Quand le populisme puise dans les théories du complot

Quand le populisme puise dans les théories du complot

Ce texte est extrait du recueil Anguilles sous roche: les théories du complot à l’ère du coronavirus. Pour acheter le livre, visitez votre librairie, ou notre boutique en ligne!

Aujourd’hui, le populisme désigne le plus souvent un style politique antiélite basé sur la démagogie et l’instrumentalisation des préjugés. Souvent imprégné de désinformation et de récits conspirationnistes, il a obtenu des succès étonnants aux États-Unis avec Donald Trump et en Europe avec les partis d’extrême droite, et la société québécoise n’y échappe pas. Portrait d’un discours public qui, par ses réponses simplistes, aggrave des problèmes complexes.

Le Québec, comme le reste de l’Occident, subit les conséquences des grands bouleversements qui ont secoué le monde dans les dernières décennies : les gouvernements nord-américains et européens n’ont pas tenu leurs promesses et ont laissé se déployer des crises majeures causées par leur projet de mondialisation néolibérale (écarts de richesse, crises économiques, délocalisation des emplois, insécurités identitaires, etc.) et leurs stratégies géopolitiques (guerres, terrorisme, crise migratoire, etc.). Qui plus est, la pandémie de COVID-19 n’a fait qu’amplifier les angoisses de la population. Pendant que les gens font face à ces problèmes, les élites politiques et économiques persistent à défendre une vision de la société qui semble ne profiter qu’à elles-mêmes. Austérité, inégalités économiques, aveuglement volontaire face aux paradis fiscaux et corruption ont perdu leur effet de surprise au XXIe siècle. Il n’est d’ailleurs pas étonnant que, selon un sondage CROP demandé par Radio-Canada en février 2017, 58 % des Québécois·es affirment ne plus arriver à croire personne (que ce soit dans les milieux de la politique, des affaires, du milieu scientifique ou des médias), comparativement à 41 % en 2004. Aussi, 72 % estiment que les partis politiques se moquent des préoccupations de la classe moyenne1Gaétan Pouliot et Mélanie Julien, « Prêts pour un Trump canadien ? », Radio-Canada, 2017. https://ici.radio-canada.ca/nouvelles/special/2017/03/sondage-crop/canad….

C’est dans ce contexte que de nouvelles voix s’élèvent : des leaders politiques, des intellectuel·le·s et des personnalités médiatiques qui font fi des normes discursives de la démocratie moderne pour s’adresser au « peuple » sur des enjeux qui lui tient à cœur, et auxquels l’establishment n’a pas su répondre. Au même moment, la population se sent menacée de toutes parts et n’a plus la patience des actions politiquement correctes. Pour cette raison, le populisme s’avère un paradigme de prédilection pour les figures de droite ou d’extrême droite : Donald Trump aux États-Unis, Jair Bolsonaro au Brésil, Victor Orbán en Hongrie, Marine Le Pen en France, Jaroslaw Kaczynski en Pologne, pour ne citer qu’eux.

Par ailleurs, un autre outil qui, comme la rhétorique populiste, peut être adapté à différents contextes sert particulièrement bien ces personnalités : le conspirationnisme. Même si ce mouvement n’entretient pas une relation exclusive avec le populisme, ces deux phénomènes cultivent un lien privilégié. En effet, le politologue islandais Eirikur Bergmann observe que « la montée fulgurante des partis populistes de droite coïncide avec une diffusion grandissante des théories du complot, et démontre que ces organisations politiques utilisent fréquemment le conspirationnisme comme levier pour promouvoir leurs idées et obtenir plus d’appuis2Traduction libre de Eirikur Bergmann, Conspiracy & Populism: The Politics of Misinformation, Cham: Palgrave Macmillan, 2018. ».

Bien que le Québec ne compte aucun parti de droite radicale ou à tendance conspirationniste à l’Assemblée nationale, plusieurs signes démontrent que la rhétorique populiste est utilisée par ses élites. Cela, alors que les théories du complot sont de plus en plus ouvertement débattues dans l’espace public, mais aussi alimentées par les réseaux sociaux, Internet et certains médias de droite comme Radio X.

Devrait-on pour autant s’inquiéter d’un tel phénomène ? Le fait de s’attarder aux préoccupations et aux idées d’une prétendue « majorité silencieuse » est-il garant d’une émancipation collective ou annonce-t-il plutôt la désintégration de la cohésion sociale nécessaire à la démocratie ? Pour faire état de la situation de façon juste et éclairée, il convient d’analyser parallèlement les conditions d’émergence du populisme et du conspirationnisme, puis d’établir des liens entre leurs stratégies rhétoriques. Ces points communs nous permettront d’expliquer la popularité croissante de ces deux tendances et de comprendre les conséquences sociopolitiques d’une telle alliance.

Peuple contre élites

Depuis l’élection de Donald Trump à la tête de la première puissance économique mondiale, le terme « populisme » est sur toutes les lèvres. Malgré son utilisation fréquente, les spécialistes peinent à expliquer le concept succinctement puisqu’il peut prendre plusieurs formes. Dans cette perspective, le journaliste politique John B. Judis n’en définit pas l’essence, mais observe une distinction importante : si les populistes de gauche opposent seulement les intérêts du peuple à ceux des élites traditionnelles, « les populistes de droite défendent le peuple contre une élite qu’ils accusent de choyer un troisième groupe, qui peut être, par exemple, les immigrant[·e·]s », explique-t-il. Dans l’usage courant, c’est cette dernière acception qui prévaut3Traduction libre de John B. Judis, The populist explosion: how the great recession transformed American and European politics, New York: Columbia Global Reports, 2016..

En effet, selon Michel Seymour, qui est professeur de philosophie à l’Université de Montréal et dont nous avons recueilli les propos par visioconférence, le populisme désigne la plupart du temps un discours utilisé par la droite, généralement vu d’un mauvais œil justement parce qu’il ostracise certaines minorités. Alors que le noyau neutre de sa définition se résumerait par l’idée que des politicien·ne·s ou des intellectuel·le·s s’en prennent à une élite en s’appuyant sur des idées admises par le peuple, son sens connoté négativement laisse entendre que « ce que l’on reconduit comme arguments, ce sont les préjugés de la population, et même si l’on sait qu’ils sont faux, on va les exploiter pour obtenir des avantages politiques4Michel Seymour, propos recueillis par Alexandre Maheu le 15 novembre 2017. ». Pour sa part, le sociologue Philippe Bernier Arcand remarque que la rhétorique populiste consiste également en « une valorisation — une survalorisation même — du peuple. C’est penser que les élites sont toujours disqualifiées pour parler au nom du peuple5Philippe Bernier Arcand, Populisme et islamophobie au Québec, Québec : Presses de l’Université Laval, Collection Verbatim, 2017. ». On se retrouve donc en présence d’un discours qui préfère les solutions simplistes de la « raison populaire » à l’opinion des expert·e·s, dont on se méfie.

Le populisme partage ainsi ce trait caractéristique avec le conspirationnisme : l’utilisation d’un style de communication extrêmement simplifié et la proposition de solutions qui le sont tout autant6Martin Geoffroy, propos recueillis par Alexandre Maheu le 29 mars 2021.. Plusieurs expert·e·s notent d’ailleurs que l’imaginaire conspirationniste fait toujours partie des mouvements populistes. À ce propos, le philosophe Pierre-André Taguieff affirme : « Les populistes dénoncent les puissances cachées qui confisquent le pouvoir et l’exercent secrètement à leur seul profit. C’est pourquoi, dans toutes les formes de populisme politique observables depuis la fin du XIXe siècle en Occident, l’on rencontre des récits complotistes7Pierre-André Taguieff, « La vague complotiste contemporaine », HuffPost Québec, 10 mai 2016. https://quebec.huffingtonpost.ca/pierreandre-taguieff/vague-theorie-comp…. » Ce recours aux théories du complot tend à se voir redynamisé par certains événements importants, mais dont les enjeux s’avèrent complexes, comme l’assassinat de John F. Kennedy, les attentats du 11 septembre 2001 ou l’apparition de virus comme la COVID-19 à l’échelle planétaire8Ibid.. « La pandémie n’a fait qu’exacerber ce qui était latent (en fait de théories du complot), ce qui existait déjà et qui a toujours un peu été la trame de fond de tous les types de populisme, mais surtout d’un populisme de droite ou d’extrême droite », nous explique Martin Geoffroy, sociologue et directeur du Centre d’expertise et de formation sur les intégrismes religieux et la radicalisation (CEFIR) lors d’une entrevue téléphonique9Martin Geoffroy, propos recueillis par Alexandre Maheu le 29 mars 2021.. Selon lui, les récits conspirationnistes classiques, dont l’existence semble se perpétuer de façon cyclique, représentent un bassin dans lequel les populistes vont nécessairement aller puiser10Ibid..

Dans le populisme identitaire autant que dans le conspirationnisme, on constate une logique qui divise : la dichotomie que l’on tente d’imposer à l’imaginaire social définit la majorité comme le « vrai peuple » et le place en victime dont le combat vertueux doit être mené contre les élites et les minorités afin de protéger sa noble identité historique. Par exemple, Philippe Bernier Arcand, auteur de Populisme et islamophobie au Québec, soutient que « dans les mouvements populistes des démocraties occidentales, l’islam semble faire consensus dans le rôle de la menace11Philippe Bernier Arcand, Populisme et islamophobie au Québec, Québec : Presses de l’Université Laval, Collection Verbatim, 2017. ». Du côté du conspirationnisme, on retrouve entre autres la fameuse théorie du « grand remplacement », voulant que les peuples « de souche » soient remplacés par des gens venus d’ailleurs. En fait, « les mouvements d’extrême droite supposent souvent que le grand remplacement serait “quelque chose d’organisé, d’orchestré par des élites, décrites comme multiculturalistes et globalistes, donc qu’il y a une forme de complot”12« Le grand remplacement : trajectoire d’une théorie conspirationniste », Radio-Canada, 6 avril 2019. https://ici.radio-canada.ca/ohdio/premiere/emissions/samedi-et-rien-d-au… ». Il s’agit là d’un élément essentiel : le populisme consiste en un style de politique où des leaders utilisent des stratégies comme la polarisation et l’appel à l’émotion. Cela, pour mieux justifier leur légitimité lorsqu’ils ou elles se présentent comme étant en mesure de défendre le peuple face aux menaces qu’ils ou elles identifient et dont ils ou elles amplifient l’importance. C’est un paradoxe auquel les victimes du populisme sont aveugles : on crée une mise en scène de leur autonomisation (empowerment) afin de profiter de leurs faiblesses psychosociales. Il est vrai que la mondialisation et le néolibéralisme ont produit des inquiétudes identitaires et économiques légitimes. Or, des populistes comme Donald Trump, même s’ils font partie de l’élite et qu’ils signent des projets de loi qui défavorisent économiquement la majorité des gens, se servent de l’affect populaire pour blâmer d’autres groupes de la population comme les médias ou des minorités comme les musulman·e·s et les Mexicain·e·s. Cela représente un moyen efficace pour détourner l’attention et dissimuler leurs contradictions.

D’ailleurs, l’évocation des récits complotistes vise le même but, avec une adaptabilité encore plus grande des faits et de la vérité. Ainsi, elle « permet d’affirmer l’existence d’un ennemi volontairement mal intentionné », de démoniser — parfois littéralement — ses adversaires et d’établir une vision manichéenne où la rationalité est reléguée au second plan, selon Jérôme Jamin, professeur de science politique et de philosophie politique à l’Université de Liège en Belgique13Jérôme Jamin, L’imaginaire du complot : discours d’extrême droite en France et aux États-Unis, Amsterdam : Amsterdam University Press, 2009.. Par conséquent, même si les populistes affirment vouloir défendre les intérêts du peuple, on peut deviner pourquoi l’expression sert bien souvent à discréditer ou à insulter : elle évoque l’exacerbation et l’exploitation de bas instincts (peur, colère, haine, etc.) pour manipuler psychologiquement la masse que les populistes prétendent défendre. C’est particulièrement vrai lorsque ces personnalités utilisent le conspirationnisme pour établir une profonde division morale (le Bien contre le Mal), ainsi que pour « consolider l’idée qu’un danger est imminent et que la catastrophe est déjà partiellement engagée14Ibid. ».

Il convient toutefois de préciser que les théories du complot existent indépendamment du politique. C’est un univers autonome qui aide certaines personnes à répondre à différents besoins inconscients et à justifier des attitudes ainsi que des postures psychologiques ou sociales. Pour Martin Geoffroy, il existe deux caractéristiques importantes dans l’argumentation conspirationniste : le biais d’intentionnalité (tous les événements découlent d’une intention humaine) et l’effet de révélation (la satisfaction de démystifier et de dénoncer une situation)15Martin Geoffroy, propos recueillis par Alexandre Maheu le 29 mars 2021.. Grâce à de tels mécanismes psychologiques, « le cours du monde devient maîtrisable », explique Pierre-André Taguieff. Pour lui, « [i]dentifier les puissances obscures et mauvaises qui mènent le monde, c’est commencer d’agir contre elles. La force des croyances conspirationnistes vient donc de ce qu’elles produisent deux illusions rassurantes : expliquer l’inexplicable et maîtriser l’immaîtrisable16Pierre-André Taguieff, « La vague complotiste contemporaine », HuffPost Québec, 10 mai 2016. https://quebec.huffingtonpost.ca/pierreandre-taguieff/vague-theorie-comp… ». On pourrait affirmer que les récits conspirationnistes fonctionnent de manière à apaiser ses adeptes avec la vision limpide d’un monde ordonné où tout est facilement explicable. En effet, Jérôme Jamin conçoit que l’imaginaire complotiste « renvoie d’abord à une explication du monde où tout semble organisé, lié et interconnecté, où tout a été voulu et programmé par quelques conspirateurs [ou conspiratrices] qui contrôlent le monde (…) L’imaginaire renvoie ensuite à un monde idéal qui devrait naturellement être ordonné s’il n’avait fait l’objet d’une prise de contrôle par les ennemis du peuple ou de la nation17Jérôme Jamin, L’imaginaire du complot : discours d’extrême droite en France et aux États-Unis, Amsterdam : Amsterdam University Press, 2009. ».

Les théories du complot sont donc des récits qui possèdent un attrait indéniable pour ceux et celles qui souhaitent « échapper à tout prix à l’anxiété liée au sentiment de la marche chaotique du monde », car ils répondent à leur besoin d’ordre et de stabilité, tout en permettant de circonscrire aisément leurs ennemis, la cause de tous leurs malheurs18Pierre-André Taguieff, « La vague complotiste contemporaine », HuffPost Québec, 10 mai 2016. https://quebec.huffingtonpost.ca/pierreandre-taguieff/vague-theorie-comp…. Il n’est alors pas surprenant que plusieurs leaders populistes cherchent à tirer profit de ces schémas narratifs envoûtants pour faire bonne figure et réécrire leur histoire. Par exemple, le mouvement QAnon, qui est né aux États-Unis en 2017 et qui dénonce la corruption de politicien·ne·s soi-disant pédosatanistes, regroupe plusieurs grandes théories du complot et promeut l’idée que Donald Trump est un sauveur19Brigitte Noël, « Qonspirations : comment un mégacomplot s’enracine au Québec », Radio-Canada, 15 octobre 2020. https://ici.radio-canada.ca/recit-numerique/1030/qanon-conspirations-com…. C’est ce genre d’avantages politiques qui a mené, selon Eirikur Bergmann, à « l’émergence de ce qui a été désigné comme la politique de la post-vérité où le trop-plein d’information noie les faits et où le discours public fait plutôt appel aux émotions et aux croyances personnelles »20Traduction libre de Eirikur Bergmann, Conspiracy & Populism: The Politics of Misinformation, Cham: Palgrave Macmillan, 2018..

Populisme et conspirationnisme au Québec

Même si ces tendances ont pris des formes plus radicales aux États-Unis et en Europe, cela ne signifie pas que le Québec en est épargné. Dans son ouvrage Droitisation et populisme, Frédéric Boily apporte des réflexions sur la plus récente phase de droitisation dans la vie politique occidentale, soit celle à laquelle on assiste depuis la crise financière de 2008. Pour ce spécialiste de la politique canadienne et québécoise, cette tendance est accentuée par « les partisan[·e·]s d’une droite nationaliste et identitaire (qui) insistent sur la nécessité de préserver l’identité culturelle21Frédéric Boily, Droitisation et populisme, Québec : Presses de l’Université Laval, 2020. ». D’ailleurs, on peut déjà apercevoir les symptômes d’une logique populiste s’insinuant dans l’espace public au Québec, à commencer par un certain déplacement des grands partis vers la droite identitaire, du moins dans quelques-unes de leurs politiques. Ce glissement prend racine dans les peurs qui tenaillent les Québécois·es. À cet égard, le sondage CROP mentionné plus haut révélait plusieurs données tout à fait étonnantes. On y apprenait notamment que 70 % des sondés estiment que l’on se préoccupe davantage des besoins des minorités que de ceux de la majorité, que 32 % voudraient interdire l’immigration musulmane et que 75 % voudraient faire passer un test de valeurs aux nouveaux immigrants, comme le proposait et l’a finalement instauré la CAQ (Coalition Avenir Québec) le 1er janvier 202022Gaétan Pouliot et Mélanie Julien, « Une majorité de Canadiens exprime des craintes face à l’immigration », Radio-Canada, 2017. https://ici.radio-canada.ca/nouvelles/special/2017/03/sondage-crop/canad…. En parcourant tous les résultats statistiques de l’étude, qui démontrent également une méfiance sans équivoque envers les élites, on réalise l’existence d’un profond malaise identitaire.

Au Québec, le populisme a connu un moment charnière avec la Charte des valeurs défendue par le PQ (Parti québécois). À cet effet, Michel Seymour affirme que cette formation politique voulait instrumentaliser des préjugés populaires qui se sont répandus dans tout le monde occidental après les attentats terroristes du 11 septembre 2001 et qui se sont renforcés avec la présence et les actions du groupe État islamique23Michel Seymour, propos recueillis par Alexandre Maheu le 15 novembre 2017.. Bien sûr, ce type d’événements frappe l’imaginaire collectif. « Comprenant cela, on exploite les réactions viscérales des gens pour réanimer, dans le cas du PQ, les espoirs nationalistes du parti, sachant que moins on voit de musulman[·e·]s, plus on a peur d’eux [et d’elles] 24Ibid.. » Ainsi, malgré une faible présence de musulman·e·s dans la province, le PQ a encouragé l’idée d’une menace de l’islam. Par contre, le philosophe rappelle qu’il ne représente pas le seul parti à profiter des peurs démesurées des gens : la Charte des valeurs était appuyée par 60 % de la population, parmi laquelle plusieurs votaient pour d’autres partis. « Depuis ce temps-là, on se partage les choses, jusqu’au PLQ (Parti libéral du Québec) avec son projet de loi interdisant le niqab dans l’espace public », résume-t-il25Ibid.. Alors que les autres partis cherchent seulement des gains en avantages politiques, le PQ souhaite réactiver le projet nationaliste et souverainiste en exploitant les dangers qui guetteraient le peuple québécois, tout en démontrant que le Canada, défenseur du multiculturalisme, se rend complice de ces menaces. Seymour croit que « si cette charte avait été adoptée et contestée devant les tribunaux jusqu’à la Cour suprême, ça aurait créé un grand clivage identitaire entre le Québec et le Canada, ce qu’espéraient les péquistes26Ibid. ». La souveraineté serait donc posée comme solution ultime pour protéger l’identité de la majorité.

Pour ce qui est de la CAQ, avant son accession au pouvoir en 2018, sa plateforme électorale était plus simple et pouvait laisser présager un style de populisme trumpien. Dès 2016, on comparait même son chef François Legault à Donald Trump — une analogie qui ne l’embarrassait pas à l’époque —, car il proposait certaines solutions radicales, mais peu crédibles et difficilement applicables27Martin Croteau, « François Legault à l’aise d’être comparé à Trump », La Presse, 12 novembre 2016. https://www.lapresse.ca/actualites/politique/politique-quebecoise/201611…. Pour rassurer le peuple face à une supposée menace démographique, la CAQ entendait diminuer le nombre d’immigrant·e·s accepté·e·s chaque année par le Québec et faire grimper le taux de natalité. Elle voulait également réduire les impôts, une mesure à première vue bénéfique pour les « gens ordinaires », selon ses termes, mais qui encourage paradoxalement un système profitant à l’élite et accentue les écarts de richesse de manière constante depuis les années 1980. Or, depuis que la CAQ a formé un gouvernement majoritaire en 2018 et qu’il a fait face à la pandémie de COVID-19, la comparaison avec Donald Trump ne tient plus. Bien sûr, le parti a parfois essayé de satisfaire la droite nationaliste, celle qui réclame un contrôle accru de l’immigration, mais il « n’est pas similaire aux formations politiques qui prônent une réduction draconienne de l’immigration ou une fermeture des frontières » selon Frédéric Boily28Frédéric Boily, Droitisation et populisme, Québec : Presses de l’Université Laval, 2020.. Il ajoute que « si l’on veut parler de populisme, alors il faut parler d’un populisme soft qui se contente de répondre à des inquiétudes, mais en se refusant à endosser les discours les plus extrémistes29Ibid. ». Rappelons finalement que le type de discours beaucoup plus posé de François Legault détonne du style incendiaire et provocateur qu’utilisait Donald Trump alors qu’il était à la tête des États-Unis, sans oublier son recours fréquent aux mensonges et aux théories du complot.

Enfin, on pourrait dire que le PLQ s’est lui aussi engagé dans le jeu du populisme en proposant en octobre 2017 la Loi 62 sur la neutralité religieuse, qui mise surtout sur les apparences puisque les contrevenant·e·s ne sont pas pénalisé·e·s. C’est cette loi qui a été en partie modifiée par la Loi 21 sur la laïcité de l’État adoptée en juin 2019.

À la lumière de ces observations, force est de constater que le populisme québécois a parfois entraîné ces partis à faire preuve de clientélisme et à prioriser la majorité aux dépens des minorités, tout particulièrement en ce qui a trait aux individus que l’on associe à l’islam. Toutefois, au Québec, les épisodes de populisme ne se sont pas traduits par la normalisation des théories du complot au sein des grands partis provinciaux. Aussi, comme l’indique le sociologue Gérard Bouchard, « nous n’avons pas, dans les médias, l’équivalent de Fox News et de Rupert Murdoch ni, dans le monde des idées, de puissants think tanks réactionnaires abondamment financés par des milliardaires cyniques (comme les frères Koch) voués au sabotage de la démocratie, des institutions et de l’éthique publique30Gérard Bouchard, « Un populisme québécois ? », La Presse, 31 mai 2019. https://www.lapresse.ca/debats/opinions/2019-05-31/un-populisme-quebecois ». C’est plutôt dans certains médias alternatifs et sur Internet que le mouvement conspirationniste a pris de l’ampleur, mais cela ne doit surtout pas être sous-estimé.

Affaiblir la démocratie

Certaines personnes comprennent difficilement pourquoi le populisme est si mal perçu, puisqu’il implique a priori la défense des intérêts du peuple et de son identité. Chantal Delsol, intellectuelle conservatrice et auteure de Populisme : les demeurés de l’histoire, parle d’un·e candidat·e populiste comme celui ou celle qui obtient l’appui des milieux populaires et qui répond à ce qu’exige le peuple. « Mais n’est-ce pas là précisément le but de la démocratie ? Existerait-il un mauvais peuple, un peuple qui n’aurait que des caprices, et jamais des pensées ? », se demande-t-elle31Chantal Delsol, Populisme : les demeurés de l’histoire, Paris : éditions du Rocher, 2015.. Pourtant, la philosophe française rappelle que dès la première démocratie, les grands penseurs grecs comme Aristote et Platon déplorent que la population en assemblée « trépigne et jette dans tous les sens des jugements à l’emporte-pièce, aussi excessifs que contradictoires32Ibid. ». Ils la comparent souvent à un animal que l’on doit retenir ou dompter. Bien que ce soit une question encore débattue aujourd’hui, et qui nécessite une réflexion approfondie axée sur les mécanismes démocratiques, on comprend qu’il serait mal avisé d’obéir à toutes les opinions et les passions qui circulent au sein de la population, surtout lorsqu’elle se voit placée dans un monde de changements et de crises dont les facteurs semblent particulièrement complexes pour le commun des mortels.

De plus, même si les leaders populistes prétendent défendre et incarner la volonté du peuple, quelques problèmes importants nous permettent de douter que la démocratie s’en porte mieux. D’abord, leur message consiste à dire qu’eux ou elles seul·e·s représentent le peuple, ce qui enlève de facto la légitimité à l’opposition33Jan-Werner Müller, Qu’est-ce que le populisme ?, Paris : Gallimard, Folio essais, 2018.. Ensuite, il est évidemment impossible de se faire le porte-voix neutre d’une volonté populaire qui devrait, en plus, être monolithique. En fait, les populistes doivent inévitablement construire à la fois le peuple et sa volonté. Enfin, les institutions qui assurent le maintien d’une démocratie saine comme les parlements et les contre-pouvoirs, ainsi que les mécanismes de participation citoyenne, sont rendues obsolètes par cette vision. Au fond, les populistes n’ont pas véritablement à cœur la démocratie, car en plus de s’opposer aux élites (seulement pour les remplacer et non pour renverser la hiérarchie), ces personnes s’opposent au pluralisme, c’est-à-dire à un système qui accepte une diversité d’intérêts politiques. C’est la thèse principale de Jan-Werner Müller dans Qu’est-ce que le populisme ?. Il y déclare que « c’est avant tout leur revendication morale d’un monopole de la représentation qui fait réellement des populistes ce qu’ils [et elles] sont, et qui fait d’eux [et d’elles] et de leur rapport à la démocratie un problème préoccupant34Ibid. ».

À cet égard, les cercles conspirationnistes ne sont pas en reste : on peut y observer une tendance radicalement antidémocratique, à la fois dans leurs structures souvent autoritaristes et militaristes ainsi que dans leur désir de renverser le gouvernement, comme on l’a vu avec QAnon et l’assaut du Capitole le 6 janvier 202135Martin Geoffroy, propos recueillis par Alexandre Maheu le 29 mars 2021.. Or, il faut rappeler que les théories du complot ont nourri l’extrémisme à travers l’histoire, de Hitler aux jihadistes contemporains. « Le complotisme est un mode de construction de l’ennemi absolu, défini par ses objectifs : la domination, l’exploitation ou l’extermination de certains groupes humains » selon Pierre-André Taguieff36Pierre-André Taguieff, « La vague complotiste contemporaine », HuffPost Québec, 10 mai 2016. https://quebec.huffingtonpost.ca/pierreandre-taguieff/vague-theorie-comp…. La récupération des récits conspirationnistes par les figures populistes n’est donc pas une bonne nouvelle pour le futur de la démocratie. Eirikur Bergmann, dans Conspiracy & Populism: The Politics of Misinformation, démontre que « le fait d’être exposé[·e] aux théories du complot réduit la confiance envers les institutions gouvernementales. Par conséquent, la prolifération des théories du complot peut affaiblir la démocratie et la confiance sociale37Traduction libre de Eirikur Bergmann, Conspiracy & Populism: The Politics of Misinformation, Cham: Palgrave Macmillan, 2018. ». Cela a également mené plusieurs individus à la radicalisation, parfois même aux crimes violents, et les mouvements comme QAnon, qui s’étend mondialement, font perdurer ce schéma. Lorsqu’on croit par exemple que les élites sacrifient des enfants ou qu’ils utilisent des vaccins pour éliminer une partie de la population, l’expression « aux grands maux les grands remèdes » signifie dans ce cas que certain·e·s adeptes basculeront inévitablement dans l’extrémisme.

Amplification numérique

L’essayiste Philippe Bernier Arcand, également professeur en communication sociale à l’Université Saint-Paul à Ottawa, est d’avis que les médias participent au problème en alimentant la polarisation, entre autres par rapport à la communauté musulmane. Il accuse les médias d’avoir trop insisté sur certains sujets. Ainsi, ils « encourageaient l’islamophobie en citant des cas anecdotiques qu’ils ne cessaient de montrer et de remontrer », parfois en laissant s’immiscer de fausses nouvelles, comme en 2017 dans ce reportage infondé de TVA « qui affirmait que les dirigeants de la mosquée avaient demandé à un entrepreneur qu’il n’y ait aucune femme présente sur un chantier qui se trouve devant la mosquée, lors de la prière du vendredi38Philippe Bernier Arcand, Populisme et islamophobie au Québec, Québec : Presses de l’Université Laval, Collection Verbatim, 2017; Pierre St-Arnaud, « Controverse autour d’une mosquée et de femmes sur un chantier », Le Soleil, 13 décembre 2017. https://www.lesoleil.com/actualite/controverse-autour-dune-mosquee-et-de… ». Le sociologue pense que le populisme est appelé à durer grâce à sa présence importante dans les médias. Selon lui, ce que l’on y répète devient un discours acceptable ou, du moins, défendable. Il donne l’exemple de « toutes ces émissions de débats où l’on invite des polémistes qui défendent parfois des idées associées à l’extrême droite, ce qui a pour effet de légitimer ces idées39Philippe Bernier Arcand, Populisme et islamophobie au Québec, Québec : Presses de l’Université Laval, Collection Verbatim, 2017. ».

Si, grâce à de tels mécanismes, les médias traditionnels représentent des lieux propices au développement d’une logique populiste, les médias socionumériques comme Facebook ou Twitter poussent le phénomène encore plus loin. À ce propos, nous avons rencontré Lena Hübner, doctorante en communication à l’Université du Québec à Montréal, pour approfondir la question. Elle est convaincue que l’information circule plus rapidement et en plus grande quantité grâce à Internet, et que cela joue un rôle de catalyseur dans le cas du populisme40Lena Alexandra Hübner, propos recueillis par Alexandre Maheu le 20 novembre 2017.. Toutefois, elle nuance la responsabilité de ces plateformes en ligne : « Le problème n’est pas seulement Facebook, c’est aussi la littératie numérique ; les gens ne comprennent pas comment l’information est produite41Ibid.. » Ce n’est pas nouveau : on éprouve souvent de la difficulté à distinguer les faits des opinions, ou les informations valables de celles qui ne le sont pas. Et Internet ne règle aucunement ce problème. Au contraire, il facilite le brouillage et le mélange des genres, devenant par le fait même un terreau fertile pour les théories du complot. « L’accroissement des flux d’information, notamment par l’effet du Web qui charrie indistinctement le vrai, le faux et le douteux, produit mécaniquement une haute diffusion des rumeurs de complots, qui peuvent prendre la forme de “rumeurs solidifiées”, et des explications “alternatives” de style complotiste », explique M. Taguieff42Pierre-André Taguieff, « La vague complotiste contemporaine », HuffPost Québec, 10 mai 2016. https://quebec.huffingtonpost.ca/pierreandre-taguieff/vague-theorie-comp….

Parallèlement, on assiste à une autre tendance inquiétante : le microciblage. Ce nouveau paradigme encouragé par Facebook et Google se révèle extrêmement lucratif, car il cerne plus précisément le profil des individus. L’information devient une marchandise et sa validité n’a plus d’importance ; si un individu consomme de fausses nouvelles et des théories du complot, les réseaux sociaux vont lui en suggérer encore plus. Le modèle plaît aux entreprises autant qu’aux organisations politiques, mais s’accomplit au détriment de l’ouverture d’esprit, avec les risques que cela comporte. En effet, Lena Hübner explique que « le fait de se retrouver dans un groupe partageant exclusivement les mêmes opinions que soi entraîne une polarisation et une escalade vers une certaine radicalisation43Lena Alexandra Hübner, propos recueillis par Alexandre Maheu le 20 novembre 2017. ». En fait, « le danger, c’est de passer à côté du débat public. Si l’on satisfait toujours une tranche de la population en lui présentant l’information qu’elle veut entendre, on ne l’affronte pas à toutes les autres, et l’on peut perdre la vue d’ensemble », juge-t-elle44Ibid..

Or, si les nouvelles véridiques et les fausses nouvelles partent sur un pied d’égalité, ces dernières se répandent à une vitesse considérablement plus grande. Une étude du Massachusetts Institute of Technology (MIT) publiée en 2018 a révélé que sur Twitter, « les fausses nouvelles sont 70 % plus susceptibles d’être repartagées que les nouvelles véridiques. Également, les nouvelles véridiques prennent environ 6 fois plus de temps à atteindre 1 500 personnes que les fausses nouvelles45Traduction libre de Peter Dizikes, « Study: On Twitter, false news travels faster than true stories », MIT News, 8 mars 2018. https://news.mit.edu/2018/study-twitter-false-news-travels-faster-true-s… ». Mais pourquoi ? Les trois chercheurs derrière ce projet croient que la nouveauté des fausses nouvelles, l’impression que leur auteur·e sait quelque chose que les autres ne savent pas et l’implication d’émotions plus intenses sont des hypothèses plausibles pour expliquer le phénomène46Ibid..

Finalement, dans ce mode de communication où l’on accorde autant d’importance aux messages anonymes que ceux qui proviennent de sources reconnues pour leur expertise, la distinction entre le vrai et le faux devient problématique. Pire encore, le faux se répand plus rapidement et profondément. Ainsi, Internet encourage l’érosion du lien social en amplifiant les mécanismes utilisés par le populisme et le conspirationnisme, et gonfle les rangs de ces deux mouvances en facilitant le réseautage.

Diviser pour régner

Tout compte fait, le populisme et les théories du complot naissent en réponse au sentiment d’une sécurité perdue dans un monde chaotique où une simplification manichéenne peut apaiser les consciences. Le monde occidental vit de nombreuses incertitudes quant à son avenir. De plus en plus, notre confort et notre sécurité, souvent acquis aux dépens du reste du monde, sont remis en question, mais dans ce retour du balancier, on refuse de reconnaître nos torts. Dans cette optique, le populisme, couplé au conspirationnisme, nourrit un paradigme où la fin justifie les moyens : il faut conserver les acquis de la majorité à tout prix, quitte à esquiver certaines institutions démocratiques ou à tordre les faits, voire à inventer des « faits alternatifs ». Sa logique, qui s’insinue dans l’espace public en instrumentalisant le contexte sociopolitique, la xénophobie ambiante et les mécanismes médiatiques, semble contagieuse. Mais ce type de discours peut-il perdurer sans s’effondrer sous le poids de ses propres paradoxes ? Car si la figure populiste parle au peuple en cultivant ses peurs, sa colère, et parfois ses angoisses paranoïaques, c’est souvent pour faire oublier le fait qu’elle aussi, comme l’establishment, veut servir ses propres intérêts, au détriment des autres et de la vérité ; diviser pour régner.

Or, plusieurs espèrent encore que cette rhétorique trompeuse se retournera contre elle-même. On la renversera « en insistant sur la puissance de l’action collective, réel oxygène de la vie démocratique », prédit Gabriel Nadeau-Dubois, porte-parole de Québec solidaire et politicien se réclamant d’un certain populisme de gauche47Gabriel Nadeau-Dubois, « La démocratie au-delà du populisme », La Presse, 11 avril 2017. http://www.ledevoir.com/politique/quebec/496063/la-democratie-au-dela-du…. De l’autre côté du spectre politique, en avril 2021, l’ancien animateur et chroniqueur Éric Duhaime est élu chef du Parti conservateur du Québec. Il semble représenter parfaitement la figure populiste identitaire usant d’un discours démagogue et d’un ton conspirationniste. Lors de son discours de victoire, il a affirmé vouloir « défendre les gens ordinaires » et ceux « qui se font traiter à tort et à travers de complotistes, de covidiots, de touristatas ou même de pissous par François Legault et une élite médiatique et politique qui a perdu le contact avec la réalité du monde ordinaire48Ibid.; Michel Saba, « L’animateur Éric Duhaime élu chef du Parti conservateur du Québec », La Presse, 17 avril 2021. https://www.lapresse.ca/actualites/politique/2021-04-17/l-animateur-eric… ». Cela pourrait bien représenter un point culminant pour l’alliance du populisme et des théories du complot au Québec, dépendamment des limites qu’il est prêt à franchir pour plaire à base électorale et de la sensibilité de la population québécoise à ce type de discours.

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Augmentations de loyer abusives : le droit de contester

Augmentations de loyer abusives : le droit de contester

Le prix des loyers augmente au Québec. Le Tribunal administratif du logement (TAL) prévoit une augmentation de 2,3 % pour 2023, mais de nombreux propriétaires demandent une somme supérieure à ce taux. Néanmoins, une solution s’offre aux locataires qui jugent leur augmentation de loyer abusive.

Chaque année, la période de renouvellement de bail coïncide avec celle des augmentations du prix des loyers. Dans son calcul de l’ajustement des loyers annuels, le Tribunal administratif du logement (TAL) suggère pour 2023 une augmentation de 2,3 % pour les loyers non chauffés. Ce taux monte à 2,9 % pour tenir compte de l’augmentation des taxes municipales de 5 %. Les logements chauffés, eux, peuvent subir des hausses de 2,8 % pour un système de chauffage électrique, 4,5 % pour un chauffage au gaz ou 7,3 % pour le mazout. Il s’agit d’une augmentation de 56 % par rapport au taux suggéré en 20221TVA Nouvelles,« Ajustement des loyers: voici combien votre propriétaire pourra vous réclamer de plus cette année », 17 janvier 2023, Ajustement des loyers: voici combien votre propriétaire pourra vous réclamer de plus cette année | TVA Nouvelles, ce qui représente la hausse la plus élevée des dix dernières années2Protégez-vous.ca, « Augmentation suggérée des loyers de 2,3% pour 2023 », 24 janvier 2023, Augmentation suggérée des loyers de 2,3 % pour 2023 | Protégez-Vous.ca (protegez-vous.ca).

En tenant compte du prix moyen des loyers pour l’île de Montréal, une hausse de 2,3 % pour un 3 ½ dont le prix moyen est de 1 490 $ équivaut à une augmentation de 34,27 $. Le prix du loyer est donc reconduit à 1 524,27 $. Le ou la locataire d’un 4 ½ qui coûte normalement 1 873 $ doit débourser 1 916 $ à la suite de l’augmentation de son loyer. Pour un 5 ½ de 2 200 $, le prix atteint 2 250,60 $3Appartago, « Statistiques des loyers moyens Province du Québec », 25 avril 2023. Statistiques des loyers moyens Province du Québec | Appartogo.

Une suggestion souvent ignorée

Malgré les recommandations annuelles du TAL, nombreux·euses sont les propriétaires qui exigent de leurs locataires des sommes plus élevées que le taux proposé par le TAL4Op. cit. , note 2.. Pour les locataires, les dollars de plus qu’ils doivent débourser chaque mois peuvent représenter une somme colossale. Ces dernier·ère·s, s’ils jugent subir une augmentation de loyer non raisonnable, peuvent contester. Ils doivent répondre par écrit au ou à la propriétaire dans un délai d’un mois suivant la réception de l’avis de modification du bail remis par celui-ci. Si les parties n’arrivent pas à s’entendre sur une augmentation de loyer, le ou la propriétaire peut s’adresser au tribunal afin de faire fixer le prix du loyer. Cette démarche peut prendre jusqu’à dix mois. Le bail sera renouvelé sans modifications en attendant la décision. Le TAL devra analyser les renseignements inscrites au formulaire transmis par le ou la propriétaire afin de fixer le prix du loyer. Les renseignements nécessaires concernent les revenus provenant de l’exploitation de l’immeuble ainsi que les dépenses applicables à la période de référence, soit ceux de l’année précédente5Tribunal administratif du logement, Fixation_Foire_aux_Questions.pdf (gouv.qc.ca).

Il est important de souligner que des exceptions existent. Le tribunal ne peut intervenir pour fixer le loyer ou pour modifier d’autres conditions du bail lorsque le logement est situé dans une coopérative d’habitations, lorsqu’il s’agit d’un immeuble construit depuis cinq ans ou moins ou dont l’utilisation à des fins résidentielles résulte d’un changement d’affectation depuis cinq ans ou moins6Ibid..

Privilégier la négociation

Le TAL priorise tout de même la négociation entre les propriétaires et les locataires pour arriver à un arrangement. Pour ce faire, un outil de calcul est mis à leur disposition sur leur site internet. Il permet d’établir l’ajustement du loyer en tenant compte de la variation des taxes municipales et scolaires, des assurances, des améliorations majeures, ainsi que de l’ensemble des coûts d’exploitation de l’immeuble. Le ou la locateur·trice indique les données pertinentes à son immeuble puis soumet les résultats à son ou sa locataire dans le but de parvenir à une entente sur l’augmentation du loyer7Tribunal administratif du logement, Tribunal administratif du logement | (gouv.qc.ca).

Cependant, selon le Regroupement des comités logement et associations de locataires du Québec (RCLALQ), la grille de calcul est surtout utile aux propriétaires : les locataires ne disposent normalement pas de toutes les données qui justifieraient une hausse, comme le coût des rénovations. Ielles peuvent demander à leurs propriétaires de fournir les données liées aux augmentations, mais il ne peut pas les exiger, à moins de faire appel au TAL pour la fixation de son loyer8Le Devoir, « Contester sa hausse de loyer ou non », 4 février 2023. Contester sa hausse de loyer ou non | Le Devoir. De plus, l’outil du TAL ne sert qu’à proposer un montant équitable aux deux parties puisqu’il n’existe aucune limite concernant la hausse du prix des loyers. Si les locataires ne contestent pas, les propriétaires peuvent percevoir le montant qu’il désire9Op. cit. , note 2..

Les locataires hésitent aussi souvent à contester leur hausse de loyer de peur de voir leur nom inscrit dans les dossiers du TAL. Ielles craignent que cela leur cause un préjudice s’ielles devaient chercher un autre logement, et ce, même si le tribunal leur a donné raison. Les recherches pour les cas de contestation sont beaucoup plus faciles depuis 2009 avec la mise en ligne des dossiers et la publication des noms accessibles à tous·tes. Même si l’Association des propriétaires du Québec (APQ) assure que les jugements de fixation de loyers ne devraient pas avoir d’incidence sur le choix d’un·e locataire, le RCLALQ juge que les craintes des locataires sont bien réelles10Op. cit. , note 8..

Des tactiques douteuses

Les propriétaires utilisent également plusieurs tactiques pour que leurs locataires quittent leur logement. Ils espèrent ainsi augmenter drastiquement le prix du loyer. Puisqu’il est très ardu de se départir d’un bon locataire, plusieurs techniques douteuses comme l’intimidation et le harcèlement sont employées au détriment des locataires. Une représentante du Comité logement de la Petite Patrie, Sylvie Lavigne, a affirmé au Journal de Montréal que certains propriétaires qui habitent leur immeuble font usage de tapage nocturne, de commentaires ou même de gestes agressifs pour intimider leurs locataires. Dans ces cas, il est plutôt difficile d’obtenir l’aide du TAL puisque les preuves sont moins perceptibles : « Lorsqu’on intimide quelqu’un, on ne le fait pas devant le grand public, on le fait lorsque la personne est seule, donc ça ne laisse pas vraiment de traces et c’est très difficile pour le [ou la] locataire de le prouver au TAL », ajoute Mme Lavigne, en soulignant que les voisin·e·s coopèrent rarement11Le Journal de Montréal, « On me fait vivre de la torture » : des propriétaires harcèlent leurs locataires pour qu’ils quittent leur logement », 1er mars 2023. «On me fait vivre de la torture»: des propriétaires harcèlent leurs locataires pour qu’ils quittent leur logement | JDM (journaldemontreal.com).

D’autres locataires sont victimes de « rénoviction ». Ce terme est utilisé lorsque des propriétaires se servent du besoin d’effectuer des rénovations majeures pour expulser leur locataire. Ces rénovations ne sont pourtant souvent jamais réalisées et les propriétaires en profitent pour accroître le prix de leur loyer12Le Journal de Montréal, « J’ai perdu 10 livres à cause du stress » : des locataires craignent être victimes de ‘’rénoviction’’ », 6 février 2023. «J’ai perdu 10 livres à cause du stress»: des locataires craignent être victimes de «rénoviction» | JDM (journaldemontreal.com). Une autre méthode consiste à faire signer à la hâte aux locataires un avis sans qu’ils puissent vraiment en tenir compte. C’est ce qui est parfois utilisé pour obtenir la signature sur un avis de résiliation ou pour une augmentation de loyer abusive. Le temps que le ou la locataire se rende compte de son erreur, il est déjà trop tard13la Tribune, « Les locataire doivent connaitre leurs droits, estime Labrie », 3 février 2023. Les locataires doivent connaitre leurs droits, estime Labrie (latribune.ca).

De la pression

Ces situations ne sont pas sans conséquence. Plusieurs locataires confrontés à des évictions acceptent de quitter les lieux sans contester pour limiter le stress14Op. cit., note 12.. D’autres qui vivent du harcèlement sur une longue période voient leur santé mentale se dégrader : « […] on voit souvent les locataires tomber en dépression parce qu’ils se sentent incompris, qu’ils n’ont pas de ressources, qu’ils appellent la police et que lorsque les agents se présentent chez la propriétaire, elle feint d’être couchée », confie Mme Lavigne du Comité logement de la Petite Patrie15Op. cit., note 11..

Pour celles et ceux qui contestent, le harcèlement peut parfois s’intensifier. Des locataires qui ont demandé de l’aide au Comité de logement Ahuntsic-Cartierville (CLAC) ont vécu des situations pénibles et ont témoigné sous l’anonymat dans le journal communautaire du quartier, le Journal des voisins. Parmi eux, une dame de 83 ans qui demeure au même endroit depuis 28 ans s’est fait dire par son propriétaire qu’il était temps qu’elle aille vivre en résidence alors qu’elle était parfaitement autonome. Elle a vécu pendant des mois la pression de son propriétaire qui ne se gênait pas pour constamment revenir à la charge avec de nouvelles astuces pour intimider sa locataire, et ce, malgré l’implication des tribunaux. Cette histoire a grandement affecté sa qualité de vie16Journal des voisins, « Le harcèlement des locataires s’intensifie : témoignages »,14 juin 2021. Le harcèlement des locataires s’intensifie : témoignages – Journaldesvoisins.com.

L’inflation en cause

La principale raison de l’augmentation marquée du coût des logements selon la Corporation des propriétaires immobiliers du Québec (CORPIQ) serait l’inflation de 6,7 % de la dernière année au Québec1798,5 FM, « Au Québec | L’inflation provoque une hausse importante des loyers », 18 janvier 2023, Au Québec | L’inflation provoque une hausse importante des loyers — 98.5 Montréal (985fm.ca). En entrevue avec Paul Arcand au 98,5 FM, le directeur des affaires publiques et relations gouvernementales de la CORPIQ, Marc-André Plante, a expliqué aux auditeur·trice·s que les propriétaires d’immeubles doivent aussi subir les coûts supplémentaires associés à l’inflation : « Les propriétaires […] sont confrontés comme tout le monde à l’inflation galopante depuis un an »18Le directeur des affaires publiques et relations gouvernementales de la Corporation des propriétaires immobiliers du Québec (CORPIQ), Marc-André Plante, propos recueillis dans « Puisqu’il faut se lever », 98,5 FM, 18 janvier 2023. Au Québec | L’inflation provoque une hausse importante des loyers — 98.5 Montréal (985fm.ca). Le porte-parole du RCLALQ, Martin Blanchard, a quant à lui répondu que « les loyers montent beaucoup plus vite que l’inflation » en précisant que « les profits dans l’immobilier n’ont jamais été aussi importants »19Regroupement des comités logement et associations de locataires du Québec (RCLALQ), Martin Blanchard, propos recueillis dans « Puisqu’il faut se lever », 98,5 FM, 18 janvier 2023. Au Québec | L’inflation provoque une hausse importante des loyers — 98.5 Montréal (985fm.ca).

Un communiqué de presse publié sur le site internet de la CORPIQ en réponse aux grilles annuelles des hausses de loyers du TAL indique que les augmentations de loyer sont « faibles » et que « les propriétaires locatif[·tive·]s devront donc, encore une fois, absorber une part importante de l’inflation […] ». Selon l’organisme, la grille de calcul du TAL est une formule désuète qui devrait subir une réforme20CORPIQ, https://www.corpiq.com/fr/nouvelles/2104-publication-du-tal-sur-les-gril…. En revanche, le RCLALQ croit que des mesures concrètes pour contrôler le prix des loyers doivent être adoptées par le gouvernement du Québec. L’organisme juge que très peu de locataires savent qu’ils peuvent refuser une augmentation de loyer, croyance renforcée par les propriétaires qui n’indiquent que deux choix sur leurs avis d’augmentation : accepter la hausse ou déménager21RCLALQ, Controle-des-loyers-_Version-longue.pdf (rclalq.qc.ca).

Trouver une solution

En 2021, le TAL recommandait une hausse de 0,8 % des loyers. Pourtant, selon la Société canadienne d’hypothèques et de logements, les locataires québécois ont connu une augmentation moyenne de 3,6 % du prix de leur loyer au cours de la même période22Québec solidaire, « Guide de survie à la crise du logement », 7 février 2022. Guide de survie à la crise du logement (quebecsolidaire.net).

C’est pourquoi dans un communiqué de presse publié sur leur site internet, le RCLALQ demande au gouvernement Legault de rendre obligatoires les taux moyens d’augmentation de loyer du TAL. Il demande également de mettre en place un registre public des loyers pour permettre aux locataires de connaitre avec exactitude l’ancien loyer payé et ainsi « freiner l’augmentation vertigineuse des loyers ». Finalement, l’organisme exige un contrôle obligatoire des loyers puisqu’il juge que les règles en place ne fonctionnent pas et contribuent même à l’explosion des prix23Op. cit., note 21..

Québec solidaire propose également des solutions pour limiter les répercussions de la crise du logement dans son Guide du logement publié sur son site internet. L’une d’elles concerne un projet de loi déposé par leur député responsable en matière de logement, Andrés Fontecilla, en novembre 2021 qui permettrait l’annulation de toute demande d’augmentation pour un an et la suspension du droit du propriétaire d’augmenter le loyer d’un bail de logement privé pour la même durée. Québec solidaire propose aussi un moratoire sur les évictions permises par la loi pour un taux d’inoccupation inférieur à 3 % dans le but de contrer la tendance des « rénovictions », en plus de réclamer un plafonnement des hausses de loyer en fonction de l’indice de fixation des loyers du TAL. Selon eux, « […] il s’agit d’une solution simple et efficace pour mieux encadrer les hausses de loyer »24Op. cit., note 22..

CRÉDIT PHOTO : Unsplash


  • 1
    TVA Nouvelles,« Ajustement des loyers: voici combien votre propriétaire pourra vous réclamer de plus cette année », 17 janvier 2023, Ajustement des loyers: voici combien votre propriétaire pourra vous réclamer de plus cette année | TVA Nouvelles
  • 2
    Protégez-vous.ca, « Augmentation suggérée des loyers de 2,3% pour 2023 », 24 janvier 2023, Augmentation suggérée des loyers de 2,3 % pour 2023 | Protégez-Vous.ca (protegez-vous.ca)
  • 3
    Appartago, « Statistiques des loyers moyens Province du Québec », 25 avril 2023. Statistiques des loyers moyens Province du Québec | Appartogo
  • 4
    Op. cit. , note 2.
  • 5
    Tribunal administratif du logement, Fixation_Foire_aux_Questions.pdf (gouv.qc.ca)
  • 6
    Ibid.
  • 7
    Tribunal administratif du logement, Tribunal administratif du logement | (gouv.qc.ca)
  • 8
    Le Devoir, « Contester sa hausse de loyer ou non », 4 février 2023. Contester sa hausse de loyer ou non | Le Devoir
  • 9
    Op. cit. , note 2.
  • 10
    Op. cit. , note 8.
  • 11
    Le Journal de Montréal, « On me fait vivre de la torture » : des propriétaires harcèlent leurs locataires pour qu’ils quittent leur logement », 1er mars 2023. «On me fait vivre de la torture»: des propriétaires harcèlent leurs locataires pour qu’ils quittent leur logement | JDM (journaldemontreal.com)
  • 12
    Le Journal de Montréal, « J’ai perdu 10 livres à cause du stress » : des locataires craignent être victimes de ‘’rénoviction’’ », 6 février 2023. «J’ai perdu 10 livres à cause du stress»: des locataires craignent être victimes de «rénoviction» | JDM (journaldemontreal.com)
  • 13
    la Tribune, « Les locataire doivent connaitre leurs droits, estime Labrie », 3 février 2023. Les locataires doivent connaitre leurs droits, estime Labrie (latribune.ca)
  • 14
    Op. cit., note 12.
  • 15
    Op. cit., note 11.
  • 16
    Journal des voisins, « Le harcèlement des locataires s’intensifie : témoignages »,14 juin 2021. Le harcèlement des locataires s’intensifie : témoignages – Journaldesvoisins.com
  • 17
    98,5 FM, « Au Québec | L’inflation provoque une hausse importante des loyers », 18 janvier 2023, Au Québec | L’inflation provoque une hausse importante des loyers — 98.5 Montréal (985fm.ca)
  • 18
    Le directeur des affaires publiques et relations gouvernementales de la Corporation des propriétaires immobiliers du Québec (CORPIQ), Marc-André Plante, propos recueillis dans « Puisqu’il faut se lever », 98,5 FM, 18 janvier 2023. Au Québec | L’inflation provoque une hausse importante des loyers — 98.5 Montréal (985fm.ca)
  • 19
    Regroupement des comités logement et associations de locataires du Québec (RCLALQ), Martin Blanchard, propos recueillis dans « Puisqu’il faut se lever », 98,5 FM, 18 janvier 2023. Au Québec | L’inflation provoque une hausse importante des loyers — 98.5 Montréal (985fm.ca)
  • 20
  • 21
    RCLALQ, Controle-des-loyers-_Version-longue.pdf (rclalq.qc.ca)
  • 22
    Québec solidaire, « Guide de survie à la crise du logement », 7 février 2022. Guide de survie à la crise du logement (quebecsolidaire.net)
  • 23
    Op. cit., note 21.
  • 24
    Op. cit., note 22.
La criminalité entre les entreprises et l’État : une alliance efficace pour la dépossession en Colombie

La criminalité entre les entreprises et l’État : une alliance efficace pour la dépossession en Colombie

Traduction d’Alexandre Dubé-Belzile
Cet article a été publié par nos partenaires de Colombie, la revue Kalivando. 

Parmi les entreprises condamnées à la restitution des terres dont elles s’étaient accaparées pendant le conflit armé, on retrouve Cementera Argos, la multinationale du charbon Drummond, les sociétés minières Continental Gold Limited, Anglo Gold Ashanti, le Fondo Ganadero de Córdoba, des sociétés agro-industrielles qui œuvrent dans les secteurs de l’huile de palme et de la banane ainsi que des sociétés immobilières1Alfonso Insuasty Rodríguez, « La defensa del territorio y la avanzada paramilitar », Desinformémonos, 2023. https://desinformemonos.org/la-defensa-del-territorio-y-la-avanzada-paramilitar-en-colombia/ (consulté le 29 mai 2023).

En Colombie, le pouvoir avait prêché la haine contre l’accord de paix qui aura été conclu entre les FARC-EP et l’État et a sans doute pu, par ce moyen, inciter la population à voter contre la paix lors du référendum d’octobre 2016. L’objectif sous-jacent était de limiter la portée des discours pour la vérité et la justice. Il s’agissait d’un moyen pour les hommes et les femmes d’affaires, les politicien·ne·s, les cadres de l’armée et les entreprises étrangères responsables de la dépossession, de la violence et de la douleur de se protéger et de perpétuer un modèle économique de la mort2Norela Mesa Duque et Alfonso Insuasty Rodríguez, « Criminalidad corporativa y reordenamiento territorial en Urabá (Antioquia, Colombia) », Ratio Juris, 595-622, 2021. https://publicaciones.unaula.edu.co/index.php/ratiojuris/article/view/1243 (consulté le 29 mai 2023), tout en assurant leur survie et leur expansion. Tout cela se poursuit au moment où ces lignes sont écrites3Omar Eduardo Rojas Bolaños, Alfonso Insuasty Rodríguez, Norela Mesa Duque, Jose Fernnado Valencia Grajales et Héctor Alejandro Zuluaga Cometa, Teoría social del Falso Positivo. Manipulación y muerte, 2020. http://biblioteca-repositorio.clacso.edu.ar:8080/bitstream/CLACSO/4966/1/0_16.pdf (consulté le 29 mai 2023)..

Après la signature de l’accord de paix entre les FARC et le gouvernement colombien en 2016, le pouvoir en place a bénéficié d’une impunité qui lui a permis de continuer d’agir librement pour influencer les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire, l’armée et les médias. Ces derniers ont huilé la machinerie de guerre qui, aujourd’hui, a plongé le pays dans une spirale de violence renouvelée sur des territoires riches en ressources, exploités ou à la veille de l’être.

En fait, le pays n’en est pas encore arrivé à mette en lumière les diverses responsabilités des gros bonnets de la politique nationale et internationale, du monde des affaires (des tiers civils, terceros civiles dans le jargon judiciaire colombien) impliqués dans la perpétuation du conflit. Ielles maintiennent et profitent du statu quo tout en se posant comme un barrage policier sur la voie du progrès. Ielles refusent de laisser avancer certaines réformes nécessaires dont le gouvernement de Gustavo Petro fait la promotion avec insistance : de petits ajustements au cadre législatif, institutionnel, culturel et la transformation des idéologies qui ont permis à un très petit groupe de personnes de s’assurer des privilèges considérables. Dans l’ouvrage Élites, poder y principios de dominación en Colombia (1991-2022): Orígenes, perfiles y recuento histórico, les auteurs concluent : « 1281 personnes identifiées comme appartenant à l’élite colombienne, au cours des trois dernières décennies, soit 0,02 % de la population, ont dirigé le cours de l’État et de l’économie en Colombie »4Jenny Pearce, Juan David Velasco Montoya, (16 de febrero de 2023). Élites, poder y principios de dominación en Colombia (1991-2022): Orígenes, perfiles y recuento histórico, 2023.  https://kavilando.org/lineas-kavilando/conflicto-social-y-paz/9448-elites-poder-y-principios-de-dominacion-en-colombia-1991-2022-origenes-perfiles-y-recuento-historico-libro-libre (consulté le 29 mai 2023)..

Cependant, les décisions qui ont été prises, parmi lesquelles la restitution des terres, ont révélé le modus operandi qui a mené les élites locales, régionales, nationales et internationales à accumuler un pouvoir et une richesse importantes grâce à la machine de guerre. Faisant de prime abord irruption dans les territoires avec des discours soi-disant progressistes, se heurtant à la résistance des communautés locales, ils se sont imposés par la violence. La guerre leur a ainsi permis d’accumuler terres et capital.

Dans un rapport de 2023, l’organisation Fundación Forjando Futuros (FFF) a souligné que 435 condamnations avaient été prononcées pour la restitution des terres accaparées par diverses entreprises depuis 2012. En effectuant un suivi du nombre de causes entendues par année, il est possible de constater que l’année 2018 a ertainement été la plus occupée, avec 108 décisions rendues. En 2022, 72 décisions ont été rendues, obligeant les entreprises à restituer des terres5Fundación Forjando Futuros, « 72 Empresas fueron obligadas a restituir tierras en 2022 », 11 avril 2023. https://www.forjandofuturos.org/72-empresas-fueron-obligadas-a-restituir-tierra-en-2022/ (consulté le 29 mai 2023).. Ce chiffre est le deuxième le plus élevé de l’histoire depuis la mise en œuvre de la Loi 1448, connue sous le nom de Loi sur les victimes (Ley de víctimas). Ces décisions obligent les entreprises à restituer les terres dépossédées. De plus, pour l’année 2022, 15 entreprises ont comparus pour la première fois sur la scène des restitutions territoriales, parmi lesquelles des institutions financières qui ont dû annuler des titres hypothécaires (voir tableau ci-dessous), cinq banques qui avaient déjà été sanctionnées au cours des années précédentes et qui l’ont été de nouveau et cinq autres banques qui ont essuyé des sanctions.

Les entreprises tenues de procéder à des restitutions sont Agropecuaria Cuba S.A.S., Sociedad Pegados Restrepo y CIA S.C.A., Inversiones Silva Silva y CIA S.A.S., Agropecuaria Cuba S.A.S. et Agropecuaria Cuba S.A.S., Inmobiliaria Santander, Agropecuaria Santander, Financiera Santander, Constructora Santander, Agropecuaria Cesar, Inmobiliaria Cordoba, Agropecuaria Bolívar, Multinational Drummond LTDA, Fondo Ganadero de Córdoba, Bananera la Florida, Todo Tiempo S.A.S., Inversiones JAIPERA.

Avant 2022, de grandes entreprises bananières, le cimentier Argos du puissant groupe entrepreneurial de l’Antioquia (Grupo Empresarial Antioqueño) et Bancolombia avaient été condamnés à annuler des hypothèques, comme, par ailleurs, l’entreprise Las Palmas LTDA, Palmas de Bajirá, Palmagan S.A. et les entreprises minières Continental Gold Limited et Anglo Gold Ashanti, entre autres6El Universal, « Estas son las empresas que han sido condenadas a restituir tierras », 3 novembre 2016. https://www.eluniversal.com.co/colombia/estas-son-las-empresas-que-han-sido-condenadas-restituir-tierras-239156-OXEU347292  (consulté le 29 mai 2023)..

Dans le cas de la puissante multinationale charbonnière Drummond, que la réputation en matière de mauvaises pratiques précède, elle a été condamnée non seulement à restituer des terres, mais les dirigeant·e·s de la Juridiction spéciale pour la paix (Jurisdicción Especial para la Paz – JEP) ont aussi sommé l’entreprise de rendre des comptes de l’assassinat de trois membres importants de la centrale syndicale des travailleur·euse·s des mines (Sindicato Nacional de trabajadores de la industria Minera – Sintramienergética), dont Gustavo Soler, président du syndicat en 2001. Selon les déclarations de l’ancien chef paramilitaire7Alfonso Insuasty Rodríguez, « ¿De qué hablamos cuando nos referimos al paramilitarismo?», El Ágora USB, 17(2), 338–367. https://doi.org/10.21500/16578031.3278 (consulté le 29 mai 2023). Jairo Jesús Charris, « les principaux responsables de ces crimes sont le président de la multinationale de l’époque, Augusto Jiménez Mejía, le propriétaire de Drummond, Gary Drummond, et l’ancien président mondial Mike Tracy »8WRadio. (13 de 04 de 2023). « JEP: señalan a expresidente de Drummond y a ‘Jorge 40′ por homicidio de sindicalistas ». https://www.wradio.com.co/2023/04/13/jep-senalan-a-expresidente-de-drummond-y-a-jorge-40-por-homicidio-de-sindicalistas/ (consulté le 29 mai 2023).. La plupart des victimes d’assassinat sont des paysan·e·s qui possédaient de petites parcelles de terre. Quant aux responsables des assassinats, 75 % étaient des paramilitaires, 15 % des gueriller@s et, dans 6 %, des cas étaient dus à des affrontements.

Il convient de noter que l’Agence de restitution des terres (Agencia de Restitución de Tierras – ART), une organisation créée grâce à la Loi sur les victimes qui a commencé à œuvrer en 2012, s’était donné comme objectif principal de restituer 300 000 propriétés, mais 10 ans plus tard, en 2023, elle n’a atteint qu’un peu plus de 4 % de cet objectif. Les obstacles à l’effectivité de ces restitutions sont nombreux, mais le principal est l’absence de volonté politique claire de la part des gouvernements en place, qui bloque l’application de la loi. En fait, une série de dispositifs et de procédures administratives alourdissent le processus de restitutions et s’ajoutent aux obstacles judiciaires déjà présents, ce qui entrave la plupart des restitutions. Le gouvernement actuel de Gustavo Petro s’est penché sur cette question et a pris des décisions qui ont progressivement permis d’affronter et de surmonter les obstacles accumulés.

L’élevage, l’industrie agro-alimentaire, l’exploitation minière et le secteur financier sont accusés de tirer profit de la guerre en Colombie. Derrière cela, c’est tout un réseau institutionnel de collusion qui émerge, mis au service de ce génocide et de cette dépossession qui se poursuivent : dans les secteurs, militaires, politiques et de justice. Il s’agit de tout un réseau de criminalité qui amalgame les entreprises et l’État, une alliance malveillante dont les répercussions sont désastreuses pour le pays

Néanmoins, la vérité émerge lentement. À notre avis, le rapport de la commission de la vérité a manqué de force à cet égard. Hébert Veloza García, connu sous le pseudonyme de H.H., chef paramilitaire condamné en vertu de la Loi de justice et de paix (Ley de Justicia y Paz), a été extradé par le président de l’époque, Álvaro Uribe Vélez. Selon H.H., il s’agissait d’une manœuvre visant à étouffer la vérité. Or, l’homme qui détient cette vérité est désormais de retour en Colombie après avoir purgé sa peine aux États-Unis et demande une audience devant la JEP, affirmant qu’il y a encore beaucoup de révélations à faire, lesquelles permettraient de mettre en lumière les raisons qui expliquent le retour du conflit armé. Il affirme que cette dépossession a été possible grâce au soutien des forces de sécurité, de l’État et des entreprises. Pour tourner la page, tous·tes les acteur·trice·s du conflit doivent être traduit·e·s en justice, y compris les politicien·ne·s et les industriel·le·s influents de Colombie et de l’étranger qui poursuivent leur activité, nouant des alliances macabres pour empêcher la véritable justice de fonctionner.

Quelques pistes de réflexion

Ce texte souligne l’existence de tout un réseau criminel, institutionnalisé et protégé par l’État lui-même. Ce réseau ne fait qu’accélérer le rythme d’une transformation violente du territoire dans les régions riches en ressources naturelles. Il s’agit d’une logique, d’une dynamique et d’une réalité qui évoluent aujourd’hui dans un contexte de crise mondiale où le modèle extractif se renforce, malgré la prépondérance du discours écologiste.

Pour mettre fin à une guerre qui perdure et qui ne profite qu’à quelques familles et propriétaires et afin d’en arriver à une paix totale, le processus de résolution des conflits doit aller encore plus loin. Le milieu des organisations sociales, populaires et ethniques ainsi que le monde universitaire engagé et militant doivent mettre en œuvre une construction des savoirs, des moyens de formation et de sensibilisation, en dévoilant, en communiquant et en approfondissant la dynamique d’une vérité libératrice, émancipatrice, celle qui permet de comprendre les origines d’une guerre qui se poursuit encore et qui sert à protéger les privilèges d’une minorité.

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Gouverné par « le cafard » : des épreuves de taille pour le Pakistan

Gouverné par « le cafard » : des épreuves de taille pour le Pakistan

« Si on me donnait un dollar à chaque fois que j’entendais dire que le peuple pakistanais est résilient, je serais sans doute en mesure de rembourser la dette du pays et d’acheter le Cachemire à l’Inde […]

Nous survivons grâce à des sarcasmes si tranchants qu’on pourrait trancher de l’acier comme du beurre. Nous avons fait des armes des euphémismes et des analogies, le résultat d’années de censure et de répression intermittentes. »1« If I had a dollar for every time that I have heard the Pakistani people called “resilient”, I could probably single-handedly bridge our current account deficit while having enough left over to try to buy Kashmir from India.We survive by using sarcasm so sharp it could slice steel. We have weaponised euphemisms and analogies (a skill honed by decades of on-and-off censorship and state repression). »
Source : Zarrar Khuhro, « Pakistan’s dark age: The joke’s on us, and it’s no longer funny », Al Jazeera, 25 janvier 2023. https://www.aljazeera.com/opinions/2023/1/25/pakistans-dark-age-the-jokes-on-us-and-its-not-funny (consulté le 19 mars 2023).
 

Je suis arrivé à Karachi au début mars au petit matin. L’aile, à travers le hublot, avec un clignotant à son extrémité qui projetait une lumière écarlate, ressemblait à un poignard découpant les champignons de smog gras, anthracite et chevelus dans la nuit. La scène prenait des allures de la scène d’ouverture du film d’épouvante Suspiria (1977), de Dario Argento, dans une version tournée au Pakistan. Ces champignons de brouillard et de poussière masquaient de grandes parties de la ville. À l’aéroport, dans une atmosphère glauque et humide, muni de mon visa électronique, j’ai dû faire la queue dans une file pour recevoir de la main d’un agent moustachu impavide un tampon sur visa lui-même, que j’avais imprimé avant de partir, puis dans une autre file pour recevoir le tampon d’entrée, dans mon passeport cette fois, de la main d’un autre moustachu en uniforme. Il ne me restait plus qu’à attendre mes bagages sur le tapis roulant, attente prolongée par de petites pannes de courant qui se produisaient à intervalle régulier, qui émettaient à chaque fois un crépitement électrique. Aussitôt les douanes passées, je me trouvais à l’extérieur de l’aéroport international Jinnah, nommé en l’honneur du fondateur de la première République islamique.

À l’extérieur, l’air semblait chargé de goudron, de poussière, d’essence, de graisse bouillante et d’épices. La ville était, comme d’habitude, un pandémonium, sans centre ou périphérie, comme un filet d’artères bruyantes qui s’étendaient dans l’horizon emboucané. Aucune règle de conduite, les voitures, les camions et les rickshaws zigzaguaient à toute allure les uns entre les autres. En raison de divers problèmes, comme l’approvisionnement en eau2Naeem Khanzada, « Water scarcity hits city ». Tribune, 24 octobre 2022. https://tribune.com.pk/story/2383239/water-scarcity-hits-city (consulté le 19 mars 2023)., le trafic de drogue en provenance de l’Afghanistan3Shehryar Fazli, « Narcotics Smuggling in Afghanistan: Links between Afghanistan and Pakistan ». Serious Organised Crime & Anti-Corruption Evidence Research Program, 2022. https://globalinitiative.net/wp-content/uploads/2022/06/narcotics-smuggling-in-afghanistan-paper.pdf (consulté le 19 mars 2023)., les attentats perpétrés par les talibans pakistanais4BBC News, « Pakistani Taliban attack Karachi police station », BBC, 17 février 2023. https://www.bbc.com/news/world-south-asia-64678923 (consulté le 19 mars 2023). contre les forces de l’ordre et les civil·e·s, sans parler de l’inflation5https://tradingeconomics.com/pakistan/inflation-cpi et de tensions sectaires6International Crisis Group, « A New Era of Sectarian Violence in Pakistan », 2022. https://www.crisisgroup.org/sites/default/files/2022-09/327%20Pakistan%2…, la sécurité s’est grandement détériorée dans les dernières années dans la métropole pakistanaise. Des gardes armés le plus souvent de AK-47 gardent les mosquées pendant la prière, les supermarchés et même les plus petits commerces, probablement tous les établissements qui ont les moyens de se payer ce genre de services. Hassan, un restaurateur interrogé, affirme que la situation de sécurité est devenue intolérable. Sans ces mesures de sécurité draconiennes, il serait impossible de tenir un commerce. « Ne pas avoir d’argent ou si peu, on s’y fait, mais je n’arrive pas à vivre avec l’idée que mes enfants pourraient être tués par des bombes ou des balles perdues à n’importe quel moment ». Le père d’Hassan avait immigré de l’Inde pour ouvrir un restaurant en 1968, depuis devenu célèbre pour ses kebabs de bœuf. Malheureusement, ces derniers temps, il tend à être vide et certaines sections de la salle à manger, faute d’être utilisées, sombrent peu à peu dans la décrépitude. Le propriétaire m’offre quand même de bon cœur de tester ses spécialités. Les pakistanais·e·s ne manquent jamais à leur devoir d’hospitalité et ielles méritent entièrement leur réputation à cet égard. Enfin, surtout pour des raisons relatives à la situation précaire en matière de sécurité, Hassan songe à immigrer aux États-Unis ou dans les pays du Golfe. Il a déjà, par ailleurs, géré un restaurant à Manama, au Bahreïn.

Dans ce texte, nous plongeons dans l’angoisse que vit au quotidien le peuple pakistanais, qui se demande ce qui arrive à leur pays, si ce dernier pourrait encore exister dans les années à venir, si l’armée interviendrait encore ou non. Pourquoi doivent-elles et ils vivre avec le cafard ? En fait, il ne s’agit pas seulement du cafard, mais aussi des cafards, dont la population surpasse indéniablement les quelque 20 ou 25 millions d’habitant·e·s humain·e·s de la ville de Karachi seulement7https://worldpopulationreview.com/world-cities/karachi-population. En fait, comme pour les politiciens, les pakistanais·e·s s’y sont faits. Qu’on essaie de les chasser avec de l’insecticide, qu’on les écrase, qu’on fasse appel aux services musclés des exterminateur·trice·s, ces insectes finissent toujours par trouver le moyen de revenir. On ne les voit pas nécessairement au grand jour, mais la nuit tombée, prenez garde en allumant. On les voit et on les entend prendre la fuite vers les zones d’ombres. La croyance populaire selon laquelle les cafards peuvent survivre aux radiations émises par une bombe nucléaire n’est pas totalement fausse. Le Pakistan est une puissance nucléaire et les mêmes politiciens semblent toujours finir par revenir. Dans cet article, nous analyserons l’interdépendance des récentes crises économique et politique du pays. À la lumière de sources journalistiques et d’entretiens sur le terrain, nous tenterons de jeter un meilleur éclairage sur des enjeux si peu abordés dans les grands médias canadiens.

Au moins, au Canada, nous avons peut-être eu vent de la crise économique qui sévissait et de la panne d’électricité qui avait duré près d’une semaine à certains endroits8Agence France-Presse, « Retour progressif de l’électricité au Pakistan après une panne géante ». La Presse, 23 janvier 2023. https://www.lapresse.ca/international/asie-et-oceanie/2023-01-23/retour-…(link is external) (consulté le 10 mai 2023).. Le 23 janvier, le pays avait été plongé dans l’obscurité : commerces, hôpitaux, entreprises de télécommunication, nul n’y a échappé, une fois les batteries à plat et les réservoirs des génératrices vidés. Évidemment, les sarcasmes abondaient sur les réseaux sociaux : « Le pays ne fonctionnait plus, alors il a fallu le redémarrer »9Well the country wasn’t working so we had to turn it off and on again. » Source: Op. cit., note 1. Après l’incident, le ministre de l’Énergie, monsieur Khurram Dastagir Khan, a fini par avouer que le courant avait été coupé temporairement dans une visée de réduction des coûts, le pays étant approvisionné en électricité principalement grâce aux combustibles fossiles. Ces derniers sont importés et le pays doit composer avec la hausse des prix engendrée par la guerre en Ukraine10Murtaza Hussain, « Pakistan on the Brink: What the Collapse of the Nuclear-Armed Regional Power Could Mean for the World ». The intercept, 12 février 2023. https://theintercept.com/2023/02/12/pakistan-economy-crisis-imf/?utm_medium=email&utm_source=The%20Intercept%20Newsletter (consulté le 19 mars 2023).. Malheureusement, le réseau électrique, mal entretenu et laissé en désuétude, n’a pas pu être redémarré aussi rapidement que prévu. Le Parti du premier ministre déchu Imran Khan, le Tehreek-e-Insaf (PTI) n’a pas manqué de souligner le raté, disant que, dans une situation similaire, son gouvernement avait pu restaurer l’approvisionnement en électricité en 12 heures.11Op. cit., note 1.

Au-delà de cet événement récent, le PTI est l’un des joueurs clés dans la politique pakistanaise. Il est un parti de centre droite fondé par Imran Khan, ex-joueur de cricket. Sans être nécessairement révolutionnaire, étant par ailleurs soutenu par l’armée lors de son ascension au pouvoir, il reste que son élection en 2018 marquait une première historique. C’était la première fois qu’un parti autre que ceux qui appartiennent littéralement à deux familles parmi les plus puissantes du pays se retrouvait aux rennes du pays. Ces deux autres partis en question sont la Ligue musulmane pakistanaise (Pakistan Muslim League – PML), fondé par Nawaz Sharif, le frère de l’actuel premier ministre, Shahbaz Sharif, issus d’une riche famille de Lahore, au Punjab12Global Security, « Sharif Family », Gobal Security, 22 août 2019. https://www.globalsecurity.org/military/world/pakistan/sharif.htm (consulté le 19 mars 2023). et le Parti populaire pakistanais (Pakistan People’s Party – PPP), fondé par Zulfikar Ali Bhutto, père de Benazir et grand-père de Bilawal Bhutto, l’actuel ministre des Affaires étrangères. La famille Bhutto est originaire de la province du Sindh13Salman Taseer, Bhutto: a political biography, New Delhi : Vikas Publishing House, 1980., province du Sud-Est du pays. Après avoir pris le pouvoir, le PTI avait fait des efforts considérables pour apporter des changements sociaux et économiques importants, comme le programme Ehsas, qui visait à fournir de l’aide aux secteurs les plus pauvres de la population14Dawn, « “Ehsas”: PM Khan launches ambitious social safety, poverty alleviation programme », Dawn, 27 mars 2019. https://www.dawn.com/news/1472228 (consulté le 19 mars 2023). ou encore un projet de halte de production de charbon pour le remplacer par des formes d’énergie renouvelable15China Pakistan Investment Corporation, « Five Things Imran Khan Has Done To Improve Pakisan », CPIC Global, 25 juillet 2022. https://www.cpicglobal.com/five-things-imran-khan-has-done-to-improve-pakistan (consulté le 19 mars 2023).. Grâce à une gestion plus saine, le pays a également pu connaître une croissance économique d’abord, puis un rétablissement relativement rapide après la COVID-1916Dawn, « Pakistan beats growth target as industries, services guide V-shaped recovery ». Dawn, 10 juin 2021. https://www.dawn.com/news/1628602 (consulté le 19 mars 2023)., et ce, grâce à des mesures comme la diminution des dépenses militaires17Dawn, « Defence budget not increased to provide relief to masses: Qureshi », Dawn, 14 juin 2020. https://www.dawn.com/news/1563308 (consulté le 19 mars 2023)., qui comptait jadis pour presque 30 % du budget du pays18Banque mondiale. https://data.worldbank.org/indicator/MS.MIL.XPND.ZS?locations=PK (consulté le 19 mars 2023). et qui bloquait littéralement son développement économique.

Le parti d’Imran Khan a également fait des efforts considérables pour réduire la dépendance vis-à-vis des importations et réduire la dette du pays19Shahid Iqbal, « CAD shrinks 78pc in 2019-20 ». Dawn, 22 juillet 2020. https://www.dawn.com/news/1570449 (consulté le 19 mars 2023). ainsi que son déficit commercial20Tahir Sherani, « Trade deficit falls by 33.5% during July-Oct of FY19-20 ». Dawn, 2 novembre 2019. https://www.dawn.com/news/1514450 (consulté le 19 mars 2023).. Malheureusement, il est toujours resté tiraillé par des adversaires redoutables, que ce soit la très puissante armée, les partis d’opposition ou encore des mouvements d’extrême droite, violents ou non, qui sont en mesure de mobiliser beaucoup de gens par l’entremise des institutions religieuses. C’est le cas de la Jamiat Ulema-i-Islam-Rehman (JUI-F), parti religieux avec à sa tête le théologien maulana Fazlur Rahman21Umair Jamal, « No, Fazlur Rehman Cannot Protect Pakistanis’ Democratic Rights », The Diplomat, 10 octobre 2020. https://thediplomat.com/2020/10/no-fazlur-rehman-cannot-protect-pakistanis-democratic-rights/ (consulté le 19 mars 2023).. On constate, dans les dernières années, bien que cela ne soit pas l’œuvre du gouvernement en soi, une multiplication des marches de femmes, réclamant leurs droits, une percée dont l’avènement est d’une grande importance22Abid Hussain, « Aurat March: Pakistani women rally seeking safe public space ». Al Jazeera, 8 mars 2023. https://www.aljazeera.com/news/2023/3/8/aurat-march-pakistani-women-rally-across-country (consulté le 19 mars 2023). Dans tous les cas, le peuple pakistanais n’était pas au bout de ses peines.

En fait, il est difficile de savoir ce qui passe vraiment au Pakistan. Même si les médias, auparavant propriété du gouvernement, ont été grandement privatisés sous le règne du général Pervez Musharraf, récemment décédé23Al Jazeera, « Pakistani former President Pervez Musharraf dies aged 79 », Al Jazeera, 5 février 2023. https://www.aljazeera.com/news/2023/2/5/pakistan-former-president-pervez-musharraf-dies (consulté le 19 mars 2023)., le pays ne semble avoir assisté qu’à un passage de médias étatiques assujettis à une stricte censure visant à protéger le pouvoir à des empires médiatiques sensationnalistes, qui tienne davantage de Fox News ou de CNN que de médiums d’information proposant des analyses poussées24Voir : http://pakistan.mom-gmr.org/en/media/tv/(consulté le 19 mars 2023)
https://pide.org.pk/research/the-politics-of-media-economy-in-pakistan/ (consulté le 19 mars 2023)
. On montre des images fortes, on s’engueule, mais on analyse peu. Un ancien représentant en marketing pour un de ces médias, qui avait été embauché au moment de la période de privatisation du début des années 2000, dans un entretien que nous avons eu avec lui, faisait état d’une ambiance de travail très malsaine ou toutes sortes de magouilles se déroulaient en coulisses, comme des pots de vin et du trafic d’influence. Des services sexuels de la part des modèles qui posent pour les publicités devenaient aussi monnaie d’échange pour obtenir un espace publicitaire ou un autre. En bref, ces empires médiatiques sont totalement assujettis à une économie politique de l’attention25Cronin, Michael. 2017. Eco-translation : translation and ecology in the age of the anthropocene. London : Routledge, Taylor & Francis Group, p.20.. Or, ce sont ces mêmes médias, le 14 mars dernier, qui font état d’une situation inusitée. La police, munie d’un mandat d’arrestation contre l’ex-premier ministre Imran Khan, destitué en mars 2022, dans le cadre d’une motion de censure, une première depuis la création du pays26Geo News, « Opposition submits no-confidence motion against PM Imran Khan », Geo News, 8 mars 2022. https://www.geo.tv/latest/403780-opposition-likely-to-move-no-confidence-motion-against-pm-imran-khan-within-24-hours-sources (consulté le 19 mars 2023)., tente de pénétrer dans sa résidence de Lahore. Les motifs de l’arrestation sont le terrorisme et la corruption27Abid Hussain, « What is Pakistan’s Imran Khan accused of? », Al Jazeera, 17 mars 2023. https://www.aljazeera.com/news/2023/3/17/why-pakistan-police-wants-to-ar…(consulté le 19 mars 2023)., accusations qui portent fortement au doute quant à leur bienfondé, mais une foule de partisan·e·s leur bloque le passage menant à une lutte acharnée entre les forces de l’ordre et les manifestant·e·s. La police utilise des canons à eau et des gaz lacrymogènes, les manifestant·e·s ripostent à coups de bâton et en lançant des pierres. Bientôt, dans toutes les grandes villes du Pakistan ont lieu des mobilisations en soutien à Imran Khan, à Islamabad, à Peshawar, à Karachi. En soirée, l’ex-premier ministre apparaît dans une vidéo diffusée en ligne, en simple t-shirt, paraissant épuisé. L’atmosphère était révolutionnaire comme jamais avant depuis le coup d’État institutionnel contre Imran Khan il y a près d’un an28Amber Rahim Shamsi, « Imran Khan crisis: Is Pakistan facing its own January 6 moment? », Al Jazeera, 17 mars 2023. https://www.aljazeera.com/opinions/2023/3/17/imran-khan-crisis-is-pakistan-facing-its-jan-6-moment (consulté le 19 mars 2023).. Son discours est sans équivoque. Il appelle ses partisans à poursuivre la lutte, même s’il devait être assassiné. Cela dit, les chaînes de télévision et les journaux ne nous fournissent qu’une vague idée de ce qui se trame en coulisses. On n’en retient que les mots-clés du jour : terrorisme, corruption, manifestation, théorie du complot, etc.

Nous avons eu la chance de nous entretenir avec un employé de l’armée, dont nous préserverons l’anonymat. Ce n’est pas chose rare de rencontrer de ces fonctionnaires, étant donné les dépenses militaires très importantes, engagées au détriment, des investissements dans les secteurs comme la santé et l’éducation, qui demeurent largement privés, mal réglementés et souvent de bien piètre qualité. Par ailleurs, après le récent changement de gouvernement, le budget militaire aura été augmenté et les dépenses dans la santé et l’éducation, coupées encore davantage29Dawn, « DG ISPR defends army’s budget, says it’s been reduced », Dawn, 14 juin 2022. https://www.dawn.com/news/1694797 (consulté le 19 mars 2023).. Près de la moitié de la population est analphabète30https://www.statista.com/statistics/572781/literacy-rate-in-pakistan/ (consulté le 19 mars 2023). et près de 60 % vivent en milieux ruraux31https://tradingeconomics.com/pakistan/rural-population-percent-of-total-population-wb-data.html (consulté le 19 mars 2023). et subsistent de l’agriculture32https://www.finance.gov.pk/survey/chapters_21/02-Agriculture.pdf (consulté le 19 mars 2023).. Le fonctionnaire en question nous a éclairés, justement, sur ce qui pouvait se passer derrière les coulisses, mais qui échappe totalement au discours médiatique. Selon lui, la crise du gouvernement de PTI aurait été causée par des tensions entre le chef de l’InterServices Intelligence (ISI), les services secrets pakistanais, le lieutenant-général Faiz Hameed33Kamran Yousouf, « Lt Gen Faiz Hameed decides to seek early retirement: family sources », Tribune, 26 novembre 2022. https://tribune.com.pk/story/2388321/lt-gen-faiz-hameed-decides-to-seek-early-retirement-family-sources (consulté le 19 mars 2023). et le chef des armées, le général Qamar Javed Bajwa34Abid Hussain, « The controversial legacy of Pakistan’s outgoing army chief Bajwa », Al Jazeera, 25 novembre 2022. https://www.aljazeera.com/news/2022/11/25/pakistans-army-chief-to-end-his-six-year-long-tenure (consulté le 19 mars 2023).. En effet, le premier ministre Khan entretenait alors de bonnes relations avec les services de renseignement, mais n’était pas vu du bon œil par l’armée, qui voyait non seulement son budget réduit, mais son influence écartée quelque peu des décisions politiques importantes35Ibid.. Les deux puissants leaders militaires ont depuis trouvé leurs remplaçants, le lieutenant General Asim Munir au poste de chef des armées36Abid Hussain, « Who is Asim Munir, Pakistan’s new army chief? » Al Jazeera, 24 novembre 2022. https://www.aljazeera.com/news/2022/11/24/who-is-asim-munir-pakistans-new-army-chief (consulté le 19 mars 2023). et le lieutenant-général Nadeem Anjum à la tête de l’ISI37Rezaul H. Laskar, « Pakistan’s ISI chief emerges from the shadows, roasts Imran Khan for his “lies” », Hindustan times, 27 octobre 2022. https://www.hindustantimes.com/world-news/pak-army-fields-isi-chief-to-counter-imran-khan-he-calls-out-ex-pm-s-lies-101666892378309.html (consulté le 19 mars 2023).
Tribune, « Never wanted to appoint DG ISI as army chief: Imran », Tribune, 6 mai 2022. https://tribune.com.pk/story/2355430/never-wanted-to-appoint-dg-isi-as-army-chief-imran (consulté le 19 mars 2023).
. C’est ce conflit qui aurait fait en sorte, selon notre interlocuteur, que l’armée aurait acheté des membres du parlement pour pouvoir procéder à une destitution du premier ministre38Voir aussi : Samina Ahmed, « A Change of Command and Political Contestation in Pakistan », International Crisis Group, 2022. https://www.crisisgroup.org/asia/south-asia/pakistan/change-command-and-political-contestation-pakistan (consulté le 19 mars 2023)..

Cependant, cet incident nous ramène à des enjeux beaucoup plus importants. En effet, les États-Unis avaient manifesté leur désaccord après une visite du premier ministre en Russie en février 202239Mohan, C. Raja. 2022. « Imran Khan Goes to Moscow as Pakistan Romances Russia ». Foreign Policy, 23 février 2022. https://foreignpolicy.com/2022/02/23/imran-khan-pakistan-russia-putin-india-geopolitics (consulté le 19 mars 2023)., pendant laquelle ce dernier devait potentiellement conclure un accord pour importer du pétrole en roubles. En fait, d’une part, le coût aurait été moindre pour le pays, mais, de manière plus importante, un tel accord aurait pavé la voie à un affranchissement de la dépendance au dollar étatsunien. Ce sont des démarches que de nombreux pays du Sud ont déjà tenté d’entamer, surtout depuis la polarisation autour du conflit en Ukraine40Jha, Somesh. 2023. « Will Russia sanctions dethrone ‘King Dollar’? » Al Jazeera, 7 mars 2023. https://www.aljazeera.com/features/2023/3/7/will-russia-sanctions-dethrone-king-dollar (consulté le 19 mars 2023).. Le Pakistan se rapprochait également de la Chine dans le cadre du China-Pakistan Economic Corridor (CPEC), qui donnerait à la Chine l’accès à ses ports de mer sur l’Océan indien41Fahd Humayun, « Why was Pakistan’s PM in Russia amid the Ukraine invasion? », Al Jazeera, 3 mars 2022. https://www.aljazeera.com/opinions/2022/3/3/why-was-pakistans-pm-in-russia-amid-ukraine-invasion (consulté le 19 mars 2023). Voir aussi : https://www.britannica.com/topic/China-Pakistan-Economic-Corridor (consulté le 19 mars 2023).. Cela expliquerait aussi que 30 % de la dette du Pakistan soit due à la Chine42Faseeh Magi, « Why Pakistan Is Struggling to Get Another IMF Bailout ». Washington Post, 6 février 2023. https://www.washingtonpost.com/business/energy/why-pakistan-is-struggling-to-get-another-imf-bailout/2023/02/04/3d446f86-a508-11ed-8b47-9863fda8e494_story.html (consulté le 19 mars 2023).. Évidemment les États-Unis et sans doute les autres pays de l’Occident ne pouvaient voir un tel rapprochement d’un bon œil. Par ailleurs, ce genre d’interférence le part des États-Unis entre l’armée et le gouvernement civil n’a rien de nouveau. Cela s’était produit, par exemple, avec le gouvernement de Benazir Bhutto vers la fin des années 1980, qui devait maintenir le budget de l’Armée et laisser à cette dernière la gestion de la politique étrangère pour rester au pouvoir, et ce, conformément à un accord avec Washington43Ahmed Rashid. Descent into Chaos: The United States and the Failure of Nation Building in Pakistan, Afghanistan, and Central Asia. London : Penguin, 2008, p.40. Enfin, si Imran Khan s’affairait scrupuleusement à payer la dette44Op. Cit., note 16., le nouveau gouvernement de Shahbaz Sharif se prépare maintenant à livrer le pays au Fonds monétaire international (FMI)45Al Jazeera, « ‘Beyond imagination’ : Pakistan PM warns of IMF bailout conditions ». Al Jazeera, 3 février 2023. https://www.aljazeera.com/economy/2023/2/3/363 (consulté le 19 mars 2023). en mettant en œuvre, entre autres, une dévaluation de sa monnaie46Al Jazeera et Reuters, « Pakistani rupee hits record low amid IMF bailout delay », Al Jazeera, 2 mars 2023. https://www.aljazeera.com/economy/2023/3/2/pakistani-rupee-hits-record-low-amid-wait-for-imf-fund (consulté le 19 mars 2023)..

Selon notre source anonyme, ruiner le pays ne veut rien dire pour le nouveau premier, du moment qu’il peut continuer de remplir ses comptes de banque à l’étranger47Paul Farrelly et Jason Burke, « Search for the millions Sharif “stole” ». The Guardian, 24 octobre 1999. https://www.theguardian.com/world/1999/oct/24/paulfarrelly.jasonburke (consulté le 19 mars 2023).. De manière générale, les conditions du FMI mettent l’accent sur la conformité du pays au marché international, des mesures d’austérité, un investissement dans les programmes destinés aux victimes des inondations et au plus démuni·e·s (paradoxalement), entre autres, et un assainissement des institutions pour enrayer la corruption, un problème antédiluvien48https://www.dawn.com/news/1733139 (consulté le 19 mars 2023)., et accroître la transparence49https://www.imf.org/en/News/Articles/2023/02/10/imf-staff-concludes-visit-to-pakistan et https://www.imf.org/en/News/Articles/2022/07/13/pr22255-pakistan-staff-level-agreement-on-7th-and-8th-eff-review (consulté le 19 mars 2023)., ce qui semble vouloir dire la privatisation des entreprises étatiques non rentables, avec les conséquences que cela peut avoir, comme un recul en ce qui a trait justement à l’aide aux populations défavorisé·e·s. Une autre mesure serait la hausse des prix de l’énergie, dont les coûts étaient subventionnés par le gouvernement50Mangi, Faseeh. 2023. « Why Pakistan Is Struggling to Get Another IMF Bailout ». Washington Post, 6 février 2023. https://www.washingtonpost.com/business/energy/why-pakistan-is-struggling-to-get-another-imf-bailout/2023/02/04/3d446f86-a508-11ed-8b47-9863fda8e494_story.html (consulté le 19 mars 2023)., ce qui semble avoir été, pour le Pakistan, un moyen de maintenir le couvercle sur la marmite et éviter les explosions de mécontentement qui peuvent secouer le pays.

D’une part, il y a lieu de se demander.  Comment une institution étatsunienne qui s’est montrée hostile au seul gouvernement du pays qui a tant soit peu voulu assainir les finances du pays et limiter la corruption? Pourquoi alors favoriser le retour de leaders dont les antécédents de corruption ont été éprouvés, si le FMI espère réellement accomplir cet objectif. En effet, ce n’est pas la première fois que le FMI doit courir à la rescousse du Pakistan, mais dans bien des cas, le processus a été abandonné en cours de route en raison de l’inaction de l’État pakistanais qui tend à ne pas mettre en œuvre les mesures demandées51Ibid.. C’est la 13e fois depuis les années 1980. Il semble que, du côté pakistanais, on essaie donc de toucher les fonds, possiblement de s’en mettre plein les poches, une pratique qui existe depuis des décennies chez les élites, tout en évitant la grogne populaire. En effet, le gouvernement a aussi tendance à faire des dépenses énormes à la veille d’élections, dont les prochaines sont prévues dans quelques mois, en octobre prochain. D’autre part, il a été aussi été établi que le FMI, malgré ses beaux discours, favorisait une dérégulation des économies du Sud pour favoriser les intérêts des multinationales étrangères52Dufour, Mathieu, et Özgür Orhangazi. 2007. « International Financial Crises: Scourge or Blessings in Disguise? » Review of Radical Political Economics 39 (342)..

En fait, c’est comme si les États-Unis et les organisations qui défendent leurs intérêts souhaitent avoir affaire à des gouvernements corrompus prêts à sacrifier le pays aux intérêts étrangers pour pouvoir perpétuer leur propre cleptocratie et leur train de vie luxueux. Il faut souligner également que la situation de sécurité, sur le plan géopolitique, reste des plus précaires, avec les talibans au pouvoir en Afghanistan, l’instabilité politique et économique générale, sans parler de la bombe atomique détenue par Islamabad53Op. cit., note 9.. Imaginez ce qui se produirait si, ne serait qu’une fraction de la population de 220 millions du Pakistan décidait de se ruer vers l’Europe pour y trouver refuge, compte tenu du fait que le continent est déjà la proie à l’arrivée massive de réfugiés du Moyen-Orient, de l’Afrique et de l’Ukraine. L’urgence était telle que, au début février, il ne restait au Pakistan que de quoi payer ses importations pour un mois54Op. cit., note 45., parmi lesquelles, l’importation de pétrole. Pour donner une idée, en 2020, le Pakistan a importé 45, 8 milliards de dollars  des États-Unis de marchandise, mais n’en a exporté que pour 22,3 milliards de dollars, ce qui engendre un déficit commercial de 23,5 milliards de dollars $55https://wits.worldbank.org/CountryProfile/en/PAK (consulté le 19 mars 2023).. Or, le pays aurait déjà cumulé une dette de 370 milliards de dollars56Op. cit., note 9..

Entre temps, l’ex-premier ministre avait été convoqué pour apparaître devant des tribunaux de tout le pays pour 85 chefs d’accusation. Évidemment, comme il ne pouvait paraître partout à la fois, c’est là que le mandat d’arrestation avait été émis contre lui. Le 17 mars, Imran Khan marchait vers la cour de Lahore, entouré de ses partisan·e·s pour obtenir une libération sous caution. En effet, suite aux événements des derniers jours, le gouvernement actuel semblait vouloir conclure cet incident à l’amiable57Hussain, Abid. 2023. « Lahore court grants protective bail to ex-Pakistani PM Imran Khan ». Al Jazeera, 17 mars 2023. https://www.aljazeera.com/news/2023/3/17/imran-khan-to-visit-lahore-court-to-seek-halt-of-arrest-warrant (consulté le 19 mars 2023).. Une telle libération a par ailleurs depuis été accordée58Ibid.. Malheureusement, en date du 10 mai 2023, l’ex-premier-ministre a été arrêté de nouveau à Islamabad et ses partisan·e·s se révoltent et confrontent la police. La communauté internationale retient son souffle alors qu’on frôle une énième fois la catastrophe, le coup d’État ou pire encore59Al Jazeera and News Agencies, « How the world reacted to Imran Khan’s arrest in Pakistan », Al Jazeera, 10 mai 2023. https://www.aljazeera.com/news/2023/5/10/how-the-world-reacted-to-imran-… (consulté le 10 mai 2023)..

CRÉDIT PHOTO : armansabir


La défense du territoire et l’avancée paramilitaire en Colombie

La défense du territoire et l’avancée paramilitaire en Colombie

Traduction d’Alexandre Dubé-Belzile
Cet article a été publié par nos partenaires de Colombie, la revue Kalivando.

Plusieurs événements survenus au cours d’une très courte période de temps depuis le début de l’année 2023 font état d’une même réalité : d’une part, le projet de réorganisation violente des territoires en faveur de corporations va toujours bon train, et d’autre part, la nécessité de consolider les organisations sociales, autochtones, paysannes et populaires pour la défense de la vie, de l’autonomie et des territoires est encore plus importante, avec ou sans gouvernement progressiste au pouvoir.

À l’heure actuelle, divers projets d’extraction, légaux et illégaux, progressent dans les territoires et nous assistons à une réingénierie et à une avancée du paramilitarisme, et ce, en collaboration, dans plusieurs régions, avec les forces de sécurité de l’État. Face à cette situation s’organise une défense du territoire par des communautés qui souhaitent compter sur un gouvernement progressiste qui est à leur écoute, sans pour autant être en mesure de se montrer à la hauteur de la situation. Nous ne mentionnons ci-bas que quelques exemples particulièrement probants qui ont eu lieu au début du mois de janvier 2023.

Siège humanitaire à Vista Hermosa (Meta)

Le village de Vista Hermosa, un parc de la Sierra Macarena, région de la grande Amazonie, un territoire très affecté par le conflit armé entre les FARC et l’État, vivait dans une certaine tranquillité depuis la signature de l’accord de paix de 2016. Toutefois, le 18 janvier dernier, cette tranquillité a été perturbée en raison du non-respect de l’accord par le gouvernement d’Iván Duque, la mise en œuvre de multiples projets extractifs, l’augmentation des groupes armés illégaux qui se sont emparés du territoire pour le commerce de la feuille de coca et l’exploitation minière illégale, ainsi que des actions agressives et stigmatisantes des forces de sécurité contre la population.

Ainsi, face au non-respect des accords d’investissement et de soutien avec les communautés de Meta et de Guaviare qui avaient été alors conclus, ces dernières ont décidé d’organiser une résistance pour revendiquer leurs droits. À cette fin, elles ont créé un siège humanitaire contre un groupe de 30 soldats installés dans la région, leur demandant de se retirer de ce corridor écologique de paix, tout en demandant au gouvernement de respecter les accords et les promesses de soutien à leurs initiatives communautaires. De leur côté, les médias n’ont fait qu’aggraver la situation, en déformant la réalité et, pire encore, en faisant passer les justes revendications des paysan·ne·s pour une action d’une des factions dissidentes des FARC, ce qui a posé un risque grave pour la sécurité de ces populations, tout en sabotant, évidemment, leur mouvement de résistance.

Finalement, le gouvernement a lancé une commission et un dialogue a été entamé avec les collectivités et la situation a été temporairement solutionnée. Le siège humanitaire a été levé, mais non sans avoir convenu d’un échéancier et de mesures de suivi pour la satisfaction des justes demandes des communautés qui visent à protéger leur qualité de vie et à défendre leur territoire.

Il est important de souligner qu’il s’agit d’une zone riche en eau, en biodiversité et en ressources pétrolières et gazières. À ce stade, il est aussi important de noter que « de 2004 à 2021, période du Plan Colombia-Patriota y Consolidación, le nombre de zones d’exploitation d’hydrocarbures est passé de 255 à 892 en 2017, et ce, sous la présidence de Juan Manuel Santos. Ce dernier nous a accusés d’être de la narcoguérilla et s’est tiré avec notre pétrole »1Estefania Ciro, « Magia Salvaje », La Jornada, 18 novembre 2022. https://www.jornada.com.mx/notas/2022/11/13/politica/magia-salvaje-20221113/?from=page&block=politica&opt=articlelink (consulté le 21 mars 2023). En arrière-plan, le trafic de drogue, l’élevage extensif de bétail, l’agriculture industrielle et les projets d’extraction continuent d’aller de l’avant.

Les populations résistent à l’entrée des entreprises nationales et multinationales dans la région2Semana Rural, « Petróleo y deforestación, las amenazas que enfrenta La Macarena », Semana Rural. https://semanarural.com/web/articulo/petroleo-y-deforestacion-las-amenazas-que-enfrenta-la-macarena/495 (consulté le 21 mars 2023) et construisent et mettent en œuvre des projets pour une vie commune. Il convient de noter que, depuis la signature de l’accord de paix, les organisations communautaires de défense du territoire ont pris de l’expansion.

Grève illimitée dans la région de Dos Rios

Le 22 janvier, les communautés de la région de Dos Rios se sont mobilisées dans le cadre d’une « grève régionale illimitée pour la vie et la permanence sur le territoire », exigeant que le conflit historique sur la terre, l’extraction de ses richesses, le génocide et la destruction sur le territoire aux mains des paramilitaires prennent fin.

Le 26 janvier dernier, le gouvernement a entamé un dialogue avec ces communautés, aux termes duquel un accord a été conclu. Selon cet accord, notamment, « le gouvernement reconnaît qu’il existe dans les régions rurales de la Colombie une crise humanitaire et qu’y sont commises, en raison d’une reconfiguration des groupes paramilitaires, de graves violations des droits de la personne, un enjeu non seulement militaire, mais aussi politique, culturel, économique et social »3Comunidad, & Gobierno, « Gobierno y Comunidades acuerdan crear comisión para la solución de la #EmergenciaHumanitaria. Macrorregión Magdalena Medio. Colombia », Kavilando, 26 janvier 2023. https://kavilando.org/lineas-kavilando/formacion-genero-y-luchas-populares/9421-gobierno-y-comunidades-acuerdan-crear-comision-para-la-solucion-de-la-emergenciahumanitaria-macrorregion-magdalena-medio-colombia (consulté le 21 mars 2023). Les parties ont également convenu d’une stratégie et d’un échéancier, tombant d’accord pour parler d’une « urgence humanitaire » en vertu d’une loi administrative et ainsi surmonter à long terme les causes structurelles de l’urgence.

La région constitue une vaste zone enclavée par les rivières Magdalena et Cauca, deux artères fluviales importantes de la Colombie. Il s’agit d’un territoire d’une grande richesse hydrique, avec des terres fertiles, sur lequel sont menées des activités d’élevage extensif et des activités agro-industrielles, notamment de production d’huile de palme, d’extraction d’or, d’argent, de zinc, de cuivre (un minerai clé pour la transition énergétique), de pétrole, de gaz, de charbon et, enfin, la production de cultures destinées à un usage illicite.

Selon le rapport intitulé Expansión Paramilitar y represión contra comunidades en la región de los dos Ríos (Expansion paramilitaire et répression contre les communautés de la région de Dos Rios) présenté en janvier 2023 par un réseau d’organisations communautaires qui défendent le territoire, cette région a subi les effets d’une militarisation, qui comprend des activités paramilitaires, et ce, en fonction d’intérêts économiques. Les communautés concernées réaffirment que, à l’heure actuel, le pouvoir des paramilitaires sur le territoire et ses sociétés est consolidé par une présence accrue de ses membres, mais aussi par ses structures établies en collaboration avec l’armée.

En effet, la deuxième division de l’armée nationale, sa cinquième brigade, le 48e bataillon de jungle (Batallón de Selva Nº 48), la force opérationnelle conjointe de Marte (la Fuerza de tarea conjunta Marte), le 8e bataillon chargé des voies de transport et de l’énergie (Batallón Vial y Energético No. 8), qui protège l’entreprise Gran Colombia Gold, opèrent dans cette zone. Des groupes paramilitaires connus sous le nom de Caparrapos, le Clan du Golfe, composé des groupes Autodefensas Unidas de Colombia (AUC) et Autodefensas Gaitanistas de Colombia (AGC), le Jalisco Nueva Generación, certaines factions dissidentes des FARC et l’ELN sont également présents dans la région.

La présence militaire et paramilitaire et la complicité entre ces derniers trouvent leur raison d’être dans des intérêts économiques et politiques précis, et mènent à un contrôle territorial et social efficace. Dans de vastes zones, ces groupes exercent un contrôle sur, entre autres, la mobilité des populations et sur l’aménagement du territoire ainsi que sur l’approvisionnement. Ils sont devenus des expressions de facto du pouvoir sur le territoire, pouvoir maintenu par l’intimidation de sa population. Dans d’autres régions, ils agissent en tant que promoteurs de la culture de la coca et acheteurs de feuilles de coca, prêteurs et constructeurs d’infrastructures de base, de routes et d’entrepôts, pour ne mentionner que quelques éléments4Organizaciones sociales y firmantes, « Expansión Paramilitar y represión contra comunidades en la región de los dos Ríos. Colombia. Informe », Kavilando, 21 janvier 2023. https://kavilando.org/lineas-kavilando/territorio-y-despojo/9413-expansion-paramilitar-y-represion-contra-comunidades-en-la-region-de-los-dos-rios-colombia (consulté le 21 mars 2023).

Leur arrivée et le maintien de leur présence modifient peu à peu les logiques territoriales, culturelles et relationnelles, engendrent des répercussions sur l’environnement dont l’ampleur est incommensurable et transforment la composition de la population. Il s’agit d’une réingénierie socioterritoriale complète qui va à l’encontre de la volonté des communautés qui habitent et protègent ces territoires et du pouvoir populaire et qui sont constamment victimes de diverses formes de violence et d’assassinats.

Caravane humanitaire

Du 17 au 21 janvier, une caravane humanitaire a été lancée dans le Bajo Calima et le Medio San Juan, afin de mettre en œuvre les accords sur l’aide humanitaire conclus lors du premier cycle de négociations entre le gouvernement national et l’ELN.

L’objectif est d’établir un diagnostic sur l’intensification du conflit armé au cours des derniers mois, qui a entraîné de graves conséquences, comme le déplacement et le confinement de la population civile, dans le but de tracer un échéancier souple qui, à moyen terme, permettra aux communautés de sortir de leur confinement ou, dans les cas où il y a eu un déplacement forcé, de retourner sur leurs territoires si elles le souhaitent, et ce, en toute dignité et en toute sécurité.

« Mettre en œuvre des mesures humanitaires immédiates » est l’appel lancé à la fin de la caravane humanitaire de Calima et San Juan. Contenir la crise vécue par les communautés déplacées dans les abris et les installations de Cali, Dagua et Buenaventura, ainsi que par la population confinée dans les territoires5Caravana Humanitaria, « Implementar medidas humanitarias inmediatas. El llamado al cierre de la Caravana Humanitaria Calima y San Juán. Colombia ». 23 janvier 2023. https://kavilando.org/lineas-kavilando/conflicto-social-y-paz/9416-implementar-medidas-humanitarias-inmediatas-el-llamado-al-cierre-de-la-caravana-humanitaria-calima-y-san-juan-colombia (consulté le 21 mars 2023). Des rapports persistants font état entre autres, d’actions coordonnées entre les paramilitaires de l’AGC et l’armée colombienne, de pressions sur les communautés, de confinement, de déplacement, d’affrontements avec l’ELN dans plusieurs régions et de contrôle permanent de la mobilité.

Parallèlement, les projets d’exploitation de palmiers à huile, de cultures illicites, de bois, de mines d’or et de platine6El Tiempo, « Rebelión contra permisos para la minería en Calima El Darién (Valle)», El Tiempo, 21 décembre 2021. https://www.eltiempo.com/colombia/cali/rebelion-contra-tres-proyectos-de-mineria-en-calima-el-darien-valle-638140 (consulté le 21 mars 2023) et de cuivre progressent. En outre, les rivières qui constituent des voies de transport rapides vers et depuis la mer suscitent un intérêt particulier des groupes impliqués dans la région7Alfonso Insuasty Rodríguez, « El pacífico entre fuegos, Kavilando », 5 janvier 2020.  https://kavilando.org/lineas-kavilando/observatorio-k/7379-el-pacifico-entre-fuegos (consulté le 21 mars 2023).

En guise de conclusion

Le mouvement social, populaire et ethnique des paysan·ne·s doit être renforcé et doit continuer d’exiger ce qui est juste, avec ou sans gouvernement progressiste. Le modèle économique extractiviste, ancré dans des stratégies militaires, paramilitaires et même juridiques de persécution, sévit toujours, et ce, dans l’impunité. Il s’agit de zones très riches en ressources naturelles, que ce soit en eau, en sols fertiles ou en minéraux précieux.

L’abandon de l’État ou, en autres mots, la présence de groupes militaires et paramilitaires comme abandon par l’État de sa fonction dans cette région persiste. En outre, certains accords n’ont pas été respectés, notamment l’accord de paix entre les FARC et le gouvernement colombien. Les conditions structurelles qui permettent la perpétuation du conflit armé et de la violence dans le cadre d’un modèle économique extractiviste massif et destructeur n’ont pas encore cessé. La reprise de contrôle du territoire par les armes est aujourd’hui caractérisée par des intérêts divers, mais ce qui est certain, c’est que la stratégie de contrôle social, politique, économique et armé des territoires se repositionne, avec la complicité des forces armées et c’est ce que dénoncent les communautés qui en sont elles-mêmes victimes.

Au fur et à mesure que cette stratégie de prise de contrôle territorial progresse, les initiateurs de projets miniers et agro-industriels, qu’ils soient légaux ou illégaux, agissent impunément et avec agressivité, ce sur quoi il faut enquêter et ce qu’il faut dénoncer. Il convient de souligner l’attitude d’ouverture au dialogue du gouvernement de Gustavo Petro et de Francia Márquez, qui sont à la recherche de solutions, mais qui, sans avoir de position claire, sans agir rapidement et efficacement, pourraient vite voir leurs élans frustrés. La mobilisation collective des communautés est la voie vers la construction d’un tissu territorial autonome, et la force organisationnelle est la première garantie de protection, car elle a été en mesure de poser des conditions à l’État ainsi qu’à d’autres formes et tentatives de contrôle de la population et du territoire.

Ces défis dépendent, sans aucun doute, de la volonté politique forte et claire des organisations sociales, paysannes, ethniques et populaires, ainsi que de la volonté politique forte du gouvernement progressiste actuel, visant à promouvoir des transformations rapides par le biais de plans et d’actions efficaces pour exécuter les accords et les lois existants, ainsi que pour mettre en œuvre les réformes nécessaires et structurelles. Insister pour que des solutions durables soient apportées à moyen et à long terme implique en soi un exercice constant et dynamique de participation contraignante des différents secteurs de la société et du territoire.

En quatre ans de gouvernement de Gustavo Petro, même dans le meilleur des cas (ce qui est peu probable), des changements structurels suffisants ne seront pas réalisés, de sorte que le mouvement renforcé devra faire preuve de la clarté politique nécessaire pour permettre la poursuite des changements, tout en défendant ses acquis. Avec ou sans progressisme, les luttes des communautés pour la consolidation et l’affirmation de leurs projets de vie collective, la défense de leurs territoires, leur autodétermination, sont toujours d’actualité.

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Après le baby-boom, vient le géronto-boom

Après le baby-boom, vient le géronto-boom

Tout d’abord, qu’est-ce que le géronto-boom ?

En décortiquant ce terme, nous trouvons le préfix « géronto » qui renvoie au vieillissement. Le mot « boom » quant à lui fait référence à un événement d’augmentation de courte durée. Dans le cas de notre terme, il agit considérablement sur la répartition de la population. En bref, le terme géronto-boom nous amène à décrire une forte augmentation démographique de la population des personnes âgées dans notre société. Pour rappel, nous vivons actuellement le vieillissement de population de la génération du baby-boom qui touche la tranche d’âge des 65 ans et plus. Donc, des gérontos-booms apparaissent dans plusieurs pays. Toutefois, les conséquences de cette situation ne sont pas universelles. En bref, nous ne subissons pas tous de la même manière les conséquences d’un géronto-boom en fonction de plusieurs facteurs. Par exemple, la solidité du système de santé ou les politiques pour les personnes âgées seraient des facteurs exerçant une grande influence sur les conséquences du géronto-boom.

Quelles sont les conséquences de ce géronto-boom ?

Il est important de comprendre que ce boom ne concerne pas seulement les personnes âgées, mais toute la population ainsi qu’une grande partie des institutions gouvernementales. En effet, qui dit population vieillissante dit aussi augmentation de la perte d’autonomie1La perte d’autonomie se définit comme étant l’incapacité d’accomplir des tâches quotidiennes par soi-même. de cette population donc, augmentation des demandes de soins liée à cette perte d’autonomie ou de problèmes de santé plus généraux qui apparaissent avec l’âge. Par conséquent, un phénomène de fragilisation du système de santé peut se faire sentir en fonction des situations du pays. Il a aussi été observé « que partout en occident, diverses formules de résidences adaptées se sont développées au cours des dernières décennies »2Reindeau, Yvon. « La qualité des soins offerts aux personnes âgées en CHSLD. L’opinion des préposé(e)s aux bénéficiares », Université du Québec à Montréal, Montréal, 2006, p. 2. Récupéré sur : https://archipel.uqam.ca/2100/1/M9214.pdf (consulté le 15 mars 2023) pour se prémunir contre ces phénomènes.

La fragilisation du système de santé n’est pas la seule conséquence de ce boom. En effet, on voit aussi naître une instabilité économique étant donné que cette partie de la population prend sa retraite et donc, laisse un gros déficit de main-d’œuvre disponible, et ce, dans tous les domaines, autant privé que public. Si nous prenons le Québec pour exemple, «les jeunes diplômés ne seront pas assez nombreux pour occuper les postes laissés vacants par les baby-boomers, de telle sorte qu’ils n’occuperont que 54 % des postes à pourvoir »3Homsy, Mia. « Pénurie de main-d’œuvre au Québec : faut-il blâmer la PCRE ? », Gestion, vol. 46, no. 4, 2021. Récupéré sur : https://www.cairn.info/revue-gestion-2021-4-page-14.htm?casa_token=4sGgdfri5JoAAAAA:HuPwZo-ZBmzgE4pDJXncfFMiyNhKISSVt6UfUqXDXLLkvtM_9PYGuf9ovVr2zlYCkkD4QcKbTA (consulté le 15 mars 2023) et donc, une restructuration de l’économie ou la fermeture définitive de certains postes, services et entreprises dans le pire des cas semble inévitable. Le géronto-boom remet en question aussi plusieurs politiques gouvernementales, notamment l’âge de départ à la retraite, l’augmentation des aides financières aux personnes âgées, mais également les politiques sociales. Effectivement, l’âge de départ à la retraite est un sujet qui s’inscrit de plus en plus dans l’agenda politique des pays à travers le monde à cause de la pénurie de main-d’œuvre laissée par le géronto-boom. Plusieurs politiciens et politiciennes espèrent qu’en diminuant l’âge éligible la retraite aiderait à la rétention du personnel et donc atténuerait les effets de la pénurie de main-d’œuvre.    

De plus, ce type de réforme aurait pour objectif que les personnes contribuant à des régimes de retraite continuent d’y participer sur une plus longue période. D’autant plus que la cotisation au régime de retraite permet d’assurer une retraite décente à toute la population. Cependant, les cotisations subissent une certaine irrégularité due aux politiques ou aux changements démographiques, ce qui met en péril certaines retraites. Effectivement, « les évolutions démographiques [tels que le baby-boom] ont un impact […], modifiant ainsi la situation financière des régimes »4Fall, Falilou, et Nicolas Ferrari. « Perspectives d’évolution des dépenses de retraite et rôle d’un fonds de réserve », Économie & prévision, vol. 187, no. 1, 2009, p. 64. Récupéré sur :  https://www.cairn.info/revue-economie-et-prevision-1-2009-1-page-163.htm (consulté le 15 mars 2023) et implique « une nécessaire adaptation des paramètres du système de retraite, notamment un allongement de la durée de cotisation »5Ibid., p. 67..

Donc, comme nous pouvons le constater avec le graphique sur le ratio de dépendance démographique, bien que les baby-boomers aient contribué pendant des années à un équilibre des régimes de retraite, le géronto-boom accentue le ratio de dépendance démographique pour la génération des baby-boomers. Il est important de mentionner que plus le ratio est élevé, plus une pression sur les travailleurs actifs qui soutiennent les personnes dépendantes (les jeunes enfants, les personnes âgées et les personnes handicapées) se fait sentir. Ce qui a des impacts sur la sécurité financière à long terme des systèmes de sécurité sociale et des régimes de retraite, ainsi que pour l’ensemble de l’économie. Il est donc possible que les générations de travailleurs et travailleuses actives d’aujourd’hui doivent payer pour la retraite des baby-boomers ou entreprendre une réforme des politiques sur la retraite. Dans les deux cas, ces options ne font pas l’unanimité et suscitent la polémique.

De plus, il faudrait revoir certaines politiques sociales. En effet, les personnes âgées subissent des oppressions à cause de l’âgisme. Pour rappel, l’âgisme est une forme de discrimination basée sur l’âge et touche les personnes âgées notamment par de la maltraitance, de l’abus, du paternalisme, des abus économiques, sexuels, psychologiques, des bafouements des droits et bien d’autres. Étant donné ce boom et le manque de main-d’œuvre au Québec, on constate de plus en plus d’abus et de maltraitance6Rouiller, Murielle (2022). De la maltraitance à la bientraitance envers les personnes âgées : analyse thématique de la pratique infirmière en établissements de soins infirmiers. Mémoire. Gatineau, Université du Québec en Outaouais, Département des sciences infirmières, p. 3. Récupéré sur :  https://di.uqo.ca/id/eprint/1431/1/Rouiller_Murielle_2022_memoire.pdf (consulté le 15 mars 2023). Bien qu’il y ait déjà plusieurs politiques pour prévenir les violences et abus envers les personnes âgées, il semblerait qu’une restructuration soit nécessaire dans le contexte actuel.

Il est aussi intéressant de constater que le Québec se place dans une situation particulière en matière de vieillissement. En effet, « à la fin des années 70 et au début des années 80, le Québec connaîtra l’un des vieillissements les plus rapides et deviendra dans quarante ans l’une des deux ou trois populations les plus vieilles au monde »7Roy, Jacques. « L’histoire du maintien à domicile ou les nouveaux apôtres de l’État », Service social, vol. 43, no 1,1994, p. 12. Récupéré sur : https://www.erudit.org/en/journals/ss/1994-v43-n1-ss3515/706640ar.pdf  (consulté le 15 mars 2023) et « les 75 ans et plus enregistreront un bond de 102,3 % entre 1981 et l’an 2001, alors que la population du Québec marquera une hausse de 9,7 % pour la même période »8Ibid., p.12..

En résumé, les conséquences de ce géronto-boom impactent considérablement nos sociétés sur quasiment tous les aspects de notre vie. De plus, il entraîne de multiples crises comme on peut déjà l’observer au Québec avec la crise de la qualité et de l’accessibilité au réseau de santé et celle de la pénurie de main-d’œuvre. C’est pourquoi il nous faut trouver des solutions à ces problèmes.   

Quelles sont nos solutions ?

Il y aurait l’hypothèse d’effectuer un virage dans les méthodes de soins actuelles.      

Pour bien saisir la notion de virage, il faut comprendre qu’au travers des années, le gouvernement du Québec a beaucoup misé sur des soins de type hébergement. Par exemple, en investissant grandement dans la construction de centres d’hébergement et de soins de longue durée (CHSLD). Bien entendu, les gouvernements de l’époque n’avaient pas anticipé que la demande pour ces types de soins exploserait avec le géronto-boom et que la facture de ces politiques misant sur l’hébergement collectif au détriment des autres types de soins s’avérerait beaucoup plus coûteuse que prévu. Ce qui a créé la crise dans notre réseau de santé québécois de ces dernières années et des prochaines décennies. Par autre type de soins, on entend le maintien ou le soutien à domicile.

En effet, bien que ces autres types de soins aient toujours été présents, l’offre et les structures la facilitant ont rarement été suffisantes par rapport à la demande toujours grandissante. Nous pourrions considérer le soutien à domicile comme étant une bonne alternative puisque nous cherchons à éviter ainsi qu’à diminuer la surcharge du système de santé. De plus, le maintien à domicile aurait de grands avantages pour les individus, car ces derniers demeurent dans leur milieu de vie et qu’il est ainsi plus facile pour eux de conserver une vie sociale comparativement à la vie en résidence. Dans cette même visée, en adoptant des politiques telle qu’une meilleure reconnaissance du statut de proche aidant, nous pourrions libérer des lits en hébergement collectif et en quelque sorte résorber en partie le problème de main-d’œuvre dans le système de santé.

Toutefois, pour permettre un système de proche aidance réellement efficace il faudrait revoir beaucoup d’éléments de notre vie quotidienne. Notamment de revoir l’organisation du travail pour permettre aux personnes proches aidantes une plus grande flexibilité dans les horaires, mais aussi de revoir notre rapport aux personnes âgées. Comme il a été expliqué plus haut, les personnes âgées sont victimes de plusieurs préjugés et suscitent un désintéressement politique, voire social, causé par l’âgisme. Ce qui rend difficile le soulignement des problématiques entourant nos aînés. En reconnaissant l’âgisme et en changeant la façon dont nous interagissons avec les 65 ans et plus, nous pourrions établir des politiques adaptées tout en régulant le mieux possible les conséquences du géronto-boom, d’autant plus qu’un jour ces politiques vont s’appliquer à nous également lorsque nous atteindrons la tranche d’âge des 65 ans et plus. Il est aussi important de se rappeler qu’un géronto-boom peut survenir au fil des années. Bien entendu, cette solution n’est pas sans faille puisque ce ne sont pas toutes les personnes en perte d’autonomie qui ont un entourage ayant les capacités de leur offrir la proche aidance. C’est pourquoi nous devons aussi miser sur le maintenant à domicile offert par le gouvernement pour être certain que personne ne soit laissé derrière. Il ne s’agit pas non plus de complètement délaisser les hébergements collectifs pour le maintien à domicile, car certains cas médicaux graves imposent l’hébergement en raison des équipements médicaux et des soins particuliers que réclame leur état.

Toutefois, un virage s’impose dans la mesure où les hébergements collectifs sont devenus trop coûteux pour les gouvernements et que l’on pourrait grandement alléger le système de santé en favorisant le maintien à domicile ou soins à domicile pour des cas plus légers.

Ce virage pourrait aussi aborder d’autres problématiques sociales telles que le rapport à la mort, à l’aide médicale à mourir ou aux soins palliatifs. Attention, il est important de distinguer ces deux termes. L’aide médicale à mourir est une option légale qui permet de demander à un professionnel de la santé de mettre fin à sa vie de manière médicale. De leur côté, les soins palliatifs visent à améliorer la qualité de vie des patients en fournissant un soulagement de la douleur et d’autres symptômes liés à la maladie, ainsi qu’un soutien émotionnel et spirituel.

En effet, après le géronto-boom, vient immanquablement la surmortalité. Nous pourrions décrire la surmortalité comme étant l’augmentation de décès de façon considérable dans une période précise, en bref, un mortalité-boom. Toutefois, en quoi parler de mortalité et de soins palliatifs est-il pertinent dans un contexte de géronto-boom ? Et bien, la réponse est simple, considérant le manque de main-d’œuvre et l’alourdissement du réseau de santé, revoir certaines politiques concernant l’aide médicale à mourir, mais aussi le tabou sur la mort, semble nécessaire. En effet, la mort est tellement taboue que « les professionnels de la santé [tels que les oncologues] ne discutent pas toujours de la mort ou des soins palliatifs avec les personnes […] avant […] qu’il n’y ait plus de possibilité de guérison. Il a cependant été démontré que l’accès anticipé aux soins palliatifs et le deuil anticipatoire peuvent améliorer la qualité de vie en fin de vie, et même que plusieurs patients voudraient discuter de ces sujets »9Lamothe, Kelly. « Discuter de la mort et des soins palliatifs en oncologie–expériences de personnes ayant eu un cancer et de professionnels de la santé », Diss. Laurentian University of Sudbury, 2020, p. 3. Récupéré sur : https://zone.biblio.laurentian.ca/bitstream/10219/3576/3/lamothe_kelly_mss.pdf (consulté le 15 mars 2023).

Ce tabou entraîne immanquablement une méconnaissance des soins palliatifs et donc un refus d’y avoir recours. En effet, « les intervenants du palliatif évoquent quasiment tous le « déni psychique de la mort » qui frappe notre société. N’étant plus « préparée socialement », sa survenue met les individus en difficulté : « déni », « deuil pathologique » »10Launay, Pauline. « Du “tabou de la mort” à l’accompagnement de fin de vie. La mise en scène du mourir dans une Unité de Soins Palliatifs française », Anthropologie & Santé. Revue internationale francophone d’anthropologie de la santé, 2016. Récupéré sur : https://journals.openedition.org/anthropologiesante/2094 (consulté le 15 mars 2023) et plus encore. Cependant, cette méconnaissance et cette peur alourdissent un système de santé déjà faible et parfois peuvent même mener à de l’acharnement thérapeutique. Au-delà du tabou et de la méconnaissance, il y a également un problème d’accessibilité. En effet, dans plusieurs pays, l’accessibilité à l’aide médicale à mourir reste difficile pour des raisons juridiques, politiques et religieuses. Toutefois, contrairement à l’âgisme et au tabou sur la mort, le gouvernement peut plus facilement agir en assouplissant certaines lois ou certains règlements entourant l’aide médicale à mourir.

C’est pourquoi les conséquences démographiques11Gouvernement du Canada, « Estimations démographiques annuelles : Canada, provinces et territoires, 2022 », Statistique Canada, No 91-215-X au catalogue ISSN 1911-2416, 2022, 71 pages. Récupéré sur : https://www150.statcan.gc.ca/n1/fr/pub/91-215-x/91-215-x2022001-fra.pdf?st=nr4PpISW (consulté le 15 mars 2023), sociales, politiques et économiques du géronto-boom deviendront probablement un des enjeux les plus importants dans nos sociétés pour les prochaines décennies.    

CRÉDIT PHOTO : AL.Eyad/ Flickr