Au-delà du « Russiagate » : Comprendre le contexte politique des États-Unis

Au-delà du « Russiagate » : Comprendre le contexte politique des États-Unis

Par Elizabeth Leier

Il va sans dire que le climat politique actuel des États-Unis alimente les cotes d’écoute. En effet, la chaine MSNBC, une des plus critiques envers le président, a vu son auditoire surpasser celui de Fox News pour la première fois en 18 ansi. De façon générale, les chaines de nouvelles en continu signalent d’importantes augmentations de leur auditoire depuis 2016ii. Même au Québec, la saga Trump est omniprésente. Ce n’est pas surprenant, avec ses politiques véritablement xénophobes notamment l’interdiction pour certain·e·s musulman·e·s d’entrer aux États-Unis ou la séparation forcée des familles à la frontière mexicaine et ses propos incohérents, une certaine attention médiatique portée au président est justifiable.

La présence de Donald Trump à la Maison-Blanche est en effet un phénomène notable. Néanmoins, je crains que ce ridicule personnage, avec son entourage méprisant composé d’allié·e·s aux propos racistes, sexistes et homophobes, comme Mike Pence et Steve Banon, se dresse devant nous comme l’arbre qui cache la forêt. En fait, la réalité apparait encore plus insidieuse, puisque semblerait-il qu’il y ait eu un effort concerté pour maintenir la forêt hors de vue.

Une réponse au phénomène Trump?

Tout a commencé à la suite de l’élection de M. Trump. Abasourdi·e·s, les centaines de commentateurs et commentatrices politiques, qui avaient pourtant prédit une victoire certaine pour Hillary Clinton, cherchent à comprendre et à expliquer sa défaite. Rapidement, le discours devient unanime : une ingérence de la part d’un gouvernement étranger serait survenue. La Russie, que l’on pointe du doigt, semblerait avoir comploté avec l’équipe de Donald Trump pour voler l’élection aux démocrates. Selon les rumeurs, la Russie aurait mobilisé son agence secrète pour disséminer des fausses nouvelles, notamment sur les réseaux sociaux, pour influencer l’électorat. De plus, il y aurait eu un vol concerté, impliquant les services secrets étrangers et la campagne Trump, de documents stratégiques démocratesiii. En effet, les documents publiés par Wikileaks après la primaire démocrate auraient été obtenus, voire sollicités par les proches de Trump pour miner la crédibilité de Mme Clinton. Cette histoire, vous la connaissez. Depuis deux ans, les médias sont obnubilés par le complot russe : certain·e·s, comme la commentatrice américaine de MSNBC Rachel Maddow, ont même lancé des accusations invraisemblables comme « La Russie pourrait vouloir diminuer le chauffage dans vos maisons »iv. D’autres, comme le réputé quotidien d’information britannique The Guardian, pourtant réputé pour sa rigueur, et Paul Manafort, l’ex-directeur de la campagne républicaine de 2016, ont inventé des scénarios sans preuves impliquant le fondateur de Wikileaks, Julian Assange, qui était pourtant sous haute surveillance en tant que réfugié à l’ambassade de l’Équateur à Londresv. Selon leurs publications, les deux hommes se seraient rencontrés à plusieurs reprises pour collaborer. Des journalistes, comme Glen Greenwald, ont pour leur part étudié le dossier et ont rapidement conclu que ces allégations étaient fortement improbables.

Force est de constater que la théorie du complot russe a été adoptée et encouragée par les journalistes qui avaient pourtant le devoir d’exposer les faits tels qu’ils étaient alors connus. Or, le dépôt récent du fameux rapport Mueller, document rédigé à la suite de l’investigation du FBI, nous oblige à réexaminer cette version des faits. Si, à ce stade, on m’accuse d’être partisane de Trump, je réitère que ce personnage me répugne et que je trouve ses politiques aberrantes. Si M. Trump n’est pas inculpé par le rapport Mueller, cela ne signifie pas qu’il est sans reproches, mais peut-être n’est-il pas une marionnette russe.

Le complot qui cache le contexte

Le problème avec le « Russiagatevi » et les médias, c’est que ces derniers ont cherché à invalider le contexte qui a mené Trump au pouvoir. En affirmant que la victoire de Trump est le résultat d’une manipulation artificielle, on perd de vue les phénomènes sociaux plus larges qui ont poussé les gens à voter pour lui. En effet, n’est-il pas remarquable que de nombreuses personnes qui avaient voté pour Obama en 2008 aient décidé de voter pour Trump en 2016? Celles-ci avaient alors été séduites par la volonté de changement que représentait la présidence de Barack Obama. Or, force est de constater que ce changement n’était que superficiel : l’écart entre les riches et les pauvres aux États-Unis n’a fait qu’augmentervii et une grande partie de la population voit la mondialisation néolibérale comme une réelle menace, avec la délocalisation d’emplois et la fermeture d’usines. Ainsi, lorsqu’un candidat « anti-establishment » propose des politiques protectionnistes et nationalistes, plusieurs y voient une solution à leurs problèmes économiques. Évidemment, chez Trump, ces politiques se marient aux tendances xénophobes, incarnées notamment par sa résistance à l’immigration.

Ce phénomène n’est malheureusement pas unique aux États-Unis. On observe une cohérence alarmante avec la montée incontestée des mouvements identitaires et d’extrême droite en Europe et ailleurs. Les partis d’extrême droite en Italie, en Slovénie, en Autriche et en Pologne ont tous fait d’importants gains lors des dernières élections. Ici, au Québec, le discours identitaire se fait de plus en plus explicite, particulièrement avec le débat sur le projet de loi 21 du gouvernement de François Legault.

Plus encore, les attentats à la mosquée de Québec et ceux de Christchurch, les marches néonazies à Charlottesville et à Washington D. C., tout cela illustre un contexte social beaucoup plus complexe et menaçant qu’un faux complot orchestré par Donald Trump Jr et Vladimir Putin. La question se pose donc : comment expliquer la montée de l’intolérance et le marasme politique qui ont poussé les Américain·e·s à élire l’ex-présentateur de The Celebrity Apprentice comme dirigeant d’une superpuissance? Je n’ai que quelques éléments de réponses possibles à cette difficile question. Il reste que c’est cette réflexion qui devrait demeurer au centre des enquêtes et des débats médiatiques et non les affaires sordides de Stormy Daniels, l’actrice de films pornographiques avec qui Trump aurait eu une relation extraconjugale, ou encore moins les théories de conspiration électorale sans fondement qui ont transformé les journalistes en animateurs et animatrices de télé-réalité.

La faute est donc d’autant plus insidieuse qu’elle participe à maintenir et consolider le statut quo. Présenter Trump comme le résultat d’un complot russe ou encore insister sur ses tweets et ses commentaires provocateurs permet de détourner l’attention des réelles catastrophes politiques, économiques et écologiques dans lesquelles nous nous trouvons actuellement.

Ces journalistes savaient-ils et savent-elles que le « Russiagate » était une fabrication ou au mieux une rumeur sans preuves? Je l’ignore. Ce qui est certain, c’est que les médias ont récolté les fruits de l’augmentation des cotes d’écoute et du lectorat. Que ce soit par erreur ou par négligence, trop de gens viennent de passer deux ans à se faire répéter que l’ascendance de Trump est une aberration, c’est-à-dire un « bug » ponctuel dans un système sociopolitique et économique qui fonctionne habituellement plutôt bien. La vérité nous fait constater que la réalité est tout autre. La précarité économique des sociétés postindustrielles et l’absence perçue d’agentivité politique, c’est-à-dire du pouvoir individuel et collectif de la majorité quant aux décisions politiques, ont des conséquences désastreuses. Celles-ci vont de l’élection de M. Trump aux folies meurtrières de xénophobes en passant par les commentaires racistes entendus sur les ondes des radios-poubelles québécoises.

La crise actuelle du capitalisme, caractérisée par la perte d’emploi, la précarité, la désolidarisation du milieu de travail, etc. pousse les gens à chercher des solutions radicales. Désintéressée par le système qui ne fait que reproduire les mêmes problématiques, la population est séduite par les discours populistes et nationalistes particulièrement en l’absence d’un discours de gauche alternatif.

À quoi pourrait ressembler ce discours? L’économiste et ancien ministre grec de la finance Yanis Varoufakisviii soutient qu’il nous faut impérativement instaurer des mécanismes de redistribution des richesses et limiter l’expansion sans fin d’un système qui nous menace, d’un côté par la crise climatique et de l’autre, par la montée du « nationalisme toxique ». Il en demeure que, plus on ignore ces enjeux au profit de rumeurs, de complots et d’anecdotes sensationnalistes, plus on perpétue les violences d’un système qui menace l’avenir de l’humanité.

CRÉDIT PHOTO: Jørgen Håland, Unsplash

i Eli Okun, 27 décembre 2018, « MSNBC ratings top Fox News for first time in 18 years », Politico.

https://www.politico.com/story/2018/12/27/msnbc-fox-cable-ratings-number-one-1075872

ii Brad Adgate, 18 avril 2018, « The Ratings Bump Of Donald Trump », Forbes. https://www.forbes.com/sites/bradadgate/2018/04/18/the-ratings-bump-of-donald-trump/#20ba67597ec1

iii Martin Matishak, 18 Juillet 2018, « What we know about Russia’s election hacking », Politico. https://www.politico.com/story/2018/07/18/russia-election-hacking-trump-putin-698087

iv RT, 1er février 2019, « Russia could ‘flip the off switch’ on US electricity at any time, warns Maddow in new conspiracy », https://www.rt.com/usa/450268-maddow-russia-weather-power/.

v Glen Greenwald, 2 janvier 2019, « Five Weeks After The Guardian’s Viral Blockbuster Assange-Manafort Scoop, No Evidence Has Emerged — Just Stonewalling », The Intercept. https://theintercept.com/2019/01/02/five-weeks-after-the-guardians-viral-blockbuster-assangemanafort-scoop-no-evidence-has-emerged-just-stonewalling/

vi Le terme « Russiagate » est employé pour désigner la théorie d’ingérence russe lors des élections américaines.

vii Carmen Reinicke, 19 juillet 2018, « US income inequality continues to grow », CNBC. https://www.cnbc.com/2018/07/19/income-inequality-continues-to-grow-in-the-united-states.html

viii Tom Embrury-Dennis, 18 octobre 2017, « Capitalism is ending because it has made itself obsolete, former Greek finance minister Yannis Varoufakis says », The Independent. https://www.independent.co.uk/news/world/europe/yannis-varoufakis-capita…

Écologie néolibérale : l’individu responsable de tout et maître de rien

Écologie néolibérale : l’individu responsable de tout et maître de rien

Cet article a d’abord été publié par notre partenaire Le Vent se lève

La taxe sur les carburants repose sur une logique néolibérale du changement : celle de taxer le citoyen-consommateur en tant qu’il est défini comme roi et responsable. Cependant, ce dont le citoyen est responsable dépend-il réellement de lui? Cette question ne trouve de réponse que par le rappel d’une rhétorique fondée sur la responsabilité et la culpabilité individuelle. Au cœur de ceci : le concept de dette écologique.


Dette et responsabilité

Maurizio Lazzareto, dans La Fabrique de l’homme endetté : essai sur la condition néolibérale (Amsterdam, 2011), s’intéresse à la notion de dette dans la société moderne. Celle-ci a produit, ces dernières décennies, un individu-type qu’est l’Homme endetté.

Une partie de sa démonstration consiste à montrer en quoi la dette est devenue un instrument pour rendre le citoyen prévisible et docile. Par exemple, elle est un critère de jugement neuf pour mesurer sa moralité et celle des autres.

Une éthique politico-économique se développe : est morale toute personne qui gère bien ses économies et son remboursement. Celui qui se gère peut se rassurer et sentir sa supériorité : il est un individu responsable. Dès lors, dans le modèle « start-up » et auto-entrepreneurial, les agents demandent de plus en plus de responsabilité. Celle-ci fonde leur moralité et, partant, leur liberté.

Responsabilité et individu-écolo

Si Lazzareto s’intéresse à la dette économique, nous pouvons étendre ce modèle à celui de la dette écologique. Ici, l’individu est non seulement responsable de lui-même (au sens moral) mais également responsable de la catastrophe écologique (au sens de culpabilité). Il doit se réformer et réformer ses habitudes. De l’Homme endetté découle alors un individu-écologique.

Celui-ci utilise les bonnes ampoules et poubelles; il économise l’eau, l’électricité et le chauffage; il restreint son régime alimentaire, etc. Cet individu-modèle produit un sentiment de culpabilité chez ceux qui ne respectent pas la planète ou n’ont pas les moyens de le faire. Il acquiert ainsi une moralité. Il rembourse sa dette écologique.


Journal Le Monde, « La France creuse sa dette écologique », 04/05/2017, capture d’écran

La politique dite « écologique » qui va de pair avec ce raisonnement consiste donc bien à taxer l’individu et à le responsabiliser par de grands discours. Tout changement passe par le tout-puissant citoyen-consommateur.

Ses deux armes pour absoudre sa dette sont alors le pouvoir du vote et le pouvoir d’achat. Cependant, le premier n’est pas toujours respecté (le référendum de 2005, par exemple) et le second n’est qu’une illusion de pouvoir. En effet, d’une part le marché automobile vert est encore trop cher ou inexpérimenté. D’autre part, l’énorme majorité des États et ensembles régionaux ne respectent pas les accords dits « écologiques ». De même, ils utilisent les bénéfices des taxes environnementales pour autre chose que la transition énergétique (seuls 19 % de la taxe carbone reviennent à la transition).

Nous relevons le cynisme d’une rhétorique dans laquelle l’individu est dit « responsable » de ce qui ne dépend pas de lui. Responsable de tout; maître de rien.

Évidemment, il ne s’agit ni de vider l’individu de toute responsabilité ni d’abandonner ces gestes du quotidien. Plutôt, nous soulignons l’incapacité de l’individu-citoyen à influer à grande échelle.

Pour reprendre Cornelius Castoriadis, dans Une Société à la dérive – ouvrage où il appelle à un retournement de l’imaginaire contemporain pris dans le progrès technoscientifique et dans la consommation : « Un individu seul, ou une organisation, ne peut, au mieux, que préparer, critiquer, inciter, esquisser des orientations possibles. »

Repenser le collectif : de la politique écologique à l’écologie politique

Une solution serait de sortir de la culpabilisation individuelle, de la croyance dans l’individu-roi, fruit de toute une rhétorique devenue une habitude commune. D’ailleurs, ne sont-ce pas des mouvements globaux et non des actions à l’échelle individuelle qui ont institué notre économie de marché, des grandes découvertes à l’ordo-libéralisme en passant par le capitalisme classique?

Cependant, il ne faut pas s’aveugler et louer toute initiative collective : celles-ci reposent parfois sur la même logique d’addition d’individualités.

Prenons le cas tant loué des fermes urbaines à Detroit. La plupart de celles que nous avons pu visiter ne consistent que dans une classe moyenne supérieure non-originaire de la ville qui a racheté à prix d’or des quartiers abandonnés sans se préoccuper de la pauvreté alentour. Ici, cette communauté a pris sa responsabilité individuelle et s’absout de sa dette sans ancrer son action dans une réflexion collective.


« Les fermes urbaines et le ‘colonialisme’ dans la banlieue Nord de Detroit. » – L’article prend l’exemple de la Michigan Urban Farming Initiative. ©DetroitMetroTimes

De même, si la ZAD proposait une nouvelle forme d’organisation possible, son entêtement anti-institutionnel ne faisait que l’enfermer dans un solipsisme. Elle vidait l’écologie de sa politique. Or, si la politique écologique repose sur l’insertion de thématiques écologiques dans une structure politique ancienne, l’écologie politique consiste à penser et à propager un relais institutionnel neuf. Ce n’est pas un isolationnisme contemplatif.

La moralité par la dette concerne donc également des groupes d’individus fiers de leur initiative, enfermés dans leur autosatisfaction.

Cependant, à Detroit, d’autres fermes -en minorité-, dynamisent un quartier abandonné pour ensuite en faire bénéficier les afro-américains et autres défavorisés. Il y a une réinvention du lien social par l’écologie et la culture (avec des manifestations musicales ou cinématographiques). Ce n’est ni l’écologie comme excroissance d’une structure sociale présente, ni l’écologie d’un individualisme collectif.

Ainsi, il ne faut pas confondre un geste collectif avec une addition d’actions individuelles. Nous avons perdu de vue que le changement nécessaire passe par une révision globale de notre imaginaire et du collectif tel qu’il se vit et se définit.

Le collectif n’est pas une homogénéité ou une addition d’individus hétérogènes. Il repose sur le partage des responsabilités.

Il revisite ainsi le rôle des acteurs qui ne sont plus en concurrence – économique et morale mais en coopération – économique et culturelle. Il rappelle que « l’Homme est ancré dans autre chose que lui », sans pour autant disparaître sous cette chose (Castoriadis, La Force révolutionnaire de l’écologie, 2012).

CRÉDIT PHOTO : @nattanan23, Pixabay

Grève dans les prisons américaines: pour l’abolition de l’esclavage carcéral

Grève dans les prisons américaines: pour l’abolition de l’esclavage carcéral

Par Gwendolyn Muir

Cet article a été publié dans la dernière édition de nos partenaires, la Revue À bâbord

Les prisons américaines, de la Californie à New York, en passant par le Texas et la Floride, viennent de vivre la plus grosse grève de détenu·e·s de leur histoire. Du 21 août au 9 septembre 2018, les prisonniers ont déclenché, de façon concertée et pacifique, des arrêts de travail, des sit-in, des grèves de la faim et d’autres moyens de pression dans le but de bloquer le bon fonctionnement du système carcéral américain.

S’il est impossible de calculer le nombre exact de prisonniers qui ont fait grève en raison de la répression et de la culture du secret qui règnent dans ce milieu, les médias ont rapporté que 34 prisons dans 17 États avaient été affectées par la grève, qui s’est étendue jusqu’en Nouvelle-Écosse. Le mouvement a reçu plusieurs appuis sur la scène internationale et des actions de solidarité de la part de prisonniers se sont tenues en Allemagne, en Grèce et en Palestine.

Les dates retenues pour le débrayage ne sont pas anodines. La grève a débuté le jour anniversaire de l’assassinat, en 1971, de l’activiste bien connu George Jackson dans la cour de la prison de San Quentin en Californie. Et elle a pris fin le jour anniversaire de la fin de l’émeute que sa mort avait déclenchée à la prison d’Attica, dans l’État de New York.

Une figure importante

Membre des Black Panthers, Jackson, prisonnier autodidacte, s’est battu pour mettre fin aux barrières raciales et sociales derrière les murs et pour unifier leurs populations disparates. Lors de l’émeute d’Attica provoquée par sa mort, 29 détenus et 9 gardiens de prison ont été tués. Le soulèvement a été l’occasion pour les prisonniers de révéler à l’Amérique leurs conditions de détention inhumaines et de réclamer des droits civils et politiques.

George Jackson est devenu l’icône du Jailhouse Lawyers Speak (JLS), le groupe derrière le récent appel à la grève générale. Dans la lignée du travail de Jackson, JLS a réuni autour de revendications communes diverses factions des populations carcérales des prisons fédérales et locales, de même que celles des centres d’immigration. Le groupe s’est d’abord constitué à partir d’un réseau de prisonniers devenus de véritables experts légaux du système carcéral, partageant leurs savoirs avec leurs codétenu·e·s, les formant sur leurs droits constitutionnels et leur donnant accès à différentes ressources juridiques. Au cours des dernières années, le travail de JLS a gagné en visibilité et le groupe s’est efforcé de coordonner ses efforts avec des appuis obtenus à l’extérieur de la prison.

« Nous avons appris au cours des ans que la solution ne peut pas venir seulement des luttes devant les tribunaux », explique Tony, un membre de JLS qui a été incarcéré pendant 15 ans. « Des formes d’action directe impliquant le monde extérieur et réclamant des changements dans le système de justice criminelle sont essentielles. C’est pourquoi nous nous sommes organisés à l’échelle nationale à travers Jailhouse Lawyers Speak. »

C’est ainsi que 10 revendications concernant les enjeux les plus urgents ont été élaborées par les prisonniers de tous les États. Celles-ci touchent tour à tour le travail forcé et l’esclavage, l’accès aux libérations conditionnelles et aux programmes de réhabilitation, la discrimination raciale dans les pratiques de détermination de la peine et le droit de vote.

De l’esclavage en prison ?

La revendication majeure de la grève de 2018 est la demande de mettre fin à l’esclavage carcéral (prison slavery). « L’esclavage des prisonniers est légal selon le 13e amendement de la Constitution américaine, qui abolit l’esclavage et la servitude, sauf à l’égard des criminels », rappelle Tony. Selon l’ancien détenu, le 13e amendement rend possibles des conditions de détention qui s’apparentent à l’esclavage partout aux États-Unis.

Les prisonnières et prisonniers travaillent dans différents secteurs (textile, biens mobiliers, électronique, recyclage), souvent en sous-traitance pour des entreprises comme McDonald’s, Sprint, Starbucks, Victoria’s Secret, Chevron et plusieurs autres, en étant payé·e·s moins de 2 $ par jour. Il n’existe aucun salaire minimum pour le travail effectué en prison ; certains États ne versent carrément aucune rémunération. Les détenu·e·s sont forcé·e·s de travailler de longues heures, durant lesquelles les normes de sécurité sont pratiquement inexistantes. Il n’y a généralement aucune indemnisation prévue dans le cas d’un accident de travail.

« De manière générale, les détenu·e·s sont de simples marchandises dans cette économie de l’esclavage carcéral. Ils ont seulement besoin de votre corps. C’est ce corps, cette force de travail qui compte plus que tout autre chose », dit Tony.

JLS exige également la fin des pratiques judiciaires racistes et classistes. La surjudiciarisation est un réel problème dans le système de justice américain qui fait en sorte que des individus sont condamnés pour des crimes plus graves que ceux qu’ils ont commis. Les hommes noirs américains, qui sont souvent issus de milieux pauvres, sont les plus représentés dans les prisons américaines. Il y a plus de 2,3 millions d’hommes noirs

derrière les barreaux, sur une population totale de 6,8 millions de détenu·e·s ; ils représentent ainsi 34 % des prisonniers, alors qu’ils ne forment que 12 % de la population totale des États-Unis. Ces chiffres, selon Tony, illustrent la perpétuation de l’esclavagisme à travers le système carcéral moderne.

Poursuivre la lutte

« La grève a placé le sujet dans le débat public. Elle a fait en sorte qu’une réforme de la justice criminelle est devenue un sujet de première importance dans le discours de plusieurs politicien·ne·s. Elle a changé la façon dont le grand public conçoit les prisonniers et prisonnières – d’animaux qu’il faudrait contrôler à des personnes qui sont en demande de ressources pour se réhabiliter. Elle a également accru le sentiment de solidarité parmi les détenu·e·s », explique Amani Sawari, porte-parole du mouvement de grève.

À la suite de la grève, JLS a rendu possible l’union de plus de 400 groupes pour former la coalition Millions for Prisonners’ Human Rights (« Des millions pour les droits humains des détenu·e·s »), menée par des prisonnières et prisonniers dont l’objectif, à terme, est de faire aboutir toutes les revendications des personnes incarcérées.

« Nous avons été violemment réprimé·e·s tout au long de la grève, dit Tony. Nous avons entendu des histoires de prisonnières et prisonniers battus, placés en isolement, transférés dans une autre prison. Les autorités ont utilisé tout un tas d’actions répressives. Pourtant, il faut continuer de croire à un système qui est différent de celui que nous avons aujourd’hui, un système carcéral qui ne fait pas des prisons des entrepôts pour êtres humains. »

* L’article a été traduit de l’anglais par Lucie Lemonde et Marc-Olivier Vallée.

CRÉDIT PHOTO: Thomas Hawk

Gilets jaunes : la Cinquième République dans l’impasse

Gilets jaunes : la Cinquième République dans l’impasse

Par Baptiste Colin

Cet article a d’abord été publié par notre partenaire Le Vent Se Lève

L’ambiance politique en France semble souffrir d’un malaise que rien ne réussit à soigner. L’élection d’Emmanuel Macron avait pourtant permis d’envisager un soulagement des antagonismes du pays, par le biais d’un renouvellement du personnel politique réuni autour d’un projet libéral abolissant le clivage toujours plus réduit entre le PS et Les Républicains. Mais après un été qui a signé la fin de son état de grâce, le Président de la République lui-même avouait lors d’une interview qu’il « n’avait pas réussi à réconcilier le peuple Français avec ses dirigeants ». Trois jours plus tard, ce diagnostic lui était confirmé par l’irruption sur la scène politique des gilets jaunes.

Si les gilets jaunes ont été originellement mis en mouvement par l’annonce de la hausse des taxes sur les produits pétroliers, leurs témoignages convergent sur un point : cette hausse de taxe n’est pas tant l’objet de leur contestation qu’une goutte d’eau ayant fait déborder le vase. Le caractère diffus du mouvement fait que les gilets jaunes n’ont pas de mot d’ordre explicitement défini, néanmoins certains discours font nettement consensus. Il s’exprime d’un ras-le-bol d’ordre global à l’encontre d’un système politique qui s’attaque au portefeuille des classes moyennes et populaires sous couvert d’écologie, tout en privilégiant les grandes fortunes et intérêts industriels. Partout, la démission d’Emmanuel Macron est réclamée. Malgré ces revendications incontestablement politiques, les gilets jaunes se définissent comme apolitiques. C’est que le mot « apolitique » est utilisé pour désigner une autre réalité : celle d’un très fort rejet de la représentation politique.

« C’est que le mot « apolitique » est utilisé pour désigner une autre réalité : celle d’un très fort rejet de la représentation politique. »

Il s’agit d’une colère larvée qui, n’ayant pas été résolue précédemment par la démocratie représentative, se met à rejeter la démocratie représentative. On pourrait cyniquement dire qu’il ne s’agit pas tant d’une crise que d’un retour à la normale. La normale d’une Vème République essoufflée, caractérisée non-seulement par un pouvoir exécutif hypertrophié, mais aussi par une incapacité à résoudre les crises qui l’habitent par des voies institutionnelles. Après le désaveu subi par François Hollande, suivi par le « dégagisme » qui a structuré l’élection présidentielle de 2017, la pulsion destituante qui anime une part importante de la société française s’est réveillée avec fracas. Pour comprendre l’origine de l’impasse politique dans laquelle semble s’être enfoncée la France, il est nécessaire de retracer l’évolution de la Vème République jusqu’à nos jours.

Une Ve république en évolution

Car l’agencement des institutions a significativement évolué depuis le référendum du 28 septembre 1958 qui a approuvé la Constitution écrite par Michel Debré. Dans l’esprit initial du texte, le Président devait jouer le rôle de « clé de voûte de notre régime parlementaire », selon son auteur. Il s’agissait donc bien initialement d’un régime mené par ses parlements, ayant le Premier Ministre comme chef du gouvernement, celui-ci et ses ministres tirant leur légitimité de l’Assemblée nationale. Le Président, élu par un collège électoral restreint, était conçu comme un arbitre de la vie politique et le représentant de l’État pour les questions diplomatiques. N’ayant pas vocation à s’immiscer dans les affaires courantes, les pouvoirs que lui conférait la Constitution lui permettaient de solliciter d’autres pouvoirs : dissoudre l’Assemblée Nationale, décider d’un référendum, nommer le Premier ministre. Dans le contexte de l’époque, après une IVème République marquée par l’instabilité politique, l’ajout du rôle de Président dans l’organigramme institutionnel avait pour objectif de rationaliser et stabiliser le fonctionnement d’un régime axé autour du parlement.

« L’élection au suffrage universel fit passer le Président du statut de simple arbitre à celui de personnage incontournable de la vie politique. »

Or, la Vème République est aujourd’hui unanimement qualifiée de régime présidentiel, voire présidentialiste. Si le parlementarisme n’est plus d’actualité, c’est que le régime et l’équilibre de ses pouvoirs ont vite évolué. Charles De Gaulle lui-même, de par sa popularité importante, empiétait sur les prérogatives de ses premiers ministres. Si l’Histoire et son rôle dans la Seconde Guerre Mondiale lui donnaient la légitimité nécessaire pour concentrer autant de pouvoirs, il avait néanmoins conscience du caractère exceptionnel de sa situation. Cela le poussera à proposer en 1962, par un référendum, que le Président de la République soit élu au suffrage universel, afin que ses successeurs puissent jouir d’une légitimité équivalente. Cette modification constitutionnelle fit passer le Président du statut de simple arbitre à celui de personnage incontournable de la vie politique : le suffrage universel sur une circonscription nationale fait de lui le récipiendaire de la souveraineté du peuple, jusqu’ici détenue par l’Assemblée nationale.

La Constitution de la Vème République prévoit naturellement qu’au pouvoir exécutif s’oppose un contre-pouvoir. Le gouvernement est responsable devant l’Assemblée nationale et peut être renversé par cette dernière. Néanmoins, un phénomène a été observé tout au long de la Vème République, que l’on appelle le fait majoritaire. Toujours, les élections législatives ont fait émerger une majorité nette au sein de l’Assemblée nationale. Cet état des choses était consciemment voulu par les rédacteurs de la Constitution, qui cherchaient à rendre le pouvoir législatif plus stable, et ont pour ce faire décidé que les députés ne seraient pas élus à la proportionnelle mais via un système à deux tours qui incite à la formation d’alliances politiques. La stabilité qui en a découlé avait un prix : dans le cadre du fait majoritaire, il est invraisemblable que l’Assemblée nationale exerce son pouvoir de renversement du gouvernement du fait des liens d’allégeance politique qui lient le gouvernement et la majorité.

Le Président n’est pas pour autant tout puissant. Le pouvoir de l’exécutif sous la Vème République est important, mais l’asynchronicité des élections présidentielles et législatives donna lieu à des cohabitations forçant le couple Président/Premier ministre à trouver des compromis. La première advint en 1986, quand Jacques Chirac devint Premier ministre de François Mitterrand. Plus tard, ce sera Jacques Chirac qui devra cohabiter avec Lionel Jospin. En 2000, Jacques Chirac fit adopter par référendum le passage du septennat au quinquennat. Dés lors, c’est le scénario d’une cohabitation qui tombe dans le domaine de l’invraisemblable : les élections présidentielles et législatives n’étant à chaque fois séparées que de quelques mois, les dynamiques politiques permettent toujours au Président élu d’être soutenu par une majorité à l’Assemblée.

« La Vème République devient problématique du fait de son incapacité à digérer les crises politiques et à faire émerger des solutions positives par le jeu des pouvoirs et contre-pouvoirs. »

Depuis 1958, les mécanismes d’équilibre des pouvoirs de la Vème République ont donc significativement évolué vers un renforcement du rôle de l’exécutif, et un alignement de l’Assemblée nationale sur celui-ci. Emmanuel Macron a l’intention de contribuer à cette dynamique, à l’aide de son projet de révision constitutionnelle qui prévoit une réduction du nombre de parlementaires et de leurs marges de manœuvre, dont l’examen a été reporté à janvier 2019.

L’impasse

L’évolution de la Vème République n’est pas un facteur de crise en lui-même. Les crises politiques rencontrées par la France trouvent leurs germes dans la désindustrialisation, le chômage de masse et le développement des inégalités, ainsi que dans l’incapacité des pouvoirs étatiques de s’en protéger du fait des traités internationaux, traités européens en tête, qui fixent comme un cadre indépassable le libre-échange, la libre circulation des capitaux, et la rigueur budgétaire.

La Vème République devient problématique du fait de son incapacité à digérer les crises politiques et à faire émerger des solutions positives par le jeu des pouvoirs et contre-pouvoirs. La victoire du « non » au référendum pour une Constitution européenne en 2005 peut, à ce titre, représenter le début de la spirale infernale. Après le coup de semonce qu’a constitué l’arrivée de Jean-Marie Le Pen au second tour des élections présidentielles de 2002, un véritable divorce entre les dirigeants et une partie de la population qui rejette le projet d’intégration européenne et les conséquences de la mondialisation s’est amorcé.

Ce désaveu appelait une réponse institutionnelle. Face à l’inadéquation avérée entre le peuple et ses représentants, des institutions fonctionnelles auraient du être en mesure de soulager le malaise par des voies démocratiques. Le Président de la République est supposé jouer le rôle d’arbitre, et a les moyens de purger les crises, notamment par la dissolution de l’Assemblée nationale. C’est ce que de Gaulle fit en 1968 après que les manifestations étudiantes et la signature des accords de Grenelle eurent ébranlé son pouvoir.

Cependant, à la différence de 1968, le Président de la République est devenu un acteur à part entière de la vie politique plutôt qu’un simple arbitre. Dissoudre l’Assemblée nationale ne serait plus tant l’exercice d’un contre-pouvoir qu’une balle que le Président se tirerait lui-même dans le pied. Or, l’enseignement de Montesquieu, lorsqu’il théorisa la séparation des pouvoirs, est qu’un pouvoir laissé à lui même est destiné à agir égoïstement, qu’il est vain d’attendre de lui qu’il s’auto-régule, et que pour éviter la tyrannie, il est nécessaire qu’à chaque pouvoir s’oppose un contre-pouvoir en mesure de le neutraliser.

« Entre deux élections présidentielles, aucun processus institutionnel ne peut se mettre en travers de l’action d’un Président qui irait à l’encontre de la volonté du peuple. »

Quels contre-pouvoirs rencontre aujourd’hui l’exécutif Français ? Si l’Assemblée a formellement le pouvoir de renverser le gouvernement, le fait majoritaire implique qu’il est invraisemblable que cela se produise. Le Président, quant à lui, ne peut être menacé que par l’Article 68 de la Constitution, qui nécessite une majorité absolue de la part des deux parlements, tout aussi invraisemblable. Entre deux élections présidentielles, aucun processus institutionnel ne peut se mettre en travers de l’action d’un Président qui irait à l’encontre de la volonté du peuple.

Cette absence de contre-pouvoir a ouvert la voie à la disparition d’un rapport agonistique entre les classes populaires et les classes dirigeantes. N’étant plus institutionnellement contraints pendant la durée de leurs mandats, les membres de l’exécutif sont formellement libres de mettre en place la politique de leur choix sans avoir à prendre en compte les revendications d’une certaine partie de la population qui n’a pas accès aux ficelles du pouvoir autrement que par leur bulletin de vote, et que les techniques modernes de communication et de création du consentement permettent de maîtriser. À ces phénomènes institutionnels s’ajoutent des déterminations sociales : depuis 1988, la part de députés issus des classes populaires n’a jamais dépassé 5%. La victoire du « Non » au référendum de 2005 n’a donc pas donné lieu à une remise en cause introspective des élites politiques sur la façon dont elles représentent le peuple, mais à une simple dénégation de la responsabilité politique des dirigeants envers ceux qu’ils représentent.

« Leur présence sur les ronds points n’est pas une interpellation du pouvoir comparable à celles qu’effectuent les syndicats lors de leurs manifestations. Il s’agit pour les gilets jaunes d’un procédé de dernier recours. »

En tenant compte du fait que les responsables politiques successifs se sont illustrés par leur compromission à des intérêts tiers (grandes entreprises, monarchies pétrolières) et l’application de politiques pour lesquelles ils n’ont pas été élus (Loi Travail, libéralisation de la SNCF, etc.), les classes populaires ne doivent pas seulement être vues comme les « perdants de la mondialisation », mais aussi comme des laissés pour compte de la démocratie. Les implications sont majeures. Car les processus démocratiques institutionnels ont un objectif social : être les vecteurs des antagonismes qui parcourent la société, de sorte que la violence des rapports sociaux s’exprime verbalement, symboliquement en leur sein plutôt que physiquement entre individus.

C’est sous ce prisme qu’il faut analyser le mouvement des gilets jaunes. Ayant perdu confiance en tous les procédés de représentation au sein des instances politiques institutionnelles, qu’il s’agisse des partis ou des syndicats, la colère politique se donne à voir au grand jour. Une colère qui ne trouve plus sa canalisation symbolique, et qui n’a d’autre choix que de se manifester physiquement. Les témoignages de gilets jaunes font état de l’impasse, non seulement financière mais aussi politique, dans laquelle ils se trouvent. Nombreux sont les citoyens pour qui ce mouvement est la première manifestation politique à laquelle ils participent, ce qui indique que leur présence sur les ronds points n’est pas une interpellation du pouvoir comparable à celles qu’effectuent les syndicats lors de leurs manifestations. Il s’agit pour les gilets jaunes d’un procédé de dernier recours, d’un refus de la politique conventionnelle qui les a trop trahis, les poussant à prendre les choses en main eux-mêmes et à s’organiser hors des institutions existantes.

Quel avenir politique pour les gilets jaunes?

À certains égards, les analyses de Chantal Mouffe et Ernesto Laclau, théoriciens du populisme de gauche, se voient confirmées : une dynamique destituante domine, par les appels à la démission d’Emmanuel Macron et la confiance brisée en tous les mécanismes de représentation politique. Une dynamique constituante, encore ténue, peut être aperçue. D’une part, les gilets jaunes utilisent des signifiants nationaux tels que le  drapeau, la Marseillaise ou la Révolution de 1789, ce qui illustre que leurs revendications n’ont pas tant à voir avec des thématiques sectorielles comme le prix du carburant, qu’avec une conception de l’État-nation comme étant responsable devant ses citoyens. D’autre part, sur leurs groupes Facebook et lors des rassemblements, les gilets jaunes amorcent des réflexions autour de propositions pour sortir par le haut de la crise politique. Des référendums sont réclamés de manière un peu intransitives, sans qu’on observe un accord tranché sur les termes de la question qui serait posée. On va jusqu’à observer des propositions de nouvelle Constitution pour la France, là encore sous des termes flous. Car ce qui unit les gilets jaunes n’est sans doute pas tant un ensemble de revendications précises, mais un profond sentiment d’abandon et un virulent désir d’exercer une souveraineté politique. Il s’agit pour eux de réaffirmer la place du peuple comme acteur à part entière du processus politique institutionnel quotidien.

« Ce qui unit les gilets jaunes n’est sans doute pas tant un ensemble de revendications précises, mais un profond sentiment d’abandon et un virulent désir d’exercer une souveraineté politique. »

Le mouvement des gilets jaunes n’est pas fini, mais on peut déjà dire que le paysage politique français en sera transformé. De quelle manière ? Si les gilets jaunes ont démontré que leur colère pouvait les pousser à la violence, un scénario insurrectionnel où le gouvernement serait physiquement contraint d’abandonner le pouvoir demeure invraisemblable. Comme le faisait remarquer le démographe Emmanuel Todd, les révolutions ont lieu dans des pays jeunes, c’est-à-dire où l’âge médian de la population se situe aux alentours de 25 ans. Aujourd’hui, la moitié des Français a plus de 40 ans. De plus, la faible expérience des mouvements sociaux du gilet jaune moyen ne permet pas d’affirmer que le mouvement tiendrait bon face à des forces de l’ordre ouvertement hostiles.

Sans insurrection, il est probable que le mouvement trouve, à moyen terme, son prolongement dans les processus électoraux habituels. Dans la mesure où les gilets jaunes confirment le diagnostic du populisme de gauche, doit-on s’attendre à ce que la France Insoumise et ses représentants raflent la mise ? Rien n’est moins sûr tant l’hostilité aux représentants politiques déjà établis semble forte. L’image de la France Insoumise a souffert de la vague de perquisitions d’octobre dernier. Quoi que l’on pense du bien fondé de celles-ci, la séquence politique qui leur a correspondu a fait entrer dans l’opinion l’idée que la France Insoumise était un parti « comme les autres », comme en atteste la chute de popularité de Jean-Luc Mélenchon qui a suivi.

Si les premiers signes de structuration autour d’une demande politique autorisent à espérer que le mouvement débouche sur des revendications progressistes, les tentatives de récupération par les différents mouvements de droite et d’extrême-droite se multiplient et trouvent leur relai dans les chaînes d’information en continu, de telle sorte que rien n’est garanti. Tout peut arriver avec les gilets jaunes, tant ce mouvement est encore en devenir, extrêmement volatil. Le scénario de l’échec de toute récupération politique n’est pas à exclure car le discours destituant est une composante essentielle de ce mouvement. Doit-on s’attendre à voir émerger, dans le sillage de ces évènements, une formation politique nouvelle caractérisée par une relative absence de structuration idéologique, analogue à certains égards au M5S italien ?

En l’absence d’un mécanisme institutionnel de contre-pouvoir à même de purger la crise, seule une abdication d’Emmanuel Macron pourrait soulager le pays. La volonté répétée de ce dernier de persévérer, ainsi que l’ampleur des intérêts économiques qui le soutiennent, laissent penser qu’une reddition n’arrivera pas. Seulement 18 mois après les dernières élections présidentielles, les divisions du pays se sont réveillées et s’expriment hors de tout cadre institutionnel propre à les canaliser. Les prochains mois et années se profilent sous un jour noir, tant la confiance entre citoyens et personnel politique s’effrite. Les prochaines élections européennes seront l’occasion de mesurer l’étendue de la reconfiguration politique provoquée par le mouvement des gilets jaunes, que celle-ci se traduise par la montée en popularité d’un parti ou un autre, ou par une abstention toujours plus abyssale. Elles ne seront toutefois que l’occasion de prendre la température. Car dans une Vème République où l’élection présidentielle est le seul mécanisme institutionnel qui peut agir sur un pouvoir exécutif surpuissant, il est difficile d’imaginer un scénario de sortie de crise avant 2022.

CRÉDIT PHOTO: Martin Bertrand

Un salaire contre l’école

Un salaire contre l’école

LETTRE D’OPINION | Une collaboration spéciale de Etienne Simard, militant pour la campagne sur le travail étudiant (CUTE)

On dit souvent que ce sont les plus belles années de notre vie, celles de l’irresponsabilité et de la démesure, où les désirs l’emportent sur les besoins, où l’on se croit libre parce qu’on a le droit à la paresse. Longtemps j’ai niaisé dans les études pour rire, vous savez ces programmes auxquels on s’inscrit pour déplaire à ses parents. Moi c’était la science po, mais j’aurais très bien pu choisir la philo, les lettres ou n’importe quel cursus que l’on croit sans débouché, et qui a la réputation d’être constamment interrompu par les grèves.

Je me souviens que pour plusieurs de mes collègues, il était de bon ton de se faire des accroires sur le caractère subversif de leurs choix de cours, comme si la participation à un séminaire sur le conflit social procurait le même orgueil que la lecture d’un livre à l’index. Peut-être avaient-ils l’impression de se payer une cure de désaliénation? «Voilà un privilège exceptionnel que d’accéder à la connaissance! Il faut à tout prix en universaliser l’accès!»

Pour ma part, je voulais surtout apprendre à lire la théorie, qu’elle me soit utile pour sortir de mon trou, non pas en faisant carrière, mais en faisant du trouble. Même si l’idée de continuer à travailler encore longtemps dans la cuisine d’un Kentucky ou à l’usine de papier de toilette avec mon père m’était insupportable, je repoussais sans cesse l’élaboration d’un plan de rechange, sans doute pour déguiser la mort en restant le plus longtemps possible dans ce que d’autres ont appelé la “minorité prolongée”.

Après les études, la plupart de mes collègues ont été embauché.es dans la fonction publique et les organismes communautaires. Leurs lectures obligatoires ne les ont pas rendu.es inemployables, bien au contraire, leurs diplômes se sont même révélés avoir une pas pire valeur sur le marché du travail. En ce qui me concerne, la théorie apprise à l’université n’a pas particulièrement servi au désordre. J’y ai bien plus acquis la langue de la technocratie que celle de la révolution. C’est une compétence utile pour les entrevues de job et la rédaction de rapport, mais ça n’a rien de bien émancipateur.

Je ne dirais quand même pas que je n’ai rien retenu qui vaille à l’université. Mais la théorie importante, celle qui inspire des analyses qui nous sont propres, au service de l’organisation des luttes contre la domination vécue, je l’ai découverte, avec d’autres, dans les cercles de lecture, les exercices d’écriture en groupe et les débats au sein de comités autonomes. Bref, c’est en confrontation avec l’école et avec le milieu de travail que j’ai appris la critique. Puisque je n’avais surtout pas envie de mettre la théorie au service de la bureaucratie, j’ai fini par abandonner l’université. Si je continuais à penser qu’on devait se battre pour la gratuité de l’éducation comme de tous les services, mon doux que je me suis mis à détester l’institution scolaire, autant que la famille et l’État dans son ensemble.

En retournant aux études dans la trentaine, j’ai commencé à y voir beaucoup plus clair. Contrairement aux études pour rire, il était difficile dans un programme technique de se faire des illusions sur ce qu’on faisait à l’école; la nature des activités pédagogiques ne laissait place à aucune ambiguïté. On n’était clairement pas en train de bénéficier passivement d’un service; on travaillait! Le plus gros des cours prenait la forme de labo, dans lesquels on exécutait à répétition les tâches propres à l’exercice du métier. Les travaux à l’extérieur de la salle de classe étaient, eux aussi,  répétitifs. Plusieurs profs nous demandaient de visiter des milieux de travail, d’y réaliser des entrevues avec le personnel et d’y récolter des données de gestion afin d’élaborer des portraits de ce secteur d’emploi. Aucun doute possible : nous étions en train de produire des renseignements utiles, d’une part, pour la conseillère pédagogique, en vue de la réforme du programme, et d’autre part, pour les profs, afin de tenir à jour leurs connaissances du milieu. Puis, il y a eu les stages… Comme j’étais dans un programme où il n’y avait, par cohorte, pas plus de dix hommes pour une cinquantaine d’étudiantes, nous n’étions évidemment pas payé.es pour les quelque 400 heures de travail à compléter. J’ai alors vu l’ampleur des fonctions occupées exclusivement par un roulement de stagiaires à temps plein, autant dans le privé, le public et que dans les OBNL, sans leur donner le moindre sou. De l’exploitation crue, quoi. 

Et c’est là que tout est devenu limpide : mon collège, comme tous les cégeps et universités,  reçoit son financement pour nous extorquer du travail à la petite semaine au profit des employeurs, et ce de trois façons. La première concerne son mandat de base, qui consiste à nous faire travailler en classe et à la maison pour produire notre propre valeur, en nous inculquant une discipline et des compétences recherchées sur le marché du travail. Nous sommes à une époque où le travail est organisé et réparti par projet, avec des objectifs et un deadline imposés, qu’on soit travailleuse autonome ou fonctionnaire. Les consignes de réalisation de travaux académiques prennent exactement la même forme, et ce, même dans les arts et les sciences humaines. La seconde façon concerne les stages, où l’école joue le rôle d’une agence de placement qui distribue de la main-d’oeuvre gratuite ou pas chère, surtout féminine, dans divers organismes et entreprises. En échange de crédits académiques, les stagiaires travaillent de façon invisible, sans droit de regard sur la nature des tâches effectuées, les conditions de travail ou l’environnement de travail. L’évaluation devient alors l’outil par excellence pour discipliner notre temps et nos corps et contrôler la moindre envie d’insubordination. Enfin, la troisième manière de nous extorquer du travail, plus indirecte, concerne l’imposition de frais de scolarité, qui nous contraignent à nous pogner n’importe quelle mauvaise job pour payer les études, le loyer, la bouffe. Si vous en doutez encore, rappelez-vous de la grève de 2012, où les employeurs faisaient pression sur le gouvernement pour que la session se termine au plus sacrant afin de combler les emplois d’été. Mettons que la loi spéciale ne s’est pas fait attendre.

En regard de tout cela, je n’ai plus eu la moindre incertitude sur la légitimité d’exiger qu’on nous paie pour étudier, et de faire payer ceux qui profitent au bout du compte de notre travail. Si la revendication n’a rien de révolutionnaire en soi, elle attaque directement les capacités d’accumulation du capital qui reposent sur le travail gratuit de milliards d’hommes, et surtout de milliards de femmes. Elle confronte aussi directement la dévalorisation du travail de celles-ci, surtout lorsqu’il est question des stages impayés dans les domaines traditionnellement féminins (soins infirmiers, travail social, enseignement, etc.). Plus encore, c’est une revendication qui facilite la discussion avec des gens à qui la gauche étudiante s’adresse peu, et avec qui elle s’organise encore moins, dans les programmes techniques et professionnels où les femmes, les personnes racisées et les personnes immigrantes sont fortement représentées. Une campagne sérieuse orientée par cette revendication ouvre la possibilité d’organiser une grève offensive, en phase avec les appels internationaux à la grève des stagiaires et à la grève des femmes, qui se multiplient dans les dernières années. Le potentiel subversif d’un tel mouvement n’est pas à négliger.

L’émancipation exige énormément de travail politique. Et c’est ce travail qui doit être libre du rapport salarial, pour qu’on en contrôle pleinement les tenants et aboutissants. Pour être pris au sérieux, les profs de gauche qui considèrent leur enseignement comme un engagement devraient renoncer à leur salaire avant de nous dire que la rémunération des études contribuerait à marchandiser l’éducation. Même chose pour les permanences syndicales qui refusent de reconnaître les études comme un travail. Ils sont drôles, ces bureaucrates qui disent craindre la marchandisation des rapports sociaux en gagnant deux, trois fois mon salaire pour accomplir du travail politique à notre place.

On va s’entendre là-dessus : bien sûr que le rapport salarial est aliénant, puisqu’on nous paie pour accomplir du travail que nous ne ferions pas autrement. Mais en y pensant bien, les études sont tout autant soumises à ce rapport, en différé : on travaille gratuitement maintenant pour accéder au travail salarié plus tard. La liberté de choisir d’étudier ou non est, quant à elle, une fable. La vérité est qu’à l’heure actuelle, plus des deux tiers des emplois disponibles exigent un diplôme d’études postsecondaires. C’est même assez convaincant pour qu’on décide de s’endetter pour étudier, dans l’espoir de trouver une job afin de tout rembourser par la suite.

Si on veut effectivement des écoles émancipatrices, il faut d’abord et avant tout reconnaître l’aliénation et l’exploitation sur lesquelles reposent le système d’éducation. Il faut supprimer la hiérarchie puis la séparation entre les disciplines qui reproduisent les rapports de classes, de sexes, de genres et de races, soit en prenant le contrôle sur les institutions, de paire avec le personnel enseignant et le personnel de soutien, soit en détruisant carrément les écoles pour intégrer l’éducation dans toutes les activités de la vie quotidienne.

Parce qu’au fond, la lutte pour le salaire étudiant est une lutte contre l’école telle qu’on la connaît. La reconnaissance du travail étudiant s’inscrit dans un mouvement plus large qui vise à réclamer une paye pour tout travail qui profite aux employeurs, afin de libérer du temps pour accomplir du travail politique libre et libérateur. Et ça, c’est révolutionnaire.

CRÉDIT PHOTO:  Martin Ouellet

Le combat pour un salaire minimum à 15 $ au Québec -Partie 1 : la nécessité d’un minimum substantiel

Le combat pour un salaire minimum à 15 $ au Québec -Partie 1 : la nécessité d’un minimum substantiel

La campagne au Québec pour une hausse du salaire minimum à 15 dollars l’heure est à la croisée des chemins. De prime abord, elle tend à s’inscrire dans un rapport de force favorable. Les grandes centrales syndicales de la belle province, tout comme celles d’ailleurs au Canada, mènent une lutte de longue haleine, méthodique, pour l’opinion publique.

Sans avoir eu besoin d’user de grands actes de perturbation économique de la part des masses sous-salariées, elles ont recouru à des actes symboliques et à un discours fédérateur suffisamment convaincants pour imposer l’enjeu du salaire minimum dans l’espace public et même dans l’agenda des politiques publiques de certains gouvernements. L’Ontario, sous la gouverne  de Kathleen Wynne, a fait passer le salaire minimum à 14 dollars et compte l’augmenter à 15 d’ici janvier 2019, si bien sûr l’administration Ford nouvellement élue le permet. Les néodémocrates de l’Alberta s’apprêtent à faire de même (1), et le salaire y est pour l’instant à 13,60 $ (2). Dans le cas du Québec, l’adoption du salaire minimum à 15 dollars dépasse désormais les promesses électorales de Québec Solidaire et fait maintenant parti des objectifs du Parti Québécois (3). L’augmentation modeste à 12 dollars, décidée par le PLQ (4), reste insuffisante pour freiner la pression.

D’un autre côté, cet allant est très fragile. Le Québec reste étanche face à ces revendications. Si un certain rapport de force syndical semble s’installer, il en est tout autre en ce qui concerne le discours public québécois concernant cette possible augmentation. Les opposant·e·s à cette mesure sont fort volubiles. Pour l’instant, leur argumentaire impose le respect. Il affirme qu’une augmentation abusive – 15 dollars l’heure étant ici jugé abusif – aurait pour conséquence de nuire aux travailleurs et travailleuses autant qu’à l’économie québécoise en termes d’efficacité. Ainsi donc, une telle augmentation du salaire minimum mènerait à concrétiser, pour les moins fortuné·e·s, le contraire des nobles intentions qui justifient cette mesure. Ce qui fait la force de cette position, c’est qu’elle met le doigt sur une certaine réalité de l’économie capitaliste. Le salaire minimum constitue une mesure qui entrave la libre circulation des marchandises du fait qu’il impose une augmentation des coûts de production des entreprises qui investissent leur capital. Tant et aussi longtemps que celles et ceux qui luttent pour une augmentation substantielle du salaire minimum nieront ce constat et, qu’à la place de se le réapproprier dans le discours, le caricatureront comme une lubie du patronat et du monde des affaires, il ne sera pas possible de rassurer une masse critique de travailleurs et travailleuses face à des enjeux matériels bien réels et, par le fait même, ces dernières et derniers pourraient ne pas être convaincu·e·s du bien-fondé d’une hausse du salaire minimum à 15 dollars. Dans une société du spectacle comme la nôtre, le discours médiatique jugé majoritaire prime trop souvent sur l’intérêt public. Une lutte sociale ne peut se résoudre sans conquête de ce discours. Cette constatation est d’autant plus vraie que le prochain gouvernement risque d’être incarné par la droite économique, que ce soit avec le PLQ ou la CAQ. Dans ces conditions, l’augmentation substantielle du salaire minimum, si elle doit être, ne sera pas le fruit d’une mise à l’agenda par le parti au pouvoir, mais bien le résultat d’une lutte populaire, unie sous un même discours cohérent, faisant pression sur le gouvernement, jusqu’à ce qu’il cède. Et si cette lutte ne s’inscrit pas dans un message qui saura répondre adéquatement aux objections actuelles, elle pourrait malheureusement échouer.

Des raisons d’un salaire minimum substantiel

Les défenseurs et défenderesses d’un certain libéralisme économique ont habituellement le derme très sensible lorsqu’une mesure politique vient modifier les relations économiques entre producteurs et productrices, détenteurs et détentrices de capitaux et consommateurs et consommatrices. C’est d’autant vrai lorsqu’il s’agit de toucher au salaire minimum. Selon une perspective libérale de l’économie, l’intervention des pouvoirs publics dans le marché, si elle n’est pas qu’épisodique et strictement balisée par les règles de ce même marché, a des effets dévastateurs sur l’allocation des ressources en économie capitaliste. Cette intervention de l’État vient altérer le mécanisme de transmission de l’information concernant la rareté et l’accessibilité des ressources qu’est le prix du marché – seul dispositif qui permette aux acteurs économiques imparfaits de comprendre, du moins minimalement, les aléas d’une économie infiniment complexe. Le système de prix équivaut à la mise en commun des informations partielles que chaque acteur détient. Avec en tête ce type de regard économique, l’intervention publique de grande ampleur équivaut à un acte de commandement, en l’occurrence celui de l’État, qui se base sur l’information imparfaite d’un seul pôle de la société, celui de l’arène politique par laquelle l’État prend acte de sa gouverne. De ce problème d’accès à l’information de la part de l’État, joint à une déstabilisation du système de prix, s’ensuit une réduction de l’efficacité économique, en ce sens que des acteurs économiques se trouvent désavantagés par rapport à la situation qui prévalait avant l’intervention publique. Deux scénarios s’offrent alors à l’État : soit il recule, ce qui constitue une dépense de ressources inutile et un grand désaveu quant à sa capacité à s’imposer comme acteur économique; soit il accroît le contrôle qu’il peut exercer sur l’économie pour rectifier les problèmes qui s’imposent, ce qui fait glisser l’État dans une spirale autoritaire, une accumulation de problèmes générant toujours plus de problèmes.  Il s’agit là d’un discours néolibéral commun (5). C’est souvent à partir de cette vision du monde que la droite économique s’insurge lorsqu’elle est face à des mesures gouvernementales qu’elle juge « abusives », comme c’est le cas pour l’augmentation substantielle du salaire minimum.

Dresser ce portrait ne vise pas à définir un état de fait. Bien que ce regard ait le mérite de mettre le doigt sur certaines configurations de l’économie de marché capitaliste, elle se base sur un argumentaire fallacieux de la pente glissante de l’action publique vers l’inefficacité ou l’autoritarisme, pente qui, trop souvent, ne se vérifie pas sur le plan empirique. L’existence d’États-providence forts, que justement les néolibéraux tentent d’escamoter, à elle seule, met à mal l’idéologie dominante (6). L’intérêt pour ce regard économiciste se trouve plutôt dans le fait qu’il nous permet de comprendre l’état d’esprit des tenant·e·s du néolibéralisme, et par quelle façon cette posture permet de s’opposer à une augmentation importante du salaire minimum. Cependant, puisque le marché pur n’est qu’une abstraction, voir une utopie, les défenseurs et défenderesses de ce dernier, dans la pratique, n’excluent pas totalement l’intervention étatique. L’État joue le rôle de maintien de l’ordre et d’arbitre, et est légitimé à intervenir économiquement dans un nombre restreint de cas. Même pour les néolibéraux les plus durs, « (…) il n’y a pas moyen [, pour reprendre les propos du grand économiste néolibéral Milton Friedman,] d’éviter la nécessité d’un certain degré de paternalisme (7) ». À l’heure actuelle, où l’on tend à restreindre l’ampleur du rôle économique de l’État social, ce «paternalisme» public se doit, dans ces conditions, d’avoir de solides justifications, de faire la démonstration que le marché n’arrive pas à satisfaire certains besoins, ce qui justifie l’intervention gouvernementale. Autre condition fondamentale : l’intervention doit être compatible avec le marché. Voir le problème de l’action publique en ces termes nous permet d’intérioriser plus facilement la façon dont s’articule intellectuellement l’hostilité usuelle des élites politico-économiques actuelles à l’encontre d’interventions publiques comme la forte légifération sur le salaire minimum.

Qu’en est-t-il donc de la hausse de notre salaire minimum? Est-il avisé que l’État interfère sur le prix minimum de la main d’œuvre en l’augmentant à 15 dollars l’heure? Relativement à la satisfaction ou non d’un bien-être social minimal – les économistes parlent de « surplus social » –, une configuration de la production et des capitaux qui permet, dans les conditions économiques actuelles, un salaire de l’heure à 12 $, comme c’est le cas actuellement, ne permet pas de subvenir adéquatement aux besoins vitaux d’une masse considérable de travailleurs et travailleuses. Au Québec, c’est environ 450 000 personnes qui travaillent au salaire minimum (8). Aux vues de la place à prendre dans la société compétitive et consumériste qu’est la nôtre, la somme de 12 $ l’heure, même si elle constitue un progrès par rapport au précédent 11,25 $, reste dérisoire. Pour évaluer le niveau de pauvreté selon le revenu, Statistique Canada et l’Institut de la statistique du Québec emploient la mesure du seuil de faible revenu (SFR). Le seuil se définit relativement au salaire moyen comme point de référence. Il est établi qu’un individu ou ménage dépensant 20% de son revenu de plus que la moyenne pour ses besoins de subsistance de base est en situation de précarité, qu’il subit de la misère économique (9). Imaginons maintenant le meilleur scénario (ou le pire, selon la perspective) pour un individu gagnant 12 $ de l’heure : chaque semaine, durant une année, cet individu travaille 40 heures et ce, en ayant seulement droit comme congé à ses journées fériées payées (10). Cette personne se trouve alors avec un salaire annuel brut de plus ou moins 23 040 $. Or, selon les données de 2015, tout citoyen canadien ayant un salaire brut en deçà de 22 505 $ vit sous le SFR (11). En maintenant les bas·se·s salarié·e·s à un tel salaire annuel brut, nous acceptons collectivement qu’une masse critique de québécois et québécoises aient un niveau de vie se confondant avec un tel seuil. Cette donnée est d’autant plus affligeante lorsqu’on la met en relation avec la mesure qui permet de cerner le coût moyen annuel de la consommation de biens et services pour satisfaire une subsistance minimale, ce qu’on appelle la mesure du panier de consommation (MPC). En 2015, la MPC oscillait entre 16 854 $ et 17 275 $ pour une personne seule (12). Une fois le panier de consommation considéré, il reste peu de place à la satisfaction d’autre chose que des besoins élémentaires, nettement insuffisants pour une vie contemporaine digne.

À ces mesures doit s’ajouter un autre indice : celui du salaire viable, développé par l’Institut en recherches socio-économiques (IRIS), c’est-à-dire le « salaire horaire qui permettrait à un·e salarié·e à temps complet de non seulement couvrir ses besoins de base, mais [de] se doter d’une marge de manœuvre pour sortir de la pauvreté (13) ». Pour une personne seule habitant Montréal ou Québec, le salaire viable oscille autour du 25 000 $ annuel, ce qui nous éloigne de l’actuel salaire minimum, trop bas (14). Rappelons-nous que nous nous basons ici sur un scénario idéal où 40 heures de la semaine sont comblées par le travail salarié. Bon nombre d’emplois dépassent à peine le 30 heures semaine, ce qui pousse à la baisse les données évoquées. À 35 heures semaines, l’IRIS employant ce taux horaire pour établir son seuil de salaire viable (tout comme l’Institut de Statistique du Québec, d’ailleurs), le salaire viable équivaut à environ 15 $ l’heure dans la plupart des cas.  Ces statistiques nous donnent une bonne idée de ce que trop de québécois et québécoises sous-payé·e·s subissent, soit du surtravail qu’elles et ils doivent endurer pour espérer mieux, soit du manque. Trop occupé·e·s à survivre pour se permettre de vivre.

Ces conditions dans lesquelles le marché laisse les québécois et québécoises du bas de l’échelle salariale justifient une hausse substantielle du salaire minimum. Ce constat n’est bien sûr valide que si l’on suppose qu’il soit souhaitable que notre société soit organisée selon les principes d’un humanisme élémentaire. Il s’agit ici d’affirmer qu’un être humain est en droit de vivre une existence digne, et que cette dignité n’est possible que si ses besoins de base sont satisfaits, l’accès à une gamme de biens premiers étant nécessaire (15). Il est évidement possible de se doter d’une autre vision du monde justifiant une telle situation, qui, par exemple, impose une inégalité naturelle, une méritocratie dure ou le primat de l’efficacité économique sur l’humain. Il faudrait alors relever le défi de nous expliquer en quoi ce genre de société est désirable.

Dans une perspective humaniste donc, un marché qui maintient des salaires aussi bas, selon le seuil minimal actuel, est inacceptable. Au regard de cette perspective, l’État intervient principalement parce que le travail que les travailleurs et travailleuses vendent à leur patrons n’est pas une marchandise comme une autre. Le travail n’est pas qu’un objet détaché qu’un·e dirigeant·e d’entreprise s’offre candidement, selon les lois du marché, au plus vil prix. Il constitue la vie elle-même pour nous tous. Il est notre rapport quotidien au monde. Chaque fois que le prix de la main d’œuvre est abaissé ou maintenu dans des conditions économiques difficiles, comme dans le cas qui nous intéresse, c’est une attaque sur les conditions de vie elles-mêmes de cette main d’œuvre qui se concrétise. Affirmer une telle chose, c’est faire le constat, comme Marx, que « le salaire n’est […] que le nom spécifique donné au prix du travail, au prix de cette marchandise particulière dont l’unique réservoir est la chair et le sang de l’homme [et de la femme] (16) ».

Contre les excès de la marchandise-travail, un seuil salarial de base qualitativement satisfaisant s’impose, d’autant plus que nous vivons dans une société d’abondance qui nous permet d’assumer un seuil relativement élevé et qui nous conditionne toutes et tous à l’atteinte de hauts standards de vie comme constitutive du bonheur. Que certain·e·s commentateurs et commentatrices de l’actualité économique nient cette réalité et qu’elles et ils se contentent d’une interprétation forte de ce qu’est la pauvreté, comme s’il fallait nécessairement être sur le point de mourir de faim ou de n’avoir littéralement aucun loisir pour être pauvre – pensons à l’économiste Vincent Geloso qui, récemment, tentait de nous convaincre que les pauvres selon le Seuil de faible revenu n’étaient au fond pas vraiment « pauvres » (17) –, tout cela ne change rien à l’affaire. La pauvreté est toujours relative (18). Et dans le contexte québécois, relativement à la façon dont s’y évalue le bien-être et la viabilité économique, les gens vivant sous ce seuil sont précaires. C’est cette précarité que la hausse du salaire minimum vise à éliminer.

Justifier qu’un seuil salarial substantiel s’affirme en bonne et due forme n’est qu’une facette du problème qui se pose pour l’instant dans l’espace médiatique québécois. Contrairement à nos voisins du sud, il n’existe ici pratiquement pas d’économiste niant la nécessité d’un salaire minimum qui soit actuellement pris au sérieux au sein de notre discours public. Le débat autour du salaire minimum se porte surtout sur le seuil à adopter, et lorsque le débat est orienté selon cette perspective, ce sont des considérations d’ordre pragmatique qui prennent le pas sur les principes. À la vue du combat pour le discours, c’est ici qu’un blocage prend forme pour la campagne en faveur du salaire minimum à 15 dollars. Ses opposant·e·s réussissent pour le moment à faire la « démonstration » d’une incompatibilité entre un tel seuil (15 $) et la façon dont l’économie québécoise est configurée, que les grands principes ne valent rien s’ils ne peuvent pas être convenablement confrontés aux pratiques économiques d’usage. Si cet aspect du problème – non dépourvu d’une certaine réalité économique – n’est pas abordé de plein fouet, et que ceux et celles qui luttent pour l’augmentation salariale font l’erreur de se draper d’une vertu de principes qui les empêchent de confronter la droite sur ses propres arguments, tous ces gens opposés à une telle augmentation qui tentent de nous amadouer par la peur gagneront le monopole du discours sur des enjeux économiques concrets qu’expérimente une foule d’acteurs économiques du marché du travail québécois. Dans ces conditions, difficile d’imaginer comment rendre possible la conquête du salaire minimum à 15 dollars. Au-delà de la défense d’un humanisme élémentaire qui suppose une allocation de ressources minimale (ici sous la forme de salaire), c’est la question économique qui doit être confrontée à bras le corps.

C’est cette deuxième facette du problème d’un salaire minimum à 15 dollars qui sera traitée dans l’article qui fait suite au présent texte : Voir, dans L’Esprit libre« Le combat pour un salaire minimum à 15 dollars au Québec – Partie 2 : le seuil minimum à l’assaut du marché.»

(1) La Presse canadienne. 3 janvier 2018. « La hausse du salaire minimum éliminera 60 000 emplois, croit la Banque du Canada ». Le Soleil.

(2) Radio-Canada. 1er octobre 2017. « Le salaire minimum atteint 13,60 $ l’heure en Alberta ». Radio-Canada.

(3) Marie-Renée Grondin. 19 mai 2016. « Le PQ appuie finalement la hausse du salaire minimum à 15 $ ». Le Journal de Québec.

(4) Radio-Canada. 1er mai 2018. « Le salaire minimum passe à 12$ l’heure au Québec ». Radio-Canada

(5) C’est essentiellement la position de l’un des pionniers du néolibéralisme, Friedrich Hayek. En guise d’introduction, voir son essai critique sur la planification économique : Friedrich A. Hayek. La route de la servitude. France : Les Presses universitaires de France, 2014.

(6) La littérature sur le phénomène institutionnel d’État-providence, et sur sa fonction non capitaliste, est abondante. Les travaux du politologue Gosta Esping‑Andersen constituent une bonne piste : Gosta Esping‑Andersen. The Three Worlds of Welfare Capitalism. Princeton : Princeton University Press, 1998.

(7) Milton Friedman. Capitalisme et liberté. France : Flammarion, 2010.

(8) Québec. Marc-André Demers. « Plus de 450 000 Québécois et Québécoises sont rémunérés au salaire minimum… ou presque ». Québec : Institut de la Statistique du Québec, 2015.

(9) Pour simplifier l’exposé, nous prendrons ici pour acquis que nous sommes face au salaire avant impôt d’un individu seul. Le SFR après impôt constitue une mesure plus fine. Il nécessite toutefois de multiples considérations relatives au retour d’impôt ou non qui feraient nettement déborder le texte de son objet et, surtout, de son format. Pour une explication introductive des mesures de calcul du seuil de pauvreté, consulter : https://www.statcan.gc.ca/pub/75f0002m/2009002/s2-fra.htm, repéré le 23 mai 2018.

(10) Bien évidemment, le scénario se dévoile sous un jour plus charitable si l’on considère les vacances obligatoirement payées par l’employeur relativement à l’ancienneté cumulée. Malgré ces nuances, le constat sur les conditions de vie des plus bas salarié-e-s ne s’en trouve toutefois pas radicalement transformé.

(11) Institut de la Statistique du Québec. 2017. Seuil du faible revenu, MFR-seuils avant impôt, selon la taille du ménage, Québec, 2012-2015. Repéré à  http://www.stat.gouv.qc.ca/statistiques/conditions-vie-societe/revenu/fa…

(12) Institut de la Statistique du Québec. 2017. Seuils du faible revenu, MPC, selon le type de collectivité rurale ou urbaine et la taille de l’unité familiale, Québec, 2012-2015. Repéré à http://www.stat.gouv.qc.ca/statistiques/conditions-vie-societe/revenu/fa…

(13) Philippe Hurteau & Minh Nguyen. « Les conditions d’un salaire viable au Québec en 2017 : Calculs pour Montréal, Québec, Trois-Rivières, Saguenay, Sept-Îles, Gatineau et Sherbrooke ». Institut de recherche et d’information socio-économiques (IRIS), 2017, p.1

(14) Ibid., p.4

(15) L’expression « bien premier » est du philosophe John Rawls. Le terme « humanisme » est ici employé à titre générique. Rawls emploie le terme, plus spécifique, d’« égalité démocratique » pour désigner une société bien ordonnée, selon les principes d’une justice comme équité; système idéal qui, en pratique, se rapproche de ce que, dans le langage commun, nous nommons «social-démocratie». Voir John Rawls. Théorie de la justice. France : Points.

(16) Karl Marx. Travail salarié et capital. Pékin : Éditions en langues étrangères, 1996, p.2

(17) Vincent Geloso. 30 octobre 2016. «Quelle ligne de pauvreté?». Le Journal de Montréal.

(18) Nous voyons ici toute la pertinence du Seuil de faible revenu développé par l’IRIS. 

Crédit photo: The All-Nite Images