Les déchets au cœur d’un débat québécois

Les déchets au cœur d’un débat québécois

Le milieu de la gestion des déchets est pris dans un débat enflammé depuis des années. Le gouvernement, les municipalités, les organismes environnementaux et les entreprises se renvoient la balle dans une mêlée incessante. Récemment mandaté comme arbitre impartial, le Bureau d’audiences publiques en environnement (BAPE) tentera d’apaiser les tensions.

En 1997, le BAPE, publiait un rapport intitulé « Déchets d’hier, ressources de demain ». Près de 25 ans plus tard, ce même Bureau effectue un exercice similaire, celui d’analyser le milieu des déchets au Québec. Les enjeux ne sont toutefois pas les mêmes : les sites d’enfouissements sont aujourd’hui bien moins nombreux et bien plus grands, alors que le triage de résidus à la maison se veut plus complexe.

Tout récemment, des agrandissements de différents lieux d’enfouissements techniques (LET) ont largement fait parler d’eux dans les médias. On n’a qu’à penser au site Valoris à Bury, à celui de Lachenaie à Terrebonne, ou encore au site Waste Management à Drummondville. Voyant ces phénomènes se multiplier, le ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques a mandaté le BAPE, le 16 décembre 2020, de créer une commission d’enquête afin de tenir des audiences publiques sur le milieu des résidus ultimes. Au fil de nombreux mois, la commission présidée par M. Joseph Zayed a reçu près de 260 mémoires de citoyen‧ne‧s et d’organismes, et a tenu près de 32 audiences publiques et séances de consultation[i].

La régionalisation pour éviter les mégacentres

Alors que, durant les années 1960, le Québec renfermait des « milliers » de centres d’enfouissement[ii], la province en possède désormais 39[iii]. Depuis la publication du dernier rapport du BAPE à ce sujet en 1997, le nombre de ses lieux d’enfouissement techniques a, quant à lui, diminué de près de 40 %. Résultat : les déchets sont traités dans des mégasites d’enfouissement dans quelques villes du Québec.

« Les mégasites en 2020, c’est plus difficile de dire qu’ils ont leur raison d’exister », mentionne Ingrid Dubuc, directrice du Bureau de l’environnement de la ville de Sherbrooke. Karel Ménard, directeur général du Front commun québécois pour une gestion écologique des déchets (FCQGED), abonde dans le même sens, rappelant même que dernièrement « aucun projet d’élargissement de sites d’enfouissement technique n’a été refusé par le gouvernement ». Les « mégasites », tels que celui de Sainte-Sophie, qui reçoit près de 17 % des matières résiduelles du Québec, ou encore celui de Lachenaie, le plus grand au Québec, qui reçoit environ 40 % de tous les déchets des Montréalais·es, continuent de s’agrandir. Face à cela, le mécontentement des villes et de leurs habitant‧e‧s commence à se faire sentir.

Pour les municipalités, des enjeux d’acceptabilité sociale semblent se faire entendre. Le maire par intérim de Drummondville, Yves Grondin, résumait la situation dans un point de presse qu’il a livré le 27 août 2020, à la suite de la décision gouvernementale forçant la ville à autoriser l’agrandissement du site Waste Management à Saint-Nicéphore : « On semble faire la sourde oreille, ignorer totalement la population et favoriser une entreprise privée étrangère. Drummondville est la capitale du développement, pas de l’enfouissement des ordures[iv]. » Considérant que les mégacentres, comme celui de Drummondville, reçoivent des déchets provenant de villes parfois à des centaines de kilomètres, dont Montréal, des élu·e·s s’inquiètent de devenir la « poubelle » du Québec[v].

Au-delà de cela, c’est aussi le transport des matières qui est critiqué. Avoir un plus petit nombre de sites implique que les déchets des villes doivent parcourir des dizaines de kilomètres avant d’être traités.

« Au niveau du transport des matières résiduelles, on peut facilement trouver aberrant de voir se promener sur les routes du Québec nos matières résiduelles sur de longues distances avec comme objectif d’être enfouis. Il y a comme une incohérence », détaille Ingrid Dubuc.

Plusieurs organismes environnementaux demandent donc une solution plus écologique, humaine et économique à ce qui se fait actuellement. Pour eux, les centres de tri devraient être plus petits et gérés régionalement. Les matières résiduelles gérées dans des petits sites auraient donc beaucoup moins de route à faire avant d’atteindre leur destination. « On a écrit un mémoire de 120 pages là-dessus », mentionne en riant Karel Ménard, « s’il y a une chose qu’on demande au gouvernement, c’est de gérer les [sites d’enfouissement technique] au niveau régional. »

Ingrid Dubuc le voit également comme une opportunité de faire prospérer les régions : « La proximité du traitement des matières résiduelles permet aussi de créer des conditions favorables pour développer une économie circulaire. » Elle cite comme exemple un site de dépôt volontaire du verre mis en place par le conseil municipal de Sherbrooke, un projet qui n’a toutefois pas de perspective régionale puisque le verre est envoyé et transformé à Saint-Jean-sur-Richelieu. Une gestion, mais aussi un contrôle plus local des matières, tant résiduelles qu’industrielles, permettrait donc de réinvestir les résidus des régions dans ces mêmes régions, d’où le concept de l’économie circulaire. « En ayant le contrôle sur notre matière, on peut développer l’économie [régionale] et cibler les endroits où elle va se retrouver », ajoute-t-elle.

La question technologique

Dans sa lettre-mandat au BAPE, le gouvernement mentionne vouloir recevoir de la commission responsable du projet une présentation des « technologies et mécanismes innovants, notamment ceux utilisés ailleurs dans le monde et dont le Québec pourrait s’inspirer pour récupérer des sources d’énergie ou des matières[vi] ». Un exemple de l’utilisation de cette technologie dans la gestion des matières résiduelles est employé dans la MRC de la Beauce. On y développe une technologie qui permettrait de retirer le compost à même les sacs à ordure, sans nécessiter le tri grâce au « bac brun »[vii]. Pourtant, le sujet de la technologie est loin de faire l’unanimité parmi les intervenant‧e‧s des audiences publiques.

Pour M. Ménard, la technologie n’est pas nécessairement la voie à suivre, notamment puisque les techniques de tri à même le parc de déchets n’ont jamais prouvé créer un produit de qualité. Ces préoccupations, Ingrid Dubuc, de la Ville de Sherbrooke, les trouve « tout à fait légitimes », mais seulement dans l’optique où « [la technologie] était une fin en soi ». Pour elle, la solution se situe au niveau du parc éco-industriel Valoris, une entreprise dont la ville de Sherbrooke et la MRC du Haut-Saint-François sont copropriétaires[viii]. Celle-ci mise sur une « ligne de tri mécano biologique afin d’extraire la matière organique » qui, comme l’illustre Mme Dubuc, « se veut une solution complémentaire au tri à la source » comme les fameux bacs bruns, bleus et verts. Avec une méthode comme le présente Valoris, les tris se font à deux niveaux : chez les citoyen·ne·s, mais également sur la ligne de triage avec des procédés qui tentent de séparer la matière organique compostable, et le reste envoyé à l’enfouissement.

Karel Ménard, ayant suivi avec attention les mémoires et interventions des audiences publiques, aborde le sujet de manière légèrement pessimiste : « Les consultations publiques ont très peu parlé de technologie, affirme-t-il, alors on sait que le rapport n’en parlera pas. » Celui-ci se permet de rappeler que « le BAPE ne peut rien inventer », ces derniers devant plutôt s’inspirer des consultations publiques.

Cela étant dit, Karine Lavoie conseillère en communications pour le BAPE, rappelle tout de même qu’il s’agit « d’une commission d’enquête » et que les commissaires peuvent faire leurs propres recherches à ce sujet. Dans le cas où « la commission estime qu’il lui manque des informations, elle en [fera simplement] part au gouvernement ». Les constats de la commission en rapport à l’usage de la technologie restent donc flous et pourront être analysés plus en détail après la publication du rapport.

L’éducation et la règlementation : pour travailler main dans la main avec les villes

Qualifiant la ville de « gouvernement de proximité », Ingrid Dubuc de la ville de Sherbrooke cherche à ce que le gouvernement règlemente les matières qui touchent des thèmes plus larges, tout en laissant un plus grand contrôle aux villes en ce qui concerne les enjeux locaux.

« On n’a pas tous les cercles d’influence au niveau règlementaire. On peut règlementer sur notre territoire certains aspects, mais par exemple les objets à usage unique peuvent être règlementés au plan provincial et fédéral » explique la directrice du Bureau de l’environnement de la ville de Sherbrooke.

Celle-ci considère que la gestion des matières résiduelles est un enjeu à la fois local, notamment par la gestion des collectes, et national, telles les questions de l’usage du plastique ou encore de l’obsolescence programmée. Elle réclame donc un travail de règlementation plus collaboratif, qui inclut les municipalités dans la prise de décision. De même pour les travaux d’éducation citoyenne, qui touchent à la fois les municipalités, celles-ci étant plus aptes à parler et connaitre leurs citoyen‧ne‧s, mais également le gouvernement. De grandes campagnes de publicité pourraient notamment être instaurées par des instances comme Recyc-Québec.

« Pas assez ambitieux », ou comment est perçu le mandat du BAPE

Benoit Charette, ministre de l’Environnement, a confié pour mission au BAPE de « dresser le portrait actuel de l’élimination des déchets ultimes et de la capacité d’élimination anticipée pour les 20 prochaines années[ix] ». Le 15 juillet 2021, près de six mois après le début des procédures, le BAPE a conclu ses activités participatives avec la fin de l’étape de l’enquête citoyenne, ce sondage servant notamment « à juger de l’effort prêt à être consenti » par les membres de la société, tel que le détaille Karine Lavoie.

Karel Ménard juge toutefois ce mandat « pas assez ambitieux ». Pour lui, un problème de cette ampleur mérite un mandat avec un peu plus d’envergure. De ce fait, de limiter le rôle de la commission à un « état des lieux » semble déranger le directeur du Front commun. Il va même jusqu’à dire qu’il « n’est [même] pas dans le mandat du BAPE » de jouer ce rôle.

Dans le passé, certains rapports du BAPE ont mené à des prises de position claires et tranchées, notamment sur le cas de l’usine de liquéfaction de gaz naturel GNL Québec, pour lequel la « somme des risques afférents au projet dépasse celle de ses avantages[x] ». Cependant, comme l’explique Karel Ménard, dans le cas du dossier sur l’état des lieux et la gestion des résidus ultimes, il n’y aura pas de recommandations claires de la commission comme ça a pu être le cas dans le passé. Dans le cas du mandat de la commission « Déchets d’hier, ressources de demain » de 1997, le ministre de l’Environnement de l’époque, Jacques Brassard, mentionnait clairement s’attendre à recevoir « des recommandations »[xi]. En réponse à cette demande, la commission lui en a fourni 69. Or, dans le mandat de 2020 sur les résidus ultimes, M. Charette précise plutôt vouloir des « constatations », une différence terminologique qui change l’allure d’un rapport final.

Karine Lavoie du BAPE juge toutefois que ces consultations publiques sont importantes, notamment puisqu’elles sont « réclamées par certains groupes environnementaux depuis plusieurs années ». De plus, elle spécifie « qu’il y a plusieurs lieux d’enfouissement techniques qui arrivent à leur dernière phase d’agrandissement ». Parmi ces sites, on peut penser au LET de Lachenaie sur le territoire de Terrebonne, mais également celui de Sainte-Sophie.

Un rapport fortement attendu

Malgré certaines critiques douces-amères, le rapport du BAPE, prévu pour publication le 6 janvier 2022, est attendu avec impatience par les différents acteurs et actrices du milieu. À ce niveau, des organismes comme le Front commun québécois pour une gestion écologique des déchets se donnent comme rôle d’exercer des pressions populaires à la suite de la publication du rapport afin que le gouvernement exerce des changements concrets dans le milieu. « On doit s’assurer que le rapport ne soit pas tabletté par le ministère » explique Karel Ménard. Selon ce dernier, les décisions passées du BAPE, ainsi que les résultats dans le domaine de la gestion des matières résiduelles prouvent la nature très « politique » de ces consultations publiques. En d’autres termes, avec une pression populaire véhiculée par les organismes environnementaux comme le FCQGED, le ministre aura un plus grand incitatif à aller de l’avant avec des réformes, contrairement à si ce rapport est mis de côté et oublié. M. Ménard espère donc que les constats émis par la commission seront pris de manière constructive par le ministère pour voir apparaître de vrais changements.  


Crédit photo : flickr/David

Révision linguistique: Any-Pier Dionne

Révision de fond: Marine Caleb 

[i] Bureau d’audiences publiques en environnement, « Documentation du dossier », 2021, https://www.bape.gouv.qc.ca/fr/dossiers/etat-lieux-et-gestion-residus-ultimes/documentation/

[ii] Radio-Canada, « Le BAPE soumet son rapport sur Valoris », Radio-Canada ICI Estrie, 1 juillet 2021. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1805848/site-enfouissement-dechets-environnement-estrie

[iii] Recyc-Québec, Bilan 2018 de la gestion des matières résiduelles au Québec, Nombre de lieux d’élimination au Québec (Tableau 1.1; Consulté le 21 juillet 2021). https://www.recyc-quebec.gouv.qc.ca/sites/default/files/documents/bilan-gmr-2018-complet.pdf

[iv] Nouvelles Vingt 55, « Point de presse M Yves Grondin Maire de Drummondville Waste Management », YouTube, 9:38, 31 août 2020. https://www.youtube.com/watch?v=m9s2SXIejlY.

[v] Cynthia Martel, « Québec veut forcer Drummondville à demeurer la « poubelle du Québec » », L’Express, 31 août 2021. https://www.journalexpress.ca/2020/08/31/quebec-veut-forcer-drummondville-a-demeurer-la-poubelle-du-quebec/

[vi] Benoit Charrette, Op. Cit.

[vii] Isabelle Porter, « Faire du compost à même les ordures », Le Devoir, 30 juin 2021. https://www.ledevoir.com/societe/environnement/614805/environnement-faire-du-compost-a-meme-les-ordures

[viii] Valoris, « Historique », 2021, http://www.valoris-estrie.com/historique/

[ix] Benoit Charette, Lettre mandat d’audience publique, Québec : Ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques, 2021, https://voute.bape.gouv.qc.ca/dl/?id=00000033150.

[x] Bureau d’audiences publiques en environnement : Projet de construction d’un complexe de liquéfaction de gaz naturel à Saguenay, Bureau d’audiences publiques en environnement, rapport 358, 2021, p. 320. https://voute.bape.gouv.qc.ca/dl?id=00000241203

[xi] Déchets d’hier, Ressources de demain : Le rapport d’enquête et d’audience publique, Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE), 1997. https://archives.bape.gouv.qc.ca/sections/rapports/publications/bape115.pdf

L’arbre : outil inespéré des villes face aux changements climatiques

L’arbre : outil inespéré des villes face aux changements climatiques

Alors que des vagues de chaleur touchent sévèrement des habitant‧e‧s de l’Ouest canadien et étatsunien, les villes du monde entier effectuent un exercice d’introspection sur leur rôle dans la lutte au réchauffement climatique. Un moyen naturel, pouvant être pris pour acquis, semble prendre la défense de cette chaleur insoutenable : l’arbre.

Le bilan humain causé par les vagues de chaleur au Québec entre 2015 et 2020 grimpe à 166 décès, un constat illustré par une enquête choquante publiée le 10 juillet 2021 par le Journal de Montréal[i]. Parmi ceux-ci, ce serait près de la moitié (52%) qui avaient des conditions de santé les mettant à risque, notamment des troubles mentaux, des maladies cardiaques ou pulmonaires, et des dépendances à des substances psychotropes. Pourtant, c’est la vague de chaleur de 2018 qui a causé le plus de décès, soit 125 personnes. Ces conséquences humaines sont visibles partout dans le monde : Entre 2000 et 2018, le journal médical Lancet déclarait que les mortalités des personnes de plus de 65 ans liées aux chaleurs extrêmes avaient atteint un total de 296 000 dans le monde, soit une augmentation de 54% par rapport aux années précédentes[ii]. Mélanie Beaudoin,  conseillère scientifique et coordonnatrice de l’équipe en changements climatiques à l’Institut national de la santé publique du Québec (INSPQ) y voit aussi un danger dans le futur : « On pourrait facilement dire que les journées de très forte chaleur, donc de plus de 30ºC, pour Montréal, soient 4 fois le nombre qu’on a actuellement ». Ces chiffres, basés sur une étude de l’organisme Ouranos, confirment bel et bien que les journées de plus de 30ºC à Montréal passeront de 10,4 aujourd’hui à 41,9 en 2041, et ce, considérant une augmentation des émissions globales coordonnées à la hausse de la population. [iii].

Le rôle des villes

Voyant ces situations alarmantes se reproduire plus fréquemment, les villes du monde entier commencent à réfléchir à leur propre impact sur le réchauffement climatique, mais également aux manières de s’adapter à ses augmentations de température. Montréal, quant à elle, mise sur le Plan climat 2020-2030, une initiative qui comporte, entre autres, l’objectif de planter 500 000 arbres sur le territoire montréalais d’ici 2030[iv].

Laurence Lavigne Lalonde, élue dans Mercier-Hochelaga-Maisonneuve et responsable au comité exécutif de la transition écologique, de l’agriculture urbaine et de l’Espace pour la Vie, précise que « cet objectif-là, de 500 000 arbres, on ne l’a pas mis pour répondre à [la réduction directe de CO2 qu’offre les arbres], […] mais plutôt comme un objectif d’adaptation aux changements climatiques » notamment puisque « même si on réduit nos émissions de GES, les changements sont déjà là ». Les canicules qui deviennent de plus en plus fréquentes, ou encore les inondations dans plusieurs régions du Québec en sont des exemples concrets.

L’adaptation avant la lutte

Comme le mentionne Mme Lavigne Lalonde, la plantation d’arbres se veut avant tout un moyen de s’adapter aux conséquences des changements climatiques.

Parmi ces conséquences importantes, on trouve le phénomène des ilots de chaleur, soit « la différence de température entre un milieu urbain et un milieu rural », voire même entre deux milieux urbains à proximité, tel que l’explique Nilson Zepeda, coordonnateur de la campagne ILEAU au Conseil général de l’environnement de Montréal. « Les différences de température entre un ilot de chaleur et un ilot de fraicheur peuvent aller entre 7 à 10 degrés. C’est quand même considérable » ajoute-t-il. La campagne ILEAU, ou Interventions Locales en Environnement et Aménagement Urbain, cherche avant tout à la réduction des ilots de chaleur dans une perspective d’adaptation aux changements climatiques.

Mélanie Beaudoin de l’INSPQ perçoit également les ilots de chaleur comme un problème important de santé publique, entre autres puisque « la majeure partie des décès qu’on peut constater lors de périodes de canicules, ou hospitalisations, ce sont des gens qui habitent dans des ilots de chaleur, donc des endroits où la végétation est complètement inexistante ». Elle réitère du même coup l’importance de l’arbre dans la lutte à ses ilots, celle-ci auto-citant une phrase qu’elle aime bien répéter : « Les arbres qu’on plante maintenant, ça va être les climatiseurs de demain ».

L’arbre en ville : à quoi ça sert au fond?

En réponse à la question « à quoi ça sert l’arbre en milieu urbain », Nilson Zepeda, grand passionné de la plantation urbaine, s’est vu donner la tâche difficile de résumer son champ d’expertise en quelques minutes. « Ça permet d’améliorer la résilience urbaine face aux changements climatiques parce que ça crée une canopée qui protège le territoire contre les effets d’une chaleur qui est très intense » explique-t-il. Plus globalement, « les arbres, ça permet d’améliorer plusieurs bilans : la pollution atmosphérique, la qualité de l’air, le bruit, le bilan de lutte contre les ilots de chaleur en soit, capturer le carbone ».  Ces affirmations sont d’ailleurs corrélées avec des résultats de plusieurs études sur le sujet. Entre autres, la revue Environnemental Pollution prédisait qu’en date de 2010, la présence d’arbres aux États-Unis avait retiré près de 17,4 millions de tonnes de matières polluantes, permettant de sauver près 6,8 milliards $US en dépenses de santé publique[v]. Il en va de même pour une étude du département de l’Énergie étatsunien, qui concluait que la présence d’arbres en milieu urbain pouvait couper approximativement 50% du bruit ambiant à l’oreille humaine[vi].

Kathleen Dumont, architecte paysagiste et chargée de projets à la Soverdi, organisme dédié à la plantation d’arbres en milieu urbain, explique quant à elle l’avantage d’une canopée imposante : « L’arbre va créer un couvert, donc ça va faire en sorte que le rayon du soleil ne va pas se rendre à l’asphalte. L’asphalte va capter l’énergie du soleil, et va le rediffuser durant toute la nuit. Ça ne crée pas de temps de répit et de repos pour la fraicheur. »

Les organismes ILEAU et Soverdi travaillent également à éviter la minéralisation des villes, ces espaces asphaltés et sans végétation qui deviennent de véritables pièges à chaleur. Parmi ces zones, plusieurs stationnements, et même des cours d’école.

« La température naturelle de la végétation, ça permet d’atténuer l’effet de la chaleur sur les gens, mentionne Nilson Zepeda. Si vous passez d’une rue fortement minéralisée à une rue plus verte, avec beaucoup d’arbres, on voit immédiatement l’effet, non seulement au niveau de la température, mais aussi au niveau de la fraicheur et de l’humidité. »

Pourtant, bien au-delà des avantages sur la réduction des chaleurs par la canopée urbaine, les arbres possèdent des bénéfices qui vont bien au-delà des changements climatiques : diminution du bruit, augmentation des valeurs immobilières, réduction des couts en climatisation, des conditions de marche favorables, la création d’un sentiment de sécurité et même un abaissement des taux de criminalité, tel que l’explique Nilson Zepeda. Dans cette longue liste d’effets bénéfiques, M. Zepeda rappelle également que les arbres et végétaux près des berges créent une « éponge » et réduisent les effets des inondations.

Une collaboration étroite entre municipalités et organismes

« Ah c’est génial ! », « absolument ! » répondent en cœur Jessyca Farrugia, responsable des communications à la Soverdi et Kathleen Dumont, en réponse à la question concernant leur appréciation des liens entre la ville de Montréal et les organismes de verdissement comme la leur. Un partenariat qu’ils qualifient même « d’unique ».

Afin d’arriver à leurs objectifs, tels les 300 000 arbres pour 2025 dans le cadre de leur Plan d’Action 2012-2021 (la date butoir ayant été repoussé), en plus des 500 000 arbres du Plan Climat 2020-2030 tel que susmentionné, la Ville de Montréal utilise un plan de plantation en deux volets. En premier lieu, la ville, ayant contrôle sur ses espaces publics, tels les rues et les parcs, plantera la moitié de l’effectif arboricole à ces endroits. En deuxième lieu, elle accorde des subventions, à hauteur de 2,9 millions $, à des organismes par le biais de l’Alliance Forêt Urbaine, un regroupement de 50 organismes sous la supervision de la Soverdi[vii].  « C’est unique comme façon de travailler. [La ville] octroie un budget en fonction du nombre d’arbres qui vont être plantés et nous laisse complètement libres d’utiliser ce budget » expliquent les deux membres de la Soverdi, « c’est gagnant-gagnant! ». Ceux-ci sont donc responsables des plantations en milieu privé, industriel et institutionnel, zones où la ville n’a pas préséance. « On a discuté en Belgique, en France, on a aussi discuté avec la ville de Québec. Il y a plusieurs endroits qui ont été assez surpris de savoir comment fonctionne cette alliance » mentionnent Kathleen Dumont et Jessyca Farrugia.

La canopée, une histoire de classes sociales

« Dans les quartiers plus vulnérables au niveau socioéconomique, malheureusement, on constate que c’est des endroits où, au fil du temps, il y a moins d’investissements en termes d’infrastructure », explique la conseillère municipale Laurence Lavigne Lalonde, « mais aussi des endroits où il y a moins de canopée ». Celle-ci réitère donc l’intérêt de la ville à faire une transition à fois climatique et socioécologique.

Mélanie Beaudoin n’y voit rien d’autre qu’une « inégalité sociale de santé ».

« Ce sont des gens qui ont généralement plus d’ennuis de santé, donc les populations qui sont les plus vulnérables à la chaleur, ce sont les personnes les plus âgées, ce sont les personnes qui ont déjà des problèmes de maladies chroniques. La chaleur va venir exacerber les symptômes qu’ils ont en temps de canicule. »

Selon M. Zepeda, « la majorité des quartiers défavorisés à Montréal, quand on pense aux terrains qui sont disponibles pour les logements sociaux, se situent proche des grands ilots de chaleur. » À ça vient se rajouter l’éco-embourgeoisement, phénomène qui amène les populations plus démunies à se déplacer vers des quartiers plus minéralisés en raison de la hausse des valeurs immobilières des quartiers nouvellement végétalisés[viii]. Quoique peu étudié encore, ceci pourrait devenir un enjeu social important dans les années à venir.

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Bien que la plantation d’arbres en milieu urbain ait été prouvée efficace dans la lutte aux changements climatiques et ne comporte que très peu d’insatisfaction au sein de la population, Nilson Zepeda signale toutefois qu’il ne faut pas oublier les autres moyens de s’adapter aux changements climatiques dans les villes : « tout est absolument relié », faisant référence aux autres projets d’urbanisme comme les ruelles vertes et les toits végétalisés. En d’autres termes, « tout projet du 21e siècle doit comporter une vision architecturale qui tient compte de la résilience climatique ».


Crédit photo : flickr/napafloma-photographe

[i] Annabelle Blais, Charles Mathieu, Nicolas Lachance et Élizabeth Ménard, « La chaleur a coûté la vie à des dizaines de Québécois », Le Journal de Montréal, 10 juillet 2021. https://www.journaldemontreal.com/2021/07/10/la-chaleur-a-coute-la-vie-a-des-dizaines-de-quebecois.

[ii] The Lancet Countdown, « The 2020 Report », 2020,  https://www.lancetcountdown.org/2020-report/.

[iii] Ouranos, Province du Québec : Nombre annuel de jours > 30 °C (jours) (2041-2070) (consulté le 16 juillet 2021).

https://www.ouranos.ca/portraits-climatiques/#/regions/0

[iv] Ville de Montréal, Plan Climat 2020-2030, Montréal : Ville de Montréal, service de l’environnement, 2020,

https://res.cloudinary.com/villemontreal/image/upload/v1607536657/portail/ktpxrxvj5qxggayecchd.pdf

[v] David J. Nowak et al, « Tree and forest effects on air quality and human health in the United States », Environmental Pollution, vol. 193, Octobre 2014: 119-129. doi.org/10.1016/j.envpol.2014.05.028

[vi] Forest Research, Noise abatement, Royaume-Uni : Forest Research, 2021, https://www.forestresearch.gov.uk/tools-and-resources/fthr/urban-regeneration-and-greenspace-partnership/greenspace-in-practice/benefits-of-greenspace/noise-abatement/

[vii] Ville de Montréal, «  Plan climat 2020-2030 : Montréal amorce la plantation de 500 000 arbres », 7 juin 2021,

https://montreal.ca/actualites/plan-climat-2020-2030-montreal-amorce-la-plantation-de-500-000-arbres-14848.

[viii] Guillaume Béliveau-Côté, « L’éco-gentrification », 3 avril 2018, http://www.vrm.ca/leco-gentrification/.

S’autodéterminer : esquisse sur les premiers pas du Grand dialogue régional pour la transition socioécologique au Saguenay–Lac-Saint-Jean

S’autodéterminer : esquisse sur les premiers pas du Grand dialogue régional pour la transition socioécologique au Saguenay–Lac-Saint-Jean

Le 1er octobre 2020, 12 citoyen·ne·s ont donné le coup d’envoi virtuel du Grand dialogue régional pour la transition socioécologique au Saguenay–Lac-Saint-Jean (Grand dialogue dans le reste du texte). Le projet se présente comme une initiative citoyenne de transformation et d’autodétermination en vue de produire une feuille de route régionale pour la transition socioécologique sur un horizon de 10 ans. La démarche repose sur une ligne directrice clé : mobiliser et mailler toutes les personnes intéressées à coconstruire une vision pour la transition du nord du lac Saint-Jean jusqu’à Petit-Saguenay. La volonté est donc d’animer un dialogue territorial pour identifier les défis, les forces et les aspirations, afin de planifier et d’accélérer collectivement la transition de cette vaste région[1].

En somme, c’est une expérimentation de la transition sociale et écologique unique et une proposition audacieuse, mais aussi risquée. De quelle transition et de quelle démocratie parle-t-on? Quelle est la structure de gouvernance du Grand dialogue? Et concrètement, de quoi s’agit-il? C’est à ces différentes questions que nous répondrons à travers un récit descriptif de ce qu’est le Grand dialogue, qui en est à ses balbutiements. Ce récit est une esquisse de ce qu’il aspire à être, tant dans sa fragilité que dans ce qu’il a de profondément inédit et révolutionnaire. 

Une transition transformatrice pour un changement d’échelle

Le Grand dialogue s’insère dans le débat plus large sur la transition socioécologique, débat somme toute éclaté au sein duquel plusieurs conceptions de la transition s’opposent et se complètent. Pour certain·e·s, la transition se résume à la réduction des émissions de gaz à effet de serre[2]. Elle est alors restreinte au remplacement des énergies fossiles par les énergies renouvelables pour assurer la continuité des structures socioéconomiques existantes. On parle alors d’une approche du statu quo ou aussi d’approche par réformes managériales qui correspondent aux appels à une croissance verte ou à un capitalisme vert[3]. D’autres définitions remettent en question plus globalement les structures de gouvernance actuelles et proposent de s’interroger collectivement sur une transformation de l’ensemble de nos systèmes[4]. D’après ces visions, la réduction de la production, de la consommation et la relocalisation des activités économiques sont des objectifs essentiels, tout comme le sont aussi les questions d’inclusion sociale, de santé, de bien-être collectif et d’éducation. Les partisan∙e∙s de ces approches (dites, par exemple, transformatrices[5]) estiment que le modèle du développement capitaliste doit être fondamentalement remplacé parce que reposant, entre autres, sur l’exploitation et la marchandisation de l’humain, du travail et de la nature, ainsi que sur la propriété privée et la croissance infinie[6].

C’est vers cette dernière approche que le Grand dialogue tend en choisissant de considérer la transition comme une démarche globale, pilotée de manière collective et citoyenne. Ce renouveau démocratique est considéré comme le moteur d’une transformation en profondeur des systèmes économiques, politiques, éthiques et culturels pour mettre en place des modèles de développement qui prennent à la fois en compte les besoins humains et l’urgence écologique. Le bien-fondé du projet découle du fait que, malgré les évidences sur la gravité des enjeux auxquels l’humanité est confrontée, la société tarde à se réformer et à s’adapter de manière convaincante. L’implication citoyenne proactive est jugée comme plus que jamais nécessaire par les membres à l’origine du projet, car la majorité des décisions politiques prises actuellement dans la région tendent à reproduire, voire à accentuer les causes des problèmes. De plus, si la pandémie de COVID-19 a exacerbé les zones de vulnérabilité, elle a aussi révélé l’importance d’une économie de proximité, d’une capacité d’adaptation des groupes sociaux, du courage, de la solidarité, de l’entraide et de la résilience. Autant d’éléments indispensables à la mise en action de cette transition. En somme, c’est un mouvement transformateur issu de la base citoyenne que le Grand dialogue veut mettre en place. Il s’inspire en cela d’initiatives comme le Transition Network[7], implanté sur le plan municipal, mais s’inscrit pour sa part dans une approche régionale, ce qui en fait d’ailleurs une initiative unique en son genre.

La transition au Saguenay–Lac-Saint-Jean, une rupture politique

Le Saguenay–Lac-Saint-Jean est certes marqué par plusieurs initiatives allant dans le sens de la transition, notamment sur le plan alimentaire, mais aussi et surtout par une forte histoire de colonisation industrielle. En effet, le scénario qui prédomine depuis le début du XXe siècle est construit autour de grandes entreprises de première transformation de ressources naturelles, aux emplois bien payés et syndiqués. Pensons notamment à l’industrie du papier au XIXe siècle, à Rio Tinto, fleuron de l’aluminium qui dispose de plusieurs usines dans la région, à l’industrie minière ou à celle du bois. Depuis 2014, d’autres joueurs lorgnent la région, notamment GNL Québec, qui n’a de québécois que le nom, puisqu’il est financé par des promoteurs américains. L’entreprise projette de construire une usine de liquéfaction de gaz naturel à La Baie. En plus de l’usine, un port serait construit en vue du transport de ce gaz par méthaniers à travers le fjord du Saguenay, unique parc marin au pays. Bien que ces bases industrielles soient fragiles et non durables d’un point de vue écologique et social, elles représentent la logique de développement économique glorifiée par une majorité d’instances politiques dans la région. Cette vision du développement provoque un sérieux clivage sur le territoire. En effet, le projet GNL a induit un champ de bataille entre les « anti » et les « pro », opposant des visions différentes du développement régional. Pourtant, le projet GNL ne fait à l’évidence pas partie de la solution pour une transition socioécologique, puisqu’il fait partie des industries qui, tout en fragilisant l’économie de la région, colonisent le territoire en accaparant la terre, les eaux et la politique locale. D’ailleurs, l’expression « la pieuvre saguenéenne » est souvent utilisée pour désigner les collusions et les conflits d’intérêts nombreux entre les représentant∙e∙s politiques et les acteur∙rice∙s économiques. Afin de désamorcer cette dynamique de pouvoir, le Grand dialogue tente de sortir des clivages, et de n’être ni « contre » ni « pour » le projet, mais de proposer une troisième voie qui envisage une tout autre trajectoire.

Les 21 thèmes pour une transition socioécologique transformatrice

Pour servir de prémisse au dialogue, 21 thèmes de base sont suggérés par les membres fondateurs du Grand dialogue. Ce nombre, vingt et un, n’est pas le fruit du hasard et fait écho à l’Agenda 21[8], plan d’action en faveur du développement durable ratifié par 182 chefs d’État au Sommet de la Terre de Rio en 1992 (rappelons que le « 21 » dudit Agenda fait référence à notre siècle présent). Par ailleurs, vingt et un est aussi une répartie contemporaine et décoloniale à la Société des vingt-et-un qui, au XIXe siècle, s’est installée dans la région pour l’exploitation des ressources forestières et l’occupation du territoire.

Les 21 thèmes déploient la transition socioécologique sous un riche éventail d’enjeux englobants : l’alimentation, la santé collective, la nature, la mobilité, le travail, l’économie, la consommation, le vivre-ensemble. Une grande place est accordée à l’idée d’un apprentissage à toutes les étapes de la vie, aux relations interculturelles, intergénérationnelles, aux liens avec les Premières Nations, aux aspirations des jeunes comme des personnes aînées. Le concept de « territoire » est aussi abordé, tant dans sa manière d’être perçu, aménagé, pensé et administré, mais aussi en s’attardant aux « territoires imaginaires », c’est-à-dire aux récits fondateurs, aux mythes, au sacré et à la spiritualité. Les autres thèmes se concentrent sur la résilience, les arts et la culture, le pouvoir d’agir collectif, la posture d’ouverture et d’inclusion, l’éthique, les loisirs, les principes qui favorisent des débats constructifs, de même que le rapport de la région au reste du monde. 

« On pense qu’on a besoin de se parler, de se connaître, d’être surpris, de découvrir ce que les autres ont à raconter. On a besoin de débattre sereinement, besoin de rêver, besoin de rire aussi », affirme le professeur Olivier Riffon lors du lancement. Ces 21 thèmes promettent, sans conteste, des heures d’échanges fertiles qui seront par la suite précieusement colligés et analysés par une équipe de recherche. Il s’agit là d’un travail colossal qui permettra d’articuler la feuille de route essentielle au processus de transition.

Structure de gouvernance : autodétermination, reprise de pouvoir et recherche-action

La structure de gouvernance du Grand dialogue est liée à la manière dont il est financé. Pour l’instant, le Grand dialogue reçoit des fonds du programme de recherche Synergie du Centre interdisciplinaire de recherche en opérationnalisation du développement durable (CIRODD) et des fonds ou subventions de recherche provenant des professeur·e·s impliqué∙e∙s dans la démarche (notamment Sophie Del Fa et Olivier Riffon)[9]. Dernièrement, la démarche a reçu une subvention de 30 000 dollars par an sur trois ans de la Fondation Béati afin de disposer d’une ressource rémunérée pour réaliser la coordination du Grand dialogue. Par ailleurs, le Grand dialogue bénéficie du soutien de certaines organisations, notamment les organisations d’attache de certains membres du comité de démarrage (l’Université du Québec à Chicoutimi [UQAC], le Conseil régional de l’environnement et du développement durable et Eurêko! un organisme régional formé de professionnel·le·s engagé·e·s pour la restauration, la protection et la conservation des écosystèmes environnementaux[10]) qui agissent notamment comme fiduciaires des financements obtenus. Toutefois, il n’est pas prévu à court terme de faire du Grand dialogue une entité légalement constituée, tel un OBNL ou une coopérative.

La structure de gouvernance reflète donc cette volonté d’être et de demeurer un collectif citoyen. Sur le site Internet, cette structure est décrite comme étant décentralisée et suivant un processus de mobilisation organique qui va de la « germination » à la « forêt »[11]. Cette métaphore en cinq phases illustre la progression temporelle de la démarche et l’échelle d’action. De plus, elle témoigne d’une structure de gouvernance unique et audacieuse. La germination représente l’étincelle, l’émergence de l’idée, c’est le comité de démarrage, constitué des douze personnes, qui propose la démarche et en assure le lancement. Ensuite, l’étape cotylédon[12], qui vise à mobiliser les personnes les plus actives de la transition, en s’organisant à travers différents comités thématiques et organisés en cercles de travail, afin d’assurer le pilotage de la démarche. Vient ensuite l’étape des ramures, qui correspond aux quelques milliers de personnes engagées pour la transition, qui vont participer activement au dialogue et mobiliser leurs milieux. Les ramures se transformeront ensuite en feuillage, qui désigne la mobilisation générale de la population régionale afin qu’elle alimente le dialogue avec ses connaissances, ses idées, ses rêves. Enfin, le tout se termine en forêt c’est-à-dire le territoire sur lequel se déroule la scène et l’écosystème qui sera transformé[13].

Au moment d’écrire ces lignes, les énergies de mobilisation sont concentrées à rallier l’ensemble des personnes qui sont déjà engagées pour la transition socioécologique (le cotylédon). Ce rassemblement des forces vives déjà en place, influentes dans leur milieu (alimentaire, économique, politique, etc.), mais quelque peu dispersées sur cet immense territoire qu’est le Saguenay–Lac-Saint-Jean, permettra d’accroître la mobilisation. Les personnes interpellées pour participer plus activement au Grand dialogue ont été invitées à manifester leur intérêt en remplissant un formulaire d’intérêt sur le site Internet du Grand dialogue. Ces formulaires ont été colligés par les membres de germination. À ce jour, 120 personnes ont rempli le formulaire et 60 se sont réunies le 29 octobre 2020 dans le cadre d’un rassemblement virtuel. Cette rencontre durant laquelle les avancées du projet ont été annoncées a également permis d’orchestrer des discussions de groupe, lesquelles se sont déroulées dans la semaine du 2 au 7 novembre. Ces rencontres virtuelles de 1 h 30, à l’assistance maximale de 15 personnes, ont permis d’écouter les gens désireux de participer à l’initiative, de connaître plus spécifiquement les manières dont ils veulent s’engager, d’ajuster le plan initial en fonction des idées de chacun·e et surtout, de mettre en place les cercles de travail (voir schéma). Plus de 80 personnes y ont participé, donnant un nouveau souffle au mouvement.

En parallèle avec la structuration du cotylédon, des activités d’animation autonome ont été préparées et sont proposées à tou∙te∙s les citoyen·ne·s. Il est possible de les réaliser en famille, au travail, en collectif, avec des jeunes et des moins jeunes. Par exemple, l’activité nommée « le conseil de famille », dont les objectifs sont de discuter en famille des définitions, des besoins, des visions et des actions possibles sur un thème choisi, de découvrir les idées et les rêves des membres de la famille et de vivre un moment d’échange enrichissant. Le même genre d’activité peut être réalisé en milieu de travail avec l’animation « machine à café ».

En plus de la constitution du cotylédon et des activités proposées, un travail de recherche-action mené par des professeur·e·s, des enseignant·e·s, des chercheur·se·s et des étudiant·e·s de l’université est également mis en place. La recherche vise notamment à documenter les initiatives existantes et à les analyser. Un sondage qui a reçu plus de 500 réponses avait été envoyé en mars 2020 justement pour avoir le pouls des aspirations citoyennes. Outre les méthodes quantitatives, le volet recherche sera aussi alimenté par des méthodes qualitatives qui comprendront entrevues, observations et collecte de documents. Le tout ayant pour but ultime d’ancrer la future feuille de route à la fois dans la parole citoyenne (via les cercles de travail), mais aussi dans la recherche. Cela revient finalement à mettre en place une démarche de recherche-action unique et originale où chercheur·se·s et citoyen·ne·s travaillent de concert, s’alimentant constamment.

« Une démarche non partisane, une force de proposition »

Telle est la façon dont Véronique Fortin, membre de germination, élue municipale à Alma et chargée de projet au Centre de solidarité internationale du Saguenay–Lac-Saint-Jean, définit le Grand dialogue. Cette définition pose par ailleurs plusieurs questions tant en ce qui a trait à l’ancrage politique de la démarche qu’en ce qui concerne son rapport aux acteurs et actrices qui œuvrent déjà pour la transition. C’est dans la tension entre ces deux éléments que le Grand dialogue doit être analysé, puisqu’il se veut autant une initiative profondément politique qu’une force centrale de proposition non partisane. Cette posture non conventionnelle n’est pas sans générer plusieurs questionnements et suspicions des actrices et acteurs politiques de la région. Par exemple, un membre d’un tout nouveau parti politique au Saguenay se demande pourquoi justement le Grand dialogue ne se constitue pas comme parti politique, véhicule qu’il juge plus intéressant pour entrer tout de suite dans l’action. La réponse est évidente pour les membres du comité germination : le Grand dialogue n’est pas un parti parce qu’il s’agit avant tout d’une initiative citoyenne inclusive qui ne vise pas à prendre le pouvoir, mais à le réformer par la base. John Holloway[14] a d’ailleurs déjà défini les mouvements sociaux contemporains en ces termes, affirmant qu’il ne s’agit plus de luttes pour le pouvoir, mais de luttes contre le pouvoir. Avec sa volonté d’autodétermination, c’est bien de cela qu’il s’agit pour le Grand dialogue : donner aux citoyen·ne·s un canal grâce auquel elles et ils peuvent se rassembler pour agir et faire la transition. La feuille de route qui sera rédigée en vue des élections de novembre 2021 en témoigne : réalisée par et pour les citoyen∙ne∙s, elle visera à lutter contre une certaine vision du développement régional. Comme le précise Guillaume Maziade, enseignant au programme de technique du milieu naturel au Cégep de Saint-Félicien, lors d’une réunion sur les enjeux politiques :

Ce qui nous différencie des autres démarches de dialogue, c’est le changement d’échelle. On a fait plein d’initiatives sectorielles et individuelles. Mais maintenant on prend tout et on l’amène à un autre niveau. On sait que ça marche. On l’a testé au niveau de l’alimentation, de la mobilité, mais l’idée à présent, c’est de dire : on ne veut plus que ce soit une expérience. On veut que ça devienne une norme.

Conclusion

Le projet ambitieux qu’est le Grand dialogue régional pour la transition amènera, nous l’espérons, jusqu’à la constitution, l’émancipation et l’autodétermination de ce que Hardt et Negri nomment la multitude, désignant l’ensemble disparate d’individualités singulières qui travaille la société de l’intérieur afin de créer une société globale alternative[15]. Selon Hardt et Negri, « la multitude n’a jamais existé jusqu’à présent […], elle est toujours-déjà-là et jamais-encore ». Le Grand dialogue actualisera cette multitude qui ne demande qu’à être vue, entendue et à habiter le territoire de manière autonome. 

Expérimenter de l’intérieur la mise en place d’une initiative d’une telle ampleur est tantôt enivrant, tantôt déstabilisant, mais particulièrement unique et indescriptible tant ce projet ouvre des possibles et préfigure un futur différent. Évidemment, des enjeux sensibles demeurent, notamment sur des questions d’inclusion : comment rester ouvert∙e∙s et inclusif∙ve∙s en valorisant les aptitudes, considérations et intérêts de chacun∙e? Comment se nourrir des pensées divergentes, tisser des liens entre ces paroles afin de produire le dialogue? Finalement, cela revient à la question fondamentale de toute démocratie : comment faire avec la multitude et avec toutes les singularités qui la composent, et ce, en donnant aussi une voix à toutes et surtout à celles moins audibles, plus ténues, voire carrément silencieuses? Le Grand dialogue a donc deux objectifs principaux : changer d’échelle pour produire un nouveau paradigme et réenchanter le système politique actuel en valorisant la force du « nous ». Enfin, le discours général véhiculé dans les médias et sur les médias socionumériques contribue trop souvent à la polarisation des débats et, par conséquent, supprime le dialogue et nous enferme dans des « chambres d’échos » qui nous séparent les un∙e∙s des autres. Il n’y a plus d’espace pour jaser. Alors, recréons-le.


Crédit photo : flickr/Angélique Calmon

[1] Les deux autrices font partie du cercle de démarrage (germination) du Grand dialogue, la première en tant que professeure en communication à l’Université du Québec à Chicoutimi et la deuxième en tant qu’artiste, écoconseillère en formation et stagiaire pour la coordination du Grand dialogue.

[2] James McCarthy, « A Socioecological Fix to Capitalist Crisis and Climate Change? The Possibilities and Limits of Renewable Energy », Environment and Planning A: Economy and Space, 2015.

[3] Julia Posca et Bertrand Schepper, « Qu’est-ce que la transition juste? », Montréal: Institut de recherche et d’informations socioéconomiques, 22 octobre 2020.

[4] Yves-Marie Abraham, Guérir du mal de l’infini. Produire moins, partager plus, décider ensemble, Montréal : Écosociété, 2019; Alain Deneault, L’économie de la nature, Montréal : Lux, 2019.

[5] Posca et Schepper, op.cit.

[6] Ibid. : 17.

[7] Le réseau des villes en transition est un mouvement social qui rassemble des groupes animant dans leur commune une initiative de transition, c’est-à-dire un processus impliquant la communauté et visant à assurer la résilience de la ville face au double défi que représentent le pic pétrolier et le dérèglement climatique. Transition Networkhttps://transitionnetwork.org/.

[8] « Agenda 21 », Organisation des Nations unies : https://www.un.org/french/ga/special/sids/agenda21/.

[9] C’est d’ailleurs avec ces fonds qu’une stagiaire a été embauchée pendant l’été pour la coordination du lancement.

[10] Voir : https://eureko.ca/.

[11] Voir le schéma réalisé par LUM (figure 1).

[12] C’est l’étape à laquelle se trouve le Grand dialogue au moment de l’écriture de l’article.

[13] Cette description de la démarche est tirée du site Internet du Grand dialogue : « Qu’est-ce qu’on veut faire? », Le Grand dialogue, https://www.granddialogue-slsj.com/a-propos#quest-ce-quon-veut-faire.

[14] John Holloway, Changer Le Monde sans Prendre Le Pouvoir, Montréal : Lux Éditeur, 2007.

[15] Michael Hardt et Toni Negri, Multitude : guerre et démocratie à l’âge de l’empire, Paris : La Découverte, 2004.

Accès aux plans d’eau : La population québécoise est toujours insatisfaite

Accès aux plans d’eau : La population québécoise est toujours insatisfaite

Avec l’envolée des températures en période estivale, un débat semble revenir chaque année sur la table. Que ce soit en milieu rural ou en région métropolitaine, la population québécoise se plaint de ne pas avoir assez d’accès aux rives du fleuve Saint-Laurent, aux rivières et aux lacs : un paradoxe lorsque l’on prend en compte le nombre gigantesque de plans d’eau à l’échelle de la province, soit plus de trois millions. Malgré les revendications insistantes de la population et une volonté politique affichée de les satisfaire, cet accès aux berges demeure particulièrement restreint au Québec.

Les récents gouvernements du Québec ont fait un point d’honneur de favoriser les activités récréotouristiques aquatiques, dans une perspective de développement économique. Cette volonté s’est traduite notamment par l’adoption de la Politique nationale de l’eau de 2002[i]mais également de la Stratégie québécoise de l’eau 2018-2030. On retrouve en introduction de ce document[ii] un propos de l’ancienne ministre libérale du Développement durable, de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques, Isabelle Mélançon, qui souligne l’importance de l’eau dans la construction identitaire de la province : « Elle façonne nos paysages et définit nos influences sociales et économiques. Si l’eau est à l’origine de la vie, elle est aussi à la source de notre identité [iii]», écrit-elle.

François Legault et son administration ne cachent pas leur vieille ambition de vouloir tirer le maximum du Saint-Laurent, notamment en créant une sorte de Silicon Valley le long du fleuve[iv]. Ce plan semble se concrétiser depuis l’annonce le 17 juin dernier par la Coalition Avenir Québec d’une nouvelle vision maritime[v] avec une enveloppe de 927 millions de dollars, pour faire du fleuve un « pilier de la relance économique » et « une plaque tournante de la logistique et du transport des marchandises en Amérique du Nord »[vi]. Le développement économique et surtout portuaire étant au centre des projets proposés à travers cette stratégie, l’accès à l’eau comme simple service à la population pourrait une fois de plus, être mis de côté.

Une mauvaise nouvelle pour les citoyen·ne·s, qui subissent des étés de plus en plus chauds, comme l’explique Paule Halley, avocate et professeure à l’Université Laval de Québec, où elle enseigne le droit de l’environnement : « C’est un dossier qui revient constamment, ça souligne bien le fait qu’il y a une préoccupation des gens qui va en grandissant. Avec les changements climatiques, ça va être important, car les plans d’eau sont des îlots de fraîcheur. ». Lors d’un entretien avec L’Esprit libre, Mme Halley explique que le problème de l’accessibilité à l’eau découle de décisions prises à l’époque de l’industrialisation, plus précisément en 1856, avec l’adoption de l’Acte pour autoriser l’exploitation des cours d’eau et de la force hydraulique. « À ce moment-là, on a donné accès en priorité à l’industrie. Le bord de l’eau a été détruit et remplacé par des quais, des installations industrielles ».

Des plages rares et difficilement accessibles

Résidente de Québec, l’avocate évoque la Plage du Foulon qui, l’été, regorgeait de monde jusqu’à la fin des années 1960, mais qui n’a pas résisté à la croissance de la circulation automobile. « Maintenant, c’est du remblai. On a mis une marina, un chemin de fer, des conteneurs », se désole-t-elle. « C’est la marine marchande qui a voulu agrandir ses installations portuaires et ça se fait un peu au détriment de la population qui investit quand même beaucoup pour restaurer la qualité des eaux ».

À Montréal, même si certaines plages urbaines comme celles de Verdun permettent aux habitant·e·s de la métropole de se baigner, l’accès à l’eau n’est pas garanti dans une proportion suffisante, ce qui pousse généralement les métropolitain·e·s à se déplacer jusqu’aux plages d’Oka, de Cap-Saint-Jacques ou encore de Saint-Zotique, des lieux qui ont vu leur capacité d’accueil diminuer en raison des consignes sanitaires liées à la pandémie de COVID-19. Faute d’installations, l’accès à la baignade demeure chose rude pour les quatre millions d’habitant·e·s de la région métropolitaine de Montréal.

« Contrairement aux idées reçues, les gens sont prêts à se baigner dans l’eau du fleuve si on leur garantit que la qualité de l’eau est appropriée, ce qui est le cas dans la vaste majorité des cas. Il y a une demande pour ça », assure en entrevue avec L’Esprit libre Rémi Lemieux, chef d’équipe au bureau de projet de la Trame verte et bleue à la Communauté métropolitaine de Montréal, un organisme pour qui l’accès à l’eau constitue une préoccupation importante. Pour lui, le problème réside dans la privatisation à outrance des berges. « On se désole que tant de kilomètres privatisés ne soient pas accessibles au public », lance-t-il.

La population victime des erreurs du passé

L’aménagement du territoire est une compétence municipale et pour mettre la main sur ces surfaces, les municipalités souhaitant bâtir des aménagements publics pour donner à leur population un accès aux cours d’eau doivent passer par le rachat des propriétés privées qui s’y trouvent : un défi considérable. « Avec la grande valeur des propriétés sur le bord de l’eau, si tout est construit, c’est difficile d’acheter le terrain en négociant. Souvent, il faut passer par l’expropriation et ce sont des coûts importants », dit M. Lemieux.

Certaines municipalités telles que Verdun possédaient déjà de grandes propriétés le long des cours d’eau et ont pu librement aménager leurs berges, ce qui n’est pas le cas de tout le monde. Cependant, comme l’explique Rémi Lemieux, pour qui « nous payons assurément pour nos mauvaises décisions du passé », des arrondissements comme Lachine ou Rivière-des-Prairies ne cachent pas leurs ambitions de racheter les terrains sur le bord du Saint-Laurent et la ville de Montréal compte bien se servir de son droit de préemption, qui lui confère un accès prioritaire aux terrains, lorsqu’il y a une vente, pour réaliser des projets destinés au public. C’est peut-être là le signe d’une prise de conscience et d’une volonté de « reconquête » des berges, après des décennies de laisser-aller et de privatisation des berges.

La loi garantit un droit à tou·te·s de se baigner ou de naviguer sur les plans d’eau de la province, à condition d’y accéder légalement, ce qui n’est pas toujours le cas. Une incohérence pointée du doigt par Annie Poulin, professeure en génie de la construction et membre du groupe de recherche HC3 – Hydrologie Climat & Changement Climatique, à l’École de technologie supérieure de Montréal (ETS) : « Ça ne semble pas avoir été réfléchi dans le passé, et j’espère que ce le sera dans le futur, car si le cours d’eau est bordé de propriétaires riverains, l’accès au public est compromis », souligne-t-elle lors d’une entrevue en visioconférence avec L’Esprit libre, en évoquant les difficultés grandissantes des pêcheur·euse·s et des plaisanciers et plaisancières à pratiquer leurs activités.

La clé entre les mains des municipalités

« Les associations de pêche se plaignent […] Quand l’accès existe, il faut souvent défrayer des coûts assez importants. Sur une saison complète de pêche, ça devient dispendieux pour pratiquer une activité sur des plans d’eau auxquels on devrait avoir accès », poursuit Mme Poulin. Cette distinction entre le droit d’usage et le droit d’accès peut en effet amener certaines personnes à débourser jusqu’à plusieurs centaines de dollars par jour pour exercer leurs activités récréatives, lorsque l’accès à l’eau ne leur est pas carrément interdit, car réservé aux résident·e·s de la municipalité. Triste comble pour ces individus puisque le Code civil québécois stipule que les ces plans d’eau n’appartiennent pas aux municipalités[vii].

Les montants fixés par celles-ci ont d’ailleurs augmenté dans les dernières années pour plusieurs raisons comme le souci de tranquillité des résident·e·s ou la peur de voir les eaux être contaminées par des espèces exotiques envahissantes venant de l’extérieur. Cependant, les municipalités auraient, selon Rémi Lemieux, intérêt à favoriser un meilleur accès aux plans d’eaux placés sous leur juridiction, malgré les défis que cela entraînerait. « Je suis persuadé que la mise en valeur du patrimoine naturel, c’est au gain des municipalités, même fiscalement parlant : on a souvent vu que les valeurs foncières augmentent quand on offre davantage de services, martèle-t-il, la population le demande et je crois que le rôle des municipalités, c’est de répondre aux besoins de leurs citoyen·ne·s. Tout le monde a à gagner à aller dans ce sens-là ».



Crédit photo : Unsplash/Dave Ellis

[i] L’eau, la vie, l’avenir : politique nationale de l’eau, Québec (Province). Ministère de l’environnemen (1998-2005), Environnement Québec, 2002, (https://collections.banq.qc.ca/ark:/52327/42450)

[ii] Ministère du Développement durable, de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques. Stratégie québécoise de l’eau 2018-2030. 2018. 80 pages. [En ligne]. http://www.mddelcc.gouv.qc.ca/eau/strategie-quebecoise

[iii] Ibid. 

[iv] Paul Journet, « François Legault rêve d’une Silicon Valley québécoise », La Presse, 19 octobre 2013. https://www.lapresse.ca/affaires/economie/quebec/201310/19/01-4701332-francois-legault-reve-dune-silicon-valley-quebecoise.php

[v] La Presse canadienne, « Le gouvernement Legault présente sa nouvelle vision maritime », Radio-Canada, 17 juin 2021, https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1802454/strategie-fleuve-saint-laurent-developpement-regions-emplois

[vi] Ibid.

[vii] François Brissette et Annie Poulin. «Les Québécois ont de moins en moins accès à leurs plans d’eau. Voici quoi faire pour que ça change », La Conversationhttps://theconversation.com/les-quebecois-ont-de-moins-en-moins-acces-a-leurs-plans-deau-voici-quoi-faire-pour-que-ca-change-143494

La « solidarité internationale » à la québécoise sous la loupe

La « solidarité internationale » à la québécoise sous la loupe

Ce texte est la deuxième partie de cet article.

La réciprocité et la co-construction peuvent résumer le modèle québécois en matière de solidarité internationale. Les deux termes évoquent les rapports particuliers entre le gouvernement provincial, la société civile québécoise et leurs partenaires dans les pays en voie de développement.  L’idée, c’est de favoriser une vraie réciprocité entre le Québec et le Sud, voire de « décoloniser » les connaissances et pratiques du développement international, déclare Nancy Burrows, chargée des programmes pour l’Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI).

« Poursuivre la décolonisation des pratiques de coopération internationale » [i] a lancé le regroupement québécois à l’issue du meurtre de George Floyd et les mouvements antiracistes qu’il a déclenchés. En effet, la polémique autour du racisme systémique a donné un nouveau souffle aux actions que mène la société civile québécoise dans les pays défavorisés. La crise de Covid-19, dit Burrows, vient s’ajouter à l’urgence de revoir le rôle que la société québécoise pourrait jouer dans un monde. Un monde, poursuit-elle, qui ne peut plus supporter les « relations du pouvoir inégalitaires » qui nous ont conduits à l’impasse actuelle. Elle souhaite que les inégalités mises en relief par la crise sanitaire entraînent une prise de conscience de notre citoyenneté mondiale. « Nous sommes ensemble responsables de toute la planète », avance-t-elle, « même s’il y en a qui ont plus de responsabilités que d’autres. Nous, dans le Nord, par rapport aux dommages que nous avons faits dans le Sud. »

Solidarité, réciprocité, coopération, cogestion : ces mots reviennent fréquemment dans les discours et les documents de l’AQOCI ainsi que du ministère des Relations internationales et de la Francophonie (MRIF). Ce dernier a depuis longtemps soutenu des projets de développement et de l’action humanitaire dans les pays en voie de développement : un partenariat renforcé par la relance récente des programmes québécois de solidarité internationale.

Cette collaboration étroite entre l’État québécois et la société civile soulève pourtant des problèmes importants qu’on entend interroger. La solidarité internationale, une notion pour le moins ambiguë, n’est pas à l’abri des tensions entre les aspirations nobles exprimées par les OCI et les ambitions d’autres acteurs qui jouent sur le terrain.

La solidarité à la québécoise

« En tant qu’organisme du Nord, notre objectif, ce n’est pas de dire à nos partenaires africains quoi faire » ni d’encourager le « volontourisme » de la part des bénévoles québécois, relève Burrows. Elle donne l’exemple des programmes qui invitent des jeunes d’Afrique ou d’Amérique latine à venir en séjour au Québec et favorisent ainsi l’échange entre les bénévoles québécois et leurs homologues du Sud. Les organismes québécois, poursuit-elle, portent une attention particulière aux besoins de leurs partenaires locaux et visent à consolider leur autonomie d’action. Dans tous leurs projets, c’est un travail de co-construction.

Ce modèle qui se veut un exemple de coopération nord-sud vise, souligne Burrows, la transformation sociale à l’échelle globale. L’idéalisme qu’il incarne revient aux origines de l’Association et à la notion même de la « solidarité internationale » dans le contexte québécois.

Fondée en 1976, l’AQOCI est née de l’élan progressiste et tiers-mondiste qui a suivi la Révolution tranquille[ii] . Les aspirations nationales québécoises étaient alors en pleine évolution. Parmi les plus radicaux, certains voulaient inciter les Québécois à s’engager dans les mouvements anticoloniaux du tiers-monde.[iii] Au départ, l’Association regroupait des humanitaires, des organismes du développement international, des personnages de gauche ainsi que des missionnaires catholiques. Ils militaient auprès des gouvernements provincial et fédéral pour revendiquer des rapports plus égalitaires entre le Nord et le Sud. Dans une province voulant se doter de sa propre politique extérieure, ils lancèrent de nombreuses campagnes pour que la société québécoise agisse en faveur de la justice globale[iv].

L’AQOCI est un vétéran du Forum social mondial[v], lieu de rencontre des altermondialistes qui contestent les prémisses de la « globalisation néolibérale[vi] ». Depuis les années 1980, ses membres se sont engagés dans les débats autour de la question de la dette et les modes de production et de consommation qui accroissent les disparités dans la qualité de vie entre pays. Pour eux, les pays du Sud se sont empêtrés dans un modèle économique qu’on leur a imposé en faveur des entreprises et créanciers des pays riches. L’aide au développement a également fait l’objet de critiques. Les états riches, dont le Canada, l’ont parfois instrumentalisée au nom de motifs qui n’ont guère à voir avec l’altruisme humanitaire[vii]. Par exemple, l’aide se voit souvent conditionnée aux ajustements structurels qui facilitent les investissements du secteur privé du pays donateur. Ce dispositif a favorisé les profits des entreprises canadiennes, notamment les industries extractives, au détriment des populations locales d’Afrique et d’Amérique latine[viii].

Les revendications des OCI atteignent leur paroxysme dans la Déclaration du Québec lancée en 2006[ix]. S’inspirant d’une « vision commune du développement et de la solidarité internationale », ils s’opposaient à « la domination des logiques commerciales et financières de l’économie » et à l’affaiblissement des États souverains. Ce fut la riposte de la société civile québécoise à la Déclaration de Paris qu’avaient adoptée les gouvernements des pays riches dont la conception dominante de l’aide et du développement demeure intacte.

La « solidarité » comme outil d’influence  

Si le gouvernement canadien a fait preuve de la realpolitik dans ses rapports avec le Sud, est-ce que le Québec échappe à la même logique ? Il convient de rappeler que le Québec n’étant pas un pays souverain, les affaires étrangères restent de la compétence d’Ottawa. Difficile d’imaginer l’État québécois négocier directement avec des pays du Sud sur la question de l’aide internationale. Déjà dans les années 1970, l’aide au développement faisait l’objet d’une rivalité intense, bien qu’indirecte, entre Ottawa et Québec. Auprès des pays africains qu’ils convoitaient, c’était une bataille d’influence, ne serait-ce que dans le cadre de la Francophonie.[x]

Depuis lors, le Québec se contente d’entretenir des liens bilatéraux avec les pays du Sud au travers d’une diplomatie qui se fait au niveau de la société civile. En 2005, les OCI se sont réjouis d’être situés au cœur de la diplomatie québécoise et ce, contrairement au gouvernement fédéral qui, à l’époque, ne leur avait pas encore accordé une telle reconnaissance. La Déclaration du Québec souligne l’importance de « favoriser le développement de la société civile, tant ici que dans les pays du Sud, comme interlocutrice et partenaire à part entière des gouvernements. » [xi]

Certes, le Québec mène une politique internationale unique de son genre. Aucune autre province canadienne d’ailleurs ne s’est dotée de son propre ministère d’affaires étrangères. Bien que le MRIF entretienne des liaisons avec d’autres pays dans plusieurs sphères, sur le plan de la solidarité internationale, son action se déploie principalement par l’entremise des organismes de la société civile.

Alors que la province met en avant le rôle des OCI, on dirait qu’elle se sert indirectement d’eux pour accroître son influence à l’étranger. Si l’élan humanitaire qui anime la solidarité internationale n’est pas remis en question, d’aucuns ne cachent qu’il s’agit également d’un « outil de diplomatie et de rayonnement » pour tisser « des liens et des relations durables avec les pays de l’espace francophone » comme l’a affirmé la ministre Nadine Girault, lors du 25e anniversaire du programme Québec sans frontières l’année dernière[xii]. À ce titre, la diplomatie québécoise dispose d’autres instruments, tels que la Francophonie. L’implication de la province canadienne se traduit par un investissement de plus de cent mille dollars au Fonds de solidarité de l’Organisation internationale de la Francophonie, plus récemment pour renforcer la résilience des femmes haïtiennes pendant la pandémie : un projet mis en œuvre par un autre OCI, Terre sans frontières.[xiii]

De son côté, la Belle Province profite à sa propre manière des liens historiques et linguistiques avec certaines régions prioritaires dont Haïti, l’Afrique francophone, l’Amérique latine et les Antilles. Elle mise sur la solidarité internationale et les connaissances obtenues par les Québécois qui y sont engagés pour appuyer ses autres intérêts. En Afrique de l’Ouest et au Maghreb, par exemple, le Québec a ouvert de nouvelles délégations diplomatiques, renforçant ses partenariats économiques dans les domaines de l’énergie verte, de l’infrastructure et de la gestion environnementale. D’après le ministère, la province se fonde sur « son action en solidarité internationale et son appartenance à la Francophonie pour accroître ses échanges avec ses partenaires africains. » Dans le but d’établir une véritable passerelle Québec-Afrique, les organismes québécois de coopération internationale, bien ancrés dans le continent africain, ont déjà entamé les premières étapes[xiv]. La société civile constitue manifestement l’un des rouages de la diplomatie québécoise.  

Quelles que soient les motivations du gouvernement québécois, il vaudrait mieux que les OCI agissent sans préjudice à leur indépendance primordiale. Les organismes de la société civile sont susceptibles d’être instrumentalisés par l’État ou par le secteur privé, se livrant aux logiques technocratiques et commerciales qu’ils ont autrefois critiquées. Pour certains détracteurs de l’aide internationale, l’idée même du « développement », et le rôle que joue la société civile, devrait être interrogée[xv]. Sans tomber dans l’exagération, les OCI courent au moins le risque de l’apolitisme envers les acteurs — gouvernements ou autres — auxquels ils sont redevables des subventions.

On se heurte ainsi aux limites à la solidarité internationale. Car, le noble idéal cache des tensions concrètes entre les intérêts commerciaux, géopolitiques et humanitaires qui interviennent sur le terrain. L’Afrique en offre une mise au point. Cet automne, le MRIF lancera une « stratégie territoriale africaine » où la solidarité internationale occupera une place centrale aux côtés de l’Économie. Jusqu’ici, ce sont les sociétés minières canadiennes et québécoises qui semblent avoir le plus profité des liens tissés avec le continent, même si le Québec réfléchit à y varier ses engagements. Dans un article pour Jeune Afrique, Patrice Malacort, émissaire du Québec auprès du Conseil canadien pour l’Afrique dit que « le gouvernement québécois veut sortir du “tout minier” et diversifier son action sur le continent[xvi]. » Alors que la plupart des entreprises minières canadiennes ont leurs sièges sociaux à Toronto, les actionnaires québécois, comme l’ancien Semafo au Burkina Faso [xvii], se lancent eux aussi dans une véritable ruée vers l’or[xviii].

Continuités néocoloniales ou développement à visage humain ? Reste à voir si la solidarité québécoise sera à la hauteur des attentes et des besoins du Sud.


[i] Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI). « L’AQOCI tient à exprimer toute sa solidarité avec les groupes et les personnes qui subissent et dénoncent le racisme systémique », 14 juillet 2020. https://aqoci.qc.ca/l-aqoci-tient-a-exprimer-toute-sa-solidarite-avec-les-groupes-et-les-personnes/.

[ii] Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI). « Historique », 21 décembre 2011. https://aqoci.qc.ca/historique/.

[iii] Sean Mills. Contester l’Empire: Pensée Postcoloniale et Militantisme Politique à Montréal, Éditions Hurtubise, 2011.

[iv] « Ligne du temps – Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI) ». Consulté le 17 juin 2021. https://aqoci.qc.ca/ligne-du-temps/.

[v] Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI). « L’AQOCI active au sein du Forum social mondial! », 3 août 2016. https://aqoci.qc.ca/l-aqoci-active-au-sein-du-forum/.

[vi] Martine, Letarte. « Forum social mondial – L’Afrique demande le respect de sa souveraineté ». Le Devoir, 31 juin 2007. https://www.ledevoir.com/monde/afrique/129247/forum-social-mondial-l-afrique-demande-le-respect-de-sa-souverainete.

[vii]  Gordon, Todd. Imperialist Canada, ARP Books, 2010.

[viii] Dubé-Belzile, Alexandre. « L’impérialisme canadien : par-delà le développement et le multiculturalisme (2/2) ». Revue L’Esprit libre, 6 octobre 2018. https://revuelespritlibre.org/limperialisme-canadien-par-dela-le-developpement-et-le-multiculturalisme-22.

[ix] Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI). « Déclaration du Québec – Responsables aussi du monde », 18 juillet 2011. https://aqoci.qc.ca/declaration-du-quebec/.

[x] Duguay, Gilles. Le Triangle : Québec-Ottawa-Paris, Septentrion, 2010 : 345-350.

[xi] Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI). « Déclaration du Québec – Responsables aussi du monde », 18 juillet 2011. https://aqoci.qc.ca/declaration-du-quebec/

[xii] Ministère des Relations internationales et de la Francophonie. 25 ans de solidarité internationale: les 8 000 visages de Québec sans frontières, 2020. https://www.youtube.com/watch?v=wNu5HLVuNZA.

[xiii] Terre Sans Frontieres. « La Francophonie Avec Elles ». Consulté le 25 juin 2021. https://terresansfrontieres.ca/la-francophonie-avec-elles/.

[xiv] Ministère des Relations internationales et de la Francophonie. « La passerelle Québec-Afrique : la ministre Girault dévoile son plan pour une nouvelle ère des relations avec l’Afrique ». Consulté le 17 juin 2021. https://www.mrif.gouv.qc.ca/fr/salle-de-presse/communiques/18680.

[xv] Enjalbert, Vincent. « Gilbert Rist, Le développement. Histoire d’une croyance occidentale ». Lectures, 19 juin 2013. http://journals.openedition.org/lectures/11782.

[xvi] Roger, Benjamin. « Le Québec à la conquête de l’Afrique francophone – Jeune Afrique ». JeuneAfrique.com (blog), 25 août 2019. https://www.jeuneafrique.com/mag/819368/politique/le-quebec-a-la-conquete-de-lafrique-francophone/. Voici aussi Caslin, Olivier. « Québec-Afrique : « Nos entreprises profitent peu des opportunités qu’offre le continent » – Jeune Afrique ». JeuneAfrique.com, 30 août 2019. https://www.jeuneafrique.com/mag/819359/economie/quebec-afrique-nos-entreprises-profitent-peu-des-opportunites-quoffre-le-continent/.

[xvii] Dubuc, André. « Un nouveau chapitre s’ouvre pour Semafo ». La Presse, 28 mai 2020. https://www.lapresse.ca/affaires/entreprises/2020-05-28/un-nouveau-chapitre-s-ouvre-pour-semafo.

[xviii] Caslin, Olivier. « Or : les compagnies minières canadiennes à l’assaut de l’Afrique de l’Ouest – Jeune Afrique ». JeuneAfrique.com, 7 janvier 2019. https://www.jeuneafrique.com/mag/692474/economie/or-les-compagnies-minieres-a-lassaut-de-lafrique-de-louest/.

Québec, sans frontières : un modèle de solidarité internationale?

Québec, sans frontières : un modèle de solidarité internationale?

 « La crise de Covid-19 a illustré et exacerbé les inégalités et les injustices à travers le monde » martèle Nancy Burrows, membre de l’Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI).[i] À titre d’exemple, dit-elle, l’accès aux vaccins qui se déploient à deux vitesses entre les pays riches et ceux en voie de développement.[ii] Alors que le Québec se déconfine, il y aurait largement de quoi faire pour répondre aux besoins criants des populations du Sud. Burrows souhaite voir une volonté renouvelée, de la part de la société québécoise, de redresser les inégalités mondiales que la crise sanitaire a mises en relief.

Son association regroupe une soixantaine d’organismes de coopération internationale (OCI) dont Oxfam Québec, Terre sans frontières et le Carrefour de solidarité internationale. Que ce soit en Amérique latine, en Afrique, à Sherbrooke ou à Trois-Rivières, ces organismes dirigent un éventail de projets sous le signe de la solidarité internationale : l’aide humanitaire, les microprojets d’entrepreneuriat, la démocratisation et la sensibilisation.

Encourager l’engagement citoyen est un dossier que Burrows a particulièrement à cœur. En tant que chargée de l’Éducation à la citoyenneté mondiale pour l’AQOCI[iii], elle aide les organismes qui cherchent à conscientiser les Québécois face aux enjeux comme le dérèglement climatique et la justice migratoire. Ils le font à travers des visites scolaires et les Journées québécoises de la solidarité internationale[iv], portant une attention particulière aux problèmes politiques et socioéconomiques des pays en développement.

« On souhaite pouvoir continuer à sensibiliser des gens à l’importance de construire ensemble un monde équitable, juste, solidaire et pacifique, » poursuit Burrows. Seulement, au-delà de belles paroles, l’argent est indispensable. La solidarité passe par le portefeuille. À cet égard, le gouvernement québécois n’est pas un partenaire négligeable. Sur le plan de la solidarité internationale, les organismes membres de l’AQOCI sont les principaux acteurs, avec l’appui financier et institutionnel du ministère des Relations internationales et de la Francophonie (MRIF). Pour le gouvernement québécois, la société civile se trouve ainsi au cœur de son action à l’international. S’ils œuvrent pour venir en aide aux pays vulnérables, ils servent également, d’après la ministre Nadine Girault, à « faire rayonner l’expertise québécoise à l’étranger. »[v] 

Un tel partenariat entre un gouvernement provincial et la société civile n’existe nulle part ailleurs au Canada. Le contexte de la pandémie semble avoir renforcé cette collaboration étroite. Quel rôle ce modèle singulièrement québécois peut-il jouer dans l’avenir?

Programmes de solidarité internationale

Jusqu’au mois dernier, trois mécanismes constituaient les principaux dispositifs de solidarité internationale du gouvernement québécois : Québec sans frontières (QSF), le Programme québécois de développement international et le Programme d’éducation à la citoyenneté mondiale. Ils ont permis la réalisation d’une grande diversité d’actions adaptées aux compétences des organismes qui les mettent en œuvre au Québec et dans les pays du Sud. Le QSF, par exemple, avait pour but d’encourager le bénévolat dans les pays en développement. Les deux autres, quant à eux, finançaient des projets de développement, d’éducation populaire et d’aide humanitaire.

Sur le site web du MRIF sont listés des milliers de projets qui ont reçu son appui financier par l’intermédiaire de ces programmes depuis 1995.[vi] Une vingtaine de projets sont en cours dans 16 pays de l’Afrique francophone, en Amérique latine et en Haïti, selon Sylvie Leclerc, chargée de communications du MRIF. Ils œuvrent dans de nombreux domaines tels que la santé, la sécurité alimentaire et les droits de la personne.

Bien que le financement vienne du gouvernement québécois, celui-ci mise sur les organismes de la société civile pour agir sur le terrain. Au Burkina Faso, Oxfam-Québec compte sur les subventions des programmes de solidarité internationale depuis plusieurs années. L’un de ses projets vise à inculquer les valeurs démocratiques et la transparence politique à la jeunesse. « On accompagne les jeunes burkinabés et facilite le dialogue avec les parlementaires pour qu’ils tiennent compte de leurs revendications et besoins, » dit Catherine Bui, directrice principale des programmes d’Oxfam. « L’idée est vraiment de favoriser la participation citoyenne. » 

La mise en œuvre de tels projets se conforme aux cadres normatifs des trois programmes,[vii] chacun duquel s’inscrit dans une vision de bonne gouvernance, de droits humains ou de l’égalité entre les sexes : les valeurs de la société québécoise telles que formulées par le gouvernement québécois et les OCI. La plupart des projets ayant reçu les subventions du Québec se concentrent également sur certaines régions qui sont prioritaires pour la province, dont les pays francophones de l’Afrique de l’Ouest et du Moyen-Orient.

Pour L’Humanité et Inclusion-Canada, le Québec est un partenaire de longue date, selon Gabriel Perriau. Son organisme intervient dans plusieurs pays afin d’améliorer les services de soins aux personnes en situation de handicap et pour faciliter leur insertion professionnelle. Au Liban, le ministère avait soutenu une réponse d’urgence pour les besoins psychosociaux des personnes déplacées par le conflit syrien. « Suivant les explosions ayant eu lieu à Beyrouth », poursuit Perriau, il « apporte un soutien actuellement afin qu’on accompagne des partenaires locaux dans l’adoption de pratiques inclusives dans les secteurs de l’éducation et de la protection des enfants. »

Québec sans frontières 2.0

À la suite des consultations menées avec les OCI depuis 2019, le gouvernement québécois a lancé, en mai, une refonte des trois anciens programmes en un. Le nouveau programme vise à faciliter l’accès des OCI au soutien financier et à simplifier les démarches pour y accéder. Reprenant le nom de l’ancien QSF, il augmente les subventions accordées aux organismes de la société civile.

Par rapport au budget fédéral de l’aide internationale, les sommes sont modestes, mais assez remarquables pour une province canadienne. Dans son ensemble, le nouveau QSF sera doté d’un financement de plus 6 millions dollars, soit une hausse de 33 % de l’aide maximale allouée aux projets des organismes par rapport aux années passées[viii]

Depuis l’été dernier, ce nouveau dispositif a permis d’élargir l’appui financier aux OCI agissant dans le cadre d’un plan de soutien lancé dans le contexte de la pandémie[ix]. Selon le ministère, cela a donné un coup de pouce à un secteur qui génère des centaines d’emplois dans la province. Le gouvernement québécois avait également « assoupli certaines exigences pour permettre la poursuite des projets en cours et les adapter au contexte de la pandémie, » dit Leclerc. Oxfam-Québec a pu ainsi recevoir de l’aide pour sa réponse humanitaire en Inde où la pandémie poursuit ses ravages.

C’est la crise sanitaire, justement, qui aurait incité les réformes des programmes de solidarité internationale. Jusque-là, les OCI se bornaient aux projets déjà approuvés avec des mandats très précis en fonction des exigences des anciens programmes. Certains avaient alors les mains liées, faute de souplesse nécessaire pour pouvoir répondre rapidement à l’urgence de la situation émergente.

Le nouveau programme rectifie ces problèmes soulevés depuis longtemps par les OCI, soutient la Direction de la Francophonie et de la solidarité internationale du ministère. Entre autres, à travers « une plus grande prévisibilité en matière de planification et de financement. »   

L’AQOCI, qui agit comme porte-parole et intermédiaire entre ses membres et le ministère, a vivement salué l’annonce.[x] « Les organismes ont constaté une certaine lourdeur administrative, » qui pesait sur leurs épaules, poursuit Burrows. Les réformes, explique-t-elle, réduisent considérablement la paperasse. Les OCI étaient censés soumettre plusieurs demandes de financement aux trois programmes. Désormais ils ne seront obligés de se présenter qu’à un seul guichet. Plus important, les subventions seront axées davantage sur « la mission globale » des OCI. Étalées sur trois ans, elles couvriront un plus large champ de dépenses dont les frais salariaux et coûts de loyer, l’encadrement des bénévoles et l’aide humanitaire, en plus des projets ponctuels.

Aux yeux de Perriau, le nouveau programme « apparaît englobant et adapté aux différentes réalités des organisations de coopération internationale du Québec. » Il leur permettra plus de flexibilité pour planifier les projets à mettre en œuvre chaque année, d’autant plus qu’ils peuvent toujours s’appuyer sur le gouvernement canadien et les programmes d’Affaires mondiales Canada. En effet, la concurrence, sinon la complémentarité d’efforts entre le fédéral et le provincial en matière d’aide internationale s’avèrent favorables aux OCI. Les organismes québécois et leurs partenaires dans le Sud, par extension, profitent ainsi de l’appui financier des deux paliers du gouvernement, ce qui leur garantit une certaine durabilité. C’est un dispositif que Bui d’Oxfam Québec juge avantageux pour des organismes comme le sien. Oxfam maintient une présence autonome au Québec par rapport au reste du Canada. « C’est l’une des particularités du contexte québécois, » dit-elle.

Une relation particulière

Depuis sa fondation, l’AQOCI et ses membres ont travaillé en étroite liaison avec le ministère, notamment avec la Direction de la Francophonie et de la Solidarité Internationale. Dans la gestion des programmes de solidarité internationale, les deux partis ont entretenu de bons rapports. La restructuration du programme QSF, rappelle Burrows, était le produit d’au moins deux ans de dialogue entre le gouvernement québécois, l’AQOCI et ses membres pour trouver un consensus qui répondrait au mieux à leurs besoins. 

Par le passé, ils ont pu contribuer à l’élaboration des normes et politiques encadrant les programmes de solidarité internationale. Ils ont travaillé en lien direct avec la Direction de la solidarité internationale. Burrows croit que cette cogestion est unique dans le contexte québécois, surtout par rapport à d’autres ministères dont les liens avec les organismes communautaires ne sont pas toujours aussi chaleureux. Sur le terrain, en plus, les OCI profitent d’une vaste marge de manœuvre même s’il y a « des normes à suivre et des comptes à rendre » dit Bui d’Oxfam Québec. Pour sa part, Gabriel Perriau d’Humanité et Inclusion espère que « la collaboration de confiance et de longue date avec le MRIF se poursuivra dans l’avenir. »

Toutefois, les rapports étroits entre le gouvernement québécois et la société civile soulèvent la question de leur indépendance. Par ailleurs, le soutien accordé aux OCI peut changer en fonction des caprices du parti politique au pouvoir, en l’occurrence la Coalition Avenir Québec.

L’aide internationale aux pays vulnérables se voit souvent reléguée au dernier rang des priorités politiques, quand elle n’est pas en première ligne pour les coupes budgétaires. Au niveau fédéral, les libéraux au pouvoir ont récemment fait l’objet de critiques dans ce sens[xi]. Pendant les années Harper, les rapports entre la société civile et le gouvernement fédéral étaient, pour le moins, difficiles[xii].

Les caquistes, fortement critiqués en raison de leurs positions sur l’immigration, le racisme et les droits des minorités, ont néanmoins suivi l’exemple des gouvernements québécois successifs dans leur appui de la solidarité internationale. Cette continuité peut sembler paradoxale. D’autant plus qu’à l’égard du rôle que le Québec devrait jouer dans le monde, la CAQ, un parti de droite, et la base du milieu associatif québécois ne s’accordent sûrement pas sur tous les points.

Bien que l’AQOCI regroupe des gens avec, sans doute, une grande diversité d’orientations idéologiques, la notion même de solidarité internationale s’apparente à une vision foncièrement de gauche. Pour sa part, l’Association n’a pas hésité à déployer le terme contesté « racisme systémique »[xiii], dont l’existence dans la société québécoise est niée par M. Legault[xiv]. Sous le prisme de la justice migratoire, certains organismes ont critiqué les deux paliers du gouvernement en matière d’accueil des réfugiés[xv]. Ils s’en sont pris d’ailleurs à la mondialisation néolibérale[xvi] qui a exacerbé les inégalités mondiales contre lesquelles l’aide internationale pourrait servir de pansement. Un tel menu gauchiste ne se trouve-t-il pas aux antipodes de la CAQ ?

Certes, les réformes apportées aux programmes de solidarité internationale incarnent une certaine vision caquiste : un soutien accru des OCI en région, un langage d’« optimisation » et d’efficacité inspiré du monde des affaires, et en outre, un virage vers la « diplomatie économique »[xvii] animé par une logique néolibérale à la recherche de nouveaux marchés dans les pays en développement. 

Il n’empêche qu’au fond, la société civile québécoise constate une stabilité dans ses rapports avec l’équipe du MRIF et ce, peu importe la couleur des locataires de l’Assemblée nationale. « Évidemment la vision du gouvernement peut changer, mais ce soutien aux OCI demeure constant, » souligne Burrows. « Ce sont de bons alliés qui soutiennent le travail des groupes de coopération internationale sur le terrain. »

Cet article est suivi par une deuxième partie.


[i] Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI). « À propos ». Consulté le 25 juin 2021. https://aqoci.qc.ca/a-propos-aqoci/.

[ii] Thibodeau, Marc. « Vaccination | Un monde à deux vitesses ». La Presse, 23 mai 2021. https://www.lapresse.ca/covid-19/2021-05-23/vaccination/un-monde-a-deux-vitesses.php.

[iii] Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI). « Éducation à la citoyenneté mondiale ». Consulté le 17 juin 2021. https://aqoci.qc.ca/education-a-la-citoyennete-mondiale/.

[iv] « Ressources ». Consulté le 17 juin 2021. https://jqsi.qc.ca/?ressources.

[v] Cabinet de la ministre des Relations internationales et de la Francophonie. « Lancement du Nouveau Québec sans frontières – Le gouvernement du Québec dévoile un nouveau programme en solidarité internationale et lance son premier appel à propositions ». Consulté le 11 mai 2021. https://www.newswire.ca/fr/news-releases/lancement-du-nouveau-quebec-sans-frontieres-le-gouvernement-du-quebec-devoile-un-nouveau-programme-en-solidarite-internationale-et-lance-son-premier-appel-a-propositions-894568547.html.

[vi] MRIF – Ministère des Relations internationales et de la Francophonie. « Recherche de projets de solidarité ». Consulté le 17 juin 2021. https://www.mrif.gouv.qc.ca/fr/solidarite-internationale/projets/recherche?periodeId=&programmeId=&organismeId=&territoireId=&secteurId=.

[vii] Ex. MRIF, Cadre normatif, Programme d’éducation à la citoyenneté mondiale (URL)

[viii] Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI). « Lancement du Nouveau Québec sans frontières », 6 mai 2021. https://aqoci.qc.ca/lancement-du-nouveau-quebec-sans-frontieres/.

[ix] Ministère des Relations internationales et de la Francophonie. « Plan de soutien aux organismes de coopération internationale ». Consulté le 21 mai 2021. https://www.mrif.gouv.qc.ca/fr/appels-a-projets/plan-de-relance/actions-solidarite-internationale.

[x] Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI). « L’AQOCI se réjouit du lancement du nouveau programme en solidarité internationale », 6 mai 2021. https://aqoci.qc.ca/laqoci-se-rejouit-du-lancement-du-nouveau-programme-en-solidarite-internationale/.

[xi] Brown, Stephen. « Budget fédéral 2021 : aide au développement ». Open Canada, 29 avril 2021. https://opencanada.org/fr/budget-federal-2021-aide-au-developpement/.

[xii] « Harper Lite? The Trudeau Government on Foreign Aid – Centre for International Policy Studies ». Consulté le 17 juin 2021. https://www.cips-cepi.ca/2017/04/02/harper-lite-the-trudeau-government-on-foreign-aid/.

[xiii] Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI). « L’AQOCI tient à exprimer toute sa solidarité avec les groupes et les personnes qui subissent et dénoncent le racisme systémique », 14 juillet 2020. https://aqoci.qc.ca/l-aqoci-tient-a-exprimer-toute-sa-solidarite-avec-les-groupes-et-les-personnes/.

[xiv] Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI). « Combattre le racisme systémique? Oui … mais comment? », 5 février 2021. https://aqoci.qc.ca/combattre-le-racisme-systemique-oui-mais-comment/.

[xv] Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI). « Femmes, filles et justice migratoire », 8 mars 2021. https://aqoci.qc.ca/femmes-filles-et-justice-migratoire/.

[xvi] Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI). « Déclaration du Québec – Responsables aussi du monde », 18 juillet 2011. https://aqoci.qc.ca/declaration-du-quebec/.

[xvii] Ministère des Relations internationales et de la Francophonie. « Vision internationale du Québec ». Consulté le 17 juin 2021. https://www.quebec.ca/gouv/politiques-orientations/vision-internationale-quebec.