogènes, utilisés correctement, peuvent servir nos velléités révolutionnaires. Cela dit, pour ce faire, il faut s’assurer de bien comprendre leurs pouvoirs et leurs limites, ce qui n’a pas été nécessairement le cas des mouvements révolutionnaires des années 1960. Si le pouvoir nucléaire et le pouvoir génétique entre de mauvaises mains présentent un danger pour l’humanité, il va de même avec le pouvoir de la conscience. Personnellement, je ne pense pas que c’est toute la pensée flower power qui était le problème, on peut la ramener dès demain, ni les plantes ou les organismes qui ont, en partie, propulsé ce mouvement et inspiré nombre d’idées politiques, écologiques, féministes, sans oublier toute la révolution sexuelle inachevée. Comme toujours, les problèmes des mouvements sociaux relèvent du sexisme, du classisme, du racisme, du spécisme, de l’homophobie, de la transphobie, etc. C’est pourquoi je vois la politique comme un processus de guérison de ces maladies, processus au sein duquel les enthéogènes peuvent jouer un rôle clé.


[i] Voir : https://ici.radio-canada.ca/info/long-format/2025449/coeur-therapie-psychedelique-psilocybine?fromApp=rcca_appmobile_appinfo_android&fromMobileApp=android

[ii] Qui produit le divin en soi, qui ouvre les portes des mondes des esprits.

[iii] https://catalogue.uottawa.ca/fr/etudes-sup/microprogramme-etudes-psychedelique-spiritualite/

[iv] Voir : https://culanth.org/fieldsights/psychedelics-and-race-a-profile-of-dr-monnica-t-williams

[v] Voir : https://digitalcommons.law.seattleu.edu/ailj/vol9/iss1/6/

https://www.kavilando.org/index.php/2013-10-13-19-52-10/territorio/5162-los-millennials-y-sus-viajes-espirituales-estan-arruinando-la-ayahuasca

[vi] Martin Lee et Bruno Shlain, Acid Dreams: The Complete Social History of LSD: The CIA, the Sixties, and Beyond (New York: Grove Press, 1985), p.109

[vii] « The Cultural renaissance fueled by LSp. D was the force that broke the stronghold of bourgeois morality and the Protestant work ethic ». Ibid., p.169

[viii]  Ibid., 129.

[ix] Martin Lee, Smoke Signals: A Social History of Marijuana – Medical, Recreational and Scientific (New York: Scribner, 2013).

[x] Ibid., p.38-48

[xi] Ibid., p.110

[xii] Ibid., p.131

[xiii] Ibid., p.260

[xiv]  Op. Cit., note 6, p. 90.

[xv] Ibid., p.342

[xvi] Voir le documentaire Dosed : Trip of a Lifetime.

[xvii]  Op. Cit., note 6, p. 90.

[xviii] Op. Cit., note 6.

[xix] « Their infatuation with psychedelics was symbolic of an attempt to seize control of the means of mental production in a very personal sense. » Op. Cit., note 6, p.132

[xx] Op. Cit., note 6, p.151

[xxi] Op. Cit., note 6, p.146

[xxii] Op. Cit., note 6, p.155

[xxiii] Op. Cit., note 6, p.155

[xxiv] Op. Cit., note 6, p.166-167

[xxv] « Lysergic Leninism »

[xxvi] « Let the State Desingrate », Op. Cit., note 6, p.166-167

[xxvii] Op. Cit., note 6, p.168

[xxviii] Op. Cit., note 6, p.174-177

[xxix] « It opened my eyes. It made me a better, more honest, mopre tolerant member of society. » Op. Cit., note 6, p.181

[xxx] Op. Cit., note 6, p.181

[xxxi] Op. Cit., note 6, p.193

[xxxii] Voir https://www.panarchy.org/rubin/doit.html

[xxxiii] « At community meetings all over the land, Bob Dylan will replace the National Anthem.

There will be no more jails, courts, or police.

The White House will become a crash pad for anybody without a place to stay in Washington.

The world will become oen big commune with free food, housing and everything shared.

All watches and clocks will be destroyed.

The Pentagon will be replaced by an experimental LSD farm…», Op. Cit., note 6, p.204

[xxxiv] Op. Cit., note 6. p.219

[xxxv] À ce sujet, voir : Dupuis-Déri, Francis. 2019. Les black blocs : La liberté et l’égalité se manifestent. Montréal: Lux Éditeur.

[xxxvi] Op. Cit., note 6, p.229

[xxxvii] Op. Cit., note 6, p.257

[xxxviii] Op. Cit., note 6, p.257

[xxxix] Op. Cit., note 6, p.238

[xl]  Alfred W. McCoy, The Politics of Heroin in Southeast Asia, New York: Harper & Row, 1974.

[xli] Op. Cit., note 61, p.263

[xlii] « To shoot a genocidal robot policemean in defense of life is a sacred act […] World War III is now being waged by short-haired robots whose deliberate aim is to destroy the complex web of free wild life by the imposition of mechanical order. Blow the mechanical mind with Holy Acid…dose them…dose them […] Stay high and wage the revolutionary war! ». Op. cit, note 6, p.265

[xliii] Op. cit, note 6, p.283

[xliv] https://shroomyz.ca/.

[xlv] https://magicmush.ca/

[xlvi] https://thegoldenteachercanada.ca/

[xlvii] Voir : https://thefunguys.co/

[xlviii] Philippe Robiitaille-Grou, « Une boutique illégale de champignons magiques ouvre ses portes à Montréal », Radio-Canada, 8 juillet 2023. Récupéré au https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1994711/magasin-champignons-magiques-ouverture-montreal?partageApp=rcca_appmobile_appinfo_android (consulté le 14 octobre 2024).

[xlix] TVA Nouvelles, « Magasin de champignons magiques perquisitionné : “on était devant le fait accompli” », TVA Nouvelles, 12 juillet 2023. Récupéré au https://www.tvanouvelles.ca/2023/07/12/magasin-de-champignons-magiques-perquisitionne-on-etait-devant-le-fait-accompli (consulté le 14 octobre 2024).

[l] Hugo Prévost, « Nouvelle perquisition au magasin de « champignons magiques » FunGuyz, à Montréal », Radio-Canada, 20 juillet 2023. Récupéré au https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1997662/magasin-funguyz-perquisition-spvm?partageApp=rcca_appmobile_appinfo_android (consulté le 14 octobre 2024).

Thériault, William. 2023. « La boutique Funguyz rouvre ses portes ». La Presse, 18 juillet 2023. Récupéré au https://www.lapresse.ca/actualites/justice-et-faits-divers/2023-07-18/champignons-magiques-illegaux/la-boutique-funguyz-rouvre-ses-portes.php (consulté le 14 octobre 2024).

[li] Radio-Canada. 2023. « Champignons magiques : le SPVM intervient une troisième fois à la boutique FunGuyz ». Radio-Canada, 3 août 2023. Récupéré au https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2001130/perquistion-police-funguyz-champignons-magiques?partageApp=rcca_appmobile_appinfo_android (consulté le 14 octobre).

[lii] Joanna Lavoie, « Two men arrested, drugs seized following raid at west Toronto magic mushroom dispensary », CTV News, 13 novembre 2022. Récupéré au https://toronto.ctvnews.ca/two-men-arrested-drugs-seized-following-raid-at-west-toronto-magic-mushroom-dispensary-1.6151193 (consulté le 14 octobre).

[liii] David Fraser, « As under-the-table market grows, patients urge Ottawa to regulate magic mushrooms », CTV News, 10 janvier 2023. Récupéré au https://www.ctvnews.ca/health/as-under-the-table-market-grows-patients-urge-ottawa-to-regulate-magic-mushrooms-1.6225093 (consulté le 14 octobre 2024).

[liv] Ibid.

[lv] Voir https://www.canada.ca/en/health-canada/services/substance-use/controlled-illegal-drugs/magic-mushrooms.html

[lvi] Voir aussi https://revuelespritlibre.org/decriminalisation-des-drogues-portugal-et-canada-aux-antipodes

[lvii] DM Tripson, The Magic Mushroom User’s Guide: The Psilocybin Handbook for Safe and Ceremonial Use of Psychedelic Mushrooms. A Practical and Sacred Journey for the Awakening of Consciousness, autopublié, p. 53.

[lviii] Ibid., 121-125.

[lix] Ibid., 128.

[lx] Ibid., p.80-81

[lxi] Ibid., p.49

[lxii] Livia Gershon, « Terence McKenna’s Anarchic Psychedelic Religion », Jstor Daily, 12 mars 2022, https://daily.jstor.org/terence-mckennas-anarchic-psychedelic-religion/.

[lxiii] Op. Cit., note 53, p.57

[lxiv] Op. Cit., note 53 p.105

[lxv] Op. Cit., note 53 p.58-59

[lxvi] Op. Cit., note 53, p.161

[lxvii] Op. Cit., note 53, p.134

[lxviii] Op. Cit., note 53, p.153

[lxix] Op. Cit., note 53, p.163

[lxx] Op. Cit., note 53, p.195

[lxxi] « Everything is consciousness and the reality your experience is only the result of your state of consciousness […] Personality is a temporary construction that we use to have experience on the physical plane. », Op. Cit., note 53, p.156

[lxxii] Op. Cit., note 53, p.199

[lxxiii] Op. Cit., note 53, p.87

[lxxiv] Op. Cit., note 53,  p.115

[lxxv] « As long as you are convinced that the cause of any of your problems us external to you, I strongly urge you to consider doing basic schological work, only after will you be ready for the use of entheogenics » Op. Cit., note 53, p.217

[lxxvi] Op. Cit., note 53 p.114

[lxxvii]Op. Cit., note 53.

[lxxviii] Op. Cit., note 6, p. 115

[lxxix] Op. Cit., note 6, p.130-133

[lxxx] Voir :https://www.lespritlibre.org/madre-ayahuasca-le-politique-comme-processus-de-guerison/

[lxxxi] « Ceremonies without a shaman are partly but also an evolution towards the creation of a group of people who are the service of each other, empathetic, attentive, connected, and supported by a greater sense of individual and collective responsibility ». Op. Cit., note 6, 155.

[lxxxii]  Op. Cit., note 6, 46‑48.

[lxxxiii] Voir https://www.lecrachoirdeflaubert.ulaval.ca/2017/06/lhamecon-des-entheogenes/

[lxxxiv] Op. Cit., note 6, 138.

Voir aussi : Stamets, Paul. 2005. Mycelium Running: How Mushrooms Can Help Save the World. Berkely, Californie : Ten Speed Pres.

[lxxxv] Op. Cit., note 6, p.141.

[lxxxvi] Op. Cit., note 6, 200.

[lxxxvii] Op. Cit., note 6, 135.

[lxxxviii] Op. Cit., note 6,18.

[lxxxix] Op. Cit., note 6, 19.

[xc] « Mushrooms are simply a pill; whether it’s red or blue depends on you », Op. cit., note 6, p. 216.

[xci] Op. cit., note 6, 135-136. Voir aussi : Jeremy Narby, Intelligence in Nature : An Inquiry into Knowledge (New York: Jeremy P. Tarcher/Penguin, 2005).

[xcii] Op. Cit., note 6, 44.

[xciii] Lamborn Wilson, Peter. 2002. Ploughing the Clouds: The Search for Irish Soma. New York : City Lights Publishers, p.28.

Temps des fêtes : refuser la surconsommation

Temps des fêtes : refuser la surconsommation

La période des fêtes appelle à une surconsommation matérielle et alimentaire, qui génère du gaspillage et une lourde empreinte écologique. Pour y remédier, des initiatives émergent pour encourager les alternatives responsables et durables, remettant en question les traditionnels excès de fin d’année.

Le temps des fêtes arrive, et avec lui un bilan environnemental désastreux. Comme chaque année, les Canadien·nes jetteront 540 000 tonnes de papier d’emballage, 99% des cadeaux seront jetés ou inutilisés 6 mois après leur réception[1], le tout pour 972$ de dépenses en moyenne[2].

« Noël, c’est une période où il y a beaucoup, beaucoup de consommation », relate Anthony Côté-Leduc, chargé de communication à Équiterre. La tradition chrétienne est aujourd’hui davantage consumériste, certaines pratiques ayant été « créées de toutes pièces par des industries pour vendre davantage de produits. » En conséquence, « c’est la période de l’année où dans les centres de tri on observe le plus de matière générée », constate Daphnée Champagne, conseillère en communication à Recyc-Québec.

Pour Vincent Edin, journaliste spécialisé notamment en environnement, c’est « une gigantesque hypocrisie. » La surabondance incitée durant le temps des fêtes est pour lui déconnectée des réalités sociales et environnementales. « On nous vend un narratif qui ne correspond plus à rien. »

Face à cette dissonance entre le temps des fêtes et les enjeux environnementaux, des alternatives à la surconsommation sont imaginées par des organismes et des citoyen·nes soucieux de leur empreinte écologique. 

Trop de cadeaux ?

Ce que nous surconsommons le plus durant les fêtes, selon Anthony Côté-Leduc, ce sont les cadeaux, qui engendrent beaucoup de pollution. Ils nécessitent en effet des ressources pour la production, le transport, l’emballage, puis le recyclage. Dans la plupart des cas, ils ne seront plus utilisés au bout de six mois.

« On peut offrir des choses qu’on fabrique nous-mêmes », rappelle Femke Bergsma, coordonnatrice de l’écoquartier Lachine, qui sensibilise et mobilise les citoyen·nes à la transition socioécologique. Chaque année, l’organisme offre un atelier pour fabriquer des cadeaux soi-même à partir de matériaux recyclés. Les familles du quartier viennent y bricoler toutes sortes d’objets, de cartes, et d’emballages. Pour Mme Bergsma, recevoir un cadeau de « quelqu’un qui a passé du temps à le fabriquer, qui a mis de l’amour dedans, est très différent de juste recevoir un truc qui a été acheté en magasin. » De plus, l’atelier est également un lieu de socialisation et de rencontres, loin de l’anonymat des grands centres d’achat. 

L’éco-quartier Lachine propose de fabriquer des cadeaux à partir de matériaux recyclés – image fournie par l’organisme

Certaines personnes optent plutôt pour des marques locales et écoresponsables afin de réduire l’empreinte environnementale de leurs achats de Noël. Plusieurs entreprises québécoises offrent en effet des produits durables et écologiques. Lorraine Tremblay a cofondé Sac en vrac, une marque de sacs réutilisables, « pour éliminer le plus de sacs de plastique possible », raconte-t-elle. Aujourd’hui, sa gamme de produits touche aussi à l’art de la table, au jardinage urbain et au bien-être. Le tout fabriqué au Québec par des entreprises d’insertion sociale, et de la manière la plus écoresponsable possible : les emballages sont recyclés et recyclables, les encres sont écologiques, et le transport est électrique. « Je trouve ça déplorable que les gens achètent [leurs cadeaux] sur des plateformes […] c’est extrêmement polluant », confie Mme Tremblay, qui estime que l’offre locale et écoresponsable québécoise est suffisamment importante pour y trouver des cadeaux de Noël.

Une autre alternative à la pollution générée par les cadeaux est… de ne simplement pas s’en offrir. C’est l’option choisie par Vincent Edin, qui a plébiscité sa famille pour mettre fin au traditionnel échange de cadeaux, à l’exception des enfants. Dans sa belle-famille, un compromis a été trouvé autour d’un secret Santa, où chaque personne offre un cadeau à une autre. Des pratiques pour refuser la « surabondance artificielle » encouragée par le temps des fêtes : « On n’a pas besoin de tous ces cadeaux […] pour passer une bonne soirée. »

Le rituel des cadeaux, bien ancré dans la tradition, n’apporte pas nécessairement que du bonheur aux consommateur·rices. Au contraire, il peut constituer une charge mentale et un stress financier importants. « Ma famille et ma belle-famille me remercient de ne plus avoir à courir dans les grands magasins blindés pour dépenser l’argent qu’ils n’ont pas, […] et pour offrir des cadeaux qui ne font pas plaisir », raconte Vincent Edin.

Du gaspillage alimentaire

La surconsommation du temps des fêtes est aussi alimentaire. « Évidemment, quand on est rassemblés en famille, on est généreux, on a tout le temps peur de manquer, et on prévoit beaucoup de portions », estime Daphnée Champagne de Recyc-Québec. Tout en rappelant que les ménages canadiens gaspillent chaque année plus de 2,2 millions de tonnes de nourriture [3]. Pour encourager une consommation plus responsable dans le temps des fêtes, Recyc-Québec a publié un guide des pratiques écoresponsables. Parmi elles, des astuces pour mieux prévoir les quantités et gérer les restants.

La motivation à changer ses habitudes

Malgré le triste bilan écologique du temps des fêtes, la tendance demeure à la surconsommation. Les citoyen·nes sont-ils réellement prêts à changer leurs pratiques pour le motif environnemental ? Daphnée Champagne veut croire que oui : « La motivation environnementale de faire le bon choix, elle est bien présente. Ce qui est important pour nous, c’est d’y aller étape par étape. » Recyc-Québec veut ainsi adopter une approche encourageante à l’égard des consommateur·rices. « On n’est pas là pour être moralisateur, ou pour dire ce que les gens doivent faire à la maison. »

La cofondatrice de Sac en vrac Lorraine Tremblay croit également que « les gens sont fiers d’offrir des produits écoresponsables et réutilisables. » Depuis quelques semaines, elle observe un engouement pour les produits de sa marque.

De son côté, Vincent Edin pense néanmoins que globalement, « les gens ne sont pas prêts [à changer leurs pratiques], parce qu’il y a une dépendance à la consommation. » Malgré sa volonté d’y croire, il estime que l’on « vit un backlash ultra-consumériste. » L’image restrictive et ennuyante de l’écologie contraste selon lui face aux discours consuméristes qui valorisent le confort et l’abondance. 

La portée des gestes individuels

La motivation à changer ses habitudes de consommation est également freinée par l’idée que les gestes individuels n’ont pas d’impact. « Est-ce que les petits gestes suffisent à eux seuls ? La réponse est non. Mais est-ce qu’ils ne servent à rien ? Vraiment pas », insiste Anthony Leduc-Côté. Pour lui, ainsi que pour les autres expert·es rencontré·es, les actions individuelles mènent à des actions collectives plus grandes. 

Femke Bergsma, qui coordonne les ateliers de l’écoquartier Lachine, soutient que « c’est vraiment une mauvaise excuse » de ne pas changer son comportement sous prétexte que d’autres polluent davantage. Selon elle, il « faut bien commencer quelque part, et le plus facile c’est par soi-même. » Elle finit par nous conter l’histoire du « tout petit oiseau » qui tente d’éteindre le feu de forêt en prenant de l’eau dans son bec. Les autres animaux, qui fuient tous, lui disent que ça ne sert à rien. « Mais en fait, il montre aux autres qu’en agissant on peut changer les choses, et que si tout le monde s’y met, l’incendie peut être éteint. »


[1] https://www.theglobeandmail.com/news/national/canadians-to-toss-100000-elephants-worth-of-wrapping-paper-this-year-advocacy-group/article37448496/

[2] https://www.commercedetail.org/research/sondage-du-cccd-sur-le-magasinage-des-fetes-en-2024/

[3] https://www.recyc-quebec.gouv.qc.ca/citoyens/mieux-consommer/gaspillage-alimentaire/

Autodéfense féministe : « C’est exactement ce dont j’avais besoin »

Autodéfense féministe : « C’est exactement ce dont j’avais besoin »

Les cours d’autodéfense féministe sont en expansion à Montréal, remportant l’intérêt de femmes qui veulent apprendre à se défendre contre les agressions. À travers des ateliers d’une journée, le Centre de prévention des agressions de Montréal enseigne des techniques d’autodéfense corporelles et verbales. L’Esprit Libre a participé à l’un de ces cours, et rencontré les participantes.

C’est un samedi matin que certaines attendaient avec impatience. Dans une salle communautaire du Centre-Sud, une douzaine de femmes s’installent sur les chaises qui ont été disposées en cercle. Le Centre de prévention des agressions de Montréal (CPAM) offre ce jour-là l’un de ses cours d’autodéfense par et pour des femmes. Le but est de fournir aux participantes des outils pour se protéger des agressions, qu’elles soient verbales, psychologiques, physiques ou sexuelles. Dans la salle, des regards intrigués et enthousiastes s’échangent jusqu’à l’arrivée des deux animatrices. Le cours d’auto-défense féministe peut alors commencer.

Lors du tour de présentation, les participantes se présentent, révélant une grande diversité d’âges et d’origines. Pour la coordonatrice du programme Beatriz Muñoz, cela montre que « la violence faite aux femmes arrive partout. » Les participantes expliquent également ce qui les ont motivées à s’inscrire. Certaines sont venues par curiosité, ou par besoin de se sentir plus en sécurité. Elles préparent parfois un voyage, ou alors viennent d’arriver à Montréal. 

D’autres se présentent ici à la suite d’une agression. C’est le cas d’Amanda*, qui a ressenti le besoin d’apprendre à se défendre après avoir subi une tentative d’agression dans un lieu public. Elle s’est mise à la recherche d’un cours pour assimiler les bases de l’autodéfense, « pour ne pas rester comme ça si ça [lui] arrivait une autre fois. » De son côté, Leïla* a été référée par sa travailleuse sociale après une agression physique. « Quand elle m’en a parlé, j’ai tout de suite dit oui. »

Les participantes rencontrées n’avaient jamais entendu parler d’autodéfense féministe auparavant, et entretenaient quelques a priori sur la discipline. Amanda pensait que l’atelier s’adressait avant tout aux victimes d’agressions physiques, ce qu’elle a rapidement déconstruit en voyant que les motivations des participantes étaient diverses. « J’aurais aimé venir sans qu’il m’arrive ce qu’il m’est arrivé », confie-t-elle après coup. De son côté, Leïla avait des appréhensions au niveau physique. Ne s’estimant pas « en très bonne forme », elle ne pensait pas que le cours serait « à la portée de tout le monde. »

L’autodéfense féministe est encore « marginale, même si ça existe depuis très longtemps », rapporte Beatriz Muñoz. La discipline émerge en effet au début du XXe siècle, lorsque les suffragettes s’entraînent au jujitsu pour se défendre des violences policières. Après un temps d’oubli, l’autodéfense est popularisée à nouveau par les mouvements féministes de la deuxième vague. 

Se défendre physiquement

Après un temps de discussion et d’information, les animatrices du cours de samedi invitent les personnes présentes à se lever. C’est le moment de s’entraîner à l’autodéfense physique. Dans un premier temps, les participantes apprennent à donner différents coups avec leur pied, leur talon, leur genou, ou encore leur main. Par la suite, elles prennent connaissance des zones sensibles du corps de l’agresseur à cibler : tibias, parties génitales, abdomen, tempes… En cas d’agression, la loi canadienne prévoit que la victime puisse se défendre avec une « force raisonnable », lui permettant de se mettre en sécurité. 

Pour intégrer les techniques, les animatrices mettent les participantes face à des situations imaginaires. Une personne qui les bloque contre un mur, qui s’allonge sur elles, qui leur tient les bras… Les participantes doivent choisir le coup et la cible les plus efficaces dans le contexte en question, et s’effectuer. Le tout accompagné d’un « cri de pouvoir », visant à créer un effet de surprise et à s’affirmer. Au début timides, les coups et les cris s’affirment progressivement, laissant place à l’enthousiasme ou la colère des participantes.

« On a tendance à penser que les femmes ne sont pas capables d’agir », remarque Beatriz Muñoz. Le CPAM vise justement à montrer à ses usagères que la technique peut primer sur la force, permettant aux victimes de riposter contre des corps plus imposants qu’elles. « Toutes les femmes et les adolescentes sont capables de se défendre, il suffit de développer des moyens », est-il écrit sur le dépliant du programme. De cet apprentissage physique, Leïla retient que « nous, les femmes, on est capables de se défendre. »

Riposter par la parole

Vient ensuite le temps de l’autodéfense verbale. « Quand on parle de se défendre, tout le monde pense à frapper », fait remarquer Beatriz Muñoz. Pourtant, les stratégies verbales sont une « partie essentielle de l’autodéfense féministe », et peuvent servir dans de nombreuses situations de harcèlement ou d’agression. En apparence, cela paraît simple : dire non, faire une scène, nommer le problème ou encore utiliser l’humour. En pratique, peu avaient déjà eu le courage de le faire. « Pourquoi je n’y ai jamais pensé avant ? », se demande Leïla, qui estime que « notre société joue vraiment un rôle là-dedans. » S’imposer pour refuser une situation désagréable va à l’encontre des « affaires intégrées par les femmes », qui veulent que « l’on plaise et que l’on soit douces », corrobore Beatriz Muñoz.

Après avoir listé et illustré les différentes stratégies verbales, les animatrices instaurent des jeux de rôles pour que les participantes puissent se pratiquer. Une blague déplacée lors d’un repas de famille, un collègue qui insiste pour prendre un verre, un inconnu qui les suit dans la rue ou qui les touche dans le métro… Les participantes usent d’une imagination débordante pour contrer ces situations avec les mots, comme en dénonçant la scène publiquement, ou en donnant un ordre autoritaire à l’agresseur. « Juste avec la parole, on peut arrêter une personne », s’enthousiasme Amanda. 

Des agressions de natures multiples

Le cours d’autodéfense du CPAM vise également à sensibiliser les usagères à la diversité des agressions qui existent. Si elles peuvent être physiques et sexuelles, les agressions sont aussi psychologiques et verbales. Banalisées, elles ne sont parfois pas conscientisées comme telles par les victimes, comme les propos discriminatoires, le gaslighting, ou le harcèlement moral. « Lors du cours, j’ai réalisé que certains moments que j’avais vécus étaient en fait des agressions », relate Amanda. L’autodéfense verbale trouve alors toute sa pertinence pour riposter à des situations qui jouent sur l’intégrité psychologique, et non physique, de la victime.

L’imaginaire collectif entretient aussi le stéréotype de l’agression comme étant le fait d’un inconnu armé dans une ruelle sombre, expliquent les animatrices. En réalité, « la majorité des agressions sont commises par des gens qu’on connaît, dans des endroits qu’on connaît », relate Beatriz Muñoz. L’Institut national de santé publique du Québec estime que plus de 8 victimes sur 10 connaissent leur agresseur sexuel. Prendre conscience que les agressions parviennent aussi dans le contexte privé permet de développer le potentiel d’autodéfense des participantes, car « riposter devant quelqu’un qu’on connaît est beaucoup plus difficile. »

Un espace de solidarité

Sur le plan émotionnel, suivre cette formation en autodéfense n’est pas toujours évident pour les femmes présentes. « La nuit suivant le cours, j’ai fait beaucoup de cauchemars », raconte Leïla. Les discussions et les activités peuvent effectivement faire ressurgir des mauvais souvenirs. Les animatrices veillent alors à créer un espace d’écoute et d’empathie, et laissent à chacune le choix de participer. « J’ai trouvé qu’elles avaient les bons mots », remarque Amanda. Même observation pour Leïla, qui a grandement apprécié l’approche employée avec celles qui avaient été victimes d’agressions.

L’empathie émane également du groupe de participantes, qui a développé une solidarité tout au long de la journée. « Les dames qui étaient là, on a l’impression que c’étaient des sœurs », confie Leïla. « On a entendu les récits de chacune, on s’est ouvertes aux autres. » En tant que survivante d’une agression, Leïla souligne la force et la qualité de ce moment partagé.

De cet atelier, les participantes en ressortent avec une confiance décuplée. « Je sais maintenant que je suis capable de me défendre », nous confie Leïla. « Mon agresseur ne peut plus rien faire contre moi. » De son côté, Amanda « encourage toutes les femmes à faire ce cours », pas seulement pour apprendre à se défendre, mais aussi pour écouter les récits d’autres femmes. Après ce samedi formateur, elle poursuivra l’entraînement pour intégrer les techniques apprises. « L’idée est de continuer et de ne jamais arrêter. »

*Les prénoms ont été changés pour conserver l’anonymat des participantes.

L’humour queer en quête de nouveaux publics

L’humour queer en quête de nouveaux publics

L’humour queer s’impose depuis peu sur la scène québécoise, porté par des humoristes qui redéfinissent les codes du rire. Une nouvelle offre qui ravit le public LGBTQ+, jusque-là peu représenté dans l’industrie, mais qui attire également un grand public à la recherche de nouveauté. 

Lorsqu’iels ont créé le Womansplaining show en 2021, les humoristes Anne-Sarah Charbonneau et Noémie Leduc-Roy ne s’attendaient pas à un tel succès. Depuis, iels ont fait le tour du Québec, avec une trentaine de représentations à leur actif. Le Womansplaining show, c’est un spectacle humour féministe et queer, dont la programmation est composée d’humoristes femmes ou issu·es de la diversité sexuelle et de genre. Le projet est né de la volonté de créer un espace dédié à l’humour des femmes et des personnes queer, qui ne se retrouvent pas toujours dans une industrie aux figures et aux récits encore homogènes.

« Quand j’ai commencé l’humour, c’était vraiment une fille par line-up » se souvient Noémie Leduc-Roy, qui se sentait inconfortable dans le milieu. « Tu te sens seul·e, tu sens la pression à cause du fait que tu sois la seule fille ou la seule personne queer ». C’est le manque d’inclusion des soirées d’humour qui l’a poussé à co-créer le Womansplaining show, afin de faire valoir les artistes sous-représenté·es dans l’industrie.

« Il y a encore full de chemin à faire au niveau de la représentativité », d’après l’enseignant à l’École nationale de l’humour François Tousignant. Celui qui dirige également le Festival Minifest estime néanmoins que de nombreux progrès ont été réalisés sur le plan de l’inclusion, grâce à des humoristes qui sont venus « challenger » l’humour dominant.

Parmi ces challenges, on retrouve l’humour queer, en grande progression au Québec. Selon François Tousignant, c’est au début des années 2010 que « le terrain s’est fait », et que la relève queer « est venue prendre sa part de marché ». Mais c’est autour de 2014 que le tournant arrive vraiment, avec « tout d’un coup, de la représentation queer dans pas mal toutes les soirées d’humour ». Aujourd’hui, on compte des humoristes notables tels que Katherine Levac, Mona de Grenoble, ou encore Coco Belliveau. Et des évènements comme Queer and Friends de ComédiHa! ou le Show Queer du Zoofest. Des spectacles au premier rang desquels se trouve un public LGBTQ+, qui a rapidement adhéré à cette nouvelle offre.

Les personnes queer et l’humour

Pourtant, le public queer « s’intéressait beaucoup moins à l’humour que les hétéros », selon l’humoriste Charlie Morin. L’industrie de l’humour, historiquement masculine et hétérosexuelle, n’a pas toujours rallié les personnes qui sortaient du cadre dominant. « C’est sûr que dans les années 90, le modèle c’était un homme sur scène qui parle de sa blonde, puis qui rit d’elle parce qu’elle est un peu ‘‘nounoune’’. » La réticence du public queer est ainsi davantage imputable à l’offre proposé qu’à un réel désintérêt pour l’humour. « Tout le monde aime rire, c’est juste qu’il n’y a rien qui t’intéresse », soutient Noémie Leduc-Roy.

Les humoristes queer se sont ainsi attaqué·es à un public peu friand d’humour, qui s’est finalement révélé très en demande. Lorsqu’il joue dans des soirées d’humour queer en région, « là où il n’y en a jamais », Charlie Morin fait face à un public euphorique. « Le plafond se lève, les gens ne savent plus sur quel mur se pitcher. » La découverte d’un humour qui leur ressemble est révélateur : « c’est tellement puissant de rire à des blagues dans lesquelles tu te reconnais », admet Noémie Leduc-Roy. 

Se reconnaître dans des blagues, c’est aussi voir son vécu queer légitimisé. Dans le Womansplaining show, les humoristes font parfois des blagues sur la LGBTphobie, les agressions, ou le racisme qu’iels ont subi. Un moyen de se réapproprier certaines oppressions, et de soulager le public qui peut en vivre aussi, toujours sur un ton humoristique.

L’humour queer reste de l’humour

L’humour queer peut aussi s’adresser à un public plus large que la communauté LGBTQ+, bien que certain·es soient freiné·es par le caractère explicitement queer du show. « On ne révolutionne pas le cadre, ça reste un show d’humour », rappelle Anne-Sarah Charbonneau. Les humoristes qui participent au Womansplaining show sont aussi « du monde qui jouent au Bordel Comedy Club, et avec les mêmes numéros. » Pour Charlie Morin, l’humour queer est totalement compatible avec le grand public, « les hétéros sont juste intéressé·es à voir de l’humour drôle ».

Anne-Sarah Charbonneau et Noémie Leduc-Roy, les humoristes à l’initiative du Womansplaining show – crédit photo Ariane Famelart

Les salles des shows d’humour queer sont par ailleurs assez diversifiées. Du côté du Womansplaining show, « il y a beaucoup de filles qui viennent avec leur chum ». De celui de Charlie Morin, il y a même « plus de personnes hétéros que queer. » L’humoriste cherche à inclure « plein de gens », car il juge intéressant de les surprendre et de les amener dans le référentiel queer.

Le grand public s’avère finalement réceptif à l’humour queer, selon les retours des humoristes rencontré·es. « Il y a régulièrement des hommes qui viennent nous voir après le show pour nous dire qu’ils adorent ce qu’on fait, que c’est rafraîchissant », témoignent les créatrices du Womansplaining. Charlie Morin estime lui être le « ‘‘fif’’ préféré des hétéros », qui sont souvent surpris de trouver son humour aussi drôle.

Changer les mentalités 

En plus de faire rire le grand public, les humoristes queer le font réfléchir. Les numéros mettent en lumière des réalités LGBTQ+ parfois ignorées, comme le fait Charlie Morin avec l’homoparentalité, ou Anne-Sarah Charbonneau avec la non-binarité. « Mon père vient voir le Womansplaining show et ne comprend pas tout », relate son binôme de scène, « mais ça enclenche de belles discussions. »

« L’humour est vraiment un soft power intéressant pour amener les gens à s’ouvrir un peu plus ». Pour Charlie Morin, faire rire des personnes qui ne pensaient pas rire avec un homme gay est un facteur de changement. L’humour queer serait-il politique ? « Implicitement », oui. Bien que l’objectif soit avant tout d’être drôle, les humoristes LGBTQ+ peuvent aspirer à changer les mentalités par leurs propos, ou même par leur simple présence. Comme le fait remarquer Anne-Sarah Charbonneau, « il manque tellement de représentation que juste d’exister sur scène, c’est déjà très gros. »

Photo à la une : L’humoriste Charlie Morin sur scène – crédit photo Philippe Le Bourdais

Photo 2 : Anne-Sarah Charbonneau et Noémie Leduc-Roy, les humoristes à l’initiative du Womansplaining show – crédit photo Ariane Famelart

Jeux paralympiques : les bénéfices durables de la couverture médiatique

Jeux paralympiques : les bénéfices durables de la couverture médiatique

Il y a quelques semaines, les Jeux paralympiques mettaient un coup de projecteur médiatique sur le sport adapté. Une visibilité rare pour les personnes en situation de handicap, qui attendaient cet instant de représentation avec impatience. Retour à la vie normale pour la communauté, après avoir vécu une parenthèse enchantée dont les effets se font encore ressentir.

Il est 11 heures lorsque l’entraînement de boccia bat son plein au Centre Gadbois à Montréal. Accompagnés de leurs entraîneurs, une vingtaine de pratiquant·e·s de tous niveaux s’exercent à ce sport de boules qui s’apparente à la pétanque. Il n’est toutefois plus nécessaire ou presque de présenter ce sport, tant sa couverture médiatique a explosé durant les Jeux paralympiques de Paris 2024.

« Il y a le Super Bowl tous les ans, la Coupe du monde de football tous les quatre ans, mais nous, notre événement, c’est les Jeux paralympiques », nous confie Marc Dispaltro, joueur de boccia et paralympien. La communauté a suivi avec beaucoup d’intérêt la compétition, qui place le sport adapté et les personnes en situation de handicap sur le devant de la scène médiatique mondiale. Au total, 11 millions de Canadiennes et de Canadiens[1] ont suivi les Jeux paralympiques, au cours de 12 jours d’une couverture médiatique en continu. Souffrant habituellement d’un manque de visibilité, les personnes en situation de handicap disposent, le temps de quelques semaines, d’une représentation qui peut leur bénéficier sur le long terme.

Le sport adapté occupe une place très importante dans la vie de celles et ceux qui le pratiquent. Marc Dispaltro le dit clairement, « sans le sport, je serais mort ». L’athlète est atteint de dystrophie musculaire, entraînant la dégénération de sa condition physique. Face à cette maladie, le sport lui a apporté une communauté et un mode de vie salvateurs. Pourtant, l’athlète aurait pu ne jamais se lancer dans le boccia, pensant que la discipline n’était pas faite pour lui, « ça m’a pris six ans avant de vraiment considérer ce sport-là ». La faute à des stéréotypes coriaces et à un manque d’information.

Une vitrine pour le sport adapté

Selon la directrice du Centre d’intégration à la vie active (CIVA) Marine Gailhard, « il y a une méconnaissance des sports qui sont offerts » aux personnes en situation de handicap. Trouver un sport qui correspond à son niveau de capacité demeure en effet difficile, en raison d’un manque de sources d’information. Résultat, de nombreuses personnes concernées ne savent pas que des sports adaptés à leur condition existent.

Les Jeux paralympiques remédient en partie à ce manque d’information, agissant comme un coup de projecteur sur le parasport. « Ça permet d’avoir un bon panel de disciplines, et de voir toutes les possibilités qui existent, faisant parfois naître des vocations » appuie Mme Gailhard. Un effet confirmé par la forte augmentation du trafic sur la plateforme Trouve ton sport durant les Jeux. Le site, géré par le CIVA, répertorie les différents sports adaptés et leurs règles, et a vu de nombreux visiteurs s’informer sur la disponibilité des disciplines à Montréal et sur les niveaux de capacité requis.

Une source d’inspiration

Cette vitrine médiatique bénéficie également à celles et ceux qui pratiquent déjà un sport adapté, et dont les ambitions sont limitées en raison du manque de représentation. « C’est important de se voir parce qu’il y a bien des athlètes en devenir qui ne sont même pas au courant qu’ils pourraient être des athlètes paralympiques », soutient Marc Dispaltro. Avant de participer aux Jeux de 2012, de 2016 et de 2020, le joueur de boccia « n’avait aucune idée » que c’était possible d’atteindre ce niveau de compétition.

Les jeunes joueuses et joueurs du Centre Gadbois le savent désormais, il est possible de rêver des Jeux paralympiques. C’est le cas d’Alexandre Raymond, 22 ans, rencontré à la pause de l’entraînement de boccia. Pour le jeune joueur atteint de paralysie cérébrale, les athlètes observé·e·s à la télévision « démontrent qu’avec un peu de volonté, on peut se rendre assez loin dans ce sport ». Avoir des modèles l’encourage à continuer : « je me dis qu’un jour, ce serait possible que je me rende aux paralympiques ».

Démystifier le handicap

Incubateur d’espoir, les Jeux rompent ainsi avec l’image tragique et négative souvent associée au handicap. Le public peut y voir des « personnes qui se dépassent et qui performent comme n’importe quel·le athlète », se réjouit Mme Gailhard. De son côté, Alexandre Raymond a « surtout ressenti de la fierté » en se voyant représenté de manière positive.

Tout n’est pas rose non plus dans le handicap, mais les Jeux révèlent la résilience de certain·e·s athlètes au destin tragique. À ce propos, Marc Dispaltro se souvient de la paralympienne belge Marieke Vervoort, décédée deux mois après avoir participé aux Jeux de Rio en 2016. Atteinte d’une maladie rare lui paralysant les jambes, elle avait recouru à une euthanasie en raison de l’aggravation de ses souffrances. « Les gens vont se dire ‘‘oh c’est terrible, c’est triste’’, mais elle a réalisé son rêve de participer aux Jeux tout en sachant que ses jours étaient comptés […], il n’y a rien de plus beau », soutient l’athlète montréalais.

Les Jeux s’attachent également à visibiliser la diversité des handicaps qui existent. « Les gens ont souvent une image très stéréotypée du handicap », regrette Mme Gailhard. Dans l’imaginaire collectif, la déficience physique demeure globalement associée au fauteuil roulant, et la déficience mentale à la trisomie 21, selon la directrice. Le spectre des handicaps est pourtant bien plus large, comme en témoigne l’amplitude de la classification paralympique. Les athlètes sont réparti·e·s selon la nature de leur handicap, et ensuite selon leur niveau de déficience, donnant lieu à 549 épreuves pour 22 sports lors des derniers Jeux.

Information, représentation, éducation… Paris 2024 a semblé agir avec une efficacité décuplée sur la visibilité des personnes en situation de handicap. Cependant, les Jeux paralympiques d’été, et la représentation qui vient avec, reviendront seulement dans quatre ans. N’était-ce qu’une parenthèse enchantée? Pour Mme Gailhard, « tout est bon à prendre ». La directrice du CIVA attend de voir si la couverture médiatique retombera complètement, ou si la visibilité gagnée durant les Jeux perdurera. Quant à lui, Marc Dispaltro veut rester réaliste, « c’est sûr que ça serait le fun d’avoir cette visibilité-là à l’année, mais il ne faut pas se créer d’illusions non plus. »

En attendant les prochains Jeux de Los Angeles en 2028, dont Alexandre Raymond sait déjà qu’il regardera tous les matchs, le Centre Gadbois continuera à accueillir les joueuses et joueurs de boccia de Montréal, que Mme Gailhard espère de plus en plus nombreux·se·s.


[1]Radio-Canada, 2024. « 11 millions de Canadiennes et Canadiens étaient au rendez-vous des jeux paralympiques ». https://presse.radio-canada.ca/corporatif/13411/11-millions-de-canadiennes-et-canadiens-etaient-au-rendez-vous-des-jeux-paralympiques-de-paris-2024-a-cbc-radio-canada/# (consulté le 25 octobre 2024)

Les banques alimentaires confrontées à l’explosion de la demande d’aide

Les banques alimentaires confrontées à l’explosion de la demande d’aide

Un million de demandes d’aide alimentaire sont comblées chaque mois par les organismes communautaires montréalais. Dans un nouveau rapport publié aujourd’hui, Moisson Montréal révèle des chiffres records sur l’insécurité alimentaire, traduisant la précarisation de la population. Dans ce contexte, les banques alimentaires deviennent la nouvelle épicerie d’un nombre grandissant de Montréalais.e.s.

« Venir ici faire l’épicerie, ça m’aide énormément ». Claude* est un usager régulier de l’épicerie solidaire MultiCaf située dans le quartier Côte-des-neiges. Pour un montant de 7$, il peut se procurer des fruits et légumes, de la viande et des produits laitiers. Originaire du Cameroun, Claude étudie à Polytechnique, tandis que sa femme occupe un emploi. Malgré des revenus réguliers, le couple ne parvient pas à subvenir entièrement à ses besoins alimentaires et à ceux de ses deux jeunes enfants.

Les organismes communautaires montréalais comblent chaque mois près d’un million de demandes d’aide alimentaire. À travers des épiceries solidaires ou des distributions de paniers, ils permettent à une population grandissante de se nourrir. La demande connaît aujourd’hui des sommets records, en augmentation de 76% depuis la pandémie. Cette situation « alarmante » est révélée par Moisson Montréal dans son Bilan-Faim 2024[i], qui compile les données de près de 300 organismes de soutien alimentaire.

Sur le terrain, l’augmentation de la demande est flagrante. « C’est le jour et la nuit », relate Jean-Sébastien Patrice, directeur général de MultiCaf. Avant la pandémie, l’organisme situé à Côte-des-neiges aidait 1200 personnes par mois. Aujourd’hui, c’est plus de 10 000 personnes vulnérables qui s’alimentent au travers de ses services. Même son de cloche du côté du Plateau-Mont-Royal. À la banque alimentaire Vertical, les files d’attente pour récupérer un panier de denrées se sont considérablement allongées. D’un seul jour de distribution, l’organisme est passé à trois, qui ne suffisent pas toujours à combler les besoins, selon le gestionnaire José Alberto Marroquin.

Des bénévoles préparent la distribution des paniers à la banque alimentaire Vertical - crédit Charline Caro

Des bénévoles préparent la distribution des paniers à la banque alimentaire Vertical – crédit Charline Caro

Coût de la vie

Depuis 2019, le nombre de bénéficiaires du dépannage alimentaire a plus que doublé[ii]. Le principal facteur de cette demande accrue serait le coût de la vie, de plus en plus difficile à assumer. « De nombreux ménages peinent à joindre les deux bouts et sont contraints de se tourner vers les banques alimentaires de quartier », peut-on lire dans le rapport de Moisson Montréal. À MultiCaf, les personnes usagères témoignent de cette pression financière. Claude nous confie qu’une fois payés le « loyer et la garderie des enfants, il ne reste plus grand-chose » pour faire l’épicerie. Même pression pour Salma*, qui bénéficie de l’aide sociale : « tu dois payer le loyer, le transport, l’électricité… et après seulement tu dois manger ».

Les budgets serrés n’ont toutefois plus leur place dans les épiceries commerciales. En un peu moins de trois ans, le prix d’un panier d’épicerie équilibré a augmenté de 28%[iii]. « C’est presque un luxe de faire une épicerie adéquate en 2024 », s’indigne Mr. Patrice. Le directeur de MultiCaf pointe du doigt des prix démesurés, en grande déconnexion avec la réalité économique d’une partie de la population. « Il n’y a pas de contrôle sur les prix des produits, c’est le Far West ».

Une diversification des profils

Celles et ceux qui ne peuvent plus assumer les coûts de l’épicerie se tournent ainsi vers les banques alimentaires, qui se démocratisent. « Auparavant, on desservait seulement un noyau dur de mille personnes très vulnérables, qui faisaient face à des troubles d’itinérance ou de santé mentale », se rappelle Mr. Patrice. Ces dernières années, les profils de bénéficiaires se sont grandement diversifiés, avec de plus en plus d’étudiant·e·s, de demandeur·se·s d’asile, et de familles, selon le Bilan-Faim 2024.

L’aide alimentaire s’adresse désormais à des personnes aux situations socio-économiques multiples. « Il y a des gens qui viennent ici et qui travaillent 40 heures par semaine », observe Mr. Marroquin. Le gestionnaire de l’organisme Vertical nous parle à titre d’exemple d’une famille résidant sur le Plateau-Mont-Royal, avec un « bon revenu », qui sollicite tout de même leur aide car « elle n’a plus les ressources pour acheter de la nourriture ». Selon le rapport de Moisson Montréal, une personne sur cinq qui bénéficie l’aide alimentaire occupe un emploi.

L’insécurité alimentaire demeure associée aux personnes très marginalisées, amenant parfois « un sentiment de honte à aller chercher de l’aide », selon Mr. Patrice. Même constat pour Mr. Marroquin : « je connais des personnes qui n’osent pas venir », craignant qu’on pense « qu’elles n’ont pas d’argent ». Pour normaliser la situation, MultiCaf a mis sur pied un dépannage alimentaire qui s’apparente à une épicerie commerciale. « Sélectionner ses produits, aller à la caisse, donner un petit montant », rend la situation plus acceptable selon le directeur. Les organismes cherchent également à créer des lieux d’échanges et de soutien. Les bénéficiaires rencontrés apprécient « l’ambiance » et les « gens sympas », selon les termes de Claude et Salma.

Une usagère à la caisse de l’épicerie solidaire de MultiCaf, située à Côte-des-neiges - crédit Charline Caro

Une usagère à la caisse de l’épicerie solidaire de MultiCaf, située à Côte-des-neiges – crédit Charline Caro

Une solution peu durable

Pour les bénéficiaires, les banques alimentaires ne sont toutefois pas une solution d’alimentation viable sur le long-terme. La contrainte de temps et de déplacement est importante, les bénéficiaires devant parfois se rendre dans plusieurs organismes de la métropole pour se nourrir convenablement. Il y a ensuite une contrainte de consommation, le choix des denrées reste limité et les bénéficiaires ne peuvent pas toujours manger selon leurs préférences alimentaires culturelle. « Les repas d’où je suis originaire me manquent énormément », nous confie Claude, qui irait dans des épiceries africaines s’il en avait les moyens.

Du côté des organismes, il n’est pas non plus envisageable de subvenir durablement au million de demandes d’aide mensuelles. « Présentement, c’est invivable pour des ressources comme la nôtre parce que c’est beaucoup trop gros », alerte le directeur de MultiCaf. Selon lui, les organismes communautaires sont tout autant en « mode survie » que leur clientèle. Durant l’exercice 2023-2024, 11 organismes de soutien alimentaire ont dû fermer leurs portes devant les « défis accrus » apportés par l’explosion de la demande, selon Moisson Montréal[iv]. Parmi les organismes toujours sur pied, un sur trois doit refuser des personnes en raison d’un manque de denrées ou de ressources[v].

Les solutions durables se trouvent au-delà de l’aide alimentaire, qui « n’est que la pointe de l’iceberg », rappelle Mr. Patrice. « Ce n’est pas parce qu’une personne a faim et qu’on lui donne à manger que le problème est réglé ». Les organismes communautaires dispensent en effet une aide d’urgence qui ne peut enrayer profondément les facteurs de la précarisation. L’insécurité alimentaire est davantage un problème structurel, causé notamment par l’inflation, la crise du logement, le marché de l’emploi, ou la crise écologique. Si elles se veulent durables, les solutions doivent s’attaquer aux causes de la pauvreté. Moisson Montréal et ses organismes partenaires réclament ainsi l’augmentation du salaire minimum, du nombre de logements abordables, et du soutien aux nouveaux arrivants.

En attendant, Claude espère pouvoir bientôt « décrocher une job intéressante », qui lui  permettra de subvenir aux besoins de sa famille et de quitter MultiCaf. « Lambiance va me manquer c’est sûr, mais je céderais à ma place à d’autres personnes qui en ont besoin. Parce que je sais qu’il y en a beaucoup ».

*Les prénoms ont été changés pour conserver l’anonymat des personnes fréquentant les banques alimentaires, d’après leurs souhaits.


[i] Moisson Montréal, 2024. « Bilan-Faim 2024 »

[ii] Moisson Montréal, 2024. « Bilan-Faim 2024 »

[iii] Alima, 2024. « Rapport 2023-2024 sur le coût du Panier à provisions nutritif et économique de Montréal ». https://centrealima.ca/media/p1lptjld/ppne_rapportsynthese_2024.pdf

[iv] Moisson Montréal, 2024. « Rapport annuel 2023-2024 ». https://www.moissonmontreal.org/wp-content/uploads/2024/06/RAPPORT_ANNUEL_2023-2024.pdf

[v] Moisson Montréal, 2024. « Bilan-Faim 2024 »