par Martin Legault | Nov 23, 2015 | Opinions
Nous publions l’intégralité de la lettre ouverte de Martin Legault. L’auteur est enseignant en francisation, superviseur de stagiaires à la faculté des sciences de l’éducation et chargé de cours à l’Université du Québec à Montréal.
Les intervenants dans le réseau scolaire n’en dérougissent plus. Certains ressentent la honte, d’autres songent à abandonner, nombreux sont épuisés, quelques-uns s’accrochent et plusieurs luttent toujours. J’ignore dans quel état nous serons tous au lendemain des présentes négociations. Cependant, plusieurs aspects m’agacent dans les présentes discussions. Tout d’abord, quel est le poids du ministre de l’Éducation au sein du gouvernement? Je déplore le mutisme du principal leader en Éducation au Québec. Sa soumission devant le président du Conseil du trésor le place en porte à faux avec ses valeurs intellectuelles telles qu’il les a défendues dans sa thèse de doctorat. Ensuite, il y a la «sacro-sainte» capacité de payer des contribuables. Ce leitmotiv qu’emploie M. Coiteux à toutes les sauces, comme une échappatoire, n’a aucune valeur. Les employés de l’État représentent une forte part de la classe moyenne. Or, hausser leurs revenus, à la mesure du cout de la vie et de l’inflation, assurera à l’État un moyen pour maintenir son activité économique.
À l’opposé, appauvrir les employés de l’État restreindra leurs habitudes de consommation, accroitra leur taux d’endettement ou relancera le travail au noir. D’une manière ou d’une autre, cela minera l’économie tout entière. Bien entendu la précarité des finances publiques demeure omniprésente. Cependant, cette problématique est imputable à une mauvaise gestion, aux scandales dans le milieu de la construction, aux généreuses indemnités de départ, etc. Pour remédier à ce problème, il serait juste de tolérer encore des déficits. Ceux-ci pourraient être épongés en bonifiant les ressources dans la lutte à la corruption et à l’évasion fiscale plutôt qu’en sabrant en éducation, en minant le principe d’égalité des chances et en hypothéquant l’avenir des jeunes et celui du Québec. Puis, comme d’autres secteurs, l’Éducation est suradministrée. Cela rend la coordination des activités lente et difficile.
Plus de 50 ans après la Révolution tranquille, le Québec serait mûr pour actualiser l’organisation du travail dans le réseau scolaire. Afin d’y parvenir, il aurait besoin d’un leader fort qui aurait les coudées franches et rallierait une équipe capable d’ancrer un réel esprit de coopération. Tel était M. Paul-Gérin Lajoie en 1960 au sein de l’équipe de M. Jean Lesage. La nomination de M. François Blais au printemps m’avait rempli d’espoir. Aujourd’hui, je m’interroge certes à l’égard du mandat et des pouvoirs que lui accorde le Premier ministre, et la sincérité de ce dernier quand il parle d’Éducation…
Le PLQ est-il encore capable de donner au Québec des leaders tels que Jean Lesage, Robert Bourassa et des intellectuelles de la trempe de Claude Ryan? Pis encore, il y a, chez nous, un flagrant manque de reconnaissance socioprofessionnelle à l’égard des pédagogues. Tous envient les profs pendant l’été. Par contre, nombreux ignorent la réalité d’un grand nombre d’entre eux pendant la saison estivale et peu accepteraient de prendre leur place en septembre!
Au Québec, l’éducation passe après l’économie et la santé puis les profs passent loin derrière les policiers et les travailleurs de la construction! Ces derniers disposent d’un pouvoir d’achat supérieur et profitent d’une couverture plus généreuse en avantages sociaux. Ainsi, les enseignants n’obtiennent aucune couverture en soins dentaires ou visuels. Si des lunettes sont suffisamment importantes pour les policiers et les travailleurs de la construction, ne le sont-elles pas autant pour des profs? Qui plus est, pour pallier au manque de ressources adéquates dans leur classe, les enseignants déboursent de leur poche l’argent nécessaire pour acheter des récompenses, du matériel scolaire et, voire même, des ordinateurs et des logiciels informatiques! Comme des travailleurs autonomes, ils défrayent eux-mêmes leurs outils de travail. Toutefois, ils ne profitent d’aucun allègement fiscal en retour. Pourquoi ne mériteraient-ils pas d’avoir des déductions d’impôts? Ils tiennent les écoles à bout de bras…
Voilà, on manque de vision à la table de négociation et les présentes discussions vivotent. Pendant ce temps, notre démographie, les technologies et la recherche nous entrainent à évoluer. Il serait donc nécessaire que des choses changent. En 2015, plusieurs pédagogues québécois détiennent un diplôme universitaire d’études supérieures, ont beaucoup voyagé et sont bilingues ou polyglottes. Malheureusement, nombreux se sentent infantilisés et dévalorisés dans leurs milieux. Malgré cela, ils demeurent les acteurs clés de la réussite des jeunes. Ils exercent une influence déterminante. Plusieurs le reconnaissent, mais peu d’actions à leur égard le témoignent, pourtant des recherches soutiennent qu’il existe un «effet enseignant»!
Enfin, pour l’avenir du Québec, le gouvernement gagnerait à octroyer quelques avantages puis plus de pouvoirs et d’autonomie aux enseignants pour qu’ils puissent prendre en mains leur pratique et, surtout, maintenir leur motivation professionnelle.
L’opinion exprimée dans le cadre de cette lettre d’opinion, est celle de son auteur et ne reflète pas nécessairement l’opinion, ni n’engage la revue l’Esprit libre.
par Miruna Craciunescu | Nov 9, 2015 | International, Opinions
Qui dit crise politique dit crise morale : les valeurs de l’Union européenne
Qu’est-ce que l’Union européenne? À en croire le récit fondateur que promulguent aussi bien son site officiel que les manuels d’histoire et de géographie des lycées français (1), il s’agirait d’un espace économique, politique et culturel commun dont la construction se serait effectuée sur la base de valeurs que ses pays membres se seraient engagés à promouvoir et à partager, soit l’idéal d’une Europe « pacifique, unie et prospère (2) ».
Or, il semblerait que l’augmentation constante du nombre de migrants sur le territoire européen constatée depuis 2010 a contribué à ébranler les fondements de cette utopie politique, au point où le chef de la diplomatie française Laurent Fabius a récemment estimé que cette situation de crise mettrait en cause « le fonctionnement et la raison d’être de l’Europe (3) ». Un tel raisonnement serait-il exagéré?
En tout cas, le moins que l’on puisse dire, c’est que si l’Allemagne, la France, la Pologne et la Hongrie luttent ensemble pour assurer le maintien de la paix et d’une relative prospérité économique en Europe, les méthodes par lesquelles ces différents pays s’acharnent à défendre leurs valeurs prétendument communes divergent considérablement en ce qui concerne les politiques à adopter face à l’immigration.
La crise des migrants en Europe: quelques points de repère
On entend beaucoup parler dans les médias de cette « crise des migrants » qui touche les États de l’Union européenne depuis le début des années 2010. La plupart des articles portant sur le sujet laissent souvent entendre qu’il s’agirait d’un phénomène assez nouveau qu’il convient de mettre directement en relation avec la guerre civile en Syrie. Sans être fausse, une telle manière de présenter la situation provoque toutefois l’impression qu’il s’agirait surtout pour l’Union européenne de faire face à l’afflux de réfugiés syriens depuis que l’intervention de l’organisation État islamiste a provoqué une intensification du conflit, donnant lieu à une véritable crise migratoire à partir du début de l’année 2015.
Les statistiques de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) révèlent toutefois que non seulement le pourcentage de migrants d’origine syrienne n’a pas augmenté depuis 2014, mais également qu’il ne totalise que 14 % des demandes d’asile qui sont parvenues jusqu’à la Commission européenne depuis le début de l’année –à tel point qu’il convient d’affirmer que les migrants ont aujourd’hui des origines plus hétérogènes qu’au cours des années précédentes (4). Cette conclusion peut surprendre, dans la mesure où les médias tendent à mettre l’accent sur la situation des réfugiés de guerre plutôt que sur celle des migrants « ordinaires », dont les différentes origines peuvent être pour le moins inattendues. Par exemple, peu de gens ont à l’esprit que cette année, il y a eu autant de demandes d’asile venant de la Syrie que de la Serbie et du Kosovo (14 %), alors que les ressortissants de ces deux régions ne comptaient que pour 4 % des demandeurs en 2014. Les migrants africains sont, pour leur part, également représentés dans les demandes d’asile. Cependant, la diversité de leurs origines ne permet pas d’en faire un groupe ethnique comparable à celui des Syriens et des Serbes dans les statistiques de l’OCDE; songeons par exemple aux migrants de l’Érythrée, qui ne comptent que pour 4 % des demandeurs d’asile, tandis que les Somaliens ne forment que 2 % des demandes, à l’instar des Nigériens.
Enfin, il peut être utile de rappeler que l’augmentation du nombre de migrants dans l’Union européenne n’est pas un fait récent. Depuis 2010, toujours selon les statistiques de l’OCDE, nous pouvons constater qu’il s’agit d’un phénomène graduel : les autorités ont enregistré 259 000 demandes d’asile en 2010 ; 309 000 en 2011 ; 335 000 en 2012 ; 431 000 en 2013 et 625 000 en 2014. Il est vrai, cependant, que selon Le Point, cet organisme prévoit un million de nouvelles demandes d’ici 2015 (5). Mais, si tel est le cas, il semblerait que l’on ait surestimé le nombre de migrants que compte accueillir l’Allemagne, si l’on se fie au chiffre exubérant que l’Office fédéral pour les migrations et les réfugiés allemand a annoncé au mois d’août –ce dernier prévoyant enregistrer 800 000 migrants d’ici la fin de l’année, soit l’équivalent de 1 % de sa population (6).
Est-il bien réaliste d’estimer qu’un seul pays parviendrait à accueillir 80 % des migrants de l’année 2015, même si celui-ci est réputé pour être le plus prospère de l’Union européenne?
Nationalisme et solidarité: une division Est-Ouest?
C’est vraisemblablement pour éviter une telle situation que la Commission européenne s’est proposé, grâce à un système de quotas, de répartir plus équitablement l’afflux d’immigrants à travers les 28 États de l’Union européenne. Ce système, que l’on qualifie généralement de « mécanisme des 120 000 » car il prévoit la relocalisation, sur une base obligatoire (7) à travers l’UE, de 120 000 demandeurs d’asile arrivés en Grèce, en Italie et en Hongrie, résulte d’un projet controversé qui a été formulé le 9 septembre dernier.
En dépit des discussions interminables dont elle fait l’objet, il convient de rappeler que cette initiative demeure très modeste, dans la mesure où le chiffre avancé par la Commission européenne (120 000 migrants) ne correspond pas même à un cinquième du nombre total de réfugiés qui ont pris la direction de l’Europe durant les neuf derniers mois. Malgré tout, le consensus est loin d’être établi, et ce projet continue à se heurter au refus d’États tels que la Slovaquie et la République tchèque, tandis que le chef polonais de l’opposition conservatrice du parti Droit et justice (PiS), Jaroslaw Kaczynski, rejette la responsabilité de la crise migratoire en Europe sur les efforts de solidarité prônés par la politique allemande (8).
La réaction de la Hongrie est, quant à elle, plus radicale : après avoir vu arriver sur son territoire 140 000 migrants depuis le début de l’année, cet État s’est directement opposé à la politique d’accueil de la Commission européenne en érigeant une clôture de 4 mètres de haut sur ses 179 km de frontière avec la Serbie (9), en dépit de l’indignation que cette attitude a suscitée chez certains représentants des pays de l’Ouest.
Malgré tout, il serait trop simple de présenter cette situation comme un clivage opposant le repli nationaliste des pays de l’Est à la solidarité qui semble davantage être le fait des pays de l’Ouest de l’Europe, avec l’appui de l’Amérique du Nord. Une telle analyse des faits contribue en effet à estomper l’hétérogénéité des prises de position que l’on observe au sein d’un même pays, leur affrontement continuel donnant lieu à des réactions d’opposition assez fortes dans un camp comme dans l’autre.
Ce phénomène se constate ici même, au Québec : tandis que l’Université McGill a annoncé qu’elle triplera le nombre d’étudiants réfugiés qu’elle accueillera à compter de l’automne prochain (10) –un geste qui n’est pas sans faire écho aux positions de Thomas Mulcair et de Justin Trudeau lorsqu’ils ont accusé Stephen Harper d’invoquer des motifs de sécurité nationale pour chercher à bloquer l’arrivée de réfugiés syriens sur le territoire canadien (11) –, la création d’une division québécoise de la PÉGIDA est révélatrice d’une certaine montée de discours xénophobes, dont la popularité croissante suscite des inquiétudes, comme en a entre autres témoigné Guillaume Lavoie, un conseiller de Projet Montréal, en mars dernier (12).
« Changer ou partir » : voilà le choix auquel l’ethos nationaliste confronte aujourd’hui encore les minorités culturelles, comme l’a récemment commenté Marie-Michèle Sioui, journaliste à La Presse, résumant la posture que la division québécoise de la PÉGIDA a adoptée à l’égard des communautés musulmanes (13). Serait-ce pour se donner le beau rôle que les représentants des pays occidentaux tendent à expliquer l’absence de consensus dont ces politiques font l’objet par un repli nationaliste de l’Europe de l’Est, dont l’identité chrétienne serait « menacée » par l’afflux de tous ces immigrants musulmans (14) ?
Sans doute devrait-on plutôt de relier ce phénomène à ce que Michel Foucher, diplomate et essayiste français, appelle « l’obsession des frontières » dans un ouvrage éponyme. Il y rappelle que « plus de 28 000 kilomètres de nouvelles frontières internationales ont été instituées depuis 1991 », tandis que « 24 000 autres ont fait l’objet d’accords de délimitation et de démarcation (15) ». Tout porte à croire que nous sommes encore loin de cette « fin de l’Histoire » qui devait constituer la phase ultime de la mondialisation et que, loin d’évoluer vers la création d’un gouvernement mondial, comme le craignent certains groupes, il semblerait que nous assistions plutôt à la résurgence de l’État-nation à l’échelle internationale.
Une piste de réflexion pour l’avenir: la position de Zizek
Il conviendra, pour finir, de se reporter à un récent article intitulé « La non-existence de la Norvège » dans lequel le philosophe slovène Slavoj Zizek résume bien la situation selon une perspective d’autant plus intéressante qu’elle contraste fortement avec la manière dont cette « crise des migrants » tend à être traitée à la fois par les politiciens et par les médias (16).
Selon Zizek, les prises de position européennes sur la question des migrants sont essentiellement divisées en deux groupes : d’une part, celui des libéraux de gauche, dont la logique « pro-solidarité » semble appeler à une disparition des frontières, d’autre part, celui des « populistes anti-migrants », qui privilégient une politique isolationniste visant à préserver leur mode de vie. Comme nous l’avons vu, les médias semblent avoir fait de la chancelière allemande Angela Merkel et du premier ministre hongrois Viktor Orbán les chefs de file de ces deux mouvements, contribuant de ce fait à créer une division « Est-Ouest » dans l’opinion publique. Or, l’auteur ne manque pas de souligner l’hypocrisie de ces deux types de discours, dans la mesure où l’un comme l’autre s’appuient sur l’idée utopique selon laquelle les sociétés d’Afrique et du Moyen-Orient parviendront éventuellement à régler leurs problèmes par elles-mêmes. En vérité, cependant, les crises politiques, économiques et sociales qui divisent ces sociétés sont directement liées à l’ingérence militaire des pays occidentaux au sein d’États « déchus » tels que la Syrie, l’Iraq, la Somalie et la République démocratique du Congo. Il est difficile de nier qu’une telle politique a effectivement eu pour effet de saper l’autorité des gouvernements en question.
« Cette désintégration du pouvoir de l’État n’est pas un phénomène local. Elle s’explique par les politiques internationales et par le système économique mondial et même, dans certains cas –comme pour la Libye et l’Irak–, il s’agit d’une conséquence directe de l’intervention occidentale », écrit Zizek, rappelant également que la source du problème remonte beaucoup plus loin, soit à la dissolution des empires coloniaux. S’il est vrai que l’intervention militaire américaine en Iraq a créé les conditions nécessaires à la montée de l’organisation État islamique (ce qui en fait un problème « récent »), plusieurs pays du Moyen-Orient tentent encore de surmonter les problèmes dûs au traçage des frontières par la France et l’Angleterre au terme de la Première Guerre mondiale.
Dans un tel contexte, ne conviendrait-il pas plutôt de remonter à la source du problème en interrogeant les politiques impérialistes des pays occidentaux, plutôt que de concentrer l’attention du public sur le nombre de migrants que tels ou tels États se disent prêts à accueillir pour manifester leur « solidarité » à l’égard des réfugiés provenant de ces pays « défaillants »? Peut-on véritablement espérer, comme le suppose implicitement la position des libéraux de gauche, que le déplacement massif de ces populations contribuera à stabiliser la situation de crise qui perdure non seulement en Syrie mais également au sein d’une multitude d’États, dont les conflits revêtent visiblement une importance inférieure à celle de la menace posée par la montée du groupe État islamique aux yeux de l’Occident? À bien y réfléchir, cette position ne semble pas plus soutenable que celle des « populistes » de l’Est qui adoptent une politique hostile à l’immigration.
C’est pourquoi, sans aller jusqu’à supposer que les déplacements de population sont problématiques en soi (ce qui reviendrait à adopter à cet égard le slogan nationaliste : « À chaque peuple son pays »), il est urgent d’aborder le problème des migrations politiques et économiques autrement qu’en vue de trouver un compromis visant à minimiser l’impact négatif qui pourrait être causé par l’intégration de ces réfugiés au sein de sociétés prospères. Il est également de plus en plus crucial d’aborder cette crise selon une perspective visant à découvrir des solutions à long terme. Comment pouvons-nous contribuer à faire disparaître les conditions qui poussent ces populations vers l’exil? Risque-t-on d’exacerber ces crises en cherchant à les résoudre, comme en témoigne l’exemple des interventions militaires occidentales au Moyen-Orient?
Ce sont des questions qu’il faut continuer à se poser bien que, selon toute probabilité, elles ne contribueront malheureusement ni à diminuer la peur de l’Autre dans un futur immédiat ni à mieux comprendre la résurgence du racisme au Québec, alors que le Canada –même selon les scénarios optimistes de Trudeau et de Mulcair– ne se propose d’accueillir qu’une quantité infime de migrants. Comme quoi, quoique l’on fasse, toute interrogation portant sur un objet extérieur finit toujours par nous confronter à la nécessité de réfléchir sur nous-mêmes et de continuer à questionner les dynamiques qui gouvernent nos propres sociétés.
L’opinion exprimée dans le cadre de cette publication, est celle de son auteur et ne reflète pas nécessairement l’opinion, ni n’engage la revue l’Esprit libre.
(1) Je songe ici en particulier à la section portant sur « L’Europe de 1945 à nos jours » dans les sections L (littéraire) et ES (économique) en Première et en Terminale, en vue de préparer l’examen du baccalauréat. À ce sujet, l’on peut consulter par exemple : http://www.touteleurope.eu/actualite/baccalaureat-la-construction-europeenne-est-un-aspect-important-du-programme-pour-les-eleves-d.html (accédé le 3 octobre 2015).
(2) Voir le site officiel de l’Union Européenne, onglet « Histoire » : http://europa.eu/about-eu/eu-history/index_fr.htm (accédé le 3 octobre 2015).
(3) Source : Le Point, 22 septembre 2015, « Laurent Fabius : la crise des réfugiés met en cause la « raison d’être de l’Europe » : http://www.lepoint.fr/politique/laurent-fabius-la-crise-des-refugies-met-en-cause-la-raison-d-etre-de-l-europe-22-09-2015-1966891_20.php (accédé le 3 octobre 2015).
(4) OECD, Migration policy debates, nº7, septembre 2015, « Is this humanitarian migration crisis different? », http://www.oecd.org/migration/Is-this-refugee-crisis-different.pdf (accédé le 9 octobre 2015), p. 6.
(5) Le Point, 22 septembre 2015, « Migrants : une crise humanitaire « sans précédents » selon l’OCDE », Mathieu Lehot, http://www.lepoint.fr/monde/migrants-une-crise-humanitaire-sans-precedent-selon-l-ocde-22-09-2015-1966915_24.php, accédé le 11 octobre 2015.
(6) OECD, ibid, p. 4.
(7) Le Monde, 22 septembre 2015, « L’Union Européenne pressée de trouver un accord sur la crise des migrants », Cécile Ducourtieux, http://www.lemonde.fr/europe/article/2015/09/22/l-union-europeenne-encore-a-la-recherche-d-un-accord-sur-l-accueil-des-refugies_4766739_3214.html (accédé le 11 octobre 2015).
(8) Le Monde, 22 septembre 2015, « La crise des réfugiés déchire la Pologne », http://www.lemonde.fr/europe/article/2015/09/22/la-crise-des-refugies-dechire-la-pologne_4766645_3214.html (accédé le 11 octobre 2015).
(9) Le Figaro, 31 août 2015, « L’Europe sommée d’agir sur la crise des migrants » : http://www.lefigaro.fr/international/2015/08/30/01003-20150830ARTFIG00164-l-europe-sommee-d-agir-sur-la-crise-des-migrants.php (accédé le 9 octobre 2015).
(10) McGill Reporter, 25 septembre 2015, « McGill to increase refugee-student placements », http://publications.mcgill.ca/reporter/2015/09/mcgill-to-increase-refugee-student-placements/ (accédé le 9 octobre 2015).
(11) CBC news, « Stephen Harper denies PMO staff vetted Syrian refugee files », Louise Elliott, 8 octobre 2015, http://www.cbc.ca/news/politics/canada-election-2015-refugee-processing-pmo-1.3262423 (accédé le 9 octobre 2015).
(12) TVA Nouvelles, « Les Montréalais invités à tourner le dos à Pégida Québec », Améli Pineda, agence QMI, 6 mars 2015, http://tvanouvelles.ca/lcn/infos/regional/montreal/archives/2015/03/20150306-153434.html (accédé le 9 octobre 2015).
(13) Dans le numéro du 20 septembre 2015 du journal La Presse, Marie Michèle Sioui explique que la division québécoise de PÉGIDA (l’acronyme allemand de « Patriotes européens contre l’islamisation de l’Occident ») a été créée par Jean-François Asgard, un Québécois qui estime que les musulmans qui habitent la province doivent « changer ou partir » (http://www.lapresse.ca/actualites/elections-federales/201509/20/01-4902188-une-candidate-du-bloc-appuie-pegida-quebec-par-erreur.php, accédé le 21/09/2015). Cette expression constitue le point de départ de l’appel à communications du 8e colloque estudiantin organisé par le Département de langue et de littérature françaises de l’Université McGill intitulé : « Changer ou partir : poétique de l’exil » (28 et 29 janvier 2016).
(14) Le Figaro, 3 septembre 2015, « Migrants : l’identité chrétienne menacée selon Viktor Orban », http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2015/09/03/97001-20150903FILWWW00260-migrants-l-identite-chretienne-menacee-selon-viktor-orban.php, accédé le 11 octobre 2015.
(15) Grenoble, École de Management, CLES : comprendre Les Enjeux Stratégiques, 26 février 2015, « Vers un grand retour des frontières ? », http://notes-geopolitiques.com/vers-un-grand-retour-des-frontieres/ (accédé le 11 octobre 2015). Voir également L’obsession des frontières par Michel Foucher, Perrin, coll. Tempus, 219 p.
(16) « The Non-Existence of Norway », The London Review of Books, Slavoj Zizek, 9 septembre 2015, http://www.lrb.co.uk/2015/09/09/slavoj-zizek/the-non-existence-of-norway (accédé le 3 novembre 2015).
par Jonathan Durand-Folco | Oct 30, 2015 | Opinions
Schopenhauer sur les élections fédérales : la vie politique canadienne oscille, comme un pendule, entre la souffrance conservatrice et l’ennui libéral. Voilà formulée, dans sa plus simple expression, la dynamique parlementaire de notre monarchie constitutionnelle. Ce mouvement de pendule, presque mécanique si nous observons l’histoire longue de la politique canadienne au XXe siècle, ne doit pas pour autant occulter la part d’imprévisibilité, de retournements et de surprises qui ont ponctué la dernière campagne électorale. En effet, nul ne pouvait prédire le 2 août 2015 qu’il y aurait un tel tsunami rouge soixante-dix-neuf jours plus tard. La politique, un peu comme la vie, est constituée d’un inextricable mélange de contingence et de tendances lourdes, de hasard et de nécessité
Il n’est pas nécessaire de revenir ici sur les stratégies de communication des différents partis, l’analyse minutieuse des performances respectives des chefs, le débat houleux entourant le niqab ou d’autres péripéties mineures dont se délectent les journalistes et la twittosphère durant ce bras de fer. Une orgie de commentaires d’experts patentés, de politologues savants et de chroniqueurs médiocres contribuent déjà à inonder l’espace public d’opinions plus ou moins pertinentes sur des détails, sans pour autant dégager une vue d’ensemble sur notre époque et des significations larges qui nous permettraient de la comprendre. Comme le souligne Hannah Arendt dans le prologue de la Condition de l’homme moderne, « l’irréflexion (témérité insouciante, confusion sans espoir ou répétition complaisante de « vérités » devenues banales et vides) me paraît une des principales caractéristiques de notre temps. Ce que je propose est donc très simple : rien de plus que de penser ce que nous faisons. »
Face à la nouvelle donne libérale, que pouvons-nous espérer de la politique en général ? Quelle rupture et quelle continuité avec l’ancien régime conservateur ? Quel avenir pour les projets politiques qui remettent en question certaines structures de l’ordre dominant, comme la gauche et le mouvement souverainiste ? Comment construire une alternative réelle face à nouveau gouvernement en apparence « progressiste » ? Bref, y a-t-il un espoir au-delà de Trudeau, un nouveau système possible après le règne des Libéraux ? Après avoir dégagé les grandes lignes du « pouvoir coquin » qui prend déjà place sous nos yeux, nous soutiendrons que nous devons dès maintenant anticiper la perte de pertinence du clivage gauche/droite et de l’axe souverainiste/fédéraliste comme antagonisme fondamental du corps politique. Qu’est-ce qui motive une telle hypothèse de travail ?
Mythologie Trudeauiste
Pour comprendre ce qui nous attend et dégager des pistes d’action pour dépasser cette situation, commençons par une analyse sémiologique du mythe Trudeau, c’est-à-dire une étude attentive des signes auxquels renvoie cette image. Car nous avons bien affaire ici à une « représentation », à une mise en scène soigneusement préparée, le manque de contenu étant largement compensé par l’hypertrophie de la forme qui exprime à elle seule tout un univers de significations. Comme le souligne le philosophe et critique littéraire Roland Barthes, « la parole mythique est formée d’une matière déjà travaillée en vue de la communication ». Dans ses Mythologies, Barthes décortique la signification d’une foule de phénomènes sociaux et d’objets de consommation : le vin et le lait, l’opéra et le striptease, le cerveau d’Einstein, le savon et les détergents, etc. Dans son célèbre essai intitulé « Le monde où l’on catche », l’auteur analyse les matchs de lutteurs qui s’affrontent dramatiquement en montrant les ressorts symboliques de leurs gestes extravagants. Le parallèle avec la politique médiatique est on ne peut plus évident :
« La vertu du catch, c’est d’être un spectacle excessif. On trouve là une emphase qui devait être celle des théâtres antiques. […] Il y a des gens qui croient que le catch est un sport ignoble. Le catch n’est pas un sport, c’est un spectacle. Le public se moque complètement de savoir si le combat est truqué ou non, et il a raison ; il se confie à la première vertu du spectacle, qui est d’abolir tout mobile et toute conséquence : ce qui lui importe, ce n’est pas ce qu’il croit, c’est ce qu’il voit. »
D’où l’importance non pas de ce qui est dit, des débats d’idées et autres subtilités, mais de ce qui est montré sans ambiguïté, des gestes du politicien dont tout le monde sait d’emblée qu’il joue le jeu du bon politicien. L’apparence ici n’est pas une illusion qui cacherait une réalité plus fondamentale ou des intérêts inavouables, car la vérité se retrouve entièrement à la surface. Contrairement à Mulcair qui semblait souffler le chaud et le froid en essayant de plaire à des groupes disparates par esprit calculateur, Justin Trudeau est toujours resté pleinement authentique dans sa superficialité. Cela ne veut pas dire qu’il est un personnage vide ou dénué de toute proposition substantielle, mais qu’il incarne pleinement, dans ses gestes et sa personne, le « vrai » changement. Il ne faut pas sous-estimer l’importance de l’apparence physique qui joue un rôle clé dans l’expression du caractère moral des personnages. Revenons aux analyses éclairantes de Barthes pour filer la métaphore de la politique comme sport de combat théâtralisé :
« Comme au théâtre, chaque type physique exprime à l’excès l’emploi qui a été assigné au combattant. Pour l’un, Thauvin, le rôle est de figurer ce qui, dans le concept classique du « salaud » (concept clef de tout combat [politique]), se présente comme organiquement répugnant. […] On se sert ici de la laideur pour signifier la bassesse […] Les [politiciens] ont donc un physique, aussi péremptoire que les personnages de la Comédie italienne, qui affichent par avance, dans leur costume et leurs attitudes, le contenu futur de leur rôle : Pantalon ne peut être jamais qu’un cocu ridicule, Arlequin un valet astucieux et le Docteur un pédant imbécile. »
On ne peut ignorer ici l’« âge » de Justin Trudeau, âge qui dénote en quelque sorte la forme ou le style du prochain gouvernement. Les conservateurs n’ont d’ailleurs pas arrêté de répéter que le chef libéral était trop jeune pour devenir premier ministre, qu’il manquait d’expérience et de sérieux, voulant ainsi miser sur la figure paternelle de Harper qui incarnerait la Responsabilité et la Sécurité. Or, Justin a bien 43 ans, la quarantaine représentant la norme dans les pays anglo-saxons lorsque les premiers ministres prennent le pouvoir pour la première fois : Jean Charest (44 ans), Brian Mulroney (45), Stephen Harper (47), Bill Clinton (45), George W. Bush (44), Barack Obama (47), etc. Pourquoi l’étiquette de « jeune » colle-t-il à la peau de Justin Trudeau? Comme l’observe Alain Dubuc dans un bref texte consacré à cette question :
« Il a l’air plus jeune que ses 43 ans. Pour des raisons génétiques, une silhouette athlétique, une chevelure qui résiste à la calvitie, un baby face. Mais aussi par choix, un style vestimentaire et une allure résolument jeunes. Il donne donc plutôt l’impression d’avoir 35 ans, assez pour projeter l’image d’un jeune homme plutôt que d’un homme. Cette image de jeunesse est renforcée par le contraste avec ses adversaires qui, à côté de lui, ont tous l’air de « mononcles ». Et derrière l’apparence physique, il y a le contenu, ou plus précisément, la façon de le livrer. Depuis son arrivée en politique, Justin Trudeau a plus misé sur le dialogue et sur les idées généreuses que sur les dossiers. En campagne, il défend plus ses idées sur le mode des élans que sur celui de l’analyse. Une spontanéité généreuse, un peu juvénile, qui, à tort ou à raison, ne suggère pas la profondeur ou l’autorité morale. » (1)
Ainsi, la jeunesse flamboyante de Trudeau s’oppose directement au caractère austère, impassible, voire autoritaire du gouvernement Harper. L’alternative à l’austérité conservatrice n’est donc pas d’abord un programme politique, mais une attitude souple et ouverte, une figure positive. Justin Trudeau, c’est le projet libéral devenu « corps ». On doutera certes des capacités intellectuelles et politiques du Fils qui n’accote pas celles du Père, mais nul ne peut mieux savoir ce que peut un corps que par le sport. D’où la fonction centrale du fameux match de boxe entre Trudeau et Brazeau du 31 mars 2012, où la joute politique n’était plus métaphoriquement sport, mais est devenue littéralement spectacle. Rétrospectivement, ce match historique constitue même une préfiguration des dernières élections fédérales, où le jeune libéral a gagné son pari malgré un premier round peu prometteur. La carrure musclée et l’attitude impitoyable du conservateur tentant d’écraser son adversaire, la silhouette fine et peu menaçante de Justin semblant ne pas faire le poids… jusqu’au moment où la brute, épuisée par ses propres coups, finit par céder, le regard terrifié, face au sourire candide du chef libéral.
Car c’est bien là la recette du succès et le secret de Justin : la candeur. Face à ses adversaires qui le sous-estiment systématiquement et le font apparaître comme un comédien ou un politicien amateur, le jeune homme connaît parfaitement ses capacités et sait pleinement ce qu’il fait ; il a un plan. Une fois de plus, il faut le répéter, il ne s’agit pas d’un plan économique, social ou politique, mais bien d’une manière d’être, une stratégie médiatique, bref une fonction mythique. Qu’est-ce que la candeur? Du mot latin candor qui signifie « blanc », la candeur désigne une « pureté d’âme », une confiance, une ingénuité, une franchise, bref une innocence. Le revers de la candeur est la crédulité qui découle de cette simplicité sincère, de cette confiance excessive envers soi-même et le monde qui nous entoure. La naïveté comme privilège de l’immaculé. Dans son discours de victoire, Justin aurait pu faire sienne cette célèbre phrase du poète Alexander Pope : eternal sunshine of the spotless mind.
« Il y a plus de cent ans, un grand premier ministre, Wilfrid Laurier, a parlé des « voies ensoleillées ». Il savait que la politique peut être une force positive, et c’est le message que les Canadiens ont envoyé aujourd’hui. Les Canadiens ont choisi un changement, le vrai changement. Sunny ways, my friends. Sunny ways. This is what positive politics can do. » (2)
Le sympathique adversaire
Lutter idéologiquement contre un adversaire moralement répugnant est facile, voire ennuyeux. Harper incarnait en quelque sorte la figure du « Vilain », un être désagréable à voir, méprisable, malhonnête, beaucoup trop straight, et surtout inquiétant. Or, s’opposer à un jeune homme sympathique, ouvert et dénué de toute méchanceté, c’est une autre paire de manches. Comment peut-on être contre la positive politics? On pouvait toujours objecter au gouvernement conservateur son obscurantisme, son autoritarisme, son indifférence vis-à-vis les problèmes sociaux et environnementaux, son mépris envers les scientifiques et les femmes autochtones, etc. Face au monde gris et terne légué par le règne conservateur, le Messie libéral évoque les lendemains qui chantent.
Un vent de fraîcheur semble déjà se répandre sur le Canada : interruption des frappes aériennes en Irak dès le lendemain des élections, délégation transpartisane au Sommet de Paris sur le climat, annonce de la parité hommes-femmes dans le prochain cabinet du gouvernement, une éventuelle réforme du mode de scrutin, la légalisation possible de la marijuana, un refinancement substantiel de Radio-Canada, peut-on espérer mieux? Évidemment, plusieurs souligneront que les nombreuses promesses fiscales et économiques – comme le fait de taxer le 1% des plus fortunés ou de tolérer quelques légers déficits pour relancer la croissance – risquent de passer à la trappe de la dure réalité budgétaire. Comment un gouvernement Trudeau pourrait-il lutter contre les intérêts financiers et le lobby pétrolier alors que ces derniers faisaient partie de la campagne électorale du Parti libéral (dont Daniel Gagné)? Ce n’est pas très grave après tout, car le Prince ensoleillé n’a jamais promis de renverser le pouvoir des banques ou de démocratiser l’économie.
Le progressisme farouche du libéralisme concerne avant tout les questions sociétales, c’est-à-dire les enjeux qui concernent directement les modes de vie, les identités, le vivre-ensemble, l’égalité des sexes et des genres, la lutte contre les diverses formes de discrimination, etc. Le contraste avec le caractère rétrograde et réactionnaire des conservateurs est évident sur ce plan ; c’est une différence de qualité, une différence de nature, le jour et la nuit. En ce qui concerne la question sociale par contre, qui renvoie aux contradictions du système économique et ses multiples dimensions (libre échange, rôle du marché, rapports entre patrons et travailleurs, inégalités sociales, etc.), on a plutôt affaire à une différence de degré, une attitude plus ou moins conciliante vis-à-vis le paradigme dominant. Si Harper incarnait une sorte de « Reagan canadien », un néolibéralisme cowboy aux accents libertariens, Trudeau représente une sorte de démocrate souriant, le capitalisme with a baby face. Il est donc difficile pour la gauche de miser sur un adversaire qui incarnerait la « Droite », personnifiée et intransigeante, car Trudeau représente plutôt, du moins dans l’imaginaire populaire, une certaine idée du Centre, du Progrès et de la Bonne Entente.
Il en va de même pour la question nationale qui semble perdre sa résonnance par l’effacement progressif de la guerre de tranchées entre souverainistes et fédéralistes depuis l’échec du deuxième référendum. Après un affrontement d’un demi-siècle et une période de latence d’une vingtaine d’années (les deux solitudes), sommes-nous mûrs pour un nouveau combat, ou plutôt pour des « retrouvailles »? Contrairement au fiel anti-séparatiste du Trudeau père, Justin semble assez indifférent, ou plutôt confiant face aux mérites de la fédération canadienne. En ce sens, le chef libéral exprime moins une attitude anti-nationaliste qu’un ethos post-national. Il a moins à construire un multicultarisme combatif contre le projet indépendantiste qu’à assumer un héritage devenu hégémonique en surfant sur l’air du temps. D’où la difficulté pour le mouvement souverainiste de s’opposer à un « bloc » canadien monolithique qui n’a même plus peur de la séparation du Québec. Cela est d’autant plus difficile compte tenu du fait que la géographie électorale québécoise a perdu son homogénéité lors des dernières élections fédérales. En effet, alors que le Bloc québécois dominait le paysage politique jusqu’en 2011, la « vague orange » changea subitement la couleur du Québec qui continuait de faire « bloc » contre le Canada conservateur. Or, le contraste électoral entre les deux solitudes disparaît en 2015, le Québec devenant rouge comme le ROC avec une carte beaucoup plus éclatée, comme un patchwork ou une mosaïque rose, bleue marine, orange et bleu poudre.
Cela est hautement problématique pour tout projet d’émancipation nationale et de transformation sociale, car les lignes de démarcation nécessaires à la mise en évidence d’un projet de société alternatif disparaissent. Contrairement à la conception souverainiste classique selon laquelle la question sociale détournerait l’attention de l’enjeu central de la question nationale (l’indépendance n’est ni à gauche, ni à droite mais en avant!), le véritable problème réside dans l’enlignement des multiples contradictions permettant de former deux camps antagonistes sur différentes dimensions. Si nous prenons l’exemple de la Catalogne et de l’Écosse, le clivage indépendantiste/fédéraliste recoupe en bonne partie l’axe gauche/droite, la scène politique du pays subordonné étant beaucoup plus progressiste que le gouvernement de la nation dominante. Frédéric Lordon remarque à ce titre qu’il est parfois utile pour un mouvement séparatiste de combiner la dimension culturelle/identitaire et le volet sociopolitique pour rendre visible l’impossibilité pour un peuple de s’autogouverner dans le cadre actuel, et donc de la nécessité de se séparer pour pouvoir réellement décider.
« C’est de former un sous-ensemble assez cohérent mais condamné à la condition minoritaire dans la totalité plus vaste où il se trouve inclus qui aura probablement donné l’essentiel de sa force motrice au séparatisme écossais : si nous formons une collectivité relativement homogène, mais systématiquement interdite d’expression politique par sa situation de minorité, alors nous voulons vivre séparément puisque cette séparation signifie la possibilité de vivre enfin selon nos principes. » (3)
Deux mouvements dans l’embarras
Ainsi, tant la gauche que le mouvement souverainiste sont les grands perdants des dernières élections. Certes, il y a les conservateurs qui ont perdu la face et on peut dire à ce titre sans hésiter : bon débarras! Mais l’alternative au régime autoritaire du règne Harper n’est pas un changement social substantiel qui remettrait en question le cadre politique ou économique sous-jacent ; le nouveau gouvernement Trudeau sera moins une rénovation qu’une restauration du « good old Canada ». La défaite de l’austérité morale signe le retour de la candeur libérale, le jeu politique canadien revenant au mouvement du pendule qui oscille entre le Centre ensoleillé et la Droite maussade. Après la pluie, le beau temps.
Toute la difficulté réside dans la construction d’un espace politique capable de sortir de cette dichotomie quasi-mécanique. Nous avons ici affaire à une nième « crise » du mouvement souverainiste qui continue de stagner, le Bloc récoltant seulement 19% des voix (malgré le passage de quatre à 10 députés entre 2011 et 2015). Comme le souligne Amir Khadir, « de toute évidence, le Bloc ne parvient pas à convaincre le même nombre d’indépendantistes qu’à une certaine époque ». Si plusieurs se sentent offusqués par une telle remarque et soulignent que la gauche n’a rien pour se vanter avec son maigre score électoral, cela n’empêche pas que la gauche et les souverainistes se retrouvent dans le même bateau. Faut-il en conclure que ses projets politiques sont désuets, qu’il s’agit de combats « d’un autre siècle », qu’il faudrait plier bagages et célébrer la fin de l’Histoire?
L’analyse pertinente de Sol Zanetti suggère que ce n’est pas tant le projet souverainiste qui recule, mais la représentation partisane de cette option politique. À mon sens, il en va de même pour la gauche, le 7,63% de Québec solidaire ne représentant fidèlement pas la gauche réelle et diffuse présente au sein de la société québécoise. Il faudrait plutôt prendre acte de ce constat général : nous assistons à une transformation sociohistorique et technico-générationnelle qui remet en question la forme traditionnelle du parti politique.
« L’époque où les citoyens prenaient aisément leur carte de membre d’un parti politique semble révolue. Les générations Y et Z sont peu présentes dans les partis politiques traditionnels. Elles préfèrent les associations étudiantes et d’autres formes de groupes militants. Elles hésitent à embarquer dans des véhicules dont elles connaissent peu les fondateurs, si inspirants soient-ils. Ces générations sont-elles moins intéressées par l’engagement envers la collectivité ? Le soulèvement étudiant de 2012 témoigne que ce n’est pas le cas. Le problème se trouve dans les institutions politiques partisanes actuelles. C’est ainsi. Il faut composer avec cette réalité et innover. » (4)
On se retrouve donc devant le problème urgent de l’innovation politique. Une manière simple de contourner cette difficulté consiste à vouloir trouver un chef charismatique, un « sauveur » capable de montrer à nouveaux frais la pertinence d’une option en perte de crédibilité. On peut penser à PKP pour le mouvement souverainiste, ou encore à la tentation pour la gauche canadienne de vouloir trouver une sorte de Bernie Sanders ou de Jeremy Corbyn, bref de bons vieux socialistes capables d’assumer une posture décomplexée. Dans les deux cas, il y a un réel besoin d’avoir des leaders qui pourraient manifester un courage marqué, une éthique de conviction et une vraie détermination à rebrousse-poil de la doxa dominante. Cela ne représente pas un problème en soi, et c’est même probablement le signe d’une certaine volonté de rompre avec l’attentisme, la prudence politicienne et l’esprit calculateur qui sont incapables de susciter l’enthousiasme. Or, le danger est de placer de telles figures à la tête d’appareils politiques inchangés, et de s’enfermer dans la logique médiatique qui empêche de penser réellement.
Le règne de l’hyper-présence
Une fois de plus, on se retrouve à reproduire l’aliénation de la politique médiatico-parlementaire où des électeurs passifs votent pour des visages sympathiques à la télévision une fois tous les quatre ans. Comme le souligne Alain Deneault, « la télévision ne permet pas tant de vivre ce qui se produit à distance que de nier la distance de ce qui est vécu au loin. » (5) En cette époque de politique spectacle et de médiocratie dont Trudeau incarne la nouvelle figure, on pourrait même paraphraser cette idée en critiquant le gouvernement représentatif où l’élection de gouvernants constitue le seul lieu d’exercice du pouvoir politique : le vote ne permet pas tant de décider ce qui se produit à distance que de nier la distance de ce qui est décidé au loin. Le philosophe Alexandre Matheron utilise une formule lapidaire pour marquer la distinction politique fondamentale entre la puissance et le pouvoir, potentia et postestas : « Le pouvoir politique est la confiscation par les dirigeants de la puissance collective de leurs sujets. » (6)
Il y a donc bel et un bien un phénomène étrange par lequel la souveraineté populaire, la puissance collective des citoyennes et citoyens, se trouve « captée » par une minorité de figurants élus périodiquement. Cornelius Castoriadis décrit de manière sarcastique le caractère bizarre de cette opération qui semble aller de soi au sein de nos démocraties contemporaines. « Il y a une métaphysique de la représentation politique qui détermine tout, sans jamais être dite ou explicitée. Quel est ce mystère théologique, cette opération alchimique, faisant que votre souveraineté, un dimanche tous les cinq ou sept ans, devient un fluide qui parcourt tout le pays, traverse les urnes et en ressort le soir sur les écrans de la télévision avec le visage des « représentants du peuple » ou du Représentant du peuple, le monarque intitulé « président »? Il y a là une opération visiblement surnaturelle, que l’on n’a jamais essayé de fonder ou même d’expliquer. » (7)
Cette mise en garde est d’autant plus importante que Trudeau a gagné les élections par son excellente maîtrise des procédés communicationnels. D’ailleurs, le mécanisme représentatif ne consiste pas tant à sélectionner les politiciens les plus aptes à gouverner (aristocratie), qu’à choisir par vote populaire les individus les plus conformes aux codes médiatiques dominants (médiocratie). Cela ne concerne pas seulement la télévision, mais également les médias sociaux et le règne des téléphones intelligents. On peut évidemment penser à la séance surprise de selfies au métro Jarry le lendemain des élections, ou encore au bon usage de la twittosphère par Justin qui semble appliquer rigoureusement les principes du Twitter Government and Elections Handbook : être soi-même, agrémenter ses tweets de photos et de vidéos, parler directement à ses abonnés, se géolocaliser, utiliser des hashtags, etc. (8)
L’attitude austère et autocratique du gouvernement Harper, caractérisé par le mépris de l’opposition parlementaire, des revendications de la société civile et des journalistes, c’est-à-dire par l’absence totale d’écoute et de compassion envers la population, fait maintenant place à son exact contraire ; un nouveau régime de l’hyper-présence, de l’enflure médiatique et d’un discours empathique. Voici la formule simple du renversement : la négation du populisme conservateur et de la « wedge politics » se traduit par la « peopolisation » et la « positive politics ». Pour remédier à la « crise de la représentation » et à la perte de confiance envers les élus, Trudeau propose une solution candide parfaitement adaptée à sa personnalité : la légitimité de proximité. Cette logique ne désigne pas seulement la propension des médias à accorder systématiquement une plus grande visibilité aux vedettes du show-bizz en étalant leur vie privée. Il s’agit de favoriser une nouvelle forme de légitimité démocratique en réduisant la distance entre la loi et les situations particulières, les représentants et les gens ordinaires. Comme le note l’historien et politologue Pierre Rosanvallon :
« On attend surtout du pouvoir qu’il manifeste une capacité de partage, qu’il fasse preuve d’attention, qu’il témoigne de sa sensibilité aux épreuves vécues. Un impératif de présence et une attente de compassion se sont de la sorte substitués à une exigence de représentativité qui ne faisait plus clairement de sens. Le fait d’être présent a remplacé le projet de rendre présent (repraesentare). […] La présence donne aussi un caractère de permanence à la représentation. Le pouvoir devient comme immanent, immergé dans la société, épousant ses mouvements : l’abolition de la distance met en place l’équivalent d’une nouvelle temporalité démocratique. À l’utopie régénératrice d’une démocratie directe, elle substitue un régime effectif d’immédiateté. C’est ainsi que le pouvoir empathique instaure une expression de la généralité démocratique comme sollicitude universelle, familiarité quotidienne, constitution d’un espace sans dénivelé. Cette généralité est omniprésence, attention continue, en même temps que reconnaissance du caractère d’exemplarité de certains faits singuliers. » (9)
Bien que cette logique de proximité ne soit pas nouvelle, elle atteindra son paroxysme avec l’ère Trudeau. La réduction de la distance représentative ne prendra pas la forme de l’instauration d’une démocratie participative et délibérative, mais d’un rapprochement physique et empathique visant à combler symboliquement les attentes déçues de la population. « Alors que les engagements électoraux établissent un lien ressenti comme de plus en plus faible et fortement hypothétique, la présence offre sa consistance immédiate et effective. L’empathie elle, tient toujours ses promesses, pourrait-on dire, même si elles sont modestes. Les gouvernants ont pris acte du désenchantement citoyen. Ils s’engagent du même coup moins sur des résultats. Ils se contentent de garantir l’énergie qu’ils vont déployer, l’attention qu’ils vont porter, le souci qui va les animer. […] La présence est pour cela en train de devenir une véritable forme politique. Elle redéfinit les rapports entre gouvernants et gouvernés sur un mode inédit, et pose dans des termes post-représentatifs la question de la soumission du pouvoir à l’opinion. » (10)
Rien ne sert ici d’approfondir davantage les rouages de la politique-spectacle à l’heure des médias sociaux. Mais il ne fait nul doute que la gauche et le mouvement souverainiste devront affronter une nouvelle forme de pouvoir politico-médiatique chapeautée par la figure de Justin qui excelle dans l’art de l’hyper-présence. Faudra-t-il battre le chef libéral à son propre jeu, en redoublant d’ingéniosité pour augmenter la popularité d’une vedette concurrente qui saura séduire les électeurs en vue du prochain scrutin? Devrions-nous plutôt miser sur un « retour aux sources », une revalorisation d’idéaux politiques bien établis pour opposer à une forme vide un contenu plus substantiel, quitte à redoubler d’efforts afin de convaincre les indécis de la pertinence d’un projet alternatif, qu’il soit basé sur la gauche et/ou l’indépendance? Et si le problème n’était pas tant une affaire d’idéologie ou de programme, mais bien une question de forme, de façons de faire, de manières d’agir au-delà du cadre électoral? Tout se passe comme si l’obsession de la démocratie représentative et de l’espace médiatique nous avait fait perdre le sens même de l’action politique. Peut-être avaient-ils oublié c’était quoi la démocratie, au-delà des partis.
À suivre.
(1) http://plus.lapresse.ca/screens/be4bd31c-74fa-4330-b5fa-36927233ff1b|_0.html
(2) ttp://ici.radio-canada.ca/breve/31277/revoyez-discours-justin-trudeau
(3) Frédéric Lordon, Imperium. Structures et affects des corps politiques, La Fabrique, Paris 2015, p.187
(4) http://www.ledevoir.com/politique/canada/453288/question-nationale-un-mo…
(5) Alain Deneault, La médiocratie, Lux, Montréal, 2015, p.179
(6) Cité par Frédéric Lordon, Imperium, p.111
(7) Cornelius Castordiadis, La montée de l’insignifiance. Les carrefours du labyrinthe, tome IV, Seuil, Paris, p.198
(8) http://www.journaldemontreal.com/2015/10/22/8-raisons-qui-prouvent-que-j…
(9) Pierre Rosanvallon, La légitimité démocratique. Impartialité, réflexivité, proximité, Seuil, Paris, 2008, p.295-299
(10) Ibid., p.313
par Daniel Stern | Oct 12, 2015 | Opinions
Campagne électorale 2015. Après l’économie, le Parti Conservateur a pris pour second enjeu électoral la « sécurité ». Alors que ce dernier se fait malmener du point de vue socio-économique, l’épouvantail islamiste et le discours sécuritaire pourraient faire passer à la population canadienne son apparent désir de changement. Or, une telle stratégie –qu’elle soit idéologique ou instrumentale– renforcerait une rhétorique déjà bien présente dans l’espace social. Dans ce contexte, il est nécessaire de pouvoir débusquer dans les médias et dans nos discussions quotidiennes le lexique de ce que l’on nomme couramment « islamophobie ».
Islamophobie
Le terme « islamophobie » lui-même est impropre. On ne peut pas nier la puissance de mobilisation qu’il a eue dans la lutte contre PEGIDA (Patriotes européens contre l’islamisation de l’Occident) (2) et d’autres actes haineux commis contre des personnes identifiées comme arabes (3) et/ou musulmanes. Cependant, une telle dénomination empêche d’en saisir les causes réelles. En effet, ce que l’on désigne de la sorte ne constitue pas une peur maniaque ou un état psychologique comme l’arachnophobie ou la claustrophobie. Il ne s’agit ni d’incompréhension ni de méconnaissance, comme c’est souvent le cas lorsqu’il est question de xénophobie.
Au contraire, nous avons affaire à des schèmes de connaissances répandus et reconnus dans la société qui permettent de justifier la respectabilité d’une telle position ainsi que le déni de son caractère raciste. Loin d’être fondée sur de simples préjugés, l’islamophobie se base plutôt sur une longue et profonde organisation des savoirs collectifs à travers des rapports de pouvoir coloniaux. (4) Bref, il s’agit d’un racisme particulier qui s’inscrit dans la lignée de l’idéologie coloniale tout en la réinterprétant à l’aune des nouvelles positions géopolitiques.
Discours néo-orientaliste
Afin d’analyser les propos à l’encontre de l’Islam(isme), il faut se référer au concept d’ « orientalisme » développé par Edward Saïd dans un livre du même nom paru en 1978. (5) Pour Saïd, l’orientalisme constitue un discours – au sens d’un système cohérent de connaissances structurant le dicible – sur l’ « Orient » construit en tant qu’objet autonome dans le cadre du rapport colonial au XIXe siècle et renforçant du même coup la domination de l’hégémonie européenne.
Toutefois, le mouvement de réification de l’objet « Orient » n’implique pas uniquement une essentialisation généralisante d’un Autre pris dans un rapport de domination. Cette forme est investie d’un contenu historiquement construit et validé dans l’entreprise coloniale. Quatre idées centrales forment le squelette du discours néo-colonial :
I – La réification d’un « monde musulman » ou d’un « islamisme » comme une entité unitaire et atemporelle. En plus d’un penchant péjoratif, on néglige tout pluralisme, dynamisme ou conflit interne.
II – L’exceptionnalisme d’un champ islamique résumant entièrement la vie des populations musulmanes et comme radicalement distincte de l’Occident, donc inapte à la modernité. « Atteindre la modernité, c’est sortir de l’Islam ».
III – Une inertie sociale associée à une surdétermination culturelle et religieuse des individus, toute action étant interprétée à partir de la culture ou de la religion de l’acteur.
IV – Enfin, l’intimité entre la « violence » et une « mentalité islamique » dont l’islamisme serait la dérive visible en tant qu’idéologie totalitaire cédant invariablement à la violence. Ce biais mène à la recherche des causes de la violence dans le Coran ou limite l’usage de la violence dans des enjeux locaux à un fait culturel. (6)
Le discours orientaliste analysé par Saïd portait sur l’ « Orient » et les « Orientaux ». Or, l’histoire récente marque un déplacement de l’objet vers les populations musulmanes de l’ensemble colonial « Moyen-Orient » à travers le déplacement des intérêts du système néo-colonial. À tour de rôle, les populations musulmanes et les groupes « islamistes » (7) se voient attribuer les matrices d’interprétation héritées de l’orientalisme classique. À bien des égards, l’islamo-racisme est reconnaissable dans son contenu par ses postulats néo-orientalistes.
Comment nommer l’Autre ?
Une telle barrière à la compréhension réelle – c’est-à-dire sociopolitique – des phénomènes en cours peut être observée en s’attardant aux qualificatifs couramment employés dans les médias. Sous les termes utilisés fourmille un réseau d’acquis conceptuels modelant notre compréhension.
Désigner les membres d’un groupe contestataire de « fanatiques », de « fous de Dieu » ou de « guerriers d’Allah » renvoie directement à l’irrationnel. L’adversaire est plongé dans la folie ou dans un barbarisme ancré dans un archaïsme culturel. Dépourvu de toute rationalité, donc de motivations légitimes à comprendre, celui-ci doit être perçu comme purement violent : aucun dialogue ni aucune négociation n’est possible, il faut donc l’éliminer. Or, la suppression de cette opposition est présentée comme un acte « civilisateur » confortant les sociétés de l’Atlantique Nord comme uniques détentrices de la modernité, les déresponsabilisant de leurs exactions passées et présentes. De même, il est aussi condescendant de référer à l’endoctrinement et à la stupidité des foules pour expliquer de telles mobilisations, voire leur popularité. Bien qu’il soit plus simple de considérer ces Autres comme des marionnettes écervelées plutôt que d’entreprendre le périple de la compréhension, il faut souligner que nous sommes tous et toutes aux prises avec des structures sociales complexes nous influençant à bien des niveaux. (8)
Le ridicule atteint son paroxysme lorsqu’on qualifie des croyant.es pratiquant.es et militant.es en tant que nihilistes. On ne peut pas en même temps nier tout principe supérieur et se consacrer à Dieu. Mais cette contradiction n’arrête pas les polémiques : est-ce à dire qu’est nihiliste toute personne attentant à la vie? Il n’y a que dans notre étrange époque que la vie – vide, en tant que simple potentiel – est érigée en un principe suprême. Quelle absurdité que ce moment coïncide avec celui du réchauffement climatique, péril bien plus grand concernant tous les organismes vivants, vers lequel on marche avec une foi absolue dans un nihilisme pratique élevé au rang de religion! En définitive, l’épithète « nihiliste » renvoie plutôt à nos croyances qu’aux actes désignés.
Quant à parler de « fondamentalisme » et d’ « intégrisme », ces dénominations suggèrent un rejet unilatéral de la modernité basé sur le fétichisme de textes anciens. Bien que l’on entende effectivement parler de retour aux sources, l’objectif apparaît avant tout d’y puiser le matériel nécessaire à sa réécriture en des termes locaux tirés du système symbolique musulman. Il ne faut pas y voir une résistance pure et simple à la modernisation ou un quelconque archaïsme. Toute lecture du passé se fait à partir du présent afin de l’éclairer, elle est toujours une relecture; il n’y aucune copie factice du passé, mais une recherche des origines. (9) À bien des égards, ladite modernisation était déjà en chantier avant la période coloniale et n’a pu aboutir que parce qu’elle a été imposée de l’extérieur par un colonialisme trouvant ses justifications dans une « mission civilisatrice ». Tenter d’expurger les motifs occidentaux ne revient pas à un voyage vers le passé mais à un passage, une décolonisation nécessaire pour avancer en autonomie. (10)
Pour sa part, l’épithète « radical » a particulièrement été investie de sens durant les derniers mois, de la « radicalisation de nos jeunes » jusqu’à la criminalisation du « radicalisme ». Toutefois, c’est l’État qui produit majoritairement la ligne de partage entre radicaux et modérés. Alors que le mot « radical » renvoie avant tout dans son étymologie à « la racine » des choses, son utilisation devrait indiquer la profondeur d’une contradiction idéologique. Or, nous avons pu observer bien des fois les pouvoirs s’accommoder des plus grands précipices selon les conditions politiques. Au niveau des moyens employés, à bien des égards, les divers mouvements de radicalisation proviennent d’une perception par les acteurs d’une fermeture du champ d’action politique. Un groupe ou des individus en viennent à se radicaliser en considérant que les voies d’accès au politique admises invalident la réalisation de leur projet. Ainsi, en le dénommant « radical », l’État refuse à ce groupe l’accès à l’arène publique, scelle l’inacceptable de ses idéaux, le renvoie à la marge. Bien souvent, l’ouverture du jeu politique et le niveau de répression étatique déterminent les diverses stratégies utilisées. Dans le cas qui nous préoccupe, parler de radicalisation nous informe seulement sur le danger pour l’ordre établi tel que perçu par les puissances régnantes. (11)
Quant au concept d’« islam politique », sa formulation reproduit l’idée de la nécessaire séparation du religieux et du politique. Or, c’est l’Occident qui a défini la religion comme un pan social singulier et autonome du collectif. L’ensemble recoupé par le terme « religion », prétendument universel, relève davantage d’une histoire propre à la modernité occidentale construite dans la lutte contre un catholicisme idéologiquement dominant et faisant obstacle au modèle politique proposé par la modernité. D’une part, parler d’« islam politique » suggère donc que l’islam, en tant que religion, est foncièrement non politique –l’islam politique constituant une réunion contre-nature– alors que de grandes parts de ce qui est associé au politique a une place d’importance dans la tradition musulmane. Il en résulte une distinction entre bons musulmans, pour qui le religieux, comme pour les « Occidentaux », est une affaire individuelle qui se pratique en privé, et les méchants musulmans, qui veulent bâtir une société sur des bases normatives métaphysiques communes. D’autre part, cette dénomination implique que toutes les formes « islamistes » sont unanimement politiques –homogénéisant à tort le phénomène autour d’un projet politique unifié. (12)
Conclusion
Ceci étant dit, il faut encore souligner que ce qui nous est présenté par nos médias ne constitue toujours qu’une parcelle d’une réalité plus large. À cet égard, il semble nécessaire de saisir ces manifestations dans le cadre des mobilisations à référents islamiques possédant une histoire sociale et politique aussi vieille que la colonisation. Bref, aucune culture ou religion n’est en soi violente ou sexiste. De même, il importe de saisir « l’islamisme » dans toutes ses diversités comme un facteur multiplié par des contextes locaux qui donne un lexique à des mobilisations locales selon des situations géopolitiques particulières. À une supposée homogénéité basée sur des affiliations ethniques ou religieuses, opposons une analyse des conflits dans la multiplicité des facteurs sociaux, politiques, économiques, historiques, etc., comme pour n’importe quel autre type de mobilisation ou événement. (13) Mais cela est un autre article …
(1) Les réflexions étayées dans ce texte sont inspirées de la lecture d’ouvrages de François Burgat et d’Olivier Moos, tout comme de l’étonnante similitude dans le discours dominant lorsqu’il s’agit de discréditer un groupe contestant l’ordre social, en dépit de sa composition, de ses orientations ou projets de société. La notation en bas de page ne sera donc pas systématique, je renvoie plutôt aux ouvrages cités en fin de texte.
(2) Voir quant à la situation québécoise « Une offensive anti-Pegida s’organise », Philippe Orfali, 23 mars 2015 : http://www.ledevoir.com/societe/actualites-en-societe/435222/le-mouvemen…
(3) Les populations arabes ne sont pas toutes musulmanes et celles-ci ne composent que 20 % des musulmans et des musulmanes. De même, les mouvements militarisés se revendiquant de l’islam se déploient dans plusieurs pays non-arabes.
(4) Il s’agit du concept d’articulation savoir-pouvoir. La connaissance est développée dans un contexte de domination qui en transforme le contenu : on connait l’Autre en tant que dominé. Un tel savoir colonial justifie et motive la domination d’un autre groupe. Nous avons affaire à un cercle vicieux où les deux mouvements s’entrainent l’un l’autre perpétuant la domination et lui donnant forme. Ce concept est notamment attribué à Foucault.
(5) Cet ouvrage marque un tournant dans la pensée occidentale de la domination coloniale. S’inspirant de Foucault et de Gramsci, Saïd – lui-même professeur de littérature aux États-Unis – effectue l’analyse du discours colonial en particulier au XIXe siècle. On le considère comme un des précurseurs de la critique postcoloniale. — Saïd, Edward William. Orientalism. 1978. New York, Vintage Books, 394 p.
(6) Partant de l’analyse menée par Saïd, Olivier Moos étudie les transformations actuelles des discours à l’encontre de l’islam(isme). Pour celui-ci, on peut observer un déplacement du discours dominant au tournant des années 90 identifiant les mobilisations à référents islamiques comme premier ennemi de l’ordre mondial. Un tel discours récupèrerait de l’orientalisme moderne et du discours dirigé contre l’URSS. — Moos, Olivier. Lenine en Djellaba, critique de l’islam et genèse d’un néo-orientalisme. 2012. Integrity research & consultancy, Paris, 260 p.
(7) Bien que la distinction semble issue d’un acte de bonne volonté suggérant que « la majorité n’est pas méchante », il en découle tout de même la description d’une minorité malfaisante à partir des même schèmes interprétatifs utilisés par les Conservateurs vis-à-vis l’islam en général. S’il y a une distinction à faire, généralement, elle est faite au mauvais endroit et pour de mauvaises raisons, recoupant trop souvent la tendance colonialiste à valoriser uniquement les colonisé.es soumis.es ou adoptant dévotement les valeurs et les comportements « occidentaux ».
(8) Clément, Jean-François. « Journalistes et chercheurs des sciences sociales face aux mouvements islamistes ». dans Archives des sciences sociales des religions. No 55/1, 1983. pp. 85-109
(9) Voir à cet égard : « La tradition n’est plus ce qu’elle était », Gérard Lenclud, Revue Terrain, octobre 1987 : Habiter la Maison, p.110-123. Récupéré de : terrain.revues.org/3195
(10) Le livre L’islamisme en face contient un excellent chapitre sur le rapport entre l’islamisme et la modernité. L’auteur, François Burgat, a mené pour sa rédaction plusieurs enquêtes et entrevues de terrain qui lui donne une compréhension profonde de la pluralité des mouvements dits « islamistes ». De la même façon, il nous donne un portrait clair de l’évolution des mouvements depuis les décolonisations : leurs constances comme leurs transformations. Quant au lien entre les mouvements à référents islamiques et le colonialisme, on peut se référer à un article postérieur de Burgat ou à cette conférence d’Hamit Bozarslan — Burgat, François. L’islamisme en face. La découverte, Paris, 2002, 303 p.; Burgat, François. « Les mobilisations politiques à référent islamique. » dans La politique de le monde arabe, Élizabeth Picard (dir), Armand Collin 2006, pp.79-110; Canal-U.tv (2007, 5 octobre). L’islamisme aujourd’hui – Hamit Bozarslan. [Vidéo Webdiffusée]. Récupéré de http://www.canal-u.tv/video/universite_de_tous_les_savoirs/l_islamisme_aujourd_hui_hamit_bozarslan.3006
(11) Roussillon, Alain. Déclin de l’islamisme ou panne conceptuelle du néo-orientalisme? En finir avec l’exception islamique. Badia Fiesolana, Italie European University Institute, 2001, 31 p.
(12) Moos, Olivier. Lenine en Djellaba, critique de l’islam et génèse d’un néo-orientalisme. 2012. Integrity research & consultancy, Paris, p.35-38
(13) Corm, George. « Pour une analyse profane des conflits ». Le Monde diplomatique, février 2013. Récupéré de http://www.monde-diplomatique.fr/2013/02/CORM/48760
par Jonathan Durand-Folco | Juil 15, 2015 | Économie, International, Opinions
Mise en contexte
La question grecque est éminemment complexe. Si les yeux de l’Europe sont rivés sur la Grèce depuis l’élection retentissante de la coalition de gauche radicale Syriza le 25 janvier 2015, c’est pour voir si ce nouveau joueur pourra changer la donne en luttant contre l’austérité à l’intérieur du cadre européen par un plan de relance économique basé sur la restructuration de la dette publique grecque. Bien qu’il soit impossible de résumer ici l’histoire et les antécédents ayant mené à la plus importante crise de la dette souveraine d’un État européen (crise économique de 2008, fort endettement lors de l’entrée dans la zone euro masqué par des instruments financiers développés par la banque d’investissement Goldman Sachs, corruption des élites économiques et politiques, difficulté à prélever l’impôt, budget militaire surdimensionné, dépendance aux fonds structurels européens, explosion des intérêts de la dette sous l’influence des agences de notation, etc.), il faut rappeler que le remède concocté pour assurer la « soutenabilité » de la dette grecque n’a pas aidé la situation du pays, au contraire: il l’a plutôt aggravée de manière dramatique.
Depuis le printemps 2010, les gouvernements successifs de l’État grec tentent d’éviter la noyade en négociant à répétition avec la Troïka (Banque centrale européenne, Union européenne, Fonds monétaire international) des « plans de sauvetage », également nommés « mémorandums » ou « plans d’ajustement structurel », qui associent des prêts de centaines de milliards d’euros à des mesures d’austérité drastiques: baisse du salaire minimum, flexibilisation du marché du travail, privatisations tous azimut, augmentation de la taxe de vente, coupures massives dans l’éducation, la santé et la fonction publique, réforme des retraites, etc. Ce remède toxique a non seulement étouffé l’économie du pays (contraction du PIB de 25% depuis 2008), mais causé une véritable « crise humanitaire »: bond de 20% du taux de suicide et de 40% de la mortalité infantile, chômage à 25% (50% chez les jeunes), explosion de la prostitution, de l’itinérance et de la toxicomanie, apparition de milices néonazies, etc.
Après les gouvernements de gauche (Pasok) comme de droite (Nouvelle démocratie) qui ont été contraints de gérer ce désastre financier et humain, la question est de savoir si Syriza pourra éviter le sort de ses prédécesseurs en renversant la situation de dépendance extrême de l’État grec vis-à-vis de ses créanciers. La victoire électorale de Syriza s’explique d’abord par le succès initial de son hypothèse stratégique, qui répondait de manière habile aux contradictions de la situation grecque: opposition ferme aux mesures d’austérité, insistance sur le maintien de la Grèce dans la zone euro, discours « radical-pragmatique » soutenant un projet de relance économique et sociale d’inspiration néo-keynésienne (augmentation massive des investissements publics, hausse du salaire minimum et des programmes sociaux, soutien aux petites et moyennes entreprises, reconstruction de l’État-providence, etc.) basé sur des négociations de bonne foi avec les « partenaires européens » en vue d’une restructuration substantielle de la dette souveraine.
Or, cette stratégie électorale s’avérait initialement un pari risqué en cas d’échec des négociations avec les bailleurs de fonds et les autres pays de la zone euro qui ne sont pas prêts à accepter des concessions. En effet, tout le plan de Syriza consiste à faire reposer son projet de développement économique et social sur le scénario d’un accord « gagnant-gagnant » entre la Grèce et la Troïka, la ligne majoritaire du parti refusant catégoriquement d’envisager un plan B si cette hypothèse se révèle infructueuse. Il s’agit de la position classique de l’« européisme de gauche », perspective qui suppose le caractère réformable du cadre européen; derrière la construction néolibérale des institutions européennes actuelles se cacherait la possibilité d’une Europe sociale et solidaire, un « bon euro » qui pourrait permettre d’associer prospérité économique et justice sociale par la volonté politique commune des gouvernements de gauche. La rupture avec l’ordre européen est à proscrire à tout prix, celle-ci étant synonyme de « repli national » et d’illusion protectionniste prêtant le flanc aux dérives nationalistes, populistes et d’extrême droite. Le retour à la drachme représentant une voie assurée vers la catastrophe économique, l’effondrement bancaire et l’inflation extrême.
Cette orientation idéologique dissimule évidemment des considérations stratégiques; sur le plan politique, il est clair que Syriza n’aurait jamais pu prendre le pouvoir avec une ligne eurosceptique, alors que de nombreux sondages indiquent qu’environ 80% de la population s’oppose au Grexit, c’est-à-dire à la sortie de la Grèce de la zone euro. Mais la question demeure de savoir si la crise de la dette publique grecque peut être résorbée dans le cadre européen, c’est-à-dire si le maintien à tout prix dans la zone euro est viable du point de vue économique, étant donné que la Grèce se retrouve prisonnière d’une trappe d’austérité-récession et assujettie aux contraintes des élites financières de l’union monétaire. Cette dernière est-elle d’abord le fruit de négociations politiques –et donc une structure malléable qui admet une certaine marge de manœuvre pour trouver un terrain d’entente– ou plutôt une « cage de fer » construite sur une logique monétariste enchâssée dans des traités quasi-constitutionnels et dominée par des institutions technocratiques non redevables (Commission européenne, BCE)? Telle est la nature de la question grecque.
Si la réalité, toujours complexe, est déterminée par un ensemble de contraintes économiques et de perceptions politiques, d’objectivité et de subjectivité, de structures et d’acteurs, de nécessité et de liberté, il reste que tout cadre impose un certain degré de rigidité qui définit le contexte à partir duquel seront interprétées les règles du jeu. Une perspective macroéconomique et historique insistera davantage sur la construction antidémocratique de l’Union européenne au service de la financiarisation capitaliste, des banques et des élites allemandes qui imposent des règles budgétaires, fiscales et économiques très strictes aux États membres, alors qu’une analyse davantage micro et interactionniste attirera l’attention sur la mauvaise foi de la chancelière allemande Angela Merkel, la fougue de l’économiste hétérodoxe et ex-ministre des Finances Yanis Varoufakis, et sur le style pragmatique d’Alexis Tsipras. Comme les négociations houleuses des derniers mois ont braqué les projecteurs sur le jeu des acteurs, il est nécessaire de prendre du recul pour analyser la situation d’un point de vue global et historique. Bien qu’on ne puisse pas trancher a priori du caractère réformable ou non des institutions européennes, l’expérience de Syriza constitue un véritable « benchmark », un test ultime de la flexibilité du cadre européen.
Un dénouement inattendu
C’est à partir de cet horizon qu’il faut comprendre les péripéties des négociations entre Tsipras et l’Eurogroupe ces dernières semaines, dont le référendum du 5 juillet sur le projet d’accord de la Troïka. Tout d’abord, plusieurs commentateurs politiques ont souligné à juste titre le tour de force de Tsipras, qui convoqua un référendum sur un accord arraché in extremis dans un contexte d’asphyxie bancaire. Ce faisant, il montrait qu’il avait négocié de bonne foi avec ses partenaires européens tout en respectant son mandat anti-austérité et en assurant l’unité de son parti, son invitation à voter contre ce énième plan d’austérité devant théoriquement lui permettre de renverser le rapport de force vis-à-vis de la France et de l’Allemagne. La victoire du Non avec une forte majorité des voix (61,31 %) envoya un signal d’espoir marquant l’opposition populaire à l’austérité. Malheureusement, Tsipras se retrouve à signer huit jours plus tard un plan de sauvetage pire que l’accord précédent, avec des mesures d’austérité drastiques qui vont directement à l’encontre du programme de relance économique et sociale de Syriza et du Non référendaire. Comment un tel revirement de situation est-il possible ?
D’une part, Tsipras a interprété le résultat du référendum comme le refus d’un accord injuste à l’endroit du peuple grec, celui-ci lui demandant de négocier un nouveau plan plus acceptable sur le plan social. Or, le premier ministre a aussitôt écarté le spectre du Grexit en insistant sur le fait qu’il avait le devoir impératif de trouver une nouvelle entente dans le cadre de la zone euro. Cependant, tout ce contexte de pression extrême –l’asphyxie du système financier, la Banque centrale européenne tenant l’économie grecque à un fil, la fermeture des guichets, le contrôle des capitaux– ne permet pas à Syriza de négocier d’égal à égal avec l’Eurogroupe et ce, malgré la division apparente entre l’attitude conciliante de la France et la ligne dure de l’Allemagne. En somme, si la Grèce veut rester dans la zone euro, elle devra troquer de nouveaux prêts contre des mesures d’austérité. Il ne s’agit pas ici d’un manque de jugement de Tsipras ou d’une erreur tactique, mais de la conséquence logique d’une stratégie qui montre ici ses limites: il s’avère impossible de forger un véritable rapport de force à l’intérieur du carcan européen dominé par les élites financières.
Devant cette situation paradoxale dans laquelle il devait endosser un plan d’austérité[i] après le Non clair du référendum, Tsipras décida de soumettre celui-ci à l’approbation du parlement grec pour renforcer sa légitimité et relancer les négociations et ce, au risque de fissurer son parti. Des 251 députés sur 300 qui ont voté en faveur de l’accord le vendredi 10 juillet dernier, il faut compter huit abstentions, deux votes contre et sept absences au sein de Syriza. Après une interminable fin de semaine de négociations intenses qui s’apparentait, pour certains, à un exercice de torture psychologique[ii], Tsipras craque. Ce n’est pas l’Allemagne qui perd la face mais la Grèce, qui se réveille avec un dur lendemain de veille. Le spectre du Grexit a permis de durcir le plan d’austérité que la gauche radicale devra servir à son peuple malgré un Non référendaire catégorique.
L’ouverture d’un nouveau plan d’aide ne pourra avoir lieu qu’une fois que la Grèce aura abandonné sa souveraineté fiscale et adopté une série de réformes toxiques: augmentations de taxes, coupures dans les retraites, privatisations massives, transferts d’actifs vers un fonds géré par les Européens. En contrepartie, la Troïka propose non pas la restructuration ou l’annulation d’une partie de la dette, mais un rééchelonnement hypothétique et quelques dizaines de milliards d’euros sur trois ans en échange d’une mise sous tutelle de la Grèce. L’histoire se répète. La question qui se pose maintenant est de savoir si le parlement grec acceptera un tel plan odieux mercredi: si oui, c’est le début de la fin, sinon, c’est l’hypothèse d’un « Grexit provisoire » tel que mentionné à la fin du texte de l’Eurogroupe. L’alternative simple est donc la suivante: austérité ou sortie de la zone euro. S’il est encore trop tôt pour prédire un avenir hautement incertain dans ces moments de bifurcation historique, il est tout de même possible et utile, voire nécessaire d’envisager tous les scénarios possibles afin d’être à la hauteur des circonstances et de mieux préparer la suite des choses.
Éloge du souverainisme de gauche
Le Grexit agit présentement comme une épée de Damoclès suspendue au-dessus de tout gouvernement le moindrement contestataire qui voudrait remettre en question la logique intransigeante de la zone euro. Pour renverser la donne et faire du Grexit une arme politique au service du « parti des débiteurs » contre le « parti des créanciers », il faut d’abord regarder ce que renferme la possibilité du national contre l’idéologie européiste qui exclut systématiquement cette alternative. D’une part, il suffit de regarder l’architecture institutionnelle de l’Union européenne (dont le traité de Maastricht, l’orthodoxie monétariste de la BCE, la composition technocratique de la Commission européenne et le traité de Lisbonne) pour constater que le néolibéralisme européen n’est pas un accident de parcours qui pourrait être corrigé par un simple changement des gouvernements des États membres et du Parlement européen. Comme le résume le philosophe et économiste français Frédéric Lordon, « l’Europe n’est pas conjoncturellement de droite, elle l’est bel et bien constitutionnellement »[iii].
Toute une série de politiques publiques, budgétaires, fiscales et économiques sont ainsi exclues a priori par des règles rigides enchâssées dans des traités fondateurs qui ne peuvent être réformés que par l’unanimité des 28 pays membres de l’Union européenne. C’est pourquoi la souveraineté politique et économique des États membres est largement limitée par un cadre qui demeure largement hors de la portée du contrôle démocratique des peuples. Bien que le « retour au national » ne soit pas une fin en soi, il :
« a pour immense vertu de « déconstitutionnaliser le problème », c’est-à-dire, envoyant promener les traités, de rapatrier instantanément dans le périmètre de la délibération démocratique ordinaire les questions stratégiques –banque centrale, place des marchés de capitaux, formes du financement des déficits et des dettes– qui en sont exclues. Du jour au lendemain, on peut à nouveau parler de choses qui avaient été soustraites à la discussion et figées en règles intangibles! Qui ne voit l’effet politique par soi extraordinaire de cette rupture-là ? Évidemment, nul ne peut préjuger du résultat de la discussion, mais que la discussion puisse de nouveau avoir lieu, c’est ça l’événement! […] Le capital, qui aura été le premier militant de l’ »éloignement », sait très bien qu’il serait alors la première victime de ce « rapatriement », et ceci du seul fait qu’il serait de nouveau possible de parler de tout ce qu’il pensait avoir conjuré. »[iv]
La question sociale et la question nationale sont donc intimement liées, en Europe comme au Québec. La première question renvoie aux contradictions du système économique et monétaire, tandis que la seconde concerne la capacité des peuples à se gouverner eux-mêmes. Si « l’européisme de gauche » correspond ici à la gauche fédéraliste qui croit à la réforme du cadre canadien malgré quelques égarements néolibéraux et conservateurs des gouvernements fédéraux, le « souverainisme de gauche » considère que le cadre constitutionnel n’est pas démocratique et réformable, que l’indépendance politique et économique constitue un moment essentiel d’une lutte internationale et qu’il faut donc refonder des alliances entre les peuples sur de nouvelles bases.
Il faut également distinguer le souverainisme de droite du souverainisme de gauche, le premier insistant davantage sur le rôle central de la nation le second étant basé sur les exigences de la souveraineté populaire :
« Les tenants de la « souveraineté nationale », en effet, ne se posent guère la question de savoir qui est l’incarnation de cette souveraineté, ou plutôt, une fois les évocations filandreuses du corps mystique de la nation mises de côté, ils y répondent « tout naturellement » en tournant leurs regards vers le grand homme, l’homme providentiel –l’imaginaire de la souveraineté nationale, dans la droite française, par exemple, n’étant toujours pas décollé de la figure de De Gaulle. L’homme providentiel donc, ou ses possibles succédanés: comités de sages, de savants, de compétents ou de quelque autre qualité, avant-gardes qualifiés, etc., c’est-à-dire le petit nombre des aristoi (« les meilleurs ») à qui revient « légitimement » de conduire le grand nombre.
La souveraineté de gauche, elle, n’a d’autre sens que la souveraineté du peuple, c’est-à-dire l’association aussi large que possible de tous les intéressés à la prise des décisions qui les intéressent. En vérité, il ne devrait pas y avoir lieu conceptuellement de faire cette différence de la nation et du peuple […], mais les habitudes lexicales ont été ainsi prises dans le débat politique que le premier terme renvoie bel et bien à tout un univers de droite et qu’il n’est pas autre chose en son fond qu’un souverainisme gouvernemental, quand le second est de gauche en tant qu’il n’efface pas les mandants derrière les mandataires, et se pose par là comme souverainisme démocratique. Le souverainisme de droite n’est donc rien d’autre que le désir d’une restauration (légitime) des moyens de gouverner, mais exclusivement rendus à des gouvernants qualifiés en lesquels la « nation » est invitée à se reconnaître –et à s’abandonner. Le souverainisme de gauche est l’autre nom de la démocratie – mais enfin comprise en un sens tant soit peu exigeant. »[v]
Ces distinctions mettent en évidence le fait que le jeu politique n’est réductible ni à l’axe gauche/droite, ni au clivage souverainisme/fédéralisme. Derrière le problème central de l’austérité, la question grecque révèle un antagonisme plus profond entre la souveraineté populaire et nationale d’une part et la globalisation financière de l’autre, soit la démocratie contre le « parti de Wall Street », selon les termes de David Harvey. Malgré tout, le présent gouvernement de coalition en Grèce admet une certaine diversité idéologique, la position majoritaire de Syriza endossant l’européisme de gauche, les treize députés du parti des Grecs indépendants (ANEL) le souverainisme de droite, et l’aile gauche de Syriza le souverainisme de gauche.
Misère et richesse du Grexit
Si la ligne de parti de Syriza n’est pas eurosceptique, son aile gauche affirme que l’alternative à l’austérité exige toutefois de sortir des sentiers battus en proposant un plan de transition hors de la zone euro. Elle se rapproche à ce titre du parti anticapitaliste, communiste et écologiste Antarsya (qui signifie « mutinerie » en grec), lequel soutient le Grexit, l’annulation de la dette, la nationalisation sans compensation des banques et des grandes industries et un plan de transition écosocialiste pour relancer l’économie. Il s’avère que la majorité du peuple grec n’est pas en faveur du Grexit, raison de plus pour exposer clairement ce qui en ressortirait en ouvrant un réel débat public sur le sujet et en lui présentant un plan de transition désirable, viable et réaliste. L’échec de la stratégie de Tsipras consiste moins à avoir tenté de négocier avec les « partenaires européens » (ce qui est légitime) que d’avoir écarté systématiquement l’éventualité du Grexit et la nécessité d’élaborer un plan B en cas d’échec de l’hypothèse initiale. Il est clair que Syriza n’aurait pas pu prendre le pouvoir avec un programme ouvertement eurosceptique, mais cela ne dispense pas la gauche d’adopter une stratégie flexible en fonction des scénarios possibles. Ce n’est pas le Grexit qui est catastrophique, mais le fait de ne pas s’y préparer alors que les circonstances historiques l’exigent.
Cela nous ramène à la question stratégique suivante: comment faire du Grexit non pas un épouvantail à faire avaler des mesures d’austérité mais une arme politique au service d’un projet de transformation sociale? La ligne de crête entre réformisme radical et pragmatisme gestionnaire peut être résumée par cette maxime de Benoît Malon: « Sachons être révolutionnaires quand les circonstances l’exigent, mais soyons réformistes toujours ». Être révolutionnaire signifie ici renoncer à l’austérité en échange d’un rééchelonnement de la dette pour sauver du temps et préparer le saut hors de la zone euro dans une perspective de « démondialisation internationaliste ». Cette stratégie est préconisée par divers économistes, philosophes, militants et théoriciens comme Frédéric Lordon, Cédric Durand, Razmig Keucheyan, Stathis Kouvelakis et Costas Lapavitsas[vi]. Un retour planifié à la drachme, laquelle serait d’abord réintroduite sous forme de monnaie virtuelle, permettrait de redonner à la Grèce la maîtrise de ses politiques monétaires, fiscales et économiques, la dévaluation de cette monnaie rendant son économie plus compétitive pour l’industrie touristique et les exportations. Malgré tout, il ne faut pas oublier de mentionner la baisse importante du pouvoir d’achat pour les produits de base importés, ainsi que des perturbations économiques importantes à court terme.
« Il va de soi également, et ce serait malhonnête de le cacher ou de le minimiser, qu’un bouleversement de cette ampleur a plus que sa part de chaos, de difficulté économique, probablement de régression transitoire du niveau de vie matériel. De cela il faudra avertir et ré-avertir: il n’y a pas de promesse de prospérité instantanément restaurée dans cette trajectoire-là, plutôt le contraire même, mais, comme il sied à une promesse d’une autre nature, celle d’une souveraineté politique et économique reconquise, cette dernière n’étant pas la moindre, on devrait même dire qu’elle est à conquérir tout court, et qui mieux est au cœur du « réacteur » –la finance et la banque!– condition préalable à son extension à toutes les sphères économiques productives. »[vii]
Un « creux de transition » est donc à prévoir, c’est-à-dire que les intérêts matériels des classes moyennes et populaires seront assurément affectés durant une certaine période de temps, avant que l’économie grecque soit relancée sur de nouvelles bases, améliorant substantiellement les conditions de vie de la majorité sociale. Toute la question est de savoir quelle sera la durée et l’ampleur de cette période de transition, laquelle dépend à son tour de la forme que prendra le Grexit et de nombreux autres facteurs difficiles à cerner. L’idéal serait une sortie ordonnée de la zone euro, voie privilégiée par certains économistes comme Lapovitsas et Durand : « Une sortie négociée est le scénario le plus probable, et le plus souhaitable. Pour les premiers mois au moins, il faudrait que la BCE s’engage à maintenir une parité précise entre l’euro et la nouvelle devise. Une monnaie dévaluée de 30 % devrait être un niveau juste et soutenable. Ce serait le compromis le plus raisonnable pour tous les Européens. »[viii]
Or, le manque de préparation de Syriza conduit tout droit à la possibilité d’une sortie désordonnée de la zone euro (« Grexident »), laquelle pourrait être beaucoup plus violente et imprévisible. Si certains y voient l’effondrement potentiel de l’économie grecque, laquelle est déjà largement en panne, d’autres y perçoivent plutôt une occasion historique à ne pas louper, notamment en faisant du défaut complet sur la dette souveraine une arme politique redoutable. S’agit-il d’une logique du pire? Sans doute, mais si ce scénario devient inévitable, il sera nécessaire d’agir en conséquence pour transformer cette crise financière en opportunité de changement radical. Comme le souligne Lordon avec un ton mordant :
« C’est le propre de la domination que le désastre est le plus souvent la meilleure chance des dominés. La fenêtre de ce désastre-là, à l’inverse de celle de 2008, il ne faudra pas la manquer. Une fois de plus, il faudra rappeler les effrayés à la conséquence. En situation de surendettement historique, il n’y a de choix qu’entre l’ajustement structurel au service des créanciers et une forme ou une autre de leur ruine. […]
Au prix sans doute d’attrister le Parti de la Concorde Universelle, il faut donc rappeler qu’un ordre de domination ne cède que renversé de vive force. Ce peut être d’abord, dans l’ordre d’un arsenal de riposte bien graduée, la force de la ruine financière. C’est précisément ce dont il est question dans le projet de faire du défaut une arme politique. Tous ces messieurs de la finance et leurs imposantes institutions y finiraient immanquablement en guenilles. C’est-à-dire adéquatement « préparés » pour être aussitôt ramassés à la pelle et au petit balai. Rappelons que les banques faillies sont par définition des banques qui ne valent plus rien, des entreprises dont la valeur financière est tombée à zéro. C’est précisément à ce prix que la puissance publique se proposera alors de les récupérer –et voilà que l’indispensable nationalisation, premier pas (et sûrement pas le dernier!) pour mettre enfin un terme au désordre de la finance libéralisée, ne nous coûtera même pas le taxi pour renvoyer les banquiers à une retraite précoce, sans chapeau, bonus ni stock-options, faut-il le dire. »[ix]
La morale de l’histoire
Pour Lordon, il s’agit de renverser la stratégie du choc et la logique d’austérité des banquiers en faisant de la sortie de l’euro notre stratégie du choc et amorcer la sortie du capitalisme. Cela représente sans doute une forme d’optimisme révolutionnaire (ou de catastrophisme éclairé!), mais il n’en demeure pas moins que les ruptures sont possibles dans l’histoire et que nous devons étudier leur fonctionnement lorsque celles-ci surgissent afin de ne pas manquer le bateau. D’où la pertinence de cette célèbre maxime de Rahm Emanuel repopularisée par Philip Mirowki dans son livre sur la crise financière de 2008: « Never let a serious crisis go to waste »[x].
Par ailleurs, il faut surtout éviter le piège de la nécessité historique, c’est-à-dire une vision mécaniste de l’histoire qui exclut le rôle des acteurs, de la contingence et des bifurcations imprévisibles. Le meilleur exemple du rôle clé des décisions politiques –qui peuvent parfois changer le cours de l’histoire– se trouve dans les récentes confessions de l’ex-ministre des Finances Yánis Varoufákis qui explique les raisons de sa démission surprise le lendemain du référendum grec. Quel scénario aurait vécu la Grèce si le réformisme radical de Varoufákis avait supplanté le pragmatisme gestionnaire de Tsipras? Une décision de cabinet peut tout changer. La sortie stratégique de l’euro étant écartée, ce sera l’austérité ou la sortie involontaire (Grexident) qui décidera de la suite de l’histoire.
« L’ancien ministre grec des Finances a révélé avoir démissionné après avoir été mis en minorité sur sa ligne dure prévue face à la BCE. […] Il a révélé lundi avoir en fait perdu à quatre contre deux lors d’une réunion de cabinet après la victoire du non au cours de laquelle il prônait une ligne dure. Yánis Varoufákis a également affirmé au magazine britannique qu’il avait prévu « un triptyque » d’actions pour répondre à la situation que connaît la Grèce aujourd’hui, et notamment à la fermeture des banques, pour éviter une hémorragie de l’épargne: « émettre des IOUs » (phonétiquement « I owe you » je vous dois », des reconnaissances de dettes en euros); « appliquer une décote sur les obligations grecques » détenues par la BCE depuis 2012 pour réduire d’autant la dette, et « prendre le contrôle de la Banque de Grèce des mains de la BCE ». Cela laissait, selon lui, entrevoir une possible sortie de la Grèce de leuro, mais avec la certitude, explique-t-il, qu’il n’y avait de toute façon aucun moyen légal de la pousser dehors. Le tout pour faire peur et obtenir un meilleur accord des créanciers, selon lui. « Mais ce soir-là, regrette-t-il, le gouvernement a décidé que la volonté du peuple, ce ‘non’ retentissant, ne devait pas être le déclencheur de cette approche énergique (…) au contraire cela allait mener à des concessions majeures à l’autre camp ». »[xi]
Cette simple anecdote témoigne d’une vérité essentielle de l’action politique: si nous ne maîtrisons pas l’ensemble des circonstances historiques, la stratégie et la vertu (sagacité) comptent pour beaucoup. Plusieurs seront sans doute désenchantés par l’action politique, la capitulation du gouvernement grec envoyant un message comme quoi peu importe le parti au pouvoir, celui-ci sera toujours récupéré par le système, y compris la gauche radicale. On pourrait donc tirer la conclusion facile que ce ne sont pas nos gouvernements qui dirigent mais la finance internationale, même la victoire écrasante d’un « Non » référendaire n’étant pas en mesure de changer le cours des choses. Cela n’est pas complètement faux, mais pas complètement vrai non plus: l’échec de Syriza s’explique notamment par la pression extrême de l’oligarchie financière et de la caste politique européenne, mais également par une erreur stratégique sur la question de l’euro et les mauvaises décisions qui en ont découlé.
Somme toute, s’il est exagéré d’affirmer, comme le Parti communiste grec (KKE), que Syriza représente « la réserve de gauche du capitalisme », il est sans doute vrai que la ligne stratégique de Tsipras représente « la réserve de gauche de l’européisme » et que le parti devra envisager un plan B très prochainement. Paradoxalement, le pari qui aura permis à Syriza de prendre le pouvoir sera également celui qui fera probablement tomber le gouvernement de gauche radicale, comme quoi la quadrature du cercle est un atout dans la joute électorale, mais un handicap dans l’exercice effectif du pouvoir. Chassez les contradictions et elles reviennent au galop.
Dernier fait intéressant à noter: le « programme Thessalonique » de Syriza garde toute sa pertinence sur le plan social et économique, celui-ci se fourvoyant seulement sur l’hypothèse d’une restructuration de la dette grecque au sein de la zone euro. Cela confirme une fois de plus le fait que la gauche n’est pas généralement habile pour jongler avec la question nationale, la souveraineté sur le plan politique, fiscal et monétaire étant pourtant un élément crucial pour lutter efficacement contre l’austérité. À l’inverse, le sort de Syriza devrait intéresser davantage le mouvement souverainiste québécois, qui reste étonnamment peu bavard sur la question grecque, son regard étant davantage tourné vers l’Écosse ou la Catalogne. Or, ces trois expériences historiques mêlent étroitement la question sociale et nationale, chacune à leur façon. Toutes ces luttes pour l’émancipation expriment la nécessité d’articuler une véritable souveraineté populaire et nationale en faveur d’un projet de société fondé sur les valeurs de justice sociale, de liberté politique et de démocratie.
[i] Ce plan prévoyait un taux de TVA unifié à 23 % sauf pour les produits alimentaires de base (13 %) et 6 % sur les médicaments, les livres et le théâtre; la mise en place d’organes indépendants de supervision de la politique budgétaire; 0,5 points de PIB d’économie sur les services de santé; des économies de 0,25 à 0,5 % du PIB sur les retraites dès 2015 et 1 % à partir de 2016; des ajustement des salaires et de l’emploi public de manière à diminuer la masse salariale en proportion du PIB tout en décompressant la distribution des salaires; une libéralisation tous azimuts du marché des produits (lignes de bus, etc.) et des professions « protégées » (notaires, ingénieurs, etc.); les privatisations acceptées en 2014 sous le précédent gouvernement étant arrivées à leur terme.
[ii] http://www.theguardian.com/business/2015/jul/12/greek-crisis-surrender-f…
[iii] Frédéric Lordon, La malfaçon. Monnaie européenne et souveraineté démocratique, Les liens qui libèrent, Paris, 2014, p.44
[iv] Ibid., p.148-149
[v] Ibid., p.229-230
[vi] Cédric Durand, (dir.), En finir avec l’Europe, Paris, La Fabrique, Paris, 2013.
[vii] La malfaçon, p.126-127
[viii] http://www.mediapart.fr/journal/economie/090715/les-voies-du-grexit
[ix] La malfaçon, p.115-116
[x] Philip Mirowski, Never Let a Serious Crisis Go to Waste: How Neoliberalism Survived the Financial Meltdown, Verso, New York, 2013
[xi] « Grèce: Yánis Varoufákis révèle les raisons de sa démission surprise », Libération, 13 juillet 2015. http://www.liberation.fr/economie/2015/07/13/varoufakis-revele-les-raiso…
par Julien Daigneau | Juin 11, 2015 | Opinions
Éviter les mêmes pièges cet automne
L’épisode de grève étudiante du printemps a déçu et frustré beaucoup d’étudiant-es de l’UQAM, même si peu osent le dire. Beaucoup de personnes ont fait confiance aux comités Printemps 2015 pour mener à bien le mouvement de grève « contre l’austérité et les hydrocarbures ». Toutefois, dès janvier, on critiquait le manque de représentativité et les limites stratégiques inhérentes à ces comités (1). La base étudiante doit dès maintenant tirer les leçons du Printemps 2015 afin d’éviter de tomber dans les mêmes pièges à l’automne.
Décimons d’emblée une confusion entourant les comités Printemps 2015 (P2015) : non, « comités Printemps 2015 » et « mouvement étudiant » ne sont pas synonymes. Les comités P2015 ne sont pas des associations étudiantes ni des comités de liaison officiels. Ils n’ont de compte à rendre à personne, contrairement aux comités et associations légitimes. Il s’agit d’un réseau de comités militants autoproclamés et décentralisés. Malgré l’usage systématique du « nous » dans leurs publications, les comités P2015 organisent principalement des cercles restreints de militant-es radicaux-ales universitaires localisé-es à Montréal. Bien que ces militant-es soient marginaux-ales au sein du mouvement étudiant, leurs idées y ont toutefois exercé une influence majeure en terme de stratégies de mobilisation, de liens identitaires et de discours politiques.
Du 23 mars au 6 avril, des associations étudiantes – structures légitimes et représentatives du mouvement étudiant – regroupant près de 60 000 étudiant-es ont démocratiquement voté différentes modalités de grève contre l’austérité. Leur débrayage a été tout aussi massif lors des manifestations des derniers mois (80 000 étudiant-es le 31 octobre 2014 (2), 135 000 le 2 avril 2015 (3) ou encore 40 000 le 1er mai 2015 (4). Les comités P2015 ont joué le rôle important d’avant-garde politique dans la mobilisation, dans l’orientation politique et dans l’organisation de ces actions. Leur structure en réseau leur a aussi servi de prétexte pour prendre des décisions à la place de la majorité, au nom de la cause et de l’auto-organisation de la base. Ainsi, les étudiant-es grévistes de l’UQAM n’ont jamais été consulté-es pour le piquetage dur du 30 mars, pour les levées de cours houleuses ou pour le saccage qui a suivi l’occupation du pavillon De Sève le 8 avril. Les actions qui ont défrayé la manchette n’ont jamais fait l’objet de débats ou de décisions démocratiques larges.
Absence de leadership des associations
Si des groupuscules et des individus radicaux ont réussi à avoir autant d’attention et d’influence, c’est en grande partie dû au manque de leadership cohérent et militant provenant des associations étudiantes locales et nationales. À l’UQAM, par exemple, certain-es élu-es étudiant-es ont déserté leur mandat en déléguant aux comités P2015 le travail politique à accomplir auprès de leurs propres membres.
À l’AFELC (5), personne n’a cru bon d’organiser des campagnes politiques massives ou de faire appel aux quelques 4 000 membres durant les deux semaines et demie de grève de l’association : rien sur la page Facebook, rien sur le site, aucune affiche dans l’UQAM. Un courriel d’invitation de masse a toutefois été envoyé le 26 mars au sujet des actions entourant les menaces d’expulsions politiques planant sur neuf militant-es. Le seul travail officiel a été réalisé entre la poignée de militant-es du comité de mobilisation, principalement organisé à travers son groupe Facebook fermé.
Le bilan du printemps nous force à questionner l’efficacité et l’aspect antidémocratique des stratégies d’actions commandos élaborées par les cliques de militant-es. À terme, leur intervention ultraradicale a été l’un des principaux facteurs dans la désarticulation du mouvement étudiant, plongé de manière précipitée dans une grève sans objectifs clairs, concrets et atteignables. Le déphasage entre la conscience politique des élites militantes et celle de la majorité des étudiant-es a conduit à deux pièges majeurs :
– la volonté de remplacer par une « démocratie directe » issue de l’auto-organisation la démocratie représentative des structures officielles ;
– la formulation d’un discours toujours plus radical, malgré l’essoufflement du mouvement de contestation.
Quels gains le mouvement de grève du printemps nous a-t-il permis d’obtenir ? Objectivement, aucun. Subjectivement, il aura participé à la radicalisation de nouvelles couches de la population, principalement étudiantes. Leur révolte nécessite toutefois d’être canalisée de manière constructive et efficace cet automne. Pour l’instant, on se retrouve devant une répression et des reculs historiques qui prendront des mois, sinon des années à surmonter. Quelques épisodes déterminants du printemps sont survolés plus bas.
Le lien avec la majorité
Même les militant-es de bonne foi peuvent perdre le lien qui est sensé les unir à la majorité de leurs congénères. Le pouls des autres devient de plus en plus difficile à prendre lorsque l’on est obnubilé-e par sa pratique militante, entouré-e presque exclusivement de ses camarades de lutte et enrobé-e dans un environnement Facebook qui conforte nos opinions.
La mauvaise foi surgit au moment où, plutôt que de constater l’ampleur de la tâche et de faire les efforts adéquats pour convaincre ces autres, on rejette la faute sur cette majorité « endormie », « incapable de comprendre », voire « de droite ». Les explications mécanistes deviennent alors bien commodes pour éviter l’autocritique et se victimiser face au pouvoir « manipulateur » des médias et « corrompu » des structures. Si ces risques sont et ont toujours été présents, ils ne constituent pas une fatalité discréditant à tout jamais ces institutions. Ce type de logique revient un peu à réclamer l’abolition de Code de la sécurité routière puisque, de toute façon, des accidents mortels surviennent toujours.Ce qui a fait le succès de la CLASSE en 2012, soit sa nature de coalition large et unie, son travail patient de mobilisation en région, ses revendications claires reposant sur un argumentaire étoffé, ses porte-paroles efficaces, un discours radical accessible et des pratiques démocratiques exemplaires, n’a pas été reproduit ce printemps.
Démocratie directe et démocratie représentative
La popularité des actions et la structure des comités P2015 étaient toutefois en mesure de maximiser le pouvoir mobilisateur des associations et des comités étudiants. L’organisation en groupes affinitaires ou en réseau n’exclut pas forcément celle des structures représentatives. En fait, ces deux approches ont besoin l’une de l’autre pour grandir. Un exemple d’actualité internationale le démontre bien : l’organisation politique des Indignados espagnol-es a mené à la création du parti Podemos, qui vient tout juste de se hisser à la tête des mairies de Madrid et de Barcelone.
La rhétorique des comités P2015 oppose une vision idéalisée de la démocratie directe à une conception sclérosée de la démocratie représentative. Elle pose un faux dilemme aux militant-es : vous êtes avec les « meutes enragées » ou vous êtes avec les bureaucrates des syndicats et des associations. En fait, la démocratie directe est un complément à la démocratie représentative, en même temps qu’un instrument de sa transformation. Pour s’affirmer, le philosophe Jean-Marie Vincent soutient que la démocratie directe a besoin « d’un terrain longuement labouré par des institutions vivantes et par les luttes autour de leur mode de fonctionnement ». (6) La démocratie directe ne vise pas à subvertir la représentation en la supprimant. Elle la contraint à fonctionner autrement. Elle l’oblige « à entrer dans une dialectique de la base au sommet qui l’emmène loin de ses habitudes de distorsion et de déformation des aspirations populaires dans le travail de définition de la volonté populaire » (7). Si la démocratie directe est l’oxygène de la démocratie représentative, cette dernière est le poumon qui offre la puissance de respiration à la démocratie directe.
Il est essentiel de coordonner l’auto-organisation à la base avec les structures représentatives étudiantes afin de plonger le plus de monde possible dans la lutte. Bien que cela a été le souhait de P2015 (8), son approche a plutôt été celle du conflit et de la compétition avec l’ASSÉ, les associations et les comités étudiants. Les comités P2015 auraient pu servir d’articulation pour mobiliser massivement les étudiant-es sur la base de stratégies et d’actions concertées et démocratiquement décidées. Ils ont plutôt cédé aux pulsions révolutionnaires, jetant par-dessus bord la discipline, la rationalité et l’esprit de stratégie nécessaires pour vaincre un ennemi plus fort qu’eux.
Un discours identitaire
Dès l’automne 2014, le discours de P2015 s’est articulé autour des thèmes de la lutte, de la révolte, de la meute de loups enragés et d’une « grève sociale inévitable » (9) au printemps. Le matériel d’information et les produits dérivés à l’effigie du loup ont été très utiles pour construire une identité gréviste forte. À l’image du carré rouge des grèves précédentes, le marketing politique agressif de P2015 a réussi à canaliser la colère d’une couche militante d’étudiant-es. La rhétorique émeutière de P2015 n’a toutefois pas offert d’orientations stratégiques adaptées aux différentes étapes du mouvement de protestation.
La grève générale, partout tout le temps
Tout le discours de P2015 est articulé autour de la grève générale comme fin en elle-même et comme moyen à utiliser à toute occasion et en tous lieux. Le matériel de P2015 fait la promotion de l’idée et des modalités de la grève générale, mais reste discret quant à sa nécessité stratégique. Les tracts parlent de son potentiel de « menace » et de « rapport de force » (10) face au gouvernement, mais surtout de l’urgence de faire cette grève et de la reconduire coûte que coûte (11). On cherchera en vain les réponses aux questions : quelles stratégies adopter si cette grève n’a aucun effet sur la direction des universités et sur le gouvernement ? Que faire sous une injonction ? Et si les étudiant-es ne veulent plus faire la grève ? En outre, plusieurs associations se sont mises à faire la promotion de la grève après l’avoir votée en assemblée générale. Contrairement à 2012, on aura tenté sans succès d’assister aux débats préparatoires, aux séances d’information ou aux campagnes sérieuses sur les enjeux d’une grève.
Contrairement à ce qu’affirme l’AFÉA (12), la grève ce n’est pas du « bonbon », du moins pas pour la majorité des étudiant-es de l’UQAM. C’est un sacrifice familial pour les parents étudiants. C’est un sacrifice économique pour ceux et celles qui vivent sous le seuil de la pauvreté et dont les jours de travail sont comptés. C’est un sacrifice physique et psychologique pour les personnes brutalisées par la police. Si certain-es font ces sacrifices en toute connaissance de cause, ces personnes n’ont ni l’autorité morale ni la légitimité d’en demander autant aux autres. Le militantisme est parfois un luxe que certain-es ne peuvent pas se permettre. Le nier, c’est mépriser les conditions d’existence des classes travailleuses et populaires.
Pour une approche transitoire
Cela ne justifie pas l’inaction pour autant. Les coupures et les hausses enragent les gens. Le « monde ordinaire » ne développe toutefois pas automatiquement une conscience politique des rouages du capitalisme et de la nécessité du socialisme. Voilà pourquoi il est nécessaire de prendre ces personnes là où se situe leur réflexion et leur indiquer de manière compréhensible le chemin à emprunter pour lutter efficacement et gagner.
Malgré ce que P2015 prétend (13), le mouvement du printemps n’a pas « repris » là où la grève de 2012 s’est arrêtée. La conscience politique des étudiant-es ne suit pas une pente ascendante continue. Elle connaît des périodes d’avancement et de recul auxquelles il faut s’ajuster avec flexibilité. Il ne s’agit pas de demeurer dans le statu quo en se collant à la conscience immédiate des gens. Pas plus que de s’en déconnecter en se projetant à des années-lumière devant elle. Le défi demeure celui d’analyser constamment la situation afin d’identifier la prochaine étape, la prochaine revendication qui permettra au mouvement d’avancer de manière unie et combative.
Depuis le 1er mai, date ultime d’une « grève sociale » qui n’est jamais advenue, le mot d’ordre de P2015 semble être celui de la grève générale à l’automne 2015. Continuer de réciter ce mantra ne fera que braquer encore plus ceux et celles qui doivent la faire, cette grève générale. Durant le printemps, les comités P2015 ont prêté de fausses intentions de grève aux syndicats du milieu de la santé (14) et ont mal analysé l’état de conscience parmi les étudiant-es. Le mouvement gréviste qu’ils ont conduit s’est effondré aussi vite qu’il s’est bâti. Cette approche n’a mené à aucune victoire, au contraire.
Pour des objectifs clairs et envisageables
La fenêtre de lutte historique qui s’ouvre avec le renouvellement des conventions collectives des 577 700 employé-es du secteur public et parapublic ainsi que la mobilisation sans précédent contre l’austérité ont le potentiel de faire tomber le gouvernement. Une campagne axée sur une journée nationale de perturbation économique couplée à une grève générale syndicale de 24h a des chances de se réaliser. Encore faut-il que la base syndicale s’organise elle-même pour la mener, malgré l’opposition de leur propre direction. Pour s’assurer un impact certain, les syndiqué-es devront aussi formuler des revendications capables de toucher et de mobiliser l’ensemble des classes travailleuses populaires.
À l’UQAM, avant de tenter de mobiliser les étudiant-es autour d’une grève générale illimitée, les militant-es devraient penser à une campagne massive sur l’utilité et la nécessité du syndicalisme étudiant. Sinon, il y a risque de se retrouver face à de nouvelles vendettas visant à dissoudre les associations. La possibilité de grève des membres du SPUQ (15), du SÉTUE (16) et du SCCUQ (17) à l’automne offre une occasion au mouvement de se coaliser autour de demandes précises comme l’arrêt des coupures et la réembauche de professeur-es, le transfert de postes de chargé-es de cours dans le corps professoral et le renforcement de la cogestion universitaire.
De plus, l’évidence de l’imposition d’une loi spéciale ou d’un décret du gouvernement force dès maintenant à élaborer une stratégie concernant l’action illégale. Dans un tel contexte défavorable, le mouvement court à sa perte si l’accent n’est pas mis dès maintenant sur la mobilisation démocratique du plus grand nombre.
Il est essentiel de se fixer des objectifs clairs et envisageables qui pointent vers un changement social radical. Sinon, comment fera-t-on pour savoir qui a gagné, quand arrêter ou quand continuer ?
Quelques épisodes déterminants du printemps
– La perte de l’AFESPED
En février, des étudiant-es opposé-es à la grève obtiennent la tenue par l’UQAM d’un référendum électronique concernant la représentativité de l’AFESPED (18). À l’issue du scrutin en mars, une faible majorité d’étudiant-es désavouent leur association (19), ce qui met fin à sa reconnaissance par l’UQAM. Ce résultat aurait dû servir d’électrochoc pour faire réaliser la gravité du problème qui déchire les étudiant-es sur la question du syndicalisme estudiantin. Plutôt que de mener une campagne honnête sur l’enjeu de fond – la lutte pour le leadership politique de l’association –, les exécutant-es tentent de dépolitiser le problème en misant sur une campagne axée autour des services offerts par l’association. L’occasion d’élaborer une stratégie adéquate pour convaincre la majorité de l’utilité du syndicalisme militant est ratée. Les étudiant-es perdent ainsi une structure démocratique, un outil économique et politique important en se divisant sur des lignes politiques intransigeantes.
– Le piquetage dur
À la fin du mois de mars, le blocage de l’UQAM par des militant-es radicaux-ales sert sur un plateau d’argent le prétexte à la direction pour faire appliquer une injonction contre toutes les levées de cours et tous les blocages. Les étudiant-es grévistes et le personnel de l’UQAM ne sont ni consulté-es, ni mobilisé-es pour cette action. La représentante des étudiant-es au Conseil d’administration et au Comité exécutif de l’UQAM, Justine Boulanger, défend cette approche en affirmant que toutes les actions ne peuvent pas être « nécessairement » expliquées à tout le monde. « Tout ne peut pas provenir des AGs ou des comités, et c’est tant mieux ainsi », écrit-elle sur Facebook (20).
Certain-es militant-es s’aliènent leurs propres appuis en tabassant des employé-es venu-es travailler. Les passant-es ont droit à des insultes de cégépien-nes arborant fièrement leur bannière « Brûle toute » et « ACAB ». Les militant-es radicaux-ales bloquent l’accès à l’université à des milliers d’étudiant-es qui ne sont pas en grève, principalement ceux et celles de l’École des sciences de la gestion, et forcent l’annulation de la première journée de collecte de sang annuelle d’Héma-Québec. D’autres indiquent faussement sur une bannière qu’ « aucun cours, évaluation ni remise n’auront lieu » à l’AFELC, bafouant ainsi les dérogations décidées en AG.
Dépourvu de message unificateur et d’effectifs, le blocage s’essouffle en fin d’après-midi sans établir de rapport de force avec l’UQAM, encore moins avec le gouvernement. Organisée de manière ouverte et démocratique, cette action aurait toutefois pu constituer la meilleure façon de faire entrer la communauté uqamienne en lutte. Elle aurait pu survivre à l’injonction si elle s’était appuyée sur une mobilisation de masse et sur des revendications concrètes.
– Le ludique avant la solidarité
Le 1er avril, au moment où la grève étudiante bat son plein, P2015 organise une manifestation de « solidarité étudiante avec le secteur de la santé » (21). Cette solidarité avec les employé-es de ce secteur fait partie du discours de P2015 depuis le mois de janvier. La manifestation débute au Cégep du Vieux-Montréal, passe devant le CSSS Jeanne-Mance et termine sa course devant le CHUM. Il s’agit de l’action principale organisée par P2015 pour démontrer concrètement sa solidarité avec des travailleur-euses hors de l’UQAM. Des 1 000 personnes qui indiquent vouloir y participer sur l’événement Facebook, seule une cinquantaine vont appuyer les employé-es dans la rue. Près de 600 étudiant-es préfèrent participer à une autre activité de P2015, une fausse manifestation de droite, qui s’arrête cinq minutes devant le CHUM pour scander « À bas les syndicats! ». Le manque de cohésion politique et organisationnel des comités P2015 joue un rôle majeur dans l’échec de cette action. Appeler à un « front social contre l’austérité » n’est pas suffisant pour qu’il se matérialise. La solidarité n’est pas uniquement un principe, un concept abstrait. Il s’agit d’une pratique sociale qui s’apprend et qui s’opère dans le concret des luttes.
– La démission en bloc à l’ASSÉ
Lors du congrès de l’ASSÉ les 4 et 5 avril, la coordination nationale veut discuter d’un arrêt de la grève en vue d’une reprise à l’automne. Payant pour son manque de leadership des derniers mois, elle démissionne en bloc sous la pression de militant-es radicaux-ales. Ces dernier-ères font d’ailleurs voter une motion de « destitution symbolique » à l’exécutif sortant (22), rajoutant l’insulte à l’injure. Le ton vindicatif de la nouvelle équipe en faveur du maintien de la grève consacre la chute du mouvement. Le 10 avril, seuls 7 % des étudiant-es collégiaux et universitaires du Québec sont en grève. Le bilan nul et les stratégies inefficaces des associations et de P2015 jouent un rôle de premier plan dans le vote pour le retour en classe, notamment à l’AFELC.
– Le saccage du De Sève
Le 9 avril, la diffusion d’images du saccage ayant suivi l’occupation du pavillon J.-A.-de-Sève, la veille, contribue à diminuer le peu de soutien populaire à la lutte étudiante. Avant même la diffusion de ces images, un sondage Léger-Le Devoir mené du 6 au 9 avril indique que 66 % des sondé-es désapprouvent le mouvement de grève étudiante contre 24 % qui l’approuvent. Seule la tranche des 18-24 ans appuie massivement la grève à 47 % (23).
L’occupation survient à la suite d’une intervention injustifiée sur le campus d’une centaine de policier-ères venu-es y arrêter des étudiant-es qui procédaient à des levées de cours illégales en vertu d’une injonction obtenue par l’UQAM. Si l’occupation se déroule dans une atmosphère festive, les choses se gâtent en fin de soirée. Les participant-es peuvent alors constater le vrai visage du « comité invisible » et des autres insurrectionalistes. Certain-es étudiant-es sont roué-es de coups en tentant d’empêcher les ultraradicaux de faire de la casse. Cela ne les empêche pas de fracasser les vitrines du Service à la vie étudiante, service qui finance à coût de dizaines de milliers de dollars les comités auxquels leurs propres groupes s’abreuvent. En outre, l’argent de la caisse du café étudiant Tasse-toi est dérobé. Un petit mot cynique y est laissé: « On aime les cafés autogérés ». Tout casser en désespoir de cause n’a ni favorisé la solidarité des luttes ni permis d’établir un quelconque rapport de force. La « diversité des tactiques », si elle peut être utile dans certains cas, ne mène à rien lorsqu’elle est utilisée comme un chèque en blanc permettant à n’importe qui de faire n’importe quoi, n’importe où.
Les jours suivants, des poèmes anonymes sont distribués dans l’UQAM. Ils parlent des événements comme d’une « œuvre d’art » relevant de la « poésie ». L’AFÉA fait quant à elle imprimer des affiches affirmant que « Le vandalisme est une vue de l’esprit ».
– L’essoufflement
Après la manifestation nationale du 2 avril, le mouvement de contestation se rabougrit à son noyau militant du centre-ville de Montréal. Le 10 avril, 85 % des grévistes sont localisé-es à Montréal (42 % à l’UQAM, 25 % au Cégep du Vieux-Montréal, 18 % à l’Université de Montréal) . À la fin avril, des militant-es érigent une série de campements de fortune sur le terrain de différents Cégeps (Vieux-Montréal, Saint-Laurent, Rosemont, Maisonneuve, Lionel Groulx, Sherbrooke, Saint-Hyacinte, Valleyfield, Jonquière). La plupart des campements sont démantelés en mai.
– Les menaces d’expulsions politiques
Au début avril, le discours de P2015 se recentre autour de la lutte contre la « dérive austéritaire » et les menaces d’expulsions politiques à l’UQAM. Cette campagne, concrète dans ses revendications et forte de nombreux appuis, échoue cependant à mobiliser massivement les étudiant-es. À notre avis, il serait avantageux de mettre l’accent sur la menace que constituent les possibles expulsions politiques pour la cogestion universitaire. Cela permettrait de dépersonnaliser l’enjeu et de toucher le concret du cursus scolaire des étudiant-es (commande de cours, entente d’évaluation, structure des programmes, etc.).
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- Julien Daigneault. L’horizontalité une erreur stratégique. dans Réflexions socialistes vol.2 #1 Hiver 2015. p.4
- Arnaud Theurillat-Cloutier. La plus grande mobilisation sociale depuis le « printemps érable ». dans ricochet.media. 03-11-2014.
- La Presse Canadienne. Imposante manifestation au centre-ville de Montréal. dans lapresse.ca. 02-04-2015
- Coalition du 1er mai. Mandats de grève.
- Association facultaire étudiante de langues et communication de l’UQAM
- Jean-Marie Vincent [1983] Démocratie représentative et démocratie directe. dans La gauche, le pouvoir, le socialisme. Hommage à Nicos Poulantzas. Presses universitaires de France. Paris. p.72
- Ibid p.71
- Printemps 2015. Montrer les crocs.
- Printemps 2015. Vers une lutte commune au printemps. Tract.
- Printemps 2015. Questions et réponses : grève générale reconductible. Tract.
- Printemps 2015. Pourquoi reconduire la grève ? Tract.
- Association facultaire étudiante des arts de l’UQAM
- Printemps 2015. L’ASSÉ ne fait pas le printemps. 30-03-2015.
- Anne-Marie Provost. Nouveau printemps étudiant à prévoir. dans 24h. 20-01-2015. p.5
- Syndicat des professeurs et professeures de l’UQAM
- Syndicat des étudiants et étudiantes employé-e-s de l’UQAM
- Syndicat des chargées et chargés de cours de l’UQAM
- Association facultaire étudiante de science politique et droit de l’UQAM
- 625 votes en défaveur de la représentativité de l’AFESPED, 578 votes en faveur
- Justine Boulanger, commentaire sur la page Facebook du Comité Mob AFELC. 30-03-2015.
- Printemps 2015. « À Qui profite notre santé ? » Manifestation de solidarité étudiante avec le secteur de la santé – Quartier Latin. Événement Facebook.
- ASSÉ. Texte entériné par le congrès de l’ASSÉ du 4 et 5 avril 2015. 06-04-2015.
- Sondage Léger-Le Devoir. Politique québécoise. Pour publication le 11 avril 2015. p.16
- La grève se poursuit au Vieux-Montréal après l’échec des pétitionnaires. dans ici.radio-canada.ca. 10-04-2015